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Norois

Chronologie et sédimentation des calcaires lacustres du Sud-Ouest


du Bassin de Paris dans leur environnement structural
Jean-Claude Yvard

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Yvard Jean-Claude. Chronologie et sédimentation des calcaires lacustres du Sud-Ouest du Bassin de Paris dans leur
environnement structural. In: Norois, n°92, Octobre-Décembre 1976. pp. 529-540;

doi : https://doi.org/10.3406/noroi.1976.3536

https://www.persee.fr/doc/noroi_0029-182x_1976_num_92_1_3536

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Résumé
RÉSUMÉ
Les calcaires lacustres du Sud-Ouest du Bassin de Paris « fini-éocène » ( = niveau des marnes supra-
gypseuses, Ludien supérieur) pour ceux tourangeaux de Vhorizon de Monts, d'Age plus ancien
(«Ludien» au sens large, Mari- nésien ?) pour ceux périphériques de l'Anjou, du Berry, du Poitou et du
Maine, auraient été mis en place sous des conditions paléo-climatiques à saisons alternées, Vune
humide assurant le lessivage des sols et le transport des solutions, l'autre sèche dégageant des
étendues de vase calcaire ; d'où des variations latérales de faciès : des calcaires à inclusions
ferrugineuses (d'origine continentale), des calcaires à brèches (dus à la dessiccation), des calcaires
uniformes à Limnea sous des plans d'eau plus permanents.
Les bancs de meulières superposées, associées à des « argiles à meulières » débordant des rivages
lacustres, reviendraient à des écoulements saisonniers en nappes, mais laisseraient pressentir le recul
de la forêt et une nuance aride des conditions climatiques.
L'établissement des lacs est attribuable à la fermeture (par subsidence d'ensemble du Sud-Ouest du
Bassin de Paris) des exutoires angevins et Orléanais qui, à l'Éocène moyen, ont favorisé une érosion
continentale diversifiée... Mais la continuité de l'érosion « régressive » aurait procédé par capture au
vidage des lacs périphériques : les plus anciens. Au centre du bassin, le prolongement de la
subsidence et l'éloignement des exutoires fluviatiles auraient permis plus longtemps la conservation
d'un système d'écoulement endoréique.

Abstract
ABSTRACT
South west Paris basin late eocen lacustrine limestone (supra gypseous marls level, upper ludian for
those of Monts deposits near Tours), ludian « lato sensu », Marinesian perhaps ? for those of
neighbouring regions (Anjou, Maine, Poitou and Berry) would have been settled under paleoclimates
with alternatively wet and arid seasons, the wet one producing the washing of the soils and the
carriage of the solutions, the other one clearing out vast slreches of calcareous mud. From these facts :
lateral changes of fades : limestone including continental ferruginous pebbles, dried up chipped
limestone, smooth limestone with limnaes under more permanent watery surfaces.
The formation of superposed millstone gritbanks associated with clay deposits including millstone too.
these overflowing lacustrine strands would be due lo seasonal discharges in sheets and would
however lei forebode a recession of the forest and a slight difference in arid climatic conditions.
The settlement of the lakes can be imputed to the closing of exulories of Anjou and Orleans régions (on
account of the whole south west Paris Basin subsidence) which during middle eocen have promoted a
various continental erosion.
But the continuous head erosion would have drained off the more ancient surrounding lakes. In the
center of the basin the prolongation of subsidence and the remoteness of fluvial exulories would have
allowed a longer preservation of an internal discharging system.
Chronologie et sédimentation

des calcaires lacustres

du Sud-Ouest du Bassin de Paris

dans leur environnement structural

par J.-C. YVARD

I. - PROBLÈMES CHRONOLOGIQUES

Du Perche au Châtelleraudais et de l'Anjou au Berry, les divers


remblaiements de calcaires lacustres tertiaires du Sud-Ouest du
Bassin de Paris ont été étudiés depuis le début du xixe siècle, et
leur faune de Mollusques a servi de base (malgré les limites de la
méthode, cf. A. de Grossouvre, 1909 ; L. et J. Morellet, 1930 ;
L. Ginsburg, 1973) aux successives classifications stratigraphiques.
A. Brongniart (1810) détermine les empreintes de coquilles de
La Chapelle-Saint-Aubin près Le Mans, F. Dujardin (1828) celles
de la région tourangelle (Monts, Mettray, Pernay). Mais c'est à
Ed. Hébert (1862) que revient l'honneur de proposer, dans le
Maine et le Perche, une première relation stratigraphique quelque
peu assurée (après que d'Archiac y a vu, en 1846, des extensions
des calcaires lacustres aquitaniens) en notant l'identité des
Mollusques d'eau douce de La Chapelle-Saint-Aubin et de Nogent-
le-Rotrou, avec les calcaires lacustres de Saint-Ouen du stratotype
parisien (Eocène supérieur, Marinésien). Par la suite, M. Le Touzé
de Longuemar (1870-1872) devait admettre — sur les
déterminations de J. Deshayes — pour la coupe de La Bussière /cimetière,
au contact Berry-Poitou, la même relation avec les gisements du
Maine et du Perche associés aux calcaires lacustres de Saint-Ouen.
Dans une synthèse de 1921, G.-F. Dollfus indiquera un âge éocène
supérieur (auversien ou marinésien) pour les calcaires lacustres
du Maine et soutiendra que les calcaires de Touraine (= l'horizon
de Monts) renferment une faune plus récente qui les place au niveau
des calcaires de Brie : sous-étage sannoisien.
Ce sont ces conceptions opposées à celles de A. de Grossouvre
(1905) pour lequel on ne pourrait séparer paléontologiquement les
divers calcaires lacustres de l'Éocène supérieur, qui ont prévalu
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dans l'œuvre de G. Denizot (1927) et de G. Lecointre (1947), mais


avec quelques nuances. Ainsi, la plupart des espèces déterminées
d'après la faune des calcaires lacustres de Saint-Ouen (Bartonien
moyen, Marinésien), se retrouveraient présentes dans les « marnes
supra-gypseuses » ; aussi, G. Denizot prolongea-t-il la série jusqu'au
Bartonien supérieur ludien : toutes opinions retenues jusqu'en
1971.
Présentement, l'analyse de la bibliographie scientifique montre
que du point de vue paléontologique, les calcaires lacustres dits
du Maine ou du Berry, c'est-à-dire largement disposés à la
périphérie de la région tourangelle, peuvent quant à leur datation
apparaître comme équivalent chronologique des calcaires de Saint-
Ouen jusqu'à la Haute Masse du Gypse parisien. La découverte
de quelques Foraminifères ou Charophytes (S. Durand, 1956 ;
G. Bignot, 1962) récoltés à Bonnétable et à Souzay /Champigny,
n'infirmerait pas les relations stratigraphiques adoptées.
La distinction entre deux horizons de calcaire lacustre — l'un
dit « ludien », l'autre dit « sannoisien » — admise depuis G. Dollfus
(1921), pourrait également être retenue quant à la réalité du fait
et à cet égard, des relations stratigraphiques directes ont été
proposées :
— A Villedieu-le-Château /la Cuverie (abords de la vallée du
Loir), G. Denizot (1927, p. 119 et p. 139) pense avoir vu la
superposition des faunes de 1' « horizon de Monts » à celles
du « Lac angevin ».
— A La Bussière /cimetière (au contact Poitou-Berry), le
gisement fossilifère (120-125 m N.G.F.) subsiste dans la
topographie locale en contrebas des calcaires lacustres du plateau
de Pleumartin (vers 140 m N.G.F. ).
— En Saumurois, le remblaiement lacustre du plateau de
Milly-Verrié pourrait sans doute apparaître également
superposé au gisement fossilifère de Souzay-Champigny ?

Mais la coordination chronologique de l'assise lacustre supérieure


dite « horizon de Monts » (Champeigne tourangelle, bassin de Neuillé
Auzouer, plateau de Pleumartin), devait être remise en cause
(J.-C. Yvard, 1972). L'auteur utilisant les plus récents travaux
consacrés au Bassin de Paris (C. Cavelier, 1965-1968) rappelle
que le calcaire de Brie serait une série comprehensive s'étendant
des « caillasses » d'Orgement — calcaire de Sannois — aux Faluns
de Jeurre et de Morigny (Stampien inférieur). L'exploitation des
travaux de M. C. Cavelier permettait de mettre en parallèle des
CHRONOLOGIE ET SÉDIMENTATION DES CALCAIRES LACUSTRES 531

associations faunistiques « ludiennes » et « sannoisiennes », les


espèces reconnues dans les calcaires lacustres de la Touraine
(horizon de Monts).

Groupes de faunes lacustres (Gastéropodes) Déterminations reconnues dans


selon M. C. Cavelier, 1968, p. 515. les calcaires lacustres de Touraine.
G. Lecointre, 1947.
« Association supérieure »
Sannoisien
vers le Stampien supérieur
Hydrobia dubuissoni
Hydrobia sandbergeri
Bithinella helicella
Planorbis cornu
Nystia duchasteli X
Nystia plicata
« Association inférieure »
Ludien
(tradition bartonienne)
Hydrobia epiedensis x
Bithinella monthiersi ' X
Limnaea longiscata ■ X
Limnaea pyramidalis
Limnaea fusiformis X
Planorbis obtusus
Planorbis euomphalus
Planorbis planulatus X
Dissostoma mumia

L'impression qui se dégage de cette comparaison (Nysiia


duchasteli et sa variante Nystia plicala sont connues en des formations
ludiennes) est que les dépôts lacustres de la région tourangelle
et leurs extensions associées devraient être rattachés à l'Éocène
final plus qu'au début de l'Oligocène... Notre notion de « surface
lacustre fini-éocène » tient compte des enseignements de la révision
des stratotypes parisiens et du point de vue chronologique suppose
une équivalence avec les « marnes supragypseuses » d'Argenteuil
et de Pantin... (tableau ci-joint).
De toutes façons, il apparaissait injustifié de cartographier les
calcaires lacustres de l'horizon de Monts sous l'étiquette «
Stampien inférieur = Sannoisien » (1).
Quant aux niveaux à meulières essentiellement superposés aux
masses de calcaires lacustres, on verra que, du point de vue sédi-
mentaire, ils résultent de processus morphoclimatiques distincts,
mais leurs faunes — surtout celle des Mollusques — n'autorisent
à l'échelle des faits géologiques, aucun décalage stratigraphique
notable.

(1) La nouvelle feuille géologique de Blois au 1/50.000 (N. Desprez et coll., 1972)
est ainsi opposée aux feuilles Amboise, Langeais et Loches, en situant plus
heureusement les calcaires lacustres de Touraine dans un « Ludien supérieur ». Les feuilles
géologiques de la même collection, mais parues plus récemment — Châtellerault et Tours,
1974 — ont adopté la même nomenclature.
532 J.-C. WARD

Tableau. — Synchronisme stratigraphique des calcaires lacustres éocènes supérieur


du Sud-Ouest du Bassin de Paris avec les stratotypes parisiens.
Stratigraphie
nouvellement adoptée Superposition des couches Formations lacustres
(Cl. Cavelier, 1968, d'après G. Denizot, 1968, du S.W. du Bassin
Ch. Pomerol et Ch. Pomerol et L. Feugueur, 1968. de Paris.
L. Feugueur, 1968).
/ Stampien Calcaires d'Étampes
s. s. Sables, grès de Fontainebleau
Marnes à huîtres
Cale, de Sannois /cale, de Brie Niveaux à meulières
Stampien Sannoisien Argile verte de Romainville caverneuses et inclusions
Glaises à Cyrènes = Niveaux des
Argiles à meulières.

Nouvelle limite Oligocène /Éocène.


Marnes blanches de Pantin Calcaire lacustre de
Marnes verdâtres l'horizon de
Marnes bleues d'Argenteuil Monts /Battereau
Ludien Haute masse du gypse
Bartonien (sup.) Marnes d'entre-deux-masses Calcaire lacustre
Moyenne masse du gypse d'Anjou, du Berry
Marnes à Lucina inornata et du Maine.
Basse masse du gypse
Marnes à Pholadomya ludensis
Marinésien Sables de Marines cale, de
B. (moyen) Sables de Cresnes St-Ouen
Auversien Sables et grès de Beauchamps
B. (inf.) Sables d'Auvers
Lutétien Les Prunes

II. - LES SÉDIMENTATIONS LACUSTRES

L'étude renouvelée des formations lacustres « ludiennes » et


« fini-éocènes » du Maine, de l'Anjou, de la Touraine et du contact
Poitou-Berry, permet de confirmer l'existence des divers faciès
lacustres (J.-C. Yvard, 1974).
Il convient de distinguer :
— des variations verticales (de haut en bas) :
. des « meulières » peu ou pas effervescentes aux acides ;
. des calcaires compacts sous plusieurs aspects ;
. des marnes et calcaires marneux à brèches ;
— des variations latérales (du bord vers le centre) :
. au niveau des meulières, passage des argiles à meulières
caverneuses à des bancs meuliers ;
. au niveau des calcaires, des calcaires bréchiformes à inclusions
ferrugineuses, puis des calcaires bréchiformes à débris ther-
moclastiques, enfin des calcaires uniformes à Limnées ;
CHRONOLOGIE ET SÉDIMENTATION DES CALCAIRES LACUSTRES 533

au niveau des marnes et calcaires marneux, d'extension plus


réduite, on n'observe aucune variation de faciès.

Les analyses minéralogiques indiquent :


. 5 % de silice détritique et 95 % de calcaire au niveau des
marnes et calcaires marneux ;
. pratiquement 100 % de calcaire au niveau des calcaires
compacts et bréchiformes ;
. 65 à 90 % de silice (opale et quartz détritique) plus du
carbonate de calcium et un peu de fer dans les meulières.
Enfin, d'un point de vue lithologique, il convient de noter que
les micro-brèches des calcaires marneux conservent des arêtes
non émoussées et qu'ils représentent entre 0,2 et 10 mm, quelque
25 à 40 % de la masse sédimentaire. Les aspects bréchiformes des
calcaires compacts sont également dus à des débris de calcaire
lacustre incorporés, sans émoussage, à une pâte carbonatée.

Dans le paysage éocène supérieur, les divers bassins lacustres


occupent des aires déprimées par la tectonique ou l'érosion ; de
plus leur extension est si considérable (près de la moitié du
territoire) qu'il n'y a guère de place pour la constitution d'un réseau
hydrographique ... aussi les variations des masses liquides seraient-
elles essentiellement conditionnées par les fluctuations climatiques
locales :
— au niveau inférieur des marnes lacustres et des calcaires
marneux associés s'étendent d'authentiques lacs d'eau douce avec
des algues abondantes et un environnement forestier (2) ;
— au niveau supérieur des calcaires compacts, les « lacs »
s'étendent plus largement... mais leur extension même explique les
variations des plans d'eau et justifie les faciès diversifiés : calcaires
à débris ferrugineux sur les bordures calcaires bréchiformes à la
suite, calcaire uniforme à Limnées sous les plus hautes eaux.
Du point de vue morphogénétique, on verrait dans les faciès
à brèches la répétition d'un assèchement par evaporation
périodique partielle — sans doute saisonnier — assurant d'abord une
précipitation des carbonates, puis une dessiccation des dépôts.
On entrevoit ainsi l'existence, sous les conditions thermiques à
moyenne annuelle encore élevée de l'Éocène supérieur (25° G),

transport
(2) Déduit
en solution.
de la genèse « biostasique » des sédiments lacustres : lessivage des sols,
534 J.-C. WARD

d'un climat différencié à saisons alternées, l'une humide assurant


le lessivage des sols périphériques et le transport des solutions,
l'autre sèche réduisant l'extension des plans d'eau et dégageant
de larges étendues de vase calcaire.

PLUVI OSI TE.

L A.-SAJSON HUMIDE.

Zone forestière. Zone à inclusions. Zone â brèches. Zone â Limnées.

EVAPORATION

B.- SAISON SECHE. ..»„ „


Fig. — Schéma morphogénétique des niveaux à calcaire lacustre.

Fait notable : à la périphérie des lacs — surtout de ceux de la


région tourangelle — la présence des masses considérables de
carbonate de calcium pose le problème de leur origine initiale et de
leur acheminement... D'abord, le substrat immédiat souvent
encaissant des « argiles à silex » (faciès marin du Sénonien moyen),
est pauvre en CaCO3, 4 % au maximum même pour des roches
en place, et il convient d'envisager l'alimentation chimique des
bassins lacustres par remaniement des affleurements
essentiellement calcaires : assises du Turonien moyen ou du Jurassique
supérieur déjà mis au jour par l'érosion... Toutes formations disposées
en auréoles autour de la "fosse" centrale tourangelle etqui justifient
quant à la compréhension des processus géomorphologiques, la
restitution d'ensemble du cadre physique : un milieu climatique à
saison humide avec des débits soutenus, en écoulement en nappes
plus qu'en talwegs, et la translation favorisée par les topographies
étagées, des produits du lessivage des substratums calcaires, parfois
lointains pour les « lacs fini-éocènes ».
L'assise à meulières siliceuses correspondrait à des processus
distincts de ceux proposés pour les marnes et calcaires lacustres
sous-jacents. Il ne s'agit évidemment pas de produits résiduels
des dépôts lacustres préexistants, alors même que les faciès d'argile
à meulières s'étendent parfois en dehors des limites d'extension des
calcaires compacts... Au contraire, des blocs de meulières à
Mollusques et Charophytes affirment l'existence de flaques d'eau
temporaires et la fossilisation par apport d'une solution siliceuse
CHRONOLOGIE ET SÉDIMENTATION DES CALCAIRES LACUSTRES 535

(plans stratifiés visibles). L'incorporation de brèches calcaires et


de « galets mous » argileux confirme le remaniement du substratum
lacustre et même péri-lacustre. La part plus étendue du «
détritique » et la prédominance des apports siliceux laisseraient
pressentir une nuance aride des conditions climatiques, le recul de la forêt
et la persistance des alternances saisonnières.

III. - ENVIRONNEMENT STRUCTURAL

Ainsi, position adoptée avec la plupart des auteurs (sauf A. de


Grossouvre), les calcaires lacustres de la région centrale du Sud-
Ouest du Bassin de Paris (= l'horizon de Monts) seraient en
général plus récents, « fini-éocènes » (= Ludien supérieur) que ceux de
la périphérie, attribués à un Ludien inférieur. Les assises peuvent
parfois se superposer : exemples, à Villedieu-le-Chateau /la Chaume
— la Cuverie (G. Denizot, 1927) ; La Bussière/les Cosses — le
Cimetière... Mais ces deux groupes lacustres opposables dans la
stratigraphie le sont aussi dans la répartition géographique et dans
leurs altitudes topographiques. Les « lacs marino-ludiens » sont
en général plus élevés que les surfaces terminales des lacs « fini-
éocènes », parce que situés sur les marges du Sud-Ouest du Bassin
de Paris.
Exemples ci-dessous :
Au Ludien supérieur : Champeigne tourangelle vers 100-110 m.
Au Ludien inférieur : Bonnétable-Prévelles 140 m N.G.F.
Poulaines-Buxeuil 120 m N.G.F.
L'explication d'un tel décalage chronologique et morphologique
devrait être cherchée dans l'évolution simultanée des tendances
tectoniques et de l'érosion continentale.

L'établissement même des plans d'eau lacustres, peu profonds


sans doute, mais largement étendus à près de la moitié du Sud-
Ouest du Bassin de Paris, est évidemment la grande nouveauté
des paysages de l'Éocène supérieur, alors que précédemment, dans
le cours de l'Éocène moyen, prédominait l'érosion de quelques
grands secteurs prédéterminés par leur position affaissée
(subsidence et failles).
On sait, et c'est là l'un des traits de la morphologie héritée et
bientôt nivelée par les calcaires d'eau douce, que cette érosion
s'était davantage développée vers les littoraux du bassin marin
fini-crétacé, en contrebas des continents primaires ou jurassiques,
536 J.-C. WARD

à l'emplacement même des actuelles auréoles cénomaniennes...Vers


le centre, au droit de la "fosse" tourangelle et de ses dépressions
satellites, la vieille surface à « perrons » de l'Éocène inférieur avait
mieux conservé ses topographies intactes ; cette répartition
marginale de l'érosion suppose l'existence de « niveaux de base »
d'évacuation extérieure au bassin : vers la Basse Loire par quelques
talwegs ? vers la "fosse" orléanaise déjà amorcée ?
Or, l'existence des lacs de l'Éocène supérieur demande
l'obstruction de ces débouchés exutoires. Et à cet égard, on a vu que les
faciès inférieurs des remblaiements lacustres — relativement plus
riches en apports détritiques que les calcaires superposés — ne
témoignaient pas de conditions climatiques essentiellement arides...
Ainsi, il semblerait que la tectonique soit le principal responsable
des modifications de l'hydrologie générale. Mais l'ampleur de la
surface intéressée est telle et le niveau de base du littoral atlantique
si lointain, et sans doute les pentes trop réduites, que les
possibilités d'enfoncement des talwegs apparaissent lentes et tardives
par rapport aux tendances structurales. Il s'agirait d'un
enfoncement d'ensemble du Sud-Ouest du Bassin de Paris, vaste région
circulaire de quelque 200 km de diamètre, d'un prolongement de
subsidence amorcé au Turonien moyen (cf. J.-C. Yvard, 1972) et
dont la transgression des « argiles à silex » au Sénonien moyen
avait déjà souligné un moment particulièrement caractérisé.
Mais, dans le cadre même de l'évolution tectonique générale,
des compartiments localisés peuvent être distingués.
— Au centre, la "fosse" de la Champeigne tourangelle se
comporte comme une aire subsidente marquée, déprimant la surface à
« perrons » de l'Éocène inférieur, piégeant quelques cailloutis à
quartz et sables argileux (Saint-Branchs/la Jonchère) et
supportant 25-30 m de dépôts lacustres (Cormery, Joué-lès-Tours).
— Aux dépressions satellites de la "fosse" de Tours, d'autres
bassins lacustres sont également adaptés : bassin de Chatillon-sur-
Indre sur une cuvette fini-crétacée et masquant une extension
probable des dépôts de Brenne, bassin de la Touraine méridionale
autour de Descartes.
— Le « lac d'Anjou » et ses dépendances correspondent,
également, à des dispositions déprimées (aires synclinales de Baugé-
Noyant, ou de Saumur-Gennes ; « fosse fléchoise »...) où l'érosion
anté-lacustre pourrait être soulignée (lambeaux résiduels des
« argiles à silex », butte de poudingues fossilisés).
— Vers les marges, les compartiments affaissés par failles,
lieux de quelques intenses érosions de l'Éocène moyen, devaient
constituer des bassins lacustres d'ampleur limitée : types, les
gisements de Nogent-le-Rotrou, de Poulaines-Buxeuil, de Château-
renault-Neuville... D'autres failles ont affecté les retombées péri-
CHRONOLOGIE ET SÉDIMENTATION DES CALCAIRES LACUSTRES 537

clinales (La Pellerine, Mouliherne, Marciily-sur-Maulne, Villiers-


au-Bouin, Marray, Ciran, etc..) et les remblaiements lacustres
ont comblé les zones dénivelées... Enfin, en contrebas du seuil
du Poitou (bassin de Pleumartin), de la Gâtine de Parthenay (Nord-
Est d'Airvault) ou du Perche (région de Bonnétable), d'autres
lambeaux occupent l'emplacement des auréoles amorcées dès les
premiers creusements consécutifs à la régression aturienne ; le
substratum des dépôts lacustres peut être en calcaire jurassique.

Ainsi, deux grandes étapes successives (et localement


superposées) de remblaiements lacustres apparaissent dans le cours du
Ludien inférieur et supérieur quelque peu réparties sur le Sud-
Ouest du Bassin de Paris selon les données structurales
pré-existantes... Et, au-delà de la compréhension des processus
morphoclimatiques de la restitution de la vaste surface polygénique de
l'Éocène supérieur, la juxtaposition des lacs « ludiens » et « fini-
éocènes » doit être justifiée... Il y a déjà longtemps qu'à la suite
de G. Denizot, les géologues régionaux admettaient que les
formations lacustres de la Champeigne tourangelle (horizon de Monts,
Ludien supérieur = fini-éocène !) devaient reposer sur « une base
ludienne ». Ce qui est certain dans les répartitions des lambeaux
lacustres les mieux datés par la faune de Mollusques, c'est que les
remblaiements lacustres les plus anciens — « Ludien inférieur » —
sont disposés vers la périphérie du Sud-Ouest du Bassin de Paris
(calcaire du Maine, de l'Anjou et du Berry), tandis que les plus
récents en affleurements — ceux dits « fini-éocènes » — en
occupent le centre (région de Tours, de Descartes et de Pleumartin)
en des zones plus déprimées dans la topographie de l'ensemble
des territoires. Il y a là une disposition générale si étroitement liée
à la structure que l'on se doit d'envisager une justification qui
fasse tout à la fois appel aux tendances tectoniques régionales et
aux actions permanentes de l'érosion continentale.
En attribuant l'établissement des lacs à la fermeture des exu-
toires angevins et Orléanais sous l'influence d'une subsidence
d'ensemble du Sud-Ouest du Bassin de Paris, on devrait s'attendre à
ce que la continuité de l'érosion « régressive » procède par capture
au vidage des lacs périphériques, et cela fort avant la fin de l'Éocène
supérieur... et une part des argiles à meulières, qui témoignent
plus de l'écoulement en nappe que de sédimentation lacustre — ont
pu s'étendre sur des topographies mieux drainées... Par contre,
au centre du Bassin, le prolongement de la subsidence (démontré
par les déformations tectoniques d'ensemble qui affectent la
surface de la Champeigne tourangelle, cf. J.-C. Yvard, 1968) et l'éloi-
35
538 J.-C. WARD

gnement des exutoires fluviatiles auraient permis plus longtemps


la conservation d'un système d'écoulement endoréique et
l'étalement de masses d'eau lacustres jusqu'à la fin de l'Éocène supérieur.
En résumé, les calcaires lacustres tertiaires du Sud-Ouest du
Bassin de Paris, replacés dans le cadre stratigraphique du Barto-
nien, offriraient dans une perspective géomorphologique un
remarquable exemple des interactions tectonique-érosion, associées
aux variations des facteurs climatiques.

Septembre 1975.

RÉSUMÉ

Les calcaires lacustres du Sud-Ouest du Bassin de Paris « fini-éocène »


( = niveau des marnes supra-gypseuses, Ludien supérieur) pour ceux
tourangeaux de Vhorizon de Monts, d'Age plus ancien («Ludien» au sens large, Mari-
nésien ?) pour ceux périphériques de V Anjou, du Berry, du Poitou et du Maine,
auraient été mis en place sous des conditions paléo-climatiques à saisons
alternées, Vune humide assurant le lessivage des sols et le transport des solutions,
l'autre sèche dégageant des étendues de vase calcaire ; d'où des variations
latérales de faciès : des calcaires à inclusions ferrugineuses (d'origine
continentale), des calcaires à brèches (dus à la dessiccation), des calcaires uniformes à
Limnea sous des plans d'eau plus permanents.
Les bancs de meulières superposées, associées à des « argiles à meulières »
débordant des rivages lacustres, reviendraient à des écoulements saisonniers
en nappes, mais laisseraient pressentir le recul de la forêt et une nuance aride
des conditions climatiques.
L'établissement des lacs est attribuable à la fermeture (par subsidence
d'ensemble du Sud-Ouest du Bassin de Paris) des exutoires angevins et Orléanais
qui, à l'Éocène moyen, ont favorisé une érosion continentale diversifiée... Mais
la continuité de l'érosion « régressive » aurait procédé par capture au vidage des
lacs périphériques : les plus anciens. Au centre du bassin, le prolongement de
la subsidence et l'éloignement des exutoires fluviatiles auraient permis plus
longtemps la conservation d'un système d'écoulement endoréique.

ABSTRACT

South west Paris basin late eocen lacustrine limestone (supra gypseous
marls level, upper ludian for those of Monts deposits near Tours), ludian
« lato sensu », Marinesian perhaps ? for those of neighbouring regions (Anjou,
Maine, Poitou and Berry) would have been settled under paleoclimates with
alternatively wet and arid seasons, the wet one producing the washing of the
soils and the carriage of the solutions, the other one clearing out vast slreches of
calcareous mud. From these facts : lateral changes of fades : limestone
including continental ferruginous pebbles, dried up chipped limestone, smooth
limestone with limnaes under more permanent watery surfaces.
The formation of superposed millstone gritbanks associated with clay
deposits including millstone too. these overflowing lacustrine strands would be due
CHRONOLOGIE ET SÉDIMENTATION DES CALCAIRES LACUSTRES 539

lo seasonal discharges in sheets and would however lei forebode a recession of


the forest and a slight difference in arid climatic conditions.
The settlement of the lakes can be imputed to the closing of exulories of Anjou
and Orleans régions (on account of the whole south west Paris Basin subsidence)
which during middle eocen have promoted a various continental erosion.
But the continuous head erosion would have drained off the more ancient
surrounding lakes. In the center of the basin the prolongation of subsidence
and the remoteness of fluvial exulories would have allowed a longer
preservation of an internal discharging system.

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— Cartes à consulter :
Cartes géologiques au 1 /80.000 : Feuilles 78 : Nogent-Le Rotrou ; 92 : La Flèche ;
93: Le Mans; 106: Angers; 107: Tours; 119:Saumur; 120 : Loches ; 121 : Valen-
çay ; 132 : Châtellerault.
+ cartes géologiques au 1 /50.000 déjà publiées sur la région.
Observations : M. le Pr J. Pimienta souhaite que les subsidences de terrain soient
confrontées avec les données de la gravimétrie.