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2. Philosophie, sociologie, anthropologie

LES JOURNALISTES ET LA DEMOCRATISATION EN AFRIQUE

Par A. Raphël NDIAYE

Ethiopiques n°89.

Littérature, philosophie et art

2ème semestre 2012

Auteur : A. Raphaël NDIAYE [1]

« ... le savoir doit être secret » ! Ainsi s’exprime Djéli Mamadou Kouyaté, griot du village de Djélib

en Guinée. Sous sa dictée, Djibril Tamsir Niane, historien, a écrit son merveilleux livre : Soundjat

s’insurgeant contre une telle opinion qu’il sait particulièrement répandue chez les griots traditiona

dépositaires des savoirs en Afrique de l’Ouest, Djibril Tamsir Niane l’explicite ainsi en note : « Se

Blancs ont rendu la science vulgaire ; quand un Blanc sait quelque chose tout le monde le sait »

pourrions dire : « Quand un journaliste sait quelque chose, tout le monde le sait ! » Quoique tout

et ne doive point être portée aux quatre vents par lui, le journaliste a pour vocation naturelle d’inf

ré-exprimant ce qui a été entendu, vu ou vécu — dans un idéal de fidélité — et dans une démarc

rendue par sa dénomination en wolof : taskatu xibaar : éparpilleur de choses entendues, de n

L’éparpilleur de choses entendues rapporte à d’autres qui étaient absents — pour quelque raison

proférées dans un contexte précis et pour un public qui en constitue la référence, l’aune de dime

déformer, d’escamoter, d’en rajouter, d’en fausser d’une manière ou d’une autre l’esprit, tout en l

étaient peut-être pas les destinataires et ne devraient peut-être pas les entendre. Consciente de
fonction de reportage à la présence de témoins, qui infirment, complètent ou confirment. A défau

Conséquemment, elle tend à assimiler le reporter au rapporteur et ce dernier à un menteur, en d

incite à s’en défier, à s’en méfier, à le redouter. A preuve, ce chant-poème traditionnel du pays s

« O mère, plutôt habiter 
Avec le sorcier mangeur d’âme 
Qu’on fuit dans la contrée 
Qu’avec u

tam-tam 
Qu’on bat dans la contrée ! ».

Le reportage s’inscrit effectivement dans le registre de la mauvaise parole car, en plus des risque

potentiellement la confiance témoignée, ou manifeste l’incapacité de garder pour soi un secret do

faits indiquent le contexte problématique de la diffusion de l’information, et de la pratique du méti

comme les nôtres, qui placent au premier plan de leurs valeurs de référence la discrétion (sutura

secret comme modalité de gestion du savoir et d’une certaine façon de l’information, et érigent la

plus appropriée pour l’acquisition du savoir. Certes il n’y a pas de société sans diffusion de l’infor

exception à cette règle. Il reste cependant à les interroger pour savoir comment, dans le contexte

question, au plan des règles déontologiques, des structures sociales qu’elles ont secrétées, com

mises en place.

Par ailleurs la fonction d’informer est en corrélation avec celle d’éveiller les consciences, notamm

objective. Sous ce rapport, le journaliste a le redoutable rôle de dire la « voie droite » sinon de la

obliques ». Son rôle dans la démocratisation en Afrique — comme ailleurs — nous semble décou

fonction. Il reste dès lors à savoir de quel lieu il s’exprime, et au nom de quelles valeurs de référe

propres au regard de l’idéal qu’il trace ou qu’il pointe de l’index, quel rôle il a joué ou devrait joue

1. LE CONTEXTE DE LA PROFESSION : CONTRAINTES ET ENTRAVES AU METIER DE

Malgré le formidable développement que connaissent les moyens d’expression écrite aujourd

d’écriture en usage en Afrique au cours des siècles [4], nos pays demeurent fondamentalement

dire que le corps social, dans sa grande majorité, continue de réagir en référence à la parole, à s

déontologiques liées à son usage. En s’alimentant très largement dans ce registre, même pour r

d’informations dans le domaine de l’écrit, le journaliste inscrit très largement sa fonction dans ce
apprécier cette fonction à travers la conception de la parole et les attitudes et comportements dé

La parole est traitée différemment en raison de la diversité de ses contenus, et des enjeux variab

faire la lecture à partir de ses lieux d’expression, en distinguant notamment une parole publique,

ou sous l’arbre à palabres. Ceux qui ont accès à ces lieux sont connus : il s’agit généralement de

et initiés. Quelquefois, pendant les assemblées villageoises qui se tiennent dans ces lieux, les fe

populaires se passent également en ces lieux, avec le déploiement d’une parole poético-musical

et les sexes ou les rassemblent tous. En général, la parole qui se développe ici est de réjouissan

s’exprime aussi la parole d’information, délivrée au nom de l’autorité, qu’il s’agisse des chefs de

quelconque autre autorité traditionnelle. Peu de contraintes frappent la diffusion de ce type de pa

Au contraire, toute parole permettant d’accéder à un savoir significatif et organisé est gérée autre

pénombre d’une case, d’une chambre ou dans un enclos d’initiation, à l’abri des oreilles auxquel

parole qui donne accès à la vraie connaissance. Abraha Pokou, nièce du grand roi Osei Tutu, lor

royaume ashanti, est initiée par sa grand-mère qui commence par

« … lui rappeler les strictes conditions du savoir : « Ce que je vais te dire, je le dis à tes oreilles,

mais ne divulgue jamais mes paroles avec négligence. Si tu sais être patiente, je te ferais de nom

après l’autre car personne ne dit tout le même jour » [5].

Le détenteur potentiel de ce type de parole se doit d’être capable de porter celle-ci sans qu’elle l

d’autres dangers. En effet, disent les Bambara, la parole est à l’image de l’enfant qui, dans le sei

l’intérieur (Dominique Zahan, 1960). Il s’agit d’une parole-patrimoine, dont le détenteur est dépos

généralement à celui d’une collectivité. Qui plus est, il se doit d’obéir aux règles attachées à sa d

Conscient de ce fait, le vieux chasseur dogon, Ogotemmêli, usera d’un subterfuge pour faire sav

l’insu des témoins présents — qu’il veut lui délivrer un message essentiel. Les faits se passent e

pays dogon. Depuis 15 ans, Marcel Griaule se rend régulièrement dans ce pays. Pendant 15 ans

précaution de s’informer sur lui pour mieux le connaître et savoir s’il est digne d’être initié à la co

celle-ci, par la médiation de l’écriture, d’être fixée et sauvée. A t-il eu la certitude, à l’issue de cet
parole essentielle ? Ogotommêli le fait mander pour, dit-il, lui vendre une amulette. Que peut fair

l’objet peut présenter quelque intérêt en raison notamment de sa formule d’utilisation et des piste

ouvertes ! Mais l’ethnologue n’a pas été demandeur de ce produit comme le laisse entendre le m

« - Un vieux chasseur veut vous voir... 
- Il est malade ? 
- Non il veut vous vendre une amulette

aviez commandée il y a dix ans, contre les balles. 
- Je n’ai pas souvenir de cette... » [6] (1966 :

Griaule se mord les lèvres, saisit rapidement le caractère insolite de la démarche et conclut qu’il

en décidant d’aller voir le vieux chasseur.

Ogotommêli met beaucoup d’attentions à choisir l’emplacement d’où il compte parler à Griaule :

discrétion sur les révélations qu’il compte faire. La parole à délivrer à l’ethnologue est d’une dime

comporte un grand risque de sanction : « Si l’on m’entendait, j’aurais un bœuf d’amende ! » (196

Au contraire d’Ogotommêli qui fait les premiers pas après 15 ans d’observations, Wa Kamissoko

15 ans aux assauts du chercheur malien Youssouf Tata Cissé, qui veut le décider à délivrer la pa

détention avec les membres de sa caste. Il appartient à la communauté des griots attachés à la f

est dépositaire, au même titre que les autres, des traditions essentielles de ces territoires historiq

Tata Cissé, en prenant part au premier colloque organisé par la Fondation SCOA sur les tradition

1975, puis à celui consacré aux traditions orales de l’empire du Mali en février 1976, les deux ren

de sa vie ces deux prises de parole, après une première maladie intervenue entre les deux en gu

l’emporte en 1976. Son hospitalisation à Paris n’a pu le délivrer de la sanction des membres de s

Le vrai savoir doit être un secret ! Ce point de vue de l’opinion, l’Afrique d’hier et d’aujourd’hui

tout au moins dans la gestion des cosmogonies. Les prêtres égyptiens avaient des connaissance

veillèrent à les entourer de mysticisme et à imposer la démarche initiatique pour y accéder : « L’i

l’enseignement reçu, s’habille avec des vêtements de lin à l’exclusion de tissus en laine et doit se

Anta Diop, 1967 : 222). Parmi les anciens Grecs initiés en Egypte, Pythagore est de ceux que le

respectait et mettait en œuvre cet esprit initiatique dans la secte qu’il avait fondée et qu’il dirigea

nègres et culture, cette attitude des prêtres égyptiens ne traduit pas un « manque de logique ou
leur prestige et les intérêts mêmes de leur caste sacerdotale militaient pour ce maintien, pour ce

la théorie » (1967 : 218).

Initiée aux acquis en matière de sciences et de philosophie de l’Egypte pharaonique, la Grèce an

initiatiques pour les porter à l’Agora, la place publique où se tiennent les assemblées du peuple,

publiquement sous le contrôle de chacun, et passée sous le seul crible de la raison discursive.

A ce qu’il nous semble, la démarche du journaliste, qui porte à la place publique par l’information

d’intérêt commun, s’apparente bien plus à celle de l’Agora grecque qu’à celle des cercles initiatiq

demeure encore attachée, peu ou prou. Cette situation n’est pas sans conséquences sur la prise

Bien entendu, nos sociétés ont largement évolué. Elles ont aujourd’hui accès aux moyens mode

place d’autres moyens d’accès au savoir par l’école moderne et tous ses accompagnements, do

démarches d’expérimentation, etc. Les lecteurs de la presse écrite, du fait de l’éducation dont ils

dans l’approche initiatique. Il en va de même des journalistes qu’ils lisent. Cependant, les auditeu

plus proches, en raison de leurs références culturelles, de leur nombre, de leur diversité, des lieu

émis peuvent leur parvenir ; en raison par ailleurs du canal oral emprunté par ces médias, et qui

traditions culturelles, dont les valeurs discrétion (sutura) et retenue (kersa), déjà relevées.

Qui que nous soyons, dit la tradition sérère, nous avons quelque laideur à dérober à la vue des a

la discrétion en ce qu’il vêt l’homme et dérobe la nudité de son corps au regard des autres. C’est

que la structure de nos habitats dérobe à la vue du passant, la cour intérieure des maisons ou co

de séjour — par ce petit panneau qui empêche de voir, depuis la rue, ce qui se passe dans cet e

contournant, de pouvoir y accéder. Le nom de ce panneau en langue wolof est symptomatique :

que pourrait voir le passant, depuis la rue, ne serait peut être pas à l’honneur de ceux de la mais

Le métier de journaliste est très largement d’indiscrétion. Certes il y a une déontologie qui comm

divulguer, révéler, à partir des indiscrétions dont on a bénéficié. Il n’est pas sûr cependant que le

coïncident avec les normes du corps social au service et au nom duquel il œuvre. Il n’est pas sûr

matière à porter à la place publique et qui, d’une manière ou d’une autre, dénude et livre à autrui
quelque part cela signe notre vilénie.

A côté de ces contraintes et entraves de type socioculturel, il y a toutes celles conçues et mises

modernes. Au nom de la protection du citoyen, de l’Etat et de ses moyens de fonctionnement, ai

législateur a été mobilisé pour concevoir des lois et des règlements, qui représentent de réelles c

journaliste. En réalité les pouvoirs publics ont une conscience aiguë de la portée du travail du jou

pouvoir », et adulent celui-ci autant qu’ils le craignent.

2. LA DEMOCRATIE ET SES REPERES TRADITIONNELS EN AFRIQUE

Bien curieuse période que la nôtre, qui semble gommer toutes les différences de conception e

de la cité, la démocratie en modèle unique ! Ce modèle renvoie à la définition qu’en a donnée Pé

cours d’un discours célèbre [8]. Aujourd’hui, dans son acception courante, le modèle démocratiq

des citoyens, libres et égaux en droits. Il définit la voie élective pour la désignation, parmi eux, de

dans des institutions organisées en trois secteurs principaux : l’Exécutif, le Législatif et le Judicia

ambitionne de garantir la prise en compte des attentes des citoyens électeurs dans l’égalité, l’éq

Ainsi comprise, la démocratie est devenue un critère pour jauger et juger les régimes politiques,

pour accompagner et favoriser le développement, posée comme une condition sine qua non. Sa

prétention universaliste du modèle, interrogeons-nous pour savoir quelles bases démocratiques

nos sociétés africaines offrent, de la période précoloniale à l’avènement de ce système. Il import

modernes, en s’inscrivant dans la mouvance démocratique, prolongent les prédispositions des in

les ignorent ; et si l’organisation du corps social, de même la perception de l’individu et du group

l’avènement et la pérennisation de la démocratie dans nos pays.

Les institutions politiques traditionnelles en Afrique

Pour appréhender le phénomène démocratique dans la société africaine traditionnelle, nous a

auteurs, aux fins d’alimenter la réflexion et le débat, et sans prétention à quelque exhaustivité qu

interrogeons est Maurice Fifatin, alors maître-assistant à l’Université du Bénin [9]. Celui-ci précon
ancêtres/monarque/peuple, émanation d’une société apparemment inégalitaire, en réalité compo

s’imbriquent les uns dans les autres. Et l’auteur de citer Senghor :

« La famille, la tribu et le royaume ne sont pas les seuls organismes communautaires qui lient

nègre. Il existe, à côté d’eux, tout un réseau d’organismes, dont les plans interfèrent avec les leu

mutuelles entre lesquelles se répartissent les générations, les corporations de métiers et les con

social, voire politique, surtout religieux, chez des peuples où la séparation du profane et du sacré

et tardif ».

Puis Fifatin se demande si l’on peut qualifier de démocratiques les pratiques institutionnelles d

cette interrogation, il apporte des éléments de réponse dont voici quelques-uns :

- il existe un « contexte démocratique spécifique », un fait démocratique découlant des pratiqu

« naturelle » et non originelle. Pour l’auteur, le peuple est présent à toutes les manifestations de

les oligarques, qui élisent et contrôlent le souverain avec le pouvoir essentiel de le destituer. De

d’informer le peuple ainsi que les oligarques de toutes les décisions qu’il prend. L’auteur estime q

également garantie. Il caractérise la démocratie « naturelle » en notant :

- qu’elle fait disparaître la lutte des classes telle qu’on la rencontre dans les démocraties parle

- qu’elle se manifeste au niveau de toutes les fonctions sociales ;

- qu’elle se fonde sur la croyance en l’égalité fondamentale des individus et leur droit légal à l’exp

- qu’elle ne connaît pas le principe majoritaire, mais celui du consensus ;

- que le sacré en est la clef au contraire de la démocratie occidentale qui s’appuie sur l’élection.

Au regard de tous ces faits, l’auteur conclut que : « ... la démocratie « naturelle » en Afrique noire

démocraties contemporaines [...] et engendre une démocratie fonctionnelle et une démocratie éc

Analysant les institutions politiques de l’Afrique de l’Ouest précoloniale et la démocratie traditionn

sénégalais — classe les sociétés de cette région en deux grandes catégories :

- celles qui présentent un caractère hiérarchisé, inégalitaire et ségrégatif ;

- celles à faible hiérarchie, constituées principalement des lamanats [10], des Etats et confédérat
pré-islamisées du Soudan-nigérien.

Arrêtons-nous sur les premières, de loin les plus nombreuses. Pour Pathé Diagne, celles-ci répa

dans des catégories sociales qui relèvent de différents statuts et auxquelles on reconnaît des pré

L’auteur en distingue quatre :

- les classes d’âge qui renvoient à une distinction de séniorité, illustrée en particulier par la place

réalité toujours vivante ;

- les distinctions d’ordre qui opposent hommes libres et hommes de condition servile (l’esclave é

guerre et n’appartenant pas à l’ethnie du vainqueur) ;

- les hiérarchies de castes et de corporations, les premières étant particulièrement illustrées par

laquelle, selon l’auteur, les castes ont largement investi les royaumes de la zone, wolof et sérère

de corporations, fondées sur des critères socioprofessionnels, impliquent une mobilité sociale int

- les distinctions de souveraineté (statut conféré à certaines grandes familles et à leurs chefs).

Les sociétés qui ont secrété et consolidé ces structures sociales ont fait émerger des régimes et

sur elles, tout en confirmant et en consolidant leur parti pris inégalitaire (lignée royale, lignée serv

corporations). S’il y a eu des autocraties parmi ces régimes et systèmes politiques, la plupart d’e

souveraineté des strates sociales secrétées est assurée par des oligarques qui portent au pouvo

tour à l’exercice du pouvoir. Souverain et oligarques se contrôlent mutuellement, les seconds po

d’agir dans le cadre de la légalité traditionnelle » ce, par l’intermédiaire du premier d’entre eux qu

Galadima hausa, Laman jamtil kayorien, Karamoxo de Fugumba du Futa Djalon [11], etc. Le sys

démocratie limitée et de caractère horizontal plutôt que vertical. Celle-ci s’exprime au sein des co

reconnues, avec l’érection par celles-ci de règles propres, de procédures d’identification et de dé

Les fonctions de représentation ne sont pas toujours héréditaires ; bien au contraire, elles sont «

limitée », avec des pratiques d’alternance entre branches et quelquefois la nécessité d’un concu

système. L’auteur cite à ce titre le cas du pays mossi où « tout candidat, pour être élu, doit avoir

présente, on suscite un opposant formel » [12] (1976 ; 32). A une autre échelle, c’est la démocra
oligarques et le contrôle qu’ils effectuent du souverain, ainsi que la possibilité qu’ils ont de le des

D’après Pathé Diagne, le système assure l’autonomie des strates concernées, leur possible reco

statut de l’individu, qui s’exprime notamment par le droit essentiel d’émigrer ou d’agir en justice,

autorité jugée arbitraire (1976 : 25). Le système reconnaît même l’existence d’une opposition de

souvent réfugiée dans les pays limitrophes. Malgré tout, il reste légaliste : il s’attache à l’ordre et

L’entrée de l’Islam sur la scène politique ouest-africaine a souvent contesté et proscrit l’inégalitar

décrites, en affirmant notamment l’égalité des êtres humains devant Dieu et l’unité des croyants,

promoteurs sont généralement d’extraction sociale modeste. Bien vite toutefois, c’est pour rempl

par « une hiérarchie du savoir, de la compétence religieuse et de l’adhésion à la foi » (1976 : 34)

Le devoir d’informer dans la tradition

Autant dans les systèmes décrits par Fifatin que ceux analysés par P. Diagne, le devoir d’info

un dispositif précis. En effet, la désignation de chefs à partir des strates sociales reconnues, n’es

par des démarches élargies d’information des membres de celles-ci. Le choix du mode d’approb

également de telles démarches d’information. En retour et pour demeurer porteur de la souverain

oligarques doivent informer régulièrement ces derniers.

Les oligarques doivent également informer le souverain, en portant à son échelle les préoccupat

notamment de rester proche de son peuple et de demeurer dans l’esprit et le cadre de la légalité

se doit d’informer régulièrement les oligarques, pour s’assurer de leur adhésion et, partant, de ce

de la souveraineté. Il a un intérêt évident à être bien informé de ce qui se passe dans les territoir

dispositifs divers, dont l’exemple suivant donne une idée : « A la cour de Diakhao – capitale du ro

proximité de l’Arbre du Conseil, où le roi incognito se glissait pour écouter les opinions de la pop

Le devoir d’informer constitue, par ailleurs, une garantie d’ordre et de prévention de l’anarchie qu

nécessité d’informer du bas vers le haut, comme du haut par le bas. Au bas de l’échelle, l’inform

villageoises des collectivités concernées, dans une démarche horizontale et en accompagnemen


échelle se traitent autant les messages ascendants que descendants. Cette démocratie horizont

traditionnelle, construite et structurée peu ou prou, à laquelle prennent part, en l’ayant préparée a

ou « chefs de maisons ». A ce titre, la tradition bamanan proclame : « Dunya te dla ni korfo tè » :

critique ! » (Ki-Zerbo, 2007 : 117).

« Dans la plénière des mandataires, le doyen est chargé de gérer les interventions avec équité, p

des jours des mois si nécessaire. La parole passe des groupes de jeunes aux mandataires de pl

jusqu’à ce que par une sorte de décantation, elle soit mûre pour la proclamation par le doyen […

l’assemblée la quintessence de ses propres discours » (Ki-Zerbo 2007 : 117) [16].

Le dispositif d’information dans la tradition

Pour fonctionner, le système suppose un dispositif adapté. Celui-ci se traduit :

- par des espaces de rencontre dans les villages et aux alentours de ces derniers, selon la na

convier ;

- des fonctions sociales spécifiques avec des agents reconnus socialement, recourant à une tech

Ainsi chaque chef de collectivité dispose, pour l’exécution de sa charge et en particulier le devoir

détenant un tambour particulier — ou tout autre instrument adapté — utilisé exclusivement à cett

rythmique spécifique selon un code accessible aux membres de la collectivité, et quelquefois se

lieux d’émission du message, en élargir la perception et en compléter au besoin le contenu.

Les rythmiques utilisées sont d’une complexité variable, introduisant des messages verbaux libre

verbaux en formules simples et en nombre limité dont elles imitent l’expression orale ; ou constitu

avec lesquels il est pratiquement possible de tout dire en demeurant dans le contexte culturel co

possibilité est généralement offerte par les langues à tons, et s’illustre dans des dispositifs dont c

aujourd’hui mais à une moindre échelle — de faire partir une information de la capitale vers les fr

C’était grâce à l’existence de tambourinaires attitrés et assermentés, installés dans des villages-

Akan, par exemple, le tambourinaire ouvrait la transmission des messages reçus en commençan

survenait une erreur dans la transmission du message reçu, il devait indiquer s’être trompé, anno
reprendre effectivement. Par ailleurs la fin du message était signifiée au récepteur, de même lui

Lorsque le message était volontairement falsifié, le tambourinaire subissait une sanction grave q

Le message était ainsi repris fidèlement jusqu’aux frontières du royaume. A ce propos, on se réfé

Georges Niangoran-Bouah, créateur du concept de la drummologie et à ceux de l’avocat et cher

Titinga, créateur du concept de bendrologie — un néologisme construit à partir du mot bendre qu

mossi [17].

Le système prend en charge une information essentiellement politique mais qui peut également

peuvent ainsi se rapporter à des séances de réjouissances, à des décès, à des dangers, à des s

homme mordu par un serpent, avec dans ce cas, obligation à toute personne compétente dans c

cessantes, vers le lieu d’émission du message, afin d’apporter réparation à la situation créée, etc

L’orientation du système d’information s’inscrit très largement dans celle des institutions mises su

concordance entre les messages délivrés, leur contenu et leur orientation, avec le système politi

ainsi que la démarche consensuelle a été érigée en règle, et qu’elle suppose l’adhésion de tous,

majorité. On peut s’interroger toutefois sur l’existence d’une information alternative : le système s

information a-t-elle existé ?

On pourrait avancer ici la fonction des conteurs itinérants — allant de village en village et généra

développaient en toute liberté une critique souvent acerbe, certes sociale et morale, mais politiqu

essentielle en ce qu’elle garde en éveil les membres des collectivités et les préparent à une meil

Cependant elle n’est pas de nature à modifier le système ou à l’inquiéter.

Une autre forme d’approche critique est celle développée par et à travers le bouffon du roi — bis

sociétés ont instauré. Le bouffon du roi avait toute liberté de critiquer publiquement ce dernier sa

également une base d’éveil de l’esprit critique des membres de la collectivité. Avantage ou hand

bouffon ! De leur côté, certaines catégories de griots pouvaient critiquer l’autorité avec sévérité a

socioculturelles et politiques largement partagées ; au nom également de la légalité traditionnelle

institutions. Ces indications non exhaustives sont intéressantes, en ce qu’elles pourraient fonder
moins partiellement — le développement de médias d’opinion, indépendants des pouvoirs en pla

3. L’APPEL AUX MUTATIONS

Les institutions politiques traditionnelles ont connu bien évidemment de nombreuses distorsio

largement inscrites — au moins à travers leur esprit — dans notre période contemporaine. Ces d

période coloniale d’abord, ensuite avec l’érection de républiques indépendantes, principalement

colonisateur a combattu ces institutions et surtout ceux qui en étaient les porteurs, il a égalemen

derniers pour leur faire jouer des fonctions d’alliés, ce qui a largement coupé ces représentants d

d’hier. A ce titre, on sait le rôle assuré par la chefferie traditionnelle dans la collecte des impôts e

bénéfice du colonisateur.

Dès la période coloniale, la bataille engagée par les cadres africains patriotes associés à la gest

du colonisé en qualité de citoyen à part entière et non plus de sujet. Quelques rares élus avaient

conférait beaucoup de droits, dont celui de vote. C’était notamment, pour ne prendre que l’exemp

des quatre communes : Dakar, Gorée, Rufisque et Saint-Louis. En systématisant la reconnaissa

nos nouvelles républiques ont, entre autres, conféré à chacun le droit de vote, même si dans le m

longtemps, les possibilités de libre choix, par l’instauration généralisée du parti unique et du cand

En guise de réponse, les peuples bâillonnés ont progressivement développé des formes subtiles

faits, alliés aux échecs répétés, enregistrés dans de nombreux domaines de la vie des pays, ont

devait leur être restituée, et que seul un système démocratique qui leur donne la parole, les asso

affaires de la cité, est le mieux indiqué pour se sortir du marasme dans lequel les pays se sont re

pays — l’Occident en particulier — ont largement appuyé ces derniers à travers des formes cont

yeux sur de nombreux exemples de malgouvernance [20]. Ne pouvant les abandonner de façon

solidaires, ils leur ont préconisé l’ouverture démocratique, jugée à même de les sortir de l’ornière

du dehors tout appelle à la démocratisation. Cet appel a été renforcé par la liberté recouvrée en

chute du Mur de Berlin, après un long bâillonnement des peuples de cette région par les régimes

Cet appel a même revêtu les formes d’une injonction avec de multiples conditionnalités [22]. Alor
mis à ruser avec l’histoire, en organisant au cours des années 90, un état des lieux de la gestion

Conférences nationales, présentées comme des gages véritables de volonté de démocratisation

sociales se penchent sur les institutions républicaines et leur définissent les missions et les mode

démocratie véritable. Celle-ci inclut naturellement des consultations électorales régulières et créd

d’obtenir légalement du peuple souverain des responsabilités définies ; la limitation du nombre d

renouvellement des personnels et des idées. Mais dans nombre de pays, ces dispositions sont r

grâce auquel des Chefs d’Etat déjà en place depuis des décennies, restent encore au pouvoir. L

répétée, les processus électoraux sont manipulés, les verrous limitant le nombre des mandats su

également sur la préparation des structures sociales africaines aux mutations qu’exige la situatio

démocratique proposé, à l’héritage socioculturel des pays et à leurs formes d’organisation. Le no

de son statut ? N’a-t-il pas continué à s’identifier très largement à sa collectivité, et à se référer a

l’ancien oligarque ou ce qu’il est devenu — et, à ce titre, assume t-il entièrement ses responsabil

Analysant ce fait, Kalala Bwabo stigmatise les mécanismes de report de responsabilité sur les ch

— et conclut que ce processus conduit à une irresponsabilité collective, incompatible avec la dém

l’auteur, a de nombreuses conséquences dans la vie quotidienne. Par exemple, les causes d’éch

l’agent concerné (échec à un examen, renvoi d’un service, maladie et même décès, chômage, é

projets...). « Puisque l’Afrique naît à la démocratie, les Africains doivent naître à la responsabilité

conviction profonde de l’auteur face aux mutations qu’il faut conduire car, pense-t-il, une véritable

conditions : « Elle suppose une bonne dose de liberté, d’instruction, d’information, de culture, de

responsabilité [24] ».

Sans suivre l’auteur dans la systématisation de son point de vue, il faut convenir que certains fai

assisté, au Sénégal notamment, à la mutation du citoyen en disciple confrérique installé dans l’e

années 80 et 90, pour recevoir les consignes de vote de son guide religieux. Que celui-ci ait com

du salut de son âme est dans l’ordre naturel des choses. Qu’il glisse du champ du salut à celui d

fausse assurément les règles du jeu démocratique [25]. Il n’y a pas eu que les religieux à illustre
ethniques, d’âge et de corporations ont fortement subi ce genre de tentations [26].

De leur côté, les Etats majors des partis politiques ou des regroupements syndicaux de par le mo

et de leurs options stratégiques, estiment de leur ressort de donner des consignes de vote à leur

militants, insuffisamment éclairés peut-être, et soumis suivant les règlements en vigueur à la disc

sanctions. Ces quelques données qu’on peut multiplier à loisir, indiquent la nécessité de mutatio

africaines — et ailleurs —pour une plus grande conformité aux valeurs de la démocratie nouvelle

en théorie.

L’une de ces valeurs essentielles est probablement l’affirmation de l’égalité, à leur naissance, de

par la Charte des chasseurs du Manden en 1222 [27] : « Les chasseurs déclarent : toute vie (hum

plus qu’une autre ». Il faut abattre, assurément, les inégalités institutionnalisées par nos sociétés

hiérarchies d’ordre, de castes et de corporations ; à travers la sécrétion de nouvelles inégalités s

nombreux espaces sociaux, et l’élargissement inquiétant de la pauvreté qui frappe des couches

populations. C’est dire tout le travail d’éducation et d’éveil qui reste à conduire et à promouvoir, e

chacun, les journalistes en particulier, à travers leur devoir d’informer et leur fonction d’éveilleurs

4. SUR LES SENTIERS DE LA DEMOCRATISATION EN AFRIQUE

Les figures de la démocratie

La démocratisation offre dans nos pays un visage dominant : le multipartisme. Plus le nombre

plus celui-ci prétend donner des gages de la diversité des opinions qui s’expriment, et de la qual

corps social qui se réalise. Or le multipartisme apparaît comme un masque, un leurre véritable q

représentent presque rien, en dehors des personnes qui les ont constitués. Manipulateurs des ci

souvent manipulés par les pouvoirs en place avec lesquels, périodiquement, ils opèrent des ente

existent, ils monopolisent la parole et les possibilités de représentation aux fonctions électives. N

les conditions satisfaisantes à leur participation à la vie collective.

La démocratie continue d’être un idéal dans les domaines de l’expression politique, de l’accès au
répartition équitable des richesses ; dans l’accès aux loisirs, à la santé, à l’éducation ; dans la ge

des collectivités de base, etc. Bien heureusement, ces dernières années, la Société civile — une

une prise de parole qui l’a rendue audible et crédible, et s’est constituée en un contre-pouvoir fac

titre, on assiste dans nombre de pays, au moins depuis la fin des années 90, à l’émergence d’un

citoyenne à large échelle. La naissance de la société civile, avec en point de mire celle d’organis

consommateurs, de veille sur l’éthique de gestion des affaires publiques, d’observatoires et d’acc

démocratiques, etc., ainsi que le développement fulgurant des médias y ont, entre autres, largem

joué sur ces différents terrains un rôle de pionnier [29].

Les repères axiologiques

L’idéal démocratique doit se nourrir de la promotion et de l’affirmation de valeurs de référence

qu’on pourrait dénommer Bien commun, entendu comme le commun dénominateur des intérêts

société, élargie aux générations présentes, passées et à venir. Il comporte un idéal de vérité, d’é

personne humaine et de ses droits imprescriptibles, ainsi qu’une éthique véritable. Le Bien com

l’idéal démocratique et postule une démocratie sans rivage que Taoufik Ben Abdallah et Philippe

« société d’hommes ou de groupes aux cultures variées, mais respectueuses de l’autonomie de

femme et chaque homme un véritable acteur, responsable de son destin et de celui des autres…

Peut-être n’est-ce là qu’une vision du Bien commun. Le croyant peut définir celui-ci par la référe

enseignements de sa foi, notamment à la vision de la personne humaine et de la société à traver

la foi, il peut s’agir de l’orientation politique, syndicale, des références axiologiques moins nettem

connotent l’analyse et l’appréciation des faits, et déterminent les prises de position à travers une

CONCLUSION

Dans la conception du Bien commun, riche d’un potentiel notable d’approches, il n’est pas sim

devrait jouer pour la démocratisation en Afrique. La différence des points de vue et des positions

profession — dans la mise en pratique du devoir d’informer, et surtout dans celui d’éveiller les co

ils retrouvés, autant pendant la période coloniale que depuis l’avènement des indépendances, au
service, ou en face sinon contre celui-ci. Ils ont joué la fonction de caisse de résonance du colon

indépendantes. Ils se sont évertués à se démarquer voire à combattre les points de vue de ces s

autre de la réalité. Si le devoir d’informer est en corrélation avec un droit à l’information largemen

traditionnelles et modernes — et qui fonde en retour le métier de journaliste, la différenciation da

justifie plus que jamais d’identifier le lieu à partir duquel le journaliste s’exprime, sur l’objectivité d

fustiger les sentiers obliques, sur sa capacité à situer ses qualités à la hauteur de la droiture que

être de faire coïncider sa parole normative aux actes qu’il pose, d’être le miroir de son propre dis

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