Vous êtes sur la page 1sur 555

MauriceDantec

Lesrésidents

éditionsinculte(2014)

Numérisation:dp(2014)

Labande-sondesRésidents,composéeparLionelPezzano,

esttéléchargeabledepuiswww.mauricedantec.com&

TABLE:

Livrepremier CADILLACBLONDE, BASEMENTDOLL

LENOMSANSCORPS Alpha

Chapitre2

Chapitre3

Chapitre4

Chapitre5

Chapitre6

Chapitre7

Chapitre8

Chapitre9

Chapitre10

Chapitre11

Chapitre12

Chapitre13

Chapitre14

Chapitre15

Chapitre16

LECORPSSANSNOM

Chapitre17

Chapitre18

Chapitre19

Chapitre20

Chapitre21

Chapitre22

Chapitre23

Chapitre24

Chapitre25

Chapitre26

Chapitre27

Chapitre28

Chapitre29

Chapitre30

Chapitre31

Chapitre32

Chapitre33

Chapitre34

Chapitre35

Livredeuxième UNITEDSTATES OFALIENATION

NOUVEAUXMEXIQUES

Chapitre36

Chapitre37

Chapitre38

Chapitre39

Chapitre40

Chapitre41

Chapitre42

Chapitre43

Chapitre44

Chapitre45

Chapitre46

Chapitre47

Chapitre48

Chapitre49

Chapitre50

Chapitre51

Chapitre52

Chapitre53

Chapitre54

UNIVERSALTABLOID

Chapitre55

Chapitre56

Chapitre57

Chapitre58

Chapitre59

Chapitre60

Chapitre61

Chapitre62

Chapitre63

Livretroisième

ANGESATOMIQUES

SYNCHRONICCITIES

Chapitre64

AMERIKANAUTOBAHN

(Highway61–Route66–Road100United)

Chapitre65

Oméga

AuPèreEdmondRobillard.

ÀsaintDominique,

ÀsaintLuc,InSpirituSanctoEtIgni.

ÀPhilipK.Dick,pourLePèretruqué.

ÀA.N.Whitehead,pourl’internité.

Etàl’AngeGardien,poursaPrésence.

Livrepremier

CADILLACBLONDE,

BASEMENTDOLL

Le phénomène du corps est à mettre au premier rang méthodiquement.

—FriedrichNIETZSCHE

LENOMSANSCORPS

*

LECORPSSANSNOM

LENOMSANSCORPS

Seethebreakingglass/Intheunderpass/Hearthecrushingsteel/Feel the steering wheel / Warm leatherette / Melts on your burning flesh/Youcanseeyourreflection/Intheluminescentdash/Warm leatherette/Warmleatherette

WarmLeatherette,DANIELMILLER/

Alpha

1

THENORMAL

Commetoujoursaprèsunmeurtre,elleavaitobservésoncorpsdans

lemiroir.

Nu.Entièrement.Longtemps.Très.Celapouvaitdureruneheure,

parfoisledoubleetparfoisplusencore.

Nu,soncorpssemblaitplusvraiquenature,nu,ils’approchaitauplus

prèsdelavérité,c’est-à-diredel’artificequ’ilétaitdevenu.

C’étaitdanslemiroirqu’ildevenaitréel,c’étaitlemiroirquienfaisait

uncorpsauthentique,c’étaitlemiroirquiluidonnaituneidentité,plus

qu’unnom,plusqu’unnombre,plusquetouslesnombresdontilétait

constitué.

Danslemiroir,ilétaitchair.

Écoutezdonccequ’ilavraimentàvousdire,pensait-elle:

Cecorpsquin’étaitplusvraimentlesien,cecorpsreconstruitautour d’uneopération,d’unthéâtre,cecorpsquin’existaitplusentantquetel, entantquestructurepersonnelle,entantquesujet/objetidentifiablepar son possesseur, ce corps cosmétique, chirurgicalisé, ré-engineeré, reformaté, ce corps manufacturé, machinisé, plastifié, ce corps re-

fabriqué,cecorpsdontlesformescharnellescachaientuneformesansle moindresens,cecorpsnudanslemiroirétaitlaseuleimagevraieparce qu’ilcontenaitunsecretquil’avaittransforméeencequ’elleauraitpu être,maisnedeviendraitjamais. Besoind’uneexplicationsupplémentaire,homosapiensdepassage? Cecorpsn’étaitpasfaux,c’étaitunefiction:ilétaitplusvraiquele vrai,ilétaitplusvraiqueceluiquiétaitné,quiavaitvécu,etquiétait mort.Ellenedeviendraitjamaiscequ’elleétait,elleneseraitjamaisce qu’elle deviendrait. Le clivage était irrémissible. La fracture était physique.C’étaitdel’ordredelatectoniquedesplaques. C’estpourtantsimple,ilsuffitdevouloirlecomprendre. Soncorpsavaitétérefait,maiscen’étaitplusvraimentuncorps,en toutcasplusvraimentuncorpsdefemme,lecorpsqu’elleavaitpossédé unjour,unjouravantleMonde. Cecorpsrefait,cecorps-copiesansoriginal,cecorps-simulacrerestait l’uniqueetirréfragablepreuvequ’elleétaitincarnéeici-bas,qu’elley vivait. Etqu’elleytuait. Qu’elleytuaitpourquececorpspuissecontinueràvivredansles miroirs.

2

Cethomme,parexemple.

Cethommeauquelelleparlaitsansouvrirlabouche.

Cethommenesavait-ilpascequ’ilrisquaitenluiadressantunregard

appuyé,alorsqu’ellepayaitlalocationdesonbungalowpourlanuit,àla

réception du motel ? Ne savait-il pas qu’engager une conversation anodine est toujours un piège, et qu’elle en connaissait tous les mécanismes?Pourquoiluiavait-iladressélaparole,sinonpourla souilleraussitôt?Pourquoiluiavait-ellerépondu,sinonpourretourner

lepiègecontrelui?Pourquoi,commetantd’autresavantlui,considérait-

illavietelunjeusansenaccepterlesconséquences?

Pourquoiétait-ilsûrd’êtrevivantetdepouvoirlerester,entoute

impunité?

Pourquoisonregards’était-ilcristallisésurlalongueurd’ondesi

singulièredelaterreur,lorsquecelle-ciconvoleaveclasurpriselaplus

totale?Pourquois’était-ill’instantd’aprèsrendusipitoyableparce

regardflouetsuppliant,alorsquelecanondupistoletautomatiquenese

détachaitpasdesacible?

Pourquoiavait-iltentédenierl’évidenceautoutderniermoment,par

un«non»pathétiquequivints’écrasercontrelemursolideetopaquedu

réel?Leréel,c’est-à-direelle.

Parcequecommetouslesautres,ilnepouvaitfairefaceàlavérité.

Cettelumièrelerendaitaveugleoul’obligeaitàcoudresespaupières.

Elleétaitlàpourluirappelerquecechoixdevaitêtreconsidéré

commeleseullégitime.

3

Lesmeurtres:cequipermettaitàcecorpsdeconserveruneforme. Lecorps:cequipermettaitauxmeurtresdeconserverunsens. Le miroir : l’écran de ce simulacre, et le film en direct de sa

reconstruction,toujoursrecommencée,toujoursàrefaire,toujoursin-

finie. Savie:refairedetoutcelaunefigurecohérente,unepersonne. Etpouryparvenir,détruiretoutcequientraveleprocessus.Pour ainsidire,lerestedel’humanité. Elles’appelleSharonSilverSinclair.C’estcequiestinscritdansles

registresdel’étatcivil.Ellea28ans.Elleestd’originecanadienne.Elle

estnéeprèsdelafrontièreaméricaine,enAlberta.Elleestgrande,fine,

ellesaitquesasilhouetteaccrochel’œildesmâles,etdecertaines

femelles.Sachevelured’unblondastralépouselamoindrevariationde

luminosité,sesyeuxsontd’unbleu-vertrayonlaser,sapeauesttrèspâle,

sescourbesdessinentdelonguesarabesquesdansleclair-obscurdela

chambre,sesseinssontfermesetredressésnaturellement.Elleest

attirante.Très.

Danslemiroir.

Oudansleregarddelapersonnequ’elles’apprêteàtuer. Elleestattirante. Très. Ellel’atoujoursété. Maiselleestdétruite. Complètement. Entantquecorps.Entantquefemme.Entantquemère,etmêmeen tantquepetitefille. Sadestructionarendusonapparenceplusrayonnanteencore.Sa destruction a accouché d’un nouvel être, terriblement lumineux. Sa destructionenafaitunefemmebienplusbelle. Aussibellequel’armequ’ellepressecontresapoitrine.

4

L’arme est un pistolet automatique Sig-Sauer, gris anthracite, compact,auxlignesduresetélégantes,ilestprolongéd’unsilencieuxet l’ensembleformédelaculasseetducanonainsirallongéestceintd’une bouteilledeplastiquetransparentemaintenueàl’acieravecduruban adhésif. Danslabouteilledeplastique,quelquespépitesdemétaltubulaire jaunelaiton,lesdouilleséjectéesalorsqu’elleappuyaitsurladétente. Danslalumièreiriséedesnéonsdumotel,onpeutaussiydiscernerde délicatestracesbleutées,d’infimesrésidusdepoudre. Lemiroirestunesurfacevif-argentoùelleobservesoncorpset,en arrière-plan,l’hommemort,silhouetteallongéeaumilieud’uneflaque pourpreauxcontourscouleurcharbon. Sescheveux,irisationsdemétalardent,sontmaintenusenchignon danslePVCtransparentd’unbonnetdebain,sespiedssonttoujours chaussésdesapairedeNike,ellesaitprendrelesdistancesqu’ilfautavec lemondequ’elletraverse,ellen’ylaisseraaucunefibrecapillaire,aucune celluleépidermique,rienquiproviennedesoncorps,soncorpsquiestun secret. Elle ne livrera aucun indice corporel. Pas d’empreintes, pas d’ADN,l’eaudeJaveldéverséedanslapiècecentraleendétruirale

moindrepeptide. Sonrefletarmésetientaucentred’unenuéecouleurmercure,son refletarméestl’uniqueréalitéobjective. Tenantaveccalmelepistoletautomatique,sesmainssontfines, délicatementarticulées,mouléesparlelatexdesgantsdechirurgie,c’est comme si son corps entier était fait de cette matière antiseptique, protectrice,translucide,cettematièrecliniquequioblitèretouteidentité digitale.Soncorpsestfactice,iln’aplusd’existencesingulière.Ellen’est qu’unnommêmesielleenutiliseplusieurs.Elleenuseetabuse,sa personneestdevenueunemachineàdénominationsprogrammables auxquelleselles’adaptecommeàdesimplesmatriculesinterchangeables. Sestracessontdescartesdecréditfalsifiées,desnombrestruqués,des identitésartificielles. Plustard,unefoisrevêtuedesoncostumepour«salleblanche»de neurochirurgie, elle s’occupera, à l’aide des instruments adéquats,

d’extrairelesballesdecalibre9millimètresdelachairmorte.

Ellenelaissejamaisriend’identifiablederrièreelle,mêmesiellele

voulait,ellen’estpassûred’yparvenir.

L’armequ’ellepressecontresesseinsestencoretiède.Etlecorpsde

l’hommequecettearmevientd’abattrel’estaussi.

Elleseuleestfroide.

Elleseulepeutêtreaussifroide.

Satempératureestcelledel’hydrogèneliquide,duzéroabsolu.Sa

températureestcelleducosmos.Leshabitantsdecemonden’auraient

pasdûdétruirelasourcedechaleurquihabitaitcecorps.Leshabitants

decemonden’auraientpasdûcalcinerl’âmejeunequis’ydéveloppait.

Maintenant,ilsmeurent.

5

Ilsmeurent.Parfoisilssouffrent,parfoisnon.Répartitionstrictement

statistique.

Riendevolontaire,ilyalongtempsquesavolontén’estplusqu’une

extensionparadoxaledesapuissance,quiestungrandvide,oùse

conglomèrenttouslesvidesdontcetteplanètehabitéeestconstituée, autantdirecetteplanèteensonentier. Alors ils meurent. Les raisons pour lesquelles ils meurent sont innombrables,maispeuventserésumeràunepoignéed’explications connexesettrèssimples:ilsn’auraientpasdûsetrouverlà.Pasàce momentprécis.Ilnefallaitpasqu’ilslavoient.Ilnefallaitpasqu’elleles croise.Ilnefallaitpasqu’ilsaientl’outrecuidanced’êtrevus.Enregistrés, mêmepourunemicroseconde,parsonnerfoptique. Ilshabitentcemonde.Ilsvivent. Alorsellelesexpulse,ellelestue. Simpleeffetdecausalité.Équation.Évidence.Suitenumérique.Zéro, un.Puiselleregardesoncorpsfacticedevenirvraidanslemiroir. Lesmortsl’aidentàfairedesapropreimageunevéritéabsolue.Les hommesetlesfemmes,ellenefaitaucunedistinctionentrelesgenres, tousappartiennentàl’espècehumaine,tousappartiennentàcedontelle aétéannulée. Dans le miroir, le corps resplendit, l’arme renvoie des rayons cristallinsàsesanglesdurs,l’hommemorts’estfondudansledécor,il n’estplusqu’unepiècedemobiliercommelesautres. A-t-iljamaisétéautrechose? Ilfautpartir,maintenant,disaitlecorps-miroiraucorps-simulacre.Il fautsefondredanslanuit,etmieuxencoredisparaîtreenpleinjour,il fautreprendrelaroute. Cetteroutequibrûlaitsolairesodiumauxapprochesdelaville.Cette routequibrûleraitsolairesodiumverslaprochaineville. Oui, répondait le corps-simulacre au corps-miroir, nous allons repartir.Lesdeuxcorpss’accordaientsurunpointprécis:c’estparce qu’ellen’allaitnullepartquepersonnenepouvaitlasuivrenidevinersa destination. Ellen’étaitqu’unnomrecouvertd’autresnoms,denombresetde données informatiques. Elle était un mouvement aléatoire sur un diagramme.Elleétaitunfantômedansunemachine,elleauraitpu transiterparunrouteurentredesordinateursrépartisàlasurfacedu globe. Elleétaitunfluxdesignaux,unematriceabstraite,unprototypesans

modèle,ellen’étaitquelasommedesparamètresindiquantsanon-

existenceparadoxaleetdédoubléedanslemonde.

Ilimportaitpeuquesescrimessoientsignésdetoutescesprocédures

spécifiques,puisquelasignaturen’étaitfinalementqu’unesimplecroix:

Lapremièreballede9millimètresavaitperforélepoumondroit,la

secondeleventriculegaucheducœur.

Ensuite,alorsquel’hommebasculaitcontrelemur,prèsdulit,ellelui

avaitlogéunetroisièmeballedanslebas-ventre.

Enfin,alorsqu’ils’affalaitpourdebon,lesyeuxgrandsouvertsencore

fixéssurunpointdenon-retourabsolu,elleluiavaittiréundernier

projectileenpleinfront.

Lesquatrepointscardinauxdessinaientunestructurecruciforme,

quatretrousbouillonnantd’unliquideécarlate,quatretrousexécutés

avecdesclousdeneufpouces,commesurleGolgotha.

Ellen’étaitmêmepasdeceuxquilesavaientpercés.

Elleétaitl’instrumentdusacrifice.

Elleétaitlacroix,toutsimplement.

Chapitre2

1

Danslanuitprofondeetétoiléedel’étéboréal,leslumièresduMotel8

semblaientdélimiterdeszonesd’atterrissageextraterrestres.Lesmotels étaientlesastresdelaroute,autourd’euxorbitaientdepetitesplanètes, cubiquesethabitablesimmédiatement,avectoutlenécessairepourla survie,c’est-à-direpourlaconditionpremièreàtouteévolution.Les motelsétaientlelieuderésidenceadaptéàuneformedeviecomme SharonSinclair. SharonSinclair,cetteformedeviequis’adaptaitencontinuàcequi neconnaissaitnidébutnifin,laroute,ceréseauquiquadrillaitles artificesdelanatured’unhorizonàl’autre,ceturbanismelinéaireinjecté dans l’univers visible comme une intraveineuse dans un organisme vivant. SharonSinclairquiouvraitlaportedesonbungalow,SharonSinclair qui venait de tuer un homme quelques heures auparavant, Sharon Sinclairquipénétraitdanslachambreàdeuxlitssansyallumerla lumière,SharonSinclairquis’apprêtaitàréveillerl’enfant. L’enfant. L’enfantdelaroute. L’enfant-alien,l’enfantétranger.L’enfantétrangeràtout,etàtous. Unadolescent.Lefilsdusoleilsodium. LeMôme.LeKid.ThePaleFaceKid.L’enfantvenud’unautremonde quiétaitpourtantcelui-ci.L’enfantvenudel’AutreMonde.L’Ancien. L’enfant dont la collision avec la route solaire sodium made-in- American’avaitd’autrefinalitéqueleurrencontre,aussifatalequela coursemathématiquementprévisiblededeuxavionssurlepointdese percuter. Sharon observait l’adolescent profondément endormi avec l’attentionquerequierttoutescience,toutetechnique,toutemédecine. Unemélodieoscilloscopemécanisaitsoncerveauscrutateur:Youarein myvision.GaryNuman.Unspectrevenudeladécenniedesanaissance, unspectrerevenudufutur.Unspectresynchroniséavecleprésent

proche. Uneminusculeétincellesemblaitdemanderàdanser.Lefeufollet d’un souvenir, un morceau de mémoire erratique, datant de la vie d’avant.Desmots.Dessons.Youareinmyvision,Ican’tturnmyface, Youareinmyvision,Ican’tmovemyeyes,Youareinmyvision,Ican’t moveatall. N’étaient-ilspastousdeuxcondamnésàlasolitude,àl’errance,àla méfiance,ausilence,n’étaient-ilspasfaitsl’unpourl’autre,c’est-à-dire sanslamoindrepossibilitédecontact? Elleneleréveilleraitqu’àl’aube.Toutlemondeseraitencoreplongé danslapiscinedusommeil.Lepointdujour,c’estlemomentdes fuyards,c’estl’instantentretousoùlaroutes’offreàvous,enaccordavec l’universentier,c’estlaminutesublimeoùtoutelibertéestunacte naturel. Lemômedelaroutesolairesodiumauraiteudroitàquelquesheures derépit. Ilétaitauboutdurouleau,sedisait-elle. Ilavaitbesoinderepos. Luiaussi,ilavaitbeaucouptuécesdernierstemps.

2

Plustard,alorsqu’ellereprenaitl’autoroutetranscanadiennevers l’ouest,ellesefitlaremarquequel’adolescentpossédaitunsenspratique et des capacités d’adaptation qui la dépassaient largement et qui formaient un phénomène difficilement descriptible. Son intelligence abstraite,attiréenaturellementverslesmathématiques,trouvaitdansle monderéeluneparfaiteplate-formed’expérimentation,d’essai,detest, pourseséquationsàl’usagedeshommes. Ilavaitcommencéparsonproprecollège. Uncollègeestunensemblededonnéesstatistiquementvérifiables. Illesavaittoutesvérifiées. Lesoleilnaissantdiffractaitsesrayonsdanslalunettearrièredela CadillacCrossoverSRX,formantdescristauxmobilesensuspension

dansl’habitacle,lepare-brisemiroitaitcommelasurfaced’unlac,au-

dessusd’euxlecielétaitblanc-bleudiamant,l’autorouteformaitune couléevert-de-gris,quasimentrectiligne,unelonguerayurequiallaitse perdreàl’horizon,enuntracénetauxcouleursmilitaires,aumilieudes grandesplainesdel’Ouestcanadien,commel’empreinted’unenginde guerrelaisséàl’endroitoùl’hommeauraittoutpacifié,ycompriset surtoutlui-même. Était-elleunepsychopathe,commeonqualifiaitlejeunegarçon? N’était-ce pas ce qu’affirmaient les journalistes et les experts, psychologues,sociologuesetautresprofilersquidécrivaientleursdeux coursesparallèlescommedescasd’espèce?Ilsignoraientqueleurs coursesn’étaientplusparallèles,maisautonomestoutenétantsoumises à des lois, des trajectoires, des adaptations, des existences et des destinéesàlafoisabsolumentdifférentesetconjointes.Ilsignoraient qu’ellesn’enformaientplusqu’uneseule.Toutcommelesforcesdepolice lancéesàleurpoursuite,ilsnepouvaientdevinerquelafemmequi n’avaitpasdecorpspersonneletl’enfantdontl’âmeétaituneforteresse constituaientunseulpointmobilesurlediagramme,ilsignoraientqu’ils s’étaient rencontrés et qu’ils voyageaient désormais ensemble. Ils ignoraientqu’ilsn’étaientplusqu’unseuletuniquedanger.

Ils ignoraient qu’un tel miracle fût possible en ce monde qu’ils croyaientleur. Shewasnotintheirvision.

3

Lorsqu’ilpritladécisiondetuer,NovakStormovicvenaitdefêterson

quatorzièmeétésurlaTerre,etsaseptièmeannéeenAmérique.Ilse

tenaitentredeuxmondes,ilavaitvécuunemoitiédesonexistencedans

chacund’eux.Ilétaitunêtrehybrideetilavaitcomprisdepuislongtemps

qu’illeresteraittoutesavie,au-delàdupassageillusoiredutemps.

Ilappartenaitauxdeuxmondes,maisencreux,ennégatif,iln’était

européenqu’ici,enAmériqueduNord,iln’étaiteuropéenqueparcequ’il

avaitquittél’Europeou,plusexactement,parcequel’Europel’avait

quitté.

Il n’était américain que par adoption, il faisait partie du flux migratoireconstantquiavaitfondécecontinent,iln’étaitaméricainque parcequ’ilvenaitd’ailleurs. Ilnevenaitpasden’importequelpointdecetAncienMondequiavait accouchédeceluidanslequelilvivaitmaintenant,ilnevenaitpasde n’importe où, ni n’importe quand, il venait de cette région historiquementcentrale,autourdelaquelleladestinéedetoutesles nationsdumondeavaitplusieursfoispivoté,ilvenaitdecettepartiede l’Europequis’étaitàplusieursrepriseseffondréesurelle-même,telun trounoirsupermassif.

Iln’avaitpas3anslorsqu’ilavaitassistéauderniereffondrementen

date.L’aviondel’OTANétaitpasséàbassealtitudeau-dessusduvillage avantd’effectuersondemi-tour.L’ondedechocetlesonduréacteur avaientfaitviolemmenttremblerlesvitresdelamaison. L’hommedesforcesspécialesserbesavaitregardéMiroslavStormovic etsafamilleavantdedésignersansprononcerunmotleursbagages empilésaumilieudelapièce.Entrottinantdumieuxqu’ilpouvait,Novak avaitsuivisamère,sasœuretlesautresfemmesquiportaientlesvalises, tandisquesonpèreainsiquelesonclesetbeaux-frères,survivantsdes diversesguerres,sechargeaientdesmalles,descartonsetdessacsde sport. Plustard,alorsqu’ilsroulaient,entassésdanslevéhiculemilitaire,en directiondeMitrovica,lesous-officierluiavaitoffertunsourireunpeu tristequis’étaitgravédanssamémoirecommelecentresecretdetoutela scène.Cesouvenirdelafuitedevantlesbombardementsdel’OTANet l’infiltration des groupes armés de l’UCK était resté profondément impriméenlui,sansdouteundesplusanciensquesoncerveaueût conservés à peu près intacts. À l’horizon, des panaches de fumée cendreuse se vissaient dans un ciel azur sillonné de hautes lignes blanchesàlacourseparfaitementrectiligne. L’exilnefaisaitquecommencer.Àlafindel’hiversuivant,lafamille déposaitsesbagagesenFrance,danslabanlieuedeParis,unquartier dominépardesYougoslavesdetouteslesanciennesrépubliquesdela défunteFédération.LepèredeNovak,électromécaniciendeformation militaire, avait travaillé des années auparavant sur plusieurs sites industriels de la région lyonnaise, ainsi qu’au port de Toulon. Il connaissaitlalangueetlesusetcoutumeslocaux,iltrouveraitunemploi, lafamillepourraits’adapter.

L’exilnefaisaitquecommencer.LaFrancepouvait-elleêtreautre

chosequ’uneétape,unestationdecorrespondance,unpointdepassage?

Unéchangeurroutier?

Cetteextrémitéoccidentaledel’Eurasiepointaitdroitverslecontinent

d’oùétaientvenuslesbombardiers.Pourtant,c’estladirectionqueson

pèrechoisitdeprendre,aprèsquelquesannéessurlesolfrançais,qu’il

avaittoujoursprésentéescommeuncalculprovisoire.

IloptapourleCanada,quin’avaitpasparticipéauxopérations

militairescontrelaSerbie,lesconditionsd’immigrationétaientplus

souplesqu’auxÉtats-Unis,ilexistaitunecommunautéyougoslaveà

Montréal,danslaprovinceduQuébec,onyparlaitfrançais,iltrouverait

unemploi,lafamillepourraits’adapter.

L’exilnefaisaitquecommencer.

Toutexilnefaittoujoursquecommencer.

4

Versmidi,elles’arrêtapourfairelepleindansunestationPetro-

Canada.EllevenaitdefranchirlafrontièreentrelaSaskatchewanetsa provincenatale.Rivéàl’écrantélé,lepompistesuivaitlesopérationsque conduisaitlacompagnieBP,aulargedugolfeduMexique,pourcolmater

labrèchequi,depuistroismois,relâchait60000gallonsdebrutparjour

danslamerdesCaraïbes.Leballetdesmachinessous-marinesautourdu pipelinebriséetdunuagejaunâtreexpulsésoushautepressionn’avait cesséderythmersonvoyage,aufildesmotels.CNNrestaitsonseul contactaveclaréalitéhumaine,lachaîned’informationsencontinuen valaitbienunautre,lesimmensestravauxoffshoredéployéspourvenirà boutdudésastrepétroliercondensaientlepeudesensencoredisponible ici-bas. Ilyavaiteuunaccident.Etonfaisaittoutpourleréparer. Durantsacourse,durantleurcourse,elleavaitsoigneusementévitéde s’approcherdesonlieudenaissance,ellesedoutaitquelesroutesy seraient particulièrement surveillées, mais elle savait aussi qu’après plusieurssemainesdecomportementerratiqueparfaitementcalculé,elle avaitseméletroublechezlesstatisticiensetlesanalystesdelapolice.

Detoutefaçon,ellen’allaitnullepart.Ellen’iraitsûrementpasjusqu’à

Calgary,etmoinsencoredanslapetitevilleoùelleavaitpassésa

jeunesse,àlafrontièredel’Alberta,desÉtats-UnisetdelaColombie-

Britannique. Nullepart,c’étaitpourtantcommeunendroitencreux,ellen’ignorait pasqu’auboutd’uncertaintemps,ilseraitplusoumoinsdéterminable parlesordinateursetlespsychologuesdelapolice,lehasardn’existepas. Iln’existequedesaccidents.Ettoutaccidentestforméd’unensemblede phénomènesparamétrables,quoiqueparleurseuldevenir. Ilyavaitpeut-êtreunmoyend’allerau-delàdecenullepart,versun lieusecret,unlieusansrepères,absentdelaplupartdescartes,maisun lieuquandmême,unlieuquiétaitunaccident,unterritoireprotégé, circonscrit, et pourtant caché, quasiment invisible, un havre où ils pourraientsereposeretdormirplusd’unenuitd’affilée. Elleconnaissaitquelqu’un.Unvieilamidesonpère,l’hommequi écoutaitGaryNuman.Ellenel’avaitpasvudepuisdesannées. Ilnepouvaitpasnepasêtreaucourant.Ilnepouvaitpasnepasavoir deviné. Elleavaitvécudurantdesannéeschezlui. Chezeux,enfait.Cethommeavaitunami,ilspartageaientlemême lieudevie. Avantdedisparaîtredelasurfacedecemonde,sonpèreluiavait ordonnédenefaireconfiancequ’àcesseulshommes.IlrépétaitàSharon qu’elle pourrait toujours compter sur eux, quelles que soient les circonstances.Sonpèreavaitdisparusanslaisserdetracesàlafindela

dernièreannéedusiècleprécédent,ellevenaitd’avoir17ans.Ellen’avait

jamaisriensudeplus. Lesdeuxhommesavaientappris,poursonaccident.Ilsavaientsuivi l’enquêtedeprèsjusqu’àsonmisérableéchec. Depuisdesjours,ellepensaitàeux,àl’Idaho,àlavastepropriété perduedanslesmassifsdesRocheuses,àlafrontièreduMontana.Elle s’étaitsentiesipeuendangerduranttoutescessemainespasséessurla route,toutescessemainespasséesàtuer,qu’ellen’avaitpassongéà demanderdel’aide:c’étaitlesautresquienavaientbesoin,detoute

urgence.Soncorpsetsondoublenecessaientdecomposerle911surtous

les téléphones de la Terre. Ces hommes pouvaient néanmoins lui permettredepoursuivreleplan.Leplandesurvieducorpstruqué.Le

planderestaurationducorpsvéritable.

Ilsvivaientlàoùpluspersonnen’osaitvivre.Ilsvivaientlàoùplus

personnen’oseraitmourir.

C’estàpeinedifférentd’unnulle-part.

C’estmieuxencore.

C’estunsanctuaire.

5

Danslestoilettesdelastation-service,ellecroisauntypeenchemiseà carreauxetblue-jeanélimé,uncamionneurd’unecinquantained’années quiluiprêtaàpeineattention,soussacasquettePeterbiltvieillede quelquessiècles,sesyeuxétaientdéjàfixéssurlesmilliersdekilomètres restantàparcourir. Lorsqu’elles’installaauvolant,ellevitquelejeuneSerbes’était endormi,unebarreMarsàmoitiédévoréedanslamain,latempecalée contrelavitre.Lesoleilétaitdéjàhaut,parletoitouvrantellelesentit frapperlesommetdesatête,sansparvenirpourtantàlaréchauffer,la vaguedechaleurcontinentaleinsolaitlebéton,lemétal,leplexiglas,l’air, toutétaittiède,moite,parfoisbrûlant,lecield’unbleupurparadait devantlepare-brise,constellédequelquesfloconsnuageuxàpeine consistants. Une lumière cristalline déposait son vernis vibrant de réfractionssurchaqueobjetdumonde. Lemondeétaitbeau,lemondeétaitchaud,lemondeétaitlumineux, lemondeétaitsonseulami.Lemondepouvaitêtredangereuxpourles êtreshumains. Elleseulepouvaitêtreaussifroide. L’autoroute s’étendait en une longue percée à la rectitude aussi abstraitequelesvasteschampsdecéréalesquilacernaientàpertede vue.Laseuleverticalitéperceptibleprovenaitdessilosàgrainsqui veillaientcommedestoursdegardesurlesprécieusesgraminées.Leurs refletsargentésdominaientdeloinenloinl’orrouxdesplantations,la routequasimentdésertenedemandaitqu’uneattentionréduiteetun réglageoptimalducruise-control,ainsiquelabonneplaylistsurle

lecteurMP3intégréautableaudebord.Lesystèmeacoustiquehautde

gammefaisaitétincelerchaquefréquencecommeunrefletdesoleildans lepare-brise. Elleoptapourunesélectionaléatoiredesmusiquesqu’écoutaitson

père,entrelafindesannées1970etlemilieudesannées1990,riend’une

aimantationnostalgique,aucunevolontédefairerevivreunsouvenir,une

image,desimpressions.Riend’autrequ’uneprésenceréelle,celledes

ondessonoressouslaformed’unfichierdigital.

Howdoesitfeel?demandaitNewOrder.

Itfeelsverygood.Verygood,indeed,pensait-elle.

Sonvisagelaregardaitdanslerétroviseur.

6

Elleavaitpénétréd’environsoixantekilomètresenterritoirealbertain, ilétaittempsd’obliquerverslesud.Ilétaittempsdeprendrelaseule directionquinedevaitrienauhasard,toutdumoinsàcequ’oncroittel.

Ellerejoignitlaroute501parLethbridge,comptadeuxsortieset

branchalescannerdepolicemultifréquences.

Unbelengin,derniercri,enprovenancedesUSA,vendutrèscher

souslemanteauparunedesréservesindiennestransfrontalières,un

cadeau qu’elle s’était offert cette nuit-là, après avoir tué les deux

occupantsd’unFordExpéditiondansuneruelledeToronto,deuxnight-

clubbersbourrésdepognonqu’elleavaitsuivisunesoiréeentièreavant

deselaisseraborder.DanslecoffredeleurluxueuxSUV,elleavait

découvertdeslotsdemarijuanaetd’amphétaminesquiaccréditeraientla

thèsedurèglementdecomptescrapuleux.C’estdanscecoffreégalement qu’elleavaitmislamainsurcecartonpleinàrasborddecartes magnétiquesouàpuceintégrée,detoutesorigines,detousmodèles,pour toususages. Poursonpremierdoublehomicide,ellen’avaitpasmanquéd’intuition calculéeetd’intelligenceimprovisée. C’estmortsqueleshumainsserévélaientlesplusutiles.

Latraverséedelafrontièreetlajonctionavecl’Interstate15furent

signaléesdanssonnerfoptiqueparlaformerectangulaired’unpanneau

routier. L’ordinateur du scanner passait en revue toutes les fréquences disponiblesetactives,lesvoixauxsonoritésmétalliquessesuccédaient dansunflotininterrompusurfonddebrouillardbruitisteàondes courtes.Ilétaittempsdeseheurteràlafrontièreaméricaine. Ilétaittempsdepasserletest.

7

Lepetitpostededouaneétaitconstituédedeuxguéritessituéesde partetd’autred’unélargissementdelarouteendeuxvoiesd’accès. Iln’yavaitpersonnesurlafilededroiteoùlefeuvenaitdepasserau vert,uncamionDodgeSprinterattendaitsurcelledegauche. Ceposte-frontièren’étaitpasencoredotédesdernierssystèmesde détectionqueleHomeDepartmentaméricainavaitfaitinstallersurles principalesportesd’entréesdesonterritoire.Ilrestaitquelquestrous danslemur.Leurnombreserestreignaitdejourenjour.Celadevenaitde plusenpluscompliqué,surtoutpourdeuxfugitifstransportantplusieurs armesàfeu. C’étaitcompliqué,doncc’étaitlasolutionlaplussûre.C’étaitdifficile, doncceladevaitêtretenté.C’étaitpresqueimpossibledoncils’agissaitde l’uniquepossibilité. Avant qu’ils ne découvrent l’homme du bungalow 24, ils continueraientdeleschercherdanslazonedesesderniersmeurtres,aux environsdeWinnipeg,Manitoba.Elleavaiterrédel’Albertajusqu’au Québec,puisdansleNordcanadien,jusqu’auxabordsdelabaieJameset delabaiedeHudson,avantdeparcouriruntoutautrechemin,ensens inverse,ellenes’étaitjamaisapprochéedelafrontière,sinonpourson escapadedansleSuddel’Ontario.Ilslachercheraientpartoutsaufdans cequiressemblaitleplusàunpiège.Ilsn’avaientpasassezd’imagination pourimaginerlepire.Shewasnotintheirvision. Ils.TouslesflicsduCanada,policesprovinciales,GRC,SCRC,tous. Plusdéjà,sansdoute,nombredeleurscollèguesenactivitéausuddela frontière,làoùjustementellesedirigeait,dixassassinatsàsonactif,sans compterleschiffresencoreplusimpressionnantsatteintsenuneseule

foisparsoncompagnondevoyage. Mais ils passeraient. Elle en était sereinement convaincue. Ils passeraient,commeilsavaientdéjàfranchideuxbarragesroutiers,ils passeraientparcequ’enfaitilsn’étaientpasvraimentlà,ilsétaientdes identitésfactices,etilss’enemparaientenunpuractedeprédation,ils les digéraient, les incorporaient en quelques heures, voire quelques minutes. Unphénomèneétrangeétaitapparuaprèsl’accidentinitial,etilne cessaitdes’accentuerdepuisqu’elleavaitentreprissalonguecourseà traversl’humanité. Samorphologies’adaptaitàsesidentitésderechange.Ilnes’agissait pas d’un processus de mimétisme biologique, mais d’un événement psychologiqueinternequiaffectaitlaperceptionquelesautresavaient d’elle.Celan’avaitrienàvoiravecuneaccumulationdedétails,même significatifs, cela ne nécessitait aucun calcul, aucune préparation particulière,aucundéguisement,aucunartifice. C’étaitelle,l’artifice.

8

L’agentdesCustomBordersobservaittouràtoursonvisage,laphoto impriméesurlepermisdeconduireetlepasseportcanadiendeJane AllisonRoyce,sonœildefonctionnaireinquisiteursemblaitchercherune réponseàunequestionincongrue. Sharonsecontentad’orienterunpeulatêtedanslalumièreen provenancedupare-brise,sescheveuxsedéplacèrentlelongdeses méplats,sonexpressionsemodifiasansmêmequ’elleaitàjouerunrôle conscient,ellesavaitquesonregard,sabouche,sesgestes,saposture, sonmaintien,concouraientàvisserlacertitudedanslecrânedudouanier

commeunebonnemunitionde9millimètres.

L’hommesecontentad’observerNovakquis’éveillait. —C’estmonneveu,jelereconduischezsesparents,voicileur autorisationparentale. Elletenditledocumentaveclepasseportàpuceélectronique.Son comportement épousait d’instinct celui d’une petite fonctionnaire

fédérale ontarienne, ce n’était pas physique, corporel, identifiable, commetoutcequ’elleétait,c’étaitdel’ordredusimulacre,êtrevisible sansêtre,c’étaituneformedemanipulationpsychiquepousséeàson degréextrême. Le passeport identifiait le môme comme William Deschamps, originaireduQuébec,résidantàDenver,Colorado. Desimplesfaux,commeelle-même.

9

Lesoleilcommençaitsaplongéesurl’horizonlorsqu’ellerepritla

directiondel’ouest.ÀVaughn,ellequittal’Interstate15ets’engageasur

laroute200parl’échangeurduVeteransNationalHighwayafinderouler

droitverslespremièreshauteursdel’État,endirectiondelavillede Missoula.Ilsétaientpassés.Aveclesarmesdansleurscoffretsdemétalet decomposite,aufonddescompartimentslogéssouslessiègesavant.Le douanieraméricainavaitposéquelquesquestionsd’usage,avaitfaitle tourduvéhicule,avaitdemandéàinspecterlecontenuduhayon,n’avait ouvertaucunedesvalises,puisleuravaitfaitsigned’yaller. Ilsrecherchaientunhommeouunefemmeseuleetunenfantenfuite, paslesdeuxensemble,encoremoinsnouéspardesrelationsfamiliales. Unefoisdeplus,lesnombresétaientdeleurcôté.Lemondeétaitsonseul ami. LesgrandesplainesduMontanaformentlacontinuitégéologiquede celles de l’Alberta voisin, les paysages de l’État américain et de la provincecanadiennesontstructurésselonlemêmeplannaturel.Vastes prairiesdanslapartieorientaleetcentrale,contrefortsetpremiers sommetsdesRocheusesdanslapartieoccidentale. Iciaussi,lesroutessedéroulenteninterminablesrubansanthracite jusqu’au-delàdel’horizon.Iciaussi,lesroutessedéplientensurface commedelongscodexsurgisduplusprofonddelaterre.Iciaussi,les routessemblentfaitespourcamouflerunsecret. Ellenes’arrêtaqu’àlanuittombée,elleavaitbienroulé,elleavait atteintlesRocheuses,ellesetrouvaitàquelqueskilomètresdelavillede Lincoln.Lemotelsurgitdesténèbresaudétourd’unvirage,seslumières

jaunesetrougescréaientunepetiteauroreartificiellesurleborddela route,elleralentit,actionnasonclignotant,pritlavoied’accèspuisse gara devant le bâtiment central. Elle jeta un coup d’œil à Novak Stormovicquiluirenditunregardfroid,neutre,détachédetout,comme àsonhabitude.Riend’ostentatoire.Rienquelanatureprofondedeson être.Rienquecequelasurvieetl’évolutionavaientfaitdelui.Rien d’autrequelavérité.Ellesedemandasielleallaitencoredevoirtuercette nuit.

Chapitre3

1

Lesoirdu30juinprécédent,elleétaitparvenuedansdesconditions

similairesenbanlieuedeMontréal,provinceduQuébec,dansuneville nomméeDorval,oùsetrouvel’aéroportinternational. Laradiodonnaitdesnouvellesdumonde. LedésastrepétrolierdugolfeduMexiqueatteignaituneampleur inédite,unerencontreavecAlex,lepremierouragandelasaison,avait interrompulesopérationsencours,leshydrocarburesnoircissaientune zone maritime aussi grande que l’État du Maryland, on parlait de 1,6 million de gallons flottant en surface ou disséminés par les dissolvants. Elle se demanda un instant s’il s’agissait de chiffres rassurants. Celaauraitétédommage. Elle décida d’élire domicile dans un des hôtels de la zone aéroportuaire.Ellesefondraitdanslamassemobiledesvoyageursen transit,destouristes,deshommesd’affaires,deséquipages.Elleserait vuedesmilliersdefois,maiselleneseraitvueparpersonne.Elleavait déjà pris conscience de l’étrange brouillage sensoriel qu’émettait sa personnalité,auxcommandesdececorps-simulacre,telunhaloinvisible. Elle s’installa dans cette zone frontière tout juste humanisée – urbanismedéviantdédiéaucieletàsescitésvolantes–sanslemoindre plan,sansaucunpréjugé,prêteàtoutpoursurvivreetévoluer,prêteà toutpourquelecorps-simulacrecontinued’existerparsondouble,dans lesmiroirs. Ellesutd’instincttrouverlecentre-villedeMontréaletsonquartier chaud,soitlarueSainte-Catherineettouteslesartèresperpendiculaires, jusqu’auVillagegai,auxalentoursd’Amherst. Surlaroutequil’avaitconduitejusqu’àlamétropolequébécoise,elle avaitécoutélaradioenfrançais,languequ’ellemaîtrisaitassezpour pouvoirs’adapteràlaprovincemajoritairementfrancophone.Quandla Coupe du monde ou la catastrophe du golfe du Mexique ne monopolisaientpaslesondes,onparlaitdelamiseenlibertéd’uncouple

deproducteursdetélévisionaccusésd’actespédophilessurlafilled’un membredeleurentourage,leProcureurdelaCouronneavaitfinalement retenuunecharged’attouchementssexuels,cequiavaitvaluaucouple incriminéunepeinesymboliqueetunelibérationprovisoiresouscaution. Danslemêmetemps,unhabitantduPlateauMont-Royalentamaitune procédurejudiciairepourobtenirledroitdesemarieravecsonanimal domestique,unbergerallemandmodifiégénétiquementavecquelques séquencesd’ADNd’originehumaine.Unélèved’uneécolesecondaire avaitcommisunmassacreledernierjourdeclasseetétaitenfuitedepuis unesemaine,armédeplusieurspistolets-mitrailleursrusses.Ungroupe féministeseprononçaitenfaveurdel’instaurationdelachariapourles musulmansvivantdanslaprovince,unautredemandaitlevoted’uneloi spécialeautorisantl’euthanasiedesnouveau-nésn’ayantpuêtreavortésà temps.Unemanifestationrituelled’adeptesdel’objectùm-sexualité,ou objectophilie,s’étaitdérouléesurlemontRoyal,durantlaquelledes dizainesd’adeptess’étaientmariésaveclamontagne,sacroix,certains buildingsvisiblesdepuisl’observatoire,voireaveclavilleentière.Un attentatavaitvisélesstocksgouvernementauxdevaccinscontrela

grippeH1N1,GuyLalibertéenvisageaitunautrevoyagedansl’espace,

probablementavecsonnezdeclown. Sur la playlist paternelle, The Sisters of Mercy attaquaient «Dominion»,ellesedemandauninstant,sonsouriregelédansle rétroviseur,siellenevivaitpasdansunromandescience-fiction.

2

Pasdeplan,sinonceluiquelecorpsquin’existaitpasfiniraitpar

exiger.Aucuneciblepréétablieparlecerveau-nom,paslamoindreliste,

aucunephotoouvidéoderepérage,pasd’investigationpréliminaire,rien

quipermetteauxprofilersdelapolicedecomprendresesmotifs,ses

buts,sesmodesopératoires,soncomportement.

Ilsuffisaitdelaisserlecorps-simulacresemettreenchasse.Semettre

enchassed’êtreshumains.Semettreenchassedevérité.

Lavéritéestlaplusterribledesvictimes.Celledontvousignoriezla

présenceaufonddevous.Cellequifaitdevousunhommelibre,ouun

hommemort. Elleavaitconstatédepuisuncertaintempsqueleshommesquise disaient libres mouraient très vite entre ses mains, la vérité les engloutissaitsanstarder,leshommesquiseprétendaientvraisperdaient toutaussivitelapremièredeleurslibertés,lamortsemblaitapprécier leurauthenticité. La rue Sainte-Catherine était saturée d’une foule multiethnique, multicolore, multi-divertie. Tout scintillait, même le béton, tout clignotait,mêmeleciel,toutétaitlumineux,mêmelesêtreshumains.

SharonSilverSinclair,cenomsanscorps,parcouraitlamassedes corpssansnomcommeunfluxdeneutrinostranspercelamatière.Elle n’y laissait aucune trace mémorielle, ni physique. Elle était partie intégrantedelaville,uncoinderuefrappédesrefletsd’uneenseigne lumineuse, un flux de rayons éclaboussant les pare-brises des

automobilesoulelatexnoird’uneputetapinantaucoindeSaint-

Laurent,lesvitrinestranslucidesdesbarsdenuitetdesfast-foodsoùles

silhouettesdespassantsseconfondaientaveccellesdesconsommateurs

installésàl’intérieur.

Elleétaitunreflet,elleaussi.

Nerestaitplusqu’àtrouverlemiroir.

3

Pourtraquerlavérité,pourchasserlesabîmesoubliésparceuxquiles

portent,pourtrouverlesmiroirsadéquats,lecorps-simulacren’abesoin

derien.

Ilestl’artifice,lestratagème,ilestlepiège.

Ilestceversquoisedirigentceuxquisontattiréscommelesinsectes

parlalumière.

Soncorpsestanonyme,presqueinvisible,ombred’urbanismemobile,

surfaceréfléchissanteetréfractionenautantd’apparitionspossibles,

maisilsuffitquelecerveau-nomdécidedel’animerenelleetlemiracle

inverseseproduit:soudainement,elleseravue,onlapercevra,on

distinguerasoncorpsaumilieudesautres,mieuxencore,unesélection

naturelles’opérera,elleneseravuequeparceuxdontlecorpsqui

n’existepasabesoin,elleneseravuequedeceuxquiontbesoindece

corps.

Ilestdeuxheuresdumatin,aucoindeSaint-LaurentetdeSainte-

Catherine,lenexusstratégiqueduquartierchaud,ellel’acomprisdèssa

premièredérivenocturne.

Ilestdeuxheuresdumatin,passéesdequelquesminutes.Lanuit

brilledetoussesfeux.Lesfeuxbrillentdetouteleurnuit.

Elleestassisesurlabanquetted’ungrandbarsituéàl’anglenord-est

ducarrefour.Ellesiroteunmilk-shakecaféinéauxparfumsexotiques.

Lesvastesbaiesvitréessontaniméesdevibrationspolychromesen

provenancedesnight-clubsetdescabaretsàdanseuses.

Ilestdeuxheuresetquarttrèsexactement,etellen’attendmêmepas.

Ellen’apasàattendre.Elleajusteàêtre.

Àêtrececorpsquin’existepas,maisquidemandeàêtrevu.

Elleajusteàêtrelenomquiluidonnevie.

Cesonteux.

Cecouple.

Ellelesavuslaveille.

Oui,cesonteux.

Cesoir,ilslavoient.

4

C’estpourcelaqu’ilsvontmourircesoir,pense-t-elleenpénétrantà

leursuitedanscepetitmeublé,àladécorationsimpleetfonctionnelle,

donnantsurlarueSaint-Hubert,prèsdumétroBerri-UQAM.

Ilsl’ontvu.Ilsonteubesoindesoncorps.Ilsl’ontdésiré.Cecorpsa

désormaisbesoind’euxpourexister,pourdésirer.

Cecorpsestinfinimentdisponible.

Ilestprêtàtoutdonner.Ilestprêtàtoutpartager.Ilestprêtàtout

sacrifier.

Elleneressentaucuneémotionparticulière,sinoncetteconstante

curiositéscientifiqueàl’égarddumystèredelavéritécontenuedans

chaqueêtrehumain,cetteombrecachéequinedevientlumièreque

lorsqu’onluifaitface. Elleseulepeutêtreaussifroide. Lanuitd’avant,elleavaitvucecouplederichesquadragénairesen

costumesfétichistesembarquerunejeunetted’àpeine18ansdansune

belleLexus.Ilsavaientprisladirectiondel’est,au-delàdupontJacques-

Cartier. Elle ne captait aucune onde maléfique, rien de pervers, pas de pathologiecriminelle,ilsétaientatrocementnormaux,ilsprenaientdu bontemps. Ellesedevaitd’extraireleurvéritéetdelaleurmontrer.

5

Alors elle s’exécute, avec sa méticulosité chirurgicale. Un bon enseignementnécessiteuneméthodologieimplacable.Toutepédagogie doit imprimer durablement ses leçons dans le cerveau. Toute connaissancedesoiestuneépreuvequ’ilfautimpérativementréussir.

Ellelesaligotéssurdeuxchaisesdecuisine,attachéesdosàdos.Ilsne

sevoientpas.Ilslavoient,maisilsnesevoientpas,ilssontseuls,mêmeà

quelquescentimètresl’undel’autre,ilfautêtreseulpouraffronterla

vérité,surtoutsil’onestplusieurs.

Riendecequ’ellefaitn’estsuperflu.Toutaunefonctionprécise,tout

estabsolumentlogique,toutestdéterminé.Lareconstitutionducorps-

miroir demande des manœuvres d’une grande délicatesse et d’une précisionsansfaille,analoguesàlamiseaupointd’unmoteurdevoiture decourse. Dèssonpremierassassinat,elles’étaitrenducompte,stupéfaite,dela facilitéaveclaquellelavolontéd’unêtrehumainpouvaitêtreanéantie. Danslemêmetemps,elleavaitconstatéquec’estdecetanéantissement quesurgissaitlavérité.

Lafemmel’avaitsuppliéeavantqueSharonluienfonceunchiffon

imbibéd’alcoolàbrûlerdanslabouche,solidementmaintenuavecune

deslanièresencuirdesoncostumefétichisteaurabais.L’hommeavait

essayélaméthoderationnelle,laloi,safamille,sonfutur,lafuite,la

police,laprison,laresponsabilité,laculpabilité,on-peut-sûrement-vous-

aider,elleconnaissaitparcœur,ellelebâillonnaavecdurubanadhésif. Ilyavaitunepetitechaînehi-fiPanasonicsurunmeublesansstyleoù s’alignaientquelquesdizainesdeCDbasdegamme.Delavariétélocale, duhip-hop,deschanteurs/chanteusesd’originefrançaise,desmachins sortisdelaStarAcadémie,quelquescompilationsdetechno,pasunseul bondisquederock,d’electro,dejazz,demusiqueclassique,pasmême unecompilationdeBryanAdamsoulesvalsesdeStraussparAndréRieu, rienquelasoupequotidiennedéverséeparlabandeFM,rienquele néantvulgaire,limbique,informe,delaculturepopulaireinternationale, levideentrelesélectronsdesondesradioétaitplusconsistant.Mais c’étaitleurvérité. Elleplaçadoncundisqueauhasarddanslelecteur.Çachantait français,pastrèsbien.Lesparolesétaientinsipides,lamusique:une petite daube très comme il faut, très tendance, avec la touche de rébellion-contre-l’ordre-socialquis’imposait,toutàfaitàl’imagedeleur vérité. — Comment faites-vous pour écouter une merde pareille ? leur demanda-t-elle,leplussérieusementdumonde,enarmantsonpistolet automatique.C’étaitunauthentiquemystère. Durantlespréliminaires,elles’étaitlonguementtenuedeboutdevant eux, en slip et soutien-gorge noirs et violets, elle avait gardé ses chaussures,commetoujours,etelleavaitlongtempsobservélegrand miroiraccrochéderrièrelelit.Lachambre,vaguementrecouvertede tentures rouges, était pourvue de quelques chandeliers à flamme artificielledisposéssurdestablesbassesenimitationacajou,lelitétait ornéd’unbaldaquindefortuned’oùtombaientdelongsvoilessombres quiseconfondaientaveclesdrapsdesatinnoir. Lecontrôledetoutêtrehumainpasseparuneséried’étapesobligées. Lapremièreconsisteàmettrelapersonneànu,ausenspropre. Sharonlaconnaîtfortbien,cetterègle,c’estpourcetteraisonqu’elle enuse,enl’inversant.C’estpourcetteraisonqu’elles’estdénudéeetlesa laisséss’habillerdecespanopliesfétichistesquileurprocurentune sensationdepouvoir,demaîtrise,depuissance,mêmesipoureuxce n’estqu’unjeu,undivertissement,uneobsessionsexuelledusamedisoir. C’estprécisémentcequelavéritéapourobjetdedétourner,dedévier, d’invertir.D’éclairer. Lavéritésetrouvaitdanssonsacdesport,elles’enétaitemparéed’un

gestetrèsnaturelcommepouryprendreunsimpleobjet,cequ’elleavait

fait,saufquecen’étaitpasungodemiché.

Celaavaitlamêmeformeoblongue,maissonauthentiquenature

apparaissaitnette,dèslepremierinstant.

Sansavoirjamaiseud’armeàfeubraquéesurlui,lecerveaula

reconnaîtcommesisonimageétaitgravéedanssescirconvolutionsdèsla

naissance,ilsaitdequoiils’agit,sonusageetsonfonctionnement,etil

comprendàquoiilfaitface.

6

—Pourquoivousvêtirdefaçonaussiridicule?leurlance-t-elle.Vous

l’avezhabilléecomment,lapetiteétudianted’hiersoir?Vousaimezvotre

Lexus?Pourquoicemodèleenparticulier?Pourquoifréquentez-vous

toujourslemêmequartier?Vousêtes-vousdécouvertunnouveaumode

devie?Enquoivousintéresse-t-il?Vousnetrouvezpascetappartement

plutôtminable?Vousn’avezpaslesmoyensdevousoffrirmieuxquedes

meublésensous-location?Avez-vousdéjàvuuneauroreboréale?Avez-

vous déjà vu un cadavre ? Savez-vous combien d’atomes contient l’univers?Auriez-vousvotépourObama?Possédez-vousunécran plasmaouLCD?Croyez-vousenDieu?Oubienend’autresdivinités?

Connaissez-vouslenombredecellulesducerveauhumain?Quepensez-

vousdudésastrepétrolierdanslegolfeduMexique?Avez-vousvule

dernierQuentinTarantino?Peut-êtreappréciez-voussoncinéma?Vous

aimezStanleyKubrick?Coppola?FritzLang?Visconti?Vousavezdes

auteursdeprédilection,jeveuxdiredesécrivains?Peut-êtrenelisez-

vouspas?Lamortvousfait-ellepeur?

Lavéritéposedesquestions,c’estsonrôle,maisellen’attendaucune

réponse,puisqu’ellelescontienttoutes.

C’estlaraisonpourlaquelleSharonn’anulbesoind’entendreleurs

voix,ilsessaieraientd’attirerl’attentionpardescris,ousemettraientà

pleurer,plusieursdesesprécédentsinterlocuteursn’avaientpus’en

empêcher.

Ellecaptesonrefletdanslemiroir.Lecorps-miroir,leseulcorps

qu’ellepossèdeenpropre,leseulquisoitvrai,commenceàsestructurer

danslaglace.Bientôt,ilsemettraàvivre. Lafemmes’estmiseàsangloter.A-t-ellecomprisquelecorps-miroir nedemandequ’àexister,c’est-à-direàrévélerlavéritéàceuxqui ignorentqu’ilslaportenteneux? Lafemmepleureettentedeluiparleràtraverslebâillon,provoquant unedéglutitiond’alcoolàbrûlerquilafaits’étranglerdansuneséquence degargouillisauxétrangesreliefssonores.L’hommeforcevainementsur sesliens,ledésespoirprenddesmillionsdeformesdifférentes,sans douteuneparindividu. —Jevousaiposéunequestion.Quepensez-vousdudésastredansle Golfe? Lafemmebafouillequelquesborborygmes,enessayantdecontrôler sestremblementsconvulsifs.Sharoncaptequelquesmotsessentiels. Faute.BP.Écologie.Catastrophe. Ellesoupire,lèvelesyeuxaucieletagitedoucementleSig-Sauer. —Vousêtesàcôtédelaplaque,vousdevriezregarderplussouvent CNN.Vousnecomprenezpasquecettefuitedepétroleestlaplusgrande chancedel’Amérique.Vousnecomprenezpaslesensdecetaccident majeur.J’aipeurquevousnecompreniezrienàvotrepropreexistence. Lespleursétouffésparlechiffonimbibéd’alcoolàbrûlerreprennent. —Pourquoinegardez-vouspasvotrecalme?Lapeurnevousapprend rien,voussavez?Iln’yaaucunesurprise,vousverrez.Vouscroyezà l’Enfer? Lavéritéposelesquestions.ElleestlaQuestion. Ellecontienttouteslesréponses.ElleestlaRéponse. Souslamenacedel’arme,elleavaitdemandéàlafemmed’attacher soncompagnonaveclescordagesdemarineetleurssolideschevilles d’acier, puis s’était occupée d’elle, avant d’assurer les entraves de l’hommeaveclesmenottesmilitairesencomposite. ÀTorontoaussi,lesdeuxhommesdansleurCadillacavaientcompris lanatureducorps-miroir. Seullemodeopératoireavaitétédifférent. Elleavaitutiliséjusqu’auboutsescompétencesdespécialiste.Elle s’étaitserviedesoncouteaudeplongée,avecsalameencéramique,pour leségorgertrèsproprement,selonuntracéàlaprécisionchirurgicale. L’armeblancheavaitsesavantages,celadépendaitdessituations,cela dépendaitdesbesoinsdececorps,celadépendaitsurtoutd’eux.

Cesoir,leSig-Sauerparaîtplusadapté,ellenesaitpourquoi,seulle

corps-miroirpourraitledire,c’estd’ailleurscequ’ilvafaire.

7

Àtraverslechiffonetlesvapeursd’alcoolàbrûler,lafemmesemble pousserunlonggémissemententrecoupédeplaintes–non,non,non, pourquoifaites-vousça,non,non,non–celan’aaucunsens. Ilfautqu’elleluiexplique.Cettefemmedoitcomprendre,ellepeut comprendre,ondiraitmêmequ’elleleveut. —Vousavezuncorps.Etvousavezvoululemien.Lemienveutles vôtres.C’estunesimpletransaction,vousvoyez?Etjevousassurequ’elle seraexécutéeentoutesécurité,arrêtezdevousensoucier. C’estvrai,ferait-elletoutcecinémadevantsonconseillerfinancier? Sharonluienvoieunsourirerassurant,lesilencieuxduSig-Sauers’est collécontrelefrontensueurdelafemme,dontlesyeuxnesedétachent pasdel’arme,ilslouchent,hagards,surletubenoir,elleneprofèreplus qu’unsonbizarre,trèsdoux,trèslong,frémissantcommeunemélopée monodiqueauxsubtilesvariationstonales.Serait-ceuneprière? Non,cettefemmenesauraitpasréciterlemoindreverset,cen’estpas nonplusunedeschansonsqu’elleécoutesurlachaînehi-fi,celane ressembleàriendeconnu,cedoitêtrel’expressionlaplusintimedesa vérité,ilétaittemps. —C’esttrèsréussicommeimprovisation,luidit-elle,sincère. Lafemmesembleenmesuredes’approcherdelabeauté,cequiest déjàbeaucoup.

Lorsquelaballede9millimètresestéjectéeduSig-Saueràunevitesse

d’environsixcentsmètresseconde,ellepropulseunepetitesphèred’air trèsbrutalementcomprimé,cettesphèresedilatedèsl’impact,produit unéclatementlocalisésurleszonesorganiquesrencontréesetprovoque une commotion cérébrale instantanée, voire un traumatisme encéphaliquesérieux,Sharonenconnaîttouslesparamètrescliniques.À cettedistance,bouttouchant,lamunitiond’aciertraverselastructure osseuseducrâned’untrait,dansunjetdepoudreetdefeu,sans rencontrerderésistance,elledévieraunpeu,zigzaguerasurquelques

millimètres à l’intérieur de la matière cervicale puis ressortira, légèrementdéformée,maistoujoursavecunegrandevélocité,del’autre côtédelatête. Sharonvientd’appuyersurladétente. C’estlemomentoùlavéritésetesteelle-même. Laballeasuivisatrajectoiredestructricedanslaboîtecrâniennedela femmeavantd’enressortircommeprévudéforméeparl’impact,au niveaudel’occiput,avecunevitessesuffisantepourpénétrerdanslecou del’homme,ybriseruneoudeuxvertèbresetselogerdanslelarynx. Lafemmeestmortesurlecoup,l’hommeestentraind’agoniserdans defrénétiquesprojectionsdesangetdessignesévidentsd’asphyxie. Cen’estpaslogique. Cen’estpascohérent. Cen’estpasjuste. Ils’estrévéléplusrésistant,ilauraitpeut-êtreoséregardersavérité aufonddesyeux,peut-êtreaurait-ilentendulesquestions,iln’aurait certespasétépluscapabled’yrépondredefaçonaudible,maispeut-être aurait-ilchangé? Sisoncorpsdoitêtredépossédédesavie,s’ildoitlivrerunpeudeson êtreaucorps-miroir,celadoitêtreexécutédefaçonrigoureuse,précise, scientifique.Ils’agitd’uneexpérience,ils’agitd’unerecherche,ils’agit d’uneformedeconnaissance.

Lasecondeballede9millimètrestraversedonclefrontl’hommepour

venirfracasserlanuquedelafemme,dontlehautducorpsbasculevers

l’avant.

Commelorsdupremiersacrifice,dusangaétéprojetéenlégers

nuagespointillistesroseviolacé,deminusculesgouttelettesontaspergé

sesbras,sesépaules,sonbuste,illuifaudraprendreunedouche.

Soncorpsprendchairdanslemiroir.

Saformeprendunsens,enfin.

Ilssontdevenuscequ’ilsétaient.Elledevientcequ’elleest.

Chapitre4

1

ElletraversalavilledeLincolntrèstôtlematinavantdepoursuivre

surla200,endirectiondeMissoula.Larouterepritsoninterminable

mouvementserpentaire.Riendespécialnes’étaitproduitaumotel durant la nuit. Elle avait suivi les opérations sous-marines de BP. Jour 87, disait l’écran. OIL DISASTER. Douze subdivisions montraient diversesvuesdupipelineendommagéetdunouveauBlowoutpreventer entraindejugulerlejetcontinud’hydrocarburesàhautepression. L’imagedecetteviolenteturbulencejaunebrunexpulséeverslasurface, répétéeadnauseamdepuisdessemainesdansunefenêtredel’écran, faisaitplaceaucalmeminéraldesmachines,dansuneeauredevenue bleucristal.Onauraitditlefilmd’unemissionextraterrestre,d’un

alunissagelointain,balletrobotiqueà1500mètresdefond,c’était

probablementladernièreformedebeautéencemonde.

Elleavaitrêvédunéantblanchabituel,justequelquesséquencesd’une

froideurclinique,unocéandegeldanslequelelleétaitimmergéedepuis

desmillénaires.Elleétaituncorpsétrangeràcetteplanètedeglace,sauf

qu’iln’étaitpluslesien,qu’ilétaitdanslemêmetempsétrangeràlui-

même,qu’ilétaitdevenucemondehyper-arctique,àl’extérieurdecequi

n’étaitplusuneidentité,maissonreflet,àpeineunnom,toutjusteun

nombre.Leparadoxen’étaitqu’apparent.Ildésignaittrèsclairement

l’êtrequ’elleétaitdevenue,ililluminaitladisjonctionterminalequ’avait

provoquéel’accident,etl’étrangesynthèsequienavaitsurgi.

Lesmontagnesfirentrapidementleurapparitiondanslalumièrede l’aurore, barrant l’horizon de leur ombre bleu outremer, l’indigo électriquedujournaissantallaits’yfondre,commeattiréparleurmasse, leurdensité,leurfantomatiqueprésence. NovakStormoviclisaitundeslivresdepochequ’ilavaitentassésavec sesarmesdanssonsacdesport.Fauted’espace,leurnombreétaitlimité àunedizained’ouvrages,aussipassait-ilsontempsàleslireetàles relire,dansundésordresubtilementcalculé. IlattaquaitpourlaénièmefoisunexemplaireécornéduMeilleurdes

mondes,uneéditionfrançaisequ’iltenaitdesonpère.

Celaavaitcrééunepremièrepossibilitédecommunication,d’échange,

deconnivence.Sharonsedisaitquec’étaitsonpèrequiluiavaitinculqué

legoûtdelalecture,dèssonplusjeuneâge.Ellesesouvenaitdecequ’il

affirmaitàcesujet:unlivreestunActe.Ilmodifieceluiquil’écritcomme

celuiquilelit.

Enregardantlejeunetueurserbepuissonproprevisagedansle

rétroviseur,ellesefitlaremarquequeleslivresn’étaientpaslesgarants

d’uneadaptationsocialeréussie.

Lorsqu’elles’arrêtadansunestationTexaco,legarçonnebougeapas,

n’émitaucunson,nelaissafiltreraucuneexpressionsursonvisage,qui

restabaisséverslespagesjauniesdulivrequiressemblaitdeplusenplus

aumondedanslequelilétaitforcédevivreetdes’adapter.

Toutcommeelle.

UntitredeSnowPatrol,«You’reAllIHave»,surgitteluncourant

d’airfroidetvivifiantdel’indistinctemasseradioFMquelescanner

balayaitstochastique,ilseposaentreeux,atterrissaged’hiversurlac

gelé,présencesonorequitenaitunepromessederencontrepossible,ce

quiluisemblarienmoinsquemiraculeuxencetinstant:You’rea

cinematicrazorsharp/Awelcomednarrowthrutheheart/Under

yourskinfeelslikehome/Electricshocksonachingbones/Justgimme

achancetoholdon/It’ssoclearnowthatyourareallthatIhave/I

havenofearcauseyouareallthatIhave/

C’estdansunestationidentique,perdueaumilieud’unpaysageaux

frappantesanalogies,del’autrecôtédelafrontièrecanadienne,qu’elle

avaittuésonpremierhomme.

2

Elleavaitquittéledomicilematerneloùsaconvalescencel’avait

stabiliséeaprèsl’accidentetl’hospitalisationquiavaitsuivi.C’estla

catastrophesurvenueenpleingolfeduMexiquequiavaitfaitofficede

déclencheur.Elles’étaitlevéeunmatin,avaitconstatéquesesbagages

étaientprêtsaupieddesonlit.LesclésdelaCadillacsetrouvaienten

évidencesurunoreiller,lesimagesdeCNNmontraientdepuisdesjours

unjetascensionnelcontinudepétrole.Elleavaitprislarouteentournant

ledosausoleil,elledevinaitqu’ellesedirigeaitverslanuitlaplus

obscure.

Elleavaiterrévingt-quatreheuresdanslesenvironsimmédiatspuis

avaitempruntéd’uncouplaroutedel’est,endirectiondesgrandes

plainescentrales.

Elleroulaitdanslavasteplatitudeabstraitecommesurunecarte,la

cartedesonproprecorps,lacartedecequ’ellen’étaitplus.

Elleignoraitlaraisondesongeste,maiselleavaitemportéunedes

armesàfeuquesonpèreluiavaitléguéesavantdedisparaître,avecdeux

chargeursetplusieursboîtesdemunitions.Ouplutôt,elleavaitcrula

connaître,ensedisantqu’armée,elleseraitensécurité,qu’aucunautre

accidentnesurviendrait.Elles’étaitsouvenued’unebrèveconversation

entresonpaterneletceluiqu’elleappelaitalors«l’HommeduVietnam»,

cethommequivenaitdel’Idaho.Ilsavaientfaitallusionauxarmesen

leurpossession,ellesétaientpropres,jamaisutilisées,nonrépertoriées,à

l’usageexclusifdesblackprograms,ellesn’existaientmêmepas.

Desannéesplustard,alorsqu’elleemportaitleSig-Sauer,elles’était

faitlaremarquequ’ellenonplusn’existaitpas.

Ellen’étaitplusvraimentrépertoriéedanslecataloguehumain.

Etsonusageexclusifrestaitàtrouver.

3

Ilétaitplusd’uneheuredumatinlorsqu’elles’arrêtadanscettestation Essoplantéeàl’entréed’unebourgadedéserte,endormiedanssonennui nocturne.Ellenesavaittropoùellesetrouvait,s’enfoutait,désirait simplement suivre la route où qu’elle mène, elle était en train de comprendre que quelque chose changeait en elle, la modifiant en profondeur,avecl’intensitéd’unecatastrophe. Cette catastrophe qu’elle attendait depuis si longtemps. Cette catastrophequiallaitluipermettredesurvivreàl’accident. LastationEssoétaitunself-service,avecpaiementparcartedecrédit, cartededébitouaucomptantàlacaisse.C’estsoncorps,cequ’ilen restait,cefantôme,quidonnal’ordreàsaconscience:Nepasutiliserles

cartes.Payercash.Alorsqu’ellereposaitlepistoletdelapompedansson encoche et qu’elle s’apprêtait à traverser le parking, son corps-qui- n’existait-pasémitunnouveaucommandement,irrésistible:Prendre l’arme.Lagardertoujourssursoi.Nejamaislaquitter. Elleavaitfaitleplein,nerestaitqu’àpayer. Nerestaitqu’àtraverserleparking. Nerestaitqu’àfranchirlepointdenon-retour. Cetteligneétaitunhomme. Cethommequilaregardaitdepuisl’intérieurdelacafétéria/épicerie. Cethommequilavoyait.

Cethommeàquielleallaitremettrelesbilletsde20dollars.

Cethommeverslequelellemarchaitcommesuruntapisdemousse floconneuse,dansunemiroitantelumièreargentée,sousuncielrayé d’unepluiedemercure,alorsqu’ellen’étaitplusqu’uncorpsétranger dansunmondedeglacedevenusonexo-organisme.Elleavaittoujourssu quelerêveétaitunsignal,unsismographeàl’écoutedecequirestaitde soncorpsdétruit,c’est-à-diredecesimulacrequineprenaitviequesous laformedesoninversionspéculaire.Lenom,cequirestaitd’elle,cecode absolumentmonosémique,lenométaitlaboîtenoirebranchéesurle cockpitdecequisubsistaitdesonidentité,cenomcondensaitlepotentiel dececerveaudevenumachinedecalcul,processeurdevie,mémoire digitaledesaccidents. Elle entra dans un nuage de poudre métallique alors qu’elle franchissaitlaportevitrée. SharonSinclairestsurlaroute. SharonSinclairrouleversnullepart. SharonSinclairauncorps. SharonSinclair,sedit-elle,monnomestdevenuquelqu’un. Ellesortdesonrêve,sonrêvedecendreglacée,sonrêvefroidcomme laplanètearctique,cerêveoùellesedirigeverslacaissedelastation Esso,devantlespetitsyeuxdefouinedujeuneemployédenuitquila détailleostensiblement. Illavoit.Ilvoitsoncorps.Ilnesaitpasqu’ellen’estqu’unnom.Ilne saitpasquecequ’ilvoitn’estpaslavérité.Ilnesaitpasquelavérité, pourtant,c’estelle. Elles.

Elleetl’armequ’ellepointeverssatêteavecunedouceurféminine. Ellesnefontqu’un,unseulcorps,uneseuleentité,uneseuleidentité. Maisl’armen’estqu’uninstrument,aumieuxuneprothèse,une extensionquasiorganiquedelacomplexemachineriequ’ellehabite commeunelocatairedepassage.Lavéritéc’estlecorps.Lavéritéc’estle corpsquitientl’arme.Lavéritéc’estlecorpsquiappuiesurladétente.La véritéc’estlecorpsquisemetàexister. Elleposalesbilletssurlecomptoir.

—Pompe4?luidemandelecaissierenouvrantunsourirequ’ilveut

probablementaimable.

—Pompe4,répond-elle.57dollars,57cents.

Lasommeexacte,déposéeentreeux.Elleaimecegenredefaux

hasard,elleaimeledédoublementdunombre,elleaaiméjoueravecla

rotationcontrôléedeschiffressurlecadrandelapompe.

L’hommes’ensaisitenprenantsontempsetavecunregardinsistant.

—Uncomptebienrond,dit-il.

Ilsemblelavoirdemieuxenmieux.

—Besoind’autrechose?demande-t-ilenrangeantméticuleusement

lesbilletsetlamonnaiedanssacaisse.

—Non,jen’aibesoinderien.

—C’estdommage,répondlejeunetype,unesorted’ombregrises’est

poséesursonregard,ceregardquil’observe,quiladétaille,quichercheà

connaîtrececorps.

—Disons,pasencore.

Biensûr,c’estunpiège,levéritablesous-entenduconcernecequiva

sepasserdanslesinstantsquiviennent.Celavadépendredel’attitudedu

caissier.Celavadépendred’unmot.D’ungeste.D’unsilence.

—Celapeuts’arranger.

Lavoixducaissieralégèrementtremblé.Ils’estdépassé,ilaosé

franchirsaproprelimite,pourobtenirlecorps.

Lesilence.Ellelelaisseenvahirlenuagedepoudremétallique.

—Jecroiseneffetquec’estpossible,souffle-t-elleauboutdequelques

secondes.

Ilyadeuxlangagesentrelacés,lelangage-simulacreetlelangage-

miroir,commeilyadeuxcorpsenuneseulechair.

Lesondesenprovenancedel’hommeneluiinspirentqu’uneforme

suspectedepitié,mêléededégoûtetdeconsternation.Cesondessontà peinenéfastes,ellesnesontpasnocives,ellesnesontporteusesd’aucune menace,nereprésententaucunpérildéterminé,toutcommelorsde l’accident. Elleréalisequec’estcequilesrassembletousdansletroupeau humain,ilsnesontdangereuxquelorsqu’iln’yaaucundanger. —Vousavezuneidée?demandelecaissier,l’œilétincelant. —J’aimieuxqueça,dit-elleenplongeantlamaindanssonsacde sport.J’aiuneidéefaitechair. Elleespèrequecetterépliquevaproduirel’ultimequiproquodansle cerveauducaissier. C’estlemomentoùellebraqueleflinguepleinetête. Autourd’elle,lapoudremétalliquesevaporisepournelaisserquedes nuées vif-argent en suspension dans l’air.Les néons sont des rails fluorescents qui vibrent au-dessus de sa tête, dans l’attente d’une locomotivepyriqueenprovenanceduciel.Levisageducaissierestun masquelivide,taillédansunmorceaud’évier. Alorstoutsedérouledansl’ennuiimplacabled’unmauvaistéléfilm. L’hommelasuppliedenepasletuer,ilvaluidonnertoutlefric,pasde problème,onnes’affolepas–inspiration–,jen’actionneraipaslesignal d’alarme–expiration–,preneztoutcequevousvoulez. SharonSilverSinclair,cenomàlarecherchedesonproprecorpslui souritàpeine. —C’estexactementcequejevaisfaire. Elleseulepeutêtreaussifroide.Elleseulepeutfairedescendrele mondeàlatempératureduzéroabsolu,làoùn’existeplusaucune résistance aux ondes électriques, le monde, c’est-à-dire la surface d’inscriptionoùsoncorps-simulacrepeutdevenirréel. Là,danslestoilettesdelastation-service. Làoù,pourlapremièrefois,lecorps-miroirfaitsonapparition, illuminéedesavérité,danslesglacesalignéessurlesmursd’unblanc clinique. La vision du crâne du caissier qui explose sous l’impact ressembledéjààunecartepostalejaunieparletemps. Lecorps-miroirlaguide,ilestdésormaismaîtredeslieux,c’estluiqui contrôle.Elleestderetourdanslavoiture,plongéedansununiversblanc faitdemillionsdebullesmousseusesquiimmergentlevéhiculealors qu’unbruitdesuccionmécaniqueenvahitl’habitacle.Elleperçoitdes

mouvementsgiratoirestrèsrapidessurlesvitres,del’eauprojetéeen paquets,unesubstancesavonneuseettranslucideaprispossessiondu cieldenuit,ellesesentbien,lemondesemblepouvoirreprendreunsens, unmondeoùsoncorpsrevêtiraitencoreuneforme,unmondeoùles accidentsneseraientpascalculés. Plus tard, elle reprendra pleinement conscience au volant de la CadillacSRX,larouteenunelignedecendresnucléairessouslalumière delapleinelune,l’expérienceimpriméeenellecommeunedonnée ontologiqueirrémissible,unepartieintégrantedesapersonneou,plus exactement,lapartiemanquantequisemettaitenfinàexister.

Chapitre5

1

Sonarmen’existaitpasplusqu’elle,moinssansdoute.Commeelle,le pistolet automatique disposait d’un corps, mais ce corps, quoique concret,étaitfactice,n’avaitaucuneidentitépropre,neportaitaucun numérodesérie,nepossédaitaucunehistoire,aucuneorigine,niaucun présent,ilappartenaitàlafacecachéedumonde. Pourtant,aufildesmeurtres,elleenvintàmultiplierlesmesuresde sécuritéetlesprocéduresdevérificationetdecontrôle.Riennedevait échapper au calcul froid et méthodique du corps en recherche d’unificationaveclui-même. Ellesavaitquelesballesneseraientpasidentifiables,maisellesse ressemblaientassezpourquel’onpuisseconclurequ’ellesprovenaientdu mêmepistoletautomatique. C’estlaraisonpourlaquelleellesefitenvoyerparsamèreunedeses troussesmédicalesdanslaposterestanted’unbledpauméduNordde l’Ontario,peudetempsaprèssadérivequébécoise. Puiselleserenditcomptequel’ablationdesmunitionsàl’aided’outils chirurgicauxconstituaitelle-mêmeunesignature.Elleseservitdoncà plusieursreprisesdesoncouteaudeplongée.Celanécessitaitencoreplus decontrôle,dediscipline,deméthode. Elledevaitsecomportercommeuneincessantevariation,ellene devaitapparaîtrequ’àceuxdontlecorpsauraitbesoin,parcequ’ils avaientbesoindelui,elledevaitresterdisponible,lemondeétaitsonseul ami.Montréalserévélaunevillepleined’enseignements.C’estdanscette villequelesfacultésd’adaptationdesoncorps-simulacreatteignirentleur degréoptimal,entoutcaselleyfranchituneétapecruciale:elleallaity tuerunedeuxièmefois. Elleallaits’apercevoirqu’êtreétrangèreàsoi-mêmeétaitlemeilleur moyenderesterétrangèreaumonde,cetamiquidevaitenretourlui resterabsolumentétranger. Puisellecompritqueresteruneétrangèredanslafouleétaitlemoyen leplussûrdes’yfondre.

Alorselleytuaunetroisièmefois,avantderepartirversl’ouest. Les cadavres des quadragénaires fétichistes ne furent découverts qu’auboutdetroisjours,aprèsleweek-end.Unevisiteimpromptuedu propriétairedansunautreappartementdel’étage,l’odeurdeschairsdéjà pourrissantesdanslachaleurdel’été,laportedéverrouillée.Lescorps attachés, bâillonnés, sans avoir subi d’actes sexuels ou de violence gratuite,exécutésd’unemanièrerapideetméthodique,toutévoquaitle crimeprofessionnel,disaientàlaradioceux-qui-savent.Sansmêmele vouloir,ellebrouillaitlespistes,nonseulementsoncorps-simulacre semblaitenmesuredemodifierlaperceptionquelesautressefaisaient d’elle,maisiltruquaitsesactessansqu’elleenaitconscience.

2

L’hommequ’elletuadansleparkingdel’aéroportn’étaitqu’unpimp deMontréal-Nord,dealerdecrackàsesheures,ellel’ignoraitbiensûr, c’estencelaquesoncorpsétaitparfaitementinnocent,etqu’ilnelaissait doncaucunindicedeculpabilitéderrièrelui.Ellel’appritplustard,àla radio.Ellel’appritenmêmetempsquelafoule,aveclaquelleellese fondaitdemieuxenmieux. ÀMontréal,l’aéroportn’étaitpasunterritoirepourtapineusesde choc.Beaucoupdeprésencepolicière,beaucoupd’alléesetvenues.Aux heures des derniers vols, seules quelques putes de luxe venaient y attendreleursclientsenprovenancedesgrandshôtelsoudesavionsde ligne, commandants de bord, directeurs administratifs de la zone aéroportuaire,voyageursfortunés.Riendetelqu’unpeudeliquidepour huilerlespetitsrouagesenuniforme. Plustard,aprèsladiffusiondespremièresinformationsrelatantla découverteducorps,elles’étaitditquelaprésenced’unpetitmaquereau des quartiers nord de la ville, pour y relever quelques compteurs, s’assurerdelabonnemarchedubusiness,ouchercheràembaucherune travailleusedusexe,s’inscriraitparfaitementdanslafictionqueson corpsfabriquait. —Tucherches-tud’lacompagniemabelle? Ellesetenaitaccoudéeàlarambardedonnantsurlenord-ouest,au

boutdelarangéeF,autroisièmeétageduparcdestationnement,un

vasteespaceàcielouvert.

Elleavaitentendulavoiturearriver,elleavaitentenduleboum-boum

desinfra-basses,elleavaitentendulavoix.

Quelqu’unvoyaitsoncorps.Quelqu’unvoulaitcequ’ellen’étaitpas.

Elles’étaitretournéeendirectiondecedésirsanslemoindresens,de

cetteviesansforme.

Decetteformesansvie.

Alorsqu’ellecalculaitavecprécisionl’hommequ’ellesavaitdéjàêtre

saprochainevictime,ellesesurpritàpenserquemêmesielleparvenaità

l’éclairerdelaluminositésolairedelavérité,lalaideuretlavulgarité

condensaientcequ’ilétait,ellen’étaitpassûredepouvoirlesauverde

lui-même,ycompriscontresongré.

3

Au-dessusdesoncrâneenserrédansundiadèmedetitane,lereflet fantomatiqued’unaviontournoieverssapisted’atterrissage,tubeailé couleurpierredelune,signauxrougestraversantlecielpeupléd’étoiles, la masse cubique du terminal émet une radiation jaunâtre par ses ouverturesvitrées,lesprojecteursausodiumsontdesmétéorespiégés dansuneatmosphèred’hydrogèneliquide,lebétonsemblerecouvert d’uneacryliquetombéedesastres,l’hommequ’ellevatuerluisourit. Etellesouritàl’hommequ’ellevatuer. C’estunacteréflexe,mimétique,undecesdispositifsautomatiquesdu corps-simulacre,celuiquiserévèleensedissimulant,celuiquisefait connaître par son mystère, celui qui camoufle la vérité dans une incarnationfactice,pourmieuxlarévélercommeartificecharnel. Ellen’apasréponduàsoninvite,ellesecontented’observerl’homme, detypeméditerranéen,brun,peaumate,latêtecouverted’unpetit bonnetrasta,labarbebientaillée,courteetnette,elleparamètreson inscription dans l’urbanisme de l’aéroport, des rapports physiques s’établissent entre sa présence et l’éclairage bleuté de cette partie excentréeduparking,ildevientunassemblagededonnéesorganiques tracéessurletableaunoirducosmos.

—Tutecherchespeut-êtreunejobfacileetquirapportesoncash? Elleavaitaussitôtpenséàunrabatteurpourquelquebaràdanseuses ducoin. Elles’étaitlentementrapprochéedelavoiture,uneBuickEnclavede l’annéeprécédente,ellenotalenumérodeplaque,maisuniquement comme une composante de l’identité du véhicule. Comment cette automobile, et son conducteur, avec leurs langages singuliers, parvenaient-ilsàs’insérerdanslemondeoùvivaitlecorps-simulacre? Pourquoicethommeétait-ildéjàmort,dèslepremierinstant,etenfait bienavant,déjà?Àquellevitesselavéritéferait-ellesalumineuse apparition? —Vousvoulezparlerd’untravailoùl’onvendsoncorps? Cettequestion,c’estl’innocencetotaleducorps-qui-n’existe-pasquila prononce. Ilabesoind’informations,ilveutconnaître,ildoitcomprendre. Ilenregistre. L’homme,vêtud’unensemblesportbleu-vertélectrique,atoutjuste

30ans,chacundesesdoigtsestsertid’unebague,enorleplussouvent.Il

semblebienvenirduSuddel’Europe,ouduNorddel’Afrique,ilporteen

pendentifunsymbolequ’ellen’identifiepas,nichrétienniislamique,

dontl’argentsalemiroiteenvariationsvert-de-grisdansleclair-obscur

artificiel.

Sonsourires’estaccentuélorsqu’elleaposélaquestion,ilamême

lâchécommeunbrefhoquetderire.

Qu’a-t-elledoncditdesidrôle?

—Sachezquecelanemegêneabsolumentpas,toutpeutêtrevendu,le

seulproblèmec’estquececorpsn’estpasachetable.

—Qu’est-cequetuveuxdireparlà,mabelle?

—Levraicorps,c’estdeluidontjeparle.Celuiquevousnepouvezpas

voir.Pasencore.

—Uncorpsquejenepeuxpasencorevoir?Onestcachottièreavec

ça?

—Jenevouscacherien.Lavéritéestunsecret,c’esttout.Àcombien

l’estimeriez-vous?

L’hommesemblenepascomprendre.C’estpourtantsimple.

—Moncorps.Celuiquevouscherchezàacheter.Combien?

Çayest,lescircuitsneuronauxs’établissent,unevaguelueurde compréhensionéclairesonregard,ilvapouvoirluidonnerunchiffre. —Jesuissûrquetuconnaislestarifs,majolie.Lestage,lesdansesà dixpiasses,pluslestips,pluslepourcentagesurlesboissons.Plusles extras.Tupeuxcomptercinqousixcentsdollarsparnuit.Ledouble, même,situfaisunebellejobaveclesclients. —Etpourlevraicorps,vousmettriezcombien? Ilestessentielqu’elleconnaissecettedifférence.Eneffet,toutela structuredel’universendépend.Cethommeignoretoutdesapropre importance, capitale, dans l’ensemble des forces qui équilibrent le monde,iln’apasl’airdesedouterquesavieenestdevenuelecentre. —Disdonc,t’asl’airbenhigh,t’eschargéeàquoi?J’ailemeilleurpot delavilledansmonchar,t’enfumeraisunpetit? Il veut qu’elle pénètre dans la voiture. Il souhaite fumer de la marijuana avec elle. Il désire un contact rapproché avec le corps- simulacre. Lavoiturec’estbien. C’estunlieuclos,petit,sansréelleouverturesurl’extérieur,ilsesitue aumilieud’unvasteespacedésert,justesousl’immensitéduciel,cerné debuildingsanonymes. Lavéritésaural’illuminer. —Vousn’avezpasréponduàmaquestion. —Taquestion,maisquellequestion? Ellerecracheunlongnuagegrisquis’éparpilledoucementdans l’habitacle,iriséparleséclatsbleusenprovenancedesréverbères. —Maquestion.Ausujetduprix.Leprixdemonvraicorps. L’hommeéclatederire. —Maistonvraicorps,jelevois,mabelle,etçameplaîtenmasse,pas besoind’aut’chose. —Vousnevoulezpasconnaîtrelevraicorps? Lerirereprenddeplusbelle,neserend-ilpascomptedelagravitédu problème? —Jecroisquecequejevois,dansmacrissdebusinessc’estvital. Ellecomprend.Elleluitendlejoint.Elleplacesonsacdorsalsurses genoux. Ilfautluimontreràquelpointilsetrompe,ilfautluiindiquerla

bonnedirection. —Vousdevriezplutôtvoirceenquoivouscroyez.Maisjesuisen mesuredevousaider. L’hommecontinuedeluioffrircesourirejovialalorsqu’ilexpireun longdragondefuméeversleplafonnier. —M’aider?Oui,j’suissûrquetupourrais. —Àcombienestimez-vousleprixdevotrecorps? —Tum’asl’airbenflyée,toé.Jevaistedire:jesuisprêtàtuerun milliondepersonnespourleconserverintact,OK? —Vousseriezprêtàtuerunmilliondepersonnespourconserver votrecorps? —Plusencores’illefaut.C’estpourçaquejesuistoujourslà. —C’estfascinant.Unmilliondepersonnes.Vousêtesprêtàrecevoir lavérité,etàfairesensaveclemonde.Monproprecorpsvabeaucoup apprendredecetteexpérience. L’hommesembleàpeinecomprendrecequ’elledit,d’ailleursc’est toutjustes’ill’écoute,ilconsumelejointenlaregardantavecdesyeux vitreux.SharonSinclairenfilecalmementsesgantsdelatexsousl’œil amuséetsurprisdel’hommequiaspireuneautrebouffée. Samainseglisse,toutaussicalme,danslesacdesport. LecanonduSig-Sauers’enfonced’uncoupdansl’estomacrecouvert d’unechemisedemarque.Sonautremainadéjàtrouvél’emplacement

dupetitBerettacalibre22,dontellesesaisitnégligemmentpouren

placerl’embouchurecontrelatempedel’homme.

Soncorpsfacticeconnaîtladistanceidéale,ilestaisépourunhomme

expérimentédesedébarrasserd’unearmecolléecontresonfrontdansun

espaceconfiné.Ilnefautpasluttercontrecetenvironnement,maisse

l’approprier.Ilfautdoncmaintenirleflingueprofondémentenfoncédans

larégionabdominaleetserapprocherleplusprèspossibledelacible

pourlaplaquercontresaportièreetlaforceràl’ouvrir.

Soncorpsaagicommeunemachineparfaitementprogrammée,elle

n’apaseuàpenser.

C’estsoncorpsquiestlapensée.

—Vousallezdescendredelavoiture,luidit-elle.Maisenrestant

allongésurledos.Nefaitesrienquipuissemettreendangervotre

intégritéphysique.

Ellenecherchenullementàl’humilier,celavientdespluslointaines

stratesdesonidentité,celavientdecequ’elleaapprisdesonpèreavant

qu’ilnedisparaisse.

Avantqu’elle-mêmenedisparaisse.

L’hommeluiademandésiellevoulaitsoncash,etsamarijuana.Lui

nonplusnesemblepascomprendrequelecorps-simulacre,lecorps-

paradoxe,lecorpstruqué,maisréel,veutsimplementdevenircequ’il

est:lecorpsspéculaire,lecorps-miroir,lecorpsintouchable,celuiqui

enfinpeutvivreau-delàdelareconstructionimposéeparl’accident.

Riennedoitêtreaccidentelsouslaroséedesétoiles,sousledômenoir

duciel,sousl’impactvibratoiredesderniersavionsdelanuit.Toutdoit

fairesens.Toutdoitprendreforme.

Toutdoitprendrecorps.

Toutdesuite.

—Vousallezvousreleveretvousdirigerverslarambarde.Jedois

vousposerquelquesquestions.Etvousdevezentreteniruncertain

rapportaveccetespace.Gardezlesmainsdansvotredos,c’esttout.

C’estlecorpsarméquiparle,dansl’airioniséduminuitaéroportuaire. Bientôt, c’est le corps en tant qu’arme qui apparaîtra, dans son rayonnementdesilence,surlasilicepurifiéedesvitres. Cethommesembleensymbioseaveclanuitélectriquedel’aéroport, sasilhouette,lacouleurdesesvêtements,l’anglequ’ildessineavecles horizonsetlesstructuresverticales,l’écranobscurderrièrelui,leshalos delumièreausodiumquisereflètentsurlemétalautourdesastructure organique,extensioncondenséedetoutelaville,ilétaitfaitpourvenir jusqu’icicesoir,ilvaconnaîtrelavérité,àsontour. Ellecomprendquesoncorpsdédoubléestunesortedesystème

d’enregistrementdontlepistoletautomatiqueestlemicrophone.LeSig-

Sauernesecontentepasd’éjecterunemunitionmortelle,delapoudreet

uneondesonore,étoufféeparlesilencieux,ilcaptel’événement,ilest

l’événementetilestl’observateur,ilnepeutcommettrelamoindre

erreur.

4

Lecorps-miroiravaitfaitsonapparitiondanslavoituredel’homme.

Elleétaitparvenueàjeterlecadavrepar-dessuslarambarde,lelaissant

tomberjusqu’àunremblaidebétoncernédeplotsdeconstructionetde

quelquesbriquesentassées,puiselles’étaitdirigéedroitverslaBuick.Le

corps-miroirnepouvaitprendreviequelàoùlaviequivenaitde

découvrirlavéritéavaitpassésesderniersinstants.

Soncorpsdénudé,assissurlesiègeduconducteur,sediffractaen

cristauxdeseletd’argentdanslesrétroviseurs,lemiroirdecourtoisie,la

surfacetranslucidedupare-brise,photoniquevitrail,chairsubliméepar

lesmathématiquesluminescentesaffichantleurséquationssurlesplans

debéton,lesrailsd’acier,lestoursdeverre,lesantennesdirigéesversles

étoiles,lesspectresoblongsdesavionsalignésdevantleurshangars,les

rayonsdelumière-néoneux-mêmes.

Tout,enfin,trouvaitlapaix.

5

Rienn’estplusaiséquedetransformerleréservoird’uneautomobile

enbombeàretardement.Vousouvrezlebouchond’accès,vousyplongez

unruban,unmorceaudecordesècheouunelanièrededrapenguisede

mèche,vousobstruezensuitel’ouvertureavecn’importequelmatériau

lentementinflammable,uneboîtedehamburgerbourréedesachetsetde

mouchoirsenpapierparexemple.

Vousplacezuneextrémitédevotremèchedanslaboîte,vousenvoyez

l’autredansletubeduréservoir,vousbourrezbienl’ouvertureavecla

boîteetvousymetteztranquillementlefeupuisvousrefermeztoutpour

éviteruntropgrandapportd’oxygène.

Enmoyenne,vousavezunepetiteminuteavantqueleréservoir

n’explose.

Ilyeutuneviolentelueurorangedanssondos,unsouffledechaleur,

l’odeurdel’essence,uneondedechoc,lavibrationsonore.Feudansle

métal.Tracesdétruites.Anonymatparlalumière.

Elleneseretournapas,niparindifférence,réelleousimulée,nisous

l’effetd’aucunactevolontaire,celafaisaitlongtempsquelavolontéactive

avaitétéremplacéeparlalibertéabsolue.Elleavaitéchangésoncorps

contreunnom,elleavaitéchangésachaircontreunearme. Levéhiculequibrûlaitsurleparkingindiquaitlepointfinald’un processusdedestructionnécessaireàsareconstructioncommeformede vie, c’était un élément mécaniquement constitutif de son existence passée,quineprocédaitmêmepasdelaprochainedestructioncomme pointpréliminaire. Non seulement elle ne laisserait rien derrière elle, mais elle n’emporteraitaucuneimagedecequis’étaitproduit.

Chapitre6

1

Lorsqu’ilsquittèrentlastationTexaco,àlasortiedeLincoln,elleeutle réflexedeseretournerverslacaisse,afindevérifiersiellen’yavaittué personne.Lesouvenirdesdernièresminutesavaitétérecouvertparle filmdel’étéprécédent.Généralement,lesamnésiesquisuivaientles sacrifices étaient partielles et temporaires. À cet instant, c’était le blackoutcomplet.Novaklaregardadepuissabanquiseintérieureetse contentadeluidire:

—Ilnes’estrienpassé.Vousavezdépensé64dollarset64centspour

legassurlacarteJuliaKendrick.Etvousavezprisunjetonfullclean-up

pourlelavageautomatique.MercipourlabarreMarsetleCoca.Vousles

avezpayéscash.

Lejeunegarçonétaitunenregistreurvivant,illuiservaitdemémoire

d’appoint,ilnedemandaitrienenretour.Ilnedemandaitjamaisrien.

Ellehochalatêteetouvritlaportièresanspouvoirs’empêcherdejeterun

derniercoupd’œilderrièreelle,ellenevitrienquiluirappelaitquoique

cesoit.

Celan’avaittoutbonnementpasexisté.

2

ÀMontréal,aprèsavoirtuél’hommedansleparking,elleétaitrentrée

àsonhôtel.Elleavaitprisunedouche,s’étaitchangée,avaitfaitses

valisesetétaitdescendueaudeskafinderéglersanote.L’aubepointait

sonmuseaud’albâtre.Lajournées’annonçaitsansnuage.Ilfaisaitdéjà

chaud.Elleseulepouvaitêtreaussifroide.

C’étaitsondernierjourderéservation,départdelachambreàmidi,

ellenefaisaitquequitterleslieuxunpeuplustôtqueprévu.Ellene

l’avaitmêmepascalculé.

Lemondel’avaitcalculépourelle. Lemondeétaitbiensonseulami.

Alorsqu’elleprenaitla20Ouest,ellecroisaplusieursvéhiculesde

policequifonçaientversl’aéroport,gyropharesentornadesdelumière

bicolore.

Lesoleilselevaderrièreelleetincrustasabouledefeudansle

rétroviseur.

Elleallumalaradio.EllereconnutIKissedaGirl,deKatyPerry.

Laradiojouaittoujourslorsqu’elletuaunenouvellefois.

Cefutquasimentinstantané.Cefutanalogueàunecollision,cefutun

accident,cefutsirapidequelemonde,sonseulami,disparutàsontour.

Pourquoineroulait-elleplussurl’autoroute?Pourquoineroulait-elle

plus?

Elleestarrêtéedevantunfeurouge,personnedevant,niderrière,ni

surlescôtés,personnenullepart,elleestreclusedanssavoituredansun

mondeultra-blancoùseulelalumièreélectriqueparvientàexister.Ce

quiestrayonnementeststable,cequiestmatièreestprovisoire.Ellese

trouveaucentred’unebanlieuequis’éveille,prêteàtranshumerd’une

seulemasseversleslieuxdetravailducentre-ville.Elleneconnaîtpas

cettelocalitéauxvariationstranslucidesquioscillentenpermanence

autourd’elle,elleenignorelenom,ellesesouvientjusted’unpont,un

peuauparavant,jetésurundesbrasdufleuveSaint-Laurent.

Ah,si,éclatmémoriel:elleavaitvouluprendrecetembranchement

versToronto,l’avaitconfonduavecunesortie,lemondedevenaitdéjà

trèsblancàcemoment-là,etelles’étaitretrouvéesurcetteavenuedont

lesmagasinsetlesbarss’animaientprogressivementdanslepetitjour.

LaradiopassaitIBegintoWonderdeDanniiMinogue,lespremières

bouclesdeséquenceurssediffusaientenanneauxdeparticulesd’argent

dansl’habitaclelorsqu’unevoiturevintsegareràsescôtés,uneJeep

GrandCherokeenoire,neuve,propre,étincelante,lespharesencore

allumés,commelessiens.

Lesquatrefaisceauxparallèlescréaientautantdetubesd’unfeusolide

allantseperdreàl’horizon,dansl’asphaltemouvantdelaville.

LaJeepétaitconduiteparunejeunefemme.Ellestationnaitàses

côtés,commeunesimpleextensiondumobilierurbain.

Unejeunefemmequiignoraitqu’elleallaitmourirpourcetteseule

raison.

3

Sharonsentitleregardposésurellecommeunevariationdanslesflux

électromagnétiquesdelacité.Unrayondelumièresedéplaçaitàtravers

l’habitacle,surlehautdesoncorps.

Lerayondelumièreavaitunvisage.

Cevisage.

DerrièrelavitredelaJeep.

Cettefemmequilaregardait.Cettefemmequiluiressemblaitunpeu.

Unpeutrop.Commeunrefletdéviantd’elle-même.Blonde.Pâle.Yeux

bleu-vert.Visageentriangle,fossettesmarquées,méplatsendouxreliefs.

Cettefemmequisepenchaitverslaportièrepassagerenouvrantlavitre.

Cettefemmequiluiparlait.

Cettefemmequinesavaitpascequ’ellefaisait.

Pourquoiessaie-t-elled’entrerencontact?Pourquoimaintenantalors

quejesuissortiedel’autorouteparaccident?Pourquoimeressemble-t-

elle?Désire-t-elle,commelesautres,uncontactaveclecorps? Cettefemmedésire-t-elleconnaîtrelavérité?Cequ’elleditsemble pourtantn’êtrequ’unmontagecodédephonèmesdivers,dénuéde signification,celaressembleàuntrucage,celaressembleàunmensonge, celaressembleàunaccidentvolontaire. Elleluiparle,maisellenevoitpassonnom.Elleluiparle,maislaville estunnuagefluorescent.Elleluiparle,maislesmotsqu’elleprononce n’ontaucunsens,pire,aucuneforme. Jedoisinterrompreceflux,cefluxquinevoitquelecorpstruquéet nelitmêmepassonnom. Lemondeestuncristaldeneige.Salumièreinternelerendchaque secondeplustranslucide.Levisagedelajeunefemme,cetteréplique approximatived’elle-même,sabouchemaquilléerougevif,sesyeuxau mascaraviolet,seslonguesbouclesd’oreilledeluxe,oretvermeil,son collierdeperles,sesvêtementschicsetélégants,sonvisagequiparle, cette tête qui parle, tout cela est matière éruptive dans l’énergie ondulatoiredumonde. Cemondesiblanc,sipleindesonproprevide,ethabitéd’êtres humains.Cefluxestpuredésinformation,ilestfaitpourmeperdre, m’empêcherderejoindrel’autoroute.Cettefemmenesaitpascequ’elle fait,commelesautres.Cetteapparitionmatinaleestunrelaisinconscient

deceuxquifontdelalumièreunematièrefécale,ceuxquifontdu langageunefosseseptique,ceuxquifontducorpsunatroceaccident. Ellen’estpasvraimentcoupable,d’ailleursquil’est? Ellen’estpasvraimentinnocentenonplus,commetoutlemonde. Commetouslesautres. —Vousdevriezvoustaire,lacoupe-t-ellesansagressivité. C’estunconseilqu’elleluidonne. Levisagedelajeunefemmeexprimelastupeur.Ellebafouilleune excuse,unpeuderoseauxjoues. Necomprend-ellepasqu’ellemenacedesamatièretroppalpableles ondesquistructurentcemondeblanc,pur,pleindelumière,extensionde soncorpsàelle,soncorpsvéritable,logéauplusprofonddeceluiquise laissevoircommematériau? —Mais…jenevousdemandaisquelaroute… —Vousdevriezinterrompreleflux.Lecorpsn’estpasdisponible.Pas encore. Ne comprend-elle pas que ses vibrations labiales créent une interférencemajeureaveccemondeau-delàdublancquicontienttoutle spectrevisibleetinvisible? —Vous…jenecroispasquevouspuissiezm’aider…jesuisdésolée de… —Vousnedevriezpasêtreici.Vousnedevriezpasessayerd’entreren contactaveclecorps.Vousn’avezpaslusonnom. Ellen’estqu’unsubstratmatériel,sonfluxdeparolelui-mêmeest matière. Lajeunefemmeblondelaregardecommesielleparlaitunelangue étrangère,phénomènerécurrent,etannonciateurdel’inévitable. Ellenecomprendpas.Ellenevoitpaslavérité.Ellen’estqu’unrelais. Lemondeestuncristalsupraconducteur,iln’yrencontreplusla moindrerésistance,toutyestflux,mêmelescorps. Surtoutlescorps. Lafemme-relaiss’estinterrompue,lesyeuxécarquillés,maiselle semblevouloirreprendrelaparole. Leflux.Lefluxdesoncorps.Ilvarecommencer,pense-t-elle. Alorselleluilogeuneballedanslatête.

Chapitre7

1

PasséMissoula,laroute200luipermitderejoindrel’Interstate90au

niveaudeWye,afindetracernord-nord-ouest,droitverslafrontièrede l’Idaho. Elle passa Frenchtown, elle suivit à une vitesse régulière l’interminablevoiesinueusequimontaitàl’assautdesmontagnesboisées du Montana occidental, puis, vingt kilomètres après Alberton, elle obliquapleinsudsurlaUpperFishCreekRoadquilaconduisitautravers d’unméandrederuisseauxcaillouteuxetrapidesformantundense réseausauvageaveclesroutesforestières,entredesmyriadesdelacset decriquespoissonneuses. LoloNationalForest,lut-ellesurunpanneaumétalliqueclouéàun arbre.Elleconnaissaitbienlaroute,elleconnaissaitbienleparcnational. Elleconnaissaitbienlelabyrinthedesroutesforestières.Ilconduisaità undédalepluscomplexeencore. Versmidi,uneimpulsionlafits’arrêternetaumilieudelaforêt.Elle stoppasurleborddelachaussée,sansprendrelapeinedelaisserun passage,nides’engagersurlapetitepistedéfoncéequiplongeaitdansla verdurefoisonnante,verslenord. NovakStormovicnesortitpasduvéhiculealorsqu’elleallaitmarcher entrelesarbresbordantlaroute,touchantparmomentslasurface rugueusedeleurécorce,oupassantsesmainsàtraversleursramages, leursbranches,leursfeuilles,commedansleslongscheveuxblondsd’une femmequ’elleavaitunjourconnue.Ellelongealesentierforestiersousla canopée boréale, le ciel en rafales pointillistes trouant les cimes mouvantes,ombresvertesvaporiséesdansunelunettedeviséenocturne. Elleorbitaencerclesconcentriquesautourdelavoiture,commes’il s’agissaitdupivotdel’univers.Letempslui-mêmes’étaitarrêté,l’espace étaituneformedevie. Puislamêmeimpulsionlafitrepartir.LejeuneSerbeattaquaitla secondemoitiédesonroman.Lecielseteintaitderoseetd’éclatsrouge feu.Cequ’onapercevaitdel’horizonentrelesarbresetlespicsaux sommetsparfoisenneigésc’étaituneligned’orvibrante,analogueàun

incendie.L’airétaitchaud,ilcaressaitchaquechose,chaquesurface, chaquerelief,avecunedouceurmiséricordieuse,maternelle.Elleseule pouvaitresteraussifroide. Unecoupuredigitale.Sansréférencespatialenitemporelle.Untrou forédanslamatièremêmedel’univers. Maiselleavaiteuletempsd’yapercevoirunmonde.Unmondeautre. Unmondeautrequeceluidel’accident.Unmondeniami,niennemi,ni dur,nidoux,nicoupable,niinnocent,nichaudnifroid,pasmêmetiède ouindifférent,unmondeattentif,calme,aucontactneutre,purement technique,unmonde-infirmier,unmonde-médecin,unmondequise livraitsansrienattendreenretour,unmondeaussiseulqu’elle. Lecorps-simulacreavaitretrouvésonéquilibre.Lenom,revivifiépar lesdernièresapparitionsducorps-miroir,permettaitdepréserverune relativeidentité,l’universextérieurétaitencoreunestructureglaciaire, unverbedeneigerépandusurlachairàvifdesaconscience,lecielse peuplait d’étoiles comme des pixels sur un écran géant, mais elle percevaitunevaguesourcedechaleurcherchantàrayonneràl’intérieur ducorpstruqué.Lessacrificesdesdernièressemainesavaientpermis cetteré-initialisation,pensa-t-elle,lavéritéavaitétédonnéecontrela mort,lavéritéétaitlavie. Lanuitquitombaitsurleshautesaltitudesneparvenaitàêtre totalementobscure. Ellerestaitbranchéesurunefréquencebleuquartz,aubeélectrique, neigetélé. Soncorps,c’est-à-diresonesprit,oscillaitencorefaiblementautourdu pointdecongélation. Ellerestaitàlatempératured’unelunefaiblementéclairéeparun soleillointain.

2

Ils se souviendront de moi. Ils ont connu le corps d’avant. Ils connaissentlenom.Ilssaurontm’ouvrirleurnulle-part. Ilssontlesseulshommes,avaitditsonpère.Deuxcomplices.Deux êtresreliésparlamort.Deuxêtresreliésparlesacrifice.

ToutcommeelleetlejeuneSerbe.Toutcommeelleetlecorps. Ilssauront. Ellefranchitlafrontièredel’Étatalorsquelalunecommençaitson ascensionparmilesastres.EllequittaleMontana,laissantderrièreelle unpanneauvéroléd’oxydeportantsadeviseofficielle,OroyPlata,pour piégerpresqueaussitôtdans lalumièredeses pharesles mots de bienvenue en Idaho, Est Perpetuato, qui semblaient étrangement préservésdesattaquesdelarouille. L’or et l’argent des premiers pionniers espagnols et américains. L’Éternité, en latin, des missionnaires français et des explorateurs canadiens.L’Eldoradonordique.L’Évangélisationdel’Ouest.C’esticique touteslesfrontièresdel’Amériqueserencontrent,etcommemoiellesne sontquedesnoms. Elle ne sut d’où lui vint cette pensée, sa formulation même la surprenait.Sonoriginedevaitsesituerdanslesmontagnesdeplusen plushautes,laroutedeplusenpluslongue,lecieldeplusenplus constellé.Lanuittoujourscaléesursafréquencemonodique. Leshommesdenullepartl’attendaientprobablementdepuisun certaintemps.Sonpèreluiavaitditunjourquecequ’ilsnesavaientpas, ilslesavaientquandmême. Larouteenpoudreradioactiveau-delàdupare-brise. Lesmontagnesenhautesombresmassives. Sonvisage,haloblancdécoupédansl’écranmercurisédurétroviseur. Ilssauront. Ilssaurontquandmême. Ilstiendrontparole.Laparolelestient.

3

Coma blanc/corps clinique. Nettoyer les flux de toute la merde produiteensérieparlesusinesdelamort.Aseptiserlesétronsdéversés surlesmiroirsdelachair,désinfecterlesplaiesouvertesquitruquentle corps,assainirlecircuitdesfluidescorporels,effacertoutetrace,purifier, sanscesse,purifier,pyros,lefeu,cefeuplusglacialqu’unebanquise.Les

usinesontdenombreuxouvriers,ilsobturenttouslescorps,ilsclosent

lesbouches,ilsfermentlesyeux,ilssoudentlessexes,ilsbouchentles

rectums,ilssontauservicedulangage-merde,auservicedel’infra-

monde-merde,ilsensontl’extensionorganique,ilssontlesserviteursde l’accident,quandiln’enestpasun. Établir les paramètres, les mesurer, les comparer, dessiner un diagrammedel’humanité,oserpratiquerleschirurgiesquis’imposent, l’éclairerd’unpremierjeuderéponsesscientifiquementvalidées,sonder quelquesspécimensjusqu’auboutdeleurvérité,lesfaireparlercontre leurpropremort,faireparlercelle-cidanslesilenceleplusabsolu,lui faireanimerlecorpssecret,savoirlacristalliserdansunmiroir,savoirla recueillircommeunesourcejaillieducœurbrûlantdudésert,savoiren faireunepersonne,mêmepourquelquesminusculessecondes.

Elleestlatrajectoireimpossibled’unemunitionfolleaumilieudela foule.ElleestunprogrammenoirvenuduBureaudesRêvesAnéantis. ElleestunejeunefemmedudébutduXXI e siècle,elleaétédétruiteavec lui.Etparlui. Souslecieldegraphite,elleestvivante.Souslecielnéonéteint,elle estuncorpsincarné,avecunnom.Souslecielbleunuitcathodique,elle survitàcequ’elleestdevenue,ellesurvitàsapropreévolution.Sousle cieldeshautesmontagnes,ellerouledroitversnullepart,leseulendroit qu’elle connaisse vraiment, elle roule dans un tunnel cadencé à la microseconde comme à travers la circuiterie d’un composant électronique,elleroulesurlaroutedetouteslesfrontières,elleestune antennemobilebranchéesurlesfréquencesdescentmilliardsd’étoiles delaVoieLactée,ellerouledanslanuitblanche,ellerouledanslesondes secrètesdeminuit,elleallumedenouveaularadio.

4

Lorsqu’elle était sortie de la ville de glace, dans la banlieue de Montréal,aprèsavoirtuélaconductricedelaJeep,elleseretrouvasans transition sur une route qu’elle ne connaissait pas, sinon par les indicationsqu’elleparvenaitàdécryptersurlespanneauxdecirculation. Elle se trouvait quelque part à l’est d’Ottawa, dans la direction

opposéeàcellequ’elleavaitdécidédeprendre,elleroulaitdansle mauvaissens,droitversleQuébec! Unestation-serviceUltramarfitapparaîtresonhéraldiquejauneet bleue,elledistinguaunpostedelavageautomatique,unecoupuredigitale plus tard elle se trouvait dans le vortex mousseux des rouleaux tournoyant sur la carrosserie, avec leur bruit de succion d’animal mécanique.L’écumedétergenteformaitdesstructuresmouvantessurles vitresdeplexiglas,globulesblancsaggloméréspuisdésintégrésdansleur étatsemi-liquide,fluxtranslucide,savonneux,monochrome,organique, continu. Lefluxd’uncorps.Uncorps-machine.Uncorpsplus-que-vivant.Un corpsquiavaitsurvécuàl’accident. Lalumièresolairesediffractaitdanslesprojectionsliquidesàhaute vitesse,produisantuneséried’écransprismatiquesdontlesvariations épousaientlerythmedesrouleaux.Maintenuedanslabulleplacentaire desmoussesdétersives,Sharonpouvaitenvisagerlapossibilitéd’un mondedébarrassédesmatièresobstructives,dessuturesinterrompantle flux,desobjetscapablesd’accidenterlecorpsdel’intérieur. Mais le placenta d’eau savonneuse était un abri provisoire, une interface,untempsmort. Le corps-miroir avait fait une fugace apparition sur les surfaces réfléchissantesdelaJeep,puissonspectres’étaitdiviséenplanches médicalesluminescentesdanslesrétroviseursetlepare-brisedela Cadillacavantdedisparaître.Ilavaitàpeineeuletempsdes’incarner. Toutrestaitdudomainedel’accidentel.Roulerdanscettedirection n’avaitaucunsens.Repartirdansl’autrerisquaitd’anéantirlepeude

formestructuréequ’elleétaitparvenueàdonneraumondeetàelle-

même.

Ellefranchitlafrontièreinterprovincialesansavoirpuserésoudreà

fairedemi-tour.

Auboutd’unmoment,l’évidences’imposa.Illuifallaits’arrêter.

Quitterlaroute.N’importeoù.Leplusrapidementpossible.Loindes

regardshumains.Loindeleurscorps.Deleurmatière.Deleursparoles.

Deleurspensées.

Loindetouslesaccidentsqu’ilspouvaientencoreprovoquer.

5

Elletraversad’unetraitelavilledeHull-Gatineau,horsdequestionde s’arrêteraumilieudecespaquetsdematièreorganiquehumaine,puis obliquaendirectiondelaTranscanadienne,avantdeprendreunesortie

pourla325,jusqu’àRigaud,oùelles’engageasurunepetiteroute

indiquantunejonctionavecla20Est.

Sielletrouvaitunmoyend’immobiliserlecorpstruquéneserait-ce quequelquesminutes,puisdelaisserlecorps-miroirréinvestirsachair, avantderepartir,sansdoutepourrait-ellereprendreladirectionde l’ouestsansdésagrégerlenom,etlemondequ’ilparvenaittoutjusteà maintenir. Jedoissortirdelaroutepourlareprendredansl’autresens.Jedois m’arrêterpourpouvoirrouler.Jedoisrecalculerlecorpstruqué,comme unparcourssurlemoduleGPS.Jenedoispaslelaissermecalculer. Le corps truqué, le corps-simulacre, le corps-piège était un instrument. Ilfallaitsanscesseluifournirdenouveauxparamètres,denouvelles indications,denouvellesdonnées. C’étaitbienunemachine,tellequeleshumainsauservicedesusines fécalesl’avaientconçue.Maislamachines’étaitinventésonpropre programme. Le corps truqué était devenu une machine à produire le corps véritable,lecorps-miroir,cecorps-reflet,armé,glorieux,quiémanaitdu Nom, lorsque celui-ci devenait enfin une personne, une personne nommée Sharon Silver Sinclair, et qui n’était plus le résultat d’un accident.

Chapitre8

1

La voiture était blanche. Novak la vit apparaître sur le chemin forestierenprovenancedunord.Ilvenaitderepliersapetitetentede

campingets’apprêtaitàattacherlesacdecouleurjaunesurleporte-

bagagestrafiquédesonmountainbikequandlebruitdumoteuravait précédédepeulavisionvirginaleetmétallique. Il l’observa attentivement depuis les épaisses frondaisons qui cernaientlaclairière.

UneCadillacblanche.ModèleSRXCrossover2010.Immatriculéeen

Alberta.Numérodeplaque:AOX-210–WildRoseCountry.

Unevoiturehautdegamme.

Conduiteparunefemme.Unefemmeblonde,élégante,sansartifices

inutiles,etsansnaturelfactice.

Celaressemblaitàtoutsaufàlapolice.

C’étaitdonclapolice.

Lamachineblanchepassaàunetrentainedemètres,cadencéeparle

découpagemobiledelalumièreentrelesarbres.Ilaperçutl’écumede

cheveuxblonds,tombantjusqu’auxépaulesenunepluieraidesurles

bordsd’unvisagetrèspâle.Ileutletempsdenoterunchemisierde

couleurblanche,unlégerblousonsportsweardesaisongrisacier,des

lunettesfumées,desgantsdeconduite.

Elleressemblaitàtoutsaufàunepromeneuse,unetouriste,ouune

employéedesservicesforestiers.

Elleneressemblaitàrien.Riend’identifiable.Riendeconnu.Une

zonegrisevivante.Banale.Maispastoutàfait.Présente.Maispas

vraimentàsaplace.

Ellesemblaitnormale.

Celasignifiaitqu’elledissimulaitsavéritableidentité,savéritable

activité,savéritableexistence.

Celasignifiaitqu’elleœuvraitensecret.

Celasignifiaitqu’elleétaitàsapoursuite.

Lesvieillesbinoculairesdel’arméeyougoslaven’étaientpasdela

meilleurequalité,comparéesàleurséquivalentesoccidentalesup-to-

date.Maisellesétaientsuffisantespourremplirlamissiondetoutepaire dejumellesmilitaires:voirsansêtrevu.Leplusloinpossible.Leplus longtempspossible. Ilvitsansêtrevu. Maispastrèsloin. Pastrèslongtemps. Lavoitureblanches’arrêtajusteavantunvirageassezraide.Àpeine garéesurleborddusentier.Lajeunefemmeblondeendescendit.Elle marchasansseretournersurlapistedeterrebattue,disparaissanttrès vitedesdisquesunpeuambrésparlesquelsilvoyaitlemonde. Lesoleilformaituncratèreardenttrouantlecieljusteau-dessusde lui.Ilauraitdûs’enfuir.Ilauraitdûprendreladirectionopposéeet quittercecoindeforêtleplusvitepossible.Ilauraitdûcontinuerd’agir commeill’avaittoujoursfaitjusqu’ici. Commeunsoldat. Maisilavaitvoulusavoir.Ilavaitvoulucomprendre.Ilavaitvoulu êtresûr. Celaaussifaisaitpartiedel’entraînementdusoldat. Alorsils’étaitapprochéprudemmentdelavoitureblanche,ensuivant lalisièredusentierforestier,toussessensauxaguets,commelorsdes partiesdechasseavecsonpèreetsononcle. Rien de particulier n’attira son attention lorsqu’il fit le tour du véhicule.Pasd’armeenévidence.Pasd’insignesidentifiantuncorpsde policeouunautre.Aucundéchet,lecendriervide,propre,jamaisutilisé, lessiègesettoutl’habitaclenets,intacts,immaculés,àl’extérieur,vitres, carrosserie,roues,commesortiesd’unestationdelavage.Ilyavaitbien cescannerradio,installésousleluxueuxordinateurdebord.Deux grossesmallesmétalliquesdel’arméecanadienneàl’arrière. Une zone grise, encore une fois. Comme si deux personnes se côtoyaientdanscettevoiture,oscillantentrenormalitéetanormalité, illusionetsecret,véritéettrucage. C’étaitbienunflic. Unefliquesse. Elle agissait undercover, dans l’anonymat. Elle appartenait

probablementàundépartementfédéral.PasmêmelaGRC.Lecontre-

terrorisme. Les services secrets. Une organisation plus clandestine encore.

Elleétaitàsapoursuite.Etelleavaitremontésatrace.Ellel’avait

trouvé.Elleétaitundangerabsolu.

Ilpritladécisionquis’imposait.

2

LeSkorpioMz82étaitl’armetypiquedesforcesspécialesserbes,etd’à

peuprèstouslesofficiersdel’arméeyougoslave.Sonpèreetsononclelui avaient longuement raconté son histoire, en même temps qu’ils lui apprenaient à s’en servir dans un endroit isolé ou un autre des Laurentides, entre deux séances au stand de tir avec les armes conventionnelles, et légales. De conception tchèque, l’arme était probablementlatoutepremièrevéritablesubmachine-gundel’histoire,

conçueaudébutdesannées1950,bienavantlesUZI,etlespistolets-

mitrailleursdumêmegenre.LaYougoslavieavaittrèsvitenégociéune licence industrielle avec son voisin du nord, et depuis elle l’avait fabriquéeensériesansdiscontinuer.Elles’étaitfaitremarquerdansles mainsdugénéralMladic,àl’entréedel’enclavebosniaquedeSrebrenica.

LeSkorpiotiraitdesballesrussesde9x18,pasévidentesàtrouverau

Canada,maisl’oncleAntonparvenaitàenfairevenirdesÉtats-Unis. Personnen’avaitjamaissuparquelsmoyensilavaitpufaireentrer dansunpayscommeleCanadacettearmequeluiavaitléguéelaguerre civile,iln’enavaitparléàpersonne,etpersonneneluiavaitrien demandé. Seule la solidarité sauve les Serbes, proclame la devise nationale.

3

Nisonpèrenisononcleneluiavaientinculquélavengeance,quece

soitvis-à-visdesex-Yougoslavesoudespaysoccidentauxquiavaient

bombardéleKosovo,quandillesécoutaitparlerpolitiqueavecd’autres

Serbesduvoisinage,ilsecréaitplusdemassesdesilencequedediscours,

etlaplupartdutempscequ’ilentendaitformaitdesphrasescomme:Ces

enculésdefilsdeputedecommunistes,c’estàcaused’euxsitoutaéclaté,

ilsnevoulaientpasfinircommelecordonnierroumain!Oubien:SiMilo

voulaitvraimentéviterunrégimeislamiqueàSarajevo,pourquoinousa-

t-ild’abordenvoyésnousbattrecontrelesCroates?Ilsavaitbienque cetteguerren’avaiteud’autresensquedecloreleXX e siècle,justeunan avantsanaissance.Maissonpèreetsononcleluiavaienttransmisun message,unmessagequ’ilsnes’étaientpasentenduprononcer,maisqu’il avait,lui,parfaitementreçu. Enex-YougoslaviecommeenAmériqueduNord,mêmeiciauCanada, lapossessiond’unearmeàfeufaisaitpartied’unetraditionoùchaque citoyenétaitunhommelibre,c’est-à-direunaristocrate,c’est-à-direun individuayantprécisémentledroitdeportercettearme.Nisonpèreni sononclen’avaientjamaisexprimédetelspropos.Pourtantaufildesans, etalorsqu’ilobtenaitl’autorisationdes’entraîneraveceuxauclubdetir, l’évidences’étaitcalmementimposée. Cettetraditionancestraleétaitl’uniquelienentreunpasséqu’iln’avait pasvécu,uncontinentd’originequ’iln’avaitpasconnu,ousipeu,etce monde de l’exil où il ne vivrait jamais vraiment. Ce lien invisible condensédansquelquesgrammesd’acierparaissaitenmesuredelui assurer l’ébauche d’un futur. Devenir militaire, infanterie, aviation, marine.Policier.Fédéral.Agentsecret. Orc’étaitcelien,précisément,quiétaitdésormaismenacé. Detoutesparts.Partous,oupresque. Trèsvite,l’étatdeguerrecontrelemondefutdéclaré.

4

Unventchauds’étaitlevé,enprovenancedel’ouest.Ils’infiltraitdans

laforêt,jouantaveclesfrondaisons,laissantéclaterdanslacanopée

verdoyantedesétincellesdelumièrequivenaientpirouettersurlesvitres

etlacarrosserieimmaculéedelaCadillacblanche.

Ilserenditcomptequ’iltenaitleSkorpioentresesmains,ilnese

souvenaitpasdel’avoirsortidesonsacdorsal.Ilétaitsoldat.Ilnedevait

passefairesurprendre.Ildevaitresterauxaguets.Ilnedevaitjamais

relâchersavigilance.Toutdangerdevaitêtrecontrôléàl’avance.Être

prêtàseservirdesonarmedevaitêtreunacteréflexe.Pourlui,toutne

tenaitqueparleverbe«devoir».

Maisiln’étaitqu’unenfant-soldatperdudansunmondedeToys’R’Us.

Unenfantarméd’unjouet-pour-les-grands.Unenfanttotalementseul.

Pourlafemmeblonde,toutétaitdifférent.C’étaituneadulte.Une

professionnelleconfirmée.Elleagissaitpourlecompted’unepuissante

organisationpolicière.

Pourelle,touttournaitautourdumot«droit».

Elleétaitl’agentsecret.Elleétaitlancéeàsapoursuite.Elleavait

Licencetokill.

5

Le vent bruissait dans les arbres, créant une superposition de sonoritésauxtexturesorganiques,dotéesd’unrythmevibratoireen variation continue. Il y percevait des harmoniques, de subtiles oscillations,deschangementsdefréquence,detimbre,delongueur. C’étaitbiendelamusique.Delamusiquesionsavaitl’entendre.Dela musiquesionétaitcapabled’enfairedelamusique. Ill’avaitcompris,dèssonentréeaucollège.Aveclesmathématiqueset lalittérature,lamusiqueétaitlaseulematièrescolairequipourraitavoir raisondel’exil. Maiscommelesautres,pireencorequelesautres,ellenefitque creuserdavantagel’abîmequileséparaitdumonde. Iladmittrèsvitelalégitimitédel’homicidepourunevirgulemal placée,maisplusencorepourlefaitd’admirerPuffDaddy,lesPussycat

Dollsou50Cents.

6

Lesonprovintdusud,ladirectionqu’avaitpriselafemmeblonde.Il sedistinguadubruissementpolyphoniquedelaforêtparsoncaractère régulier,plusencore:mécanique,métronomique,humainpourtoutdire. Ilperçutenluilamiseenroutedessignauxd’alarmelesunsaprèsles autres, sans frénésie, comme la progression d’ordres opérationnels suivantlachaînedecommandement. Ilsemitcalmementenpositiondetir,enobliquesurlecapotdela voitureblanche,lecanonduSkorpiobiencalécontrelasurfacedemétal, ungenouàterre,lajambed’appuijustederrièrelaroueavantdroite,l’œil rivésurlajonctionentreleviseuretledétourduchemin,toutesles antennessensoriellesàl’écoutedecetteondequiémergeaitdelabande sonoredelanature. Pourtant,encoreunefois,quelquechosenecadraitpas.Leson s’interrompaitpériodiquementetnesemblaitpasserapprocher,alors qu’ilparaissaitsemouvoir,telunéchoinsaisissable. Lesonprovenaitdeladirectionqu’elleavaitempruntée,celail pouvaitlecertifier.Levent,peut-être,jouaitaveclesondessonores,de toutefaçonc’étaittroptard,elleapparaîtraitaudétourduchemind’un instantàl’autre. Iln’yavaitqu’uneseulechoseàfaire. Unechosetrèssimple. Unechosequinedemandaitquedelaprécision,delapatience,du calcul,etunedéterminationinfaillible. Unechosetrèssimple.Lebruits’étaitrapproché,etcettefoisilne paraissaitplussemouvoir.D’ailleurs,ilavaitchangédetimbre,etde rythme. Ilavaitaussichangédeposition. Ilprovenaitmaintenantd’unendroitlocalisédel’autrecôtédela voiture.Del’autrecôté.Danssondos.

7

Ilexistedesmomentsoùunsimplesoufflepeutentraînerlamort.Il existedesmomentsoùlemondeentierestsuspenduàunemilliseconde. Ilexistedesmomentsquin’ontmêmepasletempsd’exister. Desmomentstrèssimples. Lesonquis’étaitdéplacé,lemétalduSkorpiodanssesmains,cette présenceàlapériphériedesavision,lemouvementamorcéavantqu’ilne lavoievraiment,avantquesonnerfoptiqueimplantel’imageenplein centre de son cerveau. L’entraînement du soldat. L’inconscience de l’enfant-soldat. IlfaitfaceàlaMortauxcheveuxblonds. Ellesetientenarrièredurétroviseurgauche. Ellebraquesurluiunpistoletautomatiquemunid’unsilencieuxaux refletsvert-de-gris. Illuifaitface.LeviseurduSkorpios’eststabilisésurlapoitrinedela Mortauxcheveuxblonds.Illuifaitface. C’estlaMort.Etillabraque.Illatientenrespect. Ilestl’enfant-soldat.Ellelebraque.Elleletientenrespect. Ilssontàégalité. Ilssontcommedeuxfantômesséparésparununivers. Ils sont comme des jumeaux inséparables, réunis par un petit kilogrammed’acieretdeuxoutroismètrescubesd’atmosphère. Touteslesvoixdelaforêtbruissentau-dessusd’eux.

Chapitre9

1

PasséCayseCreek,lesClearwaterMountainsapparurentcommeune verticalitéobscure,dontlaprésenceplusnoirequelanuitsesuperposait auciel,doucementirradiédelalumièredetouslesastres. Laluneétaitauzénith.Lesoleildesêtresdel’ombre.Lesoleildes êtresquituent.Lesoleildesêtresquiroulentsurlaroute.Laroute lunaireiridium. Ellejetauncoupd’œilmachinalverslejeuneSerbe,àdemi-endormi, sonlivrerefermésurlesgenoux. Ilneluiavaitjamaisposéaucunequestion,sinonpourquelques renseignementsd’ordrepratique.Ilneluiavaitmêmepasdemandéoù elleserendaitexactement. L’Ouest,luiavait-elleditsansattendrederéponse.Celaavaiteul’air delecontenter. LetableaudeborddelaCadillacémettaitunhalobleutésurles chromesetlesmatériauxréfléchissantsdel’habitacle,commelecockpit d’unaviondeluxeenvoyéaucœurd’unezonedeguerre. Danslerétroviseur,sonvisagesemblaitlasurfaceidéalepourrecevoir leséclatsdelalumièrelunaireetl’électricitébleuedesinstrumentsde bord.Lesdeuxsourcesn’enformaientqu’uneseule.C’étaitellequi irradiaitcettedoubleluminescenceplusqu’ellenelacaptait.Sachair étaitminérale/photonique,unvitrailincarné,commelesdeuxétats extrêmesdelamatièreréunisenunseulcorps,quioscillaitsanscesse entrecesdeuxpôles. Radioon:captésurunefréquencelocale,«ShutUpandDrive»,le tube de Rihanna, fit entendre sa lourde pulsation initiale bass-

line/drumbeatenunissonmétallurgique,puissalignevocale,écho-

machinedelaCadillacroulantdanslanuitcommeautraversd’uneffet spécial. La chanson s’implanta direct au cœur du silence motorisé, triangulation mutisme de Novak/laconisme de Sharon/vibrations

électriques de l’automobile : I’ve been looking for a driver who’s qualified/Soifyouthinkthatyou’retheone,stepintomyride/I’ma

fine-tuned supersonic speed machine / With a sunroof top and a gangsterlean/Soifyoufeelmeletmeknow,know,know/Comeon nowwhatyouwaitingfor,for,for/Myengine’sreadytoexplode, explode,explode/Sostartmeupandwatchmego,go,go,go/Now shutupanddrive(drive,drive,drive)/ Lescontrefortsdelamontagneformaientunvasteplateaurecouvert d’épaissesforêtsquimiroitaientcommeleseauxd’unlacvégétal,levent jouaitaveclesfeuillages,lesfeuillagesjouaientaveclesrayons,lesrayons jouaientaveclevent,lemondeprenaitsens,retrouvaituneforme, établissaituncircuit. Ellesesentaitbien. Elleavaitfaitlebonchoix.Évitersadestinationinitiale,Toronto,qui nelaconduisaitnullepart,sinonàToronto,oùelleavaitdéjàtuéces deuxdealersdansleurvoiture.Lorsqu’elleavaitensuiteentreprissa courseerratiquedanslesplainesduManitobaetdelaSaskatchewan,où elle avait tué cette employée d’une station de lavage auto, avant d’expérimentersurellelapremièreextractionchirurgicaledemunitions, puisunbikerenHondaWalkyriequiavaitengagélaconversationsurune aire de repos, elle avait suivi sans le savoir un parcours aléatoire inclassable,imprévisible,sinonparlecorps-miroir.Elleavaitparcourule Norddel’OntarioetduQuébec,avantd’atteindrelabaieJames,d’ytuer deuxIndienscrisàtroisjoursd’intervalle,procédantsurchacunà l’opérationchirurgicale,puisdedescendred’unetraitejusqu’àMontréal. Lecorps-miroirfaisaittoujourslesbonschoix.Ilauraitdûêtrelàle jourdel’accident. Maisc’estl’accidentquil’avaitfaitnaître.

2

Accepteraient-ilsl’adolescent?

Cela,ilsnepouvaientl’avoirdeviné.Maissonpèreneluiavait-ilpas

sanscesserépété:Mêmecequ’ilsnesaventpas,ilslesavent.

Celan’étaitpasdel’ordredusavoir.Ils’étaitproduitunmiracle,une

aberrationstatistique,unphénomèneinconnu,etinconnaissable,avait

surgi:Novakétaitporteurdedésordre,doncd’unemenacepotentielle.

Ilétaitimprévu.Ilétaitétranger.Iln’appartenaitpasauclan.

Iln’avaitjamaisconnusonpère.Iln’étaitjamaisvenuici.

Iln’étaitmêmejamaisvenuauxÉtats-Unis.

Celan’avaitpaslamoindreimportance.

Ilsl’accepteraient.

Ilsn’auraientpaslechoix.

Carelle,ellel’avaitaccepté.

LaCadillacs’immergeadansladensitéobscuredesarbresdressésvers

lanuitcéleste,quittantlaroutepourunepisteforestièreétroiteet

défoncée,oùleslourdsbranchagescréaientdescascadesvégétalesvenant

rayerletoit,lesvitres,lepare-brise,jusqu’aumétaldesportières,dans

uneséquencediscontinuedegriffuresetdechocsàpeineperceptibles.

Unepluienoire,quimontaitdelaterre,commed’uncielinversé.

LesfeuxdelaCadillacprolongeaientdeleurgéométrierayonnantela

surfaceàlafoisanguleuseetfluideduvéhiculedontlablancheur

luminescentesemblaittombéedesastrescachésparlacanopéeplusnoire

quelanuit,c’étaituneétraved’acierquiperçaitdeseauxsolideset

abyssalesenfaisantjailliruneécumevif-argentforméedemillions

d’éclats.C’étaitprobablementleseulenginextraterrestreenvisitesurla

Terre,encetinstant.

3

Ici commençait leur territoire. Ici commençait le monde qu’ils s’étaientinventé.Icicommençaitlepiègegrandeurnature. Elleavaittoujoursaimécetendroit,depuissonplusjeuneâge,depuis quesonpèrel’yemmenait,depuisqu’elleavaitcomprisquec’étaitun endroithorsdumonde,bienquesituéensoncentre.C’esticiquele mondeavaitfinipardevenirsonamisecret.C’esticiquetouteétrangeté étaitdevenueunealliance. LapistesinuaitenunserpentgriscorailsouslesfeuxdelaCadillac, elleattaquaitmaintenantlesabordsd’unplateaurocailleuxetrecouvert d’arbustesvivacesquiformaitlafrontièrenaturelleentrelescontreforts dumassifetsespointes.

Illuifaudraitroulerunedizainedekilomètres,maisladistancelui paraîtraitledouble.Sonpèreleluiavaitdit.Illuiavaitunjourexpliqué qu’ilsuffisaitdemanipulerl’espacepourcontrôlerletemps. Elleperçutunchangementàlapériphériedesavision.Pasmêmeun mouvement.Peut-êtrelavariationdusouffle.LejeuneSerbesemblait s’éveiller,ilnebougeapas,ilémitsimplementuneautreformed’onde, commed’habitudec’estdanslesilencedelanuitqu’ilscommuniquaient lemieux.C’étaitcequis’étaitproduitunsoirsousunelunerousse.C’était cequis’étaitproduitdansuneexcroissancesuburbaineanonymede Winnipeg,lorsquedeuxhommesétaientmortsenpleinerue.C’étaitce quis’étaitproduitlorsqu’ilsavaienttuéensemblelapremièrefois. Cettenuit-là,NovakStormovics’étaitmisenalertemaximum,en moins d’une seconde, parce qu’il avait discerné un changement imperceptible dans le comportement de deux hommes qu’il ne connaissaitpas. Etàcetteseconde-ci,ilvenaitdesemettreenalertemaximumparce qu’ilavaitperçuunemodificationinvisible,maisessentielledansson environnement.Ilavaitcaptélesvariationsémisesparlaforêt,les montagnes,lapiste. Icicommençaitleurterritoire. Icicommençaitlepiègegrandeurnature. Lapisteelle-mêmeétaitunleurre. Passéleplateauintermédiaire,ellecontinuaitdemonteràl’assautdu Pikeensuivantunelonguesériedebouclesquil’encerclaient. Àdixkilomètresdelarouteprincipale,lapisteobliquaitselonun angleassezraideafind’éviterleretourdesépaisboisésdeconifèresetde bouleaux. C’étaitici. C’étaiticiqu’ilfallaitquitterlapiste. C’étaiticiqu’ilfallaitéviterlepiège,c’étaiticiqu’onentraitpourde bondanslemondequ’ilss’étaientinventé. Ellemontaunpeulesondelaradioetfonçadroitàtraverslemur végétal.Icicommençaitleurterritoire. Icicommençaientlesterrestruquées. Icicommençaitcequesonpèreluiavaitdécritcommelafrontièrede touteslesfrontières.

Le mur végétal était un leurre. Un mince rideau d’arbustes buissonnantsbordéd’épinettes,dequelquesbouleauxpuis,trèsvite,un sous-boisdensecommeunebrumed’écorce,unvasteréseaudeplantes vivaces.Lecœurmêmedelaforêt. Lerideaud’arbresservaitàcamoufleruneanciennevoiedehalage recouvertedehautesherbesetdebroussaillesquis’enfonçaientdroit entredeuxmassessylvestresdontleslourdsbranchagesentremêlésse recourbaientjusqu’auniveaudusol,créantuneétroitedoublemuraille pourlaisserunpassagequ’unvéhiculepouvaittoutjusteemprunter. Puislesbuissonsd’épineuxetlesherbesfollessetransformaientpeuà peuenunepistedeterrebattuebienentretenue,rapidementrecouverte d’ungravieranthraciteluisantdesaradiationmonochrome.Laforêt devenaitplusdenseetplushaute,ellefinitparmasquercomplètementle cielétoilé,leremplaçantparunenuitplusabyssaleencore. Ellejetauncoupd’œilmachinalendirectiondusiègepassager.Novak Stormovicobservaitdesonregardimpassiblelapisteenflamméeparle gazlumineuxdesfeuxdelaCadillac.IlouvritunecanettedeGuru. Descenditunpeulavitre,laissantl’airtièdecaressersonvisage,unmince sourire courbait ses commissures, elle avait déjà vu ce sourire à Winnipeg.Celasignifiaitqu’ilsesentaitdenouveauensécurité. Ilcaptaitlesvoixsecrètesémisesparlamontagne,laforêt,leciel nocturne.Luiaussiaimaitcetendroit.Ils’adaptait.Ils’adaptaittrèsvite. Ils’adaptaitàtout. Riennepouvaitpluss’adapteràelle. Letableaudebordémettaitsalumièrecobalt,lerétroviseurvitrifiait unfragmentdumondeàsasurfacecryogénique,sonvisageétaittaillé dansuncristaldeglacesélénite,laCadillacblanchetrouaitdesesfeuxla densitévégétale. Elleseraitbientôtarrivée. Laradiodiffusait«Knockin’onHeaven’sDoor».

Chapitre10

1

Quevoulaientdonccesdeuxconnards? Lessignauxd’alarmes’étaientalluméscommeàl’habitude,sans précipitation,remontantlachaînedecommandementenbonordreetà labonnevitesse. Cellequipermetd’agiravantlesautres. Pourunefois,lafemmeblondedanslaCadillac,Sharon,nes’étaitpas arrêtéedansunestation-servicepourfairelepleindeprovisions.Ilne savaitpourquoi,maiselleavaitchoisicetteMainStreetdésoléedes faubourgssuddeWinnipeg,Manitoba,rienquedeuxnomsaccoléssursa carteduCanada.Elleavaitchoisiunegrandecafétériaflanquéed’une épicerie.Delàoùilsetrouvait,suruneairedestationnementsituéede l’autrecôtédel’avenue,Novakjouissaitd’unpointdevueexceptionnel.Il pouvaitvoirsansêtrevu.Àl’œilnu. Aveclesbinoculairesyougoslaves,ilétaitunfantômedontleregard étaitcroiséd’uncollimateur. Ilyavaitunpeudemondedansl’aquariuméclairéaunéon.Quelques solitairesnocturnesassisdevantdeshamburgersoudespâtisseries.Deux outroisserveusesquipassaientd’unclientàl’autre.Levendeurde l’épiceriequiregardaitunmatchdelaCoupedumondedefootballsur une télévision suspendue au plafond. Le personnel de cuisine qui apparaissaitfugacemententredeuxportesbattantes. Etcesdeuxtypes. Ces deux types qui ne cessaient d’observer Sharon alors qu’elle circulaitentrelesrayonnagesdel’épicerie,depuislepetitbardusnackoù ilssirotaientdescanettesdebière. Destrentenairesensportsweard’été,riendespécial,riendenotable. Maisilsl’observaient.Ilsl’observaientattentivement. Ilsl’observaientets’échangeaientdesregardscomplicesetdebrèves répliquesentrecoupéesd’éclatsderire. Ilsl’observaient.

Ilsétaientlesseulsàl’observerainsi.

Ilsétaientlesseulsàdéclencherdetelssignauxd’alarmedansson

cerveau.

Ilfallaitsuivrelachaînedecommandement.

2

Pourquoicesdeuxhommesvoulaient-ilslecorps?

Lamatièreobscurelesavaitpossédésd’unseulcoup,eneuxlesusines

fécalestournaientàpleinrégime,autourd’ellel’universcommençaà

projetersaluminositéultra-blanche.

Ellecontinuad’emplirsonpanieràprovisions,lalisteavaitété

dressée,lorsqu’unelisteestétablieunmorceaudumondefaitsens

durantuncourtlapsdetemps.

Ilsveulentlecorps.Ilsveulentlecorpstruqué.Ilsveulentcequi

n’existepas.Commelesautres.

Lorsqu’ellepayaàlacaisse,levendeurétaitunestructureminérale

photonique,pierredesilexfusionnéeavecunalliagedechromeet

d’aluminium,auréoléed’unvastehaloblancquidiffusaitsalumièredans

toutlemagasin.

Levendeursilex-chrome-aluminiumnevoulaitpaslecorps.Illui

avaitjetéuncoupd’œil.Appréciateur.Unsimpleconstat.Puiss’était

concentrésurl’opérationderetraitaveclacarteBritannyStephenson,

entredeuxinstantsvoléssurl’écrandetélévision.

Maiscesdeuxhommeslevoulaient,elleavaitcaptélesvibrationsdela

matièreobscuredansleursyeux.

Ellesortitdumagasin.

Elletraversal’avenue,laCadillacblanchel’attendaitsurleparking

commeunaéronefpersonnel.Elleentrevituneombreprécédéededeux

éclatstamisésderrièrelavitrepassager,lecielétaitparcourud’ondesvif-

argentquifulguraientenlargescerclesconcentriquesdontl’originese

trouvaitàlafoispartoutetnullepart.Lavilleétaitdevenueunemaquette

tridimensionnelleconstruitedansungisementderadium.Unsignal

urbainpassaaurougedanslelointain,auboutdel’avenue.

Lefaisceaulumineuxfrappasonirisaveclaprécisiond’unrayonlaser. Elledécodaimmédiatementlemessage.C’étaitladirection. Elleobliquad’unmouvementtrèsnetversl’ouest,aimantéeparla sourcedufaisceaulaser. Les deux hommes sortaient du snack-bar, ils commencèrent à marcherdanslamêmedirection,semaintenantàdistancederrièreelle, surletrottoird’enface. Ilsvoulaientlecorps.Maislecorpsn’étaitpasprêt. Paspluslecorpstruquéquelecorps-miroir.Pasencore.Ilsformaient alorsunestructurehybride,ilsn’étaientpasdivisés,ilsn’étaientdoncpas indivisibles. Aucundesdeuxn’étaitenmesuredesemanifestercommeprésence delavérité. Celapouvaitreprésenterunproblème. Celapouvaitreprésenterunimprévu. Celapouvaitproduireunaccident.

4

Elleavaittraversélarue.Elleavaittraversécettecrissederue.

Pourquoi?Pourquoiàmoinsdecentmètresdesdeuxhommesquila

suivaientdiscrètement?

Pourquoimaintenant?

Ellenepouvaitpasnepasavoirsentileurprésence.Paselle.

Lesattirait-elledansunpiège?

Riennepouvaitlelaissersupposerdanssoncomportementdes

dernièresminutes.Elleavaitemportésonpetitsacdorsal,maisrangé

l’armedansl’emplacementsituésoussonsiège.Novaknel’avaitjamais

vues’enséparer.Unemesuredeprudencevis-à-visdesautorités?Cela

neluiressemblaitpas.Cen’étaitpasunoubli,elleavaitplacéson

automatiqueavecuneminutiedemachinedansleboîtiermétallique.

Alorspourquoi?Pourquoin’avait-ellepasimmédiatementregagnéla

voiture?Lorsqu’elleavaitquittélaCadillacpourlamégacafétéria,ellelui

avaitoffertunbrefinstantsonvisageàlabeautérayonnanteetglacée,un

mincesourireourlaitseslèvres,unéclatd’argentavaitdiffuséunbref

signaldanssoniris.Elleluiavaitsemblétoujoursaussicalme,aussi

froide,aussiimpénétrable,maisavecunetensioninternemoindrequ’à

l’habitude.

C’estcedegrédetensionenmoinsquipouvaitposerproblème.Sa

vigilances’étaitrelâchée,elleavaitreprisunerelativeconfianceence

monde.Ouplutôtenceuxquienétaientlesrésidents.

Ilsavaitquepourelle,c’étaitlapireerreuràcommettre.

Etilétaitl’uniquesolutionàceproblèmeinattendu.

Car,lui,ilétaitprécisémentledegrédetensionenplus.

Niluinielleneconnaissaientcetteville.Lesdeuxtypesétaientchez

eux,celasevoyait.Parleurdémarche,leurrelationaveclesimmeubles,

lesautomobilesenstationnement,lesfeuxdesignalisation,l’avenueet

lesruelles.Parlefaitqu’ilsétaientlà.

Ilignoraittoutdecetteville,maisilapprenaittrèsvite.Depuisquele

mondeétaitdevenupourluiuneYougoslaviegénérale,ilapprenait

encoreplusvite.

Lesdeuxhommesconnaissaientlaville,ilsn’avaientplusbesoin

d’apprendre.Ilsconnaissaientlaville,maisilsneleconnaissaientpas,

lui.

Ilsneleconnaissaientpasencore.

Ilsn’allaientpastarderàcomprendreenquoiils’agissaitd’une

terribleerreur.

5

SharonSharonSharonSharonSharonSharon,leNomestunorgane

invisible,leNomestuneparoleproféréeparlesilence,leNomestle

silencieux,leNomestlecorps-miroir,leNomestuncerveauidentifié

commeceluideSharonSilverSinclair,c’estlenomquejeporte,Sharon

SharonSharon,jedoisquitterl’avenue,maisjedoisattendrelesignal,je

nedoispasleslaissercalculerlecorpsàmaplace,jenedoispasleurfaire

lireleNom,ilsnedoiventpasaccéderaucorpstruqué,ilsnedoiventpas

connaîtrelavérité,cen’estpasl’heure,lecorpsn’estpasprêt,leNomne

s’imprimerapasdansleursconsciences,SharonSharonSharon.

SharonSilverSinclair.C’estmonnom. —SharonSilverSinclair.C’estmonnom. Uneroquettedeglacevientd’exploseràsespieds,latransformanten statuepolaireaumilieudecetteruelle,antiquesimmeublesindustriels semi-abandonnés,escaliersdesecoursenferforgépiquetésd’oxyde, climatiseurs géants expulsant leurs jets de vapeur en colonnes tournoyantes,conteneursdeplastiquerépétantleursamascubiques, poubellesvomissantdébrisdemétaletdeciment,uneradiographiedela villecommeorganismecachésousl’illusionurbaine,elleestici,ellea quittélagrandeavenue,lesignalrougen’estplusvisible,elleestseule. Lesdeuxhommesontdisparu. —SharonSilverSinclair,répète-t-elleàl’intentiondepersonnesice n’estdecetteformedeviesecrèteaucreuxdelaquelleellesetient, SharonSilverSinclair,c’estmonnom. Elleveutlesprévenir,leNomestdangereux,ilanimelecorps-miroir, etlecorps-miroirl’anime,ilssedonnentviemutuellement,etpource faireilsdonnentlamort. Ilnefautpaslesapprocher. Ilnefautpasqu’ilsvousapprochent.

6

C’estcequ’elleessaiedeleurdire.Lesdeuxhommessetiennentà l’intersectiondelaruelleetdelaMain.Ilsviennentdes’arrêter.Ilsla regardent.Ilssontfigésdansunnuagedesodiumetsousleurspieds l’asphalteestliquide.Ilslaregardent.Ilnefautpasqu’ilslaregardent ainsi.LeNompourraitlesvoir.Orlecorpsn’estpasprêt.Iln’estmême pasarmé.Celapourraitcréerunaccident. Leshommessetiennentfaceàellesurcetteflaquedepétroleaux irisations nébuleuses. La lumière qui tombe du ciel est saturée d’infrarouge,commesilevideastrallui-mêmeseconsumaitenune coupoleardente.Ilpleutdelacendreenrayurespyroclastiques.Les hommessemblenttoujourspleinsdeleursmatièresfécales,maisune aura de néon apparaît par moments autour de leurs structures organiques.Veulent-ilsvraimentlecorps?

Entoutcas,ilslevoulaient.Ilfautlesprévenir.Lecorpsn’estpasprêt.

Ilnepourrasediviseretleurmontrerl’uniqueetirréfragablevérité.

Etsurtout,iln’estpasprêtàsubirunautreaccident.

—MonnomestSharonSilverSinclair,leurcrie-t-elle,lecorpsn’est

pasprêt,leNomnepourraimprimerlarévélation.Vousdevezpartir.

Pourquoia-t-ellelaissél’armedanslavoiture?L’armepossède

l’avantaged’accélérerlesprocessusd’adaptationduNomsanscorpset

depermettrel’apparitiondeceluiquiasurvécuintact.Avecl’arme,elle

auraitpuleurfairecomprendrebienplusvite.

Maislesdeuxhommesrestentensuspensionsurletrottoirliquide

alorsquelecielbrûle,ilscontinuentdel’observer,l’airintrigué.

C’estpourtantsimple.

MonnomestSharonSilverSinclair,lecorpsn’estpasprêt.Vous

devezpartir.

Alorsleshommess’avancentverselledansleurnimbeorange.

You’reawhoreorwhat?

Lesmotssontexpulsésdelabouche-anusdel’hommequisetientsur

sadroite.Unfluxfécalpur.Pourtantquelqueséclatsdelumièrecourent

soussapeauenzébruresaurifères,pourtantcettelumièreémanedeson

corpsetirradiel’atmosphèrenocturne.

Cettelumièrenedevraitpasêtre.

Justletitgo,Bob.Idon’tfeelher,shelooksweird.

C’estlacopiedupremierhommequivientdeparler.Ilssemblent

différentsàpremièrevue,maisilssontparfaitementidentiques,ellesait

qu’ils’agitd’uneillusiond’optique,d’unpiège,voirepire:d’unaccident

potentiel.

Don’tmakemelaugh,Steve,thisgirl’slookingforcompany,répond

lacopiededroiteavecunlargesourire.

Elledoitlesprévenir.Lanuitestenfeu.Lesolestungeld’hélium

liquide.Ellenepeutpasleslaisserlacalculer,ilmanquedesparamètres,

l’équationestincomplète,lecorpsn’estpasprêt,unedévianceinattendue

risquedeseproduire.

—Voulez-vousparleraucorpsvéritable?J’aipeurquecelanesoitpas

possiblemaintenant,seullecorpstruquéestprésent,etiln’estpas

disponible.

Sesmotsrésonnentdanslaruelle,lesondesdesavoixserépercutent

enéchoslumineux,comètesdeparolefaisantletourdelanuit,lueur

orbitaledesapropreexistence,signauxd’alarmeémisdepuislatourde

contrôledelavérité.

—Siunaccidentsurvenaitmaintenant,c’estvousquiseriezen

danger.

Lacopiededroitelaissefuserunbreféclatderire.

Lacopiedegauchelaregardeavecuneattentionsoutenue,sonregard

exprimeunecuriositéunpeuinquiète.

Dequoia-t-ilpeur?Cesoir,leNomn’estpasprêtàanimerlecorps

véritable.Lecorpstruquéestsansdéfense.L’armeelle-mêmen’estpas

disponible,commentpourrait-ilrecevoirlesacrificeetlavérité?

Lacopiededroiteamorceunpasverselle.

Well,areyouawhoreornot?Howmuchforthebothofus?

Lacopiedegaucherestestatiquesursonpland’asphalteliquide,elle

amorceunvaguegesteverssonclone,commesiellevoulaitl’avertird’un

événementimminent,etlaisseparlersonfluxdematièresémantique:

Don’tthinkit’sagoodplan,Bob,Idon’tfeelit.Shelookslikea goddamnjunkie. Everywhoreisajunkie.Sexordrugs,orevenrock’n’roll,répondla copiededroite. Etsonriresedéverseunenouvellefoisdesonorificebuccalen brouillardsombreetsonore.

Well,goon,with100buckseach,let’ssay150,webreakadeal?

Lavoixdecettecopieestplussombreetmatériellequecelledel’autre, saluminositéinterneestplusfaibleégalement,salumièrefroide.En revanche, sa chaleur endotherme est plus élevée, les radiations infrarougesenprovenancedesoncrâneformentundiadèmeflamboyant hérisséderayonsallantseperdreparmyriadesdanslesastres. Ilsreprésententtouslesdeuxuneauthentiqueénigme. —Vousnevoudriezpaslecorpstruquésivousconnaissiezlecorps véritable. Lanuitestenfeu.Lecielestuncristalnoir.Sachairestfaited’ungaz aquatique.Elledoitleurfairecomprendre.Elledoitévitertoutaccident. Lavériténepeutpasêtrerévéléeencetinstant. —VousdevriezpartiravantqueleNompuissel’animer. —Can’tyousaysomethingunderstandable,foronce?

Lamatièresombrequiflottedepuissaboucheseconcatèneenmots-

étrons,l’autrecopieneditplusrien,nebougeplus,ellenecessedela

regarder,sonvisageestpâle,sesyeuxsontvitrifiésparplusieurscouches

desentimentscontradictoiresqu’elleneparvientàdécrypterqu’àgrand-

peine.

Peur/fascination/curiosité/interrogation/étonnement/incompréhen

Lapeurestuneboucle,uncircuit,unorganisme.Lapeurestleseulcorps

disponiblepourlavielivréeàl’inconnu.

Uninstantsedétachedufluxtemporelpoursefigerentrelanuit

pyriqueetl’asphalteliquide.Unesimplesecondedécoupéedesautreset

plongéedanslebainfixateurdel’atmosphère.

Lacopiequiluiparles’approcheencore,lesourireaccrochéauvisage

commeundispositifprothétique.

Maisl’instantestfigédanssonmomentumchimique.

L’événementestdéjàentraindesurvenir.

C’estbienpirequen’importequelaccident.

C’estunplan.

7

C’estunplandontlaformeestcelled’unhomme,cesontlesplus dangereux.Surtouts’ils’agitd’unenfant.Unenfantseul. Seuletarmé. NovakStormovicn’avaitpassurgidansleurdos.Iln’étaitpasapparu nonplusparl’intersectionopposée. Ilnelesavaitpassuivis.Ilnelesavaitpascontournés. Ilavaitdevancéleuraction. Lesbinoculaireshigh-techdeSharonfixéesàsesyeux,lavisionde nuitenclenchée,ilavaitmarchéàbonnedistancedesdeuxhommes, détaillantl’univers urbain plongé dans lanuit avec la précision de l’optiqueinfrarouge.Dèsqu’ilavaitvuSharonobliquerdanscetteruelle, ils’étaitdirigéverslegrandentrepôtquifaisaitlecoinavecl’avenue,la façaderégulièrementassombriepardesanfractuositésauxanglesdurs. Ilavaittrouvéunevitrebriséepourpénétreràl’intérieur.Ilavait

localisél’ailedubâtimentdonnantsurlaruelle,unebaievitréecrasseuse

luiavaitpermisd’observerl’évolutiondelasituation,deprendreune

décision,puisderepérerlemeilleuraxedesortie.

Ilétaitapparulatéralement,surlagauchedeSharon,deuxième

brancheduY,undecestrucsdesnipersquesononcleluiavaitenseigné

austanddetir.Spectreincarnédanslaseconde,leSkorpiodansune

main,leSig-Sauerdansl’autre,planàformehumaine,jeunemachineà

tuer,ilavaitsimplementdit,enfrançais:

—Vosmainssurlanuque. Leclaquementnetetmétalliquedelaculassequ’onarme.Langage universel. Il se plaça devant eux à une distance sécuritaire, parfaitement calculée.DonnersonarmeàSharonfutsapremièrepensée.Ilavaittout planifié,toutprévu,toutexécutéàlaperfection,ilsavaitcommentagirà lasecondeprès. Ilignoraitqueletempsétaitpiégéaucœurdecetinstantenexpansion infiniequiavaitprispossessionducerveaudeSharon. Ilnesavaitpasqu’enluidonnantl’arme,ilallaitréveillerleNom. Etlecorpsqu’ilanimait. Undeshommesavaitparlé.Sonfluxdeverbefécals’étaitécoulépar sa bouche sous la forme d’une diarrhée glaireuse couronnée d’une moussedebullesbouillonnantes. C’étaitlesignequ’unedécompositionavancéeétaitencours,ilétait envahi,ilétaitdéjàentraindeseliquéfierdel’intérieur,s’ilnepouvait recevoirlavérité,ildeviendraitprobablementdangereux,ilpourraitla contaminer de son chargement viral. Elle avait braqué le pistolet automatiquesurdeuxombresennégatifsuperposéesdansleurhalo intermittentauplantridimensionneldelaville,tubesdenéonmalréglés àformehumaine. Undeshommeslesavaitsuppliésavecinsistance:please,please,do notkillus,it’samistake.Ilpuaitlapeur.Ilavaitraisond’avoirpeur.Car cen’étaitpasuneerreur.C’étaituneloimathématique.C’étaitune questiondevariables,deconstantes,deparamètres,decoordonnées. Novaksavaitqu’iln’existaitpasd’erreursencemonde.Seulementdes hommesquilescommettent.IlavaitmaintenuleSkorpioenposition carabined’assaut,commesononcleleluiavaitappris,lacrossecaléeau creuxdel’épaule,ilattendaitmaintenantqueSharonprenneladirection

desopérationset,quellequesoitl’optionqu’ellechoisirait,ilsavaitqu’il laferaitsienne. —Pourquoineplusvouloirlecorps?Lecorpsvéritableestdevenu disponible.IlpourraitvousmontrerleNometvousfaireaccéderàla vérité. C’estvrai,elledisposeàprésentdel’instrumentdelarévélation,la parolemuniedesonsilencieux,lefeuduverbeéclairédesapropre poudre,lemétaldesclousdusacrifice.Ilnerestequ’àouvrirsachairet sonespritàl’éclair.Ilnerestequ’àsourireaucorpsvéritable.Pourquoi faut-ilqu’ilsaienttoujourspeuraumomentcrucialdel’illumination? Ilnecomprendpascequ’ellevientdedire,maiscelarevêt-illa moindre importance ? Ces deux hommes ne doivent pas pouvoir témoignerdeleurprésence,personnenedoitsavoirqu’ilssontensemble, elleetlui,cesdeuxhommessetrouvaientaumauvaismoment,au mauvaisendroit.Faceauxbonnespersonnes.Lesaccidentsn’existent pas.Cesontdesmiragesdudestin.Leviseurpointelapoitrinede l’hommeenfacedeluisanstrembler. Peut-êtrelacopiedegauche.Oui,peut-être.Ellesemblemoinssujette àlaproductionviraledesusinesdemerde,duverbe-merde,saluminosité estplusstable,plusblanche,plusfroide,pluspropre.Peut-êtreserait-elle enmesurederecevoirlavérité,peut-êtresaurait-ellelireleNom?Non, pasplusquel’autreréplique.Ellessontidentiques,leursdifférencessont apparence,ellesontvouluacheterlecorpstruqué,lecorps-illusion,elles nesontpasdeuxpersonnes,pasmêmeuneseule. Ellelogetroisballesenunedemi-secondedanslecorpsdecettecopie.

8

Iln’arienentendu.Maisilavularutilanceexplosivedesimpactssur

lethoraxdel’hommequiatitubéenarrièrepuiss’esteffondrésurlecôté,

selonunanglebizarre.Soncomparseestdansuncubedeterreurpure,

cetteterreurestlivide,couleurpanique,asphyxiementale,noyadede

l’esprit,elleexprimeenmêmetempsuneabsoluerésignation.Sharona

donnélesignal.Ledeuxièmetypeserapourlui.Sesyeuxseplantentdans

leregardquisaitquelamortvient,qu’ellevasoufflersonexistenced’un

breféclatorangedanslanuit,dernièreimagecristalliséesurlenerf

optiquedesavictime.

Ilfaitfeud’unecourterafaledetroiscoups,commesononcleleluia

enseigné.

Cettefois,lespercussionsontéclatésèchementdanslanuit,avantde

seréverbérerentrelesimmeublesdelaruelledéserte,unvibratod’ondes

métalliquesquis’estrépercutéentouspointsdel’espacepourseperdre

quelquepartentrelesmursdelavilleetlecieloùlesétoilesles

observent.L’hommeresteprostré,totalementimmobile,surlesoldéjà

pourpre,miroitantsouslejetdesodiumlumineuxd’unréverbère.Ill’a

tuénet.Vite.Sanscruauté.Commeunsoldat.Commeill’atoujoursfait.

Commeonleluiaappris.

Sharonsetientàsescôtés,lepistoletpointédroitversl’autreboutde

l’univers.Sabeautéestsidérale,inhumaine,c’estunearme,unearme

d’autantplusmortellequ’elleestvivante.Ilsaitqu’ilnepourrajamais

s’enapprocher,ilsaitaussiqu’ilvautmieuxnepasessayer,ildevine

qu’ellen’estpascequ’elleparaîtêtre,ilcomprendqu’ilsappartiennentau

mêmemonde,etqueleurmondeestentréencollisionaveccelui-ci,cette

planèteoùviventetmeurentdes«êtreshumains».

Pourquoicesdeuxhommess’étaient-ilsobstinés?

Pourquoin’avaient-ilspassulireledanger?

C’estlemomentoùellesetourneversluipourluidire:

—Jedoisprocéderàl’extraction.LeNoml’exige.

Chapitre11

1

Autourd’euxlaforêtétaitdevenueunocéansolidequeseulela Cadillac semblait pouvoir traverser, sous-marin usiné par un dieu- forgerond’icebergs,torpillesdexénonenphaseéjection,fluxdemétal motorisébienplussilencieuxquelanatureenvironnante,enginfurtif civil, drone de luxe, cockpit bleu, nuit noire, chair blanche, tout s’accordait à sa présence mobile, même les masses sylvestres qui défilaientenunfilmmonochromedansl’eauardentedupare-brise. L’autoradiodiffusaitdesnouvellesdugolfeduMexiqueentrecoupées depopsongsdumoment,stationlocale,émissionnocturne,labande-son desroutesdenuitdésolées. BPannonçaitquesonopérationdecolmatageseraitterminéedansla nuitetqu’ellemettaitenplaceunplangénéralpourstopperlafuited’ici lafindumoisd’août.Sharonécoutad’uneoreilledistraitequelques pleureusesdeserviceseplaindredutempsqueprenaitl’opération.C’était legenred’imbécilesquiexigeaientdesinterventionscardiaquesdans l’heure,c’étaitcetteraced’hommesquicroyaientlasecondenécessaire pourtuerunhommeéquivalenteautempsd’avalersonexpressodu matin. Elle sentit de subtiles variations s’élaborer en elle comme une expériencedansl’éprouvetted’unchimiste,sapenséesemblaitmoins lumineuse,maisbienmoinsfroide,soncerveaunesetenaitplusau centredecettesalledecongélationorganique,soncorpsparaissait conserver une structure unitaire et stable, apte à maintenir une circulation homogène de l’énergie endotherme, une connexion s’établissait entre elle et elle-même, inputs/outputs réinitialisés, un circuitsusceptibledeprendreuneforme,d’indiquerunsens,d’effacer– provisoirementaumoins–lesséquellesdel’accident.Ellereconnaissait unpeumieuxcetteplanèteaufuretàmesurequ’elles’enapprochait,la cartographiepsychiques’accompagnaitd’unedrôledesensationaucreux del’estomac,unparasiteimmatérielyétendaitsespseudopodes,des boufféesdechaleurvenaientcrevercommedesbullesd’eaubouillanteà

lasurfacedesonépiderme–soncœurnebattait-ilpasunpeuplusvite,

enfait,soncœurnes’était-ilpasremisàbattre?–letunnelvégétal

laisseraitbientôtplaceàuneorbiteouverteautourdelamontagne,la

forêtrecouvriraitunvasteplateauenpentedouceoùelleperdraitdesa

densitéetdesahauteur.

Onytrouveraitrapidementdestracesdeprésencehumaine.

Onytrouveraitrapidementdesdouillesdecuivreetdesbarbelés.

2

Ici,iln’yavaitpasdepanneauxdebienvenue.Laseuleinscription

affichéesurunportailauxarmaturesd’acierinoxydable,entredeux

lignesdegrillagesurmontéesd’uneroncemétalliqueetdemorceauxde

verrecollésàl’époxy,surplombaitdeseslettresrougesunetêtedemort

rutilantecroiséededeuxéclairssurl’aluminiumanodisé:

youentertrinity-station

–NOTRESPASSINGWITHOUTCLEARANCE–

danger:highvoltageclosure

privatepropertyunderstrictsurveillance

nopedestriansallowed–carsonly

useofdeadlyweaponslegallyauthorized

Quiconquefaisaitfidecetavertissemententraitdanslemondequ’ils s’étaientinventé.Etnes’enextrayaitjamais. Ce monde, ils l’avaient inventé pour eux seuls. Ils en gardaient l’entrée. Ilsengardaientaussilasortie. Pourypénétrer,laprocédureétaittrèssimple.Iln’yavaitnisonnette niinterphone,aucundispositifd’appeletdecontrôle,pasdesystèmes d’identificationdigitale,oculaireouvocale,pasmêmeunecamérade surveillance. Ilsuffisaitd’attendredevantleportail.Ils’ouvraitounes’ouvraitpas. Ets’ilnes’ouvraitpas,ilnes’ouvraitjamais.

Elle savait que les senseurs militaires éparpillés dans la nature, acoustiques, visuels, thermiques, spectrographiques, détecteurs de mouvement,d’ondesradioouradar,avaientdepuislongtempsavertiles résidentsdeTrinity-Stationdesaprésence. Lesdispositifsdecontrôlen’étaientpasvisibles,celanevoulaitpas direqu’ilsn’existaientpas.Sonpèreluiavaitditunjour:Pourvoir,ilne fautpasêtrevu,etellesesouvenaitquec’étaitunedesraresréflexions queluiavaitlivréeslejeuneSerbesurlaroute,peuaprèsleurdépartde Winnipeg.C’étaitsûrementuneindication,mêmesisasignification restaitobscure.C’étaitjustementlaraisonpourlaquelleils’agissaitd’un signe,c’est-à-dired’unmessagequirestaitàdécoder.LejeuneSerbeétait unmessageàdécoder. Ellesavaitquelaprocéduredesortieétaittoutaussisimple:on sortait.Ouonnesortaitpas. Etencecas,onnesortaitjamais. Votretrouétaitcreuséd’avance.Ilvousrestaitunepetitechance d’êtreretrouvédansdixmilleoucentmilleans.

3

Celieuétaitleseulencemondeoùsonexistenced’avant,son existenced’avantl’accident,pouvaitretrouverunsens,uneforme,un corps.Iciseulements’illuminaitlasurexpositionprimitivedesheuresde l’enfance,iciseulementlesêtreshumainspartageaientavecelleun morceaud’universcommun,ici,etseulementici,laviepossédaitune mémoireenétatdemarche,ouvrantlesailesdufuturcommeautant d’anglesàgéométrievariable,permettantcetteprésencequineseclivait pascontinuellementsurdeuxmodesd’incarnationinconciliables.Ici,et seulement ici, sa perception du monde semblait étrangement synchroniséeaveccelledurestedelapopulationhumaine,alorsmême quecetespacesauvagecernédegrillagesetdebarbelésenétaitl’ennemi naturel. C’estparcequ’ilsviventdanslemondequ’ilssesontinventéqueje pourraivoirlemondetelquelesautresselesontfabriqué. Ici,ellepourraitsereconstruire.Sere-produire.Sere-créer.Elle

parviendrait peut-être à réunifier les deux corps avec le Nom, et redevenirunepersonne. Unêtre. Unêtredontlachairseraitsienne.Unêtredontl’imageseraitun refletdansuneglace.UnêtrequiseraitànouveauSharonSilverSinclair. Unêtrequiseraitenfincequ’ilauraitpudevenir.

4

Leportailcoulissasursesrailsmétalliquesauboutd’uneminute. Soixantesecondes,pasundixièmedeplus,elleputlevérifiersursa montrechronomètreTag-Hauer.Quandelleétaitenfant,sonpèrelui avaitditunjour:Letempsquemetleportailàs’ouvrirn’estpaslefaitdu hasard,icilehasardestimpossible.S’ils’ouvreauboutdetroisminutes, tuneressortirasjamais,maistunelesauraspas.Trentesecondes,ton casestencoreàl’étude,auboutd’uneminute,c’est«safeentry»,iln’ya quemoi,etlesautres,commetoi. Plustard,ilavaitajouté:Jeneparlepasdescasd’urgence.Lescas d’urgencesontimprévisibles,etTrinity-Stationréagitalorsdemanière toutaussiimprévisible.C’estsanature.Caricic’estnotrenature.Tu comprends? Elleserappelaitavoirréponduparl’affirmative.Elleserappelaitavoir compris.Elleavaittoujourscompriscequesonpèreluidisait. Cesouveniravaitressurgidelanuitlaplusnoire,lanuitdeson cerveau,bienplusobscurequecellequilesdrapaitd’unairchaud.Ici,le hasardestimpossible,avaitditsonpère.Ici,lesaccidentsn’existaient quesousformedepièges.Ici,lespiègesétaientdesartificesconçus commepartiesintégrantesdelanature. Elle connaissait intimement la typologie de ces phénomènes, ils avaientétéàl’originedel’existencedesdeuxcorpsetduNomauxquels ilsétaientreliés/disjoints,c’étaitpourquoielleseraiticicommechezelle. Elleétaiticichezelle. LaCadillacavaitlentementglisséentrelesclôturesgrillagées,sesfeux avaientilluminéunepisteàlacouleurcrayeuse,desmassesvégétales

d’unvertfluorescent,desblocsderochesurgissantdusolcommedes spectresminéraux. Elle franchissait la frontière de toutes les frontières, celle qui conduisaitversunnulleparttransforméenforteressecachantunenature transforméeenarmed’autodéfense,cellequinefiguraitsuraucunecarte. Cellequiétaitplusdissimuléequ’unsecretdefamille. Carici,lafamille,c’étaitlesecret.

5

—C’estbeau,cetendroit. Legarçonn’avaitpasdemandé«Oùsommes-nous?»,ni«Que faisons-nousici?»,ni«Qu’est-cequec’est?».Iln’avaitposéaucune question.Ilavaitacceptél’étrangetédelasituationetdeslieux.Ilenavait acceptélabeauté. LaforteressedeTrinity-Stationl’accepteraitenretour,ellelesavait.Il remplissaittouteslesconditions.Ici,lehasardn’avaitpassaplace,la nécessitéétaitlaconditionsuffisante. Sonvisagesetournedanssadirection,seslèvrescisaillentsonvisage enserelevantverssespommettes,sonregardcirconscritlasilhouettedu jeunetueurdansunfiltreauxrefletsdebronzeetd’ambre,évacuantpour untempslaradiationultra-blanchequibaignel’universdepuisses origines,c’est-à-diredepuislejour,lanuitdel’accident.Ellecomprendà peinecequiluiarrive. C’estenrapportaveclaforteresse,avecTrinity-Station,avecson proprecerveau. C’estenrapportaveccequisedévoilepeuàpeusouslalumière acryliquedelalune. C’estenrapportaveccequivaadvenirbienplusqu’aveccequiluiest arrivé. C’est probablement le signe qu’elle devient une forme de vie totalementinconnue. MonnomestSharon,SharonSilverSinclair.

6

C’étaitlenomqu’elleavaitrépétéauxdeuxhommes,danslaruellede Winnipeg,lorsqu’elleavaitprocédéàl’extractiondesmunitions.Ilfallait leleurfaireconnaître.Ilsavaientledroitdel’entendre.Celalesaideraità échapperàleurscagesdechair.Poureux,lalumièren’étaitplussiloin. Ellepouvaitmêmefairedeleursagrégatsorganiquesunvecteurde connaissancepure.Ellepouvaitenfairelematériaucapabledediviser soncorpsendeuxentitésàlafoisséparéesetunies,etdelesrendre disponiblespourceuxquidésiraientconnaîtrelavérité. Lesprojectilesd’aciercontenaientunmessage.Unmessageinvisible. Unmessagequidisait:LeNomducorpsquivousafaitvoirlalumière estSharonSilverSinclair. Orils’agissaitd’unsecretabsolu,seulsceuxquirencontraientla paroleétaientendroitdelepartager. Personned’autrenedevaitsavoir. Personne. Elleavaitouvertsamallettedechirurgieetenavaitsortilapremière troussemédicale.Celledesscalpels. Devantl’œildeNovakStormovic,unéclatdelumièremétalliqueavait poudroyéenunnuaged’étincellesfroidesquiseconfonditaveclachair exhibéesouslesodiumincandescentduprojecteur. Puisvintl’instantrougedelapremièreincision. Ilsuivitlalamedesyeux,fascinéparlecalme,lamaîtrise,laméthode, leplanaveclesquelsSharonextrayaitlesballesdeleurcamisoledechair etdesang. Elle pratiquait l’opération avec le sang très froid d’une machine spécialisée.

Lorsquelapremièremunition9mmeutétéextraiteetenferméedans

unpetitsachetdeplastiqueaseptisé,ilcroisaceregardterriblement

lumineux:elleétaitouavaitétéchirurgienne.

Oubienlégiste.

Oumêmelesdeux.

Ildevinaitqu’elleétaitcapabled’opéreraussibiensurlesvivantsque

surlesmorts.

Celanesemblaitfaireaucunedifférencepourelle.

Un autre projectile tomba dans le sachet de plastique. Puis un troisième.Ellesedéplaçaversl’autrethorax,écarteurenmains. Pourelle,lesvivantsetlesmortsformaientdeuxpopulationsséparées parunefrontièreaussimincequ’abstraite,illecomprenaitd’autant mieuxqu’ilenétaitarrivéàlamêmeconclusion. Nullepolaritéentreeux,plutôtunedéviance,unrapportoblique,une complétudeencoreàparachever.Ellenepourraitpasêtremamère, pensa-t-il,maisellepourraitêtremagrandesœur. Elle détruisait scrupuleusement les indices de ses meurtres. Elle connaissaitlestechniquespolicières.Ellesavaittuer.Maiselletuaitau hasard,ouplutôtpourdesraisonsinconnues.Celaressemblaitàunchaos primordial,celaressemblaitàuneterribleetmagnifiquemenace,cela ressemblaitàlaMortavecdescheveuxblondsdansuneCadillacblanche. Celaneressemblaitàriendecequ’ilconnaissaitencemonde. C’estlemomentquechoisitl’hommequ’elleopéraitpoursemettreà bougeretéructerundrôledebruitavecsabouche. Pour Sharon, il ne s’agissait que d’une variation d’intensité sur l’échelle de l’entropie, l’homme n’était ni mort ni vivant, sa désorganisationorganiqueavaitunpeuderetard,c’esttout. Celanefaisaitaucunedifférencepourelle. L’écarteurscintillaunbrefinstantavantdes’enfoncerdansunorifice visqueuxetrouge,unlégerhululementluiparvintenprovenancede l’hommeallongéentredeuxpoubelles.

7

—C’estici,luiavait-elledit.Ilsnousattendent. LejeuneSerben’avaitrienrépondu,ellel’avaitprévu.Ilenregistrait les faits, les compilait en silence, ne posait jamais de questions, n’attendaitaucuneréponsedesautres,semblantlaissercesoinàson proprecerveau,plusisolémêmequeceTrinity-Stationquinesemblait attendrepersonne.Ilétaitlepassagerleplusagréablequ’elleaitconnu. —Monpèrelesaaidésàconstruirecetendroit,avait-elleajouté, livrantuneinformationd’importanceàlabasededonnéesvivanteassise àsescôtés.

Pourquoiluiavait-elleparléainsi?Pourquoicebrusqueélande confiance? Parcequ’iciellerevenaitauxoriginestoutenrénovantsonfutur. Parce qu’elle pourrait se reposer un peu. Parce que la lumière froide/blanchequicirculaitdanssonorganismeetdansl’organismedu mondeparaissaitdésireusedeladéshabiterpourlaisserlemondeàses radiances. L’heuren’étaitpasencorevenuepourleNomderendrelesdeuxcorps àjamaisindivisibles,maiss’ilexistaitunlieusurTerreoùcelaseraitun jourpossible,c’étaitici.Laclarténeutreetnettedecettepenséelarendit perplexe.Cen’étaitpluscetteilluminationdehauteintensitéquigravait mots,radiofréquencesetondeslumineusesdansuncodexcongeléau zéroabsoluaucentredesoncerveau,aucentredumonde. C’étaitunprocessuscalme,sanscoupuretemporelle,sansaltération spatiale,sansmodificationnotabledesesperceptions.Ànouveau,lefait qu’unetelleanalyserationnelles’implantedansleflotdesespensées provoquaplusd’interrogationquesoncontenu.Saconscienceparaissait capabled’atteindreunétatd’équilibrethermique.Saconscienceétaiten coursdereconstruction.Illuiavaitsuffidetraverserlafrontière. Le Nom lui-même semblait double, le Nom lui-même semblait pouvoirsediviserendeuxétatsdistincts.Distinctsetpourtantconjoints. Lechemind’accèsn’estpasnégociable,luiavaitditsonpère.Ilne peutconduirequelàoùnousl’avonsdécidé.Ellesesouvenaitdecesmots alorsquelamasseobscuredelamontagnesedressaitversleciel nocturne,del’autrecôtéduplateauboisé,dominantdesagéologie souveraineTrinity-Stationquisedécouvraitenfinàleursyeux.C’estle momentoùlavoitures’arrêtad’elle-mêmeaucentred’unvastepérimètre debétoncernédehautsgrillagesetdepylônesespacésdevingt-cinq mètres. Elles’arrêtanet. Sharonconnaissaitl’origineduphénomène,sonpèreleluiavait expliqué. Sonpèreétaitl’origineduphénomène.

8

Les lumières étaient apparues en procession réglée depuis les structuresetlespylônesdupérimètre,Novakputendécrypterl’ordre sansencomprendrelesens. Maisilyavaitunordre. Etilyavaitlesstructures. Lesstructuresdebétonetdemétal. Unordre,nonseulementc’étaitmieuxquerien,maiscelapouvait faireofficedesens. Undemi-cercledebâtissescouleurglacierlunairefermaitlepérimètre à l’approche duquel la voiture avait stoppé net, faute de contact électrique, l’électronique de bord hors service, le moteur à l’arrêt, silencieuxaumilieudusilencesauvage.Cepérimètrequienserraitles bâtimentsauxanglesdursetmilitaires,partiellementdissimuléspar quelquesrangéesd’arbresetdesmassifsdehautesbroussailles.Ce périmètreverslequelconvergeaienttoutesleslumières. Unhalobleutéétaitapparuau-dessusdutoitouvrant,ilneprovenait d’aucun endroit précis, il était à peine perceptible, oscillant entre plusieursfréquences,pourtantilvoilaitlecielcommeunnuagede brume,étherflottantaucroisementdetouslesfaisceauxetabsorbantla lumièrequiprovenaitdesétoiles. Puistouts’éteignit.Lesténèbresimmergèrentlepérimètreetl’espace alentour.Seulelamasseplusnoireencoredelamontagnerestaitvisible. L’électricitérevintdansl’habitacle,lemoteurseremitenroute. Novakcompritqu’ilsallaiententrer. Qu’ilsallaientaccéderauxstructures. Ilcompritqu’icil’obscuritéétaitunbonsigne.

Chapitre12

1

Lesbâtimentsformaientundemi-cercledehangarsdebétonsans fenêtre,etdontleshautesportesmétalliquesétaientcloses,verrouillées pardescadenasàélectro-aimant.Surlessurfacesplanesdestoitures,elle pouvait tout juste discerner les ombrages gris argent de nombreux dispositifs dissimulés sous des bâches couleur camouflage, dont les projecteursquilesavaientéclairés. Ellesavaitquenombredecesappareillagesétaientdesleurres,elle savaitaussiquelesplantationsdecannabisnesetrouvaientpasàcet « étage » du compound. On les trouvait en premier lieu dans les hydroponiquessouterrainstelsquesonpèrelesavaitconfigurés.Mais

aussiselonlatraditionhéritéedesannées1970,icioncachaitlevégétal

interditdanslevégétallégal,aucœurmêmedelacanopée,unpeu partoutdanslapartiecentraledesarbresrassemblésenvastesbosquets etdontlesbranchagesformaientdesmassescompactes,émettanttoutes lesmêmesfréquencesvisiblesetinvisibles,lescamérasinfrarougesles plusmodernesn’enpercevaientqu’unspectreuniqueauxvariationsà peinesensibles. Elle connaissait l’usage des bunkers, chacun avait en charge le traitementetl’analysephysique,biologique,chimiqueoubactériologique des«objets»immobilisésdanslepérimètre. Ensuite,lefluxdedonnéesétaitacheminédanslamontagne. Souslamontagne. Ici,toutsemblaitsicohérent,siordonné,siloindetoutepossibilité d’accident.Ici,toutsemblaitprêtpoursavenue.Toutavaitétéconçu poursavenue,encejour. —Onnepeutcontournerlepérimètred’entrée.Onnepeutquitterle chemind’accès,despiègessontdissimulésunpeupartout.Contreles véhicules.Ouïespersonnes. NovakStormovicavaitd’abordopinédelatêteensemaintenantdans sonsilencehabituel.Maisilavaitfiniparmurmurerunassentiment:

—C’esttrèsbien.

Elleavaitpensé:Ilcomprendleschosesessentielles.Ilestprêtà entrer.Ilestprêtàrencontrerlemondequ’ilssesontinventé. Unfugacetourbillondeglace,pointantquelquesdardsdepurcristal, virevoltadanslerétroviseurdevantlerefletdesonvisage.Ilindiquapar contraste la nuance ivoirine qui prenait possession de sa chair, légèrementveinéed’unrosetranslucide. Elleressentitlavibrationdel’ondethermiqueàtraverssoncorps. Soncorpssimulacre,soncorpstruqué,soncorpsfacticeetpourtant plusvraiquelevrai,quin’existaitplus,sinondanslavéritéinfiniedes miroirs.Cecorpspeutencoreémettredesflux. Cecorpspeuts’accorderàTrinity-Station. Cecorpsn’estpeut-êtrepascomplètementmort.

2

Lapisted’accèstraversaitlalignedesbunkersensoncentre.C’étaitle seulsegmentderoutebétonnée,principalementcomposéedeplaques auxjointuresapparentes,elleavaitétéconstruiteaveclesélémentsd’un tarmacd’aéroportmilitaireabandonné. Toutautour,cen’étaitplusqu’unvasteespacerocailleuxparseméde broussaillesetdemassifsd’épinettesetdebouleaux.Despanneaux indiquaientrégulièrementqueleterrainétaitpiégé. Lamontagnesedressaitdetoutesasolidenoirceur,anéantissantle cieletdominantlemonde.Laroutedebétonyconduisaitd’unseultrait, radiancerectiligneenvoied’extinctionpermanente,unchemindefrise déroulaitsonécheveaudebuissonsmétalliquesdechaquecôté.Àlabase delamontagne,ellereconnutlehautporchedebétonarmé,closenson centreparuneportemétalliqueàdoublebattant. ParlesvitresdelaCadillac,sursadroiteetsursagauche,ellepouvait apercevoir l’entrée tubulaire des deux silos souterrains, avec leurs barrièrescirculairesluisantd’aluminiumanodisésouslaclartélunaire,et ledisquejaunequienfermaitl’accès,commeunesoucoupevolantepop art.Toutétaitàsaplace.Rienn’avaitchangé.Ici,ellepourraitse reconstruire.Ici,ellepourraitréunifierleNometsesdeuxcorps,ici l’accidentprendraitsens,icisavieretrouveraituneforme.

Ici,lemondenes’estpasarrêté.Cen’estqu’uneimpression,une illusion d’optique, lui avait dit son père peu de temps avant sa disparition.Ici,d’unecertainemanière,lemondevabeaucoupplusvite, tellement vite que par rapport à l’autre il semble immobile, tu comprends?

3

—Nousysommes,avait-elledit.

—Oui,jesais,avaitréponduNovakStormovic,rompantcalmement

sonvœudesilenceimplicite.

Il sait, avait-elle pensé. Il commence à répondre. Il s’adapte. Il s’adaptetrèsvite. C’étaitàdouterqu’ils’agissed’unenfant. Puisl’éclairtraversasonesprit. Aucontraire.C’estl’enfancedanstoutesasplendeur. Ilestbeaucoupplusdangereuxqu’ilneleserajamais. Unefoisentré,ilfallaitfranchirlesanneauxdesécurité,avantdese retrouverdevantcehautportailmétalliqueencastrédansl’archedebéton armé. C’étaitlederniersas.Vousaviezpénétrédanslazonerouge.Lazone noirevousattendait.Jusqu’ici,onpouvaitentrerounon.Arrivédevantle portail,pasd’autrechoixquedecontinuer,demi-tourimpossible,marche arrièreformellementinterdite,grillagesdetroismètresdehauteur, piègesmortelspartoutalentour.Vouspouviez,ouplutôtvousdeviez continuer,maisunpanneauvissésurundesbattantsduportailvous avertissaitdesconditionsrequises. Onpouvaitentrer. Àconditiondenepasdescendredelavoiture. Jamais.Jusqu’àcequel’autorisationexpressevousensoitdonnée.

Elleavaitdéjàentenduundesrésidentsdireàsonpère:Unedemi-

douzainedetypesregroupésdanslemêmevéhiculen’enformentplus

qu’un.C’estundesplusgrandsavantagesdumoteuràexplosion.

Ellesesouvenaitencoredel’éclatderirequiavaitponctuécette

phrase.C’étaitunéclatquisavaitdequoiilriait.C’étaitunrirequi traversaitlasecondemoitiéduXX e sièclepourvenirseperdredansles hauteursdel’Idaho,etlesmondessouterrainsquilesoutenaient. C’étaitl’éclatderired’unhommequiavaitpassésavieàtravailler pourlegouvernementdesÉtats-Unis.

4

Cethommes’appelaitJohnStarkFlaubert.Ilétaitlepremierrésident

deTrinity-Station.Ilavait70ans.Ilétaitlefrèreaînéd’undesnombreux

oncles par alliance de son père. Il était l’homme qui lui rendait régulièrementvisite,enAlberta. Ilsetenaitsousleporche,alorsquelesdoublesportesachevaientde s’ouvrirsuruntunnelsombre,éclairédeloinenloinpardesrampesde néonaccrochéesauplafondvoûté. Ilm’attendait.Iladeviné.Ilsaitmêmelorsqu’ilnesaitrien. Leseptuagénaires’approchadelaCadillac,franchissantlalimitedu porche,passantduclair-obscurélectriquedutunnelàl’aubestellaireetà l’ondéedephotonstombéedelalune. Ellel’adéjàreconnu.Iln’avaitguèrechangé.Ici,riennechangeait. Toutallaitbeaucouptropvite. Sanstrahiraucuneémotion,NovakStormovicobservaitl’hommequi s’avançaitverseux.Derrièrelegazfloconneuxdupare-brise,lasilhouette unpeuvoûtée,drapéedevertmilitaire,marchaitaveccalmeentreles faisceauxdelumièreprojetésparlespharessurleflancdelamontagne. Énergieendotherme/glacecorporelle:réveil,chaleur,température interne homogène, en progression. Ignition d’un phénomène depuis longtempsoublié:laprésence.Laco-présence.L’hommepiégédansle doublerayondesfeuxdelaCadillacestleseullienréelquisubsisteentre elle et son père disparu. Par lui cette absence est comblée immédiatement. Etsurtoutsonabsence,terribleetinéluctable,lorsdel’accident. L’hommeavaitcontournélecapotdelaCadillac,sonsourires’était figédanslalumièredespharesjusteavantdesefondredansl’obscurité. Ellereconnutcesourirequitémoignaitdel’hospitaliténaturelledes

Westerners,maiscesourireétaitéclairédel’intérieurparunrictus insaisissable,celuidel’hommequiconnaîtdessecretsd’État,etdesÉtats secrets. Sonpèreluiavaitsouventrépété:Nemedemandepascequ’ilafait exactement,jenel’aijamaissu,etjepensequedansuncertainnombre decas,luinonplus. L’hommenomméJohnStarkFlauberts’étaitplantédevantlavitre côtéconducteurquis’abaissaitdansunglissementfluide,sonvisaged’un gris-bleuspectralsouslalumièrecombinéedesastresetdutableaude bordparaissaitflotterau-dessusd’unmannequinentenuecamouflage. Sabarbeétaituneépaissebroussaillesombreparseméedeflocons d’uneneigecendreuse. Ilavaitplantésesyeuxnoirscommeducarbonedanslessiens. —Jesavaisquetufiniraisparvenir,luidit-il.Tonpèreseraitvenu. Sharonnel’avaitpasquittéduregardalorsqu’enfin,depuisl’accident, le visage et la silhouette de son père parvenaient à se stabiliser, maintenushorsdelaglaceauzéroabsoluquiavaitenvahisoncerveau. —Etsurtout,ilt’auraitconduitedirectementjusqu’ici,ajouta-t-il. Ellepensa:Iln’auraitjamaisdûdisparaître.

5

—Ilnetarderaplus,maintenant,avaitditFlaubert. Lasalledecontrôleetdecommandementtactiquedubunkerformait unparallélépipèdeàlablancheurclinique,éclairéparquelquesspotsde métal dépareillés, deux ou trois tubes de néon et la luminescence frémissantedesécransvidéo. C’étaitunespacerassurant,clos,trèsprotégé,unabrisûr,unendroit d’oùl’onvoyaitsansêtrevu.Jeune,elleyvenaitsouvent,accompagnée desonpèreoudesrésidents,etparfoisseule.Encesoccasions,elle pouvaitresterdesheuresàcontemplerl’espacesauvagerenaturéparles différentssystèmesdevision. Ici,lesmachinesavaientuneseulefonction:évitertoutaccident. Mieux,lesintégrerimmédiatementàTrinity-Station,enfairedesplans,

deslignesduprogramme,enfairedessecretsparmilesautressecrets, des diagrammes permettant de rejoindre le futur plus vite que la normale. C’estsonpèrequiavaitgrefféceprojetsurlasimpleréaffectationpar Flaubertetsonpartenaired’unebasemilitaireabandonnéedepuislafin delaguerrefroide.Ilétaitparvenuàfairedecelieuunterritoirehostileà touteintrusion,etsurtoutprêtàaffrontertoutimprévu,toutdanger extérieur,toutaccident. Maisiln’étaitpasparvenuàlaprotéger,elle. Iln’auraitjamaisdûdisparaître. Réactivationdesdispositifsmémoriels:soncerveaudevientdemoins enmoinsfroid,lapenséepeutenfins’yarrêter,plutôtquedeletraverser enfulgurancesdeparticulesvoyageantsansrésistanceàlatempérature duzéroabsolu.Lachaleur,l’entropienaturelle,uncertaindésordre,une accélérationdesmouvementsbrowniens,elleaprislabonnedécisionen revenantsurleslieuxdesonenfance. Toutel’anciennebasenucléairesouterraine,sessilosetlesterrains

adjacentsavaientétémisenventeen1993etFlaubert,avecdesfondsde

provenanceinconnue,enavaitfaitl’acquisitionavecsonpartenaire.La mêmeannée,ilreprenaitsesvisitesàleurdomicile,etsonpèreserendit régulièrementàlafrontièreduMontanaetdel’Idaho,puisfinitparl’y emmenerchaquefoisquecelaétaitpossible.Celadurajusqu’àcedernier

jourdel’année1999.Le30décembre,ilétaitpartid’icienpleinenuitafin

d’arriveràtempslelendemainpourleréveillonduMillénaire,ilavait franchilafrontièrecanadienne,faitunpleind’essence,s’étaitremisen route, et personne ne l’avait jamais revu. La voiture fut retrouvée carbonisée,dansuncoinisolédel’Alberta,quelquesjoursplustard. Ilauraitdûêtrelà. AucoursdecessixannéesdevisitesrégulièresàTrinity-Station,elle avaitdécidédesonfuturmétier,encouragéeparsonpère;elleavaitsuivi unbrillantcursusdebiologieavantdes’orienterverslamédecine. Lamédecinetraumatique.Cellequiréparaitlesaccidentsprovoqués parlemonde.Maislesaccidentsn’épargnentpasleschirurgiens. Lesmachineselles-mêmesn’étaientpasàl’abrid’uneerreur,d’un défautdefabrication,d’unbuglogiciel,d’unepannedecomposant,certes à un niveau moindre que les organismes de chair et de sang, en particulierceuxquiformaientdesmachinesvisantàdétruirelescorps,et

surtoutlenomquienassuraitlapermanence.

Commeceuxquiavaientétéàl’originedel’accident.

6

—Levoilà,avaitditFlaubert.

Elleavaitfixéundesécransdetélésurveillance.Ellereconnutla

silhouettelongilignequioscillaitdansunbaindepixelstoutenactivant

untéléphonecellulaire.

Unesériedelignesdecodes’affichasurunécranjusque-làinactif.

C’étaitlaprocédurehabituelle.Flaubertdemanderaitàl’ordinateurdu

bunkerdevérifierl’authenticitéetlavaliditédumessage,avantde

l’entérineravecsonproprecode.

Toutdevaitêtreparfaitementparamétré,analysé,toutdevaitêtrevu,

prévu,toutepossibilitéd’accidentdevaitêtreanéantie.

Alorspourquoiyenavait-ilun?

Pourquoi?

Etsurtout:Quesignifiait-il?

Quecachait-il?

Plusencore:Quiétait-il?

Pourquoiétaient-ilsdeux?Flaubertavaitdit«Levoilà».Etilyavait

quelqu’undetrop.Cedeuxièmeindividuluiétaitinconnu,ilétaittrès

rarequelesrésidentsacceptentdespersonnesdel’extérieur,étrangèresà

lafamille.

L’individuapprochaitpourtantentoutetranquillitéauxcôtésde

l’hommequirangeaitsoncellulairedansunedesespochesalorsquele

baindepixelss’intensifiait.

Ellevitlahautesilhouettelancerunsignedelamainàlacaméra.

Sonattentionsefocalisasurlesecondindividu.Ellenes’étaitpasposé

labonnequestionàsonsujet.Ellepouvaitdétaillerl’étenduedeson

erreursurl’écrandesurveillance.

Certes,ils’agissaitd’unaccident,biensûrilfallaitcomprendrecequ’il

signifiaitvraiment,etquelsecretilcachait.Mais«quiétait-il?»était

uneinterrogationsansréponsepossible.

Cellequ’elledevaitseposer,c’était:

Quiétait-elle? Elle. Ellenepouvaitsavoirquecette«elle»l’ignoraitcomplètement. Ellenepouvaitsavoirquecette«elle»connaissaittoutjusteson proprenom. Ellenepouvaitsavoirqu’elleformaitledoubleinvertid’elle-même, uneformedevieaumoinsaussidangereuse. Seull’hommenomméJohnStarkFlaubertl’avaitcompris.Etilavait gardé cette information pour lui-même. Il est impératif qu’elles se rencontrent.Etqu’ellesserencontrentici,avait-ilpensé,enactionnant l’ouverturesouterrainedubunker.

7

—Elles’appelleVenusVanderberg,avaitditFlaubert.C’estlapetite-

filled’undescousinsdeMontrose.Commetoi,elleatrouvérefugedans

leseulendroitvraimentprotégéencemonde.Leseulendroitprotégéde

cemonde.Sharonn’avaitrienrépondu.Elleavaitpensé:Ellen’estpeut-

êtrepasunaccident.Ellefaitpartiedelafamille.Elleaétéacceptée. CommelejeuneSerbe,toujoursplongédanssonsilencescrutateur,et quipourtantnefaisaitpaspartiedelafamille. Flaubertetsoncompèreavaientprisladécisiondelalaisserentrer avecl’adolescentparcequ’ilsavaientcomprisqueleursdestinsétaient inséparables,qu’uneauthentiquecatastropheétaitsurvenue,bienplus puissantequetouslesaccidents. Ets’ilsl’ontcompris,sedit-elle,c’estparcequ’ilssavent. Nonseulementilssaventmêmecequ’ilsnesaventpas,maisils finissentparconnaîtrecequ’illeurestimpossibledeconnaître. Unenuit,alorsqu’elleveillaitavecsonpèredanscemêmebunker,il luiavaitexpliquélathéoriedescatastrophesdeMandelbrot.Aprèsun exposéclair,net,succinctetprécis,commetoujours,illuiavaitdit:Les authentiques changements sont des catastrophes, sur un plan microscopique, local, global, ou cosmique, il s’agit toujours d’une

transformationradicaledumonde,orlorsqu’unmondesetransforme

ainsi,seulsdesgroupesd’hommeseux-mêmescapablesdeprovoquerdes

cataclysmesdecetteampleurpeuvents’adapter.C’estvraipourunraz-

de-marée,lafissionetlafusionnucléaires,lesréseauxinformatiquesou

lanaissanced’unegalaxie.

Elleavaitparfaitementcompris.

Maisjamaisellen’enavaitsaisicommeencettesecondetoutesles

implications.

CettesecondeoùScottMontroseouvritlatrapped’accèsetentraen

compagniedelafille.

Lafillequis’appelaitVenusVanderbergetquin’avaitjamaisété

appeléeparsonnom.

Chapitre13

1

Lafilleavaitdesyeuxsaphiràlaprofondeurinsondable,deuxpépites indigopresqueaussinoiresquelanuit,l’inversiondessiens,àl’azur auroral arctique, mais dans la même gamme chromatique, proximité/distance,pensa-t-elle.Descheveuxnoirsauxrefletsauburn trèssombres,vieilébèneteintéd’unfeurougeâtre,parfoisourlésen longuesboucles,tombaientencascadelelongdesespommettes.Son visage dessinait un doux triangle à la subtile structure presque eurasienne.Sapeauétaitlégèrementambrée,yapparaissaientàpeineles constellationstranslucidesdesestachesderousseur.Unnezfin,pointu, délicatementretroussé.Deslèvresd’unroseviolinepresquemauve.Elle étaitunpeupluspetitequ’elle,unecharpenteassezsimilaire,moins longiligne.Athlétique,samusculaturerestaitféminine,maisfaisaitl’objet d’uneattentionquotidienne.Elleétaitvêtued’unmincepolodelaine noirerasducouauxlonguesmancheseffilées,d’unepairedemitainesde combatEverlastrougesetnoires,d’unpantalonanthracitemoulanttaillé basetornéd’unceinturonàboucled’acierHarley-Davidson,etd’une pairedeNikenoiresetblanchesayantbeaucoupcouru. Elleauncorps.Unvraicorps.Uncorpsqu’elleasuprotéger. DevantelledéfilaitundiaporamacompositedeKiranChetry,Sarah Lee,NatalieAllen,ThelmaGutierrez,InèsFerrier,RalitsaVassileva, cataloguedebrunettesmade-in-CNN,etdeKatyPerry,lachanteusepop, commeimprimésurlefantômedeLizTaylor,lachevelurenoireetles yeux à la paradoxale profondeur minérale, mais il ne s’agissait aucunementderéférencesstables,desvariationscontinuesfaisaientde chaquevisageunetransitionversuneicônedesynthèse,commece métissageentreMeganFoxetSophiaBushquicréaitlehalod’unedouble présenceàpeinerévélée. Pour sa part, l’image qu’elle conservait d’elle-même évoquait l’hybridationdigitalede:JessicaYellin+MarySnow+BrookeBaldwin+ CampbellBrown+AbbieBoudreau+BriannaKeilar+ChristineRomans +PoppyHarlow+AllisonArcher+CarolCostello+KateBolduan+

SamanthaHayes+AmberLyon+BonnieSchneider+SusanHendricks+ BrookeAnderson:unprocessus-fluxdeblondesvenuesellesaussidela planèteCNN–continuitémétamorphiquesanslamoindrecoupure–, maislestransfigurationsiconiquespouvaientaussiformerlecroisement complexeetpourtantunitairedesactricesNicolletteSheridan–de DesperateHousewives–,etdeBlakeLively,deGossipGirl,oudeAshley JuddetKirstenDunst,avecKeishaetTaylorSwift,ceschanteusespopdu moment,touteslesblondesmade-in-Americaàlaradiancesoleil-artifice, rassembléesenunspectrechromatiquequis’étendaitduvénitienroussi auburnjusqu’auxinfiniesnuancesdecuivre,fauve,or,feu,sable,miel, paille,cendre,halodelune,sousl’auralumineusedeDebbieHarry,la pâleur neigeuse de ce blond nordique presque platine légué par la génétiquepaternelle. Àelleseule,laprocessiondesblondesCNNformaitunmonde.Un mondedotéd’uneforme,unmondequifaisaitsens. Lestransfigurationsreflétaientàlafoisuneunitéabsolueetune multipliciténonmoinsintégrale,unehiérarchie,unordre,uneinclusion deprincipescontradictoires,unesériedemutationsévolutionnistesvers lasingularité,cetteformemétastable–auraitditsonpère–oùlecorps seraitenfinhabitédenouveauparleNom. Lecourantcontinudestêtesparlantesdel’informationtélévisuelle,la pulsationrépétéedesreinesdubeat,lamagnitudeabsoluedesétoilesde l’écran. Chimères télévision queens / rock stars / goddess on films. Transgenrecathodique/électrique/argentique.Trinitécosmétique CableNewsNetwork/MusicTelevision/UniversalCity-Hollywood. Ellesavaitfortbienqu’ils’agissaitd’unprocessusdereconstruction psychique, son être ne se révélait vraiment que lorsque son corps renaissaitdanslesmiroirsetqu’ilrevêtaittoutescesidentitésàlafois, dansunesomptueuseapparitionparfaitementsynthétique. Créaturesgigognes,concentriques,elleetlafilleauxcheveuxnoirs semblaienttoutesdeuxavoirétécrééesparunprogrammedemorphing

branchépopculture–21stCenturyNorthAmericanHybridGirls–

pensa-t-elle. C’était aussi parfait qu’une marque déposée pour une gammedevéhiculesautomobiles.Labruneetlablonde,unlointainécho deJaneRusselletMarilynMonroe,l’époqueoùlemondeétaitencore uneépoque.Handgunsareagirl’sbestfriend. Ellesavait,àcetinstant,qu’uncontacttélépathiqueétaitentrainde

s’établir. Uncontactplus-que-physique,etau-delàduverbal.Sielleavaitpu voirlafilleainsi,nisemblable,nicontraire,variationoblique,siproche d’elle,etpourtantsidifférente,siautre,alorscelasignifiaitqu’elles partageaientchacuneavecl’autrequelquechosedontellesnesavaient rien,quelquechosequientretenaitunrapportsecretavecleNom,avecle Corps.Avecl’accident. Aucunfluxdematièrefécale.Ellen’estpasauservicedesusinesde production-de-merde.Undélicathaloor/argentépousesonépiderme. Pourtant,quelquechosed’autreémaned’elle.Quelquechosedetrès profondémentenfoui,maisquiparvientàsurgir,àsemanifesterdansle secretdesaprésence.Etcequelquechose,cejetpsychiquevenudu cerveaudelafille,elleleconnaît,elleleconnaîtintimementmême, puisqu’ondiraitlesien.Maislesienperçudanslaréfractioninversée d’unmiroir. PendantqueFlaubertfaisaitlesprésentations/Sharon,voiciVenus Vanderberg,lapetite-fillede…/ellepensa:ellen’estpasparamétrable. Celasignifiequequelquechosed’elle-mêmeluiéchappe/…néeau Colorado,elleavécuuntempsenOregonpuis,disons…auNevadaetelle s’estinstalléeicidepuis…/…Elleestcommenous.Ondiraitqu’elle connaîtl’endroitdepuislongtemps.Pourtantjenel’yaijamaisvue/…Je teprésenteSharon,noussommesdevieuxamis/…Elles’adaptetrèsvite, commelejeuneSerbe/…vienticidepuisdesannées,nousavonstousles deuxbienconnusonpèrequinousaaidésàréhabilitercetendroitetàen faire/…jesuissûrequ’elleaussineparlequetrèspeu,maiselle,c’est parcequesaparoleaétéaltéréeetc’estsoncorpsquiledit/…cejeune garçons’appelleNovakStormovic,ilvientduQuébec,ilaccompagne Sharonetnous…/soncorpsasurvécu,maisilestarrivéquelquechoseà saparole,quelquechosed’irrémédiable/…n’estpasdelafamille,maisil estsoninvitéspécial,ilresteraavecelletoutletempsqu’ilfaudra,Sharon estpartieintégrantedeceMondeàl’intérieurduMonde/Elleneme ressemblepasvraiment,maisellen’estmêmepasmonimagephysique inverse, nous nous évoquons l’une l’autre, deux lignes qui se croisent/Vousêtestousicichezvous,vousêtesdansleSanctuaire,et n’oubliezpasquecemondeaétéinventépourlesgenscommevous/… parcequec’estàl’intérieurdesoncerveauqueçasepasse.C’està l’intérieurdesoncerveauqu’alieul’inversion. C’estàl’intérieurdesoncerveauquesecachesonpropreaccident.

2

Plustard,elles’étaitretrouvéeseuleaveclafille.FlaubertetMontrose observaientensilenceunelargecartedépliéesurunplandetravail,à l’arrière de la grande salle. Novak regardait une rediffusion de la première saison de Life on Mars sur un moniteur de surveillance militairereconfiguréenrécepteurdetélévisionparsatellite. Ettoutesdeux,ellessefaisaientfaceensilence. Lesilenceestsonmonde,alorsqu’ilestmaparole. Toutevéritablepenséeestunedestructioncréativedelaprécédente, luiavaitsouventditsonpère. Turbulence des fluides : aucun enchaînement, aucune séquence, aucunecoupure,cefutunprocessusunique,unseuljetdelumière,cette lumièrefroidequinevoulaitpascomplètementlaquitter,cettelumière froidequiluipermettaitdedevinerlaprésencedesaccidents. Firewire. Électrification générale. La vérité brûle tout ce qu’elle approche. C’estsonNom.C’estsonNomquiaététouché.SonNom! Commentcelaa-t-ilpuseproduire? LeNométaitcequiavaitrésistéàl’accident,mêmesic’étaitense dissimulantàl’intérieurducorpstruqué,etenapparaissantsouslaforme ducorps-miroir.LeNométaitcequiavaitsurvécu,parcequ’ilpouvait vivrelesdeuxétatsdefaçonalternative,voiresimultanément.LeNom étaitlaseulechosequipouvaitresteruniquetoutensedédoublant.Le Nométaitunspectre,ilnepouvaitêtreatteint. Commentavait-onpuabîmerlesien? Lafilleauxyeuxsaphirlasondaitauplusprofond,ellepouvaitsentir ledardpsychiquequivenaitlaforersanslamoindrepitié,ellepouvait capterlaparoledémolieenprovenancedecesilencefaitcorps. Lafilleétaitbelle,elleavaitsonâgeouàpeuprès,ellefaisaitpartiede lafamille,commeelle,etsonNomavaitsubiquelquechose,sonNom avaitétél’objetd’unaccident. Ellesn’avaientpasencoreéchangéunseulmot,deuxmodalitésde silenceinverses,enmiroir,commeunmuretunabîmeplacésfaceàface. Lafilleauxyeuxsaphirsepenchaunpeuenavantsursachaiseet,à peineplushautqu’unmurmure,prononçalaquestion:

—Votrecorpsaétédétruit.Commentest-cearrivé?

Chapitre14

1

Rienneseraitsurvenusiellen’avaitcommisl’erreurdeserendredans cettevilledemerdenomméeLosAngeles.ElleavaitquittéleCentre universitairedechirurgietraumatiquedeSeattleetsonlaboratoireen profitantd’unesemainedecongé.L’étéarrivait,enCaliforniecelane voulaitriendire,ellepritl’avionunematinéedejuin,sousunciel découpépardevastesbarresblanchesvenuesduPacifique,elledébarqua sousundisquedefeudanslaCitédesAngesoùsonamieIsadoraCarter Vaughnl’attendait,ellevivaitàMalibu,ceseraitsonanniversaire,elle connaissait beaucoup de monde, dont un bon paquet d’acteurs, de musiciens,deprofessionnelsducinéma,desmédiasetdelamode,elles passeraientdubontempstouteslesdeux.Sharons’étaitgentiment laisséeconvaincredefranchircesdeuxmillekilomètres. Elleignoraitencorequ’elleallaitfranchirbeaucoupplusqueça. IsadoraCarterVaughnappartenaitàlahautebourgeoisiedeSan Francisco. Ses parents, après une période d’activités subversives au

tournantdesannées1960et1970,avaientfiniparérigerunpetitempire

radiophoniquecouvrantlacôteOuest,jusqu’enArizonaetauNevada, avantdesediversifierdansl’édition,laproductiontélévisuellepuis internet. Isadora Carter Vaughn ne souhaitait pas reprendre l’entreprise familiale,ellelaissaitvolontierslaplaceàsonjeunefrère.Sonplande carrièreétaitdéjàélaborélorsqueSharonlarencontraàl’universitéde Seattle.Sespécialiserenchirurgiecosmétiquedepointe,etdescendreà LosAngelespouryouvrirune,puisplusieurscliniquesspécialisées. Grâceàsesparents,elleconnaissaitsa«ciblemarketing»àlaperfection, etelleyavaitdéjàsesentrées.Lafortunefamilialepermettraitunapport financiertrèssubstantiel,unbontauxdecrédit,largementdequoi assurerplusieursannéesd’activitésàpertes’illefallait.Isadorasavait trèsexactementcequ’ellevoulait.Etsonpèredéboursaittrèsexactement cequ’ellevoulait. IsadoraCarterVaughnavaitunplandecarrière,etelleavaitunpère.

Sharonsedisaitsouventqu’ellesétaientl’exactopposél’unedel’autre. Elle n’allait pas tarder à se rendre compte que dans certaines situations,cegenredeconsidérationsrelèvedupurprésage. Cessituationsoùsurgissentlesaccidents,cessituationsoùtoutesles différencess’estompent,cessituationsoùvousnefaitesqu’unavecl’autre parcequevousavezétébroyésparlamêmeforce.

2

Letypeétaitunjeuneacteurquijouaitdansunesérieduréseaucâblé dontelleoublialenomdanslaminute.Lavillad’Isadoradonnait directementsurlePacifique,construitedurantlesRoaringTwenties,elle avaitchangéplusieursfoisdepropriétaire,chacunyavaitlaissésa marque,l’influencedesonépoque.Ellecondensaitprèsd’unsièclede modedeviecalifornien.Perchéesurlesdernièreshauteursavantles

dunes,sesparentsl’avaientacquiseàlafindesannées1970,depuis,son

prixavaitétémultipliéparcent,puislacrisel’avaitquasimentramenéeà

savaleurinitiale,endollarsdel’époque.

Lafêteavaitcommencédansl’après-midi.Unpeuavantminuit,

momentdelanaissanced’Isadora,legâteaud’anniversairegéantavait

étédécoupépourlesdeuxcentsinvités.Sharonavaitcommencéàvoir

despilulesdediversescouleurscirculerdemainsenmains,elledécela

desregardspétillants,deslèvressèches,desjouesrosiesparlesafflux

sanguins,desémissionsdesueur,desfrémissements,destremblements

nerveux,destroublesdulangage,descrisesderireincontrôlées,la

tensionsexuelleenhausse,unesortedetestmédicalgrandeurnature.

Deseffetsdesméta-amphétaminessurunesoiréeàMalibu,pensa-t-elle.

Elleécoutaitd’uneoreilledistraitecequeluiracontaitl’acteurdébutant,

autourd’elles’enveloppaientdesfigureshumaines,dessilhouettesen

mouvement,oustatiques,desstructuresdansantes,ouquitentaientde

l’être,deséclatsdevoix,desrires,descris,desmurmures,lesongonflé

d’infrabassesquiprovenaitdesénormesenceinteséparpilléesdansla

maison,surlesdunes,laplage,lesimpactsdelalumièresurlescoupesde

champagne,lebleuindigodel’océanquienroulaitsonécumemousseuse

surlesableirradiéparlalune.

—Chirurgietraumatique.Accidentologie.Jeréparelescorpshumains, s’était-elleentenduedire. Elle avait lu ce à quoi elle s’attendait dans le regard du jeune blondinet.Ellen’étaitpasvraimentàsaplace,quoiquelesacteurs d’Hollywood–sedisait-elle–éprouventunecertainepropensionàse tuerauvolantdeleurvoiture. Ellelutceàquoielles’attendait.Unecuriositéfascinée.Unsentiment d’étrangeté.Uneangoissesansformeprécise. Ellecomprenait. Ici,elleétaitl’ombredelamort.Outoutaumoinsducoma. Elleréparaitlescorpshumains. Orici,lescorpsn’ontpasàêtreréparés.ÀLosAngeles,uncorpsqui doitêtreréparéneleserapas,parcequ’ilnevautplusrien.Ici,lescorps sontlatrademarkdesoi-même.Ilsdoiventêtresanscesseaméliorés, perfectionnés,updatés,maissurunebasestructurelleimpeccable. Plus tard, alors qu’un producteur de heavy metal entamait une conversationavecelle,soncerveauavaitcommencéàétablirlecatalogue destransformationscorporellesvisibles,puisdecellesqu’onavaittenté dedissimuler. Soncerveaucompilaitlesdonnées,établissantleplanopératoiresuivi pourchaqueimplantmammaire,capillaire,fessier,chaquetraitement facial, chaque réfection de tel ou tel organe, jusqu’à ces nouveaux artefactsdesiliconequelesdragueursdeplagesefaisaientgreffersurles mollets.Elleétaitentraindesefaireaborderparuneréalisatrice lesbiennedefilmsunderground,surlevastebalcondonnantsurl’océan, lorsqu’elle émit l’hypothèse plausible que personne ici ne faisait exception,tousavaientététransformésàundegréouàunautre,tousces corpsétaientpassésentrelesmainsdeschirurgienscosmétiquesdeLos Angelesetdesarégion. Touslescorpsiciprésentsétaientpasséssouslesscalpelsdedizaines d’IsadoraCarterVaughn.

3

Elles’éveillaunpeuavantmidi.Lachambred’amidudernierétage sentaitl’iode,lesfenêtresdonnantsurl’océanétaientgrandesouvertes, parlesveluxlalumièresolairetombaitenunecascaded’orenfusion.Ily avaitunefillecouchéeàsescôtésdanslelit,elleportaitunsoutien-gorge àbalconnetsrougeincarnat,unboxernoirdemarque,etunebottine lacée de couleur gris anthracite à son pied gauche. Elle ronflait doucement,latêteenfoncéedansunoreillerauxmotifspop. Sharons’étaitsouvenuedecejeunetypesurlaplage,ungarçondeson âgequivenaitdeNewYorketquitravaillaitcommedirecteurartistique dansuneagencedepublicitéangelinoplutôtcotée.Ilavaitessayédela séduire,elles’étaitlaisséeembrassersansvéritabledésir,puisilavait tentésachance,l’aimantantgentimentversunflirtpoussé,maiselle l’avaitplantélàenserelevantsansmotdire,quittantleslieuxtelun spectredepassage.Plustard,elles’étaitretrouvéeànouveausurla grandeterrasse,unverredebordeauxgrandcrûenmain,puiselleen avaiteumarre,elleavaitaperçuIsadoradansundessalons,lovéesurun vastedivan-litavecunebandedefillesetdetypes,tousdéfoncés,lesyeux hagardsfixéssurunécranACLgéantdiffusantunfilmporno.Elleétait remontéedanslachambred’amiquiluiétaitréservée,elles’étaitcouchée etendormiepresqueimmédiatement,àcemoment-là,iln’yavaitaucune filledanssonlit.

Elleavaitobservélajeunetteenquestion.Toutjuste20ans.Brunette

lookéegothique.Elles’étaitdemandéuninstantcommentelleétait parvenueàsecoucherseule. Ouplusexactement,avecelle,danssonlit. Elle avait laissé son regard se fondre dans la lumière du midi californien,elles’étaitassoupie,lorsqu’elles’étaitéveilléeànouveau,la fillen’étaitpluslà. Lalumièreétaittoujoursaussisplendide,unjetdetechnicolorvenu duciel-écrand’Hollywood. Elleallaitcommencersadernièrejournéeavantl’accident.

4

Unesoiréedegangdefilles.Appellationofficielle.Rituelnormalisé.

Tout est pensé à l’avance, même l’improvisation. Los Angeles. Nightclubbing. Organisation militaire. Réserver une table dans un restaurant en vue, avec cuisinier français si possible, requiert une stratégieàlongterme.Êtreadmisauseindecerclespouvantvousobtenir unbilletpourlesGoldenGlobeAwardsouunbackstagepourleprochain

concertdeU2nécessitel’usagedetouslesarsenauxàvotredisposition.

Avoir la possibilité de sélectionner ses amis est une manœuvre d’infiltration quotidienne, et vitale. Entrer dans une boîte de nuit branchéerelèvedesOpérationsSpéciales. Ici, tout fonctionne en réseau, mais un réseau à deux faces, parfaitementcomplémentaires,uneformeciviled’espionnageconstantet mutuel,destabloïdsauxvideurs,desflicspourrisauxdealershonnêtes, desgardesducorpsauxcorpsgardés,desrockstarsauxputesderue,des apprentis réalisateurs aux escort girls, des actrices débutantes aux producteursamateursdechairfraîche.Toutlemondesaitàpeuprèstout surtoutlemonde.Personnenesaitriendeprécissurpersonne.Mais chacunpeutdujouraulendemaintoutsavoirsurquelqu’un.C’estlelong decettefaillequelemarchéexiste.C’estlelongdecettefaillequeLos Angelesvit,sedéveloppe,prospèreettue. Ellelesait.Elleconnaîtcetteville.Ellenel’ajamaisvraimentaimée. Désormais,ellen’éprouvepluspourellequ’unetièdeindifférence,la saveurd’unvinmilieudegammedeNapaValley,unesemaineausoleil, auborddel’océan,sonamieIsadora,justeassezsuperficiellepourlui faireoublierlachirurgietraumatique,lesméga-partiesd’anniversaire,les soiréesdegangdefilles. Savoisineluisertuneautrecoupedechampagne,ellecommenceà ressentirlespremierseffetsdel’alcool,lespenséesquilatraversent, catalyséesparsonanalysenumériquedesautomobiles,sontdeplusen pluséloignéesdelasituation,c’estunphénomènequ’elleconnaîtdepuis sonenfance,despenséessanscoupure,desfulgurancesaussitôtnées aussitôtéteintesquilaissentcommeunsillagedefeuderrièreelles,dont lesultimesparticulesviennentinitierlaprochaine.Lapenséequivient d’imprimer son brandon dans la chair de sa conscience ressemble étrangementauxassertionsdesonpère:Cen’estpastantqu’ilssont vides, mais ils remplissent ce vide par des choses qui n’ont que l’apparencedel’existence.Parconséquent,ilsforentsanscessecenéant intérieurenleremplissantd’objetsetdesegmentsdepenséefocaliséssur tel ou tel aspect de leur vie sociale ou de leurs préoccupations

existentielles. Isadoranedérogeaitpasàlarègle,mêmesisonintelligencerestait largementsupérieureàlamoyenne. C’estlemondetelqu’ilseprofiledanssonlaboratoireexpérimental, entreHollywoodetlaSiliconValley,entrelesauroresdigitalesetlesnuits denéon. C’estlemondedesonamiequiréactualiselescorpshumainsdela CitédesAnges.Lemondequ’elles’estchargéedeperfectionner,àses propresyeux.Cemondeoùtoutdoitêtrecalculé. Ce monde où la moindre erreur, par conséquent, relève de la catastrophe.

5

IsadoraconduisaituneCadillacSRXCrossoverdecouleurblanche datantdel’annéeprécédente.Ellepossédaittroisautresvoitures,une moyennetrèshonorabledansleshautessphèresdeMalibuetdeL.A. qu’elleavaitcommeobjectifd’investir.

UnSpiderBMWZ3bleuturquoise.Dequoiemballeràcoupsûrles

surfeursetlesdragueursdeplagefriqués,disait-ellesouventàSharon. UnRangeRoverderniermodèle,vertbouteille,trèsbritish.Adaptéau réseaud’autoroutesangelinocommeauxsierrasenvironnantes.

UnmultisegmentAudiQ7argentmétalliséflambantneuf.Parfait

pourlesbaladesaccompagnéeslelongdelacôte.

ElleavaitconfiéàSharonqu’elles’offriraitlatoutenouvelleMercedes

SLKavantlafindel’année.Lestrictnécessairepourfairesescoursesen

ville,etjusqu’àdowntownL.A.

CadillacetLincoln,parfoisBuick,étaientlesseulesmarquesmade-in-

Americaayantdroitdecitéparici.Lesjaponaisesetlescoréennesétaient

banniesd’office,àl’exceptiondequelquesLexusetdesmodèlesToyota

hybrides.LaCadillacd’IsadoracroisaitparfoisdesMustang,Camaro,

Firebird,Transam,Charger,Challenger,toutesd’époque,customiséespar

lesfilsàpapadelabourgeoisienoirelocale,Sharonneputcompter

aucunpick-up,etnerepérapasuneseulefoislacroixjaunedeChevrolet,

nilaflècherutilantedePontiac.

Oui,ici,comprenaitSharon,sil’onvoulaitsuivreIsadoraCarter VaughnversleshautessphèresoùvivaientlesAngesdelaCité,ilfallait roulerAncienMonde. Ellesedemandauninstant,entredeuxcoupesdechampagne,sila Californie,extrêmelimiteoccidentaledel’Amérique,n’étaitpasentrain derebondirverslepassé,versseslointainesoriginesoutre-Atlantique, alorsmêmequ’elleétaitdevenuelelaboratoiredepointeducontinent, ouvertsurl’océanAsiatiqueetlalignedepartageentrelejouretlanuit. MaisellefinitparsedirequeceretourdelaVieilleEuropesousles lumièresélectriquesd’Hollywoodn’étaitriend’autrequel’artificialité élevéeàsonplushautdegré.Ici,l’AncienMonden’étaitqu’undécor. C’étaitledécorquisuccédaitàl’Asie,au-delàduPacifique,c’étaitla poursuiteduplan-séquence,c’étaitjustelemondequ’ilfallaitconduire entredeuxnight-clubs. Alorsqu’ellesarrivaientenvuedelaboîtedenuit,aveclafilebienen ordredevantlaported’entrée,dansl’attented’unsigneduvideur,geste sacrévenuducieletlivrantlesclésduParadis,soncerveaufuttraversé de nouveau par une de ces pensées parasites. Celle-ci concernait l’horizontalitéabsolue,mêmedanssestourslesplushautes,decette mégapolearachnéenneneconnaissantnidébutnifin,telunréseau,tel l’océanqu’ellesemblaitdupliquer.Sonpèreluiavaitsouventditque l’intelligenceactivesecontrefichaitdescontingencesetqu’ellenedevait pass’eninquiéter.Elleavaitfinipars’yhabituer.

6

Unnight-clubestunemachineàgérercevide.

Unnight-clubestuneboîted’assemblagedetouscesvides.

Unnight-clubestunetechnologiequipermetàcesvidesdedevenir

desobjetsetdesustenterlesautres.Lesunslesautres.Baisez-vousles

unslesautres.

L’immensecubeparcourudelumières.Lesboulesàfacettes,les

rayonslaser,lesprojectionsvidéo,lestéléscansenrotation,chaqueobjet

orbiteautourdesautres,surtoutlesêtreshumains.Lescorpsagglutinés.

Lemurdechaleur,collisionavecunevaguethermiqueirradiéeparla

foule,irradiéepartoutecettechairmobiliséeàl’unisson.L’odeurdela sueur,demille,deuxmille,peut-êtretroismillesueursmêlées.Leson, énorme,massesolidevibrantcommeunavionàréactionàquelques fractionsdesecondeducrash,lescorps,lescorpsenmouvement,les corpsquidansent,lescorpsquisemontrent,lescorpsquisetouchent,les corpsquideviennentdesobjetsdecommunication. C’estici.C’esticiqu’ellessont.C’esticiqu’elleest.Uneboîtedenuit,

avecIsadoraCarterVaughn.Commelorsqu’elleavait20ans.Unsiècle

auparavant.C’estàpeinecroyable.

Ellesesouvientêtrerentréeaveclegangdefillesenpassantdevantla

foulecommesiellen’existaitmêmepas,Isadoraavaitsesentréesdansla

boîte,elleconnaissaittouslesvideurs.Ellesavaientpénétrédansleslieux

commesiellesvenaientfaireletourdupropriétaire.

Ellefendlamaréehumainetelunscalpel,lamusiquelatraversede

partenpartcommeunfaisceaudeparticulespourIRM,l’espacedevient

relatif,lafouleestdense,compacte,mobile,pourtanttoutestparamétré,

tousnesontquedespointssurundiagramme,aucunn’estautonome.

Lenight-clubcommetechnologiedeneuroprogrammation,pense-t-

elle,alorsqu’Isadoraetlerestedugroupesefontuneplaceaumilieude

lamassedechairtranspiranteetcommencentàdanser.

Elleaussi,d’ailleurs,commenceàdanser.

Soncorpsbouge,unsourireéclairesonvisage,soncerveauresteun

pivotenmodeanalyse.Àunmoment,pourtant,elleserendcompte

qu’elletientuncocktaild’uneviolentecouleurémeraudeetilluisemble

qu’elleenadéjàbuunautre,decouleurorange,justeavant,lesmixetles

remixs’enchaînent,c’estunfluxsanscoupure,anonyme,inorganique,

vibratoire,ellecomprendquecefluxremplacelasubstanceabsentedes

individusenmouvement,sansnom,sanscorps,sansorganes,ilpermet

auxpointssurlediagrammedes’incarnerpourquelquesheures.

Alorselledanse.Commelesautres.Elledevientunobjetsansidentité

réduitàsoncomportementsignalétiqueetàsastructurecorporelle.Elle

devientunepartiedelafoule,soncerveaudéviedesonorbite,vientse

chaufferauxhautestempératuresdel’atmosphèreterrestre,làoùles

corpsfontmasse,humidité,chimiehormonalecollective,biotoperégulé

parlesloisdelasélectionartificielle,làoùchacunestunobjetpour

l’autre.

Elledanse,consommedel’alcool,ritauxblaguesd’Isadoraetdeses

copines,soncerveaus’emboîtepeuàpeudanslaréalité,c’est-à-diredans

cetteillusionparfaitementcontrôlée,elledanse,ellefaitpartiedugangde

filles,soncerveaufinitparnepluspenser.

7

Nepaspensern’estrien.C’estlorsquelapenséeesttruquéequeles problèmessurviennent.C’estlorsquelapenséedevientunobjetqueles accidentsonttoutesleschancesd’arriver. C’estcequ’ellesediraitdesannéesplustard. Lorsqu’elleseraitdenouveaucapabledepenser. Pourl’instant,elledanse,uncocktaildecouleurrosepâleàlamain. Lesfillesfontlafête.Leslumièrescréentuneffetstroboscopiquequifait dumonde,dececubed’humainsconcentrés,unesuitedepolaroidsaux couleurs variables, qui pourtant ne forment qu’une radiation. Une paradoxalevitessestatiqueemportelafouleaufildesminutes,des heures,desmixetdesremix,lafouledevientflux,lafoules’interpénètre commeunecollisionexpérimentaleentreélectronslibres,lenight-club commeaccélérateurdeparticulesélémentaireshumaines,lenight-club est…

8

Sil’espaceestdevenurelatif,letempsestdevenuélastique.

Legroupedefilless’estdispersé,elleneconserveaucunsouvenirde

leursdéplacements,néanmoinsunlongflotd’imagesformeuntrain

polychromesursonécranmental,danslequeltoutessontprésentes,mais

jamaisàlamêmeplace,jamaisaumêmemoment,etpourtanttoutest

condenséenunepetitefractiondeseconde.

Leverrequ’elletientàlamainestdecouleurbleuazur.

Isadoranesetrouvepastrèsloind’elle.

Lesjeuxdelumièresetlesmursvidéoproduisentunehallucination

objectivedanslaquelleellen’estqu’uneapparitionparmid’autres.Tout seressembleetpourtanttoutchangeenpermanence. Elledanse,elleconsommedel’alcool,ellesourit,elleparleavecdes gens.Desgensluiparlent. Elleestdevenueàsontourunobjetdecommunication,etelles’en contrefiche,mieux,ellecommenceàtrouverl’expérienceintéressante, dessensationsoubliéesrenaissent,cesentimentden’existerquedans unemicrosecondetoujoursrépétée,jamaisexactementlamême,cette dislocationdetouterésistanceinterne,cettedépolarisationdelapensée parallèle à la réification du corps, tout cela procure un bien-être immédiat, sans limite, un bien-être qu’on ne peut raisonnablement refuser. Alorselledanse,ellerit,elleconsommedel’alcool,etelleparleavec desgens.Etdesgensluiparlent. Maisquisont-ilsdonc?finit-elleparsedemander,uncocktailde couleurviolettefrétillantdanslamain. Aucuneimportance.IlssontavecIsadoraetlegangdefilles. Ilssontjeunes.Ilssontunedemi-douzaine,commeelles.Ilssontsexy. Ilsontl’airplutôtamusants.Ilsrespirentlefricparental.Ilss’entendent plutôtbienavecIsadoraetlesautres,etavecelleaussi. Entoutcas,elleleurparle.Etilsluiparlent.Lacommunicationest établie. Lamicrosecondes’estdéplacée.EllesetrouvetoujoursavecIsadora, maislesautresfillesnesontplusvisiblesetelleparleavecdespersonnes différentes. Ouplusexactement,d’autrespersonnessesontmêléesaugroupe danslequeldésormaisIsadoraetelle-mêmesefondent. Grâceàunmouvementdelafoule,elleaperçoitlesautresfilles, disperséesparmiunamasd’inconnus.Ellesaussiboiventdescocktails auxcouleurspop,ellesaussidansentouconversentensemouvantdans lefluxsonore.Quidonc,ici,n’estpasuninconnu,pourlesautrescomme pourlui-même?Neviennent-ilspastouscherchericidequoiélaborer uneidentité? Cesinconnus,cesinconnuesquiluiparlent,etàquielleparle,un cocktailfumantd’azoteliquideémettantsespanachesgris-bleuautourde soncorpsenmouvement,cesinconnussontlàpoursefaireconnaître, danstouslessensduterme,etilssontlàpourconnaître,apprendre,et

voussoutirerdequoisustenterlevidedumoment. Toutecommunicationestuneformedecannibalisme. Toutcelaellelesait,ellelesaitdepuislongtemps,depuisl’époqueoù ellefréquentaitrégulièrementdetelsendroitsavecsonamieIsadora CarterVaughn.Etc’estavecsonamieIsadoraCarterVaughnquele simple souvenir, pratiquement effacé, devient une réalité qui refait surface.Cetteréalitéqu’ellevitàl’instantmême. Rien,parconséquent,n’estenmesuredevraimentlasurprendre.

9

Legroupedepersonnesdanslequelelleévolueaencorechangé. D’abord,lessixfillesdugangsontànouveauréunies,etlesinconnus,qui lesontmoinsàchaqueminutepasséeàcommuniqueraveceux,sesont mélangésàdenouveauxarrivants. Ilyaàpeuprèsautantdefillesquedegarçonsdanscettesubdivision singulièredelafoule,commedanstoutescellesquisontentraindese former,avecundéséquilibrecalculépourinciterchaquesexeàsuivreson systèmehormonalaumieuxdesespossibilitésnaturelles,note-t-elle machinalement.Lesvideursontbienfaitleurtravail. Letempsestunmatériau,l’espaceunconceptrelatif.Lespersonnes communiquentavecelle.Ellecommuniqueaveclesgens.Elleboitavec uneconstanceraisonnable.Ellecontrôleplutôtbienlasituation.Deux garssemblents’intéresserparticulièrementàelle.Maisellesaitdéjàque ceneserapasleurnuit.Quelquechosemanque.Commelorsdelasoirée d’anniversaire.Ellen’arrivepasàs’intéresseràleurconversation,ou plutôtàsonabsence.Cesontdejolisgarçons,fringuésavecclasse,ils appartiennentàlauppermiddleclassdeL.A,ouplutôtàsamiddle upperclass,àdesfamillesplusrichesquelesfamilleslesplusrichesde n’importequelleautrevilleaméricaine. Maissielleparvientàfairedesoncorpsunobjetdecommunication, commetoutlemonde,unmécanismeresteinactif,uncomposantne s’allumepas,unefonctionvitaledemeurebloquée. Ellen’estpascapablederessentird’émotion,sicen’estcevortexde sensations immédiates, aucune empathie, pire encore, aucun désir.

Aucunepulsionsexuelle,rienqu’uneattirancephysiqueàbasseintensité, ilspourraientêtredesimagestridimensionnelleslâchéesdanslavie nocturnedeLosAngeles,l’alcooln’apasfaitdisparaîtrecettedistance fondamentale. C’estétrange. Letempsnesembleplusélastique.Destroussontapparus,des coupuresdansleflux. L’espaceestbeaucoupmoinsrelatif,ilestdevenuunedrôledetotalité. Ilestfaitd’unesubstanceneigeuse,blanche,virginale,traverséparles rayons cinétiques du night-club comme par les feux d’un vaisseau extraterrestre. Legroupes’estdisloqué,aucunetracemémorielledel’événementne subsiste,elleseretrouveavecIsadoraetunedesescopines,Cynthiaou SandraRamirez,aumilieud’ungroupedegarsetdefillesdontcertains qu’ellen’aencorejamaisvus,entoutcasellen’enconserveaucun souvenir. Elleaabusédel’alcool,c’estsûr,elles’estenfiléunedouzainede solidescocktailsenl’espacededeuxoutroisheures,sanscompterles coupesdechampagneenpréliminairesmotorisés,siellecontinueelle pourraitbienperdrelecontrôleetfaireuneconnerie. Ilesttempsderentrer.EllesepencheversIsadoraetluiditqu’elle retourneàMalibu,elleappellerauntaxiavecsoncellulaire.Isadorane semblepasmécontentedelaproposition,peut-êtreena-t-elleassez,elle aussi.Autourd’elle,l’espaceestcongelé,chambrefroideauxlumières tournoyantes,letempsn’estpluscemouvementàlafluiditéorganique, unenouvellecoupure,lavisionstroboscopiquedelafouleetd’ungroupe stationnéprèsdestoilettes,danslequelilluisemblereconnaîtredes visages,puisuneautrecoupurepresqueaussitôt,ellesdescendentles hautesmarchesdunight-club,ilesttard,iln’yaplusdefiled’attente.La voiture n’est pas stationnée très loin, les autres filles sauront se débrouiller,ellestrouverontfacilementunchauffeur. La nuit est un dôme violet-orange au-dessus d’elles. Les étoiles formentunmilliarddepixelsargentés. —Allez,backhome,s’entend-elledire. Cesontlesderniersmotsdontellevasesouvenirpendantprèsde deuxans.

Chapitre15

1

Lorsqu’elleavaitreprisconscience,samémoireétaitunécranblanc. Unesurfacedeglacearctique,opaqueetaveuglantecommeuniceberg pris sous les feux d’un soleil invisible, et qui cachait une densité insondable. Surl’écranétaientinscritsdessignes,deslettres,quelquesmots. Blancsurblanc,tracésgriffonnéscreusésàlamainouplutôtparun instrumentacéré,parunscalpel. Unnom.Sonnom:SharonSilverSinclair. Blanc sur blanc. Pourtant les marques résilientes d’une brutale élévation de chaleur restaient visibles sur le bord des crevasses signifiantes.C’étaitimpriméaufeu.Unbrandonardentavaitcarboniséla glaceenytatouantsonnom. L’instrumentchirurgicalavaitétéportéaurouge,ilavaitfaitfondrela glace,etétaitparvenuàlaconsumerenpartie. Celanecorrespondaitàaucunphénomènephysique. Sonnom. C’étaittoutcequirestaitd’elle. Ellevécutainsidurantdesmois. Lachambred’hôpital,sablancheurcliniqueetfroide,lesmachineries branchées à son organisme, la visite régulière des docteurs et des infirmières,lesbatteriesdetestsauxquelleselleselivraitenrestant complètementétrangèreàcetarsenalmédicaletaucorpsauquelilétait destiné,commesicen’étaitpasellequiétaitexaminéedepartenpart, oui,lachambred’hôpital,sablancheurcliniqueetfroide,formaitun coconparadoxal,glacécommeunmorceaudebanquise,unespacede désolationmécanisé,maisprotecteur.Elleétaiticichezelle. Athome. Unepartied’ellecomprenait.Maisl’autreparties’endésintéressait. Ellecomprenaitqu’illuiétaitarrivéquelquechose.Ellecomprenait qu’ilétaitarrivéquelquechoseàsoncorps.Quelquechosedegrave.

Ilavaitétédétruit.

Maiscen’étaitpassoncorps.

Cenepouvaitêtresoncorps.

C’étaitimpossible.

2

Lafemmes’appelaitElizabethMonténégro.EllesuccédaitàRoland Kowalski.Ouplutôtellealternaitaveclui.LedocteurRolandKowalski s’occupaitdecequiavaitétédétruit.LedocteurElizabethMonténégro tentaitdepercerl’écrandeglace,decomprendrecommentleNomyavait étéimprimé. LeNométaittoutcequiavaitsurvécudumonde.LeNométaittoutce quirestaitd’elle.LedocteurMonténégrodisaitquec’étaitàpartirde cette signature indélébile qu’il fallait remonter le fil d’Ariane, pour retrouvertoutlereste. LedocteurKowalskiaffirmaitquantàluiquelecorpsdétruitpouvait êtreréparé,qu’ilfaudraiteffectuerplusieursopérations,queceserait absolumentnécessaire,pourellecen’étaitqu’uneidée. Elleétaitrestéeplusieursjoursdanslecoma,ellesouffraitd’unegrave amnésieetdetroublesaphasiques,onavaitdûpratiquerunesérie d’interventionspolytraumatiquesd’urgencebienavantsonréveil. Onn’avaitpasretrouvélesresponsables.Unhommedelapolicede LosAngelesétaitvenul’interroger,ellenesesouvenaitpasdel’accident, non,ellenesesouvenaitderiendecettesoirée,non,aucunnight-club, aucunvéhicule,aucunvisage. L’imagedelavilladeMalibuetdesonamieIsadoraCarterVaughnfit unjoursonapparitiondansl’océanarctiquedesamémoire,ellevint s’inscrire brutalement sur ce qui avait survécu de son identité, la structureformelledesonexistence,desbribesaussineutresqu’unstock dedonnéesinformatiques,l’enfance,lesparents,l’école,lesvacances,le collège,lesflirtsadolescents,lafac. Seattle. LosAngeles.L’avion.Lasoiréed’anniversaire.

LeNom.

Lavillaausommetdesdunesétaitunicebergrecouvertdefuelen

flammes.

3

Unenuit,elles’éveilla,sanspouvoirdéterminersielleétaitrevenueà

laréalitéousiellepoursuivaitsonsommeilauxrêvesensevelissousune

neigepoudreuse.

Lachambred’hôpitalbaignaitdansunenuéelumineuseauxreflets

tournoyants.Unbattementmétronomiqueluiparvenaitsansqu’elle

puisseendéterminerlaprovenance.Backhome,s’entendit-ellediredans

lesilenceponctuédebrefssignauxélectroniques.Backhome,répéta-t-

elleplusieursfoisdesuite.

Lalumièreaugmentaitd’intensité,maiscelan’agissaitpassurleplan

delaperceptionoptique,ellen’étaitnullementaveuglée,aucontraire,elle

discernaitpleinementlalumièrepourcequ’elleétait.

L’augmentation de l’intensité lumineuse se traduisait par une élévationdelatempératureducorps. Etellenecessaitdecroître. Lalumièreétaitl’avant-gardedufeu. Cefeuquidévoraitsachair. Del’intérieur.

4

LedocteurElizabethMonténégroluiavaitdit:

—Cettelumièrequivousabrûléedel’intérieur,elleestreliéeàcequi

vousestarrivé,elleestreliéeàl’endroitetaumomentoùcelavousest

arrivé,elleestreliéeauxmotsquevousavezprononcés.Elleestcequiest

cachéderrièrel’écrandeglace.Elleestcequevousdevezdécouvrir.Elle

estcequenousallonsredécouvrir,ensemble.

Lemêmejour,oupresque,ledocteurRolandKowalskiluiavaitdit:

—Nousallonsprocéderàlagrandeopérationréparatricedèsdemain, vousnegardezaucuneséquelledestoutespremièresinterventions,tous lestissusetlesorganesquiontpuêtresauvésserontconservés.C’estmoi quivousopérerai. Ellecompritlesensdesmotsprononcés,quiindiquaientuneforme, saforme,endevenir;moiaussijesuisunchirurgiend’élite. Elle fut donc plongée une seconde fois dans le coma, artificiel/neurochimique cette fois. Le docteur Roland Kowalski fut extrêmementsatisfaitdurésultat,illaplaçasoussuiviintensifpendant unbonmoisetprogrammaunedernièreopérationpourlafindu trimestre. C’estauréveildecettetroisièmeopération,alorsqueleseffetsde l’anesthésiquenes’étaientpastotalementdissipés,qu’elleseretrouvade nouveaudanslanuéeardente.Sachambreétaitplongéedansungaz incandescent.Etsachambre,c’étaitelle.C’étaitenellequelalumière brûlait.C’étaitdanslecorpsquin’existaitplusquelefeuconsumaittout. Backhome,necessait-ellederépéter.

5

—Allez,backhome,s’était-elleentendudire. Lavoléedemarchesluisaitsousl’éclairageurbain,commerecouverte d’unelaquevisqueuse. Ellesontglissé.Ellesontglissédansletemps.Ellesontglissédans l’espace.Ellesontglissédequelquessecondesetdequelquesmètres. Ellessontaubasdesescaliers.Ungrouped’unequinzainedepersonnes vientdesortirdunight-club.Ellereconnaîtdesfillesetdesgarsavecqui elleaparlé.Quilareconnaissent,ainsiqu’Isadora,dessalutationssont échangées.Oùsontlesautresfilles?Encoreàl’intérieuravecunautre groupe,apprend-elle. Isadora discute avec une fille et deux types qu’elle semble bien connaître, Sharon se tient un peu à l’écart, histoire d’accélérer le mouvement.Ellenotelaprésenced’unautregroupe,attroupéunpeu

plusloin,prèsd’uneimposanteEldoradoviolettedesannées1960etd’un

luxueux SUV Cadillac Escalade gris métallisé. Elle y aperçoit des personnesaveclesquelleselleacommuniquédurantcesquelquesheures alcoolisées. Ellerepèredesgestesfurtifs,unépaissacdeplastiquepasseparla fenêtredelaportièrepassagerdel’Escalade,ellenesaitcomment,mais elleendiscerneclairementlecontenu,marijuana,d’originemexicaine probablement,leZiploctranslucides’engouffredansunsacdorsal,elle neperçoitaucunéchanged’argent,lefaitestnotédanssamémoire commeunesimpledonnéedelavienocturneangelino.

Puiselleglissedenouveau.Coupuredigitalelaissantunetracevif-

argent jusque devant ses yeux. Elle marche dans la rue aux côtés d’Isadora. Elles longent une série de vieux immeubles de brique récemmentréaffectés.Puisquelquesbâtimentsplusvétustes,eninstance derénovation,cernésdebarrièresdesécuritéetderubansjaunefluo. Leurvoituren’estplusqu’àdeuxoutroisblocs. Ellespassentdevantunportailmétalliqueàdoublebattant,hautde plusdecinqmètres,sapeinturebronze-orestencorefraîche,ilest entrouvertsuruneencoignureobscure,unréverbèreausodiumprojette salumièreroussesursasurfaceétincelante. C’estàpartirdecetinstantquetoutsefragmente. C’estàpartirdecetinstantquel’accidentsurvient. C’est à partir de cet instant qu’elle va devoir vivre comme une machine. Allezbackhome/allezbackhome/allezbackhome/backhome/ backhome/backhome/ Back/ Home/ Le flot de souvenirs occultés est ravivé d’un coup lors de cette première et fondamentale expérience mémorielle post-anesthésique, maissubmergetout,c’estunevagued’émotionsimagées,cen’estpas encorereconstruit. Allez,backhome. Cesmots,etsonnom,vontpendantlongtempsresterlesseules inscriptionslisiblesduphénomène.Maispeuàpeu,enl’espacede quelquesréactivationsnocturnes,soncerveauvareproduirelefildes événements,ilvarassemblerlesdonnéesimmédiatesdesamémoire,

réinitierleprocessus,ilvarevivrel’accident.Ilvaré-accidentercettevie. Ilvarecréercequis’estpasséjusqu’àcequ’elledeviennecette machinedotéed’unnom. Toutimplose. Toutsefragmente. C’estcequiseproduitalorsqu’ellespassentdevantceténormeportail demétal.Ilsembleyenavoird’autresàsasuite,labâtisseestunantique immeubleindustrielet… Toutimplose,ellesontglissédansunenouvellecoupure,lalumière estrousse,lesportessontdesplaquesaurifères,lanuitestuntube cathodique. Et le bruit du moteur, des moteurs, gonfle dans l’espace, paradoxalementmonodique,ilenvahittout,l’ondesonoredevientle monde. Toutaimplosé. Lemonden’estplusvraimentcompréhensible.Ilrestevisible,audible, maisilnes’inscritplusdansaucunedurée,dansaucunephysique. Letempsetl’espacesontentraindedisparaître. Ilssontremplacésparlecontinuumdelaterreur. Laterreur,quiestunmonde.

6

Crash. Coupure / choc / violence / souffrance / éclats de lumière/angoisse/corpstétanisé/mémoiredémolie/univers-masse informe-insensé. Pourquoilebétonengrosplan,pourquoilesangenécranrouge, pourquoisatêteetsoncorpsprojetésausol,pourquois’entend-elle

hurler,pourquoia-t-ellepeur,dequoia-t-ellesipeur,pourquoihurle-t-

elle,pourquoisent-elledeslarmescoulersursonvisage,pourquoice

sangyest-ilmêlé,pourquoivoit-elledesombrestoutautourd’elle,

pourquoitantdelumière,pourquoisesyeuxsemblent-ilsaveuglésde

l’intérieur,pourquoisesouvient-elledecesmoteurssonoresdevenus

ondesolitaire,pourquoinesesouvient-elleplusderienensuite,pourquoi

prononce-t-elledesmotsqu’ellenecomprendmêmepas,pourquoihurle-

t-elle?

Unevoixarésonnédanssatête.Lavoixl’afrappée.Lavoixestune

ombresouslecieldenuitélectrique.Lavoixestaccompagnéed’autres

voix.Lavoixestaccompagnéed’autresombres.Lavoixestaccompagnée

d’autrescoupsdanslatête.Lavoixhurle.Lavoixhurleplusfort,elle

hurlebienplusfortqu’elle,lavoixhurle.Oùest-elle,ques’est-ilpassé,où

estIsadora,oùest-elle,qu’est-cequ’onestentraindeluifaire,pourquoi

nehurle-t-elleplus,pourquoiest-elleenclosedansunsarcophagede

glace,pourquoia-t-ellesipeur?

Elleestmaintenueausolparunpoidslourdetmoite,elleest maintenueausol,ellesentlecontactdubétonécrusurlapeaudeson ventrenu.Oui,elleestnue,ouquasi,etlesvoixluiintimentdes ordres/setaire,laboucler,fermersagueule,arrêterdechialeretfaire cequ’onluiditdefaire.Lesvoixfrappent,lescoupsparlent.Lamasse humidequipèsesursondosestunedecesvoixquifrappent,undeces coupsquiparlent.Ellecommenceàprendreconsciencedel’univers extérieur,l’immensehangardontletoitbrisélaissevoirlecielétoiléentre desstructuressurvivantes–acier,béton,plastique–d’oùprovientla lumière vacillante de quelques plafonniers de néon / les docks de déchargementsurlescôtésetlà,plaquéecommeellesurlesol,Isadora unpeuplusloinsursagauche.Isadoradontlaboucheestobstruéepar uncylindreobscurémergeantdubas-ventred’uneombrepostéedevant elle.Isadoraquinefaitqu’unaveclebéton.Isadoralesvêtements déchirés.Isadoraentouréed’ombresquicognentetquihurlent.Quirient etquicognent.Isadorachevauchéeparunedecesombres.Isadoradont leregardimplorelasilhouetteplacéedevantelle.Isadoradontlesorifices vaginauxetanauxsontobstruéspardespénisrugueuxetboursouflés. Sharonpousseunelongueplainteencomprenantcequisepasse,sesbras sontentraind’êtreliésdanssondos.Elleprendunepairedeclaques,on lamaintientausol.Lesombresformentuncerclesombreautourd’elle, lesombresrient,cognent,hurlent.Elleestmaintenueausol,levisage écrasécontrelasurfacerugueuseethumidedubétonensanglanté.Elle estmaintenueausolparlamasselourdeethumide.Elleestmaintenue ausollesjambesfermementécartées.Elleestmaintenueausolalors qu’onluiintroduitunobjetdurdanslevagin.Elleestmaintenueausol, elleestsansrésistanceaucunefaceauxcoups,rires,hurlements,ordres. Elleestsanslamoindredéfensefaceàtoutescesombres,toutescesvoix,

touscessexes.Çahurle.Çasaigne.Çafaittrèsmal. Unecoupurederasoirenformed’étoile,unéperonquiforeson passagejusqu’aucoldel’utérus,sonvaginestdéchiréparl’objetoblong quis’yagite.Ilyahémorragie.Ellesentladouleurquipiquesessens,les ombresprennentfigurehumaine,ellessesingularisent,ellesdeviennent presqueidentifiables,maisdemeurentinconnaissables. Alorslesdernièresminutesluireviennentenmémoire. Ils étaient arrivés par l’arrière. Deux voitures. L’Eldorado

années1950.LeSUVCadillacEscalade.Unedouzained’ombresen

étaientdescendues.Lesombreslesavaientbloquéescontreleportail. Celui-cis’étaitouvert.Lesombreslesavaientimmédiatementagressées, frappées,ceinturéesetpropulséesàl’intérieurduhangar.Elleavaitjuste euletempsdehurlerunappelàl’aideparfaitementinutile–simpleécho étouffé par la nuit urbaine – avant de subir un autre glissement mémoriel/elles’entendcriersuppliergémirelleentendIsadoracrier suppliergémiràsescôtésellel’aperçoittoutjustederrièreunfiltre frémissantethumide. Elleentendlesriresetlesinsultes,lesordres,elleentendlescoups, elleentendtout,etellevoittoutcequ’elleentend. Toutaimplosé.L’espaceetletempsontdisparu,nerestequela terreur. Laterreuretlecorpsqu’ellehabite. Lecorps. Lecorpsforé,souillé,instrumentalisé. Saboucheouvertedeforce,untubedechairàl’odeuranimales’y agite,levisagequiladominepossèdedestraitsidentifiablespourtantils nesefixentjamaisdanssamémoire.Toutaimplosé.Unautretubede chairaprispossessiondesavulve,etuntroisièmes’introduitsans ménagementdanssonanus.Untubedechairviolacéestempoignéet astiquédevantsonvisage. Lescoupuresmémoriellessautentdeséquenceenséquence.Toutest cohérent,maisplusrienn’estrelié/onlaretourne,onluiplaqueles cuissesenarrière,commeunvulgairepouletqu’onvaembrocher/une ombredotéed’unvisages’approched’ellemunied’unbalairamassédans uncoinduhangaretlemanchedeboisvientlaclouerdepartenpart avantd’êtrepompéenbrutauxva-et-vientcontresesparoisvaginalesoù s’écouleunliquidechaudetvisqueux/uneautreombreluisuccèdepour

remplirsonsexeensanglantédesontubedechair,unautrecylindre poisseuxs’estenfoncéjusquedanssaglotte/desombresauxvisages identifiables, mais jamais reconnaissables agitent leurs sexes frénétiquementdanssadirection,formantuncercleinformeautour d’elle,visagessansdurée,mainscrispéesautourdutubephallique, mouvementsfébriles,rictus,yeuxtroubles,sueur,odeursderut.Elle s’entend pleurer. Elle s’entend dire nonnon non. Elle s’entend les supplier.Ellelesentendrire,ellelesentendsemoquerd’elle/toutesles terreurs imaginables forment un train de douleur psychique qui accompagnelessexesàl’attaque/lesidaennoireculmination/touta implosé tout est devenu mécanique, les coupures, les séquences mémorisées,lesactesqu’onluifaitsubir. Lecielestunevisionfracasséeau-dessusd’elle,lesplafonniersde néon,lesbéancesouvertessurlesétoilesetleshauteslumièresdelaville, noir,blanc,bleu,jaune,nuit,lumière,fermeture,ouverture,béton,vide, pleins, murs, trous, brisures, bouchons, lézardes, dureté, viscosité, mécanique,organique,l’imagedesoncerveauàcetteseconde.Laréalité desoncorpsàcetteseconde. Plusrienn’anisensniforme,lecielestlumineux,lesnéonsémettent unéclatnoir,lesétoilessontdespointesdeferrougiesaufeu,lehangar toutentierestunpalacefaitd’unebrumed’azoteliquide. Autourd’elle,deséclairsblancs,desdéclics,elleaperçoituneombre quitientdevantsonvisageunepetitemachinerectangulairequiémet régulièrementunpetitsignalvert.Leriresembles’extrairedecette surfaceplaneetbrillante. Letubepuantquiobstruesagorgeesthumided’unjusàl’odeurde pisse, il l’étouffe, l’asphyxie, son larynx se contracte par saccades incontrôlables,ellecrache,ellevomitunpeudebile,unepairedeclaques lapunitsur-le-champ/lacoupureestunéclairdeneige/onl’ade nouveauplaquéesurleventre,lafacecontrelebéton/onluitient fermementlescheveuxtirésenarrière,onimitelehennissementdu chevaletlescrisducow-boy,onlacravacheavecuneceinturedecuir,les lumièressonttoujoursaussiaveuglantes,onl’obligeàouvrirlesyeuxà coupsdeclaques,nouvellemicrocoupure/laneigesubsistealorsqueles coupspleuvent,lescoupsparlent,lesriresfrappent,letubedechairs’est engouffrédenouveaudanssaglotte,elletrembledepeuràl’idéequele sperme qui s’y éjecte brutalement, flot tiède puant baveux, soit contaminé, non non non, son larynx se rétracte de nouveau sans

rémissionpossible,ellevomitunmélangedesangdefieletdesalive gluante/lesexeobturedenouveausonsouffle,secollevisqueuxàson palaisets’yastiquealorsquelerireaprislaformed’unvisagequ’ellene reconnaîtpas,sonvaginesttravailléparunenginduretmoitequia remplacélemancheàbalaietquidéchiretoutsursonpassage,ellesent qu’onluienfoncesanslamoindrepitiéunobjetfroidetauxanglesdroits dans l’anus, elle hurle de douleur, les rires frappent, les coups parlent/ellediscernepourlapremièrefoisdessingularitésféminines, celaselogecommeunparamètreparmid’autresdanscequisubsistede samémoireentrechaquecoupure/lenerfoptiqueestuneextension directedusystèmenerveuxcentral,unordinateurluiparledepuisun autremonde,unautremondequin’estriend’autrequ’elle-même. Àsescôtés,Isadoraestlemiroircorporeldecequiluiarrive.Son visageestboursouflé,violacé,griffé,ensanglantéparlescoups.Elleest maintenuepardeuxhommesquisemasturbentsurelle,deuxautres hommeslaviolentenmêmetemps,oral-buccal,uncinquièmeesten traindelogerunobjetd’apparencemétalliquedanssonanus,sonrire frappe,sescoupsparlent/laneigedelacoupureperdurebienaprèsson extinction,lemondesecongèlepeuàpeu/quelquechoseseproduiten elle/quelquechoseseproduitenmêmetempsàl’extérieur,làoùle mondeestdevenuunaccidentabsolu. Pluselleestsouillée,abîmée,détruite,mieuxellevoit,mieuxelle entend,plusprofond,plusnet,plusloin. Debeaucoupplusloin. Alorsquelescoupsparlentetquelesriresfrappent,quelessexesen érectionformentunballetd’organestubulairesàlafoismenaçantset grotesques,dansantautourd’ellelesombresauxvisagesidentifiables, maisjamaisreconnaissables,setransforment,ellenecomprendpasce quisepasse. Ellecommenceàlespercevoirsouslaformed’organesspécialisés regroupésenamas,commeàtraversuneradiographie.Lemondeenson entierdevientunestructuredeglace,désormaisdistantdeplusieurs années-lumière,etlesombresrévèlentleurchairintérieure. Ellecomprendconfusémentqu’ellevoitlaréalitétellequ’elleest,telle qu’ellesecache,quec’estainsiquelemondeexiste,cequecesombres humaines sont. Leurs visages sont devenus anonymes, structures osseusesrecouvertesdetissusmusculairesàpeinemobilesetparcourues de réseaux nerveux et sanguins en tous sens, leurs sexes sont des

instrumentstranslucidesquidonnentàvoirlesapportsd’hémoglobineet lesdifférentscanauxoùlesfluxorganiquess’épanchent. Elle entend même des noms, des prénoms, des surnoms, on s’interpelle,onéchangedesriresquifrappentetdescoupsquiparlent,ils sontidentifiables,maisilssontàchaquefoisnouveaux,entenduspourla premièrefois. Lescoupuresdeglacesontdésormaispartieintégrantedesséquences conscientes, la mémoire n’est plus qu’une extension prothétique de l’amnésierépétée/toutnefaitqu’unaveclessexesquilaforentdepart enparttoutnefaitqu’unsaufellequin’estplusvraimentlà/saprésence estdevenueunsecondmondedeglacequirépèteàl’identiqueceluiqui prendpossessiondelaréalité/laréalité/laréalité/làoùdesobjetsde chairetdesorganesdefers’activentdanstouslesorificesdontelleest constituéeetdanstouslesabîmesqu’ilscreusentenfouraillantcomme destunneliersimplacables. C’est comme si elle ne ressentait presque plus rien, la peur a pratiquementdisparu,ladouleurestunedonnéephysiqueintégréeàson métabolisme,toutestdevenumécanique,toutestdevenu/ Mécanique.

7

Mécanique,lachosequ’onaenfoncéedanssonrectum,ellelavoit

commeunesortedeprothèseobscènedansl’orificeanald’Isadora,son

miroir.

Mécanique,laqueueluisantedefoutrequiseretiredesabouche

commeuntuyaud’éjectiond’eauxuséespours’essuyersurseslèvres.

Mécaniques,lesrictussquelettiquesquiornentlesfacesosseuses

déployantautourd’elleunarcdecercletoujoursidentique.

Mécaniques,lesorganesradiographiés,tellesdespiècesdemachines-

outils.

Mécaniques,lesmotsobscènes,lesordreshurlés,lesriresfrappés.

Mécaniques,leséclairsquiphotographient,lesdiodesluminescentes,

lesécransoùsonvisageestcapturé.

Lesombressontaniméescommedescadavres,elleestaussivivante qu’unemachine,lemondeplongedansl’abyssedeglace.Chacundeses élémentsseséparedesautres,etelleseséparedetous. C’estbienunemachine.C’estbiencettemachinequ’elleestdevenue. C’estbienunemachinequivibredansl’anusd’Isadora,etquiproduit unétrangebruitmusicaldanslesien. Lesombres-organismesenmanipulentd’autres,deformeanalogue, ilsfontcourirleursdoigtssurdepetitsclaviersalphanumériques. Ilsplacentlamachinedevantleursmâchoiresmisesànu. Ilsparlent. Ilsparlentaveclesmachines. Ilsrientaveclesmachines. Ilscommuniquentaveclesmachinesplantéesdansleursrectums,ils communiquentaveclesorificesqu’ilsontremplisdeleurschairs,puisde cettemécaniqueparlante. Ilslesontsodomiséesavecleurstéléphonescellulaires. Leurstéléphones,àelleetIsadora.C’estcequ’ellecomprendenla regardant.C’estcequ’ellevoitensentantlesanglesdursetfroidsà l’intérieurdesonsphincter.C’estcequ’elleentendtoutautourd’elle. Ilsfontvibrerlesappareils,envoientdesSMS,etparlent,ilsparlentà leurs corps démolis, leurs corps émetteurs-récepteurs signalétiques, tuméfiés,boursouflés,violacés.Lescellulairesclignotentalorsqueles voixrésonnentdansunefréquenceradio-métal,ilsdétaillentlesnuméros etlesadressesnotéesenmémoire/unautretubedechairs’estforéun passage vers sa gorge, elle est ce monde qui se congèle avec constance/lesombres-organismesneformentplusquedesstructures phallusrictus/uneneigecarboniquesedéposesurchaqueparcellede l’univers,lescoupuresmémoriellessonttotalementintégréesaufluxde l’action/ellesaitquecen’estencorequ’undébut,ellesaitquetoutnefait quecommencer,ellesaitqueleschosesvontencoreempirer,ellesait dorénavantquemêmevivanteaprèscetteexpérienceelleseramorte/en faitellesaitquecelaseproduitencetinstantmême/lesmainss’agitent, lesrictussefigent,unsilencerelatifs’établitponctuéd’unbruitde pistonsquisemeuventdanslavapeur/lesmainss’agitent,lesrictusse figent,unefilledisposedevantsonvisageunmorceaudeverrebriséen guisedemiroir,leséclairsblancscrépitent,lesdiodesvertesclignotent, lesfluidessontexpulsésdestuyauxorganiques,ilssedéversentcomme

autantd’immondicessemi-vivants,asticotsblanchâtres,amasd’amibes, concentrationsdeviandefermentée,elleperçoitdistinctementchaque détail des structures internes / les organismes en appareillages pourrissantsremplisdematièresfécales,septiques,tuyauxetpistons

saturésd’excrémentsetdespermatitescontaminées,lesjetsgluants-

chaudsaspergentsonvisage,sesseins,sonventre,sescuisses,sonsexe, soncul,lemondedevientchaquesecondeplusfroidetplusdistant,son corpsdevientchaquesecondeplusfroidetplusdistant,soncorpsdevient le monde, il ne reste plus grand-chose d’elle, tout est devenu/Mécanique/toutestlogique,terriblementlogique,toutsensa disparu,plusaucuneformen’estvraimentlisible,lemondeestdevenuun processuspurementcausal,toutyestpurementlogique,toutest

Mécanique.

Elleperçoitlasilhouetted’Isadoraécraséesurlesolavecdeuxoutrois ombresclouéesenelle.Isadoraquineproduitplusaucunmouvement autrequeréflexe/désormaistoutn’estplusqu’unesuited’équations,une successiond’évidences,unesériedeparamètres.Ellen’estplusrien qu’unemassedéfigurée,abîmée,souillée,détruite.Ellesaitqu’ellenesert plusàrien,qu’ellenevautplusriendutoutàleursyeuxsansregard.Elle saitqu’elleaservi,étéusée.Ellesaitqu’ellen’estplusqu’uneserpillière, unkleenexusagé.Ellesaitqu’elleestdevenuemoins-que-rien.C’estbien ce qu’elle est devenue, c’est un simple constat technique. Les flots jaunâtress’entrecroisentjusqu’àelleetyformentdesflaquesetdes éclaboussuresruisselantes,ilnefaitaucundoutequ’ils’agitbiend’urine humaine,lestubesd’éjectionsedirigentversdiversespartiesdeson corpsquin’enestplusun,soncorpsquin’estplusqueceréceptacle innommabledontnesurvitquelenom/paramètreinitial:cesontbien desmatièresfécalesquisontdéverséessursoncorpsparquelques ombres dont les tuyauteries internes palpitent au rythme de la progressiondesexcréments/cequ’elleperçoitdesorganismesnerevêt nisensniforme,fluxd’étronsfessiers,viande,stocks,merde,chair,

matière,donnéeconséquente:soncorpsseséparetotalementdelui-

même.Elleestcetteentitéparquéedanslemondedeglace.Ellepeut discernerlesdifférentesdensités,odeurs,températuresdesmatériaux organiques qui la recouvrent, solides, huileux, visqueux, spongieux, liquides,chauds,frais,tièdes,acides,bases,phosphates,azote/les substancesfécalesseliquéfientsurelle,maiscen’estpluselle,cen’est plusqu’uncorpsinhabité,uncorpsqu’onbarbouilledemerdeetdepisse,

uncorpsquin’apluslamoindrevaleur,uncorpsquivautmoinsquerien, uncorpsquin’estmêmeplusfaitdechair,uncorpsquin’estplusqu’un ustensiledewater-closet,uncorpsquinepeutêtrelesien,cartoutest/ Mécanique.Logique.Cohérent. Toutestsipurdanslemondedeglace. Àsescôtés,Isadoraestparfaitementimmobile.Lestroisorganismes sedétachentd’elle,ilsprononcentdesphrasesqu’ellenecomprendpas alorsqu’ilsenvoientdeviolentscoupsdepiedsdansleventredela silhouetteprostréesurlesoldebéton.Sousleschocsrépétéslecorps d’Isadoraaccomplitquelquesrotationssurlui-même,sonvisageest couvertd’hématomesetdecontusions,sesyeuxsontvitreux,ilslafixent sanslavoir,unrailsanglantzigzagueentraversdesabouche,sapeauest livideteintéedebleu,c’estunedonnéetechniquequivients’inscriresur la surface de neige de son esprit, une conséquence logique, une conclusioncohérente,toutcommelesflotsdemerde,depisse,desperme danslesquelssoncorpsaétéenglouti. Isadoraestentraindemourir. Elleestmorte.C’estlamêmechose,àunemicro-coupurededistance. IsadoraCarterVaughnestmorte. Sesfonctionsvitalessesontarrêtées. Sesyeuxlafixentsanslavoir.Sesyeuxexprimentlaplustotale incompréhension. Qu’est-cequ’ellen’apascompris? Toutestlogique,riennefaitsens,toutestcohérent,plusrienn’ade formetoutest/ Mécanique. Ellesaitqu’ellevamourir,elleaussi. Bientôt,sesfonctionsvitalesseserontarrêtées,àleurtour. Onvaladébrancher,c’estsûr. SharonSilverSinclair/lesriressontdesphonèmesdésarticulés,les coupsneparlentplus,ilsneserventplusàrien,lesmotseux-mêmesne cognentplus,ilss’évanouissentpeuàpeudeleurspropresbouches/les dialoguessontclairs,nets,précis,mêmes’ilsneformentplusqu’untrain demotsindifférenciableslancésdansl’espaceoùlatempératureavoisine celledelalune. Onactionneunenouvellefoislecellulairesodomiteunevoixrésonne

dans les tréfonds de sa chair violentée ondes radios menstruelles vibrationsvocalesélectriqueschairsangfluidestoutestfluxtoutest mécaniquetoutest/ Mécanique. Ilsrientdesonnom,ilsrientdesoncorps,ilsrientdesonexistence réduiteànéant,ilsnevoientpasqu’elleestlogéeaucœurd’unblocde glacequis’estdétachédumondesansplusniformenisens,ilsrientde sonnomdevenupurobjetsonore,elleconstatequ’onestentraindelui badigeonnerlesexed’unproduittièdehuileux,ilsrientdesonnom, SharonSilverSinclair,sonnoms’inscritdevantsesyeux,illaisseune traced’oxydedanslanuéeneigeusequirecouvrel’univers,maintenanton introduitunobjettubulairefroidetdurdanssonvagin,unbruitde souffleexhalé,unjetvifetglacial,desparticulesquiformentunnuage puiséjusqu’au-delàducoldel’utérus,enfinonobstruesavulved’une matièrecotonneusequisembles’effriterdoucementaucontactdela chair/ilscontinuentderiredesonnoménoncédanslecellulaire obscène,ilscontinuentdecrachersursoncorps-immondicesonnom SharonSilverSinclairilsveulentlesouiller,ledétruire,l’anéantir,Sharon SilverSinclairSharonSilverSinclair,c’estmonnom,ilneserapas touché,lesprayfroidestaspergéprofondément,lamatièrecotonneuse estenfoncéeplusavant,toutestlogique,riennefaitsens,rienn’ade forme,toutestlogique/rapportdesactivitésbiologiques,objetsen vecteurssurlediagramme/sonnomSharonSilverSinclairtremblote devantsesyeuxcaléssurunechaînetéléextraterrestre/lesriressont toujoursémisparletéléphonecellulaire,antennerectaledresséeversle cieldebétonetdeprojecteursélectriques,toutestlogique,toutest mécanique,laséquencesuitsonflotdecausesetdeconséquences,un déclic,lesonronflantd’ungazexpulsé,toutestmécaniquetoutest/ Feu. Toutimploseànouveau. Feu. Toutestdouleur. Ladouleuresttout. Souffranceabsolue.Hautvoltage.Vapeursbrûlantes. Feu. Celadévoresesorganesdel’intérieur,mâchoiresdesuppliceportéesà l’incandescence,celacarbonisesesparoisvaginales,savulve,sonutérus,

toute la matrice en brouillard pyrique, cerveau en ébullition, nerfs saturés,hurlementextraitdesabouchepardestenaillesd’acier,forge abdominalesidérurgie,vaginale,plastiquefondumétal,brûlant,copeaux ignésenrivetsclouésdanssesorifices,lachairseconsumedanslegaz embrasé,graisse,muscles,réseauxsanguins,cautérisésdanslaseconde, hurlementextraitdesabouchecommeunlongfantômenoir,sonnoms’y inscrit,oxydelumineux,SharonSilverSinclair,monnomestSharon SilverSinclair,lefeucontinuealorsqu’iladisparu,soncorpsn’estplus qu’unebrûluresanslamoindrestructure,sesorganessexuelsnesont plusquecendresardentes,lehurlement,fantômenoir,s’éteintpeuàpeu commesilesbatteriesdelamachinequil’émettaitsedéchargeaient,tout estblanc,toutestglace,mêmelefeuquil’habite,sonnomestSharon SilverSinclair,sonnomestvivant,sonnomn’apasétéconsumé,mieux c’estluiquis’inscritenlettresdefeusurlesparoisdumondeenvoiede surgélation,SharonSilverSinclair,lenomdecettefemmeestSharon Silver Sinclair, elle n’est plus rien sinon cet incendie intérieur, cet incendiequivientdedétruiresoncorps,cetincendiequivientdedétruire soncorpsdefemme,cetincendiequivientdecréerlemondeglacialdans lequellamachineatrouvéunabri,cettemachinedotéed’unnom,cette machinequis’appelleSharonSilverSinclair,cettesériededonnées stockéesdansunordinateurdontl’identitéestlasienne,toutestblanc, toutestglace,l’incendieintérieurestintégrécommefacteurmétabolique, lasouffranceadépasséleslimitesdesonenveloppecharnelle,toutest blanc,toutestglace,lasouffranceestdevenueunparamètreobjectifdu mondedontellesedétache,ducorpsqu’elleabandonne,toutestblanc, toutestglace,l’universs’estenfinrééquilibrédanscetteatmosphère d’héliumliquide,ilestsipur,ilestsibeau,s’iln’étaitpeuplédesesusines organiquesproduisantàlachaînetoutescesmatièresexcrémentielles, sonnomestSharonSilverSinclair,elleestcenom,monnomestSharon SilverSinclair,jesuiscenomquis’inscritdanscemonde,toutestblanc, toutestglace,cemondequiestcequejesuisdevenue,lenomdecette femmeestSharonSilverSinclair,toutestsibeau,jenesuisplusquece nom-feuimprimédanslaneige,toutestsipur,elles’appelleSharon SilverSinclair,monnomestSharonSilverSinclair,toutestsiblanc,je suiscenom,elleest/ceNom/jesuis/glace/ LeNom. C’étaittrèsexactementcequ’elleétaitlorsdesonréveilàl’hôpital. C’étaitencorecequ’elleétaitlorsquel’amnésiefinitparrégresser

jusqu’àl’accident. C’était toujours ce qu’elle était lorsqu’elle retourna au domicile parental. C’étaitcequ’elleétaitplusquejamaislorsqu’ellequittaledomicile parentalpourprendrelaroute. Saufquepersonnenelesavait. C’étaitunsecret.UnsecretentreelleetleNomquiavaitsurvécu. Maissurtoutunsecretentreelleetquelquechosedontelleignorait tout. Quelquechosequiétaitelle.

Chapitre16

1

Lesyeuxsaphirn’avaientpascligné.Lefilmneigeuxquifiltrait chaquepenséeetchaqueapparitiondumondeneformaitplusqu’une mincepelliculefloconneuseàpeinevisible. Lesyeuxsaphirn’avaientpascligné.Peut-êtreunefoisparheure. Peut-êtremoinsencore.Unsimpleréflexe,mieux:unautomatisme. Lesyeuxsaphirl’avaientobservéesanslemoindremouvementnila moindretraced’émotion,cequil’avaitgrandementaidéeàlaissersa mémoireprendrelaparole. Lesyeuxsaphirincarnentsonpolygraphe,pensa-t-elle. LafilleluiétaitplusétrangèrequeledocteurElizabethMonténégro,et pourtantbienplusproche,carencoreplusdistante. C’estàpartirdeceparadoxequelecontactavaitpus’établir.Cette torsionontologique.C’estcequiluiavaitpermisdelapercevoircomme unepersonne.Laglacedumondeavaitfiniparneplusformerqu’un lointainarrière-plan. Sharonobservalafille,sestraits,sonimpassibiliténonfeinte,mais sans dureté. Beaucoup d’attention, de curiosité, une réelle faculté d’écoute.Unerelationpurementtechnique,médicale,instrumentale,et pourtantilyalespectred’uneenfantquijoueàapparaîtreetdisparaître derrièrecetécranoculairebranchésurlebleunuitsuborbital. Cettefilleluiressemblaitàlafoistropetpasassez.Elleavaitécoutéle récitduvioletdeladestructiondesoncorpsavecl’attentionmécanique d’unenregistreur.Lesilenceenmodeenregistrement.Unmutismeplus absoluencorequeceluidujeuneSerbe. PourtantSharonavaitàquelquesreprisesconstatéqu’uneprofondeur abyssales’ouvraitdanslesyeuxsaphir,desmaelstroms,destrousnoirs, destunnelsquisemblaientforersoncerveaujusqu’àl’autreboutde l’infini. —GHB,évidemment,affirmalafille. C’étaitlemot-clé.Concret.Direct.Technique.Ilyavaitquelquechose

d’autrecachédanscettefille.

—Lapolicem’aditquej’avaisingéréplusieurstypesdemolécules,

GHBprincipalement,maisaussiscopolamineenfaiblequantité,unpetit

milligrammed’ecstasy,unetripledosedeRohypnol.

Lesyeuxsaphiravaientlancéunéclat,laboucherose-mauves’était

crispéesurunesortedesourire.

—Mélangetrèssubtil,ettrèsefficace,ilssavaienttrèsprécisémentce

qu’ilsfaisaient.

—Jen’aijamaispumesouvenirdeleursvisages,ilschangenttoutle

temps,parfoisilssesuperposent,semélangentlesunsaveclesautres.

Rienn’estjamaisstable.Lehangarn’ajamaislesmêmesdimensions,ni

toutàfaitlamêmestructure,jenesuisjamaisvraimentàlamême

place…

—Jeconnaisleseffetsdecesdrogues.Jesaiscequ’ellesprovoquent

danslecerveau.Séparémentouencombinaison.

Lesyeuxsaphirs’étaientouvertssurundecestunnelssansfin.Ces

tunnelsquisemblaientneconduirenullepart.Sinonàunpossible.

—Pourquoi?Vousenprenez?

Lafissuremauves’ouvritpourlaisserpasserunpetitrireclair.Les

yeuxsaphirs’illuminèrentd’unrayonespiègle.

—Non,ceseraitmêmeplutôt…non,mêmepasl’inverse.

Ellesavaientéchangéquelquesmots,maisquelquesmotsessentiels,

lesmotscapablesd’ouvrirlesportessuivantes.

Elleabandonnauninstantlesyeuxsaphirpourparamétrerl’universà

saportée.

Novaks’étaitendormisurunlitdecampqueFlaubertetMontroselui

avaientpréparé.Lesdeuxhommess’étaientassoupissurdevieuxdivans

disposésdepartetd’autredeleurplandetravail.

Lesécransdesurveillancecontinuaientdescruterlemonde.Ellenota

quelesoleilétaitentraindeselever.

L’aubesepixélisaitaluminiumpointillistedanslesmoniteursvidéo,la

lumièrematinalesaturaitcathodiquel’espaceimmaculédubunker,icila

natureestunmomentdel’artifice,etréciproquement,luidisaitsonpère.

Ici,laparoleétaitunmomentdusecret.Ici,l’accidentdevenait

dicible.

Ici,quelqu’unpouvaitl’entendre.

Quelqu’unpouvaitécouterl’histoireducorpsdétruit.Quelqu’undont levideabyssalpouvaitseremplirdecematériauhautementfissilesans enêtreaffecté.Quelqu’undontlaparoleavaitétépourcelaaffectée.De façonnécessaireetsuffisante. Quelqu’un,c’est-à-direcettefillevenuedenullepart,c’est-à-direson exactrefletinversé. Elleavaitparlépresquetoutelanuitaveccereflet. Jamais,mêmeaveclestoubibsdelacliniquederéhabilitation,elle n’avaitétéaussiloindanslareconstitutiontemporelle,jamaislamémoire fragmentéedel’événementn’étaitparvenueàcepointdecohérence, jamaislajonctionaveccequ’elleétaitdevenuen’étaitapparueaussi évidente. VenusVanderberg,pensa-t-elle.C’estsonnom.C’estcelaquiaété abîmé.Jedoissavoirpourquoi.Jedoiscomprendrecomment. Laglacedumondeformaitunrésidupoudreuxderayonnementsen voiededisparition.Lesyeuxsaphirsemblaientattendrequelquechose. Quelaparoleviennescellerlesecret. Entreelles,ilavaitsuffid’unenuitdanslebunker.Ilavaitsuffid’une nuitdansTrinity-Station.Ilavaitsuffid’unenuitdansleSanctuaire. Ellecomprittoutlesensdecequeluidisaitsonpèresurlefaitqu’ici les coïncidences sont impossibles parce que justement rien n’y est déterminé,ettoutyestdéterminant. Entreellesdeux,ladistanceinfiniepermettaitunelibertéabsolue,ce fluxtendudesvérités,cecontactimmédiat.Ellesétaientdesinconnues l’une pour l’autre, inconnaissables au reste du monde, elles seules pouvaientsedévoilermutuellement. —Ilestarrivéquelquechoseàvotreidentité.Votrenomaétédétruit. Iladisparupendantuntemps.Ilfaudraitquejecomprennecomment celavousestarrivé.Ilfaudrait.Quejecomprenne.Comment.C’était commeuneinjonctionmédicale.Unargumenttechnique.Lacuriosité pratiquedelascience. Lesyeuxsaphirneclignèrentpas. —Celam’estarrivéàlamaison.Lamaisondemonpère. Ilyeutuntrèsbrefinstantdesuspens,commepourlaisseràquelques pixelsletempsdesolariserlesécransdesurveillance.Lapetiteseconde nécessairepourdétruireoucréerunmonde,pouremplirouviderune pairedepoumons.

—Celam’estarrivépendantplusdequinzeans.

LECORPSSANSNOM

[…]Shelivesintheplace/Inthesideofourlives/Where nothingis/Everputstraight/Sheturnsherselfround/And shesmilesandshesays/«Thisisit»/«That’stheendof the joke » / And loses herself / In her dreaming and sleep/Andherloverswalk/Throughintheircoats/[…]All ofherlovers/AlltalkofhernotesIAndtheflowers/That theyneversentIAndwasn’tsheeasy/Andisn’tshe/Pretty inpink?/Theonewhoinsists/Hewasfirstintheline/Is thelasttoIRememberhername/He’swalkingaround/In thisdress/Thatshewore/Sheisgone/Butthejoke’sthe same/[…]Shesays/«Iloveyou»and/«Toomuch»/She doesn’thaveanything/Youwanttosteal/Well/Nothing youcantouch/Shewaves/Shebuttonsyourshirt/The traffic/Iswaitingoutside/Shehandsyouthiscoat/She gives you her clothes / These cars collide / Pretty in pink/Isn’tshe?/Prettyinpink/Isn’tshe?

PrettyinPink,THEPSYCHEDELICFURS

Chapitre17

1

Venus Vanderberg n’avait pas atteint son septième anniversaire lorsqu’ellefutenlevéeetséquestréeparsonpère.Elleavaitlargement

dépassé22anslorsqu’elleletuapourretrouversaliberté,notionquilui

restaitpourtanttotalementétrangère.Duranttoutcetemps,songéniteur usadesoncorpsdetouteslesmanièrespossibles,etl’offritmêmeà d’autres,maisneprononçapasuneseulefoissonnom,etinterdit formellementqu’onenfîtusage.Durantquinzeans,ellenefutque Stardoll. Illuiarrivaitencorededouterqu’ellepossédâtuneautreidentité.

Lekidnappingseproduisitle30juin1989,versuneheuredumatin,à

Lovelock, une petite ville du Nord-Ouest du Nevada située sur

l’Interstate80.LepèredeVenusl’attendaitdepuisdesheuresdansun

placarddesachambre.Ilattenditpatiemmentqu’ellefûtendormie,

l’éveillaparquelquesattouchementsétudiés,l’appelaparsonsurnom,la

pritdanssesbras,l’embrassasurlabouche,l’entourad’unecouverture

prélevéesursonlit,luimontralessacsremplisdesesjouetsetde

quelquesaffaires,puisluipromitungrandvoyage.Ungrandvoyagevers

l’amouréternel.Ungrandvoyagepoureuxseuls.

Aurez-de-chaussée,danslesalon,lamèredeVenuss’étaitendormie

devantlatélévision,sousl’influencedesonsomnifère.Ellenesutjamais

cequis’étaitpassé.

Venusetsonpèresortirentparlafenêtredelachambrequidonnait

surletoitdugarage.

Puiselledisparutpendantquinzeans,unmois,etunjour.

2

Cettenuit-là,alorsquelavieilleMercuryroulaitsurla95,versleSud

del’État,laradiocaptaunechansond’ungroupedefillesdontelleretint le nom, Bananarama, cela évoquait des confiseries, des jouets, des dessinsanimés,descrèmesglacées.Ellesesouvintquelquetempsdu refraindanslequelfiguraitsonprénom,«Venus»,surlemomentellese mitàrire.Sonpèrenelaregardapas,d’ungestetrèscalme,machinal,et dansunsilenceglacial,iltournaleboutondesfréquencesFMjusqu’àune stationquidiffusaitduhardrock. Lorsqu’elles’éveilla,aumatindecepremierjourdefuite,laradioétait éteinte. Ellen’enentendraitpluslesondurantquinzeans. LesoleilfrappaitleGrandBassin,larouteétaituntraitmétéorique tombé sur la terre, la voiture roulait seule dans le désert, Venus Vanderbergsesentaitlibre,ellesesentaitaimée,ellesesentaitprotégée. Elleignoraitàquelpointc’étaitvrai. Àquelpointlavéritéauraitraisond’elle.

3

Lamaisonformaitlavastedépendanced’unestation-serviceArco/BP plantéeàenvironhuitkilomètresàl’ouestdeBoulderCity,unpeuavant

l’embranchementdel’US93Sudavecl’Interstate515.

Située à environ cinquante kilomètres au sud-est de Las Vegas, quasimentàéquidistancedesfrontièresdel’Utah,del’Arizonaetdela Californie,c’étaitunemidtowntypiquedececoindesÉtats-Unis:

personnel militaire ou employés des casinos de Vegas, saisonniers accrochésaurythmedesroulettes,desrollingdiceetdescartesàjouer, flics ou fonctionnaires de l’État àla retraite, vendeurs de voitures, femmesaufoyer,businesswomendecentrescommerciaux,propriétaires demotels,caissiersdesupermarchésoudefast-foods,techniciensde

l’aérospatiale,guidestouristiquesspécialisésArea51,ouvriersmigrants

mexicains,quelquesmormonsayantquittéSaltLakeCity,desIndiens

utestenantdesboutiquesd’artisanat.

LastationappartenaitàsoncousinRandyMcCormickquilatenaitde

sonproprepère,l’oncleStan,quiavaitconservéquelquespartsdans

l’entrepriseetvenaitdetempsàautredepuisVegas,oùilrésidaitdepuis

desannées.

C’étaitlegenred’informationsqu’elleavaitentenduesdelabouchede

samèresansencomprendrelesdétails,assezcependantpouridentifier

leslieuxetréaliserqu’elleétaitarrivée.

Quec’étaitlàqu’elleallaitvivre,désormais.

Avecsonpère.

4

Celui-citravaillaitcommepompisteetmécanicienàlastation-service,

souscontrôledesonagentdeprobation,auquelildevaitrendrevisiteune

foisparmoisàLasVegas.Illouaitcettemaisonàsononcleparalliance,

StanleyMcCormick,etàsonfils,lecousinRandy,quiavaitdûlaquitter

lorsqu’onl’avaitenvoyéenprison,fautedepouvoirenassumerleloyer

seul.Iln’avaitpasledroitdequitterl’Étatetunrestrainingorderle

maintenaithorsd’unrayondecinquantemilesdudomicilefamilial.

Elles’appelaitencoreVenusVanderbergàcetteépoque.Sonpère

n’avaitpasencoreprocédéàl’ablationdesonidentité.

Iln’avaitpasencorerefermélalibertésurelle.

Iln’avaitpasencoreentièrementdéterminélaviedesafille.

Nisapropremort.

Dèslapremièreheure,illuimontral’appartementqu’illuiavait

réservé,surpratiquementtoutel’étenduedusous-sol,maisunniveauau-

dessous.

Dèslapremièrenuit,illuiexpliquaqu’onl’avaitenvoyéenprison

parcequ’ill’aimaittrop,etqu’ilsnevoulaientpasqu’unpèreaimesafille

àcepoint.

Dèslepremiermatin,ilprocédaàdesattouchements,ill’appelapar

sonsurnom,etluiexpliquapourquoielledevraitvivrecachée.

Ilnefallaitpasqu’ilslaretrouvent.Ilnefallaitpasqu’ilslejettenten prisonànouveau.Ilnefallaitpasqu’ilslesséparent. Elleavaitacquiescé.Ellecomprenait. Ilsnelaretrouveraientpas. —Lamaisonestunegrandecachette,luiavaitditsonpère.Etta cachettesetrouvedessous.Ilnousafalluprèsdesixmoispourla construire. Ilsnemeretrouverontpas,s’était-elledit,alorsquesonpèrese glissaitàsescôtés,danslefutonqueensizeauxcouleurspastel. —C’esttamèrequim’afaitjeterenprisoncommeunchiendesrues, tusais,ellenevoulaitpas,ellenonplus,quejet’aimecommejet’aime. Elles’enétaittoujoursdoutée.Elleaimaitsamère,maiselleavait toujourssuquerienneseraitjamaiscomparableàlarelationnouéeavec son père. Son père qui lui donnait tant d’amour. Son père qui la protégeaitdeshommesdudehors.Sonpèrequil’appelaitStardoll.

5

L’appartementdusous-solétaitspacieux,avecunehauteurdeplafond dequatremètresenviron,pourvud’unsystèmed’éclairageauxsources lumineuses variées. Bien que souterrain, il ne provoquait aucune

sensationd’enfermement,pasdeclaustrophobie,nid’asphyxieréflexe,il auraitpudisposerdefenêtresgrandesouvertessurlemondeextérieur.Il étaitcomposédetroispiècesenenfilade:sachambre,vastecuberutilant surplombéd’unmiroirvisséaumilieuduplafond,donnaitdirectement surlesalon,décorédeplusieursvariationsdejauneetd’orange,dontle

divanstyleannées1960,puis,auboutd’unpetitcorridordecouleur

corailquidistribuaitdepartetd’autreuncabinetdetoiletteetunepièce

videàl’exceptiond’ustensilesdecuisineetdeménageempiléssurdes

étagères,ontrouvaituneluxueusesalledebains,recouvertedecarreaux

rosesetgrisperle,avecbaignoirejacuzzi,douche,coiffeuse.

C’étaitbienplusgrandquelachambredechezsamère,c’étaitbien

plusbeau,c’étaitàelle.

Iln’yavaitpasdecuisinesinonunbaràl’américaineàl’autre

extrémitédusalon,avecunmini-réfrigérateur,unpetitfouràmicro-

ondes,unpeudevaisselledansunplacardmural.Unetélévisionhautde gamme était placée en face du divan jaune canari, elle constata immédiatementqu’elleétaitencl