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Joëlle Zask

L’enquête sociale comme inter-objectivation

Paru dans Raisons Pratiques (ed EHESS), n°15, 2004

Enquêter, est ce décrire les choses telles qu’elles sont, ou les interpréter ?
Est-ce adopter une position neutre, ou décrire les choses de son point de vue? Ces
alternatives sont classiques, souvent récurrentes. Positivisme/herméneutique,
réalisme/subjectivisme, universalisme/relativisme, voila certains des aspects qu’elles
prennent.
La notion d’inter-objectivation que cet article propose repose sur la théorie
pragmatiste de l’enquête (notamment celle de John Dewey) et sur certains acquis du
travail de terrain. Elle est destinée à présenter une autre piste: une enquête ni
n’enregistre d’une manière neutre et détachée le réel, ni ne se déploie dans la
nostalgie de ne pouvoir le faire ; elle crée du réel, du réel social, des situations
nouvelles, les relations sociales s’y rejouant, du moins en partie. Parce qu’elle
concerne la possibilité de provoquer des points de rencontre et de coopération entre
des personnes appartenant à des groupes humains, sociaux ou culturels, différents,
l’inter-objectivation pourra apparaître comme un concept conjointement
épistémologique et politique.

1. Données et objets

La théorie de l’enquête que John Dewey a développée a été qualifiée, par


l’auteur et certains de ses lecteurs, d’instrumentale, ou de pragmatiste. Ces termes
désignent en priorité le fait que la validité d’une proposition dépend du degré auquel
les conséquences de nos opérations de vérification permettent de résoudre les
difficultés qui ont donné lieu à une enquête. Etant donné la question soulevée ici, on
peut toutefois préférer désigner les processus d’enquête par le terme
“ expérimentalisme ”. Celui-ci a été moins remarqué, en partie parce qu’il est plus
banal, sans doute aussi parce qu’il est moins spécifique. Toutefois, c’est le terme que

1
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Dewey privilégie dans de nombreux textes. On le rencontre par exemple dans sa


Logique, ainsi que dans The Quest of Certainty, où l’auteur oppose “ la pratique
expérimentale de la connaissance ”, à l’empirisme, à l’idéalisme et au kantisme à la
fois1.
Il est vrai que la méthode expérimentale n’est pas une découverte
pragmatiste. Elle est celle de la science moderne, depuis Francis Bacon. Si
l’originalité de Dewey ne réside pas dans l’invention d’une telle méthode, elle ne
consiste pas non plus dans le soin qu’il pris à décrire la “ logique ” de l’enquête —
logique qui mobilise un double mécanisme de contrôle des idées par les faits, et de
contrôle des expériences par la théorie. Sa contribution distinctive est ailleurs. On la
rencontre du côté de la “ philosophie sociale ” que l’auteur, il y insiste à de
nombreuses reprises, vise à “ reconstruire ”. Mettre à jour les modalités
épistémologiques de l’enquête en général permettrait d’enseigner cette logique, de
développer des habitudes de raisonnement appropriées, de la diffuser et, finalement,
de l’appliquer aux “ conditions spécifiquement humaines » : « Le résultat que la
science moderne de la nature a permis d’atteindre devrait inciter la philosophie à
envisager d’étendre la méthode de l’intelligence opérative à d’autres domaines de la
vie2. »
Placer l’accent sur le caractère expérimental de la connaissance mène à
privilégier les opérations de production d’objets, par rapport aux opérations de
validation des idées. En effet, dans la perspective pragmatiste, la pertinence d’une
proposition se trouve indexée sur la qualité de constitution d’un objet : mieux un objet
est constitué, meilleure est la connaissance que nous avons. Dans la mesure,
toutefois, où il nous est toujours possible de donner notre assentiment à des
propositions tout ou partie vides d’objets, ou à l’inverse de le refuser à des
propositions objectives, il est préférable de désolidariser ici les activités concernant la
construction des objets de la connaissance, et les activités psychologiques
concernant ce que Peirce a appelé “ la fixation de la croyance ”. On verra plus loin
que la posture pragmatiste, qui subordonne les jugements de vérité, non à
l’assentiment, mais à l’évaluation du degré auquel les conséquences de nos
opérations de contrôle ou de test corroborent nos idées directrices, est capitale pour
une analyse de l’inter-objectivation.

Tout d’abord, qu’est-ce qu’un “ objet ”, et comment définir un mécanisme


d’objectivation ? Il est utile de commencer par la distinction entre données (data) et
objets. Pour Dewey, cette distinction est essentielle, car toute la science moderne en
dépend3. Renoncer à doter les données d’un statut d’objet serait la clé de son
développement : les données immédiates de la perception d’une situation suscitant
un effort d’élucidation en sont pas spontanément utilisables ou acceptables. Elles ne
peuvent le devenir qu’au cours d’une vérification progressive qui mobilise des idées,
des observations, et des inférences. Comme pour Peirce, toute entreprise de
connaissance est suscitée par une difficulté, intellectuelle ou pratique, qui est
existentiellement éprouvée. L’effort afin de la surmonter est ce qu’on appelle une
enquête. Une telle situation engendre un “ trouble ” (Dewey) ou un “ doute sincère “

1
JD, Logic: The Theory of Inquiry (1938), LW, volume 12 ; The Quest for Certainty (1929), LW, vol. 4
L'édition de référence est John Dewey, The Early Works (1882-1898), The Middle Works (1899-1924),
The Later Works (1925-1953), édités par Jo Ann Boydston, Carbondale, Southern Illinois University
Press (1e éd, 1977), paperbound, 1983.
2
JD, The Quest for Certainty, p. 134 et 135.
3
Voir The Quest for Certainty, p. 79.

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(Peirce)4. C’est alors que s’engage une série d’efforts pour surmonter le trouble. Pour
Peirce, cet effort correspond à l’ensemble des activités qu’on déploie afin de parvenir
à la satisfaction que procure l’état de croyance (belief). Pour Dewey, cet effort est
plutôt défini dans les termes des opérations destinées à réorganiser en un tout unifié
les bribes d’expériences que la rencontre d’une difficulté (un trouble, un doute un
obstacle ou un conflit) a séparées les unes des autres. La croissance de la vie
individuelle et le progrès de la science sont sous-tendus par une logique identique.
Afin d’être surmontée, la situation problématique devient terrain d’enquête :
elle est examinée afin d’y trouver des éléments qui puissent mener à la définir, puis à
la résoudre. Parmi ces éléments, certains font obstacle et d’autres pourraient être
convertis en des ressources pour la transformer. Ces éléments sont les traits de la
situation qui sont perçus en fonction de leur utilité possible pour l’enquête. Ils sont
isolés à la fois du tout que forme l’environnement et du flux que constituent nos
conduites habituelles. Il s’agit là des données. Celles-ci sont des faits d’observation
bruts. Elles jouent le rôle de questions au cours d’une enquête. Leur signification
n’est ni précise, ni stable. Elles sont de simples suggestions qui signalent les
éléments qu’une situation problématique nous suggère d’entrée de jeu, et orientent
ainsi les premières étapes de nos investigations. Elles sont collectées en fonction de
l’idée, encore invérifiée, de la solution au problème rencontré, et s’assimilent à des
signaux d’investigations supplémentaires : « elles sont rassemblées et ordonnées en
référence spéciale à l’institution d’une proposition relative à la probabilité d’un
événement spécifique5. » Si leur sélection dépend d’un jeu d’hypothèse concernant
la situation étudiée, elles ne permettent pas en elles-mêmes de faire accéder au
sens de cette situation, étant éparses, peu coordonnées, relatives en même temps à
la mémoire de données de situations similaires et à l’anticipation du déroulement de
l’enquête en cours. Les données « pointent vers » les faits significatifs, mais sans
leur procurer une signification. Elles constituent « un ‘matériau à utiliser’ ; elles sont
des indications, des preuves, des signes, des indices pour et de quelque chose qui
reste à atteindre ; elles sont des intermédiaires, non des points ultimes ; des moyens,
non des finalités6. ” 7
Ainsi, ce qui est d’abord “ donné ” au cours d’une expérience défectueuse n’a
de fonction qu’en tant qu’outil ou ressource pour des investigations supplémentaires.
Le matériau qui en provient, qu’il consiste en qualités ou en faits, est perçu en
référence aux exigences particulières du milieu perçu en fonction duquel il existe.
Les données sont le produit d’activités cognitives primaires, liées à un comportement
d’adaptation et de réponse à l’environnement, lorsque celui-ci devient problématique.
Elles sont à la conscience ce que l’impulsion est à la conduite. Les premières
données et les premières hypothèses (ou “ idées ”) naissent en même temps, se
précisent ou se corrigent réciproquement, au contact les unes des autres. Par
conséquent, si une donnée (ou le contenu d’une perception) signale le besoin d’une
investigation (ou enquête), elle ne constitue pas pour autant une connaissance.
Dewey précise qu’il serait plus précis de s’exprimer à leur propos dans les termes de
quelque chose qui serait « pris », signalant que même des observations directes ne
constituant qu’un matériau possible d’enquête impliquent d’emblée, non une
réceptivité passive de l’enquêteur, mais une activité de corrélation entre idées et

4
Peirce, What Pragmatism Is", The Monist, vol. 15, avril 1905
5
Logic: The Theory of Inquiry, p. 467.
6
The Quest for Certainty, p. 79-80.
7
Logic: The Theory of Inquiry, p. 153-153.

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faits, sans pourtant que le matériau sélectionné possède la moindre portée


conclusive8.
Les éléments d’une situation que nous percevons comme problématique ne
sont objectivés qu’au cours d’une vérification graduelle par inférence et
généralisation : les données sont progressivement organisées et reliées entre elles,
jusqu’à la phase finale de l’enquête, phase qui est identique à la constitution
complète d’un objet, que Dewey définit ainsi : « un objet, du point de vue logique, est
cet ensemble de distinctions ou de caractéristiques connectées entre elles qui
émerge en tant que constituant précis d’une situation résolue et qui est confirmé
dans la continuité de l’enquête9. »
Deux aspects sont ici importants : d’abord un objet est une conclusion.
Contrairement aux données, il est une finalité, un tout unifié et complet, la phase
terminale d’une enquête. Il peut être défini comme un fait accepté après un
ensemble de vérifications et un jugement : “ l’objet finalement accepté présente à la
fois une réorganisation des données par le biais de l’idée et une vérification de l’idée
par le biais des processus expérimentaux par lesquels une signification est attribuée
aux données10 ”. Les données sont directement observées et seulement indicatives,
tandis que les objets sont progressivement élaborés et terminaux : “ les choses
n’existent pour nous en tant qu’objets que dans la mesure où elles ont été
préalablement déterminées comme résultats d’enquêtes11. »
Le second aspect découle du premier : un objet n’est tel qu’en fonction d’une
enquête qui le détermine et le pose comme résultat — résultat susceptible en même
temps de conclure l’enquête en cours et d’être engagé dans des enquêtes
ultérieures. La signification d’un objet n’est pas substantielle, mais fonctionnelle : telle
une substance chimique qu’on a méthodiquement caractérisée, on assigne comme
« objet » une chose dotée d’un ensemble de potentialités relatives à des
conséquences spécifiques, conséquences que son usage possible comme outil dans
des enquêtes ultérieures confirme ou invalide12. Par conséquent un objet est le
résultat, par ailleurs contextuel et faillible, des conséquences conscientes et
assumées d’une série d’expériences et d’inférences : “ Les scientifiques ont accepté
de considérer que les conséquences de leurs opérations expérimentales
constituaient l’objet connu.13 ” Si, en matière de sciences sociales, la tâche à
accomplir est, d’après l’auteur, immense, c’est en raison de l’habitude persistante de
considérer comme « fait » ce qui est directement observable, et en raison de
l’absence d’un corpus de données concernant les situations sociales problématiques.
Il resterait aux sciences sociales de passer de l’empirisme à l’expérimentalisme.
Le processus par lequel les données d’un problème sont converties en les
caractéristiques d’une situation nouvelle résolvant le problème initial correspond à
une objectivation. Les objets ne sont donc pas indépendants des opérations
mentales qui nous permettent de les assigner ; un objet n'est pas tant découvert, ou
reconnu, qu’élaboré au gré d’un va et vient entre une démarche intellectuelle
méthodique et les données sélectionnées. Ainsi l’expérience à partir de laquelle se
forme un objet équivaut à l’ensemble des conséquences empiriquement observables

8
Logic: The Theory of Inquiry, p. 127.
9
Logic: The Theory of Inquiry, p. 513.
10
J. Dewey, “ Objects, Data, and Existences : A Reply to Professor McGilvary ” (1909), The Middle
Works, vol. 4, p. 147.
11
Logic: The Theory of Inquiry, p. 122.
12
Voir Logic: The Theory of Inquiry, p. 132.
13
The quest for Certainty , p. 185.

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de l'action qui s’est appliquée à cette expérience. La théorie de la connaissance de


Dewey ne consiste donc pas en une réflexion sur les méthodes à suivre afin que nos
pouvoirs de connaître ou nos idées “ correspondent ” ou soient rendus “ adéquates ”
à des réalités qui en seraient indépendantes, mais une réflexion sur la méthode qui
permet d’élaborer des objets sous le contrôle de l’expérience. La phase de validation
concerne le résultat conclusif d’un procès d’enquête dévolu à la production d’un objet
tel qu’il puisse éprouver les hypothèses qui ont accompagné et dirigé les opérations
de cette production.
Le fait qu’un objet soit comme un milieu dans lequel se solidarisent
étroitement des perceptions et des idées directrices explique que la transformation
opérée n’est pas celle d’un statut, par exemple la chose d’abord vaguement
identifiée devenant peu à peu plus claire ou plus précise. Ce qui se transforme est la
situation problématique elle-même et plus généralement, la possibilité même de
l’expérience. En effet, et c’est là un point qu’il convient ici de préciser, si une enquête
naît dans le contexte d’une difficulté existentiellement éprouvée, elle est clôturée par
la reprise du cours de l’expérience. Le pouvoir d’une enquête à garder ouverte “ la
voie de l’enquête ” (Peirce) ou à restaurer le continuum expérientiel est une variable
décisive en fonction de laquelle se décide un jugement de validation. La continuité
d’expérience des individus apparaîtra également comme un principe de l’action
sociale et politique.

2. Accord des activités et objectivation

Par rapport à l’expérience, deux manières de penser ce qu’on appelle “ objet ”


peuvent être distinguées. Par la première, la plus classique, on reconnaît un objet
comme valide ou existant, et par la seconde, pragmatiste, on constitue un objet, la
phase de validation étant, comme on l’a mentionné plus haut, distincte, seconde et
par ailleurs toujours faillible. La première figure d’objet donne lieu à l’empirisme, la
seconde à l’expérimentation. Dans le premier cas, l’objet est donné et la pensée s’en
saisit, d’une manière ou d’une autre. La posture psychologique correspondant à la
phase de validation est l’assentiment. Dans le second cas, la conduite rencontre une
difficulté, s’y heurte, s’y délite. S’ouvre alors un processus de réflexion au terme
duquel émerge un “ objet ”. La phase de validation ne dépend plus d’un assentiment,
mais d’un accord entre diverses activités temporellement organisées, accord sur
lequel il convient maintenant de s’attarder.
L’idée d’un “ accord entre les activités ” d’une même expérience se trouve à la
fois chez Peirce et Dewey. Chez le premier, cet accord est situé entre
l’expérimentateur et “ la pensée future de la communauté”, sans aucune limitation.
En effet, parmi les conditions de fixation de la croyance, on rencontre le critère de la
communauté d’expérience. Cela signifie, d’une part, qu’une expérience doit être
menée de sorte qu’elle soit partageable par d’autres aux yeux même de
l’expérimentateur. D’autre part, il faut qu’autrui puisse effectivement faire le parcours
menant au phénomène expérimental, que ce soit en le reproduisant ou en faisant
une autre expérience dont le résultat puisse confluer avec celui de la première. Ainsi
l’assentiment de la communauté n’a aucune valeur si, par assentiment, on entend
une validation qui ne repose pas sur une mise à l’épreuve pratique des hypothèses

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directrices et des interprétations proposées. Au terme d’une enquête, un « objet » est


donné pour réel ou, plus précisément, pour quelque chose envers la réalité de quoi
on ne rencontre aucune raison sérieuse de doute14.
Chez Dewey, le critère épistémologique d’un accord entre les
activités englobe la position de Peirce et l’élargit. Dewey aussi sépare les croyances
collectives des prétentions à la validité : “ une proposition ne gagne aucune validité
du fait du nombre de gens qui la partagent15 ”. Une expérience réussie, donc
productrice d’un objet doté d’une signification partageable, correspond à une
situation d’interaction “ unifiée ”. Comme on l’a déjà remarqué, au plan humain, une
expérience consiste en la liaison entre le fait d’être affecté et le fait d’agir. Lorsqu’on
est affecté de telle manière que nos activités sont entravées, ou lorsque nos activités
sont suivies d’effets qui ne nous reviennent en aucune manière, la vie devient
décousue, stagnante, absurde. Un délitement entre les diverses phases dont
l’ensemble constitue une “ expérience ” peut mener aussi bien à la mort (par exemple
la disparition d’une espèce) qu’à une détresse individuelle (par exemple la folie)16.
Alors que la situation signalant la nécessité d’une enquête est une situation
menaçant ou condamnant la continuité des expériences, celle qui conclut une
enquête permet que les activités, qu’elles soient vitales, sociales ou cognitives,
reprennent leur cours. Or une situation de ce genre n’est pas fondée sur quelque
raisonnement ou appréciation purement intellectuel, pas plus qu’elle ne l’est sur un
confort psychologique. Elle repose sur le fait que les éléments de cette situation
peuvent être utilisés pour faire advenir d’autres situations, préférables. Le critère
d’une expérience réussie est donc le degré auquel telle ou telle expérience rétablit le
continuum expérientiel, quel que soit le domaine considéré. La reproductibilité d’une
expérience n’est alors qu’une variable parmi d’autres. Il convient parfois qu’en tant
qu’expérimentateur dévolu par exemple à la découverte scientifique, je prenne en
considération la pensée et l’action d’autrui, que je joue son rôle, que je me mette à
sa place, ou encore que je constitue mon expérience de sorte qu’elle puisse être
l’expérience de n’importe qui. Mais il est beaucoup plus fondamental et d’une portée
plus générale que mon expérience soit constituée de sorte à permettre à n’importe
qui de développer sa propre conduite, ou ses recherches, dans la voie qui est la
sienne. A cet égard, un « objet » n’est pas ce qui s’impose au même titre à tout le
monde, mais ce qui sert de pivot à une pluralité d’expériences ultérieures. Plus la
liberté et les opportunités d’expériences futures sont importantes, plus l’objet
constitué est pertinent. Cette remarque a d’autant plus de poids si l’on considère que
dans bien des domaines, par exemple en biologie ou en sciences sociales, il est
généralement impossible de reproduire une expérience particulière, tant les variables
en jeu sont nombreuses. A la reproductibilité de l’expérience ou des raisonnements
permettant de la justifier ou de la communiquer, s’ajoute par conséquent le critère
d’une convergence entre les activités présentes ou futures de personnes différentes
et individualisées
Ainsi, mon expérience est pertinente dans la mesure où elle peut être
constituée en un matériau pour mener des expériences ultérieures, qu’il s’agisse de

14
Sur ce point, voir Peirce, What Pragmatism Is", The Monist, vol. 15, avril 1905.
15 15
. John Dewey, Logic: The Theory of Inquiry (1938), Later Works, vol. 12, chapitre 24 (“Social
Inquiry”), p. 484, note 4.
16
Sur le naturalisme continuiste de Dewey, qui présente l’enquête comme continue aux transactions
entre organisme et environnement, je me permets de renvoyer mon livre, L'opinion publique et son
double; Livre II : John Dewey, philosophe du public, L'Harmattan, coll. “ La philosophie en commun ”,
1999.

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la même expérience, d’une expérience similaire ou d’une expérience convergente


par rapport à celle d’autrui. L’identité des vécus expérimentaux n’est donc qu’une
variable parmi d’autres, et ne constitue pas en elle-même un critère de validité,
encore moins d’existence souhaitable, ou de vie bonne.

3. Inter-objectivation, accord et convergence des activités dans le cas


des enquêtes sociales

Ces remarques peuvent servir de socle à l’étude des raisons pour lesquelles
l’inter-objectivation parait un concept complémentaire important pour décrire la
fonction sociale des enquêtes, notamment celle des enquêtes sociales à propos
desquelles, nous l’avons dit, la contribution de Dewey est importante. La question de
l’enquête sociale permet d’apporter des précisions supplémentaires concernant la
constitution des objets en fonction des possibilités envisageables d’accord entre
expériences plurielles. La relation entre enquêteur et enquêté peut servir de modèle
simplifié à la recherche d’un tel accord, à condition toutefois que cette relation
s’établisse dans le cadre d’une investigation de nature expérimentale.
Dans la mesure où les enquêtes sociales constituent en objet les relations
sociales qui leur servent de matériau, la convergence entre activités différentes doit
l’emporter sur leur identité, pour des raisons qui vont maintenant être abordées.
Si l’objectivation s’applique à la production d’un fait expérimental, l’inter-
objectivation s’applique au mécanisme de leur production collective — de leur co-
production. Elle implique que l’objet soit constitué de sorte que l’accord le concernant
soit situé entre des perspectives ou des opinions plurielles, que celles-ci soient
similaires ou convergentes. L’unanimité n’implique pas l’uniformité. Par inter-
objectivation, on peut entendre en première analyse un processus dynamique
d’échange conclusif, ou encore une transaction entre au moins deux personnes.
Tout d’abord, la convergence entre diverses activités et leur unification au sein
d’une “ expérience ” ou d’une série d’expériences, s’applique de facto à la relation
entre enquêteur et enquêté : dans le domaine des sciences sociales, une enquête
apparaît comme une relation sociale particulière, qui peut entraîner des
changements dans les situations antérieures à son déroulement, au minimum en
contribuant à modifier d’une part la manière dont les enquêtés perçoivent leur
identité et la communiquent, et d’autre part, les idées directrices et les hypothèses
des enquêteurs. Cette remarque ne s’applique qu’incidemment à toute enquête
sociale. En revanche, les enquêtes dites « de terrain », qui sont fondées sur des
contacts, des entretiens de longue durée et des conversations entre enquêteurs et
enquêtés, assument (ou devraient assumer) l’impact de leur déroulement et de leur
diffusion sur la situation initiale. On se bornera à ces dernières, en particulier à ce
type d’enquête empirique dont les fondateurs de l’anthropologie culturelle tels Boas
et Malinowski ou les sociologues fondateurs ou héritiers de l’école de Chicago, tels
Park, Anderson, Thomas ou Burgess, ont commencé à élaborer la méthode, ne
serait-ce qu’en raison de leur inscription dans les mouvements pragmatistes et de
leur contemporanéité à leur égard17. Dans la tradition de Boas et des chercheurs liés
à l’École de Chicago, enquêter est un acte de co-production, qui repose, du moins en
partie, sur une coopération entre enquêteur et enquêté. Cette coopération ne permet
17
Sur ce mouvement, voir I. Joseph et Y. Grafmeyer, L’école de Chicago ; naissance de l’écologie
urbaine, Paris, Aubier, 1984.

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certes pas de cerner tous les enjeux des enquêtes de terrain, mais elle permet d’en
dégager un trait constitutif et tout à fait spécifique, qui sera présenté ici au titre d’un
idéal (idéal que les enquêtes particulières réalisent plus ou moins). En effet, comme
on le verra plus loin, une enquête sociale est destinée par Dewey à procurer au
« public » des outils qui lui permette de « s’identifier lui-même », ou de définir ses
intérêts. Si l’auteur lui a accordé tant d’importance, c’est en raison du fait qu’il l’a
considérée comme le seul moyen de produire du commun qui puisse se distinguer
tout autant d’un consensus de type rationaliste que d’une allégeance collective de
forme intersubjective.
Dans le cas d’une enquête de terrain de type ethnographique, la situation
créée par une enquête satisfaisante est le résultat d’un ajustement entre les
motivations et formes de vie respectifs des enquêteurs et enquêtés. Alors que la
situation initiale est marquée par une disparité des expériences des participants à
l’enquête, celle qui est consécutive à cette dernière équivaut à l’“ expérience unifiée ”
dont il a été question : au terme d’une série de tâtonnements et de tests, enquêteurs
et enquêtés conviennent d’un point auquel l’expérience cognitive des premiers et
l’expérience de vie des seconds entrent en relation, s’éprouvent et se redéfinissent
l’une par rapport à l’autre.
Dans le travail de terrain, les hypothèses ou idées qui conditionnent la collecte
des données d’abord et les généralisations empiriques ensuite sont confrontées au
point de vue des observés, tandis que ceux-ci ajustent leur participation à l’enquête
en cours en fonction de la manière dont ils perçoivent leur intérêt à participer. Le
point auquel convergent les points de vue des enquêteurs et des enquêtés peut être
dit public : l’enquête sociale équivaut à une phase de combinaison entre les traits
que l’observé soumet à l’œil de l’observant et les questionnements que le second
adresse au premier. Comme en témoignent de nombreuses enquêtes
ethnographiques ou les enquêtes reposant sur la méthode de l’observation
participante, une enquête sociale peut s’avérer concluante à la condition minimum
qu’une interaction entre les mondes des deux parties parvienne à s’instaurer, c’est-à-
dire que les visions de la limite séparant le public du privé propres aux deux parties
en viennent à coïncider au moins partiellement. L’inter-objectivation est cette
dimension où la naissance d’un objet descriptible est due à la jonction entre l’auto-
description que l’observé exprime et la finalité sociale des descriptions inscrites dans
un procès de découverte scientifique18.
Enquêteurs et enquêtés sont les co-participants d’une enquête sociale. Celle-
ci est une co-production : l’objet qu’elle élabore est en priorité un objet d’expérience
commune, même si les expériences ultérieures des intéressés varient. Le point
important est que les variations de leurs expériences respectives ultérieures
prennent en considération et intègrent le point de contact à partir duquel s’est
constitué le commun. Dans l’idéal, une enquête parvient à produire une situation
dont la description participe à l’approfondissement du vivre ensemble, soit qu’elle le
dote d’une meilleure qualité, soit qu’elle le rende tout simplement possible.
C’est ainsi que Malinowski, par exemple, estimait que la connaissance
anthropologique pourrait rejaillir sur les pratiques coloniales de sorte à accroître leur
compatibilité avec l’existence culturelle spécifique des peuples colonisés.
L’anthropologue doit étudier les situations issues d’interactions culturelles pour elles-
mêmes, non les aborder dans les termes d’une combinaison mécanique de divers
éléments. L’enquête permet de rapporter les changements à des « forces de
18
Sur l’enquête de terrain, voir Daniel Cefaï (dir), L’Enquête de terrain, Paris, La découverte- MAUSS,
2003.

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contact ». Selon l’auteur, les transformations culturelles et sociales adviennent


nécessairement, du fait même du contact entre peuples différents. La question
pertinente relative au changement culturel concerne quelle orientation donner à ces
changements. Dans son livre, l’anthropologie apparaît comme l’auxiliaire de
l’invention d’une socialité moins irrationnelle, moins violente, plus humaine. Elle peut
fournir à terme le modèle d’une coopération entre deux groupes humains (ici entre
des Européens et des Africains), et mettre à jour les avantages relatifs à « une
collaboration et un accord des idées, des sentiments et des perspectives
générales"19.
On trouve la même préoccupation chez Dewey et plus généralement, chez les
auteurs progressistes qui lui sont contemporains : comment canaliser l’évolution des
croyances et des conduites de sorte que les changements qui se produisent de toute
façon soient tels qu’ils affectent un maximum de gens dans un sens qui ne bloque
pas leurs expériences ultérieures et ne menace leur vie ni matériellement, ni
symboliquement ? L’enquête sociale devrait ainsi devenir l’auxiliaire de la sociabilité
dès lors que, faute de traditions incontestées, d’habitudes communes ou de stabilité
sociale, vivre ensemble s’avère problématique, comme ce fut le cas de cette
expérience que Balandier à nommé la “ situation coloniale ”, ou de toutes les formes
de délitement ou de brusques « changements sociaux » (urbanisation, délinquance,
immigration, paupérisation, racisme, etc.) dont les sociologues de Chicago ont traité.
Comme cette approche interactionnelle de l’enquête s’est beaucoup
développée jusqu’à aujourd’hui, il peut être utile de citer comme exemple une
recherche récente en ce qui concerne l’enquête concernant une culture étrangère,
celle de l’anthropologue australien Nicholas Thomas. Celui-ci a en effet insisté sur
l’importance de la connaissance ethnographique dans le processus d’approche et de
contact entre peuples différents, dont l’intérêt commun est en priorité qu’ils se
fréquentent sans s’entretuer20. L’influence de la colonisation et des enquêtes sur le
devenir des indigènes est le biais privilégié par lequel il rejette les théories
évolutionnistes et les visions structurelles, atemporelles, des sociétés primitives. Si
l’adoption d’un point de vue résolument historique lui apparaît essentielle, c’est en
raison du simple fait que les cultures dites primitives sont modifiées par la présence
des colons, et par les enquêtes qui les décrivent. Cette remarque s’applique aussi
bien aux travaux pionniers des premiers missionnaires qu’aux travaux savants
ultérieurs : “ Les descriptions ethnographiques anciennes produites par les musées,
aussi bien que les travaux tels que les ouvrages de Leenhardt sur la culture
mélanésienne de Nouvelle-Calédonie sont intégrées dans les représentations de soi
de peuples dotés d’objectifs et de revendications politiques. ” (p. 30)

L’établissement d’un point de convergence entre diverses expériences dont la


confluence équivaut à un processus d’inter-objectivation peut donner lieu à un grand
nombre d’analyses. Seules quelques indications peuvent être apportées ici. On peut
à cet effet distinguer les points du vue respectifs des enquêteurs et des enquêtés.
En ce qui concerne les enquêtés (à la condition que ceux-ci acceptent un
processus d’enquête et lui accordent une valeur), il existe plusieurs niveaux
d’influence possible entre enquête et représentation de soi, parmi lesquels se
trouvent les suivants : il y a d’abord la perception des enquêtes comme un moyen
d’éviter que les jeunes oublient les coutumes, de les consigner et de les transmettre.
19
Malinowski: Les dynamiques de l'évolution culturelle (1961) Payot, Paris, 1970, p. 106, chapitre 6.
20
Nicholas Thomas, Hors du temps ; histoire et évolutionnisme dans le discours anthropologique
(1989), traduit de l'anglais par Michel Naepels , Paris, Belin, 1998

9
- 10 -

L’enquête ethnographique peut ainsi être perçue par les indigènes comme un
document à usage interne. De nombreux ethnologues remarquent que la
participation des enquêtés est indexée sur leur intérêt à leur faire, à commencer
(sauf lorsque les informateurs sont payés) par leur intérêt à entrer dans l’histoire via
la publication de leur opinion, parfois de leur nom, dans un livre qui voyagera à
travers le monde. Par ailleurs, les enquêtes peuvent entrer dans un jeu d’influence
locale, suivant la nature des informateurs sélectionnés. Lorsque les informateurs
jouissent d’un pouvoir spécial, il arrive ainsi qu’elles contribuent au maintien de l’élite
et des valeurs officielles du groupe. Enfin, les enquêtes peuvent être perçues comme
un auxiliaire politique, comme un document doté d’autorité, comme un véhicule de la
critique du système en place, et ainsi de suite. Par exemple, Nicholas Thomas
remarque que les recherches ethnographiques ont aidé à l’élaboration d’un
manifeste du FNLKS (front de libération nationale kanak socialiste) sur “ la coutume
mélanésienne ” (note n°4). De même, Malinowski avait envisagé l’influence des
travaux anthropologiques sur la conscience de soi des colonisés et la rébellion
contre le système colonial qui pourrait en découler : "L'Africain est en train de devenir
un anthropologue qui retourne nos propres armes contre nous […] Il vaudrait mieux
que l'homme de la pratique ne traite pas (cette anthropologie) comme une
plaisanterie ou un phénomène insignifiant et mineur. Car dans l'ensemble, il contient
une grande part de vérité et il laisse prévoir la naissance d'une opinion publique, d'un
sentiment national et racial qui, tôt ou tard, devra être pris en considération par les
agents du contact sur le plan pratique21."
Dans une certaine mesure, la perception des enquêtes par les enquêtés
s’inscrit dans la logique de l’emprunt culturel que Boas et Malinowski ont élaborée.
D’une part, comme Boas l’a montré à travers un grand nombre d’observations,
l’élément emprunté, qu’il s’agisse d’une croyance ou d’un savoir-faire, se trouve
requalifié22. La signification qu’il acquiert dans la culture d’emprunt n’est pas celle
qu’il avait dans la culture d’origine. D’autre part, pour Malinowski, un emprunt est
effectué en fonction de critères de fonctionnalité et d’avantage culturel. Les éléments
d’une culture étrangère qu’une société donnée accueille sont sélectionnés sur la
base de leur propension à s’intégrer à son “ système culturel ” et à l’améliorer. En
cas de contacts interculturels, une institution ne peut être remplacée par une autre
que si le changement produit va vers "quelque chose de meilleur au sens culturel,
c'est-à-dire de mieux adapté, donnant une plus grande liberté d'action et de plus
grandes possibilités à ceux qui vivent selon cette institution23." Un emprunt se traduit
par une évolution historique dont la source est interne à la société d’emprunt. Le
problème lié aux contacts ne consiste donc pas en un risque de dénaturation, mais
aux faits que les sociétés dont la “ force de contact ” est supérieure imposent aux
peuples qu’ils dominent “ un don sélectif ”. Par exemple, en Afrique, les Européens
ont été prodigues en biens spirituels (école, culte) mais ils n’ont partagé ni la
richesse et la puissance, ni l’égalité et la citoyenneté.
Des remarques en faveur de l’enquête comme mode cognitif de convergence
d’expériences appartenant à des champs différents, qu’ils s’agisse de cultures ou de
groupes sociaux, s’appliquent également aux enquêteurs : le contact avec le groupe
ou l’individu étudié est une condition incontournable de leur travail d’objectivation. De

21
Malinowski: Les dynamiques de l'évolution culturelle (1961) Payot, Paris, 1970, chapitre 5, p. 97.
22
Voir Franz Boas, « Methods of Cultural Anthropology », dans Race, Langage, and Culture (1940),
Chicago and London, Chicago University press, Midway reprint, 1988.
23
Bronislaw Malinowski, Les dynamiques de l'évolution culturelle (1961) Payot, Paris, 1970, chap.5, p.
87.

10
- 11 -

fait, de nombreux choix épistémologiques concernant le travail de terrain ont été


sous-tendus par l’idée que seule une coopération au niveau de la production de
connaissances pourrait aboutir à un discours scientifiquement pertinent.
Schématiquement, le contact direct permet de réaliser deux conditions d’inter-
objectivation au niveau de la conduite de l’enquête : d’abord, il permet de connaître
le monde des enquêtés d’après le point de vue qui est le leur, ce qui implique des
entretiens autant que la consultation de documents personnels, privés ou publics.
Anderson par exemple tentait d’entrer en conversation avec les hobos de Chicago, et
remarquait aussi que « les vagabonds ont écrit sur leur propre expérience […] entre
1860 et 1910 » Les sociologues liés à l’école de Chicago considèrent que cela est
fondamental, puisque les représentations que se font les enquêtés de leur vie font
partie des relations sociales et des conduites habituelles. W. Thomas recommande
d’accepter que « les représentations que les acteurs se donnent d’une situation ont
des conséquences réelles sur la situation24. » Et Blumer considère qu’ « il faut
prendre le rôle de l’acteur et voir son monde de son point de vue. Cette approche
méthodologique contraste avec la soi-disant approche objective, si dominante
aujourd’hui, qui voit l’acteur et son action depuis la perspective d’un observateur
détaché et extérieur […] L’acteur agit dans le monde en fonction de la façon dont il le
voit, et non dont il apparaîtrait à un observateur étranger25 ”
Réciproquement, l’objectivité dépend aussi du degré auquel les enquêtés
acceptent de considérer le questionnement de type sociologique comme une bonne
manière de s’exprimer (voire de témoigner) à leur sujet. Ceci permet de remarquer
que “ l’accord ” que l’enquêteur établit avec l’enquêté n’est pas fondé sur le fait que
le premier en vient à partager avec le second la même opinion, soit qu’il se range à
son avis, soit qu’il se borne à prendre pour argent comptant ce que son informateur
lui dit. L’accord dans les activités dont il est question ici implique seulement que
l’enquêté puisse reconnaître dans le discours de l’enquêteur, une fois celui-ci
élaboré, et si tant est qu’il en prenne connaissance, un discours qui lui offre des
possibilités de faire varier les conditions de sa propre vie, même si les
enseignements qu’il en tire consistent en des propos qu’il n’aurait pas pu formuler
par lui-même. Les travaux sur la traduction des cultures et sur l’impact de la visée
scientifique sur la conscience de soi des enquêtés témoignent amplement de ce que
le point de convergence entre cultures, habitudes ou répertoires différents n’est pas
donné, mais qu’il est créé, si grandes que puissent être les difficultés de le faire. La
situation de contact est la condition du mécanisme d’inter-objectivation dont provient
cette création26.
L’épistémologie du travail de terrain comporte un grand nombre
d’enseignements sur les liens réciproques entre contact et validation, qu’il n’est pas
possible de développer ici. On peut se limiter à remarquer qu’une enquête est une
interaction entre l’idée directrice qui l’oriente et la manière dont les personnes
consultées et observées répondent à cette idée, qu’elles l’entérinent ou la rejettent.
Dewey remarquait qu’une enquête sociale n’est pas destinée à satisfaire la curiosité
du chercheur, mais à assurer, voire à restaurer, les possibilités d’action sociale des
intéressés. La problématique de l’enquête doit coïncider avec ce qui est pour eux
une problématique de vie. Comme cela a été remarqué plus haut, le point auquel

24
W. Thomas, cité par D. Cefaï, opp. Cit., postface, p. 530.
25
H. Blumer, « Sociological Implications of the Thought of Mead » (1966).
26
Voir par exemple les textes réunis dans Writing Culture ; The Poetics and Politics of Ethnography,
James Clifford and George E. Marcus (ed), University of California Press, Berkeley, 1986.

11
- 12 -

s’opère cette coïncidence est d’ordre public. Dans l’idéal, la publicité des travaux qui
sont articulés à partir de ce point favorise un processus plus général de
reconnaissance publique par des personnes qui ne participent pas directement à
l’enquête. Le devenir public d’enquêtes menées à partir de la combinaison des points
de vue enquêtant/enquêté mène à la reconnaissance publique de la pluralité et de
l’historicité humaine.
A l’interaction qui s’établit entre théorisation et contact, on peut ajouter le fait
que le développement des enquêtes sociales dans une société donnée contribue (ou
peut contribuer) à modifier la façon dont les membres de cette société se présentent
à leurs propres yeux et agissent, de la même manière que les enquêtés modifient la
perception d’eux-mêmes et leurs pratiques quand ils sont en contact avec des
étrangers qui les observent. Eu égard aux conséquences que produisent les
situations d’interaction, ils peuvent parvenir à cet « accord dans les activités » dont il
a été question plus haut. Comme l’a noté Wittgenstein, ce phénomène contribue à
qualifier l’espoir social dont l’anthropologie est porteuse : étudier des hommes
plongés dans des systèmes de vie différents développe l’esprit humaniste, accroît la
tolérance et la conscience d’altérité, permet à rebours d’aborder nos propres
croyances comme relatives à nos contextes de vie, au lieu de les considérer comme
universelles ou absolues27. L’anthropologie est la discipline qui, plus que toute autre,
conduit à aménager dans la conscience de soi cet écart grâce auquel l’individuation,
qui est toujours relative à la part que prend un sujet à l’expérience de la réalité
extérieure, peut se développer de sorte à accroître ou, du moins, à respecter, les
chances du développement de l’individualité d’autrui. A cet égard, la justice serait
tout autant un critère de la pertinence d’une enquête que ne l’est l’objectivité.
Cet espoir social rejaillit sur les principes méthodologiques des enquêtes. Par
exemple, une enquête a d’autant plus de chance d’être valable que la quantité
d’acteurs concernés par elle, soit qu’ils coopèrent son déroulement, soit surtout qu’ils
y voient un compte-rendu plausible de situations qui les touchent (directement ou
pas), est grande. Il en va aussi bien des questions de représentativité des personnes
consultées et des résultats atteints que des questions d’accords entre les activités.
Plus le nombre de gens prenant part d’une manière ou d’une autre à une enquête est
important, plus les enquêtes peuvent être concluantes, en ce sens que plus leurs
conséquences pratiques sont susceptibles d’être intégrées dans le cours de leur
expérience de sorte à le conforter et à en assurer la continuité. Une enquête gagne à
s’ouvrir à tous. C’est pourquoi par exemple la consultation d’une sélection drastique
d’informateurs sur la base de critères non questionnés produit une distorsion.
Nicholas Thomas insiste ainsi sur la pluralisation des sources d’enquêtes (intégrer
ceux qui ont été exclus de la science ethnologique, tels les missionnaires, les
observateurs non professionnels, les voyageurs, etc) et sur celle des informateurs,
afin de ne pas rester prisonnier du point de vue d’une certaine catégorie de
personnes, en l’occurrence de l’élite déjà en place, la plupart du temps masculine et
aisée. A la liquidation du concept de “ culture homogène ” correspond chez Thomas
la liquidation de l’idéal positiviste de l’unité thématique et méthodologique de la
science.
La pluralisation des intervenants dans l’enquête peut surtout être élargie aux
lecteurs des enquêtes, à leurs récipiendaires. Le caractère public et partageable du
contenu des enquêtes et du discours sur ce contenu concerne également ceux

27
Parmi les pionniers, voir par exemple Lowie, Robert H., Primitive Society (1921), London,
Routledge & Kegan Paul LTD, 1960, introduction, p. 12.

12
- 13 -

auprès de qui sont diffusées les enquêtes sociales28. Aujourd’hui, il est relativement
courant d’insister sur les méthodes de diffusion et de présentation relativement aux
exigences issues de l’expérience de rapatriement des connaissances sociales
auprès de cercles éloignés de l’interaction initiale. Tel est le cas par exemple des
exigences actuelles de présentation des analyses. Alors que les monographies des
années 20 et 30 ne restituaient que partiellement les entretiens et les notes de
terrain, au profit d’un discours synthétique de type narratif et continu, il est
aujourd’hui fréquent de publier le matériel recueilli. Chapoulie remarque que le
rapport à la conviction du lecteur a changé. On cherche souvent à emporter sa
conviction sur la méthode, qui peut ensuite aboutir à une conviction sur le résultat :
“ On ne demande plus au lecteur de s’en remettre au seul témoignage de celui qui a
recueilli le matériel, parce que c’est l’adéquation globale de la perspective à la saisie
d’un ensemble de phénomènes, et non un simple constat concernant des “ faits ”, qui
est l’enjeu de la lecture. 29” Dans l’idéal, le lecteur serait en mesure de participer à la
validation des résultats d’enquête.

Au total, sauf dans une certaine mesure lorsque l’enquêteur reste caché
(comme dans le cas des informateurs mobilisés par Cressey pour son enquête sur le
Taxi-Dance Hall, 1932), l’enquête de terrain est fondée sur l’expérience d’une
rencontre : l’enquêteur va sur le terrain de l’enquêté qui quant à lui se plie au jeu de
l’enquête. La manière dont il s’y plie concerne toute une gamme d’attitudes possibles
dont le premier terme est qu’il admette la présence de l’enquêteur. Au minimum,
comme l’écrit Hugues, le terrain permet “ l’observation des gens in situ, en les
rencontrant là où ils se trouvent, en restant en leur compagnie, en jouant un rôle qui,
acceptable pour eux, permet d’observer de près certains de leurs comportements et
de les décrire ”. Quant à la situation optimum, elle est celle où l’enquêté participe
activement à son entreprise, devenant en quelque sorte enquêteur lui-même, comme
dans le cas de Anderson qui a lui-même été un sans-abri.
La “ rencontre ” apparaît ici comme un concept complémentaire de celui
d’inter-objectivation. Elle en est le préalable indispensable. Comme l’a montré Gold à
propos des conditions de l’observation participante, elle assure une co-présence qui
se différencie tout aussi bien de l’idéal positiviste d’une position neutre du chercheur
que de celui d’une intersubjectivité par laquelle l’enquêteur en viendrait à intégrer les
règles et procédures des acteurs qu’il étudie, courant ainsi le risque de “ virer
indigène ”30. Afin qu’il y ait “ rencontre ”, il faut tout à la fois une reconnaissance de
l’altérité et la création d’un point auquel se combinent les points de vue des deux
parties. La rencontre est un moment d’enquête qui échappe à l’alternative entre un
universel de surplomb fondé sur le postulat d’une nature humaine similaire malgré
les variables spatio-temporelles qui l’affectent, et l’idée de l’incommensurabilité des
croyances et des “ formes de vie ”. Elle ouvre ainsi la voie à une théorie sociale qui
s ‘émancipe de l’universalisme comme du relativisme.
Comme le suggère tout ce qui précède, une rencontre peut être expliquée
dans les termes d’une “ interaction ”, c’est-à-dire d’une relation par laquelle les

28
Dewey a beaucoup insisté sur la nécessaire publicité des enquêtes sociales, via un journalisme
adapté (dont Thought News et The New Republic ont été en partie un modèle), sans toutefois indiquer
des solutions précises. Voir le dernier chapitre du livre Le public et ses problèmes, (trad et intro par J.
Zask), PUP/Farrago-Leo Scheer, 2003.
29
Jean-Michel Chapoulie, La Tradition sociologique de Chicago : 1862-1961, Paris, Seuil, 2001, p.
248.
30
Raymond Gold, « Jeux de rôles sur le terrain » (1958), repris dans Cefaï (dir), opp. Cit., p. 340-346.

13
- 14 -

entités reliées, on l’a vu, se transforment mutuellement et se dotent de traits ou de


constituants nouveaux, qui sont relatifs à l’expérience même de la relation, la rendent
possible ou en découlent. Une “ rencontre ” signale donc la possibilité de produire
cette sorte de situation qui est fondatrice de commun. Les groupes ou relations
interpersonnelles qui en proviennent possèdent des traits de coopération spécifiques
et diffèrent d’une large gamme de modes associatifs, par exemple des groupes issus
d’une sommation statistique, de ceux qui reposent sur l’accomplissement d’actes
individuels d’allégeance, de ceux qui proviennent de traditions partagées, ou encore
de contrat, de promesse ou de pacte. L’expérience d’une rencontre accorde en outre
à l’altérité le statut d’une donnée de base. En même temps, dans le cadre de cette
expérience, l’autrui dans l’autre, loin d’être considéré comme donné ou intangible,
est le matériau que la rencontre travaille. Il en va ainsi de “ l’étranger ” dont Simmel a
proposé la description : l’étranger appartient à des groupes dont il ne fait pas partie
ni depuis le début de sa vie, ni depuis le début de l’existence de ces groupes. Il est à
la fois à l’intérieur et à l’extérieur, proche et distant, « homme objectif » ;
« L’objectivité ne se définit en aucun cas comme absence de participation : sinon
nous serions tout à fait en dehors de la relation […] c’est un type particulier de
participation, semblable à l’objectivité de l’observation théorique. »31
L’altérité en question n’est ni substantielle ou résiduelle, ni enfermée en elle-
même. La “ reconnaître ” signifie simplement prendre au sérieux et accorder de la
valeur à la situation combinant l’expérience de l’altérité avec mes caractéristiques en
tant que celles-ci sont travaillées par l’altérité. La transformation mutuelle entre moi
et les autres réalise une virtualité du vivre ensemble à laquelle nos logiques
respectives n’auraient pu mener indépendamment l’une de l’autre.

4. De l’enquête sociale participative à la démocratie

Ce qui précède montre qu’en tant qu’enjeu de coopération parmi une pluralité
de participants, une enquête sociale est susceptible de transformer des situation
d’interdépendance en situation de communauté ou de partage. Si tel est le cas, les
enquêtes sociales peuvent apparaître comme l’auxiliaire privilégié de la démocratie.
Car cette dernière signifie en priorité la participation de tous à la fixation des
conditions de leur vie. La relation enquêteur/enquêté qui a été évoquée dans les
conditions du travail de terrain peut être dite analogue aux relations s’instaurant entre
les citoyens d’une société démocratique et à leur action publique.
Afin d’apporter quelques indications sur ce point, on se réfèrera à nouveau
aux textes de Dewey. En effet un grand nombre de ceux-ci assignent aux enquêtes
sociales la fonction de procurer aux citoyens d’une démocratie libérale moderne les
connaissances dont ils ont besoin afin de se constituer en un “ public ”32. Or un public
est une communauté dans laquelle “ chacun compte pour un ”. Dans une société
complexe, où le savoir traditionnel ne propose plus aucun outil de contrôle et de
compréhension des relations sociales, la liberté et l’épanouissement personnels

31
G. Simmel, « Digressions sur l’étranger » (1908), repris dans L’école de Chicago ; naissance de
l’écologie urbaine, opp. cit, p. 56.
32
Voir en particulier JD, Le public et ses problèmes, (trad et intro par J. Zask), PUP/Farrago-Leo
Scheer, 2003, ainsi que Liberalism and Social Action, (1935), Later Works, Vol. 11.
Sur la fonction des enquêtes sociales en démocratie, je me permets de renvoyer à mon ouvrage John
Dewey, Philosophe du public

14
- 15 -

passent par la connaissance partagée de toutes ces relations d’interdépendance


dont l’intrication et la complexité produisent impuissance et exclusion, qu’il s’agisse
de relations internationales, de mécanismes économiques ou d’industrialisation.
C’est pourquoi ces textes mettent l’accent sur la solidarité entre le primat de
l’expérimentation dans l’enquête et le contexte plus large de la démocratie comme
culture partagée ou mode de vie : les enquêtes en science sociale sont mobilisées
au titre d’une méthode destinée à canaliser le changement social dans une direction
jugée bonne. Dans l’idéal qu’inclut l’idée de démocratie telle que Dewey la conçoit, le
critère permettant d’évaluer cette direction est celui du développement de
l’individualité de tous : sont souhaitables les activités sociales qui permettent au plus
grand nombre de gens de s’engager dans un procès continu d’expériences, car telle
est la condition de leur individuation, ou de leur accomplissement personnel33.
Au sens le plus général, la politique démocratique est cette méthode : la
finalité d’un l’état démocratique est d’assurer la meilleure répartition des opportunités
d’individuation dans une société donnée. Cette répartition est toujours contextuelle,
les fins, les valeurs, la conscience de soi, les ressources ou les obstacles étant
variables d’une société à l’autre, ou d’une période à l’autre. Or cette répartition est
souvent en défaut. Comme on l’a vu, de nombreuses pratiques sociales provoquent
une perte ou une diminution des opportunités d’accomplissement individuel, qu’elles
le fassent directement ou par le biais de leurs effets sur le mode de vie de gens qui
n’y prennent pas part34. Dewey appelle “ public ”, au sens générique et fonctionnel,
l’ensemble des personnes affectées par les conséquences d’activités sociales
menées par d’autres, en une manière qui bloque ou menace le continuum de leurs
activités, ou encore le procès de leur individuation.
La fonction des enquêtes sociales dans une société démocratique moderne
en découle : celles-ci sont destinées à procurer au public des données qui lui
permettent de définir ses intérêts et qui permettent ensuite aux décideurs ou aux
conseillers de la décision d’évaluer correctement les situations sociales
problématiques. Ces situations dérivent des conséquences préjudiciables de
l’interdépendance (ce qui inclut également les effets néfastes des politiques
adoptées et instituées dès lors que leur durée excède les besoins qui, à un moment
donné, les ont justifiées : « L’Etat doit toujours être redécouvert »). Or, comme le
public est l’ensemble des personnes dont les activités sont entravées par les
conséquences indirectes d’activités auxquelles elles ne prennent pas part, il convient
que leur action publique soit de nature à assurer une reprise de leur continuum
d’expériences, autrement dit que les activités qu’elles mènent afin de s’organiser
politiquement soient rigoureusement connectées à celles qui les ont fait naître en
tant que membre d’un public. Et puisqu’un public moderne ne peut produire
spontanément la connaissance des problèmes qui l’affectent (c’est-à-dire des causes
qui l’ont fait naître), des enquêtes qui cerneraient les conditions de son apparition
sont requises35. Bien sûr, il ne s’agit pas de tout type d’enquête, mais seulement des
enquêtes de type participatif, c’est-à-dire expérimental, au sens qui a été défini plus
haut. Que les théories sociales puissent servir d’auxiliaire à des politiques non-
démocratiques est un fait sur lequel Dewey a souvent insisté, notamment dans le

33
Dewey n’a toutefois porté l’individualité au niveau d’un principe que tardivement, face à la montée
des totalitarismes. Voir par exemple JD, « I Believe » (1939), LW, vol. 14.
34
Ce point est surtout développé dans Liberalism and Social Action.
35
Dewey a lui-même cité et coopéré à nombre d’enquêtes, par exemple en tant que président du
People’s Lobby (assurance du travail et de la maladie, analyse du chômage, travail des enfants,
imposition, situation des agriculteurs, etc.).

15
- 16 -

cadre de sa pédagogie. Qu’en revanche, une enquête soit conçue comme un moyen
pour former des idées (lois, mesures, théories) dont la valeur soit strictement
subordonnée aux conséquences sociales de leur mise en œuvre permet de
solidariser action publique, investigations empiriques et création de commun36.
D’une manière générale, il suffit qu’une enquête soit constituée de sorte à
admettre que le degré d’organisation du public atteint est le test final de la validité
des hypothèses directrices initiales pour que celle-ci devienne un auxiliaire de la
démocratie. Car l’expérience, au sens d’expérimentation, est une logique de contrôle
des idées par les faits qui dispose à la liberté et qui utilise la liberté pour parvenir à la
liberté, au lieu que les logiques que Dewey a appelées « absolutistes », qui par
exemple supposent que les faits obéissent aux « lois », que la logique des faits est
indépendante des représentations qu’on s’en fait, ou que connaître consiste à re-
présenter les choses telles qu’elles sont, prédisposent à des formes de domination et
de manipulation. Adopter la « logique expérimentale », ou connecter les observations
à des idées directrices formulées en rapport avec un plan de contrôle social tout en
soumettant ces idées aux faits produits lorsqu’on agit conformément à ces idées,
quel que soit par ailleurs la pratique considérée, constitue une véritable garantie. Un
mode de vie démocratique ne requiert rien d’autre, ce qui implique que le seul
engagement requis du chercheur soit un engagement envers le primat de
l’expérience, et non un engagement politique ou militant qui serait étranger à sa
démarche37.
L’enquête sociale ainsi conçue explique que le public (ou un public) puisse
parvenir à la connaissance de lui-même par lui-même. Dans l’idéal, en matière
d’enquêtes sociales, les personnes concernées sont en même temps les sujets et les
objets de leurs investigations : participer aux enquêtes est en soi une reprise
d’activité. Cette participation n’est pas requise à toute les étapes. Même si Dewey est
peu précis en ces matières, se bornant à préconiser l’adoption de la logique
expérimentale dans les sciences sociales, il distingue le travail des spécialistes, qui
constituent des corpus de données, celui des journalistes ou rédacteurs qui diffusent
le contenu des enquêtes, et celui des citoyens qui concluent l’enquête dont le
matériau est hypothétique en évaluant les conséquences, soit probables, soit
existentiellement éprouvées, de sa mise en œuvre. Alors que les « experts »
rassemblent des données, la théorisation concernant la portée sociale du fait qu’on
peut constituer à partir des données passe nécessairement par l’évaluation des
conséquences concrètes qu’il produit, par la « connections des faits avec les
volontés humaines et par leur effet sur les valeurs humaines38 ». Lorsqu’au final une
enquête donne lieu à une réglementation quelconque qui en valide les conclusions,
elle permet la reprise d’activités qui ne sont pas nécessairement cognitives. La
participation de chacun à l’enquête sur les conditions de l’interdépendance qui lui
sont préjudiciables est un moyen indispensable et une garantie de succès.
Une relation d’enquête est donc une forme de relation sociale, placée sous les
espèces d’un processus de politisation. Les connaissances dont a besoin un public
36
Sur ce point voir par exemple JD, « Social Science and Social Control » (1931), LW, vol. 6, p. 64 et
ss.
37
Sur l’expérience comme méthode d’une portée à la fois scientifique, morale et politique, voir par
exemple « Creative Democracy ; The Task Before Us » (1939), LW, vol. 14, p. 229 : « La démocratie
est la foi en l’aptitude de l’expérience humaine à engendrer des buts et des méthodes par lesquels
l’expérience ultérieure sera mieux ordonnée et plus riche. Toute autre foi morale ou sociale repose sur
l’idée que l’expérience doit être assujettie à un niveau ou à un autre à quelque forme de contrôle
extérieur ; à quelque prétendue ‘autorité’ existant en dehors des processus de l’expérience. »
38
JD, « Social Science and Social Control » (1931), LW, vol. 6, p. 65.

16
- 17 -

afin de parvenir à l’articulation politique de ses intérêts ne peut être produite de


l’extérieur ; dans l’idéal, chacun y prend part, en fonction de la nature de son
affection, et en fonction des ressources intellectuelles ou matérielles dont il dispose,
et qu’une éducation libérale est censée procurer à tous39. C’est pourquoi tous les
textes que Dewey a consacrés à l’éducation convergent vers l’idée que l’école
devrait former à la méthode expérimentale, et que la salle de classe devrait
fonctionner comme une “ communauté d’enquêteurs ”. En outre, puisque les intérêts
et les visées de chacun varient, il conviendrait aussi que le commun émerge au titre
d’une composition de ces derniers, comme le point auquel ils se rencontrent et
convergent, sans être supprimés. L’inter-objectivation désigne ainsi une relation
d’enquête telle que les membres d’une société produisent par leurs efforts respectifs
et leur coopération, quelle qu’en soit la nature, une nouvelle situation sociale dans
laquelle s’inscrivent leurs intérêts pluriels. Dans une société complexe, les enquêtes
sociales peuvent donc assurer une forme essentielle de participation. Grâce à ce
détour par la production des connaissances des conditions problématiques et des
projets de réformation des situations sociales problématiques qui s’y connectent, elle
rejoint la devise de la démocratie suivant laquelle il est souhaitable que tous ceux qui
sont affectés par les relations sociales puissent concrètement prendre part à la
direction et aux choix des fins de leurs activités sociales, et à toutes les décisions
concernant la vie des groupes auxquels ils appartiennent. Les enquêtes sociales
sont une méthode d’investigation qui favorisent le passage du droit démocratique de
participation au plan du fait.
En résumé, l’action politique continue aux enquêtes sociales consiste en une
politisation : définir un problème social ainsi qu’un intérêt public, proposer des
solutions institutionnelles ou de nouvelles mesure, désigner des mandataires,
critiquer les pratiques de ces derniers lorsque leurs intérêts s’éloignent de ceux du
public, et ainsi de suite. Dans les cas où les activités de politisation sont une réponse
appropriée aux formes excluantes de l’interdépendance, elles sont continues à ses
dernières ; l’expérience telle qu’elle a été définie plus haut advient, et peut à nouveau
entraîner la reprise du cours général des activités de chacun, dans la direction qui lui
semblera préférable. Comme l’expérimentation suppose cette connexion entre
éprouver et entreprendre, l’enquête sociale expérimentale, en tant que méthode pour
former des hypothèses concernant la réglementation de la vie commune, est par
excellence l’outil de la démocratie. Quant à la validation de ces hypothèses, elle
dépend strictement du degré d’articulation politique des intérêts publics qui est
atteint, une fois les mesures prises, les lois votées, les nouvelles institutions
gouvernementales établies.
Ce tableau très général permet de conclure sur la question de l’inter-
objectivation en expliquant pourquoi, en matière de politique et d’enquêtes sociales,
mieux vaut une pluralité d’opinions convergentes que le partage d’une même opinion
par un nombre indéfini de gens. En effet, en théorie, l’accord qu’on a situé plus haut
entre les activités soit d’une même personne, soit de personnes différentes, est
analogue à l’accord que requiert la démocratie : dans l’idéal, une démocratie

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Sur les liens entre enquête sociale et société démocratique, voir notamment Kaufman-Osborn,
Timothy V., "John Dewey and the Liberal Science of Community", The Journal of Politics, vol. 46, n° 4,
Novembre 1984 ; et "Pragmatism, Policy Science, and the State", American Journal of Political
Science, vol. 29, n° 4, Novembre 1985. Voir aussi mon article « Politiques de l’interaction », dans I.
Joseph et D. Cefai (dir), Héritages du pragmatisme, Éditions de l’Aube, 2002.

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suppose de penser le commun dans les termes d’une expérience commune menée
par des personnes singulières. Le point de convergence que représente ce commun
n’équivaut nullement à un point d’identité. Au contraire, il est constitué de sorte que
chacun puisse persévérer dans sa voie sans qu’il en éprouve une perte ou un
handicap. En outre, comme le développement d’une trajectoire personnelle implique
que l’intéressé puisse évaluer les conséquences de ses activités passées, afin d’y
ajuster sa conduite à venir, le commun doit fonctionner de sorte à ce que puisse s’y
inscrire, sous la forme de n’importe quelle trace (écrits, récits, mémoire,
reconnaissance publique) la contribution individuelle de chacun. La démocratie
suppose donc un commun politique assurant la convergence de conduites
personnelles, que celles ci soient privées ou publiques.
Bien sûr, seule les enquêtes sociales qui se fondent sur la prise en
considération du point de vue de l’enquêté (citoyen ou simplement homme) et se
développent sous la forme d’une coopération et d’une co-production d’objets qui
puissent servir de pivot à des prises de position politiques diversifiées sont
compatibles avec les exigences d’une vie démocratique. Le primat de la
convergence des activités sur une forme ou une autre d’assentiment intellectuel
milite donc fortement tout à la fois contre les logiques positivistes (telle le
béhaviorisme ou le déterminisme historique) et contre les recommandations d’un
recours exclusif à l’expertise. L’enquête comprise comme inter-objectivation favorise
méthodologiquement et en pratique la pluralité, non seulement en prenant en
considération la pluralité des affections passives productrices de public et la pluralité
des intérêts de réglementation politique conformément aux projets, désirs ou espoirs
des personnes concernées, mais aussi en prémunissant contre le risque de réduire
la conduite humaine à un facteur unique, et contre les tendances au monisme qui
justifient des politiques « identitaires » ainsi qu’une égalité mécanique qui est
contraire aux intérêts des membres d’une société libérale et démocratique.

Dans cet article, nous n’avons fait que mentionner quelques aspects du
principe d’inter-obectivation. Ce principe s’exerce à tous les niveaux du vivre
ensemble : participation individuelle à la production des conditions de la vie
commune, production des moyens de connaître et participation individuelle à la
validation des enquêtes, action publique et mode de vie personnel.
Face à la complexification croissante des formes d’interdépendance, la
fonction inter-objectivante de l’enquête sociale apparaît comme le complément du
principe démocratique de la participation du peuple au gouvernement. Outre qu’une
telle enquête conduit les chercheurs à assumer la responsabilité des effets qu’ils
produisent en faisant irruption dans la vie d’étrangers et en se percevant eux-mêmes
comme étrangers, elle associe les enquêtés à un processus de découverte et les
dote, dans une certaine mesure, d’outils qui leur permettent de connaître leurs
conditions de vie d’une manière qui leur apporte plus de liberté et d’opportunités
d’action.

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