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Recherches sociologiques et anthropologiques 2018/2

S. Simon, E. Piccoli : 1-23

Présentation
Effets et perspectives de la rationalité néolibérale

Saskia Simon, Emmanuelle Piccoli *


I. Introduction
Depuis une dizaine d’années, le terme “néolibéralisme” gagne du ter-
rain dans le vocabulaire de la critique, qu’elle soit académique ou issue
des acteurs du terrain. Il est pourtant rarement explicité et semble au con-
traire tirer sa force pragmatique de l’absence de signifié stable. Le néoli-
béralisme serait-il donc un «signifiant flottant» (Abélès, 2008 :154), peu
utile d’un point de vue heuristique ? Nous pensons que non. Tout en re-
connaissant le flou qui continue à entourer ce concept comme les critiques
dont il fait l’objet, le présent numéro postule sa pertinence non seulement
heuristique mais aussi politique. Nous considérons en effet que le pouvoir
de nommer les choses est crucial tant pour l’analyse que pour l’action. Or,
à cause de la multiplicité et de la diversité tant des techniques que des dis-
cours dans lesquels il s’incarne, le néolibéralisme apparaît rarement
comme la rationalité politique qu’il est (voir infra). Ses effets sont encore
trop souvent perçus comme des problèmes isolés, indépendants les uns des
autres. Ainsi, incapable de penser le phénomène dans sa globalité structu-
rante, la critique peine à offrir une alternative présentant un degré simi-
laire d’intégration. Elle se trouve coincée dans des causes particulières qui
s’attaquent à des manifestations singulières sans jamais réussir à les arti-
culer (Frère, 2015 ; Frère/Jaquemain, 2013). Il nous semble donc néces-
saire de visibiliser la rationnalité politique sous-jacente à ces manifesta-
tions au-delà de leur diversité, de souligner ses effets transversaux. C’est
notamment là l’objet de cette introduction et de ce numéro de Recherches
sociologiques et anthropologiques.
Privilégiant les perspectives empiriques (Mazzocchetti/de Lame, 2012)
issues de la tradition de l’anthropologie du développement (Olivier de Sar-
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*
Saskia Simon : LAAP/UCL ; Emmanuelle Piccoli : DVLP/UCL.
2 R S & A, 2018/2 – Présentation. Effets et perspectives de la rationalité…

dan, 1995) et de l’anthropologie prospective (Hermesse/Singleton/Vuille-


menot, 2011), les études de cas reprises dans ce numéro analysent la mise
en œuvre des politiques publiques et leurs effets dans le quotidien des per-
sonnes1. Y apparaissent ainsi les traits singuliers que prend le néolibéra-
lisme dans chaque contexte particulier, constituant son visage polymor-
phe. Considérées ensembles, toutefois, ces études font aussi émerger une
image plus subtile et unifiée que nous tentons de dessiner dans cette intro-
duction.
La perspective adoptée ici est résolument critique. Elle s’inscrit dans les
traditions des théories féministes, des postcolonial studies et de la théorie
critique2. Nous assumons ainsi un certain engagement tant dans le ton de
l’introduction et des textes que dans le choix que nous avons fait de les
regrouper. Cet engagement fait écho au processus de dépolitisation des
discours et des sociétés que nous identifions, avec Wendy Brown (2015)
et d’autres auteurs, comme l’un des effets majeurs de la rationalité néoli-
bérale et sur lequel nous reviendrons dans cette introduction.
II. Néolibéralisme : un concept contesté
D’abord apanage des sciences économiques et politiques, le débat au-
tour du néolibéralisme a progressivement gagné les sciences sociales, pre-
nant depuis une vingtaine d’année une place croissante dans leurs analy-
ses. Il a en effet fallu attendre que le néolibéralisme participe concrète-
ment à la structuration des interactions sociales et qu’il intervienne sur les
pratiques et modes de pensée des personnes pour qu’il puisse devenir un
objet d’étude socio-anthropologique (Hilgers, 2011).
Pour autant, malgré son succès croissant, le terme de “néolibéralisme”
ne fait pas consensus, loin s’en faut. Appliqué depuis les années 1980 à
divers courants de pensée libérale mais aussi à divers phénomènes politi-
ques et économiques, il suscite depuis longtemps d’importants débats
(voir notamment Laville/Salmon, 2015 ; Audier, 2012, 2015 ; Hilgers,
2013). Certains auteurs, s’appuyant sur le fait que le terme est principale-
ment utilisé par ses détracteurs et qu’il recouvre des réalités très différen-
tes, vont jusqu’à questionner son existence même (Boas/Gans-Morse,
2009).
Toutefois, malgré ses nombreuses critiques, le terme demeure. Certains
expliquent son succès par sa force analytique qui «permet de mettre en
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1
Ce dossier s’inscrit notamment dans la suite des réflexions menées lors de la Chaire Singleton 2015
“Ethnographier les politiques sociales et de développement en contexte de marchandisation globale”,
organisée, du 6 au 8 mai 2015 à Louvain-la-Neuve, par le Laboratoire d’anthropologie prospective
(LAAP, UCL), le Centre d’études du développement (DVLP-UCL), Le Laboratoire d'Études et de Re-
cherche sur les Dynamiques Sociales et le Développement Local (LASDEL-Niamey, Niger) et le CNCD-
11.11.11.
2
Ces théories interrogent notamment les conditions, et particulièrement les rapports de force et hiérar-
chies, au sein desquelles le savoir est produit et diffusé. Contestant le caractère supposément neutre des
sciences sociales, elles revendiquent un savoir situé et critique (HARAWAY D., 1988 ; FRASER N.,
1989 ; ABU-LUGHOD L., 1991 ; EBRON P., 2001 ; HONNETH A., 2003 ; BURAWOY M., 2005 ; MORA
M., 2017).
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lumière des interconnections entre des changements sociaux et politiques


divers prenant place à des échelles multiples, depuis la régulation ‘de la
finance globale’ jusqu’aux interactions quotidiennes avec les bureaucra-
ties» (Brady, 2014 :12).
Plus précisément, parmi les différentes approches anthropologiques du
néolibéralisme (Hilgers, 2011)3, ce numéro s’inscrit dans la perspective
qui le considère, à la suite de Michel Foucault (2004), non simplement
comme une idéologie ou une théorie mais comme une rationalité politi-
que, c’est-à-dire la rencontre d’une certaine forme de raison avec un art
particulier de gouverner. Certes le néolibéralisme repose sur une série de
théories développées dès les années 1930 par des auteurs comme F.
Hayek, W. Lippmann, L. Rougier et plus tard M. Friedman et dont l’hori-
zon est de constituer un espace de marché où les mécanismes concurren-
tiels pourraient jouer malgré leur fragilité intrinsèque (Foucault, 2004 ;
Dardot/Laval, 2010). Toutefois, ces idées n’ont pas à elles seules le pou-
voir de transformer la société. On ne peut ainsi comprendre le néolibéra-
lisme en se limitant à ce contenu théorique et idéologique. Selon la pers-
pective de la “gouvernementalité”, il est au contraire nécessaire d’analyser
les technologies de pouvoir et les régimes discursifs dans lesquels s’incar-
nent ces idées pour constituer la rationalité néolibérale qui façonne la réa-
lité de ces dernières décennies.
Le néolibéralisme se caractérise ainsi par une pratique gouvernementale
particulière, nommée “gouvernementalité” par Foucault, qui opère un dé-
placement dans la notion de pouvoir qui n’est plus le pouvoir de comman-
der et de punir des sujets particuliers, mais de conduire et de contraindre à
distance des populations (Brown, 2015). Cette gouvernementalité trouve
dans la raison néolibérale ses conditions de possibilité et de légitimité. La
nécessité d’instaurer et de protéger le marché concurrentiel justifie et auto-
rise les instruments et techniques de pouvoir développés. Considéré com-
me une rationalité politique, le néolibéralisme tend ainsi «à structurer et
organiser, non seulement l’action des gouvernants, mais jusqu’à la con-
duite des gouvernés eux-mêmes» de façon à faire du marché concurrentiel
la norme et l’idéologie de l’ensemble des «rapports sociaux, jusqu’au
grain le plus fin de la société» (Dardot/Laval, 2010 :13).
Dans cette perspective, l’approche ethnographique est particulièrement
intéressante en ce qu’elle permet de répondre à certaines faiblesses des

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3
Mathieu Hilgers en définit trois. Une première approche met en lumière des représentations et pra-
tiques considérées comme relevant d’une culture néolibérale reliant le local au global (COMAROFF J.,
COMAROFF L., 2000). Cette approche est importante en ce qu’elle reconnaît les valeurs partagées par
un groupe et révèle la manière dont ces dernières influencent les pratiques et représentations. Une deu-
xième approche considère le néolibéralisme comme un système ou une structure constituant un réseau
de relations entre différentes positions dans l’espace social. Ces recherches supposent l’existence de
règles systémiques internes au développement d’une société néolibérale, décrivant notamment le rôle
indispensable de la pénalisation de la pauvreté pour la perpétuation du système néolibéral (WACQUANT
L., 2009, 2010). Cette approche met en lumière les conditions nécessaires à la production de l’État néo-
libéral ainsi que les moyens par lesquels ses principes organisationnels sont diffusés à l’échelle globale
(HARVEY D., 2005). La troisième est celle à laquelle nous nous référons ici.
4 R S & A, 2018/2 – Présentation. Effets et perspectives de la rationalité…

théories de la gouvernementalité. Comme le souligne Brady (2014 :13), en


donnant chair à la gouvernementalité néolibérale, les recherches ethnogra-
phiques mettent en effet en lumière les particularités de chaque contexte et
la multiplicité des dynamiques quotidiennes qui y prennent place. Depuis
le quotidien du terrain, les auteurs de cette perspective dévoilent un double
fonctionnement concret : celui des techniques façonnant les subjectivités
et celui des technologies de pouvoir au fondement de la gouvernementalité
néolibérale. Ils montrent les pratiques à travers lesquelles les politiques
néolibérales sont mises en place et la façon dont ces pratiques altèrent la
manière dont les corps sont orientés, les vies vécues et les sujets formés
(Ong, 2006 ; Rose, 1999 ; Ferguson/Gupta, 2002 ; Hiemstra, 2010). Ainsi,
par exemple, Thomas Périlleux (2016) montre comment les procédures de
gestion et d’évaluation insistant sur le quantitatif et le “gouvernement par
objectif” remodèlent les conditions de travail des métiers relationnels (tra-
vailleurs sociaux, soignants, etc.) :
Le langage économique qui se répand, imbibé des valeurs de rapidité
et d’efficacité, risque de mettre en danger les appuis symboliques né-
cessaires à la relation – le mot “gérer”, par exemple, a envahi le vo-
cabulaire du rapport à soi et à l’autre (Périlleux, 2016 :130).
Immergés dans la multiplicité et la complexité des relations de pouvoir
sur le terrain, ces auteurs font aussi apparaitre les rationalités qui y co-
existent, convergeant vers la rationalité néolibérale, voire la soutenant par-
fois, s’opposant à elle dans d’autres cas (Tugal, 2012 ; Ong, 2006). Ainsi,
les recherches menées en Amérique latine, par exemple, intègrent dans
leur analyse les processus historiques propres à cette région – tels les mou-
vements révolutionnaires nationaux de la seconde moitié du XXème siècle
qui ont constitué un mélange particulier de rupture et de continuité avec la
tradition libérale – ainsi que la configuration particulière de la société ci-
vile et de l’État qui s’y donne à voir. Les communautés indigènes, par
exemple, aussi influencées soient-elles par l’État et les forces extérieures,
reposent sur des mémoires sociales de lutte et d’intégrité culturelle qui
s’opposent à la doctrine néolibérale (Hale, 2002). Ces recherches montrent
ainsi la manière dont le néolibéralisme s’appuie sur ou s’adapte à des for-
ces politiques, des traditions historiques et des arrangements institution-
nels existants (Harvey, 2005) mais elles montrent aussi la gamme entière
des formes de réception de ce dernier par les personnes et les groupes (ac-
commodement, opposition, enthousiasme, etc.) et ce que cette rencontre
produit dans le temps. L’historicité du processus de néolibéralisation ap-
paraît ici centrale de même que la nécessité de distinguer entre le projet de
la rationalité néolibérale et les conséquences sociopolitiques de sa mise en
place (Hale, 2002 ; Hilgers, 2013).
La perspective adoptée ici met ainsi en lumière l’extrême diversité des
formes et résultats produits par la rationalité néolibérale dont il ne peut dès
lors exister aucune forme “pure”. Cette approche évite de cette façon l’é-
cueil qui consiste à présenter le néolibéralisme comme un appareil cohé-
rent, monolithique et homogène pouvant prédéterminer le cours des chan-
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gements sociaux. Ce faisant, elle rend toutefois le sujet d’étude plus diffi-
cile à définir (Hilgers, 2011 ; Brady, 2014). C’est pourtant là le risque que
ce numéro accepte de prendre et le défi qu’il souhaite relever en identi-
fiant, par une approche empirique, une série d’éléments transversaux, tou-
jours contextualisés mais néanmoins propres à la rationalité et à la gouver-
nementalité néolibérales.
III. Essai de caractérisation d’une rationalité néolibérale
Au-delà de la diversité des contextes, une rationalité commune émerge
et s’articule autour d’une série d’éléments structurants de la rationalité
néolibérale, cette dernière ne s’appliquant plus seulement au monde de
l’entreprise privée mais percolant au sein de l’ensemble des sphères de la
société.
Premièrement, le marché étant le régime véridictionnel principal (Fou-
cault, 2004) au cœur de cette rationalité néolibérale, sa normativité doit
être étendue à toutes les sphères de la société, non que toute la société
doive devenir un immense marché, mais que chacun de ses éléments doive
fonctionner selon la rationalité marchande. D’emblée, pour les théoriciens
du néolibéralisme «c’est à partir du marché que doivent se reconstruire les
institutions, le rôle de l’État et les comportements individuels» (Peemans,
2002 :145). La rationalité néolibérale étend le modèle du marché à tous les
domaines et toutes les activités et configure les êtres humains exclusive-
ment comme des acteurs de marché, toujours, uniquement et partout com-
me des homo oeconomicus (Brown, 2015 :31). Les relations amoureuses,
par exemple, comme l’a montré Eva Illouz (2007, 2012) notamment, en
viennent elles-mêmes à être pensées comme un marché immense, générant
insécurité et peur de l’engagement, tant le choix semble parfois impos-
sible.
Deuxième élément central : cette rationalité marchande repose sur la
concurrence considérée dans une perspective darwiniste. Alors que le nou-
veau libéralisme de Keynes considérait l’égalité des parties nécessaire
pour maintenir le jeu de la concurrence, le néolibéralisme considère l’iné-
galité produite par la concurrence naturelle. Dès lors, si le libéralisme de
Keynes veillait par une intervention de l’État à rétablir et maintenir une
certaine égalité entre les parties, la rationalité néolibérale aborde les oligo-
poles comme le résultat naturel de la concurrence. Considérant cette der-
nière comme le principe de toute relation sociale, ce virage doctrinal ins-
taure l’inégalité entre gagnants et perdants. La société dans son ensemble
doit être organisée et se comporter comme des acteurs en concurrence afin
de pouvoir se développer. L’inégalité devient ainsi légitime, voire norma-
tive, quelle que soit la sphère de la société (Brown, 2015). Cette concep-
tion du marché comme intrinsèquement concurrentiel considère que cha-
que participant essaie toujours de surpasser les autres dans une lutte inces-
sante pour devenir leader et le rester. Elle s’accompagne ainsi d’une vision
anthropologique particulière où l’être humain, placé dans cette situation de
marché concurrentiel, serait doté d’une faculté entrepreneuriale qu’il
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s’agit de développer en supprimant les solidarités collectives et l’interven-


tionnisme de l’État qui empêchent les individus de développer leur dyna-
misme entrepreneurial (Dardot/Laval, 2010).
Troisième élément : les doctrines néolibérales inversent la relation entre
État et entreprise privée. Ce n’est plus l’État qui encadre la logique entre-
preneuriale mais la logique entrepreneuriale qui encadre l’État, celui-ci
étant mis au service de cette logique, parfois en utilisant des formes d’au-
toritarisme. Il n’est pas question que l’État disparaisse dans l’ensemble
des différentes sphères de la société, mais qu’il renforce celles d’entre
elles étant à même de créer le cadre juridico-légal qui permettra à la ratio-
nalité entrepreneuriale de se propager jusque dans les moindres recoins de
la société, État inclus. L’État devient ainsi un instrument au service de la
rationalité néolibérale, chargé de réformer et de gérer, selon les principes
de cette dernière, la société et les individus qui la composent tout en s’y
pliant lui-même. Il s’agit d’imposer les valeurs et les pratiques de l’entre-
prise privée au cœur de l’action politique, instituant de facto une nouvelle
pratique de gouvernement. États, associations et jusqu’à l’individu lui-
même, chacun doit se conformer au modèle de l’entreprise privée capita-
liste (Dardot/Laval, 2010 ; Laville/Salmon, 2015).
Pour ce faire, un ensemble de dispositifs de pouvoir bureaucratiques
structurés autour de la rationalité marchande sont mis en place. Des uni-
versités aux hôpitaux, en passant par les centres publics d’action sociale et
les ONG, règnent les logiques de projets, de reporting, d’indicateurs, de
normes, de certifications et de quantification. Ainsi, la logique bureaucra-
tique, loin d’être l’apanage du socialisme et du communisme, a sa propre
version néolibérale promouvant la diffusion de la logique du management
et du marché à l’ensemble de la société (Hibou, 2012, 2013 ; Berto, 2009 ;
Dardot/Laval, 2010). Cette rationalisation bureaucratique efface sous une
logique du chiffre la spécificité des services publics, brouillant la frontière
entre secteur public et secteur privé (Dardot/Laval, 2010). Cette bureau-
cratie est, dans un sens foucaldien, un lieu d’exercice du pouvoir, un pou-
voir qui ne s’impose pas uniquement d’en haut, mais qui est porté par les
individus eux-mêmes, s’imposant dans tous ces «petits riens», ces petites
formalités, qui forment ensemble un dispositif de domination et d’obéis-
sance visant à rendre au marché des pans de la société qui lui échappaient
(Hibou, 2013 :11-15). La bureaucratisation du monde, comme l’énonce
Berto, équivaut ainsi à une «production sociale de l’indifférence sous cou-
vert de lois, de réglementations, de procédures, de normes, de techniques
de plus en plus biotechniques» (2009 :199).
En s’imposant massivement, ces procédés biotechniques et bureaucrati-
ques encadrent les humains et risquent de pousser ceux qui se trouvent à la
marge hors du système. Dans ce numéro, Jacinthe Mazzocchetti montre
ainsi que les précaires et ceux «dont l’existence même questionne le sys-
tème» se voient de plus en plus souvent relégués derrières des murs, enfer-
més, que ce soit dans des IPPJ, dans des prisons, dans des centres fermés
ou dans des hôpitaux psychiatriques. Nous pourrions ajouter, en étendant
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l’analyse au-delà de l’humain, qu’il en va de même pour les animaux, les


plantes (notamment sauvages) ou les écosystèmes considérés comme inu-
tiles et non valorisables sur un marché. La création d’une valeur carbone
pour les forêts ainsi que des différents indicateurs de “services écologi-
ques” en sont des exemples.
Marché, idéologie de la concurrence, primauté de l’entreprise privée,
ces trois éléments se trouvent au cœur d’une rationalité néolibérale qui,
après une série d’expériences plus ou moins chaotiques, s’est affirmée
dans les années 1990 comme l’unique réponse valable à la crise de la dette
des années 1970 (Harvey, 2005).
En effet, depuis la fin de la deuxième Guerre Mondiale, les pays capita-
listes bénéficiaient d’une croissance stable qui validait les politiques key-
nésiennes. La chute de cette croissance remit en question la validité de ces
politiques, appuyée en cela par certains think tanks. Une fois la concur-
rence érigée comme norme universelle du gouvernement, les institutions
internationales comme le FMI et la Banque Mondiale jouèrent et conti-
nuent de jouer un rôle prépondérant dans sa diffusion (Peemans,
2002 :119-140 ; Dardot/Laval, 2010). Leurs interventions, notamment via
les programmes d’ajustement structurel et les politiques d’austérité, visent
en effet à imposer aux États le cadre politique de l’État entrepreneurial, les
forçant à appliquer des normes et des valeurs occidentales et néolibérales
à l’ensemble de la société (Abélès, 2008).
Toutefois, si le processus de néolibéralisation fut et est porté par les ac-
teurs dominants de l’économie, notamment internationaux, il s’est aussi
étendu grâce aux acteurs subalternes qui ont adopté la rationalité libérale.
Ainsi, par exemple, Veronica Gago (2017) montre comment les vendeurs
du plus grand marché de Buenos Aires portent cette subjectivité néolibé-
rale marquée par le calcul, en dépit des remises en cause de la rationalité
néolibérale par ce qui a été nommé les “nouvelles gauches latino-
américaines” du début des années 2000. Malgré l’opposition de ces gou-
vernements dans les discours, le néolibéralisme a continué à percoler
d’une part via le cadre macro-économique d’une logique extractive dont
les états n’arrivaient pas à sortir, et, d’autre part, par les pratiques des ac-
teurs populaires qui parvenaient à profiter des miettes du système en s’y
intégrant.
Faisant nôtre une perspective gramscienne (Gramsci, 1978), il nous
semble ainsi important de ne pas considérer les acteurs subalternes comme
des victimes passives mais au contraire d’aussi interroger les effets con-
trastés et parfois inattendus de leurs réponses. Il ne suffit pas d’analyser
les politiques publiques qui véhiculent et imposent la rationalité néolibé-
rale à l’ensemble de la société, il convient aussi de voir comment «cette
rationalité est appropriée, défaite, relancée, altérée par ceux qui sont sup-
posément uniquement ses victimes» (Gago, 2017 :21). Les textes présen-
tés ici montrent ce processus dynamique inscrit dans des rapports de force
et les effets qu’il produit.
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IV. Quelques effets transversaux du néolibéralisme


Résultat de rapports de force singuliers joués par des acteurs singuliers,
les effets de la rationalité néolibérale prennent nécessairement des visages
différents selon les contextes. Une série de traits communs semblent toute-
fois émerger, posant la question de leur lien inhérent à la rationalité néoli-
bérale. Sans jamais être présentés comme l’objectif annoncé des politiques
néolibérales, leur présence récurrente, en dépit de la diversité des con-
textes et des champs dans lesquels ils apparaissent, interroge. Au sein des
textes de ce numéro4, nous en identifions trois : l’effacement de la dimen-
sion structurelle des inégalités par la responsabilisation de la société civile
(individus et groupes), la normalisation des expériences par une discipli-
narisation productrice de subjectivité utile, et la dépolitisation généralisée
de la société qui s’appuie, notamment, sur les deux premiers.
A. Responsabilisation et effacement des structures
Comme le soulignent divers auteurs, la rationalité néolibérale requiert
des individus libres, autonomes et entrepreneurs d’eux-mêmes. Sur eux
repose le bon fonctionnement du marché et la responsabilité de résoudre
les problèmes auxquels ils sont confrontés (Hale, 2002 ; Ong, 2006 ; Dar-
dot/Laval, 2010).
Dans les pays du Sud, cette logique de responsabilisation s’est affirmée
juste après la mise en place des programmes d’ajustement structurel. Face
au constat de leur incapacité à intégrer l’ensemble des populations dans le
système, les institutions internationales ont orienté une partie de leur at-
tention vers les perdants des plans d’ajustement structurel au travers de la
“lutte contre la pauvreté” et de l’empowerment des populations précari-
sées. Cependant, ces orientations politiques (incarnées notamment par les
objectifs du millénaire pour le développement et les objectifs de dévelop-
pement durable de l’ONU), en ne s’attaquant pas à l’inégalité, mais seule-
ment à la pauvreté (glissement subtil mais important), proposent unique-
ment la mise en place de politiques ciblées fonctionnant de pair avec les
politiques de dérégulation et de croissance, comme si ces objectifs étaient
étrangers à l’augmentation de la pauvreté (Lapeyre, 2006). Ces options
manifestent ainsi «des choix politiques axés sur la gestion des précaires,
narrés comme problèmes davantage que comme symptômes, plutôt que
sur la gestion des précarités» (Mazzocchetti, dans ce numéro). Loin d’être
réservés aux pays traditionnellement récipiendaires de l’aide internatio-
nale, cette logique s’est aussi affirmée dans les pays européens et nord-
américains, notamment vis-à-vis de l’aide sociale.
Par ce principe de responsabilisation, l’individu en situation de précari-
té, de pauvreté, de chômage voire de maladie est perçu comme le respon-
sable de l’évolution de sa situation. Au sein de ces politiques, le cadre ma-
cro-économique ou social n’est jamais problématisé mais au contraire pré-
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Les effets transversaux que nous détaillerons n’ont pas vocation à l’exhaustivité, ils se contentent de
reprendre ceux que les articles de ce numéro font émerger.
S. Simon, E. Piccoli 9

senté comme un fait presque naturel. Comme le soulignent Dardot et La-


val (2010 :425), «[q]uand on ne peut changer le monde, il reste à s’inven-
ter soi-même. Ni l’entreprise, ni le monde ne peut être modifié, ce sont des
données intangibles. Tout est affaire d’interprétation et de réaction du su-
jet». Dans ce schéma, ce sont bien les précaires en eux-mêmes qui sont
vus comme un problème et non leur situation. Comme le souligne Luc
Boltanski (2015 :203),
[c]ette façon de “blâmer la victime” revient à déplacer sur la “res-
ponsabilité individuelle” le poids de contraintes qui sont présentées,
au niveau macro, comme les forces objectales sur lesquelles les vo-
lontés individuelles n’ont pas de prise. Deux figures se trouvent ainsi
conjuguées. D’un côté la figure de la nécessité, dans ce qu’elle a
d’inexorable. De l’autre, la figure de la liberté, déclinée sur le re-
gistre de l’autonomie et de la méritocratie.
Ce principe s’applique tout d’abord aux individus. Ainsi, pour la gou-
vernementalité néolibérale, il s’agit, par des procédés comme les aides
conditionnées notamment (Olivier de Sardan/Piccoli, 2018), de discipliner
les sujets pour les rendre utiles au marché dont le fonctionnement n’est
jamais questionné. Ces politiques ne permettent en effet jamais de re-
mettre réellement en cause les structures économiques et politiques dans
lesquelles les populations sont immergées. Ainsi, les politiques
d’ “activation” des chômeurs que mène l’État social actif en Belgique con-
ditionnent l’octroi des indemnités à une série de critères (nombre de can-
didatures déposées, garde des enfants, formations, etc.) mais ne mettent
rien en place pour créer de nouveaux emplois dans un marché saturé.
En termes de droits collectifs, on retrouve la même logique, notamment
en Amérique latine. Ainsi, au Guatemala, la décentralisation vise à per-
mettre la participation des communautés locales par la création de Con-
seils de Développement aux différents échelons institutionnels (commu-
nauté, municipe, département). Toutefois, le pays restant dépourvu d’un
système judiciaire capable de faire respecter la loi et les institutions, cette
décentralisation ne représente finalement qu’une “belle façade” faisant
reposer sur les communautés locales la responsabilité de leur absence de
développement (Simon, 2019). Au Pérou, la reconnaissance du droit à la
consultation préalable des populations indigènes dans le cas de projets qui
les affectent n’est finalement qu’un mirage : d’une part, le nombre de cas
auxquels celle-ci s’applique est extrêmement limité (les populations andi-
nes en sont largement exclues notamment) et, d’autre part, les situations
effectives d’égalité de compréhension des enjeux et des termes de contrat
sont presqu’impossibles à créer, les entreprises disposant d’infiniment
plus d’informations, de capacité d’influence et de maitrise des processus
bureaucratiques que les populations qui doivent se positionner (Piccoli,
2017).
Par ailleurs, au sein de ces processus, les “organisations de la société
civile” acquièrent une nouvelle importance comme intermédiaires entre le
marché et l’individu. Non seulement elles sont perçues comme un vecteur
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de cet empowerment et de la participation des populations mais il leur est


par ailleurs attribué la responsabilité de prendre en charge ce que l’État et
les entreprises délaissent. Ainsi, les coopératives en Argentine sont char-
gées de fournir aux populations les services jugés peu rentables (Hirtz, ce
numéro) tandis que l’association de soin mapuche est chargée d’offrir un
service de santé auprès de populations jugées trop pauvres pour être inté-
ressantes dans une logique marchande (Pomaro, ce numéro).
Les organisations de la société civile se convertissent ainsi en ce que
Michel Agier (2003) a appelé la “main gauche de l’Empire” : celle qui
soigne et répare ce que la main droite détruit par ses politiques économi-
ques. Ce double rôle de capacitation et d’adoucissement des inégalités
produites par le marché justifie l’intérêt que leur porte la gouvernementali-
té néolibérale. Par des politiques publiques soutenant et encadrant leurs
activités, cette dernière veille à ce que les organisations de la société civile
intègrent les normes et valeurs de la rationalité néolibérale. Rendues res-
ponsables au même titre que les individus des problèmes comme de
l’échec des politiques néolibérales, celles-ci font dès lors l’objet de vagues
successives de politiques visant leur empowerment. Ces politiques sont
alors l’occasion d’imposer une redéfinition des pratiques et des subjectivi-
tés qui aboutit à leur normalisation.
B. Normalisation des expériences et exclusion
Dans ce processus de normalisation qui caractérise le néolibéralisme,
les techniques du management jouent un rôle fondamental. L’évaluation,
par exemple, conduit individus et organisations à s’adapter à des critères
de performance et de qualité, à intégrer de nouvelles procédures qui for-
matent leurs pratiques et entrent en concurrence avec celles-ci. Le carac-
tère propre de chaque activité s’efface derrière l’uniformisation des stan-
dards qui introduisent de nouvelles conceptions du travail, du rapport à soi
et aux autres (Dardot/Laval, 2010). La conditionnalité des aides au sein de
l’État social actif en Belgique participe aussi des dispositifs de pouvoir
normalisateurs. Comme l’explique Thomas Périlleux (2016 :126), l’usage
de la parole par les intervenants des métiers relationnels peut dans ce
cadre
se faire instrument d’aveu dans des formes de “travail sur soi” ajus-
tées au gouvernement néolibéral des conduites. La parole procède
alors de processus d’autocontrôle et de normalisation de la santé, de
l’apprentissage, des projets de vie, etc.
Les techniques de management et la bureaucratisation jouent ainsi un
rôle disciplinaire, au sens de Foucault (1975), produisant des corps et des
sujets utiles au marché : compétitifs, performants, entrepreneurs de soi (ils
investissent dans leur éducation, prennent soin de leur capital santé, cher-
chent et construisent toujours de nouveaux projets, etc.).
Dans ce processus disciplinaire, la rationalité néolibérale ne rechigne
pas à intégrer des éléments empruntés à ses critiques ou à ses potentiels
adversaires tout en les normalisant à leur tour. Ainsi peut-on observer, par
S. Simon, E. Piccoli 11

exemple, la manière dont les mouvements pour les droits culturels en


Amérique latine ont donné naissance à ce que Charles Hale (2002, 2004) a
appelé le multiculturalisme néolibéral. Cet auteur démontre comment les
acteurs politiques et économiques dominants utilisent la reconnaissance
partielle des droits culturels comme une manière de reconnaître la diffé-
rence tout en s’attribuant la prérogative de distinguer les droits culturels
acceptables, conformes aux idéaux de démocratie, de libéralisme, etc., de
ceux qui ne le sont pas et qui sont dès lors qualifiés d’extrêmes, d’anti-
démocratiques, etc.
Ainsi, par exemple, au Guatemala, par un soutien conditionné à la so-
ciété civile, ces acteurs (gouvernement, organisation gouvernementale
nord-américaine, institutions internationales, etc.) délimitent le champ de
la lutte pour les droits culturels. Alors que par le passé, les activistes rece-
vaient un “non” définitif, ils reçoivent aujourd’hui un “oui, mais” qui, cer-
tes, ouvre un espace mais, par ailleurs, délimite, contrôle et structure ce
qui s’y fait (Hale, 2002). C’est également le cas dans le secteur de la santé
au Pérou et au Chili, où le système de santé biomédical s’arroge la préro-
gative de reconnaitre les éléments qui lui sont utiles dans les pratiques in-
digènes, tout en rejetant ceux qui entrent en contradiction avec lui (voir les
textes d’A. Pomaro et V. Pasin, ce numéro). Ce faisant, les expériences et
subjectivités alternatives sont resignifiées, dépouillées de leurs dimensions
potentiellement subversives et intégrées à la rationalité néolibérale.
Ce même processus de normalisation est mis en lumière dans ce dossier
par Natalia Hirtz. Son analyse de l’évolution des entreprises récupérées
montre comment un potentiel révolutionnaire est étouffé par l’imposition
de l’idéologie entrepreneuriale capitaliste. Les études de cas proposées
dans ce numéro font ainsi voir la manière dont la raison néolibérale crée
un consensus artificiel en invisibilisant ou en délégitimant les exclus tout
en homogénéisant et neutralisant les expériences alternatives, le tout sous
un discours de reconnaissance, de liberté et de participation.
Par ailleurs, ces procédés normalisateurs produisent un champ normatif
sur lequel ils s’appuient pour désigner les “bons” et les “mauvais” sujets.
Seuls les premiers peuvent alors négocier une place dans le système : les
“bons” activistes des droits culturels, les “bons” soigneurs indigènes ac-
ceptant de se plier au cadre du système de santé officiel (article d’A. Po-
maro dans ce numéro), les “bonnes” mères répondant aux normes des pro-
grammes sociaux (article de V. Pasin dans ce numéro ; Piccoli/Gillespie,
2018), les “bons” réfugiés reconnus comme acceptables et dont le récit,
souvent marqué par le traumatisme, correspond aux attentes formelles et
psychologiques de la bureaucratie (Mazzocchetti, 2014), les “bons” cito-
yens qui semblent n’avoir rien à se reprocher alors que d’autres sont en-
fermés (article de J. Mazzocchetti, dans ce numéro).
Les autres, les “mauvais”, ceux qui ont refusé ou ont échoué à trouver
une place dans le système néolibéral, ces hommes et ces femmes sont ef-
facés, rendus invisibles : soit ils sont abandonnés à la mort loin des yeux
des bons sujets néolibéraux (par exemple en mer méditerranée ou dans le
12 R S & A, 2018/2 – Présentation. Effets et perspectives de la rationalité…

désert américano-mexicain), soit ils sont cachés derrière des murs.


Comme le montre ici Jacinthe Mazzocchetti à la suite de L. Wacquant
(1999, 2009), l’État pénal qui enferme si facilement les précaires, les fra-
gilisés et les pauvres est à considérer comme une partie intégrante du néo-
libéralisme, une manière de gérer la marginalité face à la dérégulation et à
la diminution de la protection sociale. Il est le complément indispensable
des logiques de normalisation et de responsabilisation.
C. Dépolitisation
Ainsi, la rationalité néolibérale et sa gouvernementalité responsabilisent
les individus et les collectivités, normalisent les expériences et invisibili-
sent ceux qu’elle exclut. Plus largement, ces effets participent aussi d’un
processus de dépolitisation mis en évidence par de nombreux auteurs.
Wendy Brown (2015) défend ainsi l’idée qu’un des effets majeurs de la
rationalité néolibérale, au-delà de la diversité de ses politiques et discours,
réside dans la dé-démocratisation des sociétés. Par un tissage de procédés
et de techniques, le néolibéralisme sape la possibilité même d’être remis
en question.
Les réformes du secteur de la coopération au développement sont un
bon exemple de ce mécanisme de mutation managériale qui tend à dépoli-
tiser l’action citoyenne. Depuis les années 1990, les ONG sont devenues
des acteurs privilégiés de l’aide en même temps que les États se détrico-
taient sur l’injonction des programmes d’ajustement structurel. En charge
de l’aide aux populations, des structures plus ou moins grandes confor-
ment ainsi peu à peu cette “société civile” sensée traduire les intérêts des
populations, sans toutefois jamais passer par les urnes (Godin, 2017). Au
fil des années, la logique managériale et bureaucratique s’affirme et carac-
térise de plus en plus les relations entre les ONG et leurs bailleurs de fonds
publics ou privés. De ce fait, ces institutions, souvent créées par engage-
ment, sont obligées de rentrer dans des logiques d’évaluation de plus en
plus contraignantes et dans des cadres logiques apolitiques (Godin, 2017 ;
Giovalucchi/Olivier de Sardan, 2009) qui ne laissent que peu de place à
une parole contestataire. Cela a pour corollaire un important processus de
dépolitisation. La pression du temps conjuguée à la nécessité d’une mise
en forme particulière de l’action dans les termes de la bureaucratie néoli-
bérale rogne de facto la capacité d’opposition. Dans ce processus, les ter-
mes de la critique se voient eux-mêmes intégrés à la logique bureaucrati-
que et sont par là-même dépolitisés. Ainsi, dans la logique du projet (Bou-
tinet, 2012), les termes changent et deviennent des buzzwords nécessaires
en vue d’une évaluation favorable (Cornwall/Eade, 2010). Les termes em-
powerment, “durablité”, “genre”, “participation”, peuvent ainsi parfois ne
plus avoir d’autre fonction que de renvoyer à eux-mêmes et à leur pouvoir
d’accorder un financement.
Dans ce processus, le terme “gouvernance” et le système normatif qu’il
impose jouent un rôle central. Cette notion, issue du milieu du manage-
ment, s’est imposée dans la sphère publique et a remplacé, dans bon
S. Simon, E. Piccoli 13

nombre de situations, le vocable “politique”, tendant à cacher la dimen-


sion conflictuelle de celui-ci pour lui faire prévaloir les principes de la
gestion entrepreneuriale (Deneault, 2013). La gouvernance se concentre
en effet sur les procédures et les outils ou les instruments plutôt que sur les
programmes et leurs visées politiques. La “bonne” gouvernance devient
ainsi celle qui respecte les “bonnes” procédures. Mais des procédures pour
quelles fins et bonnes selon quel principe ? Les principes disparaissent et
les procédures deviennent des fins en soi. De cette manière, la gouver-
nance érige le management – présenté comme une activité purement ins-
trumentale et transposable quel que soit le domaine de la société, secteur
public compris – au rang de principe politique. La vie publique est réduite
à la résolution de problèmes et à l’implémentation de programmes, une
redéfinition qui met entre parenthèse ou supprime les dimensions politique
et celles relatives aux conflits et à la délibération autour de valeurs et de
finalités partagées (Denault, 2013 ; Brown, 2015).
Ce sont dès lors les fondements modernes de la démocratie qui sont re-
mis en cause dans cette mutation managériale de la société, notamment en
subvertissant la reconnaissance de droits sociaux attachés au statut de ci-
toyen (Dardot/Laval, 2010). Cette subversion est particulièrement visible
dans le champ de l’aide sociale, progressivement envahi par une logique
compassionnelle. S’appropriant les images de la souffrance pour mobiliser
la solidarité et l’action sociale, cette dernière alimente un processus de
marchandisation et de consommation du traumatisme qui, non seulement,
altère et réduit l’expérience mais, aussi, place le “consommateur” hors du
champ de la responsabilité (Kleinman/Kleinman, 1997 ; Kleinman, 2000).
Par ailleurs, cette logique compassionnelle s’inscrit dans un régime biopo-
litique, caractéristique de la gouvernementalité néolibérale, qui gouverne
des corps vivants et non plus des sujets de droits. Elle fait ainsi de la vie,
voire de la survie, la justification ultime de l’intervention aux dépens des
droits des citoyens (Fassin, 2000). Au sein de ce régime, les réfugiés sont
de plus en plus évalués, soit sur base de leur utilité (diplômes, compéten-
ces, etc.), soit sur base de leur vulnérabilité physique ou psychique.
Comme le souligne Jacinthe Mazzocchetti (2014 :149)
le progressif passage d’une régularisation par les droits citoyens à
une régularisation par le corps souffrant donne à comprendre com-
ment la question des réfugiés est progressivement pensée non plus en
termes politiques, mais en termes humanitaires : le crédit accordé au
corps souffrant devient supérieur au crédit accordé au corps menacé
et le droit à la vie se déplace du politique vers l'humanitaire.
Le social y est réduit à ce que Giorgio Agamben (1997) appelle la “vie
nue”, simple fait de vivre, par opposition au bios grec qui caractérise la
vie dans la cité. Ainsi, «le rapport compassionnel, s’il humanise la relation
à l'autre, la dépolitise en éludant les rapports de domination économique
ou les formes de participation civique» (Fassin, 2002 :687-688).
Le statut de citoyen comme sujet de droit est ainsi détricoté par une lo-
gique compassionnelle dépolitisante qui semble s’étendre progressivement
14 R S & A, 2018/2 – Présentation. Effets et perspectives de la rationalité…

hors du champ humanitaire où elle est née. Il est en effet sans doute pos-
sible d’en voir des reflets dans ce que Joan Scott (2016) a appelé le “tour-
nant affectif” au sein des universités américaines. Selon cette auteure, les
discussions sur les origines structurelles des inégalités raciales, sexuelles
et de genre sont progressivement redéfinies en termes de droits des indivi-
dus à la sécurité et au confort, quand elles ne sont pas simplement aban-
données. Les propos racistes et sexistes y sont de plus en plus présentés et
combattus comme des insultes proférées par un individu et blessant un
autre individu, ce qui les vide de leur dimension politique. En effet, seule
la blessure individuelle est prise en compte ainsi que la responsabilité, in-
dividuelle toujours, d’une personne. Ce faisant, l’approche psychologi-
sante du “tournant affectif” invisibilise les inégalités et les violences struc-
turelles portées par des groupes et des insitutions derrière la souffrance
d’un individu attaqué par un autre individu. De plus, au cours de ce pro-
cessus, l’université passe d’un lieu où les idées sont contestées, débattues
et échangées à un lieu où des gestionnaires de risques permettent à des
étudiants-consommateurs d’influencer ce qui peut ou ne peut pas être dit.
La politesse se transforme en une manière parmi d’autres de dépolitiser les
discussions controversées en insistant sur la blessure individuelle plutôt
que sur les structures et les institutions problématiques.
Cette mutation dépolitisante de l’université devenue une entreprise in-
quiète de satisfaire ses étudiants-consommateurs est un bon exemple de
l’argument de Wendy Brown (2015). Celle-ci considère qu’au cœur du
phénomène de dépolitisation se trouve le triomphe de l’homo oeconomi-
cus comme figure exhaustive de l’être humain. Abordant tout comme un
marché concurrentiel, celui-ci n’est en effet plus capable de penser les en-
jeux collectifs et les finalités communes en termes politiques. Sexisme,
multiculturalisme, organisation du travail ou de la santé, citoyenneté, l’en-
semble des enjeux collectifs sont vidés de leur substance politique pour
n’être plus abordés que dans une logique marchande. La figure de l’homo
oeconomicus étouffe le sujet politique, le langage et les domaines par les-
quels la démocratie, tout type de démocratie, se matérialise (Brown,
2015 :79).
Face à ce processus, la critique est particulièrement difficile. En effet, si
le politique est effacé au profit de la politique5 qui n’est plus qu’une suc-
cession de politiques dépouillées de toute extériorité symbolique, contre
qui ou quoi se battre ? «Débarrassé du lourd carcan politico-moral (qu’il
est toujours possible de contester et de contourner politiquement), il ne
reste que les technologies de gouvernance, ou de gouvernementalité, qui
fonctionnent seules, par elles-mêmes» (Coutu/Régol, 2011 :185). Ce ca-
ractère diffus et apolitique prive les acteurs d’un adversaire clairement
______________________________
5
Selon la distinction apportée par Marcel Gauchet (2007) : Le politique se présente comme ce qui
donne forme à la communauté en s’imposant à elle du dehors et du dessus. Il est la fondation transcen-
dantale de la vie sociale, la source externe de l’unité du social en communauté. La politique, quant à
elle, renvoie aux pratiques associées à l’État et ses institutions régissant les diverses activités et les iden-
tités particulières inhérentes à la “société civile”.
S. Simon, E. Piccoli 15

identifiable et ne laisse qu’un paysage éclaté d’injustices, lourdement res-


senties mais difficiles à identifier et à dénoncer, et encore plus difficiles à
articuler entre elles (Frère/Jacquemain, 2013). De plus, l’activité politique
militante et critique est elle-même affectée par la rationalité néolibérale et
son discours d’efficacité apolitique : l’engagement sur base de grands ré-
cits et de grandes causes est jugé trop idéologique et idéaliste. Beaucoup
de nouveaux mouvements sociaux préfèrent ainsi se situer hors des cliva-
ges politiques traditionnels en se concentrant sur des combats concrets et
circonscrits. Leur engagement se veut “réaliste” et “pragmatique” et, dans
cette perspective, s’incarne dans de petites causes dont les adversaires,
comme les leviers, semblent à leur portée et dont les résultats sont direc-
tement visibles (Thévenot, 2015).
Ce type de critique semble ainsi incapable de réellement contester le
système, comme l’a prouvé l’absence de remise en cause de la technocra-
tie dépolitisée lors la crise financière de 2008. Celle-ci a en effet plutôt
conduit à un nouveau durcissement des obligations techniques, naturelles
et indispensables liées à l’objectif de la surmonter tout en restant dans le
même cadre normatif (Coutu/Régol, 2011). De plus, les faibles protesta-
tions que ce durcissement a provoqué ont fait et font encore l’objet d’une
réponse de plus en plus violente et répressive de la part des gouverne-
ments et de leurs forces de police (Coutu/Régol, 2011 ; Dupuis-Déry,
2013). Il semble ainsi que nous soyons entrés dans une nouvelle étape de
la rationalité néolibérale, jouant non plus sur la séduction, largement es-
soufflée aujourd’hui, mais sur un autoritarisme répressif. Selon cette pers-
pective, certains auteurs considèrent les populismes que l’on voit prolifé-
rer non comme une opposition au néolibéralisme mais au contraire comme
une manière pour lui de se maintenir (Delruelle, 2017 ; Fassin, 2017).
V. Résistances ?
La résistance est-elle alors encore possible ? Face à cette dépolitisation
généralisée s’appuyant sur la normalisation et l’exclusion, la disparition
est-elle la seule issue pour ceux qui ne rentrent pas dans le système ou une
résistance efficace est-elle malgré tout possible ? Au terme de ce parcours,
la question que pose finalement ce numéro est ainsi celle de savoir si les
savoirs et pratiques alternatives sont définitivement effacées dans leur ré-
articulation au sein de la rationalité néolibérale ou si, occupant parfois les
espaces ouverts par les politiques publiques, forçant à d’autres moments
des marges, ils réussissent à résister à la disciplinarisation et à construire
des alternatives transformatives ?
Comme le montrent les articles présentés ici, les espaces ouverts – ou
concédés, selon les cas – par les politiques néolibérales sont en effet in-
vestis par les acteurs subalternes. Si ces espaces sont étroitement surveil-
lés et contrôlés pour en retirer tout potentiel subversif, les efforts de sur-
veillance restent cependant largement vains, tant parce que la vie quoti-
dienne déborde toujours toute logique disciplinaire que parce que des ré-
sistances et des critiques continuent à émerger et à s’organiser (Ga-
16 R S & A, 2018/2 – Présentation. Effets et perspectives de la rationalité…

go, 2017 ; Hale, 2002). Les acteurs, malgré la puissance des procédés nor-
malisateurs et dépolitisants qui s’attaquent à leurs discours et pratiques, y
construisent des expériences et des discours alternatifs et luttent pour légi-
timer ces derniers. Dans les entreprises récupérées notamment, les travail-
leurs choisissent souvent, dans un système d’autogestion, une répartition
égalitaire des salaires dans une première phase, mettant en place des liens
de solidarité au sein d’une institution capitaliste (voir le texte de Natalia
Hirtz). De même, Ana Pomaro montre comment, dans un dispositif de
santé qui contrôle et normalise les pratiques indigènes en les intégrant au
système de santé publique, les personnes qui ont recours à ces dernières et
les praticiens qui les animent revendiquent malgré tout grâce à leurs ac-
tions dans le cadre de ces politiques une place et comment, malgré la bu-
reaucratisation et l’encadrement, ce système participe aussi à une légitima-
tion des savoirs et des pratiques mapuches.
De même, comme le texte de Jacinthe Mazzocchetti le souligne, dans
les cas d’extrême domination et déshumanisation, la persévérance à exis-
ter de certaines personnes refoulées hors de la Cité constitue encore un
acte subversif sur lequel il serait possible de s’appuyer pour construire
d’autres possibles. La question devient alors de savoir si et comment il est
possible de capitaliser ces expériences subversives pour construire des al-
ternatives culturelles et politiques transformatives. Il semble en effet que
ce ne soit pas tant la force intrinsèque de la rationalité néolibérale qui ex-
pliquerait sa persistance que la faiblesse d’une alternative.
Face à ce constat, il importe dès lors sans doute désormais de penser la
manière d’aborder positivement les changements apportés par ces décen-
nies de rationalité néolibérale plutôt que de se cantonner au registre de la
plainte victimaire. Ces changements ne sont-ils pas porteurs de nouvelles
possibilités, capables de construire une rationalité politique progres-
siste (Ferguson, 2009 ; Sousa Santos, 2011) ?
L’émergence d’une nouvelle vague de mouvements critiques à travers
le monde semble incarner cette possibilité. Si les sources d’inspiration de
ces mouvements sont variées et pas toujours neuves, telle la tradition du
libertarianisme socialiste du 19ème siècle reprise par l’économie solidaire
(Frère/Reinecke, 2011) ou la théorie des communs (Dardot/Laval, 2015),
elles sont remobilisées de manière à répondre aux enjeux contemporains.
Ces essais et réflexions parviendront-ils à trouver une articulation qui
offre un horizon où chacun trouve sa place ainsi que la gouvernementalité
capable de le mettre en œuvre ? Quoiqu’il en soit de son aboutissement
incertain, il semble évident que ce cheminement nécessite de commencer
par accepter de dépasser conceptuellement les idéaux modernes désormais
incapables de s’inscrire dans la réalité, celle-ci étant foncièrement diffé-
rente de celle dans laquelle ils ont été créés.
VI. Les apports spécifiques de ce dossier
Les quatre textes qui composent ce numéro envisagent différents as-
pects de la rationalité néolibérale : ses impacts sur l’organisation du travail
S. Simon, E. Piccoli 17

(dans le cas d’entreprises récupérées en Argentine), sa place au sein des


politiques multiculturelles de santé (au Chili et au Pérou) et son rôle dans
le rapprochement, en Europe, des logiques administratives et carcérales
dans la gestion de ceux qui sont restés à la marge du système. A partir de
leurs perspectives ethnographiques, les auteures donnent ainsi à voir la
manière dont la rationalité néolibérale se met en action, est portée sur des
terrains concrets, acceptée, contestée ou détournée. Elles soulignent toutes
les ambiguïtés qui traversent ces expériences, souvent en tension entre un
processus de normalisation et l’affirmation d’alternatives ou de résis-
tances.
Dans le premier article, Natalia Hirtz analyse l’expérience des travail-
leurs des entreprises récupérées. Ces récupérations participent, d’après
elle, à un double mouvement : celui de la contestation et de la recherche
de solutions face aux politiques d’ajustement structurel, mais en s’imbri-
quant dans le discours de la Banque mondiale et du Fonds monétaire inter-
national promouvant la démocratie participative, la bonne gouvernance,
l’empowerment, l’autonomie et la responsabilisation. Pour l’auteure, dès
l’origine, ces expériences de récupération sont à la fois des attaques aux
dogmes néolibéraux et des initiatives porteuses de leurs principes. Au sein
de ces entreprises se développent néanmoins des pratiques novatrices,
comme la répartition de salaires égalitaires. Les années passant, la logique
gestionnaire, la spécialisation et la normalisation tendent cependant à
s’installer, notamment via des formations subventionnées et favorisées par
une insécurité juridique. Cet article montre que si l’histoire de la création
de coopératives apparait aux travailleurs comme une manière contestataire
de conserver leurs emplois, elle participe aussi à un mouvement de privati-
sation, servant d’outil à la mise en place de politiques néolibérales.
Les deux textes suivant abordent la place de la multiculturalité dans les
politiques de santé à l’heure néolibérale. Dans son texte sur la santé mapu-
che au Chili, Ana Pomaro rappelle en effet, à la suite d’autres auteurs
(Hale, 2004 ; Gros, 2000, 2006 ; Boccara, 2007), que l’analyse du dis-
cours multiculturel ne peut pas se dissocier d’une attention au contexte
économique néolibéral dans lequel il prend forme. En ethnographiant un
programme de valorisation et d’intégration de la médecine traditionnelle
mapuche, elle montre qu’il est traversé d’ambigüités, favorisant à la fois
des choix alternatifs et un contrôle social. Dans un premier temps, l’au-
teure expose comment la mise en relation des systèmes de santé indigène
et biomédical passe par une importante bureaucratie et une normalisation.
Celles-ci fonctionnent alors comme des éléments unificateurs et partici-
pent, d’une certaine manière, à la capture des pratiques indigènes par la
biomédecine et son système de santé, plus qu’à une relation égalitaire.
Pour l’auteure, la “santé interculturelle”, intégrée au système de santé bio-
médical, serait ainsi, en un sens, un nouveau dispositif de gouvernementa-
lité tendant à produire des nouveau sujets ethniques, contrôlés par la bu-
reaucratisation et de la dépolitisation de leurs pratiques. Cependant, dans
un second temps, elle montre aussi comment ce service de santé intercul-
18 R S & A, 2018/2 – Présentation. Effets et perspectives de la rationalité…

turelle permet à des personnes issues de milieux précarisés d’avoir un ac-


cès réel à des soins plus intégrés et comment il peut constituer, à partir des
interstices des dispositifs de contrôle, un lieu de revendication.
A son tour, Valentine Pasin propose une ethnographie d’un projet prô-
nant l’ “adéquation interculturelle” dans la santé maternelle au sein d’un
centre de santé dans les Andes péruviennes. Elle montre l’ambigüité et les
contradictions générées par l’usage de l’interculturalité au sein des struc-
tures biomédicales. L’adéquation interculturelle passe en effet ici par une
institutionnalisation totale des accouchements qui dépossèdent les accou-
cheuses traditionnelles de leur rôle au profit des obstétriciennes, les instru-
mentalise au sein du projet biomédical et folklorise leur savoir (désormais
relégué au rang de “croyance”). Tout éloignement du système de santé
biomédical est, par ailleurs, lu en termes de problème ou de barrières qu’il
s’agit de lever à tout prix, même si cela signifie, dans certains cas, mena-
cer de prison ou amener de force au poste de santé les mères dites “défail-
lantes” qui ne voudraient pas de cette institutionnalisation. Dans l’ensem-
ble du processus, la médecine occidentale reste ainsi première et l’inter-
culturalité superficielle et instrumentale. Enfin, l’auteure montre comment
cette situation ne peut se comprendre sans envisager la logique bureaucra-
tique qui rend le personnel médical responsable de la réussite des politi-
ques sanitaires nationales et l’évalue uniquement en termes d’indicateurs
biomédicaux quantifiables.
Ces deux textes permettent ainsi de percevoir les tensions entre des dis-
cours a priori ouverts sur d’autres pratiques et l’instrumentalisation de ces
dernières au sein d’un système de santé marqué par la logique bureaucrati-
que et le principe d’évaluation sur base d’indicateurs quantifiables.
Enfin, dans le dernier texte, Jacinthe Mazzocchetti propose une ré-
flexion qui fait se rejoindre plusieurs terrains, réalisant à l’échelle de son
article cet effort de lecture transversale que nous avons voulu dans ce nu-
méro. Elle croise les terrains liés à l’enfermement de migrants et de réfu-
giés dans des centres fermés, de jeunes en IPPJ, des personnes désignées
comme déviantes en hôpitaux psychiatriques et montre comment les logi-
ques administratives et pénales s’interpénètrent de plus en plus et mènent
à une criminalisation et un enfermement croissants de ceux dont le néoli-
béralisme ne sait que faire. Cet article aborde ainsi la question de ce qui se
passe une fois dépassées les limites du formatage néolibéral et se penche
sur ceux qui ne se laissent pas contraindre par les cadres, ni dans leur
mouvement, ni dans leur volonté de revendiquer une place originale en
tant que jeunes fragilisés. L’exclusion, la pénalisation, l’enfermement, la
négation même de la possibilité d’exister dans un monde commun, sem-
blent être de fait, aujourd’hui, la réponse principale. Une réponse que Ja-
cinthe Mazzocchetti met lucidement en contraste avec les mots et les par-
cours des humains auxquels ces enfermements s’appliquent, permettant au
lecteur de toucher la part des conséquences déshumanisantes et mortifères
de la politique sécuritaire, en même temps que la capacité de contestation
S. Simon, E. Piccoli 19

dont font preuve, par leur simple existence, ceux qui sont mis au ban de la
société néolibérale.
Le présent dossier n’épuise évidemment pas tous les cas de figures,
comme nous le mentionnions, mais il démontre, au travers des cas étudiés,
l’intérêt d’une analyse des formes spécifiques de gouvernementalité néoli-
bérale. Il permet également d’y déceler les mécanismes d'imposition d'une
hégémonie culturelle qui passe par le consentement des populations domi-
nées et de montrer les détournements qui continuent d’exister ainsi que les
résistances qui se tissent au sein du système et à ses marges.

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