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AU RISQUE DU TOXIQUE

Lecture psychanalytique d'Au-dessous du volcan Paul-Laurent Assoun

L’Esprit du temps | « Topique »

2009/2 n° 107 | pages 31 à 45

ISSN 0040-9375 ISBN 9782847951493

Article disponible en ligne à l'adresse :

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Pour citer cet article :

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Paul-Laurent Assoun, « Au risque du toxique. Lecture psychanalytique d'Au-dessous du volcan », Topique 2009/2 (n° 107), p. 31-45. DOI 10.3917/top.107.0031

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AU RISQUE DU TOXIQUE

Lecture psychanalytique d’Au-dessous du volcan

Paul-Laurent Assoun

« La vie s’appauvrit, elle perd de son intérêt dès l’instant où, dans les jeux de la vie, on n’a pas le droit de risquer la mise suprême, c’est-à-dire la vie elle-même. »

C’est bien sous la plume de Freud que l’on trouve ce qui, bien plutôt que quelque éloge du risque – qui, on le sait, n’est guère de son style — , relève d’un constat fondamental, en son genre clinique, relatif à une certaine écono- mique de la vie et du désir. Le créateur de la psychanalyse prend acte, au cœur de sa réflexion sur la mort 1 , de ce fait de paupérisation de la capacité vitale, dès lors que l’existant se trouve — dans quelque conjoncture que ce soit – amputé, fût-ce à son insu, de ce « droit » et de cette envie de risquer la mise suprême du « jeu », que la vie le nécessite à jouer, soit la vie même… L’existence devient alors aussi « insipide », à son dire, qu’un « flirt américain dans lequel il est éta- bli d’emblée que rien n’a le droit de se passer », en contraste avec une « relation amoureuse continentale dont les graves conséquences doivent toujours rester présentes à l’esprit des deux partenaires ». La métaphore, on le voit, réintroduit le sérieux de l’érotique dans l’affaire – traçant une frontière – inter-continen- tale – entre le simple titillement de la jouissance et le désir « pour de bon ». Entre le « risque-tout » – familier à l’époque des « conduites » dites « à ris- que » sur lesquelles il va falloir revenir, dans la mesure où elles nous imposent la conjoncture du malaise de l’époque – et le « risque-rien », voué à la léthar-

1. S. Freud, Considérations actuelles sur la guerre et la mort, 1915, II, « Notre relation à la mort », in Gesammelte Werke, Fischer Verlag, G.W.X., p. 243 (d’après notre retraduction).

Topique, 2009, 107, 31-45.

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gie d’une vie vaccinée contre le risque et une anémie du désir, se fraie la voie de l’épreuve du risque pour l’existant désirant. Voilà qui cadre la question du risque, cette notion plombée d’idéologie, en sa dimension de réel inconscient.

DU RISQUE DE VIVRE…

Affrontons la vérité de La Palice : pas de risque s’il n’y a, pour qui y est sou- mis, « quelque chose à perdre », donc s’il n’y a place, dans sa vie psychique, d’un quelque chose à jouer. Le sujet qui court un risque est donc exposé à une « moins-value ». Or, la perte totale, le risque absolu, pour le vivant, c’est assu- rément la perte du bien qu’est « sa » vie. Il est vrai que le terme s’est historiquement imposé – tardivement, au XVIe siècle – dans une perspective de « calcul des risques » : les compagnies d’assu- rances assurent sur les risques, elles ont même en un sens inventé la notion à l’usage de la modernité, comme garantie sur les expéditions périlleuses – celle- ci se déchiffrera dès lors volontiers en ces termes. Mais précisément, c’est une façon de neutraliser et de narcotiser le risque comme réel. L’assurance-vie pro- met une vie sans risques, du moins qui ne soient « calculés »… et qui rapportent des « intérêts ». La vie même devient définissable dans cette perspective comme un risque chiffré, c’est-à-dire quantifié et évalué. L’évaluation s’impose même comme antidote au risque de penser, ce qui est aujourd’hui plus que jamais flagrant 2 . Il est certes rassurant de voir d’avance « couverts » les risques qui naissent au cours de la vie, évitant le spectre de la précarité qui naît de l’im- prévu ingérable, mais qu’en est-il du risque de vivre même, celle que nulle « assurance tous risques » ne peut « couvrir » ? Et que ne pût-on contracter une assurance contre le risque de désirer – ce qui ferait l’économie des symptômes. Du moins est-ce ce dont témoigne notre clinique. Bien des symptômes naissent du remords térébrant d’une vie que le sujet ne veut plus et surtout ne sait plus risquer (d’où sa « mauvaise conscience » larvée qui crée le malaise, voire cris- tallise le symptôme). Cela s’éclaire a contrario par l’expression : « Je n’ai plus rien à perdre » – signe que le locuteur se croit sorti de cette arithmétique des plaisirs, alors qu’il est « échec et mats » sur le damier des « coups » de la vie. L’expression a donc une connotation objectivement mélancolique. Le mélancolique est celui qui est si totalement identifié, pour le pire, à l’objet de la perte qu’il n’a plus d’espace (interne) pour le risque de désirer. Façon de signifier que le « rien » a barre sur lui. En revanche il n’y a de risque que si le sujet tient suffisamment à sa peau pour appréhender de la perdre.

2.

P.-L. Assoun,

Malaise

dans

Psychiatrie n°29, Erès, p. 11-16.

l’évaluation

in

« Évaluation »

Journal

Français

de

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Un risque, la langue le dit bien, « se court ». La perte totale, le risque absolu, pour le vivant, c’est la perte du bien qu’est « la vie » ou plutôt « sa » vie. Là encore celui qui est déjà mort au désir est suprêmement étranger au risque. Prendre un risque, c’est s’exposer à un danger qui touche en dernière instance à l’auto- conservation. Mais l’on s’expose là au risque… de tourner en rond – ce que font très précisément les bavards discours des « conduites à risques » – si pré- cisément le savoir de l’inconscient n’ouvrait une piste nouvelle.

… AU RISQUE DE DÉSIRER : L’AUTRE SCÈNE DU RISQUE

Ce que la psychanalyse articule avec le primat de la pulsion est cette prise du sujet dans le sexuel impropre à la satisfaction 3 , soit que le vivant est médié par l’érotique. L’Eros contient à la fois une prodigieuse et inégalable expansi- vité du vivant et une exigence encombrante, épine plantée dans toute « science du vivant », qui s’exténuerait à tenter de l’intégrer. Dépendance de son être à l’autre, prise en compte de l’objectalité qui vient compliquer foncièrement la tâche du vivant. Inscription par là même dans la castration, angoisse « hors vie » sur laquelle vient se fracasser le vivant, dès lors qu’il est pris dans la parole. Cela nous place dans la logique économique de la jouissance, d’où le risque se trouve foncièrement repositionné. Le discours actuel n’est pas avare du terme, mais, comme toujours, il ne croit pas si bien dire. Le discours des « conduites à risque » doit donc être mis au risque de la psychana- lyse, qui recadre la notion depuis le réel inconscient : c’est bien alors désirer qui s’avère constituer le risque des risques. Ainsi le sujet peut-il même feindre de mettre sa vie en jeu pour faire diversion à la vérité de son désir – ce qui cette fois nous rapproche de la signification inconsciente véritable de la conduite à risque, « inconduite » au regard au désir. Ce qui ouvre les vannes de la pulsion de mort, qui, on le sait, envahit systématiquement les espaces désertés par l’éro- tique.

LE « HAUT RISQUE » : L’EXPLOIT

Réexaminons le moment le plus patent de « haut risque » qui éclaire le malaise des temps de paix. À l’état de guerre, le sujet se voit confronté à un risque immi- nent et évident de perdre la vie, épreuve décisive, ici et maintenant, pour les pulsions d’auto-conservation. Ce qui, dans le texte freudien consacré au destin pathologique en état de guerre 4 , est désigné comme Wagnis, terme qui désigne

3. S. Freud, Sur le plus général des rabaissements de la vie amoureuse.

4. S. Freud, Introduction à « Sur la psychanalyse des psychonévroses de guerre ».

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un mélange difficilement restituable « d’audace » et de prise de risque. Par une intuition clinique remarquable – au reste inspiré des travaux de Karl Abraham –, Freud entrevoit dans les « psychonévroses de guerre » le lieu et le vif même du danger, soit la peur de soi qui s’ouvre à l’occasion de ce choc frontal avec la conjoncture de risque. Ou plutôt très littéralement la peur de son propre corps dont le sujet se trouve alors intempestivement rapproché. Dans l’état de guerre, le sujet n’a pas peur que de l’autre, celui de la tran- chée d’en face : s’il « tombe malade », c’est qu’il se voit si rapproché de son corps, de cette altérité moins bruyante pour le « moi de paix », qu’il expérimente l’angoisse d’avoir un corps, brusquement capable de tout 5 . Soit : plus encore que de le perdre, de ne pouvoir plus en dénier l’évidence soit la tendance à se porter aux extrémités. Telle est l’épreuve de vérité de l’état de guerre. C’est plus précisément la peur de l’acte auto-destructif qui profiterait (« lâchement », serait- on tenté de dire) de la conjoncture pour se frayer la voie, aux dépens du moi qui, lui, préférerait continuer à vivre. L’auto-conservation est bien en jeu et mise en péril, mais ce dont le sujet s’effraie le plus – en tout cas au point que cela produise le symptôme trauma- tique –, c’est de cette tentation de mourir, risque qui émane de lui-même, en situation. De ce conflit ouvert du moi (au sens d’une « blessure ouverte ») – dont le moi devient le champ de bataille –, Freud assigne le lieu propre : « Il se joue entre l’ancien moi pacifique et le nouveau moi belliqueux du soldat et devient aigu dès qu’au moi-de-paix devient évident quel grand danger il court à cause des risques (Wagnisse) de son « double » nouvellement formé » 6 . La formule est d’autant plus déterminante qu’elle va bien au-delà du risque localisé de guerre. Ou plutôt assigne-t-elle le noyau de ce qui se joue dans les « conduites » face au risque – ce qui est décidément tout autre chose que les équivoques « conduites à risque » –, d’un casus belli. On notera le repérage par Freud du surgissement, dans le bruit et la fureur de la guerre, de ce « double » qui fait courir au sujet le risque de dilapider sa vie, de se jeter au-devant de la mort, bref de devenir malgré lui un « risque-tout ». Voilà qui le fait trembler de la tête aux pieds… Cela dessine l’enjeu symbolique structurel : le sujet tient à la vie par la filia- tion et la place dans le symbolique. Que celui-ci, dans quelque condition de guerre que ce soit, se trouve ébranlé, et le sujet ne s’inscrit plus, il se dé-dou- ble dangereusement. Les conduites à risque dont se gargarise le discours social d’actualité ne font que pointer la position de ces sujets qui, de ne pouvoir étrein- dre leur existence, cherchent dans des conduites dangereuses une façon de rencontrer leur « double » et de le dompter.

5. P.-L. Assoun, Corps et symptôme. Leçons de psychanalyse, Economica/Anthropos, 3 e éd.,

2004.

6. P.-L. Assoun, « Guerre et paix selon Freud. Destins collectifs de la pulsion de mort » in « Existe-t-il une guerre juste ? », Topique n°102, L’Esprit du Temps, 2008, p.135-142.

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LE RISQUE, MORT ET/OU VIF

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Qu’est-ce donc que ce danger interne, sinon la rencontre du vif même de la « pulsion de mort » ? Voilà qui décale décisivement la problématique du risque, toujours peu ou prou indexée à une problématique du risque de mort, au risque de vivre, au point de rencontrer la mort comme vérité du vivant. Formule paradoxale demande explicitation. « Étrange pulsion qui travaille à la destruction de sa propre demeure », s’ex- clame Freud 7 . Or, une façon de mourir à petit feu ou de distiller la pulsion de mort, c’est ce qu’offre la conduite toxique. Voilà en effet qui cadre l’approche de ce que l’on peut tenir pour la stratégie toxique, au-delà de la catégorie somme toute comportementale d’« addiction ».

LA GESTION TOXIQUE DU RISQUE

C’est en ce point qu’il est possible de situer la « politique toxique » du ris- que dont on a commencé à prendre la vraie mesure. Le discours social alerte sur le risque d’intoxication sous le chef que le sujet y laissera la santé. Constat indéniable, sauf à s’aviser que le sujet dit « addicté » s’empoisonne sciemment justement parce que l’existence l’empoisonne. Le paradoxe est qu’il s’expose au risque avéré des effets nocifs du toxique, qui, il le sait mieux que personne, « nuit gravement à la santé », parce qu’à lui, la vie l’empoisonne. De cette dialectique, on trouve la description inégalée dans Au-dessous du volcan de Malcolm Lowry 8 surclassant, pour peu qu’on le complète d’une oreille analytique, tous les stéréotypes de discours sur l’alcoolisme. Description sai- sissante de l’ex-consul Geoffrey Firmin qui s’enfonce dans l’enfer de l’alcool avant de trouver une mort ignominieuse dans les bas-fonds de la cité. Cette loca- lisation infra-volcanique, Quauhnahuac, allusion à la situation toponymique du lieu du Mexique, Cuernavaca, où, à l’instar de son héros, le romancier Malcolm Lowry a séjourné – le Mexique étant pour lui le lieu du déchirement amoureux, de Jan Gabrial à Margerie Bonner – désigne mystérieusement ce côtoiement avec l’abîme. « Je ne puis me soûler, quelque quantité que je boive » ( p. 165). Tel est le constat du Consul adonné à la puissance de l’alcool. Tel est en effet le véri- table alcoolique qu’il n’est jamais ivre pour de bon. Mais suspendons pour l’instant l’étiquette « alcoolique », vocabulaire édifiant dès l’origine.

7. S. Freud, Nouvelle suite des conférences d’introduction à la psychanalyse

8. M.Lowry (1909-1957) , Under the volcano (1947) que nous citons ci après d’après l’édi-

tion du Livre de Poche

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Considérons seulement le buveur impénitent en tentant d’entrer dans son univers, ce qui suppose de s’imbiber nous-même de sa modalité subjective. Quel abîme côtoie-t-il ? Pourquoi cherche-t-il par cette voie l’équilibre ébrieux qui le protège du vertige (de vivre) ?

« FAIRE LE PLEIN »

Pourtant, perfectamente borracho, telle est l’expression par laquelle le com- pagnon de beuverie mexicain caractérise d’emblée l’état d’ébriété atteint par le héros : « Parfaitement soûl », pourrait-on traduire. Le terme borracho, emprunté à la langue locale, espagnol sud-américain, contient peut-être quelque chose du signifiant, mieux que ses équivalents anglais ou français. Que dit le dictionnaire le plus averti, celui de la Real Academia ? Cet équivalent d’ebrio désigne le fait d’être enivré, embriagado – on entend « embrigadé » – par la boisson (bebida) et par extension celui qui s’enivre habi- tuellement. Buveur professionnel en quelque sorte. C’est aussi au sens colloquial celui qui est « vivement possédé d’une passion quelconque », par exemple de la colère. Invitation à envisager l’alcoolisme comme passion. L’adverbe accolé au terme fait bien allusion à un état de perfection. L’effet, sinon la finalité, serait-il donc d’atteindre un certain état de complétude ? Il s’agit de se faire plein comme une outre, de se remplir à ras bord : idéal de plénitude qui touche à la mystique, comme le précise l’auteur dans sa préface française ce que le français « bourré » exprime avec une trivialité efficace. En contraste : « Rien au monde n’était plus terrible qu’une bouteille vide ! À moins que ce ne fût un verre vide » (p. 166). On sent, à l’affect de cette excla- mation, l’enjeu ontologique de cette horreur du vide : elle n’est pas seulement terrible parce que frustrante, mais parce que montrant la béance de l’être, dont il s’agit de se distraire au moyen de la drogue. L’ivrogne est toujours dans cet entre-deux, de la bouteille pleine ou vide. Rempli, il est identifié à une bouteille vidée. Il n’en rappellera pas moins que l’alcool, remplissant le corps, est bien « une nourriture ». On notera l’axiome anthropologique : « Qu’est l’homme, sinon une petite âme qui maintient debout un cadavre ? » (p. 483). Sauf à préciser : c’est par l’alcool que le sujet acquiert cette âme qui, le temps de l’imprégnation, lui refait du corps, un corps non imbibé étant équivalent ipso facto à un cadavre… Sauf à ce qu’entre deux « beuveries », le sujet se cadavérise à nouveau. L’alcool est façon de s’auto-conserver à mort…

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LA CHUTE : DU BORRACHO AU BORRACHON

Cet état de perfection est destiné à être partagé, entre hommes, communauté erratique de borrachos. Mais au-dessus des borrachos, il y a les Borrachones – ceux qui donnent leur intitulé à cet impressionnant tableau – quasi- tapisserie – que le Consul découvre en cours de roman (p. 344-345), espèce de vision dantesque de l’Enfer réservé aux alcooliques. Cette « croûte » de propagande prohibitionniste trouve écho direct dans le sentiment de l’alcoolique, de se retrouver esseulé au milieu de l’enfer en plein jour, séparé des autres, à commencer … des femmes. Voilà, mis en équation hallucinatoire, le problème : recherche d’une pléni- tude esseulée, au cœur de laquelle le sujet rencontre son enfer : « Soudain, il eut une impression jamais éprouvée encore avec une aussi brutale certitude. Il était lui-même en enfer » (p.346).

MÉTAPHYSIQUE DU DÉMISSIONNAIRE

Examinons donc ce borracho, misérable et sublime aux yeux de son créa- teur, pour tenter de situer, au delà de toute métaphysique, l’objet intime de sa peur. De consul, il n’a plus que le nom, s’étant désisté de sa fonction. C’est au reste foncièrement un démissionnaire de la vie, inapte à quelque fonction que ce soit en ce monde, par une défaillance radicale de l’identification, ayant rompu ses attaches – il est aussi, logiquement, divorcé. Longtemps avant de divorcer d’avec sa femme, il est divorcé d’avec « la vie ». Ce célibataire cherche dans les vapeurs de l’alcool un antidote au risque de vivre. Bref, c’est un « homme libre », seulement marié avec son toxique. Confirmation que la dépendance cache une soif inextinguible d’indépendance, envers l’objet et, au-delà, avec la castration, comme nous l’avons établi ailleurs 9 . Cet alcoolique ne titube pas, comme il a le soin de préciser avec fierté – même s’il lui arrive de s’allonger parterre, geste qui, pour signer la position du déchet, semble empreint, à son évocation, d’une secrète magnificence : « Il n’est pas de ceux qui titubent dans la rue », et, quand il s’allonge, c’est encore « en gentleman » ! (p. 164). Formulation qui montre la dignité singulière qu’il affi- che au cœur de son naufrage. Il doit donc rester debout pour témoigner, et de quoi ? Disons d’abord : du fait que l’amour manque au monde et qu’il en est le témoin lucidement incon- solable. La philosophie du Consul est simple : « L’amour est la seule chose qui

9. P.-L. Assoun, «Le briseur de souci ou l’indépendance toxique. Thèses sur l’inconscient toxicomane », in Markos Zafiropoulos, Christine Condamin, Olivier Nicolle, L’inconscient toxi- que, Anthropos Economica, 2001, p. 91-118.

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donne un sens à nos pauvres allées et venues sur terre » (p. 94). Suit une mys- térieuse allusion à l’usage de l’alcool : « c’est de cette manière que je bois aussi, comme absorbant un éternel sacrement ». L’alcool vient donc à la place de l’amour manquant. Il en garde , au cœur de la déchéance, le cachet de sacralité. L’alcoolique, malade incurable et insatiable de l’amour – ce qui donnerait sens à ses « allées et venues » – s’administrerait l’alcool comme antidote à sa vacance dans l’ambiance. En l’absorbant, à la façon d’un « sacrement ». Soif d’éternité faisant écho à la répétition sans fin du geste de boire. Cette boisson, il avoue d’ailleurs que, la portant à (ses) lèvres », il ne peut la « croire réelle » ( p. 95). C’est en effet le « semblant » dont la présence est indispensable, faute de quoi lui est insupportable la réalité. D’ailleurs, le monde fait semblant d’ai- mer, alors… S’il le dit, on peut le croire, sauf à mettre à jour, derrière cette désespérance de l’amour, quelque chose de plus précis, qui est la peur de la femme. C’est là la seconde avancée, après la déploration générale sur l’amour universel.

LA FEMME ET L’ALCOOL

Il y a plus précisément l’amour en souffrance d’une femme. Imbibé, rempli telle une borracha ( une outre), l’alcoolique se nourrit de l’attente du retour improbable de la femme aimée qui a nom Yvonne. Il y a bien là un chagrin d’amour, qu’il s’agirait donc de « noyer », selon la formule convenue. Mais il faut y regarder de plus près. Voici en effet le retour qui semble se produire contre toute attente et tout espoir. Or, le retour de l’objet aimé, dans une atmosphère d’illumination halluci- née, n’interrompt pas la route vers l’objet solitairement chéri. Il l’accélère plutôt. Tant qu’il pouvait monologuer son manque de cette femme adorée, elle était désirable. À présent qu’elle est là, en chair et en os, que tout est possible d’un nouveau commencement, il faut bien convenir qu’elle angoisse, plus encore de sa présence que de sa vacance. Ainsi se montre que, conformément à ce qui pré- cède, il y a pire que le risque de vivre, soit le risque de désirer. La jalousie envers le frère est là l’alibi à se désister.

LE TEMPS ALCOOLISÉ

C’est ce qui organise cette errance qui remplit ce roman prolixe, en écho à son objet. Ce qui est remarquablement évoqué de la liquidité essentielle du temps alcoolique, entre dépression et jouissance : « la journée s’étendait devant lui tel un merveilleux désert ondulant sans limites où l’on allait, bien que de façon merveilleuse, se perdre ; se perdre, mais pas si totalement qu’il ne lui fût

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possible de trouver les quelques rares points d’eau nécessaires, ou les oasis à tequila éparses où des légionnaires de la damnation, loustics qui ne compre-

naient rien à ce qu’il disait, de la main, faisaient signe de s’enfoncer, son plein une fois fait, dans cette glorieuse solitude. Paradis où l’homme n’a jamais soif…»

(p. 250). « Il se pourrait même qu’on découvrit au désastre (l’« inévitable désas-

tre personnel ») à la fin, certain élément interne de triomphe ». Triomphe masochiste, certes. Mais tout est dit là de la temporalité sans limi- tes, ondulante, de la perdition, en sa fluidité infinie – un temps qui n’est engagé dans la particularité d’aucun désir – trouée d’enclaves de jouissance, en ces

« oasis » de satisfaction qui en sont la seule perspective quotidienne, où il s’agit

alors de « faire le plein ». Les seuls « panneaux indicateurs », dans cette dérive,

sont les « bars » ou cantinas avec ces « pousse-à-boire » sinistres, qui n’ont pas besoin de parler : en cet univers où la loi du langage est suspendue, tout est réduit à ce « sémaphore ».

LE CHOIX D’OBJET MESCALIEN

Freud a attiré notre attention sur le mariage heureux et sans ambivalence de l’alcoolique avec son objet 10 . Cela organise son calcul de risques à lui : « La route aux pierres branlantes et rompues s’étirait au loin à jamais telle une vie

d’angoisse. Il pensa : 900 pesos = 100 bouteilles de whisky = 900 dito de tequila. Nergo : l’on ne doit boire ni de la tequila ni du whisky, mais du mescal »

(p. 150-151). On voit que notre homme a l’éthique de son objet : ce n’est pas

parce qu’il boit sans mesure qu’il boit n’importe quoi. Ou alors, s’il boit ce qu’il

a sous la main, il ne perd pas de vue la hiérarchie des jouissances. Certes, en

cas d’urgence, whisky et tequila feront largement l’affaire. Mais le « mescal »,

la boisson locale, constitue l’objet électif. Selon une mise au point des plus claire :

« La tequila,… c’est pour la santé…et c’est délicieux, c’est comme la bière ».

On voit donc apparaître un « spectre » des plus précis : à une extrémité, on trouve

la bière et le vin – cela, c’est « de la petite bière » –, au- dessus, la tequila – une

sorte de bière plus épicée, sud- américaine, non loin du whisky – et à l’autre

extrémité, le mescal, seule drogue sérieuse et chemin assuré vers le pire : « si je recommence à boire du mescal, alors, oui, j’en ai peur, ce sera la fin »

(p. 371). On voit que le déni n’empêche pas la lucidité.

La préface de Lowry traduit un véritable respect de cette boisson mexicaine, dont il se fait en quelque sorte le promoteur : « Soit dit en passant, je m’aper- çois que j’ai fait tort au mescal et à la tequila qui sont des boissons que j’aime beaucoup, et pour cela je devrais peut-être présenter des excuses au gouverne- ment mexicain ». Sarcasme à moitié sincère : quoique le mescal apparaisse comme

10. S. Freud, Sur le plus général des rabaissements de la vie amoureuse

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TOPIQUE

l’instrument électif du ravage, l’auteur ne voudrait pas nuire à sa réputation. Le

« mescal » est innocent, il est pur et puissant, ce n’est pas sa faute si le drogué

y accole son impuissance et son impureté… Il y a une raison en quelque sorte doctrinale à cette prime au mescal : « le mescal est aussi une drogue que l’on prend sous la forme de « boutons de mes- cal » et « la transcendance de ses effets est une des épreuves bien connues des occultistes ». Lowry, visiblement sympathisant du chemin de croix de son héros auquel il configure le sien, avance une hypothèse qui en dit long : « Il semble

que le Consul soit arrivé à confondre les deux états, et après tout peut-être n’a- t-il pas tort » ( p. 29). Ce qu’il suggère ici, c’est que l’amoureux du mescal s’embrouille entre ces deux fonctions, de « pochetron » et de mystique. Il cherche la « transcendance » au fond de la bouteille. C’est comme une victime probatoire de sa magie. D’un côté, le mescal est l’alcool à bon marché, une sous-tequila, « que l’on peut obte- nir dans n’importe quelle cantina » – plus facilement, précise l’Américain, que

le whisky écossais dans l’impasse des deux-Anges (quel nom !) ; de l’autre, c’est

un vecteur de « transcendance ». Que l’ouvrage tout entier s’adonne à des spé- culations simili-cabalistiques procède de cette tentative d’échappée mystique à l’objectalité et à son incarnation féminine. La bonne intuition est celle de la magie : l’alcool est l’objet qui supprime magiquement la douleur d’exister – même si cela tourne à la « magie noire ». Reste la conviction chez Lowry, au-delà de tout espoir thérapeutique, que c’est une opération qui eût pu réussir. Le Consul serait ainsi le martyr d’une équipée mystique qui a mal tourné. Selon la belle formule de Lowry qu’il faut garder à l’esprit pour suivre tout le roman : « les agonies de l’ivrogne trouvent une très exacte similitude dans les agonies du mystique qui a abusé de ses pouvoirs. Ici

le Consul a mélangé toute l’affaire d’une façon magnifiquement ivre» (p. 29). Derrière ces vapeurs mystiques, on entrevoit des formules plus solides quant au repérage de l’impasse subjective : allusion (curieusement, sous l’autorité de Wilson, selon l’humour habituel de l’auteur) aux « forces dont l’homme est le siège, et qui l’amènent à s’épouvanter de lui-même » (p. 30). Nous y sommes.

CHUTE, RECHUTES ET PARACHUTES

L’expérience de l’alcoolique, au-delà de ses éternelles « rechutes », est bien celle de la Chute : « Le sujet en est aussi la chute de l’homme, son remords, son incessante lutte pour la lumière sous le poids du passé, son destin ». Le lourd symbolisme de la « chute », à la verticale, des Borrachones – en opposition aux

« sobres » qui demeurent « en haut » –, trouve sa légitimation dans ce sentiment

de chuter sans cesse à nouveau. Rappelons-nous qu’il se fait fort de ne pas titu- ber : il est au plus haut – parmi les anges – et/ou au plus bas – au ras du sol.

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Érigé ou allongé, jamais vertigineux. À moins d’appeler vertige ce frôlement de l’Autre qu’il va trouver un jour dans un certain manège. Moment décisif de sa fuite en avant que ce moment où, embarqué sur un manège déserté, avec pour seule compagne sa bouteille, il expérimente cette jouissance de tourner en rond, la tête en bas (cette tête dont l’alcool le dépossède) et où il se dessaisit de tous les objets sans lesquels on ne peut vivre dans ce monde : chutent au sol, sans qu’il en ait cure, son argent et, surtout, ses papiers. La grande roue devient sym- bolique de ce « philobatisme » mis en évidence par Balint en contraste de « l’ocnophilie » 11 . Perché sur ses hauteurs, au-delà de tout risque, précisément, le voilà devenu l’homme sans nom. Au-delà de l’ivresse même, ce « para-chute » dont il n’a plus que faire. La question de l’Eden n’est pas loin pour qui fait ainsi le déchet : « L’allégorie est celle du Jardin d’Eden » et de « l’Arbre de vie ». Il y a chez le héros du désas- tre une philosophie de la métamorphose et de la renaissance physique qui contraste avec son ravage : « Peut-être était-ce … l’âme qui vieillissait, tandis que le corps pouvait se renouveler bien des fois à moins de s’être fait, de l’âge, une routine immuable » (p. 142). Allusion aux mille vies du « serpent à plumes ». Il y a une demande de reconnaissance précise du Consul, celle de la com- plication et du défi que constitue « une vie d’ivrogne » : « Ah, une femme ne pouvait savoir les périls, les complications, oui, l’importance d’une vie d’ivro- gne ! » (p. 164). Seul est-il habilité à parler de cet « embrouillamini » qu’est sa vie et dans laquelle il est plus difficile de s’orienter que dans le labyrinthe de Minos. Yvonne en tout cas ne sera pas Ariane.

« BOIRE UN COUP » OU LA NON-RENCONTRE À RÉPÉTITION

Quand, cherchant sa femme au dernier rendez-vous, dans chaque restaurant, il se met à « boire un coup », il donne une parabole de ce ratage de la rencontre avec l’objet proprement dit. La répétition de l’acte, vide et remplissant à la fois, de « boire » répète la non-rencontre de l’objet. Mais c’est aussi parce que la mère manque à l’appel qu’il faut « marquer le coup ». Quel sens donner au mot « coup » dans l’expression « boire un coup » ? On trouve décrite cette lutte à mort entre le désir de la femme et la jouissance de l’alcool : « il se souvint qu’elle était perdue ; puis non, ce n’était plus vrai, ce

Elle n’était en rien perdue, elle était ici tout le

sentiment appartenait à hier

temps, ici maintenant… elle est ici ! Réveille-toi, elle est revenue ! Mon amour, ma chérie, je t’aime ! Le désir de la trouver à l’instant, de la ramener à la mai- son… de mettre fin à cette promenade insensée, d’être par dessus tout seul avec elle ». Appétence d’« une vie normale »… Mais voici, au bout de cette exulta-

11. M. Balint, Thrills and Regressions, 1959 tr. fr. Les voies de la régression, Payot, 1972.

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tion, le basculement : « Le désir passa », à la façon du soleil : « tout devint sou- dain d’une manière transcendantale affreux et tragique, distant, transmué, comme une finale impression sur les sens de ce qu’était la terre transportée dans une obscure région de mort, un tonnerre chargé de douleur, sans remède. Le Consul avait besoin de boire » (p. 369-370). On ne peut mieux dire que « le besoin de boire » apparaît en réponse com- pulsive et impérieuse à ce sentiment d’entrée, sans transition, une fois « passé »

le mirage du désir, dans cette « obscure région de mort », ténèbres en plein midi

(comme dans la crucifixion) – forme nocturne du « démon de midi » – 12 où résonne seulement, au cœur de la déréliction, le « tonnerre » de la douleur, qui n’a pas de remède… hors du pharmacon. Plus précisément : c’est parce qu’il n’y a pas de remède qu’il y a celui-là. L’alcool n’est pas fait pour remédier, il n’arrange rien, il vient seulement comme vade-mecum d’une traversée de ce monde abandonné des dieux, viatique d’une « promenade insensée ». Bref, c’est l’incidence de la pulsion de mort qui vient saboter les élans de

l’érotique, révélant la dimension mélancolique de l’affaire : l’alcoolique est cet

« homme ruiné », dont les poches se vident de monnaie, qui ne contient plus

rien – sauf à transformer cette faillite en exaltation maniaque sporadique, comme sur le manège. La « machine infernale » constitue la plus magnifique parabole matérielle de cette pulsion de mort qui le fulgure. Mais alors, il faut bien reconnaître qu’au fond de l’élan vers une femme, il

y a chez l’alcoolique une farouche haine inconsciente de la femme, à laquelle Freud a fait écho en en soulignant régulièrement le ressort homosexuel. Plus précisément, la femme aimée, sans laquelle la vie n’est qu’un malheur, contient une menace. Son désir vient ravager l’homme. Pourquoi ?

LE PÈRE AVORTÉ

Qu’est-ce qui fait que finalement Geoffrey Firmin échoue dans son rapport

à la vie, au désir et à la femme ? Lowry nous en donne les clés, tout en faisant

quelque peu diversion par le récit du remords relatif à un acte de sauvagerie de guerre – digne du Lord Jim de Conrad.

Voici la troisième et décisive avancée : on peut le mesurer à son recul face

à la paternité, celui qui se révèle non fortuitement au sortir de ce grand vertige produit par la « machine infernale », soit le manège où il vient de vivre cette transe. Touché brusquement par les enfants autour de lui, lui échappe la pensée que : « Yvonne et lui auraient eu des enfants, auraient dû avoir des enfants, auraient pu avoir des enfants, auraient…» (p. 383).

12. P.-L. Assoun, Le démon de midi, Éditions de l’Olivier, 2008.

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Cet exercice grammatical joue sur le conditionnel – absolu, puis infléchi par les auxiliaires « devoir » et « pouvoir ». Il ne s’agit pas d’une évocation évasive :

Geoffrey rencontre là rien moins que la forclusion de sa paternité, l’impossibi- lité de répondre à la demande d’enfant de la femme aimée. Ce devenir-père s’écrit au subjonctif plus encore qu’au conditionnel : « que ne puis-je être père ! » On comprend que c’est au moment où il se retrouve comme nu, littérale- ment et symboliquement « sans papiers », que lui vient ce qui, plutôt qu’un regret, est une évidence : ce qui est impossible dans ce lien à cette femme par ailleurs passionnément désirée, c’est cette demande d’enfant à laquelle il est impuis- sant à répondre. Pour la bonne raison qu’il ne peut envisager sans angoisse délabrante de prolonger sa propre existence au-delà de lui-même. Chaque nouveau verre perpétue en ce sens un secret infanticide. Plus pré- cisément : à chaque verre qui éloigne de la femme, c’est un père qui avorte.

L’AVE MARIA

On ne s’étonnera pas de le voir prier, lui, l’homme sans foi et qui, sinon une Déesse Mère, la Vierge ? Pour celui qui déclare « il n’y a pas d’explication à ma vie », mais qui constate son angoisse – « Bien que ma souffrance semble n’avoir aucun sens je suis toujours dans l’angoisse » (p. 485) –, il ne reste qu’à invo- quer l’Autre, « la Mère des vivants ». La question est « Où est l’amour ? ». Il s’agit bien de localiser l’Amour : « Apprenez moi à aimer de nouveau, à aimer la vie ». Mais la demande n’est pas d’enlever la souffrance – pas de pseudo « résilience » 13 pour cette trempe d’homme — mais : « Faites moi vraiment souf- frir ». Cela suppose de faire le déchet, soit le saint : « Je suis tombé bas. Faites-moi tomber encore plus bas, que je puisse connaître la vérité ». Cela revient à un vœu, à la fois Ave Maria rénové et version révisée du « Notre- Père » : « Délivrez moi de cette effrayante tyrannie de moi ». On voit bien la tentation de la sainteté chez le mescalito, aspiration à la pureté des « Mystères ». C’est à la fois un enfant non sevré et celui qui cherche dans le retour fantasma- tique au sein maternel l’évasion à la forclusion.

DE LA ROUTE DE LA MORT À L’IMPOSSIBLE BATEAU IVRE

Tout le roman – qui se déploie, note Lowry, sur douze heures – revient à une « promenade » en forme de fuite du personnage principal. Une fois l’Aimée reve- nue, il ne cesse de l’éviter. Quand enfin, il donne un semblant d’assentiment à

13. P.-L. Assoun, « La résilience à l’épreuve de la psychanalyse » ,in Synapse n°198, octo- bre 2003, p.25-28.

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la femme aimée (il ne fait pas semblant, mais c’est un monologue intérieur qui ne lève pas la forclusion), il n’a de cesse de trouver une échappée. Celle qu’il atteint dans cette ascension du Volcan, pérégrination dans cette région de déchi- rure géologique, dominée par la barranca. C’est comme l’histoire d’une promenade qui tourne mal. Cherchant les lettres de la femme – elle est là en chair et en os, mais il lui parle par ses lettres relues en différé —, il va s’échouer dans la pire cantina, entre prostituées et ruffians, où il se désignera, lui, sans papiers, comme « sus- pect », espion et finira par trouver la mort de la main d’hommes de la pire espèce. Freud a toujours souligné ce caractère homosexué de la jouissance alcoolique ce moment où les « copains » consolent de la désertion des « bonnes femmes ». Mais ici c’est de ces collègues de taverne qu’il recevra le coup fatal, précisé- ment le jour des morts. Ayant fui la femme impossiblement désirée, il se sera jeté dans les bras d’une mort infligée par des hommes. Tel le « chien mort » jeté dans la barranca à sa suite. Ultime ironie, en se voyant mourir : « Bon Dieu quelle moche façon de mourir » ( p. 617). On voit en quoi le radeau de Méduse « piloté » par le héros de Lowry ensei- gne sur la dimension subjective du risque. Son épopée sinistre – sa prolixité même en indique l’ambition épique – situe l’alcoolisme du côté d’une impos- sible ivresse – celle que donne l’amour d’objet en son soutien fantasmatique. Réinvention du « bateau ivre » par une mystique du naufrage.

Paul-Laurent ASSOUN 20, rue de la Terrasse 75017 Paris

Paul-Laurent Assoun – Au risque du toxique. Lecture psychanalytique d’Au-dessous du volcan

Résumé : Il s’agit de déterminer ce « risque » veut dire dans l’expérience incons- ciente : l’examen de la position freudienne sur le lien du désir à la mort permet d’en déga- ger l’enjeu. « Exclure la mort des comptes de la vie » apparaît contradictoire avec le désir même, mais c’est précisément ce que ne cesse d’expérimenter l’analyse, inscrivant le symptôme dans l’entre-deux d’un déni de la mort et d’une insistance du désir. Au-delà de l’éloge imaginaire du risque, qui configure certaines formes de malaise dans la civilisa- tion, il s’agit pour la psychanalyse de confronter le sujet au risque de désirer, par confron- tation à la vérité du symptôme. Là intervient l’examen de le position du sujet face au « risque toxique », modalité de gestion du clivage indiqué. La lecture d’ « Au-dessous du volcan » de Malcolm Lowry permet de situer le recul face au désir et à la femme, où le sujet, refusant l’être-père, remet à zéro les comptes du symbolique et voit s’ouvrir, via le mescal, un voyage dans une temporalité erratique qui le mènera à la mort. La question du

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PAUL-LAURENT ASSOUN – AU RISQUE DU TOXIQUE LECTURE PSYCHANALYTIQUE D’AU-DESSOUS DU VOLCAN

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risque inconscient trouve son illustration dans ce voyage volcanique, « échappée belle » et morbide où le sujet se met en danger et en jeu. Mots-clés : Vie – Mort – Risque – Désir – Toxique – Temps – Répétition.

Paul-Laurent Assoun – Chancing with Death. A Psychoanalytical Reading of Under the Volcano

Summary : This article attempts to determine the meaning of the word ‘risk’ in unconscious experience – analysis of Freud’s position on the bond linking desire to death is essential here. The notion of ‘excluding death from the balance sheet of life’ at first seems contradictory with that of desire, but does in fact lie at the heart of analytical expe- rience, as the symptom is written into the gap between denial of death and the insistence of desire. Over and above the imaginary tribute paid to risk-taking, at the basis of certain forms of discontent in our civilization, it is psychoanalysis’ role to confront the subject with the risk of desire itself, by confronting the analysand with the truth of his or her symptom. This leads the subject to examine the notion of ‘deadly risks,’ as a means of managing this split. Malcolm Lowry’s Under the Volcano is an eloquent evocation of the subject’s retreat before desire and woman, refusing to become a father, reducing the sym- bolic level to nothing, and embarking, with the aid of mezcal, on an erratic journey through time whose ultimate destination is death. The question of unconscious risk-taking finds its full expression in this volcanic voyage, this ‘great escape’ redolent with death, in which the subject puts himself in infinite danger, gambling with his own life. Key-words : Life – Death – Risk – Desire – Toxic – Time – Repetition.