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MOLIÈRE COMME PERSONNAGE DE THÉÂTRE DU XVIIE AU XXE SIÈCLE

Tadeusz Kowzan
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Presses Universitaires de France | « Dix-septième siècle »

2005/2 n° 227 | pages 349 à 354


ISSN 0012-4273
ISBN 9782130551478
Article disponible en ligne à l'adresse :
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Molière comme personnage de théâtre
du XVIIe au XXe siècle
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Le premier à avoir présenté Molière comme personnage de théâtre fut Molière lui-même,
dans L’impromptu de Versailles (1663). La situation de base y est une répétition théâtrale.
« Puisque nous voilà tous habillés et que le Roi ne doit venir de deux heures, employons ce
temps à répéter notre affaire et voir la manière dont il faut jouer les choses », dit Molière à
ses comédiens dès la première scène. Il s’y présente non seulement comme auteur, directeur
de troupe et metteur en scène, mais aussi comme comédien. C’est lui qui est le principal
interprète des pièces en répétition, il parodie le style emphatique des acteurs de l’Hôtel de
Bourgogne et, dans les remarques qu’il ne ménage pas aux comédiens de sa troupe, il
exprime son penchant pour un jeu naturel et nuancé. Quant à l’art de l’auteur dramatique,
Molière le considère du point de vue d’un écrivain comique : « L’affaire de la comédie est de
représenter en général tous les défauts des hommes, et principalement des hommes de notre
siècle », qu’on ne peut jamais peindre trop bien. Il défend la comédie en tant que genre dra-
matique, il réclame pour elle le droit de peindre la vie réelle.
Quelques jours après la mort de l’auteur du Malade imaginaire, l’ancien comédien de sa
compagnie, Brécourt, a fait jouer, sur le théâtre de l’Hôtel de Bourgogne, sa pièce en un acte
et un prologue, L’ombre de Molière, publiée l’année suivante (1674). « La scène est dans les
Champs-Élysées ». Pluton accueille Molière, fraîchement arrivé, et doit rendre un verdict
devant les accusations des gens qui s’estiment avoir été persécutés par Molière. Plusieurs
personnages de ses pièces défilent, l’auteur dramatique leur répond, et finalement Pluton
s’abstient de condamner celui-ci. Cette comédie, hommage d’estime et d’admiration rendu à
Molière, fait penser à Aristophane.
Depuis, et jusqu’à nos jours, plus de cent ouvrages dramatiques ont pris Molière comme
personnage. Nous en présenterons ou signalerons une trentaine qui semblent les plus inté-
ressants ou les plus originaux.
Certaines pièces, comme celle de Brécourt, ont la forme de dialogue des morts : Molière
comédien aux Champs-Élysées de l’abbé Laurent Bordelon (1694) ou Poinsinet et Molière de Bar-
thélemy Imbert (1770). Le centenaire de la mort de l’auteur du Tartuffe a inspiré quelques piè-
ces de circonstances, notamment la comédie en un acte, en vers et en prose, Centenaire de
Molière de Jean-Baptiste d’Artaud et L’assemblée de l’abbé Lebeau de Schosne, comédie en un
acte et en vers « avec apothéose de M. Molière et ballet héroïque ». Jean-François de La
XVII e siècle, no 227, 57e année, no 2-2005
350 Notes et documents

Harpe a donné, en 1782, Molière à la Nouvelle Salle ou les audiences de Thalie pour l’ouverture du
nouveau théâtre de la Comédie-Française (l’Odéon).
Mais c’est un Italien, Carlo Goldoni, qui a écrit, au milieu du XVIIIe siècle, une pièce
importante sur « le père de la comédie française ». Il Moliere (première comédie de Goldoni
écrite en vers) fut créé à Turin, en 1751, donc soixante-dix-huit ans après la mort de Molière.
L’action de cette pièce en cinq actes est réduite à une seule journée, bien qu’on y trouve la
contamination des deux événements que cinq ans séparent en réalité : le mariage de Molière
(1662) et la première représentation du Tartuffe (celle de 1667). Ces deux événements for-
ment le nœud de la pièce et ils sont associés, nous le verrons, dans la scène du théâtre dans le
théâtre.
Goldoni (il l’avoue dans sa préface) a pris la matière de sa comédie dans la Vie de Monsieur
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de Molière publiée en 1705 par Grimarest, ouvrage qui, malgré des erreurs, reste jusqu’à
aujourd’hui l’un des principaux documents biographiques concernant notre auteur. Or, Gri-
marest ne cite point le prénom de l’épouse de Molière. Goldoni la nomme Guerrina dans la
première version de sa pièce, et il change ce prénom en Isabella dans la version postérieure,
se référant à des sources obscures. Il est étonnant que, cinquante ans après la mort
d’Armande, son prénom même ait été oublié. Chez Goldoni, Isabelle (= Armande) est la fille
de la Béjart, c’est-à-dire de Madeleine. Notons à ce propos que Grimarest considérait
Armande comme la fille de Madeleine Béjart et du comte de Modène, version généralement
admise à l’époque. Sœur de Madeleine pour l’entourage direct de Molière, fille de Madeleine
pour ses ennemis et ses détracteurs, cette dernière version ne semble choquer personne au
XVIIIe siècle.
La future femme de Molière est donc la fille de la Béjart, dans la comédie de Goldoni, et
cela apparemment sans aucune arrière-pensée. Mais le théâtre dans le théâtre intervient, dès
le premier acte. Molière et Isabelle (= Armande), pour détourner les soupçons de Madeleine,
pendant leur tête-à-tête, simulent la répétition d’une scène du Tartuffe. Quelle est cette
scène ? C’est le début de l’acte II : Orgon et Mariane, c’est-à-dire le père et la fille commen-
cent à discuter d’un mariage. En réalité, Armande devait tenir, sur la scène, le rôle d’Elmire, à
côté de Molière-Orgon. Dans le fragment choisi par l’auteur italien, leurs rapports, à la veille
de leur mariage, sont ceux d’un père et d’une fille. Fille de Madeleine pour les personnages
de la pièce de Goldoni, fille de Molière au niveau sous-jacent du théâtre dans le théâtre.
Ajoutons que quelques années après la pièce de Carlo Goldoni, son rival, Pietro Chiari, a
écrit la comédie Molière, mari jaloux (Moliere, marito geloso, 1759).
Il Moliere de Goldoni n’eut pas seulement un grand succès en Italie ; on en a fait des adap-
tations en Allemagne, aux Pays-Bas, et aussi en France. Vingt-cinq ans après la première turi-
noise, Louis-Sébastien Mercier a publié un drame en cinq actes et en prose, Molière, « imité de
Goldoni ». Il a ajouté quelques épisodes, quelques personnages, développé plusieurs scènes
et, dans la première édition (1776), cité en notes des fragments du livre de Grimarest,
d’ailleurs sans nommer le biographe français. Dans l’intrigue, il n’y a pas de grands change-
ments par rapport à la comédie de Goldoni. Il s’agit de la lutte pour représenter Le Tartuffe.
Entre les actes III et IV, Le Tartuffe est joué, à l’acte IV on parle du succès de la pièce. Isabelle
(Armande garde ce nom chez Mercier) y est bien la fille de Madeleine, et le fragment répété
du Tartuffe est toujours la scène 1 de l’acte II, seulement Mercier l’a rallongé : les deux prota-
gonistes récitent les vers 441-449, ce qui accentue davantage le problème du mariage.
Un an après Molière de Mercier, parut, sans nom d’auteur, la comédie en un acte et en
prose Les comédiens ou le foyer, attribuée à Mercier. La scène se passe au foyer de la Comédie-
Française ( « salle d’assemblée des comédiens » ). Vers la fin de la discussion entre acteurs et
auteurs apparaît l’ombre de Molière.
Le « fait historique en un acte » de C. Cadet de Gassincourt, Le souper de Molière ou la soirée
d’Auteuil, a été représenté en 1795. L’anecdote fut reprise par A.-F. Rigaud et J.-A. Jacquelin
Molière comme personnage de théâtre du XVII e au XX e siècle 351

dans Molière avec ses amis ou le souper d’Auteuil (1801), « comédie historique en deux actes ». Le
sujet fit fortune, puisque les mêmes auteurs ont donné, cinq ans plus tard, une nouvelle ver-
sion de leur comédie sous le titre Molière ou le souper d’Auteuil.
Le XIXe siècle a vu une abondance des pièces sur Molière. Dans la première moitié du
siècle on en compte, en France, une trentaine. Plusieurs ont la forme de vaudeville, comme
Ninon, Molière et Tartuffe d’Henri Simon (1815), comédie pleine de situations fantaisistes. La
scène se passe dans le salon de Ninon de Lenclos, parmi les habitués il y a Molière et un cer-
tain Tartuffe, précepteur du fils de M. de Villarceaux. Une scène représente Ninon qui parle
avec Tartuffe, tandis que Molière est caché sous la table. Celui-ci y trouve des éléments pour
achever sa comédie sur l’imposteur, ainsi que le nom de son personnage et le titre de sa
pièce.
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Les représentations du vaudeville de M. Colomb Un amour de Molière, en 1838, a donné
l’occasion, à Théophile Gautier, d’exprimer des doutes en ce qui concerne l’opportunité de
la théâtralisation du personnage de Molière :

Un autre obstacle qui rend impossible à la scène la vraie personnification d’un écrivain
illustre, c’est le style de cet écrivain. On admettra sans peine qu’un auteur dramatique parle
aussi bien ou aussi mal que la plupart des personnages qu’il met en jeu. Mais quand il prêtera sa
langue à un génie, à Molière, halte-là ! C’est une invraisemblance et une profanation à la fois.
Molière seul avait le droit (et il en a usé dans L’impromptu de Versailles) de se faire un personnage
de comédie, par la raison toute simple qu’il n’y a que Molière pour parler comme Molière.1

La fin de Molière a inspiré plusieurs dramaturges. Signalons, au XIXe siècle, trois ouvrages
qui portent le titre La mort de Molière : « pièce historique en quatre actes en vers et en spec-
tacle » de Michel de Cubières-Palmézeaux (1802), drame en trois actes, en prose, de Théo-
phile Dumersan (1830), drame en quatre actes et six tableaux de Robert Pinchon (1873), qui
fut l’ami de Maupassant.
Une pièce de valeur, après celles de Goldoni et de Mercier, vit les feux de la rampe
en 1850 : c’est le drame en cinq actes de George Sand, Molière. Les rapports entre l’écrivain-
comédien et sa femme sont au centre de l’intrigue. Armande (cette fois elle porte son vrai
nom) est présentée sans ambiguïté comme la sœur de Madeleine Béjart. L’histoire du
mariage de Molière s’y trouve associée à la bataille du Tartuffe, mais les limites chronologiques
de la pièce sont beaucoup plus étendues : l’action commence bien avant le mariage, elle se
termine avec la mort de Molière. L’acte IV se déroule pendant la première du Tartuffe, au
théâtre du Palais-Royal : on entend des bruits venant de la salle, on voit des spectateurs dis-
cutant après la représentation, mais le spectacle même reste invisible. Cependant une scène
est répétée, dans « un foyer d’acteurs », par Molière et Armande. George Sand ne précise pas
cette scène : « Ils récitent un fragment de Tartuffe et sont interrompus » (acte IV, scène 6) ;
ainsi l’auteur donne au metteur en scène la possibilité de choisir les paroles les plus appro-
priées à la situation. De toute façon, l’équilibre se trouve rétabli en ce qui concerne les rap-
ports comédiens-personnages : Molière et Armande jouent Orgon et Elmire, le mari et la
femme. C’est en dehors du théâtre dans le théâtre qu’apparaît, dans la pièce de la dame de
Nohant, un autre aspect du mythe de la vie conjugale de Molière : la présence de Baron, per-
sonnage qui présente autant d’ambiguïté que l’origine d’Armande. Baron, cet enfant élevé et
formé par Molière, détesté d’abord par Armande, puis devenu son amant. Dans la scène
finale, c’est une lettre d’amour, adressée autrefois par Baron à Armande, qui accable Molière
mourant.

1. Th. Gautier, Histoire de l’art dramatique en France, 1858, t. 1, p. 159.


352 Notes et documents

Parmi les pièces originales de cette période citons Louis XIV et Molière de J.-A.-D. Ingres
(1857) qui montre le monarque et l’auteur dramatique dînant ensemble, tandis que des gen-
tilshommes y assistent debout. Et voici une comédie en un acte, en vers, qui a attiré
l’attention d’Émile Zola : Le docteur Molière de Xavier Aubryet (1873). Il s’agit d’un riche
bourgeois, Ascagne, admirateur de Molière, qui veut épouser sa jeune pupille, Lucile. Mais
celle-ci aime Valère, le neveu du vieillard. Valère obtient l’intervention de Molière qui, sous
les apparences d’un médecin, détourne Ascagne de son projet et fait marier les deux jeunes
gens. Zola qui, à l’époque, tenait la chronique dramatique dans L’Avenir National, a écrit :

M. Xavier Aubryet a tenté un aimable pastiche de la langue comique au XVIIe siècle. Cer-
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tains de ses vers sentent l’époque ; on les dirait retrouvés dans les dentelles d’un personnage
des Précieuses ridicules. D’autres me paraissent moins réussis et prennent des allures alambiquées.
Mais, en somme, cela m’a reposé du papotage sidéral de nos jeunes parnassiens ; il est bon de
se reposer des culbutes dans le bleu, par terre, à l’ombre de la figure de Molière.

Au XXe siècle, parmi les nombreuses pièces sur Molière quelques-unes méritent notre
attention.
Le drame de Mikhaïl Boulgakov, en quatre actes et huit tableaux, qui avait une longue et
pénible gestation avant sa réalisation théâtrale, en 1936, est intitulé La cabale des dévots (titre
remplacé, lors de la première représentation, par celui de Molière). La cabale contre Le Tartuffe
s’y associe intimement à l’histoire d’Armande. La femme de Molière y est considérée comme
la sœur de Madeleine, mais la cabale extorque à celle-ci, malade et proche de la mort, l’aveu
qu’en réalité Armande est sa fille et peut-être la fille de Molière (acte III). Cela amène la
catastrophe finale, la disgrâce de notre héros et sa mort dans la dernière scène. Scène qui a
permis à Boulgakov de présenter le théâtre dans le théâtre et le spectacle dans le spectacle au
sens strict : dernier intermède du Malade imaginaire joué sur une scène intérieure.
Bien que la pièce de l’auteur russe soit centrée sur l’affaire du Tartuffe, la comédie de
l’Imposteur n’apparaît pas sous forme de théâtre dans le théâtre. Ce qui attire notre atten-
tion, au point de vue de ce procédé, c’est la scène de Psyché, répétition improvisée par Moiron
(= Baron) et Armande. Il s’agit de leur déclaration d’amour, Armande jouant Psyché et Moi-
ron, le personnage de l’Amour. (Remarquons que Stanislavski, au cours des répétitions,
voulait remplacer ce dialogue par une scène de Dom Juan, mais Boulgakov tenait absolu-
ment à maintenir Psyché.) Le théâtre dans le théâtre y confirme et extériorise la liaison
d’Armande avec le jeune comédien de la troupe, liaison qui est un des ressorts de la pièce de
Boulgakov.
Mais La cabale des dévots est avant tout une pièce politique (les rapports entre Molière et
Louis XIV ne sont pas sans référence à ceux entre l’écrivain et Staline), et cela s’exprime par-
tiellement dans les deux scènes du théâtre dans le théâtre : la scène initiale de la pièce (impro-
visation de Molière devant le roi après un spectacle) et la dernière scène du Malade imaginaire
qui acquiert ici une dimension symbolique. Boulgakov note que l’acteur Vladimir R. Zotov a
imaginé « le tableau final non moins émouvant ». Louis XIV arrive, il veut voir Molière.
« Molière, qu’a-t-il ? » « Il est mort. » « Molière est immortel », réplique le monarque.
Revenons au domaine français. Jean-Baptiste le mal-aimé d’André Roussin (écr. 1942,
repr. 1944, publ. 1946) fait revivre trois moments importants dans la carrière et dans la vie
du dramaturge. L’action de l’acte I a lieu dans une taverne à Lyon, en 1655, après la première
représentation de L’étourdi. À l’acte II, qui se passe en janvier 1666, on voit Molière écrivant
son Misanthrope. L’acte III est situé dans les coulisses du Palais-Royal et dans la loge de
Molière, en juin 1671, avant la représentation des Fourberies de Scapin. Parmi les personnages
de la pièce d’André Roussin il y a, évidemment, Madeleine Béjart et Armande Béjart, quel-
ques acteurs de la troupe ainsi que Boileau.
Molière comme personnage de théâtre du XVII e au XX e siècle 353

La Petite Molière de Jean Anouilh et Roland Laudenbach n’est pas une pièce de théâtre à
proprement parler mais un scénario de film, scénario non réalisé par le cinéma, et cependant,
réalisé au théâtre par Jean-Louis Barrault, en 1959. Bien que l’histoire mise en dialogue par
Anouilh s’étende sur une période assez longue, de 1658 environ jusqu’à la mort de Molière,
Le Tartuffe y est quasi inexistant. En revanche, nous assistons à quelques spectacles et aux
répétitions de quelques pièces de Molière, échantillons de théâtre dans le théâtre, dont trois
sont hautement significatifs au point de vue de leurs rapports avec l’intrigue principale.
Notons que, dans La Petite Molière, l’incertitude plane dès le début au sujet de l’état civil
d’Armande. « C’est ta fille ou c’est ta sœur ? », demande Molière, et Madeleine d’affirmer
avec obstination : « C’est ma sœur ! ». Mais il y sera aussi question du bruit que Molière avait
épousé sa propre fille. D’autre part, le personnage de Baron joue un rôle important dans la
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pièce : il y a d’abord l’animosité d’Armande à son égard, et puis une liaison amoureuse
dévoilée par Molière. Ce sont les différents stades des rapports Molière-Armande-Baron qui
se reflètent dans les trois épisodes de théâtre dans le théâtre.
D’abord, peu de temps après le mariage, Molière-Arnolphe répète une scène avec Agnès
(L’école des femmes, acte III, scène 2) ; c’est Mlle de Brie qui joue le rôle de la jeune fille
(conformément à la vérité historique), mais Les maximes du mariage ou les devoirs de la femme
mariée qu’elle est en train de réciter, s’appliquent visiblement à Armande qui, dans un coin,
assiste furieuse à la répétition. L’amour médecin, répété par Molière en Sganarelle, Armande en
Lucinde et Baron en Clitandre, est l’occasion d’une scène où Armande gifle Baron, le jeune
protégé de son mari, et s’en va avec un gentilhomme qui lui faisait la cour. Enfin Anouilh,
comme l’a fait Boulgakov, exploite Psyché que nous voyons répétée à deux reprises, Armande
jouant Psyché et Baron, L’Amour. C’est pendant la dernière répétition, juste avant le spec-
tacle, que Molière découvre la liaison de sa femme avec son disciple. Découverte qui, dans le
texte de La Petite Molière, le rapprochera de la mort2.
La pièce de Philippe Adrien Le défi de Molière (1979) évoque trois moments dans la carrière
du dramaturge. L’acte I se passe dans les coulisses du Palais-Royal (la scène vue de biais), en
décembre 1661, pendant la représentation de L’école des maris et des Fâcheux, en présence de
Louis XIV. Les passages de L’école des maris, que l’on entend jouée sur la scène, sont en rap-
port avec la situation Molière-Armande. À la fin de l’acte, Armande parle du mystère de sa
naissance (certains épisodes rappellent la pièce de Boulgakov : Molière s’adressant de la
scène au roi dans sa loge, le roi lui faisant remettre une somme d’argent par un courtisan).
L’acte II est situé à Versailles et au Louvre, en 1663. Il y est question de L’impromptu de Ver-
sailles, dont les fragments sont cités. L’acte III, chez Molière, en août 1664. Il s’agit surtout de
l’affaire du Tartuffe ainsi que des problèmes personnels de Molière ; des spectres apparaissent,
notamment deux Armande : comme sa femme et comme sa fille. Parmi les personnages il y a
Louis XIV, Mignard, Boileau, Chapelle, Racine.
Signalons deux impromptus, pièces de circonstance. Dans L’impromptu du Palais-Royal,
écrit par Jean Cocteau pour la tournée de la Comédie-Française au Japon, en 1962, on voit
Molière et Louis XIV parlant notamment de l’affaire du Tartuffe. Le Misanthrope chez Molière ou
l’impromptu du Marais de Jacques Mauclair (1982) présente la troupe réunie chez Molière,
malade, pour la dernière répétition du Misanthrope. Cet impromptu servit de lever de rideau
aux représentations du Misanthrope dans la mise en scène de Jacques Mauclair.
Le tricentenaire de la mort de l’écrivain a apporté quelques pièces, notamment La vie de
Jean-Baptiste Poquelin, dit Molière (1973) créée par Gildas Bourdet avec le texte de Marc Nor-

2. En 1964, Jean-Louis Barrault a créé un spectacle Portrait de Molière, ingénieuse mosaïque des
extraits de pièces du dramaturge, retraçant sa vie et son œuvre.
354 Notes et documents

mant, spectacle qui, dans onze séquences, retrace les rapports entre l’œuvre et la vie du poète
dramatique. Notons aussi Molière mort ou vif de François Prévand (1981), une sorte de bande
dessinée avec vingt personnages, En attendant Molière d’Alfred Simon (1985), Allo... Jean-
Baptiste d’Arlette Didier (1985) qui montre Molière projeté au XXe siècle. La pièce italienne de
Giovanni Macchia Le silence de Molière (avant 1992) est un dialogue imaginaire entre un jeune
écrivain, admirateur de Molière, et la fille de celui-ci et d’Armande Béjart, Esprit-Madeleine
Poquelin, qui dévoile les secrets de la vie de ses parents.
Un spectacle original a été créé par Maurice Béjart, Le Molière imaginaire (1976), ballet-
comédie associant la danse et la parole. La vie et l’œuvre de Molière y sont tracées en
vingt scènes, dont les principales autour de L’école des femmes (dialogue d’Arnolphe et
d’Agnès), du Tartuffe (les faux dévots exécutent autour de l’écrivain une danse infernale) et du
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Médecin malgré lui. Sont également récités et dansés des fragments de La critique de l’École des
femmes, de L’impromptu de Versailles et du Malade imaginaire.
Enfin, une curiosité : Molière « ressuscité » au service d’une cause d’actualité récente.
Dans une pièce du poète anglais Tony Harrison (1989) on le trouve, ainsi que Voltaire et
Byron, dans un restaurant de Bradford, réunis pour défendre Rushdie, auteur du fameux
livre Les versets sataniques qui avait fait beaucoup de bruit et suscité la colère des fanatiques
musulmans.

Tadeusz KOWZAN,
Université de Caen.