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IDENTITE ET RITUEL :

DU NECESSAIRE A L’INSUFFISANT
Par le F∴ MICHEL EYNAUD
S∴ Chap∴ ARCHIPEL DE SAGESSE, Vallée de Basse-Terre

Il n’y a pas de Franc-Maçonnerie sans rituel. Et il n’y a pas d’identité individuelle ou collective sans
rituel non plus. Mais la puissance de liberté qu’est l’homme s’affronte à des limites
insurmontables : une complexité du monde toujours renouvelée, des relations et des rencontres
subies, une identité contingente et évolutive, une irrémédiable finitude, matrice d’une incertitude
angoissante. Maîtriser le risque permanent du chaos demande des efforts incessants pour y
introduire des repères, des défenses, pour tenter d’arrêter le flux d’une réalité qui résiste toujours un
peu à son élucidation. C’est une des fonctions du rituel, en maçonnerie comme dans la quête
identitaire. Mais le risque guette de s’arc-bouter sur des images figées, états rassurants bien
qu’anachroniques et stériles. Le rituel et l’identité peuvent alors devenir des pièges pathologiques
en perdant leur dimension de mouvement de construction pour se rétracter sur des schémas fixes,
des illusions de permanence. Rituel et identité sont aussi nécessaires qu’insuffisants !

construction identitaire individuelle


Si l’homme apparaît comme un aboutissement dans l’évolution des espèces, c’est parce qu’il naît
immature dans un environnement complexe et changeant auquel il doit d’adapter en permanence
pour y survivre. C’est parce qu’il est capable de le maîtriser en y introduisant un ordre symbolique,
fondé sur un langage transmettant une culture. ORDO AB CAHO pourrait-on dire avec la tradition
écossaise. Mais cette maîtrise est bien fragile ! Elle apparaît comme une oasis de sens dans un
désert aux limites inconnues…

Tout d’abord, les bornes de l’existence sont totalement hors de portée de cette maîtrise : on est jeté
dans une vie dont on ne choisit ni l’origine ni le terme. Tout au plus peut-on aménager du mieux
possible l’incertitude de l’entre-deux. C’est là une motivation principale à introduire des repères
dans l’existence, notamment grâce à des rites de passage, mais aussi à alimenter des mythes sur les
origines, et faire prospérer des religions supposées garantes d’un « au-delà ». Le temps qui échappe
appelle des ponctuations rituelles, et fait prospérer les clergés.

Ensuite l’existence va consister à occuper du mieux possible une place qui n’est pas vraiment
choisie, avec des outils souvent imposés :
- le capital génétique sur lequel se fonde le potentiel de force ou de fragilité de chacun, est
hérité d’une œuf issu d’une « loterie génétique » à partir des contributions aléatoires de
parents infligés
- la construction de la personnalité va se faire à partir des matériaux préexistants d’une langue
et d’une culture maternelles, d’un environnement socio-économique donné
- l’enfant, souhaité ou pas, prend une place dans une lignée, où il est d’abord un enfant
imaginaire dont on attend la conformité à un « modèle » idéal préalable
- nul ne peut éviter totalement les aléas de la vie, pertes, deuils et autres traumatismes

Jeté dans un univers chaotique, le petit homme va le maîtriser en y introduisant progressivement un


ordre symbolique. Un ordre précaire, menacé autant par les événements de la vie que par la
tentation de le maintenir immuable, même quand il n’est plus adapté. L’homme est condamné au
changement, et ni la maçonnerie, ni le rituel ne peuvent non plus échapper à cette exigence.

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La naissance met fin à la parfaite fusion de la vie utérine. C’est la fin de l’unité primordiale,
l’effondrement de l’ « âge d’or » dont on sera à jamais nostalgique. Sans doute en retrouve-t-on
quelques traces en maçonnerie aussi…

La première enfance consiste en un processus de séparation-individuation. On y passe du Un au


Deux (différenciation intérieur-extérieur du corps, confrontation à la présence-absence à l’occasion
des séparations), pourvu qu’on soit suffisamment assisté pour compenser sa dépendance
fondamentale.

Mais il va falloir se développer pour se construire une représentation de soi, une certaine continuité
en dépit des oppositions, des ambivalences, des ruptures. Il va falloir passer du Deux au Trois. Pour
faire face à l’angoisse de séparation, notamment nocturne, les premiers rituels apparaissent. Ils
visent à fixer l’anxiété en répétant des schémas fixes apportant une relative maîtrise de l’inconnu,
essentiellement l’inconnu de ses propres pulsions (sexuelles ou agressives), dont la menace est
souvent projetée à l’extérieur. Ils peuvent être aussi complétés par l’usage des objets transitionnels
(des objets fétiches, des chiffons, notamment) considérés comme à la fois extérieurs et partie de soi,
comblant l’écart qui s’introduit lors de séparations. Ce sont là encore des mécanismes non absents
de certains comportements maçonniques.

Mais l’identité ne point vraiment qu’avec l’accès au langage. C’est dans la parole que le sujet se
raconte et se crée, se met en scène, et qu’il assure la continuité de sa conscience et de sa mémoire.
Au lieu de subir la présence et l’absence des choses et des êtres, au lieu d’être envahi par un réel à
l’état brut, le sujet émerge comme une représentation de soi, le monde se construit comme un ordre
symbolique. Mais le langage permet la maîtrise de la réalité au prix de sa trahison : l’essentiel n’y
est jamais dit, et on y condamné à encore parler, à la recherche d’un sens qui échappe toujours un
peu. La pathologie naît là où ce mouvement s’interrompt, que ce soit dans la répétition névrotique,
ou dans la stéréotypie psychotique.

L’identité maçonnique ne se construit pas fondamentalement différemment : on est admis au


« sein » d’une « Loge-mère », qui transmet des signes et des mots qui fondent la condition de
Franc-Maçon. La naissance qui est mise en scène passe par l’expérimentation renouvelée de la
séparation (d’avec le monde profane, puis avec le monde sacré et ses FF.°.), et la nécessité de
maintenir une appartenance au-delà des séparations et des oppositions. Cette appartenance passe par
l’acquisition des matériaux d’une culture commune, qui alimenteront des travaux symboliques
toujours renouvelés. L’ordre symbolique instauré par l’initiation maçonnique est en effet lui aussi
marqué par l’imperfection et le mouvement, et menacé par le risque de la fixation dans la répétition
non-signifiante.

Tendre vers l’homme libre passe donc par connaître ses aliénations et ses incertitudes, les interroger
pour les dépasser. « Maçonner, c’est questionner, chercher, fouiller, distinguer, vérifier, comparer »
(D. Béresniak). Le chercheur est forcément transgressif… puisqu’il remet en question les
classifications avérées, les limites posées. Plus généralement, c’est en créant de la marge qu’on peut
engendrer du changement. C’est l’entre-deux qui permet les remises en question et les évolutions.
L’initiation se fonde d’ailleurs sur l’expérience d’un état intermédiaire où l’on est ni mort ni vivant,
ni nu ni vêtu…

Dans tous les cas la construction de l’identité, à partir de matériaux très divers, est toujours
relationnelle et interactive. C’est le paradoxe de tous les FF.°.MM.°., condamnés à un chemin qui
ne peut être qu’individuel, et pourtant qui ne peut se faire que dans un groupe. Ce processus est
résumé par la phrase rituélique : « mes FF.°. me reconnaissent comme tel » : on n’existe que dans la
relation à l’autre et dans son regard, et il n’y a pas d’identité sans altérité. L’identité est un rapport
plutôt qu’un état ou une substance, un devenir plutôt qu’une condition ou un attribut immuable.

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rituel et identité en mouvement
Héraclite d’Ephèse avait bien résumé le paradoxe de l’identité, qui se caractérise par la permanence
à travers le changement : « on ne se baigne jamais dans l’eau d’un même fleuve » disait-il…

L’identité, c’est maintenir l’illusion d’un équilibre dans une succession de déséquilibres, au
carrefour de multiples contradictions. C’est tenter d’intégrer ses héritages biologiques, culturels,
éducatifs et psychologiques, et ses rencontres aléatoires. Etre soi-même c’est essentiellement être en
relation, en mouvement. C’est expérimenter de façon toujours différente, renouvelée, sa capacité à
inventer de nouveaux possibles dans de nouvelles situations, avec de nouveaux interlocuteurs, à
développer une pluralité d’appartenances à activer en fonction des situations. C’est s’affronter à ses
forces et ses faiblesses, au sein d’une « équation personnelle » à beaucoup d’inconnues et quelques
constantes…

Cette équation vise au mariage de l’unité et de l’unicité : l’humain existe parce qu’il éprouve un
sentiment d’unité interne et de continuité et qu’il se sent identique tout au long de ses mutations,
mais aussi parce qu’il se sent différent, séparé, distinct de l’autre et donc unique. L’humain et la
maçonnerie sont toujours en tension autour de ce paradoxe.

C’est la même fonction qu’a le rituel, à la fois système de signes et système d’échanges. Porteur de
sens grâce à la mise en relation de symboles, il se doit de receler une part d’identique, en lien avec
une tradition. Il ambitionne alors de renforcer les sentiments d’appartenance collective et de
dépendance à un certain ordre, qui permettent une réassurance en sauvant l’individu du chaos et du
désordre. « Ce qui est essentiel, c’est que des individus soient réunis, que des sentiments communs
soient ressentis et qu’ils s’expriment en actes communs » (Durkheim). Mais le rituel porte aussi une
part de rupture, de distinction : il structure l’espace et le temps entre profane et sacré, il structure le
corps social entre ceux qui ont accès au secret partagé et ceux qui en sont exclus. Dans l’identité
comme dans le rituel, nous cherchons à être à la fois conformes et singuliers, écartelés entre une
volonté d’appartenance totale et une impérieuse aspiration à l’indépendance..

Pour Martine Segalen, l’essentiel du rite est son pouvoir de symbolisation, qui en fait un processus
universel, présent dans toutes les sociétés. Ce sont des ensembles de conduites individuelles ou
collectives relativement codifiées, apprises, ayant un support corporel (verbal, gestuel, de posture),
à caractère répétitif, à forte charge symbolique pour les acteurs et les témoins, qui y adhèrent. Le
rituel ordonne le désordre, donne du sens à l’accidentel et l’incompréhensible. Il offre aux acteurs
sociaux les moyens de maîtriser le mal, le temps, les relations sociales, en articulant les fonctions
psychologiques individuelles aux récits mythiques fondant l’appartenance culturelle, religieuse ou
politique. Le rituel inscrit l’impétrant dans un corps symbolique qui est virtuellement éternel, en
souvenir comme en devenir, comme l’illustre bien la réception au grade de Maître.

Le rituel transmet du sens, à la double polarité de signification et de direction. C’est pourquoi le


Rite dit Français ne vise pas à une restitution folklorique ou archéologique conforme à un modèle
intangible, transposable à l’identique en tous temps, mais développe une volonté permanente de
compréhension, de construction, où les élaborations particulières ne sont pas exclusives d’une quête
d’universalisme.

Les rites les plus anciens peuvent donc alors être qualifiés de « modernes » : le renouvellement
passe souvent par le retour aux sources, faisant ainsi une synthèse de la tradition et de la modernité
où la fidélité n’impose pas la conformité, et où l’essentiel réside finalement dans le rythme des
transformations et des mutations. C’est que dans tout chercheur, même parfait serviteur de la
tradition, sommeille « un traître » : on ne peut pas revivre le passé à l’identique, on est condamné à
le réactualiser, donc à le reconstruire. Car le rituel n’est pas l’accomplissement mécanique d’un rite,

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mais un vécu participatif : percevoir la plasticité du rite conduit à réhabiliter le sens que chacun des
protagoniste place dans un cadre partagé. L’initié ne peut être un spectateur du rituel, et s’il est
acteur ce n’est pas pour mettre en scène un scénario fixé une fois pour toutes, mais pour se
l’approprier. Comme le résume Jean Jaurès, « le respect d’une tradition est dû à sa flamme, non à
ses cendres » !

Les rituels hérités de la tradition préexistent à l’initiation de tout néophyte, mais ils ne vont pas
simplement lui être communiqués : il va les faire revivre. C’est pourquoi l’initiation n’est jamais
dans les livres, même ceux qui la décrivent la plus scrupuleusement. Et c’est pourquoi elle n’est
jamais la même en dépit de la similitude des processus. L’intégration du passé dans une histoire
continue permet de le maintenir vivant dans une culture commune et dans une identité renouvelée.
Mais si elle permet de le maîtriser, elle oblige toujours à le trahir involontairement. Ce n’est pas
spécifique au rituel : tout processus de pensée est concerné, et la réalité n’a jamais de sens qu’à
distance de l’expérience, dans l’après-coup. Le questionnement et le renouvellement du sens impose
du recul sous peine de stérilité, dans un mouvement de RE-présentation et de RE-création
(présentation et création de nouveau).

En dépit des apparences, entretenues par certains conservateurs, voire confiscateurs, identité et
rituel sont donc irrémédiablement frappés du sceau de l’imperfection, de la contradiction, et de
l’incertitude. Leur déploiement s’accompagne d’adaptations, d’oppositions, d’hésitations. On y
oscille entre s’affirmer pour se distinguer (au péril de l’isolement ou de la rupture), ou appartenir
pour se ressembler (au risque de l’anonymisation ou de l’uniformisation). On s’y positionne par
rapport à des repères relatifs (des re-pères) comme différent, ou bien comme semblable.
L’important c’est que l’opposition ne soit pas destruction mortelle, et que l’identification ne soit pas
dissolution aliénante.

Qu’ils se considèrent comme fils des « Lumières » ou de « l ‘Illuminisme », fascinés par la raison
ou par les mystères, les F.°.M.°. se retrouvent rituellement pour construire, selon un plan partagé,
l’avenir sur le socle du passé, mais non pour en répéter son supposé « modèle ». Grâce à des outils
symboliques à la fois producteurs de sens et d’interaction. A la fois cadre limitant et culture
ouverte. Repères incertains pour décrypter la complexité, et non réponses uniques à des questions
définitives…

Mais la résolution des nombreux paradoxes de l’identité et du rituel exposent à de multiples pièges.
Entre relativisme absolu et synchrétisme confus, entre formalisme compassé et révolte iconoclaste,
la voie est parfois étroite, et les régressions toujours possibles.

La menace de régression pathologique


Le terme de rituel a parfois subi une extension abusive Ainsi, il faut préciser que :
- ce n’est pas la simple répétition (la persévération ou la stéréotypie ne sont pas créatrices de
sens ). La répétitivité est nécessaire mais non suffisante.
- le rituel n’est pas forcément religieux (ni sacré) : la danse, le jeu, peuvent s’en nourrir. En
fait, dans les sociétés « traditionnelles », il y a conjonction du social, du religieux et du
politique, alors que dans la « modernité » il y a disjonction des registres.
- il ne faut le réduire ni à la routine des paroles, ni à celle des gestes
- ce n’est pas la tradition figée : en fait une des caractéristiques du rite, c’est sa plasticité, sa
POLYSEMIE.

Comme le dit André Varagnac, « le rituel place le sujet agissant non pas devant un modèle à
décalquer, mais en face du réel à maîtriser, grâce à l’exemple de précédents succès. L’ESSENTIEL
N’EST PAS DE REPETER, MAIS REUSSIR ».

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Si la récurrence des formes est nécessaire pour fournir un cadre à l’expérience, elle ne doit viser
qu’à assurer le partage des symboles, tout en respectant la variabilité des rituels et l’évolutivité des
matériaux culturels utilisés. Mais si le présent y est vécu comme une redite, la tradition comme une
transmission à l’identique, le langage peut devenir bégaiement, le rituel répétition stéréotypée. Dans
une tradition supposée primordiale dont les apparences ne devraient jamais changer, la forme
remplace le sens, et l’initié n’aspire plus qu’à un repos mortel.

L’ordre symbolique devient pathologique, dès que la répétition se substitue au mouvement, que la
rigidité remplace la plasticité, que l’uniformité supplante la diversité. L’aliénation guette, qui ne
permet plus d’être soi-même. La dépendance s’annonce là où la liberté en mouvement était
proclamée.

La FM et ses rituels, en tant qu’ordre symbolique, est un système de distribution de signes.


L’initiation est un processus d’actualisation des potentialités de l’impétrant. Impulsion, elle vise à
un mouvement en créant une rupture avec l’évidence du quotidien et en introduisant un écart entre
la réalité passée et un nouveau statut symbolique. Il appartient ensuite à l’initié à trouver les
chemins qui comblent cet écart, et à réaliser ainsi son œuvre de perfectionnement. Dans la quête
identitaire des maçons, le risque est cependant de penser que le signifiant résume la réalité et de
préférer les signes du pouvoir au pouvoir lui-même (le seul pouvoir étant celui sur soi-même). Les
titres, le nouveau langage, les attributs corporels et vestimentaires deviennent la fin en soi, et
permettent de faire l’économie du changement qu’ils étaient supposés induire.

Le F.°.M.°. peut alors se figer dans une identité illusoire. Négligeant le travail, évitant la pulsation
de sa remise en question dans son abandon des métaux pour passer du profane au sacré et vice-
versa, il peut n’être plus qu’un « porte-manteau » à décors, totem figeant pour toujours le souvenir
d’une transmission dont l’écho dure plus longtemps que les concrétisations.

Daniel Béresniak positionne bien la floraison des « hauts grades » comme participant à une quête
identitaire pathologique, « en rapport avec les pulsions les plus instinctuelles et les plus ombrées de
la nature humaine : vanité, recherche du pouvoir, sur son prochains et des pouvoirs sur la nature. Le
goût pour les « mystères » procède de ces ombres aussi bien que le goût pour les titres pompeux et
pour le « secret », lequel a une valeur dans la mesure où ceux qui le partagent ont les moyens de
faire savoir à ceux qui ne la partagent pas encore qu’ils en sont les dépositaires. Le roi de Prusse
Frédéric II disait que la FM des hauts grades lui était fort utile pour la raison suivante : elle lui
permettait de récompenser des loyaux sujets et des serviteurs en les honorant et en se les attachant,
sans avoir à débourser de l’argent et sans avoir à leur confier dans l’Etat des responsabilités au-
dessus de leurs compétences ».

En réalité, derrière la stagnation du voyage initiatique individuel, se profilent parfois les intérêts des
« castes » chargées de distribuer les signes de l’identité et du pouvoir. C’est Pierre BOURDIEU qui
a montré la fonction des rites en tant qu’actes d’institution. Pour lui, une des fonctions majeures du
rite est de séparer ceux qui l’ont subi, non pas de ceux qui ne l’ont pas subi, mais de ceux qui ne le
subiront jamais. Le rite a alors une fonction de « légitimation » : derrière le rappel de la ligne de
passage d’un état à l’autre, il y a surtout le rappel des autorités qui l’instaurent. Le rite ne fait pas
passer, mais institue, sanctionne, sanctifie, le nouvel ordre établi : il a un « effet d’assignation
statutaire ». Il s’agit de faire connaître et reconnaître une différence, et surtout l’ « autorité
supérieure » chargée de garder cette barrière... Derrière un certain nombre de discours identitaires, il
faut savoir lire des moyens stratégiques pour contester, obtenir, ou conserver le pouvoir !

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Conclusion
L’identité est construction, déconstruction et reconstruction. L’identité est voyage renouvelé,
l’identité est reconnaissance dans la rencontre. L’identité est donc au coeur de l’être humain,
comme au centre de l’initiation maçonnique et de son rituel.

Au premier abord cohérents et stables, identité et rituel ne sont en fait qu’une invitation au voyage,
un rythme qui tente de scander un sens qui ne cesse de se dérober. Un appel à une exploration
incertaine, où le principal danger est de refuser sa vulnérabilité pour se satisfaire des apparences, se
contenter des évidences, pour répéter sans fin un écho anachronique. L’erreur c’est la tentation de la
fixité, de l’identité comme du rituel. Mais l’erreur est humaine !… c’est pourquoi la maçonnerie
existe ! c’est pourquoi la perfectibilité est plus importante que la perfection. Et c’est pourquoi
l’initiation est possible.

Les paradoxes sont nombreux, à dépasser dans le mouvement du perfectionnement du Rite Fraçais :
- faire exister la diversité sans l’identifier à une hiérarchie
- développer la progressivité sans la conditionner par la soumission
- tendre à agir librement au lieu de réagir, ou répéter, voire bégayer
- s’affirmer sans se séparer, mettre en lien sans confondre
- bref, garantir le mouvement, qui est l’essence d’une perfectibilité toujours inachevée, vers
un épanouissement toujours partagé…

Il n’est rien de constant si ce n’est le changement proclame la sagesse bouddhiste, mais à condition
d’accepter que la continuité n’est pas la permanence. L’identité et le rituel sont condamnés à se
renouveler perpétuellement car ils sont à jamais incomplets mais vivants, nécessaires mais
insuffisants…

BIBLIOGRAPHIE
Daniel BERESNIAK, La thérapie en question, Editions du Rocher, 1994
Daniel BERESNIAK, Rites et symboles de la franc-Maçonnerie, Detrad-AVS, 1995
Pierre BOURDIEU, Les rites comme actes d’institution ; Actes de la recherche en sciences sociales,
1982
Emile DURKHEIM, Les formes élémentaires de la vie religieuse : le système totémique en
Australie, Félix Alcan, Paris, 1912
HERACLITE d’Ephèse, De la nature,
Jean JAURES, cité dans « La renaissance du Rite Français Traditionnel, Cahiers de l’association
des amis de Roger Girard, Editions Télètes, Paris, 2002
Jacques Georges PLUMET, Ad Majorem GODF Gloriam, A l’Orient, Paris, 2003
Jean-Claude RUANO-BORBALAN, L’identité, L’individu, le groupe, la société, Editions sciences
humaines, 1998
Martine SEGALEN, Rites et rituels contemporains, Nathan, Paris, 1998
André VARAGNAC, Civilisation traditionnelle et genres de vie, Albin Michel, Paris, 1948

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