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LA PARTICIPATION POLITIQUE HIER ET AUJOURD’HUI

Bernard Denni
in Vincent Tiberj, Des votes et des voix. De Mitterrand à Hollande

Champ social | « Questions de société »

2013 | pages 72 à 82
ISBN 9782353713592
Article disponible en ligne à l'adresse :
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https://www.cairn.info/des-votes-et-des-voix-de-mitterrand-a-hollande---page-72.htm
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La participation politique hier et aujourd’hui


Bernard DENNI

La nature des relations entre électeurs et élus, gouvernés et gouver-


nants est l’un des principaux critères permettant d’évaluer le degré d’ou-
verture et la vitalité d’un système politique. Pour de nombreux
observateurs, singulièrement en France, ces relations seraient fortement
dégradées, menaçant l’équilibre du système politique. L’augmentation
régulière de l’abstention avec les taux record de près de 43 % au premier
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tour et de plus de 44 % au second des élections législatives de 2012, la
faible attractivité des partis politiques – environ 2 % des électeurs en
sont membres – ou le faible taux d’adhésion des salariés à une organisa-
72 - tion syndicale – environ 8 % – (Andolfatto, Labbé, 2009), la défiance à
l’égard des hommes politiques sont des éléments qui nourrissent ce
constat pessimiste. Est-il justifié ? Pour répondre à cette question, il est
nécessaire de définir ce qu’est la participation politique, d’évaluer ses
évolutions, de mesurer son importance et d’en dresser un tableau socio-
logique. Ce bilan montrera que la participation politique en France n’est
pas en déclin : elle mobilise autrement en se renouvelant et se diversi-
fiant, sans parvenir toutefois à réduire les inégalités sociologiques d’accès
aux multiples formes d’expression politique.

DU VOTE AUX ACTIONS PROTESTATAIRES


Dans les démocraties, le pouvoir politique dépend du peuple sou-
verain. La participation de celui-ci à la vie politique doit donc être or-
ganisée autour d’activités grâce auxquelles les « citoyens visent plus ou
moins directement à influencer la sélection du personnel gouvernemen-
tal et/ou les actions qu’il entreprend » (Verba et Nie, 1972). Cette orga-
nisation de la relation entre gouvernants et gouvernés se fait par étapes
en élargissant peu à peu la population appelée à participer au processus
politique de sélection et d’influence des élus et en diversifiant les modes
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d’expression politique. L’histoire de l’extension du suffrage à travers


l’élargissement du corps électoral depuis le milieu du XIXe siècle illustre
le premier point (N. Mayer 2010 p. 24-25). Souvent masculin à l’ori-
gine, le droit de vote s’étend aux femmes (96 ans plus tard en France,
record d’écart entre le suffrage masculin et universel), puis l’âge de la
majorité électorale est abaissé (à 18 ans en France depuis 1974), et sous
certaines conditions, le corps électoral s’ouvre peu à peu aux étrangers.
Conformément au Traité de Maastricht de 1992, ce droit est acquis en
France pour les citoyens de l’Union européenne résidant en France pour
les élections européennes et locales. L’élargissement du suffrage aux
étrangers non communautaires pour les élections locales est en débat de-
puis 1981, et en 2012, la droite en a fait un argument de campagne
contre la gauche, alors que l’opinion penche de plus en plus en sa faveur.
Cette extension du droit de vote s’accompagne de l’affirmation du devoir
électoral. En France l’obligation du vote n’est pas inscrite dans la loi
mais dans les mœurs démocratiques, comme le rappelle la carte électo-
rale : « Voter est un droit, c’est aussi un devoir civique ». Cette organi-
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sation du suffrage a conduit à développer d’autres moyens d’expression
politique nécessaires aux compétitions électorales, comme le militan-
tisme dans les partis, les votes aux conventions et aux élections primaires
pour désigner des candidats, et toutes les activités liées aux campagnes - 73
électorales. Depuis une dizaine d’années, l’idée de démocratie partici-
pative conduit à créer de nouvelles procédures de concertation des ci-
toyens pour les associer aux décisions locales (Blondiaux 2008). En
marge du cadre institutionnel et même contre lui, apparaissent et se dé-
veloppent au cours des années soixante aux États-Unis puis en Europe
d’autres formes d’expression politique : pétition, manifestation, sitting,
boycott, grève sauvage, occupations, etc. qui se veulent radicales, auto-
nomes, tournées vers l’expression de la colère ou de revendications pré-
cises de groupes sociaux comme l’opposition à la guerre du Vietnam, le
refus des inégalités raciales ou de genre, ou la défense de nouveaux enjeux
comme la protection de la nature. Deux répertoires d’action collective1
distincts et opposés semblent alors s’affronter dans les démocraties : l’un
regroupant toutes celles qui participent à son fonctionnement normal
autour des élections et des consultations institutionnalisées ; l’autre ras-
semblant toutes les activités conduites hors des cadres institutionnels,
protestataires et parfois violentes, sources de dysfonctionnement pour
le système politique (Milbrath, 1965). Pour désigner ce nouveau réper-
toire, la plupart des analystes ne parlent plus de participation politique,
expression trop connotée de civisme, mais de (nouveaux) mouvements
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sociaux (Fillieule, Mathieu, Péchu, 2009 ; Tilly, Tarrow, 2008, p. 27)


ou d’actions collectives, expressions qui rendent mieux compte du ca-
ractère éruptif et contestataire de ces nouvelles formes d’engagement po-
pulaire. Ainsi, l’ouvrage pionnier qui analyse cette évolution dans cinq
démocraties2 a pour titre : Political Action, (Barnes et Kaase, 1979). Il
reconnaît l’existence de ces deux répertoires d’action en introduisant la
distinction souvent reprise entre la « participation conventionnelle » liée
à la compétition électorale et la « participation non conventionnelle »
tournée vers la protestation sociale et politique.
Cet ouvrage expose une découverte majeure : contrairement aux
idées reçues, ces deux répertoires d’action ne sont pas exclusifs l’un de
l’autre. Les auteurs démontrent, preuves empiriques à l’appui, que les
citoyens ne se partagent pas entre ceux qui soutiennent le système poli-
tique en votant et ceux qui le menacent en signant des pétitions, en ma-
nifestant, en faisant grève ou en occupant des lieux publics. Tout au
contraire, les personnes qui ont recours au répertoire protestataire sont
aussi celles qui votent le plus et qui s’intéressent le plus aux affaires pu-
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bliques. Le développement d’actions de protestation ne doit donc pas
s’interpréter comme une menace pour l’équilibre des démocraties, mais
comme une nouvelle extension des formes d’expression politique légi-
74 - times, à côté et en complément de l’exercice du suffrage. Ce résultat, es-
sentiel à la compréhension de l’évolution des relations entre gouvernés
et gouvernants, a été maintes fois vérifié. Ainsi selon l’enquête Valeurs
des Européens en 2008, dans neuf pays comparables3, les personnes in-
terrogées qui ont déjà signé une pétition déclarent à 88 % qu’elles iraient
voter en cas d’élections contre 74 % parmi celles qui refusent cette forme
d’action ; de même 90 % des manifestants se disent prêts à voter et 78 %
de ceux qui rejettent ce mode d’expression. La participation politique,
d’abord limitée aux activités liées aux élections, s’est élargie à d’autres
formes d’actions non institutionnalisées mais peu à peu légitimées aux-
quelles les citoyens ont recours au moins autant pour exprimer une co-
lère ou une indignation que pour chercher à influencer la décision
politique. Est-ce à dire que toute action populaire, même les plus vio-
lentes – l’émeute, l’insurrection, l’attentat politique – relève de la parti-
cipation politique ? Pour répondre à cette question, on pourrait s’en
tenir au critère de la légalité. Mais ce qui différencie les formes d’action
politique répond à des caractéristiques plus fondamentales qui renvoient
aux valeurs et aux principes d’organisation de la société démocratique.
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LA PARTICIPATION COMME RITE CIVIQUE


Un autre résultat de Political Action attire l’attention sur ce point. Cer-
taines actions violentes comme l’atteinte aux biens et aux personnes ne
sont approuvées que par un nombre infime d’enquêtés et ne sont pas cor-
rélées avec les deux autres répertoires. Contrairement à la protestation,
l’action politique violente n’est pas acceptée dans la société démocratique.
Pourquoi ? Malgré le principe du peuple souverain, les démocraties n’abo-
lissent pas la coupure entre dirigeants et dirigés. Gouvernants et gouvernés
continuent d’appartenir à des univers séparés, hétérogènes l’un à l’autre,
comme le sacré et le profane dans la vie religieuse. Si l’on suit les analyses
de Durkheim, la mise en relation de ces deux mondes séparés est « une
opération délicate qui réclame des précautions et une initiation plus ou moins
compliquées », elle exige que soient respectés certains rites, c’est-à-dire « des
règles de conduite qui prescrivent comment l’homme doit se comporter avec
l’espace sacré ». Ainsi s’expliquent les rites d’investiture qui règlent l’entrée
du nouvel élu au cœur de « l’espace sacré » du pouvoir lorsqu’il prend pos-
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session de sa fonction. Mais les démocraties développent aussi la mise en
relation des gouvernés avec ceux qui occupent cet espace, d’abord par l’or-
ganisation du « pouvoir de suffrage » puis à travers les formes les plus va-
riées d’expression politique, à condition toutefois que ces modes - 75
d’expression respectent les normes qui définissent comment les citoyens
doivent se comporter à l’égard du pouvoir politique. Toute action politique
vise un détenteur de l’autorité. Le critère qui permet son acceptation par
l’opinion n’est pas son but – soutenir un candidat, défendre une décision
ou au contraire protester et s’indigner contre une politique – mais la forme
qu’elle prend. Ainsi, une action chargée de violences physiques (agression
contre les personnes et les biens) ou verbales (insultes) apparaîtra comme
une transgression des codes démocratiques, la violation du caractère séparé
(« sacré ») du pouvoir, une remise en cause des principes et du système de
valeurs (Michaud, 1986, p. 12) qui fonde l’organisation des relations entre
gouvernants et gouvernés dans une démocratie. Cette transgression peut
aussi venir des autorités qui ont toujours la possibilité de réduire les modes
d’expression populaire comme on le voit au printemps 2012 avec le gou-
vernement du Québec qui, par une « loi spéciale », rend illégale la grève
des étudiants. Un gouvernement peut aussi réprimer une manifestation
au nom de la défense de l’ordre public. Mais il s’expose alors au risque
d’une forte réprobation de la population. Il y a finalement deux grandes
classes de comportements politiques dans les démocraties : la première ras-
semble les comportements, légaux ou non, respectueux des « règles de
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conduite » à l’égard du pouvoir et que le pouvoir est tenu de respecter ; la


seconde correspond aux actions qui transgressent ces contraintes rituelles,
elles sont caractérisées par différentes formes de violence. La participation
politique correspond à la première classe de comportements, assez forte-
ment homogènes car ils ont en commun d’être des « rites civiques »
(Denni, Lecomte, 1999, T 2 p. 20-27).
Il existe pourtant un entre-deux car, en dehors des violences caracté-
risées, il y a une multitude de formes d’actions diversement perçues selon
les pays, les époques, les orientations politiques ou les groupes sociaux.
Ainsi, le 24 décembre 2009 une dizaine de militants de Greenpeace per-
turbe le débat à l’Assemblée nationale sur les questions du climat, avant le
sommet de Copenhague. À peine le ministre Jean-Louis Borloo avait-il
terminé son discours, que des militants, assis dans des tribunes d’invités,
ont commencé à manifester en brandissant des banderoles. Leur action
provoque des réactions très contrastées. Ils sont pris à parti par les députés
UMP et Nouveau centre aux cris de « fascistes, voyous ! », et D. Douillet
crie même au « viol de la démocratie ». J-M. Ayrault, alors président du
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groupe socialiste, condamne mais en des termes plus mesurés : « Ce qu’a
fait Greenpeace est inadmissible. Ils défendent une cause noble mais là, ils ont
fait le contraire du but recherché : ils ont empêché un débat intéressant et utile,
76 - c’est choquant ! » À l’opposé, les députés Verts applaudissent et N. Mamère
déclare : « C’est formidable, c’est une action qui a pour but de sensibiliser les
responsables politiques aux défis lancés par l’effet de serre. Je trouve que c’est
bien ce qu’ils viennent le faire là où bat le cœur de la démocratie et là où il de-
vrait y avoir beaucoup plus de débats sur la question climatique. » Cet épisode
illustre la diversité des réactions des membres d’une société confrontés à
de nouveaux modes d’expression politique dont le caractère violent n’im-
pose pas une condamnation quasi unanime4. Les enquêtes par sondage
permettent de saisir ce phénomène à l’échelle de toute la population. Ainsi
en France, selon les enquêtes Valeurs, l’acceptation des formes de partici-
pation protestataire s’est nettement affirmée entre 1981 et 2008. En 1981,
45 % des personnes interrogées déclaraient qu’elles ne prendraient jamais
part à une manifestation, elles sont 33 % en 1990, 25 % en 1999 et 23 %
en 2008. On retrouve des évolutions de même sens pour la pétition et le
boycott, dont le refus passe de 23 % à 12 % pour la première et de 50 %
à 38 % pour le second. Corrélativement, la participation à ces actions aug-
mente, de façon très nette pour les actions légales, entre 1981 et 1999
(Magni-Berton, 2010, p. 169-170). Les actions ayant le caractère de « rites
civiques » possèdent les conditions requises pour devenir légitimes, mais
leur légitimation peut prendre du temps car toute la société ne réagit pas
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à l’unisson. Certains segments les acceptent plus vite que d’autres : les plus
jeunes et les plus diplômés, les professions intermédiaires ont été les plus
promptes à les accepter. Leur inscription progressive dans le répertoire des
formes légitimes d’expression politique résulte, dans une large mesure, du
renouvellement des générations, suivant un processus analogue à celui mis
en évidence par R. Inglehart (1999) dans son analyse des évolutions cul-
turelles des sociétés occidentales.

VOTE INTERMITTENT, ENGAGEMENT LOCAL ET TROPISME PROTESTATAIRE


En France, la participation aux élections se dégrade, à l’exception tou-
tefois de l’élection présidentielle. En 1981, dans un contexte d’alternance
politique comparable à 2012, 29,7 % des électeurs se sont abstenus au
premier tour des législatives qui ont suivi l’élection de F. Mitterrand ; ils
sont 34,3 % en 1988, 32 % en 1997 après la dissolution de l’Assemblée
nationale par J. Chirac, et un peu moins de 40 % en 2007. Par rapport
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aux autres pays de l’Europe des 15 et pour ce type d’élection de 1945 à
2002, la France avec une moyenne de 25,2 % d’abstention n’est dépassée
que par l’Espagne et l’Irlande (Mayer, 2010, p. 178). Malgré les difficultés
de cette comparaison, il ne fait pas de doute que la France s’inscrit dans le - 77
mouvement général de baisse de la participation électorale qui affecte la
plupart des pays européens. Cette dégradation s’observe dans d’autres scru-
tins : par exemple, un peu moins de 40 % des électeurs se sont abstenus à
la première élection du Parlement européen en 1979 et près de 60 % trente
ans plus tard. Pourtant, l’élection présidentielle continue de mobiliser les
électeurs : on y enregistre en moyenne 19,8 % d’abstention aux premiers
tours depuis 1965 et 18,4 % aux seconds, le record au premier tour étant
atteint en 2002 (28,4 %) ; cinq ans plus tard elle redescend à 16,2 % l’un
des plus faibles taux après 1965 et 1974 ; avec 20,5 %, 2012 se situe dans
la moyenne. Il en résulte une participation électorale très sélective et in-
termittente. Toujours dans le domaine de la participation conventionnelle,
d’autres observations montrent que les Français ne se détournent pas de
la politique. Le nombre de candidats aux élections législatives reste im-
pressionnant, plus de 6000 en 2012 pour 577 sièges. On peut aussi rap-
peler qu’il y a en France quelque 500 000 conseillers municipaux ; l’attrait
pour les questions qui concernent sa commune ou son quartier reste fort :
selon une enquête réalisée dans l’Isère par l’institut BVA pour le laboratoire
Pacte de Grenoble en février 2007, 18 % des mille personnes interrogées
ont déclaré participer à la vie de leur commune ou de leur quartier et 21 %
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être prêtes à le faire. Les électeurs français n’ont pas délaissé les urnes ni
perdu leur capacité à s’engager dans la vie de la Cité.
En dehors de la scène électorale, bien d’autres observations témoi-
gnent de cette vitalité démocratique. Il suffit par exemple de feuilleter son
quotidien national pour constater qu’il est très rare de ne pas y trouver les
échos d’une grève, d’une manifestation, d’une action de protestation pre-
nant parfois des formes originales et inattendues (occupation, opération
escargot sur une rocade urbaine, pyramides de chaussures, défilé de ma-
nifestant-e-s dénudé-e-s, etc.)5. Les mobilisations de citoyens pour expri-
mer leurs revendications, leur indignation ou leur colère sont
omniprésentes, elles s’exercent à flux continus. Il est possible d’avoir un
panorama beaucoup plus précis en analysant les réponses recueillies dans
les 27 pays de l’UE en 2008 dans le cadre des enquêtes Valeurs des Euro-
péens. À propos de cinq formes d’action protestataire (pétition, manifes-
tation autorisée, grève sauvage, boycott et occupation des bureaux ou des
usines) les personnes interrogées devaient dire si « elle l’avait déjà fait », si
« elle pourrait en venir à le faire » et enfin si « elle ne le ferait jamais, quelles
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que soient les circonstances ». L’analyse statistique6 qui prend en compte le
profil des réponses à ces cinq questions dégage quatre types de réactions7.
Le premier regroupe les personnes qui ont déjà pratiqué toutes ces actions :
78 - ces multi-activistes représentent 7 % des citoyens de l’UE des 27. Les mem-
bres du deuxième groupe ont l’expérience des actions légales (pétition,
manifestation, boycott), mais pas de la grève sauvage ou de l’occupation
qu’ils pourraient toutefois entreprendre ; ces activistes légalistes sont 24 %.
Le troisième type regroupe des personnes peu actives mais prêtes à s’enga-
ger dans des actions légales ; ces potentiels légalistes représentent 22 % des
Européens. Enfin le groupe de loin le plus important est constitué par les
personnes qui refusent toutes les formes d’action proposées, légales ou
non : ces réfractaires représentent 44 % des européens. Mais l’intérêt prin-
cipal de cette analyse réside dans la comparaison entre pays. La proportion
de réfractaires va de 75 % en Hongrie, 72 % en Roumanie, 61 % au Por-
tugal 57 % en Grèce à 27,5 % en France, 23 % en Finlande, et 17,5 %
en Suède. Les proportions de multi-activistes varient de 1 % à 3 % dans
les pays de l’Est de l’Europe nouvellement entrés dans l’Union à 18,5 %
au Danemark et 14 % pour la France qui confirme ainsi sa tradition
contestataire (Tilly, 2008) ; ce groupe ne pèse que 3 % en Suède et en Fin-
lande, pays qui combinent une grande tolérance et un profond respect des
lois. La Suède a le plus fort pourcentage de potentiels légalistes (42 %) suivi
par son voisin du nord (33 %), contre 17 % en France, car le pourcentage
d’activistes légalistes (41 %) y est particulièrement élevé. La France est de
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loin le pays où les actions protestataires, légales ou non, sont le plus cou-
ramment pratiquées : par 56 % des sondés, contre 48 % au Danemark,
41 % en Belgique, 37 % en Italie et en Suède, environ 30 % en Espagne,
en Allemagne ou au Royaume Uni, et moins de 10 % en Hongrie, Rou-
manie et Slovaquie. L’importance de la participation politique varie de
façon considérable selon les pays car elle s’inscrit à la fois dans des tradi-
tions démocratiques différentes (les pays les plus réfractaires sont aussi
ceux dont la tradition démocratique est la plus récente) et dans des cultures
politiques nationales plus ou moins tolérantes, consensuelles ou conflic-
tuelles, légalistes, etc.

LOGIQUES SOCIALES ET POLITIQUES DE LA PARTICIPATION


L’engagement des citoyens varie aussi selon leur place dans la structure
sociale, leur « compétence civique » (Milner, 2004) et le sentiment de cette
compétence (Bourdieu, 1979) qui en découlent très largement. En février
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et mars 2012, selon les enquêtes TNS Sofrès TriÉlec, 79 % des enquêtés
déclarent qu’ils iront voter à l’élection présidentielle. Les taux de partici-
pation les plus élevés s’observent chez les diplômés de l’enseignement su-
périeur (85 %), les cadres supérieurs et professions libérales (84,5 %), les - 79
personnes ayant fait des études jusqu’au bac ou DUT et les professions
intermédiaires (83 %) ; à l’opposé, on trouve les personnes n’ayant qu’un
certificat d’études primaires (67,5 %), les ouvriers (74 %), les employés
et personnels de service (76 %). Les variations sont de même nature mais
amplifiées en ce qui concerne la participation protestataire en France. Les
multi-activistes et les activistes légalistes sont 56 % en moyenne, le taux le
plus élevé s’observe chez les personnes qui ont fait les études les plus
longues (75 %), les cadres (65 %) et les professions intermédiaires (64 %) ;
les taux les plus faibles s’observent parmi ceux qui ont quitté l’école avant
16 ans (32 %), chez les ouvriers non qualifiés (44 %) et chez les travailleurs
indépendants (34 %). Le genre n’a pas d’effet sur la participation électo-
rale, alors que les hommes sont plus souvent multi-activistes que les
femmes (18 % contre 11 %), celles-ci étant un peu plus « légalistes ». À
ce niveau d’analyse, les logiques sociales sont les mêmes pour les deux
formes de participation ; dans les catégories et les quartiers économique-
ment et culturellement démunis, les progrès de l’abstention sont particu-
lièrement importants (Braconnier, Dormagen, 2007) et les actions
protestataires sont une ressource politique peu utilisée. Toutefois, si l’in-
térêt pour et la familiarité avec la politique existent, alors ils corrigent ces
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handicaps sociologiques (Michelat, Simon, 1982). Les variations en fonc-


tion de l’âge, en revanche, sont radicalement opposées. Alors que la par-
ticipation électorale augmente avec l’âge, passant de 71 % chez les 18-24
ans à 81 % chez les 65 ans et plus, l’engagement dans des actions protes-
tataires suit le mouvement inverse : 71 % des moins de 35 ans sont des
activistes contre 56 % des 50-64 ans et 32 % des seniors. Ce contraste
entre les classes d’âge traduit l’évolution des attitudes à l’égard de la poli-
tique portée par les jeunes générations. Plus instruites et plus individua-
listes que leurs aînés, elles refusent le conformisme social et politique et
adoptent un regard critique à l’égard des pouvoirs institués. Cette attitude
se traduit par une participation électorale plus faible, surtout très inter-
mittente car les jeunes, qui perçoivent le vote comme un droit plutôt que
comme un devoir, ne votent que s’ils perçoivent les enjeux de l’élection
(Bréchon, 2011, p. 92 – 111). En revanche cette attitude, souvent associée
à une orientation politique de gauche plus fréquente chez les jeunes, fa-
vorise le potentiel protestataire ; ces actions sont en effet utilisées par
75 % des personnes de gauche contre 43 % à droite. On voit ainsi com-
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ment des facteurs politiques, comme la connaissance des enjeux et leur
importance perçue, l’attractivité de l’offre électorale, la clarté des alterna-
tives politiques mais aussi l’orientation idéologique des acteurs viennent
80 - se combiner avec les déterminismes sociaux. Les électeurs votent davantage
aux élections présidentielles car à leurs yeux elles sont beaucoup plus im-
portantes que les élections législatives, sentiment renforcé par le calendrier
électoral en place depuis 2002, par la multitude des candidatures qui
brouille le message, par le contraste entre une campagne nationale omni-
présente dans un cas, locale et peu visible dans l’autre. De moins en moins
d’électeurs vont voter pour remplir leur devoir électoral, même sans
convictions politiques bien affirmées. La participation électorale va donc
de plus en plus dépendre de la capacité des compétiteurs et des médias à
montrer l’importance des enjeux, à dégager des options politiques claires,
bref de leur capacité à donner envie d’aller voter.
Comme dans toutes les démocraties occidentales, les Français votent
moins qu’il y a une trentaine d’années, et il est souhaitable d’enrayer cette
évolution car, à terme, elle peut peser sur la légitimité des résultats issus
des urnes. Pour autant on ne peut dire que les Français se désintéressent
du débat public. D’autres formes d’expression politique que le vote se sont
installées dans le répertoire des actions collectives sans remettre en cause
l’attachement aux valeurs démocratiques, mais en donnant un autre sens
à la participation qui s’exerce moins dans le cadre « d’une politique dirigée
par les élites », et davantage dans celui « d’une politique dirigeant les élites »
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(Inglehart, 1999, p 409-452). Nous assistons aux mutations du rapport à


la politique portées par le renouvellement des générations plutôt qu’à une
crise ou un déclin de la vitalité démocratique. Et si l’on a en tête le para-
doxe d’Olson du passager clandestin, selon lequel il est irrationnel pour
un acteur de s’engager dans une action collective alors qu’il peut bénéficier
de son résultat sans supporter les coûts de son engagement, on doit même
s’étonner que plusieurs millions de gens continuent d’aller voter, de péti-
tionner, manifester, etc. Le vrai problème de la participation politique, au-
jourd’hui comme hier, n’est pas son déclin, mais la persistance et peut-être
même le renforcement des inégalités sociales liées à son exercice. Malgré
la diversification des moyens d’expression, les catégories sociales les plus
démunies accèdent bien moins que les autres aux différentes ressources
politiques pour faire entendre leurs revendications. Qu’une fraction im-
portante de la population soit, du fait de cette dissymétrie sociologique,
condamnée à rester durablement politiquement muette est porteur de dys-
fonctionnements graves pour le système politique. On touche ici à la vraie
limite de la participation politique dans les démocraties occidentales.
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NOTES
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1. Un répertoire est constitué d’un ensemble d’actions propre à une société que les acteurs
s’approprient pour faire entendre leurs revendications, un peu à la façon dont les musi-
ciens interprètent, à leur façon, des standards de jazz. Cette notion est due à Charles Tilly
(2008).
2. Il s’agit de l’Allemagne, de l’Angleterre, de l’Autriche, des Pays Bas et des États-Unis.
3. Ces neuf pays sont : l’Allemagne, la Belgique, le Danemark, l’Espagne, la France, l’Ir-
lande, l’Italie, les Pays-Bas et le Royaume-Uni.
4. Au même moment, l’Assemblée a été évacuée suite à une fausse alerte à la bombe. Si
celle-ci avait été réelle, il ne fait aucun doute que la condamnation aurait été unanime.
5. Et encore, selon O. Fillieule (1997), la presse ne recense que 10 % des actions de ce
type.
6. Les résultats présentés sont obtenus à partir d’une classification hiérarchique sur fac-
teurs issus d’une analyse des correspondances multiples réalisées sur les cinq questions
de participation « non conventionnelle ».
7. Un dernier type correspond aux personnes qui ne répondent pas soit 3 % de
l’échantillon.
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