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DROIT PÉNAL - REVUE MENSUELLE LEXISNEXIS JURISCLASSEUR - JUILLET-AOÛT 2016 Études

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Le renseignement intérieur :
pour l’efficacité dans la démocratie
Éric MEILLAN,
président de la section droit pénal de l’Association française des docteurs en droit (AFDD),
ancien sous-directeur de la DST, ancien directeur de l’IGS

Homme de terrain 1, Éric Meillan livre un témoignage sur les méthodes et le fonctionnement du renseignement
ainsi qu’une vision personnelle et prospective de son évolution en mettant en exergue les faiblesses
structurelles que sont l’inexistence d’un maillage territorial suffisant, l’inadéquation des ressources humaines,
et la concentration dans les mêmes mains du judiciaire et du renseignement. Enfin, il soulève la question de
nouveaux risques pour la démocratie. 2

1 - Les purs produits du renseignement intérieur parlent peu, car 4 - Le renseignement destiné à éclairer le décideur politique.
leur culture du secret les imprègne, voire les inhibe totalement. C’est l’apanage surtout de la DGSE qui agit à l’extérieur du terri-
Parmi les rares qui communiquent, on compte aussi quelques toire national et qui dépend du ministère de la défense : on a là le
anciens directeurs de services issus de la bureaucratie, qui avaient renseignement « noble ». À l’intérieur du territoire, jusqu’à la fin
été placés à leur tête, une affectation de passage au cours de du XXème siècle, les renseignements généraux remplissaient en
laquelle ils ont plus « surfé » que compris. partie ce rôle d’information du gouvernement, parmi d’autres
2 - Or, beaucoup glosent sur le renseignement : politiques, jour- missions : ils s’attachaient surtout au suivi des tendances, des
nalistes, experts auto proclamés etc. Parmi toutes ces voix en fait mentalités, des milieux... Cela relève aujourd’hui de la compétence
peu éclairées, certaines se détachent par une réelle connaissance de certaines structures minoritaires de la direction générale de la
du sujet, celles de professionnels le plus souvent liés au service sécurité intérieure (DGSI), rattachée au ministère de l’intérieur.
extérieur, la direction générale de la sécurité extérieure (DGSE). 5 - Le renseignement tactique de théâtres d’opérations. Il
Bref, en dehors des spécialistes taiseux, qui connaît vraiment le dépend à l’extérieur du territoire de la direction du renseignement
renseignement intérieur ? Ce court exposé va essayer de décrire ce militaire (DRM), subordonnée à l’état-major des armées au sein du
monde dans son actualité en abordant deux ensembles : qu’est-ce ministère de la défense. À l’intérieur du territoire, ce sont l’infor-
que le renseignement, quelles sont ses méthodes (1) ? Puis seront mation dite « générale » de la sécurité publique au sein de la Police
détaillées les interrogations actuelles sur le renseignement intérieur nationale, les « brigades du chef » dans les commissariats, les
(2). petites structures spécialisées de la gendarmerie nationale etc. Ce
renseignement tactique est surtout dédié à l’opérationnel des
armées en intervention, et aux actions de maintien de l’ordre sur
1. Le renseignement, ses familles, ses le territoire. Pour le décrire par une image, on peut évoquer les
éclaireurs des tuniques bleues américaines pendant les guerres
méthodes indiennes.
6 - Le renseignement intérieur. Il s’agit d’abord du contre-
A. - Les trois familles du renseignement
espionnage, c’est-à-dire la détection et la neutralisation d’agents
3 - La part la plus large du renseignement s’inscrit dans ce qu’on étrangers en France : cette activité relevait de la direction de la
appelle l’action secrète. Dans ses différents aspects, elle fait appel surveillance du territoire (DST) du ministère de l’intérieur, jusqu’à
aux mêmes techniques et aux mêmes technologies de surveillance la création de la direction centrale du renseignement intérieur
physique et de surveillance électronique ou informatique. Mais sur (DCRI) à la fin du XXème siècle, puis de la DGSI qui l’a remplacée
le terrain, les activités de renseignement se partagent en trois en 2014. La dévolution de cette mission au ministère de l’intérieur
familles cousines, sensiblement différentes. avait découlé du scandale de l’affaire Dreyfus : cela avait mis fin
à la prérogative exorbitante suivant laquelle l’état-major militaire
décidait souverainement de qui était espion. On agit là dans une
1. Éric Meillan a mené toute sa carrière dans la Police nationale, essentiellement culture strictement policière : il faut trouver des individus hostiles,
dans le renseignement : il a notamment exercé comme sous-directeur de la
plus ou moins cachés dans la société, et les neutraliser.
DST, puis comme directeur de l’inspection générale des services (IGS). Audi-
teur du centre des hautes études de l’armement, de l’institut des hautes études 7 - L’activité transversale de lutte anti-terroriste. Ce panorama
de la sécurité intérieure et de l’institut des hautes études de défense nationale, simple a été troublé par la montée en importance de la lutte anti-
il avait aussi été mis à disposition pendant cinq ans du secrétariat général de la terroriste, axée surtout autour de l’action des services de renseigne-
défense nationale. Il est officier supérieur de réserve de la marine nationale.
Outre de nombreux articles et conférences, il a publié : Les aspects juridiques ments et de répression judiciaire. Elle relève maintenant des trois
de la sécurité des systèmes d’information et Dépolitiser la police : Anne Rideau, catégories de renseignement :
2015. Il a récemment participé à l’ouvrage collectif : Penser et repenser le terro- – la DGSE a mission de recueillir tous les renseignements
risme, MA-Eska, 2016. – Ndlr. possibles sur les terroristes à l’extérieur du territoire ;
2. Cet article n’est pas un exercice de droit, mais l’analyse par un praticien, par
ailleurs juriste, d’une situation. Elle permet d’éclairer la pertinence de différentes
– la DRM a en charge le renseignement tactique contre Daesh et
études et réflexions sur les décisions politiques et juridiques prises depuis autres groupes armés terroristes là où nos forces armées sont enga-
quelques années sur ces sujets. – Ndlr. gées ; 17
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– la DGSI a la responsabilité en France de la lutte anti-terroriste, renseignements dits « fermés », c’est-à-dire cachés, confidentiels
c’est-à-dire la détection des terroristes sur le territoire national et ou protégés. Dans la lutte anti-terroriste, les sources techniques
leur neutralisation. ouvertes prolifèrent et offrent donc un vaste champ d’action :
Avec la fin de la guerre froide, la lutte anti-terroriste avait permis déclarations d’intentions, invectives, revendications d’actes... Or
aux services de maintenir leurs budgets et leurs recrutement, en la les nouvelles technologies de l’information et de la communica-
considérant comme une mission essentielle. Aujourd’hui, elle est tion (NTIC), largement utilisées par les services de renseignements
manifestement prioritaire, donc apporte aux services des moyens actuels, permettent de traiter une masse énorme d’informations
financiers et humains en grande augmentation. En France où le ouvertes. Cela constitue un apport formidable, mais le chasseur
renseignement a toujours été considéré comme une activité sale doit se méfier de l’intoxication, car le bluff et le faux côtoient
et inutile, la lutte anti-terroriste a changé cette image de marque. souvent le vrai ; pire, il faut se garder de l’auto-intoxication si on
8 - Les autres services faisant du renseignement. Au sein de la laisse aux manœuvres certains experts, soucieux avant tout de
communauté du renseignement en France, d’autres services prouver leur thèse. En matière de renseignement, surtout de rensei-
agissent aussi, mais on ne les considère pas stricto sensu comme gnement intérieur, rien n’est a priori impossible ou incroyable, tout
des services de renseignements : les douanes au ministère des doit toujours être envisagé. Les éléments recueillis à partir de toutes
finances, Tracfin sur les activités financières suspectes, la direction ces sources, humaines et techniques, ouvertes et fermées, doivent
de la protection et de la sécurité de la défense (DPSD) au sein de être appréciés et évalués pour une utilisation efficace et présentant
l’état-major des armées au ministère de la défense, le secrétariat le moins de risques possibles.
général de la défense et de la sécurité nationale (SGDSN) auprès 13 - Coopérations avec des services étrangers. L’échange du
du premier ministre etc. Il ne faut pas non plus confondre l’action renseignement avec des services étrangers constitue un apport
de renseignement avec l’action des forces spéciales, bien proche complémentaire aux sources traditionnelles. La réalité s’inscrit
et qui utilise certaines techniques comparables, mais qui appartient dans le pragmatisme : on n’échange que si l’on y trouve un inté-
au monde des actions de commandos et de guerre. rêt, donc surtout avec les services qui peuvent vous donner
9 - Les contraintes communes à tous les officiers de renseigne- quelque chose en échange de ce que vous leur apportez. Cette
ment. Les personnels du renseignement répondent tous aux mêmes coopération est dominée par le souci constant de ne pas dévoiler
types de caractère et de qualités comme la patience, la vigilance, ses sources les plus performantes. Les services extérieurs échangent
l’absence d’ a priori etc. L’officier de renseignement va donc servir entre eux quand ils appartiennent à de mêmes blocs stratégiques,
dans l’une des trois familles décrites ci-dessus, mais devra accep- le temps de cette appartenance. Le renseignement tactique repré-
ter des exigences identiques : sente un pôle important de coopération, surtout quand les armées
– loyauté à l’égard de la nation, impliquant la renonciation à toute opèrent en coalition. Au niveau du renseignement intérieur, les
double allégeance, par exemple nationale, religieuse, spirituelle : coopérations sont faibles car le monde du contre-espionnage n’a
cela constituerait en effet une lourde vulnérabilité et une objecti- pas d’alliés pérennes, et tous sont toujours susceptibles d’opérer
vité amoindrie ; contre vous, même vos amis politiques. À l’inverse, la lutte anti-
– discrétion absolue, vis-à-vis de tout le monde, y compris la terroriste représente le plus vaste champ des coopérations entre
famille proche... services, car le terroriste actuel est l’ennemi de presque tout le
L’intransigeance sur le respect de ces contraintes, tout au long de monde, et par vocation il opère sur plusieurs états : on collabore
la carrière de l’officier de renseignement, permettra d’éviter des en échangeant, mais aussi en organisant des opérations
dérives voire des trahisons. communes. Dans tous les cas, la méfiance reste de rigueur, et l’on
s’interroge en permanence sur l’éventualité d’une intoxication
B. - Les méthodes du renseignement provoquée par le service étranger : donc l’efficacité de ces coopé-
rations est conditionnée par la qualité de la relation personnalisée,
10 - Le renseignement se nourrit de sources apportant des infor- instituée préalablement par des échanges entre officiers de rensei-
mations qui nécessiteront souvent d’être analysées et synthétisées. gnements. De cela découlent les limites des structures supranatio-
11 - Sources humaines et techniques. Les méthodes de rensei- nales d’échanges de renseignements, où tout se fait « a minima » ;
gnements, dans leurs principes, s’avèrent immuables depuis la nuit en réalité, les coopérations existent surtout au niveau bilatéral.
des temps. Il s’agit de faire appel à des sources humaines : les infor- 14 - Analyses et synthèses. C’est finalement sur le plan du trai-
mateurs, les agents infiltrés, les adversaires retournés, les personnes tement de l’information recueillie que les familles du renseigne-
soumises à un interrogatoire... Làà, l’agent double – autrement dit ment divergent le plus :
celui qui trahit son organisation au profit d’une autre– constitue le – le travail du renseignement « type DGSE » aboutit à des
pilier de la source humaine. On recherche aussi les sources tech- synthèses savantes qui essaient de restreindre la marge d’incerti-
niques, c’est-à-dire les observations et les écoutes de tous genres, tude du décideur : il s’agit d’un travail d’analyste au vrai sens du
par des technologies de plus en plus sophistiquées ; la copie ou la terme, qui va peser les informations en fonction de leurs origines
capture de documents, par exemple financiers ou techniques, et les ordonnancer pour aboutir à une conclusion ;
appartiennent à cette catégorie. On est passé de l’oreille collée à – le renseignement tactique a besoin d’informations très précises,
une porte, à l’interrogation par l’imagerie satellitaire ou par le pouvant être rapidement utilisées par le chef de corps : comment
numérique. On comprend l’importance de la protection de ces se présente le terrain ? Nombre des adversaires ? Avec quels
sources pour que l’adversaire ne sache pas à quoi on a eu et on a moyens ? Quelles sont leurs intentions ? On n’a pas là besoin de
accès : dans le monde du renseignement, protéger sa source appa- vraies analyses, il suffit de s’imaginer les comptes-rendus oraux des
raît parfois plus important qu’utiliser les informations qu’elle vous éclaireurs des armées romaines avant l’action ;
a apportées. Le service qui ne protège pas ses sources risque de les – le contre-espionnage et la lutte anti-terroriste doivent aboutir à
perdre toutes, et aura bien moins de crédibilité pour en recruter des identifications, des localisations qui vont permettre l’action,
d’autres. Dans le domaine de la lutte anti-terroriste cela ne peut c’est-à-dire de neutraliser ces acteurs : on n’a pas besoin de trop
qu’engendrer des tensions entre le renseignement et l’autorité judi- de synthèses savantes, juste d’évaluer la fiabilité des informations
ciaire, qui a besoin de tout savoir ; ainsi qu’entre le renseignement reçues. Certes, il faut que l’encadrant connaisse l’environnement
et le politique car ce dernier veut rassurer la population en média- géographique, humain, idéologique dans lequel on cherche, mais
tisant le plus possible les actions anti-terroristes. la recherche elle-même relève souvent d’un travail de « petites
12 - Informations ouvertes et renseignement fermé. Qu’il mains ».
s’agisse du recueil humain ou du recueil par des moyens tech- 15 - Dans le monde du renseignement, l’efficacité se situe dans
18 niques, on cherche des informations ouvertes à tous, mais aussi des une constante : le pragmatisme. La source humaine n’est ni supé-
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rieure, ni inférieure à la source technique, et réciproquement ; grade au minimum, dans les missions de police, y compris celle de
l’information ouverte et la source secrète se complètent elles-aussi. renseignement intérieur : des officiers ont remplacé des commis-
Le renseignement n’aboutit quasiment jamais à une connaissance saires et des gradés et gardiens ont remplacé des officiers. La haute
à 100%, donc il faut accumuler le plus d’éléments possible. Privi- administration du ministère de l’intérieur s’est aperçue des insuf-
légier tel ou tel « modus operandi » relève d’une naïveté peu fisances que cela entraînait : elle a alors fait rigidifier le travail, en
professionnelle : elle revient à se priver, au nom d’une conception retirant peu à peu toute initiative, toute marge de manœuvre, au
idéologique, de l’efficacité. Le renseignement des États-Unis agit policier sur le terrain, par exemple au niveau des horaires ; or, l’offi-
ainsi en investissant au maximum sur les sources techniques, d’où cier de renseignement, en particulier dans le renseignement inté-
ses insuffisances et ses échecs, connus ou pas du public. La même rieur, doit pouvoir se comporter comme un chien de chasse qui ne
tendance existe aussi en France, vraisemblablement par mimé- lâche pas une piste qu’il découvre. La DGSI est maintenant obli-
tisme. gée de recruter à l’extérieur pour pallier l’insuffisance de l’enca-
16 - Les attentats de 2015 et de 2016 en France, dont la probable drement par des commissaires sachants ; on préconise de faire
survenance avait pourtant été prédite par tous les spécialistes, ont appel à de plus en plus d’experts. Si l’on fait un parallèle avec la
désarçonné le gouvernement et le parlement : ils ont alors réagi par médecine, cela reviendrait à remplacer le généraliste de terrain par
une série de mesures juridiques, législatives et réglementaires, ainsi un cadre de laboratoire d’analyses médicales ! On présente ces
que par des décisions opérationnelles prises au sein du Conseil recrutements comme indispensables pour faire monter en puis-
national du renseignement. L’élaboration s’est faite dans la préci- sance la capture et le traitement d’informations issues de sources
pitation. Manifestement elle a été dominée par la conception du techniques. Cette tendance néglige l’absolue nécessité pour un
renseignement « noble », ce qui ne peut produire qu’une efficacité service de renseignement intérieur d’avoir et d’entretenir des
bien relative pour le renseignement intérieur et la lutte anti- sources humaines. Ce métier nécessite une connaissance des
terroriste sur le territoire national ; de plus, les dispositifs préexis- milieux, de leurs fonctionnements, mais surtout l’habitude des
tants ne connaissent pas de véritable amélioration, voire comportements humains que seule l’expérience du terrain permet
consacrent la fragilisation d’une situation. d’acquérir. L’État a oublié que le premier expert des comporte-
ments d’agression est le policier.
20 - La concentration contre-nature des missions judiciaires et
2. Les interrogations actuelles sur le de renseignement. En matière anti-terroriste, à la suite des événe-
renseignement intérieur ments d’Algérie, la répartition des tâches était la suivante : les RG
et la DST collectaient le renseignement ; la police judiciaire, sous
17 - Elles se regroupent autour de deux questions : l’efficacité et l’autorité des magistrats, diligentait les procédures judiciaires. Mais,
la démocratie. dans les années 1990, la DST s’était mise à traiter de plus en plus
de procédures judiciaires dans le domaine anti-terroriste, essentiel-
A. - Une efficacité amoindrie par des faiblesses lement pour désorganiser des réseaux qui se constituaient. La DGSI
structurelles perpétue en l’accentuant, cette orientation. Le terrorisme sur le
18 - La déconnexion croissante avec la rue. La DGSI n’appartient territoire national appartient au monde de la délinquance ; la lutte
plus à la direction générale de la Police nationale : malgré toutes anti-terroriste doit donc en final aboutir devant un tribunal de
les bonnes déclarations d’intentions actuelles, les relations entre l’ordre judiciaire. Ce procès pénal se déroule, dans le cadre fixé par
DGSI et Police nationale se distendront, et tous les services de la procédure pénale, avec débats contradictoires et accès pour tous
police, jusque-là très investis dans la lutte anti-terroriste, pourraient à la procédure, sauf à ne pas garantir vraiment les droits de la
à l’avenir considérer leurs missions propres comme prioritaires. La défense.
nouvelle structure DGSI, même si elle bénéficie de représentations 21 - Mais dans la réalité, les dispositifs juridiques actuels ne
sur le territoire, constitue une structure fortement concentrée. permettent pas de protéger totalement les sources humaines, pour
D’ailleurs, la Police nationale elle-même avec la disparition du des raisons financières et d’organisation administrative du pays.
maillage territorial systématique des ex-renseignements généraux, Déjà à l’époque de la guerre froide, la France n’avait pas la capa-
et avec la fermeture de nombreux commissariats annexes, bureaux cité de mettre en place ni de gérer une nouvelle vie de transfuges,
et postes de police, s’est éloignée du terrain : la sécurité publique contrairement aux États-Unis. Aujourd’hui, l’État italien paraît sous
fournit les îlotiers et les patrouilles de police, mais pour des raisons cet aspect plus performant que la France, ce qui lui a permis de
budgétaires, de plus en plus concentrée dans des grands centres de triompher de la pieuvre de la mafia sicilienne.
police. La DGSI ne recevra plus autant de « signaux faibles », c’est- 22 - Tout aussi grave, l’impossibilité de garantir réellement la
à-dire de petits détails sur des comportements que seuls les services protection des sources techniques peut compromettre l’efficacité
de voie publique, s’ils sont présents quotidiennement sur le terrain, de notre contre-espionnage : par le simple suivi des procès pénaux
peuvent collecter en permanence. Or cela constitue un fondamen- sur des affaires terroristes, les services de renseignement étrangers
tal du renseignement intérieur. La remontée de petits détails ne peut peuvent analyser et déduire nos performances ou nos limites en
que s’amenuiser avec le temps. Dans les assassinats du mois matière de sources techniques. Or le contre-espionnage constitue
de janvier 2015, il se dit que l’un des deux frères avait été un un monde sans amis où la naïveté tue.
passionné de football, et qu’il aurait tout arrêté pour se consacrer 23 - Autre aspect, l’officier de police judiciaire de la DGSI qui
à l’islam radical : ce « signal faible » n’avait apparemment pas été diligente une procédure, a le devoir, dans le respect du code de
recueilli, donc n’avait pu être exploité. procédure pénale, d’exploiter tout, et de mener au maximum
19 - L’inadéquation des ressources humaines. La réforme des toutes les investigations. Il entre là en contradiction avec le savoir-
ressources humaines de la police nationale, imaginée en 1994 par faire de l’officier de renseignement intérieur : ce dernier va au
les deux énarques Claude Guéant et Michel Gaudin, consiste en contraire choisir de mettre de côté, ou de laisser tout simplement
une succession de mesures concernant les personnels ; elle a fina- s’évader, par exemple au moment d’une grande rafle, un « petit
lement été entérinée par un décret [n° 2005-939] du 2 août 2005. poisson ». Placé sous surveillance, ce « petit poisson » permettra
Cette réforme, baptisée dans la police nationale « corps et plus tard d’identifier ceux que l’on n’a pas encore détectés, ou les
carrières », a fortement fait diminuer le nombre des commissaires nouveaux qui viendront s’agglomérer. On appelle ce procédé « la
et sérieusement aussi celui des officiers (les ex-inspecteurs) pour longue corde » : donner du mou pour ferrer plus gros à la fin.
les remplacer par des gardiens de la paix et gradés, moins rému- 24 - Le terroriste est du mauvais côté de la ligne jaune ; l’officier
nérés et sans doute considérés par les « bureaucrates » comme plus de police judiciaire est du bon côté ; l’officier de renseignement est
malléables. La conséquence a consisté en un recul, d’un cran de à cheval... 19
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B. - Des inquiétudes démocratiques vivier de profils susceptibles de basculer dans le soutien à des
actions terroristes : les militaires et autres personnels de la DGSE
25 - L’insuffisance de la prévention sociale. La lutte anti-terroriste vont alors se préoccuper des banlieues ou naît la plus grande partie
en France aujourd’hui se résume à des mesures dominées par la de ces désespérés. Même les Américains considèrent comme anti-
répression. Or l’histoire nous enseigne qu’à terme cela ne fonc- constitutionnel que leur service extérieur, la Central intelligence
tionne jamais, car les actions policières et judiciaires ne peuvent agency (CIA) opère sur le territoire des États-Unis... Il semble aussi
constituer à elles seules une politique criminelle. Certes, la répres- que les moyens techniques les plus lourds et les plus coûteux aient
sion, la plus dure possible, est incontournable contre les terroristes été concentrés à la DGSE qui en revanche doit aussi produire pour
purs et les assassins ; il faut les réduire pour les empêcher de nuire la DGSI. Cela signifie que notre contre-espionnage n’aurait plus
et de récidiver. Mais plus en amont, notre société doit traiter aussi l’autonomie opérationnelle nécessaire à l’exercice de sa mission,
les « idiots utiles », tels qu’on les appelle parfois dans les pays de et qu’il passerait sous la coupe de la DGSE. Avons-nous déjà oublié
djihad : ce sont les enfants perdus de notre société qui en viennent les leçons de l’affaire Dreyfus ?
à soutenir les actions terroristes si l’on n’intervient pas avant qu’ils
ne basculent. Ils sont pour beaucoup issus de l’inadaptation sociale
et d’une petite délinquance, souvent même ratée. Il y a quelques 3. Pour conclure
années ils étaient les acteurs des émeutes de banlieues, aujourd’hui
ils ont découvert un exutoire. 30 - On a imputé les récents attentats à de prétendues faiblesses
26 - La prise en charge de cette désespérance socio-économique de notre renseignement intérieur. On ne s’est pas posé la question
n’incombe pas aux services de police et de renseignement, mais de l’origine des véritables responsabilités. On a aussi négligé la
à d’autres composantes de notre corps social ; cependant notre réalité qu’une réussite à 100% dans ces domaines relève de
renseignement intérieur doit continuer à considérer cette popula- l’utopie. Alors on a réformé dans la précipitation. Les évolutions
tion comme des concitoyens, avec lesquels il faut et il faudra conti- politiques et organisationnelles du renseignement intérieur ont été
nuer à vivre. L’indigence de cette prévention sociale ne peut provo- faites sur la base de réflexions issues du renseignement extérieur ;
quer qu’une augmentation du nombre des ces « idiots utiles » qui elles ont été préparées par une bureaucratie coupée du terrain, sans
aboutira à une Nation coupée en deux. Notre renseignement inté- tenir compte d’une longue expérience qui avait fait de notre pays
rieur aurait-il alors vocation à tous les traiter ? un des plus efficace en la matière. En matière de lutte anti-terroriste
et de contre-espionnage la France paraît de moins en moins bien
27 - L’ébranlement d’équilibres républicains. Le renseignement
armée. Alors que faire pour revenir aux fondamentaux d’une bonne
intérieur est concentré à la DGSI, service puissant et opaque pour
politique criminelle ?
le citoyen de base. À ce tableau s’ajoutent des mesures
mi-administratives, mi-judiciaires dont certaines ont un relent – d’abord augmenter notre savoir scientifique sur tous les phéno-
d’époques totalitaires (interdictions de sortie du territoire, moindre mènes que doit traiter le renseignement intérieur, au premier rang
protection de la vie privée...), dont la mise en œuvre est basée sur desquels le terrorisme, en sollicitant de vrais spécialistes et non des
des enquêtes de ce service, souvent protégées par le secret-défense. « experts » auto-proclamés ;
– ensuite, élaborer, dans la sérénité, une doctrine de fond,
28 - Il faut donc espérer que la justice réussisse à exercer un vrai
pérenne et consensuelle, en érigeant le domaine en cause d’État
contrôle sans quoi le système aura fait le jeu des terroristes : les
pour mettre fin à des surenchères politiciennes superficielles ;
équilibres, entre droits de l’homme et garantie de la sécurité
publique, sont le fondement de notre société, or le but même de – il sera alors temps de refonder le renseignement intérieur pour
l’agression terroriste est la destruction de notre société. une efficacité accrue dans la démocratie.
29 - Autre motif d’inquiétude, le journal Le Monde du 4 février 31 - Le duc de Saint-Simon dans un éloge mortuaire de La Reynie,
rapporte qu’il aurait été décidé par le chef de l’État que la DGSE, lieutenant de police de Louis XIV, avait reconnu : « il a fait le moins
service extérieur, soit chargée de faire un tri technique parmi les de mal possible ». Le renseignement intérieur ne doit-il pas faire
profils d’individus inquiétants en matière de prévention du terro- le moins de mal possible ?ê
risme. Il s’agit de son rôle hors de France, mais à l’intérieur du terri- Mots-Clés : Terrorisme - Renseignement intérieur - Témoignage
toire, cela signifie qu’elle va travailler sur certains de nos conci- Sécurité intérieure - Renseignement - Lutte contre le terrorisme
toyens, victimes de la désespérance sociale, qui représentent un Renseignement

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