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Eric Vatin

GUERRE SUR TERRE

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EDITIONS DU FUTUR ©
ISBN : 978-2-36148-005-9

Illustration Eric Vatin

« Toute reproduction intégrale ou partielle fait de quelque procédé que ce soit sans le consentement de
l’auteur est illicite et constitue une contrefaçon sanctionnée par la loi. »

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« Celui qui possède la couronne est un roi, un dieu.
L’homme dont la tête en est recouverte, agit pour lui, il est le
centre de l’univers. Son ego fait de lui un être qui n’agit que
pour l’intérêt du serpent de son esprit. Les autres ne sont
que des instruments. L’être couronné prend toutes les forces
dont il dispose pour sa gloire pour écraser les autres. Son
but est l’amour de lui-même et il prend tout, des autres pour
son ascension. Lorsqu’on croise un être dont le crane est
couvert de la couronne, il dit "Moi, je". Peut-être en avez-
vous déjà croisé, soyez vigilant. »
Sur ces pensées, Kim reprend les commandes de son vaisseau, accompa-
gnée de Timi et Jenifer. En passant sur Terre, Aqualuce et Weva ont aban-
donné leur nom pour passer inaperçu. Kim donne de la vigueur à Aqualuce,
tandis que Jenifer fait sourire Weva qui préfère les noms terriens plutôt que
ceux de Lunisse. Seule, Timi a gardé son nom, elle est de Las Wegas. Mais
toutes trois ne savent pas encore qu’elles n’en sont qu’au début de
l’aventure…

Elles et tous leurs amis embarqués dans cette immense fresque, n’ont au-
cune idée du chemin qu’ils ont à parcourir, et personne ne sait ce qu’il y a
derrière la Couronne de Serpent. Aucun d’eux n’en connaît le but final.

Plusieurs groupes sont partis dans différentes directions, mais où en sont-ils,


chacune de leur aventure apporte-elle un intérêt au groupe, sont-ils disper-
sés dans l’espace pour être au contraire plus faible et désunis ?

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L’AMOUR Á VENUSIA
Némeq n’était pas très confiant lorsqu’il a pris le vaisseau
en main il y a quinze jours, mais Amanine est une femme très douée, pour
la médecine et pour bien d’autres choses et elle a su lui redonner confiance.
Si Némeq n’était pas marié avec Doora, ils paraîtraient un joli couple en-
semble. Amanine est experte pour le faire parler et comprendre les senti-
ments de son équipier, ils sont vraiment complémentaires. Cette femme
n’est pas vilaine, elle est assez jeune ; elle a vingt-trois ans de vie et sept
ans de congélation supplémentaire sur Trinita, elle devrait en avoir trente.
Son corps est jeune, mais son esprit semble avoir suivi le temps réel. Elle a
comme tous les Lunisses les cheveux bruns, coupés au carré, mais elle a la
peau très blanche. Elle est de taille moyenne pour une femme et sa poitrine
est légère. Ce qui peut attirer les hommes vers elle, c’est le galbe excep-
tionnel de ses jambes, remarquables.
Vénusia n’est plus très loin, il ne leur reste que mille années lumières à par-
courir, autant dire qu’ils sont déjà arrivés. Les équipiers que Wendy a sug-
gérés de prendre sont tous de bons techniciens, Némeq aura besoin d’eux
sur la planète lorsqu’il recherchera d’éventuels survivants.
Le moteur éthérique est coupé maintenant, ils sont entrés dans le système
stellaire de la planète, ils voient l’étoile centrale, Vénusia est à un milliard
et demi de kilomètres et dans quinze heures ils seront satellisés. La planète
sur laquelle ils arrivent est un astre moins grand que les autres, sa masse et
d’un tiers moins importante que Lunisse, les hommes qui la peuplaient
étaient plus grands, ils faisaient dix centimètres de mieux que les autres.
Néanmoins, peser quarante kilos pour les femmes était un avantage, et pour
les hommes, cinquante ou soixante, était un plaisir. Les Vénusiens
n’aimaient pas voyager car la plupart des autres planètes étaient plus lour-
des. Leur morphologie n’était pas trop différente, leur taille et leur appétit
étaient seulement plus raisonnables.
Dans le vaisseau, aucun d’eux ne connaît cette planète. Ce qu’ils en savent,
c’est que c’était au temps de Lunisse, la Planète de l’Amour, c’est pour cela
qu’elle s’appelle Vénusia. Personne dans le vaisseau ne sait au juste pour-
quoi elle est assimilée à l’amour. Némeq n’a aucune idée et pense qu’il
trouvera une explication s’il découvre des survivants.
Le climat de la planète est tempéré, elle n’a pas de calotte glaciaire car elle
a une double rotation. D’une part, elle tourne sur son axe et les deux pôles
sont sur le plan de l’écliptique en vingt heures. D’autre part, les deux pôles
basculent en quarante heures sur un axe vertical, ce qui fait la double rota-
tion. Il n’y a ni zone froide, ni zone chaude. La planète était une zone de
liberté pour la nature car les constructions humaines étaient faites dans le
respect du rythme biologique de l’astre. Amour était le maître mot ici.

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L’équipage ayant profité de ces heures d’approche, ils sont tous prêts main-
tenant, et la planète est là, sous leurs pieds. Némeq, la regardant, a une
étrange sensation ; il se demande quels seront les effets de l’astre sur son
mental ?
« Cette planète est-elle une zone de libre amour ou est-elle une représenta-
tion idéale d’un rêve d’homme ? »
Pour savoir cela, il faut se poser. Il connaît le lieu exact de la ville qu’ils
pensent encore présente, même si elle n’est plus habitée ; c’est pour cela
que Némeq donne les instructions pour que le vaisseau se pose près de
l’ancien astroport.
Ils sont sur le sol de la planète et à leur descente, ils ont tous une sensation
étrange de bien-être dû à l’absence partielle de pesanteur. Leur esprit est en
paix, une sensation étrange monte en eux et leur donne une plénitude dans
leur corps. Rien ne laisse à présager qu’ils puissent courir des risques ici.
Némeq pense qu’il faut mettre l’appareillage de détection en fonction pour
savoir s’il y a des hommes cachés quelque part sous la planète. Amanine,
qui est scientifique, va elle-même mettre en marche tout l’appareillage, elle
sait mieux s’en servir que quiconque.
⎯ Némeq, dit aux membres de l’équipe que nous prendrons plusieurs
jours pour une recherche approfondie, je compte faire une analyse complète
de l’astre, bien que je prenne les détecteurs de vie. Tu sais, ceux-ci peuvent
parfois être inefficaces lorsqu’il y a des murs magnétiques et radioactifs.
Tout l’équipage s’installe tranquillement dans le vaisseau en attendant qu’il
y ait des résultats.

Amanine est très concentré sur ses recherches, ils sont sur la planète depuis
deux jours vénusiens, ce qui représente un jour et demi lunisse ; leur corps
s’est vite habitué à ce changement de rythme biologique. Le détecteur de
vie n’a rien donné pour le moment, mais les autres systèmes ont détecté une
activité électrique assez dense par endroits, ce qui l’intrigue. Sur une zone
de cent kilomètres elle a trouvé trois points où la charge électromagnétique
est concentrée comme des centrales d’énergie de haut rendement. Sur les
cartes de cette planète, aucune centrale n’est répertoriée sur ces lieux et les
centrales électriques de l’époque ne semblent plus fournir un seul kilowatt.
C’est ce qui l’intrigue. Elle en fait part à Némeq qui regarde la chose avec
intérêt. Il y a parmi eux un spécialiste de l’énergie, un peu comme Wendy,
et Némeq lui demande de les rejoindre, il s’appelle Fenvy.
⎯ Némeq m’a dit que tu es spécialiste de l’énergie !
⎯ Oui, j’étais étudiant à l’école d’astrophysique appliquée sur Trinita.
⎯ C’est bien, mais es-tu réellement expérimenté dans les champs de
forces électromagnétiques à hautes fréquences ?
⎯ J’ai déjà vu ça avec mon professeur lorsque nous faisions des expé-

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riences sur le déplacement des objets par ondes radios.
⎯ Si tu t’y connais, regarde alors ce que j’ai découvert avec les capteurs
du vaisseau et donne-moi ton avis.
Le jeune homme, qui ne semble pas avoir plus de vingt ans, commence à
regarder avec attention tout ce que donne comme information le CP au sujet
de l’observation remarquée par Amanine. Il prend un long moment et sem-
ble faire des calculs, des équations. Ils le laissent faire sans le déranger afin
qu’il soit plus à son aise. C’est au bout de deux heures qu’il revient vers
Amanine.
⎯ J’ai une solution, mais elle est presque invraisemblable.
⎯ Quoiqu’il en soit, expose-nous-la, c’est peut-être une piste, rien n’est
à négliger.
⎯ Lorsque j’étais avec Monsieur Enstimer, nous avons essayé de trans-
porter des objets d’un lieu à l’autre par onde radio et pour cela nous devions
déjà transformer les objets en flux électriques ; c’était notre première dé-
marche et la principale. Nous avons expérimenté différentes techniques
dont une qui semblait donner un excellent résultat. C’était la trinumérisation
atomique appliquée aux atomes de carbone. Cette méthode nous permettait
d’interpréter numériquement un objet et le retransformer à l’autre bout de
l’appareil. La numérisation fonctionnait bien, mais l’objet par lui-même
était détruit et il prenait feu, c’était là le problème, même s’il était restitué
de façon impeccable de l’autre côté. En fait, on ne savait pas si c’était réel-
lement le même, on a fait l’expérience que sur des chaussures et des brosses
à dents, jamais sur un être vivant. Lorsqu’on avait numérisé un objet, il se
transformait en un champ de force électromagnétique qui pouvait être
conservé dans une chambre vide et isolée. Vous savez, les atomes contien-
nent une bonne quantité d’énergie en eux ; une chaussure devait prendre un
mètre cube à elle seule, soit en énergie, vingt mille milliards de joules. On
avait avec nous des bombes thermonucléaires trop dangereuses et c’est pour
ça que nous avons arrêté l’expérience. Bien sûr, une fois rematérialisé,
l’objet redevenait inoffensif. Mon professeur est parti et moi j’ai arrêté ces
expériences. Je ne sais pas où il est allé par la suite mais je crois qu’il aurait
aimé continuer. Pour en revenir à ce que nous avons devant nos instru-
ments, c’est colossal. L’énergie cumulée pas les trois observations nous
donne neuf cents millions de milliards de joules, de quoi faire sauter la pla-
nète entière. Cette énergie doit être stockée dans des silos isolés, je ne vois
pas comment on pourrait la garder autrement. En attendant, on est ici sur
une bombe, c’est planète pourrait exploser si une météorite devait atteindre
un de ces silos.
⎯ Tu veux dire qu’il pourrait y avoir quelque chose de dématérialisé à
travers ces flux d’énergie ?
⎯ Peut-être si le résultat de ces flux a été réalisé avec la méthode de

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mon professeur.
⎯ Nous sommes venus ici pour trouver des survivants qui auraient pu
rester là, après le grand exode du peuple lunisse. Je ne peux rien laisser au
hasard, nous devons nous rendre jusqu’à ces trois zones. Qu’en penses-tu
Némeq ?
⎯ Je suis d’accord avec toi, nous devons présenter notre projet aux
hommes et nous organiser. J’ai remarqué dans notre vaisseau trois véhicules
planétaires qui peuvent nous permettre de nous rendre presque tous sur ses
lieux, je pense que nous pourrons partir en expédition dès demain matin.
⎯ Monsieur, j’ai remarqué que si ce sont des silos, ils ne se trouvent
pas nécessairement en surface, l’un d’entre eux est sous le sol, à presque
deux cents mètres de profondeur, un autre sur une montagne et le dernier
paraît se trouver sous l’eau. Je pense que nous devrons nous préparer à ces
obstacles.
⎯ Merci Fenvy, nous allons nous organiser en conséquence.

Il est décidé qu’Amanine disposera de quinze équipiers, avec Fenvy. Les


autres resteront sur le vaisseau avec Némeq qui devra peut-être se préparer
à accueillir d’éventuels survivants s’ils en trouvent autour des silos qu’ils
vont explorer. Ils préparent vivres et armes légères et pour rester en contact
de simples communicateurs suffiront, de toute façon les supra ondes spira-
les traversent tous les matériaux, même le plomb, ainsi qu’ils soient sous
l’eau ou sous le sol ils ne se perdront jamais. Pour visiter les profondeurs de
la mer qu’ils devront affronter, leurs engins peuvent s’enfoncer jusqu’à cinq
cents mètres normalement, mais vu la gravité ici, ils pourraient aller à plus
de sept cents. De toute façon, il est prévu de faire un silo par jour, ils de-
vraient mettre au minimum trois jours pour tout visiter. Le départ est prévu
demain matin, d’après un opérateur qui s’occupe de la navigation avec Né-
meq, les conditions météo ne sont pas mauvaises, la montagne vers laquelle
ils se dirigeront fait trois mille mètres et la température au sommet est de
moins quatre degrés, l’eau gèle à peine. Le ciel est couvert au-dessus d’eux,
mais aucune précipitation n’est prévue dans les heures à venir.
C’est la fin de la journée et tout l’équipage profite pour mettre de l’ordre
dans le vaisseau. Ce sont au total dix-huit hommes et quatorze femmes qui
animent cette expédition. Tous ont eu avant de se retrouver ici un parcours
différent, il y a des jeunes d’à peine plus de vingt ans comme Fenvy, alors
que d’autres en ont presque cinquante. Les femmes sont parmi les plus jeu-
nes, elles ont en moyenne vingt-cinq ans, ce qui pour un Lunisse est un âge
de grande maturité du fait de leurs grands pouvoirs mentaux. Tous sont
célibataires, c’est pour cette raison qu’ils n’ont pas hésité à partir dans cette
aventure et aucun d’entre eux ne connaît Vénusia, la planète symbolisant
l’Amour. Le soir après le repas, la plupart des hommes et des femmes qui

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ne se connaissaient pas avant de partir ont déjà fort sympathisé, et curieu-
sement ils se sont rapprochés en formant des couples. Amanine l’a remar-
qué lorsqu’elle se retrouve seule avec Némeq dans le poste de pilotage pour
faire une dernière mise au point avant de partir demain. C’est là qu’elle
trouve en son partenaire un comportement étrange.

Némeq l’écoute à moitié lorsqu’elle lui exprime ses inquiétudes et son pro-
jet pour demain. Elle le voit, et en même temps ressent son regard se poser
sur elle comme un homme cherchant plus qu’un contact objectif et profes-
sionnel. Curieusement elle aussi est dans une disposition toute particulière,
et abandonnant son projet, elle lui dit :
⎯ Comme je pars demain matin, j’aimerais pouvoir passer la nuit avec
toi, je n’ai pas envie d’être seule dans mon lit. Je ressens en mon être une
vibration qui me dit d’aimer et comme nous sommes seuls, pourquoi pas
avec toi ?
⎯ Amanine, mon être vibre aussi, j’ai en moi des désirs, tes paroles ne
m’étonnent pas. Nous sommes ensemble depuis de nombreux jours, pour-
quoi ne pas nous rapprocher plus que dans l’intérêt de notre mission ?
⎯ Je n’y pensais pas jusqu’en arrivant ici, mais quelque chose parle en
moi, je ne sais comment trouver les mots pour l’exprimer…
⎯ L’amour. C’est peut-être ça ?
⎯ C’est cela qui vibre dans tout mon corps. Une force qui m’attire
vers…
⎯ Vers moi ?
⎯ Peut-être, car mon corps sent qu’il pourrait enfanter un être nouveau,
quelque chose qui ne se fait pas seul.
⎯ J’ai le même sentiment en moi, j’ai envie de toi.
⎯ C’est une attirance irrésistible, je ne peux pas lutter et je ne le désire
pas. suis-moi dans ma chambre.
Les passions se libèrent pour chacun, Némeq en oublie Doora, la femme de
sa vie, quelque chose de nouveau crée avec Amanine une liaison inattendue
et ils se retrouvent tous deux à relier leur corps pour en trouver l’unité par-
faite que leur cœur exprime. Le sexe est ce qu’ils prennent pour exprimer
cette pensée nouvelle qui les traverse.

Au matin, Amanine se réveille dans les bras de Némeq, quelque chose


d’étrange la dérange. Bien sûr, elle se rappelle avoir provoqué comme lui
cette passion nocturne, à la recherche de la perfection qu’elle pensait attein-
dre, et elle ressent qu’en fait, elle n’a rien trouvé. Ses sentiments l’ont
conduite à agir, mais son cœur est resté vide. Elle regarde Némeq se réveil-
ler et comprend que ce n’était pas lui qu’elle désirait en vérité. Un vent
d’amour les avait envahis, ils s’étaient laissés entraîner par leur instinct

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mais pour elle, c’était dans le vide d’un besoin corporel et elle se demande
pour quelle raison l’amour s’était posé devant eux comme une évidence.
⎯ Némeq, je te demande de me pardonner pour cette nuit, je n’aurais
jamais dû te provoquer, c’est moi qui ai commencé et je le regrette. Tu es
marié à Doora et je t’ai poussé à la tromper.
⎯ Mais il n’y a rien à regretter, je continue à t’aimer, mon cœur me
conduit à ne pas t’abandonner, j’ai apprécié ta présence cette nuit et je suis
prêt à continuer.
⎯ Je vais partir tout à l’heure, et lorsque je reviendrai, je continuerai à
dormir seule, c’est mieux pour nous tous.
⎯ Moi, je reste là et je t’attendrai. Réfléchis, nous n’avons personne au-
tour de nous pour nous contraindre à rester seuls.
⎯ Si, ma conscience.
⎯ Ne sens-tu pas que l’air de cette planète nous donne l’envie d’aimer
et d’être aimé ?
⎯ Vénusia est la planète de l’Amour, mais avec un grand A, ce n’est
pas de sexe dont il s’agit, mais l’amour avec notre cœur, c’est ce que je
découvre ce matin en me réveillant. Il faut que tu comprennes, c’est impor-
tant pour nous tous et la réussite de notre mission en dépend.
⎯ Ton cœur fait l’amour à la perfection, Amanine, le sais-tu ?
⎯ Je vais rassembler mon équipe, reste ici et réfléchis en m’attendant, il
faut que tu reconsidères ta pensée, sinon nous ne pourrons plus voyager
ensemble.
Amanine quitte Némeq qui a bien du mal à reprendre l’énergie du chef et
elle tente de regrouper l’équipe. Elle ne trouve présents qu’une poignée de
femmes et d’hommes debout dans le réfectoire ; elle voit que certains se
tiennent la main alors qu’hier ils se connaissaient à peine. Elle leur de-
mande s’ils seraient prêts à partir avec elle pour explorer les silos qu’ils ont
découverts. Mais nuls ne répondent, alors elle comprend qu’ils sont tous
pris dans le tourbillon des sentiments. C’est alors que Fenvy arrive et elle se
retourne vers lui :
⎯ Et toi, tu es prêt à partir ?
⎯ Cette nuit, j’ai fait des choses qui me sont inhabituelles avec des per-
sonnes inattendues et je me suis demandé pourquoi j’en étais arrivé là.
⎯ Et qu’en as-tu conclu ?
⎯ Un air étrange circule dans mes poumons, je pense que cette planète
contient un mystère qui m’est étranger. Si c’est l’amour, je me demande s’il
faut s’en réjouir, j’ai en moi une idée qui ne concorde pas avec ce que j’ai
expérimenté cette nuit. Je ne me sens pas à mon aise ici, j’aimerais partir.
⎯ Némeq n’est pas en forme, peux-tu m’aider à rassembler tous les
hommes et les femmes qui se sentent prêts à venir avec nous ?

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⎯ Ils sont tous encore dans leur lit ; ce sera difficile.
Entendant cela, Amanine sent son corps se raidir de fureur, mais aussitôt
après, elle sent que ce n’est pas comme cela qu’elle pourra rassembler les
volontaires, alors elle décide qu’à l’aide de Fenvy elle irait les chercher
dans leur chambre.
Il leur faut deux heures pour rassembler dix personnes qui ne sont pas trop
agressives, mais ne mettent pas de bonne volonté. Elle commence à prépa-
rer les trois voitures prévues pour l’expédition, mais, au moment de partir
une partie de l’équipage se précipite vers eux leur interdisant le passage
vers l’extérieur. L’un d’eux leur dit :
⎯ Vous ne prendrez pas toutes les voitures, nous voulons en garder
pour nous, votre mission ne nous intéresse pas. L’amour ne se gagne pas en
se séparant, rendez nous les amis que vous voulez embarquer.
Amanine sent que ses équipiers sont pris par l’atmosphère de la planète, elle
n’est pas pour la violence, mais se demande si elle ne devrait pas prendre
ses armes pour les écarter. L’équipage qu’elle prend avec elle commence à
être nerveux. Alors, elle répond :
⎯ Si cette nuit, vous avez découvert l’amour, vous devez savoir qu’il
n’est pas violent et qu’il répand la paix autour de lui. Alors, laissez-nous
partir.
Ces hommes ne sont pas violents, mais ils sont travaillés par une force nou-
velle qui les touche depuis qu’ils se sont posés sur cet astre. Évitant un af-
frontement dommageable, pour tous, Amanine arrive à sortir et à partir vers
son premier objectif, la montagne de l’Abolisam.
Lorsque Némeq se lève enfin, il s’aperçoit que sa compagne du moment est
partie. Une pensée monte en lui :
« Trop tard… »

Taourel est à la poursuite des rebelles, elle pense comme Maldeï qu’ils sont
à la recherche de survivants sur les sept planètes de Lunisse. Son intuition le
guide directement vers Vénusia, elle se dit que même si elle ne trouve per-
sonne, elle les attendra pour les prendre pas surprise, il est certain que cette
planète sera visitée prochainement. Lorsqu’elle approche du système plané-
taire, elle met ses capteurs de vie en fonction pour voir si cette planète est
occupée. Elle ne tarde pas à découvrir un foyer de vie et elle envoie des
microsondes vers ce qu’elle a remarqué. Un peu plus tard, apparaît sur les
écrans un immense vaisseau plus important que le sien. Le CP lui indique
que c’est le Terrifiant, un des vaisseaux de l’ancienne flotte lunisse. Enfin,
elle sait qu’elle a fait mouche, il ne sera pas nécessaire de les attendre, pour
elle l’affaire sera très vite réglée. Les sondes lui indiquent que sur le vais-
seau se trouvent vingt occupants. Pour Taourel, il faut les prendre par sur-
prise lorsqu’ils seront tous à l’intérieur. Le CP est clair ; le Terrifiant est un

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grand vaisseau de transport, mais ne possède presque pas d’armement et en
plus il est totalement vulnérable au sol. Des hommes et des femmes sem-
blent sortir, c’est la nuit qu’elle attaquera. Son appareil est un attaquant, il a
de nombreux canons éthériques et des bombes guidées qui, à très basse vi-
tesse, ne se font pas remarqués. C’est par cette méthode qu’elle pense dé-
truire le vaisseau sans laisser un survivant à l’intérieur.

Némeq est désemparé d’avoir laissé partir Amanine, il n’a pas encore com-
pris que c’est la planète qui est responsable de son nouvel état. Tous les
hommes et les femmes restés dans le vaisseau sont comme lui et nul d’entre
eux ne semble se réveiller et prendre conscience de ce qui se passe. Depuis
que l’autre équipe est partie ce matin, les choses deviennent de plus en plus
dérivantes, au point de devenir obscènes. Némeq l’a remarqué, mais de ter-
ribles maux de têtes l’empêchent de contrôler la situation. C’est la nuit et
tous sont couchés. Si Amanine devait revenir à cet instant, elle risquerait
d’en faire les frais. Le pauvre arrive à se hisser jusqu’au poste de pilotage
pour voir si son amie revient, et c’est à ce moment qu’il comprend ce qui se
passe :
Le détecteur spatial a repéré un vaisseau, qui paraît faire des manœuvres
hostiles, et lorsque Némeq concentre son observateur, il comprend qu’il a
été repéré.
Il veut donner l’alarme, il voit trois objets qui se précipitent vers son vais-
seau. Alors, il s’entend dire ce matin :

« Trop tard… »
Et comprend cette parole…

Taourel est l’esprit de Maldeï. Sa pensée fait corps avec sa maîtresse qui
perçoit en elle ce soulagement :
« Sur Vénusia, les rebelles sont morts, leur vaisseau détruit. Nous conti-
nuons les recherches jusqu’à ce que le dernier rebelle ait disparu. »

Sur le sol, l’homme ouvre un œil et perçoit avec bien des difficultés les
lambeaux étalés d’un vaisseau. Avant de retomber dans l’inconscience il
voit une femme qui se tient droite devant lui, il la reconnaît ; c’est Amanine.
À cet instant, son esprit s’évade pour un autre rêve, un mot, "Amour". Un
trou noir emplit alors son esprit entier…

⎯ Tu peux m’entendre, ouvre les yeux.


Némeq s’imagine être dans la peau de sa nouvelle vie, il a le souvenir d’un
grand souffle qui a déchiré l’enveloppe dans laquelle il se trouvait, mais
depuis tout s’est envolé, y compris sa mémoire. La voix qu’il entend lui

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rappelle quelqu’un, mais aucun souvenir ne le touche. Il fait ce que lui de-
mande la voix et tournant les yeux voit une jeune et jolie femme devant lui,
son esprit frémit. Mais à cet instant il ressent en lui son cœur vibrer ; une
voix lui parle. Il se rappelle du dernier mot qui lui a traversé l’esprit avant
de s’enfoncer dans un grand sommeil ; "Amour". Enfin remonte d’une pro-
fondeur jusqu’alors inconnue, une parole, comme un rayon qui se déverse
en lui. L’amour dont il s’agit n’est pas l’attirance vers cette belle femme
devant lui, mais quelque chose le pousse à s’ouvrir à autre chose. Il perçoit
comme un rayon bienfaisant se déverser sur lui, une force de joie et de vie.
En même temps, de lui, il sent quelque chose de nouveau s’étendre dans
l’espace qui l’entour, un domaine qui le pousse à partager avec les êtres qui
l’accompagnent. L’Amour, c’est ce qu’il est venu chercher en naissant,
comme tous les Hommes de l’univers. Regardant la femme qui est à son
chevet, il n’éprouve rien de sentimental, mais une union avec elle se fait
parce qu’elle est proche de lui. Il a la certitude qu’elle collabore avec lui
dans l’idée qui le traverse. Némeq est en train de faire l’expérience de
l’Amour, bien autrement de la façon dont il l’avait toujours vécu. Il regarde
à nouveau cette femme, un échange se fait en eux en dehors de leur cons-
cience habituelle. De leur cœur vibre comme une nouvelle vie, un être nou-
veau est né en eux, leur donnant l’intuition qu’un nouveau monde est à dé-
couvrir en eux. Un monde d’Amour aux dimensions encore inexplorées.
Amanine est transformée comme Némeq l’est. Alors du pauvre homme
blessé, ressort une pensée, ainsi que le souvenir de ce qu’il était autrefois :
⎯ Amanine, j’ai été un homme, aujourd’hui je suis un serviteur, pour
l’Amour. Ce qu’hier je percevais n’était que l’enveloppe d’une force qui va
au-delà de notre vie. L’Amour ne m’appartient pas, je n’en suis que le dé-
positaire, j’ai vu en toi hier l’image rabaissée de mon désir, mais mon corps
n’a rien à voir avec le véritable Amour. Je te demande pardon de ne pas
l’avoir compris plus tôt, j’aurais protégé l’enveloppe dont j’avais la charge
et qui est détruite maintenant.
⎯ Némeq, tu n’y peux rien, j’ai aussi appris ici par l’expérience comme
toi. Si tous étaient partis dans un mauvais état d’âme, nous serions tous
morts et nous n’aurions pas découvert tous les êtres qui étaient emprisonnés
sur cette planète. Tu es resté trois jours dans le coma sans l’aide de per-
sonne et c’est pendant ces jours que j’ai appris. Ceux qui nous ont rejoints
apportent à ce qui reste de notre petit groupe une grande sagesse.
Némeq est étonné des paroles d’Amanine, il ne comprend pas, il pensait que
l’explosion de son vaisseau avait eu lieu il n’y a que quelques instants et,
regardant autour de lui, il comprend qu’il n’est plus sur le lieu du désastre.
Son amie lui donne toutes les explications :
⎯ Tu es dans un ancien hôpital de Vénusia, la ville d’Aphrodite est res-
tée telle quelle pendant plus de sept ans, et avec nos nouveaux amis nous

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t’avons emmené jusqu’ici, et nous avons pu te donner les soins dont tu avais
besoin. Tu as été amputé d’un pied et ton corps a de multiples fractures que
nous avons pu soigner.
Némeq regarde ses pieds, mais Amanine le rassure.
⎯ Tu ne verras pas la différence car j’ai moi-même opéré ton membre,
je l’ai amputé et cicatrisé. Nous avions des prothèses que j’ai pu te greffer,
pour toi, il n’y a que dans la force de ton nouveau pied que tu sentiras la
différence, il aurait presque fallu que je fasse la même chose sur l’autre
pour que tu puisses devenir un champion à la course à pied, lui dit-elle en
souriant.
Tu seras remis dans un ou deux jours tout au plus. Mais maintenant, il est
important que tu saches ce qui nous est arrivé durant ces derniers jours :

Nous sommes partis avec bien des difficultés, car tous les membres du vais-
seau étaient sous la domination de l’atmosphère de Vénusia. Je me suis
rendu compte que l’air que nous respirions était étrange, et comme toi, nous
nous sommes laissés aller à ce qui touchait en premier notre instinct hu-
main. Lorsqu’on ne sait pas, on ne peut que se laisser prendre. De force, j’ai
dû reconstituer une équipe pour partir ; je sentais qu’il le fallait. Dans les
véhicules qui nous conduisaient vers la montagne de l’Abolisam nous avons
eu bien du mal, certains souffraient d’étouffement. En mon être j’étais
comme eux, mais je tentais de comprendre d’où venait cette douleur. C’est
avant de nous poser que j’ai réalisé que ce que signifiait Vénusia et pour-
quoi le symbole de l’amour était son panache. Il ne s’agissait pas de
l’amour de nos sentiments et de nos sens, mais de toute autre chose.
Comme tu l’as découvert toi aussi. Lorsque ce fut compris en mon être,
j’avais un choix à faire très rapidement : soit laisser de côté cette chose qui
tentait de prendre le contrôle en mon être et de l’étouffer, ou alors devoir
m’y soumettre. Je n’avais que deux minutes pour choisir ce que des hom-
mes mettent des vies à réaliser s’ils y arrivent. Deux petites minutes à me
confronter avec l’éternité ; rien en comparaison, pour une vie d’homme.
Mon esprit s’est envolé, porté par la force d’une nouvelle conscience qui
me touchait, et elle m’a emmenée dans son royaume pour que je comprenne
ma nouvelle destinée. J’ai vu avec d’autres yeux la source de la vie, concen-
trée au-dessus de l’univers et en même temps dans mon être, j’ai compris
que temps et distance ne pouvaient être qu’une vision de l’homme, j’ai
compris que l’univers prenait sa force et sa source en nous. Comme les
hommes prennent l’amour pour eux et en arrachent toute sa puissance de
façon forcée pour créer leur monde, l’univers prend de nous la force
d’amour pour en construire ses galaxies, ses étoiles et ses planètes. Lors-
qu’aux yeux d’un homme cela devient évident, il est impossible de pouvoir
continuer à collaborer à la continuité du grand pillage organisé. Lorsque les

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deux minutes furent passées, Fenvy me toucha pour me réveiller. Je l’ai
observé, et son regard était comme un pont ; il était touché dans l’instant,
comme une force magique qui se répand, comme un virus terrible qui
contamine tous ceux qui sont à côté d’un malade. Les neuf autres membres
ont été guéris en quelques instants au pied de la montagne, nous avons dé-
cidé de la gravir pour délivrer ceux qui étaient enfermés dans le silo ; car
pour nous, il n’y avait plus de doute possible.
⎯ Je ressens comme toi cette vie nouvelle être qui rayonne en moi, je
suis son serviteur, car pour lui le chemin n’est pas encore fini, ce n’est
qu’une étape. Mais tu ne m’as pas parlé des membres restés avec moi dans
le vaisseau, vont-ils bien ?
⎯ Ils sont tous morts de ne pas avoir écouté à temps leur âme leur par-
ler. Tu es le seul qui ait survécu à la terrible destruction du vaisseau, c’est
une chance que nous ayons pu te retrouver vivant sous les décombres du
vaisseau, nous n’imaginions pas qu’il était arrivé une telle catastrophe. En
même temps, si ceux qui ont envoyé les bombes qui ont détruit notre appa-
reil avaient cherché plus en avant, ils nous auraient remarqués et nous se-
rions tous morts. Un vaisseau spatial se remarque de loin, pas un petit
groupe.
⎯ Mais dis-moi, comment avez-vous trouvé tous les survivants ?
⎯ Au total, c’est cent soixante-trois personnes que nous avons sorties
de tous les silos, soixante-deux femmes, cinquante-quatre hommes et qua-
rante-sept enfants, tous en bonne santé. Si Fenvy n’avait pas été avec nous,
ça n’aurait pas été possible, voici comment :
Devant la montagne, nous avons vite repéré le silo, c’était un immense ré-
servoir d’énergie sous pression, des milliards de watts enfermés dedans et
qui ne pouvaient s’échapper. Au pied de cette colonne, étaient restés les
équipements qui avaient transformé chaque être en flux d’énergie, une sorte
de cabine contenant trois hommes au maximum. À l’époque, il avait dû s’y
prendre en une quinzaine de fois pour dématérialiser tout le monde. Nous
n’avons pas eu trop de mal à remettre en route les équipements car Fenvy
en connaissait la manipulation. Nous avons pu tous les reconstituer parce
que la mémoire numérique avait été sauvegardée à travers la structure du
flux ; c’est difficile à comprendre, mais Fenvy le savait. Un à un nous les
avons sortis de leur prison, sans beaucoup de difficultés. Mais ce qui nous a
tous choqués, c’est le tas de débris humains qui entourait le silo, car comme
nous l’a expliqué Fenvy, la numérisation détruisait les objets en les trans-
formant en bouillie. Tous les êtres qui ont été transformés ont subi ce sort,
hélas, ils se sont transformés dans la souffrance. Les sept ans ont été comme
une seconde pour eux, c’est comme s’ils venaient de traverser une machine
à donner la douleur. Rien ne semble les avoir modifiés. Fenvy pense que
son maître connaissait parfaitement son sujet.

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⎯ A-t-on retrouvé le professeur parmi les survivants ?
⎯ Non, disparu, personne ne l’a jamais vu.
⎯ Pourquoi les avoir transformés en énergie, au lieu de les geler
comme nous, Maldeï semble avoir la passion de la conservation longue
durée.
⎯ D’après le dernier sage qui était sur Vénusia et qui lui aussi a été
numérisé, il a pu nous donner l’explication.
Amanine raconte alors que sur la planète Vénusia, tous les êtres qui la peu-
plent avaient en eux une force bien différente des autres lunisses. Comme
Némeq, Maldeï avait découvert que le don qu’ils avaient reçu n’était pas un
pouvoir sur la matière, mais une qualité de l’âme ; et cela n’est aucunement
visible. Néanmoins, ceux qui le possèdent le pouvoir du cœur, deviennent
insensibles aux forces de la matière. Lorsque Maldeï est arrivée ici, elle
n’avait aucun moyen de pression sur ces êtres et ne pouvait les emmener
avec elle de peur qu’ils contaminent tout le monde et qu’elle se retrouve
seule devant de puissantes âmes. Elle n’avait pas non plus la possibilité de
les tuer. Le seul moyen pour qu’ils ne puissent plus lui nuire était de les
transformer. Maldeï a dû rencontrer Monsieur Enstimer à un moment et elle
s’est emparée de son système.
Némeq lui demande :
⎯ Et ceux qui étaient dans les autres silos, ont-ils été faciles à ramener
à la vie ?
⎯ Sous terre, nous étions dans des galeries et ça n’a pas été plus com-
pliqué, mais dans la mer, il fallut faire de nombreuses navettes pour évacuer
les cinquante individus qui s’y trouvaient. Le pied de la montagne était no-
tre camp provisoire, c’est ensuite que Lovinlive nous a guidés pour rejoin-
dre Aphrodite, là où nous sommes.
⎯ Pourras-tu me présenter le chef qui t’a guidé ici ?
⎯ Il va venir te voir, pour le moment, il rassure l’ensemble de ceux qui
comme lui, avaient été transformés. C’est un grand choc pour chacun.
⎯ Comment penses-tu pouvoir retourner sur Unis, ont-ils un vaisseau
pour nous ramener ?
⎯ Je ne sais pas, demande-lui lorsque tu le verras.
Amanine lui fait un baiser pour le rassurer et se retourne car elle doit orga-
niser la vie autour d’elle, Lovinlive l’ayant prise pour la responsable de
cette nouvelle communauté.

Un vieil homme pénètre dans la chambre de Némeq et le regarde avec


curiosité, ce qui l’étonne. Il ne parle pas avant d’avoir fait trois fois le tour
du lit, ce qui l’intrigue encore plus. Enfin, il s’assoit à côté de son lit :
⎯ Où vivais-tu avant de venir ici ?
⎯ Je suis resté sept ans sur Trinita avec une dizaine de compagnons,
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nous avons été propulsés sur cette planète après avoir été envoûtés par
l’amiral Marsinus Andévy qui venait de se transformer en Maldeï. À cette
occasion nous avons aussi connu les affres de la douleur.
⎯ Alors, comme la charmante Amanine, tu es en mesure de t’approcher
de l’Amour de Vénusia.
⎯ Je vis quelque chose d’étonnant depuis que je suis sur cette planète,
pourriez-vous m’en dire plus ?
⎯ L’histoire de Vénusia est très curieuse et prend une place à part dans
l’histoire de Lunisse. Si tu n’es pas pressé, je peux te dévoiler une partie de
ce qui est resté dans ma mémoire.
L’homme ferme les yeux et Némeq le suit pour entrer en symbiose avec lui.
Il ne s’imagine pas qu’il va partir aussi vite car une fois les yeux fermés,
tout est changé autour de lui. Lovinlive, qui n’est plus que forme pensée,
n’a plus de réel appui autour de lui, plus un atome de matière, il est dans le
" ? ". Rien de son imagination ne peut décrire le lieu. Pas besoin de paroles
ni de pensées, l’échange entre eux se fait par un fluide de nature nouvelle.
Le vieil homme lui montre comment le monde est autrement que dans la
sphère de matière de l’univers. Némeq n’est pas préparé, il ne s’y attendait
pas. Il semble que Lovinlive lui montre tout ce qui le questionnait, et même
moi, qui ne suis que le narrateur, il m’est impossible de comprendre ce qui
est dit ou fait. Il me faudra peut-être attendre que Némeq redescende pour
savoir…

Enfin, Némeq ouvre les yeux, il est de retour sur son lit avec Lovinlive qui
lui dit :
⎯ Il ne fallait pas chercher plus loin, tu vois !
⎯ Mon cœur s’est ouvert et je comprends ; je n’ai qu’à me laisser gui-
der.
⎯ Je suis heureux pour toi que tu sois soulagé, ta route est tracée
comme un large sillon, tu n’as plus qu’à le suivre.
⎯ Je vais avertir Amanine, préparons tous nos équipiers.
Amanine revient dans la chambre et regarde avec sourire Némeq.
⎯ T’a-t-il dit ce que tu souhaitais ?
⎯ Autant de mystères, que ma bouche ne peut s’ouvrir, peut-être un
jour arriverais-je à l’exprimer. Ce n’est plus de la magie, c’est plus fort en-
core.
⎯ Aucun homme n’est prêt à entendre ce qu’il t’a dit, pas même moi.
Némeq vient de vivre un événement qui reste un mystère, mais vite, son
sens du commandement et de l’organisation reprend le dessus, car c’est
nécessaire.
⎯ Amanine, nous devons nous préparer à partir, le vaisseau nous at-
tend. Avertis les autres et viens avec moi.

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Même son amie est dépassée, mais elle lui fait confiance. Némeq prend un
véhicule dans lequel il s’installe et décolle, en suivant la ligne de l’horizon.
Ces engins sont fantastiques car à dix mètres d’altitude, ils traversent la
planète à une vitesse prodigieuse. Enfin, Némeq ralentit l’appareil et Ama-
nine reconnaît l’endroit où elle s’était posée avec le vaisseau spatial. Main-
tenant, ils sont devant les débris du vieux Terrifiant, elle voudrait ne pas
douter de son ami, elle ne sait plus que devoir penser.
⎯ Mais c’est une carcasse !
⎯ Non, juste ton imagination. Ferme les yeux et donne-moi la main en
me suivant.
Elle a un peu peur et Némeq le ressent, alors il lui dit :
⎯ L’Amour, c’est la liaison directe avec la vie et l’éternité. L’éternité
c’est ce qui est immuable, ce qui et immuable a été et sera toujours. Le
monde, l’univers est une expérience de l’Homme pour qu’il arrive à ressen-
tir qu’en lui, il n’y a jamais eu de début ni de fin mais un immense rêve
qu’il a un jour provoqué. Oui, Amanine, notre vie est un Rêve. Et ce que tu
voyais du vaisseau tout à l’heure en était un aussi. Alors maintenant, ouvre
les yeux, en voici un autre !

Amanine ouvre ses paupières, elle ne peut rien dire, le vaisseau avec lequel
elle était arrivée avec tout l’équipage est là, entier. Elle est dans la salle des
cocktails et devant elle les hommes restés avec Némeq sont debout et la
salue. Tout est comme avant et plus encore car tous les membres sont di-
gnes et droits pour l’accueillir.
⎯ Le miracle, c’est l’amour. Nous avons libéré des êtres qui sont des
fruits de la lumière et de l’Amour, c’est notre récompense.
Amanine respecte Némeq, mais elle est si touchée qu’elle fond en larmes
dans ses bras, pleine d’Amour et de reconnaissance.
Un peu plus tard, ceux qui étaient restés dans la ville d’Aphrodite arrivent et
embarquent. Le vaisseau décolle pour rejoindre Unis…
L’Amour c’est le destin de l’humanité…

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RETOUR SUR PERSEVY
Jamais Maora et Hennas n’ont voyagé sur un tel engin ; si
grand à la fois et si rapide. Traverser l’univers en moins de temps qu’il n’en
faut pour lacer ses chaussures est du domaine du rêve. Pourtant, a peine
viennent-ils de quitter Elvy qu’ils sont déjà dans les environs de Persevy.
Le vaisseau est dirigé par le CP qui fait toutes les manœuvres pour voyager,
mais la conscience de Dogami a pris l’avantage sur le système. C’est avec
lui que nos amis conversent. Ils sont arrivés, mais il leur reste un problème
car des hommes de Maldeï sont toujours coincés dans un sas bien protégé.
Maora pense qu’il serait inhumain de les laisser mourir dedans même s’il
faut les considérer comme des ennemis. Leur engin se dirige maintenant à
vitesse réduite dans le système planétaire de Persevy, il leur faudra presque
une demi-journée pour pouvoir pénétrer dans l’atmosphère.
⎯ Que nous suggères-tu Dogami, pour libérer les hommes enfermés
dans le sas où tu les as bloqués ?
⎯ Ils n’ont aucun moyen pour pouvoir ouvrir les portes, leurs armes ne
sont pas assez puissantes. Il n’y a pas de ventilation, ils vont s’asphyxier
dans moins d’une heure. Je préconise deux solutions :
Soit les laisser mourir, ou alors attendre une trentaine de minutes et les
cueillir lorsqu’ils commenceront à perdre connaissance.
⎯ Ton idée est peut-être juste, mais parmi eux, certains n’ont pas la
même résistance que d’autres. Nous pouvons trouver des morts avant une
heure alors que certains nous attendront avec leurs armes. Ta solution ne me
plaît pas, il faut voir pour autre chose.
C’est à ce moment que Stamag, qui était resté discret jusqu’à maintenant,
intervient.
⎯ Je suis venu avec vous pour pouvoir rendre service, je n’ai plus de
but depuis que j’ai perdu mes cultures, je suis venu dans cette expédition
pour espérer trouver une autre vocation. Pour le moment, je n’ai pas été
brillant et j’ai même échoué lorsque tu m’as demandé de protéger Dagmaly.
Je vous demande de me laisser pénétrer dans le sas pour aller négocier avec
eux, je crois que j’en ai la force. J’ai la main verte, j’ai un fluide avec les
plantes et la nature. Je crois que je saurais en faire autant avec eux.
Maora réfléchit, son idée peut être un peu farfelue, un homme, une fleur,
c’est bien différent à première vue, mais finalement, pourquoi pas ?
⎯ S’ils sont armés et qu’ils tirent sur toi, tu n’auras que pour vocation
future de servir d’engrais pour les plantes, j’imagine que tu en es cons-
cient ?
⎯ C’est juste, mais parfois j’ai cultivé des plantes carnivores et véné-
neuses, et j’aurais pu y passer.

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⎯ Qu’en pensez-vous les autres, avez-vous une idée pour venir à bout
de ces hommes ?
Ni Delfiliane ni Dgoger, pourtant policier, n’ont d’idée. Hennas et Dagmaly
se regardent aussi.
⎯ Je prends encore le risque de perdre un membre de mon équipe, mais
si c’est ton choix, c’est d’accord.
Dogami explique alors combien d’hommes sont à l’intérieur et qui ils sont,
quelles sont leurs armes et combien ils en ont. Le sas dans lequel ils sont
n’est pas surveillé et il est impossible de savoir dans quel état Stamag les
trouvera. Tout étant vu, Maora lui demande ce qu’il veut pour les affronter,
il lui répond :
⎯ Avec mes plantes, je n’ai besoin que de mes mains et mon cœur, ma
tête fait le reste.
Cette réponse surprenante est loin d’être stupide ; un jour, Jacques l’avait
expérimentée. Par sécurité, l’équipe l’accompagne jusqu’à la porte du sas
avec tout un arsenal d’armes variées et impressionnantes ; on ne sait jamais,
au cas où ceux qui sont à l’intérieur penseraient à passer à l’assaut.
Stamag s’avance et la porte s’entrebâille. L’atmosphère souillée se répand
dans le compartiment, le nouvel air pénètre en même temps dans le sas.
L’homme courageux en profite pour s’introduire. Pas un bruit, pas un rayon
provenant d’une arme ne se fait remarquer.

Devant lui, sept hommes, tous, arme à la main pointée vers lui, prêts à tirer.
Son avantage, c’est l’effet de surprise. C’est à cet instant que la différence
se fait. Pour tirer sur quelque chose, trois possibilités :
Un, être menacé. Deux, vouloir dominer et libérer le terrain de l’adversaire
et enfin trois, pour le plaisir. Or, ces hommes ne sont pas dans l’une des
trois possibilités. Ils n’ont aucune raison de le tuer. Dogami le sait et alors,
il libère en lui une arme plus redoutable que tout. Ne se sentant pas en état
d’infériorité, il sait que s’il laisse en lui parler son cœur, la force active qui
en émane sera supérieure aux sept hommes. Est-ce lorsque Maora les avait
préparés dans le vaisseau qu’il avait acquis ce pouvoir ? Il ne sait pas, mais
un fluide nouveau circule en son être. Alors, regardant les hommes, il leur
dit :
⎯ J’ai mon cœur qui parle et je me demande si vous ne l’entendez pas
aussi ? Si vous tirez sur moi, vous serez morts avant moi. Le temps que je
m’effondre, vôtre cœur se serait déjà arrêté. Vous devez choisir vos nou-
veaux maîtres car votre ancienne Maîtresse n’est plus là, elle vous a aban-
donnés. Elvy est loin maintenant, Maldeï aussi. Est-ce elle qui faisait de
vous des guerriers ou vous qui aimez faire le mal ?
Si le mal est en vous, tirez sur moi, sinon, écoutez-moi :
J’ai planté dans mon jardin des milliers de fleurs. Il y en a des roses roses,

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des rouges, des bleues, des vertes et des blanches. Lorsqu’elles ont poussé,
comme elles étaient regroupées par couleurs et que les champs se faisaient
faces les uns les autres, toutes s’observaient et rivalisaient à qui sera la plus
belle et la plus haute. Les rouges voulaient dépasser les blanches tandis que
les bleues voulaient êtres les plus grosses. Bien qu’elles ne puissent pas
marcher, et heureusement, elles étaient en guerre depuis que leurs premières
pousses étaient sorties du sol. Pour les fleurs blanches ou rouges, ou les
autres, c’était évident, leur race était unique et elles ne pouvaient imaginer
que les autres soient admirées à leur place. Jamais elles n’eurent d’autre
idée que d’appartenir à la race des élus ; du moins le croyaient-elles. Mais
un jour, un homme remit pour elles tout en ordre.
C’était un jardinier. Il savait que les fleurs blanches aimaient le sol calcaire
et il les avait mises à l’endroit où le sol était le meilleur pour elles. Les
fleurs rouges aimaient un sol argileux, c’est là qu’elles avaient poussé.
Chaque race avait son terrain et c’est pour cela qu’elles ne pouvaient se
mélanger. Chacun doit prendre sa nourriture suivant ses fonctions. Le jardi-
ner fit le tour de la plantation en disant pour chaque variété de fleur qu’elles
étaient les plus belles. Voyant enfin qu’elles étaient toutes prêtes, il prit son
cutter et commença à les cueillir, en prenant autant dans chaque variété. Les
fleurs dans la brouette furent vite acheminées dans le magasin et le fleuriste
fit aussitôt des bouquets composés. Dans la vitrine, les hommes voyaient les
jolies fleurs bien organisées et tous les bouquets disparurent bien vite.
Dans la maison la femme admire avec grande attention le superbe bouquet
de fleurs qu’elle a présenté avec beaucoup d’attention dans son vase. Ce
mélange de fleurs blanches, rouges, bleues et vertes est magnifique et em-
baume dans tout le séjour. Le mélange de celles-ci est vraiment ce qui est
de mieux. Un bouquet de fleurs donne dans la vie des hommes un parfum
d’amour immense. Si les fleurs l’avaient su plus tôt, jamais elles n’auraient
pensé à se battre. Pour les mettre toutes d’accord, il fallait un jardinier.
Baissez vos armes, car je ne suis pas guerrier mais juste jardinier. Je viens
pour vous cueillir afin que vous ayez votre place dans le vase. Chacun de
vous a des qualités que nous pouvons partager. Les hommes qui sont avec
moi ont comme intention de rendre la liberté à tous les hommes et leur don-
ner un nouveau rayon de lumière que leur cœur pourra trouver juste. Un
rayon de paix et d’amour, voici ce que nous pouvons vous donner.

Les hommes se regardent et un premier homme baisse son arme. Les autres
le suivent et baissent les yeux. Le plus âgé, celui qui semble être le chef,
dit :
⎯ Montre-nous le nouveau jardin dont tu parles. Si nous n’avons plus
dans le fond de notre âme celle qui nous obligeait à agir pour elle seule,
nous sommes libres maintenant, et surtout libres de notre choix. Je suis prêt

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à collaborer avec tes amis s’ils sont vraiment ce que tu dis. Mes hommes
pensent comme moi, conduis-nous à eux.
En partant loin d’Elvy et de Maldeï, Dogami a enlevé les mauvaises herbes
qui poussaient sur le terrain des fleurs. N’étant plus étouffées, elles peuvent
enfin se montrer plus facilement.
Tous posent leurs armes sur le sol, Dogami appelle ses amis et demande à
faire ouvrir complètement la porte du sas. C’est alors que Maora voit trois
femmes et quatre hommes sortir de leur prison mortelle. Hennas en recon-
naît certains, ils étaient autrefois parmi le personnel navigant dans les vais-
seaux spatiaux lunisses. Il faut peu de temps à Maora pour comprendre que
coupés de la femme à la Couronne de Serpent, ces êtres retrouvent leur
conscience et leur indépendance de pensée. Leur attachement à leur ancien
maître a disparu, c’est à elle et ses amis, de leur donner une nouvelle direc-
tion. Dogami leur a permis par son don, de leur ouvrir l’esprit. Au lieu de
sept cadavres qu’ils auraient pu avoir, ils ont avec eux sept nouveaux com-
pagnons. Le premier d’entre eux s’appelle Luxar, c’est le plus vieux des
pilotes lunisses, tous les plus jeunes l’ont connu, même Aqualuce. Ses col-
laborateurs l’écoutent tous comme un vieux sage. Il est très expérimenté et
connaît mieux que tous, le maniement du vaisseau Instant-Plus. Dans
l’équipe, ce sera un pilier sur qui il faudra compter. Encore une fois, des
collaborateurs de Maldeï la quittent définitivement pour rejoindre les rebel-
les. C’est à treize plus un bébé qu’ils descendent sur Persevy.

Maora connaît la position précise de la grande bulle sous laquelle vivent sa


mère et son frère avec les autres rescapés. C’est sous une couche impres-
sionnante de glace qu’il faudra les rejoindre. Son frère et près de deux mille
perseviens les attendent. Avant de partir à la recherche du vaisseau qu’elle a
réussi à dérober à Maldeï, elle a reçu de sa mère une force qui est l’attribut
de cette planète ; c’est certainement ce qui lui a donné la force et le courage
d’entreprendre cette mission impossible. Luxar s’approche d’elle et lui pro-
pose de l’aider à rejoindre l’île sous la mer.
⎯ Tu sais, Maora, ce vaisseau a de grandes possibilités. La couche de
glace recouvrant cette planète ne nous empêche pas de nous enfoncer sous
l’eau. Dogami peut te le confirmer.
⎯ C’est vrai, j’ai la capacité de faire fondre la couche de glace en me
posant dessus. Nous nous enfoncerons jusqu’à l’île.
⎯ Alors faisons-le maintenant, mes frères et sœurs nous attendent. Po-
sons-nous dans le fond à côté et préparons-nous à recevoir tous ceux qui
sont prisonniers sous ces fonds marins.
L’immense engin descend dans l’atmosphère glacée et tempétueuse. La
croûte de glace est faite de crevasses de stries et de neige, la température est
si basse que nul homme ne pourrait y survivre longtemps. Il se pose sur le

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sol avant d’entamer sa descente à travers la glace. Luxar active la com-
mande qui va leur permettre de passer à travers la croûte gelée mais au
moment où les rayons devraient commencer à agir, un message apparaît à
l’écran et, dans les hauts parleurs, Dogami s’exprime :
⎯ Nous ne pouvons mettre en route les canons infrarouges, ils sont tous
gelés. Il est impossible de pénétrer la glace sans eux.
⎯ Y a-t-il une solution pour casser cette glace, Dogami ?
⎯ La solution serait de dégager tous les canons à la main, mais avec un
tel froid, même avec des combinaisons, aucun d’entre nous ne pourra résis-
ter. Il faudrait y mettre les mains mais elles gèleraient sur place.
Une voix qui était restée discrète depuis le départ d’Elvy se fait alors enten-
dre :
⎯ Je peux y aller, il suffit de me dire où se trouvent ces fameux canons.
Aucun d’entre eux ne connaît véritablement Delfiliane qui est arrivée avec
Dgoger juste au moment de leur fuite. Ils savent juste d’elle qu’elle était
avec d’autres amis sur Elvy.
⎯ Mais tu ne pourras pas résister à un tel froid, en moins de deux minu-
tes tu ne seras plus qu’un glaçon tout cassant.
⎯ Maora ; avec Dgoger, nous sortirons sans aucun problème, je suis
une Glacialys, mon monde est le froid, j’y vis tout le temps.
Alors comme beaucoup ne connaissent pas cette région particulière, elle
leur raconte quelles sont ses qualités et les conditions dans lesquelles elle
vit normalement. Elle a initié son ami à vivre lui aussi dans ces conditions
extrêmes. Aucun engin sophistiqué ne pourra dégeler les canons qui sont
plus faits pour agir dans l’espace, ils emporteront avec eux de simples grat-
toirs. Il y a douze canons répartis autour du vaisseau. S’ils n’ont pas de pro-
blèmes, il leur faudra quatre heures pour tous nettoyer. Luxar leur propose
de prendre des randoners. C’est une bonne idée, ils resteront en contact avec
l’équipe par des communicateurs intégrés dans leurs oreilles. Il fait trop
froid pour qu’ils puissent porter des lentilles vidéo car elles pourraient geler
dans leurs yeux.
Les deux amis sont prêts et ils sortent pour effectuer les réparations néces-
saires.

Dgoger et Delfiliane sont maintenant dehors, leurs équipements donnent


froid aux autres car ils n’ont sur eux qu’un simple pantalon et un blouson de
toile, alors que la température est de moins soixante autour d’eux, c’est à ne
pas y croire. Ils mettent les randoners en fonction pour aller vers le premier
canon. Ils le trouvent sans problème, mais il est totalement recouvert de
glace. Dgoger commence à le dégager en raclant les contours de son outil.
Au bout d’un quart d’heure, il arrive à le rendre propre. Aussitôt, Delfiliane
le protège d’un sac synthétique qui évitera que le givre et la glace ne se

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replacent dessus. Le premier est fait, il faut passer au suivant. Mais ils ont
mis une demi-heure et quatre heures ne seront pas suffisantes…
Après avoir trouvé d’autres canons, ils en sont déjà à huit. C’est lorsqu’ils
arrivent au neuvième qu’un problème semble se produire :
Ce n’est pas dix ou quinze centimètres de glace qui entourent le canon qui
est dans une zone plus exposée au vent, mais faisant obstacle, c’est en mè-
tres cubes que se compte la glace qui l’obstrue. Dgoger est bien songeur et
cherche une solution. Il pense qu’avec son randoner il arrivera avec un câ-
ble à tirer sur les blocs pour les casser. Delfiliane n’est pas très confiante,
elle pense que les blocs résisteront. Il met tout de même son projet à exécu-
tion. Le câble fin est résistant, en faisant un lasso il pourra trancher le bloc
pour dégager le canon. Il s’accroche puis décolle. Dgoger est en suspension
au-dessus, le câble est tendu. D’un coup, la glace se retrouve tranchée, mais
le harnais auquel il était accroché avec son appareil s’arrache. Le vent souf-
fle si fort qu’il ne contrôle plus rien, d’autant plus que les parois du vais-
seau sont presque verticales. La tempête l’arrache et Delfiliane le voit partir
sans pouvoir le retenir. Si elle ne fait rien, elle va perdre son ami dans le
grand océan de glace. Elle avertit les autres et décide de tout laisser tomber
pour le rechercher. Remontant sur la coque du vaisseau, elle dépose son
appareil, puis, de son pouvoir de mobilité, elle s’enroule dans une tempête
et part à vive allure dans la direction de Dgoger.

Dans le vaisseau, on reste sur un mauvais pressentiment. Maora se demande


si elle a bien fait de les laisser sortir sans aucune protection. Hélas, dans
leur situation, ils ne peuvent rien faire. Déjà cinq heures se sont passées
depuis leur départ, mais maintenant ?...

Dans la tempête de glace et de neige, Delfiliane ne voit plus rien, elle


s’imagine la trajectoire qu’a dû prendre Dgoger, mais ce n’est que supposi-
tion. Même résistant au froid, son ami n’est pas en mesure de supporter des
chocs importants, il peut se faire écraser par un bloc de glace ou tomber
dans une crevasse. C’est au bout d’une heure que la tempête semble se cal-
mer et que la jeune femme se retrouve sur la croûte de glace. Elle ne voit
plus le vaisseau qui doit être à des kilomètres et nulle trace de Dgoger. Sur
le sol, elle voit une crevasse qui semble s’élargir devant elle, et de celle-ci
sort un vent vraiment glacial, comme si la tempête de tout à l’heure venait
de là. Et si cet air avait avalé Dgoger dans cette immense crevasse aussi
large qu’une montagne ?
Delfiliane ne se questionne pas longtemps et s’enfonce en marchant à tra-
vers les blocs de glace. Elle escalade les parois, et parfois se laisse glisser
pour continuer vers un fond qui ne semble avoir de bout. Quelquefois, elle
se retrouve devant des murs de glace si haut que même le vaisseau paraîtrait

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petit. Pour passer par-dessus, elle use de sa magie, mais elle ne souhaite pas
l’utiliser à autre chose de peur de ne pas retrouver son ami. Elle avance
encore et encore, et motivée par l’espoir de revoir Dgoger elle ne sent pas la
faim qui la tenaille. L’étoile s’étant maintenant couchée ; elle ne voit plus
rien. Elle aimerait avancer mais elle doit se résigner, alors elle s’allonge sur
la glace et s’endort. Dans la nuit elle entend des cliquetis qui lui font penser
que quelqu’un remue des morceaux de glace. Elle ouvre les yeux pour voir
et il lui semble apercevoir des enfants voler au-dessus d’elle. Se demandant
si elle rêve, elle se frotte le visage, mais elle voit toujours ces êtres très
étranges. Ils sont presque lumineux, avec des reflets transparents et verts.
Elle pense à ce qu’elle voyait dans les livres lorsqu’elle était enfants et croit
voir des elfes. Les petits êtres ont des visages souriants et des oreilles un
peu pointues. Enfin l’un d’eux la regarde plus précisément et descend vers
elle.
⎯ Tu cherches un homme, n’est-ce pas ?
⎯ Comment le sais-tu ?
⎯ Oh ! Comme ça, toutes les femmes recherchent toujours un homme
et cela, depuis la nuit des temps. Tu sais, ça s’appelle l’amour, tu connais ?
⎯ L’amour ? Oui, un peu.
⎯ Ah ! C’est bien, parce que moi, ce n’est pas mon problème. Nous les
elfes, on ne s’y intéresse pas, tu sais. Pour nous, vivre signifie juste aider
ceux qui le méritent et on n’a pas le temps pour autre chose. On passe notre
temps à donner, faire que tout s’arrange, on n’aime pas le malheur et on
s’occupe à ce que les hommes trouvent en eux l’amour. Alors, parler
d’amour entre nous, on n'a pas le temps. Mais vous les hommes, vous cou-
rez toujours après et le pire c’est que vous ne le trouvez jamais, ou du
moins, rarement.
⎯ Mais c’est pour les hommes que je cours tout le temps moi aussi, je
n’ai jamais pris de temps pour moi. Là encore, avec mon ami nous avons
été emportés par la tempête alors qu’on essayait de faire quelque chose. Je
n’ai pas encore eu le temps pour l’amour.
⎯ Alors, toi aussi tu es un elfe ?
⎯ Je ne crois pas, je n’ai pas d’ailes dans le dos.
⎯ Mais on n’a pas tous besoin d’avoir des ailes pour être un elfe. Pour
ça, il suffit d’avoir juste un petit cœur.
⎯ J’en ai un.
⎯ Alors tu es un elfe. Dis-moi, quel est ton nom ?
⎯ Je m’appelle Delfiliane.
⎯ Mais c’est un nom d’elfe, tu ne peux pas le nier ! Il y a "elfe" dans
ton nom, je sais que tu sais voler, je t’ai observée.
Elle n’avait jamais fait la relation jusqu’alors. Aurait-il raison ?
⎯ Allez, viens, je vais t’emmener où tu veux, prends-moi une main
28
pour me suivre.
Delfiliane lui attrape une main et il décolle avec elle. Ils traversent
d’immenses cavernes de glace où l’on peut voir comme des glaciers géants
qui semblent sortir du fond de l’océan. Les rayons de l’étoile semblent tra-
verser la planète pour les éclairer. Enfin, l’elfe descend dans une zone plus
calme où un simple manteau de neige blanche recouvre une vaste plaine
intérieure sous une voûte glacée, d’où semblait sortir la tempête. Il dépose
délicatement la jeune femme et lui demande de s’allonger en fermant les
yeux. Delfiliane ne sait pourquoi il veut qu’elle le fasse, mais elle lui obéit.
Une fois allongée sur la neige, elle s’endort en sentant une main la caresser.
C’est l’elfe qui la berce…

Delfiliane se réveille d’un coup, se demandant ce qu’était ce rêve étrange.


Elle se souvient s’être arrêtée dans le noir faute de ne pouvoir avancer. Elle
regarde autour d’elle et voit Dgoger allongé sur le sol qui semble dormir
paisiblement. Elle se demande comment il a pu arriver jusqu’ici. Mais se
souvenant de cet étrange rêve, elle revoit encore un elfe la prendre par la
main et l’emmener dans l’immense glacier souterrain. Était-ce un rêve ?
Pour elle, il n’y a pas de réponse, dans le noir elle a pu aussi arriver jusqu’à
son ami sans s’en rendre compte. Elle se précipite vers lui pour voir s’il est
en bonne santé. Celui-ci ouvre les yeux et reconnaît sa compagne.
⎯ Je ne sais pas comment tu m’as retrouvé mais pour ma part, j’ai eu
une chance plus qu’étrange. J’ai cru en m’envolant perdre connaissance. À
peine avais-je fermé les yeux que j’ai eu l’impression que des êtres me por-
taient pour que je ne tombe pas. On aurait cru des anges, mais ils n’avaient
pas d’ailes. Je pense que j’ai rêvé. Mais c’est miracle que tu aies réussi à me
retrouver.
⎯ Tu n’as rien ?
⎯ Non, ici, je trouve qu’il fait un peu chaud.
⎯ Viens, je t’emmène au vaisseau, ils ont besoin de nous.
Delfiliane crée un tourbillon autour de son ami et l’emmène si vite qu’en
quelques minutes ils arrivent sur le vaisseau.
⎯ Viens, il faut dégeler les derniers canons, ils doivent s’impatienter.
Monte sur mon dos et prends tes outils pour terminer notre travail.
On peut alors voir un homme sur le dos d’une femme qui vole autour d’un
vaisseau spatial. L’homme frappe avec ses instruments pour faire tomber la
glace tandis que la femme enveloppe dans des sacs les canons dégagés. Ils
font penser à un centaure armé d’une épée, combattant les dieux de
l’Olympe. Ils font enfin tomber le dernier morceau de glace. Leur travail est
achevé et ils remontent sur le dos du vaisseau, s’effondrant, épuisés.

Dans le vaisseau, Dogami sent deux corps sur sa coque et donne l’alerte.

29
Maora et Hennas se précipitent pour enfiler des combinaisons spatiales et
isolantes. Comme des gros ours imprécis et lourds, ils sortent sur l’engin et
trouvent deux corps inertes. Avec beaucoup de mal ils les emmènent dans le
sas puis referment les portes sur eux. Une petite équipe composée de Tari-
na, Dagmaly et d’autres encore viennent les récupérer et les conduire au
bloc médical. Delfiliane et Dgoger sont si fatigués qu’ils les laissent dormir
; leur travail est achevé…

Hennas et Luxar sont avec Maora dans le poste de pilotage, prêts à plonger :
⎯ Allez-y, on rejoint l’île, nos deux amis ont fait un travail éblouissant.
Mettons les canons en marche pour ne pas gâcher tout ce qu’ils ont fait.
Hennas donne l’ordre, Luxar contrôle alors que Dogami, le mécanicien le
plus immatériel, assure le fonctionnement de l’ensemble.
La glace se met à fondre autour du vaisseau, et bientôt, celui-ci s’enfonce
sous l’épais manteau de neige et de glace, puis enfin disparaît. L’eau chaude
de la mer fait rapidement fondre la glace qui s’était collée à la coque et
l’engin continue sa course sous l’eau. L’île est bientôt repérée et l’appareil
avance en décrivant une trajectoire presque parfaite. Maora sent son cœur
battre de plus en plus fort, bientôt, elle sera parmi les siens.

Ils sont posés, le vaisseau est si grand que l’île paraît presque un modèle
réduit. Sur les écrans apparaît un sous-marin qui se dirige vers eux. Maora
sait que son frère est à l’intérieur et il faut prendre contact avec lui. C’est
Dogami, expert dans tout l’appareillage, qui trouve la fréquence pour pou-
voir communiquer avec les perseviens. Maora s’annonce auprès de son
frère qui comprend enfin qu’elle a réussi son pari. Entre les techniciens, il
est convenu d’un moyen de transfert à mettre en place. C’est depuis le vais-
seau que sera édifié entre lui et l’île un tunnel magnétique, c’est-à-dire un
faisceau dirigé qui crée un champ magnétique tubulaire permettant de circu-
ler à l’intérieur. Une fois construit, il est vidé de l’eau qu’il contient et entre
la porte du vaisseau et une paroi de l’île dans laquelle on aura fait un per-
cement, la circulation entre les deux est totalement ouverte. C’est encore
une fois Dogami et Luxar qui s’en occupent, les choses avec eux ne traînent
pas. Moins de deux heures plus tard, Maora et Mogaran se rejoignent. Frère
et sœur, ils savent que maintenant ils ne seront plus séparés comme le triste
destin l’avait exigé jusqu’à maintenant. Il est convenu que tous quitteraient
l’île. Maora, devenue gouverneur, l’a demandé afin de rejoindre Unis la
planète, qui est maintenant le cœur de la rébellion. Cela crée pour chacun
une grande souffrance, c’est deux mille ans de passé qui s’en vont d’un
coup. Mais ils n’ont plus le choix, tôt ou tard, Maldeï reviendra les déloger,
les prendre ou les tuer. Il faut de nombreuses heures pour que le transfert se
fasse, chacun voulant prendre un maximum de souvenirs. Il n’y a plus de

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jeunes enfants, car depuis presque neuf ans, aucune femme n’a pu en avoir.
Dans les bras de Maora, le petit Neovy semble être l’exception. L’Instant-
Plus est aussi exceptionnel car il peut contenir à lui seul presque deux mille
cinq cents personnes. Les treize membres d’équipage ne sont pas assez
nombreux pour guider dans le vaisseau toute cette population, mais heureu-
sement ils ont eu l’idée de former des perseviens pour cela. Tous ont leur
chambre, les familles se sont regroupées. Tard dans la nuit, enfin, ils sont
prêts, mais Maora veut se recueillir sur l’île une dernière fois. Elle quitte
seule le vaisseau pour aller sur la tombe de sa mère. Habituellement, les
perseviens se font désintégrer à leur mort, mais Manavise n’a pas voulu,
elle a souhaité se dissoudre avec le reste du sol pour redonner à la planète sa
force et qu’elle continue à la nourrir jusqu’au bout.
Maora arrive sur le lieu où ses cendres reposent, un monticule de matière
végétale recouvert d’herbes sauvages. Une herbe sauvage, voici comment
sa mère se considérait et Maora se reconnaît comme elle. Peut-être sera-t-
elle comme cela lorsqu’elle sera vieille. Elle reconnaît les similitudes, elle
se revoit partir vers Elvy et n’hésitant pas à sacrifier son équipage pour at-
tendre son objectif. Sa mère avait voulu résister à Maldeï et avait perdu des
milliers d’hommes. Mais aujourd’hui, c’est différent, car elle vient sauver
ceux qui sont restés. Non, cette fois, elle va gagner devant Maldeï. C’est
pour cela qu’elle pense terminer le travail commencé. À genoux devant la
tombe, elle dit tout haut :
⎯ Maman, tu n’es pas morte pour rien, j’ai en mon être la force de Per-
sevy que tu m’as transmise. J’ai peut-être le cœur lourd de t’avoir perdue,
mais je l’ai joyeux d’avoir grâce à la force de notre planète arraché à Maldeï
le vaisseau avec lequel j’emporte tous tes concitoyens en lieu sûr. J’ai dé-
couvert dans mon voyage le but qui nous est donné, j’ai trouvé en mon être
un cœur qui prend une place plus importante que moi, j’ai idée que mon
père m’a laissé un avenir et une mission trop grande pour moi. J’ai compris
que c’est avec les autres que nous gagnerons, j’ai la certitude que chacun
d’entre nous est important. Même si je suis chef de la communauté, j’en
suis avant tout la servante. Repose en paix, une fois que je me serai retour-
née de ta tombe, je te laisserai pour toujours sur cette planète sans jamais
t’avoir devant moi, oui, je te laisse derrière moi pour que tu puisses me quit-
ter sans regret. Je pars vers l’avenir, maman. Un mot de la Terre me vient
en tête : "Adieu".
Maora se retourne, sans aucune idée nostalgique elle retourne vers son vais-
seau. On ferme la porte derrière elle. Puis elle rejoint le poste de pilotage,
s’assoit dans le siège central du commandant. Elle fait la check-list avec ses
hommes, contrôle que tous sont en place, que les nouveaux voyageurs sont
bien informés du départ prochain. Lorsqu’elle a tout contrôlé, elle fait un
signe à Hennas en lui disant :

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⎯ Libération des ballasts, activation de la propulsion, mise en marche
des canons à glace. Décollage, cap sur Unis !

L’engin s’arrache au sol sous-marin en coupant le tube magnétique qui le


reliait à l’île, et celle-ci par le trou fait dans sa coque se remplit d’eau à une
vitesse extraordinaire. Plus haut, le plafond de glace qui s’était reformé se
disperse sous forme de vapeur. Le vaisseau ressort et prend son envol, quit-
tant l’atmosphère.

Au-dessus la planète semble perdre une partie de son éclat habituel, peut-
être parce qu’elle a perdu toutes son humanité, le vaisseau fait un tour pour
l’honneur, à la demande de Maora. Enfin, il prend son envol pour rejoindre
Unis…

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DEUXIÈME ESPACE
Le vaisseau file depuis quatre jours bientôt et la nouvelle
équipière est vraiment surprenante, Timi semble avoir une grande compré-
hension des événements qui se passent depuis qu’elle a quitté son salon de
coiffure à Las Vegas, sur Terre. Kim et Jenifer sont étonnées de la voir si
peu surprise, et dans un sens, c’est bon signe. Timi leur avoue que ce type
d’engin, elle les rencontre généralement dans les films comme "Star Wars"
ou le "Star Trek", mais ça ne la choque pas. Elle ne s’était jamais imaginé
qu’en coiffant deux clientes, elle se serait retrouvée là. Au fond d’elle, c’est
comme la réalisation d’un rêve, non pas de voler dans l’espace, mais d’être
avec d’autres pour changer le monde. Sa révolte avait toujours grondé en
elle et c’est par l’excentricité qu’elle l’avait extériorisée, par exemple avec
des coiffures toutes aussi surprenantes que dérangeantes. Timi apprend très
vite et comprend de la même façon. Rien ne lui échappe, elle connaît déjà le
maniement du vaisseau et a déjà saisi ce qu’est un CP. Aqualuce l’a embar-
quée car elle sentait en Timi des possibilités et des affinités avec son cœur ;
elle se dit que cette femme ne s’est pas présentée devant elles par hasard et
que c’est une lumière qui l’a placée sur leur chemin. Mais il est trop tôt
pour en connaître les raisons, elles leur apparaîtront au moment voulu. C’est
Jenifer qui semble ne pas être très en forme depuis qu’elles ont quitté la
Terre, et c’est pour cela que Kim s’approche d’elle :
⎯ Cela fait deux ou trois jours que tu ne souris plus, Jenifer. Ne t’isoles
pas, rejoins-nous ; dis-moi ce qui ne va pas ?
⎯ Tu m’appelles encore Jenifer alors que nous avons quitté la Terre.
As-tu donc oublié que dans mon monde, je m’appelle Weva et que j’ai une
autre couleur de peau ? Je ne me sens pas très bien, je voudrais redevenir
moi-même, dans ce vaisseau je ne suis plus terrienne bien que j’adore cette
planète.
⎯ Oh ! Pardonne-moi Weva, prise dans notre élan, je n’ai pas pensé à
nous rendre notre visage. Ce n’est rien, je peux te redonner tes traits comme
lorsque nous nous sommes rencontrées. Viens dans ma cabine, je vais faire
pour toi le nécessaire.
Assise sur le lit, Weva regarde Aqualuce sortir la palette de peinture que la
petite Oda lui avait donnée. Elle attrape son pinceau et commence à prendre
les couleurs qu’elle imagine pour son visage. Elle recouvre sa couleur som-
bre et cuivrée par une belle teinte rose orangée. Elle attrape du bleu et avec
délicatesse en rajoute sur ses pupilles. Elle lui colore la peau comme à son
origine, à la façon d’une Asiatique, et lui tire des lèvres fines comme elle
les avait avant d’arriver sur Terre. Elle la regarde, mais elle comprend que
sans cheveux, Weva ne peut être elle-même. Alors, elle mélange des cou-
leurs et commence à dessiner puis peindre tous ses cheveux un à un ; c’est

33
un travail de titan, car il y en a des dizaines de milliers. C’est avec beau-
coup de patience qu’elle arrive à parfaire son ouvrage. À la fin, elle pose
son pinceau pour regarder son amie.
⎯ Je pense avoir terminé, regarde-toi dans le miroir, dis-moi si c’est
juste ?
Weva se lève voit son image dans le miroir. Elle met les mains dans ses
longs cheveux châtains et les caresses, puis elle lisse sa peau. Voyant ses
yeux bleus, elle en est étonnée. C’est bien elle, mais quelque chose de diffé-
rent rayonne de ce visage, et elle comprend qu’après être passée sur la
Terre, elle restera toujours différente. Son esprit a changé ; avec Aqualuce,
la quête qui les pousse à agir a ouvert en elle une faille qui ne se refermera
jamais car elle y voit un nouvel être qui s’est éveillé et lui parle. Au-delà de
la couleur de la peau et des cheveux, son âme s’est changé, un nouvel être
est née. À cet instant, des larmes coulent de ses yeux, ce n’était pas la cou-
leur de sa peau ni ses cheveux rasés qui la troublaient, mais le fait qu’autre
chose s’est installée. Les mains d’Aqualuce qui ont transformé son visage
ont en fait montré d’elle un changement important, c’est cela qui la troublait
depuis leur départ de la Terre.
⎯ Cela ne te convient pas, Weva ?
⎯ Oh ! Si, bien au contraire, mais ce changement de tête en soulève un
beaucoup plus important en voyant le visage que tu m’as fait. Finalement,
ce n’est pas la tête qu’on a qui est importante, mais ce qu’on a en soi.
⎯ C’est juste, Timi est comme cela. Derrière sa crête jaune, tu peux
imaginer le trésor qu’elle referme, tout comme toi.
⎯ Oui, mais tu m’as rajeunie avec ta peinture et les yeux bleus, c’est
nouveau.
⎯ Tu veux changer ?
⎯ Non, c’est bien, cela est en harmonie avec mon âme et finalement,
continu à m’appeler Jenifer, ce sera mon nom de bataille pour notre Quête.
⎯ Et moi, Kim. Ce seront nos noms de codes, comme ça si nous de-
vions croiser des ennemis, ils ne sauraient pas qu’Aqualuce est avec eux, et
Maldeï aurait plus de mal à nous retrouver si elle nous recherche.
Rassurée, et retrouvant son tonus et son envie de vivre, Jenifer serre Kim
dans ses bras. Kim reste dans sa cabine tandis que son amie rejoint Timi,
qui est fort surprise de voir sa coéquipière avec un autre visage. Moins
d’une heure après, Kim les rejoint et toutes la voient aussi changer. Elle a
remplacé ses cheveux trop courts par une coupe au carré d’une couleur
rousse avec quelques mèches blondes. Cela lui va très bien et lui donne un
air coquin et ferme. Timi est un peu jalouse de ne pas avoir une tête nou-
velle, alors Kim lui propose de la changer si elle accepte. Juste après, à
l’aide de sa palette et ses pinceaux, elle lui fait de nouveaux contours et lui
redessine ses cheveux qu’elle lui allonge et teint comme à son origine. Timi

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est différente mais très jolie, ressemblant à Janet Jackson. Une fois terminé,
elle s’installe aux commandes du vaisseau et regarde les paramètres que lui
indique le CP, car depuis qu’elle a quitté la Terre, elle s’est laissée guider
par le CP. La surprise est totale car la date et l’heure indiquées sont toujours
les mêmes depuis leur départ : le 06 janvier 2009, neuf heures une minute.
« C’est impossible, pense-t-elle, le chronocristal doit avoir un problème, il
faut vérifier. »
Kim vérifie immédiatement les paramètres et contrôle le bon fonctionne-
ment de l’instrument. Au bout de quelques minutes, le CP est formel ; ils
n’ont pas bougé dans le temps, lorsque Kim a lancé son vaisseau dans
l’espace, elle a changé de dimension, elle n’est plus dans l’espace-temps…
« Comment ai-je fait ? »
Elle se retourne alors vers les autres :
⎯ Le vaisseau a changé d’espace, le temps n’existe plus, je ne contrôle
pas la situation et je ne sais pas où nous nous dirigeons car il semble que le
vaisseau avance encore avec une vitesse supérieure à tout ce que nous
connaissons.
C’est alors que Timi s’exprime :
⎯ Nous avons ouvert toutes les trois un nouvel espace en nous, une au-
tre dimension. C’est parce que nos cœurs ont fait un parcours peu commun.
Kim, du véritable nom, Aqualuce, tu as libéré en toi une force nouvelle, tu
as fait un parcours si juste et parfait que tu rayonnes en ton être un nouvel
univers. Tu sais qu’une conscience s’est développée en ton être depuis bien
longtemps. Tu es repartie dans l’espace il y a plusieurs mois avec ton
époux, Jacques Brillant, pour ramener sur la Terre toutes les âmes perdues
qui sont encore égarées dans l’univers. Pour cela, tu n’as pas hésité à tout
sacrifier, même à reprendre la voie de l’initiation depuis le début. Tu savais
qu’en vidant l’esprit de ton époux tu l’obligerais à tout reprendre à zéro,
comme s’il n’avait jamais découvert la Graine d’Etoile. En le livrant à
l’ennemie, tu savais que c’est à côté de Maldeï qu’il devrait tout recons-
truire. C’est un pari colossal que tu as fait, il n’est pas évident que Jacques
puisse y arriver avec cette femme pour partenaire. Néanmoins, si nous
sommes dans cet espace, c’est qu’il s’est passé quelque chose de l’autre
côté. Jacques ne doit pas être seul, il a certainement des amis qui l’aident. Si
nous dépassons les limites de l’espace, c’est que nous avons à découvrir
d’autres choses, encore plus profondes. Peut-être retournerons-nous dans un
passé ou dans un avenir en dehors de la matière et du temps. Il est néces-
saire pour toi, Kim, d’aller encore plus loin que l’espace de ta conscience.
C’est une dimension nouvelle, un deuxième espace qui s’ouvre. Tu as plon-
gé dans la matière de la Terre ces dernières semaines, remonte le fil conduc-
teur qui te guide jusqu’à la source. C’est en la comprenant que tu découvri-
ras le mystère de la Terre et de l’espace-temps. Maldeï te cherche, mais ce

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n’est que lorsque tu seras prête que tu la trouveras. Pour le moment, Kim, tu
dois apprendre.
À peine Timi s’arrête-t-elle de parler qu’elle tombe en syncope. Kim et
Jenifer se précipitent vers elle pour la ranimer, mais rien n’y fait. Elles la
reconduisent alors dans sa chambre et l’allonge sur son lit. Kim prend dans
la pharmacie de bord une potion qu’elle lui fait avaler de force. Elle prend
son pouls et constate qu’il est très faible. Rien n’y fait pour la sortir du co-
ma dans lequel elle s’est plongée, c’est pourquoi elles raccordent sur elle
des sondes pour la surveiller depuis le CP. Toutes deux sont désemparées et
Kim réfléchit :
⎯ Tu sais, Jenifer, Timi est plus particulière qu’il n’y paraissait lors-
qu’on l’a rencontrée. Elle m’a troublée lorsqu’elle a détaillé ma vie, com-
ment peut-elle connaître tout cela ? Je ne pense pas que ce soit dans une
poignée de cheveux qu’elle l’ait lu.
⎯ Quelle est ton idée ?
⎯ J’ai le sentiment que le même sang coule dans nos veines, une liaison
familiale existe entre nous deux. L’âme de cette jeune femme n’est pas celle
que l’on croit.
⎯ Mais elle est ici, avec nous, c’est bien elle qui m’a tondue, je m’en
souviendrais toute ma vie.
⎯ Je pense qu’elle va se réveiller prochainement, il est possible qu’elle
soit épuisée par l’effort qu’elle a dû faire lorsqu’elle m’a parlé et c’est cer-
tainement pour cela qu’elle est tombée dans ce coma. Comme nous som-
mes, d’après le CP, dans un second univers sans temps, tout cela a des in-
fluences.
⎯ Mais c’est quoi cet espace, comment peut-on voyager dans un uni-
vers dont les lois ne sont pas les mêmes ? Et pourquoi après avoir quitté la
Terre devons-nous nous retrouver dans cette situation ?
⎯ Nous marchons à la limite de l’irrationnel, parce que nous avons ou-
vert une brèche dans l’espace de la conscience humaine, pour un but si
grand que des forces inconnues dans ce monde se sont mélangées à notre
vie. Mon but est de parfaire la connaissance de la Vie, de retrouver Jacques
et de me confronter à Maldeï dans le but de trouver les racines de la Vie. Le
mélange du bien et du mal, c’est là la solution. Je pourrais retrouver tout de
suite notre ennemie, mais ce n’est pas avec des pouvoirs surnaturels que je
pourrai la vaincre.
À ce moment, le CP indique que Timi montre des signes de réveil et les
deux amies se rendent à son chevet. Timi bouge, et quelques instants plus
tard, elle ouvre les yeux. Son regard est changé, elle semble être différente :
⎯ Mon esprit se mélange avec la vie de la Terre et la vôtre, j’ai dû avoir
un léger malaise, excusez-moi. Je ne sais pourquoi, mais j’ai des idées qui
traversent mon esprit et des mondes qui se percutent.

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⎯ Te souviens-tu de ce que tu nous as dit tout à l’heure ?
⎯ Mais je n’ai aucun souvenir, de quoi voulez-vous parler ?
Kim dévoile alors à Timi ses paroles et cela lui laisse comme une idée au
fond d’elle. Alors, elle leur dévoile sa vie :
⎯ Lorsque j’étais encore un bébé, ma mère vivait seule dans une vieille
caravane plantée dans la banlieue de Las Vegas. C’était presque un bidon-
ville et la pauvre travaillait dans un casino pour rabattre les hommes et leur
faire dépenser tout leur argent. C’était en quelque sorte une allumeuse, hé-
las, cela lui a valu sa vie. Un jour, alors qu’elle était au volant de sa voiture,
dans le désert, des hommes l’ont arrêtée et tiré sur elle. J’étais sur la place
arrière, j’avais juste trois mois. Un homme qui passait par ici juste à cet
instant m’a récupérée et emmenée avec lui.
⎯ J’ai eu de nouveaux parents, mais ce n’était pas celui qui m’avait
trouvée, je crois qu’il m’a confiée à d’autres. Je crois que jusqu’à trois ans,
je n’ai pas poussé sur la Terre, mais sur une autre planète car dans le monde
où j’étais, il n’y avait pas de télé, les voitures n’avaient pas de roues et le
soleil n’était pas jaune, mais blanc. Celui qui m’avait sauvée de l’abandon
dans le désert est revenu, car mes nouveaux parents ne pouvaient plus me
garder, le père de ma deuxième mère était malade, et comme je suis noire,
j’étais unique sur la planète. Là, je me rappelle qu’il m’a prise dans son
vaisseau et il m’a dit qu’il me ramenait sur la Terre. À ce moment j’ai beau-
coup pleuré d’être séparée encore une fois de ma famille. J’étais très petite,
mais il m’a assuré que je la retrouverai plus tard et qu’il viendrait me voir
régulièrement là où je serai. Arrivée sur la Terre, dans la ville où ma mère
naturelle avait vécu, je me suis retrouvée dans un orphelinat très chic, c’est
là que j’ai vécu toute mon enfance et mon adolescence. Je n’ai jamais man-
qué de rien car mon protecteur donnait de l’argent très régulièrement, et
même avec ma couleur de peau, je n’ai jamais eu de problèmes. J’étais si
bien que j’ai vite oublié mon autre famille. Là, je pouvais faire les quatre
cents coups et c’est ici que j’ai commencé à devenir rebelle. L’orphelinat
était religieux et je n’ai jamais accepté leurs histoires. Les bons dieux et leur
truc avec des vierges et des Jésus, ça m’a toujours bien fait rire. Combien de
fois j’ai pu maquiller les personnages dans la chapelle avec du rouge à lè-
vres ou de la gouache. Le christ avec un grand sourire sur la croix, je trou-
vais ça bien plus rigolo. Mais un jour, alors que j’avais juste dix-huit ans, je
me suis faite virer parce que j’avais teint les cheveux du Christ en vert et
dessiné des gros tétons à la Sainte-Vierge. Ils ont su que c’était moi et j’ai
remballé mes affaires.
⎯ Mais Timi, à quel moment avais-tu contact avec ton père adoptif ?
⎯ Le samedi, il passait me chercher avec une voiture, puis nous rejoi-
gnons un endroit isolé du désert et là il m’emmenait dans son vaisseau.
Souvent, nous allions sur une planète qu’il appelait Lunisse, d’autres fois, il

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me faisait visiter des planètes plus sauvages. En fait, c’était lui mon père,
même s’il ne m’élevait pas. Il m’apprenait beaucoup de choses sur la vie
lorsque j’étais avec lui. Je crois c’est lui qui a mis la révolte dans mon es-
prit.
⎯ Quel était son nom, Timi ?
⎯ Iahvé, comme dans la Bible.
Entendant ce nom, Kim en a les jambes coupées bien qu’elle s’y attendait.
Cet homme n'était autre que son père aussi. C’est lui qui avait préparé Timi,
dans l’attente qu’un jour elle retrouve son autre enfant.
⎯ Cet homme est mon père.
⎯ Je le sais, Kim, je l’ai lu en toi. Et puis, il m’a dit que j’avais des
sœurs un peu partout dans la galaxie et qu’un jour je les rencontrerais. Mais
je vais terminer mon histoire.
Lorsque j’ai été renvoyée de l’orphelinat, je suis entrée dans une école de
coiffure et mon père, Iahvé, m’a encore une fois aidée et payé ma chambre
en ville. J’ai été brillante durant mes études et mon père m’a tout payé. Une
fois le diplôme passé, il m’a aussi aidé à monter le petit salon où je vous ai
accueillies, ça fait maintenant sept ans et demi, et d’ailleurs, je ne l’ai pas
revu depuis. Et chaque jour, je fais des coupes imprévues, en attendant son
retour. Et c’est vous qui êtes arrivées à sa place. Comme je voulais le re-
trouver, un jour, je suis retournée à l’orphelinat pour savoir qui était mon
bienfaiteur, mais ils n’avaient que son nom, Iahvé Aka. J’ai fait des recher-
ches, mais cela n’a rien donné, et des Aka il y en a des milliers sur la Terre.
⎯ Iahvé est mon père et comme toi je l’ai peu connu, mais il m’a tou-
jours accompagnée depuis mon enfance. C’est pour cela qu’entre nous, le
cercle se referme. C’est aussi pour cette raison que tu connais une partie de
ma vie, car par mon père, nos fluides se mélangent.
Timi commence à comprendre les raisons qui l’ont poussée à les suivre.
Kim lui dévoile une grande partie de sa vie et lui montre le but qui la pousse
vers la quête qu’elle mène depuis des années, depuis sa rencontre avec Jac-
ques. Elle lui révèle son véritable nom car elle lui fait entièrement
confiance. Timi voit que ses deux amies sont bien plus avancées qu’elle
dans la grande révolte. La rébellion n’était que l’écho lointain d’un im-
mense souffle de changement auquel participe Aqualuce.
⎯ Vous semblez toutes deux avoir de grandes qualités, moi, je n’en ai
aucune, à part couper les cheveux. Je n’ai pas de dons particuliers et je ne
connais rien de l’univers et des galaxies. Je suis une simple femme avec le
goût de déranger ou de choquer. Je n’ai rien à vous apporter.
⎯ Mais Timi, les qualités des hommes ne viennent pas de leurs dons
s’ils en ont, mais de la qualité de leur esprit. Nous t’apprécions beaucoup
depuis que nous t’avons rencontrée. Si tu es avec nous, tu trouveras vite ta
place. Déjà, tu sais faire fonctionner notre vaisseau.

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⎯ Kim, tu es si douée, alors, apprends-moi la vie, celle que tu connais
et qui emplit ton cœur.
⎯ Je la cherche et nous la trouverons ensemble.
C’est alors que le CP fait retentir une alarme et que les trois femmes se pré-
cipitent au poste de contrôle. C’est avec stupeur que Kim et Jenifer fixe le
chronocristale. Timi ne comprend pas et les regarde :
⎯ Pourquoi faites-vous cette mine-là ?
⎯ Timi, nous ne sommes même pas nées, notre civilisation n’existe
même pas, et les hommes doivent à peine marcher sur leurs pieds.
⎯ Comment ?
⎯ Nous sommes revenues en arrière, soixante-cinq millions d’années
nous séparent de notre temps. Regarde devant toi sur l’écran. La planète que
tu vois, est la Terre comme elle l’était il y a bien longtemps. Je ne sais rien
de cette planète-là, je ne sais ce que nous y trouverons.
⎯ Mais tu n’es pas obligée de t’y poser.
⎯ Peut-être as-tu raison, mais en attendant, ce vaisseau n’est pas fait
pour voyager dans le temps et je ne contrôle pas ce phénomène. S’il est là,
c’est que nous avons peut-être quelque chose à y faire.
⎯ Kim, regarde, le vaisseau se place en approche vers la planète sans
qu’on ait fait quoi que ce soit !
En effet, leur engin traverse déjà l’atmosphère, mais vers le sol, les conti-
nents sont méconnaissables. Rien ne distingue l’Amérique de l’Europe ou
de l’Asie et l’Afrique, seules les calottes glaciaires sont encore à leur place.
Les trois femmes se questionnent pour savoir ce qu’elles ont sous leurs
pieds. Un territoire semble se dessiner et le vaisseau en fait le tour, comme
pour s’assurer qu’il est au bon endroit. Kim ne touche à aucun instrument,
comme si elles étaient prises par quelqu’un d’autre. Enfin l’engin se pose
sur une terre étrange sans trop de végétation.
⎯ Il faut reprendre la main, Kim, redécollons, je ne ressens pas cet en-
droit.
L’idée est juste, elles n’ont rien à faire ici. Alors, Kim se dirige vers la
commande, mais à ce moment, la porte du vaisseau s’ouvre et elles sont
aspirées par le souffle de la dépression. Leurs corps s’envolent dans les airs,
semblant se dématérialiser. C’est alors, qu’elles se ressentent toutes les
trois, flottant dans l’air, comme des oiseaux, ou plutôt comme des esprits.
C’est là qu’elles comprennent qu’elles ont quitté leur corps matériel et c’est
Timi qui, sentant très bien son nouvel état, leur dit :
⎯ Ne paniquez pas, nous sommes dans l’éther de la planète. C’est l’état
normal des hommes de cette époque. La terre qui est en dessous de nous
n’est pas le monde des hommes, ce n’est que le règne de la vie animale et
végétale. Les hommes ne vivent pas encore dessus, ils ne se sont pas encore
incarnés. Suivez-moi, je vais vous emmener là ou nous trouverons d’autres

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hommes.
Jenifer et Kim n’ont pas encore saisi ce qui leur arrive, ce milieu est si sur-
prenant. Elles se ressentent par l’idée, non par la vue. Leurs sens semblent
différents, elles n’ont plus de membres, plus de têtes, plus de corps. Elles ne
sont que des feux, des sortes de lumières qui se déplacent par la pensée.
Dépouillées de leur corps, elles se rendent vite compte qu’elles ne ressem-
blent plus à des êtres humains, et se regardant, elles ne voient que leur
champ de force éthérique entourant une couche étoilée, et leur conscience
fait parti d’un groupe, elles n’ont plus de personnalité. Timi les invite à ne
pas se montrer et rester totalement invisibles, elle leur explique qu’elles le
peuvent par la pensée. Une sphère immatérielle semble flotter au-dessus et
elles voient des milliers de feux comme elles les rejoindre. Sans se faire
remarquer, elles s’en approchent pour voir ce qu’il y a à l’intérieur. Elles
arrivent à passer dedans et comprennent que les milliers de feux apportent
la force pour nourrir le centre de la sphère. Kim saisit que tous ces feux
viennent servir un maître, il est possible qu’ils soient tous le membre d’un
seul corps se nourrissant des éléments de la Terre. Voulant comprendre
d’où vient cette nourriture, Kim demande à ses amies de suivre ceux qui
repartent sur la terre. Elles suivent alors les âmes qui viennent de déverser
leur feu et repartent sur la planète. Lorsqu’elles sortent, leur feu est éteint.
Leur descente se fait jusqu’à la surface de la planète, et là se trouvent des
dizaines de grands sauriens qui se battent. Les esprits pénètrent dans les
bêtes et semblent insuffler en eux un désir de combat. Les âmes semblent
prendre plaisir à s’incarner dans ces animaux pour laisser leurs instincts se
défouler. Ces pauvres bêtes sont les victimes de ces âmes supérieures, et
après un temps de combat, les pauvres dinosaures sont pour une partie bles-
sés ou tués. Lorsque les âmes se dégagent du corps de ces animaux meur-
tris, elles sont toutes redevenues lumineuses. Les trois femmes comprennent
qu’elles ont assisté à un pillage de force et de vitalité de ces bêtes qui sem-
blent là seulement pour nourrir ces êtres supérieurs. Les animaux se nour-
rissent de la terre, les âmes se nourrissent de la force vitale des animaux et
les grandes sphères se nourrissent des âmes et chacun y trouve son intérêt.
Kim se dit que si ces âmes étaient comme ça à l’ère du Jurassique, et quel-
les en sont leurs descendants, elle comprend maintenant que les humains
soient devenus les grands sauriens de l’époque. Le temps autour d’elle sem-
ble se dérouler bien plus vite que dans leur époque. Se retournant vers de
grandes sphères dominant ces âmes, elle voit que le regard de celles-ci se
dirige vers un lieu qu’elles connaissent ; c’est l’endroit où est posé leur
vaisseau. Surprises, elles aperçoivent leurs trois corps étalés sur le sol au
pied de leur engin. Le foyer de la sphère croise les corps, s’y intéresse et
sonde celles qui semblent inconscientes. Kim voit et sent son corps particu-
lièrement observé, les deux enfants qu’elle porte directement analysés par la

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force qui émane de la sphère, comme si elle les prenait pour modèle. Elle ne
comprend pas vraiment ce qui est en train de se passer. Ses deux amies sont
aussi examinées par cette conscience insondable. Enfin, les rayonnements
de cet inquisiteur se retirent et dans un grand silence, la sphère rappelle
toutes ses âmes à elle. Kim, Jenifer et Timi restent à l’extérieur, le temps
passe en accéléré. Elles voient sur le sol de la planète tous ces monstres,
tous ces sauriens, et d’un coup une ombre passe au-dessus d’elles. Dans un
sinistre silence, elles comprennent qu’une météorite géante s’abat sur la
planète. De loin, elles voient un éclair foudroyant avec une lumière si terri-
ble que l’énergie qu’elle donne semble irradier toute la Terre. Un souffle
d’air circule, mais ce n’est que le commencement d’un grand bouleverse-
ment, car c’est la fin d’une ère. Puis la sphère semble plonger vers la terre,
comme si elle tombait. Au moment où elle percute le sol, un autre rayon en
émane et creuse un trou profond ; à l’intérieur, une sphère bleue où grouille
une vie qui semble sans forme. S’en approchant, de haut, elles voient des
éclairs jaillirent et un magma bleu ciel brasser le sol, comme une mer. Des
formes roulent et sortent de ce flot étrange. Ces choses se redressent enfin et
de chaque bord se lèvent des milliers d’humains, marchant la tête basse et
traînant les pieds, car c’est la première fois qu’ils marchent. En s’en appro-
chant, on peut voir des hommes et des femmes nus, noirs, jaunes et blancs.
Kim comprend alors que lorsque la sphère les avait sondées, elle en avait
pensé trois races, comme on pourra les trouver dans un million d’années.
Les deux enfants qu’elle porte ont servi de modèle pour donner le sexe. Ce
qui devient incroyable est que l’humanité paraît venir du futur. C’est avec
ces trois femmes que le modèle d’homme se trouve créé à cet instant, cha-
cune étant la représentante de ces trois ethnies. Les hommes semblent aussi-
tôt se rassembler par couleur et race, et partir chacun de leur côté. Bien sûr,
ils ne ressemblent encore qu’à des animaux, mais en eux est visible un cœur
brillant, comme si une âme surgissait au-delà de leur sang.
La création de l’humanité devient à cet instant une réalité et son commen-
cement sort d’une grande force créatrice poussée par un changement
d’atmosphère. Dans le ciel, la forme d’un serpent apparaît avec des yeux
envoûtant, fixant de son regard toute l’humanité. Celle-ci lève les yeux
comme pour signifier son asservissement. Pour Kim, cela apparaît comme
la signature maléfique et elle comprend ce que contient la force de la Cou-
ronne de Serpent ; celle qui est en dessous n’est que l’esclave, comme tous
ces hommes qui le sont devenus aussi. Il n’y a plus de doute, l’humanité du
vingt et unième siècle vit sous le joug de la couronne. L’ennemi n’est pas
Maldeï, mais la sphère entière qui dirige l’humanité tel un serpent et la tient
en son pouvoir par les forces de la haine, de la jalousie, la peur, la critique,
le mépris et les guerres. Le pillage des forces de la Terre est toujours le
même qu’à l’époque des dinosaures, mais se sont directement les hommes

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qui sont pris par des conflits plus subtils et plus destructeurs qu’il y a
soixante-cinq millions d’années. Voyant cela, Kim comprend quel est
l’ennemi qu’elle devra affronter si elle revient dans son monde. À cet ins-
tant, les trois âmes sont aspirées par une force immense, elles ne contrôlent
plus rien jusqu’à ce qu’elles se trouvent devant un champ de force colossal
mais sans aucune forme. Elles ne peuvent voir ce qu’elles ont devant elles
mais le rayonnement indique que ce n’est pas amical. Le rayon imprime
alors en elles comme des paroles qu’elles entendent comme en rêve :
« Votre corps supportera la souffrance de vos enfants, vous enfanterez à
chaque instant pour les autres car j’ai pris de vous l’image de l’homme,
tous seront désormais vos descendants, mais ils obéiront au serpent de la
vie que je suis car ils me donneront leur nourriture en l’échange de la
conscience que je leur donnerais. Joignez-vous à moi pour ne pas supporter
la douleur, dans mon esprit, je peux vous faire oublier et profiter de la
vie. »
À peine ces paroles ont-elles traversé leur esprit qu’elles sont projetées vio-
lement vers le sol et semblent s’y écraser. Mais sans leur corps, la douleur
est différente. Lorsque chacune se relève, c’est avec beaucoup d’efforts, car
elles sentent et voient instantanément qu’elles sont rentrées dans leur corps
matériel. Le vaisseau est à côté mais, debout, elles voient autour d’elles des
centaines d’hommes et de femmes marcher, les yeux dans le vide. Avec
stupeur, les visages de chacune ressemblent aux leurs. Les hommes sont
comme Jacques, et Kim croit le voir partout autour d’elle.
Kim, Jacques, Jenifer et Timi sont devenus les modèles de l’humanité.
Il faut rejoindre le vaisseau et c’est ce qu’elles font. Une fois à l’intérieur,
Kim se précipite pour décoller et partir le plus loin possible. Cette fois,
l’engin répond à ses ordres et quitte le sol de la planète. Mais, à peine quit-
tent-elles l’atmosphère qu’elles sont prises dans un effroyable tourbillon qui
les remue dans tous les sens, et une fois de plus, aucun contrôle n’est possi-
ble. Le vaisseau traverse des strates trop étranges pour qu’on puisse le diri-
ger. C’est alors que les trois femmes tombent sur le sol, prises de contrac-
tions et de douleurs avant de perdre connaissance.

Timi réconforte Kim, allongée sur son lit.


⎯ Remets-toi, je t’ai donné un remède contre les contractions. Tes en-
fants ne risquent rien, ça c’est calmé, mais il te faut du repos car tu es en-
ceinte. Avec Jenifer nous t’avons fait des examens, c’est bon.
⎯ Mais, comment ça, où sommes-nous, pourquoi n’êtes-vous pas ma-
lades ?
⎯ Nous sommes dans le vaisseau, ne te rappelles-tu pas avoir mis en
fonction la propulsion ?
⎯ C’est exact, je m’en souviens maintenant.

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⎯ Pour la douleur, l’esprit qui nous a donné le mauvais sort était un es-
prit préhistorique et il ignorait que les médicaments contre les contractions
existent depuis longtemps sur Terre et dans l’espace. Lorsqu’on s’est réveil-
lées, Jenifer et moi, nous sommes allées prendre ce qu’il fallait dans la
pharmacie. Te sens-tu bien maintenant ?
⎯ Je crois que ça va, mais je sens que ça bouge dans mon ventre et je te
garantis que ce n’est pas mon estomac.
⎯ Alors, c’est une très bonne chose. C’est pour quand le grand jour ?
⎯ Le vingt-trois mai, si tout va bien.
⎯ Tu en es à mi-chemin, il ne faudrait pas que tu vives toujours aussi
ardemment, tu dois mener ta grossesse à terme.
⎯ Je vais essayer. En attendant, j’aimerais me lever pour voir où en
sont les instruments et contrôler le cap.
Kim est heureuse de retrouver dans le poste de pilotage Jenifer en train de
contrôler tous les instruments. C’est une mathématicienne et rien ne lui
échappe. Le CP est analysé avec tous ses composants et d’après elle, tout
est juste. Kim regarde le chronocristal et, surprise, elle voit que le temps a
repris des valeurs plus raisonnables. À l’heure de la Terre, ils sont le douze
janvier 2009 et ils foncent droit vers Unis.
⎯ Jenifer, il faut changer de cap, nous devons retourner vers la Terre,
j’ai besoin de contrôler que tout est en ordre là-bas.
⎯ Mais pourquoi Kim, nous sommes revenues dans un espace et un
temps plus raisonnables, à quoi pourrait servir de revenir sur la planète ?
⎯ Et si notre venue dans le passé avait changé le monde ? Si nous
n’avons pas rêvé, nous avons agi dans le destin du monde plus que
n’importe qui. S’il est exact que nos corps ont servi de modèle pour la nou-
velle humanité, nous avons créé une désharmonie majeure dans le consor-
tium espace-temps, au risque d’avoir perdu l’humanité entière avec tous nos
amis et peut-être n’avons-nous jamais existé !...
Kim se rappelle avoir déjà fait un voyage dans le temps lorsqu’elle avait
voulu rejoindre Lunisse, il y a quelque temps, et que sa venue avait été pro-
grammée comme faisant partie de l’histoire de sa planète. Jenifer lui
confirme que le retour dans le temps n’est pas un leurre car le CP a enregis-
tré leur voyage, elles sont bien passées sur la Terre il y a soixante-cinq mil-
lions d’années. Si leur passage dans cette période du Crétacé est réel, elle
aurait des conséquences inestimables sur l’idée de la création de l’humanité.
Si la Terre est toujours pareille, alors c’est que leur existence est totalement
liée à une très grande magie ou alors un rêve sans mesure ? Il faut vérifier.
Les trois femmes se regardent et commencent à avoir la tête qui tourne, si
c’est exact, à elles seules, elles portent l’humanité entière, elles en sont le
berceau. Soudain, pour la ramener à de justes pensées, Kim sent dans son
ventre des coups qui lui sont donnés par ses deux enfants. Elle sursaute et

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reprend en main les commandes du vaisseau. Cap sur la Terre !

La question folle se pose dans leur tête : comment la descendance peut de-
venir le modèle de la source ?
Pour Kim, cette question devient pour elle d’une importance capitale. Pour
connaître ce mystère, elle a en vue de pouvoir rejoindre la source de la créa-
tion de l’univers, non plus soixante-cinq millions d’années, mais au moins
vingt-cinq milliards d’années. Elle ne pourra se trouver devant Maldeï
qu’après avoir eu la réponse.
Elle pense :
« Autant dire, une quête impossible, où l’échelle humaine n’est plus que
l’électron d’un atome par rapport au désir intérieur qui m’y pousse. »
Le temps de cette pensée, la Terre est déjà sous ses pieds.
Kim ne s’y pose pas, car déjà dans le récepteur radio elle entend les hom-
mes parler et elle capte même leurs stupides émissions de télévision. Elle
trouve une connexion au Web et voit que tout est comme d’habitude et elle
trouve même le site de l’école de Keuramdor.

Rien n’est changé, alors les trois femmes décident de prendre le large et de
repartir vers Unis.
Avec la question la plus répandue :
Qui suis-je, d’où viens-je, où vais-je ?

Un jour, il faudra donner la réponse…

Le vaisseau prend son cap et Kim regagne sa cabine pour prendre un peu
de repos comme ses deux amies. Mais à peine allongée, elle ressent dans sa
tête des vibrations qu’elle reconnaît bien, c’est l’appel de ses enfants. Elle
reste collée au fond de son lit, mais ne semble pas bouger. Les cloisons se
distordent, tous semblent prendre une autre forme autour d’elle. Un siffle-
ment se fait entendre jusqu’à ce que dans un éclair déchirant, Aqualuce et
Cléonisse se retrouvent toutes les deux face à face. Sa fille la regarde alors
en pleurant.
⎯ Maman, je suis perdue, j’ai besoin de toi, il m’arrive une chose folle
avec deux amis.
⎯ Mais Cléonisse, n’es-tu pas à l’école, pourquoi ces larmes ?
⎯ Nous étions au ski avec les autres, pour ce week-end, et avec mes
amis, Benjamin et Alice, nous avions décidé de communiquer avec les
étoiles. Ça a marché, mais nous nous sommes retrouvés sur le sommet
d’une montagne. Doora venait nous chercher lorsqu’un homme dans un
vaisseau comme le tien s’est intercalé pour nous prendre. Il dit s’appeler
Paolis ; il est grand avec un visage un peu maigre, ses cheveux ne sont pas

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très longs et il a une curieuse mèche blanche sur ses cheveux bruns. Il a
une cicatrice sur la joue droite et sans cela, il ressemblerait à papa. Il pré-
tend être envoyé par une dame nommée Maldeï pour préparer la guerre sur
la Terre en y trouvant des hommes qui l’aideront. J’ai l’impression en le
regardant qu’il est comme un zombi, il n’a pas un mauvais visage mais il
semble prêt à tout pour accomplir sa mission. Nous avons réussi à fuir,
mais il a rattrapé mes deux amis. Moi, je me suis cachée dans une grotte.
C’est là que j’ai retrouvé le sifflet pour t’appeler. Cet homme me cherche,
il m’a dit qu’il utiliserait mes pouvoirs pour faire son travail. Il menace
Alice et Benjamin de mutilations et d’autres choses horribles si je ne fais
pas ce qu’il me demandera. Je ne sais plus ce que je dois faire. Retourner
vers lui pour sauver mes amis ou fuir et rester dans cette grotte ?
⎯ Calme-toi ma chérie, nous allons réfléchir à comment te sortir de là.
Ce que tu me dis est important, maintenant je sais que Maldeï a envoyé
d’autres hommes sur la Terre, en dehors de ceux venus attaquer Keuram-
dor.
⎯ Tu sais, maman, ceux que nous avions vaincus se sont transformés
en elfes et ils sont là pour nous protéger.
⎯ Des elfes ! Je comprends mieux maintenant pourquoi Maldeï avait
fait d’eux des guerriers ; elle savait ces enfants dangereux pour elle et avait
fait ça pour qu’ils ne découvrent pas leurs vertus.
⎯ Ils ont construit autour de l’école une protection infranchissable
avant de partir autour de la Terre, seuls deux sont restés avec nous pour
nous protéger.
⎯ Si les elfes réapparaissent, c’est que de grands changements vont
avoir lieu sur la Terre, ces êtres sont toujours présents dans ces moments-
là.
⎯ Et pour moi, maman, qu’est-ce que ça veut dire ?
⎯ Ça veut dire que tu dois retourner vers tes amis et prendre ce que je
vais te donner. Écoute-moi bien. Ouvre ton cœur à l’espérance, c’est-à-
dire, fais confiance en ton étoile, ton cœur te donne toute la nourriture dont
tu as besoin et il prend soin de toi. Dans les moments les plus difficiles, il
te fait franchir les obstacles les plus grands car si tu ignores la peur, tu lui
ouvres la porte. Tu n’es pas responsable de ce qui t’arrive, alors les choses
vont se redresser. Je suis certaine qu’il ne vous arrivera rien. Donne aussi à
tes amis la force de l’espérance comme je le fais pour toi, c’est avec ça que
j’ai toujours gagné. Tu es ma fille, il ne peut rien t’arriver.
⎯ Mais maman, ce monsieur paraît très méchant.
⎯ As-tu confiance en moi ?
⎯ Oh ! Oui, maman, tout ce que tu dis est toujours vrai.
⎯ Alors qu’est-ce qui est important ?
⎯ C’est l’espérance, maman, c’est la force qu’il y a dans mon cœur et
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je la ressens maintenant que tu me l’as montrée !
⎯ Viens dans mes bras pour que je te fasse un câlin.
La petite fille se blottit dans les bras de sa mère pour verser ses dernières
larmes, elle ferme les yeux et se sent déjà mieux. Lorsque Kim détend ses
bras, sa fille a disparu, elle est dans le vaisseau qui fonce toujours vers
Unis. Elle regarde autour d’elle et se voit bien seule. Malgré tout, voyant
au détour d’un regard son visage, elle voit les traces encore rouges du câlin
de son enfant. Les minutes qu’elle vient de vivre étaient bien réelles et elle
pense à l’homme arrivé sur la Terre et la mission qu’il compte accomplir.
Les hostilités sont bien lancées, Maldeï compte bien envahir la planète. Si
comme le dit Cléonisse, il est ici pour trouver des alliés parmi les bandits et
les délinquants, il risque d’avoir un certain succès.
Elle sait que cet homme se nomme Paolis, cela l’intrigue et il faut qu’elle
vérifie. Pour cela, elle se rhabille et retourne au poste de pilotage. Assise
devant le pupitre, elle inscrit le nom de l’homme pour voir s’il est référen-
cé dans la mémoire du CP. Si c’est un Elvien, c’est peu probable, mais s’il
est Lunisse, elle a une chance. Kim lance la recherche et presque instanta-
nément, le CP donne la réponse qu’elle n’espérait pas. PAOLIS, ce nom est
affiché à l’écran et une photo apparaît. Pas de doutes, c’est lui, elle recon-
naît l’homme décrit par sa fille. La même mèche blanche et la cicatrice sur
la joue droite. Regardant sa fiche, elle voit qu’il est de Natavi. Pédiatre, il
est réputé, les articles qui accompagnent sa fiche sont très élogieux, rien à
voir avec l’homme qui a enlevé sa fille. Kim pense que Maldeï a dû
l’envoûter à sa façon. Si Cléonisse arrive à se libérer de cet homme, les
autres sur Terre seront vite informés de sa présence. Alors, elle repense aux
elfes qui sont sortis de leur école et elle se dit que s’ils le sont vraiment, ils
viendront les délivrer. Quelque chose lui indique que c’est même déjà fait,
elle n’a pas de doute, son cœur lui en donne la certitude.
Kim reprend son voyage, enfin, elle peut prendre un peu de repos. Elle met
son lecteur MP3 sur ses oreilles pour écouter une chanson interprétée par
Natacha Saint Pier et Pascal Obispo :

"Mourir Demain"…

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L’ENVOL DES ELFES
Sachant que les elfes construisaient sur la montagne leur
campement, Araméis avait été tenté de voir comment ils s’étaient installés.
Il y était allé avec Steve dont la fille fait partie de ces êtres. Enfants de la
mine, ils s’étaient tous transformés, devenant des êtres presque magiques en
passant à travers le Puits de l’Oubli…
Arrivant jusqu’à l’entrée de leur domaine, ils furent tous deux surpris, cela
ne ressemblait à rien de connu. En passant la porte, ils furent arrêtés par un
des petits êtres qui les avertit :
⎯ Je vous préviens qu’en passant cette porte, vous risquez de ne plus
jamais voir le monde comme avant, le domaine des elfes est bien différent
de celui des humains.
Sur le coup, les deux hommes ne comprirent pas pourquoi il disait ça, et
sans crainte, ils n’hésitèrent pas à passer. Mais à peine la porte franchie, se
retournant, le gardien avait totalement changé. En un tour de passe-passe il
était devenu bien plus grand et il les dépassait. Au lieu de cheveux bouclés,
il avait une longue barbe et était devenu chauve. Impressionnés par sa taille
de géant, ils prirent peur et s’enfoncèrent dans le village. Tout autour d’eux,
ils ne virent aucun enfant, mais des êtres mi-femmes mi-hommes qui sem-
blaient être afférés à des tâches importantes. Tous semblaient être de vieux
sages, aucun enfant n’était présent. Araméis et Steve se regardèrent avec
étonnement lorsqu’une femme, paraissant avoir facilement quarante ans,
s’approcha d’eux avec un grand sourire :
⎯ Papa, enfin, tu t’es décidé à venir. Je suis très heureuse que tu aies
osé entrer malgré l’avertissement du gardien.
⎯ Mais, qui es-tu pour m’appeler papa ?
⎯ Tu ne me reconnais pas ? C’est moi, Axelle.
⎯ Ce n’est pas possible, Axelle a juste sept ans !
La femme devant lui avait les cheveux bouclés et déjà grisonnants. Elle
avait la même taille que sa femme, mais en aucun cas il fut possible qu’à
quinze jours d’intervalle l’enfant ait pris presque quarante ans.
⎯ Ah ! Oui, sept dans le monde des hommes, mais plus que des milliers
d’années dans le monde des elfes. Ici, nous sommes tous sans âge. Regar-
dez-vous, tous les deux, vous êtes des enfants comparés à nous.
Steve se retourne vers son ami Araméis et voit un petit garçon qui ne doit
pas avoir plus de six ans. C’est alors que l’autre se met à rire en le regardant
aussi.
⎯ Vous, les hommes, êtes encore des enfants en croissance, vous
n’avez pas encore atteint votre maturité, c’est pour cela qu’on a dû vous
enfermer dans cet univers. Vous ne savez même pas ce qu’il y a en vous,

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vous n’avez pas encore ouvert votre cœur pour regarder à l’intérieur. Nous,
les elfes, devons tous les jours vous border pour que vous vous endormiez à
vos instincts et à la fois vous réveiller à l’écoute des autres. Vous faites des
caprices tous les jours et nous devons réparer les dégâts à chaque fois.
⎯ Mais on ne nous a jamais appris autre chose, nous les hommes, nous
réagissons à nos sentiments, nous devons nous lever chaque jour pour tra-
vailler, si on n’est pas le meilleur, un autre prendra notre place.
⎯ C’est justement ça ! Vous devriez donner chaque jour votre place aux
autres.
⎯ Mais es-tu vraiment Axelle, l’enfant que j’ai élevé ?
⎯ Devant toi, sur Terre, tu as un enfant, mais lorsque tu regardes plus
loin, l’enfant enferme en lui un être d’un grand savoir. L’enveloppe n’est
que l’apparence, l’être ne se voit pas, il se sent. Petite, mon corps est une
prison que je dois porter, la jeunesse de mon corps m’empêche d’exprimer
l’être que je suis. Ici, ma conscience est déjà en expansion, je peux dépasser
de loin les limites de vie de la matière. Là où nous sommes, il n’y a que
l’idée qui vive. Notre corps prend la forme qu’il souhaite. Je veux être une
femme mûre et je le suis. C’est pour cela que je t’apparais ainsi.
⎯ Et nous, pourquoi sommes-nous des enfants ?
⎯ Je te l’ai déjà dit, l’homme n’est qu’un enfant. Venez tous les deux,
je vais vous faire visiter le village.
Axelle, étant comme une grande femme, vêtue d’une grande cape grise et
des sandales en bois prend les deux enfants par la main. Ici, tout semble
inversé. Elle entre dans une des maisons et là, ils voient à l’intérieur
d’innombrables portes. Parfois l’une d’elles s’ouvre et à ce moment, un elfe
y entre.
⎯ Mais où va-t-il Axelle ?
⎯ Toutes ces portes sont reliées aux cœurs des hommes. Lorsqu’une
s’ouvre, c’est qu’un homme vient de s’éveiller. Nous, les elfes, avons pour
tâche d’accompagner celui qui l’a ouverte pour qu’il ne la referme jamais.
C’est-à-dire qu’il laisse en lui parler la vie. Quand un homme fait un pas,
nous l’aidons à en faire un autre avec lui.
⎯ Mais pourquoi y a-t-il si peu de portes ouvertes, ou pourquoi en ai-je
vu qui se referment ?
⎯ Hélas, les hommes ont tous de bonnes intentions, mais "Chassez le
naturel, il revient au galop" et c’est pour ça que tout est toujours à refaire.
Heureusement il arrive que des portes ne se referment plus ; à ce moment,
les elfes établissent avec celui qui a ouvert cette porte une liaison particu-
lière en injectant sur l’homme de la poudre de lumière.
⎯ Mais c’est quoi de la poudre de lumière ?
⎯ Araméis, sais-tu ce qu’est une âme ? Je ne te parle pas de la cons-
cience animale d’un homme ou d’une vache.
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⎯ Autrefois je t’aurais dit que c’est ce qui donne la vie à mon corps en-
tier, mais maintenant, avec Wendy qui s’est transformée et a commencé à
m’entraîner avec elle, je commence à pressentir bien autre chose.
L’âme est le moteur de toute la vie, c’est en nous un feu d’une force infinie.
En même temps, c’est une conscience infiniment supérieure à la nôtre et
lorsque je veux bien l’écouter, elle me donne la direction que je dois suivre.
J’ai le sentiment que c’est un élément différent de moi. Mais pour moi, c’est
un grand mystère.
⎯ Tu as raison, c’est un feu et tous les hommes se sont construits de ça.
L’homme est arrivé bien après que l’âme ait vu le jour. Ce feu qui est en
nous est le centre de notre vie, alors que l’homme pense que c’est son cer-
veau. Il estime son cerveau comme un dieu et le laisse agir. Hélas, le cer-
veau n’est qu’une grande antenne qui reçoit les influences du monde de la
nature et de l’univers. Il y a une grande tromperie qui a été organisée et qui
donne l’impression aux hommes que ce sont de libres penseurs. Aucun
homme n’est libre et l’âme ne peut vivre sans lui. Les hommes qui arrivent
faire vivre leur âme sont capables de tout transformer autour d’eux, en tout
cas de transformer les hommes et de leur donner la possibilité de s’éveiller
à leur tour.
⎯ Maldeï est-elle responsable de cette tromperie ?
⎯ Elle n’est qu’un élément sans doute, mais nous pensons qu’il y a plus
qu’elle pour emprisonner toute l’humanité.
Notre rôle n’est pas de lutter contre elle. Les elfes sont des feux conscients
qui secourent tous les hommes une fois qu’ils ont commencé à s’éveiller.
Nous aidons tous les enfants lorsqu’ils ont encore en eux une lumière appa-
rente. C’est pour cela que sur Terre, à Noël, nous fabriquons des cadeaux
pour eux, nous mettons dedans de la poudre de lumière comme dans le cœur
des hommes qui se sont ouverts la vie, comme les enfants.
Si vous ouvrez vos cœurs comme des enfants, c’est que votre cœur parle en
vous, laissez-le agir dès cet instant. Donner la bonne nourriture, voilà le
véritable travail des elfes, rien d’autre.
⎯ Alors, vous n’êtes pas humains ?
⎯ Non, des particules de lumière pures venant de la source, nous som-
mes un, agissant dans l’unité et pouvant nous multiplier pour aider tous
ceux qui désirent s’ouvrir à la vie. Les maisons de notre village ont toutes
des portes qui débouchent vers le cœur de chaque homme. Nous avons
construit ce lieu pour qu’en visitant cet endroit, vous ayez une vision plus
facile de notre travail. En fait, les elfes sont immatériels, nous ne sommes
qu’une idée.
⎯ Mais tous ces enfants que j’ai vus dans les mines et que nous avons
fait traverser le Puits de l’Oubli, que deviendront-ils ? Après que nous
ayons quitté votre village, vont-ils se dématérialiser ?

49
⎯ Non, les elfes peuvent avoir besoin d’un vrai corps. D’ailleurs la si-
tuation dans la galaxie est si tendue que dans quelques jours, nous quitte-
rons tous Unis pour rejoindre les différentes planètes afin d’aider tous ceux
qui dans leur cœur sont aptes. Nous mélangeant aux autres, nous serons plus
efficaces.
⎯ Tu vas me quitter, Axelle ?
⎯ Non, papa, je vais te rejoindre, lorsque tous s’envoleront.
Après avoir visité le curieux village, les deux petits hommes, sont re-
conduits comme des enfants par Axelle à l’entrée. Le garde les attend, tou-
jours aussi grand, mais ils comprennent pourquoi. Ils franchissent la porte et
se retournent encore une fois, et là c’est l’inverse ; un enfant leur apparaît
aussitôt comme s’ils avaient changé d’espace. Ils regardent autour d’eux et
se demandent dans quelle mesure le monde dans lequel ils sont retournés est
vraiment réel, ils rentrent dans leur camp avec un doute immense. L’enfant
à l’entrée avait raison, ils ne pourront jamais voir le monde comme avant.

Cela fait plusieurs jours que Steve et Araméis sont allés visiter le village
des elfes, ils ont raconté à Wendy ce qu’ils ont vu et celle-ci a parfaitement
compris leur rôle. Ces enfants qu’ils pensaient prendre comme une charge,
sont loin d’être ce qu’on pouvait imaginer, et c’est d’eux que l’on devra
apprendre.
La construction de leur base avance bien, tous ont leur logement, les nour-
rissons que Némeq leur a amenés ont tous été intégrés à la vie et leurs nou-
velles mamans les ont pris comme leurs enfants. Maintenant tout se passe
bien et Araméis refait surface, tous prennent leur place progressivement, la
vie s’installe à Unis, la nouvelle ville.
Steve est maintenant seul, sa fille n’est pas revenue du village des elfes et il
se demande ce qu’il fera lorsqu’elle reviendra. Sera-t-elle encore une
femme mûre ou une enfant ? Pourront-ils rentrer sur Terre par la suite ?
Wendy est heureuse que les enfants arrivés ici soient devenus des êtres à
part, mais en elle, sur cette planète, elle a le sentiment de faire maintenant
du surplace. A attendre sur cette planète trop parfaite, elle ne se sent pas à
sa place, elle préférerait être avec Doora, Weva ou Yéniz, et pourquoi pas
avec Aqualuce. Ces quatre femmes lui manquent et Araméis, même s’il est
son mari, ne les remplace pas. Elle espère un événement pour tout changer.
Lorsqu’elle se couche ce soir, il est déjà très tard, son époux a eu une jour-
née épuisante et il est déjà au lit. Elle se déshabille pour prendre une dou-
che, mais dans le ciel quelque chose d’étrange l’intrigue. Elle voit un point
lumineux qui n’était pas là hier, elle est certaine que ce n’est pas une étoile,
car elle a une grande connaissance des astres, même si elle n’est pas sur sa
planète natale. Elle passe sous sa douche pour se rafraîchir. Pour ne pas
perdre de temps, elle sort nue sur sa terrasse et regarde encore une fois le

50
ciel. Plus de doute, c’est un vaisseau dont les flancs reflètent les rayons de
l’étoile d’Unis ; elle a baptisé cette étoile le Limax, personne avant elle n’en
avait eu l’idée. Ayant une vue remarquable, elle juge l’altitude de l’engin à
plus de dix mille kilomètres, et d’une taille de deux mille mètres au mini-
mum. Les yeux en l’air, elle ne s’aperçoit pas immédiatement que ses voi-
sins la voient dans son état et peu après, elle rentre en vitesse et enfile juste
un pantalon, il n’est plus le temps pour elle de se coucher. Ce sont peut-être
des ennemis qui arrivent et si c’est le cas, ils n’auront aucun moyen pour se
défendre. Pas le temps de prendre des pincettes avec Araméis, elle doit le
réveiller.
⎯ Réveille-toi, viens vite avec moi, il se passe quelque chose d’étrange,
lève-toi vite !
⎯ Quoi, quelle heure est-il ?
⎯ Une heure au chronocristale de Lunisse, c’est urgent, viens avec
moi !
⎯ J’étais en plein rêve, j’espère que c’est important.
⎯ Avons-nous des armes pour nous défendre ?
⎯ Pourquoi veux-tu des armes ?
Il s’habille et pendant ce temps, Wendy lui dit :
⎯ Un vaisseau spatial qui n’est pas des nôtres vole au-dessus de notre
planète, viens voir avec moi, nous devons nous préparer.
⎯ Que dis-tu ? Un vaisseau !
⎯ Suis-moi, tu vas me dire ce que tu en penses.
Il la suit sur la terrasse, elle lui montre le point brillant qu’elle a observé,
mais il a disparu.
⎯ Je ne vois rien, tu as dû rêver.
⎯ Certainement pas, j’étais parfaitement lucide lorsque je l’ai remar-
qué, c’est un vaisseau immense, bien plus grand que le Terrifiant, sinon je
n’aurais pas pu l’observer ! Un vaisseau d’une telle taille, je n’en connais
qu’un, c’est l’Instant-Plus. C’est peut-être Maora.
⎯ Si c’est elle et qu’elle a réussi à retrouver les survivants de Persevy,
ils seront trop nombreux. Némeq m’a prévenu qu’ils sont presque deux mil-
les.
⎯ Et alors, ça te pose des problèmes, n’as-tu pas prévu une grande base
ici pour recevoir tous les égarés qui nous viendront ?
⎯ Oui, c’est vrai.
⎯ Alors assurons-nous que c’est bien elle qui nous revient, et si c’est le
cas, préparons-lui le meilleur accueil avec les nouveaux qu’elle nous
amène.
⎯ Viens avec moi, allons au poste de contrôle de la ville, nous pren-
drons contact avec eux.

51
Arrivés au commandement, ils allument le récepteur pour écouter s’il y a
une voix à l’autre bout. Araméis ne souhaite pas émettre de là où il se
trouve car si c’est un ennemi, ils seront aussitôt repérés. Avec Wendy, ils
sont d’accord, il faut attendre, inutile de mettre des milliers d’êtres en dan-
ger.
⎯ Tu peux douter de moi, mais je t’assure que j’ai bien repéré un vais-
seau.
⎯ Je ne doute pas de toi, préparons-nous à accueillir ceux qui vien-
dront. Soit pour se mettre à l’abri ici, ou nous attaquer. Je reste ici pour sur-
veiller le ciel, va te coucher, demain nous rassemblerons toute la commu-
nauté pour nous préparer.
Dans la moiteur de la nuit, Wendy rentre se coucher, mais avant de se met-
tre lit, elle regarde encore une fois dans la direction où elle avait cru voir le
vaisseau. C’est là qu’au loin, vers la cité des elfes, elle voit une nuée in-
nombrable d’êtres lumineux s’envoler à travers le ciel dans la direction où
elle avait repéré l’appareil. En quelques secondes ils disparaissent tous dans
l’obscurité du ciel. Elle se frotte les yeux, pensant être trop fatiguée. Que
doit-elle en penser ? Cette fois, elle n’en peut plus, épuisée, elle s’allonge
sur son lit et s’endort dans un rêve étrange qui la conduit directement sur
Elvy…

***

Seule, dans une pièce bien protégée de son palais qu’elle appelle son "Tem-
ple", Maldeï ne veut pas que ceux qui lui ont échappé s’en sortent comme
ça. Cela fait quelques jours qu’elle y pense et ce soir, retirée de ceux qui
l’entourent, elle se laisse diriger par la Couronne de Serpent qui lui insuffle
un commandement et lui dicte de la laisser conduire les représailles direc-
tement contre les voleurs de vaisseau. Maldeï s’est rarement laissée diriger
totalement par l’esprit de la couronne, sauf au début avec Jacques Brillant
lorsqu’elle avait sondé son esprit. La couronne commence à se sentir en
danger. Comme une condamnée, elle pénètre dans l’étrange sanctuaire.
Son temple est fait de miroirs noirs qui reflètent sur tous les côtés l’image
de celui qui se trouve dans son centre. Il n’y a que la lumière des yeux du
serpent qui se reflètent. Une fois la porte fermée, les yeux du serpent se
multiplient à l’infini sur les quatre facettes. Le regard de l’animal devient de
plus en plus brillant et ceux de Maldeï se ternissent. Dans sa pensée, le flot
d’une force se déverse comme un envoûtement et il lui dit :
« Au-delà de l’espace, sort du temps pour retrouver ceux qui t’ont humi-
liée. Retrouve leur esprit et que toute la force de l’univers du ciel les ré-
duise à l’état d’esclaves de la couronne. Que ceux que tu trouveras de-

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viennent dépendants du mal, qu’ils en soient les serviteurs. Le serpent
est le maître, le serpent est le Dieu et que tous se prosternent devant sa
force. Que ton esprit, Maldeï, les retrouve dans l’instant, je t’en donne le
pouvoir afin qu’ils oublient leur cœur pour se donner à moi. »
Dans la seconde, la conscience de serpent quitte son corps et trouve aussitôt
le vaisseau dérobé. Elle pénètre à l’intérieur et trouve en son ventre des
milliers d’êtres. Attendant que chacun plonge dans le sommeil, l’esprit de
Maldeï plonge en leur être pour détruire en eux la liaison que leur cœur
avait déjà commencée à tisser. Elle a le temps de la nuit artificielle pour
opérer son action diabolique. C’est avec toute la puissance de la couronne
qu’elle opère. Les hommes et les femmes qui s’étaient endormis d’un som-
meil paisible avec les rêves qui les avaient emmenés loin de leur corps se
trouvent dans l’impossibilité de reprendre leur place au moment du réveil.
Ce n’est que l’esprit animal et du mal qui se trouve dans la conscience.
Maldeï n’a pas le temps de visiter tous les esprits et dans le poste de pilo-
tage, elle trouve celle qui l’avait affrontée, Maora. Cet esprit est fort et
éveillé, elle ne peut la pénétrer. Mais sentant l’image de ceux qu’elle aime,
pour se venger, elle les trouve, leur faisant subir la mort de l’âme, ouvrant
en eux les portes du mal. C’est ainsi que la jeune Dagmaly est touchée dans
son sommeil. À l’instant où le mal se produit, son corps entier se raidit et
elle est prise de convulsions, tant le déchaînement de l’esprit de la couronne
est puissant. Hennas, Tarina et Stamag subissent le même sort ; le frère de
Maora qui vient juste de se réveiller échappe à ce sort. Mais il est temps
pour Maldeï de rejoindre son corps, le matin est aussi pour elle sur Elvy.
Lorsqu’elle se réveille dans son temple, elle n’a plus le souvenir de cette
étrange nuit, même maître de l’univers, une partie de sa vie lui échappe ;
mais un bien-être l’inonde, comme l’idée d’un acte de justice accompli…

***

Maora était impatiente d’arriver jusqu’à Unis, elle a volontairement réduit


sa vitesse à l’entrée du système stellaire pour arriver avec le plus grand
calme et que tous puissent se faire aux nouvelles conditions. Maintenant, la
planète est là et elle pense s’y poser dans moins de dix heures. Elle sait où
est située la base de ses amis, mais comme c’est le début de la nuit, elle
pense qu’il est préférable d’arriver au matin, lorsque tous seront réveillés.
Dans son vaisseau, c’est pour eux déjà le matin et bientôt ils seront tous
levés. Admirant la curieuse planète, elle entend derrière elle quelqu’un en-
trer dans le cockpit. Elle se retourne et voit Dagmaly arriver, les cheveux
totalement en pétard et surtout le regard étrange. Elle pense que la nuit a été
agitée, mais lorsque la jeune femme ouvre la bouche, elle comprend qu’il

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s’est produit quelque chose, mais c’est trop tard lorsqu’elle la voit sortir une
arme qu’elle braque.
⎯ Là où tu nous as emmenés, ça n’est pas pour moi, tu es devenue dan-
gereuse pour les autres, il faut te tuer.
La pauvre n’a pas le temps de réagir. Elle a juste le temps de dire :
⎯ Si vous m’entendez, venez à notre secours, nous avons été possédés.
Sa parole semble s’éteindre sur les murs de son poste de commande que
déjà un rayon éthérique part et lui brûle profondément une partie de
l’abdomen. Elle s’affaisse, inconsciente. Dogami, devenu conscience du
vaisseau, voyant la scène depuis les capteurs et les caméras, comprend qu’il
se passe quelque chose d’étrange dans le vaisseau. Les capteurs des diffé-
rentes chambres détectent des mouvements curieux pour une partie des
voyageurs. Il pressent un danger encore plus grand et comprend qu’il n’est
plus temps de se poser sur la planète, il vaut mieux s’éloigner pour ne pas
contaminer ceux qui les attendent peut-être sur Unis. Il fait faire demi-tour
au vaisseau et met en marche le moteur principal pour s’éloigner suffisam-
ment. Maora perd beaucoup de sang, la jeune Dagmaly est comme folle et
s’enfuit en se cognant la tête partout sur les cloisons, elle ne se contrôle
plus. Dogami décide de réveiller ceux qui pourraient l’aider, il fait sonner
l’alarme dans les chambres d’Hennas, Tarina et Stamag, mais ses capteurs
indiquent qu’eux aussi ont un comportement étrange. Par chance, le frère de
Maora semble réveillé et il l’appelle à travers les hauts parleurs. Celui-ci
accourt jusqu’au poste et trouve sa sœur étalée et recouverte de sang. Bien-
tôt, presque tous les membres du vaisseau sont debout et une partie des
hommes et des femmes commence à se battre. À travers tout cela, le pauvre
Mogaran arrive à isoler sa sœur au bloc médical, Delfiliane le rejoint et
s’occupe de Maora. Une partie des voyageurs semble être atteinte d’un mal
étrange tandis que l’autre partie essaie de se protéger de leurs mouvements
agressifs. La situation est devenue incontrôlable, comme si les êtres dans le
vaisseau étaient devenus des bêtes féroces, sans conscience. Delfiliane a des
dons de guérison et soigne Maora sans les instruments pourtant disponi-
bles ; bien qu’ils soient parmi les plus modernes. Elle arrive à arrêter rapi-
dement l’hémorragie, mais la plaie n’est pas belle. Avec beaucoup de soin,
elle lui applique un baume permettant la régénération totale des cellules
détruites. Au bout d’un moment, Maora reprend connaissance et arrive à
dire quelques mots :
⎯ C’est une attaque, l’esprit de chacun a été violé. Il faut trouver de
l’aide, appeler les el…
Puis, elle perd connaissance. Son frère regarde Delfiliane en se question-
nant :
⎯ Appeler qui, quoi, as-tu compris ce qu’elle voulait dire ?
⎯ Je sens autour de nous une présence qui ne m’est pas inconnue, at-

54
tend un peu.
À cet instant, ils entendent une petite voix qui leur dit :
⎯ Elle voulait juste dire, appeler les elfes ! Tout à l’heure c’est ce
qu’elle a fait, c’est pour ça que nous sommes là !
Ils se retournent vers eux et voit un jeune enfant qui ne semble pas avoir
plus de sept ans avec les cheveux châtains et bouclés, vêtu d’une robe blan-
che presque lumineuse. Delfiliane la reconnaît immédiatement, c’est
Axelle, la petite fille exceptionnelle, rencontrée sur Elvy.
⎯ Comment as-tu fait pour arriver jusqu’ici, ne devrais-tu pas être avec
les autres enfants sur Unis ?
⎯ Nous nous sommes tous transformés en elfes, nous sommes des brins
de Lumière et nous pouvons nous déplacer là où notre présence est indis-
pensable. Cette dame que tu soignes nous a appelés, nous sommes ici à sa
demande pour chasser le malin qui s’est emparé de vos corps. Un viol inac-
ceptable a été commis ici et le responsable en est Maldeï, déjà, mes frères
sont en train de s’occuper des vôtres.
En effet, dans tout le vaisseau, les elfes par centaines poursuivent tous ceux
dont le comportement est étrange, ceux dont l’agressivité est avérée sont
accrochés par les petits êtres qui se battent avec eux. Lorsqu’un elfe tient un
homme ou une femme, il ne s’en décroche pas avant qu’il soit totalement
épuisé. Lorsqu’il tombe, l’elfe se transforme en un tourbillon de lumière et
rend lumineux l’être tombé dans l’inconscience. Sous l’influence de ce
rayonnement, pour chaque être piégé par les elfes, un nuage noir semble
sortir par la bouche, comme s’il recrachait de puissantes toxines. À la fin
c’est plus de mille personnes qui se retrouvent totalement sonnées, inertes
sur le sol. Juste une fille ne s’est pas encore laissée toucher par un elfe, cette
jeune femme est très agressive et menaçante avec son arme, personne n’ose
l’affronter. C’est Gybouss, le garçon elfe qui vient frapper à la porte du bloc
médical :
⎯ Axelle, il faut que tu viennes, il reste une fille récalcitrante ! elle
paraît dangereuse, personne n’ose s’en approcher. Peux-tu venir nous ai-
der ?
⎯ Excusez-moi, je dois y allez, j’ai du travail. Dis, Gybouss, Maora est
fort blessée, peux-tu t’occuper d’elle pendant que je vais régler le pro-
blème ?
⎯ D’accord, mais rejoins-moi lorsque tu auras fini.
La petite Axelle remonte le vaisseau pour trouver la fille dont parle son ami.
Après l’avoir trouvée, elle s’aperçoit que cette fille est bien plus touchée
que les autres ; connaissant Maldeï, elle comprend qu’elle a mis en elle un
germe de serpent qui est en train de pousser dans son esprit, contrairement
aux autres victimes pour qui un mur noir avait été mis entre leur âme est
leur conscience. En cette pauvre fille, c’est un embryon de serpent qu’elle a

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implanté. Si elle ne lui retire pas immédiatement, cette adolescente devien-
dra comme la femme à la couronne, un être représentant l’empire du mal
absolu. Axelle a eu sur sa tête la couronne et elle sait comment lui arracher
ce mal. Elle lui saute dessus, mais le combat ne peut être qu’inégal, une
petite fille de sept ans contre une autre de dix-sept, elle ne peut faire le
poids. Dagmaly est en furie, elle lâche son arme et ses yeux commencent à
lancer autour d’elle des rayons détruisant tout sur son passage. Mais la pe-
tite Axelle ne se laisse pas toucher, elle est encore plus rapide et reste ac-
crochée sur elle comme un rapace tenant sa proie de ses serres puissantes.
Toutes deux roulent au sol, se cognent, mais rien n’y fait, Axelle est tou-
jours là, mais une transformation a lieu, et comme un serpent, sa tête
s’allonge et arrive à se placer devant la bouche de Dagmaly. En quelques
instants, elle s’introduit dans son corps comme si elle se faisait avaler. La
jeune femme s’effondre subissant une déformation incroyable, l’enfant a été
avalé tout entier. Le ventre de Dagmaly est difforme, comme s’il allait écla-
ter. Elle se roule de douleur sur le sol, cela dure quelques minutes. Mais à
un moment, elle est prise de convulsions et semble vouloir vomir. C’est à ce
moment que, se tenant fortement sur ses jambes, elle vomit un serpent de
presque un mètre de long. Juste après, c’est Axelle qui est recrachée à son
tour. La petite fille se redresse, regarde le serpent et le foudroie de ses yeux
devenus des feux. Le serpent qui commençait à se redresser pour s’agripper
à Dagmaly se consume en quelques secondes et, bien qu’un animal pareil
n’ait pas de cordes vocales, il pousse alors un cri si puissant que tout ce qui
est en verre éclate autour d’eux.
C’est terminé, la bête est morte, et comme c’est par le serpent qui était en
Dagmaly que tous les autres membres étaient possédés, le calme se pose
dans tout le vaisseau. Tous les elfes et tous les hommes se retrouvent les
uns les autres, se questionnant sur la funeste révolte qui vient de se passer
dans la grande nef.
Dagmaly est toujours étendue sur le sol, la petite Axelle et contre elle et
pleure, comme si elle avait oublié ce qu’elle venait de faire. Delfiliane se
rapproche d’elle pour la consoler. La petite la regarde et lui dit :
⎯ Je veux rentrer à la maison avec papa, je veux revoir maman…
⎯ Ne t’en fais pas, nous allons t’y ramener.
Maora, malgré ses blessures, est déjà debout, les soins de Delfiliane sont
très efficaces. Elle demande que la pauvre Dagmaly soit conduite au bloc
médical afin de lui donner les soins nécessaires, c’est apparemment sur elle
que Maldeï s’est acharnée en premier ; c’est la plus touchée. Puis Hennas
réapparaît, et elle lui demande alors de bien vouloir remettre le cap sur
Unis.

***

56
Wendy se réveille, fort troublée par son rêve étrange, comme un cauchemar.
Elle a rêvé de Maldeï et d’une attaque diabolique, d’un vaisseau ; mais déjà,
le jour efface les souvenirs de la nuit. Elle se rhabille afin de rejoindre
Araméis, resté la nuit entière à veiller. Sur sa terrasse, elle regarde encore
une fois le ciel, là où elle pensait avoir repéré le vaisseau.
⎯ Ce n’était aussi qu’un rêve, se dit-elle.
Elle lève encore une fois les yeux, mais non, ce n’est plus un rêve ! Le vais-
seau est bien là et elle se précipite afin de rejoindre son époux.

Le vaisseau, bien visible dans le ciel, va se poser, ses occupants ont pris
contact avec la base au sol, et comme Wendy arrive auprès de son époux, il
lui dit que Maora arrive maintenant. Rapidement, les autres membres de la
communauté se préparent à les recevoir. Steve, qui est resté isolé, suit les
autres, non sans un peu d’amertume d’être encore seul. Un immense terrain
est à la disposition de l’engin qui est en approche finale, il est situé à plus
d’un kilomètre de la base. Lorsqu’il se pose, le cœur de chacun reste tendu.
Enfin, au bout de quelques minutes, la passerelle principale s’ouvre. Tous
se rapprochent et Maora apparaît avec son bébé dans un bras, tenant Axelle
par l’autre main. Steve en est étonné de la voir sortir alors qu’il la pensait
dans le village des elfes. Wendy se rapproche d’eux et embrasse Maora à
qui elle avait confié avec Némeq la mission de ramener les survivants des
autres planètes.
⎯ Lorsque Némeq m’a parlé de ton projet, j’ai su que tu réussirais.
C’est une grande victoire pour nous tous !
⎯ Ce n’est pas moi qui ai réussi, mais tous ceux qui ont été avec moi
durant toute cette mission.
À cet instant, au grand étonnement de toute la population d’Unis, tous les
elfes se rassemblent sur l’immense carlingue du vaisseau, regardant les
hommes qui sortent par tous les côtés. C’est l’effervescence autour de Mao-
ra, Wendy, Steve, Araméis, c’est dans un nombre considérable que tous se
mélangent, les nouveaux et les anciens échangent tous des mots de bienve-
nue et de réconfort. C’est à cet instant que Gybouss, le chef des elfes, se
pose à côté d’eux d’un tour d’aile. Il regarde Araméis, Wendy, Steve, et
leur dit :
⎯ Nous vous devons notre salut ; vos amis sont venus nous délivrer de
la prison de chair dans laquelle nous étions dans les mines de Carbokan,
vous nous avez guidés au Puits de l’Oubli afin que nous soyons rendus à
notre véritable vocation. Un corps d’elfe s’est levé en nous, tel que l’avait
envisagé l’esprit de la vie, et nous avons pu déployer notre force pour nous
unir et créer la communauté libre de l’esprit de la vie. De la part de tous,
notre remerciement est immense. Hélas, le Mal est toujours présent et il

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frappe partout où il le peut et encore cette nuit. C’est pour cela que vous
nous voyez tous sortir de ce vaisseau. Mais nous avions déjà pris la décision
de vous quitter en partie pour aller partout où on nous appelle ; sur Elvy où
d’autres enfants souffrent et sont en danger, mais aussi sur la Terre car là-
bas, l’humanité est aussi dans la détresse alors que tout est réalisable pour
elle. Cette planète est au seuil de son choix et nous devons, avec tous ceux
qui ont déjà commencé cet immense travail, les rejoindre pour les aider.
⎯ Gybouss, je t’aime bien, mais je reste avec mon papa.
⎯ Axelle, nous te devons un très grand merci, c’est en grande partie
grâce à toi que nous avons pu devenir ce que nous sommes. Nous serons
toujours présents dans ton cœur et toi aussi dans le nôtre. Reste avec ton
papa et rejoins ta maman, ta place est sur Terre, lorsque tu seras grande, tu
seras un elfe merveilleux. Pour toi, il est encore temps de jouer, ton heure
n’est pas encore venue. Oublie vite que tu es un elfe et rêve encore à eux.
Gybouss lui fait un baiser sur la joue et d’un coup, s’envole pour rejoindre
les autres sur le toit du vaisseau. Ils sont près de deux milles regardant de
haut toute la foule des Lunisses rassemblés, prête à construire un nouvel
avenir.
Au signe de leur chef, tous les elfes s’élèvent dans les airs, au point de mas-
quer la lumière de l’étoile. Tous lèvent les yeux et dans un premier temps
les elfes font un passage en groupe au-dessus de la foule. Puis, refaisant un
dernier tour au-dessus d’eux, ils se transforment en lumière et comme des
milliers d’étoiles, ils montent dans l’espace pour disparaître à jamais.

Axelle regarde son papa et lui dit :


⎯ Je veux rentrer à la maison, je m’ennuie de maman, de Cléonisse,
Céleste et les autres.
Elle sert très fort son papa dans ses bras et celui-ci la réconforte. Maora les
regarde et leur dit :
⎯ Je vais te ramener chez toi demain. Rassure-toi, tu reverras très bien-
tôt ta maman.
Juste après, Wendy, Araméis et bien d’autres personnes s’occupent à rece-
voir toute cette population nouvelle. De nombreux logements ont été réali-
sés en un temps-record et chacun pourra y prendre sa place. Curieusement,
personne n’a traversé le Puits de l’Oubli, comme si les radiations de l’astre
étaient déjà en conformité avec leur mental. Maora raconte comment juste
avant d’arriver ils avaient été piégés par Maldeï, et comment les elfes les
avaient guéris de leur mal. Discrètement, sans qu’Axelle ne soit présente,
elle révèle comment la petite fille a extrait de la pauvre Dagmaly le serpent
maléfique que lui avait introduit Maldeï. Tout semble prendre place ici.
Mais Maora exprime son envie de repartir dès demain :
⎯ Ma place n’est pas ici, même avec mon enfant, je ne me sens pas

58
l’envie de m’établir sur une planète. J’ai promis à la petite Axelle de la ra-
mener sur la Terre et Delfiliane, qui nous a aidés à nous échapper d’Elvy,
souhaite aussi retourner sur sa planète afin d’aider ses frères et sœurs. Je
vous demande, Wendy et Araméis, de bien vouloir me laisser repartir.
Elle les regarde tous les deux, mais elle voit Wendy faire une grimace. Elle
pense que son avis est plus important que celui de son homme et elle pense
que ce ne sera pas facile.
⎯ Je ne sais que te répondre, Maora. Tu as été très courageuse de pren-
dre des risques impossibles et tu as réussi. Mais je dois me retourner vers
mon épouse qui a toujours une vision juste.
⎯ C’est trop risqué de repartir et de retourner avec ce vaisseau sur Elvy.
C’est trop risqué de rejoindre la Terre, peut-être que Maldeï nous y attend
déjà. C’est trop risqué de prendre ton enfant avec toi. Ici, sur Unis, nous
sommes en sécurité, nous pouvons bâtir une nouvelle société. Avec nos
enfants, nous avons peut-être un nouvel avenir. Ici tout est fait pour notre
bien. C’est la réponse que je dois te faire ma chère Maora.
La pauvre a toujours respecté ses supérieurs, elle est déçue de ne pouvoir
aller là où son cœur lui demande d’aller. Déçue de ne pas tenir une pro-
messe faite à une petite fille. Des larmes lui coulent presque de ses yeux en
pensant aux amis qui l’ont accompagnée durant sa quête qui allait la
conduire à libérer des glaces toute la population de Persevy. Pourquoi sa
mère, avant de mourir, lui avait donné tous les pouvoirs de sa planète ?
Sa déception est grande jusqu’à ce que Wendy ouvre encore une fois la
bouche :
⎯ Toutes les raisons que vient d’invoquer Araméis sont justes, Maora.
Mais je suis d’accord pour que tu repartes, à une condition. C’est que tu
m’emmènes avec toi.
C’est au tour d’Araméis de se sentir mal à l’aise, il ne s’imaginait pas que
son épouse souhaiterait le quitter pour reprendre l’aventure. Il la regarde,
étonné.
⎯ Oui, mon tendre chéri, je veux partir, j’ai la soif de l’espace et aussi
celle du risque. Maora a risqué sa vie plusieurs fois en peu de temps malgré
son petit bébé. Moi, je ne me sens pas à ma place ici. Mes amies, Weva,
Yéniz, Doora et Aqualuce sont parties en laissant leur époux et je veux faire
comme elles. Pense au plaisir décuplé que nous aurons à nous retrouver.
⎯ Quand veux-tu partir Maora ?
⎯ Après-demain, lorsque mon équipe sera reposée.
⎯ Alors préparons-nous, je fais dès ce soir mes bagages.
Maora n’en revient pas de ce retournement. Elle est heureuse de savoir que
bientôt elle reprendra l’immense vaisseau en main. Juste après cette déci-
sion, elle demande à faire entrer avec eux Dagmaly, la jeune rebelle qu’elle
avait prise avec elle au départ, avec Némeq.

59
⎯ Vous ne connaissez pas vraiment mon équipière, c’est une très jeune
femme, mais elle déborde de qualité. Dagmaly a un fluide avec les enfants
mais aussi des pouvoirs qui lui permettent d’être une graine de chef lors-
qu’elle sera encore plus expérimentée.
⎯ Maora est super, elle me présente comme un chef, mais c’est à elle
que je dois tout. Lorsque je l’ai rencontrée, j’étais rebelle et je n’aimais
personne. En général, les gens qui me voyaient me regardaient avec leurs
yeux, leurs filtres. J’étais pour tous la rebelle, l’adolescente qui se croyait le
centre du monde. Cela me donnait encore plus envie de ne pas rentrer dans
le rang car je me sentais vraiment différente. J’ai toujours senti en moi une
force capable de soulever le monde ; voire l’univers entier. Mais jamais je
n’ai su à quoi cela pouvait correspondre et comment m’en servir. La seule
chose que j’ai su faire durant ma jeunesse, c’est des bêtises, faire mal, don-
ner des coups, hurler, lutter à rien. Mais cela me rendait malade en mon
être, je ne savais pas où je devais aller. Cela a duré jusqu’à ce que je trouve
Maora sur ma route, un soir, dans un vaisseau spatial dans lequel j’avais
embarqué pour fuir une fois de plus la réalité. Ce soir-là, Maora a voulu
semer la révolte sur tous. Lorsqu’elle a réussi à allumer le feu en chacun,
elle m’a regardée autrement. Elle savait que j’étais déjà révoltée. Au lieu de
me considérer comme tous ceux qui me fréquentaient, elle m’a considérée
avec les yeux d’une personne me faisant confiance. À travers son regard j’ai
compris qu’elle voyait derrière moi une force vive, un être que je ne
connaissais pas. Elle m’a fait découvrir que quelque chose de pur et de fort
vivait en moi depuis mon enfance. J’ai regardé dans la même direction
qu’elle et j’ai découvert la vérité sur mon être, la vraie nature de ma révolte.
En un regard, Maora m’avait guérie. Son bébé, par son regard, lui aussi m’a
fait comprendre que la révolte qui bouillait en moi était celle de mon être
caché. Alors que les autres membres de l’équipage étaient prêts à
s’entretuer, j’ai trouvé la sagesse à travers la révolte. Maora est rebelle pour
le monde de l’ignorance, celui dans lequel nous avons toujours vécu. Mais
c’est une guérisseuse pour nous guider vers le monde de la vie. Je veux
encore parcourir l’univers avec elle pour qu’elle m’apprenne encore plus.
Ces mots clouent tout le monde, même Maora qui ne s’attendait pas à un tel
discours. Mais c’est Araméis qui semble le plus touché, se rappelant sa vi-
site chez les elfes. Et lui-même dit :
⎯ Si je n’avais pas la charge de cette communauté, je vous suivrais
aussi. Je comprends ta motivation, Maora. Je suis heureux que mon épouse
veuille te suivre, elle saura aussi donner, je la connais, elle a ton tempéra-
ment, elle peut parfois donner jusqu’à sa vie si je ne la retenais pas.
Ma chère Dagmaly, je ne doute pas que tu aies en toi beaucoup à donner, tu
es encore jeune, tu penses que la vie t’ouvrira encore d’autres portes plus
inattendues. Mais regarde derrière toi pour avancer, tu devras apprendre

60
souvent par le passé pour construire l’avenir. Ce que tu feras prochainement
sera la base de ta vie.
Wendy, je t’attendrai, pour être certain que tu reviennes.
Maora, que cet enfant que tu tiens dans tes bras soit celui qui te protège des
dangers que tu rencontreras.

Le signal du départ est tracé, tous se regardent et chacun doit prendre sa


place.
Le lendemain sert à faire les préparatifs au départ. Steve ne quitte plus sa
fille qui est redevenue un enfant depuis l’envol des elfes. Le surlendemain,
tout est prêt. Le frère de Maora vient la remercier de la part de la commu-
nauté de Persevy pour le grand sauvetage réalisé. La vie sur Unis s’organise
progressivement et tous viennent pour assister au départ de l’engin. Le
même équipage embarque. Les sept hommes d’Elvy ralliés à leur cause,
Delfiliane et Dgoger qui rentreront sur Elvy et l’équipe de Maora. Il ne faut
pas oublier Axelle et son papa, Steve.
Tous pénètrent dans le vaisseau et chacun y prend sa place.
Hennas demande au CP, commandé lui-même par l’âme du vaisseau, de
mettre en marche l’appareil, ce qu’il fait immédiatement.
Maora se retourne vers Axelle en lui faisant un signe. La petite fille dit alors
avec une voix légère :
⎯ CP, cap vers la Terre !

Le décollage se fait en douceur, mais une fois au-dessus de la stratosphère,


l’engin disparaît comme s’il n’était jamais venu, emportant avec lui un petit
elfe endormi…

61
ÉCHOUES
Lorsqu’ils avaient quitté Unis par la porte du Puits de
l’Oubli, Clara et Christopher n’étaient pas certains de revenir jusque dans la
grotte qu’ils avaient découverte il y a quelques jours. La grande rampe les y
guida, mais lorsqu’ils furent arrivés, le passage sembla se refermer définiti-
vement ; plus un seul brin de brume, et plus de voie pour un autre retour. Ils
étaient seuls dans la grotte. Ils retournèrent dans ce qui était la maison ca-
chée de Néni et prirent un peu de temps avant de repartir. Clara avait de-
mandé à Christopher de lui couper les cheveux pour qu’elle passe pour un
homme, car d’après ce qu’on lui avait dit, les femmes d’Elvy étaient les
premières proies de Maldeï. Vêtue d’un pantalon et d’un blouson kaki,
comprimant sa poitrine avec un bandage, elle ne ressemblait plus à une
femme. De plus elle s’était salie le visage et les mains avec de la poussière,
ce qui achevait de la transformer en homme. Christopher lui avoua que lui-
même s’y méprenait, ce qui les fit rire. Mais peut-être cela serait vraiment
nécessaire. Leur objectif était de quitter Carbokan qui est une immense île
pour retourner à Glacialys, afin de reprendre leur vaisseau. C’était leur
premier objectif après être repartis de la grotte pour retrouver le cœur de
Carbokan. Arrivant à l’endroit où Néni avait déclenché l’incendie, ils ne
trouvèrent que des ruines, tous les hommes qui peuplaient le site étaient
partis. Ils ne savaient pas que Maldeï avait abandonné ce camp en même
temps que l’idée de former une armée d’enfants. Néni n’était plus là, ni
Dgoger et Delfiliane, qui avaient émis l’idée d’aider leurs frères Elviens ; se
posait alors pour eux la question de pouvoir quitter cette île stérile et aban-
donnée. Ils décidèrent de chercher un engin qui leur permettrait de sortir
enfin de là.

Cela fait presque douze jours qu’ils sont là et maintenant, ils connaissent
une grande partie de l’île, ils en on d’ailleurs fait le tour, et même sans au-
cun plan ils savent qu’elle fait peut-être trente ou cinquante kilomètres de
diamètre. C’est une île volcanique très ancienne du fait des grottes qu’ils
connaissent ; le volcan central doit être éteint depuis des milliers d’années.
Leur questionnement est de savoir comment ils pourraient partir. Au-
jourd’hui, ils sont retournés au centre de la mine pour tenter de trouver un
moyen de se faire remarquer ici.
⎯ Mon esprit de policier est incapable de trouver une solution car je
suis expert en enquêtes que lorsqu’il y a des hommes ou des femmes que je
peux interroger. Le vide est mon pire ennemi.
⎯ Je le sais mon chéri, tu as besoin de matière pour réfléchir. Je pense
que pour quitter l’île, nous devrons nous faire repérer par d’autres, quitte à
ce que Maldeï en soit informée. Si nous pouvons trouver un communicateur

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et s’il est écouté par l’armée, ce sera peut-être une solution pour nous. De
toute façon si nous prenons contact avec d’autres Elviens, nous devrons
jouer leur jeu. C’est peut-être notre seule chance…
Dans les décombres de l’incendie, ils arrivent enfin à mettre la main sur un
appareil devant être une radio militaire, et par chance les batteries sont en-
core en état. Clara l’active et aussitôt elle entend la voix d’un pilote passant
dans le secteur. L’homme comprend qu’ils sont échoués sur une île devenue
maintenant déserte, et sans réfléchir plonge sur Carbokan pour les secourir.
Regardant autour d’eux, ils voient arriver de loin un petit engin qui descend
dans le ciel. Enfin, ils vont pouvoir quitter cet endroit. L’appareil n’est pas
plus gros qu’un avion de tourisme et il semble avoir quelques difficultés à
s’approcher correctement, pense Clara. Presque à leur hauteur, au lieu de se
placer en stationnaire, il commence à osciller dangereusement. Clara fait
signe à Christopher de se protéger car l’engin pourrait se poser difficilement
et faire des dégâts autour de lui. Ils ont juste le temps de se replier dans un
fossé au moment où l’engin passe au-dessus d’eux et percute violemment le
sol dans un bruit effroyable de tôles cassées. Ils se redressent et voient le
petit appareil prendre feu. Spontanément, les deux courent pour sortir le
pilote de la carcasse. Ils ont à peine le temps de le faire que juste après il
explose, réduisant les espoirs de Clara et Christopher à néant. Le pilote ne
semble pas trop blessé, mais il est inconscient. Ils n’ont d’autre choix que
de se mettre à l’abri pour le soigner. Mais Clara est fort surprise car elle
reconnaît l’homme qui n’est autre qu’un de ses collègues de l’académie de
pilotage avec qui elle avait beaucoup d’affinité à l’époque ; cela remonte à
bientôt dix ans et il s’appelle Starram.
⎯ Tu le connais bien ?
⎯ Bien sûr, avec Aqualuce on a fait tous les trois l’académie de pilo-
tage, lui et moi avons choisi ensemble de devenir instructeurs car à cette
époque on en manquait ; il y avait un besoin important de pilotes. Nous
avons passé de bons moments ensemble, c’était un bon ami. Il travaillait
encore à l’académie lorsque j’ai disparu.
⎯ Mais que fait-il là ?
⎯ S’il reprend conscience, il pourra nous l’expliquer.
Clara commence à faire un diagnostic de son état et voit rapidement une
sorte de cristal incrusté sur son front. Elle trouve ça étrange et a une intui-
tion. Elle demande à son compagnon son couteau qu’elle prend fermement
entre ses doigts et, surprenant Christopher, elle extrait l’objet suspect. Au
bout du cristal, un fil d’acier semble être incrusté sous le cuir chevelu ; elle
le tire délicatement et en sort une longueur de presque vingt centimètres.
Maintenant elle est certaine que ce n’est pas un bijou qu’il possédait mais
peut-être une sorte d’entrave qu’on lui aurait incrustée. Mis à part cette
chose étrange, Starram ne semble pas avoir de fractures ni de blessures, et

63
moins d’une heure plus tard, il s’éveille. Clara l’observe et se demande
comment il réagira au fait qu’elle lui ait enlevé la chose curieuse. Ouvrant
les yeux, il commence à parler :
⎯ Quel monde sommes-nous ?
La question est trop curieuse pour ne pas soulever l’étonnement. Clara ré-
fléchit à la réponse qu’elle doit donner :
⎯ Et toi quel est ton monde ?
⎯ Je suis instructeur pilote, mon monde c’est d’apprendre à piloter.
⎯ Qui est ton chef ?
La question le déstabilise, car il cherche en lui quelque chose qui semble
avoir disparu, il se met à trembler à en effrayer ceux qui sont avec lui. Clara
possède des pouvoirs et le calme autant qu’elle peut. L’homme a les yeux
exorbités, et il se rendort.
⎯ C’est bien le cristal qui le tenait en sa possession, l’ayant enlevé, il
n’a plus de repères, je dois entrer en relation avec son esprit avant de le
réveiller. Je vais avoir besoin de toi, Christopher.
⎯ Que comptes-tu faire Clara ?
⎯ À nous deux, nous devons lui donner un peu de nous-même afin
qu’il ait en lui un support de conscience pour refaire surface. Posséder en
lui des souvenirs qui nous appartiennent, l’aidera dans la première heure ;
ses propres souvenirs et pensées reviendront un peu plus tard. Tu vas me
laisser prendre de toi un peu de ta mémoire, j’en ferais de même pour moi.
Ça va te faire bizarre, comme si tu t’endormais, et une petite partie de vieux
souvenirs risque de disparaître, mais ça devrait marcher. Je vais poser une
main sur ton front pour faire le transfert, ne bouge pas.
À cet instant, un fluide semble circuler d’une main de Clara pour se poser
sur le front de l’homme. Cela ne dure que quelques secondes, comme on
transfère des données informatiques d’un disque dur à l’autre. Puis Clara
relâche Christopher qui s’écroule presque, mais se reprend à la dernière
seconde. Elle pose ses deux mains sur le front de Starram lui injecte des
pensées qui doivent être les siennes ; cette fois cela dure plus longtemps
qu’avec Christopher, jusqu’à ce qu’elle s’effondre sur lui. Son compagnon
la voit insister et l’arrache de force du contact avec l’homme, et elle perd
totalement connaissance.

Le pilote se redresse, comme s’il sortait d’un coma profond, alors que Clara
est encore inerte sur le sol. Il regarde l’homme qu’il a devant lui et dit :
⎯ Bonjour, Christopher, c’est terrible de dormir tant que ça, je me sou-
viens lorsque tu es sorti la première fois avec July, dommage qu’elle t’ait
lâché pour Jack.
Christopher se gratte la tête et se revoit avec une fille qui devait avoir ce
prénom, mais c’est si loin…

64
Clara se réveille enfin mais elle semble vraiment ailleurs. Starram la re-
garde à son tour, mais il ne la reconnaît pas, c’est peut-être à cause de son
nouveau look militaire. Mais il lui dit :
⎯ Je ne sais pas, mais quelque chose me dit que je te connais. Je me
rappelle que c’est lorsque j’étais avec ma sœur Aqualuce que je t’ai croisée.
Clara, sentant que c’est le moment pour le ramener à sa conscience origi-
nale, lui répond :
⎯ Oui, j’étais avec Starram ce jour-là. C’est lui qui m’a présenté à toi.
Tu connais Starram, n’est-ce pas ?
L’homme n’est pas à son aise, sa tête semble bouillir aussitôt. Alors Clara,
reprenant des forces, se relève, lui prend la tête entre les mains et lui dit :
⎯ Dis-moi qui je suis, tu me diras qui tu es ?
⎯ Je, je suis…

⎯ Je suis Starram, instructeur lunisse, je vis à Lunisse comme toi, Cla-


ra.
Alors l’homme se met à hurler et à pleurer, tout son passé revient en lui
comme un torrent sous lequel il serait inondé. Il lui faut un moment pour
refaire surface, et enfin, ses paroles deviennent totalement différentes :
⎯ Lorsque j’ai vu arriver devant moi Marsinus Andévy, j’étais étonné
de la couronne qu’elle portait sur sa tête. Elle avait perdu tous ses cheveux.
Je lui ai demandé pourquoi elle s’était changée, elle m’a immédiatement
fait emmener par ses hommes. Depuis je n’ai de souvenirs que les mo-
ments où j’apprends le pilotage aux autres, ensuite c’est toujours le vide.
⎯ Je t’ai retiré un cristal qui était une entrave à ta conscience, c’est de
cela que tu souffrais. Maldeï est le nouveau nom d’Andévy, elle-même est
entravée par la couronne qu’elle porte sur sa tête.
Clara explique à son ami la situation où ils se trouvent, et aussi toute leur
aventure depuis qu’ils sont sur Elvy. Starram refait surface progressive-
ment et en fin de journée, après avoir compris, il leur assure son soutien et
souhaite les suivre dans leur quête. Ils retournent dans la fabuleuse maison
de Néni. Le soir, après avoir réfléchi, ils décident de quitter Carbokan par
la mer. Dès demain, ils construiront un radeau.

La première nuit passée dans leur refuge suffit à Starram pour se remettre
d’aplomb. Au matin, ses nouveaux amis le trouvent en forme. Le seul pro-
blème pour lui est un trou de mémoire de presque sept ans. Son corps a
vieilli, mais son esprit n’a pas suivi. Ils retournent tous les trois au centre
de Carbokan pour rassembler les matériaux qui leur seront nécessaires pour
construire leur radeau. Ils arrivent à rassembler des tonneaux en matière
synthétique et de nombreuses planches de bois. Starram vient même de

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trouver un moteur en état qui pourrait être capable de les amener jusqu’à
l’île de Racben, l’archipel le plus proche. Ils ne s’arrêtent pas, du soir au
matin, pourtant sur cette planète les journées sont bien plus longues que sur
Lunisse, car les jours ont trente heures. Christopher coupe des planches, les
assemble sans s’arrêter, tandis que Starram s’occupe de créer la structure
avec les tonneaux en leur donnant une forme hydrodynamique. Clara l’aide
énormément en chauffant et déformant avec la force de son mental tous les
objets métalliques nécessaires, mais c’est très épuisant pour elle. Tous
s’usent les mains et les doigts par leur travail, même Clara qui a pourtant
des pouvoirs moins naturels. Le dernier jour, ils fixent le moteur au centre
de leur bateau qui ressemble à un hydroglisseur. Fait seulement avec des
matériaux de récupération, il a néanmoins bonne allure et ne ressemble pas
au pauvre radeau d’un Robinson Crusoé, du reste, ils ne le connaissent pas.
L’engin sur le sable est face à la mer, il ne lui manque plus qu’une hélice
car le moteur servait à une machine d’ascenseur pour descendre dans une
mine. Starram se questionne à ce sujet car sans cela, il leur faudrait ramer.
C’est Christopher qui trouve la solution en prenant un bloc de roche qu’il
commence à tailler. Ses mains semblent très adroites, c’est comme un don
pour lui. En moins d’une journée il arrive à un résultat exceptionnel. Cette
pierre est particulière, ce n’est pas comme du granite : lorsqu’elle est
chauffée, elle devient aussi robuste et souple que de l’acier. Clara demande
qu'elle soit posée dans un endroit couvert afin de la tremper comme une
lame. L’hélice est lourde et tant qu’elle n’a pas été traitée, elle demeure
fragile. Enfin, ils la déplacent sous un abri avant que Clara ne la trans-
forme. Entourée de ses amis, elle se concentre en faisant sortir d’elle toute
sa force. Ce n’est pas en émettant des rayons de ses yeux que l’objet
chauffe, mais juste par la force de la pensée. La pierre s’échauffe jusqu’à
devenir orange. Puis les deux hommes versent dessus du sable pour le
trempage. L’opération est réussie. Un peu plus tard, lorsqu’elle est refroi-
die, ils la transportent jusqu’à leur engin et la fixe sur l’arbre. C’est la pre-
mière fois qu’ils voient un bateau fait de bois et de plastique. Le plus
étrange pour eux est d’avoir dû inventer une hélice, jamais un bateau Lu-
nisse ou Elvien n’avait navigué avec un tel propulseur ; d’habitude, c’est
avec des moteurs magnétiques que ces engins avancent. Ils sont enfin prêts.
Avec sa force mentale, Clara pousse leur navire jusqu’à la mer. Ils embar-
quent tous pour rejoindre Racben ; Starram estime le temps de leur traver-
sée à trois jours si tout se passe bien. La rive s’éloigne derrière eux, la mer
devant s’étend sur des centaines de kilomètres ; s’ils se trompent sur leur
cap, ils peuvent ne jamais croiser l’île espérée et continuer des milliers de
kilomètres avant de peut-être d’en croiser une autre. Elvy est un immense
océan parsemé d’îles. Le seul compas que Starram possède est un petit gy-
roscope qu’il a réglé grâce à la lumière de l’étoile avant de partir, et qui ne

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donne pas droit à l’erreur. Clara a prévu des vivres qu’elle a ramenés de
l’abri de Néni et ils ont de l’eau pour dix jours, espérant arriver avant.

Cela fait bientôt une heure qu’ils sont partis mais ils n’avancent pas vite.
Ils sont à peut-être quinze kilomètres de la côte et Clara voit encore le
sommet du volcan lorsque d’un coup elle aperçoit une fumée étrange en
rejaillir. Elle le fait remarquer aux autres qui avouent que ce pourrait être
une éruption alors que jusqu’au moment de partir, il n’y avait aucun signe,
et surtout aucun tremblement de sol. Le bateau de fortune continue à
s’éloigner ; mais de loin, la fumée devient plus noire avec des éclairs en
altitude. Nos amis se pensent protégés, mais l’éruption est si violente que
le ciel est obscurci par les gaz et la pollution du volcan. Le temps change et
le vent se met à monter. Il y a bien un abri sur leur petit navire, mais le
vent pénètre partout. Le bateau est secoué, il est difficile à contrôler. Star-
ram fait tout ce qu’il peut pour garder le cap, mais la mer se déchaîne. Cla-
ra se protège comme elle peut mais les vagues qui tombent sur le pont sont
très rudes, elle n’est pas habituée à la mer. Christopher ne sait pas trop
manœuvrer un bateau et laisse Starram s’en occuper. D’un coup, une vague
plus forte que les autres balaye le bateau et tous les vivres passent par-
dessus bord. Il ne reste plus qu’un bidon de dix litres d’eau. Tous sont sai-
sis de ce qui arrive. Le vent est encore plus fort et les vagues autour d’eux
encore plus hautes ; alors, tous craignent le pire. Si l’un d’entre eux tombe
à l’eau, il sera impossible de le rechercher. La tempête est très soutenue et
ne diminue pas, ce doit être à cause du volcan qui se déchaîne. Soudain le
moteur qui aidait à stabiliser le bateau s’arrête, comme noyé, et les accus
semblent être en court-circuit. Les vagues prennent alors la place du gou-
vernail et Starram perd totalement le contrôle. Clara est froide, Christopher
tente de la réchauffer. C’est alors qu’une déferlante frappe le navire et que
le compas est balayé. Ils n’ont plus de repères pour naviguer et atteindre
leur but. Le vent n’est plus une tempête mais un ouragan, chacun
s’accroche sans avoir le moindre contrôle sur les éléments et leur bateau.
La lumière ne traverse plus le ciel noirci par la cendre et la pluie, lorsque
d’un coup le fragile esquif se retourne et tous sont projetés à l’eau. Leurs
corps disparaissent sous l’océan alors que leur construction flotte toujours.
Une vague immense semble passer par-dessus la tempête et tout empor-
ter…

Le ciel est gris au-dessus de la plage de sable fin et l’air sent la cendre. La
mer est grise, tout est de la même couleur. Sur le sol, trois corps recouverts
de cendre restent figés. Un peu plus haut sur la dune, une carcasse de ba-
teau semble être là depuis des siècles, tellement la noirceur est présente.

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Un doigt bouge légèrement, une tête se retourne, une toux se fait entendre.
Les trois corps se redressent. De leurs visages, on ne voit que leurs yeux
blancs et rouges. Lorsqu’on les regarde on aperçoit le gabarit de trois
hommes à l’air totalement assommés, comme si le ciel leur était tombé sur
la tête. Une voix, plutôt celle d’une femme, se fait entendre :
⎯ Par quel miracle le sol est-il encore sous nos pieds ?
⎯ Un raz-de-marée nous a transportés ici, dit Starram.
Clara, pour se sentir mieux, enlève ses vêtements sans complexe. Toute
nue, elle se jette dans l’eau pour se laver et comme pour oublier la tempête.
Les deux autres hommes la suivent, cette femme est si proche d’eux. Mal-
gré le ciel sombre, l’eau est douce, et après leur folle traversée, ils prennent
du plaisir au bain. Clara a été la première à l’eau et elle est aussi la première
à sortir. Elle presse ses vêtements trempés afin de les remettre, tout en pre-
nant soin de rester habillée comme un homme, car elle sait que s’ils sont sur
l’île de Racben, elle pourrait se faire remarquer. Ses deux compagnons la
rejoignent juste après, tandis que Clara regarde la haute dune. La tempête
semble loin, c’est étrange, le vent a déjà emporté le nuage de cendre,
comme si ce volcan n’avait été fait que pour eux ?
Regardant la dune, ils s’interrogent :
⎯ On n’a pas regardé ce qu’il y a derrière la dune, il faut aller voir !
Christopher et Starram se rhabillent et grimpent l’impressionnante colline
de sable. Arrivés au sommet, ils se taisent un moment en découvrant un
paysage inattendu. Ils voient de loin un spectacle étrange, une île perdue au
milieu d’un océan qui n’a rien d’un lieu paradisiaque. Tout l’horizon n’est
qu’une grande usine, des dizaines de cheminés crachent des fumées noires
qui obscurcissent le sol de l’archipel. À une centaine de mètres, des femmes
transportent des caisses, elles ont le crâne rasé. L’une d’entre elles se re-
tourne et les regarde. C’est trop tard pour eux, ils ont été remarqués, et déjà
d’autres en font autant.
⎯ Il n’y a pas de doutes c’est l’île de Racben, dit Starram.
⎯ Elles nous ont vus, je crois que nous devrions aller vers elles. Si nous
fuyons, cela leur donnera de plus grands soupçons.
⎯ Es-tu sûr de toi ? Clara, c’est de la folie, on ne sait même pas ce
qu’elles ont dans la tête, peut-être vont-elles nous sauter dessus et nous
tuer ? Toi, tu es invulnérable, que risques-tu ? Mais moi, je ne le suis pas,
ces femmes ne me disent rien qui vaille et il y a peut-être des gardiens qui
vont nous faire eux aussi des problèmes.
⎯ C’est trop tard, on n’a pas le choix. De toute façon, cette île est si pe-
tite que nous ne pourrions pas nous cacher. Regarde, il y en a qui se dirigent
déjà vers nous.
⎯ Je ne suis pas suicidaire, je ne tiens pas à être pris, je retourne à la
plage, il faut que je trouve un engin pour partir d’ici. Rendez-vous ici dans

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quelques, je resterai attentif jours.
⎯ C’est d’accord, fais ce que tu ressens Starram, moi je rejoins ces
femmes, elles ont peut-être des révélations à nous faire, je ne les crains pas.
⎯ Je te suis Clara, je n’ai pas peur, mais je comprends notre ami et il a
raison de vouloir trouver de quoi partir d’ici.
Starram redescend la dune et plonge dans l’eau pour ne pas se faire remar-
quer, tandis que Clara et Christopher descendent de l’autre côté pour rejoin-
dre le groupe de femmes qui s’avancent vers eux. Arrivées à leur hauteur,
les femmes leur disent :
⎯ C’est dangereux de rester ici, vous allez vous faire remarquer par les
gardes. Vous n’êtes pas d’ici, ça se voit tout de suite.
⎯ Comment ça, qu’est-ce qui vous le fait dire ?
⎯ Vos vêtements, votre coiffure. Tous les gardes sont vêtus de jaune,
ils ont le crâne rasé, mais on ne les confond pas avec nous, ils ne sont pas
tatoués. Venez vite, même des hommes comme vous sont en danger ici.
Suivez-nous jusqu’à notre logement.
Clara ne s’attendait pas à être reçue aussi bien par ces femmes étranges,
faisant penser aux prisonniers d’un bagne. Cela lui fait penser à celui de
Cayenne comme elle l’avait lu sur Terre. Ces pauvres femmes sont très
sales, elles sentent mauvais et leurs vêtements en partie déchirés sont re-
couverts de tâches. Mais elles ont dans leur regard quelque chose de fort et
qui donne confiance. Clara prend la main de son amant et les suit.
⎯ Dépêchez-vous, il ne faudrait pas que les surveillantes nous voient
avec vous, sinon elles donneront l’alerte.
Ils passent dans des tunnels qui les conduisent jusqu’à un bâtiment en tôle
rouillée sur trois niveaux, avec des fenêtres si réduites que personne ne
pourrait y passer la tête. Ils pénètrent à l’intérieur, la chaleur est infâme et
l’hygiène inexistante. Une des femmes remarque leur dégoût et leur dit :
⎯ D’ici demain, vous serez habitués et vous ne prendrez plus garde.
Nous on vit ici depuis plus de sept ans et on s’est habitués. On ne se lave
plus, notre peau s’est durcie et la couche de saleté forme pour nous une
protection, et je peux vous dire que nous ne sommes jamais malades, les
virus, bactéries et microbes n’osent pas pénétrer en nous. Il n’y a que lors-
qu’il pleut que nous nous laissons arroser ; c’est le seul moment. On a fait
notre travail aujourd’hui, personne ne viendra nous chercher de problèmes
ce soir, vous pouvez rester avec nous.
⎯ Qui es-tu, pourquoi êtes-vous là qu’est-ce qu’on fait sur cette île ?
⎯ Tu me demandes mon nom, mais toi, dis-moi d’abord le tien et ne
me raconte pas de salades, je sais que tu n’es pas un mec, tes yeux ne me
trompent pas.
Clara se sent gênée et elle lui dit la vérité :
⎯ Je m’appelle Clara, je suis terrienne, et toi ?

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⎯ Moi, c’est Gadny, je viens de Natavi, Maldeï m’a déportée avec cent
cinquante de mes sœurs sur cette île maudite. Il y a sept ans, elle avait déci-
dé de faire des expériences sur nous et les bébés qu’on nous avait obligées à
porter et à laisser pousser dans notre ventre. Elle nous a arrachés nos en-
fants à leur naissance, déportés ici, sur cette île où nous fabriquons des ar-
mes pour une guerre dont on ne sait rien.
⎯ Nous sommes au courant et c’est pour ça que nous sommes ici.
Aqualuce, ma sœur, chemine dans l’espace afin de pouvoir affronter Maldeï
lorsque sera venu le moment. Il y a des hommes sur d’autres planètes qui
organisent la rébellion. Nous savons ce qui s’est passé pour vous, l’un
d’entre nous est allé sur Natavi et il a ramené tous vos enfants sur une pla-
nète bien protégée. Des familles s’occupent d’eux car lorsqu’ils ont été
trouvés, ce n’étaient que des nouveau-nés.
⎯ Ils doivent être très grands maintenant, c’est incroyable.
⎯ Ils n’ont que quelques semaines, car ils avaient été conservés sous
vide ; mais ils sont tous biens vivants.
⎯ Ce que tu dis est formidable et me motive à me révolter ! Je veux re-
trouver mon bébé !
⎯ Je ne pensais pas trouver cette île avec tous ces esclaves, mais si tu
veux te révolter, il faut te préparer avec les autres. Je suis prête à t’aider
avec mes amis, mais il faut organiser la révolte, pour cela, il faut nous ca-
cher parmi vous.
⎯ Clara, on peut te déguiser en bagnard, c’est facile. Mais pour ton
ami, ce sera plus dur, il faut qu’il se cache, à moins de trouver des vête-
ments de gardien et qu’il se mélange à eux ; c’est possible car les hommes
qui arrivent ici semblent ne pas se connaître. Un de plus ou de moins, je
suis certaine que personne ne le remarquera.
⎯ Ton idée peut être bonne, mais on ne ressemble pas à des prisonniers.
⎯ S’il n’y a que ça, je peux arranger le coup tout de suite ; bouge pas.
Gadny se retourne et attrape sous son matelas une lame bien affûtée. Clara
la regarde, et sans s’y attendre, sa nouvelle amie prend sa tête et commence
à lui raser les cheveux. La pauvre est saisie, Christopher en est étourdi. Il lui
faut peu de temps pour lui enlever tous ses cheveux, et à la fin, Clara a le
crâne en sang, la lame lui a tranché par endroits la peau. Juste après, elle
prend un stick noir, et inscrit sur sa tête des signes, sortes de gros numéros
lunisses.
⎯ T’es comme nous, enlève tes vêtements, il faut que tu en mettes
d’autres, les tiens sont trop propres.
Gadny fouille sous son lit et sort des habits gris et marron, avec des trous un
peu partout. Clara les enfile, le pantalon est percé aux fesses, la veste est
déchirée dans le dos.
⎯ Enlève ta culotte, on n’en a pas ici, tu risquerais de te faire repérer.

70
Encore une fois, Clara est saisie car elle a toujours été une femme propre
sur elle. Elle aime les vêtements doux qui sentent bon, elle a toujours pris
soin de son corps, même si elle aime l’aventure. Sans sa culotte, on voit ses
fesses à travers les déchirures de ses vêtements.
⎯ Et je suppose qu’on n’a pas de soutient gorge ici !
⎯ C’est exact, tu as tout compris.
⎯ Et pourquoi tout ça ?
⎯ Parce qu’il y a les hommes, les gardes ; c’est plus pratique pour eux.
⎯ Mais que font-ils ?
⎯ Toutes les nuits, il y en a qui descendent dans nos dortoirs et pren-
nent deux ou trois femmes pour la nuit, c’est une tradition depuis des an-
nées. Ils font avec nos corps ce qu’ils ne feraient pas avec leur femme. Nous
sommes des chiennes pour eux, des jouets, des poupées.
⎯ Tu veux dire qu’ils vous violent ?
⎯ Les surveillantes ne disent rien, elles en profitent, elles s’amusent de
nous voir torturées et outragées et elles se masturbent ensemble lorsque les
gardiens jouent avec nos corps. Ces hommes et ces femmes sont des El-
viens et ils ont en eux la Maladie, c’est une sorte de virus qui se transmet
par relation sexuelle uniquement. On ne s’y attend pas et l’on meurt d’un
seul coup. Nous sommes toutes contaminées, mais aucune d’entre nous
n’est morte, alors que nous avons vu d’autres hommes et des femmes dispa-
raître comme ça, d’un coup. Nous nous faisons prendre par les gardiens
environ huit à dix fois par an.
⎯ Mais c’est intolérable, c’est plus qu’un bagne, c’est un enfer ici. Que
faites-vous ici de ça, pourquoi êtes-vous présentes alors que toutes ces usi-
nes sont normalement automatisées ?
⎯ Il faut rester auprès des machines lorsqu’elles s’enrayent, nous de-
vons intervenir à chaud sur les lignes pour que la production ne pas soit
arrêtée. Parfois, il y a des matériels que nous devons transférer ou emballer.
Ce sont des matières dangereuses et seules les femmes numérotées sont
utilisées pour ces tâches. Nous faisons ce que les machines refusent de faire.
Il serait dommageable de perdre une machine plutôt qu’une femme. Dans la
mentalité Elvienne, que Maldeï a réussi à mettre au pas, il y a trois niveaux
de compétences :
-1 Les hommes sont faits pour la guerre.
-2 Les machines sont faites pour fabriquer des armes.
-3 Les femmes sont faites pour avoir des enfants.
Les femmes étant stériles, elles ne servent plus à rien, le trois est caduc,
alors notre seule fonction reste pour les tâches les plus dégradantes. Plus de
beauté, plus de sentiments, plus de plaisir, nous sommes comme des bêtes
ici. Sur l’île, il y a deux catégories de femmes. Nous, la main-d'œuvre, les
autres, les surveillantes qui veillent à ce que le travail soit fait. Les gardiens

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sont au-dessus de nous pour collecter les armes et contrôler que nous ne
nous révoltons pas, ils ont tous les droits, même de nous tuer. Ce soir, s’ils
venaient nous prendre, je ferais passer le mot que l’une d’entre nous prenne
une de leurs vestes pour ton homme.
⎯ Tout ce qu’on vous fait subir doit être pour vous une grande souf-
france, n’en n’êtes-vous pas troublées dans votre vie ?
⎯ Clara, nous avons heureusement trouvé une parade depuis long-
temps, sinon nous serions devenues malades ou folles. Quand ils nous pren-
nent, nos esprits ont trouvé le remède en quittant notre corps. Ils ont des
corps endormis et sans saveur qu’ils manipulent comme des poupées de
chiffons. Je n’ai que le souvenir de mon premier viol, les autres, je ne m’en
souviens jamais, je le sais juste par les détails qu’ils laissent sur mon corps.
Si cela devait t’arriver, quitte ton corps avant que les hommes se mélangent
en toi.
Christopher écoute tout ce que dit Gadny et craint le pire pour Clara.
Un groupe de surveillantes dépose au milieu de la cour une grande marmite
contenant le repas du soir ; une grosse bouillie d’avoine, de maïs, avec des
morceaux de poissons et de gras, le tout bien salé et pimenté. Lorsque Clara
avale la mixture, sa bouche prend feu instantanément. Une petite conversa-
tion s’étend un peu après le repas, mais le couvre feu donné par une sirène
les oblige à se taire et se coucher. Clara a l’avantage d’avoir une paillasse
comme les autres, mais Christopher doit se coucher sous un lit, directement
sur le sol poussiéreux. Un peu plus tard, la porte claque et les voix de trois
hommes retentissent. Ils emmènent trois femmes sans qu’aucune ne pousse
de cris.
Clara est parmi elles…

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LA FEMME DE PLOMB
Depuis la dizaine de jours où les rebelles se sont enfuis
avec son meilleur vaisseau, Maldeï reste enfermée de longues heures dans
son palais sans voir personne. Voici pour elle un autre échec après la perte
de la mine de Carbokan. Pour le moment, étrangement, elle laisse en paix
Bildtrager et Néni qui semblent de plus en plus s’entendre. Elle aurait aimé
les faire disparaître, mais sa vie est totalement liée à eux car en vérité, c’est
elle qui les a mis en place. Ce matin, alors qu’elle partage son déjeuner avec
eux, un de ses serviteurs vient lui apprendre une nouvelle qui termine de la
rendre encore plus furieuse :
⎯ Je n’ai autour de moi que des hommes incompétents, lorsque je re-
verrai ce maudit Daribard, je lui trancherai la tête personnellement et je la
ferai manger à sa femme et ses enfants ! Il n’est même pas capable de se
battre contre des enfants, et en plus mes guerriers sont restés sur Terre. Je
ne peux laisser ça impuni, je vais m’en occuper personnellement. Ces mau-
dits enfants de la Terre le regretteront.
⎯ Mais Maldeï, pourquoi serait-ce les enfants de la Terre qui devraient
payer pour la faute d’un de vos hommes, et en plus, si c’est vous qui avez
attaqué, c’est normal que les Terriens se défendent ?
⎯ Si je pouvais me passer de toi, je le ferais immédiatement. Tu es tou-
jours à me contredire maintenant que cette fille est avec nous et tourne au-
tour de toi.
⎯ Excusez-moi, Maldeï, mais c’est vous qui m’aviez prise sur la pla-
nète ICI pour servir votre époux. Je ne fais que mon devoir auprès de lui.
⎯ Tu es souvent avec lui et de plus en plus, tu te substitues à moi, je
crois que tu veux prendre ma place !
⎯ Si je suis une gêne pour vous, alors tuez-moi !
⎯ Je vais vous séparer. Bildtrager va venir avec moi pour surveiller
l’avancement de la fabrication de mes vaisseaux tandis que tu resteras au
palais. Tu resteras dans ta chambre tout le temps que durera mon inspection,
comme ça, tu ne pourras pas l’influencer. Tu es intouchable mais, seule et
séparée de Bildtrager tu perdras toute ta force. Lorsque tu as fait échouer
mon plan dans les mines de Carbokan, je t’ai laissée libre, mais, maintenant,
il faut en finir.
Maldeï regarde son époux, Néni, puis appelle les trois hommes dans la
pièce :
⎯ Gardes, je veux que vous emmeniez cette femme, sans que vous la
fassiez souffrir ; de toute façon, vous n’y arriveriez pas. Vous la mettrez
nue et la raserez entièrement. Ensuite, faites venir un chaudronnier pour
qu’il lui confectionne une combinaison de plomb qui la couvrira des pieds à

73
la tête. Inutile qu’elle voit et qu’elle entende, vous laisserez juste une ouver-
ture pour qu’elle respire, mange, et aussi qu’elle puisse épandre ses selles.
Laissez-lui des articulations afin qu’elle puisse se déplacer comme bon lui
semble ; cette femme est libre.
Agissez vite, je ne veux plus la voir devant moi comme ça. Vous
l’amènerez à moi lorsque vous aurez fini.

Néni la regarde, son esprit n’a pas à réfléchir car elle ressent tous les senti-
ments de la femme qu’elle a devant elle. Ni la peur, ni la haine ne la traver-
sent car ce que Maldeï veut faire d’elle ne la touche pas. Toutes les
contraintes physiques de ce monde n’existent pas pour elle, car son monde
n’est pas celui des humains liés à la vie et la mort. Alors elle dit :
⎯ Faites, vous ne détruirez qu’une image. Même avec dix mètres de bé-
ton sur mon corps, je suis toujours présente et ce que je donne à Jacques,
vous ne lui retirerez jamais.
Juste à ce moment, les trois hommes l’attrapent et l’emmènent vers les ate-
liers du palais. Sans aucun sentiment, ils lui enlèvent ses vêtements puis les
brûlent dans le four. Ensuite, avec un rasolazer, ils lui épilent le crâne et le
corps entier de façon définitive. Hélas, cet appareil enlève aussi toute la
mélamine de la peau et elle se retrouve blanchie, comme un mort. Juste
après, ils la jettent comme un quartier de viande sur une table en métal tout
glacé avant que le chaudronnier n’arrive avec ses instruments.
L’homme à la mine de bourreau avec son tablier de cuir gras avance vers
elle et commence à prendre sur elle des mesures. Dans le four, il met dans
un creuset des lingots de plomb qu’il laisse fondre. Quelques instants plus
tard, il fait couler sur un marbre le métal liquide qu’il commence à mettre
en œuvre en le formant en plaques. Cet artisan robuste semble fort doué car
en quelques minutes, tous les membres d’un nouveau corps apparaissent.
Avec patience, il accroche les morceaux ensemble avec des rivets pour for-
mer des articulations. Enfin, bien que le plomb soit encore chaud, il com-
mence à enfiler sur le corps de Néni son nouvel habit. Maintenant, il re-
commence avec le plomb, pour faire cette fois un body. Il fait ça avec
grande précision, il prend soin de dessiner les seins à la juste mesure et le
tour des hanches sont très précis. À la fin, il obtient un vêtement si propre
qu’on ne penserait pas qu’il soit en plomb, et on comprend que le corps qui
s’installera dedans sera dans une proportion de beauté audacieuse.
L’homme écarte l’ouverture, passe le body par la tête et enfin, il peut rac-
corder les articulations. Néni est maintenant enveloppée d’une combinaison,
mais sa tête, ses mains et ses pieds dépassent encore. Avec beaucoup de
patience, il sculpte dans la matière brute les mains et les doigts pour en faire
des gants, et il en fait autant pour les pieds. Avec une dernière plaque de
plomb qu’il martèle, il forme la tête en dessinant la bouche et les lèvres. La

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forme des yeux apparaît, ils sont même ciselés au point qu’on a
l’impression qu’ils voient vraiment. Enfin, ayant terminé son ouvrage, il
place sur Néni le masque et les extrémités pour enfin transformer la femme
en un véritable soldat de plomb. Tout est soudé, raccordé, on ne voit que les
lèvres apparaître ; derrière, il est impossible de savoir qu’une femme peut se
cacher à l’intérieur. Le chaudronnier commence à brosser son ouvrage pour
le rendre plus lisse, puis il le polit pour qu’il soit brillant. Une fois
l’opération terminée, comme un artiste, il prend un petit ciseau pour sculp-
ter le corps et le rendre plus vivant. Sur la tête, il dessine des cheveux, puis
des cils. Il grave des yeux et des oreilles ; sur les mains, il dessine des on-
gles et enfin accentue sur son corps tout ce qui fait les attraits d’une femme.
Son travail est terminé et les trois gardes l’aident à la redresser pour la met-
tre sur ses pieds. L’œuvre du chaudronnier est si bien faite qu’elle tient en
équilibre toute seule. Les traits de la femme, sont si bien respectés qu’elle
est d’une grande beauté. Hélas, ce n’est pas qu’une œuvre d’art, mais une
femme vivante, enfermée dedans, prisonnière d’une carapace de près de
cent cinquante kilos. Les trois soldats grognent de contentement comme des
gros porcs tandis que l’artisan, impassible, se demande à quoi pourra servir
cette femme de plomb. Les hommes de Maldeï lui demandent de l’installer
maintenant sur un chariot magnétique afin de l’emmener à leur maîtresse…

Maldeï trouve l’ouvrage réussi et invite Bildtrager à venir le voir.


⎯ Admire ta servante dans son nouveau vêtement. Je l’ai habillée
comme ça afin que tu comprennes qu’elle n’était pour toi que gesticulations
et apparence. Tu ne peux suivre une telle femme, sa force s’arrête à ses pa-
roles, elle ne peut que t’entraîner vers la destruction de ton être ; elle veut la
mort de Bildtrager, elle n’est là que pour ça. Dans sa carapace de plomb,
elle ne peut plus te faire de mal. Fie-toi à moi, je te promets la puissance et
la gloire.
Bildtrager reste figé devant ce qu’il reste de son amie, il n’a pas la force de
répondre, comme si lui aussi était dans une armure similaire, et il s’effondre
au pied de la femme statue, ne pouvant communiquer avec elle.
Maldeï montre un air de jouissance devant la femme de plomb et cela sem-
ble lui fait oublier l’affront de son échec sur la Terre. Satisfaite, elle or-
donne à ses hommes de la placer dans sa chambre et de l’allonger sur son
lit. Mais avant qu’elle ne disparaisse, elle dit à la statue :
⎯ Je t’avais promis de ne pas te faire mal et de te laisser libre. Tu restes
libre d’aller où tu souhaites, je ne t’enfermerai pas dans le palais, hélas,
peut-être trouveras-tu un peu lourd ton vêtement ? Je vais partir avec mon
époux et pour que tu ne meures pas de faim, je vais ordonner à mes hommes
de t’apporter dans ta chambre ton repas, libre à toi de te servir.
⎯ Mais ma chère épouse, sous son armure de plomb, elle ne peut se dé-

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placer sans l’aide d’un homme, comment voulez-vous qu’elle puisse attra-
per une cuillère ? Elle dépérira, c’est certain.
⎯ Mon cher époux, si mes paroles te choquent, j’en suis désolée. Cette
femme devra faire avec ce que je lui donne et si elle n’en est pas capable,
c’est son problème. Elle est libre, juste je lui ai donné un vêtement à sa me-
sure ; il n’est pour elle que le poids du monde.
Gardes, déposez-la dans sa chambre. Donnez-lui de la nourriture fraîche, je
ne veux pas qu’elle dépérisse.
Les trois hommes la traînent dans sa chambre et l’étalent sur son lit. Depuis
qu’elle a été prise par les hommes pour lui faire subir toutes ces transforma-
tions, elle n’a jamais ouvert la bouche, pas dit un mot, ni un gémissement
de douleur, à croire qu’ils l’ont tuée.

La lumière du jour est masquée à ses yeux, le bruit n’est plus que les acou-
phènes qu’elle peut percevoir, le froid du plomb pétrifie tous ses membres
et la raideur de son corps prisonnier la compresse dans sa carapace. Néni est
entre deux mondes qu’elle connaît parfaitement. Elle se sent allongée et
commence à ressentir son nouveau corps avec qui elle doit maintenant
composer afin de retrouver son équilibre. Même une coque de cinq millimè-
tres de plomb n’est pas pour elle un obstacle. Néni a besoin d’un peu de
temps pour endosser son nouveau vêtement et son corps commence à subir
des transformations étranges qu’elle doit suporter. Pour cela, elle ferme les
yeux et s’endort…

Maldeï prépare son départ pour l’île d’Afronikq. Bildtrager devra la suivre
mais quelque chose lui manque, son être intérieur appelle quelque chose qui
semble avoir disparu dans son cœur. Il est devant un grand vide qu’il cher-
che à combler et maintenant, il se rappelle les mots que lui a toujours dit
Néni à son sujet, et surtout cette phrase qui revient à sa mémoire, comme au
rythme d’un battement de cœur :
« Tu es Jacques, tu es terrien ; réveille-toi. »
Néni n’est plus là, mais ces quelques mots l’ont remplacée et en lui, un
grand doute envers Maldeï flotte dans sa tête. Son épouse vient le chercher
au moment où toutes ces questions s’installent en lui ; elle le voit hésitant et
aussitôt le secoue pour qu’il la suive sans trop réfléchir. Afin que son esprit
ne doute d’elle, elle lui demande de prendre les commandes du vaisseau qui
les emmènera jusqu’à Afronikq. Bildtrager connaît le maniement de l’engin
et c’est en mettant en marche le moteur gravitique que de curieuses images
arrivent dans sa tête. Tout en pilotant l’engin, il voit des visages autour qui
ne lui sont pas inconnus ; une femme aux cheveux blonds et très courts, un
homme avec les vêtements de la Confédération Lunisse maintenant dispa-
rue. Il se voit alors apprendre avec eux le pilotage de l’engin, des souvenirs

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antérieurs à sa mémoire actuelle lui reviennent. Il a des flashs et croit même
se souvenir de Lunisse. Tout cela lui revient en quelques instants et semble
lui faire du bien au cœur. Quelque chose se transforme en lui et encore, les
paroles de Néni courent dans sa tête. Maldeï s’en aperçoit et le rappelle
encore à elle :
⎯ Où est encore ta tête, regarde ce que tu fais, à quoi penses-tu ?
⎯ Je pense que je ne suis pas né lorsque je t’ai rencontré, mon histoire
est plus ancienne, des images me reviennent. Un homme de quarante ans
doit avoir un passé, il faut que je le retrouve.
Maldeï sent que Bildtrager commence à douter d’elle, et si son passé refait
surface, il risque de la mettre en difficulté dans son plan et de se retourner
contre elle et faire tout basculer. Cet homme doit rester attaché à elle, il est
urgent qu’elle s’en occupe. Alors, elle demande à un de ses collaborateurs
de bien vouloir prendre les commandes du vaisseau et, prenant son époux
par la main, elle le conduit tout droit vers sa chambre.
⎯ Chéri, j’ai envie de toi, prends-moi, viens t’étendre sur mes reins !
⎯ Mais tu es enceinte, je ne sais pas si c’est très bien.
⎯ Tu es un homme, tu as aussi besoin de te soulager, et moi aussi.
Maldeï ne laisse pas trop le choix à Bildtrager, elle le déshabille avant de le
faire pour elle. Elle l’allonge sur le lit et se place sur lui. Durant le rapport,
c’est la femme qui mène le rythme afin de lui vider toutes ses pensées. Elle
fait durer son plaisir jusqu’à ce qu’elle ait la certitude qu’il ait oublié les
images du passé qui le traversaient. Au bout d’une heure exceptionnelle,
Bildtrager est si vidé qu’il s’endort complètement ; Maldeï se sent rassurée.
Allongée avec lui, elle lui caresse sa tête pour lui enlever le reste de ses
pensées ; son fluide est tel qu’elle en a le pouvoir.
Arrivé sur l’île d’Afronikq, Bildtrager sort du vaisseau les yeux dans le
vague, il ne s’est pas encore remis du désir de son épouse. Un officier vient
les chercher pour les emmener jusqu’aux chantiers de construction. Là,
Maldeï retrouve Adiban, la femme ministre qu’elle a mise en place pour la
seconder afin de construire son armée. Celle-ci l’accueille avec de bonnes
nouvelles :
⎯ Maldeï, avec mes adjoints, nous sommes heureux de votre venue. En
peu de temps, nous avons déjà de très bons résultats car un vaisseau à vol
instantané est prêt depuis peu. Nous espérons en sortir quatre autres dans
moins de soixante jours, et dans cent jours, il y en aura dix autres.
Lorsque Maldeï entend cela, elle retrouve le sourire, c’est la première bonne
nouvelle depuis qu’elle est revenue de Carbokan, et pour fêter cela, elle
demande à essayer personnellement le nouveau vaisseau. Demain ce sera
possible alors elle continue la visite du site avec Bildtrager pour voir les
immenses vaisseaux en construction. Cela penser à un chantier naval mais
encore plus grand. Bildtrager constate en suivant son épouse que bon nom-

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bre de personnes travaillant sur les chantiers sont des femmes et des vieil-
lards ; aucun sourire ne ressort de leur visage mais plutôt une grande fati-
gue. Les conditions de travail ne semblent pas très bonnes, certains sem-
blent être blessés, d’autres malades. Les chefs ressemblent plus à des gar-
diens qu’à des techniciens et cela choque Bildtrager. Parfois quelques en-
fants circulent entre les chaînes de montage pour apporter de l’eau aux ou-
vriers, et il y a des rats dans les caniveaux, ainsi que des sortes de crabes.
Le site reste humide, même si le soleil chauffe toutes les carlingues. Bild-
trager fait remarquer à Maldeï que les hommes et les femmes semblent tra-
vailler avec difficulté, mais elle lui répond qu’ils sont tous habitués. Il n’a
plus rein à dire et la visite se termine.
Lorsque le soir vient, après un repas passé avec la ministre et ses adjoints,
Maldeï recommence sur son époux ce qu’elle lui avait donné plus tôt dans
la journée. L’homme est en pièces et se laisse faire, laissant son plaisir et sa
volonté ailleurs. Mais lorsqu’il s’endort, il monte dans le monde des rêves
que Maldeï ne peut contrôler, et c’est là qu’il fait une merveilleuse ren-
contre :
Il est aux commandes du vaisseau qu’il voyait en pensées et qu’il pilotait.
C’est alors que l’homme et la femme lui apparaissent bien vivants mainte-
nant. L’un s’appelle Starker et la femme, Aqualuce, et il se sent attiré par
elle, à en être presque amoureux. Starker est commandant de vaisseau et lui
apprend le pilotage de l’engin. Il découvre les deux modes de propulsion et
apprend aussi comment fonctionne un CP. Il connaît même le nom du vais-
seau dans lequel il se trouve, c’est l’Espérance. Ils vont vers une planète qui
s’appelle Khephren. Durant ce voyage, ses sentiments s’affirment envers
cette étrange femme, son cœur s’emballe pour elle. Ce qui est curieux, c’est
que comme Néni, elle l’appelle Jacques. Durant toute la nuit, son sommeil
est un mélange de voyages spatiaux avec Starker et de rencontres avec
Aqualuce. Au petit matin, lorsqu’il se réveille auprès de Maldeï, sa pre-
mière pensée est pour la femme de ses rêves. Cette Aqualuce semble pren-
dre le pas sur son épouse officielle, une sensation de malaise le prend en
regardant celle qui l’entoure de ses bras. De plus, passant une main sur son
ventre, il sent un enfant à venir qui bouge à l’intérieur. Ouvrant les yeux
Maldeï lui dit :
⎯ Sens-tu le fruit de notre amour bouger dans mon corps ?
Il ne sait pourquoi, mais ces paroles lui glacent le sang, il lui répond :
⎯ Peut-être l’enfant de Bildtrager, pas celui de Jacques.
⎯ Mais tu es Bildtrager, Jacques n’existe pas. Il n’est pas temps de dis-
cuter de choses inutiles, nous devons nous préparer pour essayer mon nou-
veau vaisseau, j’ai hâte de voir ce qu’il peut faire.
Il ne dit plus rien, mais une pensée lui reste, contrairement à toute la période
passée, il se dit que son but sera de rechercher ce qu’il est en réalité. Il pos-

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sède déjà certains éléments, comme son véritable nom, et il sait aussi qu’il
est terrien. Starker, peut-être un ami, et une femme, Aqualuce, avec qui il
pourrait avoir eu des relations. Il commence à comprendre que même s’il
est attaché à Maldeï par un mariage, celui-ci n’est peut-être qu’une grande
tromperie. Il ne peut se détacher d’elle parce qu’elle est en même temps une
protection pour lui, mais il y a Néni avec qui il avait trouvé une relation
assez intime, et qui était la première à avoir commencé à lui ouvrir les yeux
sur Elvy. Son passage à Carbokan était pour lui une épreuve, Maldeï voulait
le faire plier à son pouvoir, mais Néni était encore là. Pour retrouver son
passé, il doit retrouver Néni si elle est encore en vie, malgré son vêtement
de plomb. Pour la première fois depuis qu’il est avec Maldeï, Bildtrager se
dit :
« Jacques doit se réveiller en mon être et Bildtrager doit mourir, s’il n’est
que la création de cette femme. »
Il regarde avec un grand sourire Maldeï et il lui dit :
⎯ Ma chère épouse, préparons-nous au grand voyage que tu me propo-
ses. Ensemble, je veux que nous allions au bout de l’univers et de la créa-
tion, il est indispensable que nous trouvions tous les deux nos origines,
n’est-ce pas ?
⎯ Et où voudras-tu aller ?
⎯ Je veux retrouver Khephren, une planète dont j’ai entendu parler au
cours d’un de mes voyages.
⎯ Khephren, quelle drôle d’idée. Si cela te fait plaisir, je t’y emmènerai
pour tester mon appareil.
Un peu plus tard, ils arrivent devant le vaisseau qu’Adiban est fière de leur
présenter. Malgré tout, Bildtrager constate qu’il est moins gros que le pre-
mier vaisseau Instant-Plus. Sa coque est toute noire ; dessus est dessiné un
serpent d’or géant.
⎯ Il te plaît mon chéri ?
⎯ Tu l’as fait comme tu l’aimes, c’est l’essentiel ; comment s’appelle-t-
il ?
⎯ C’est le Serpent de l’Infini. Bien sûr, il te paraît plus petit que le
premier, mais il est armé bien et plus puissamment. Il possède un rayon
étheronucléaire à chaque extrémité et en une seule salve, il peut anéantir
une planète. Il possède aussi des canons extrêmement précis qui peuvent
toucher un insecte à plus de trois cents mille kilomètres, ainsi, un ennemi
repéré de très loin peut être anéanti. Il est plus petit, mais je peux faire em-
barquer près de vingt-cinq mille hommes, nous avons réduit au plus strict
les places de nos soldats, et sur la plate-forme des spationefs, je peux y met-
tre dix engins. Mais le plus beau est qu’il est capable de devenir invisible et
indétectable, même s’il est à un kilomètre d’un autre appareil. C’est le meil-
leur vaisseau jamais construit, même à l’époque, les Golocks n’en ont ja-

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mais fait un semblable.
Vois-tu, Jacques n’est pas de poids à nous affronter, tu peux l’oublier.
⎯ Peut-être est-il bien armé, mais le serpent a un prédateur ; c’est
l’aigle.
⎯ Connais-tu un aigle capable de l’affronter ?
⎯ Oui, l’ennemie dont vous parlez parfois ; Aqualuce.
Aussitôt, le serpent sur Maldeï se met à frémir et à allonger sa tête en regar-
dant Bildtrager, comme s’il était prêt à lui sauter dessus. Il se recule, de
peur d’être mordu par le bijou de son épouse.
⎯ Tu es toute puissante, Maldeï, personne n’osera vous affronter, j’en
suis certain.
⎯ Il vaut mieux pour toi.
Ils grimpent dans le vaisseau, accompagnés d’Adiban et toute l’équipe du
vaisseau, soit deux cents militaires bien préparés. À son poste, Maldeï de-
mande au commandant du vaisseau de faire cap sur Khephren…

Dans le palais de Maldeï, il se passe des choses étranges. Hier, une servante
est venue apporter un repas dans la chambre de la femme de plomb. Lors-
que le soir, elle est venue reprendre les plats, ils étaient tous vides. Regar-
dant la statue de plomb sur le lit, elle se doute que ce n’est pas elle qui serait
capable de se lever pour aller dîner. Si une femme est enfermée dedans, il
lui serait impossible de se déplacer ; alors elle se dit qu’un petit malin est
venu manger à sa place et elle ne fait pas plus attention que ça.
Ce matin, la même servante est venue apporter le déjeuner de la femme de
plomb. Lorsqu’elle revient chercher le plateau, il n’est plus à sa place, la
tasse est vide et les gâteaux ont été mangés. Tout étonnée, elle regarde la
statue et ne la voit pas sur son lit, mais assise dans un fauteuil, immobile et
glacée. Elle s’approche de la femme de plomb et voit juste deux lèvres pâles
derrière un masque massif. Elle tente de lever un de ses bras, mais les arti-
culations sont si lourdes qu’elle ne peut le bouger. Les yeux de cette femme
métallique sont gravés dans la matière, mais lorsque qu’elle les regarde, elle
se sent observée. Effrayée, elle laisse tomber ses tasses et se sauve. De
l’autre côté de la chambre, dès qu’elle voit les premiers gardes, elle leur
raconte son histoire et ceux-là sont tout étonnés. L’un des hommes qui a
participé la veille à la transformation de la femme de plomb, sourit car il
sait qu’il est impossible de se déplacer dans une telle carapace et il lui ré-
pond :
⎯ Tu as trop bu, tu dois aller te reposer.
La servante ne sait plus si elle a rêvé et retourne dans la cuisine. L’un des
hommes s’interroge et propose à l’autre d’aller voir la femme de plomb. Ils
se lèvent tous les deux et se dirigent vers les appartements de Maldeï, c’est
là qu’ils voient, dans la grande salle de réception, la statue plantée au cen-

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tre, comme une œuvre d’art immobile.
⎯ Mais comment a-t-on pu déplacer cette chose, qui a fait cela, il doit y
avoir un petit malin qui s’amuse à ça ? Regarde, ses articulations sont sou-
dées, même si elle est vivante, elle ne pourrait pas faire un pas !
⎯ Je vais faire le tour pour voir s’il y a quelqu’un ici, mais ça
m’étonnerait, car notre rôle et de ne laisser personne entrer ici et nous avons
l’œil tout le temps.
⎯ Faisons-le par sécurité.
Les deux hommes inspectent tout l’appartement, et lorsqu’ils reviennent, la
statue s’est déplacée devant l’entrée de sa chambre. Ils ne comprennent plus
et commencent à paniquer. L’un d'eux bouscule la femme de plomb qui
s’effondre lourdement sur le sol.
⎯ Comme ça, elle ne pourra plus bouger, ne restons pas là.
Un peu plus tard, vers le soir, une autre servante apporte à la statue son re-
pas, suivant les directives de Maldeï, mais cette fois ne la trouve pas. Les
hommes de garde sont immédiatement informés, mais au bout d’une heure,
il leur faut constater que la femme de plomb a disparu. Cela commence à
inquiéter tous les hommes qui imaginent alors ce que seront les représail-
les…

Pour un vaisseau ordinaire, le voyage entre Elvy et Khephren devrait durer


trois jours, mais avec le Serpent de l’Infini, il n’a fallu que le temps
d’appuyer sur un bouton et ils sont déjà arrivés. Mais à l’endroit où aurait
dû être l’astre, ils ne rencontrent que des blocs de pierre et des sortes
d’astéroïdes ; la planète semble avoir disparu. Bildtrager se questionne, et
d’un coup voit dans sa tête une planète verte entourée de vaisseaux disparai-
tre aussitôt, comme foudroyée. Quelque chose passe dans sa mémoire et
devant Maldeï, il dit :
⎯ Gaélide, je reviens te voir pour finir mon travail.
⎯ Mais que racontes-tu ? Il n’y a que des rochers ici, ne vois-tu pas que
cette planète a disparu, et qui est Gaélide ?
⎯ Femme, il y avait une planète ici, je l’ai déjà vue. Un homme aussi,
je l’ai déjà connu.
Sans le savoir, Bildtrager fait le chemin inverse qu’il avait dû vivre il y a
plusieurs années. Son désir de retrouver son origine et sa mémoire le pousse
vers des voies étranges. La vision de cette nuée d’astéroïdes que fut Khe-
phren le conforte dans l’idée que Bildtrager n’est qu’un imposteur.
⎯ Nous n’avons rien à faire ici, ton idée n’était pas bonne, mon vais-
seau est capable d’aller bien plus loin. Je ne suis pas venue ici pour faire un
retour dans un passé qui n’est même pas le tien.
⎯ Si ce passé n’est pas le mien, à qui est-il ?
⎯ Je ne relèverai pas tes paroles, il n’y a que moi en dehors de toi.

81
Maldeï rougit et se retourne vers son chef-pilote :
⎯ Mettez le cap sur Andromède, nous allons contrôler l’efficacité du
moteur.
Son officier obtempère et pointe le vaisseau vers la galaxie. Au bout de
quelques minutes, il se retourne vers Maldeï pour lui annoncer :
⎯ Notre objectif sera atteint dans trois jours, c’est le maximum que
nous puissions faire.
Entendant cela, Maldeï s’énerve car cela veut dire que ce vaisseau est bien
moins rapide que le premier. Elle se retourne vers Adiban :
⎯ Vous m’aviez promis que ce vaisseau sera identique au premier.
Vous n’avez pas tenu votre parole, vous allez me le payer !
Aussitôt, Maldeï concentre son regard sur la pauvre femme et commence à
lui infliger la force de sa haine. La pauvre s’effondre en se tordant de dou-
leur. Voyant cela, Bildtrager ne peut le supporter et s’interpose pour proté-
ger cette femme.
⎯ Arrêtez, elle n’y est pour rien ! Elle est votre ministre, elle agit sui-
vant vos ordres.
Maldeï n’apprécie pas son intervention et déchaîne alors sa foudre sur lui. À
son tour il est envahi par les crépitements électriques qui le font rouler de
douleur. Mais l’instant d’après, cela cesse, car curieusement toutes les for-
ces du mal semblent se retourner vers Maldeï qui à son tour se sent mal et
est prise de contractions. Bildtrager se relève juste et fait appeler son méde-
cin qui la suit toujours. Celui-ci comprend que comme lui et Adiban, ils
sont reliés à elle, la douleur s’est automatiquement retournée sur Maldeï.
C’est la première fois qu’elle semble présenter une faille. Elle se relève peu
après et, regardant Bildtrager et l’autre femme, elle leur dit :
⎯ Si vous agissez contre moi, vous déclencherez une guerre qui vous
anéantira. Vous vivez parce que je le veux, vous êtes mes créations.
Juste après, le médecin la fait emmener vers sa chambre pour qu’elle se
repose. Discrètement, Bildtrager se retourne vers Adiban et lui demande :
⎯ L’avez-vous fait exprès ?
⎯ Oui, Jacques !
Ce simple mot lui fait totalement tourner la tête, plus rien désormais ne
pourra le faire revenir en arrière. Il relève les yeux, la regarde encore et elle
rajoute :
⎯ Réveille la Graine d’Etoile qui est en toi, tu demeures notre espoir.
Pour n’éveiller aucun soupçon, Adiban se retourne immédiatement et
s’occupe des contrôles de l’engin qui file vers Andromède. Pour sa part,
Bildtrager rejoint sa chambre pour assimiler ce qu’il vient de vivre.

Quelqu’un frappe à sa porte, qu’il ouvre spontanément. Surpris, il découvre


Adiban qui entre précipitamment.

82
⎯ Jacques, vite, protège-moi si tu peux ! l’équipage me recherche,
Maldeï vient de donner ordre de me liquider, elle pense que ma mort réglera
le problème de la vitesse du vaisseau. Elle n’a pas du tout apprécié que je ne
fasse pas ce qu’elle veut, je pense qu’elle a des soupçons sur moi !
⎯ Ici tu ne risques rien, aucun homme n’osera pénétrer dans ma cham-
bre sans mon accord. Viens dans le salon derrière et dis-moi qui tu es et
pourquoi elle t’a désignée comme ministre, que s’est-il passé ?
Adiban lui raconte comment tous ses amis ont perdu leur mental dans
l’émetteur à onde bêta. Par chance, elle a pu résister en se protégeant sous
une couchette qui avait absorbé les ondes à sa place. Puis elle raconte à
Bildtrager comment lors d’une cérémonie particulière elle baptisa ses nou-
velles recrus en implantant en eux son mental, afin de les diriger. Rescapée,
elle avait joué le jeu jusqu’au bout. Mais elle se doutait qu’un jour, Maldeï
comprendrait que le conditionnement avait échoué, elle avait réussit à enle-
vé l’implant sous sa peau.
⎯ Cela fera bientôt trente jours que je dirige la construction des vais-
seaux. J’étais pilote et faisais partie de la même promotion qu’Aqualuce.
J’ai des connaissances dans le domaine et j’avais aussi participé à la cons-
truction du vaisseau Instant-Plus. C’est pour cela qu’elle m’a désignée
comme ministre de l’armement. Tu penses bien, Jacques, que je n’allais pas
donner entièrement le secret de fabrication du moteur instantané. J’ai falsi-
fié les données techniques et c’est pourquoi ce vaisseau n’est pas capable de
naviguer instantanément. Tout à l’heure lorsqu’elle m’a châtiée, elle s’est
aperçue que je n’étais pas liée à elle car elle n’avait aucun retour sur elle de
ma souffrance.
⎯ D’où viens-tu ?
⎯ Maldeï m’a trouvée sur Natavi, comme beaucoup d’autres femmes à
qui elle a fait subir des grossesses forcées. J’ai été déportée sur l’île de Rac-
ben pour construire des armes et là, encore une fois, elle m’a prise avec les
huit autres amis. Je connais beaucoup trop de choses pour qu’elle me laisse
vivre. Dans ce vaisseau, je suis condamnée ; elle me trouvera.
⎯ Sauf si j’arrive à te faire quitter ce vaisseau discrètement.
⎯ Sauf qu’à neuf années-lumière à la seconde, je ne vois pas qui sera
capable de venir me chercher…
⎯ Dans le monde de Maldeï, je ne connais qu’une seule personne qui
pourrait nous aider, malheureusement Maldeï l’a fait transformer en femme
de plomb, et de là où elle se trouve, elle ne peut pas grand-chose pour nous.
⎯ C’est ce que tu penses, mais je ne vis pas dans le même espace que
toi.
Les deux sont surpris d’entendre une voix étouffée leur parler dans le dos.
Ils osent à peine se retourner. C’est alors qu’ils découvrent la femme de
plomb assise sur le lit. Adiban, qui ne sait pas qui cela peut-être, est ef-

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frayée, mais Bildtrager la réconforte.
⎯ N’aie crainte, c’est mon amie.
⎯ Jacques, l’armure de plomb que je porte n’est rien, je ne la sens
même pas. Tu sais qu’il n’y a pour moi aucun obstacle infranchissable, les
hommes m’habillent tous comme ils le souhaitent, selon l’apparence qu’ils
veulent de moi. Maldeï me voit avec une carapace de plomb, alors
j’apparais avec une carapace de plomb.
⎯ Néni, il m’est insupportable de te voir ainsi, surtout lorsque je sais
que Maldeï t’as fait subir des outrages avant de t’enfermer dedans.
⎯ Il y a dans le monde une alchimie qui permet de transformer la vile
matière en une substance plus noble ; le plomb que je porte peut devenir Or
si j’écoute mon cœur et que je laisse agir sur moi ma véritable nature. Nous
devons changer nos vies. C’est notre but, le tien Jacques, plus particulière-
ment. Change Bildtrager en Jacques. Mais, je sais que tu es déjà sur la
bonne voie.
⎯ Avant, il n’y avait que toi pour m’appeler Jacques, mais maintenant
il y a Adiban et je suis convaincu que vous dites vrai, j’en ai rêvé la nuit
dernière.
⎯ C’est grâce à cela que j’ai pu arriver jusqu’ici.
⎯ Néni, mon amie Adiban est en danger ici. Maldeï veut la tuer, les au-
tres membres la recherchent. Le seul moyen de la sauver serait de lui faire
quitter le vaisseau. Je sais que tu as toujours des solutions.
⎯ Tu dois maintenant nous montrer qui tu es, c’est à toi de trouver la
solution, reprend la peau de Jacques et sauve Adiban, ce sera ton épreuve
aujourd’hui.
⎯ Mais…
⎯ Au revoir, Jacques, à bientôt sur Elvy !
Dans le même moment, la femme de plomb disparaît. Adiban et Bildtrager
se regardent, pensant avoir rêvé ; ils ne comprennent pas trop et se deman-
dent s’ils se sont fait avoir par leur imagination. Aucune trace n’indique que
Néni soit venue. Mais il dit :
⎯ Bildtrager est mort. Adiban, continue de m’appeler, Jacques.
⎯ C’est ce que tu as toujours été.
À ce moment, quelqu’un frappe à la porte :
⎯ Monsieur Bildtrager, ouvrez, nous cherchons un traître parmi nous ;
il est peut-être caché dans votre chambre, laissez-nous fouiller !

⎯ Cache-toi sous le lit magnétique, je te protégerai.


Adiban se roule en-dessous et Jacques tire une couverture pour la cacher. Il
ouvre la porte pour laisser les hommes fouiller et s’assoit sur son lit en les
regardant chercher. En quelques minutes, ils ont tout inspecté et s’excusent
de l’avoir dérangé. Les deux hommes un peu confus, tirent la porte pour
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continuer leurs recherches. Adiban ressort et Jacques la rassure en la serrant
dans ses bras. Se rappelant qu’elle l’avait appelé par son nom, il lui de-
mande :
⎯ Que connais-tu de moi ?
⎯ Tu es Jacques Brillant, terrien. Il y a plusieurs années, tu es arrivé sur
Lunisse, accompagné par le général Aqualuce, et aussi avec le commandant
Starker. À l’époque, notre peuple recherchait la Graine d’Etoile qu’un mes-
sager nous avait obligés à trouver. Quittant notre planète, tu es allé sur
Khephren pensant trouver la vérité. Tu y as trouvé un vieil homme et une
jeune femme ; l’un s’appelant Gaélide, l’autre Cléonisse. Ensuite, tu as sé-
journé sur Elvy. Lorsque tu en es revenu, tu as été sacré Grand Dictateur de
notre monde et c’est l’amiral Marsinus Andévy qui vous a proposé la plus
haute fonction. En ce temps, c’était la femme la plus aimée du monde lu-
nisse, elle était exceptionnelle et d’une grande fidélité. Tu as fait d’elle no-
tre chef avant que tu nous quittes à jamais et hélas, c’est cette femme qui se
fait appeler aujourd’hui Maldeï. Tu es reparti à la conquête de la Graine
d’Etoile, et surtout d’Aqualuce que tu aimais plus que tout. Depuis, nous ne
t’avons jamais revu. Tu es réapparu dans ma vie hier, lorsque tu es arrivé
avec Maldeï. Lorsque je t’ai vu, je t’ai immédiatement reconnu. Avant toi,
j’ai connu Aqualuce à l’école de pilotage. Voici pour ma part ce que je sais
de toi.
⎯ Si je suis ce Jacques, je vais te sortir de là. Je sens en mon être une
force qui m’y pousse. Lorsque que je suis arrivé auprès de Maldeï, mon
esprit lui était dévoué, mais maintenant, je sens qu’il y a autre chose. Néni
me l’a montré, et toi maintenant.
⎯ Jacques, tu es plus important que moi, je veux te préserver des fou-
dres de Maldeï, il n’est pas question qu’elle te soupçonne de m’avoir aidée.
Je préfère me rendre plutôt que de te faire prendre un risque.
⎯ Chaque être est important, tu l’es autant que moi. Il est de mon de-
voir de t’aider et de te sauver, et je suis prêt à prendre des risques pour moi-
même. Nous avons un peu de temps avant que Maldeï ne réapparaisse, et
comme tu as de très près participé à la construction de ce vaisseau, tu en
connais des détails qui peuvent nous aider.
⎯ Biens sûr, Jacques, et j’ai même une révélation à te faire au sujet du
moteur. En fait, il est capable d’atteindre la vitesse absolue, mais je l’ai
bridé, c’est pour cela qu’il ne peut atteindre sa vitesse.
⎯ Y a-t-il un moyen de le débrider ?
⎯ Bien sûr, ce que je vais te dire ne doit être connu par personne
d’autre que toi, en tout cas, tant que les vaisseaux de ce type seront dans les
mains de l’ennemi. J’ai introduit dans le CP un code de verrouillage basé
sur chiffre Zéro. J’ai donné trois dimensions à ce chiffre ; une positive, une
négative et une neutre.

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⎯ Mais je ne comprends pas ; zéro, c’est toujours la même chose.
⎯ Non, Jacques. Ce que les hommes ignorent en général, c’est que le
nombre le plus grand n’est pas infini, mais il existe. Si tu arrives à l’écrire,
tu t’apercevras qu’il retourne vers zéro ; ça, c’est le zéro positif. Mainte-
nant, il est aussi possible de trouver le nombre négatif le plus grand qui soit
et là aussi, il retourne à zéro. Le zéro neutre est le chiffre que tu connais le
mieux. Si tu vas au pupitre de commande du vaisseau, fais-lui faire
l’addition des trois nombres, et là le CP te donnera un chiffre qui ne res-
semble à rien. C’est à ce moment que le moteur instantané délivre toute sa
magie. Tu te dis, pourquoi ça ?
La réponse est simple, lorsque tu voyages à la vitesse absolue, tu n’es plus
dans le monde du rationnel, mais dans celui du virtuel et de l’imaginaire.
⎯ Tu veux dire que le vaisseau Instant-Plus a toujours fonctionné grâce
à notre imagination ?
⎯ Tout à fait. C’est la programmation du CP qui, comme il est accordé
à notre psyché, nous donne la possibilité de voyager n’importe où.
⎯ Le moteur du vaisseau n’est plus utile alors ?
⎯ C’est exact, les concepteurs de ce mode de propulsion ont voulu pro-
téger leur découverte en y introduisant des éléments techniques.
⎯ Et comment connais-tu tout cela ?
⎯ J’en suis l’inventeur.
Jacques avale sa salive, il est devant l’un des êtres les plus intuitifs de
l’univers, et il comprend pourquoi les transformations que Maldeï avait
voulu lui faire subir avaient échoué.
⎯ Tu ne possèdes pas le don d’ubiquité, avec tout ce que tu connais ?
⎯ Non, j’ai toujours besoin d’un support pour me déplacer.
⎯ OK ! Je crois avoir la solution pour toi ; j’ai un plan.
Adiban retourne un sourire à Jacques. Cette jolie femme retrouve ses cou-
leurs. Alors, Jacques commence à fouiller dans la penderie de sa cabine et
sort une combinaison de travail aux couleurs neutres, un peu bleue marine.
⎯ Tiens, enfile cette tenue, ta robe blanche est trop voyante. Il faut aus-
si que tu te fasses un chignon et que tu te tires les cheveux, tu dois changer
d’allure, on ne doit pas te reconnaître ; quitte à ce que tu te salisses un peu
le visage. Enlève tes chaussures, je préfère que tu sois pieds nus plutôt
qu’avec ses talons hauts et dorés.
Adiban fait ce que lui demande Jacques, la transformation est bien surpre-
nante, elle a l’air d’un agent de pont et elle dit à Jacques :
⎯ Qu’en penses-tu ? Je ressemble à une femme de ménage prête à pas-
ser l’aspirateur !
Aspirateur ! Ce mot, d’un coup tourne dans la tête de Jacques ; il ne l’avait
pas entendu depuis des années lui semble-t-il. Mais c’est un choc pour lui, il
semble vivre une percée de mémoire extraordinaire.
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⎯ Aspirateur, j’ai été vendeur d’aspirateurs il y a longtemps, ça me re-
vient. Je crois que c’était sur Terre avant que…
⎯ Avant que quoi ?
⎯ Je ne sais plus vraiment, mais je me revois encore dans les magasins
et chez mes clients. J’étais Jacques, vendeur d’aspirateurs.
⎯ Et ensuite, tu as trouvé Aqualuce.
⎯ Certainement, elle m’a acheté un aspirateur.
⎯ Non, Jacques, tu l’as rencontrée dans un vaisseau spatial qui t’a enle-
vé. Aqualuce était avec toi.
⎯ Lorsque ma mémoire reverra son visage, tout réapparaîtra.
⎯ Lorsqu’un amnésique commence à retrouver des moments de sa vie,
la totalité de sa vie n’est pas loin de se manifester.
⎯ Tu as peut-être raison, mais il faut que je m’occupe de te faire quitter
ce vaisseau. Adiban, y a-t-il des cellules de secours dans notre appareil ?
⎯ Notre vaisseau est bien armé, mais la sécurité des passagers n’a rien
de bon car il n’y a que quatre sphères de sauvetage qui contiennent chacune
quatre places.
⎯ Possèdent-elles un CP ?
⎯ Oui, elles en ont un, je m’en suis occupée lors de leur installation.
⎯ Bien, tu vas t’échapper avec une de ces sphères. Tu vas introduire
dans le CP le programme du Zéro dont tu m’as parlé. Si ce que tu dis est
juste, tu devrais pouvoir te retrouver là où tu le souhaites. Lorsque Maldeï
s’apercevra de ton départ, tu seras déjà très loin.
⎯ Mais pour aller où ?
⎯ Il paraît que la rébellion s’organise, rejoins-la.
⎯ Mais, je ne sais pas où elle peut être !
⎯ Alors, regagne la Terre, il paraît que j’ai une famille là-bas.
⎯ Où pourrais-je les trouver ?
⎯ Je crois y être allé il y a peu de temps, mais à cette époque, j’étais
sous état d’hypnose et je n’ai encore que quelques souvenirs. Je peux te dire
que j’étais dans un pays qui s’appelait la France ; dans les montagnes.
⎯ J’y arriverai, je pense que des gens comme toi, je les repérerai.
⎯ Bon, maintenant, il faut que je t’accompagne vers les sphères de se-
cours. Tu t’installeras dedans et attendras que j’aie rejoint le poste de com-
mandement pour t’éjecter. Ne bouge pas, je vérifie qu’il n’y ait personne
dans le couloir.
Aussitôt fait, ils sortent pour rejoindre la coursive inférieure. Adiban paraît
être une personne bien ordinaire, et même son visage n’est plus le même.
Ensemble ils avancent naturellement et ne croisent que deux hommes sem-
blant être des cuisiniers, à cause de leur tenue. Hélas, lorsqu’ils arrivent
dans le parc où se trouvent les vaisseaux d’interceptions et les sphères de

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secours, ils sont gardés par quatre hommes, et là, Jacques ne peut se faire
remarquer. Jacques pense qu’il faut faire une diversion pour les éloigner de
là. Adiban lui dit tout autre chose :
⎯ Il faut les neutraliser en les tuant ou les paralysant.
⎯ Adiban, comme tu vas partir, tu seras l’appât. Tu vas aller devant eux
et les attirer. Je vais prendre la barre métallique qui se trouve au sol ;
j’arrive derrière eux et les assomme, ensuite, la voie sera libre.
⎯ C’est d’accord !
Aussitôt, Adiban arrive jusqu’à la hauteur des hommes avec son aspirateur
et elle leur dit :
⎯ Eh ! Les mecs, vous voulez passer l’aspi avec moi ? Ici, il y en a trop
à faire !
Les gars rigolent et à cet instant, une barre frappe celui qui est resté plus en
arrière. L’autre juste derrière n’a pas le temps de se retourner qu’un coup
violant lui tombe dessus. C’est alors qu’Adiban lance sur la tête de
l’homme d’en face son aspirateur et l’assomme. Le dernier est achevé par
Jacques qui frappe encore de sa masse improvisée. Les quatre gardes sont
au sol, ils sont déjà dans les étoiles. Alors, les deux courent jusqu’à la
sphère la plus proche ; Adiban l’ouvre et enfin, peut imaginer la liberté au
bout du tunnel de lancement.
⎯ On n’est pas repérés, tu vas pouvoir partir sans problème.
⎯ Peut-être, mais Jacques, il va falloir que tu désactives au poste de
commandes le rayon protecteur du vaisseau, sinon, je m’écraserai sur un
mur magnétique lors de l’éjection.
⎯ Alors ne perdons pas de temps. Introduis les codes d’activation de la
propulsion instantanée, il est important de savoir si ça marche.
Adiban le fait avec doigté et le CP semble retourner les chiffres dans tous
les sens. Au final, à l’écran s’affichent des chiffres bizarres. Adiban dit :
⎯ Tu avais raison, ça marche, les paramètres de propulsion sont chan-
gés.
⎯ Alors monte vite dedans, je vais lever l’écran magnétique !
Au moment de se séparer, en cadeau, Adiban attrape le visage de Jacques et
lui colle ses lèvres sur les siennes. Ce baiser est tendre mais le fluide qui lui
est transmis possède un effet tout autre que de l’amour, lui faisant voir son
image du passé et surtout celle d’une femme nommée Aqualuce. Cette dé-
couverte est magnifique et son cœur bat encore plus fort. Petit à petit, Bild-
trager semble mourir pour laisser place à un nouvel homme ; Jacques Bril-
lant.
⎯ File vite au poste pour désactiver l’écran !
Jacques n’a que peu de temps pour se ressaisir ; il la salue en lui faisant une
caresse et la quitte immédiatement. Peu après, les quatre gardes se réveillent
et voient une sphère occupée. Ils se doutent que c’est leur agresseur qui est

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à l’intérieur et donnent l’alarme. Aussitôt, les officiers dans le poste blo-
quent les tubes de lancements et envoient une équipe pour faire ressortir
l’intrus qui doit être Adiban. Jacques est présent à ce moment et les voit
agir. Mais discrètement, alors que les autres pensent à sortir la femme de
l’engin, il se rapproche du pupitre, et essayant de le comprendre, pense dé-
sactiver l’écran de protection.
Adiban voit autour d’elle les quatre hommes essayant de forcer la sphère,
mais pour le moment, ils n’y arrivent pas. Le tube de lancement est obstrué,
elle ne peut partir ; les signaux sont toujours au rouge. Bientôt d’autres
hommes arrivent, et l’un d’eux s’installe dans un élévateur pour enlever le
petit engin de ses rails ; s’il y arrive, c’en est fini. Adiban est prisonnière et
l’engin s’approche d’elle.
Jacques est pratiquement seul, tous les autres sont partis vers les sphères de
secours, chacun espérant attraper le premier la rebelle pour se faire congra-
tuler par Maldeï. Cela lui laisse un peu de temps pour analyser le dia-
gramme des sécurités du vaisseau, et enfin il comprend comment ouvrir les
tubes. Il ne lui faut qu’une seconde pour tout libérer.
Au moment où l’élévateur s’apprête à accrocher la sphère, le tube s’ouvre ;
voyant ça, Adiban, actionne son appareil. Un homme est devant sur les
rails ; la boule se propulse et, hélas, l’écrase sur son passage. Le propulseur
magnétique fait son effet et libère la sphère dans l’espace. L’écran est dé-
sactivé, Adiban oriente son engin vers la Terre et disparaît dans l’infini…

Les habitants de Sandépra sont terrorisés, car cette nuit, une statue plomb
marche dans la ville en détruisant les effigies en l’honneur de Maldeï. De-
vant le palais, un serpent géant semblable à la couronne a fondu, s’étalant
sur la chaussée. Un peu plus loin, une statue représentant Maldeï a explosé.
Les militaires ont voulu détruire la femme de plomb avec leurs engins, mais
les rayons sont repartis sur eux, les blessant parfois mortellement. Tous les
habitants qui l’ont vu sont certains que cette chose est vivante, ceux qui se
sont approchés d’elles ont vu ses lèvres. Ses yeux de plomb sont comme des
diamants d’où sort son feu. Un véhicule lourd, semblable à un bulldozer,
s’est interposé devant elle, mais elle l’a traversé comme on passe à travers
un nuage de fumée ; rien n’arrête la femme de plomb. C’est le désordre
partout en ville, les habitants n’avaient jamais eu l’occasion de voir un tel
phénomène et certains prient pour que Maldeï reviennent ; avec sa puis-
sance, elle serait capable de remettre tout en ordre et de se débarrasser de
cette statue trop gênante.
Durant toute la nuit, la femme de plomb a marché dans la ville pour trouver
tout ce qui rappelait Maldeï. Au matin tous peuvent la voir rentrer au palais.
Les gardes la suivent jusque dans l’appartement privé de Maldeï et la regar-
dent se coucher dans son lit, comme si elle était humaine. Beaucoup se

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questionnent, mais certains se disent que Maldeï n’est peut-être pas si puis-
sante que ça. De cette nuit mouvementée, le doute s’installe dans la ville.

Mais il n’y a pas qu’en ville que le doute s’installe ; dans le vaisseau de
Maldeï, un homme commence à s’éveiller et douter de ce qu’il croyait être.
Le virus de la révolte commence à s’installer dans les rangs de l’impératrice
de l’univers et un pas est franchi. Lorsque Jacques a reçu d’Adiban un bai-
ser, c’était celui de l’éveil…

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VISITE SUR TERRE
Il ne faut pas longtemps au vaisseau de Maora pour arriver
en périphérie du système solaire. Le grand vaisseau ne s’approchera pas de
la Terre, afin de ne pas se faire remarquer. Wendy et Maora amèneront
Axelle et son père jusqu’à l’école de Keuramdor, et pour rester discret, ils
viendront la nuit.
Le vaisseau contient des petits appareils comme celui que Jacques avait pris
pour venir sur la planète. Ils sont un peu serrés à quatre, mais la petite fille
ne prend pas de place. Ils ont la position exacte que Steve leur a confiée.
Tous prêts, ils décollent de derrière Jupiter, et il ne leur faut qu’une heure
pour arriver au-dessus de l’atmosphère. Repérant la France, ils entament
une descente en douceur, et c’est au bout d’une demi-heure qu’ils arrivent
au-dessus de l’école. Il doit être deux heures du matin et il est certain que
tous dorment. Steve indique la zone où ils pourront se poser sur la propriété.
Wendy s’apprête à se poser lorsqu’une alarme lui indique qu’un champ de
force protège toute l’école. Steve est étonné, il n’y avait rien de tel lorsqu’il
est parti. D’après Wendy, ils devront se poser devant l’entrée de l’école, le
champ de force s’arrête là. C’est ce qu’ils font. Steve connaît bien les lieux,
alors il sort pour sonner, il se doute qu’il réveillera Noèse.

Noèse dort quand elle entend la sonnette retentir dans toute la maison ; elle
se demande bien ce qu’il se passe et qui peut bien sonner aussi tard. Elle se
dit que ceux qui sont à la porte devront avoir une bonne raison, sinon elle
leur fera entendre sa voix. Elle se lève en espérant que ses enfants ne seront
pas réveillés. Elle s’habille rapidement et prend ses clefs. Mais comme le
champ de force interdit de rentrer ou de sortir, elle doit réveiller un des el-
fes. Elle frappe à la porte de Cadmall.
⎯ Excuse-moi de te réveiller, il y a quelqu’un qui n’arrête pas de son-
ner à la porte. J’aimerais que tu m’accompagnes si je dois le faire rentrer.
Elle entend du bruit dans la chambre, puis la porte s’ouvre et l’elfe com-
mence à râler :
⎯ Y en a qui pourraient trouver un autre moment pour venir ; la nuit,
c’est fait pour dormir. Bon, c’est d’accord, j’arrive, attend que je me pré-
pare.
Il sort, les cheveux complètement en pétard et un pull-over mis à l’envers.
⎯ On n’en a peut-être pas pour longtemps, si ce sont des mendiants ou
des skieurs égarés, on leur donnera un bol de soupe avant de les laisser re-
partir.
Tous les deux marchent jusqu’au grand portail ; dans le noir, on ne voit pas
grand-chose. Le champ de force que les elfes ont créé autour de l’école ne
laisse pas passer les pensées, sinon Noèse aurait déjà deviné qui est derrière.

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Il n’y a que quelques mètres mais elle entend des voix qui ne lui sont pas
étrangères. Lorsqu’elle ouvre une première porte pour voir qui est derrière,
sa tête se met à tourner, son cœur se met à battre fort et des larmes lui mon-
tent aux yeux.
Elle a devant elle Axelle, sa fille avec Steve son époux, accompagnés de
deux femmes semblant sympathique. Aussitôt, elle demande à Cadmall de
désactiver le champ de force et elle ouvre la seconde porte. Axelle se préci-
pite dans les bras de sa mère, Steve arrive derrière. Moment d’affection
inévitable, mais Noèse pense aux deux femmes restées en arrière :
⎯ Rapprochez-vous, venez vous réchauffer.
Wendy demande à ranger son appareil dans la cour, ce que lui accorde
Noèse et quelques minutes plus tard, ils sont tous dans le grand salon. Doo-
ra se lève et se précipite vers son amie Wendy qu’elle a quittée depuis plu-
sieurs mois. Pour tous, les retrouvailles sont intenses. Maora donne des
nouvelles de Némeq, le mari de Doora, parti à la recherche des survivants
des autres mondes. Wendy demande aussi des nouvelles de son amie Yéniz.
Doora lui raconte leur rencontre avec la future présidente des Etats-Unis, le
plus puissant pays du monde, et la chance malgré ses malheurs, pour Yéniz
d’être devenue son amie, voire sa confidente. Cela l’intéresse car avec ce
que prépare Maldeï, il faudra des alliés sérieux sur la Terre. Doora lui pro-
pose :
⎯ Veux-tu que nous lui téléphonions, elle sera heureuse de t’entendre ?
⎯ J’aimerais bien, mais nous sommes pressés.
⎯ Si tu veux, tu peux lui téléphoner à l’hôpital, c’est au 305-212-2500,
demande Mia Ericsson. Wendy ne comprend pas ce qu’elle veut dire sur le
coup, mais quelle importance, l’essentiel est que son amie aille bien.
Autour d’une tasse, ils se racontent leurs aventures, cette fois, Axelle n’est
pas mise de côte, bien au contraire et elle leur raconte comment au début
elle s’est retrouvée devant la terrible Maldeï. Elle leur dit avoir été prise en
charge par Néni, une femme très exceptionnelle. Steve a aussi vécu quantité
d’aventures et vu d’innombrables choses qui n’existent pas sur la Terre.
Maora qui vient de l’espace ne connaît pas Noèse et aurait, elle aussi, beau-
coup à raconter mais, elle est seulement venue raccompagner Axelle et son
père sur leur planète et ne souhaite pas rester car de l’autre côté de Jupiter,
son grand vaisseau l’attend ainsi qu’une autre mission, toujours pour lutter
contre l’infâme Maldeï qui semble vouloir préparer l’invasion de la Terre
dans peu de temps.
⎯ Hélas, je ne peux rester avec vous, les membres de mon vaisseau
m’attendent et, surtout, j’ai un très jeune enfant aussi, que je n’ai pas pu
emmener jusqu’ici. Nous devons repartir vers Elvy, la planète où se trouve
notre ennemie ; il y a parmi nous des membres qui souhaitent retourner là-
bas pour aider leurs frères prisonniers. Mais, je sais que nous nous retrouve-

92
rons.
Cela écourte la conversation, mais tous comprennent Maora. Ils raccompa-
gnent Wendy et Maora jusqu’à leur engin et les regardent repartir.

Dans leur petit vaisseau, les deux femmes regardent la planète s’éloigner
sous leurs pieds, avec un pincement au cœur de ne pas avoir pu rester plus
longtemps. Hélas, il leur faut toujours se battre contre un ennemi qui semble
mettre en place un plan de conquête tout autour d’elle. Les sept planètes du
monde de Lunisse semblent avoir été visitées et préparées à la façon de
Maldeï. Sur Elvy, les hommes et les femmes qui y vivent semblent être
devenus des serviteurs sans raison ; c’est pour cela que certains membres de
l’équipage souhaitent retourner là-bas pour réveiller leurs frères et sœurs.
Leur voyage de retour ne prend que quelques minutes, et une fois arrivées
au grand vaisseau, elles retournent au poste de pilotage pour décider de la
suite de leur voyage. Hennas les attend avec impatience :
⎯ Je commençais à m’inquiéter pour vous, j’ai trouvé votre voyage un
peu long !
⎯ Tu exagères Hennas, ça ne fait que quelques heures que nous som-
mes parties. Pourquoi dis-tu cela ?
⎯ En fait, nous avons un problème et c’est un peu pour cela que je vous
attendais.
Wendy et Maora se regardent, et Wendy demande :
⎯ Nous ne sommes pas nombreux, qui peut nous faire problème ?
⎯ Les autres membres souhaiteraient voir de plus près la Terre. Telle-
ment près, ce serait dommage ne pas y aller !
⎯ Mais, nous devons retourner jusqu’à Elvy comme prévu. Qu’en pen-
ses-tu, Hennas ?
⎯ Eh bien, moi je suis un peu de leur avis.
Maora se retourne vers Wendy et la regarde. Elle-même fait un léger plis-
sement de bouche qui semble dire la même chose que les autres membres.
⎯ Tu sais, Maora, je pense qu’il serait bon d’aller retrouver Yéniz, ça
lui ferait plaisir de me voir, et en même temps, nous pourrions lui donner un
peu d’aide.
⎯ Je ne sais pas si les terriens verront d’un bon œil que l’on arrive avec
nos vaisseaux. Il faudrait rester discret, nous sommes quatorze plus Neovy,
il nous faut au moins quatre vaisseaux comme celui que nous avons pris
pour ramener Axelle et son père. Là-bas, les hommes sont très organisés, il
faut des papiers d’identité pour être en règle, l’armée est assez puissante
dans le pays où se trouve notre amie ; il faudrait prendre nos précautions.
Pour ma part, je resterai ici avec mon bébé, ce n’est pas prudent de le pren-
dre avec nous. Wendy, veux-tu être la responsable de cette expédition ?
⎯ Je te comprends, l’enfant est bien mieux ici, là-bas, je ne sais même

93
pas dans quelles conditions nous serons reçus ?
⎯ Pour ma part, je pourrais tous vous aider si vous le souhaitiez.
⎯ Comment ça, Delfiliane ?
⎯ J’ai le pouvoir de vous transporter où vous le souhaitez sur la Terre,
cela fait partie de mes attributs.
Dgoger leur raconte comment sur Elvy, dans un espace libre, elle peut se
déplacer comme les tornades le font en soulevant des arbres et des maisons.
Chacun reste étonné, sans comprendre.
⎯ Tu pourrais tous les transporter sur des kilomètres ?
⎯ Bien sûr Maora, je l’ai fait avec Clara et son ami, Christopher, lors-
qu’ils m’ont retrouvée sur Glacialys !
⎯ Nous pourrions déposer nos engins dans un endroit inaccessible et al-
ler jusqu’à l’hôpital où se trouve ton amie Yéniz ?
⎯ Sans aucun problème, Wendy.
⎯ Nous ne resterons pas très longtemps, ensuite nous partirons jusqu’à
Elvy, c’est promis Maora !
Tous font un sourire à Maora, sachant que Wendy prend en main les opéra-
tions. Elle a une grande expérience, tout le monde le sait.
⎯ Je vais préparer notre départ. J’ai entendu dire qu’autour de la Terre,
il y a un satellite qu’on appelle la Lune. Je pense que nous devrions poser
notre vaisseau sur la face cachée et partir de là. Nous ne serions qu’à dix
minutes de la planète, comme ça, s’il y a un problème, nous pourrions ren-
trer très vite. Te sachant ici, je serai plus tranquille ; s’il y a un problème, tu
ne seras pas loin.
⎯ Tu sais que vous pouvez compter sur moi !
Wendy, accompagnée d’Hennas, prend les commandes du vaisseau. Pour ne
pas se faire remarquer si un observateur regardait dans son télescope, ils
dessinent dans le ciel un grand arc pour arriver sur le satellite par l’arrière.
Dans les dernières centaines de milliers de kilomètres, ils ont la Terre der-
rière la Lune ; sage précaution pense Wendy. Enfin, dans l’obscurité de
l’astre, ils se posent sur le désert poussiéreux du satellite. Tous se préparent
maintenant. Dagmaly est très heureuse de pouvoir aller sur la Terre, et Tari-
na, dans le cadre de ses études d’astrophysique, est heureuse de pouvoir
observer cette planète de près. Dgoger se propose de veiller sur l’ensemble
des membres. Sur Terre, il saura toujours se défendre contre d’éventuels
agresseurs, s’ils leur cherchent des problèmes.
Enfin, tous se placent dans les quatre petits vaisseaux et prennent le départ
vers la Terre. Comme leur amie Yéniz est à New York, ils pensent se poser
dans les environs de la ville. Wendy ne doute de rien, elle n’a pas l’habitude
de venir sur cette planète qu’elle pense néanmoins un peu sous évoluée.
Rapidement, les quatre engins arrivent au niveau de la stratosphère, après
avoir croisé quelques satellites artificiels. Loin de se douter que leur petite

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escadrille pourrait être repérée, les appareils descendent directement vers la
ville. Les petits vaisseaux sont à la taille de grosses limousines américaines,
sur les radars de l’armée, ils sont vite remarqués. Lorsque qu’ils arrivent en
périphérie de la ville, un escadron d’avion de chasse arrive sur eux. Hennas,
le plus expérimenté des pilotes, les voit arriver, car ils naviguent à une vi-
tesse réduite. Wendy pensait se poser tranquillement sur un terrain vague,
pas loin d’une décharge qu’elle avait repérée de l’autre côté de la ville, dans
le New Jersey, mais ça semble raté. Il faut faire vite et s’échapper. Aucun
des pilotes des quatre engins n’est paniqué, mais juste un peu surpris ; ils ne
s’attendaient pas à voir des engins volant sur cette planète, de surcroît, assez
agressifs. Il n’est pas le temps de chercher à se battre avec eux, mais l’heure
est à fuir, pour ne pas trop attirer l’attention. Dans le seul appareil radio
encore branché, Dagmaly entend des mots étranges, dans une langue qui lui
semble inconnue. Ils disent d’une voix autoritaire :
⎯ IDENTIFIEZ-VOUS, SUIVEZ NOS APPAREILS ! VOUS ÊTES
DANS UNE ZONE SÉCURISÉ, VOUS NE POUVEZ PAS SURVOLER
LA VILLE. PREMIÈRE SOMMATION AVANT QUE NOUS FASSIONS
FEU SUR VOUS !
Ces mots étranges tournent vite dans sa tête ; elle ne les comprend pas au
début, mais instinctivement, elle arrive à les traduire. Aussitôt alarmée, elle
dit à tous :
⎯ Vite, il faut fuir ; ils vont nous tirer dessus !
À travers le communicateur, tous entendent ; alors Hennas dit :
⎯ Suivez-moi, nous dégageons !
Les cinq pilotes dans leurs chasseurs F16 ont juste le temps d’armer leurs
missiles, que les quatre engins étranges disparaissent aussitôt.
Ayant pris de l’altitude, Delfiliane conseille finalement de se poser dans une
région vers le Nord du globe ; dans les zones polaires, ils risquent moins
d’être repérés. Dans sa tête, Wendy se demande si c’est vraiment une bonne
idée de rendre une petite visite à une des leurs, mais c’est maintenant trop
tard pour faire marche arrière.
Remontant vers la nuit, ils aperçoivent une terre presque entièrement blan-
che que l’on appelle le Groenland. C’est la nuit polaire là-bas, mais Delfi-
liane les rassure et leur dit que c’est le seul endroit où ils pourront laisser
leurs vaisseaux en sécurité. Certains imaginent déjà le froid qu’il peut y
régner, mais Wendy leur répond avec un petit sourire :
⎯ C’est une visite touristique, nous l’avons choisi.
Enfin, les engins se posent sur un bord de terre sans glace, ce qui leur assure
de pouvoir retrouver leurs appareils au retour. Tous stabilisés sur le sol, les
hommes se demandent comment si loin de leur but, ils pourront arriver jus-
qu’à destination.
Delfiliane demande à tous de se retrouver dehors, après avoir veillé à pren-

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dre quelques affaires et bien verrouiller leurs petits vaisseaux. Lorsqu’ils
sortent, il fait froid, de plus ils n’ont pas prévu de vêtements polaires. Delfi-
liane est immunisée contre le froid et elle s’amuse un peu ; le seul problème
c’est qu’elle est seule à rire. Mais elle ne perd pas de temps. Elle demande à
Wendy où elle veut aller. Elle lui répond : New York. Alors, Delfiliane leur
demande de se regrouper rapidement à plusieurs mètres de leurs vaisseaux.
Lorsqu’ils sont tous prêts, elle se met à tourner autour d’eux de plus en plus
vite, si bien qu’elle finit par s’envoler et se transforme en tornade. Ce n’est
plus qu’un vent violent qui les entoure, et comme une de ces trombes mor-
telles, telles qu’ils les connaissent en Alabama, ils décollent tous d’un coup.
Comme un tourbillon invisible ils traversent le ciel si vite que moins d’une
heure plus tard, le vent formidable et magique les pose dans un parc. Au
loin, ils voient des immeubles très hauts comme ils n’en ont jamais connu
chez eux. Ils sont tous sonnés, ils ne comprennent pas vraiment ce qui leur
est arrivé et Delfiliane rit encore. Pour la discrétion, c’est un peu raté, car ils
ne sont pas seuls, mais aucun des badauds autour d’eux ne les remarque.
Wendy reprend ses esprits et, bien rétablie sur ses jambes, elle regarde au-
tour d’elle pour savoir où elle se trouve. Plus loin, elle voit un panneau lui
indiquant qu’elle est à Central Park, dans la ville de New York. C’est
l’après-midi, et il fait froid ; Wendy pense alors à ce que lui avait dit Doora
la veille, et elle se souvient du numéro de téléphone :
⎯ Ne paniquez pas les amis, je vais téléphoner à Yéniz !
Elle se rappelle le numéro de téléphone que lui a donné Doora. Elle se ques-
tionne ;
« Un téléphone, qu’est-ce que c’est ? »
Elle regarde autour d’elle, comprend que c’est un appareil pour communi-
quer. Effectivement, elle voit des hommes, des femmes avec un curieux
petit boitier dans lequel ils parlent. Oh bien sûr, sur Lunisse il y avait des
communicateurs portables pour pouvoir appeler ceux qui sont restés dans
les vaisseaux spatiaux, mais en général, on communiquait par télépathie
dirigée, c’est-à-dire qu’on pouvait se mettre en liaison avec ceux à qui l’on
voulait parler sans aucun appareil. C’était tout à fait normal avant ; avant le
grand changement. Wendy n’a pas eu l’occasion de communiquer par télé-
pathie depuis bien longtemps. Voyant ces appareils dans les mains de ces
individus, elle comprend qu’il lui en faudrait un.
Elle fixe attentivement un de ces téléphones, si fort, que lorsque la personne
se retourne, son appareil lui glisse des mains et en un vol express, arrive
jusqu’à Wendy. Sur le coup, elle ne comprend pas, mais elle s’aperçoit vite
que c’est elle qui l’a attiré jusque-là. Elle se questionne et se demande si sur
la Terre, elle n’aurait pas des pouvoirs inattendus. La personne à qui appar-
tient le téléphone s’étonne de sa disparition, car il n’y a personne autour
d’elle ; elle serre les poings de rage et en criant au scandale, elle repart

96
vraiment sans rien comprendre.
Wendy prend avec attention le téléphone. C’est pour elle tout nouveau et
elle se questionne.
« Comment ça marche cet engin ? »
Elle voit à l’intérieur des touches avec des signes qu’elle ne comprend pas
sur le coup. Dagmaly, qui est bien plus jeune qu’elle, regarde et lui dit :
⎯ Ce n’est pas compliqué, ces signes doivent être des chiffres, c’est
évident. Moi, je crois que le premier en haut à gauche doit être le un ; tu
suis les autres et tu comptes jusqu’à dix, ou plutôt, zéro !
Wendy la regarde, étonnée, mais elle se dit que les jeunes sont bien plus
doués que les vieux. Bien qu’elle ait quarante-cinq ans, pour cette adoles-
cente, c’est une vielle. Si sur Terre chacun d’entre eux a de nouveaux pou-
voirs, il est clair que Dagmaly attire à elle l’influx de la planète et les pen-
sées des jeunes ; c’est certainement pour cela qu’elle comprend le manie-
ment de cet appareil.
⎯ Tiens, prends-le et fait le numéro pour moi ; c’est le 305-212-2500.
lorsque tu auras une personne au bout, demande à parler à Mia Ericsson,
c’est le nom Yéniz sur Terre.
⎯ OK !
Encore une fois, ces deux lettres assemblées font une drôle d’impression
aux oreilles de Wendy, mais elle comprend que cela veut dire "D’accord".
Elle compose avec aisance le numéro et entend une femme au bout. Parlant
l’américain à la perfection, au grand étonnement de tous, elle demande :
⎯ Hello, I would like to speak to Miss Mia Ericsson!
L’instant d’après, elle parle avec une personne en se présentant. Elle re-
garde Wendy et lui tend le téléphone.
⎯ Allo, Mia ! C’est moi, Wendy.
À l’autre bout du téléphone la personne semble fort surprise. Mais, la
conversation s’installe vite. À la fin, après avoir raccroché Wendy dit aux
autres :
⎯ Il faut que je la retrouve à l’hôpital, demain, elle le quitte pour aller
dans une autre ville. Elle aura un appartement dans une ville appelée Was-
hington. Son amie, la présidente, doit être investie dans les jours prochains,
elle déménage avec elle.
Dagmaly a déjà vu sur la carte qu’ils ne sont pas très loin à pied ; juste une
heure. Tous sont d’accord et partent vers l’hôpital. Effectivement, l’heure
d’après, ils sont arrivés devant le grand bâtiment, avec sa large façade et ses
passerelles qui traversent la route. Wendy demande à ses amis de l’attendre
dans le hall, treize personnes pour une visite, c’est bien trop. Elle se pré-
sente à l’accueil et on lui indique l’accès pour son amie…

Devant la chambre, elle hésite un instant, se demandant ce qu’elle aura à lui

97
dire. Elle frappe légèrement et entend une voix lui dire d’entrer. Ouvrant la
porte, elle trouve une amie totalement changée, elle ne la reconnaît que par
son regard et son sourire.
⎯ Entre Wendy, comme ça me fait plaisir de te revoir ! Comment vas-
tu, comment as-tu fait pour arriver jusqu’ici ?
⎯ Yéniz, je suis si heureuse de te retrouver, Doora m’a appris ce qui
t’est arrivé ! On est venus sur la Terre avec le vaisseau Instant-Plus qu’une
des nôtres, Maora, a réussi à dérober à Maldeï.
Elle lui raconte avoir raccompagné sur Terre Axelle, un enfant kidnappé par
Maldeï, et être repartie. Enfin son désir de la revoir et l’envie des membres
de voir la Terre de plus près.
⎯ Ici, je m’appelle Mia, c’est le seul nom avec lequel tu dois
m’appeler.
⎯ D’accord. Je suis encore surprise de ton changement, lorsque je suis
entrée dans la chambre, je ne t’ai pas vraiment reconnue. Sur ton visage il y
a des choses qui ont changé et ta coiffure est si différente ; je ne t’imaginais
pas blonde !
⎯ Pour la coiffure, c’est Aqualuce, pour le visage, c’est le maquillage
que j’emploie. Tu veux essayer ?
⎯ Euh, non merci.
⎯ Oh ! Si tu restes là, tu verras, c’est assez agréable de se farder le vi-
sage, j’y prends plaisir chaque jour !
⎯ Certainement, mais dans l’espace, on n’a pas vraiment le temps.
J’aimerais que tu me racontes comment tu as eu la chance de pouvoir deve-
nir amie de la présidente du pays ?
⎯ Doora a dû te dire que c’est grâce à la balle qui a traversé mes pou-
mons. En fait, je suis convaincue que le hasard n’était pas là lorsque ça c’est
produit, d’ailleurs, la balle s’est étrangement arrêtée avant le cœur.
Avec Hillary, nous avons immédiatement sympathisé, et quelque chose
s’est produit entre nous deux. Je ressens en elle son passé et elle a découvert
en moi un nouveau destin, elle ressent les mêmes sentiments que moi, nos
âmes se sont mises à l’unisson, comme si nos cœurs étaient liés. Je ressens
ce qu’elle pense, et c’est la même chose pour elle. Comme c’est bientôt
l’être le plus puissant de la planète, il ne faudrait pas que ça se sache.
⎯ Tu la vois régulièrement ?
⎯ Au moins une fois par semaine, mais ça va changer car demain, je
quitte l’hôpital pour rejoindre Washington. Là-bas, elle m’a trouvé un lo-
gement pas très loin de la Maison Blanche, sa future demeure, elle prendra
ses fonctions dans deux jours. Elle m’a trouvé du travail auprès d’elle ; je
serais une de ses secrétaires. C’est un tout petit poste, mais cela me permet-
tra de discrètement la conseiller. Elle sait déjà qu’une invasion se prépare et
lorsqu’elle aura tous les pouvoirs, elle commencera à prendre des disposi-

98
tions. Mais je pense qu’elle ne se rend pas encore compte de ce que pourrait
être une invasion si Maldeï venait sur Terre.
Sait-elle ce qu’est l’espace avec toutes les forces qu’on y rencontre ? A-t-
elle une idée de ce que les Lunisses ont accumulé comme connaissances
depuis qu’ils ont quitté Atlantide ?
⎯ Je ne pense pas ; nous parlons de beaucoup de choses ensembles
mais ça reste très théorique.
⎯ J’ai une idée. Elle est un peu folle, mais pourquoi pas ; peut-être que
ça pourrait aider notre cause !
⎯ Dis-moi !
⎯ Si nous l’emmenions quelques heures dans l’espace, nous pourrions
lui présenter des mondes étranges et merveilleux ; lui montrer notre puis-
sance et les limites de l’univers. Il est certain que lorsqu’elle reviendra, elle
ne verra plus jamais le monde comme on peut l’imaginer.
⎯ Ton idée peut être bonne ; il faut trouver l’occasion de le faire.
C’est juste à cet instant que le téléphone sonne dans la chambre de Mia.
⎯ Hello… Yes…
I prepare. By…
C’est fou, il suffit que tu arrives pour qu’elle vienne à ce moment.
⎯ Comment ça ?
⎯ Hillary est dans l’ascenseur, elle arrive dans moins de cinq minutes
et comme d’habitude, deux de ses gardes du corps vont entrer dans la
chambre pour voir si je n’ai pas caché une bombe sous mon lit.
⎯ Mais ils vont me voir !
⎯ Ce n’est pas un problème, ils contrôleront juste que tu n’as pas
d’armes avec toi.
En effet, quelques instants plus tard, deux hommes très costauds frappent et
entrent dans la chambre.
⎯ Bonjours Mia, tu vas bien ?
⎯ Je partirai demain. Tu viens voir si j’ai caché une bombe comme
d’habitude?
⎯ Ouais !
⎯ Ce n’est pas moi qui l’ai mise, cette fois, c’est mon amie Wendy !
⎯ C’est une amie à toi ?
⎯ On ne s’était pas vues depuis longtemps.
⎯ Excusez-moi, Madame, mais je vais être obligé de faire une fouille
qui peut vous déplaire, mais il est de notre devoir de prendre le maximum
de précautions.
⎯ Si c’est obligatoire, faites-le.
Alors que le deuxième garde fait la fouille de la chambre, le premier passe
d’abord le détecteur sur tout le corps de Wendy, puis fait une fouille au

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touché qui peut être moins agréable. Il sort d’une des poches le téléphone
portable, l’examine puis le rend. Après s’être faite palper de la tête aux
pieds, Wendy se détend et l’homme leur dit :
⎯ Bien sûr, qu’il n’y a rien ici. Je vais dire aux autres de laisser entrer
Madame la présidente.
⎯ Excusez-moi encore, Madame.
⎯ Vous faites votre travail, c’est normal.
Les deux hommes ressortent et Hillary Rodham entre dans la chambre.
⎯ Alors, comment va Mia ?
⎯ Je vais bien, Hillary, et comme je sors demain, c’est encore mieux !
⎯ Excusez-moi, je ne savais pas tu recevais une amie !
⎯ Non, ne t’excuses pas, c’est encore mieux que tu sois là, nous par-
lions justement de toi. Je te présente une très vieille amie ; Wendy. Elle
arrive de très très loin pour me voir.
⎯ Serait-elle aussi de ta planète ?
⎯ C’est juste ; il faut que l'on discute toutes les trois. Si tu as le temps ?
⎯ J’ai le temps, je l’ai pris pour te rendre visite car demain, moi aussi,
je pars pour Washington. Je voulais te proposer de monter dans l’avion qui
est mis à ma disposition, il y a de la place.
⎯ Et moi, je te propose de monter dans le vaisseau spatial que Wendy a
à sa disposition, il y a de la place !
⎯ Comment ça ?
⎯ Mon amie est venue me voir alors qu’elle était à des centaines des
milliers de kilomètres. Elle a sous la main le vaisseau spatial le plus rapide
de l’univers et elle peut nous emmener au bout de l’espace. Son vaisseau est
si rapide qu’il ne lui faut que le temps d’un clignement d’œil pour traverser
la galaxie !
Hillary la regarde avec des yeux incrédules, elle ne sait pas si elle dit la
vérité, elle sait bien que les meilleurs scientifiques du monde sont très très
loin de s’imaginer de telles technologies ; elle a déjà assisté à des séminai-
res de grands savants qui se posent la question de savoir si mathématique-
ment, il est possible d’aller plus vite que la lumière. Les vaisseaux spatiaux
terrestres peuvent aller peut-être à cinquante kilomètres seconde, alors tra-
verser une galaxie en une seconde, soit cent cinquante mille années-lumière,
autant dire que les terriens ne sont même pas à l’état embryonnaire, à ce
stade !
Elle réfléchit un peu et dit :
⎯ Je pars demain à Washington, mes gardes du corps sont derrière la
porte, comment voulez-vous que je puisse faire un tour dans l’univers ?
Wendy réfléchit, puis regarde Hillary :
⎯ Est-ce que vous pouvez disposer de trois heures dès maintenant ?

100
La présidente réfléchit, puis regarde sa montre. Elle s’excuse et prend son
téléphone pour appeler un de ses conseillers. Elle discute un petit instant
puis raccroche.
⎯ J’ai trois heures devant moi, mais je ne peux sortir de cette chambre,
il faudra vous contenter de me raconter ce que vous avez vu là-haut.
⎯ Trois heures, c’est ce qu’il nous faut. Nous ne resterons pas dans
cette chambre, je peux vous assurer que ce sera suffisant pour vous faire
faire un voyage impossible !
Même Mia regarde son amie Wendy avec des yeux tout ronds.
⎯ Comment vas-tu faire pour sortir de la chambre sans te faire remar-
quer ?
⎯ Mon amie Delfiliane va venir nous chercher, je la contacte immédia-
tement.
Wendy ne se souvenait plus qu’elle pouvait communiquer par télépathie, et
elle prend contact avec son amie restée à l’accueil. Ça marche et se sur-
prend elle-même. Elle lui demande de la rejoindre en passant par la fenêtre,
mais de laisser ceux qui le souhaitent visiter la ville durant les trois heures
que durera son voyage.
Tous les hommes sont satisfaits de pouvoir librement visiter la ville et Del-
filiane informe de son arrivée.
Wendy ouvre la fenêtre de la chambre et demande qu'on s’écarte d’elle.
L’instant d’après, un souffle d’air s’engouffre dans la chambre et sur le sol,
trois femmes apparaissent ; c’est Delfiliane, Dagmaly et Tarina. Elles se
relèvent.
⎯ Il n’y a que les hommes qui ont voulu visiter la ville, j’ai amené avec
moi nos deux amies.
Hillary a déjà le souffle coupé de voir trois femmes débarquer comme ça
d’un coup, par la fenêtre. Dagmaly ressent sa pensée et lui dit :
⎯ T’inquiètes pas madame, Delfiliane est capable de beaucoup plus,
c’est super de voyager avec elle. Il faut pas avoir peur, c’est juste un peu
surprenant.
⎯ Excusez-moi, jeune fille, j’en suis convaincue, mais je dois informer
mes gardes du corps qui sont sur le palier que j’en ai pour un long moment
et que je ne veux pas être dérangée.
Elle franchit la porte un instant vers ses agents, et rentre immédiatement.
⎯ Hillary, il faut y aller, mais je te conseille tout de même d’enfiler
quelques-uns de mes vêtements, car ton tailleur risque d’être froissé au re-
tour !
La première dame du monde n’hésite pas, elle fait une immense confiance à
Mia et elle se change en moins de deux minutes. Elle ressort du cabinet de
toilette avec un jean, un pull en laine rose et des converses aux pieds ; elle
ressemble à une jeune femme de soixante ans !

101
⎯ T’es super, Madame, tu me ressembles !
Elle fait un large sourire à Dagmaly, et à cet instant, Wendy l’invite à se
préparer à partir.
Delfiliane, se met alors à tourner autour d’eux et se transforme en un nuage
de glace et de fumée. Elle est une mini tornade, et lorsque le vent et la glace
recouvrent les quatre femmes, le nuage se soulève et s’engouffre par la fe-
nêtre. L’air est si rapide que personne ne remarque le nuage qui s’éloigne
dans le ciel. En quelques instants, elles ont traversé le nord des USA, le
Canada et le Groenland ; enfin, le nuage étrange se pose au pied d’un des
vaisseaux qui est déjà recouvert de neige. Delfiliane apparaît devant les
quatre femmes décoiffées. Hillary titube un peu, pas du tout habituée à ce
type de transport.
⎯ Tu vas bien, Hillary ?
⎯ Ça va, mais j’ai le tournis, c’est si étrange de faire un tel voyage,
emportée par le vent !
⎯ Si tu vivais avec nous, il faudrait t’habituer à des tas de changements.
Nous sommes très en avance d’un certain point de vue, les choses naturelles
ont toujours primé dans notre vie. Je devrais dire que les Lunisses sont éco-
logistes par rapport à leur technologie.
⎯ Ne restez pas ici, vous allez attraper la mort. Entrez dans le vais-
seau !
Hillary découvre un petit vaisseau spatial, pas plus gros qu’une voiture,
bien qu’il n’ait rien à voir avec ce véhicule. L’intérieur est prévu pour qua-
tre, mais leur voyage ne va durer que quelques minutes ; Dagmaly s’assiéra
sur les genoux de Tarina.
En effet, Wendy prend les commandes du vaisseau et décolle ; si vite que
trois minutes plus tard, elle est déjà derrière la Lune et descend vers
l’immense vaisseau. Hillary découvre avec un émerveillement si considéra-
ble que personne ne peut lui enlever les yeux qui regardent à travers le hu-
blot.
Maora est déjà informée de leur arrivée et a ouvert le sas de réception.
L’engin s’engouffre à l’intérieur et se pose. Les grandes portes se refer-
ment, c’est alors que Tarina déverrouille l’engin pour débarquer. Ils sont
arrivés dans le grand vaisseau. Hillary en est bouleversée. Dans sa tête, elle
se demande ce qui se passe. Sur Terre, elle est arrivée à la plus haute mar-
che qui soit ; être présidente des États-Unis. Dans quelques jours elle
contrôlera l’armée la mieux équipée, détiendra le pouvoir atomique entre
ses mains ; elle sera alors considérée comme l’être incontournable et le plus
puissant de la planète. Et pourtant…

Pourtant, elle découvre vraiment qu’elle n’est pas seule dans l’univers avec
les citoyens de la Terre. Si ces cinq femmes autour d’elle sont en mesure,

102
avec leur engin, de détruire le monde en moins de quelques secondes, ou de
l’emmener à l’autre bout de l’univers, à quoi sert d’être l’homme ou la
femme la plus puissante ?
Toutes ces questions se bousculent dans sa tête et peut-être la déstabilisent-
elles ?
Maora, qui vient l’accueillir comprend son tourment :
⎯ Hillary, vous devez savoir que le plus puissant des hommes de
l’univers, celui qui est capable des plus grands pouvoirs sur la matière et les
hommes, n’est pas en mesure d’aider le plus petit des enfants. Pour cela, il
faut avoir une connaissance bien différente du monde, de l’univers, de la
vie. Mia et Wendy m’ont expliquée leur but en vous emmenant ici. Je vais
tacher avec elles de vous montrer le véritable état de l’univers et de la cons-
cience de l’homme à travers le macrocosme. Ce vaisseau va vous faire cir-
culer dans des endroits absolument pas conventionnels. Nous avons exac-
tement deux heures quarante-cinq pour vous faire faire une visite de cin-
quante milliards d’années. Êtes-vous prêtes et d’accord pour le faire ?
Dans sa tête, il y a une demi-heure, elle était loin d’imaginer un tel voyage,
mais, pour sa fonction prochaine et pour mieux aider l’humanité, comme les
circonstances sont vraiment plus qu’exceptionnelles, elle se dit :
« Pour guider le monde un président aussi puissant doit, connaître les plus
grands secrets ; cette expérience pourrait changer l’humanité ! »
⎯ Pour tous les hommes de la Terre, oui, je suis prête !
⎯ Alors, Hillary, accrochez-vous, nous allons vous montrer la position
de la Terre dans la galaxie. Nous partons.
Avec ses amies, Maora, guide la présidente vers le poste de commande du
vaisseau. Dès qu’elle arrive, la voix de Dogami l’accueille :
⎯ Bienvenue, madame la présidente, je suis la conscience de ce vais-
seau et en même temps son mécanicien. Je ferais en sorte que tout le voyage
se passe pour vous dans le plus grand confort. Mon amie, Maora, veut vous
montrer la galaxie, je vous y emmène immédiatement. Madame, je vous
invite à valider le voyage en appuyant sur le bouton vert clignotant, devant
vous.
Un peu impressionnée, elle s’avance, hésitante et appuie…

Elle voit la surface de la Lune, comme à l’époque de la conquête spatiale


d’Apollo, puis rapidement, se dégageant de l’astre, elle voit la Terre à peine
éclairée par le Soleil, puis l’engin accélère et le soleil rétrécit ; d’une balle
de tennis, il devient un point brillant qui disparaît bien vite dans un amas
d’étoiles, et bientôt, la galaxie entière apparaît sur l’écran de contrôle. En-
fin, l’engin se stabilise pour sembler ne plus bouger.
L’homme invisible qui se dit être la conscience du vaisseau dit alors :
⎯ Vous êtes arrivée, Madame.

103
⎯ Mais, je ne comprends pas, j’ai l’impression de ne pas avoir bougé ?
⎯ C’est que dans ce vaisseau, rien ne bouge, c’est l’univers qui se dé-
place autour de nous.
Maora lui explique rapidement comment ils se déplacent dans l’espace.
Mais Hillary a un doute car sur un écran vidéo, on peut monter n’importe
quoi.
⎯ Venez avec moi, je vous emmène dans la sphère d’observation, vous
vous rendrez compte par vous-même.
Alors elles montent un escalier qui donne sur une sphère faite d’une matière
transparente comme du vers, d’où l’on peut voir en direct le grand spectacle
de l’espace. De là, elle peut regarder la galaxie, un peu comme on la voit
sur des représentations sur Terre, à la différence que la galaxie est bien
moins lumineuse que sur les photos. Elle en fait la remarque à Maora qui lui
confirme que de la hauteur où ils sont, ils ne peuvent recevoir la lumière de
toutes les étoiles. Le soleil nous renvoie des rayons qui sont ceux de l’âge
où l’homme commençait à peine à domestiquer le feu.
⎯ De là où nous sommes, tu n’existes pas encore et aucun de nous !
⎯ Comment ça ?
⎯ J’entends bien pour la lumière qui nous parvient.
⎯ La galaxie n’a pas tout à fait la même forme que ce que j’ai
l’habitude de voir !
⎯ Il faut te dire que depuis la Terre, même avec vos meilleurs télesco-
pes, vous ne pourrez jamais voir l’univers tel qu’il est.
⎯ Tout à l’heure, vous me parliez de cinquante milliards d’années,
alors que les astrophysiciens nous parlent de vingt-quatre ou vingt-cinq
milliards d’années d’existence de l’univers.
⎯ Nous on te parle de l’existence de l’univers, pas de distance. Nous
sommes d’accord pour dire qu’il y a eu une catastrophe universelle qui a
créé notre monde, mais jamais les astres n’ont voyagé à la vitesse de la lu-
mière. Au tout début, la matière n’existait pas, il n’y avait qu’un champ
d’énergie fait d’un mouvement conscient, équivalent à la conscience que
nous possédons. Je ne sais pas pourquoi, mais celui-ci s’est déchiré et ex-
plosé en s’échappant dans une sorte de sphère. Les premiers instants, ce
n’était que lumière qui s’en échappait. Mais en dehors de sa sphère de vie,
cette lumière s’est densifiée et les premiers atomes se sont créés. En se den-
sifiant, leur vitesse s’est réduite et c’est pour ça que la dimension de
l’univers est moins grande que celle de son âge.
⎯ Mais on pourrait voir le début du monde, comme on voit le soleil d’il
y a deux cent mille années ?
⎯ Pourquoi pas, mais pour cela, il faudrait se placer au centre de
l’univers.
⎯ L’univers a un centre ?
104
⎯ Oui, le centre du temps, là où toutes les lumières se rejoignent depuis
que le monde existe.
⎯ Et c’est loin ?
⎯ Qu’en penses-tu, Wendy ?
⎯ Je crois que la Voie Lactée est située à dix-neuf milliards d’années
lumière du centre.
⎯ Peut-on y aller ?
⎯ Hillary, je crois qu’il nous reste deux heures et demie avant de reve-
nir à l’hôpital.
Dogami, le penseur du vaisseau intervient :
⎯ Pour cette distance, compte tenu des calculs, il faudra quatre minu-
tes ; j’espère que cela vous conviendra ?
⎯ Qu’en penses-tu, Hillary ?
⎯ On a encore le temps, Mia.
⎯ Alors, on y va !
⎯ Madame, vous pouvez appuyer sur le bouton, comme tout à l’heure !
Une fois de plus Hillary Rodham met en route l’engin, mais cette fois, tout
se met à bouger autour d’elle, les murs et les appareils semblent fondre,
comme s’ils étaient dans un four. Durant ces quatre minutes, il est impossi-
ble de communiquer avec qui que ce soit, comme si l’espace et le temps se
mélangeaient et qu’ils étaient en train de se confondre avec la matière de
l’espace. Les corps de chacun ont presque disparu et plus rien ne laisse en-
visager qu’ils puissent redevenir ce qu’ils étaient. Mais quand le temps du
voyage est passé, tout reprend instantanément sa place. L’engin est arrêté,
chacun est encore là, et tout semble normal.
⎯ Vous êtes arrivés, nous sommes au centre temporel de l’univers.
Les écrans s’ouvrent et laissent voir l’extérieur ; un grand néant, pas une
lumière, pas une étoile.
⎯ Je ne comprends pas, que s’est-il passé, pourquoi rien n’apparaît au-
tour de nous, pourquoi le vaisseau a-t-il paru fondre ?
Maora questionne le CP et Dogami ; la réponse est très rapide :
⎯ Nous avons passé la barre dynamique du temps en franchissant le
centre. Nous avons quitté l’espace de l’univers classique, nous sommes
dans un autre univers. Si nous sortions de notre vaisseau, nous nous dématé-
rialiserions, c’est une certitude.
⎯ Mais quel est cet univers ?
⎯ Je crois que nous avons dépassé toutes les limites, nous sommes
peut-être dans le tout ; ce que je nommerais l’éternité, le monde de
l’origine.
⎯ Mais pourquoi serait-il vide ?
⎯ Peut-être parce que nous l’avons quitté et que nous naviguions dans

105
l’espace-temps à la recherche de notre vraie nature. Regarde, le chronocris-
tal est figé, le temps semble fixe ici.
⎯ Qu’est-ce qu’on peut faire dans ce monde ?
⎯ Trouver notre vraie nature, libérer notre âme et notre conscience qui
sont les feux créateurs de l’univers.
⎯ Je suis la présidente des Etats-Unis, que dois-je faire ?
⎯ Oublier qui tu es, comprendre ce qui vit en toi. Tu as voulu venir ici
et le "ici" t’accueille à sa façon.
⎯ Mais Dieu, dans tout ça ?
⎯ Mais Dieu, c’est toi ! Dieu est moins puissant que le Président des
Etats-Unis, alors, fait quelque chose pour lui.
⎯ Pourrais-je rentrer chez moi ?
⎯ Pas avant d’avoir changé le monde.
⎯ Mais, il n’y a aucun monde autour de moi !
⎯ Si, à toi seule, tu es un monde.
C’est à cet instant qu’Hillary perd connaissance. Elle est alors emmenée
dans une chambre et allongée sur un lit ; c’est là qu’elle subit une transfor-
mation vraiment impressionnante…
Durant ce moment intemporel, son corps se transforme comme s’il faisait
marche arrière. Elle redevient un enfant si petit qu’à la fin, alors que Maora
revient dans sa chambre pour voir comment elle va, elle trouve un bébé qui
a encore son cordon ombilical autour de lui. Les bijoux, la montre, son al-
liance ont glissé, faisant partie d’une autre vie. Quelle surprise pour elle,
c’est un nouveau-né qui réclame déjà son repas ! Vite, Maora découvre sa
poitrine et lui présente son sein que l’enfant trouve immédiatement. Le re-
gard de cet enfant est curieux, il paraît avoir déjà un long et lourd vécu et
une force s’en dégage. Ses traits réveillent bien ceux d’Hillary avant qu’elle
ne perde connaissance. Maora n’est même plus étonnée de voir cette femme
redevenir enfant. Elle sait que l’enjeu est grand pour l’humanité, et que le
parcours de cette femme en fait partie. Il faut vite lui donner les soins né-
cessaires et elle avertit les autres. Vite, on lui coupe le cordon venu de nulle
part et on lui fait prendre un bain pour la laver. La mère de l’enfant serait-
elle la mère de l’humanité ? Personne ne peut véritablement comprendre
dans l’instant mais Maora, proche de son premier enfant, en a une idée.
Comme elle a des vêtements pour Neovy, elle les lui met et maintenant,
comme elle est la seule à avoir du lait, la voilà mère intérimaire d’un nouvel
enfant. Plus tard, Mia vient la voir et lui demande :
⎯ Que doit-on faire avec elle ? Il n’est plus temps de retourner sur
Terre, les trois heures sont peut-être passées, peut-être as-tu raison, nous ne
sommes plus dans le même espace. Le chronocristal est resté sur la même
heure et si tu venais voir, l’espace vide a changé. Le vaisseau est posé sur
une planète d’où ressort un décor étrange. J’ai l’impression que c’est la vie

106
d’Hillary qui l’a dessiné ; tu verras. Maora finit de porter les soins à ce nou-
vel enfant. Comme il s’est endormi, elle le couche dans un berceau proche
de sa chambre, puis elle rejoint Mia à l’entrée du vaisseau.
La planète sur laquelle elles se trouvent n’est pas un astre de l’univers
connu, c’est comme un monde à part. Dans le ciel, il n’y a pas de soleil,
bien qu’il fasse jour et que le ciel soit bleu. Autour du vaisseau, il y du ga-
zon, comme fraîchement tondu, et un large ruisseau fait couler une eau lim-
pide, un lit de sable est dans son fond. Plus loin, une mer ondulée de légères
vagues laisse se reposer l’esprit et une odeur d’iode touche les narines. Des
arbres au feuillage abondant font de l’ombre sur le sable et dans le ciel des
oiseaux volent, semblant porter le bonheur. Des fruits extraordinaires pous-
sent partout sur le sol ; cet endroit est si merveilleux qu’il semble impossi-
ble de vouloir aller ailleurs. Mais plus loin, à des kilomètres, on aperçoit des
immeubles si hauts qu’on dirait New York au loin. Du reste, Mia paraît
reconnaître la ville, mais elle semble posée comme un décor.
⎯ Que penses-tu faire, Maora ?
⎯ Rester là tant qu’il le faudra.
⎯ Mais dans quarante-huit heures, elle doit être investie présidente !
⎯ Mia, il n’y a pas de temps ici. Ce monde est celui de son âme et c’est
là qu’elle doit se découvrir ; nous passerons avec elle le temps nécessaire.
⎯ Une vie entière !
⎯ Pourquoi pas !

La vie s’organise dans le vaisseau reposant sur le sol de cette planète pres-
que irréelle. Hillary, le nouveau bébé se porte très bien, Maora peut allaiter
les deux enfants sans aucun problème et les autres femmes l’aident bien. De
jour en jour, la petite s’épanouit et cela rend heureuses les cinq femmes. La
petite n’a pas encore la parole, mais elle paraît communiquer avec chacune
par son regard et sa présence. Lorsque Maora la prend dans ses bras, elle en
ressent toute la maturité de son âme…

Les jours passent et bientôt, la petite Hillary se redresse et cherche à se met-


tre debout. Sur Terre, elle aurait presque dix mois. La communauté s’est
installée pour veiller à son éducation, chacune lui apporte ses connaissan-
ces. Maora reste la maman privilégiée, Wendy lui apprend par la pensée à
connaître les fluides de la vie, ce que l’on appelle les éthers. Delfiliane lui
explique que l’espace n’est pas une dimension mais un état, et c’est pour
cela qu’elle peut se déplacer n’importe où dans l’espace de la planète ; c’est
ce qu’on appelle le don d’ubiquité. Tarina lui montre les étoiles et lui ap-
prend l’espace autour d’elle, comme ça, lorsqu’elle saura marcher, elle ne
se perdra pas. Dagmaly lui apprend la révolte, afin de ne jamais se satisfaire
de son existence et toujours désirer aller plus loin, et enfin, Mia lui apprend

107
l’amour et le partage, l’indispensable pour devenir un être humble et servia-
ble…

Hillary marche depuis des mois, elle court de plus en plus vite et démontre
déjà qu’elle sera plus tard une battante. Elle a bientôt un an et demi et il faut
toujours être près d’elle car elle aurait vite fait de partir à l’aventure.
Contrairement aux femmes qui l’entourent, elle ne semble pas avoir de
pouvoir quelconque, mais si elle en avait un, ce serait celui de discerner le
vrai du faut et de toujours chercher la justice, car dans ses jeux, elle met les
couleurs sombres ensemble tandis qu’elle partage toujours avec ceux avec
qui elle joue. Son âme grandit chaque jour et le sourire l’habite en perma-
nence…

Bientôt trois ans et elle commence à parler, tandis que Neovy reste toujours
un bébé de quelques semaines qui ne grandit pas. La petite Hillary dit main-
tenant des choses de plus en plus intéressantes, comme :
⎯ Dis, Maman Maora, pourquoi la vie s’est-elle installée en moi, alors
que le sable de la plage semble mort, et pourquoi mon esprit sent-il un feu
en lui alors que mon cœur me rend une paix infinie ?
Cette enfant ressent la vie plus qu’un adulte et la part de son esprit et de son
cœur sont si intenses que déjà, elle rayonne une force de guérison autour
d’elle. Avec Hillary, les cinq femmes trouvent chaque jour des réponses
nouvelles à leurs questions…

Les années passent, Hillary a dix ans, elle est maintenant mûre pour com-
prendre plus encore les grands secrets de la vie, et c’est Dagmaly qui de-
vient sa confidente. Maora est toujours sa mère, mais un espace se fait entre
elles. De plus, comme le petit Neovy est toujours un bébé et demande beau-
coup d’attention, le contact est de moins en moins régulier. Elle apprend les
différences entre les hommes et les femmes, elle sait que d’elle peut naître
un enfant car elle est pourvue d’un pouvoir créateur. Comprendre les diffé-
rences est important, pouvoir donner aux pauvres comme aux riches est une
qualité à acquérir. À dix ans, elle doit maintenant savoir se sacrifier pour
donner aux autres la force de vivre. Une âme doit vivre pour les autres, ja-
mais pour soi, c’est la loi du monde dans lequel elle devra vivre un jour.
Dagmaly aime lorsqu’elle dit :
⎯ Lorsque j’étais grande, je ne savais pas partager ; nous, les enfants,
heureusement on n’est pas comme ça. Donner est un jeu que l’on aime,
c’est naturel, c’est pour ça que je veux rester enfant…

À vingt ans, on n’est pas comme à dix ans. On est devenu femme, même
lorsqu’on voudrait encore être enfant, on ne le peut plus. Le corps le précise

108
tous les vingt-huit jours et les jeux ne sont plus les mêmes. Hillary a quitté
Dagmaly pour rejoindre Tarina qui lui semble plus proche. Cette jeune
femme à vingt-deux ans et semble plus expérimentée. Comme elle est as-
trophysicienne, elle peut discuter des heures sur l’univers et les astres qui
semblent faire partie d’un monde qu’elle ne connaît pas. Tarina lui apprend
le cosmos de la vie, celui que personne ne peut voir, c’est-à-dire les astres
qui circulent en chacun de nous.
⎯ Tu vois, en toi, il y a un soleil comme sur la Terre ; il y a des étoiles
comme dans le ciel, et ton rôle est de les remettre à leur place, comme à
l’origine. Avant, il n’y avait qu’une étoile indivisée et qui, comme toi et
moi, avait une conscience. Regroupe les étoiles de ton être en une seule et
tu auras réalisé la reconstruction du monde. Chaque étoile est un morceau
de puzzle qu’il faut rassembler.
⎯ Que sont les étoiles de mon corps, je ne les vois pas ?
⎯ Elles sont toutes tes pensées, toutes tes qualités et tes tendances. Tout
ce qui chemine dans ta tête sont tes étoiles.
⎯ Il n’y a qu’elle ?
⎯ Non, il faut connaître l’indispensable, celle qui est dans ton cœur et
que tu dois déplacer dans ta tête pour qu’elle efface les autres.
⎯ Et lorsque je l’aurai fait, que devrai-je faire avec ?
⎯ Donner ton étoile aux autres. Si tu es vraie, tu peux réparer la vie au-
tour de toi. Il faut aimer l’homme, la nature et la vie.
⎯ J’aime tout cela, c’est le but de ma vie. Je suis née pour donner, je
me fiche du reste ; c’est mon devoir, ma mission…

À trente ans, on a déjà moins la fougue des plus jeunes, on est mûr pour
vivre des expériences plus profondes. Hillary retrouve sa mère, Maora qui
materne toujours son bébé qui n’a pas grandi depuis qu’elle est née. Elle
aussi aurait aimé materner et elle veut partager avec Maora le travail
d’élever et de nourrir un enfant.
⎯ Tu sais, Hillary, il y au fond de chacun un enfant qui sommeille et
que nous devons éveiller et nourrir. Le tien, tu l’as déjà réveillé avec Dag-
maly et Tarina, et tu l’as même mis à te diriger car il est plus sage que nous
tous. Je t’ai nourrie et tu as grandi et tu es devenue plus éveillée que qui-
conque. Bientôt, tu n’auras plus besoin de personne et tu réaliseras ton pro-
pre destin. Tu as mon âge et tu es devenue sage, c’est pour cela que tu dois
comprendre que lorsque tu auras à prendre des décisions importantes, il faut
que ce soit ton cœur qui les prenne avant ta tête. Ta tête doit devenir
l’instrument qui réalise, non celui qui décide. Ton cœur pense et ta tête agit,
c’est la règle de base des sages ; ne l’oublie jamais. Et si un jour tu as des
responsabilités importantes devant beaucoup d’hommes, répète-toi toujours
cette règle, sinon tout sera perdu.

109
⎯ Pourquoi le cœur ?
⎯ Tu le sais au fond toi car il agit déjà sur toi. C’est parce qu’il est le
contact entre toi et la réalité de l’homme universel.
⎯ C’est quoi ?
⎯ C’est un monde que les Hommes cherchent tous, inaccessible pour la
plupart car ils espèrent toujours le prendre pour eux, alors que ce monde se
découvre lorsqu’on n’a plus rien à désirer.
⎯ Si j’ai une origine, je veux la trouver pour pouvoir avancer…

Quinze ans plus tard, Hillary a abandonné Maora qui materne toujours son
bébé ; elle pense que ce n’est plus de son âge. Elle a pris en affection Wen-
dy qui a le même âge qu’elle.
⎯ Tu sais, Wendy, depuis que je vis, je ne t’ai jamais vue vieillir, ni
une de mes tantes. Même le bébé de Maora n’a jamais grandi. Moi, je
change chaque jour et dans quelques années, je serais ménopausée. Tu m’as
appris les éthers et à les contrôler aussi. Tu m’as montré comment les forces
magnétiques constituent les atomes et tous les éléments de la vie. Tu m’as
appris d’où vient la vie, grâce à toi je sais que la conscience de chaque être
est issue d’une force unique qui s’appelle Logos, je sais que nous existons
parce que les énergies sont des consciences. Mais j’ai le sentiment que tu ne
m’as pas tout dit.
⎯ Que ne t’ai-je pas appris, Hillary ?
⎯ Comment sommes-nous arrivés dans ce monde, et qu’y-a-t-il au-delà
?
⎯ Ce monde, c’est le tien, c’est ce que tu ressens de la vie et c’est ton
idéal. Ce monde est né avec toi. Il n’y a que lorsque tu seras prête à le quit-
ter qu’il changera.
⎯ J’aime notre communauté, je vous aime toutes, chacune de vous est
comme une image de moi-même. Mais je vieillis et ma vie est comme une
perfection sans but. Peux-tu m’aider à relier en moi ce que chacune de vous
a voulu m’apprendre durant toute ma vie ?
⎯ Bien sûr, mais pour cela, il te faudra encore beaucoup de patience car
ce n’est que lorsque tu seras mûre que tu pourras relier ensemble les fils de
ta vie. Peut-être te faut-il encore patienter. Mais je vais continuer à
t’enseigner.
Wendy passe près de quinze ans à lui apprendre comment passer de la ré-
volte à la raison, comment comprendre son univers intérieur, comme porter
la vie et l’amour, comment laisser son cœur penser et enfin comprendre que
la vie n’est qu’un influx magnétique dont le champ de conscience s’appelle
l’Homme et n’a rien à voir avec tout ce qui est matière. Le corps est une
prison nécessaire pour comprendre qu’entre l’univers et l’âme, l’écart n’est
que l’individualité.

110
Mais à la fin de cette initiation, Hillary, qui a plus de soixante ans demande
à Wendy :
⎯ Tu m’as tant appris, mais j’ignore toujours le but de tout ça, car dans
ce paradis il n’y a rien à changer, le monde qui m’entoure est parfait et plus
je vieillis, moins je m’y sens à ma place. N’y a-t-il pas un autre monde à
visiter ? J’ai envie de donner le reste de ma vie pour faire quelque chose qui
soit utile !
⎯ Hillary, j’ai fini de t’enseigner ; il est temps pour nous de nous sépa-
rer.
C’est à ce moment que Mia apparaît.
⎯ Mia, tu es ma famille, mon amie aussi. Je commence à vieillir,
connaîtrais-tu un monde où je puisse aller pour donner et me rendre utile ?
⎯ Ici, je ne connais que notre espace et c’est toi qui l’as dessiné. Nous
connaissons la rivière, la plage et la mer qui est face à nous. Si tu souhaites
en changer, tu devras en créer un autre.
⎯ J’aimerais que tu m’emmènes voir le fond de l’horizon, les grandes
constructions que l’on voit au loin et auxquelles je n’ai jamais prêté atten-
tion, j’aimerais les visiter. Partons tout de suite.
⎯ C’est à des kilomètres, ce sera long.
⎯ Qu’importe, allons-y si tu acceptes !
⎯ Partons. Peut-être trouveras-tu ce que tu recherches ?
Les deux femmes partent en marchant vers le fond de l’horizon. Pendant
des heures, elles traversent un désert de sable qu’elles ignoraient. Puis elles
franchissent une zone si sale qu’elles se demandent comment autant de dé-
tritus ont pu arriver sur un monde aussi pur. Enfin, avant d’arriver aux pieds
des grandes constructions, elles doivent traverser à la nage une large baie au
milieu de laquelle est plantée une statue verte tenant un flambeau dans sa
main droite. Épuisée, Hillary remonte sur la berge. Elle voit pour la pre-
mière fois de sa vie une ville, mais elle est vide. On penserait qu’elle peut
contenir des centaines de milliers d’habitants mais les trottoirs sont tous
déserts. Dans les rues, pas une voiture, pas un bus, aucun vélo. Personne.
Elles marchent longtemps, et elles arrivent à une limite où elles voient des
barrières qu’elles franchissent. Devant elles, plus d’immeubles, mais un
gigantesque tas de béton et de métal. Hillary est étonnée et souhaite
l’escalader. Mia la suit avec difficulté jusqu’au moment où Hillary s’arrête
net devant un panneau géant où est inscrit "Ground Zero".
Elle reste pétrifiée, elle titube et des larmes lui coulent de ses yeux. Son
corps se raidit, elle en perd presque l’équilibre. Mia, restée en arrière, se
précipite vers elle et la retient juste avant qu’elle ne bascule plus bas sur des
poutres métalliques et tranchantes.
⎯ Que t’arrive-t-il, ça va ?

111
⎯ C’est mon monde, il faut que j’y aille. Je dois rejoindre cette ville,
elle existe quelque part dans l’univers, cela me revient, j’ai l’impression
qu’une autre mémoire s’installe en mon être. Là-dessous, il y a des milliers
de cadavres, la plus grande misère du vingt-et-unième siècle. C’est ma ville,
c’est mon peuple, c’est mon pays, c’est ma planète, c’est mon univers !
⎯ Tu te rappelles ?
⎯ Oui, de tout ; du 11 septembre 2001, c’est toujours aujourd’hui une
plaie ouverte. Deux vies se croisent dans ma tête ; celle avec toi et mes tan-
tes et celle avec Bill après que nous ayons quitté la Maison Blanche. Je
pleure d’autant plus qu’à cette époque, lorsque les tours se sont effondrées,
j’étais incapable de comprendre pourquoi et de savoir agir avec efficacité.
Avec ce que vous m’avez appris, j’aurais fait autrement ; les forces que
vous m’avez montrées m’y auraient aidée.
⎯ Tu aurais fait différemment, mais tu n’as pas fait moins bien.
Les deux femmes font le tour des ruines pour se recueillirent et s’arrêtent
une dernière fois en regardant l’ignoble catastrophe. Hillary revoit en elle
tout son passé et son origine.
⎯ Il faut que je retourne sur Terre, mon peuple m’attend ! J’ai compris
tout ce que vous m’avez appris ; il est temps.
Alors, Mia serre fort Hillary dans ses bras pour la réconforter. Le travail
dans ce monde est peut-être terminé.
Autour d’elles, tout semble se désagréger, le monde d’Hillary devient
comme incertain, Mia l’avertit :
⎯ Il faut vite rentrer au vaisseau, je pressens des changements. Ne per-
dons pas de temps !
C’est à cet instant que le petit vaisseau qu’ils avaient pris pour retourner sur
la Lune arrive à leur vertical ; Maora est aux commandes. Il descend et se
pose.
⎯ Comme je suis heureuse de vous retrouver, il y a du changement,
montez vite !
Les deux femmes grimpent rapidement, puis le vaisseau repart pour rejoin-
dre le transporteur spatial. Maora leur explique :
⎯ J’étais près du poste de pilotage du vaisseau lorsque j’ai vu que le
chronocristal s’était remis en marche. Il indiquait l’heure de la Terre lorsque
nous nous étions posées il y a plus de soixante ans. Regardez, celui de ce
vaisseau est à la même heure.
En effet, depuis qu’il s’est remis en marche, il indique 21h 30, 18 janvier
2009, soit deux heures et demie depuis leur départ de la chambre d’hôpital.
⎯ Comment ? Il ne nous reste que trente minutes pour revenir ! C’est
trop juste, Maora, il ne faut plus perdre de temps !
⎯ Je crois qu’on a le temps, si Dogami se prépare.
Pendant leur retour vers le vaisseau, l’espace autour d’elles se transforme.

112
Derrière elles la ville disparaît et le ciel s’assombrit. Lorsqu’elles arrivent
au vaisseau, le sable et la mer ont totalement disparu. Elles n’ont que le
temps de s’engouffrer dans le vaisseau qui referme ses portes juste derrière
elles. À peine arrivées, le cosmos change autour du vaisseau et d’un coup se
retrouve à sa position d’arrivée, c’est-à-dire au centre du temps. C’est là que
toutes peuvent voir ce qu’était l’univers de l’origine ; suite à une explosion
formidable, des nuées blanches entourent le vaisseau.
Maora ne se laisse pas impressionner par la vision de ce feu d’artifice. Elle
demande à Wendy :
⎯ Il ne faut plus perdre de temps, il nous reste quinze minutes, il faut
prendre le risque d’aller sur la Terre directement avec notre vaisseau !
Puis se retournant vers Delfiliane, elle lui demande :
⎯ Si notre vaisseau est dans la stratosphère, sauras-tu nous emmener
jusqu’à la chambre de Mia ?
⎯ Pour pouvoir vous transporter jusque-là, il me faut de l’eau et de
l’air, sinon je ne peux pas.
⎯ Bien, nous descendrons en basse altitude si c’est nécessaire ; en-
tends-tu Wendy ?
⎯ Ne t’inquiètes pas, je nous ferais discrètes, le vaisseau ne se verra pas
plus qu’une mouche sur un radar.
⎯ Bon, ça va. Mets la propulsion en marche, il ne faut plus perdre de
temps, nous avons vingt milliards d’années lumières à parcourir !
Mia propose à Hillary :
⎯ Viens avec moi, on va s’installer dans la sphère d’observation pen-
dant le voyage. Nous regarderons la route de l’univers.
Toutes deux montent dans la bulle et s’y installent, lorsque l’engin se met
en route. Durant les cinq minutes que dure le voyage, elles observent toute
la création de l’univers matériel comme un film devant leurs yeux.
La nuée blanche consécutive à l’explosion majeure se disperse et
d’innombrables concrétions de lumière se forment en se dispersant les unes
et les autres. Puis, l’effet de gravité se fait valoir et les paquets se rassem-
blent et bientôt les galaxies apparaissent. Le vaisseau va si vite que la lu-
mière n’arrive que par saccades. Enfin, les galaxies sont si nombreuses
qu’on ne peut plus les compter. Mais le vaisseau ralentit déjà, si bien que
les galaxies semblent loin et à la surprise d’Hillary, elle reconnaît mainte-
nant la Terre du départ ; elles sont toutes arrivées.
⎯ Vien vite, Hillary, nous ne devons plus perdre de temps, remontons
au poste de commande, il faut rentrer !
Dans le poste, Maora leur demande de descendre jusqu’à la porte du vais-
seau la plus proche. Sur le chronocristal, il est vingt heures cinquante-six.
⎯ Dépêchez-vous nous n’avons plus beaucoup de temps !
Delfiliane, Mia et Hillary, qui doivent repartir, se dépêchent de rejoindre la

113
sortie tandis que Wendy fait traverser au vaisseau géant, l’atmosphère.
Tout devient calme d’un coup autour d’elles et la porte s’ouvre. En dessous,
c’est l’océan dans la nuit. Le froid pénètre dans le sas où elles se trouvent et
Mia regarde Hillary. D’un coup, elle s’exclame :
⎯ Mais tu n’as plus les bijoux, l’alliance et la montre que tu avais au-
trefois ! Il faut les retrouver, sinon tes gardes du corps vont le voir.
Hillary n’a plus la mémoire de sa tenue de départ, et encore moins ce
qu’elle portait. Ça fait trois heures sur le chronocristal, soixante ans dans la
vie qu’elle a passée avec celles qu’elle appelle ses tantes.
⎯ Viens avec moi, il faut les retrouver !
Toutes deux courent vite jusque dans la chambre de Mia, qui avait gardé
précieusement les petits accessoires de la future présidente. Hillary les re-
met en vitesse puis redescend vers la sortie. Maora les attend.
⎯ Le temps est passé ; je viens avec vous. Delfiliane, emporte-nous !
En se penchant au bord de la porte, Hillary voit sous ses pieds le vide, mais
elle n’a pas le temps de réfléchir qu’un souffle l’emporte avec les autres.
Un tourbillon invisible et rapide traverse le ciel de la planète et fonce au-
dessus de New York vers une fenêtre d’hôpital. Les rideaux volent, les
draps du lit tournent autour de la pièce. D’un coup, les quatre femmes se
retrouvent étalées sur le sol. Elles se relèvent, Mia redresse Hillary et
s’assure qu’elle va bien.
⎯ Attends un peu, il faut que je te recoiffe, et n’oublie pas de remettre
ton tailleur.
Elle se change et Mia lui passe les mains dans ses cheveux, tout va bien,
pense-t-elle.
⎯ Mia, je ne peux pas refranchir cette porte, j’ai dans ma tête deux vies
qui se mélangent ; c’est la confusion totale ! Maintenant que je suis là, je
me rappelle ma deuxième vie, plus que de la première, celle d’un cœur ac-
compli et d’une âme libérée. Je ne peux devenir présidente, il faut tout arrê-
ter !
Maora se doutait déjà du problème, c’est pour cela qu’elle les a accompa-
gnées, elle sait ce qu’elle a à faire :
⎯ Hillary, regarde-moi dans les yeux, je vais t’aider.
Elle se rapproche et la regarde. C’est alors que Maora lui prend délicate-
ment le visage et lui dit en la fixant de son regard :
⎯ La mémoire du jour s’efface et pénètre les profondeurs de ta cons-
cience. Tu ne te rappelles plus de la vie du dehors de l’espace alors que ton
cœur s’en souvient. Tu es Hillary Rodham, future présidente.
Les yeux d’Hillary sont dans le brouillard, l’esprit s’est échappé un instant,
elle est figée au milieu de la pièce et ne bouge pas. Maora se détache d’elle
et se retourne vers Mia :
⎯ Je lui ai effacé sa mémoire, elle ne se souvient de rien depuis qu’elle

114
est partie. Nous devons vous quittons, il ne faut pas qu’elle nous trouve
avec toi ici, seule Wendy reste. Réveillez-la lorsque nous serons parties,
avec un peu d’eau sur son front, elle ouvrira les yeux à ce moment.
⎯ À quoi a servi la vie vécue avec nous, si elle ne s’en souvient plus ?
⎯ Trois heures qui peuvent changer l’humanité. Lorsque tu l’as amenée
jusqu’à moi dans le vaisseau et que nous avons bondi au-delà du temps, elle
a vécu intégralement une vie d’âme. Elle a goûté à la vérité. Son cœur s’est
transformé pour la vie, il est maître en elle, sa tête n’est plus que serviteur
d’une vie qui ne connaît la vérité. Face à ses ministres, ses généraux, elle
saura quoi faire parce que c’est son étoile intérieure qui la dirige ; c’est ce
qu’elle désirait. Devant Maldeï, elle sera bien plus forte. Mia, reste avec
elle, parfois, elle aura besoin de ton aide, tu lui es indispensable.
Delfiliane, peux-tu nous ramener auprès des hommes, nous devons partir !
Mia lui fait un signe.
⎯ Mon cœur est avec vous deux, gardez courage !
Dans l’instant, les trois femmes disparaissent. Mia reste avec Hillary et
Wendy, elle la regarde un instant, fixe comme une statue. Puis elle va dans
son cabinet de toilette et ramène une serviette mouillée et lui pose sur le
visage. Aussitôt, Hillary réagit et ouvre les yeux.
⎯ Mais qu’est-ce que tu fais avec cette serviette sur mon visage ?
⎯ Oh ! Je t’avais tachée avec mon maquillage, sur le front, j’ai trop ap-
proché mon visage du tien.
⎯ Je ne me souviens plus, ni même ce que j’ai pu te dire avant ; c’est
bizarre, j’ai comme un immense trou de mémoire dans mon crâne. Je ne
sais pas, quelque chose en moi a changé. Je ne peux pas te dire quoi, mais
c’est changé.
⎯ Quoi donc ?
⎯ Je ne sais pas, mais j’ai l’impression de sentir une voix dans mon
cœur, c’est étrange, je ne l’avais jamais remarquée avant.
⎯ Dans la vie, chaque jour on découvre en soi de nouvelles possibilités,
c’est pour cela que nous sommes des êtres humains. Tu as un cœur qui ne
fait pas que battre dans ta poitrine, mais il te parle lorsque tu dois l’écouter.
⎯ Et il me dit que je ne dois pas devenir présidente pour moi, mais pour
les autres.
⎯ Alors, cours vite prendre ta place, tu dois y réaliser ta mission !
⎯ Depuis combien de temps suis-je avec toi et ton amie ce soir ?
⎯ Trois heures à peu près.
⎯ C’est fou, j’ai l’impression que ça fait une vie entière.
⎯ Tu ne peux t’imaginer ce qu’on peut faire en trois heures.
⎯ Des fois, on peut refaire le monde !
⎯ Je te jure, c’est ce qu’on a fait !

115
⎯ Tu rigoles !
⎯ Tu verras.
⎯ Tu prends l’avion avec moi, demain ?
⎯ D’accord, si tu m’emmènes à l’autre bout de l’univers avec !
⎯ Lorsque je serais présidente, ce sera un autre univers.
⎯ Je viens.
⎯ Demain, mon chauffeur vient te chercher, je vous quitte…

Dans le bas de l’hôpital, un groupe de femmes et d’hommes presque ordi-


naires voient un cordon d’hommes faire barrière devant l’ascenseur. Les
portes s’ouvrent, une femme semblant être très importante en sort. Elle est
raccompagnée jusqu’à sa voiture blindée et disparaît dedans. La voiture
s’en va et tout semble redevenir normal ; sauf qu’elle a à ses pieds une paire
de converses jaunes…

⎯ On a bien travaillé, on peut rentrer chez nous. Vous venez ?


Tous hochent la tête et ils repartent vers Central Park.
Un peu plus tard, ils sont tous dans le grand vaisseau et les hommes ra-
content ce qu’ils ont vu dans la grande ville. Comme Mia, Wendy, ils sont
devenus amoureux de cette planète et aimeraient tous y rester.
Un peu plus tard, Dagmaly vient voir Maora qui s’occupe de son enfant
dans sa cabine :
⎯ S’il te plaît, Maora, explique-moi ce que j’ai vécu pendant toute la
période où Hillary a vécu avec nous, je l’ai élevée, je l’ai vu grandir, vieil-
lir. J’ai vécu soixante ans avec elle. Le temps s’est passé comme une vie
entière, pourtant je reviens au point de départ et moi, je n’ai pas vieilli
comme elle. Que dois-je faire de tout ce passé ?
⎯ Range-le dans un tiroir pour le raconter à tes petits-enfants plus tard.
Viens me voir, je vais te soulager.
Elle dépose son enfant dans le berceau et prend Dagmaly dans ses bras et la
serre très fort. Celle-ci verse une larme, et lorsqu’elle la relâche, elle ne se
souvient plus des années passées avec Hillary. Seul reste le souvenir d’une
femme qui partage avec elle un cœur commun qui s’appelle Amour…

Un peu plus tard, toute l’équipe prend la direction d’Elvy…

116
RENCONTRE SPATIALE
Direction Unis, mais le voyage sera long car la planète est
à près de quarante jours de voyage et cela représente un temps inestimable
pour ces trois femmes. Aqualuce se demande si elle n’a pas surestimé la
quête dans laquelle elle s’est engagée. Elle en est à la moitié de sa gros-
sesse, cela commence à se voir, et pour elle, à se sentir. Lorsqu’elle était sur
Terre il y a quelques jours, elle n’y pensait plus car là-bas, les distances se
comptent en heures, pas plus. Mais voyager dans l’espace, même si elle y
était habituée autrefois, dans ces circonstances, c’est bien différent. Jenifer
et Timi y pensent moins parce qu’elles n’ont pas de véritable famille ail-
leurs, et surtout elles n’ont pas une échéance obligatoire dans quatre mois et
demi. Elle sait qu’au jour où ses enfants naîtront, elle ne pourra plus être un
soldat de la lumière comme elle le disait à Jacques le premier jour de son
départ. Aqualuce monte au poste de pilotage pour observer les étoiles filer à
travers la verrière virtuelle. Chacune s’occupe à sa façon ; Jenifer, qui est
une grande mathématicienne, fait des équations afin de trouver la relation
entre tous les espaces visités depuis leur départ et pense trouver ce qu’elle
cherche si elles accrochent encore d’autres systèmes insolites. Pour sa part,
Timi a emprunté à Aqualuce son iPod pour écouter de la musique.
Fixant le ciel, elle ne ferme pas les yeux ; à la vitesse où elle circule dans
l’espace, elle voit les étoiles bouger comme de la pluie. Tout se passe dans
une routine si linéaire que ses yeux sont comme hypnotisés, mais lorsque
que le CP l’informe de la présence d’un vaisseau spatial dans sa trajectoire
dans moins de deux heures, elle se redresse pour savoir ce qui va lui arriver
dessus. Retrouvant tous ses réflexes de pilote et de chef, elle manipule avec
une grande agilité tous les instruments pour comprendre. C’est au bout de
quelques instants que le CP dévoile les caractéristiques de l’engin qui fonce
vers eux :
- Appareil de secours, de petite taille. Vitesse de chute décrois-
sante, vitesse de croisement dix mille AL jour.
Aqualuce se dit que c’est impossible, aucun vaisseau ne peut atteindre une
telle vitesse et encore moins une cellule de secours. Vu la taille indiquée,
ce doit être autre chose. Quatre minutes plus tard, une autre info lui par-
vient :
- Personne unique dans l’habitacle.
⎯ Jenifer, viens vite, il y a du nouveau dans l’espace. J’ai besoin de tes
compétences mathématiques, car un engin nous fonce dessus avec une vi-
tesse impressionnante !
⎯ Montre-moi ta découverte.
Aqualuce lui montre la trajectoire virtuelle dessinée par le CP et la courbe
de vitesse de l’engin. Jenifer se met à réfléchir et se concentre sur toute la

117
trajectoire. Elle ne dit aucun mot durant des minutes, mais semble bouillir.
Elle reste debout et ce n’est qu’au bout d’une dizaine de minutes qu’elle
pense enfin à s’asseoir. Redressant la tête, elle dit enfin à Aqualuce :
⎯ Si tu veux, on peut l’attraper, nous en avons les moyens.
⎯ Tu es certaine de ce que tu dis, vraiment, c’est possible ?
⎯ Je n’ai pas eu mon doctorat de mathématique dans une pochette ca-
deau pour enfants ; ce n’est pas pour rien que j’ai toujours accompagné les
plus grandes expéditions au temps de Lunisse !
⎯ Comment comptes-tu arrêter un engin qui se balade à près de neuf
mille années-lumière jour ?
⎯ Je n’ai pas dit que j’allais le ralentir, mais c’est peut-être nous qui
devrons le rejoindre et le rattraper.
⎯ Comment ça ?
⎯ Kim, tu vas me laisser faire pour une fois et tu vas t’asseoir, je
prends la main et je te garantis que dans moins de deux heures nous pour-
rons visiter cette cellule de secours. Tu dois me faire confiance, je sais ce
que je fais.
⎯ Mais notre vaisseau ne peut dépasser les huit cents AL jour, autant
dire qu’il fait du surplace.
⎯ C’est ce que tu crois, mais en fait, je vais te montrer ce que ce vieux
coucou est capable de faire. Allons chercher Timi, il faut qu’elle voie aussi
ce que nous allons faire. Dégageons la table, je vais avoir besoin de place
pour faire mes calculs. Kim, peux-tu me sortir le diagramme de la trajec-
toire de cet engin ?
⎯ C’est pas compliqué, je vais l’imprimer sur l’écran tactile de la table,
comme ça, tu pourras même travailler dessus.
En effet, le diagramme apparaît sur la table à la façon d’un écran LCD et les
deux femmes voient que la destination finale de l’engin est la Terre. Cet
appareil est en phase de décélération d’après Jenifer, d’après elle il est pos-
sible que sa vitesse était auparavant quasiment infinie et qu’elle est en phase
finale d’approche de son objectif. Jenifer a une idée complètement incroya-
ble pour attraper un engin voyageant dix fois plus vite qu’elles et lorsqu’il
s’agit d’années lumières à la minute, on peut se demander s’il est encore
possible d’imaginer ou d’agir. Mais pour un esprit lunisse, ça n’est pas un
problème car des êtres comme Jenifer ou Aqualuce, les notions de temps et
d’espace ne sont pas à la même mesure que pour les hommes de la Terre
qui se demandent encore s’ils pourront un jour voyager au dixième de la
vitesse de la lumière et qui pensent encore que la lumière ne peut pas être
dépassée.
⎯ Je m’inquiète de savoir que cet engin se dirige vers la Terre. Jenifer,
il nous faut l’arrêter, je te laisse faire si tu as une idée !
⎯ Kim, c’est simple en fait ; nous allons immédiatement nous caller sur
118
sa trajectoire et faire comme si nous retournions vers la Terre. Au centimè-
tre près, nous allons circuler comme l’appareil qui avance vers nous et la
Terre. Le but est simple ; comme il sera sur nous dans une heure trente, son
CP va nous détecter et à la vitesse où il avance, il ne pourra corriger sa tra-
jectoire. La seule solution pour lui est de ralentir encore afin de corriger
ensuite. Mais lorsque ce sera possible pour lui, il aura notre vitesse et nous
ne serons plus qu’à deux années-lumière l’un de l’autre. Autant dire que
nous pourrons le rattraper s’il n’accélère plus.
⎯ Tu es certaine de tes calculs ?
⎯ Je n’ai pas besoin de les étaler au clair sur une plaque de cristal, mais
si je les fais comparer par le CP, je suis certaine qu’il sera d’accord avec
moi.
⎯ Vite, place notre engin sur la trajectoire, ne perdons pas de temps !
Jenifer fait les manœuvres nécessaires et donne au CP toutes les instructions
de son plan. Les résultats s’affichent et confirment les calculs faits par Jeni-
fer. Timi ne comprend pas trop ce qu’elles veulent faire mais sait qu’un
engin étrange fonce vers la Terre et qu’elles veulent l’arrêter dans sa course.
⎯ Kim, imagine que c’est un ami dans le vaisseau, il faudrait peut-être
lui envoyer un message afin de l’avertir ?
⎯ Et si c’est un ennemi ?
⎯ Mais Jenifer, Kim et Timi n’ont pas d’ennemis !
⎯ Tu as raison, nous devons essayer ?
⎯ Jenifer, tu peux mettre en marche l’émetteur pour donner le signale-
ment du vaisseau, comme ça se fait lorsqu’on voyage ordinairement dans
l’espace, restons neutres.
Tous les éléments sont placés afin de s’apprêter à prendre contact avec
l’appareil qui fonce vers eux et les trois femmes se demandent bien ce que
peut cacher le petit engin qui arrive. Les calculs de Jenifer semblent justes
car le CP indique que le petit vaisseau repéré diminue sa vitesse et qu’à ce
rythme, il arrivera sur eux avec la même vitesse.
⎯ Jenifer, si nous savons précisément ce qui arrive vers nous, il est fort
possible que dans l’autre engin, nous soyons aussi repérées avec précision.
⎯ C’est vrai, à condition que le CP soit aussi puissant que le nôtre,
mais j’en doute car l’appareil est de petite taille.
⎯ Comment feras-tu s’il accélère lorsqu’il sera près de nous ?
⎯ On peut le bloquer avec notre rayon attractif s’il est à moins de cent
mille kilomètres, et je vous propose que chacun se place pour pouvoir rece-
voir notre ami. Timi, tu peux te placer à la commande du canon éthérique,
et toi Kim, tu prendras les commandes du rayon attractif. Moi, je reste aux
commandes et avec notre communicateur. Êtes-vous d’accord ?
Comme Jenifer a pris l’initiative de cette opération, toutes approuvent. Les
minutes passent et sur la table, le diagramme de la trajectoire des deux en-
119
gins semble se confondre de plus en plus, au point que maintenant, il n’y en
a plus qu’une.
⎯ Dans cinq minutes, l’engin sera en vue dans nos mires. Aqualuce et
Timi, tenez-vous prêtes.
Enfin, le visuel apparaît et les capteurs commencent à montrer la forme de
l’appareil qui arrive vers elles. Au communicateur, toujours pas de signal et
encore moins de voix pour les rassurer. Ce qui étonne Jenifer, c’est que
l’engin qui arrive ne dévie pas d’un mètre et semble maintenant les prendre
pour cible. Si un pilote est à l’intérieur, il devrait au moins commencer à
manœuvrer pour éviter une collision. Inquiète, elle met en garde chacune :
⎯ Kim, apprête-toi à la prendre dans le rayon, Timi pointe ton arme sur
l’engin tandis que moi, je vais effectuer quelques corrections afin de sortir
de sa trajectoire !
C’est ce qu’elle fait avec précision. L’écart entre les deux appareils ne se
compte plus en années lumières mais en centaines de kilomètres mainte-
nant. Voyant l’engin étranger ne pas faire une seule manœuvre et avoir pris
la même vitesse, Jenifer demande vite à Aqualuce de mettre le rayon en
fonction ; c’est ce qu’elle fait.
⎯ Je sens qu’il n’y a aucune résistance en nous deux, je peux le rame-
ner vers nous. Dans moins de deux minutes, il sera devant la porte de notre
vaisseau.
Aqualuce dirige les opérations pour le ramener et tout se passe bien. À la
fin, les deux engins ne sont plus qu’à cinq mètres l’un de l’autre, et curieu-
sement, aucun signe de vie ne sort du minuscule vaisseau ; ce qui inquiète
Kim.
⎯ L’appareil est sous notre contrôle, je me demande pourquoi rien ne
bouge dedans ? Je pense qu’il faudrait aller voir à l’intérieur.
⎯ Mais c’est impossible, à la vitesse où nous allons, nous ne pouvons
faire aucune sortie en scaphandre ! Les moteurs éthériques nous détrui-
raient, et nous serions instantanément désintégrés.
⎯ As-tu une solution, Jenifer ? Peut-être qu’à l’intérieur se trouve un
être en difficulté ?
⎯ Il y en aurait une, mais elle est trop risquée.
⎯ Et quelle est-elle ?
⎯ Vu la distance, faire un transfert ionique entre nos deux vaisseaux en
ramenant toutes les cellules carbonées vivantes dans notre engin. C’est-à-
dire que s’il y a un être humain à l’intérieur, il sera ramené ici.
⎯ Avec quel appareil vas-tu faire ça ?
⎯ Le rayon attractif peut le faire, il suffit de le modifier en le couplant à
un pistolet éthérique. Je vais modifier les paramètres et les séquences de
champs magnétiques afin de dématérialiser celle ou ceux qui sont dedans et
les ramener à nous. Nos armes seront pour un fois créatrices, non plus des-

120
tructrices.
⎯ C’est bien ton idée, mais imagine qu’il y ait à l’intérieur un monstre,
qu’est-ce qu’on fait ?
⎯ C’est juste, il faut vérifier ce que contient cette sphère de secours.
Jenifer lance une analyse plus poussée de l’engin et bien vite, le CP montre
les images détectées. C’est un être humain de nature féminine ; de plus il
semble inconscient.
⎯ Cette personne est peut-être en danger, peut-être blessée ou malade,
c’est d’accord, fais-le transfert. Si au contraire, cet être est dangereux, je
serais obligée de le détruire.
⎯ On verra bien, écartez-vous, j’active l’appareil !
Jenifer met en marche son système élaboré de façon empirique ; presque un
bricolage avec des fils partout. Le rayon attractif focalise son activité sur
l’engin qu’ils ont capturé et à cet instant, des éclairs électromagnétiques
crépitent en tous sens. L’ensemble du vaisseau paraît ébranlé et tout com-
mence à se déformer. Plus rien ne paraît stable, le pistolet éthérique que
tient dans ses mains Jenifer s’échauffe de plus en plus, si bien qu’elle le
laisse tomber et qu’il explose dans l’instant. Un arc électrique jaillit de lui et
d’un coup, tout s’arrête. Le petit engin pris en remorque se détache net et
sur l’écran de contrôle, elles ont juste le temps de voir qu’il vient
d’exploser, mais leur vaisseau est déjà loin. Les trois femmes sont presque
choquées de ce qui vient de se passer et titubent. Elles ne peuvent plus rien
faire, il est trop tard pour pouvoir sauver celle qui devait être dans l’engin.
Mais soudain, elles entendent tousser et elles se retournent.
Sur le sol, une femme pratiquement nue est étalée, toute tremblante.
Aqualuce se précipite vers elle pour lui poser une couverture attrapée dans
un coin. Le visage de la femme est écarlate, mais elle est vivante. C’est à
cet instant qu’elles comprennent que la théorie de Jenifer a fonctionné ; le
transfert a réussi.
La femme qui vient de subir le transfert semble avoir du mal à respirer,
Aqualuce se penche sur elle pour comprendre. Voyant qu’elle suffoque, elle
demande à Jenifer de chercher la valise d’urgence. Aussitôt, elle en sort un
masque avec une bouteille de gaz pour lui faire inhaler. Quelques instants
après, la femme semble reprendre son souffle et ouvre enfin les yeux.
⎯ Ne bouge pas, on va te conduire dans une cabine.
Aqualuce attrape la femme avec ses deux amies et la conduit jusqu’à son lit.
La regardant avec attention, elle la reconnaît.
⎯ Mais tu es Adiban, l’amie avec qui j’ai fait mes études de pilotage
sur Lunisse !
⎯ Oui, Aqualuce, c’est moi.
⎯ Comment te sens-tu, que t’est-il arrivé ?
⎯ J’étais dans une sphère de secours pour rejoindre la Terre, mais je

121
n’avais pas pensé que je manquerais d’oxygène immédiatement après mon
départ. J’ai dû perdre connaissance rapidement, je ne comprends même pas
comment je peux maintenant me retrouver avec toi.
⎯ L’espace n’est peut-être pas si grand que ça ! Tu sais, le hasard est
une science qui a ses règles. Tu as subi un transfert ionique afin de
t’embarquer dans notre vaisseau et ton engin a été détruit. Tu es avec deux
de mes amies. Jenifer que tu connais peut-être et Timi qui vient de la Terre.
Adiban, tu es un peu fatiguée, prends ce sédatif et repose-toi un peu, je te
prépare des vêtements pour te mettre à l’aise lorsque tu te lèveras.
Adiban prend la pilule et s’endort presque aussitôt, tandis qu’Aqualuce re-
joint ses deux amies et leur raconte pourquoi elle avait perdu connaissance.
Enfin, vu les mouvements qu’elles ont dû faire dans l’espace, elles décident
de stopper la propulsion sidérale pour faire le point avec Adiban lorsqu’elle
sera debout. Elles remettent de l’ordre dans leur vaisseau car l’explosion et
la téléportation ont fait quelques dégâts. Épuisées, elles s’arrêtent enfin pour
aller prendre une boisson réconfortante. Aqualuce a ramené de la Terre du
café qu’elles se préparent, c’est à ce moment qu’elles entendent, arrivant
dans la cuisine :
⎯ Quelle est cette odeur étrange et agréable ?
Elles se retournent et voient Adiban bien réveillée, avec une meilleure
mine. Son visage a repris une teinte plus sereine, elle s’est recoiffée ses
longs cheveux rouges en se faisant une multitude de nattes, ses yeux roses
restent insolites ; elle est toujours aussi grande, et surtout visiblement mai-
gre malgré les vêtements amples qu’Aqualuce lui a donnés. Mais Aqualuce
est néanmoins rassurée de la voir ainsi :
⎯ J’ai ramené ça de la Terre, c’est du café. Tu veux goûter ?
⎯ Cette odeur m’attire fortement, je suis tentée.
Elles se partagent le café et Adiban, qui en boit pour la première fois est
émerveillée du goût étrange. Une légère amertume, une saveur qui semble
réveiller et faire battre son cœur plus vite.
⎯ Ce breuvage est à la fois fort et doux, j’ai le sentiment qu’il me
donne du tonus !
⎯ Sur Terre, Adiban, c’est une des boissons les plus populaires chez les
adultes. C’est un excitant et en même temps un moment de partage pour les
hommes. On le boit au petit déjeuner et avec les autres en fin de repas.
⎯ Vous avez d’autres choses comme ça sur Terre ?
⎯ Il n’y a que des choses comme ça, la Terre est une planète trop ex-
ceptionnelle.
⎯ Jenifer est tombée amoureuse de cette planète depuis qu’elle y a sé-
journé, depuis elle a décidé de changer de nom définitivement.
⎯ Ah, je vois ! Ne m’y emmenez jamais, j’y resterais toujours pour y
boire du café !

122
⎯ Il n’y a pas que moi, Aqualuce, toi tu adores la musique de la Terre,
j’en ai pour preuve l’iPod que tu as pris là-bas et toutes les musiques que tu
as dedans.
⎯ C’est quoi, montre-moi.
⎯ Oh ! ça va.
⎯ Allez, fais-lui écouter Chicago.
⎯ Bon, OK.
Alors, Aqualuce met en marche son appareil et toutes écoutent :

"If you leave me now"…

Adiban, médusée, n’a jamais entendu une telle chanson, cela lui fait tourner
le cœur, elle en a presque des larmes.
⎯ La Terre. Le café et la musique. Mais qu’est-ce qu’on a été faire si
loin de notre monde depuis autant de siècles et de millénaires ? Pourquoi
Jacques n’est-il pas avec toi là-bas ? Pour quelle raison Maldeï veut-elle
détruire cette planète ? Notre planète est un univers à elle seule ; si riche
que si un jour je la rejoins, je n’aurai jamais envie de la quitter. Aqualuce, il
faut sauver la Terre ; il faut que nous parlions, j’ai des choses à te dire.

Toutes les trois se rassemblent alors autour de la table et commencent à


écouter Adiban qui leur raconte :
⎯ J’étais encore avec Jacques il y a quelques heures. Il va très bien
Aqualuce, je ne sais pas depuis combien de temps tu n’as plus de ses nou-
velles, mais je peux te dire qu’il est auprès de Maldeï et qu’il va devenir
pour elle un danger d’ici peu.
⎯ Ça fait longtemps que je n’avais plus de ses nouvelles ; la dernière
fois qu’il a été aperçu, c’était sur Terre lorsqu’il est venu prendre un enfant
pour Maldeï. Depuis, je ne sais pas ce qu’il devient.
⎯ Tu dois savoir qu’il a perdu la mémoire et qu’il ne se souvient plus
de son passé. Mais depuis ces dernières heures, tout est en train de changer.
Son passé avec toi refait surface. Maldeï l’a baptisé Bildtrager lorsqu’il est
arrivé auprès d’elle, mais maintenant, il refuse que l’on continue à l’appeler
comme ça. Il veut reprendre son véritable nom. Sur Elvy, depuis qu’il y est,
il a une amie qui s’appelle Néni. C’est une femme exceptionnelle sur tous
points de vue. Là-bas, c’est son étoile et elle est toujours avec lui dans les
moments les plus difficiles. Maldeï aurait voulu la faire disparaître, mais ça
lui est impossible, tout comme elle ne peut pas faire disparaître Jacques car
elle a mis en lui son fluide, comme si c’était son propre enfant. Elle le garde
auprès d’elle pour te tendre un piège et t’attirer vers elle. Seulement, depuis
que je l’ai rencontré, Jacques a la ressouvenance. Maldeï attend un enfant
pour dans deux cents jours environ et Jacques en est le père. Il est tout à

123
croire qu’elle l’a fait sans qu’il en ait été conscient.
⎯ On m’a informée de cela. Je ne peux lui en vouloir, la guerre que
veut mener Maldeï passe par des choses complètements incroyables.
⎯ Elle veut faire de cet enfant son successeur, il paraît que c’est un gar-
çon qu’elle attend.
⎯ Et moi, comme tu me vois, j’attends deux enfants de Jacques qui ar-
riveront à la même période.
⎯ Comment se fait-il qu’autant d’enfants soient mêlés à cette guerre,
c’est incroyable !
⎯ Nous comptons sur la nouvelle génération pour pousser les hommes
à découvrir leur véritable destin ; Maldeï y compte aussi pour étouffer les
hommes et les dominer par une nouvelle génération d’enfants qui seront à
son service. Si elle peut accomplir son plan, c’est la perte des hommes et
l’avènement des forces du mal sur l’ensemble de l’univers. Sur Terre, c’est
aussi une grande guerre qui s’est ouverte il y a bien des siècles et qui se
propage pour étouffer les grandes possibilités qui s’offrent maintenant. Une
première étape a été franchie lorsque nous sommes revenus la première fois
sur la planète, avec Jacques. Ce jour-là, un rayon de lumière a frappé la
planète sans que les hommes le voient directement, mais ce même jour,
alors que la lumière déversait son influx, les forces du mal faisaient leur
action de façon bien plus spectaculaire en créant la panique dans le monde
entier ; c’était un 11 septembre 2001, et ce jour-là une page se tournait pour
l’humanité.
Nos enfants sont sollicités par de grandes forces qui veulent les attirer vers
la partie obscure du monde en leur offrant tout ce que la matérialité peut
donner. Étouffer leur cœur est devenu le grand but d’une partie cachée de
l’humanité. C’est pour que notre monde prenne une juste direction qu’avec
mes sœurs et mes amis nous avons créé une école particulière sur Terre.
Voilà pourquoi tous les enfants sont mêlés à ce conflit.
⎯ Je comprends, je sais que Maldeï voulait créer une armée d’enfants,
mais elle a échoué ; je crois que Jacques et son amie Néni y sont pour quel-
que chose. Néanmoins, je suis inquiète pour ton époux, car si je suis ici,
c’est grâce à lui. Il a pris des risques pour me sauver car Maldeï voulait ma
mort.
⎯ Adiban, tu dois savoir que s’il est avec elle, c’est par moi. Je l’ai vo-
lontairement mis face à elle pour qu’il s’introduise dans ses sentiments et
qu’il commence à la changer. Je lui ai enlevé sa mémoire pour qu’il ne nous
mette pas en danger, et lui non plus par la même occasion. Jacques ne ris-
que rien en fait car Maldeï a en elle des traces de ce qu’elle était ; Marsinus
Andévy, une femme qui l’aimait autrefois. Et c’est cet amour qui le protège.
C’est aussi pour cela qu’elle s’est fait faire un enfant de lui.
⎯ Tu penses que Marsinus Andévy n’est pas morte ?

124
⎯ La couronne a pris possession de son âme, mais elle est encore pré-
sente en elle.
⎯ Comment faire pour la faire revenir à elle ?
⎯ Il faut lui enlever sa couronne.
⎯ C’est facile, je peux le faire.
⎯ La couronne est si chargée et si magique que dès que nos doigts
l’effleurent, elle nous prend en son pouvoir. Personne à ma connaissance ne
peut l’enlever. Il y a des années, ma sœur Cléonisse l’a fait sur Belzius, elle
en avait le pouvoir ; mais elle ne l’a pas détruite. Il faudra lui enlever et
surtout la détruire. Si c’est réellement possible.
⎯ Tu pourrais le faire Aqualuce !
⎯ Si ça m’était possible, je lui aurais déjà retirée.
⎯ Que va devenir Jacques auprès d’elle, faut-il aller le chercher ?
⎯ Jacques reste à sa place, comme je te le dis, il n’est pas en danger
pour le moment.
⎯ Mais s’il retrouve la mémoire, sera-t-il en danger ?
⎯ Non, en faisant remonter en lui ses souvenirs, il force Maldeï à faire
remonter en elle le passé d’Andévy et il ouvre en elle le doute et le conflit
en son être, et c’est son but.
⎯ En attendant, Maldeï fait de nombreuses actions immondes. Elle a
créé une île avec des femmes esclaves pour fabriquer des armes ; j’en suis
issue avec d’autres personnes qu’elle est venue chercher. Elle a pris avec
moi huit de mes amis pour nous transformer en zombis, ministres à sa fa-
çon. Elle a envoyé sur Terre un de mes amis pour regrouper des mercenai-
res pour préparer l’invasion.
⎯ S’appelle-t-il Paolis ?
⎯ Comment le sais-tu ?
⎯ Ma fille l’a rencontré dernièrement.
⎯ Il n’y a pas que lui ; elle a missionné une espionne pour retrouver les
rebelles et les détruire. Elle a mis en place un médecin qui devra préparer
des drogues pour tous les Elviens, afin qu’ils soient prêts à se battre sans
pitié ; un de mes amis est devenu chef des armées, les autres sont médecins
auprès d’elle pour que sa grossesse se passe bien. Regarde, sur mon front
est restée sa marque, le signe du serpent est toujours marqué comme un
tatouage ; je ne peux pas l’enlever, j’étais son ministre de l’armement.
Comme j’ai saboté ses vaisseaux, elle veut ma mort.
Adiban raconte alors toute son histoire depuis qu’elle a été prise sur Nata-
vi : son long séjour sur l’île de Racben, sa capture avec ses amis et les
rayons transformateurs auxquelles elle avait échappé, la visite de Maldeï sur
le site des vaisseaux, son départ avec eux pour les tests du vaisseau et sa
rencontre avec Jacques ainsi que sa fuite. Tout ce qu’elle dit apprend beau-

125
coup à Aqualuce, à qui elle permet de connaître en détail les plans de son
ennemie. Au cours de cette conversation, de nouveaux plans apparaissent
dans la tête d’Aqualuce ; de nombreux détails qu’elle ignorait aussi. Pour
elle, il paraît important de rejoindre Unis afin de préparer tous ceux qui y
sont à la guerre sur Terre contre Maldeï. Il est trop tôt pour retrouver Jac-
ques et Maldeï ; elle n’est pas prête. Il faut aller plus loin et trouver ailleurs
les réponses. Aqualuce doit connaître la source de la vie afin de savoir ce
que cache la Couronne de Serpent de Maldeï. Timi et Jenifer ont écouté
sans rien dire toute cette conversation et sentent bien qu’une page impor-
tante se tourne aujourd’hui. La liaison entre Aqualuce et Jacques se rétablit
à travers Adiban, comme si l’éclair de mémoire que Jacques a commencé à
avoir sur le vaisseau avait ouvert la voie qui a guidé Adiban jusqu’à Aqua-
luce. Les premiers éléments du puzzle de cette grande fresque commencent
à se rassembler. Alors, Aqualuce demande à Jenifer :
⎯ À combien de jours sommes-nous d’Unis ?
⎯ Attends, je contrôle les paramètres, je n’en ai pas pour longtemps, je
rejoins le poste.
Juste après, elle revient :
⎯ On a dévié lorsqu’on a intercepté le vaisseau d’Adiban ; c’est
curieux, on est à quarante-cinq jours !
⎯ Mais on fait moins bien que du surplace ; j’aurais accouché avant
d’arriver, bientôt !
Voyant Aqualuce commencer à paniquer, Adiban a une idée :
⎯ L’idée que j’ai à te proposer ne vient pas moi, mais de Jacques ; c’est
comme ça que j’ai réussi à m’enfuir. Tu sais que j’ai mis au point le vais-
seau Instant-Plus. Jacques a eu l’idée que j’applique la technique à la sphère
de secours dans laquelle vous m’avez trouvée. Je peux faire de même pour
le vaisseau dans lequel nous sommes, comme ça, tu pourras te déplacer
partout où tu le souhaites.
⎯ Avant que je perde mes pouvoirs, je pouvais me déplacer ainsi. Si tu
peux appliquer ta technique à ce vaisseau, ce serait fabuleux, nous pour-
rions gagner un temps fou.
⎯ Je vais paramétrer le CP pour mettre en fonction cette formule. Tout
est dans le programme. Je n’en ai pas pour très longtemps.
Jenifer suit de près les explications d’Adiban ; étant mathématicienne, elle
comprend vite de quoi il s’agit, et devant ses yeux intéressés, elle la regarde
écrire ses équations dans le CP et les mettre en application. Au bout de
quelques instants, le CP ayant avalé la formule, valide les nouveaux para-
mètres.
⎯ C’est bon, l’engin est prêt à t’emmener là où tu voudras, Aqualuce !
⎯ Tu es certaine, je peux diriger notre vaisseau vers Unis ?
⎯ Sans problème, tu peux le faire.

126
Alors, Aqualuce, aux commandes du CP, donne les instructions pour navi-
guer vers Unis en mode instantané et valide les instructions. Aussitôt, c’est
un écran noir qui s’affiche sur le cockpit artificiel de l’appareil ; personne
ne sent une accélération quelconque. L’instant d’après, l’image d’une étoile
et d’une planète proches d’eux s’affiche. Ils sont arrivés. La planète rouge
est verte est devant eux.
⎯ Oh ! mon Dieu ! fait Timi, impressionnée.
Les trois autres femmes se regardent en se demandant ce qu’elle veut dire.

Alors, Aqualuce se demande :


« Dieu, c’est quoi ? »…

Elle pose sur ses oreilles les écouteurs de son lecteur MP3 et écoute alors :

"Aller plus haut", interprété par Tina Arena.

Et elle reprend les commandes de l’engin en amorçant sa descente vers la


planète, sur la zone qui paraît habitée.

127
VISITE SUR UNIS
Du haut de l’atmosphère, les quatre femmes voient une
sorte de ville installée autour d’un lac étrange. Aqualuce se doute que c’est
le Puits de l’Oubli. Jacques ne lui avait jamais parlé d’une ville, elle se
doute que ce sont certainement ses amis qui ont commencé à s’organiser.
Le vaisseau entame sa descente vers la cité. C’est le jour et Aqualuce ne
tient pas à se cacher.

Araméis est vite averti qu’un engin descend sur leur communauté. Alors
qu’il est occupé à mettre au point une unité de production d’énergie, il lâche
tout pour voir qui arrive. Il n’a pas le temps d’aller contrôler dans son QG le
type d’appareil qui fonce vers eux car il le voit de ses yeux, mais aussitôt, il
est rassuré car il reconnaît l’un des vaisseaux qu’avait pris Némeq et Aqua-
luce. Comme l’un est revenu, l’autre ne peut être que celui d’Aqualuce.
Mais ce serait une nouvelle formidable si c’était elle qui revenait. Il n’a pas
trop le temps de se poser de questions car le vaisseau se pose au centre du
grand village et la porte s’ouvre. Quatre femmes ne tardent pas à sortir,
Aqualuce en tête. Trop heureux, il se précipite vers elle avec grande joie :
⎯ Je n’espérais pas te voir déjà ! La communauté va être surprise et ra-
vie de ton arrivée !
⎯ Araméis, je viens ici pour vous informer des dangers qui vous guet-
tent. Je ne vois pas Wendy, est-elle partie ?
⎯ Wendy est partie avec Maora, une de nos jeunes femmes très douée.
Elles sont parties vers la Terre pour ramener un enfant et son père que Mal-
deï avait enlevé.
⎯ Tu veux dire qu’Axelle et Steve sont rentrés sur Terre ?
⎯ À l’heure qu’il est, ils doivent être arrivés, car cette jeune Maora a
réussi à dérober le vaisseau Instant-Plus de Maldeï.
⎯ J’ai été informée du vol car nous avons avec nous une femme qui
était avec Maldeï il y a peu, mais je n’avais pas de détail sur ceux qui
l’avaient dérobé. C’est une grande victoire pour nous. Hélas, Adiban a de
sombres nouvelles et il est important que nous nous réunissions pour vous
en informer, cela vous permettra de vous préparer.
⎯ Quoiqu’il en soit, même si nous ne fêtons pas ton arrivée ici. Nous
allons te présenter la communauté qui a considérablement grandi grâce à
Némeq et Maora.
Aqualuce présente ses amies à Araméis, et lui, présente sa communauté,
issue de Persevy.
Il leur raconte toute leur aventure avant d’arriver jusqu’ici, et ensuite, tout
ce qui s’est passé avec l’arrivée de Clara et son ami, Christopher. La venue

128
et le sauvetage de centaines d’enfants de l’île de Carbokan, leur mutation en
elfes et leur départ vers les autres mondes pour aider ceux qui se trouvent en
perdition. D’un groupe de dix il y a bien des jours, ils sont maintenant plus
de deux mille cinq cents. Enfin, il raconte qu’ils ont accueilli cent cinquante
nouveau-nés venant de Natavi, ramenés par Némeq. C’est là qu’Adiban est
prise d’un malaise en entendant que tous les enfants expérimentaux de Na-
tavi sont ici. Aqualuce et Araméis la relève. Lorsqu’elle se ressaisit, ils la
questionnent :
⎯ Que t’arrive-t-il, pourquoi t’es-tu effondrée en apprenant que nous
avions sauvé tous ces bébés ?
⎯ Il y a le mien parmi eux certainement, je faisais partie de ces femmes
pondeuses à qui Maldeï avait fait subir son traitement particulier.
⎯ Il y a parmi nous Passade, une de ces femmes à qui il est arrivé cette
chose. Elle est avec son enfant, et ça se passe très bien pour elle.
⎯ Qui s’occupe des autres enfants, ici ?
⎯ Wendy les a répartis dans des familles qui s’en occupent comme les
leurs ; ils ne manquent de rien.
⎯ Une de ces familles a adopté mon enfant !
⎯ Souhaites-tu le retrouver ?
⎯ Connais-tu beaucoup de mères qui ne souffriraient pas de la sépara-
tion forcée d’avec un enfant ?
Araméis se retourne vers Aqualuce, regarde son ventre déjà bien arrondi et
lui répond :
⎯ Dès demain, je ferais faire des analyses sur tous les enfants. Il faudra
que je fasse sur toi un prélèvement pour comparer ton ADN ; un de tes che-
veux suffit.
⎯ Je serais heureuse de retrouver mon enfant, mais il serait malheureux
de le retirer de la famille qui s’en occupe aujourd’hui. Trouve l’enfant et
présente moi la famille, je verrais ensuite ce que je ferais.
Suite à cela, Aqualuce reprend la discussion pour revoir les priorités.
⎯ Si nous sommes venues ici, c’est pour nous assurer que vous soyez
bien arrivés sur Unis, puis parce qu’Adiban veut vous avertir des dangers
qui nous guettent.
⎯ Maldeï pensait avoir pris mon esprit afin de préparer la grande inva-
sion de la Terre qu’elle prévoit juste avant d’accoucher. Elle monte une
armée et elle fabrique une quantité incroyable d’armes et de vaisseaux.
⎯ Nous avons été informés de cela lorsque nous avons pu sauver les
centaines d’enfants qu’elle avait emprisonnés dans les Mines de Carbokan.
Nous nous doutons qu’elle fabrique des armes aussi.
⎯ Le plus important est qu’elle a lancé à votre recherche un commando
qui a pour instruction de vous détruire. Il faut que vous vous prépariez à sa
venue. Même si Unis a son autoprotection lorsqu’on est dessus, il est possi-
129
ble que les armes qui sont construites puissent détruire votre planète. J’étais
son ministre pour l’armement et les vaisseaux que j’équipais possèdent ces
armes.
⎯ Ça ne fait pas longtemps que nous sommes arrivés, nous avons
consacré nos efforts à construire les habitations pour notre communauté.
C’est un travail énorme, d’ailleurs j’y consacre tout mon temps, car nous
espérons que Némeq nous ramènera encore des survivants des autres planè-
tes. Il faut être prêt à accueillir le reste de notre communauté.
⎯ Tu as fait du très bon travail, Araméis, mais si je t’ai demandé de ve-
nir jusque-là, ce n’est pas pour fonder une nouvelle civilisation. Le but n’est
pas de rester ici des années, mais de nous préparer à affronter Maldeï. Dans
quelque temps, il vous faudra quitter Unis pour rejoindre la Terre. Je ne sais
pas encore si nous affronterons Maldeï là-bas, mais il faut s’y préparer.
Commencez à trouver le moyen de déplacer l’ensemble de la communauté
et armez-vous pour pouvoir résister à une attaque éventuelle.
⎯ Mais, Aqualuce, cette planète semble vraiment idéale pour nous, elle
nous donne la nourriture et les matériaux nécessaires. Nous avons la possi-
bilité de prospérer ici. Des familles se sont constituées, nous aménageons
chaque jour de nouveaux bâtiments et Némeq peut encore revenir avec
d’autres rescapés. Nous serons bientôt trois milles ici et nous avons retrouvé
nos pouvoirs lunisses. Même Fil, qui n’avait guère d’espoir au tout début,
en a retrouvé la confiance à la sortie du Puits de l’Oubli. Il a examiné de
nombreuses jeunes femmes qui semblent être fécondes. Cela nous laisse
l’espoir de peupler cette planète et d’y faire une nouvelle vie pour tous.
⎯ Est-ce ton idée ou celle des autres ?
⎯ Quelques-uns autour de moi pensent comme ça.
⎯ Je ne t’ai pas envoyé ici pour refaire Lunisse, mais pour vous préser-
ver et vous préparer. Penses-y, Wendy l’a senti et c’est pour ça qu’elle est
partie. Elle ne voulait pas se sentir prisonnière ici, elle a besoin de se don-
ner. Ne l’as-tu pas compris ?
⎯ Tu as raison, le jour de son départ, j’avais envie de la suivre, mais
depuis, la communauté a repris le dessus. Cette planète nous a donné un
don de lucidité nouveau, nos pensées ne sont plus comme autrefois, nous
vivons en harmonie avec elles.
⎯ Oui, mais regarde, les enfants qui sont arrivés par le Puits de l’Oubli,
se sont transformés et ils ne sont pas restés ; la preuve que la communauté
aussi doit se préparer à partir dans quelque temps. Je suis d’accord que tu
prépares ici de quoi recevoir les autres, mais ce n’est pas le but.
⎯ Mais où est notre place, si ce n’est pas ici, Aqualuce ?
⎯ Sur Terre.
⎯ Resteras-tu avec nous jusqu’à notre départ ?
⎯ Maldeï prépare une guerre contre le peuple de la Terre, elle le fait
130
dans le but de m’attirer à elle pour m’affronter. Je ne suis pas prête à la
trouver devant moi pour le moment. De plus, comme tu peux voir que ma
grossesse est de plus en plus évidente, il me sera de moins en moins facile
de faire des cabrioles devant quelqu’un. J’ai juste la chance qu’elle attend
aussi un enfant, je pense qu’elle ne prendra pas le risque de le perdre. Mais,
elle s’est entourée de médecins Nataviens compétents alors que je n’ai que
moi et mes trois amies pour m’aider. Tu sais que j’ai perdu pratiquement
l’ensemble de mes anciens pouvoirs. Même si j’en ai trouvé d’autres, ce ne
sont pas ceux d’une combattante. J’ai des questions en moi que je dois ré-
soudre avant de croiser notre ennemie et je ne sais pas si je pourrai trouver
des réponses ici.
⎯ Tu respires l’air d’Unis comme nous avec tes amies, comme si tu
étais déjà passée dans le Puits de l’Oubli. Si tu descendais dans le puits,
peut-être aurais-tu des réponses ?
⎯ Peut-être as-tu raison, je vais le faire, Jacques et ses amis avaient été
transformés lorsqu’ils ont fait.
⎯ Tous ont changé, Wendy et Fil l’ont vécu intensément, moi-même,
cela m’a apaisé.
⎯ J’irai lorsqu’Adiban aura pu retrouver son enfant, peut-être voudra-t-
elle me suivre avec Timi et Jenifer.
Les trois amies d’Aqualuce lui font un signe pour approuver.

Un peu plus tard, Araméis leur présente les lieux pouvant les accueillir du-
rant leur séjour, et il fait faire un prélèvement à Adiban, afin de retrouver
son enfant. Fil, qui est le médecin de la communauté, s’occupe de faire les
analyses sur les enfants pour pouvoir donner des résultats rapidement ; il lui
faudra deux jours.
Aqualuce profite de ce moment de calme sur cette planète pour faire le tour
de la communauté et rencontrer les hommes et les femmes qui la consti-
tuent. Il est vrai qu’Araméis et ses collaborateurs ont fait un excellent tra-
vail, et il faut reconnaître qu’il est méritant. Ils ont, en peu de jours, monté
une cité formidable avec les matériaux bruts de la planète et elle comprend
pourquoi Araméis s’imagine bien vivre définitivement ici. Le Puits de
l’Oubli reste devant elle un mystère, les récits de ceux qui y sont passés
l’intéressent car chacun semble y avoir trouvé ce qu’il recherchait. Des êtres
de tous âges ont vécu des moments inoubliables et leur vision de la vie en a
été changée. Dans un ou deux jours, ce sera son tour, et elle se demande ce
que pourrait lui apporter cette étape. Ses amies, Timi, Jenifer et Adiban ne
s’imaginent rien, mais elles semblent toutes attirées par le Puits de l’Oubli.
Pour Aqualuce, l’envie de rester quelque temps sur cette planète commence
à se faire jour, elle n’est plus si réticente qu’au début. Finalement, Araméis
a peut-être raison, ce monde est peut-être une solution. Elle profite de Fil

131
pour faire quelques examens concernant sa grossesse ; celui-ci le fait et la
rassure ; tout va bien. Elle attend comme à sa première grossesse une fille et
un garçon, et ils ont bientôt cent quarante-huit jours, ce qui correspond à
bientôt cinq mois sur la Terre. Fil lui recommande néanmoins de faire très
attention car les voyages successifs pourraient lui provoquer des contrac-
tions qui peuvent parfois être dramatiques pour ses enfants. De plus, si elle
est loin de tous hôpitaux où d’autres lieux spécialisés, des enfants prématu-
rés ne pourraient survivre. Aqualuce en est consciente et se dit que si elle
est enceinte, ce n’est pas par hasard. Alors, Fil lui donne une potion qui
peut l’aider parfois si elle se sentait fatiguée ou que des douleurs se fai-
saient sentir.
Le lendemain, Fil retrouve ses amies car il croit avoir retrouvé l’enfant.
⎯ Salut Aqualuce, bonjour Adiban, j’ai une bonne nouvelle ! Il semble
qu’un des enfants soit le tien.
⎯ Il te semble seulement ?
⎯ Non, en fait les résultats des tests sont certains, tu as un garçon de
juste un mois, ses parents adoptifs l’ont appelé Dorker. Lorsque je te re-
garde, c’est vrai qu’il te ressemble.
⎯ Les as-tu informés, sur le fait que je puisse être sa mère ?
⎯ Dès que je leur ai parlé de test, ils m’ont demandé pourquoi et je leur
ai dit. Adiban, je tiens à te rassurer, ils comprennent bien la situation. Je
leur ai déjà dit que tu es leur mère et ils sont prêts à te le rendre.
⎯ Je regrette que tu les aies informés, j’aurais préféré le leur dire moi-
même ou, peut-être ne leur aurais-je rien dit. Je ne sais pas encore si je suis
capable d’être une maman.
⎯ Peut-on voir l’enfant, Fil ?
⎯ Bien sûr Aqualuce, si vous le souhaitez, je peux vous conduire à
eux ! Ils sont sur les constructions du haut de la colline, nous en avons pour
moins de dix minutes.
Ils partent tous les trois jusqu’à la maison multiple où habitent plusieurs
familles. Araméis a préféré les mettre au même endroit pour faciliter leur
vie. Il est vrai qu’en groupe, les échanges entre parents sont plus faciles.
Lorsqu’on pénètre dans "La maison", on a une l’impression étrange d’être
dans un grand fromage plein de trous. Sur Terre on appellerait ça un
gruyère, car une fois l’entrée passée, on trouve plusieurs couloirs sphériques
jaunes où sont percés de grands trous qui donnent accès à des appartements.
Aucune porte ne ferme les entrées, tous paraissent libres et l’on peut venir
comme si on était chez soi. Fil pénètre dans un de ces passages et fait entrer
Adiban et Aqualuce qui trouvent, assise sur un fauteuil, une femme d’une
trentaine d’années qui tient un enfant dans ses bras. Comme Fil leur a donné
des hormones lactiques, elle donne le sein au petit. Adiban à une réaction de
recul car elle ne s’imagine pas nourrir l’enfant ainsi, mais Aqualuce la

132
pousse vers elle. Levant les yeux, la femme la regarde et l’interpelle.
⎯ Salut ! Rapproche-toi, n’aie pas peur, il ne mord pas !
Adiban s’avance, pas très rassurée. Puis elle se penche vers l’enfant, c’est à
ce moment que, doucement la femme retire le petit Dorker de son téton et le
met dans les bras d’Adiban. Surprise, elle ne peut refuser. Celle-ci sent aus-
sitôt la chaleur du petit, et comme elle n’est pas à son aise, elle le tient fort
dans ses bras, de peur de le laisser tomber.
⎯ Détends-toi, il n’est pas si fragile que tu le penses, tiens-lui la tête
avec un bras et mets une main en dessous. De l’autre tu peux lui faire des
caresses.
⎯ C’est vrai ?
⎯ Regarde-le et vois ses yeux ; il te fera comprendre s’il apprécie ou
pas.
⎯ Il ne dit rien ; il ne pleure pas.
⎯ C’est bon signe pour toi, c’est qu’il t’apprécie.
Aqualuce regarde faire son amie et comprend que la prise de contact entre
eux est en train de se faire. Adiban fixe les yeux du bébé et ne les quitte pas.
Cela dure quelques minutes où tous se taisent. À la fin, la vraie maman
commence à parler à son enfant et à le bercer, si bien qu’il s’endort dans ses
bras. Elle est maintenant plus détendue et sourit enfin, le portant plus natu-
rellement.
⎯ Dorker est endormi, je vais le mettre dans son berceau. Peux-tu me
dire où il se trouve ?
⎯ Dans ma chambre, mets-le dans mon lit, je dors avec lui car il ne
s’endort jamais seul, c’est impossible pour moi de le faire dormir ailleurs ;
c’est la première fois que je le vois s’endormir comme ça, aussi vite dans
des bras. Je ne doute plus que tu sois sa maman.
Adiban trouve la chambre et délicatement, pose l’enfant au centre du lit en
le recouvrant d’une couverture douce ; puis elle rejoint les autres.
⎯ Il est sympa ! Il m’a fait l’impression d’une pile électrique. Son re-
gard est comme un parfum qui circule dans mon cœur ; c’est étrange, mais
il me connaît bien plus que moi.
⎯ C’est ton enfant ma chérie, pas le mien. Il t’a reconnu dès que tu l’as
pris dans tes bras et c’est pour ça qu’il s’est endormi, rassuré d’être enfin
avec toi. Tu dois savoir que parmi les cent cinquante enfants, plus de la
moitié ne dort pas bien, comme s’ils réclamaient tous leur mère. Comprends
bien que lorsque Fil m’a expliqué la situation, j’ai espéré que tu sois sa
mère. C’est pour moi une bonne nouvelle.
Ces paroles rassurent Adiban et elle se détend aussitôt.
⎯ Installe-toi parmi-nous et viens reprendre ton enfant, ça me rassurera
de le savoir avec sa mère.
Mais Adiban ne l’entend pas comme cela et lui dit :

133
⎯ Pourquoi te le reprendrais-je ainsi, alors que tu te donnes du mal
pour lui ? De plus, il a un père en restant avec toi. Tu l’aimes et il semble
heureux de prendre à ton sein. Je voulais juste savoir s’il est bien avec ceux
qui il vit. Je serais seule pour l’élever, ça n’est pas à ma portée.
⎯ Peut-être rencontreras-tu l’époux qu’il te faut et tu seras heureuse
d’avoir une famille ? C’est ton enfant, il est sorti de ton corps. Wendy nous
a proposé de le prendre avec nous, mais nous ne sommes pas ses parents,
même si nous l’aimons. Tant que tu seras seule, viens habiter chez nous, je
t’aiderai. Fil pourra te faire avoir des montées de lait, tu pourras le nourrir à
ton tour.
Adiban regarde Aqualuce et Fil qui écoutent. Il n’y a qu’elle pour prendre
une décision. Puis, regardant encore la femme, elle lui demande :
⎯ Comment t’appelles-tu ?
⎯ Darmir, c’est mon nom.
⎯ Darmir, je ne veux pas te déranger, et il y a ton époux.
⎯ Wenther pense comme moi, ce n’est pas un problème. Ici, il y a tou-
jours de la place pour une maman.
Maman, ce mot tourne dans sa tête, c’est la première fois qu’elle se voit
mère ; maman.
⎯ Je veux bien rester chez vous, avec Dorker, Darmir.
⎯ Reste le temps nécessaire, une heure, un jour, dix ans ; c’est ton en-
fant.
Adiban se guérit d’un traumatisme de plusieurs années, elle promet à Dar-
mir de la rejoindre lorsqu’elle sera passée dans le Puits de l’Oubli avec ses
amies.
Comme Aqualuce ne pense pas à repartir prochainement, elle pourra rester
ici le temps nécessaire, et d’ailleurs, Araméis a besoin d’elle pour parfaire
ses défenses. Comme le bébé dort, ils quittent Darmir afin de retrouver
Araméis, pour commencer à réfléchir sur les projets de protection pour la
planète.
En retournant au poste de commandement, Aqualuce constate qu’Adiban
est déjà changée. D’avoir retrouvé un enfant né il y a sept ans et de le re-
prendre à l’état de nouveau-né est aussi une chance immense. Sur le retour,
ils rencontrent Passade, la première femme à avoir retrouvé son enfant dans
un tube. Comme elle reconnaît Adiban, c’est pour elles un grand réconfort
de se revoir ; elles ont tant de choses à se raconter. Alors, avec son bébé
dans les bras, elle les suit jusque chez Araméis. Une discussion s’engage sur
les projets à mener et Adiban oublie qu’elle est mère à ce moment ; elle est
vite appréciée pour son professionnalisme. Lorsque la soirée approche, ils
ont déjà conclu qu’ils devront commencer à construire une arche pour quit-
ter la planète le moment venu.
Une arche pour la Terre…

134
Au matin, Aqualuce se lève de bonne heure, elle se demande ce qui pourra
se dégager de sa visite dans le Puits de l’Oubli. Comme l’étoile se lève juste
et qu’il est très tôt, elle en profite pour sortir seule et faire le tour de "la
Communauté" ; c’est le nom qu’ils ont donné à leur ville. Il fait frais et la
ville est encore endormie. La rosée perle sur le sol rouge et les plantes, la
végétation semblent faire bon ménage avec les constructions. Comme la
planète n’a pas de satellite, elle reste bien sombre tant que l’étoile n’est pas
levée. Elle voit une lumière qui vient de la maison d’Araméis, qui est aussi
le poste de commandement ; elle s’y dirige et frappe à la porte :
⎯ Entre Aqualuce. Tu es très matinale, la vie va reprendre dans au
moins deux heures ! Tu es nerveuse ?
⎯ Non, pas du tout, mais je profite de ces moments de calme pour me
retrouver un peu. Tu sais, je me demande ce que tout ce que nous faisons va
donner. Maldeï va-t-elle réellement se lancer dans une conquête de la Terre,
est-ce que nos amis partis dans l’univers ne vont pas avoir de problème ?
Aurai-je la force de porter mes deux futurs enfants jusqu’au bout ?
De tout ça, je ne sais rien, alors qu’avant de quitter la Terre, la première
fois, je ne me posais aucune question ; j’agissais simplement.
Il faut dire que j’avais autre fois des dons qui me donnaient beaucoup de
pouvoirs et ça me semblait normal.
⎯ Ça t’angoisse ?
⎯ Non, en fait, car j’ai toujours autour de moi des personnes qui les
remplacent. Depuis que je suis partie, je m’en sors bien.
⎯ Peut-être les retrouveras-tu tout à l’heure en passant dans le Puits de
l’Oubli, comme beaucoup d’entre nous.
⎯ Ce n’est pas ce que j’attends.
⎯ Tu n’es pas nerveuse, tu rayonnes toujours une grande sagesse, que
peux-tu attendre ?
⎯ Des réponses à mes questions.
⎯ Tu as encore des questions, toi que nous jugeons comme un être par-
fait !
⎯ Justement, autrefois sur Lunisse, j’étais très considérée à cause de
mes forts pouvoirs. Vous aviez oublié que l’on ne vit pas de ses dons, mais
qu’il y a une chose bien plus importante que tous les pouvoirs réunis. Jac-
ques l’a découvert et cela s’appelle la Graine d’Etoile. Et à côté de cette
découverte, on trouve le contraire de cette graine. La Couronne de Serpent
en est un grand exemple. Je connais le grand pouvoir de la Graine d’Etoile,
mais je ne connais pas les grands pouvoirs de la Couronne. Maldeï fait le
chemin inverse de Jacques et c’est ce qui nous touche aujourd’hui. Depuis
des jours et des jours, nous découvrons tous les dégâts que cette couronne a
réalisés. Un homme comme Jacques, touché par la Graine d’Etoile, c’est

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bien, mais comment cette Graine peut-elle agir sur les couronnes de ser-
pents ?
⎯ Ce sont toutes tes questions ?
⎯ Non, il y en a d’autres, comme qui fait quoi, pourquoi tout ce raffut
autour de nous, alors que les animaux ont la paix, eux ? Même s’ils se man-
gent les uns les autres, ils ne risquent pas de faire sauter une planète. Sur
Terre, j’ai découvert que les hommes ont des dieux ; ce sont des forces su-
périeures qui règnent au-delà de la matière et seraient les créateurs de la vie
là-bas. Il y en a même un qui prétend être créateur de l’univers ; celui-ci,
s’appelle Dieu ; tu imagines !
⎯ Et toi, tu y crois ?
⎯ Des fois oui, des fois non. Mais il y a quelque chose. J’ai une ques-
tion qui me revient souvent depuis que je vis sur la Terre :
EST-CE DIEU QUI A FAIT L’HOMME OU L’HOMME QUI A FAIT
DIEU ?
⎯ C’est étrange ta question ; cela voudrait dire que nous pourrions être
créateurs, ou alors créés.
⎯ Depuis longtemps les hommes se questionnent. Un jour il faut arrê-
ter. Nous avons tous besoin de réponses. Sur la Terre, des hommes se déchi-
rent pour ça, alors que d’autres en profitent. De tout temps, là-bas, il y a eu
des guerres de religions et d’idées.
⎯ À toi seule, tu ne peux apporter de réponse.
⎯ Si j’entraîne les autres avec moi, je ne serai pas seule à vouloir la ré-
ponse, je le ferais pour tous ; c’est là que le groupe en profitera.
⎯ Mais Aqualuce, tu sais aussi que tu peux profiter du groupe pour ré-
ussir, on est plus fort ensemble et peut-être qu’à nous tous, nous pourrons
répondre aux questions posées. Tu sais que les milliers d’êtres qui sont là
ont vécu de lourdes expériences et que depuis qu’ils sont ici, ils ont acquis
une sagesse formidable.
⎯ Tu as raison, peut-être suis-je trop solitaire.
⎯ De toute façon, c’est important que tu puisses descendre dans le Puits
de l’Oubli, il y a pour tous un changement obligatoire. Regarde, même les
enfants qui y sont passés ont été transformés. Allez ; viens déjeuner avec
moi, c’est mieux de parler l’estomac plein.
La table d’Araméis est copieuse. Aqualuce lui demande pourquoi elle l’a
trouvé déjà réveillé dans son bureau. Il lui explique qu’il n’a plus besoin de
sommeil depuis qu’il est passé par le Puits de l’Oubli. Alors, il préfère veil-
ler dans son bureau. La nuit il reste à l’écoute du ciel pour voir si un vais-
seau passe dans le secteur. Pour l’instant il n’y a que des amis qui soient
venus, mais peut-être qu’un jour ce sera un ennemi. La vie de deux mille
cinq cents personnes est une grande organisation et il travaille toujours pour
eux. Aqualuce comprend mieux pourquoi il préfère rester ici ; dans un sens,

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elle approuve son attitude. Araméis trouve l’idée d’une arche très intéres-
sante, et dès aujourd’hui il en fera part à toute la communauté.
Lorsque l’étoile se lève dans le ciel d’Unis, Aqualuce est détendue et quitte
Araméis pour rejoindre ses trois amies. Jenifer est avec son époux, resté
depuis le début avec Araméis, c’est pour cela qu’Aqualuce ne l’a pas vue
depuis qu’elles sont arrivées. Lorsqu’elle frappe à sa porte, Jenifer ne
l’entend pas immédiatement, prise dans la joie des retrouvailles avec un
mari trop oublié. D’ailleurs celui-ci ne l’a pas reconnue sur le coup, car
depuis qu’elle est allée sur Terre, elle s’est transformée et elle est encore
plus jolie ; l’instinct du corps ne les sépare plus depuis ces dernières heures.
Weva, pour l’amour de la Terre, ne désire plus que Wegas l’appelle de son
nom lunisse, elle préfère celui qu’elle a pris là-bas : Jenifer. Sur le coup son
époux n’a pas compris, mais depuis qu’ils sont réunis, il le saisit mieux ;
son corps et ses nouveaux sentiments sont plus à l’image de son nouveau
nom. C’est pour cela qu’entendant Aqualuce l’appeler Weva, elle ne réagit
pas tout de suite, et c’est lorsque Wegas lui fait remarquer qu’on l’appelle
derrière la porte qu’elle saute du lit et se précipite pour ouvrir :
⎯ Excuse-moi Aqualuce, je pensais à tout autre chose. Avec Wegas,
j’ai décidé de m’appeler définitivement Jenifer, comme on le faisait sur la
Terre. Il est d’accord, ça ne le dérange pas.
⎯ Bon, comme tu veux Jenifer. Je viens te chercher pour qu’on aille vi-
siter le Puits de l’Oubli.
⎯ Laisse-moi un quart d’heure, le temps que je me prépare, je vous re-
joins.
Pendant ce temps, Aqualuce va chercher Timi et Adiban, restées ensemble
dans le même logement. Elles sont prêtes, et partent ensemble au Puits de
l’Oubli. Lorsqu’elles y arrivent, Araméis, Jenifer et son époux sont déjà là.
⎯ Voyez ce grand lac plein de lumière et de forces. Tous les membres
de la communauté y sont descendus en passant le Puits de l’Oubli, et lors-
qu’ils sont remontés, ils étaient changés. Ce ne fut pas facile pour tous d’y
descendre car ils avaient des tensions et des pensées pesantes ou répétitives.
Parfois ce fut un véritable supplice et certains se sont presque battus à mort
; Wendy, mon épouse et Fil, notre médecin, en ont fait les frais. Mes amies,
vous trouverez plus bas ce qui vous manque afin de continuer votre chemin.
Quoiqu’il en soit, vous reviendrez changées.
⎯ Nous avons décidé de descendre ensemble.
⎯ Ce n’est pas un problème, nombreux sont allés de cette sorte. Aqua-
luce, Jenifer, Timi et Adiban, je vous souhaite de revenir avec une richesse
qui pourra être profitable à tous.
Ils se font tous une grande accolade, comme si elles descendaient dans le
puits de l’enfer. Puis les quatre femmes prennent le petit chemin qui longe
le puits et descend sur le côté. Jenifer est confiante, elle pense qu’à son re-

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tour, son époux la réconfortera avec encore plus de chaleur ; pour elle, c’est
une formalité. Timi ne pense pas à grand-chose, sauf qu’elle ne s’imaginait
pas que la coiffure la mènerait jusque dans un puits magique. Elle pense à
tous les hommes de la Terre qui ne s’imaginent pas qu’un tel endroit puisse
exister. Adiban n’a qu’une seule pensée, elle est simple, c’est tout l’amour
qu’elle donne, justement, en pensée à son enfant. Dorker est l’image qu’elle
garde avec elle en descendant dans le puits. Enfin, Aqualuce n’a qu’une
idée : trouver la vérité ; connaître l’univers et les dieux ; comme lorsqu’au
premier jour, elle rencontra Jacques. Mais les circonstances sont différentes,
car elle n’est pas dans un vaisseau Golock et elle n’est pas obligée de des-
cendre dans ce puits étrange.
Elles avancent dans un petit goulot qui descend le long du puits, et au bout
un passage, elles pénètrent dans une cavité sans visibilité, remplie d’un
brouillard étrange. Jenifer arrive la première et disparaît. Timi la suit aussi-
tôt, Aqualuce se lance juste avant qu’Adiban ne rentre aussi dans le brouil-
lard. Comme c’est la dernière, elle prend un peu de temps pour vraiment se
lancer dans cette nuée blanche. Adiban sent le sol se dérober sous ses pieds
et elle tombe dans le vide. Une seule pensée la tient dans un état de calme
qu’elle ne dirige pas, mais comme si une conscience la guidait, elle se laisse
glisser, ne projetant dans son esprit que le regard de son fils. Cela la guide
tout le temps que paraît durer cette chute dans le vide qu’elle détermine
comme celui de son esprit. Cela lui fait l’effet d’une grande purification et
enfin, les images encore restantes de Maldeï disparaissent à jamais, et elle
comprend ce que veut dire le Puits de l’Oubli…

Adiban se relève, un peu secouée. Elle regarde derrière elle et voit l’entrée
du puits et le brouillard blanc et compact. Elle comprend que sa chute n’a
duré que quelques centièmes de secondes et elle sourit. Néanmoins, elle se
sent changée dans ses fibres ; les peurs qu’elle avait hier en découvrant son
enfant ont disparu, et elle comprend mieux le sens de sa vie et l’action
qu’elle doit avoir sur les hommes et les événements autour d’elle, sentant
dans son cœur une flamme nouvelle qui lui donne une voie à suivre. Elle est
heureuse de se sentir nouvelle, comme un jeune enfant qui découvre le
monde. Enfin, elle relève les yeux pour retrouver ses compagnes. Mais elle
ne voit personne, elle semble seule. Ne comprenant pas vraiment, elle se
retourne encore mais ni Aqualuce, ni Jenifer ne semblent là. Elle les ap-
pelle, mais aucun écho ne se fait entendre. Se disant qu’elles ont peut-être
décidé de visiter la grotte qui s’ouvre devant, car elle voit un des couloirs
caverneux, elle le suit. Les murs sont phosphorescents et procurent un éclai-
rage naturel. Enfin, elle arrive dans une large cavité aménagée où semblait
vivre quelqu’un autrefois. Elle en fait le tour, mais ne trouve personne, en-
core moins ses trois amies. Elle décide de ressortir car peut-être est-elle

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restée trop longtemps, et les autres sont déjà reparties, c’est certain. Pani-
quée, elle commence à courir dans la caverne, oubliant de prendre quelques
précautions car les pierres instables sont nombreuses. Elle n’est pas loin de
rejoindre la porte magique du puits lorsqu’une roche se dérobe sous ses
pieds et la fait basculer vers le vide. Elle plonge vers une terrasse en-
dessous, une jambe s’écrase sur un bloc à l’entresol et sa tête percute une
pierre lorsqu’elle finit sa course. Adiban perd du sang par sa jambe et par le
nez, elle a perdu connaissance…

Lorsqu’on meurt, notre esprit quitte le corps pour voler autour au début, car
on ne le sait pas encore. Mais à force de voir son corps raide et les autres
pleurer autour de soi, on finit par le savoir, et c’est là qu’on décide de ne
pas rester à côté du cadavre. Adiban est dans ce cas, elle voit son corps de-
venir progressivement froid bien que du sang coule encore de sa bouche.
Elle n’a jamais été morte et elle ne peut pour le moment faire la différence.
Mais lorsqu’elle verra son corps commencer à pourrir, elle en aura la
confirmation. Elle sait qu’un esprit ne peut définitivement rester à côté de
son enveloppe, mais pour le moment, elle ne sait quoi faire pour retourner
dans le magma de la vie et refaire un tour de roue dans la vie ; rien ne
l’attire à l’extérieur. Elle aimerait pleurer mais ses larmes sont restées dans
le corps qui est immobile sur le sol. La porte du puits semble aussi pour elle
infranchissable. Au bout de quelques instants, elle finit par se poser auprès
de son enveloppe de chair, et comme si elle s’endormait, elle sombre défini-
tivement dans l’inconscience totale.

Les yeux voient des lumières violentes autour d’elle, les oreilles entendent
des sons étranges, elle sent qu’on lui manipule l’esprit, comme si elle avait
une tête. Des décharges électriques puissantes courent partout sur le bas de
sa conscience. Rien ne va plus, elle ne sait plus où elle se trouve.
Elle veut arracher son esprit du cadavre qu’elle est devenue, mais rien ne lui
semble possible. C’est à cet instant qu’elle commence à comprendre qu’elle
est emprisonnée dans son corps, alors elle en recherche les organes pour
pouvoir sentir ce qui se passe autour d’elle. C’est à cet instant qu’elle en-
tend une voix qui dit :
⎯ Fil, attention, elle se réveille ! Attendez un peu pour lui recoudre la
peau du crâne, je vais lui redonner une dose supplémentaire.
C’est à cet instant qu’elle sent qu’on lui plante quelque chose et elle
s’évanouit totalement.

Ouvrir ses yeux, c’est très dur lorsqu’on a perdu tous ses repères, mais Adi-
ban sent que c’est le moment de se réveiller. Elle entend qu’on parle autour
d’elle, et cette voix la motive à sortir de son grand rêve.

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⎯ Je suis où, qu’est-ce qui m’arrive ?
⎯ Doucement, prends ton temps pour refaire surface. C’est moi, Fil, le
médecin de la communauté. Tu as eu la chance que l’on te trouve dans le
puits. Tu as failli y passer, mais Wegas a eu le courage de descendre, car il
était inquiet de ne pas te voir remonter. Il t’a trouvée et ramenée. Malgré tes
blessures. Tu n’es plus en danger, mais nous avons eu très peur car tu es
restée dans le coma près de deux jours. J’ai soigné tes blessures, tout va
s’arranger.
⎯ Aqualuce, Timi et Jenifer ne sont pas revenues ?
⎯ Non, elles ont disparu. Nous n’avons plus aucune trace d’elles depuis
qu’elles sont descendues dans le Puits de l’Oubli.
⎯ Je ne suis pas partie avec elles, comment se fait-il ?
⎯ Chacun trouve ce qu’il a à y prendre là-bas.
Adiban, regarde avec attention Fil. Elle ne peut réfléchir car en elle une
voix a déjà parlé. Alors elle lui dit :
⎯ J’ai trouvé l’amour en sortant du puits, il ressemble à toi.
Sur le moment Fil ne comprend pas vraiment, mais Adiban lui dit encore :
⎯ Ton cœur est libre, je crois que nous pouvons nous entendre car le
mien demande de l’amour et veut en donner. Comprends-tu ?
⎯ Adiban, l’amour est pour moi comme la pierre qui t’a frappé le
crâne, c’est un choc et en même temps un éclat de joie immense.
Je t’aime.
⎯ Alors, commence à réchauffer mon cœur, je te donnerai mon esprit.

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MORT ET NAISSANCE
La disparition d’Adiban, sa ministre de l’armement, passe
très mal dans la tête de Maldeï. Dans le vaisseau qui la ramène vers Elvy,
personne n’a compris comment la rebelle avait pu s’introduire dans l’aire de
lancement des sphères de secours, même Bildtrager paraît irréprochable. Le
fait que le vaisseau n’ait pas la vitesse absolue est encore plus terrible. Elle
ne comprend pas pourquoi cette femme qu’elle avait choisie a échappé à
son formatage et son esprit. Durant les jours où cette femme était restée sur
l’île d’Afronikq, elle arrivait à communiquer avec son esprit et la faire agir
comme elle le désirait. Elle doit hélas admettre que cet être avait plus de
force qu’elle ne pouvait l’imaginer. Il est urgent pour Maldeï de rentrer
pour faire le tour de tous ses sites afin de contrôler que le reste de sa pro-
duction avance, afin que tout soit prêt pour envahir la Terre, le jour de la
naissance de son enfant ; ce sera son plus beau cadeau. Enfin, Elvy est sous
ses pieds, après un voyage plus long que prévu. Elle n’est pas allée à l’autre
bout de l’univers, même Andromède était finalement trop loin, elle a dû
faire demi-tour. Son vaisseau amorce sa descente vers l’astroport de Sandé-
pra. Bildtrager, au poste de pilotage, observe la manœuvre, et bientôt il voit
clairement les installations du site. C’est à ce moment, voyant un vieux
hangar à moitié détruit au fond de la piste qu’il est pris de nouveau par un
relent de mémoire. Ce vieux bâtiment lui rappelle une aventure qu’il revoit
maintenant au fond de lui.
Ce jour-là, il fuyait Sandépra car il venait de découvrir le terrible secret de
la planète et de sa maladie. Il était à la recherche d’Aqualuce, partie avec un
homme d’Actavi, à l’époque le chef de la grande cité. La mémoire lui re-
vient et il voit l’homme avec qui il était ; son ami, Starker. Dans ce hangar,
ils avaient trouvé un vieil appareil avec lequel il avait pu fuir et cette vieille
ruine ne semble pas avoir changé depuis sa venue. Mais il y a combien de
temps, déjà ? Une certitude, c’est que son véritable nom, c’est Jacques, pas
Bildtrager.
Maldeï demande à ses hommes de faire vite car on vient de l’informer
qu’un problème se passe en ville, depuis qu’elle est partie. À peine posée,
elle entraîne Bildtrager pour rejoindre le palais. C’est là que les gardes pa-
niqués l’informent en détail des mouvements nocturnes de la femme de
plomb. Jacques, les écoute discrètement et sait déjà qui est derrière tout ça.
Dans le vaisseau, il avait déjà été rejoint par Néni qui est emprisonnée à
l’intérieur de la statue. Il suit Maldeï qui se précipite vers la chambre où se
trouve Néni pour comprendre, voir la neutraliser. Elle s’arrête net lorsque
qu’elle tombe nez à nez devant la statue de plomb qui se tient droite à
l’entrée, comme pour les accueillir. Maldeï se met à rire à cet instant ; peut-
être plus nerveusement que de joie. La femme de plomb paraît impossible à

141
déplacer, tellement le plomb pèse sur elle. Maldeï, de toute sa force, la
pousse en arrière pour la faire chuter. Mais la statue réagit et c’est Maldeï
qui est déstabilisée et se roule sur le sol. Mécontente, elle se relève et, se
reculant, elle concentre son regard de feu sur la femme de plomb, pensant la
faire fondre. Mais les yeux de plomb de Néni lui renvoient les rayons vers
elle, ce qui la brûle aussitôt. Arrêtant son regard de feu, elle recule devant
elle. Alors, Bildtrager intervient :
⎯ C’est vous qui l’avez transformée en statue de plomb, et comme elle
ne peut se défendre, vous voulez la tuer ! Vous êtes dans votre tort, Néni
use de son droit, c’est normal. De toute façon, elle et moi sommes liés à
vous par le sang. La détruire vous détruira.
⎯ Tais-toi ou je te change aussi en statue de plomb, comme elle ! Cette
chose a détruit dans la ville des édifices importants, elle a causé la peur
autour d’elle, les hommes et les femmes ne sortent plus la nuit ; elle est
devenue dangereuse.
⎯ Mais c’est votre œuvre, c’est votre reflet qui était dans la rue, pas
Néni. Maldeï, libérez-la, et si ce que je vous dis vous déplaît, tuez-moi ;
vivre avec vous devient un vrai cauchemar. Je préfère la mort plutôt que de
rester avec vous. Je ne veux plus vivre de vous, l’âme qui est enfermée dans
cette carapace est plus légère que votre esprit, même le plomb n’est qu’une
plume par rapport à vous.
⎯ Tais-toi, tu es ma chaire, tu es ma création et je t’interdis de te rebel-
ler contre moi !
⎯ L’être que vous avez trouvé dans ce monde est votre création, mais
Jacques n’est pas la vôtre, il a un passé qui lui revient de plus en plus cha-
que jour ! J’étais à Sandépra avant vous, j’avais d’autres amis. Je retrouve
mes traces à chaque instant. La mémoire de Jacques devient plus forte que
celle de Bildtrager, vous ne pouvez plus me dominer comme autre fois, je
me libère de votre emprise quotidiennement parce que Néni parle chaque
jour plus fort dans mon cœur ; même à travers sa coque de plomb.
⎯ Il n’est pas question que tu continues à parler comme ça, je vais dans
l’instant te transformer pour que tout souvenir t’ait quitté pour toujours !
À cet instant, elle paralyse Bildtrager sur place et il s’effondre. Maldeï ap-
pelle ses hommes pour qu’ils s’occupent de lui et de la femme de plomb.
⎯ Je veux que vous emmeniez cette statue de plomb pour lui enlever sa
carapace. Prenez mon époux avec elle car lorsque vous aurez terminé, je
souhaite qu’en ma présence ils soient conduits dans la chambre à onde bêta.
Je veillerais moi-même qu’ils soient bien vidés de toute leur mémoire et de
leur âme.
C’est étrange que Néni, enfermée sous le plomb, ne réagisse pas alors
qu’elle semait la terreur partout dans la ville, car elle se laisse emporter par
les hommes qui la portent sur leurs épaules. Plus loin, dans l’atelier, allongé

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sur un établi, un homme semble dépecer comme à la boucherie la femme de
plomb en lui enlevant tous les morceaux qui faisaient sa nouvelle peau.
Parfois, il est maladroit et entaille la chaire dessous. Mais à la fin, tous les
bouts de plomb sont retirés. Pour les hommes qui l’avaient préparée à se
faire recouvrir de plomb, c’est une surprise car sa peau est teintée, ses che-
veux sont longs et soyeux. Néni, leur apparaît comme une jolie femme qui
leur donne envie. Étrangement, son corps reste inerte, elle paraît morte.
L’un des hommes ne tient plus et la désire, pensant qu’une femme inanimée
est toujours plus facile à prendre qu’éveillée. Les collègues rigolent en le
voyant baisser son pantalon et brandir son sexe bandé. Mais dès qu’il pose
une de ses mains sur le corps de la femme, elle réagit si vite que personne
n’a le temps de voir. La tête de l’homme débraillé tombe au sol, décapitée.
Néni se redresse, ses yeux mauves brillent encore d’une lumière qui
rayonne la mort et tous les hommes reculent, de peur de voir leur tête tom-
ber aussi. Mais à ce moment, Maldeï arrive jusqu’à l’atelier pour s’assurer
que tout se passe comme elle le souhaite. Voyant le cadavre en morceaux,
elle est saisie, comprenant qui a fait cela. Néni, pourrait la tuer si elle le
souhaitait, mais elle sait qui est derrière cette monstrueuse femme, ce n’est
pas son rôle de la détruire. Maldeï sent qu’elle est face à un être aussi puis-
sant qu’elle, mais ne se démonte pas et pour ne pas perdre la face, elle dit à
ses hommes :
⎯ Attrapez-la, prenez Bildtrager avec elle et enfermez-les dans la
chambre à onde bêta. Je vous suis, je veux m’assurer qu’ils soient bien neu-
tralisés.
Alors qu’il y a un instant Néni avait tous les pouvoirs, elle se laisse prendre
par les trois hommes disponibles, et Jacques, toujours inanimé, est traîné
jusqu’à la terrible chambre. Tous les deux sont enfermés dans la pièce her-
métique et Néni qui a pris dans ses bras Jacques pour le réveiller, voit un
appareil étrange accroché au plafond. C’est à cet instant que Maldeï, qui les
observe de l’autre côté de la vitre blindée, met en marche le système.
Dans la chambre à onde bêta, une vibration étrange commence à se faire
ressentir par Néni et son corps commence à devenir douloureux. Puis le
rythme des vibrations s’accélère et dans sa tête, tout commence à bouillir.
Même Jacques, qui est encore inconscient, commence à réagir en pliant son
corps dans tous les sens. Le rythme devient encore plus puissant et toute la
conscience de Néni semble s’effacer du centre de son cerveau. Tout se fait
dans la douleur, pour eux, l’effacement de la conscience et de la raison est
la plus terrible des tortures. Dans la chambre, Jacques et Néni se tordent de
douleur, leur visage est terriblement déformé et ne ressemble plus à une
figure humaine. Maldeï prend plaisir à laisser continuer ce supplice qui n’a
aucune conséquence pour elle, car il n’a que d’effet sur les consciences
humaines. Elle pousse son appareil à fond pour faire sur eux un lavage de

143
cerveau tel qu’ils ne soient plus que des animaux avec une intelligence de
larve, lorsque cela s’arrêtera. Alors que la chambre à ondes bêta avait fait
ses effets en moins de dix minutes sur les hommes et les femmes qu’elle
avait consacrés comme ministres, elle arrête le supplice qu’au bout de deux
heures. Les deux individus à l’intérieur semblent encore vivants, et elle dit à
ses hommes :
⎯ Conduisez ces deux choses dans une cage que je veux voir au centre
de la cour de mon palais, afin que tous ceux qui passeront devant compren-
nent que jamais on ne se met devant Moi. Qu’ils servent d’exemple pour
tous.
Maldeï n’a pas supporté que sa ministre, Adiban, l’ait trahie et que Néni ait
détruit ses statues en ville et semé la terreur. Encore moins que Bildtrager
s’oppose à elle lorsqu’elle s’en était prise à Néni. La neutralisation défini-
tive de ces deux personnes la satisfait et elle se sent plus forte. Une cage est
très vite dressée dans la cour impériale et les deux corps encore inertes sont
jetés dedans, à même le sol, dans la poussière. Fière, Maldeï fait annoncer
par tous les membres de son entourage que la femme de plomb a été neutra-
lisée avec son complice, et que tous peuvent venir dans la cour du palais
pour les voir réduits à l’état de laves rampantes.
Le bruit de cette nouvelle fait vite le tour de la ville et bientôt, dans la jour-
née, des hommes et des femmes arrivent pour voir l’être qui les avait terro-
risés il y a quelque temps. Durant la première journée, ils voient tous à tra-
vers la cage un homme et une femme semblant morts, dans la poussière.
Maldeï a fait attention de jeter à l’intérieur les restes de la carapace de
plomb retirée à Néni.
Pendant ce temps, Maldeï décide de faire le tour de ses installations avec
son ministre de l’armée et ensuite, commencer à rassembler ses troupes,
pour les apprêter au combat. Elle se rend avec son représentant jusqu’à l’île
d’Afronikq pour s’assurer de la bonne préparation de ses vaisseaux. Elle
emmène avec elle Daribard, l’homme qui a échoué sur Terre avec son
commando. Elle pensait le tuer, mais finalement, mieux vaut le garder, il
reste plus fiable que son époux. Devant le chantier des grands vaisseaux,
elle lui propose :
⎯ Si tu finis dans moins de cent jours la construction de tous ces vais-
seaux, je te promets d’oublier ton échec sur la Terre.
⎯ Oh ! ma maîtresse, je remplirai ma tâche comme tu le souhaites, je te
remercie pour ta grâce ! Venez dans moins de cent jours et tout sera achevé.
Les vaisseaux seront prêts à prendre l’air et je les aurai testés.
⎯ Fais cela et je te donnerai un vaisseau que tu commanderas devant
l’ennemi.
Daribard se met à genoux devant sa maîtresse, qui lui fait signe de se rele-
ver.

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Ensuite, elle part vers l’île de Racben pour voir où en est la fabrication des
armes. Là-bas, le chef du grand complexe est un dénommé Banu, qui avait
connu autrefois un certain Jacques Brillant. Son ami Ji avait disparu et il
avait tout mis sur les épaules de ce Jacques qu’il n’apprécie pas du tout.
Pour lui, participer à la fabrication des armes qui saigneront la Terre lui
donne beaucoup de joie, pensant à la vengeance de son ami. Banu assure à
Maldeï que ses armes seront prêtes au plus tard dans soixante jours ; ce qui
la satisfait. Elle ne prend pas le temps de faire le tour de l’île, elle fait
confiance à son homme de main, et repart sans s’imaginer qu’une révolte se
prépare sous ses pieds. Enfin satisfaite de ses deux sites de production, elle
repart vers Sandépra, non pour regagner son palais, mais pour voir où en est
le recrutement volontaire de ses troupes. Rasban la dirige vers les bureaux
installés à chaque grand carrefour, où sont enregistrés les volontaires qui
sont regroupés dans les casernes. Les hommes, les femmes de tous âges
peuvent être recrutés ; le seul critère est d’avoir au minimum douze ans.
Lorsqu’on est enrôlé, on se fait raser le crâne et y inscrire le signe du ser-
pent. On reçoit immédiatement une plaquette de médicament pour deux ans
de traitement et dix tubes d’ecstasy, mis au point dernièrement pas le doc-
teur Raimaz, le chimiste de Maldeï. Ceux qui prennent ces pilules ne savent
pas qu’en dehors de donner le plaisir, elles rendent surtout dépendant et
soumis à Maldeï. Comme beaucoup craignent la maladie, depuis de nom-
breux jours, les effectifs s’accroissent régulièrement. D’après le ministre,
plus de quatre cent mille soldats ont déjà été recensés. Maldeï est rassurée,
l’essentiel de ses effectifs se mobilise maintenant. Les quelques milliers
d’enfants de Carbokan n’en représentaient qu’une petite partie et Maldeï les
avait placés là parce qu’elle savait que ces enfants étaient dangereux à cause
de leurs pouvoirs latents.
Rasban, son ministre, lui propose de visiter une de ses casernes pour qu’elle
puisse contrôler dans quelles conditions ils sont préparés. Elle accepte et
Rasban la conduit jusqu’à l’île de Basdal.

Contrairement aux difficultés qu’ont en général tous les Elviens, pour vivre
dans les villes, les soldats sont bien nourris et bien logés. Maldeï pense
qu’une armée forte est faite d’hommes et de femmes se sentant bien dans
leur peau. Il semble évident qu’être militaire est pour eux la meilleure chose
qui soit, c’est pourquoi ils sont très nombreux à s’enrôler depuis quelque
temps. Comme Rasban ne connaît pas vraiment les objectifs de Maldeï, il
lui pose la question :
⎯ Oh ! Maîtresse, nous qui sommes un peuple très avancé, pourquoi
favorisez-vous les troupes plutôt que les armes de destruction ? Vous savez
comme moi qu’un homme est bien moins fiable qu’une machine ; alors,
pourquoi préparer autant de soldats ?

145
⎯ Je souhaite envahir la Terre, et faire un nombre sans limites de pri-
sonniers. Pour cela j’aurais besoin de toutes les forces de la planète pour y
arriver. Les terriens sont presque sept milliards. Nous, comparés à eux, nous
ne sommes que des microbes. Je compte bien changer ces êtres pour les
amener à moi. J’ai entendu dire que les Lunisses qui viennent sur Terre ont
des pouvoirs surprenants. Je tiens ça de mon époux. Une fois sur cette pla-
nète, nous pourrons les dominer et bâtir sur leur dos un nouvel empire. Ma
place est là-bas pour tous les diriger, et la Couronne de Serpent brillera
comme autrefois. Ce monde m’appartient, j’en suis la descendante directe.
⎯ Quand pensez-vous envahir cette planète ?
⎯ Je vous l’ai dit ; pour la naissance de mon fils. En attendant, je veux
que nous ayons détruit la rébellion en la délogeant de sa cachette. Nous
devons aussi trouver ceux qui vivent sur Glacialys et les ramener à la rai-
son. Ils ont fondé depuis plusieurs années un territoire indépendant que je
veux reconquérir. Ils sont toute une communauté que je souhaite ramener
sous mon pouvoir. Il est temps pour nous de commencer à enfiler nos bottes
et accrocher nos armes pour montrer à l’humanité que nous sommes invin-
cibles. Ce n’est pas la quantité qui est importante, mais la puissance de cha-
cun. Je peux vous assurer que bientôt, nous dominerons le monde !
⎯ Je suis votre serviteur le plus proche, Maldeï, je resterai auprès de
vous jusqu’au bout.
Maldeï est satisfaite de ce que lui dit l’homme, mais de toute façon, Rasban
est totalement à son service, il n’en est même pas conscient.

Autour de la cage, nombreux sont les visiteurs qui viennent voir les curiosi-
tés. Le supplice que leur a fait subir Maldeï est tel qu’au bout de deux jours,
ils ne se sont pas encore rétablis et restent dans le coma sans que personne
ne s’inquiète d’eux. C’est la nuit et leurs corps semblent remuer. C’est Néni
qui ouvre les yeux la première. Dans sa tête, il n’y a plus rien, son esprit est
vide, elle a dans les premières minutes l’âme d’un végétal. Cette femme
pourrait rester comme ça toute sa vie, mais pour Maldeï qui a voulu détruire
ces consciences, c’est sans compter sur un élément inimaginable pour
elle…
Son cerveau a été totalement vidé de sa substance humaine, elle n’a plus de
conscience, il ne lui reste plus que les instincts basique de survie animale.
Si Maldeï avait voulu leur insuffler sa personnalité comme pour ses "minis-
tres", elle aurait pu le faire, mais elle préférait ne pas leur donner cette
chance. Sauf que dans le cas de Néni et de Jacques, elle ne s’imagine pas
qu’en eux, la conscience du cœur se soit développée au point d’en faire une
nouvelle personnalité. Dans l’organisme de Néni comme celui de Jacques,
un phénomène très rare se produit ; car le cœur de chacun contient tout ce
qu’il est de leur nouvelle personnalité construite sur les ruines de la pre-

146
mière. Néni vit depuis longtemps avec une nouvelle conscience, son cer-
veau reçoit du cœur toute sa richesse et ses expériences, c’est pourquoi sa
tête se reconstruit pratiquement à l’identique. Jacques se reconstruit de la
même sorte, mais de nombreux souvenirs enfouis dans la mémoire de son
cœur ne sont pas prêts de resurgir. Néanmoins il reçoit suffisamment
d’influx pour reprendre pied. Le miracle pour lui est qu’en détruisant la
mémoire de Bildtrager, Maldeï a définitivement détruit son esclave et Jac-
ques, ouvrant les yeux, ne ressent plus aucun sentiment, voire de souvenir
de Bildtrager. De son nom emprunté à un mauvais allemand, "Le porteur
d’Image" restitue à son propriétaire son corps et son mental.
C’est le soir, comme il n’y a plus aucun visiteur, Néni, ouvre la bouche, la
première :
⎯ Nous sommes comme deux phœnix qui renaissent de leurs cendres.
Sous les appareils de Maldeï, je suis morte dans l’esprit de ma tête, alors
que je revis. Mon cœur dirige ma vie et il est le centre de ma conscience,
j’ai le sentiment que c’est lui qui s’est définitivement installé dans ma tête.
⎯ Oh ! Néni, j’ai perdu tout mon passé, je n’ai de mémoire que les ins-
tants que je vis avec toi depuis autant de jours. J’ai le souvenir d’un être
étrange qui voulait m’étouffer dès l’instant où j’étais avec lui. Quelque
chose de faux est mort en mon être. Mais hélas, il me reste de nombreux
vides. Une femme nommée Aqualuce n’est pas entièrement réapparue et je
la cherche encore. Mon âme sait qu’elle doit se donner pour une cause dont
je pressens les effets sur l’avenir si nous réussissons tous ensemble. Mal-
deï ; je crois qu’il s’agit d’elle, nous a fait souffrir, mais je sens qu’elle m’a
guéri en même temps. Nous voici enfermés dans cette cage, mais je ne m’en
sens pas prisonnier. Néni, j’ai soif de vérité et de justice, il faut que nous
partions pour aider les autres !
⎯ Jacques, tu n’es pas encore remis ; peut-être est-il dangereux que tu
quittes Maldeï avant d’avoir entièrement retrouvé les souvenirs qui te lient à
Aqualuce ?
⎯ Mais où puis-je les retrouver ?
⎯ Il n’y a que Maldeï qui puisse t’aider à cela ; je sens qu’il est encore
trop tôt pour la quitter.
⎯ Mais, Néni, si cette femme nous a faits souffrir à ce point, il vaut
mieux la fuir ; proche d’elle nous sommes en grand danger.
⎯ Malheureusement, nous sommes liés à elle. Si nous la quittons pour
nous réfugier loin d’elle, tu ne pourras pas retrouver tout ton passé. Il faut
que tu fasses comme elle a fait avec toi au tout début ; retrouver par la Cou-
ronne de Serpent la mémoire qu’elle t’a volée.
⎯ Mais comment devrais-je m’y prendre ?
⎯ Te rapprocher d’elle, te faire prendre par la couronne et sonder le
subconscient de Maldeï pour te retrouver. La Couronne est très puissante,

147
mais elle a un défaut.
⎯ Ah oui, lequel ?
⎯ Lorsque Maldeï est endormie, la couronne l’est aussi. Ce n’est qu’à
ce moment que tu peux entrer dans les profondeurs de son esprit. Tu peux le
faire, car elle t’a épousé et mis sur toi son pouvoir et sa force en même
temps.
⎯ Tu veux dire que je dois la rejoindre lorsqu’elle reviendra au palais ?
⎯ Elle est trop fière pour nous délaisser. Elle voudra se montrer auprès
de nous. Lorsque tu la verras, demande-lui de la rejoindre, elle aimera cela
et acceptera ; elle oublie vite le mal qu’elle fait. C’est pour cela que tu as tes
chances.
⎯ Je n’ai pas peur d’elle, je ne suis plus l’homme qu’elle a construit
lorsque je me suis présenté devant elle. Je sais que je suis Jacques Brillant,
l’homme qui a trouvé la Graine d’Etoile !
⎯ Si tu t’en rappelles, tu es sauvé. Je t’ai connu lorsque tu la cherchais
et je sais que tu es capable de faire encore mieux. Lorsque la première fois
tu es arrivé à Sandépra, tu étais avec ton ami Starker et vous vous laissiez
porter par les plaisirs de l’île. Lorsque tu es reparti, tu étais devenu un com-
battant et tu t’étais changé en observant la vérité. Je crois que tu es capable
de te secourir comme tu l’as déjà fait.
⎯ Néni, je crois en toi ; tu es avec moi depuis le premier jour où je suis
arrivé ici. Tu es ma lumière sur Elvy.
⎯ Tu as un rôle à jouer auprès de Maldeï car elle a de l’affection pour
toi et tu dois découvrir pourquoi. Tu sauras la vérité après l’avoir sondée.
Ensuite tu pourras la quitter.
⎯ D’où vient Maldeï ?
⎯ C’était l’amiral Marsinus Andévy, chef de toute la Nation Lunisse ;
c’est toi, Jacques qui lui a fait don de ses pouvoirs.
⎯ De quels pouvoirs ?
⎯ Tu as été le tout puissant des mondes lunisses et lorsque tu es parti,
tu lui as confié la direction de la communauté lunisse.
⎯ Tu veux dire que si elle en est là aujourd’hui, c’est à cause de moi ?
⎯ Non, tu n’es pas responsable de ce qu’elle est devenue. C’est la Cou-
ronne de Serpent qui l’a transformée.
⎯ Alors, cette femme n’a pas toujours été un monstre ? Si je lui ai
confié la responsabilité de ton peuple, c’est que je l’estimais. Si en elle il y
a un autre être, il faut le sauver.
⎯ C’est pourquoi ta tâche n’est pas si simple. La tuer ne serait pas une
bonne chose, mais au contraire une victoire du mal sur nous. Je pense qu’il
faut la découronner pour la sauver.
⎯ Alors, pourquoi ne pas le faire immédiatement ?

148
⎯ Autour d’elle il y a un champ protecteur difficile à franchir. De plus
si tu lui retirais sa couronne sans être préparé, tu deviendrais le nouveau
serviteur du serpent.
⎯ Que me conseilles-tu ?
⎯ Tu dois encore te mettre à son service pour rester proche d’elle. Par-
tage avec elle sa vie autant que tu n’auras pas récupéré la mémoire qu’elle
t’a volée.
Juste à ce moment, de la cage où ils se trouvent, ils voient la grande porte
du palais s’ouvrir. C’est Maldeï qui revient de sa visite. Satisfaite de voir la
cage installée, elle se dirige comme pour admirer les nouvelles bêtes de son
zoo personnel. Juste devant Jacques et Néni qui sont bien éveillés, elle les
regarde avec un large sourire et leur dit :
⎯ Dommage pour toi, Bildtrager, je t’aurais bien gardé avec moi si tu
étais encore un homme. Mais avec le cerveau qui te reste, tu peux juste
manger et faire tes besoins ! Dommage, tu es mignon, j’ai toujours eu un
penchant pour toi.
⎯ Mais, Maldeï, si tu me désires encore, je serai attentif. Tu n’as tué en
moi que Bildtrager ; il reste bien autre chose en mon être.
Elle est toute surprise, elle ne s’imaginait pas qu’après le supplice qu’elle
lui a fait subir, il puisse encore parler.
⎯ Ton appareil n’a tué que Bildtrager. Mais il reste un autre homme. Je
suis prêt à te rejoindre si tu le désires.
Néni lui fait un sourire qui l’agace encore plus. Elle est totalement déstabi-
lisée de savoir que les deux êtres qu’elle a fait enfermer ont toujours une
conscience et celle-ci est peut-être encore plus forte qu’avant. Elle se re-
tourne et rentre dans son palais.

Dans son lit, Maldeï pose une main sur son ventre. Elle sait que l’enfant
qu’elle attend vient de l’homme qu’elle a fait enfermer. Elle se questionne à
savoir comment il a pu, avec la femme, échapper au pire. Elle regrette qu’il
soit un jour arrivé jusqu’à elle, mais en pensant cela, elle sent que l’enfant
porte des coups féroces dans son abdomen, comme pour manifester son
mécontentement. Cet homme lui donne plus de problème que d’avantages.
Mais, elle ne sait pourquoi, elle doit le faire revenir à elle. En pensant ainsi,
les coups se calment, comme si le fœtus la dirigeait déjà avant même d’être
né. Cela ne changera rien à ses plans ; elle envahira la Terre pour la nais-
sance de son fils. C’est décidé, demain, elle fera sortir Bildtrager de sa cage
et elle le prendra avec elle pour que sa grossesse se passe bien. Mais la
femme restera dans la cage, celle-ci est beaucoup trop influente sur son
homme.

⎯ Jacques, demain, nous nous quitterons.

149
⎯ Comment ça, Néni ?
⎯ Tu vas rejoindre Maldeï, mais tu n’as plus besoin de moi. Je suis res-
té avec toi ces longs jours où tu n’étais pas encore éveillé. J’ai fait
l’intermédiaire entre toi et Aqualuce afin que tu ne sombres pas sous
l’influence de Maldeï, mais pour cette dernière étape, tu la feras seul ; je t’ai
dit ce que tu avais à faire.
⎯ Mais si je sors d’ici, tu viens avec moi.
⎯ Non, pas cette fois. Je resterai dans cette cage jusqu’à ma mort. Et il
faut que tu te défasses de mon visage et des souvenirs que je te donne.
⎯ Mais tu ne peux pas mourir, tu as des pouvoirs immenses que même
Maldeï ne peut obtenir !
⎯ Pour que nous réussissions, j’ai le devoir de disparaître, j’ai le pou-
voir mourir. Jacques, je te le redis, tu n’as plus besoin de moi. Demain, je
choisirai le moment pour mourir, l’être aux multiples pouvoirs, que tu
connais doit disparaitre.
⎯ Mais Néni, tu ne peux pas m’abandonner !
⎯ Bien sûr, je ne serai plus devant toi comme maintenant. Il n’y a
qu’une femme que tu puisses aimer ; c’est Aqualuce.
⎯ Trop d’ombre autour d’elle ; je n’ai pas son visage en tête pour le
moment, elle n’est encore qu’un nom, une idée.
⎯ Dans quelques jours, elle remplira tes pensées et tu m’auras oubliée.
⎯ Impossible, tu es l’étoile de mon cœur.
⎯ Tu devras accrocher une autre étoile lorsque tu auras appris de Mal-
deï ton passé. Demain, lorsqu’elle viendra te chercher, pars avec elle dans la
joie.
Jacques, pensant au départ de Néni, la prend dans ses bras et la serre très
fort. Elle lui fait un baiser d’amour sur ses lèvres pour le rassurer. Ils
s’allongent dans la paille pour se coucher l’un contre l’autre, mais la nature
de Néni donne à Jacques un grand calme et sans aucune idée de fantaisie, ils
s’endorment ensemble, enlacés.

Lorsqu’au matin, la porte de leur cage s’ouvre, ils sont encore endormis. Il
est encore tôt et Maldeï est présente avec un de ses gardes. Elle est écœurée
de le voir dans les bras de l’autre femme. Elle est jalouse et voudrait tuer
cette femme qui lui fait toujours de l’ombre. Le garde secoue les deux
amoureux à ses yeux et Jacques se réveille le premier, surpris de voir devant
lui Maldeï.
⎯ Je viens te reprendre, Bildtrager ; tu rentres au palais avec moi.
⎯ Je te suivrai avec mon amie.
⎯ Ton amie ne viendra pas, elle restera dans sa cage ; c’est sa place dé-
sormais.

150
⎯ Elle n’est pas un animal, c’est une femme ; un être humain.
⎯ Je veux bien que tu prennes ton animal de compagnie avec toi, mais
si c’est une femme, je n’en veux pas.
Néni se redresse alors, entendant les propos de Maldeï, et lui dit :
⎯ Jacques n’accrochera qu’une seule étoile devant ses yeux. Il n’a de
place que pour une seule femme, une seule doit survivre. Une d’entre nous
doit disparaître.
Jacques sourit, mais Maldeï ne le prend pas bien. Néni est devenue trop
importante. Néni se relève et ses yeux violets commencent à devenir dange-
reux. Maldeï le sent et s’y prépare. Le serpent se redresse sur sa tête comme
pour se mettre en position de défense. Elle regarde Néni et lui dit :
⎯ Tu veux combattre, tu me provoques ?
⎯ Je le peux. Mais aujourd’hui je sais déjà qui sera le vainqueur de ce
combat.
⎯ Ah ! oui, tu dois bien admettre que je suis invulnérable et que je vais
te réduire en rôti dans les minutes qui viennent.
⎯ Même cuite des feux de vos yeux, vous ne serez pas vainqueur. Au-
jourd’hui, celui qui gagnera ne se battra pas.
C’est alors que Maldeï commence à lancer des rayons de feu sur la jeune
femme. La pauvre Néni ne réplique pas à son regard tranchant comme des
lasers. Ses cheveux se mettent à brûler aussitôt et ses yeux s’enflamment
aussi. Les rayons de Maldeï sont terribles car elle continue de brûler comme
un lance-flamme la pauvre femme qui devient une torche vivante. La paille
au sol commence à s’enflammer et tous ceux qui sont dans la cage sortent
vite pour ne pas être brûlés. Jacques, dehors, se retourne et voit le corps de
Néni allongé sur le sol, continuant à brûler comme du bois sec. Il est saisi,
la mémoire lui fait apparaître tout ce qu’il a vécu avec elle jusqu’à ce
qu’une fumée étrange s’échappe du corps de ce qui n’est déjà plus qu’un
cadavre. Une fumée qui devient si intense qu’à la fin, le corps disparaît
comme recouvert d’un halot de lumière blanche. La fumée se lève et se
dirige en dehors de la cage jusqu’à entourer Jacques qui la respire totale-
ment. Il s’en emplit les poumons à tel point que sa tête lui tourne un long
moment. Lorsqu’un souffle de vent chasse cette fumée, le feu de la cage
s’arrête, et à la place du cadavre, il n’y a que le sol sans aucune trace. Jac-
ques redresse la tête et se retourne vers Maldeï :
⎯ Que faisons-nous ici ? Rentrons au palais.

Ayant oublié Néni, il esquisse un sourire à Maldeï et la suit. Lorsque Jac-


ques franchit la porte de l’appartement impérial, il regarde autour de lui et
trouve les lieux bien étranges. Il voit devant lui des choses qu’il ne
s’imaginait pas il y a encore une heure ou deux ; tout est changé à ses yeux
qui voient le monde sous une autre dimension. La couronne de Maldeï n’est

151
plus simplement un reptile entourant sa tête, mais elle a des ramifications
qui partent dans tous les sens et vont bien plus loin que le ciel qu’elle a au-
dessus de sa tête. Les yeux de Jacques ont changé, il ressent le monde au-
trement. Des corps invisibles apparaissent devant lui. Il voit autour de sa
conjointe un rayonnement de forces qui semble accroché à elle. Les cou-
leurs qui s’en dégagent vont du mauve au blanc. Par l’intermédiaire de la
couronne arrive sur sa tête des formes étranges et nombreuses qui semblent
nourrir les éthers qui l’entourent. Jacques se demande si Maldeï ne serait
pas un relais absorbant les forces de l’extérieur, car il voit sortir de sa poi-
trine un fleuve d’énergie qui s’enfuit vers un au-delà imperceptible à ses
yeux.
Sortant de sa cage, ce matin, il est dans un monde où tout lui paraît nou-
veau. Le crime que vient de commettre Maldeï semble ne pas perturber son
mental, comme si Néni n’était pas morte ; il n’y pense même pas…

Maldeï lui propose de venir avec elle jusque dans sa chambre. Mais lors-
qu’il voit les tentacules malsaines qui sortent de sa bouche, il se recule
d’instinct ; ce qu’elle ne comprend pas. Jacques entend pour la première
fois en lui une voix dire :
« Ne recule jamais devant la difficulté ; accepte l’épreuve, elle est là pour te
montrer la voie de la vérité. Je suis en toi, tu as ma force et mes pouvoirs. »
Voyant Maldeï se questionner, Jacques la regarde avec un sourire et lui dit :
⎯ Ma rébellion et mon désaccord ont dû être une souffrance pour toi,
ma chérie. Allons dans ta chambre pour rattraper le temps perdu.
Maldeï se détend et le prend par une main pour qu’il la déshabille et qu’il
lui montre ses pouvoirs masculins. Curieusement, les rôles sont changés car
Maldeï n’a plus rien à prendre de son époux, sauf du plaisir, alors que Jac-
ques a tout à apprendre.
Il se glisse entre ses jambes et l’âme parle…

« Néni, où es-tu ? »
« Je ne suis pas loin ! »
« Je ne te vois pas, mais je te sens. »
« Écoute ton Cœur… »

152
SOLITUDE SUR FRATANIA
Le vaisseau de Némeq et Amanine a quitté Vénusia pour
rejoindre Unis avec en plus les cent soixante-trois survivants de la planète.
Il est clair que Maldeï est déjà passée sur toutes les planètes de l’ancienne
civilisation Lunisse. Les deux responsables de cette expédition savent que
les autres planètes qu’ils ont encore à visiter leur procureront encore des
surprises. Ils espèrent que Maora, qu’ils ont quitté depuis quelque temps, a
réussi dans son entreprise et qu’elle a pu sauver les milliers d’êtres qui
étaient emprisonnés sous les glaces de Persevy. Le voyage devrait se passer
sans problème car tous les rescapés se sont vite adaptés à la vie spatiale, qui
est incomparablement mieux que celle d’électrons dans un caisson confiné.
Le voyage sera plus court qu’à l’aller car Némeq veut profiter des courants
éthériques favorables pour retourner vers Unis. Ils ont devant eux douze
jours de voyage. Némeq est particulièrement heureux de bientôt revoir ses
amis.
Alors qu’il est dans le poste de pilotage avec Amanine, Lovinlive, le chef
de la communauté vénusienne, les rejoint.
⎯ Némeq, je sais que tu souhaites rentrer sur Unis, pour que nous nous
rassemblions tous afin de nous préparer à lutter contre Maldeï, mais peut-
être serait-il plus juste de ne pas perdre de temps à cause de nous et d’aller
vers les autres planètes lunisses afin de sauver ceux qui peuvent être encore
prisonniers ?
Amanine l’écoute avec intérêt, elle pense qu’il dit peut-être juste ; si Maldeï
apprenait qu’une expédition fait le tour des planètes pour sauver les survi-
vants, il se peut qu’elle réagisse et revienne tuer tous ceux qui sont restés
sur les trois dernières planètes.
⎯ Lovinlive a raison, nous rentrons sur Unis uniquement pour les res-
capés de Vénusia. Nous pouvons gagner des dizaines de jours si nous fai-
sions un circuit et les ramenions tous d’un coup. Je vais demander au CP de
calculer le temps que nous pourrions gagner.
Elle fait les manipulations nécessaires et le résultat est immédiat :
D’où ils sont, ils mettront dix jours pour rejoindre Fratania. De Fratania à
Bravia ils en auront pour vingt jours, et de cette planète à Sagis, trente
jours. Enfin quinze pour rentrer sur Unis.
Amanine suggère ce plan à Némeq qui ne le désapprouve pas.
⎯ C’est juste, nous gagnerons facilement une centaine de jours en fai-
sant cela. C’est très important, il n’y a plus à réfléchir. Mettons le cap vers
Fratania !
Amanine, fort habituée à manœuvrer l’appareil, fait les corrections néces-
saires. Le CP informe aussitôt qu’ils arriveront dans dix jours. Ce voyage ne
sera pas long, juste le temps pour les nouveaux de s’habituer au vaisseau…

153
Durant ce voyage, ils ne rencontrent aucune difficulté et la planète est bien-
tôt sous leurs pieds. Pour des raisons de sécurité, le vaisseau restera dans
l’espace et Némeq partira explorer la planète avec une équipe constituée des
douze membres avec Lovinlive qui désire les suivre. Amanine restera dans
le vaisseau et surveillera la planète et l’espace afin de s’assurer qu’aucun
engin ennemi ne vienne pour les détruire. Le Terrifiant est suffisamment
armé pour lutter contre un autre croiseur de l’espace. Si l’équipe de Némeq
était en difficulté, Amanine devrait descendre pour les secourir. Les cent
soixante-trois personnes de Vénusia resteront là pour leur sécurité, sauf
Lovinlive évidemment.
Tous prêts, dans le petit vaisseau que Némeq avait au début, ils descendent
vers la planète.
Fratania n’est pas une planète comme les autres car elle n’est pas le satellite
d’une étoile comme toutes les autres planètes. Elle est dans un vide spatial
où la première étoile, se trouve à dix années-lumière. On pourrait croire
qu’elle est un véritable bloc de glace sans vie car sans lumière venant de
l’extérieur, mais c’est entièrement faux car Fratania produit elle-même sa
propre énergie et sa lumière. Elle a un cycle de jour et de nuit, mais au lieu
de tourner sur son axe et d’être éclairée par la lumière d’une étoile, elle est
dans la nuit ou le jour partout sur la planète au même moment. C’est du
cœur de la planète qu’est émise l’énergie par cycles de vingt-deux heures,
un flux de photons monte du sol, traversant les couches telluriques. Arrivée
dans la couche supérieure de l’ionosphère, la lumière s’étale alors sur tout
le globe. L’activité lumineuse dure à peu près dix heures, ce qui laisse à la
vie le temps de s’activer. Le cœur de l’astre en fusion chauffe toute la sur-
face. Il est très curieux de trouver dans l’univers une planète qui n’en n’est
pas une ; un astre complètement autonome. Il n’y a pas de saison, mais cela
n’empêche pas l’astre d’avoir un climat varié. Les Lunisses ont découvert il
y a des milliers d’années cette planète étrange, et avant eux, elle était déjà
peuplé d’animaux variés. Elle a des océans et de grands continents et elle
pourrait accueillir des millions d’êtres, voir des milliards, mais elle a un
défaut important, ce qui fait que les Frataniens n’ont jamais été plus de cinq
cent mille à y vivre. C’est une catégorie bien particulière de Lunisses qui
s’est installée dessus.
L’énergie qui sort de Fratania est chargée d’un flux magnétique particulier
que peu d’hommes supportent généralement. Ceux qui l’acceptent sont des
êtres qui savent vivre en communauté et partager tout ; c’est-à-dire la vie,
l’habitat, les loisirs, mais surtout les pensées et l’esprit. Un être ordinaire ne
peut supporter de rester longtemps ici. La solitude sur Fratania n’existe pas,
les êtres vivent en couple au moins, voir en groupe. Le respect est total, les
hommes et les femmes, partagent la vie des uns et des autres et aucun n’est

154
marié comme souvent sur les autres planètes, mais ils vivent unis comme un
seul corps. Les enfants qui naissaient ici n’avaient ni père ni mère car les
adultes l’étaient tous. La communauté était la famille, la communauté était
le lieu de partage. Mais jamais il n’y avait des dérives sexuelles, chacun
laissant l’autre partager ce qu’il ressentait avec la communauté. Un homme
ou une femme pouvait avoir un partenaire le matin et un autre le soir, cha-
cun le savait, cela faisait partie de la vie, et il n’y avait pas de notion
d’adultère. C’est le flux magnétique de l’astre qui voulait ça car les forces
qui sortaient du sol étaient comme des aimants qui attiraient tout autour
d’eux. Les Lunisses qui vivaient ici semblaient avoir compris que l’influx
magnétique qui sortait de l’astre était tout comme l’amour, un phénomène
d’attirance, et c’est pour cela qu’ils avaient compris qu’ici, ils formaient
ensemble une fraternité sans distinction de personnalité. Leur cerveau ne
pensait pas Moi, mais Nous. Némeq sait tout cela, mais il n’est jamais venu
jusqu’ici. Son vaisseau est constitué des membres de son équipage qui ont
bien voulu se porter volontaires et ils savent tous comment est constitué
l’astre car il leur a fait un exposé avant d’arriver. Tous se rappellent
l’expérience de Vénusia et ne souhaitent pas se faire surprendre comme la
dernière fois. La zone de posage qui a été définie est la ville de Bengam, la
capitale de la planète, et de là, ils commenceront leur recherche. Cette pla-
nète étant aussi grande que Lunisse, leurs investigations risquent de prendre
du temps ; heureusement ils ont des appareils qui peuvent les aider avec la
plus grande précision. Du poste de pilotage, Némeq a ouvert les écrans
protecteurs et ils voient tous la planète. Lorsque le jour est là, on la distin-
gue sous un nuage blanc et laiteux qui retient les rayons infrarouges et lui
confère sa stabilité thermique, et contrairement à Lunisse ou la Terre, on ne
peut distinguer le sol depuis l’espace. Le vaisseau pénètre l’atmosphère en
traversant la couche de vapeur d’eau et de gaz et bientôt, tous peuvent voir
le sol verdoyant et les océans bleus. La ville est encore loin et il n’y a que le
CP qui la distingue. Ils se posent enfin sur l’astroport qui est en bordure de
la ville. De toute évidence, ils sont seuls, ils ne voient aucun mouvement
autour d’eux. Cette ville abritait presque cent mille habitants, c’était la plus
grande et la capitale en même temps. Un des membres de l’équipe qui paraît
encore très jeune demande à Némeq :
⎯ Pourquoi les Lunisses se sont-ils installés sur cette planète si elle
produit en chacun de nous des problèmes ?
⎯ Mais mon cher Noam, ici, comme sur les autres planètes du monde
lunisse, les colons qui se sont installés l’ont fait car ils ont été touchés par
les forces magnétiques de l’astre qu’ils découvraient. Lunisse s’est cons-
truite grâce à toutes ces planètes car en associant leur qualité à la planète
mère, elles ont fait évoluer tout le peuple. C’était déjà l’effet de groupe.
Nous, les Lunisses, formions une collectivité, une fraternité. L’esprit frater-

155
nel et le sens du commun, nous l’avons acquis avec Fratania, tout comme
pour Natavi ou Vénusia que nous avons déjà visités.
⎯ Nous avons pour mission de ramener tous les survivants que nous
pourrons trouver. Penses-tu que nous pourrons reconstruire Lunisse comme
avant ?
⎯ Noam, Lunisse n’existe plus, nous ne la reconstruirons pas. Mais
peut-être qu’en prenant avec nous tous les représentants des différentes pla-
nètes, nous pourrons entraîner avec nous des forces qui nous aiderons à
lutter contre Maldeï.
Le jeune homme hoche la tête, il comprend mieux pourquoi les colonies ont
toujours existé. Némeq prévient chaque membre :
⎯ N’oublions pas que Fratania est une planète qui est basée sur le phé-
nomène de l’attirance. Les rayons qui s’échappent de son sol sont très puis-
sants et peuvent nous donner des idées curieuses. Je vous demande de rester
prudent. Lorsque vous sentez que vous dérivez à des actes étranges et sen-
tez une attirance entre vous, c’est le fluide de la planète qui s’exprime. Nos
pensées peuvent devenir collectives. Si vous réagissez négativement, vous
risquez de ne pas vouloir rester. Durant notre séjour, nous devrons penser
comme des Frataniens.
⎯ Ne risquons-nous pas d’aller vers des abus si nous laissons la planète
nous envahir ?
C’est là que Lovinlive intervient :
⎯ Sur Vénusia, vous avez senti le côté sexuel de la planète parce que
vous n’étiez pas averti du but de l’astre. Mais là, Némeq vous a fait la gen-
tillesse de vous expliquer et je pense que vous ne ferez pas la même erreur.
De toute façon, nous sommes déjà dans ce vaisseau une fraternité.

Némeq veut faire quelques analyses avant de sortir de leur engin, et dans
les instants qui suivent, il met en marche le détecteur de vie pour savoir s’il
y a des Lunisses à retrouver sur cet astre. Contrairement à Vénusia, très
rapidement le CP indique que cent soixante-treize êtres humains sont détec-
tés, mais ce qui est étrange, c’est que c’est à cent soixante-treize lieux diffé-
rents sur la planète, qui plus est, sur toute la surface. Le jeune Noam dit :
⎯ Pour des êtres fraternels, ils ont une étrange conception de la fraterni-
té. Chacun de leur côté, ils n’en donnent pas l’exemple.
⎯ Nous ne savons pas ce qui s’est passé ici. Il est probable que Maldeï
soit passée et qu’elle ait fait encore quelque chose contre ces hommes et ces
femmes. Nous devrons aller les chercher un par un s’ils ne sont pas cachés,
nous pourrons les trouver rapidement. J’ai l’intention de demander à Ama-
nine de venir avec un vaisseau supplémentaire, comme cela nous ne per-
drons pas de temps.
⎯ Némeq, nous pourrions sortir pour un peu visiter la ville dans la-

156
quelle nous nous sommes posés ?
⎯ Si d’autres le désirent c’est possible, faites-le pendant que je contacte
Amanine et avant que l’autre vaisseau ne soit arrivé.
Sur les seize membres, il n’y a que Lovinlive qui souhaite rester avec Né-
meq. Alors les hommes et les femmes du vaisseau, après s’être préparés,
quittent le vaisseau pour s’avancer en ville. Les hommes restés dans l’engin
les regardent s’éloigner en pensant qu’ils ne perdront pas trop de temps car
dans moins de deux heures, ils repartiront. Juste après, Némeq appelle
Amanine pour lui expliquer la situation et l’espoir de retrouver cent
soixante-treize survivants. Elle comprend bien et propose d’envoyer Fenvy
avec un vaisseau et une équipe pour les aider à la récupération. Satisfait,
Némeq annonce à son amie qu’il se tiendra prêt pour les accueillir. Comme
il est bon de respirer l’air de l’extérieur, il propose à Lovinlive de sortir
pour se détendre. Némeq ouvre la porte, s’avance avec Lovinlive vers la
passerelle qui les conduit à l’extérieur de la piste. C’est à cet instant qu’il
commence à avoir un terrible mal de tête, tout comme son compagnon. Une
curieuse tension nerveuse monte en lui, il ne la contrôle pas. Némeq relève
les yeux et regarde Lovinlive, et lui dit :
⎯ Inutile de rester avec toi, tu ne m’es d’aucune utilité. Un vieil homme
comme toi est sans intérêt, je préfère rester seul. Dégage de mon champ de
vision.
Le vieil homme aurait pu être contrarié de cette remarque étrange, qui
contraste avec le tempérament de Némeq. Mais, bien au contraire, il lui
sourit et lui répond :
⎯ Tu n’as que peu de valeur. Moi, j’ai été chef de toute une planète du-
rant des années, pas comme toi, qui n’est que pilote d’engin de l’espace. Tu
n’as qu’à appuyer sur des boutons pour que ça marche. Vraiment, tu n’as
pas grand-chose dans la tête alors que moi, je suis vieux, mais je pense, je
réfléchis.
Sur le champ, tous les deux s’éloignent, pensant ne plus avoir besoin l’un
de l’autre, alors que Némeq avait annoncé exactement le contraire et pensait
même qu’une fois à l’extérieur ils auraient tous le désir de se réunir. Si ceux
qui sont sortis ont eu la même réaction, le groupe entier doit être déjà tota-
lement éclaté. Comme personne n’est resté dans le vaisseau ; plus personne
n’est là pour les raisonner…

Némeq marche seul et entre dans la ville. Il a déjà aperçu des membres de
l’équipage, mais il s’en est éloigné immédiatement de crainte d’être déran-
gé. Dans sa tête, il n’a pas d’idées agressives, mais il pense que seul il sera
mieux et qu’il n’est plus indispensable de rester en collectivité. Dans son
esprit, il sent que l’individualisme est ce qu’il y a de mieux pour se sentir
puissant et libre. Les idées tournent et il comprend qu’il avait jusqu’à pré-

157
sent fait l’erreur de croire qu’avec les autres, on est mieux. Un être humain
n’est pas un animal, il n’a pas une conscience collective. L’homme est au-
tonome, son cerveau lui permet de faire ce qu’il désire, il peut réfléchir,
penser, lorsqu’il le souhaite, il peut apprendre et connaître ce qui l’intéresse.
Son avis est ce qu’il y a de meilleur car il va toujours dans son intérêt.
L’ego est une protection contre les autres, de toute façon, on est tous égaux
devant la mort, alors avant qu’il soit trop tard, c’est mieux d’agir pour soi. Il
se dit :
« Personne n’est dans notre peau. Les gens qui nous critiquent ne nous
connaissent pas. Pourquoi se sacrifier pour le bien des autres, pourquoi vou-
loir perdre jusqu’à sa vie pour les autres alors que ceux qui prennent, ne
nous le rendront pas ? »
Pour Némeq, tout lui paraît clair, il regrette même de ne pas s’en être aperçu
avant. Il est là, sur Fratania, la planète qui a toujours eu la réputation d’être
une planète-modèle pour tous les Lunisses. C’est évident, ce qu’il ressent en
lui est la vérité de cette planète. Si les lunisses ne voulaient pas s’y installer,
c’est parce qu’ils avaient peur de se voir tel qu’ils devraient tous être ; des
hommes individualistes ayant en fait un mental égocentrique qui est la réali-
té. L’égocentrisme est la nature profonde de l’humain, c’est sa vérité et s’en
défaire, c’est renoncer à toute l’humanité, l’univers. Ce monde dans lequel
l’homme vit et fait pour son égo, pas une autre forme de vie. Il n’y a pas de
place pour des êtres pourvus d’un esprit fraternel, ceux-là n’ont rien à faire
dans cet univers, ils sont même des anomalies de la nature et il est normal
qu’ils disparaissent un jour.
Némeq chemine dans la ville à la recherche d’un endroit pour dormir car la
lumière commence à disparaître. Les bâtiments sont tous abandonnés, il va
jusque dans une zone résidentielle où il aperçoit des pavillons construits,
comme à Lunisse, sur un seul niveau. En général, les logements sont acco-
lés par groupes de trois et les terrains ne sont pas séparés par des clôtures.
Avant de pénétrer dans l’un d’eux, il aperçoit un vaisseau qui traverse le
ciel. Il sait que c’est un des siens, mais il a une pensée antipathique à son
égare :
« Tu perds ton temps, tu ne trouveras personne qui veuille te rejoindre. Et si
tu insistes à nous trouver, va au diable… »
L’engin s’éloigne et disparaît vers l’astroport. Il entre dans la maison en
forçant la porte coincée par la poussière et la crasse. Lorsqu’il pénètre à
l’intérieur, une monstrueuse odeur de moisi envahit ses narines. La ventila-
tion ne fonctionne plus, les fenêtres sont restées fermées depuis des années,
il n’y a plus de vie ici. Bien sûr, comme la centrale éthérique ne fournit plus
d’électricité depuis tout ce temps, aucun équipement n’a pu continuer à
fonctionner. S’avançant jusqu’à la cuisine, il voit le compartiment à nourri-
ture, véritable source de vivres à l’époque. Il suffisait de penser au plat dési-

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ré pour qu’il soit directement cuit et sorti du four à ultrasons, pour arriver
jusque sur la table magnétique. Némeq ouvre une porte et, hélas, ne trouve
qu’un tas de poussières ; la moisissure s’étant transformée, faute de matière.
Rien à se mettre sous la dent, Némeq s’en agace. Alors, il ressort dans le
jardin de la résidence et là, il trouve des fruits assez mûrs sur un arbre à lait.
Il les décroche délicatement car ce fruit est fragile. C’est une chance pour
lui d’en trouver car ils ne poussent que dans les régions au climat doux et
ensoleillé. C’est un fruit exceptionnel car à l’intérieur, il contient un lait
aussi riche que celui d’une vache. Lorsqu’il est très avancé, le lait se trans-
forme en une sorte de crème fraîche ; il est très riche et nourrissant. Il en
récolte suffisamment pour son repas et en met aussi de côté pour les autres
jours, car il ne sait pas encore ce qu’il fera par la suite. Ce qui est certain
pour lui, c’est qu’il restera là autant qu’il faut et il ne lui vient même pas
l’idée de reprendre le vaisseau pour quitter la planète, comme s’il y était lié.
La nuit est tombée, la température baisse. Dans le pavillon, Némeq a trouvé
un lit encore propre. Il a secoué la poussière et comme il n’a rien à faire, il
s’allonge dessus. Fatigué du changement qu’il a subi, il s’apprête à
s’endormir. Mais sa tête, un mot de trop résonne :
"SOLITUDE"…

Après avoir quitté Némeq, Lovinlive ne s’est pas embarrassé de scrupules,


car il a fait demi-tour pour retourner au vaisseau qui avait les portes grandes
ouvertes. Il a pris toute la nourriture qu’il pouvait emporter dans un grand
sac. Ensuite, il s’est installé dans la tour de contrôle.
Le voici maintenant face à la piste et il peut observer tous les mouvements
autour de lui. Il se dit que s’il peut s’installer ici, il pourrait devenir un jour
maître de l’astroport si des vaisseaux revenaient à nouveau. Le poste com-
porte plusieurs logements pour les responsables du site et par chance, un
des groupes de canons éthériques fonctionne encore. L’astroport a toujours
été sécurisé, c’est pour cela qu’il n’est pas hors circuit. Grâce à ça, il peut
devenir le maître, même si chacun reste indépendant, ils seront bien obligés
de passer par lui pour une raison ou pour une autre ; être maître de soi et des
autres le fait jouir par avance. Lovinlive avait été le gouverneur de Vénusia
et il avait fait briller haut l’Amour qui était le symbole de cette planète. Il y
a bientôt dix ans, il avait participé au sacre de dernier Grand Dictateur, Jac-
ques Brillant, et cela lui échappe aujourd’hui. Pour lui, ici, son nouveau
but : devenir un Maître, plus un simple gouverneur comme autrefois.
Contrairement à Némeq, s’il devait rencontrer un opposant, il n’hésiterait
pas à le faire disparaître. Cela ne fait que quelques heures qu’il est ici, mais
dans sa tête les plans se font très vite. Après la nuit, il commencera à mettre
en place un contrôle autour de l’astroport afin que plus personne ne puisse
pénétrer ici. Ceux qui voudront le faire devront payer une taxe. Depuis la

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tour de contrôle qu’il dirige, il a à sa disposition un ensemble de ressources
techniques le lui permettant. S’il y a un moment, il se permettait de critiquer
Némeq parce qu’il est technicien, maintenant il joue aussi ce rôle. Tout doit
se passer comme il le souhaite, il y aura bien des hommes ou des femmes
qui passeront sur le site ou un vaisseau qui s’y posera. Son idée de domina-
tion lui convient, il se sent devenir un être incontournable. Il se dit :
« Moi, je serai le maître de la planète, Moi, je serai celui que l’on respecte
car je n’aurai de compte à rendre à personne. Mon esprit est indépendant,
je n’ai besoin de personne pour être le centre obligatoire de cette planète. »
Depuis sa tour, Lovinlive se sent puissant. Bien sûr, il a pu voir un vaisseau
tourner autour de celui qui est posé sur la piste et il n’a pu demander une
taxe à celui-ci, mais il pense que demain il aura déjà plus de prise sur les
éventuels visiteurs. Enfin, il monte dans son appartement pour se coucher.
Hélas, au moment de s’endormir, aucun doute ne vient s’installer en lui,
comme s’il était maintenant soumis à un principe de pensées qui paraît faire
ses effets en lui.
Et, dans la plus grande solitude, il s’endort…

Noam est bien perturbé, il se retrouve seul car ses amis sont tous partis de
leur côté. Dès qu’ils sont sortis, chacun a voulu suivre une voie différente.
Ils étaient à la limite de la discorde et ont préféré se séparer, plutôt que de
se battre. Noam, lui, n’avait pas de préférences, mais souhaitait visiter la
grande ville, et il s’est retrouvé seul, ne comprenant pas ce qui se passait
pour chacun, les voyant tous partir de leur côté. Maintenant affolé, il court
vers le vaisseau, mais Némeq et Lovinlive sont déjà partis. Ne sachant plus
où aller, il se réfugie dans la soute pressurisée du vaisseau, et à l’instant où
il referme la porte, une impression de bien être l’emplit aussitôt. Alors qu’il
avait des maux de têtes depuis sa sortie, tout se calme. C’est à cet instant
qu’il comprend que l’atmosphère extérieure contribue à polluer les esprits.
À un moment, il entend des bruits de pas au-dessus de lui. Il espère que les
membres reviennent, mais il entend la voix de Lovinlive débiter des mots
incohérents. Il reste alors sans bouger à l’intérieur, de peur de se faire re-
marquer.
Cela fait des heures qu’il est plié dans un réduit et, ne tenant plus, il décide
de sortir. Il se faufile sous la coque et arrive enfin jusqu’au niveau des cabi-
nes et de la cuisine. Il contrôle la porte du vaisseau pour s’assurer qu’elle
est bien fermée, puis il monte jusqu’au poste de pilotage et de là, il voit un
vaisseau qui, après être passé au-dessus de lui, s’éloigne dans l’espace.
Aussitôt, il se dit que même ceux qui sont restés là-haut les abandonnent.
Le pauvre Noam n’est pas pilote de vaisseau, il n’est pas mécanicien ni
navigateur. Non, vraiment, il ne connaît pas ces métiers-là. Il a juste dix-
huit ans et c’est un littéraire, il compose avec les mots et ne sait pas encore

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quel métier il souhaitera faire plus tard. Il avait toujours vécu sur Persevy
sous la protection des glaces et de la mer, dans la bulle où il vivait, on ne
formait pas de pilotes de vaisseaux. Alors, devant tous les instruments qu’il
a devant lui, il est bien ignorant. Pourtant, il voudrait tant prendre contact
avec Amanine restée là-haut. Le comble, c’est qu’il ne sait même pas faire
fonctionner le Cristal Pensant. Mais Noam ne veut pas rester là sans rien
faire, alors il commence à prendre des livres ressemblant à des encyclopé-
dies. Bien sûr, les livres lunisses sont des plaques de cristal tactile qui
s’activent au touché. En ouvrant le premier, il trouve des informations très
détaillées sur le CP, et c’est ainsi qu’il commence à comprendre son fonc-
tionnement. L’ouvrage fait plus de dix mille pages, et il lui faut un peu de
temps pour pouvoir s’en acquitter. Mais à la fin, il se sent moins idiot et
regrette de n’avoir pas eu l’idée de les consulter plus tôt. Il prend le
deuxième ouvrage, c’est celui du maniement des vaisseaux ; un vrai mode
d’emploi avec des exemples presque réels où son esprit est entraîné dans
des situations de vol quasiment vraies. Vingt mille pages qu’il se précipite
de dévorer. Et tout comme pour le CP, maintenant, il se sent parfaitement
prêt pour piloter un de ces engins. Mais il n’a pas l’intention de partir sans
ses amis, alors il se place aux commandes du vaisseau et interroge le CP :
⎯ Peux-tu me dire ce qui se passe à l’extérieur, pourquoi tous nos amis
sont-ils partis ?
L’engin réfléchit un peu avant de donner son opinion, mais au bout de quel-
ques minutes, il lui répond :
⎯ Il apparaît une perturbation électromagnétique anormale sur la pla-
nète. Celle-là est en mesure d’agir sur les cerveaux humains. La source de
cela n’est pas naturelle, c’est une machine qui la produit.
⎯ CP, es-tu capable de me dire où se trouve cette machine ?
⎯ Mon système d’investigation l’a déjà repérée ; elle est située à vingt
kilomètre au-dessus de la ville, c’est dans la carrière des trois Elohims.
D’ici, au cap trente-deux exactement.
⎯ Ça fait loin d’ici ?
⎯ Avec le vaisseau, pas plus de deux minutes, mais à pied, vingt-trois
heures.
⎯ Et-bien, allons-y avec le vaisseau !
⎯ C’est impossible, Némeq est le seul habilité à pouvoir s’en servir ici.
⎯ Mais pourquoi ?
⎯ Parce qu’il est le chef de cette expédition et qu’il a verrouillé l’accès
aux commandes par son code personnel.
⎯ Tu veux dire que si je veux aller jusqu’à la machine qui perturbe
l’esprit de mes camarades, il faut que j’y aille à pied ?
⎯ Tout à fait !
⎯ Mais pour faire vingt kilomètres, il me faut moins de vingt-trois heu-
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res, je ne marche pas comme un bébé.
⎯ La distance que je te donne est en ligne droite ; mais il y a de nom-
breux pièges sur la route et tu devras faire des détours bien plus importants.
⎯ CP, que me conseilles-tu de prendre avec moi pour y aller ?
⎯ Très bonne question ; attends un peu que je réfléchisse.
La réponse ne se fait pas attendre :
⎯ Du courage en premier, ensuite de la force et surtout de la bravoure.
Enfin, n’oublie pas d’agir contre les instincts qui te traverseront. Lutte
contre toi-même et regarde-toi comme un ennemi ; ne te fait pas confiance,
et si tu entends encore ton cœur, écoute-le, il pourrait t’être de grand
conseil…
Lorsque Noam entend cela, il s’étonne qu’un CP puisse lui dire ce type de
conseil ; en général les machines sont des prolongations de la technologie,
pas des philosophes.
⎯ Mais à part ça ?
⎯ Prends un peu de nourriture et d’eau. Un compas et une torche.
⎯ Pas d’armes ?
⎯ Pourquoi une arme ?
⎯ Pour me défendre et détruire la machine.
⎯ Il n’y a que toi comme ennemi et je pense que la machine reste bien
protégée.
⎯ Alors, à quoi sert que j’y aille ?
⎯ On ne sait jamais !
Juste après cette phrase étrange, le CP se brouille et s’éteint d’un coup.
Noam en est surpris et sur le moment ne sait qu’en penser. Mais comme il
est seul et que sans les autres, il pense ne pas avoir d’avenir, il se dit qu’il
faut y aller, ne risquant pas de perdre beaucoup plus que maintenant. Il pré-
pare alors les affaires que le CP lui a conseillées. Il trouve d’abord la nour-
riture et l’eau qu’il met dans un sac en toile et fouille un peu partout pour
trouver une boussole. Dans la cabine de Némeq, il trouve un compas élec-
tronique qu’il met dans sa poche. Tout préparé, il se dit qu’il faut y aller
maintenant. Voyant la nuit totale, il se dit que c’est le moment. Il ouvre
alors la porte du vaisseau et s’engage dans la direction à suivre, à l’aide du
compas.
Aussitôt, l’atmosphère le percute et un profond mal de tête le prend. Il sait
que c’est la machine qui agit sur lui, mais il ne veut pas en tenir compte.
Son cœur cogne, tant il connaît le risque d’être dehors. La boussole lui indi-
que la direction, il ne faut pas perdre le cap, mais comme il fait nuit, c’est
difficile de prendre des repères à l’horizon. Heureusement, la tour de
contrôle est dans sa ligne de mire, et par chance elle est éclairée. Il s’avance
vers elle. Sur le coup, il ne fait pas attention à l’éclairage de la tour, mais
après avoir bien avancé, il commence à se demander s’il elle ne serait pas
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habité. Hélas, trop tard pour se questionner, car lorsqu’il arrive dans le pé-
rimètre de la tour délimité par des repères phosphorescents, une sirène se
met à hurler, et aussitôt, des rayons éthériques commencent à le prendre
pour cible.
Lovinlive est aussitôt alerté qu’un intrus tente de s’introduire sur son terri-
toire. Heureusement, l’alarme a bien fonctionné et les rayons protecteurs
sont en action. Du haut de sa tour il voit de loin un jeune homme courir
pour tenter d’échapper aux feux croisés des armes. Le reconnaissant, il se
dit :
« Je le connais, c’est le jeune qui voyageait avec nous ! Il est sans complexe
de venir sur mon territoire. Tant pis pour lui, il n’avait qu’à être plus pru-
dent, si je le laisse faire, bientôt, il prendra ma place. »
Lovinlive le regarde courir sans bouger. Le pauvre Noam vient de sauter
dans un trou salutaire et les rayons passent au-dessus de lui. Il est à quel-
ques dizaines de mètres de la tour et arrive à percevoir une ombre qui bouge
derrière les vitres. Il attrape sa boussole pour faire un nouveau point. Dans
la pénombre, il arrive à distinguer un monticule qui semble être exactement
dans son viseur. S’il peut, il doit parcourir deux cents mètres, ce qui
l’éloignera des feux de cette tour maudite. Au bout de quelques minutes, les
armes se taisent, ce qui lui laisse croire que l’alerte est levée. Alors, il se
penche hors du trou et décide d’y aller. Il saute et court, mais à ce moment,
les armes redonnent de la voix encore plus fort. Certains tirs passent de jus-
tesse au-dessus de sa tête et entre ses jambes. Il se dépêche et pense être
enfin sorti d’affaire, mais à ce moment, il est touché à l’épaule. Il sent la
blessure, mais ne s’arrête pas. Les tirs continuent jusqu’à ce qu’il sorte du
périmètre protégé, et enfin tous les rayons se taisent. Juste à cet instant, il
s’étale sur le sol dur comme de l’acier. Il est totalement épuisé et mainte-
nant blessé.
Noam ne se décourage pas, c’est une question de vie pour lui. Malgré son
jeune âge, il doit faire face à la difficulté. Il est blessé, mais il est de son
devoir d’arrêter l’hémorragie. Il prend alors dans une de ses poches la tor-
che que le CP lui avait conseillé de prendre. Il connaît le fonctionnement de
l’engin et il enlève le cristal d’où sort la lumière. Il sait que la pile à éther
crée un arc électrique puissant mais moins fort que les rayons mortels des
armes. Si ça marche, il va peut-être pouvoir soigner temporairement sa
plaie. Rapprochant les bouts du cristal sur sa blessure, il met en marche la
lampe, qui au lieu de faire de la lumière, lui envoie une grande décharge
électrique. La douleur est terrible pour lui, mais il ne bronche pas, il conti-
nue un moment jusqu’à ce que ça commence à sentir la peau rôtie. Il arrête
à ce moment. Regardant son épaule, il voit qu’il vient de réussir à cautériser
sa blessure et que le sang ne coule plus, mais son épaule n’est pas belle à
voir. Il se retourne et voit la tour de contrôle toujours éclairée. Il se de-

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mande :
« Mais qui pouvait bien être à l’intérieur ? Si c’était l’un des nôtres, il au-
rait arrêté aussitôt les canons. »
Hélas, Noam ne connaît pas encore le pouvoir de la machine qu’il recher-
che. Sa tête lui fait encore plus mal car il sent en lui le conflit monter. Il
commence à penser à l’envers de son mental quotidien. Des idées étranges
le traversent de plus en plus régulièrement. Il entend en lui ces mots qui ne
s’arrêtent pas :
« Mais laisse tomber cette machine ; pense à toi avant tout. Trouve un en-
droit où tu seras seul et en sécurité face aux autres. Il n’y a que toi qui
comptes, le reste n’est que chimères. On reste seul dans la vie, même lors-
qu’on est entouré d’amis. Ceux qui viennent vers toi sont des profiteurs. Tu
es le centre de ta vie et tu n’en as qu’une. »
Il est prêt à lancer le plus loin possible le compas qu’il a dans ses mains,
mais d’un coup, quelque chose le retient. Une force au-dessus de lui, lutte
contre ses propres instincts et il rattrape l’appareil qu’il s’apprêtait à lancer,
et une autre parole se fait entendre :
⎯ Garde le cap, suis le cap…
Il se relève, regarde devant lui le monticule qu’il avait repéré et fonce. À
force de courir, il arrive jusqu’à son but et cette fois, s’effondre dans l’herbe
et s’endort aussitôt…

Le jour se lève en même temps que Noam ouvre les yeux. La nuit a été
chaude pour lui et il a une énorme douleur à l’épaule gauche. Il se retourne
et voit la tour et le vaisseau. Depuis hier soir, il n’a parcouru qu’un kilomè-
tre. Autant dire qu’il a fait du surplace. Il comprend pourquoi le CP lui an-
nonçait vingt-trois heures pour faire les vingt kilomètres qui le séparent de
la machine, et il se rappelle que son but est de la détruire. Il n’est pas à cet
instant pris de la frénésie d’égocentrisme qui rayonne sur toute la planète et
il garde en lui ce but. Hélas, de résister, il est pris d’un mal de tête et son
sang bout. Il sait que la partie n’est pas gagnée alors qu’il est à des kilomè-
tres de l’installation responsable de la défaillance de ses amis. Il reprend
son compas et fait une nouvelle visée. Comme il fait jour, cette fois, il peut
prendre un repère bien plus éloigné, c’est pour cela qu’il détermine son but,
un grand bâtiment avec un pic dessus, dressé comme une grande antenne.
Pour y arriver, il devra traverser une partie de la ville. Prêt à partir, il prend
d’abord un peu de pain de Mailleul pour se donner de la force. Mais à
l’instant du départ, une voix en son être lui commande de renoncer, comme
si c’était sa conscience qui lui dictait :
« Soigne-toi, prend du temps pour toi, tu as le temps de retrouver cette ma-
chine ; et même, que fait-elle de mal ? Si tu la détruis, ça ne changera
rien. »

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Il regarde sa blessure qui suinte et se dit que ce serait mieux pour elle ;
alors, il fait demi-tour. Mais à peine a-t-il fait dix mètres qu’il se dit :
« Mais je n’ai pas eu cette blessure pour rien, c’est pour une juste cause
que je me suis fait toucher en traversant la zone de la tour. NON, n’écoute
pas cette voix, continue ! »
Noam refait demi-tour et reprend le chemin que lui indique la boussole…

Il a dû faire quatre ou cinq kilomètres et le pic de la tour est tout proche. Il


se dit que pour faire une autre visée, il serait peut-être mieux de monter au
sommet de l’édifice. Alors qu’il s’apprête à entrer dans le bâtiment, il voit
un des membres de l’équipage et il l’appelle.
⎯ Eh ! Je te connais, on était dans le vaisseau hier ! On pourrait se met-
tre ensemble, il faut que j’aille dans la carrière des trois Elohims. Veux-tu
me suivre ?
L’homme se retourne, surpris, le regarde d’un air étrange et lui répond :
⎯ Va ton chemin, disparais de ma vue et ne prends pas mon air. Ici, je
suis le maître, tu n’es pas chez toi. Tu es chez moi, chez moi ; pars !
Noam n’est qu’à moitié surpris, ayant vu hier le comportement des autres
membres. Mais il veut tout de même monter au sommet de l’antenne pour
repérer la direction à suivre. Alors, il se dirige vers l’édifice et pénètre de-
dans. Il trouve vite l’accès au pic, qui est en fait l’œuvre d’un artiste. De son
socle où l’on peut entrer, au-dessus est indiqué son nom, "La tour de la fra-
ternité". Il est indiqué qu’en y grimpant, on peut apercevoir le réseau éthéri-
que reliant toutes les villes de la planète ; le fluide créé par tous les hommes
qui vivent sur l’astre. Intéressé, Noam s’apprête à grimper l’escalier éolien
qui va jusqu’au sommet. Il se dit que c’est merveilleux de voir que les Fra-
taniens respectaient la nature en utilisant l’énergie du vent pour faire fonc-
tionner un escalier mécanique, hélas, il reçoit aussitôt un violant coup sur le
crâne. Heureusement, il ne perd pas connaissance et lorsqu’il se retourne, il
retrouve l’homme qu’il vient de laisser. Son égo se sent blessé d’avoir été
pris par surprise et il ne souhaite pas en rester là. Alors, il se défend contre
l’autre et lui rend son coup en le frappant du poing. Il s’ensuit une bagarre
entre les deux ; mais, même avec son épaule blessée, il arrive à prendre le
dessus. Attrapant sa lampe, il frappe au visage l’homme qui tombe sur le sol
et ne se relève pas. La voie est libre pour lui et il montre vers le sommet.
Arrivé en haut, il domine toute la ville et voit même jusqu’à trente kilomè-
tres. C’est alors qu’il s’écrit :
⎯ Je suis le plus puissant, je suis le plus fort ! Moi, je suis vraiment le
maître de toute cette planète ; je suis le plus élevé de tous ! Celui qui vien-
dra se battre contre moi, me trouvera plus fort encore. Je suis invincible !
Il oublie qu’il est venu faire une visée pour pouvoir continuer son chemin ;
il est pris par son égocentrisme qui lui dicte d’oublier ses bonnes intentions.

165
Tout irait bien pour lui s’il ne se remettait pas à avoir une terrible migraine.
Dans sa tête, tout devient sombre et ses idées se mélangent entre bien et
mal. Mais une force terrible semble monter de son cœur et lui dicte un mes-
sage précis :
« Trouve la carrière, il y va de ta vie. Trouve-la et détruit le Diamant aux
facettes intérieures. »
Le Diamant aux facettes intérieures. Rien que ces mots lui font un effet
étrange, et il réalise qu’il est en mission. Alors, il ressort son compas et fait
une visée précise. C’est là qu’il voit au loin, à travers des bois, des rayons
mauves en sortir. Il comprend que c’est le but qu’il doit atteindre. Ce qu’il
aperçoit est étrange, il voit comme des halots de couleur sombre se disper-
ser dans l’atmosphère et partir de tous les côtés.
⎯ Je ne dois plus perdre de temps, j’y vais.
De là où il est, il peut voir le chemin, une partie de la ville à traverser puis
un lac à contourner et enfin une forêt dans laquelle il devra s’enfoncer. La
grande difficulté est que cette clairière se trouve sur le sommet d’une mon-
tagne qu’il devra peut-être escalader. La clairière doit s’appeler "Le Pla-
teau", mais au moins, il lui sera plus facile de la trouver. Prenant son cou-
rage à deux mains, il décide de repartir. Lorsqu’il arrive en bas, il s’aperçoit
que l’homme qu’il avait assommé a disparu. Il ne perd pas de temps et
continue sa route en marchant le plus vite possible. Son chronocristal lui
indique qu’il est parti depuis quinze heures et la distance lui paraît im-
mense. Enfin, il arrive à la lisière de la forêt et il est fort surpris, car il ne
s’attendait pas à trouver des arbres aussi grands. Chacun d’eux ne doit pas
être en dessous de cent mètres et les troncs peut-être dix mètres à la base.
La forêt est dense car il croise un de ces monstres très régulièrement et la
lumière du jour n’arrive pas à traverser les feuillages. Peut-être lui reste-t-il
moins de dix kilomètres pour arriver, mais il est obligé de pointer à chaque
fois qu’il croise un arbre. Sa torche lui est bien utile, mais il n’est pas cer-
tain de pouvoir arriver jusqu’à son but. Depuis qu’il est dans la forêt, de
terribles maux de tête continuent à le lancer et une idée de plus en plus forte
l’entraîne. Être le meilleur, marcher pour gagner et être le premier à arriver
jusqu’à la machine et pouvoir dire :
« Moi, je suis là et pas les autres. Je suis le meilleur… »
Cela le stimule pour avancer et il ne perd plus de temps. Enfin, il arrive au
pied d’une butte sans fin. Redressant les yeux, il ne voit pas le bout du
sommet car les branches des arbres le lui cachent. Il pensait arriver au
sommet d’une colline ordinaire, mais en fait c’est presque un mur de pierres
qui se dresse et il lui faudra l’escalader. Il n’a que ses mains et ses pieds
comme instruments, il faudra faire avec.
« Qu’à cela ne tienne, Moi, je vais y arriver ! »
Alors, Noam commence l’escalade sans savoir où en sera le bout, il

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s’accroche avec ses mains et pousse avec ses pieds. Ça a l’air de fonction-
ner bien qu’il ne soit pas varappeur ; la volonté d’être le meilleur lui donne
du courage…
Noam ne regarde plus en bas, il ne sait plus depuis combien de temps il
monte, mais dans sa tête, le but qui l’anime n’est plus celui de l’origine. Il
ne veut pas sentir ses mains blessées, il a abandonné ses chaussures épaisses
qui le gênaient et malgré ses pieds ensanglantés, il ne se repose pas.
L’énergie de son égo le pousse à se battre pour obtenir la meilleure place et
il continue à se blesser tout au long de l’ascension. Enfin, juste avant que la
lumière du jour ne s’affaiblisse, il aperçoit le sommet. Qui n’est plus qu’à
une vingtaine de mètres. Mais il voit qu’il lui faudra trouver encore plus de
force pour y arriver car les bords de la paroi s’inversent et pour monter au
sommet, il devra se suspendre par les mains en s’accrochant à des morceaux
de pierres dépassant de la paroi. Il ne devra faire confiance qu’à la puis-
sance de ses doigts qui devront le porter. Il ne se décourage pas et, voyant la
première pierre à sa portée, il l’attrape. Son corps est suspendu et d’une
autre main, il en accroche une autre. Lorsqu’il voit sous ses pieds sur la
cime des arbres, il réalise que s’il lâche, ce sera pour se fracasser sur les
branches puis sur le sol qui est à plus de cent mètres en dessous. Il ne faut
plus perdre de temps se dit-il, et il avance. Par chance, il arrive enfin au
rebord et commence à se hisser. Enfin arrivé, se redressant, il tombe nez à
nez avec une personne qu’il aurait préférée oublier…

⎯ Tu es sur mon territoire, je te demande de partir.


⎯ S’il n’en reste qu’un, je serai celui-là.
Noam se prend un coup sur la tête et cela le rend encore plus furieux. Il
renvoie un geste si violent que son agresseur tombe sur le sol. Commence
alors une bataille si violente que celui qui ne se relèvera pas au final devrait
y laisser sa vie.
Deux hommes se battent sur le sommet plat d’une petite montagne. Pas un
arbre n’y a poussé, mais dessus, mis à part un sol de marbre blanc, une ma-
chine étrange y est posée. Au-dessus, une nuée mauve s’échappe et les deux
hommes sont les premiers à respirer les rayons étranges qui les traversent.
Noam frappe son adversaire et l’envoie contre la machine. Celui-ci, en la
percutant, fait bouger une de ses ailettes et reçoit en échange une décharge
électrique qui lui redonne le courage de se retourner contre son adversaire,
qui est malmené et qui vole à son tour contre l’engin. Au passage, il arrache
une des antennes plantées dessus. L’appareil crépite, mais les rayons violets
continuent à s’épandre autour des deux. Noam est plus touché, cela le rend
encore plus agressif et il crie :
⎯ Moi, je suis bien plus jeune que toi et ça ne m’empêche pas d’être
plus fort !

167
Il arrache alors un câble de la machine et s’en sert pour frapper son ennemi.
Le coup est rude pour celui qui le reçoit mais cela lui donne l’idée de ré-
pondre encore plus fort. C’est ainsi que, voyant un gros boîtier sur la ma-
chine, il commence à vouloir le détacher. Il tire de toutes ses forces dessus,
mais c’est trop difficile. Noam, son adversaire, ne veut pas le laisser agir et
pense pouvoir reprendre le contrôle, alors il attrape à son tour le gros boîtier
et veut l’arracher. Ils tirent si fort tous les deux, que d’un coup, les vis sau-
tent et dans leur élan, ils arrachent les câbles de la machine. Tous deux sont
projetés en arrière avec la boîte dans leurs bras. C’est à cet instant qu’ils
arrachent le reste des câbles accrochés et que toutes les lumières de la ma-
chine s’arrêtent. Une explosion s’ensuit et les deux ennemis s’effondrent
net sur le sol en perdant connaissance. Les rayonnements mauves disparais-
sent et un calme inattendu se pose sur les deux hommes. Quelques instants
plus tard, Noam se relève et voit Némeq étendu sur le sol. Il saigne du nez,
mais ce n’est peut-être pas très grave. Il s’approche et celui-ci ouvre à son
tour les yeux.
⎯ Je ne t’avais pas reconnu, c’est fou ce qui nous est arrivé ! Comment
as-tu fait pour découvrir l’emplacement de cette machine ?
⎯ L’atmosphère de cette planète était empoisonnée, dès que nous
sommes sortis de notre vaisseau, nous n’étions plus protégés et nous nous
sommes tous transformés en des êtres totalement égoïstes, tout l’inverse de
ce qu’est cette planète normalement. Je pense que c’est Maldeï qui a dû
poser cet appareil ici. J’ai été très perturbé par le rayonnement étrange de
cet engin et je me suis enfermé dans une maison. J’ai eu la chance qu’à
l’intérieur, il y ait une pièce isolée et j’ai pu retrouver ma conscience.
Comme j’avais sur moi un des communicateurs du vaisseau, j’ai pu trouver
les mêmes informations que toi et je suis parti à la recherche de cette ma-
chine. Mais une fois à l’extérieur, les pensées changeaient et plus je
m’approchais du but, plus les rayonnements étaient forts. C’est une chance
que nous nous soyons retrouvés ici, car notre affrontement a permis de dé-
truire ce maudit appareil.
⎯ Penses-tu qu’il soit responsable de la dispersion de tous les habitants
de la planète ?
⎯ C’est fort probable.
⎯ Alors, si cet engin est cassé, tous ceux qui étaient sous son emprise
sont libres maintenant !
⎯ C’est fort possible.
⎯ Alors, il faut retourner au plus vite vers notre vaisseau pour retrouver
tous les survivants ainsi que nos amis ! Hélas, nous en avons pour des heu-
res à nous y rendre.
⎯ Peut-être puis-je faire venir notre appareil jusqu’à nous.
⎯ Tu peux vraiment ?

168
⎯ J’en suis le capitaine et c’est dans mon pouvoir.
⎯ C’est pour cela que le CP me disait que seul le commandant avait les
codes du vaisseau.
⎯ Je vais lui demander de me rejoindre.
Némeq appuie sur sa commande et semble se concentrer. Puis, se détendant,
il annonce que le vaisseau arrivera dans deux minutes. Comme l’air de Fra-
tania reprend sa vraie valeur, Némeq et Noam se sentent plus unis qu’avant
le début de cette aventure. Leur esprit semble s’accorder à un ensemble plus
grand qu’avant d’arriver. Quelques instants plus tard, le vaisseau se pose
sur le sommet de la carrière des trois Elohims. Ils montent dans leur engin
et juste installés et après avoir décollé, le couvercle de la clairière explose.
De là jaillit un tourbillon de forces multicolores au nombre de trois. Les
deux hommes ne connaissent pas beaucoup cet astre, mais ils pensent que
ce sont les rayons de la planète qui rejaillissent de là où ils étaient enfouis ;
sous la machine. Sans tarder, ils regagnent la piste où ils étaient arrivés. Là,
ils aperçoivent les membres se regrouper et revenir. Après s’être posés, ils
se retrouvent tous. Ce qui est curieux, c’est que la nuit n’est pas venue,
comme si elle restait là pour les accueillir. Heureux d’êtres ensemble ils se
racontent leurs aventures mutuelles et ils se sentent tous proches et plus unis
qu’autrefois. Seul, Lovinlive n’est pas avec eux, ce qui les inquiète. Noam a
une intuition, il repense à la tour de contrôle :
⎯ Il faut aller voir à la tour !
À plusieurs Ils y vont vite, mais les protections sont encore actives et au
moment de vouloir entrer, un canon éthérique leur tire dessus. Heureuse-
ment, personne n’est blessé. Et enfin ils passent le barrage. C’est là qu’ils
trouvent le vieil homme allongé dans son sang. Son cœur bat encore et ils
lui donnent vite les premiers soins.
Revenant avant les autres au vaisseau, Noam donne l’alerte, et Némeq ap-
pelle Amanine dans la grande nef et lui raconte tout ce qu’il s’est passé.
Elle décide de descendre jusqu’à eux pour les aider. Tous soulagés, ils
voient enfin le Terrifiant arriver et se poser. Un peu plus tard, Lovinlive est
amené à l’antenne médicale ; il est vite sorti d’affaire. On apprend que les
armes qu’il avait mises en place se sont retournées contre lui lorsqu’il a
voulu rejoindre les autres. Némeq retrouve Amanine et fait le point sur la
situation des survivants de la planète :
⎯ Il y a cent soixante-treize personnes réparties sur cette planète, il faut
les récupérer. Le détecteur de vie les a repérées précisément. Si nous
n’avions pas été pris par les rayons nocifs de cette étrange machine, nous
serions déjà partis les rechercher.
⎯ Oui, et si cette machine n’avait pas été là, ils ne se seraient jamais
séparés. Regardons où ils se trouvent, sur le CP.
Amanine voit tous les points représentés sur l’écran et constate qu’ils se

169
déplacent.
⎯ J’ai l’impression qu’ils partent tous pour revenir ici. Vu la distance,
s’ils sont à pied, ils en ont pour des années. Mais, comme ils bougent, ils
doivent être à découvert et si nous partons, nous pourrons tous les retrouver
immédiatement.
Les trois vaisseaux disponibles se séparent pour rechercher les survivants.
Malgré la taille de la planète, ils mettent à peine deux jours pour retrouver
tous ceux qui étaient restés dispersés. Des hommes, des femmes de tous
âges et quelques enfants. Tous séparés à l’époque où la machine fatale avait
été installée. Unitaz un des responsables de Fratania explique en détail à
Amanine ce qu’il s’était produit lorsque Maldeï était venue sur leur planète
:
⎯ Jacques Brillant avait demandé à tous les Lunisses de se regrouper
sur la planète mère. La plupart d’entre nous sont partis, mais le cœur de
notre planète doit tout de même être vivifié par un noyau d’hommes et de
femmes, car le rayonnement fraternel est pour tous dans l’univers. C’est
pour cela qu’un groupe est resté. Nous n’avons pas choisi de rester, mais
cela a été décidé par un tirage au sort. Comme nous vivons en communauté
et que nous avons un esprit collectif, cela ne posa de problème pour per-
sonne. Nous nous sommes tous regroupés dans la ville de Bengam. Entre
nous, tout se passait pour le mieux. Nous n’avons jamais eu d’attaque go-
lock et nous pensions que cela continuerait longtemps. Cela a duré presque
deux ans, mais un jour nous avons eu la visite du grand vaisseau de la
confédération. Comme il était des nôtres, nous n’avons pas pris garde, mais
lorsque nous avons vu sortir une femme étrange qui portait la couronne de
Belzius, nous avons compris qu’il s’était passé quelque chose de mauvais.
L’une d’entre nous reconnut sous la Couronne de Serpent l’amiral Marsinus
Andévy et le lui fit remarquer. Cela fut si mal pris que notre amie fut tuée
sous mes yeux. Elle me demanda si j’étais le responsable de la communauté
et j’acquiesçais. Je pensais qu’elle allait me tuer aussi, mais elle n’en fit
rien. Par contre elle voulait que je l’emmène à la carrière des trois Elohims.
Je lui indiquais sur la carte, de peur qu’elle s’en prenne à l’un des nôtres.
Elle sourit et me dit que j’aurais bientôt la chance de devenir un autre
homme. Je ne savais pas ce qu’elle voulait dire et je la vis disparaître dans
un plus petit vaisseau en direction de la carrière. Je ne la revis pas mais le
lendemain, la discorde s’installa rapidement. En quelques heures notre es-
prit fraternel vola en éclats et nous nous trouvâmes tous comme des enne-
mis. Il y eut des drames car certains n’hésitèrent pas à tuer leurs partenaires.
Il fut vite décidé de se séparer et chacun parti dans une direction différente.
Nos voyages durèrent sept ans et chacun se sentit investi d’une mission
importante, nous étions tous devenus les êtres les plus importants de la ga-
laxie. Nous disions tous Moi, Je, et l’intérêt des autres n’était pas notre pro-

170
blème. Nous nous sommes tous retranchés dans des coins isolés et nous
avons vécu comme des ermites. Jamais nous n’avons su que c’était Maldeï
qui avait piégé notre planète en y plaçant un appareil qui inversait le flux
magnétique de la planète et qui nous rendait à l’inverse de fraternels. J’ai eu
un choc lorsque d’un coup mon esprit a retrouvé sa lucidité. J’ai senti en
mon cœur une flamme qui se ranimait et la liaison perdue avec tous mes
amis se rétablir de la même sorte. J’ai alors compris que quelque chose
d’important venait de se produire. J’ai vécu comme les autres des années
dans une autre peau, et lorsque ça c’est arrêté, j’ai compris que nous étions
manipulés par une force qui nous avait fait oublier notre vocation. Nous
devons rattraper le temps perdu, nous avons vécu dans la solitude la plus
totale et nous avons tous soif de nous retrouver dans l’union et la fraternité.
⎯ Unitaz, nous sommes sur cette planète pour ramener avec nous les
derniers survivants. Les choses ont bien changé depuis que Maldeï est ve-
nue sur votre planète. Elle a fait le tour de toutes les planètes lunisses et
comme chez vous elle y a semé sa terreur. Nous nous regroupons sur une
autre planète qu’Aqualuce nous a indiquée, et sur les autres, les derniers
survivants nous ont suivis. Maldeï prépare une grande invasion sur la Terre
et nous devons tous nous y préparer. Nous souhaiterions que vous nous
suiviez.
⎯ Quitter Fratania est pour nous un grand sacrifice. Nous avons par elle
des qualités que nous ne trouverons pas ailleurs.
⎯ Excusez-moi, Unitaz, je vous entends parler avec Amanine et vous
dites que vous ne pouvez pas quitter cette planète à cause des qualités
qu’elle vous apporte. Je crois qu’il est temps pour vous de nous rejoindre
car les qualités fraternelles que vous possédez ne sont plus sur cette planète,
mais elles sont installées dans vos cœurs. Venir avec nous vous permettra
de donner aux autres ce que vous avez appris ici. C’est au contraire le seul
bien que vous puissiez faire aujourd’hui. Rester serait une erreur.
Némeq parle peu mais ce qu’il dit est juste. Amanine l’approuve et le fait
savoir à Unitaz. Celui-ci se questionne un moment car il ne voyait pas cela
de cette façon. C’est alors qu’entre dans le quartier des officiers Lovinlive.
Il a un bras en écharpe, mais il semble avoir repris des forces. Il voit Unitaz
et ses amis en pleine discussion et veut repartir pour ne pas les déranger.
⎯ Reste avec nous, tu as une grande sagesse, tu peux aider Unitaz qui
se questionne.
Ils lui expliquent la situation et celui-ci ne prend pas le temps de réfléchir,
la solution est évidente.
⎯ C’est Maldeï qui nous a mis dans cette situation et je pense que ne
pas vouloir l’affronter, c’est lui donner les moyens de continuer. Elle fera la
même chose sur la Terre si nous ne pouvons l’arrêter.
⎯ Mes amis, je suis le coordinateur de Fratania, et comme nous agis-

171
sons tous avec un cœur fraternel, je peux déjà vous dire que nous vous sui-
vrons. Némeq a raison, c’est en nous que la fraternité vit et nous
l’exporterons vers les autres.
Tous sont heureux de cette décision, et peu après, il est décidé d’installer les
nouveaux dans le vaisseau. Le départ sera donné dans les prochaines heu-
res. Les cent soixante-seize survivants prennent leur place, le vaisseau est
grand. Cependant, avant de partir, Amanine tient à faire venir auprès d’elle
les responsables du vaisseau et des communautés car une personne mérite
particulièrement une très grande attention. Il s’agit de Noam, ce jeune
homme qui, par sa bravoure est arrivé à faire tomber la machine mise en
place par Maldeï, et qui depuis sept ans avait détruit toute l’âme de cette
planète. C’est Némeq qui fait devant lui son éloge :
⎯ Noam. Dans ton nom il y a deux mots. Le premier, c’est No, qui peut
signifier Nouveau ou alors Non. Nouveau pour dire que tu es de la nouvelle
génération d’homme qui va faire bouger le monde en lui apportant le sang
des jeunes qui veulent tous renouveler et refaire un monde différent et meil-
leur. Non, pour dire qu’il ne faut pas accepter la fatalité et qu’il faut se ré-
volter. Enfin, il y a le mot âme qui veut dire que tu as une conscience pro-
fonde qui t’éveille chaque jour et te donne la force d’agir. Tu as tout cela en
toi, Noam, et c’est grâce à cela que tu as pu résister aux forces funestes de
la machine qui rayonnait sur cette planète. Tu as fait preuve de courage
pour arriver jusqu’à la carrière des trois Elohims, et c’est encore grâce à toi
qui la machine a été détruite. Sans toi, nous serions encore tous perdus.
Le jeune Noam est un peu confus et se retourne vers Némeq :
⎯ Mais toi aussi tu es comme moi, sinon comment aurais-tu fait pour
me rejoindre ? Tu as un grand cœur et beaucoup de courage. Si tu ne
m’avais pas rejoint, je serais resté sur le sommet avec la machine sans la
détruire. Cet éloge est aussi pour toi.
Unitaz prend Noam dans ses bras pour le remercier et tous comprennent que
l’esprit fraternel les touche tous maintenant. En venant jusqu’ici, ils ont
sauvé des êtres, mais aussi trouvé l’esprit de l’unité pour tous. Ils repartiront
bien différents.

Amanine aime s’occuper du vaisseau, bien que Némeq en soit le comman-


dant. Alors, elle met en marche le moteur gravitique pour quitter la planète.
Un peu plus haut dans l’espace, elle pousse la commande du moteur stel-
laire, pour aller droit vers Bravia…

172
LE DESERT DE LA VIE
En passant la porte du Puits de l’Oubli, Aqualuce s’est
sentie tomber dans un espace étrange. Sa chute sembla durer des heures,
lorsque d’un coup elle vit arriver à vive allure le sol d’une planète sous ses
pieds. Elle crut un court instant devoir s’écraser avec violence et mourir,
mais au moment de l’impact, elle eut l’impression de se cogner avec beau-
coup de vigueur. En se relevant, elle saignait simplement du nez. Et autour
d’elle, deux de ses amies l’attendaient.

Maintenant, se remettant toutes les trois de cette chute effrayante, elles ob-
servent leur nouvel environnement avec surprise. Elles ne sont plus dans un
puits, encore moins sur la planète Unis leur semble-t-il. Mais où alors ?
Et leur amie Adiban n’est pas avec elle. Timi, qui est terrienne, semble
moins paniquée que les deux autres. Jenifer est prise de convulsions alors
qu’Aqualuce ne réalise pas encore qu’elle est arrivée. Voyant son amie ris-
quer de s’étouffer, Timi la prend en main et lui parle pour la rassurer ; en
même temps, elle la frictionne pour la réchauffer et lui faire reprendre ses
esprits. Cela semble fonctionner et quelques minutes plus tard, Jenifer
commence à se calmer et même à parler. Se confiant à Timi, elle lui fait
part de sa tristesse de ne pas être avec Wegas, son époux. Mais elle lui dit
aussi qu’elle n’a pas encore trouvé en elle sa véritable vocation et que c’est
peut-être pour cela qu’elle est ici maintenant. Tandis qu’elles parlent, Aqua-
luce s’est assise à son tour sur le sol et en l’écoutant, on l’entend pleurer.
Timi est attentive, et comme Jenifer se remet, elle se dirige alors vers Aqua-
luce.
⎯ Mais ma grande, que t’arrive-t-il, pourquoi verses-tu autant de lar-
mes ?
⎯ C’est moi qui vous ai emmenée jusque-là. Lorsque je suis entrée
dans le puits, je n’avais pas de justes pensées, je croyais que ce ne serait
qu’une formalité, tout comme les autres.
⎯ Mais ma chérie, tu n’es pas comme les autres. Cette épreuve s’est
mise à ton niveau. Si tu souhaites te préparer, il faut devoir exécuter les
tâches qui te sont imposées. Ressaisis-toi et lève la tête pour regarder ce qui
t’es demandé.
Aqualuce a beaucoup de mal et replonge dans ses larmes alors que Jenifer
s’est redressée et semble aller mieux.
⎯ Nous ne pouvons pas la laisser comme ça, il faut peut-être que nous
nous en occupions.
⎯ Non, laisse-la, ce qu’elle vit est pour elle, je pense qu’il ne serait pas
bon d’intervenir à sa place. C’est son épreuve, son chemin. Laissons la ici,
elle doit se relever d’elle-même, elle n’en sera que plus forte.
173
⎯ Mais pourquoi penses-tu cela ?
⎯ La chrysalide doit se transformer seule avant de devenir papillon.
C’est ce qu’elle doit faire et nous devons la laisser tout le temps de sa mé-
tamorphose.
Les deux amies disparaissent aux yeux d’Aqualuce…

Elle est seule maintenant, elle reste dans ses larmes sans voir que ses amies
sont parties. Dans sa tête c’est déjà un champ de bataille, elle a encore en
mémoire ce qu’elle disait ce matin à Araméis. Elle se demande quel est son
véritable rôle face à Maldeï et la Couronne de Serpent, quel rapport avec la
Graine d’Etoile ? Face à cela, elle est dans l’instant incapable d’agir et elle
ne pourra reprendre sa quête que lorsqu’elle aura la certitude et aussi la
compréhension de son action. Elle sent son corps raidi, dans l’impossibilité
de bouger. Son regard n’est même pas dans le lieu où elle se tient. Face à
cette nouvelle épreuve, elle se dit qu’en elle des transformations doivent se
faire si elle souhaite sortir de son cocon de pensées. C’est à cet instant que
son esprit est pris dans un tourbillon qui parait la prendre pour la conduire
ailleurs. Prise dans une tempête noire, elle traverse des espaces si rapide-
ment que le vent astral des étoiles lui balaie les yeux et les cheveux. Jusqu’à
ce qu’elle se réveille dans une masure de bois, allongée sur un matelas de
paille sur le sol. Elle ouvre les yeux et comprend qu’elle est cette fois dans
un lieu qui semble trop réel. Elle se redresse et comprend qu’elle n’est plus
dans un espace entre deux mondes. Ici, ça lui rappelle quelque chose et l’air
qu’elle respire est comme ce qu’elle a déjà senti dans d’autres souvenirs.
Sans hésiter, elle pousse la porte devant elle et comprend qu’elle est dans un
bidonville comme il peut en exister sur la Terre. Dehors, c’est la pauvreté,
les hommes et les femmes qu’elle voit n’ont pas de quoi manger, leur corps
le fait savoir par leurs stigmates et leur maigreur. Est-ce ici son nouveau
domaine, pourquoi est-elle là ?
Une femme la voit et, comprenant qu’elle n’est pas d’ici parce qu’elle est
blanche et en bonne santé, elle s’approche d’elle et lui demande de quoi
manger. Elle se recule de peur, mais elle voit que la mendiante n’a pas
l’intention de la maltraiter. Alors elle lui sourit et lui fait comprendre
qu’elle ne possède rien aussi. Alors, la femme la prend par la main et
l’emmène avec elle.
Peu après, elle arrive auprès d’un groupe constitué d’êtres de tous âges ; des
enfants qui n’ont pas plus de dix ans, ainsi que des vieillards paraissant cen-
tenaires. Ils partent tous au travail et la femme qui l’a amené ici lui dit que
comme elle n’a rien, elle peut venir avec eux pour travailler afin de gagner
de quoi manger.
⎯ Mais qui sont ces personnes et qu’allez-vous faire ?
⎯ Nous, on va à la mine, à Arlit. Les Français nous payent bien lors-

174
qu’on travaille pour eux ; ils nous donnent deux mille francs CFA par jour.
Pour Aqualuce, plus de doute, elle est bien sur Terre et il lui semble
qu’Arlit est au Niger. Prise par le groupe, elle se sent obligée de les suivre.
Un peu plus tard, ils arrivent à l’entrée du site. On les fait entrer juste en
prenant leur nom. Aqualuce ne connaît pas ces installations et ne sait pas ce
qui est extrait d’ici. Les mines dans lesquelles ils pénétreront sont en sous-
sol et tous vont y aller. Un des gardiens les accueille mais ne fait pas de
différence entre Aqualuce et autre, bien qu’elle soit blanche et enceinte. Le
fait est que c’est un gars du pays, de voir une Européenne parmi les autres
doit plutôt le faire sourire.
Elle se rapproche et voit le sigle du groupe français qui exploite cette mine.
Elle comprend alors que toutes ces femmes et tous ces hommes qui vien-
nent ici pour travailler sont des mineurs qui extraient l’uranium si précieux.
Aqualuce ne dit rien et accompagne ce groupe d’hommes et de femmes
jusqu’au fond de la mine.
Dans un vacarme incroyable, tous travaillent à percer la roche avec les ex-
cavatrices. Mais pour sa part, elle fait comme la femme qui l’a emmenée
jusqu’ici, elle charge dans les wagons miniers des morceaux de roches
éparpillés sur le sol, tandis que les enfants passent dans les coins inaccessi-
bles pour prendre ce qui reste. Jamais elle ne s’était imaginée que telle
chose fut encore possible à notre époque. L’esclavage en France a été aboli
il y a cent soixante ans, mais les lobbyings industriels continuent à faire ce
qu’ils veulent dans les autres pays. Ces pauvres gens sont tous en train de
respirer à travers leurs masques inefficaces une poussière tellement nocive
que même les plus jeunes, s’ils arrivent à l’âge adulte ne pourront même pas
espérer avoir un enfant normal. C’est dramatique. Comme le temps de tra-
vail est réglementé, au bout de huit heures passées dans la mine, ils sortent
tous. Aqualuce est si sale qu’on ne voit plus de différences entre elle et la
femme qui l’a amené ici ; elle est noire de la tête aux pieds. En sortant de la
mine, ils reçoivent tous leur salaire ; deux mille francs CFA, soit trois Euros
environ…

Un des membres du groupe collecte l’argent pour aller à la ville et acheter


de la nourriture et quelques cadeaux. Tous les membres de la collectivité
retournent au bidonville, mais avant, ils passent dans une ancienne mine à
ciel ouvert qui est remplie d’eau pour se laver. Aqualuce les voyant, en fait
autant et se déshabille comme tous les autres. À travers ce qui se passe ici,
elle s’aperçoit que sur Terre, l’humanité est bien loin d’être traitée à part
égale. Beaucoup de différences entre les peuples et surtout, énormément
d’inégalités. Ces hommes et ces femmes ne peuvent même pas penser à
autre chose que de travailler pour survivre et nourrir leurs enfants. Pas
d’avenir et de projets pour eux, encore moins d’espace en eux pour imagi-

175
ner un monde idéal et courir après une quête de la perfection. Du reste, Per-
fection n’est même pas dans leur vocabulaire. Si les hommes qui dirigent
tous les pays du monde avaient un peu d’humanité en eux, ils
n’accepteraient pas que le sol de l’Afrique se désertifie et qu’on exploite les
hommes. Enfin, ils rejoignent leur bidonville à Somaïr. La femme qui
s’appelle Divine lui montre sa place et lui dit qu’elle peut rester avec elle
car sans mari, elle est seule et n’a pas d’enfants. Demain, c’est jour de repos
et personne ne travaille.
⎯ Reste là, tu m’as l’air bien seule. Tu sais, ici, on n’est pas riches,
mais on a réussi à bien s’organiser avec la communauté. Tu as vu tout à
l’heure, on met tout en commun, c’est plus profitable pour tous. Le groupe
est plus important que chacun. Entre nous, on fait un seul corps.
Aqualuce se rappelle des paroles d’Araméis, peu de temps avant d’entrer
dans le Puits de l’Oublie :
« Mais Aqualuce, tu sais aussi que tu peux profiter du groupe pour réussir,
on est plus forts ensemble et peut-être que nous pouvons répondre aux ques-
tions posées, tu sais que les milliers d’êtres qui sont là ont vécu de lourdes
expériences et que depuis qu’ils sont ici, on acquit une sagesse formida-
ble. »
« Peut-être a-t-il raison, je ne fais pas assez attention au rôle de la collecti-
vité. Si je travaillais en groupe je réussirais peut-être mieux. Même Divine
est supérieure à moi dans ce sens. »
Mais à peine pense-t-elle cela que sa nouvelle compagne la rejoint :
⎯ À quoi tu penses encore ?
⎯ J’ai été très réjouie de te voir agir avec ta communauté. Je trouve que
vous êtes dans un sens plein de vérité, alors que moi je ne sais pas penser
comme vous. Mais je m’inquiète de vous voir tous travailler dans la mine
car je connais bien les dangers auxquels vous vous exposez.
⎯ Que veux-tu dire ?
⎯ Le gouvernement français vous fait extraire du minerai d’uranium
très nocif pour votre santé, et presque aucune protection ne vous est donnée.
Vous risquez d’être très malades plus tard.
⎯ Mais on le sait, ça !
⎯ Comment ! et vous y allez quand même ?
⎯ Ma grande, il faut bien que certains soient là où est la misère, sinon,
qui s’occuperait de tous ces malheureux ?
Aqualuce est complètement étonnée de cette réponse inattendue. Elle
s’imaginait être encore supérieure à eux quant à ses connaissances, mais là,
c’est fort.
⎯ Divine, qui es-tu pour me dire ça ?
⎯ Et toi, qui es-tu pour encore te sentir investie d’une mission auprès
de nous ?

176
⎯ J’arrive ici alors que j’étais dans un monde lointain il y n’y a pas si
longtemps. Je cherche une vérité qui peut me permettre d’aller vers un
combat qui m’attend d’ici peu.
⎯ Avec un bébé en préparation en plus.
⎯ Ce n’est pas un problème pour le moment, il se porte très bien. Je ne
suis pas arrivée ici pour t’imposer mes pensées, mais lorsque je vois autour
de moi tant de souffrance et d’injustice, je ne peux que m’insurger.
⎯ C’est tout en ton honneur ma grande. Mais si tu es avec nous c’est
que tu as à y apprendre quelque chose.
⎯ Oui, je voudrais que tu m’enseignes la communauté.
⎯ Peut-être, mais je souhaite que tu m’apprennes l’étoile du cœur.
⎯ Comment ça ?
⎯ Tu ne connais pas le rôle de la communauté chez les hommes car ton
étoile du cœur est si développée qu’elle n’en a pas trop besoin. Mais ceux
qui sont dans la communauté vivent regroupés pour développer leur étoile
de cœur. C’est pour ça que nous sommes ensemble. C’est le meilleur moyen
que nous avons trouvé pour cheminer. Ce soir, après le repas nous nous
réunirons pour amener aux hommes de la mine notre lumière. C’est pour ça
que nous sommes ici.
Aqualuce réfléchit un peu et accepte la proposition. Divine reprend la pa-
role :
⎯ Sani vient juste de revenir de cours, suis-moi, nous allons préparer le
Kopto et le Kossey.
Elle la suit dans un petit appentis qui est la cuisine commune. Là, elles re-
trouvent toutes les femmes qui commencent à préparer le repas. L’outil
principal est la main et Aqualuce fait comme tout le monde. Rien dans cette
communauté n’est différent des rites africains. Les femmes font le repas
tandis que les hommes discutent ou remettent en état les quelques construc-
tions. Ce qu’elles font sera leur repas pour deux jours au moins. Aqualuce
se trouve transportée dans une civilisation totalement différente de ce
qu’elle a toujours fréquenté. Ce qui se rapporte un peu à la civilisation lu-
nisse qu’elle connaît très bien, c’est le lien avec la nature et les forces invi-
sibles que la communauté semble fréquenter.
Le repas terminé, Divine guide Aqualuce dans sa case pour lui proposer des
vêtements plus régionaux.
⎯ Regarde, ce boubou t’ira très bien, et il est plein de couleurs.
Aqualuce est étonnée de voir dans un petit coin de sa case faite de tonneaux
empilés et de planches à moitié vermoulues, une garde-robe aussi fleurie.
⎯ Mais comment se fait-il que tu aies autant de vêtements si jolis et si
bien entretenus ici ?
⎯ Il y a ce que je suis dans les mines et ce que je dois être chez moi
avec les autres. Prends un de ses boubous, cela me fera plaisir.
177
Aqualuce prend celui que lui propose Divine, il est très joli avec le rouge et
l’orange qui se mélange. Les bordures sont marquées au fil jaune. Elle
laisse ses vêtements style militaire pour passer le boubou. Une fois sur elle,
on ne voit plus qu’elle attend un bébé car ses seins laissent tomber la toile
de coton à la verticale. Divine lui noue un foulard qui la rend encore plus
africaine. C’est maintenant le moment d’aller dîner, alors elles rejoignent le
groupe qui comme elles, s’est changé dans des vêtements beaucoup plus
beaux que ceux pris pour descendre dans la mine.
Le repas est bon, mais très pimenté au goût d’Aqualuce. Ensuite, après
avoir débarrassé, ils se réunissent sur le même tapis qui avait servi au repas.
Comme dans la communauté il n’y a pas de chef, ce soir, il a été décidé de
laisser parler en premier Aqualuce. Elle est fort surprise, mais Divine la
pousse à prendre la parole :
⎯ Euh… Chers amis, je suis heureuse de l’accueil que vous me faites,
ainsi que pour votre gentillesse. Je suis arrivée ici de façon un peu étrange
et j’ai pu constater le courage dont vous faites preuve en allant travailler
dans les mines. Divine m’a expliqué que vous le faites pour être avec les
mineurs qui souffrent et se rendent malades. Je ne m’attendais pas à trouver
ici un groupe d’hommes et de femmes dévoués à la cause humaine, et me il
semble que ce qui vous motive est la même source que ce qui me pousse à
agir dans la vie. J’admire votre sens de la communauté et aimerais
l’apprendre pour revenir chez les miens changée. Comme vous, je souhaite
me rendre utile pour les hommes qui sont dans la misère. Merci à vous tous.
Un homme plus âgé prend la parole :
⎯ Aqualuce, c’est nous qui t’avons appelée dans nos prières. Hier tu
nous es apparue dans une grotte lumineuse et nous avons su que tu étais
celle que nous attendions. Nous avons découvert il y a longtemps le sens de
la communauté et nous avons décidé de fonder le groupe des guérisseurs de
cœurs. Nous avons trouvé qu’en unissant nos connaissances et en partagent
notre ignorance, nous pourrions créer une communauté capable d’aider
l’humanité. Ce qui nous manque, c’est la lumière du cœur, et nous souhaite-
rions que tu l’allumes. C’est le sens de ta mission ici.
⎯ Ma mission ?
⎯ L’Afrique est le continent le plus magique de la Terre, c’est pour cela
que nous avions la possibilité de te faire venir jusqu’ici. Mais il nous est
impossible d’allumer notre cœur car il faut pour cela un cœur déjà accom-
pli. Ta mission est d’aller seule dans la mine et d’inverser le pouvoir nu-
cléaire des atomes d’uranium afin qu’il ne s’enflamme plus à l’air mais aux
pensées humaines. La radioactivité de ce métal devra agir sur l’atome du
cœur afin que ce soit lui qui s’enflamme au lieu de se disloquer dans les
centrales nucléaires. Tu dois partir immédiatement, car dimanche la mine
est vide et tu pourras travailler tranquillement.

178
⎯ Mais…
⎯ Tu en es capable, tu t’appelles bien Aqualuce ?
⎯ Oui.
⎯ Aqualuce, fais-le pour nous tous, pour la communauté et pour
l’humanité.
⎯ Cher Radicœur, je pars avec elle.
⎯ Mais Divine, tu risques de gêner Aqualuce.
⎯ Non, ne vous en faites pas, je crois qu’elle peut m’aider si vous
l’autorisez.
⎯ Alors partez toutes les deux.
Aqualuce a l’impression d’être tombée dans un piège depuis qu’elle est ici.
Elle ne s’attendait pas à devoir partir en mission. Elle pensait juste être
tombée dans un bidonville comme ça, par hasard, et là ce n’est pas le cas.
Ce groupe l’observe depuis qu’elle a pénétré dans le Puits de l’Oubli. Di-
vine lui fait signe de partir immédiatement. Elle lui propose de la suivre
pour se préparer à rejoindre la mine.
⎯ Laisse tomber le boubou, il faut qu’on se change pour aller là-bas.
Viens avec moi ,on va mettre des tenues d’agents de sécurité.
Dans la case d’un des hommes du groupe, elles trouvent les vêtements qui
semblent les attendre. Aqualuce enfile un pantalon et une veste aux insignes
de la société de gardiennage. Divine en fait autant, ses nouveaux vêtements
lui vont bien. Une fois ses cheveux cachés sous sa casquette, elle ressemble
à un homme, bien que son visage ne soit pas dur, au contraire.
⎯ T’es bien comme ça, ma grande. Tu ressembles à un gardien avec ton
ventre bien rempli, car ces gars-là sont bien nourris.
⎯ Comment va-t-on sur le site la nuit ?
⎯ J’ai mes entrées, ne t’inquiètes pas.
⎯ Je veux bien aller là-bas, mais il faut que tu saches que je n’ai aucun
pouvoir et que dans les mines, je risque d’être moins à l’aise que toi. Je ne
sais pas ce que je vais y faire ; inverser la polarité de l’uranium est pour le
moment un mystère.
⎯ Mais si Radicœur t’a demandé de le faire c’est qu’il pense que tu en
es capable.
⎯ Et si j’étais capable de retourner chez moi pour rejoindre mes en-
fants ?
⎯ Je sais que tu ne le feras pas. Allez, viens, il y a bien une heure de
marche pour arriver.
En tenue de gardien, la casquette sur la tête, les rangers aux pieds, les deux
femmes marchent vers la mine…

⎯ Tu savais depuis le début que Radicœur allait me demander de repar-

179
tir à la mine pour faire ce qu’il souhaite, n’est-ce pas ?
⎯ Tu as raison, c’était préparé. Je savais que tu allais arriver ce matin
de bonne heure. Nous t’attendions.
⎯ Pourquoi ne pas m’avoir dit plus tôt ce que vous vouliez de moi,
pourquoi m’avoir emmenée dans la mine ?
⎯ Je peux te le dire maintenant que nous sommes sur la route. Radic-
œur voulait s’assurer que tu étais bien celle que nous attendions. Il y a peu
de blancs qui auraient accepté de descendre dans la mine. C’était ton
épreuve. Nous te suivions dans la grotte dans laquelle tu étais, mais nous ne
connaissions pas ton visage. Notre magie nous donne des impressions, pas
des vidéos.
⎯ Vous n’êtes pas des Nigériens ordinaires, je me demande même ce
que vous avez comme rapport avec les autres habitants, mise à part la cou-
leur de votre peau ? Depuis combien de temps êtes-vous ici ?
⎯ Ça n’est pas ton problème. Tu as une mission à accomplir, il faut que
tu la fasses. C’est à ta portée.
⎯ Même sans mes pouvoirs ?
⎯ Certainement. Les pouvoirs surnaturels ne sont pas les instruments
que tu devras prendre. Taisons-nous, la mine est proche, ne nous faisons pas
remarquer. Au poste de contrôle, à l’entrée, un de nos amis nous attend. Dès
que nous franchirons la porte, nous serons seules et il ne faudra compter sur
personne. Nous pénétrerons par un des tunnels d’accès sans nous faire voir.
Elles s’approchent de la grande porte d’entrée de la mine, mais Divine re-
cule vite, car son ami n’est pas là. Elle sent qu’il s’est peut-être passé quel-
que chose, ou alors il a été décidé de le remplacer à la dernière minute.
⎯ Mon ami n’est pas là, on ne peut pas entrer !
⎯ Comment ça ? Nous n’allons quand même pas faire demi-tour ! Il
faut entrer maintenant que tu m’as emmenée ici. Je n’ai pas l’intention de
rester là, il y a des milliers d’hommes et de femmes qui m’attendent quel-
que part dans l’univers. Nous devons trouver un moyen de passer la clôture.
⎯ T’es folle, c’est pas possible, il y a des caméras qui surveillent les
palissades !
⎯ Alors, passons par-dessus ou par-dessous.
⎯ Tu veux sauter ou te transformer en taupe ?
⎯ Tout juste, transformons-nous en puces, ce sera mieux.
⎯ Mais le record du monde féminin est de 2,09 mètres ; comment
veux-tu que nous passions un mur de quatre mètres ?
⎯ Yelena Isinbayeva a déjà franchi 5 mètres 01 à la perche. Je propose
que nous fassions mieux ce soir. Il nous faut juste trouver des perches.
⎯ Mais je ne sais pas sauter à la perche, comment veux-tu que je fasse
mieux qu’une championne ?

180
⎯ Cherchons une perche, je vais t’apprendre.
Trouver une perche en fibre de verre n’est pas une chose facile, mais par
hasard, un camion garé à l’entrée de la mine laisse dépasser des barres de
fibres de verre nécessaires pour les équipements de forage. Aqualuce a l’œil
expert, elle l’avait déjà repéré en arrivant.
⎯ Viens, suis-moi, je crois qu’on pourra trouver ce qu’on veut dans
cette benne si le chauffeur continue à dormir tranquillement.
Divine la suit en marchant discrètement et sans se faire remarquer par les
caméras. Arrivée au cul du camion, Aqualuce s’agrippe sur la plate-forme
et se glisse sur le côté pour ne pas écraser son ventre arrondi. Elle choisit
alors une perche qui semble lui convenir et la pousse à l’extérieur. Divine
l’attrape, et aussitôt après, elles se reculent un peu plus loin afin de ne pas
se faire remarquer.
⎯ Comment veux-tu que je fasse marcher ce machin ?
⎯ Ce machin, c’est une barre de fibre de verre qui peut nous propulser
bien au-delà du mur qui nous fait obstacle. Cet instrument doit peser cinq
kilos. Tu la prends dans tes mains en la levant légèrement et ensuite tu
cours jusque devant l’obstacle. Tu la plantes devant, tu t’élances en la fai-
sant fléchir au maximum et tu bondis en l’air en poussant tes pieds en avant.
Tu franchis l’obstacle et tu retombes. Facile, non ?
⎯ Dans ta tête, oui, mais c’est tout. Moi, je ne suis pas championne.
⎯ Je vais t’apprendre comme tout devrait s’apprendre si nous étions
toujours à l’écoute des éléments de la nature et ceux de la pensée et des
forces qui nous entourent. Cela passe par une écoute particulaire de ton
cœur. Lui seul peut t’enseigner toutes les choses utiles de ce monde lorsque
tu en as besoin. Les informations que tu vas prendre font partie du réseau
que toute la connaissance humaine a formé autour de la Terre. Toutes les
pensées humaines sont à notre disposition, il suffit d’aller les chercher. Ce
soir, nous allons prendre ce qu’il y a de meilleur de Yelena Isinbayeva en
nous branchant sur ce qu’elle a laissé dans le champ astral de notre planète.
Tu sais, chaque être vivant crée dans l’air une sorte de bulle où tout ce qu’il
y a de lui est enfermé dedans. Toutes ses bulles se croisent et notre bulle
peut entrer en contact avec une autre. Il suffit pour nous de l’attirer vers
nous. Pense avec moi à Yelena Isinbayeva et nos bulles vont se confondre
avec la sienne. Ce n’est pas de la magie, mais une qualité que nous possé-
dons tous et dont nous ne faisons pas nécessairement bon usage. Donne-moi
ta main et laisse ta pensée se faire guider par ton désir de franchir
l’obstacle.
Divine se laisse guider par les paroles d’Aqualuce qui lui disent :
⎯ Ton cœur est un trésor qui, en s’éveillant en toi, attire en ton être tous
les éléments dont il a besoin. Ne force rien et surtout ne désire rien. C’est
l’âme de ton cœur qui doit parler. Laisse-la agir écoute en toi la voix de la

181
raison ; c’est un autre discours que celui qui te pousse à agir pour toi. Tes
pensées se taisent alors qu’une voix parle d’ailleurs. Entends-tu ?

Il y a un silence et Divine ne peut résister à la voix de son intérieur…

⎯ Je sens cette parole en mon être. Je comprends ce qui se passe. Tout


s’installe comme tu me le dis.
⎯ Ferme les yeux un instant, et pense que tu franchis la muraille devant
toi.
Divine se laisse attraper par une nouvelle pensée, elle ne bouge plus. Alors,
Aqualuce lui secoue l’épaule et lui dit :
⎯ Allez, c’est le moment, prend la perche et vas-y !
Elle agrippe la barre par les deux mains et regarde le grand mur devant elle,
il doit faire cinq mètres. Alors, elle se met à courir très fermement et au
bout, devant l’obstacle, elle plante la perche et fait un bon d’au moins deux
mètres au-dessus du mur. Elle le passe et renvoie la perche vers l’extérieur.
Divine disparaît derrière le mur, Aqualuce se retrouve seule, c’est à son
tour.
Elle pense d’un coup que ce saut est de toute évidence le coup fatal pour
perdre ses deux enfants. Il ne lui est pas permis de faire un tel saut. Prise de
panique, elle se met à pleurer. C’est à ce moment qu’en elle, son cœur se
lève et commence à lui laisser entrevoir une tout autre solution. Elle pense
au groupe de lunisses qui sont au-delà des étoiles, et aussi à la force qui
ressort d’eux. Les paroles d’Araméis se répètent en elle et lui redisent :
« Mais Aqualuce, tu sais aussi que tu peux profiter du groupe pour réussir,
on est plus forts ensemble ».
« On est plus forts ensemble. C’est le sens de la communauté, la force de
chacun mise au profit du groupe et la force du groupe agissant en chacun.
C’est la solution. »
Elle commence à comprendre qu’elle doit accepter de prendre des autres
leur force et leur amour. Comprenant que dans sa vie, elle a toujours agi de
façon autonome, et que même avec Jacques, elle n’a jamais su l’écouter et
prendre conseil, elle voit que seule, on ne peut pas tout faire. Alors elle se
laisse porter par l’idée d’écouter les autres et d’apprendre par les autres.
Dans le monde où elle aimerait vivre, l’individualisme n’existe pas, elle le
sait très bien et elle sait que ce n’est pas le cas dans l’univers connu où elle
se trouve. Elle pense :
« Le groupe est notre soutien. »
Fermant les yeux Aqualuce, se laisse porter par cette idée merveilleuse et
sans s’en rendre compte, rapidement, comme des ailes la portent au-dessus
du mur et auprès de son amie, la dépose délicatement. Voyant cela Divine
lui dit :

182
⎯ Tu m’obliges à faire des exploits sportifs tandis que tu te laisses por-
ter par les ailes de la vie !
Aqualuce ne comprend pas, elle ne s’est pas rendue compte du déplacement
qu’elle vient de subir. En ouvrant les yeux, elle en est encore plus étonnée
que son amie.
⎯ Mais je n’ai rien fait, je m’inquiétais de devoir sauter à la perche
dans mon état. J’ai pensé au groupe et à ses qualités ; c’est tout ce que j’ai
fait.
⎯ Tu attires déjà vers toi les bienfaits de la communauté, Aqualuce.
C’est formidable.
Elle regarde derrière elle et voit la très haute clôture.
⎯ Je n’ai pourtant plus aucun pouvoir.
⎯ Le pouvoir de la communauté est toujours présent lorsqu’on est en
harmonie avec les autres. Nous sommes du bon côté, suis-moi, je vais te
guider jusqu’à la mine.
Divine emmène son amie sur un chemin de terre, tout juste éclairé par les
lueurs des projecteurs qui n’éclairent que l’entrée du site, la lune étant ab-
sente du ciel. Enfin elles arrivent au tunnel.
⎯ Ce conduit est profond, nous serons tranquilles.
Elles s’enfoncent toutes les deux à la lueur de la lampe de poche que Divine
tient. Aqualuce se demande pour quelles raisons elle doit se rendre dans
cette mine. Que devra-t-elle faire là-dedans ; juste une promenade ?
C’est Divine qui semble savoir où elle veut aller. Mais Aqualuce ne com-
prend pas vraiment :
⎯ Mais où m’emmènes-tu, tu sembles savoir quelque chose ?
⎯ Je t’emmène là où tu pourras transformer le rayonnement des atomes
d’uranium afin qu’ils changent le monde comme ils auraient dus le faire
normalement.
En déterrant la matière fissile, les hommes ont commis un véritable sacri-
lège, car cette matière avait une fonction bienfaisante à l’origine. La ra-
dioactivité devait aider l’humanité à découvrir sa véritable vocation, sa
vraie nature. Le premier rayon, l’Alpha, en touchant la pensée humaine,
devait donner aux hommes un premier pouvoir. En émettant deux photons,
il donne normalement un éclairage nouveau à la conscience. Le rayon Bêta
est lui, plus fort, il donne l’énergie de vaincre les vielles pensées et de com-
battre la contre nature qui trouble l’homme depuis sa création. C’est la
force, l’énergie. Enfin, le rayon Gamma est la force électromagnétique
d’amour ; la force qui assemble tout et qui unit l’humanité. En quatrième,
ce ne sont plus les rayonnements mais la fission. Ce n’est pas la destruction
de l’atome mais au contraire la reconstruction du noyau du cœur avec la
force de la pensée ; l’union du corps, du cœur et de la tête. Tout cela devait
avoir lieu si les hommes imprudents n’avaient pas commis la faute d’aller

183
déterrer les métaux précieux que la Terre détient comme des cadeaux. En le
faisant, ils ont bousculé la planète, et c’est pour cela que la radioactivité
s’est retournée contre nous.
Nous, les Africains, nous sommes proches de la nature et nous comprenons
tout cela. La Terre nous parle, les forces de la nature nous côtoient. La ma-
gie est liée à la Terre chez nous. Lorsque nous voyons les Occidentaux ve-
nir ici sans rien savoir de tout cela, nous savons qu’ils font un mal profond
au monde. C’est pour ça que nous n’hésitons pas à venir travailler dans
leurs mines afin d’y poser nos pensées, ainsi nous pourrons défaire la malé-
diction qu’ils soulèvent à chaque pelletée de roche qu’ils sortent de là.
Nous t’avons attirée à nous, Aqualuce, afin que tu redonnes à l’uranium les
fonctions qu’il a perdues depuis le début du vingtième siècle. Change cette
matière brisante en une matière unifiante. Je connais un filon inexploité
d’uranium dans cette mine que les techniciens n’ont pas encore trouvé. Tu
vas pouvoir y transmettre ton rayonnement.
C’est alors que Divine met en marche un compresseur et attrape un gros
perforateur et commence à percer un pan de roche inexploité. En quelques
instants, elle fait tomber des morceaux de pierres énormes et découvre der-
rière une vaste caverne encore vierge.
⎯ C’est là ! Viens avec moi, nous sommes arrivées.
À l’intérieur, la radioactivité est telle que toutes les roches sont phosphores-
centes et la lampe de poche n’a plus de fonction. Un gouffre au centre sem-
ble plonger dans les entrailles de la Terre.
⎯ Il faut que tu descendes au fond. Tu trouveras la source d’où remonte
depuis des années le métal précieux. Lorsque tu seras en contact avec lui,
transforme-le.
⎯ Mais…
⎯ Pas de mais ; tu as en toi le pouvoir. De là où tu viens, tu sais ce que
tu as à faire. Nous t’avons vue sur la planète où nous t’avons prise.
⎯ Descends-tu avec moi ?
⎯ Non, nos chemins se séparent ici.
C’est à cet instant que Divine pousse Aqualuce dans le gouffre, et encore
une fois, des ailes semblent la porter jusqu’au fond. Retombant en douceur
sur ses pieds, elle est en contact avec un flux de métal presque liquide re-
montant par des veines vers la surface de la Terre. Aqualuce sent que toute
cette matière est immensément rayonnante et la brûle déjà. La peau de ses
mains semble rôtir juste par les rayons qui en sortent. Ses cheveux com-
mencent à tomber et elle ressent que la lave brûle le reste de son corps. Les
bébés du fond de son ventre doivent être déjà morts. Ici le mal est presque à
l’état pur. C’est comme le Puits de l’Enfer que les hommes ont toujours
imaginé depuis qu’ils croient au diable, et elle tombe, inanimée…

184
Seule, dans le désert de la vie, prise au cœur du rayonnement électromagné-
tique de la matière radioactive, elle pense à ses amis restés sur Unis et qui
comptent sur elle, ainsi qu’à la grande quête menée par tous ceux qui
comme elle, ont décidé de lutter contre un ennemi ; la Couronne de Serpent.
Couronne de Serpent, que signifies-tu ?
Elle revoit Marsinus Andévy alors qu’elle était chef des armées lunisse ;
c’était un être bien différent de ce que peut être Maldeï. Marsinus agissait
pour le groupe et elle prenait la force par lui. La couronne est le contraire du
groupe, c’est la force de l’individualisme. L’homme est un élément de
l’univers, il est un maillon. Si le maillon se détache de la chaîne, il n’a plus
sa fonction et il est obligé d’aller prendre aux autres sa force pour vivre.
Aqualuce est un maillon, elle a besoin de la chaîne et la chaîne a besoin
d’elle. Chaque élément donne aux autres sa propre connaissance.
Elle reprend conscience et sent en elle qu’elle n’a jamais été seule depuis
qu’elle a quitté la Terre avec Jacques. Tous ceux qu’elle a trouvés sur Trini-
ta sont partis à la conquête de la couronne et chacune de leurs expériences
lui profitera au moment où elle se saura rattachée à eux. Aqualuce com-
prend que sa personne doit disparaître au profit du groupe dont elle fait par-
tie. Un changement très important se fait à ce moment, alors qu’elle se
trouve au centre du rayonnement électronucléaire de la Terre. Ce qui appa-
raissait comme des forces destructrices semble produire sur elle l’effet in-
verse. Elle reçoit d’un coup le fruit de tous ceux qui sont partis dans
l’univers, tels Doora, Weva, Maora, Némeq, Clara et Wendy et d’autres
encore qu’elle ne connaît pas. À ce moment, elle ressent que même Jacques
a réussi à s’éveiller face à Maldeï. Tous ceux qui sont partis avec elle ont
fait un travail immense. Sa pensée est changée, elle a laissé derrière elle le
reste d’individualisme qui lui restait depuis sa naissance. Elle ne pense pas
avec le Nous, plus avec le Je. Aqualuce ouvre les yeux devant une réalité
différente et pense à son départ dans le Puits de l’Oubli. Elle voit le métal
couler dans les veines de la Terre et comprend que sa nature est la même
que l’Unissium, la matière radioactive d’Unis.
« Nous devons changer l’uranium en Unissium, c’est pour cela que je suis
ici ! »
Dans le Puits de l’Oubli, Aqualuce a été en contact avec cette matière ; elle
est la seule sur Terre à connaître cet élément, il n’y a qu’elle qui puisse ef-
fectuer cette transformation. Sa connaissance de l’Unissium est basique car
elle n’avait jamais approfondi le sujet. Elle sait juste que cette matière est à
l’inverse de ce qui est concevable. Le noyau où sont concentrés les protons
est de charge négative alors que les électrons sont positifs. Si elle opère
cette transformation, ce sera toute la structure moléculaire qui sera opérée et
il est possible qu’elle ne retrouve jamais le monde qu’elle a quitté. Toute la
radioactivité est sur le même principe, et même si ce n’est pas sur un atome

185
d’uranium, dans la vie courante les échanges nucléaires et électroniques
sont basés sur le noyau positif et les électrons négatifs. Aqualuce se de-
mande si le changement se fera aussi sur les hommes. Compte tenu que la
nature contient une quantité infinie d’atomes instables, la planète existera-t-
elle encore après cela ?
Elle réfléchit avec la vision de la communauté et elle se laisse pénétrer par
la force de la chaîne universelle à laquelle elle se rattache. C’est alors
qu’une évidence pénètre son corps qui n’est plus le siège d’une âme et
d’une raison, mais le bras d’un ensemble. La chaîne se met à parler :
« Attire dans ton cœur les radiations des trois rayons Alpha, Bêta et Gam-
ma. Mélange-les au fluide qui sort de ta source, ton cœur étant le centre et
l’origine du rayonnement. Ainsi, les forces de radiations de la Terre se mé-
langeront avec celles de ton cœur et elles reprendront leur forme initiale
comme l’a gardé l’Unissium. Le métal lourd de la Terre rayonnera alors
comme ton cœur l’a toujours fait et les rayons nocifs deviendront guéris-
seurs. Inversé, le métal deviendra plus léger que le gaz car son pôle magné-
tique agira à l’envers. Tous les hommes touchés par le nouveau métal ver-
ront guérir leur cœur enflammé, et leurs maux disparaîtront. »
Aqualuce comprend que le chef de la communauté voulait qu’elle voit le
rapport entre tous ces événements. Elle sent en elle le triple rayonnement de
son cœur monter et se relier à la source du métal en fusion qui circule dans
les veines de la Terre. Elle arrache sa chemise pour laisser sa poitrine nue et
montrer son cœur devant le fluide nucléaire de l’uranium. Trois rayons sor-
tant de son torse touchent le flux terrestre qui coule devant elle et une liai-
son s’établit. Les ondes Alpha, Bêta et Gamma se mélangent et se lient aux
rayons de son cœur. Aqualuce est comme radiographiée et l’on voit son
corps devenir transparent. Ses os, ses organes apparaissent pour ceux qui
pourraient regarder, et l’on voit même ses deux enfants en gestation. Un
combat semble se faire entre les rayons. Ceux de la Terre sont plus violents
tandis que ceux d’Aqualuce se laissent submerger mais ils créent des rami-
fications qui s’étendent progressivement le long des autres flux. Aqualuce
n’est plus elle-même et elle ne le sera peut-être plus jamais, elle est un
groupe, une communauté, un peuple entier. Un maillon, une chaîne ; une
Fraternité. Et cette fraternité transmet son rayonnement à l’influx de la
Terre. Les ondes Alpha, Bêta et Gamma se transposent en un flux plus pur,
et bien qu’ayant toujours un rôle particulier, la première touche la cons-
cience, la deuxième donne la force et la troisième, l’amour. Le changement
s’est fait, mais la liaison entre Aqualuce et le flux de la Terre ne cesse pas
encore. Elle reste encore attachée et son corps semble se vider de sa force.
Elle est brûlée au trois quarts, sa peau n’est plus qu’une croûte carbonisée ;
elle paraît mourante. C’est à cet instant que des êtres inattendus, descendus
dans le gouffre, viennent pour la prendre et l’emmener. Ils s’envolent avec

186
elle et ressortent de la grotte percée précédemment par Divine. L’un d’eux
rebouche le trou pour que personne ne remarque le filon, et juste après, ils
partent avec Aqualuce jusque sous une tente. Une jeune femme recouvre
totalement le corps de la pauvre blessée d’une épaisse couche de pommade
et chante pour elle une mélodie très agréable :

Mes yeux nouveaux voient la lumière


Je suis une fille qu’arrive sur Terre.
Mes parents heureux voyant l’enfant,
Font tournoyer l’espace du temps.
Mais je suis combattante du temps.
Je vis pour le présent.

La profondeur de mon regard


Fait briller un nouvel espoir.
Mon père dit, ce que tu verras,
Ma fille, tu le transformeras.
Mais je suis combattante du temps.
Je vis pour le présent.

Ta vie est un très grand voyage,


Elle te guide vers d’autres rivages.
Tu trouveras l’amour, les pleurs
Mais tu découvriras ton cœur.
Mais je suis combattante du temps.
Je vis pour le présent.

J’ouvre les yeux, je vois la vie,


Mais loin d’moi tu es asservi.
J’ai la force de te retrouver,
Unis soyons de nouveau-nés.
Mais je suis combattante du temps.
Je vis pour le présent.

Je te veux pour changer le monde.


Mon cœur, la distance nous inonde.
Souviens-toi de moi, je suis là,
J’te sauv’rai dans un grand combat.
Mais je suis combattante du temps.
Je vis pour le présent.

Je donnerai ma vie pour toi…

187
Le temps de cette chanson, Aqualuce ouvre les yeux et se met à parler :
⎯ Je reconnais cet air, je l’ai chanté autrefois. Qui es-tu ?
⎯ Je suis Belinn, l’elfe des elfes. J’ai chanté la chanson que j’ai trouvée
dans ton cœur car je voulais te réveiller en douceur. La transmutation que tu
as réalisée a attiré notre attention et nous sommes venus immédiatement
vers toi car nous ressentions que tu étais en danger. Tu as sans réticence
voulu donner ta vie pour un travail qui t’était demandé, sacrifiant ton
l’intérêt personnel au profit du groupe. Un être capable de tels actes est un
individu d’exception. Il était normal que nous intervenions afin que tu ne
périsses pas. Aqualuce, celui qui peut inverser la polarité de l’atome peut
gagner contre les forces du monde. C’est toi qui affronteras Maldeï lors-
qu’elle arrivera sur cette planète. C’est toi qui allumeras le deuxième rayon
qui touchera les hommes lorsque l’univers les appellera à donner la lumière
de leur cœur afin de les éprouver. Tu n’es plus un être ordinaire mais un
représentant du feu de la vie. Le baume dont je t’ai oins a guéri toutes tes
blessures, même celles de ton cœur.
⎯ Qu’est ce baume ?
⎯ Je t’ai enduite du baume de Vigmalian, que nous seuls les elfes sa-
vons faire.
⎯ J’ai le sentiment de te connaître, Belinn ?
⎯ Tu nous connais, car tu t’es battue contre nous lorsque l’école de
Keuramdor a été attaquée par des mercenaires sans conscience. Nous étions
ces êtres avant que vous nous libériez de notre mauvais sort. Le groupe des
elfes a trouvé sur la Terre sa vocation en aidant tous les hommes méritants.
Nous veillerons à ce qu’aucun être méritante ne soit perdue. En transmutant
l’uranium, tu as préparé la Terre à recevoir les nouveaux rayons qui doivent
la toucher dans peu de temps. Ton travail était indispensable. Car si les
hommes avaient encore à leur disposition l’arme nucléaire au moment où
Maldeï arrivera, cela serait fort dommageable. De plus, tous les êtres qui
ont été atteints par les radiations nocives du métal vont voir le mal se re-
tourner en bien. Tu as guéri ta pensée et tu t’es libérée de ce qui
t’emprisonnait encore. Aqualuce ; tu vas pouvoir continuer ton chemin et
aller maintenant beaucoup plus loin.
⎯ Mon être pense Nous. Il est au service de ceux qui me donnent de
leurs connaissances et de leur ignorance. La mutation du métal a fini de
retirer du corps que je suis, la parcelle d’individualisme qui restait.
⎯ Ta guérison est bientôt achevée, le baume a bientôt fini son effet.
Nous allons te ramener ainsi jusqu’au Puits de l’Oubli, là où tu étais avant
d’arriver ici. Aqualuce, ferme les yeux. Endors-toi un instant pour te soula-
ger de la grande souffrance que tu as dû subir.
Aqualuce accepte ce que demande Belinn, mais avant elle lui demande :

188
⎯ Sais-tu où est Divine que j’ai quittée il y a peu ?
Sans s’attarder, elle lui répond :
⎯ Devant toi…

Dans le Puits de l’Oubli, Aqualuce a le sentiment de tomber dans un espace


étrange. Sa chute semble durer des heures, lorsque d’un coup elle arrive à
vive allure, trouvant le sol d’une planète sous ses pieds. Elle croit un court
instant devoir s’écraser avec violence et mourir mais au moment de
l’impact, elle a l’impression de se cogner avec beaucoup de vigueur. En se
relevant, elle saigne simplement du nez. Et autour d’elle, deux de ses amis
l’attendent. Elle se relève et leur dit :
⎯ Depuis combien de temps êtes-vous là ?
⎯ Nous ne t’avons pas quittée depuis que tu as franchi le Puits de
l’Oubli.
⎯ En y pénétrant, nous nous sommes retrouvées dans un espace inat-
tendu. La porte du puits a disparu et comme tu étais inanimée, nous avons
voulu trouver une autre sortie. Nous sommes revenues et tu t’es réveillée.
Aqualuce a certainement rêvé, et Jenifer rajoute :
⎯ Juste quelques minutes d’absence et tu arrives à salir tes vêtements,
attraper un coup de soleil. Comment as-tu fait ?
⎯ J’ai simplement rêvé que je pouvais changer la Terre avec mes mains
et mon cœur.
⎯ Et penses-tu y être arrivée ?
⎯ Oui ! dit-elle en constatant qu’elle est encore recouverte d’une
graisse étrange…
⎯ En attendant, Il faut continuer. Ne restons pas ici.

Mais à peine ces paroles dites que le sol se met à trembler et que de la pous-
sière se soulève. Aqualuce ressent immédiatement les effets du sifflet et se
ressaisit. Elle n’a pas l’impression de se déplacer, mais elle voit plus loin,
dans la zone obscure trois silhouettes ressemblant à des enfants. Sentant
proche d’elle une présence qu’elle connaît bien, elle s’en rapproche et les
rassure :
⎯ N’ayez pas peur, c’est moi, maman. Cléonisse, rassure-toi.
Les petites filles entendent une voix qu’elles connaissent bien et elles sont
bien plus confiantes qu’au début. Elles se rapprochent des ombres et retrou-
vent Aqualuce. Cléonisse saute dans les bras de sa mère.
⎯ Je suis heureuse de te retrouver ! La dernière fois, tu étais en prise
avec un homme qui t’avait pris avec deux autres enfants. Je savais que tu ne
resterais pas avec lui, comment t’en es-tu sortie ?
⎯ J’ai fait ce que tu m’as demandé, j’ai ouvert une fenêtre sur
l’espérance et les elfes sont arrivés pour nous ramener.
189
⎯ Nous avons besoin de toi, maman, deux enfants ont disparu à Keu-
ramdor et Axelle a le sentiment qu’ils sont partis sur Elvy.
⎯ Comment ça, Maldeï est venue les prendre ?
⎯ Non, maman, ils ont dû partir d’eux-mêmes. Depuis qu’Axelle est
revenue, les autres rêvaient d’aller sur la planète de cette Maldeï, et Scott et
Kim l’ont certainement fait. On pense qu’ils ont pu se transporter instanta-
nément vers Elvy, la planète de la méchante. Mais s’ils ont pu partir, c’est
certainement grâce à nous tous lorsqu’on était en classe. Là-bas, seuls, ils
ne pourront pas revenir. On veut aller les chercher, mais on ne sait pas
comment tu fais pour voyager dans l’espace instantanément. Est-ce que tu
pourrais nous expliquer ?
⎯ Vous expliquer comment se déplacer dans l’espace avec juste la pen-
sée ? Mais, c’est impossible, je ne n’y arrive même plus, comment vou-
drais-tu que je te montre ?
⎯ Mais si, maman, tu nous disais lorsque tu étais avec nous que tu
avais fait des voyages dans l’espace juste avec la force de ta pensée. On
veut faire comme toi. C’est important, dis-nous-le !
Jenifer, qui est à côté d’Aqualuce et écoute les enfants, répond à son amie :
⎯ Je crois que la petite a raison, tu devrais lui expliquer comment on se
déplace dans l’espace. Ne dis pas que c’est impossible, nous le faisons tout
le temps avec notre amie Adiban ; rappelle-toi !
Aqualuce réfléchit et se rappelle comment elle avait transformé leur vais-
seau en un appareil capable de voyager instantanément dans l’espace. Se
disant que ces petites devront être rassurées et repartir avec un espoir, elle
réfléchit un instant à comment leur présenter une solution qui les satisfasse,
alors, elle leur dit :
⎯ D’abord, pour voyager dans l’espace, il vous faut un vaisseau spatial
que vous devrez construire. Donnez-lui un nom afin qu’il puisse vivre. Pour
lui donner un moteur, vous devrez rassembler toutes les piles électriques
que vous trouverez afin de donner à votre engin la puissance nécessaire.
Mais ce n’est pas tout, pour que le moteur agisse, il faut que vous soyez
tous prêts à donner chacun un bout de vous-même, comme pour toi, Axelle,
qui sait lire dans les pensées comme ta mère, donne aux autres un peu de
ton don lorsque ça peut être utile. Cléonisse, je sais que tu me ressembles
beaucoup, n’hésite pas à faire don de beaucoup de tes pouvoirs à tous ceux
qui sont autour de toi. Shanley, rien ne te résiste, tu es pratiquement invin-
cible. Par ce don, protège tous ceux qui sont avec toi. Les enfants ; ce n’est
pas avec vos pouvoirs que vous vaincrez le monde, mais en les restituant à
l’humanité. Faites cela et vous verrez, les difficultés s’effaceront autour de
vous. Il n’est nul besoin de vouloir traverser l’univers pour sauver vos amis,
votre comportement, le don de tout ce que vous possédez et le service que
vous donnerez sera votre meilleur atout. Lorsque vous me quitterez tout à

190
l’heure, je suis certaine que vous trouverez une solution pour sauver vos
amis. Hélas, je ne peux pas les aider directement car je suis aussi prise dans
une tourmente. Mais je suis certaine que tout s’arrangera pour vous.
⎯ Mais si on construit un vaisseau, tu penses qu’on y arrivera ?
⎯ Ma petite Cléonisse, les meilleurs vaisseaux que l’on peut construire
sont dans notre imagination. Fais-en un si tu veux, ensuite, mets y beaucoup
d’amour. Peut-être devrais-tu parler à Noèse de ton projet et lui demander
comment retrouver les amis disparus.
⎯ Maman, j’aimerais que toute cette histoire se termine un jour. Je
voudrais que tu rentres à la maison. J’aimerais que papa revienne, il faut
que tout redevienne comme avant. Au fond de moi, même si je ne suis pas
seule, je ne suis pas bien de te savoir aussi loin et en danger. On va avoir un
frère ou une sœur, tu ne peux pas toujours être partie.
À ce moment, la petite fille commence à pleurer. Sa maman la prend dans
ses bras et la réconforte autant qu’elle le peut. Mais Aqualuce se dit qu’elle
a raison et que malgré la lourde tâche qu’elle porte, il faudra retourner à la
maison. Hélas, ce n’est pas encore le moment et en elle des larmes coulent
aussi. Pour rassurer sa fille elle lui dit :
⎯ Avant l’été, tout sera comme avant. Je te promets les plus belles va-
cances qui soient. Tu peux déjà penser à ce que nous ferons tous ensemble.
La petite fille se détend et lui esquisse un sourire.
⎯ Je vais commencer à préparer la chambre pour les bébés. Il faut que
tout soit prêt lorsque tu rentreras avec papa.
⎯ C’est une très bonne idée.
⎯ Dis, maman, pourquoi tu ne rentres pas maintenant ?
La question n’est pas surprenante et Aqualuce trouve la réponse :
⎯ Je prépare pour le frère et la sœur qui vont te rejoindre un monde en-
core meilleur qu’il ne l’est aujourd’hui. C’est pour vous, les enfants, que je
travaille, fais-moi confiance, ce que tu vis ne sera bientôt qu’un souvenir
que tu oublieras vite.
Aqualuce fait encore un câlin à sa fille et rassure aussi les deux autres en-
fants qu’elle prend dans ses bras. Mais autour d’elles, le sol se met à vibrer
et la lumière se met à scintiller. Les enfants s’arrachent à Aqualuce malgré
eux, et comme si le temps faisait marche arrière, les grands s’éloignent des
petits. Si bien que d’un coup, Aqualuce se retrouve à la place où elle était
avant que le sifflet ne l’appelle. Jenifer et Timi la regardent et se demandent
ce qu’il s’est passé. Elles ont bien assisté à l’apparition des trois enfants,
mais ne comprennent pas vraiment.
C’est alors que toute la grotte où elles se trouvent se met à tourner, et elles
sont emportées comme dans une tornade…

191
LA RÉVOLTE
Lorsque, le matin, Clara revint en titubant avec les autres
femmes, Christopher ne dit pas un mot. Il ne demanda pas à Clara ce qui
s’était passé. Il le savait trop bien, Gadny l’avait hélas prévenu. Il vit son
épouse essayer de faire une toilette avec le peu de moyen dont elle dispo-
sait, puis juste rhabillée, elle est partie au travail avec les autres. Christo-
pher pensait qu’en rentrant, il pourrait la consoler et la rassurer, mais lors-
qu’elle revint, elle l’ignora totalement. Durant quinze jours elle repartit tra-
vailler avec les autres comme si elle semblait s’être faite à sa nouvelle
condition, laissant son pauvre époux totalement abandonné. Hélas pour
Christopher, il lui était totalement interdit de sortir, par crainte qu’il soit
remarqué et qu’il déclenche une visite des gardes et que les femmes soient
accusées de trahison et soient tuées sans condition.
Pourtant, il n’est pas homme à baisser les bras et se considérer comme vain-
cu. Alors avec grande sagesse, il se met à patienter et à élaborer des plans
pour fuir cette île funeste.
Ce soir, les femmes sont revenues du travail, mais il ne voit pas Clara, alors
il demande à Gadny :
⎯ Pourquoi n’est-elle pas avec vous ? Sais-tu où elle est ?
⎯ Les gardes l'ont prise avec eux, ils ont apparemment l’intention de
faire une fête ensemble. Ils ont aussi pris Madelian, Virliny et Xerria.
⎯ Mais bon sang, on ne peut pas laisser faire ça ! Il y a quinze jours, je
l’ai laissée partir, mais ce soir, non ! Ca ne se passera pas comme ça ! J’y
vais. Dis-moi où je peux la trouver. Je vais la chercher.
⎯ Tu ne peux pas, ils vont te tuer !
⎯ Ils ne me tueront pas et je vais leur reprendre Clara. Je me fous de
sortir d’ici et d’être repéré. Tant pis s’il y a une descente ici, vous n’avez
qu’à vous bouger et vous révolter. En plus tu sais que vos enfants vous at-
tendent ailleurs et qu’ils sont en vie. Pourquoi ne faites-vous rien ?
Christopher est en colère et Gadny se questionne. Elle commence à com-
prendre qu’il a certainement raison. Elle et les autres se laissent aller à la
peur chaque jour. Elle pense alors que fabriquer des armes n’est plus un
avenir pour elles. Elle se dit que si la mort les attend à la fin, il est peut-être
mieux de se révolter comme Christopher le propose. Qu’ont-elles à perdre
en fait ? Alors, regardant l’homme elle lui répond :
⎯ Je t’emmène chez les gardes ce soir. À partir de maintenant, je ne
suis plus prisonnière de ce camp de travail. Je veux revoir mon enfant. Je ne
reste pas. Tu as raison. Allons chercher Clara et les autres ; partons !
Christopher n’en revient pas. Mais de toute façon, il était décidé avant
qu’elle ne veuille le suivre. Néanmoins, il se réjouit de sa décision. Le coup
de sang de Christopher n’est pas passé inaperçu et les autres femmes les ont
192
entendus. Alors, déjà, pour certaines, elles se disent que comme Gadny, il
ne faut plus rester là. C’est déjà la révolte dans le grand dortoir. Alors la
nouvelle amie de Christopher calme ses consœurs :
⎯ S’il vous plaît ; pour aller chez les gardes, nous ne pourrons pas être
plus de quatre, sans quoi nous risquons de donner l’alerte avant d’arriver.
Préparez-vous le temps que nous soyons partis. À notre retour nous passe-
rons à l’action. Je vous promets que nous reverrons nos enfants.
⎯ Je vous ai observées depuis que je suis avec vous, et comme je suis
resté là à vous attendre, j’ai eu l’occasion de réfléchir à l’action à mener. Je
pense pouvoir sortir Clara des mains des gardiens, ainsi que le reste de vos
amies. Rassemblez tout ce qui peut nous servir d’armes. Prenez de l’eau et
des vivres. Mettez des vêtements robustes sur vous. Demain matin, nous
serons en guerre. Essayez de convaincre tous ceux qui peuvent nous suivre.
Allez dans l’autre dortoir pour entraîner ceux qui ne sont pas encore infor-
més. À cent cinquante, nous allons détruire toutes les usines d’armes de
l’île. Maldeï regrettera de vous avoir prises comme ouvrières.
Toutes les femmes se sentent fortes avec cet homme. On ne leur avait ja-
mais parlé comme ça. Deux femmes sortent vite du rang pour se porter vo-
lontaires pour venir avec lui. Il leur demande leur nom et les prend avec
Gadny. Elles sont seulement armées de lames de couteaux, mais Christo-
pher leur dit que ce sera suffisant. Mais Gadny lui dit qu’il se fera immédia-
tement remarquer lorsqu’il sortira dans son état. Elle lui propose de le trans-
former comme les autres, en prisonnière femme. Il hésite un moment, mais
une idée lui vient d’un coup, ce qui pourrait lui permettre de libérer Clara,
car jusqu’à présent il n’avait pas de plan.
⎯ Bon, c’est d’accord, mais ne me ridiculisez pas ; je n’aime pas me
sentir dans la peau d’une femme.
⎯ Ne t’inquiètes pas mon chéri, pour la coiffure, ce n’est pas ce qu’il y
a de plus féminin.
Alors, elle attrape le rasoir et lui rase les quelques cheveux qu’il a sur la tête
ainsi que la barbe de quelques jours. Ensuite elle lui donne des vêtements et
lui marque au charbon le signe des prisonnières. Elle lui place au niveau de
la poitrine des bouts de mousse pour faire plus réel.
⎯ Tu as beaucoup de ressemblance avec nous, maintenant, on peut y al-
ler.
Comme la nuit est tombée, ils sortent pour rejoindre la fête donnée par les
gardes. Les deux autres femmes, Rasbarian et Limexine sont encore jeunes,
bien qu’elles aient déjà passé sept ans ici. Elles semblent n’avoir que vingt-
deux ans. Christopher s’interroge sur leur âge et l’une d’elles répond :
⎯ Je n’ai que vingt ans, tout comme Limexine. Lorsque Maldeï est ve-
nue faire ses expériences, elle nous a trouvées et nous n’étions pas stériles,
alors elle nous a pris comme les autres du camp. Nous étions déjà toutes en

193
âge d’avoir des enfants, c’est tout ce qui l’intéressait.
En entendant ça, il en est écœuré, les enfants n’ont aucune chance devant
elle. Il se rappelle des enfants de l’île de Carbokan. Tout cela est bien loin
du pays où il vivait avant de commencer une enquête qui l’a emmené bien
au-delà de toutes les limites de son monde.
⎯ Je vous jure que vous partirez toutes d’ici…

Le bâtiment qui abrite les gardes est en hauteur sur une butte, c’est la tour
des gardes. De là, ils peuvent observer ceux qui s’approchent. Lorsque
Gadny montre de loin où se trouve Clara, Christopher fait part de son idée :
⎯ Nous allons vers eux à découvert. Lorsqu’ils nous repéreront, nous
leur dirons que comme ils donnent une fête, nous venons nous offrir pour
leur plaisir et le nôtre.
⎯ T’es fou, on va y passer tout de suite ; tu ne les connais pas !
⎯ Tu leur diras que s’ils nous laissent faire, nous pourrons leur amener
d’autres femmes. Ça les excitera et cela nous laissera du temps.
⎯ T’es vraiment complètement fou. Mais je ferais ce que tu me deman-
des, parfois, la folie ça a du bon.
⎯ Je suis policier normalement. J’ai toujours agi pour la justice et ce
n’est pas aujourd’hui que je renierai mes convictions. De plus, avec Clara,
nous avons décidé d’agir pour que tous les hommes s’éveillent à la réalité
du monde et trouvent la vérité. Nous étions tranquilles sur Terre. Mais nous
avons préféré venir avec vous sur Elvy pour vous aider. C’est un peu le
hasard que nous soyons arrivés sur l’île de Racben, mais maintenant, je sais
que ça ne l’était pas et je ne le regrette pas.
⎯ Si tu réussis comme tu le dis, alors je croirai en une autre vie et un
autre univers. Cela fait des années que nous sommes emprisonnées ici et
jamais rien n’est venu éclairer notre vie, alors j’ai fini de rêver.
⎯ Pourquoi Clara est-elle restée à travailler avec vous au lendemain de
notre arrivée, et pourquoi ne m’a-t-elle plus adressé la parole ? Que s’est-il
passé dans la maison des gardes ce soir-là ?
⎯ Pas grand-chose de joli. Vraiment pas joli.
⎯ Mais quoi donc ?
⎯ Il vaut mieux ne pas savoir.
⎯ Il faut que je sache ; c’est ma femme.
Un silence se fait, Gadny ne voudrait rien dire afin de pouvoir oublier
l’inoubliable. Mais au bout d’un petit instant elle lui dit :
⎯ Ces salauds. Ils l’ont excisée, ensuite violée.
Christopher vomit instantanément son maigre repas. Il est totalement écœu-
ré par ce qu’il vient d’apprendre. Gadny s’en veut de lui avoir dit, car elle
avait fait à Clara la promesse de garder le secret. Mais tant pis, c’est fait.
⎯ Ça ne change rien. On y va. Ce que tu viens de me dire me motive
194
encore plus. Nous les ramènerons. Tu en as ma promesse. Vous allez suivre
mon plan et tout se passera bien.
⎯ Comment opère-t-on une fois à l’intérieur ? Tu sais qu’il y a en
moyenne une quinzaine de gardes.
⎯ Le nombre n’est pas un problème. Je me ferais passer pour une
femme et nous allons les aguicher. Gardez vos lames bien cachées, elles
pourraient servir. Je m’occuperai des hommes au moment venu. Lorsque
vous m’entendrez agir, alors sortez vos armes et on verra.
Gadny trouve un peu court ce plan mais après tout, que risquent-ils de
plus ?
Tous les quatre avancent à découvert et se font remarquer par un vigile.
⎯ Stop ! Où allez-vous ?
⎯ Bonsoir. Moi et mes amies ont s’ennui et nous pensions que ce serait
bien de pouvoir venir vous divertir un peu. On peut tous se donner du plai-
sir.
⎯ Attends un peu. Bougez pas, je vais demander au chef.
Le garde disparaît un moment, puis lorsqu’il revient, c’est avec un autre
homme qui leur demande :
⎯ Qu’avez-vous à nous proposer qui vaille la peine de venir avec
nous ?
Christopher n’a pas de réponse à leur donner. Il est un peu dépassé car il
croyait qu’à la simple vue de quatre femmes, les portes s’ouvriraient pres-
que automatiquement. Mais ce n’est pas le cas et la non-réponse risque de
leur être fatale. Mais Gadny répond :
⎯ Nous avons toutes les quatre nos règles et je sais que tu aimes le sang
lorsque tu baises. Avec nous, tu seras servi.
⎯ Oh ! Toi tu me prends par les sentiments. Allez, entrez, on vous ou-
vre la porte.
On est à la limite de l’horreur pense Christopher. Il comprend pourquoi
Clara avait subi cette mutilation encore trop fréquente sur Terre. Cet
homme est peut-être celui qui avait fait subir ça à Clara.
⎯ Tu connais cet homme ?
⎯ Bien sûr ! C’est Darkor, leur chef. Il est sanguinaire et obsédé en
même temps. C’est pour ça que Maldeï l’a mis ici avec un autre. Il s’occupe
de la moitié de l’île ; l’autre partie est sous la garde de Benkazy. Tous deux
nous tiennent en leur pouvoir depuis longtemps.
⎯ J’ai comme le sentiment que c’est lui qui a fait souffrir Clara.
⎯ Ce qu’il lui a fait, il l’a fait à nous aussi. Clara n’est pas la première,
c’est un rituel pour toutes les femmes qui viennent ici la première fois.
⎯ Toi aussi tu as…
⎯ Moi aussi, j’ai été mutilée. Il n’y a que Rasbarian et Limexine qui
sont encore entières.
195
⎯ Pourquoi êtes-vous venue avec moi ce soir, vous deux ?
⎯ Nous, on est une famille. On n'a plus rien à perdre, on veut être
comme les autres.
⎯ C’est bon. Taisez-vous, on nous ouvre la porte.
⎯ Au pied de la maison des gardes, on a l’impression d’être à l’entrée
d’une forteresse. C’est en sous-sol que l’entrée se fait, et là, un garde les
accueille à sa façon.
⎯ Déshabillez-vous ici. Le maître l’exige avant que vous ne pénétriez
dans sa chambre.
Si cela se fait, ils sont perdus. Mais Gadny lui répond :
⎯ Tu nous dis ça pour profiter de nos corps. Je ne suis pas d’accord,
seul ton maître pourra nous contempler. Fais attention, je pourrais le lui
répéter.
Ça marche, car lorsqu’il entend ces mots, il rougit et se tait avant de les
laisser passer pour le conduire à la chambre. Deux étages plus haut, le garde
leur ouvre la porte et les fait entrer, avant de la verrouiller derrière eux.
L’endroit n’a rien de comparable avec les dortoirs que les femmes oc-
cupent. Cette chambre est propre. Les draps sont blancs et il y a de quoi se
laver. C’est pour Christopher à la mesure d’un hôtel très grand standing.
Les trois femmes se mettent nues tandis que pour leur compagnon c’est bien
plus difficile ; alors, après avoir enlevé sa chemise, il se glisse sous les
draps. C’est à ce moment que le responsable vu tout à l’heure entre dans la
chambre.
⎯ C’est si rare d’avoir des volontaires. Cela me fait grand plaisir, je
saurais m’en souvenir. Donnez-moi vos noms, vous aurez un traitement
spécial lorsque vous retournerez au travail demain.
Darkor se glisse entre les trois femmes en tâtant leur sexe. Il dit aux deux
jeunes :
⎯ Je ferai l’amour avec vous un peu plus tard ce soir car il faut que je
vous prépare.
Entendant cela, Christopher ne donne pas cher de lui lorsque l’autre péné-
trera dans le lit.
⎯ Ma chère Gadny, viens avec moi dans le lit, nous allons partager no-
tre plaisir avec ton amie qui est déjà installée.
Le maître détache son arme et la pose sur une table. Il se déshabille devant
les yeux des deux gamines qui restent debout, alors que Gadny se prépare et
pénètre dans le grand lit. L’homme tire le drap pour se coucher, lorsqu’il
voit que Christopher est encore habillé. Il commence à se reculer mais
Christopher l’attrape et le sert contre lui sur le lit. Il crie :
⎯ Rasbarian et Limexine, lancez-moi son arme, vite !
L’une des deux jeunes femmes attrape l’engin et lui lance. Il l’attrape aussi-
tôt et plaque le canon dans le bas de la nuque.

196
⎯ Ne bouge plus ou tu es mort !
Darkor ne se débat plus et Christopher se relève en le tenant à portée. Il se
rhabille, et d’un air menaçant, exige du chef qu’il le conduise à Clara et les
autres femmes qu’ils ont gardées pour la nuit. Ce dernier n’a pas le choix et
fait savoir qu’elles se trouvent dans la salle prévue pour la fête avec tous ses
hommes, et il dit :
⎯ Quand bien même tu seras avec elles, mes hommes ne se laisseront
pas faire, ils te tueront. Tu ferais mieux de me libérer, je te laisserai fuir
avec une minute d’avance. Ce sera mieux que rien.
⎯ Ta vie ne vaut pas mieux que la mienne. Pour l’instant, c’est moi qui
ai le joker en main. On y va. Venez avec moi les filles. Vous prendrez les
armes que les gardes ont sur eux.
Ils avancent vers la salle en tenant le maître sous la menace de l’arme.
Lorsqu’ils ouvrent la porte, ils découvrent tous les gardes préparant l’orgie
de la nuit ainsi que les quatre femmes attachées sur des planches dans des
positions humiliantes, avec leurs corps recouverts de graisse pour faciliter le
plaisir de chacun. Ils restent tous surpris de voir arriver le chef pris en
otage, avec trois femmes derrière un homme qui semble sortir de nulle part.
Christopher dit alors à tous :
⎯ Levez les mains en l’air ou je désintègre votre maître ! Laissez-vous
désarmer. Le premier qui bouge est mort.
Il y a peu d’hommes encore armés car la moitié est déjà déshabillée. Rasba-
rian, Limexine et Gadny enlèvent les pistolets encore accrochés à leur cein-
ture et en gardent un dans leurs mains afin de tenir en joue tous les hommes.
Christopher, désignant quatre hommes, leur demande :
⎯ Détachez ces femmes, et vite !
Les hommes exécutent l’ordre et Madelian, Virliny, Xerria et Clara se libè-
rent de leur plateau supplicié. Comme elles sont apparemment droguées,
elles ne réagissent pratiquement pas, comme si elles étaient des poupées
gonflables prêtent à s’effondrer. Cela perturbe Christopher qui pensait trou-
ver des femmes aussi dynamiques que les trois qu’il a avec lui. Clara s’étale
sur le sol d’un coup, et à ce moment, sentant l’homme relâcher son atten-
tion, le chef se retourne et arrache l’arme. Christopher, qui s’inquiétait pour
Clara pendant juste trois secondes, est pris de court, ce qui lui est fatal. Le
maître ne fait pas de sentiment et tire sur lui dans la poitrine à bout portant.
L’impact du rayon est tel qu’il est propulsé contre la cloison et que son
épaule est arrachée avec le bras entier. Ce type de tir est à coup sûr mortel
pour celui qui en est la cible. Darkor attrape alors Gadny, met son arme sur
sa tempe et menace Limexine et Rasbarian.
⎯ Jetez vos armes toutes le deux ou je la tue comme l’autre !
Affolées, elles se regardent, voyant Christopher mort au fond de la salle et
leur amie en grande difficulté, elles jettent aussitôt les deux pistolets. Le

197
Maître est satisfait et il leur dit :
⎯ Maintenant, voyez pourquoi je suis le Maître ici…

Le rayon est si puissant qu’il ne reste qu’un cou sans tête. Le corps
s’effondre et le sang gicle sur tous ceux qui sont autour, alors que la tête
roule encore sur le sol…

Clara se redresse en brandissant l’arme qu’elle vient de ramasser et dit :


⎯ Y en a-t-il d’autres qui veulent goûter au canon de ce pistolet,
comme vient de le faire votre chef ?
Les hommes se reculent, et Limexine et Rasbarian reprennent des armes
qu’elles pointent sur les gardes. Gadny est recouverte du sang de l’homme
qui s’apprêtait à la tuer. Une chance pour elle que l’arme de Limexine soit
tombée juste dans les mains de Clara qui aussitôt, reprenant conscience,
exécuta le Maître. Nul ne s’y attendait et en un fragment de seconde la si-
tuation se retourne, les gardes paniqués ne savent plus quoi faire. Clara de-
bout et paraissant se remettre, se précipite vers Christopher étalé sur le sol.
Elle pose sur sa blessure la chemise qu’elle a sur elle et lui redresse la tête
en lui donnant des tapes sur les joues.
⎯ Réveille-toi, mon chéri. C’est terminé. On est sortis d’affaire.
Ceux qui l’entendent se disent qu’elle est folle de parler à un mort, mais
leur surprise est encore plus grande lorsque l’homme blessé ouvre les yeux.
⎯ Punaise ! J’ai mal au bras.
⎯ T’en fais pas, ça repousse.
Étonné, Christopher regarde sur le côté, sous le tissu, et voit qu’un embryon
de main ressort de son épaule disparue.
⎯ Tu es invulnérable, personne ne peut te causer de dommages. De-
main, il n’y paraîtra plus. Allez, relève-toi. Prends ma main pour te relever.
Ceux qui voient Christopher sur ses jambes sont effrayés et plus un garde
ne cherche à se rebeller. Clara se retourne vers tous les hommes et leur dit :
⎯ Si vous désirez la vie sauve, il faudra collaborer avec nous, car nous
ne ferons pas de prisonniers.
Tous les gardes sont des Elviens recrutés par la police de Maldeï. Ils
n’avaient pas vocation à le devenir, mais la peur et la propagande est telle
que personne ne peut refuser. Les treize hommes acceptent. Clara demande
alors à tous de quitter la tour des gardes. Lorsqu’ils sortent, c’est avec sur-
prise qu’ils trouvent à l’entrée toutes les femmes prisonnières de l’île. Elles
sont préparées et armées comme Christopher leur avait demandé. En voyant
les gardes sortir avec leurs amis, elles commencent à les bousculer. Mais
Gadny intervient :
⎯ Laissez-les tranquilles. Leur chef est mort, ils se sont ralliés à nous.
⎯ Mais ils ont tous participé aux orgies, ils doivent payer !

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⎯ Ils paieront en luttant contre Maldeï et en faisant chuter la dictature
sur cette île.
L’un des hommes dit alors :
⎯ Darkor nous obligeait à faire comme lui, il nous prenait comme pré-
texte pour vous violer, c’est lui qui vous a toutes mutilées. On n’avait rien à
dire car il détenait tous les pouvoirs que lui avait confiés Maldeï.
Les femmes sont bien obligées d’accepter. Toute cette communauté ne peut
rester ici. Comme le groupe de la révolte est formé, il faut maintenant
continuer à renverser les autorités de l’île. Les autres ouvrières ne sont pas
prisonnières mais des volontaires désignées d’office. Ce sera plus difficile
de les convaincre. Les anciens gardes proposent d’aller prendre les armes
qui sont enfermées dans la tour. Ils partent avec un groupe de femmes, et
reviennent avec un stock très impressionnant de ce que toutes les ouvrières
produisent. Tous sont parés pour partir. Le camp le plus proche est à deux
kilomètres alors le groupe mené par Gadny se met en marche. Christopher
les suit, accompagné de Clara. Durant leur cheminement, Christopher sent
ses membres repousser, ce qui lui fait une impression très étrange et dou-
loureuse en même temps. Clara lui adresse la parole et le rassure :
⎯ T’en a mis du temps pour venir me chercher ! Ça fait quinze jours
que je t’attendais. Je commençais à m’impatienter !
Il la regarde, totalement étonné.
⎯ Mais, depuis que tu as été prise par les gardes, tu ne m’adresses plus
la parole ! Comment aurais-je pu savoir que tu m’attendais. Tu m’ignorais
et tu allais travailler chaque jour avec les autres. Moi, je suis resté tapi sous
un lit tout le temps.
⎯ Pourquoi n’as-tu pas bougé avant que je sois enfermée dans la Tour
des Gardes ?
⎯ Parce que tu rentrais chaque jour.
⎯ Alors pourquoi n’es-tu pas venu me chercher ?
⎯ Tu m’ignorais.
⎯ Non ! C’est toi qui m’ignorais. Lorsque je suis rentrée la première
fois, tu m’as regardée et tu n’as rien dit. J’ai voulu attirer ton attention lors-
que j’ai essayé de faire une toilette et tu n’as fait que me regarder. Je ne
demandais qu’une chose ; c’était que tu m’embrasses, et tu n’as rien fait.
Alors je suis allée travailler parce que tu n’avais pas le courage d’affronter
le viol qu’on m’avait fait subir.
⎯ Je pensais qu’il était préférable d’oublier.
⎯ Il faut avoir le courage de regarder le mal comme on regarde le bien.
⎯ Tu as été mutilée. Je le sais et je ne pourrai jamais l’oublier chaque
fois que je te verrai nue. Pour ça, je ne t’en parlerai plus.
⎯ Tu oublieras ce qu’il m’a fait ; même lorsque je serai nue devant toi.
Mais il faut savoir regarder l’autre lorsqu’il souffre. Je suis comme avant.
199
Ça repousse comme ton bras.
Il la regarde, complètement étourdi.
⎯ Alors pourquoi m’avoir fait subir tout ça ?
⎯ Parce que si tu n’avais fait que m’attendre, tu n’aurais pas eu l’idée
de bousculer toutes ces femmes. Elles seraient toutes restées des prisonniè-
res soumises. Et jamais personne n’aurait eu l’idée de se soulever pour se
révolter. Je t’ai poussé à les mettre en route et maintenant, elles n’ont plus
besoin de nous. Elles vont pouvoir casser cette île. Ici, Maldeï a déjà perdu.
Tu as été parfait à partir du moment où tu t’es révolté. Eh Christopher !
⎯ Quoi ?
⎯ Je t’aime ; embrasse-moi…

Le groupe arrive à proximité du camp des femmes elviennes. Un simple


garde surveille l’entrée. Il est décidé qu’un des anciens gardes va
s’approcher de lui et parlementer. Hélas, la discussion tourne mal ; le garde
n’admet pas que des prisonnières pénètrent dans cette zone, car elles puent
et sont pleines de maladies, dit-il. Le garde du camp sort une arme, mais
l’autre est plus rapide, et il s’étale, mort, sur le sol. Le pauvre homme res-
sort totalement étourdi par son geste et Gadny le prend à part :
⎯ Que t’a-t-il dit ?
⎯ Il dit que vous allez contaminer ces femmes et il voulait avertir Ben-
kazy. Il a sorti son arme et il voulait prendre son communicateur. Je l’ai tué.
⎯ Que faut-il faire à ton avis ?
⎯ Nous avons de quoi détruire les usines du secteur. Toutes celles qui y
travaillent se retrouveront au chômage ; on arrivera peut-être à les amener à
nous.
Cette proposition doit être approuvée par le groupe, et Gadny rejoint
d’autres femmes.
Clara et Christopher se mettent en retrait car ils ont mis le feu à la mèche de
la révolte. Tous deux pensent à leur ami Starram, parti à la recherche d’un
vaisseau lorsqu’ils sont arrivés sur l’île et dont ils n’ont plus de nouvelles.
Gadny se rapproche d’eux quelques instants après avoir réuni le groupe :
⎯ Mes amis, nous allons détruire l’usine cette nuit. Ne vous trouvez pas
à côté car ça risque de faire beaucoup de dégâts. Pour nous, il n’est pas
question de nous battre contre les autres ouvrières, on espère les rallier à
notre cause, après la destruction.
⎯ Mais que ferez-vous ensuite ?
⎯ Avec les autres, on partira de l’autre côté de l’île pour en finir.
⎯ Je te souhaite de réussir, Gadny. Christopher et moi allons à la re-
cherche de notre ami. Nous devons trouver le moyen de quitter cette île.
Pourvu que Maldeï ne soit pas informée trop tôt de cette révolte et qu’elle
envoie des troupes. Si c’était le cas, ce serait la fin pour nous tous.
200
⎯ Faites cela, nous, on est décidés. De toute façon, nous n’avons rien à
perdre. Nous aurions dû nous révolter depuis bien longtemps. C’est grâce à
vous que nous nous sommes réveillées. Faites ce que vous avez à faire,
nous, on ne s’arrête plus.

Clara et Christopher partent vers la plage sur laquelle ils étaient arrivés,
espérant retrouver les traces de Starram, alors que le groupe s’organise et
part vers la première usine qu’ils pensent détruire. Un peu plus tard dans la
nuit, alors qu’ils sont arrivés sur la plage, devant l’épave du radeau qui les
avait emmenés jusqu’ici, ils entendent une déflagration terrible en même
temps qu’un éclair couvre un instant le ciel entier. Ils comprennent alors
que la guerre de l’île a commencé. Mais ils ne voient aucune trace de leur
ami. Ils s’allongent sur le sable et s’endorment, enlacés l’un dans l’autre
pour se tenir chaud. Au matin, une pluie terrible les réveille. Clara se re-
dresse et pense tout haut :
⎯ Avec ce temps, ce sont de bien mauvais jours qui s’annoncent pour
nous.
Christopher la regarde étonné.
⎯ Mais pourquoi dis-tu cela ?
⎯ La révolution entraîne toujours plus de morts qu’il ne faut. Ces jours-
ci, nous perdrons des amis. D’autres que nous ne connaissons pas mourront
aussi dans l’oubli total. Certaines femmes ne connaîtront jamais leur enfant
et d’autres ne reverront jamais les leurs. Hier, j’ai peut-être tué un père de
famille. Peut-être que cet homme avait une vie ailleurs bien différente que
celle qu’il nous présentait. Tu sais, j’ai appuyé sur la gâchette, mais si
j’avais réfléchi, je n’aurais jamais pu le faire.
⎯ Et tous seraient morts.
⎯ Peut-être, mais je n’ai jamais tué d’hommes ou d’animaux de ma vie,
jusqu’à hier.
⎯ Tu as sauvé des vies hier, c’est bien plus important. Cet homme était
malade. Il a fait souffrir de nombreuses femmes. Tu n’as rien à te reprocher.
Allez, viens avec moi, cherchons un abri…

Clara et Christopher se retrouvent dans les dortoirs abandonnés par les


femmes. Durant quatre jours, sous la pluie, ils longent la côte pour retrouver
leur ami. Régulièrement, ils entendent des détonations qui indiquent que
l’on se bat sur l’île. Parfois une explosion plus importante crée des nuées de
lumière qui indiquent que les combats doivent être d’une grande violence.
Pour eux, l’inquiétude monte, car ils craignent de voir arriver prochaine-
ment les troupes de Maldeï qui feront vite taire cette révolution. L’espoir de
quitter l’île avec les autres femmes se tarit peu à peu malgré le désir de sau-
ver toutes ces malheureuses. Ce n’est qu’au cinquième jour que la pluie

201
s’arrête. Christopher sort du dortoir en pensant admirer le soleil se lever sur
un ciel redevenu bleu. Il s’étire, son bras arraché ayant entièrement repous-
sé. Il est heureux d’annoncer à Clara que le beau temps revient, lorsqu’il
entend des pas dans la cour d’à côté. Il se penche et reconnaît Gadny se
tenant le ventre et avançant avec difficulté. Il se précipite vers elle pour la
secourir. Lorsque qu’il arrive, Gadny lève les yeux sur lui et s’effondre sur
le sol boueux. Il la prend dans ses bras et l’emmène jusque sur un lit. Le
bruit réveille Clara qui voit son compagnon parler à quelqu’un d’autre. Elle
se redresse et, surprise, elle retrouve son amie de chambre ; Gadny.
⎯ Que fait-elle là ?
⎯ Je ne sais pas, elle vient d’arriver. Elle me semble mal en point.
⎯ Pousse-toi, je vais l’examiner.
Clara soulève sa chemise et voit une blessure qui lui ouvre la poitrine jus-
que sous la gorge. Un des poumons est totalement brûlé, et bien que le cœur
ne soit pas touché, elle demeure malgré tout très sérieusement blessée.
⎯ Avec une telle blessure, je me demande comment elle a pu arriver
jusqu’ici ? Je pense qu’elle a dû mettre ses dernières forces dans le parcours
qu’elle a fait pour nous retrouver.
⎯ Tu penses qu’elle nous cherchait ?
⎯ Peut-être. Si c’est le cas, nous devrons l’aider à reprendre connais-
sance, elle a certainement des informations importantes pour nous. Mais si
elle est dans le coma, je ne peux la réveiller.
⎯ Ne peux-tu pas sonder son esprit ? Comme tu l’avais fait avec Star-
ram ?
⎯ Non, mais je peux lui donner de mon énergie vitale. Ça l’aidera
quelques minutes.
Clara s’allonge contre elle et lui prend ses deux mains. En quelques minu-
tes, elle semble s’amaigrir, son visage se tire comme si elle n’avait pas
mangé depuis plusieurs jours, alors que Gadny semble reprendre de la vie et
que ses joues se regonflent. La pauvre fille ouvre les yeux, et Christopher la
regarde.
⎯ Bonjours mon grand, t’es toujours aussi beau. Comment vas-tu ?
⎯ Oh ! Moi, je vais bien. Regarde, mon bras a déjà repoussé.
⎯ T’en a de la chance, car il me manque la moitié d’un poumon et ce
n’est pas terrible. Où est Clara ?
⎯ Allongée contre toi, elle vient de te donner de son fluide vital.
⎯ Si elle a fait ça, c’est que je ne vais vraiment pas bien.
⎯ Gadny, pourquoi es-tu revenue ?
⎯ Il faillait que je vous trouve. C’est très grave. Nous avons remporté
de grandes victoires et nous sommes arrivées à nous faire de nouveaux al-
liés avec les ouvrières. Mais, certaines n’ont pas voulu se rallier et elles ont

202
rejoint Benkazy. Nous avons détruit tous les systèmes de communication,
mais hélas, au moment pénétrer dans la tour, le repaire des gardes, je me
suis retrouvée face à Benkazy. Il se rendait vers son vaisseau, certainement
pour rejoindre Sandépra. Je voulais l’arrêter, mais il a été le plus rapide et il
a tiré sur moi, m’arrachant un poumon. Je l’ai vu décoller, un autre vaisseau
le suivait. C’est fini pour nous bien que les usines soient presque toutes
détruites. On ne peut pas toujours avoir de la chance. Je n’avais pas de Cla-
ra avec moi, cette fois. Avant la fin de la journée, Maldeï sera ici avec ses
gardes et notre belle révolte fera partie des souvenirs.
Clara se redresse à ce moment, elle reprend conscience :
⎯ Dis-moi, quel était ce vaisseau qui le suivait ?
⎯ Je ne sais pas, peut-être un de ses lieutenants ? Clara, je suis heureuse
que tu sois encore vivante, nous avons perdu quelques-unes de nos amies en
combattant ceux qui ne se sont pas ralliées à nous. Je vais mourir, ce n’est
pas avec la force que tu me donnes que je pourrais guérir, sinon, c’est toi
qui mourrais et je ne le souhaite pas. Tu m’as sauvée l’autre jour et cela m’a
permis de combattre ; c’est l’essentiel. Ma blessure est trop profonde. J’ai
voulu te rejoindre dans l’espoir que tu puisses sauver le reste de nos amis, je
sais que tu as toujours de bonnes idées. C’est trop tard pour moi, mais
j’aimerais, si vous vous en sortez, que tu retrouves mon enfant et que tu
l’élèves pour moi car tu as un très grand cœur. Tu ferais une bonne-maman.
⎯ Mais tu vas t’en sortir !
⎯ C’est trop tard pour moi, la blessure est trop profonde, je sens que je
me détache de mon corps. Mais je suis certaine que tu réussiras. On n’a pas
fait ça pour rien, de toute façon, l’île est détruite.
⎯ Gadny, t’es mon amie, reste là !
⎯ Je vous ai aimés tous les deux. Prends un bout de moi pour retrouver
l’enfant, ce sera le tien…
⎯ Gadny ! crie Clara.
Mais celle-ci se fige. Les yeux grands ouverts et la bouche s’arrêtant de
chercher son souffle, son corps se raidit d’un coup, la vie l’a quittée. Les
yeux rouges de Clara laissent couler des larmes pour une amie courageuse
qu’elle a trop peu connue. Elle se redresse vers Christopher :
⎯ Va chercher toute la communauté. Cours vite, tu es sportif, tu n’en as
pas pour très longtemps à traverser l’île. Lorsque tu les retrouveras, dis-leur
de venir jusqu’à la plage d’où nous sommes arrivés. Nous n’avons que
quelques heures avant que Maldeï n’arrive.
⎯ Mais que ferons-nous de plus ici ?
⎯ T’en fais pas, fais ce que je te demande.
Christopher lui fait confiance, Clara a toujours su agir ; elle ne semble ja-
mais faire d’erreurs. Alors, il se met à courir, pour retrouver le groupe de la
révolte…

203
Clara attrape un couteau et, sans gaîté de cœur, coupe la phalange d’une
main de Gadny, l’emballe dans un linge et le place dans une poche. Plus
tard, elle traîne son corps jusqu’à la plage et, à l’aide d’une pelle, fait un
trou suffisamment profond pour la faire reposer dedans. Elle la recouvre de
sable. Épuisée, elle s’effondre sur la tombe, pleine de chagrin. Dans sa pen-
sée, un regret :
« Elle serait encore en vie si je n’étais jamais venue… »

Sur le sable chaud, la pluie est partie. Dans le ciel, la lumière de l’étoile
rayonne comme le soleil un beau jour de printemps ; loin de la révolte, loin
de la mort…

204
PASSÉ, PRESENT ET AVENIR
Le roulement rythmé de Maldeï sur son corps ne lui fait
aucun effet. Ce qui lui donne du plaisir ne se passe pas sur lui, mais dans
son esprit et dans son cœur. Il ne sent même pas le plaisir que ses organes
peuvent donner à cette femme ; il est ailleurs. Lorsque tout est fini, Maldeï,
épuisée et réjouie, s’arrête dans ses bras. Jacques la regarde pour la pre-
mière fois endormie sur lui alors que jusqu’à présent, c’était toujours lui
qui, épuisé, tombait dans la nuit de son inconscience. Il pose son regard sur
elle et la voit comme une enfant sage. Son visage est changé, les traits de la
méchanceté ont disparu, sa peau et son teint sont ceux d’un être paisible et
bon, et il prend plaisir à la voir dormir ainsi. Hélas, la Couronne de Serpent
reste vissée sur son crâne chauve. Mais son visage lui rappelle une personne
qu’il dut rencontrer et apprécier un jour. Des paroles entendues dernière-
ment lui reviennent maintenant en tête :
« Lorsque Maldeï sera endormie, pénètre son esprit et retrouve par la Cou-
ronne de Serpent, ta mémoire. »
Jacques en a la possibilité ce soir, mais il est séduit par la beauté de ce vi-
sage paisible, alors, il ne se sent pas capable et, restant sous l’influence de
cet être paisible, il se dit :
« Comment une telle personne pourrait être mauvaise ? Je ne puis me ré-
soudre à la violer dans son esprit. »
Il reste allongé à côté d’elle sans vouloir agir. Prêt à s’endormir, car il a
aussi les paupières lourdes, il est soudain remué par une décharge électrique
qui remonte dans sa colonne vertébrale. Il pense que c’est un faux mouve-
ment qu’il a peut-être fait avec Maldeï qui lui donne cette impression, mais
une nouvelle fois la décharge recommence. Il se demande alors ce que cela
signifie ; agit-il bien ? Quelque chose en lui semble se rebeller, et soudain,
il voit apparaître dans sa tête le visage d’une femme qu’il ne connaît pas. Il
peut la décrire dans son esprit :
Elle est blonde et ses yeux sont bleus. Des taches de rousseurs apparaissent
sur elle et ses cheveux sont courts. Elle a de légères oreilles et une jolie
nuque. Ses traits sont fins, mais elle paraît solide. Son regard est ferme et
confirme une grande assurance.
Il se dit que ce visage semblant éveillé est encore plus joli que la femme
dormant à côté de lui. D’un coup, elle disparaît, alors qu’il se surprend à
lever sa main et la poser sur la Couronne de Serpent endormie. Il comprend
alors que c’est au contact du serpent qu’il pouvait percevoir ce visage.
Alors, il se dit qu’il pourra la retrouver s’il recommence. Les paroles qui lui
venaient en mémoire sont peut-être justes. Les décharges sont peut-être
dues au contact d’une main avec la couronne. Intrigué, il ne peut résister à
l’envie de retenter l’expérience ; mais cette fois, il se dit qu’il devra aller

205
plus loin.
Voyant dormir profondément Maldeï, il s’allonge le long de son corps et
attrape la tête du serpent. Une décharge électrique encore plus violente le
prend, mais il ne relâche pas l’animal en or. À ce moment, il sent un fluide
se répandre en lui et son esprit se faire aspirer par le serpent ; mais il reste
conscient. C’est alors qu’il se voit pénétrer des espaces étranges et il a le
sentiment de se promener dans les fibres nerveuses d’un cerveau. Sa cons-
cience est entre les neurones, et il peut les toucher avec son esprit. Sur le
premier il exerce un contact et il ressent une autre âme que celle de Maldeï,
mais celle-ci semble très profondément endormie et toute une zone du cer-
veau paraît être dans le même état végétatif. Son âme s’éloigne et il trouve
une autre zone assez sombre. Les neurones sont par contre plus étincelants,
et il touche le premier qui se présente à lui. C’est à ce moment qu’il subit un
autre flash dans sa tête. C’est sa propre image qui lui apparaît et il com-
prend que les millions de neurones devant lui sont peut-être sa vie. La
connexion avec le premier crée une réaction en chaîne qui active l’ensemble
de toutes les cellules nerveuses. C’est alors que JACQUES reçoit d’eux tout
ce qu’ils contiennent :

11 août 1999 ; le jour de la grande éclipse solaire sur Terre. Jacques Brillant
quitte son domicile et se rend à Lyon pour son travail. Il est représentant en
aspirateur pour la marque Tunder Wash.
Il est maintenant dans un vaisseau spatial avec les Golocks qui lui deman-
dent : « Qu’est la Graine d’Etoile, où la trouver ? »
⎯ Du calme, terrien ; reposez-vous, réconfortez-vous, vous n’êtes pas
seul.
Jacques lève les yeux, et apparaît devant lui un visage plus familier déjà,
une jeune femme de 30 ans peut-être, les cheveux blonds et très courts, au
visage fin et aux yeux bleus ; elle semble très grande et ne doit pas être loin
des un mètre quatre-vingt. Ses doigts sont longs et fins, et quelques tâches
de rousseur lui donnent un air scandinave.
⎯ Qui êtes-vous ?
⎯ Je m’appelle Aqualuce et je viens du système stellaire de Garak.
Ces mots qu’il redécouvre sont ceux d’Aqualuce aux premiers moments de
sa rencontre avec elle. Son visage lui apparaît identique à celui qu’il avait
perçu tout à l’heure. C’est à partir de cet instant qu’il reçoit comme un film
qui se déroule devant lui à grande vitesse ; sa vie passée. Il revoit tous les
grands moments de sa vie et toute l’aventure avec Aqualuce, et surtout ses
amis, comme Starker, Novam et Noèse. Enfin il retrouve la Graine d’Etoile
et surtout, à la fin, ses enfants. Son fils Céleste, et sa fille Cléonisse. Tout
cela jusqu’à son départ de la Terre pour revenir ici. Son cœur s’est empli
d’un nouveau passé et d’un visage qu’il reconnaît maintenant comme sa

206
femme ; Aqualuce.
Jacques n’a plus rien à faire ici. Il a tout retrouvé, il faut partir. Alors, il
relâche le neurone par qui tout avait commencé et, faisant demi-tour, il se
retrouve en dehors du serpent qu’il lâche aussitôt.
Il regarde encore une fois la femme devant lui et dit :
⎯ Andévy, je promets de te sauver. Nous te retirerons la Couronne de
Serpent que tu as sur ta tête. Tu retrouveras ton esprit et Maldeï disparaîtra.
Si ton corps est l’instrument du mal, ton esprit n’en est pas responsable. Je
comprends ton attirance pour moi, tu m’aime depuis que tu m’as rencontré
sur Lunisse, alors que tu étais le grand amiral. Je t’ai embrassée à l’époque
pour te montrer que j’avais de l’affection pour toi. Je m’en souviens. S’il
n’y avait jamais eu Aqualuce, je crois que nos destins auraient pu avoir un
autre avenir et nos vies se rejoindre.
Jacques se lève et la regarde encore :
⎯ Andévy, je t’aime comme une sœur ; ne m’as-tu pas dit "Nous som-
mes frère et sœur, il n’y a que la mort qui puisse nous séparer." ?
Aucun de nous n’est mort et nous sommes toujours frère et sœur. C’est pour
cela que nous sommes ensemble, malgré nous. Mais pour que nous puis-
sions rester ensemble, je dois te fuir, car demain, Maldeï réveillée, tu seras
comme morte pour moi. Adieu.
Jacques laisse dormir profondément son ancienne amie qui, par chance, est
totalement inconsciente. Il regagne sa chambre un instant et, ouvrant sa
garde-robe, il retrouve son jean, ses Adidas et son sweat Hugo Boss qu’il
remet sur lui.

Jacques Brillant, vendeur d’aspirateurs, est de retour, les dieux peuvent


trembler…

Jacques prend toutes ses précautions pour quitter le palais sans se faire re-
marquer ; il n’est plus un homme maladroit. Il a retrouvé sa véritable cons-
cience, ainsi qu’un cœur qu’il n’aurait jamais dû oublier. Il se rappelle par-
faitement l’île et la ville de Sandépra alors qu’il était avec son ami Starker.
Il y avait passé deux mois après avoir fui la planète Khephren, avant de
s’enfuir à la recherche d’Aqualuce. Mais c’était il y a bientôt dix ans, et il
est seul, sans réel but ce soir. L’idée qui lui vient aussitôt est de retourner
vers le bungalow qu’il occupait à l’époque. Peut-être retrouvera-t-il quel-
ques souvenirs ou une de ses anciennes amies. Mais la maladie les a certai-
nement emportées depuis longtemps ?
⎯ Quelle importance se dit-il, allons-y.

Les constructions sont toujours là, les maisons sur pilotis n’ont pas changé,
elles paraissent avoir traversé le temps sans vieillir. Il s’approche de celle

207
qui avait abrité Aqualuce une nuit et regarde à l’intérieur. Elle paraît vide,
cela lui donne l’envie d’y pénétrer pour retrouver d’autres souvenirs qui
auraient pu s’effacer de sa mémoire. La porte est ouverte, alors il y entre.
Aussitôt, c’est une odeur de moisi qui lui prend les narines, mais cela pour-
rait vouloir dire qu’elle n’a jamais été occupée depuis le départ d’Aqualuce.
Il reconnaît la table autour de laquelle ils s’étaient tous réunis lors de leur
arrivée, il croit encore voir ses amis avec lui. Ce qui semble incroyable,
c’est la vaisselle laissée dans l’évier, qui paraît attendre d’être lavé depuis
une éternité. Rien n’a bougé depuis qu’ils se sont retrouvés ici. Tout est
comme si c’était hier. Il se retourne et voit subitement un foulard aux multi-
ples couleurs vives qu’il reconnaît aussitôt. C’est celui qu’Aqualuce portait
sur sa tête en quittant Khephren et qu’elle avait gardé jusqu’ici. Se rappe-
lant du moment où elle l’avait mis autour de sa tête pour cacher son crâne
rasé. Il la revoit encore dans sa combinaison bleue qui était assortie à la
couleur de ses yeux. Alors, il s’assoit, mu par un profond sentiment de nos-
talgie. C’est à ce moment qu’il se laisse déborder par une grande angoisse
prenant un air de déprime. D’avoir retrouvé son passé le plonge dans un
retour sur lui-même qu’il ne peut contrôler. Il se demande alors ce qu’il
vient faire ici, et il se questionne sur les fondements de sa vie et commence
à remettre en cause tout son passé, se demandant même si la vie a un sens
aujourd’hui. S’allongeant sur le canapé en tenant dans ses mains le foulard
d’Aqualuce, la gorge serrée, il ne peut plus retenir ses larmes. Les visages
du passé sont là, mais l’espoir d’avenir disparaît devant lui, comprenant que
seul, il ne pourra jamais rien faire. Ni arrêter Maldeï, ni retrouver Aqualuce.
Dans une profonde solitude, il s’endort…

Maldeï se réveille sur son lit et ne retrouve pas son époux. Elle comprend
avoir dormi trop longtemps, elle a presque fait le tour du cadran. Vite, elle a
le sentiment de s’être faite tromper par Bildtrager. Elle comprend assez vite
qu’il l’a abusée, car des traces de son passage se font remarquer à travers
elle et la couronne. Aussitôt, elle se redresse et actionne une commande au-
dessus de son lit, qui lui permet de revoir ce qui s’est passé dans sa cham-
bre. Elle voit Bildtrager se réveiller bien avant elle et se comporter de façon
étrange à son goût. Lorsqu’elle le voit prendre la tête du serpent dans ses
mains, elle n’a plus de doutes ; il a réussi à pénétrer dans son esprit et cer-
tainement reprendre la mémoire de Jacques Brillant. En effet, celle-ci a
disparu pour elle, ce qui confirme qu’il a totalement abandonné le Bildtra-
ger qu’elle avait bâti autour de lui. Pour elle, c’est devenu un être très dan-
gereux et elle doit s’en débarrasser au plus vite, car il risque de lui poser de
grands problèmes. Elle fait appeler un de ses gardes et lui demande aussitôt
de retrouver une photo de son époux. Lorsque cela est fait, elle lui impose
de mettre sa tête à prix sur toute la planète. Elle le veut plus mort que vi-

208
vant. La récompense pour sa capture ou sa mort sera pour celui ou celle qui
lui ramènera, la liberté totale et un petit vaisseau spatial.
Très vite, la nouvelle fait le tour de l’île, et les hommes et les femmes
commencent à regarder autour d’eux pour essayer de le trouver. Tous les
Elviens sont prêts à tout pour la liberté…

Pendant ce temps, Jacques qui dort ne s’imagine pas que sa tête a déjà pris
beaucoup de valeur et il est peut-être déjà trop tard. Un homme qui l’a vu
entrer dans le bungalow et reconnu a déjà un plan pour le capturer…

Lorsqu’il ouvre les yeux, il est surpris car un individu au visage étrange est
assis devant lui et il n’a plus le temps de se laisser aller à la déprime. Bien
que l’homme paraisse rongé par le temps et la maladie, il le reconnaît tout
de même :
⎯ Que fais-tu ici, Imé ?
⎯ Je viens me payer la liberté.
⎯ Pardon ?
⎯ Ta tête est mise à prix depuis ce matin et c’est pour moi une bonne
occasion de fuir cette île et la guerre que Maldeï nous prépare. Ça fait un
bon moment que je t’ai reconnu, mais je ne m’imaginais pas te trouver ici,
sans aucune protection et en plus, recherché. Nous avons un compte à régler
ensemble et c’est pour moi mon jour de chance.
⎯ Mais lorsque j’étais avec toi il y a dix ans, tu faisais partie de mes
amis ; je ne comprends pas ?
⎯ À cause de toi, mon ami, Ji, n’est jamais revenu d’expédition avec
ton amie Aqualuce, et lorsque tu as quitté Sandépra, tu as tué notre chef,
Actavi. J’ai la haine contre toi et enfin, tu vas payer !
Jacques réfléchit devant cet homme qu’il avait quitté jeune et qu’il retrouve
encore plus flétri qu’un vieillard. Hier soir, il se sentait seul, sans but, mais,
Imé, malgré les menaces qu’il lui profère, lui fait comprendre qu’il est bien
plus important qu’il ne le pensait. Il ne se sent pas faible devant lui, bien
qu’il se doute qu’une arme soit cachée dans une de ses poches. Il le regarde
et ses yeux voient autour de lui des spectres, des pensées malsaines qui le
dominent. Enfin, il décide de jouer le jeu de ce pauvre homme qui semble
n’avoir que lui comme espoir de liberté.
⎯ Si tu penses pouvoir recouvrer ta liberté en me livrant, fais-le. Je ne
te crains pas, malgré l’arme que tu caches dans ta poche.
Aussitôt, Imé sort son pistolet éthérique et le pointe vers lui.
⎯ Ne bouge pas, je vais t’attacher les mains et les pieds, comme ça, tu
ne pourras pas t’échapper !
Voyant le foulard dans les mains de Jacques, l’homme le lui prend et noue
ses poignets. Dans la salle de bain, il trouve aussi des ceintures qui feront

209
bien l’affaire, et lorsqu’il revient, il attache ses pieds. Fier de lui, il dit à
Jacques :
⎯ Je vais chercher une voiture. Mon vieux, t’es fini !
Il sort et le laisse seul. Jacques regarde ses mains attachées, et voyant le joli
foulard d’Aqualuce, il pense à elle. Ses pensées sont si puissantes qu’elles
sortent peut-être du périmètre de la planète. À tel point que devant ses yeux,
il voit le foulard devenir presque vivant. Comme un serpent, il se met à
bouger et se dénouer seul, comme par magie. L’esprit d’Aqualuce semble
l’habiter. Jacques est étourdi, et vite, il délace les autres liens qui le tiennent
prisonnier. Il ne perd pas de temps, il saute par la fenêtre arrière et s’enfuit
immédiatement. Derrière, il voit de loin Imé revenir avec un véhicule et une
autre personne. Fuyant, il pense au moment où avec son ami Starker ils
avaient quitté cette planète en dérobant un petit chasseur spatial. Pensant à
cela, il prend la direction de l’astroport avec une idée ; retrouver Aqualuce.
Mais l’urgence est de ne plus croiser Maldeï, car s’il apparaissait devant
elle, il est certain qu’elle le tuera immédiatement. Il ne regrette pas de s’être
rendu dans l’ancien bungalow d’Aqualuce, il y a retrouvé des moments du
passé et le foulard est pour lui plus qu’un symbole. Comme son image de
fuyard doit être diffusée partout, il devra rester discret tout au long de la
route, mais il espère avoir la chance de ne pas se faire prendre. Comme d’où
il vient, il peut éviter de traverser la ville, il tente d’avancer discrètement
entre les maisons et les bois qui sont assez nombreux. Le soir, se pensant en
sécurité et il s’arrête au pied d’une ancienne ferme abandonnée. Se cachant
sous un tas de branches, il s’immobilise. Tout lui semble paisible, mais il
entend bientôt des bruits de pas qui font craquer les brindilles sur le sol. Son
cœur bat, il est pétrifié, et d’un coup une ombre soulève les branchages et se
glisse à côté de lui. Il reconnaît cette fille, même si dix ans les séparent du
dernier jour où ils s’étaient quittés.
⎯ Bon sang, Mali, pourquoi es-tu là ?
⎯ Chut, ne fais pas de bruit, sinon on va nous repérer !
⎯ Tu m’as suivi pour me retrouver ici ?
⎯ Je ne t’ai pas perdu de vue depuis qu’hier tu t’es rapproché du bunga-
low, et j’ai vu lorsqu’Imé est venue te trahir encore une fois. Je te suis de-
puis que tu as quitté le cottage de ton amie ; je veux te protéger, tout le
monde sait que tu es recherché. Ta tête est mise à prix.
⎯ Je suis au courant. As-tu une idée me permettant d’arriver jusqu’à
l’astroport ?
⎯ J’ai une idée, et en plus, je peux t’aider à prendre un vaisseau là-bas.
⎯ Tu pourrais faire ça ?
⎯ J’ai un ami qui y travaille, il serait prêt à t’aider.
⎯ Et comment comptes-tu me faire arriver jusqu’à l’astroport ?
⎯ J’ai pris de quoi te déguiser. J’ai une perruque et une robe pour toi.

210
Avec des cheveux longs, personne ne te remarquera.
Mali sort de son sac une perruque brune et une longue robe au ton sombre.
Jacques enfile d’abord la robe, puis essaie d’ajuster sa perruque, mais il
n’est pas très doué ; alors Mali la lui place et le coiffe.
⎯ T’es parfait comme ça, tu ressembles presque à ma mère.
⎯ C’est gentil pour moi, j’ai l’air si vieux ?
⎯ Non, juste sérieux ; comme ma mère.
⎯ Ici sur Elvy qui n’a plus l’air d’un paradis, ça ne me met pas en joie.
De voir autour de moi des êtres qui sont comme des esclaves en semi-
liberté, c’est assez effrayant. Un démon prépare une guerre contre mon
peuple, c’est terrible. Comment veux-tu que j’aie le cœur à rire ?
⎯ Tu es quelqu’un d’exception, ça s’arrangera pour toi, c’est certain.
Rappelle-toi lorsque tu es venu la première fois. J’ai de nombreux souvenirs
de ce moment. Mais le jour où Niva est morte, c’est là que j’ai tout compris.
⎯ La maladie l’a emportée trop tôt, c’était ma meilleure amie avec Né-
ni.
⎯ Néni ! Je ne me rappelle plus.
⎯ C’est la seule fille qui ne t’ait jamais touché. Elle était toujours à
vouloir nous faire la morale, tu ne l’écoutais pas, elle t’ennuyait.
Jacques semble avoir un trou de mémoire, mais par contre, des pensées de
l’être idéal qu’elle pouvait être lui apparaissent comme s’il la connaissait, et
il répond :
⎯ Je crois que cette femme, si je l’avais connue, m’aurait donné le désir
de devenir comme elle. Je suis devenu un être raisonnable, je n’ai plus ici,
les mêmes désirs qu’autrefois. Maintenant que tu m’as parlé d’elle, cela me
donne l’envie de la rencontrer, j’aimerais faire sa connaissance.
Mais une voix commence à lui parler à ce moment et il entend au fond de
son cœur l’écho de ces mots :
« Si Néni existe, elle est en toi. Néni n’est pas un être vivant de chair et de
sang ; c’est une force, une pensée vivante. Tu as cette force et cette pensée
en toi. Néni ; tu l’as respirée depuis qu’elle s’est transformée en lumière.
Niva est un passage pour toi, prends-la et laisse-toi guider par elle, même
si tu ne lui as pas toujours fait confiance. »
⎯ En parlant de Néni, tu prouves que tu es bien intentionnée, je te fais
confiance, nous partirons vers l’astroport comme tu me le proposes.
⎯ Jacques, il est tard, je n’aime pas marcher la nuit. Entrons dans cette
maison pour y dormir.
Jacques n’est pas rassuré, car il se rappelle le bungalow d’Imé et il ne sou-
haite plus se retrouver face à des hommes qui voudraient le livrer ou le tuer.
Mais Niva le rassure en lui disant que cette maison était habitée par des
amis, partis sur l’île de Racben il y a quelques semaines. Ils s’y installent,
mais à la différence d’il y a dix ans, Mali prend une chambre seule et Jac-

211
ques dort à part. Le lendemain, après avoir déjeuné, ils repartent, espérant
arriver à l’astroport en milieu d’après-midi. Sur le chemin, ils croisent des
hommes des femmes qui ne remarquent pas la tromperie, et Jacques s’en
amuse, se faisant remarquer par Mali.
⎯ Tu souris maintenant, c’est bon signe, cela veut dire que Jacques va
changer le destin des hommes ; j’en suis persuadée.
⎯ Comment en aurais-je le pouvoir ? Je ne suis qu’un simple homme.
⎯ Lorsqu’on parle comme Néni, on n’est pas si faible ; on a la force de
soulever des montagnes.
⎯ Mon seul désir aujourd’hui, Mali, c’est d’échapper à la tyrannie de
Maldeï et d’aller vers la voix que j’entends en mon être. Et tous les Elviens
devraient faire la même chose.
⎯ Même si j’ai toujours le virus de la Maladie, c’est ce que je souhaite
aussi. Je sens que tu peux m’aider dans ce sens. J’aimerais être changée
avant de mourir. Je voudrais découvrir ce qui vit en moi et me dérange du
matin au soir. Je veux comprendre pourquoi un être au fond de moi se sent
prisonnier.
⎯ Pour le trouver, il faut te libérer de Maldeï, comme je souhaite le
faire totalement. C’est elle qui étouffe en nous la lumière que nous possé-
dons.
⎯ Maldeï nous donne une pilule permettant de prolonger notre vie et
elle nous tient avec cela. Moi-même, je la prends régulièrement depuis sept
ans, et tu vois, grâce à elle, je ne suis pas encore morte. Mais j’ai le senti-
ment qu’un jour elle ne fera plus d’effet, et hop ! Je partirai comme je suis
venue et l'on me mettra dans un trou avec les autres.
⎯ Pour éveiller en toi la vérité, il te faudra tout détruire et reconstruire
sans Maldeï. Tu dois appendre à vivre sans pilule, du reste, je crois savoir
qu’elle n’est qu’un placebo, la vérité, c’est qu’elle te trompe avec ton peu-
ple. Si tu vis aujourd’hui, tu ne le dois qu’à la robustesse de ton corps et la
force de croire en ta pilule. Crois en toi plutôt qu’à cette pilule.
⎯ Tu le penses ?
⎯ J’en suis certain, et la première chose que tu puisses faire pour chan-
ger et de comprendre qui tu es, c’est de jeter les médicaments que Maldeï te
donne. Fais confiance à ce qu’il y a en ton être.
⎯ Es-tu certain qu’elles ne servent à rien ?
⎯ C’est à toi de décider.
Mali hésite un court instant, puis prend la plaquette qu’elle a dans sa poche
et la laisse tomber. Tout en parlant, ils marchent si bien qu’ils arrivent en
vue de l’astroport. Mali sait où se trouve son ami et par quelques détours,
elle passe les quelques contrôles de la zone et arrive dans un bureau où se
trouve un homme plus âgé qu’elle.
⎯ Gandalvy, je l’ai trouvé.
212
⎯ C’est bien que tu l’aies amené jusqu’ici.
⎯ Il sait piloter, et lui aussi veut quitter Sandépra rapidement.
⎯ Bonjour, Jacques, c’est heureux que vous ayez pu arriver ici. Mali est
du genre rusée, votre tête étant mise à prix, mieux vaut ne plus rester ici. Je
suis le responsable du parcage des petits vaisseaux sur la base. Lorsque les
pilotes arrivent, ils me confient leurs engins avec leurs codes d’accès pour
que je les gare. Je ne suis pas pilote, mais avec mon tracteur je les range. On
m’a confié ce job parce qu’on a remarqué que je conduisais avec adresse
mon tracteur dans les champs. Un gars m’a dit :
« Eh ! Toi, tu serais mieux sur les pistes qu’à labourer ton champ. Viens
avec moi. »
Je l’ai suivi, ça fait six ans que je fais ça. Bon, ça va, je parle, mais ce n’est
pas pour raconter mes histoires que tu es là. Mali t’a tout dit, j’imagine.
⎯ Elle m’a expliqué que vous pourriez me fournir un vaisseau spatial.
⎯ Bien sûr, et nous partons avec toi.
⎯ Non, ça, elle ne me l’a pas dit.
⎯ On a besoin de toi pour quitter cette planète, je crois que tu sais pilo-
ter ce genre d’engin.
⎯ Je veux m’éloigner de Maldeï et retrouver Aqualuce, mais je souhaite
partir seul. Je pensais que vous étiez prêts à me fournir un vaisseau.
⎯ Mais Jacques, je t’ai dit que j’avais besoin de toi. Prends-nous avec
toi, on ne prend pas de place.
Il réfléchit un instant et finalement, accepte. Seulement, il a un doute sur
Gandalvy, il ne le connaît pas.
⎯ Dites-moi où nous pourrons trouver votre engin ?
⎯ Vous n’avez que le choix, Jacques. Regardez la liste à l’écran.
Se penchant sur l’écran, il visualise les images d’une cinquantaine
d’appareils de toutes tailles. Il reconnaît l’un d'eux, c’est celui avec lequel il
avait visité Lunisse avec son ami Starker, justement celui de Marsinus An-
dévy, devenue Maldeï.
⎯ C’est celui-là qu’il nous faut !
⎯ Bien, dans un quart d’heure, nous serons dedans.
Juste avant de monter sur le tracteur, ils voient deux personnes leur faire de
grands signes. Jacques, se sentant découvert, demande à l’ami de Mali
d’aller plus vite.
Vite à l’intérieur, il faut peu de temps à Gandalvy pour les conduire avec
son engin jusqu’à l’appareil. Il le manipule si bien que Jacques comprend
pourquoi on lui avait proposé ce poste, car les vaisseaux sont garés au mil-
limètre, les uns contre les autres dans un grand hangar, et pour les y mettre,
il faut être un as. Une fois dans son petit cockpit, Jacques programme les
codes de façon vocale et le CP lui répond avec grande surprise :
⎯ Heureux de vous retrouver monsieur Brillant, après tant d’années.
213
Avez-vous des nouvelles du comandant Starker ?
⎯ Il est mort, hélas.
⎯ Dommage, je l’appréciais beaucoup.
Jacques comprend que c’est bien l’engin qu’ils avaient pris et il lui de-
mande :
⎯ Vous transportez toujours votre maîtresse ?
⎯ Hélas, elle m’a abandonné il y a bien longtemps et je m’ennuie
énormément depuis que j’ai quitté Lunisse.
⎯ Vous allez vous divertir, car nous partons immédiatement.
⎯ Pour quelle destination ?
Une voix intérieure semble dire à Jacques quelque chose d’important, alors
qu’il n’avait aucune idée de sa destination :
⎯ Je me sens d’un coup attiré vers l’île de Racben, car j’ai entendu dire
que Maldeï a fait là-bas des prisonniers, je veux aller voir ce qui s’y passe.
Mali et Gandalvy ne disent rien, même s’ils auraient souhaité se retirer dans
des lieux plus sûrs.
Entendant l’ordre, le CP exécute la manœuvre et part aussitôt pour l’île …

***

Cinq jours qu’il a disparu et personne ne l’a repéré. Un vaisseau est signalé
manquant et Maldeï se doute qu’il était dedans. Comme c’est un petit vais-
seau très discret, équipé de systèmes de brouillage, elle ne peut le repérer.
Rien ne va pour elle, bien que puissante, elle trouve toujours des ennemis
plus fins encore, arrivant à déjouer ses plans. Ce Jacques est devenu son
second ennemi et elle espère le retrouver pour offrir sa peau tannée à Aqua-
luce.

***

Peu de temps après avoir récupéré sur le sable l’homme qui y était allongé,
Mali, qui possède encore des pouvoirs de guérisons intactes, arrive à le soi-
gner. Celui-ci reprend des couleurs et retrouve la voix. Qui es-tu, lui de-
mande-t-elle ?
⎯ Mon nom ne vous dira rien, je suis Starram, un pilote Lunisse.
⎯ Que faisais-tu là, allongé sur le sable ?
⎯ Je suis à la recherche d’un vaisseau comme le vôtre pour secourir
mes amis.
C’est alors qu’il raconte son histoire jusqu’à cette île. Entendant le nom de
Clara, Jacques réagit aussitôt, pensant à la sœur d’Aqualuce. Mais alors
qu’il pense à la rejoindre, tous entendent des explosions extraordinairement
puissantes. Ils sont proches de grands bâtiments et voient des hommes en

214
uniformes s’enfuir vers un vaisseau, poursuivis un grand nombre de fem-
mes. Starram dit alors :
⎯ Elles ont réussi, c’est la révolte ! Regardez, les gardes fuient. Vite, il
faut les rattraper afin qu’ils n’informent pas Maldeï, sinon, elles vont toutes
se faire tuer !
Ils remontent dans le vaisseau et partent à la poursuite de l’appareil qui dé-
colle. Starram, bon pilote, prend en main le vaisseau et s’accroche au
fuyard. Il ne lui faut que quelques secondes pour le faire chuter dans l’océan
en lui brisant sa queue avec un de ses ailerons, car c’est là qu’était le cœur
du moteur. Jacques ne comprend pas la manœuvre et lui demande :
⎯ Pourquoi n’as-tu pas abattu cet engin en lui tirant dessus ?
⎯ Notre vaisseau est pacifique, il n’est pas armé. Hélas, c’est trop tard,
nous ne pourrons pas changer le destin de toutes ces pauvres femmes
condamnées sur cette île…

***

Maldeï est informée de la révolte sur l’île de Racben par un message capté
par un de ses opérateurs :
« L’île a été soulevée par les prisonnières, une majorité de femmes d’Elvy
les ont suivies. Nous ne contrôlons plus la situation, elles prennent posses-
sion des armes, nous devons fuir. Avertissez notre imperatr… »
Le message se termine là, mais cela suffit pour que Maldeï comprenne que
la situation de l’île est grave. Si toutes les armes stockées là-bas se retrou-
vent dans les mains des révolutionnaires, elle ne pourra plus les contrôler.
La seule solution est de détruire le site immédiatement, elle n’a plus le
choix. Le moyen le plus rapide qu’elle possède est de préparer un des vais-
seaux d’attaque qui se trouve sur l’île d’Afronikq, mais pour cela, il lui fau-
dra quatre ou cinq heures. Elle se dit que ce temps est trop court pour que
des milliers de femmes aient le temps de s’enfuir avec tout l’arsenal. Elle
rage qu’un tel événement puisse se produire à la porte de Sandépra, mais en
même temps, elle jouit de savoir que tous ces parasites périront sous son
feu. De toute façon, elle a déjà suffisamment d’armes dans ses autres
camps, la guerre contre les terriens se fera rapidement car ils n’ont pas sa
technologie. Comme pour Racben, elle détruira les plus grandes villes de la
Terre pour imposer son autorité dès son arrivée. En un quart d’heure, il en
sera fait du destin des terriens, et cela la rassure.
Mais tout ne sera possible qu’après avoir écrasé Aqualuce, qui ne donne
aucun signe de vie, malgré l’espionne qu’elle a envoyée à sa recherche, et
elle se dit :
« En tuant quelques milliers de femmes, cela pourrait attirer son attention.
Finalement, c’est peut-être aussi bien et de toute façon, après avoir fabri-

215
qué toutes ces armes qu’aurais-je fait de toutes ces ouvrières ? »
Alors, elle jouit de savoir que son plan est parfait…

216
DESTRUCTION TOTALE
Depuis quelques jours, Maora et son équipe observent
discrètement comment se passe la vie à Sandépra. Parmi eux, certains sont
déjà sur le terrain, Delfiliane et Dgoger ont eu l’occasion de pénétrer dans la
cour du palais de Maldeï qui est ouverte pour tous, et de contempler Jacques
Brillant et une autre femme, enfermés comme des animaux. Écœurés, ils
sont repartis rapidement, se demandant ce que cela signifiait. Mais plusieurs
jours après, ils apprenaient par d’autres que Jacques était en fuite et qu’il y
avait une récompense pour le retrouver. Informée de tout cela, Maora réunit
son équipe :
⎯ Il se passe des choses étranges sur cette planète. Si Jacques Brillant
est en fuite, il faut l’aider pour qu’il ne retombe plus dans les mains de
Maldeï. Nous devons le retrouver avant les autres. Il faut faire vite, le temps
est compté.
Les hommes prisonniers dans le vaisseau et qui ont rejoint la cause défen-
due par Maora, proposent de retourner sur la planète et de se mélanger avec
la population afin de commencer les recherches. Lorsqu’ils l’auront repéré,
ils en informeront le vaisseau. Hennas et Tarina proposent d’aller avec eux.
Pour communiquer, ils utiliseront des téléphones cellulaires trouvés sur
Terre lors de leur visite. Ils trouvaient remarquablement archaïques ces en-
gins et pensaient qu’ils feraient bien en pendentif autour du cou, comme ces
hommes et ces femmes vus à New York. Dogami pense qu’en les adaptant,
ils pourraient s’en servir sans risque de se faire remarquer car les ondes
hertziennes ne sont plus utilisées depuis longtemps ici. De plus leur fré-
quence, de l’ordre du Gigahertz, est si basse qu’ils ne risquent pas d’être
repérés. Maora trouve que l’idée est bonne. Pour retourner sur Elvy discrè-
tement, ils seront déposés sur l’astre par magnéto-portation. Système rare-
ment utilisé car plutôt inconfortable à cause des brûlures qu’il peut occa-
sionner. Pour eux, il n’est plus question de prendre le risque de descendre
avec un vaisseau, le ciel autour d’eux reste surveillé.
Tous d’accords, ils se préparent avec des vêtements appropriés, dans le ton
de la planète. Les téléphones sont modifiés par le robot technologique et
enfin, ils se retrouvent devant les canons magnétiques ; le système est un
rayon propulseur contrôlé qui transporte les objets ou les êtres qui se trou-
vent face à lui. Comme à travers l’atmosphère sa vitesse est grande, l’air
brûle la peau et il est mieux de se protéger. L’avantage est que personne ne
le remarque. Chaque personne transportée doit posséder une ceinture avec
une masse-cible que l’aimant prend pour repère. Sur la planète, en cas de
danger, il faut moins de quelques secondes pour rapatrier la personne accro-
chée à cette masse. Pour que la magnéto-portation fonctionne, il faut que le
départ se fasse dans l’atmosphère. Delfiliane est un peu vexée qu’on ne lui

217
demande pas d’assurer le voyage, elle aurait pu faire comme cet aimant, et
même mieux. Maora la rassure et lui dit qu’elle préfère la voir rester dans le
vaisseau, car elle pourrait avoir besoin d’elle si les choses tournent mal ; ce
qui la rasure.
L’équipe est prête, et un à un ils sont propulsés vers le sol. En moins d’une
dizaine de secondes, chacun est déposé exactement à l’endroit prévu. Pour
tous, c’est la première fois qu’ils utilisent type de transport. Ceux qui
avaient installé ce système dans ce vaisseau exceptionnel avaient pensé que
cela pourrait être une sécurité supplémentaire. Tous se regardent un peu
étourdis, les yeux rougis par la friction de l’air sur leur visage. Leurs vête-
ments sentent le chaud, comme s’ils étaient passés à travers un four. Ils
décident de se séparer en quatre groupes de deux. Trois iront en ville pour
enquêter discrètement, alors que Tarina et Hennas se dirigeront vers
l’astroport. Tous ont une photo de Jacques dans une bague qu’ils portent.
Lorsqu’ils pointent le diamant vers leurs yeux, son image leur apparaît. Le
téléphone portable est doté d’un détecteur de présence accordé sur l’aura de
Jacques (une invention de Dogami, mécanicien devenu vaisseau spatial,
mais qui n’en reste pas moins un technicien d’exception). Hennas avait en-
tendu parler du premier séjour de Jacques sur Elvy, il y a dix ans, sachant
qu’il était resté dans une zone équipée de bungalows en bord de plage. Peut-
être est-il retourné là-bas, alors il en prend le chemin. Plus tard, arrivé sur
place, il voit des hommes discutant avec violence. L’un d’eux dit qu’il a dû
retourner en ville alors que l’autre pense qu’il se cache toujours dans le
secteur.
⎯ Combien de temps l’as-tu laissé seul ?
⎯ Une heure, le temps de trouver une voiture.
⎯ S’il a fui depuis une heure, il peut être loin. Imé, tu n’aurais jamais
dû la jouer perso. C’est de ta faute.
⎯ Ce Jacques est maudit, si je le retrouve, je le tue ! De toute façon,
Maldeï le souhaite mort ou vif. Ne dites à personne qu’il est venu là, sinon,
ils vont tous rappliquer.
⎯ On veut bien t’aider, mais on partagera la récompense.
L’homme fait la grimace, mais accepte. Hennas, qui vient d’entendre cette
conversation, se retourne discrètement vers Tarina :
⎯ S’il est passé là, c’est bon signe. Si j’étais lui, j’irais directement à
l’astroport pour tenter de trouver un vaisseau afin de fuir. Prenons-en la
direction, si cela fait un peu plus d’une heure qu’il s’est enfui, il doit être à
quatre ou cinq kilomètres d’ici. On peut le retrouver.
Alors, ils passent discrètement devant le groupe d’hommes, mais l’un d’eux
les remarque.
⎯ Eh ! Vous, qu’est-ce que vous faites ici ? vous savez que c’est une
zone résidentielle privée ?

218
⎯ Non, excusez-moi, je ne savais pas.
⎯ Vous ne pouvez pas traverser les résidences comme ça, il faut ressor-
tir !
Sachant que cet homme voulait dénoncer Jacques et le vendre à Maldeï,
Hennas aimerait lui mettre une correction, mais Tarina le calme et dit aux
autres :
⎯ On s’est perdus, excusez-nous, on va contourner la zone.
Mais un des hommes ne semble pas satisfait et se dirige vers eux :
⎯ Vous avez entendu notre conversation, vous pensez qu’on va vous
croire ? Tu t’appelles comment la fille ? Je ne te connais pas, tu n’as pas
l’air du coin et t’es drôlement habillée.
Alors, il sort de sa poche un pistolet qu’il pointe vers eux.
⎯ On ne pourra pas partager la prime, vous êtes de trop.
Tarina sent qu’il ne bluffe pas, ils sont tous deux en danger. Elle fait un
signe à Hennas qui comprend aussitôt. Alors, d’un coup, de leur simple
pensée, les trois hommes se trouvant devant eux se retrouvent propulsés à
plusieurs mètres de hauteur et retombent lourdement sur le sol. Blessés, ils
ne se relèvent pas, le sang coule sur eux. Nos deux amis se regardent, pres-
que étonnés d’avoir pu faire voler si haut ces hommes. Sans s’en rendre
compte, ils comprennent que d’anciens pouvoirs lunisses resurgissent en
eux. Alors, ils s’enfuient, laissant ces hommes sans conscience derrière eux.

En ville, l’un des groupes apprend que Maldeï prépare l’invasion prochaine
de Glacialys, la région avec qui elle vivait en paix jusqu’à présent. Ils
voient qu’autour d’eux, les hommes et les femmes paraissent soumis, don-
nant l’impression d’être tous drogués. Comme ils connaissent bien l’île, ils
pensent que c’est depuis l’arrivée de Jacques que tous ont changés ici. Du-
rant sept ans, même si elle imposait sa dictature, elle laissait encore vivre
les hommes et les femmes dans une petite liberté, hélas celle-ci semble
avoir complètement disparu. Nos amis ont eu la chance de se trouver face à
des êtres éveillés et libres, leur faisant prendre conscience de la profondeur
de leur existence ; mais pour tous ces pauvres êtres, que deviendront-ils ?
Ils partent dans la ville, à la recherche de Jacques, comme ceux qui aime-
raient le trouver afin d’avoir la récompense, mais pour le moment, aucune
trace de lui.

Hennas et Tarina se sont enfuis vers l’astroport, espérant ne pas avoir été
vus par d’autres au moment de leur rencontre avec les quatre hommes. Ils
pensent que Jacques a peut-être une ou deux heures d’avance, ils arriveront
peut-être à le rattraper avant que d’autres s’en chargent. Personne ne semble
s’occuper d’eux, certainement, les hommes qu’ils ont croisés sont morts ou
simplement blessés. En pensant encore à la violence de leur action, ils ont

219
des regrets, mais ces hommes n’avaient qu’une intention ; les tuer. Ce soir
ils trouvent un coin tranquille pour dormir, demain matin, ils reprendront la
route de bonne heure afin de prendre de l’avance et de guetter leur arrivée.

Enfin, l’astroport est devant eux et il est encore tôt. Hennas pense avoir une
chance de le croiser. Hélas, il ne voit qu’un couple de femmes passer devant
eux, pas de Jacques à l’horizon. Mais Tarina a une intuition :
⎯ Et s’il était déguisé, peut-être était-ce une de ces deux femmes ?
⎯ Mais tu as raison, c’est ça, je trouvais la façon de marcher de l’une
d’elles étrange ! Vite, il faut les retrouver.
Comme il les a vues pénétrer dans un des immeubles au coin des grands
hangars, il court avec Tarina afin de les rattraper. Des agents s’étonnent de
les voir courir, mais n’ont pas le temps de les arrêter. Lorsque Hennas croit
repérer Jacques avec son appareil, c’est trop tard, car celui-ci semble les fuir
et monter dans un tracteur. Par chance, il peut tout de même les suivre et les
voit grimper dans un petit vaisseau. Alors, il prend son téléphone et appelle
Maora…

Tous les hommes sont remontés par le système de magnéto-portation en


quelques secondes. La trajectoire de l’appareil dans lequel se trouve Jac-
ques est repérée, il ne reste plus qu’à le rejoindre et le récupérer. Surprise,
Maora constate qu’il se dirige tout droit vers l’île de Racben.

***

À peine viennent-ils d’abattre le vaisseau ennemi qu’aussitôt le leur est


happé par le rayon tracteur d’un gigantesque appareil. Jacques et Starram le
reconnaissent, c’est le vaisseau Instant-Plus. Sachant qu’il avait été pris par
la rébellion, il se sent rassuré. C’est au bout de quelques minutes qu’il peut
retrouver sur le pont le commandant de la nef.

Une femme assez jeune se présente à lui :


⎯ Bonjour, Jacques, je suis Maora, la responsable de cette expédition.
Nous nous sommes croisés il y a quelque temps, lorsque Maldeï nous a
condamnés à mort. Te rappelles-tu ?
⎯ J’y suis ; l’homme qui me faisait signe à l’astroport est celui à qui
j’ai donné la clef pour vous libérer.
⎯ Et c’est grâce à toi que nous sommes vivants ; tu nous as sauvés la
vie. Nous sommes venus te récupérer. Apparemment, Maldeï a mis ta tête à
prix. J’ai envoyé une équipe te récupérer à Sandépra.
Tout en la remerciant, Jacques lui présente ses amis et l’homme récupéré
sur Racben qui, affolé, les avertit de la catastrophe qui se prépare sur l’île

220
qu’ils ont sous leurs pieds.
⎯ Sur l’île, c’est la révolution. J’ai deux amis en dessous et il est im-
portant d’aller les retrouver. Seulement, Maldeï a été informée par transmis-
sion éthérique que l’île a été prise par la rébellion, juste avant que nous dé-
truisions le vaisseau. Il est certain qu’elle ne laissera pas les rebelles
s’enfuir avec ses armes.
⎯ Si c’est le cas, nous n’avons que peu de temps pour faire quelque
chose. Dis-moi, Starram, où penses-tu que je puisse retrouver tes amis ?
⎯ S’il y a un endroit où nous pourrions nous retrouver, c’est sur la
plage où nous nous sommes échoués lorsque nous sommes arrivés. Je peux
vous l’indiquer précisément sur une carte ou vous la montrer en visuel.
⎯ D’accord, rejoignons le poste de commande, nous ferons un pointage
sur le site que tu nous indiqueras.
Dans le poste, vite, la plage est repérée. En pointant le télescope, la surprise
est grande car des centaines d’hommes ou de femmes y sont rassemblés.
Maora comprend qu’ils attendent à coup sûr quelque chose. Alors elle se
demande :
« Et si c’était nous qu’ils attendaient ? »
Elle se demande quel hasard les a attiré ici, mais elle comprend vite lorsque
Jacques lui dit que Clara, la sœur d’Aqualuce, est présente sur cette île. Se
redressant, elle se retourne vers les autres et dit :
⎯ La sœur d’Aqualuce est là, c’est elle qui nous a fait venir jusqu’ici.
Nous devons descendre les chercher.
Sans qu’aucune communication télépathique n’ait été établie, Maora, cer-
taine de trouver Clara avec tous ceux qui sont rassemblés sur la plage, dé-
cide de descendre avec son vaisseau jusqu’à eux, au risque de devoir affron-
ter Maldeï.

***

Clara savait que Christopher arriverait à rassembler ici toutes les femmes de
la révolte. Sur la plage, ils sont presque deux milles. Mais personne ne sait
encore pourquoi elles sont arrivées jusque-là. Alors que rien ne leur apparaît
pour fuir cette île maudite, Christopher se rapproche de sa compagne :
⎯ Qu’espères-tu en nous rassemblant ici ? Il n’y a rien pour se nourrir,
rien pour fuir et plus rien pour nous défendre contre Maldeï lorsqu’elle arri-
vera avec ses troupes. Il ne nous reste que les armes prises dans les entre-
pôts pour nous défendre.
⎯ Sur cette île, les armes ne nous serviront à rien. Vous pouvez toutes
les laisser. Ce n’est pas la guerre que je souhaite et ce n’est pas la guerre
qu’il faut chercher contre Maldeï. Si nous le faisons, nous serons perdants.
Maldeï détruira l’île sans que tu la voies, la seule apparition d’elle ne sera

221
qu’un éclair !
⎯ Alors, pourquoi sommes-nous là ?
⎯ Parce que nous partons loin d’ici.
C’est alors qu’instantanément, la plage devient plus sombre qu’un jour
d’orage. L’étoile du jour disparaît, laissant place à un ciel plus noir que la
nuit. Tous lèvent les yeux et voient un immense vaisseau descendre sur
eux…

***

Le vaisseau d’attaque maintenant opérationnel sera dans moins d’une demi


heure au-dessus de l’île de Racben ; Maldeï en est avertie. Elle le rejoint
dans la joie de voir la fin de cette stupide rébellion. Tous ces morts marque-
ront un exemple pour le reste de la population. Ce n’était pas ce qu’elle
avait imaginé au début, mais toutes ces femmes auront choisi leur destin.
Ses lieutenants sont fiers de conduire l’un des premiers vaisseaux d’attaque,
la destruction de l’île de Racben sera pour eux le meilleur exercice qui soit.
Prenant place à côté du commandant, elle observe l’île et s’étonne de voir
une forme étrange sur l’un des côtés de l’archipel :
⎯ Commandant, quelle est cette chose qui semble flotter sur le côté ?
Pouvez-vous agrandir l’image ?
Celui-ci le fait aussitôt, et avec une grande stupeur, elle voit l’immense
vaisseau qu’elle s’était fait dérober il y a quelque temps.
⎯ Il ne faut pas le laisser partir, détruisez-le immédiatement !
En effet, tous sont surpris de voir un tel engin posé sur le bord de l’île, ils
s’attendaient juste à trouver une population éparpillée, facile à éliminer.
⎯ Maîtresse, il nous faut juste trois minutes pour préparer le tir, nous
allons exécuter l’opération, il ne restera rien de tout ça.
Alors, le CP reçoit les ordres de destruction les canons sont tous pointés
vers leur cible, les condensateurs se rechargent un court moment, le com-
mandant montre à Maldeï le bouton sur lequel elle peut maintenant appuyer.
Levant un doigt, elle exulte un sourire si large qu’elle en est prise d’une
crampe.

***

Une large rampe s’ouvre du vaisseau et s’étale sur la plage, elle ressemble à
une autoroute. Une femme en sort et sa voix est amplifiée :
⎯ Pénétrez tous dans le vaisseau, nous n’avons que quelques minutes !
Clara reste sur un rocher, regarde toute la population commencer à pénétrer
à l’intérieur. Il ne faut que quelques minutes pour que, sans se bousculer,
toute la population entre à l’intérieur. Lorsque les derniers sont à bord,

222
Maora rejoint Clara qui est avec son compagnon et lui demande s’il reste
des personnes sur l’île. Christopher lui répond :
⎯ Plus d’une centaine de femmes sont restées près de la tour des gar-
des, croyant que Maldeï arrivera pour les sauver, car elles croient en elle.
⎯ Je ne peux rien pour elles car Maldeï est déjà au-dessus de nous.
Rentrez dans le vaisseau, il faut partir immédiatement.

***

Voyant sa main figée, en furie, elle frappe la commande de son poing gau-
che. Aussitôt, le rayon ultra puissant foudroie l’île et un éclair violet
rayonne dessus. Une onde terrible se propage tout autour, et de l’altitude où
ils se trouvent, ils voient la mer ondoyer jusqu’à Carbokan comme un raz-
de-marée. Plus un homme d’équipage ne bouge, regardant avec stupeur ce
qu’il vient de se passer. Deux ou trois minutes plus tard, sous les remous de
l’océan, le sol n’apparaît plus, l’île a été engloutie sans aucun survivant.
Alors, Maldeï sent son corps jouir d’un grand soulagement. Elle est la maî-
tresse de la vie et de la mort ; rien ne peut exister sans elle…

223
LA BATAILLE DE GLACIALYS
Les vidéos sont, hélas, bien réelles ; le vaisseau Instant-
Plus est parti trois secondes avant l’impact. Lorsque Maldeï voit cela, elle
tremble de tous ses membres, mais elle ne peut se défouler sur personne car
c’est sa crampe subite qui en est responsable. Inutile de chercher le vais-
seau, il est certainement parti se cacher à l’autre bout de l’univers. Chaque
officier autour d’elle est pétrifié, craignant qu’elle ne se défoule sur l’un
d’eux. Mais, elle n’en fait rien et part dans l’appartement qui lui est dédié.
Aussitôt, le vaisseau rentre à Sandépra.

***

Cachés derrière l’étoile d’Elvy, Maora et tous les autres reprennent peu à
peu leurs esprits, car tout s’est fait très vite. Jacques est surpris et en même
temps heureux de retrouver Clara, comme au jour où il l’avait découverte
sur Lunisse. Christopher découvre Jacques dont il avait tant entendu parler.
C’est pour tous déjà une grande avancée de pouvoir rassembler tant d’êtres
ayant eu une action importante dans la grande révolte initiée par Aqualuce.
Maora, qui dirige avec Wendy le grand vaisseau, pose la question à tous :
⎯ Nous sommes plus de deux mille dans le vaisseau, je pense qu’il se-
rait bien de retourner sur Unis pour y déposer tous les rescapés de Racben.
Entendant cela, Delfiliane se manifeste aussitôt :
⎯ Les hommes qui étaient à Sandépra hier nous ont confirmé que Mal-
deï avait l’intention de s’attaquer à Glacialys. Mon enfant est là-bas et il
faut que j’y retourne immédiatement ! Avant d’aller sur une autre planète,
laissez-moi y aller.
⎯ Je suivrais ma compagne.
⎯ Nous ne pouvons laisser Delfiliane seule avec Dgoger résister contre
Maldeï. Nous connaissons Glacialys, avec Christopher nous les suivrons, il
n’y a plus de temps à perdre, il suffit de regarder ce qu’est devenu Racben.
⎯ Vous avez certainement raison et je comprends que tu veuilles repar-
tir chez toi, Delfiliane, si tu as ton enfant là-bas. Moi-même je le prends
avec moi sur le vaisseau pour que nous ne soyons jamais séparés.
⎯ Maora, je pense qu’il est possible de nous rapprocher d’Elvy pour les
déposer sur l’île, dit Wendy.
Delfiliane leur explique qu’elle descendra sur son île en créant la tempête
comme elle sait le faire. Tous sont d’accord, c’est alors que Jacques inter-
vient :
⎯ Je descendrai avec eux sur Elvy. J’ai un devoir là-bas. Je ne pourrai
jamais être entièrement libre tant que je n’aurai pas dévoilé à Maldeï le se-

224
cret qui nous lie tous les deux. Je dois retourner au palais, non pour
l’affronter, mais pour lui dire la vérité, je crois que c’est indispensable.
⎯ Qu’est-ce que ça changera ? Elle est si mauvaise qu’elle ne
t’écoutera pas.
⎯ Entre elle et moi, il y a des choses plus anciennes que cette vie. Je
n’en suis pas encore libre et je pense que c’est elle qui m’a appelé lorsque
j’étais encore sur Terre avec Aqualuce. Au contraire si j’arrive à lui parler,
les choses pourront peut-être changer. Il faut qu’elle prenne conscience de
son passé, il est important qu’elle sache qu’il y a une autre âme sous cette
maudite couronne.
⎯ Je te comprends, Jacques, il est juste que si Aqualuce est partie avec
toi, c’est peut-être pour cette raison. Il est bon que tu la retrouves, mais
gare au danger de l’avoir face à toi, car ce n’est pas Marsinus Andévy,
mais une créature terrible et sans conscience. Je pense qu’elle pourrait te
faire disparaître si tu la retrouves.
⎯ Je ne pense pas, Clara, car elle est enceinte de moi et je pense
qu’elle n’aura pas la force de tuer le père de son futur enfant. une force
nouvelle me dit qu’en me donnant à elle, rien ne peut m’atteindre.
⎯ À condition, Jacques, de ne jamais lutter et combattre avec cette
force.
⎯ Un jour j’ai découvert la Graine d’Etoile. Depuis que j’ai retrouvé
ma vie ces derniers jours, j’ai pris conscience de ce que je devais en faire.
Elle doit savoir que la lumière brille au fond de mon être et qu’elle sera
aussi touchée, le moment venu. Je propose de prendre le vaisseau avec le-
quel je suis venu sur l’île de Racben, puis déposer mes amis sur Glacialys.
Ensuite, je me rapprocherai de Maldeï.
⎯ Est-ce que je peux t’accompagner ?
⎯ Comme tu voudras, Mali.
Maora décide de retourner sur Unis pour accompagner les nouveaux resca-
pés. Jacques et ceux qui veulent rejoindre Glacialys se préparent. Clara
confie un petit paquet étrange à Maora pour lorsqu’elle sera sur Unis. En-
fin, Clara, Christopher, Delfiliane et Dgoger pénètrent dans le petit vais-
seau. Jacques et Mali grimpent en dernier pour saluer ceux qui les ont ac-
compagnés.
C’est le départ pour l’île polaire d’Elvy, tandis que Wendy donne l’ordre
de faire un tour d’univers afin de brouiller les pistes pour ensuite rentrer
sur Unis…

Glacialys est sous leurs pieds. Delfiliane ne souhaite pas que Jacques se
pose sur l’île, car elle craint que Maldeï en soit informée. Comme convenu,
elle fera descendre les autres à l’aide de la tempête.
À cinq mille mètres d’altitude, ils ouvrent la porte. Aussitôt, le froid pénè-

225
tre dans le petit vaisseau et Jacques se sent pétrifié. C’est à ce moment que
Delfiliane demande à tous de se mettre sur le bord afin de plonger dans le
vide, sans qu’elle ait encore commencé à tournoyer autour d’eux. Pas très
rassurés, regardant dans la nuit, sans même voir le sol sous leurs pieds, se
tenant tous trois par la main, ils se jettent à travers l’atmosphère. Alors,
Delfiliane se met à osciller autour d’eux si vite qu’elle les emporte dans
une tempête de vent et de glace. Jacques ferme la porte et voit devant lui
une sorte de boule blanche passer et foncer vers Glacialys. Se retrouvant
seul dans l’engin, il commence à se réchauffer, puis il décide de descendre
discrètement vers Sandépra…

L’arrivée sur Glacialys se fait sans problème, de plus, Delfiliane est chez
elle. Ces trois amis sont déjà préparés à supporter le grand froid qui règne
ici. Franchissant la porte de la ville, elle retrouve rapidement son amie, Fli-
vialyse qui est heureuse de retrouver sa partenaire, mais, Delfiliane lui pré-
sente immédiatement son nouvel ami :
⎯ Depuis que je t’ai quittée, il s’est passé beaucoup de choses ma ten-
dre Flivialyse. J’ai rencontré Dgoger qui est devant toi et nous avons beau-
coup d’affection l’un pour l’autre. Hélas, il faut que tu saches que c’est plus
que mon ami ; mon partenaire maintenant. Notre relation affective est deve-
nue du passé, hélas.
Entendant cela, la pauvre change de visage, mais elle savait qu’en quittant
Glacialys, cela deviendrait inévitable. Sage de nature et lui répond :
⎯ Ton enfant va très bien, mais tu lui as manqué. Pourquoi reviens-tu
aujourd’hui, je te croyais partie en croisade contre Maldeï ?
Le ton est un peu dur, autant d’affection qui s’envole en fumée. Delfiliane
le ressent et lui répond :
⎯ Il n’est pas temps de penser à nous, un grand danger guette Glacia-
lys. La trêve que nous avions avec Maldeï semble rompue, elle prépare
l’invasion de notre île dans les jours prochains. Nous l’avons vue détruire
l’île de Racben en un clin d’œil. Si nous n’étions pas intervenus avec nos
amis, il y aurait eu plus de deux mille morts. Elle risque de faire la même
chose ici et nous ne pourrons résister, il faut préparer notre retraite. Je suis
venu te chercher avec le reste de la communauté. Nous devons quitter l’île
très rapidement, nos amis peuvent nous aider.
⎯ Tu as raison, tu me l’avais dit lors de ton départ, mais je n’ai rien
fait, je croyais que Maldeï nous oublierait et avec ton fils, j’ai passé de bons
moments. Mon père a créé cette communauté et j’espérais qu’elle puisse
survivre à tous ces événements. Nous allons nous préparer à partir, mais
sais-tu où nous irons ?
⎯ Le plus important est de quitter cette île, Maldeï risque de ne vouloir
faire aucun prisonnier. Flivialyse, tu dois rassembler toute la communauté

226
pour leur expliquer la situation.
Elle acquiesce le conseil et retourne vers une pièce en retrait du bureau.
Lorsqu’elle réapparaît, elle porte dans ses bras un petit enfant et enfin le
tend à Delfiliane :
⎯ Il se porte bien et il dessine déjà des sourires à l’idée de te retrouver.
Prends ton enfant, ma chérie.
Elle le prend, et aussitôt le bébé se met à gazouiller comme s’il parlait déjà.
Presque honteuse, elle revient près de ses amis. Dgoger regarde l’enfant
avec beaucoup de tendresse ; peut-être devra-t-il devenir son père ?

Quelques jours se sont passés et Clara, qui a retrouvé son amie, Faguella,
que la maladie semble avoir quitté, s’entretient avec elle :
⎯ Tu as bonne mine, je suis si heureuse de te retrouver !
⎯ Depuis que je vis ici, j’ai une forme extra, mais je sais que ça ne du-
rera pas. Si nous quittons Glacialys, le virus reprendra son action là où il l’a
arrêtée. Je suis condamnée, c’est une certitude.
⎯ Nous trouverons une solution pour toi, c’est certain.
⎯ Non, rien à faire, mais les cinquante jours que je viens de passer ici
sont si forts qu’ils valent bien une vie. Je n’ai plus peur de la mort car
l’essentiel est que je sache que mes enfants sont heureux où ils se trouvent.
En plus, ici, j’ai découvert que toute la vie n’est qu’une histoire inventée
par les hommes, tout n’est qu’un immense rêve ; je n’existe même pas.
J’espère juste que mes enfants puissent connaître la fin de ce rêve et qu’ils
trouvent la Vie.
⎯ Faguella, si on ne peut donner un véritable sens à la vie, donnons au
moins un sens à nos rêves. Pour ma part, je rêve que tous les hommes com-
prennent qu’ils ont un cœur. De plus, je n’espère rien de cette vie, mais mon
espoir repose dans l’éveil de tous les hommes. Dans ce monde, il n’y a rien
de bon ; même le bien ne l’est pas. La communauté de Glacialys trouvera
son salut que si elle désire vivre d’un autre air que celui du monde d’Elvy.
Elle doit imaginer un nouvel univers.
⎯ Tu veux dire qu’il est inutile de combattre Maldeï et qu’il faut fuir ?
⎯ Non seulement il ne faut pas combattre, mais la fuite n’est pas la so-
lution. Ce que nous devons faire, c’est rendre le combat impossible et nous
rendre intouchables par notre indifférence. Désarmer l’ennemi en nous
montrant invisibles à ses yeux.
⎯ La communauté Glacialys est sage, elle n’est pas agressive, au
contraire pacifique. Pourtant, elle semble encore attirer l’ennemi. Clara, que
doit-on faire pour éviter le massacre qui se profile vers nous ?
⎯ Pour Racben et ses ouvrières, qui étaient soumises à l’hégémonie de
Maldeï, nous les avons recueillies dans l’urgence. Mais ici, vous avez eu le
temps de vous préparer.

227
⎯ Il faut que tous agissent maintenant.
Delfiliane a écouté cette conversation et comprend Clara. Faisant partie de
la communauté, elle pense avoir une idée :
⎯ Il est vrai que si nous devions fuir l’île, ce serait pour rester sur Elvy
et nous ne ferions que déplacer le problème. Nous devons déplacer l’île ou
changer d’espace. Mais cela nécessite un effort incroyable de tous. Je n’ai
encore jamais entendu parler de pays ou de population qui aurait disparu
comme ça, d’un trait ; dématérialisés.
⎯ En effectuant la bipolarisation de vos corps, vous avez déjà fait un
pas vers cette dématérialisation. De plus, le pouvoir de cette planète est bien
plus grand que vous ne pouvez l’imaginer. Avec Christopher, nous l’avons
découvert et c’est pourquoi nous sommes aujourd’hui invulnérables, car la
matière n’a plus d’effet sur nous.
⎯ Nous devons trouver Flivialyse immédiatement et lui faire part de
l’idée de Clara !

Rassemblés avec ses amis, Delfiliane explique à Flivialyse ce à quoi elle a


pensé avec Clara. Mais celle-ci lui demande comment pouvoir transformer
rapidement la communauté, alors que le chemin qu’elle propose ressemble
à une initiation de longue durée. C’est Clara qui explique :
⎯ Avec Christopher, il ne nous a fallu qu’une nuit pour changer.
⎯ J’ai toujours pressenti qu’Elvy possédait un grand secret, et je ne l’ai
jamais percé.
⎯ Je l’ai découvert avec Christopher et il s’est appliqué sur nous deux.
Je ne pensais pas qu’il puisse être appliqué sur un groupe entier, mais cette
communauté semble prête. Il faut le proposer à tous, si ça marche, la pla-
nète en sera changée. D’ailleurs, vous avez commencé ce travail lorsque
vous avez effectué sur vous la bipolarisation du corps éthérique.
⎯ Comment devons-nous faire ?
Clara explique le phénomène en lui montrant que c’est par l’Amour le plus
profond que cela est possible. La fusion atomique va lier tous les êtres et le
changement sera tel que leurs atomes n’appartiendront plus à la même ma-
tière. Il faut pour cela regrouper toute la communauté et tous devront faire
une chaîne. Ce n’est qu’à cette condition que la transformation pourra être
entreprise.
Flivialyse comprend bien et décide de rassembler toute la population dans
le grand amphithéâtre. Elle devra expliquer la nouvelle situation à tous et
leur proposer le grand changement dont Clara lui a parlé.
Le message passe dans la communauté par télépathie et pour ceux qui ne
sont pas exercés, des messagers partent afin de rassembler tout le monde.
Chacun abandonne sa tâche, les pécheurs regagnent le grand dôme et toutes
les femmes prennent leurs enfants avec elle. En moins de trois heures,

228
l’amphithéâtre est rempli par tous les habitants de Glacialys. Sur le podium,
Clara, Delfiliane, Dgoger et Christopher sont rassemblés autour de Flivia-
lyse, et celle-ci prend la parole :
⎯ Sœurs et Frères, une information importante vient de m’être donnée
par mon amie, Delfiliane, de retour parmi nous. Glacialys n’a que quelques
heures à vivre, car Maldeï projette d’anéantir notre île. Elle risque d’arriver
et de nous surprendre très prochainement. Quoi qu’elle fasse, nous n’aurons
pas les moyens de nous défendre ; pacifistes, nous ne sommes pas armés
pour lutter contre ses guerriers. Mais la sœur d’Aqualuce, Clara, qui est
avec nous depuis quelque temps, a eu la chance de percer le mystère de la
planète et pense que nous sommes dignes d’en profiter.
Flivialyse leur fait part alors du secret et leur explique comment le groupe
pourra en profiter. Chacun écoute avec grand intérêt, même les enfants
semblent silencieux en entendant ces sages paroles. Prenant conscience que
leur fin dans cette nature est arrivée, tous comprennent la nécessité de
changer irrémédiablement de vie. Alors, Flivialyse leur indique que dans
l’amphithéâtre, tous devront se tenir la main avant que Clara et Christopher
ne déclenchent le feu qui transformera la communauté. Clara prend alors la
parole pour leur donner d’importantes recommandations et les prévenir de
la gravité de cet acte :
⎯ Elvy a dans son noyau des forces magnétiques spécifiques qui sont
reliées à la radiation d’Amour, la force qui rassemble les deux pôles de la
matière primaire. Le négatif et le positif doivent s’associer pour donner une
matière nouvelle supprimant le Bien et le Mal. Normalement sur cette pla-
nète, les hommes et les femmes en ont toujours eu la possibilité, mais la
nature physique a toujours prévalu à cette union. Comme ce courant est très
fort ici, les êtres d’Elvy ont toujours imaginé qu’il fallait s’unir par le corps
physique, c’est pourquoi le peuple a dégénéré, et est tombé malade. Au-
jourd’hui, ce n’est pas entre couples que nous nous unirons, mais c’est une
communauté complète qui le fera. Sur la planète, notre rayonnement aura
des influences incalculables et peut-être de grandes modifications géologi-
ques se feront sentir. Ceux qui ont des enfants devront les prendre avec eux,
car ils suivront la voie tracée par leurs parents. La transformation est im-
pressionnante mais pas douloureuse. Lorsqu’elle sera effectuée, vous senti-
rez tous une terrible mutation et à partir de cet instant, vous aurez changé de
côté, votre nature ne sera plus liée aux forces de ce monde. Il sera impossi-
ble de faire demi-tour, mais vous connaîtrez le véritable sens de la vie, ainsi
qu’une paix profonde. Votre personnalité sera toujours vivante, elle ne sera
plus dominante, mais au service de la force qui vous aura changé ; la lu-
mière de votre cœur. Ce que vous allez vivre, se réalise la plupart du temps
en plusieurs vies pour les hommes, et si vous ne souhaitez pas franchir ce
pas, rein ne vous y oblige. Maintenant, que chacun prenne sa décision, nous

229
allons nous préparer à célébrer ces formidables noces…

***

Daribard pénètre dans le grand bureau de Maldeï, qui est assise sur un large
fauteuil. Il se met à genoux devant elle en la saluant :
⎯ Maîtresse, vous m’avez fait appeler, me voici.
⎯ Redresse-toi, je n’ai pas de temps à perdre. Je t’ai fait venir pour que
tu prépares la plus sanglante des invasions. Ce sera un exercice pour lorsque
nous envahirons la Terre.
⎯ Bien, maîtresse.
⎯ Ne m’énerve pas en me répondant ainsi. Mon temps est trop pré-
cieux. Dans les heures prochaines, tu vas envahir Glacialys, et je veux que
tu massacres tous ceux qui s’y trouveront. Les échecs de Carbokan et de
Racben ont jeté un grand doute parmi les habitants et les troupes. Il nous
faut une victoire sans concession, et c’est pour cela que je souhaite que tu
prennes les choses en main. Prends tous les hommes dont tu auras besoin,
prends les armes et les vaisseaux nécessaires. Je crois que l’île compte
moins de mille personnes, ramène-moi leurs têtes lorsque tu les auras tous
tués et ensuite, détruis toute l’île. Rase-la, je ne veux plus que Glacialys
existe, même dans les mémoires. Lorsque tu reviendras, accroche les têtes à
des pics tout autour de la ville et transforme-les en torches afin qu’en
voyant cela, tous puissent comprendre que je suis toute puissante.
⎯ Combien de temps me laissez-vous ?
⎯ Demain lorsque je me lèverai, Glacialys aura été rayée de la carte.
Me suis-je bien fait comprendre ?
⎯ Parfaitement, tout aura été fait comme vous me l’avez demandé. Je
prendrai avec moi deux mille hommes, trois vaisseaux d’attaque pour sur-
veiller le ciel, et nous serons armés de lasers pour trancher les têtes et de
pistolets pour calmer les fuyards. Vous aurez toutes vos têtes.
⎯ La tienne sera la première à tomber si tu ne tiens pas ta promesse. Ne
perds plus de temps.
Daribard se retourne et part d’un pas assuré, mais il sait qu’une lourde res-
ponsabilité repose sur lui…

À peine le chef des armées franchit-il la porte qu’un homme inattendu fait
irruption dans son bureau.
⎯ On ne se sépare pas de moi comme ça, dois-je comprendre que je te
manquais déjà ? Mon cher… Comment dois-je t’appeler, au fait ; Bildtrager
ou Jacques ?
⎯ Mon nom est Jacques Brillant, je n’en connais aucun autre.
⎯ Alors, mon cher Jacques, viens t’asseoir auprès de moi, j’aurai un

230
spectacle délicieux à te faire voir ce soir. En attendant, veux-tu prendre du
bon temps avec moi ?
⎯ Si nous avons eu des rapports particuliers, ils font partie du passé. Je
respecte l’enfant que tu portes, mais pour le reste, je ne suis pas avec toi.
⎯ Dis-moi, pourquoi es-tu revenu dans ce cas ?
⎯ Pour te rappeler aux bons souvenirs d’un être que j’appréciais
comme une sœur autre fois, Marsinus Andévy.
⎯ Je ne connais pas cette chose !
⎯ Ce n’est pas une chose, mais l’être qui forme ton corps. C’est la per-
sonne qui est sous cette couronne. C’est à cette femme que je veux
m’adresser, et même si tes oreilles sont sourdes à ce que j’ai à dire, elles
entendront néanmoins ce message :
Andévy, tu es une femme pure et toujours prête à te sacrifier pour les autres.
Tu m’avais remarqué autrefois lorsque je suis arrivé sur Lunisse et tu m’as
aimé. Je ne t’ai pas donné mon cœur, car c’est à Aqualuce que je l’ai voué.
Je t’aime toujours comme une sœur, j’ai beaucoup d’affection pour toi. Tu
dois comprendre que nous ne pourrons jamais partager notre vie dans cette
matière, car cette nature est un monde de dualité, partagé entre le bien et le
mal. Ton corps porte mon enfant ; je le reconnaîtrai. Tout le peuple Lunisse
t’aime aussi et nous ferons qu’un jour tu puisses t’éveiller de ce sommeil de
mort que la Couronne de Serpent t’a imposé. Maldeï n’est qu’une pensée ;
pas un être. Toi, tu es une âme, un être. Réveille-toi !
Maldeï devient rouge en entendant cela, mais une force lui interdit de fou-
droyer cet homme car ses paroles viennent de toucher une sensibilité pro-
fonde en elle. Cela crée aussitôt une réaction :
⎯ En moi, la nature du monde agit. Je suis la pensée de l’univers, tous
les hommes me donnent leur vie et leur force. Je grandis à chaque fois
qu’un être a peur ou fait le mal. Tous ceux qui croient en cette vie sont mes
serviteurs. Cette femme dont tu parles n’existe plus. Depuis longtemps, je
l’ai tuée et son corps a disparu. Je suis la descendante du maître de la vie et
de la mort. Les hommes de cette planète sont tous mes serviteurs, ainsi que
ceux de la Terre. C’est pour cela que je reviendrai sur ma planète, afin
qu’ils connaissent enfin leur véritable Maître. Tu devras te soumettre à moi,
sinon disparaître. L’enfant qui sortira bientôt de mon corps n’aura que tes
gènes, pas ta conscience. Mon fils deviendra le maître de l’univers de façon
plus puissante que moi et je pourrai lui donner ma couronne. Tous les
hommes de la Terre rayonneront dans l’univers afin de dicter ma loi, celle
d’un monde n’acceptant que le règne du Bien et du Mal. C’est dans la force
dynamique de l’action, du mouvement et du temps que le plaisir de la vie
existe. Le bien personnel est la meilleure action qui soit car il donne un
plaisir infini. Marsinus Andévy n’avait rien compris de tout cela, c’est
pourquoi elle a disparu.

231
⎯ Au fond de toi, tu reconnais son existence et un jour, elle reviendra.
Je ne suis pas venu pour me battre contre toi car je n’en ai pas les moyens,
ce n’est pas mon rôle. Mais un jour, ta couronne tombera de ta tête, j’en suis
certain.
Jacques se lève et regagne la porte. Maldeï voudrait le retenir, mais elle est
comme paralysée, elle est sans aucun pouvoir sur lui et ne comprend pas ce
qui lui arrive. Alors, elle s’empresse d’avertir ses gardes afin de l’arrêter.
Hélas, personne ne l’a vu sortir, elle ne comprend plus. Furieuse, elle rejoint
son pupitre de commandes afin de contrôler les opérations concernant
l’attaque de Glacialys. Son homme de main est déjà en train de rassembler
les hommes et préparer les vaisseaux d’attaque. Si tout se passe comme elle
le souhaite, demain soir, toutes les têtes de ces insoumis flamberont et illu-
mineront la ville.
Pensive, elle regarde un long moment les images de l’univers en attendant
des nouvelles de l’expédition, espérant que cette fois, Daribard ne trahisse
pas sa confiance déjà faible…

***

Au moment où toute la communauté s’apprête à se prendre la main et où les


mères tiennent leurs enfants serrés contre elles, une alarme retentit et Flivia-
lyse quitte aussitôt la réunion. Faguella, devenue son amie, la rejoint car
elle la sent trop inquiète. Dans la petite salle où des cristaux géants sont
alignés avec soin, Flivialyse les frotte les uns après les autres, et à ce mo-
ment apparaît, devant ses yeux une flotte de vaisseaux qui semble se
concentrer autour de l’île. Elle comprend alors que l’attaque se prépare.
Regardant plus en détails elle voit une multitude de petits vaisseaux des-
cendre vers le dôme de glace. Comprenant que l’invasion est imminente,
elle regarde Faguella, affolée. Celle-ci lui dit alors :
⎯ Ne t’en fais pas, ils seront tous sauvés, mais dis-moi quels sont les
moyens que nous possédons pour les ralentir, à nous deux ?
⎯ Allons chercher les autres, ils pourront nous aider !
⎯ Non, c’est trop tard, il faut les laisser, la transmutation est déjà com-
mencée, mais il faut leur laisser le temps, c’est pour cela que nous devons
agir toutes les deux. Tant pis pour nous, si nous ne sommes pas changées, il
faut que nous agissions immédiatement. Tu connais bien Glacialys, tu sais
comment les ralentir ?

Pendant ce temps, dans le grand amphithéâtre, Clara et Christopher ont


commencé à irradier l’ensemble des participants de la grande chaîne. Clara
porte d’un bras l’enfant de Flivialyse, et d’une autre main, celle de Delfi-
liane. Les cellules de chacun commencent à s’échauffer, et progressivement

232
elles s’embrasent, mais la transformation ne s’achèvera que lorsque les cel-
lules auront été mutées et que les corps seront refroidis ; il leur faudra quel-
ques heures.

Daribard voit le grand dôme sous son vaisseau, il ne lui reste plus qu’à
pénétrer avec ses hommes pour trouver tous les habitants et les faire dispa-
raître. Pour passer, il ne fera pas de détail, la glace explosera et il se posera
à l’intérieur avec tous ses hommes. Les quarante vaisseaux se suivent à la
queue, le premier est armé d’un puissant rayon éthérique qui ne laissera rien
de la grande carapace. Daribard n’attend que l’instant où il sera à la verti-
cale pour faire feu.
Maintenant, le canon est pointé, prêt à tirer, lorsque d’un coup un vent ex-
trêmement violent se met à souffler. Les vaisseaux se bousculent et sont
emportés par la subite tempête. Le coup part, mais bien plus loin dans la
mer, qui se soulève subitement comme un raz-de-marée. La fureur du vent
est telle que les vaisseaux sont obligés de reprendre de l’altitude. Le chef de
l’expédition est furieux, cela ralenti son plan, et pour ne plus perdre de
temps, il décide de faire descendre un grand vaisseau, plus robuste, et qui ne
sera pas gêné par le vent. Celui-là tirera une salve sur le dôme et le détruira.
Il faut très peu de temps pour que le toit de Glacialys explose et disparaisse.
Glacialys est mis à nu mais aucun humain n’est visible, ils doivent se ca-
cher. Profitant de la très large ouverture, des vaisseaux s’engouffrent vite
dans la structure de la ville. Une fois posés, les portes s’ouvrent, mais pour
les premiers engins c’est une grande surprise, et les premiers soldats qui
sortent voient se déverser sur eux une immense vague d’eau qui les recou-
vre instantanément. Le vent glacé souffle encore si fort qu’aussitôt, l’eau se
met à geler et les soldats pris par cette vague sont pétrifiés dans la glace.
Deux cents hommes sont ainsi pris irrémédiablement dans ce qui devient
instantanément leur tombeau.
Daribard observe cela, et son vaisseau lui-même est pris dans la glace, mais
il lui reste encore mille huit cents hommes. Pour faire fondre la glace qui
l’entoure, il fait appel au grand vaisseau qui utilise un rayon plus faible.
Une heure est encore perdue à se dépêtrer du froid qui les tenait prisonniers.
Enfin, le passage semble libre et ordre est donné à une première troupe de
sortir afin d’envahir la ville. Aucun survivant ne sera fait, les instructions
sont précises. Deux cents autres hommes sortent, vêtus de combinaisons
polaires extrêmement résistantes. Ils hommes avancent. Heureusement, ils
n’ont pas encore trouvé l’amphithéâtreavancent vers les infrastructures qui
donnent sur l’intérieur de la ville où doivent se cacher tous les habitants,
certainement déjà en train de trouver un lieu où se protéger. Les premières
rues intérieures sont désertes, et les. C’est alors que le froid devient encore
plus vif. De moins cinquante, il descend subitement à moins cent dix. Alors,

233
malgré les combinaisons polaires, les hommes qui explorent la ville se cou-
vrent de givre et tombent au sol en se brisant comme du verre. Cent cin-
quante hommes périssent ainsi. Alors, informé de cela, Daribard décide de
sortir avec des lances flammes pour ne plus se faire surprendre par le froid.
Flivialyse est au bout de ses possibilités pour ralentir les hommes et elle
prend la fuite avec Faguella pour rejoindre tous les autres. Elles ont réussi à
leur faire gagner de nombreuses heures et elles espèrent qu’ils auront tous
pu être transformés comme le proposait Clara. Lorsqu’elles poussent la
porte de l’amphithéâtre, elles trouvent toute la communauté semblable à
elle-même, et devant Delfiliane, elle demande :
⎯ Vous n’avez encore rien commencé ?
⎯ Tu avais disparu et j’ai compris que tu n’avais pas participé à la
grande transmutation. Après de longues heures, nous nous sommes tous
relevés, et en nous, tout avait changé. La communauté est devenue comme
un bras de vie à travers cette matière, et nos corps sont devenus invisibles
pour la matière dure dans laquelle nous vivions. Pourquoi n’es-tu pas restée
avec nous ?
Flivialyse lui explique alors qu’une alarme l’avait attirée et que les hommes
de Maldeï sont à la porte de l’amphithéâtre. À cet instant, les soldats pénè-
trent dans l’immense salle, armés de lance-flammes et de rayons portatifs.
Voyant toute la communauté rassemblée, ils se jettent sur elle pour les tuer
et leur trancher la tête. Mais à chaque coup porté, aucun ne semble atteint,
personne n’est blessé. Un des soldats enfonce son rayon à travers la gorge
de Delfiliane et tente de la décapiter, mais le faisceau semble traverser une
image tridimensionnelle et lorsqu’il retire son arme, la jeune femme n’a pas
une seule marque sur elle. L’homme affolé lâche son engin et s’enfuit.
Beaucoup d’autres sont comme cela, pas une blessure, pas une goutte de
sang ne coule et toute la communauté paraît parfaitement résister ; elle est
indestructible. Malgré les centaines de combattants et la férocité du combat
que les soldats mènent depuis des heures, aucun des membres de la com-
munauté n’est touché, pas même un enfant. Ne sachant plus que faire, ils
commencent à tirer sur tous avec des rayons désintégrateurs, sans effet.
Tous épuisés et paniqués par ces êtres insensibles à leurs armes, ils finissent
par s’enfuir…

Delfiliane est heureuse de ce dénouement si inattendu, et elle cherche Clara


pour la remercier. Mais au moment de la retrouver, elle voit Flivialyse éta-
lée sur le sol, tenant de son bras Faguella, déjà mort ; la tête à moitié tran-
chée. Elle a encore un peu de force pour lui dire ces derniers mots :
⎯ J’avais le doute sur ce que vous vouliez faire, aussi lorsque j’ai été
avertie qu’il se passait des choses à l’extérieur, ça a été pour moi le pré-
texte. Faguella m’a suivie car je dois t’avouer que je ne t’ai pas attendu

234
pour m’associer à une nouvelle amie. Nous nous aimions toutes les deux, et
malgré cela j’étais jalouse que tu aies rencontré un homme ; je le regrette.
Dans le poste central, voyant les envahisseurs arriver, c’est Faguella qui
m’a poussée à les ralentir, c’est elle qui s’est donnée pour que vous puissiez
parfaire votre mutation. Elle vous aimait tous et pensait à ses enfants sur la
Terre. Je voudrais que ma fille ait un autre destin que le mien, j’aimerais
qu’elle ne pleure pas sa mère. Prends-en soin avec ton ami, si vous le pou-
vez.
Delfiliane prend conscience que c’est grâce à son sacrifice que la commu-
nauté a pu être sauvée, elle verse déjà des larmes aux souvenirs de sa vie
passée avec elle, et lui répond :
⎯ Je n’aurais jamais dû te quitter, je t’aimais aussi, tu t’es sacrifiée
parce que je t’ai abandonnée. En même temps c’est grâce à toi que nous
sommes tous vivants. Je prendrais soin de ton enfant, c’était déjà un peu le
mien. Je t’aime Flivialyse, mon cœur est si triste de te voir partir dans la
souffrance.
⎯ Ne t’en fait pas pour moi, ce n’est qu’une étape, va avec les autres
sauver le monde.
À cet instant, elle ferme les yeux et expire brutalement. C’est fini pour elle.
Comprenant que leur chef vient de disparaître avec Faguella, La commu-
nauté se recueille en silence quelques instants afin de les remercier de les
avoir sauvés ; le silence porte plus que bien des mots.

Daribard voit que c’est la débandade parmi les troupes en les regardant re-
venir dans la panique. Il n’attend pas que tous aient regagné leurs engins.
Dès qu’il est retranché dans un des grands vaisseaux d’attaque, il exige que
l’île soit désintégrée. Sans état d’âme, il met en marche les canons éthérique
surpuissants, et toute la calotte glaciaire du pôle se désintègre instantané-
ment. La glace se transforme en eau et crée une vague immense qui se pro-
page comme une onde sur l’ensemble l’hémisphère de la planète. Les
conséquences en sont terribles, car toutes les îles se trouvant à deux ou trois
milles kilomètres sont balayées comme de vulgaires poussières. Des trem-
blements de sol se font sentir partout et l’axe de rotation de la planète en est
ébranlé. Réveillée en sursaut Maldeï voit l’eau de la mer envahir la cour de
son palais sur ses écrans de contrôle, elle comprend qu’une catastrophe ma-
jeure vient de se produire. Autour d’elle, plus rien n’est comme avant. Vite,
visualisant la bataille de Glacialys, elle comprend que son projet de
conquête est un échec total. Daribard s’est enfui avec le vaisseau qu’il
commandait. L’île n’existe plus et elle ne sait même pas si les habitants ont
pu mourir ou survivre. Sandépra s’enfonce dans l’eau et les habitants ne
savent plus où aller. Son empire est à la dérive. C’est alors que Jacques ap-
paraît :

235
⎯ Mais où étais-tu passé ?
⎯ J’étais dans ma chambre, je suis ton époux, me semble-t-il !
⎯ Tu es certainement responsable de ce cataclysme, tu complotes avec
la rébellion, toute la planète prend l’eau !
⎯ Qui a décidé d’envahir la Terre, qui a voulu détruire l’île de Racben,
qui souhaitait désintégrer Glacialys ? Pour ma part, j’étais tranquille sur la
Terre avec ma famille et nous n’avions pas l’intention de repartir dans
l’espace. C’est toi qui nous as appelés, c’est toi qui as voulu te marier avec
moi. Tout ce qui se passe autour de toi, tu en es la responsable. Tu as réveil-
lé le dormeur qu’il y avait en toi, tu dois en assumer les conséquences.
⎯ Si je suis si terrible, pourquoi restes-tu avec moi ?
⎯ Pour m’assurer que l’enfant que tu portes ira à son terme, j’en détiens
la paternité.
⎯ Si enfant il y a, il aura tout de moi, j’en ferai mon successeur.
⎯ Il est du corps des cellules de Marsinus Andévy et il sera bon et juste
comme elle l’était. Si du fond de l’espace tu m’as appelé, c’est parce qu’une
parcelle d’Andévy m’aime encore.
⎯ Jacques, viens avec moi, ensemble nous serons puissants. Si tu le
souhaites, je te donnerais ma couronne. Tu auras la Terre et l’univers à tes
pieds. Viens avec moi, je serai Andévy et toi l’empereur du monde.
En disant ces mots, Maldeï use d’une ruse pour hypnotiser Jacques, et cela
semble fonctionner car il lui sourit et se détend devant elle. Le prenant par
la main, elle l’entraîne comme elle l’a souvent fait avec lui, dans sa cham-
bre. Celui-ci semble se laisser faire et Maldeï s’en réjouit, pour elle, au dia-
ble la planète d’Elvy, si elle peut à sa guise prendre le pouvoir en Jacques et
faire de lui l’antenne qui lui permettra d’agir dans le monde de la matière.
Si éveillé, il s’associe à elle, tout l’univers lui appartiendra et elle n’aura
plus de barrières devant elle et elle aura réellement pouvoir sur tout. La
conscience de Jacques est endormie, c’est le moment pour elle de
l’emmener dans l’univers de la couronne afin qu’il en voit l’ensemble de
ses avantages. Pour ceux qui franchissent ce seuil, c’est encore plus fort
qu’une chute aux enfers…

***

Les corps de Faguella et de Flivialyse sont soutenus par quatre elfes qui les
emportent vers Unis. Lorsque toute la communauté fut enlevée par les in-
nombrables elfes, elle emporta avec elle les pourvoir d’Elvy. Les consé-
quences en furent terribles et créèrent un bouleversement géologique im-
médiat. Les îles de la planète eurent les pieds dans l’eau et la trajectoire de
l’astre en fut bouleversée. De haut, dans les bras des elfes, tous le virent et
comprirent qu’un changement important s’était effectué par la transmuta-

236
tion de leurs cellules. Leurs âmes furent aussi changées et la matière de leur
existence prit une autre forme. Se sachant devenus des êtres d’une matière
nouvelle, ils comprirent tous leur nouvelle mission :
Montrer à l’humanité l’existence d’une nouvelle matière. Se donnant tous à
une nouvelle force, ils n’ont plus aucune crainte venant de leur première
vie, car la matière n’a plus aucun effet sur eux.

C’est ainsi qu’ils arrivent sur Unis…

237
PERDRE LA TÊTE
Il y a quelques jours, lorsqu’Aqualuce retrouva sa fille
dans ce qu’elle pensait être les grottes d’Unis, elle se retrouva peu après
prise avec ses trois amies dans un tourbillon très étrange. Elles furent em-
menées dans un lieu si différent qu’elles ne comprirent pas immédiatement
ce qu’il leur était arrivé.
Perdues sur une planète sauvage, elles se demandent aujourd’hui ce qu’elles
font ici. Car rien ne leur permet d’espérer ou croire que quelque chose pour-
rait changer.
Elles savaient qu’Unis était un passage vers Elvy, mais elles étaient loin
d’imaginer que d’autres passages auraient pu s’ouvrir de la même sorte.
Lorsque le tourbillon s’arrêta, elles se retrouvèrent dans une forêt à la végé-
tation si dense qu’elles ne pouvaient se voir à moins de trois mètres.
L’humidité et la chaleur étaient telles qu’elles étaient recouvertes d’eau,
comme si elles se trouvaient sous une douche presque bouillante. Rien ne
ressemblait à ce qu’elles auraient pu connaître d’une forêt tropicale, telle-
ment tout avait poussé à l’extrême. Au moment de se rejoindre, elles arrivè-
rent jusqu’à une petite grotte où elles purent s’abriter.

Hélas, le temps semble s’être arrêté pour elles car cela fait bientôt dix jours
qu’elles n’ont pas bougé. Se nourrissant de racines et de fèves, elles com-
mencent à se demander si elles n’ont pas été oubliées par la vie.
⎯ Aqualuce, j’en ai assez de rester là, depuis des jours et des jours,
nous sommes bloquées par la végétation. Oh bien sûr, on ne manque pas de
nourriture, mais en quoi cela nous avance-t-il de rester là ?
⎯ Je suis un peu comme toi, Timi, je pensais qu’Unis nous réservait
juste une de ses surprises et que nous nous serions ressorties rapidement du
le Puits de l’Oubli. On s’en parle chaque jour depuis que nous sommes dans
ce trou et je commence à m’inquiéter.
⎯ Moi, au contraire, je ne vous l’avais pas encore dit, mais je pense que
cette planète doit nous révéler quelque chose. Le fait que nous soyons ici est
le signe qu’en nous, quelque chose doit se transformer.
⎯ Jenifer, comment de l’herbe et des arbres pourraient avoir l’ambition
de nous changer ?
⎯ Aqualuce, as-tu encore tes pouvoirs et peuvent-ils te servir devant la
puissance de cette nature ?
⎯ À chaque étape, je perds un peu de ce qui avait fait ma puissance et
ma renommée sur Lunisse. Mes bras sont justes assez forts pour porter une
bûche, et mon esprit est juste capable de voir le présent et il ne peut imagi-
ner l’avenir ni revoir le passé. Je suis devenue une femme ordinaire et si je
dois un jour affronter Maldeï, ce sera avec mes mains et ma conscience
238
humaine, pas plus. J’en suis à me demander ce que toutes ces feuilles autour
de nous peuvent nous apporter.
⎯ Je pense que nos esprits ne se sont pas encore vidés de leurs idées et
que nous sommes ici pour cette raison.
⎯ Moi, en tout cas, je ne bougerai pas d’ici ; j’attendrai qu’on vienne
me chercher avec un de vos vaisseaux spatiaux. J’ai pas du tout envie
d’affronter cette savane. J’étais quand même mieux à Las Vegas. Votre truc
bizarre, ça ne me plaît pas. Votre philosophie, c’est pas mon truc, manger
tous les jours les mêmes feuilles, j’en ai ras-le-bol.
⎯ Timi, on est comme toi, que tu paniques ou pas, on est là.
C’est en disant ces paroles qu’Aqualuce voit le vent se lever et la végétation
bouger de plus en plus violement, comme si toutes les plantes semblaient
être vivantes, elles se déplacent vers la grotte comme pour s’abriter. Cela lui
fait penser aux plantes carnivores, et comprenant qu’elles ne doivent pas
rester là, elle hurle aux autres de dégager au plus vite. Timi et Jenifer plon-
gent vers la sortie, Aqualuce les rejoint. Se retournant, elle voit toutes les
plantes environnantes pénétrer dans la grotte et la boucher complètement. Si
elles n’étaient pas sorties, elles seraient mortes étouffées. En s’arrachant au
sol, toutes les plantes ont laissé un espace où les trois femmes se retrouvent
maintenant. Mais elles ne sont pas sorties d’affaire car le vent souffle si fort
que tout se trouve emporté par la tornade qui se lève. Aqualuce comprend
vite que la végétation s’est mise à l’abri et que ce qui est sur le sol sera em-
porté à coup sûr. Les trois amies ne peuvent à leur tour résister, et le vent
les aspire et les emporte avec les branchages et tout ce qui traîne au sol.
Emportées durant des kilomètres, lorsque la tempête se tait, c’est dans le
désert qu’elles se posent.
Recouvertes de feuilles, de branches, elles refont surface bien après. Jenifer
apparaît, ainsi qu’Aqualuce, mais Timi semble avoir disparu. Les deux
femmes se regardent et comprennent qu’elle peut être ensevelie sous l’amas
de végétation, alors elles commencent à fouiller dessous, jusqu’à ce qu’elles
aperçoivent une main puis un bras. Elles dégagent le reste du corps et la
trouvent inerte, et un de ses bras semble avoir une mauvaise fracture. Éloi-
gnant le corps de leur amie du tas de feuilles et de branches, elles
l’allongent sur le sol sec. Aqualuce, qui avait autrefois des dons de guéri-
son, l’examine et la trouve très faible. Elle pense qu’elle a dû faire une
mauvaise chute. Son bras droit est fracturé si violement qu’il est plié en
trois parties, et sur son crâne il y a un hématome si gros qu’on a
l’impression que sa tête a doublée de volume. Jenifer la regarde et com-
mence à avoir des larmes, triste de voir disparaître une amie.
⎯ C’est quoi tous ces trucs, pourquoi on est là, et pour quelle raison
Timi se trouve dans cet état ? En plus, on n’a rien pour la soigner.
⎯ J’ai peut-être perdu tous mes pouvoirs, mais ça ne m’empêche pas de

239
tenter de la soigner de façon plus classique.
⎯ Aqualuce, tu n’as que tes mains et ta tête ; sans instruments et sans
médicaments, tu n’arriveras pas à grand-chose !
⎯ Timi est vivante et je vais tout faire pour la sortir de son mauvais
pas. Je ne sais pas pourquoi elle se trouve dans le coma, mais il faut qu’elle
rouvre les yeux. Je n’ai pas d’instruments ni de médicaments, mais avec ma
tête, peut-être trouverai-je une solution. J’ai toujours appris à m’en sortir
quelles que soient les circonstances.
⎯ Mais regarde, autour de nous c’est un désert aride. Même pas de sa-
ble, juste de la glaise desséchée et craquelée. Il n’y a pas d’eau et nous al-
lons mourir de soif dans quelques heures ! Regarde, l’étoile de cette planète
rayonne si fort que nous allons brûler de ses rayons nocifs. Nous n’avons
rien pour nous abriter et encore moins pour manger. Depuis dix jours nous
tournions en rond dans la grotte, mais là, nous ne pouvons même plus le
faire. Je vais devenir folle !
⎯ Et c’est toi qui me disais tout à l’heure que tu pensais que cette pla-
nète avait des choses à nous révéler, et que nous devions nous transformer !
Si tu disais vrai, il n’y a pas de raison de paniquer. Je crois en ta parole et il
est important que tu y croies aussi.
⎯ Je ne peux supporter de voir Timi dans cet état. Je panique de ne pas
pouvoir la soigner. Ses blessures me font peur, je ne le supporte pas.
⎯ Peut-être paniquerai-je plus tard, mais je n’ai pas encore la sensation
de la soif. La chaleur ne me pèse pas et je sens en mon être la force de soi-
gner notre amie. Regarde ; autour de nous il y a des plantes déracinées qui
peuvent nous servir à nous abriter. Prépare-nous un abri avec les grandes
feuilles que tu trouveras. Monte un toit avec les branches restées sur le sol ;
tu verras, on a les moyens de se protéger de la lumière. Fais-le pendant que
j’essaie de la soigner. Regarde aussi si tu ne trouves pas des plantes particu-
lières, tu sais, dans les forêts tropicales, il y a souvent des plantes médicina-
les. Je suis certaine que nous pouvons en trouver. Fais-le, il est possible que
nous puissions la sauver grâce à cela. C’est avec les moyens du bord que
nous y arriverons, il faut encore y croire.
⎯ Lorsque je t’entends, j’ai l’impression que ma tête se vide de toutes
mes convictions. Peut-être as-tu raison. Je vais faire ce que tu me proposes.
Alors, Jenifer rassemble les branches et les feuilles. Méthodiquement elle
les classe par catégorie et prend soin de les comparer à celles qu’elle
connaissait sur sa planète. Rapidement, elle apporte à Aqualuce des plantes
qu’elle estime particulières, pensant qu’elles pourraient avoir quelques ver-
tus. Son amie les regarde avec attention, et avec juste son odora essaie de
les classifier. Stupéfaite, elle pense reconnaître l’Herbe de Vie qu’elle avait
un jour découverte sur Digger. Celle-ci lui avait sauvé la vie dans des cir-
constances dramatiques. Elle en fait avaler de force à Timi, peut-être cela

240
lui sera profitable. Une des racines apportées par Jenifer attire son attention
car elle contient une substance comparable à de la graisse. Avec ses doigts
elle arrive à en extraire une bonne quantité et la met de côté. Ce qui
l’inquiète, c’est le bras plié de Timi. Il n’est pas déboîté mais fracturé, et
elle ne se sent pas la force de l’étirer et le replacer, de peur de
l’endommager encore plus. Cependant, elle se demande s’il ne serait pas
bon d’en oindre la partie touchée, peut-être cela la soulagera. Aqualuce
étale une partie de cet étrange baume sans s’imaginer qu’il puisse avoir une
quelconque vertu. Mais c’est au contact de cette graisse qu’elle s’aperçoit
qu’une action commence à se produire, car peu après, la peau change de
couleur en passant du rouge au blanc. Mais ce qui devient inimaginable
c’est de voir le membre brisé et plié se redresser en quelques minutes. C’est
un incroyable hasard que cette substance puisse avoir autant de vertus thé-
rapeutiques. Aqualuce observe la transformation et comprend que la bles-
sure disparaît de façon rapide. C’est l’Herbe de Vie, se dit-elle. Pour le reste
elle n’y est pour rien, elle n’a utilisé aucune magie, aucun don quelconque.
C’est juste un miracle de la nature. Comme Timi semble toujours dans le
coma, Aqualuce pense que c’est certainement à cause de son énorme héma-
tome. C’est pour cela que lui vient l’idée de lui passer sur son crâne la
même substance. Le résultat est aussi stupéfiant que pour le bras cassé car
l’énorme hématome se résorbe à vue d’œil, et en quelques minutes le visage
de son amie reprend une forme bien plus humaine et agréable. Aqualuce
masse avec légèreté ses pommettes pour tenter de la ranimer progressive-
ment. Hélas, bien que vraisemblablement soignée, elle reste dans un état
comateux sans donner de signe de réveil ou d’amélioration. Aqualuce ne
sait plus que faire et appelle Jenifer pour qu’elle vienne à son aide. Celle-ci
la rejoint et lui dit en voyant les résultats surprenants :
⎯ Même sans tes pouvoirs tu arrives encore à guérir ceux qui
t’entourent. C’est incroyable ce que tu as fait. J’ai le sentiment qu’elle va
bientôt se réveiller.
⎯ Son cœur bat, mais elle ne bouge toujours pas. Je ne sais plus que
faire de Timi, j’ai besoin de ton aide.
⎯ Portons-la sous le petit abri que j’ai construit, mettons-nous à
l’ombre en attendant que l’étoile se couche ; comme ça, on ne cramera pas.
⎯ Peut-être as-tu raison, je suis arrivée au bout de mes forces et de mes
possibilités.
Les deux amies portent Timi jusqu’à l’abri fabriqué de rien et s’allongent en
dessous avec elle. La journée ne semble pas trouver de fin, mais à un mo-
ment l’étoile se met à décroître très rapidement et disparaît à l’horizon.
Après avoir veillé sur leur amie, les deux femmes sortent de leur abri de
feuilles et regardent le ciel nocturne qui s’étend devant elles.

241
Depuis le Puits de l’Oubli, Aqualuce aurait pu croire avoir été transportée
dans une partie cachée de l’astre, mais ce n’est pas le cas ; c’est réellement
à l’autre bout de l’univers qu’elles ont toutes été transportées. Faisant avec
Jenifer un relevé substantiel des étoiles, elle comprend très vite qu’elle se
trouve dans le Bras du Centaure. Étudiant avec attention les astres qu’elles
peuvent connaître, elle voit qu’elles se trouvent autour de l’étoile que les
Lunisses appellent plus communément Vidélia. Elles se regardent toutes les
deux en constatant les faits :
⎯ Mais Aqualuce, c’est à des milliers d’années-lumière d’Unis, il nous
faudra un puissant vaisseau pour y retourner !
⎯ C’est indiscutable, mais si nous avons été placées là, c’est que nous
avons quelque chose à y faire.
⎯ Mais ça veut dire quoi ?
⎯ Imagine que dans l’univers, chaque galaxie et chaque astre aient sa
spécificité et que pour que nous pussions progresser, nous ayons pour tâche
d’aller sur ces lieux. Imagine que nous ne puissions pas trouver ailleurs ce
que nous cherchons. Nous sommes guidées vers nos épreuves sans tenir
compte des distances. En nous, tu sais que vit un monde sans distance ni
temps. Nous déplacer vers notre devoir ou notre épreuve n’est peut-être pas
un problème pour cette force. Il est évident qu’Unis semble avoir des pou-
voirs très surprenants.
⎯ Comment imagines-tu que nous puissions rentrer chez nous ?
⎯ Je n’imagine rien, vivons l’instant et prenons ce qui viendra. Pour le
moment, allons nous coucher, peut-être que demain matin Timi ira mieux.
⎯ Tu as raison, allons nous recoucher.
Pendant le sommeil d’Aqualuce et de Jenifer, Timi se réveille. Elle aimerait
réveiller ses amies, mais elles paraissent profondément endormies, et mal-
gré ses efforts, rien n’y fait. Comme elle n’a aucun souvenir de ce qui lui
est arrivé, elle s’étonne de les voir ainsi et commence à s’inquiéter pour
elles. Se levant, elle voit vite qu’elle est dans le désert, la lune de cette pla-
nète vient de se lever et éclaire avec force le sol. Le satellite de cette planète
paraît bien plus gros que la Lune de la Terre et sa lumière est plus forte.
Timi n’a pas envie de rester là, elle se sent attirée par la voie que la lumière
semble tracer devant elle. Un chemin que ses amies n’avaient pas vu dans la
journée suit un sillon d’argile. C’est plus fort qu’elle, il faut y aller. C’est
alors qu’elle laisse l’abri et ses amies, commençant une marche qui peut-
être sera longue. Elle ne sait pas combien de temps il lui faudra pour arriver
au bout de ce chemin, mais elle sent que quelque chose l’attend. Durant sa
grande marche, elle ressent en elle une paix intérieure qu’elle n’avait jamais
imaginée jusqu’à présent :
« Que s’est-il passé durant mon sommeil ? J’ai l’impression de ne plus être
moi-même, la Terre semble bien loin de mon esprit. Je ne ressens ni la peur,

242
ni l’angoisse de la vie. Il s’est passé quelque chose d’étrange. »
Passant la main sur son crâne, elle se dit :
« Étrange, j’ai l’impression d’avoir reçu un coup, je sens comme une cica-
trice sur ma tête. Pas grave, lorsque je retrouverai Aqualuce, je lui deman-
derai. »
Marchant, elle voit le terrain changer derrière elle, ses amies sont bien
loin, le chemin n’est plus fait d’argile mais de cailloux pointus. Timi sent
ses pieds se transpercer, elle a perdu ses chaussures en entrant dans le Puits
de l’Oubli et les silex au sol lui lacèrent ses membres, pourtant elle veut
poursuivre sa route. Bientôt, devant elle, de la lumière semble sortir au mi-
lieu d’une colline qu’elle aperçoit au loin :
« Plus de doute, se dit-elle, je suis bientôt arrivée ».
En effet, après une demi-heure de marche, elle arrive au pied de la colline,
apercevant plus haut la grotte illuminée. Elle est rassurée, pensant y trouver
les amis qu’elle avait laissés en pénétrant dans le Puits de l’Oubli. Pressée
de savoir ce qu’il y a là-bas, elle accélère le pas et enfin, proche de l’entrée,
elle se félicite d’être arrivée. Devant elle, une large porte noyée dans un
flux de lumière ; rien ne la retient d’entrer. Dès lors, elle se sent heureuse
d’être là, étant arrivée sans l’aide de ses amies qu’elle n’avait fait que suivre
depuis qu’elle avait quitté la Terre. Mais la surprise est grande lorsqu’elle
voit devant elle un être habillé d’une cape et d’une cagoule noire. Elle se
met à avoir des craintes, prête à faire demi-tour. Hélas, derrière elle, la porte
se referme et elle se retrouve prise au piège. Très vite, plusieurs hommes se
jettent sur elle et l’être à la cagoule leur dit :
⎯ Attachez-la bien et placez-la devant l’entrée de la grotte, je veux
qu’elle puisse attirer les autres.
C’est à ce moment que Timi comprend qu’elle est tombée dans un piège.
Bien ligotée, elle se retrouve collée à une poutre de métal gelé. C’est le
moment que choisit l’homme en noir pour se rapprocher d’elle et ôter son
masque. Timi est surprise de découvrir derrière le voile le visage d’une
jeune femme aux traits fins et aux yeux magnifiques. Elle ne peut croire
qu’elle puisse être aussi mauvaise avec un tel visage. Cette jolie femme lui
dit alors :
⎯ Je sens que tu n’es pas Lunisse, la peau de ton corps me le confirme,
il n’y a pas d’être à la peau sombre chez nous. D’où viens-tu ?
Timi ne la craint pas et lui répond :
⎯ Je suis terrienne, je ne fais pas partie de ton histoire.
⎯ Terrienne, comme c’est intéressant. Je crois que je ne suis pas loin ce
que je recherche. Ne connaîtrais-tu pas une femme du nom d’Aqualuce ?
Timi comprend vite qu’elles sont toutes tombées dans un piège. Jenifer et
Aqualuce ne l’ont pas encore rejointe, mais dès qu’elles seront ici, s’en se-
rait fini.

243
⎯ Ne m’en dis pas plus, je lis dans tes pensées, tu en as presque trop
fait déjà. J’ai juste encore besoin de toi. Dis-moi, comment t’appelles-tu ?
⎯ Mon nom t’importe peu, tu m’as déjà en otage, cela te suffit.
⎯ Tu n’es pas mon otage, mais juste un appât. C’est dans ce sens que tu
me seras utile.
Entendant cela, Timi frémit, elle sait que cette femme a monté ce piège
depuis un long moment et elle lui demande :
⎯ Tu nous suis depuis longtemps pour avoir prévu tout cela ! Qui es-tu,
qui t’envoie ?
⎯ Ah ! Tu t’intéresses à moi, je suis flattée. Je m’appelle Mexian, je
suis un des bras de Maldeï et je suis à la recherche d’Aqualuce pour la dé-
truire et ramener sa tête à ma maîtresse. Il y a bien longtemps que je la re-
cherche et je l’avais repérée depuis un bon moment. J’ai de grands pouvoirs
lunisses qui me sont très utiles dans mon travail et c’est pour cela que Mal-
deï ma choisie. Je suivais le vaisseau depuis la Terre avec lequel vous reve-
niez et j’attendais l’occasion pour coincer Aqualuce. Sur Unis, vous étiez
trop nombreux, et là-bas, je ne pouvais m’approcher de cet astre, une force
étrange me l’interdisait. Heureusement, vous avez quitté cette planète
étrange et mon don de divination m’a aidé à vous repérer autour de Vidélia.
Il ne m’a fallu que quelques jours pour vous y retrouver, cachées dans votre
grotte. J’ai organisé la tempête qui vous en a délogées. Je connais Aqua-
luce, elle est pourvue de tous les dons du monde et je devais trouver un
moyen de l’attirer vers ce piège, c’est pour cela que je t’ai attirée jusqu’ici.
J’ai la chance que tu ne sois pas Lunisse, tu ne possèdes aucun pouvoir. Si
tu m’aides bien, je te laisserai la vie sauve. Aide-moi à faire venir Aqualuce
et sa compagne jusqu’ici et je te promets que tu ne mourras pas, collabore
avec moi, tu en trouveras beaucoup d’avantages.
⎯ Foi de Timi, je ne ferai rien pour toi, je préfère mourir.
⎯ De toute façon, Timi, je ne te demande qu’une chose, c’est de souf-
frir pour elles.
C’est alors qu’elle sort une lame de feu lumineuse et l’approche de Timi.
Elle lui arrache sa tunique rouge et lui lacère le ventre et la poitrine de fa-
çon profonde. La pauvre Timi, même sans la peur, ne peut s’empêcher de
hurler. La douleur est si forte qu’à des kilomètres, tous peuvent l’entendre.
Mexian semble prendre du plaisir à la faire souffrir.

En pleine nuit, Jenifer est subitement réveillée par des cris lointains. Sur le
coup, elle ne s’en préoccupe pas, mais ceux-là sont si insistants qu’elle finit
par se redresser et s’aperçoit que Timi a disparu. Elle veut réveiller Aqua-
luce qui semble prise dans un sommeil léthargique, mais rien n’y fait pour
la réanimer. Persuadée qu’il s’agit de Timi, sans perdre de temps, laissant
son amie et elle part à sa recherche. Il lui faut un moment pour arriver au

244
pied d’une colline d’où elle entend une plainte régulière, qu’elle reconnaît
être Timi. Pas de doute, elle est coincée là-haut. Elle se précipite et arrive
vite à l’entrée de la grotte où elle voit son amie ensanglantée, attachée à un
grand pilier. À cet instant elle comprend qu’elles ne sont pas seules. Mais
c’est trop tard, car la porte de la caverne se referme et quatre hommes se
jettent sur elle pour la capturer. Restée en retrait, Mexian apparaît et fait
signe aux hommes de l’attacher sur un autre pilier. S’approchant d’elle et la
regardant, elle lui dit :
⎯ Toi aussi, tu aimes souffrir ? De toute façon c’est sans importance, tu
es lunisse, tu ne survivras pas !
Jenifer la regarde avec des yeux qui lui disent :
« La souffrance, ce n’est pas la douleur que mon corps doit supporter, ni le
fait que je perde mon sang ou que mes amis souffrent aussi, c’est de te voir
sous l’emprise du mal alors que tu n’en es même pas consciente. C’est de
savoir que tu ignores la Vie et la Vérité. C’est cela ma souffrance. »
⎯ Tu ne me réponds même pas, tu as perdu ta langue. Ce n’est pas
grave, tu vas la retrouver dans quelques instants.
Au moment où Timi perd connaissance d’avoir été blessée et mutilée,
Mexian fait signe à ses hommes de commencer les mutilations et les tortu-
res sur Jenifer. L’un d’eux lui tranche les oreilles tandis qu’un autre lui
coupe les orteils avec une pince. La pauvre se met à hurler si fort qu’elle en
fait vibrer tous les murs…

Ces cris de souffrance arrivent jusqu’aux oreilles d’Aqualuce et la sortent


instantanément de sa léthargie. Ne trouvant personne autour dans l’abri, elle
comprend qu’il se passe quelque chose de terrible. Ses amies disparues, elle
se doute vite que quelqu’un est venu leur tendre un piège. Elle n’est pas
bête et comprend aussi qu’il lui est impossible de faire demi-tour. S’il y a
une chance de sauver Jenifer et Timi, c’est en rejoignant ceux qui les ont
certainement enlevées. Elle suit les mêmes traces qui ont attiré ses deux
amies sans se faire d’illusions. Tout au long de sa route, elle ressent en elle
le poids de toute sa conscience et du chemin parcouru depuis qu’elle est
partie avec Jacques. Sa tête est lourde de toutes les aventures, et en même
temps son ventre rempli de ses deux enfants la pèse encore plus. Les kilos
pris ces derniers jours sont de plus en plus encombrants, elle aurait aimé
avoir déjà accouché. Elle a un mauvais pressentiment de l’endroit où elle se
rend. Les cris qu’elle entend sont ceux de Jenifer et cela la désole au plus
profond de son être, mais elle n’a plus le choix, elle n’a plus aucun pouvoir,
elle est devenue ordinaire. Elle ne possède même pas un pistolet éthérique,
ni même un simple couteau pour se défendre. Enfin, elle arrive au pied de la
colline, c’est maintenant le matin et elle voit une puissante lumière ressortir
d’une cavité qui pourrait bien être une grotte. Y montant, elle arrive jus-

245
qu’aux deux colonnes où sont attachées ses amies. Jenifer a perdu connais-
sance, alors que Timi s’est redressée et que ses blessures se sont déjà refer-
mées ; certainement grâce à l’Herbe de Vie. Regardant ses deux amies, elle
leur dit :
⎯ On les aura tous, ne vous en faites pas !
⎯ T’as raison Aqualuce !
Mais l’immonde Mexian saute devant elle et lui dit, en brandissant une
arme :
⎯ C’est fini pour toi, dans quelques jours Maldeï se réjouira devant ton
cadavre. Regarde ce que je vais faire de la Lunisse qui t’a accompagnée et
attirée jusqu’ici.
Aqualuce n’a pas le temps de comprendre ce qu’elle veut dire car l’action
est trop rapide :
Mexian attrape une machette laser et tranche la tête de Jenifer qui roule
aussitôt sur le sol. Son sang gicle si fort qu’il retombe sur son visage. Timi
est totalement saisie, Aqualuce ne sent plus son cœur et ses jambes. Mais
elle a l’instinct de mettre une de ses mains dans une poche. Trouvant une
sphère métallique qu’elle avait oubliée, elle la glisse dans une des mains de
Timi et lui fait un signe discret. Mexian n’a rien vu, mais demande à ses
hommes d’attraper Aqualuce rapidement. Aqualuce se laisse faire, son des-
tin ne lui appartient désormais plus, d’autres forces se sont octroyées ce
droit. Elle ferme les yeux un instant, sentant les soldats l’attraper et la ma-
nipuler. Ils la jettent sur un plateau qui pourrait être une table chirurgicale,
mais dans quel but ? Le coup est dur, elle retombe sur le ventre et cela lui
provoque immédiatement des contractions. Mexian la fait attacher, les bras
le long du corps, la tête pendant dans le vide. L’attrapant par les cheveux,
elle l’oblige à redresser son cou pour la regarder dans les yeux :
⎯ Je ne sais pas à quoi tu penses Aqualuce, mais moi, je sais que je vais
être glorifiée par ma maîtresse. Je t’ai suivie depuis un long moment, enfin,
tu es tombée dans le piège que je t’ai tendu. Tu n’es pas si invulnérable que
ça. Aurais-tu perdu tous tes pouvoirs ?
Tu n’es plus la grande Aqualuce, même Jacques est dans les mains de Mal-
deï. Tu vois, tout peut changer et on se retrouve tout en bas alors que l’on
était au sommet !
Avant que je te tranche la tête, as-tu un dernier mot à dire ?
⎯ Tu ne tiens pas mon destin dans tes mains, même si tu as l’arme qui
me coupera la tête.
Aqualuce se tait et ferme aussitôt les yeux pour ne pas voir l’arme et la
main qui va la décapiter. Elle pense une dernière fois à ses enfants et son
époux. Elle comprend que dans son état, elle n’était pas prête à se retrouver
face à Maldeï. Sa tête est toujours prise par d’innombrables pensées dont
elle n’a jamais pu se défaire depuis qu’elle a commencé ce combat contre

246
les forces du mal. Aqualuce se sent indigne de porter le flambeau de
l’espérance. Un autre devra prendre sa place. Des larmes lui coulent, mais
elle n’a pas le temps de sentir le faisceau lui trancher net le cou.

Sa tête roule sur le sol, le sang jaillit sur Mexian et ses hommes. Le corps
d’Aqualuce semble vivre encore car il se met à trembler de partout, comme
si la souffrance continuait à faire effet. Les hommes de Mexian sont terri-
fiés, mais les spasmes s’arrêtent en moins d’une minute, puis le cadavre se
détend totalement. Réjouie, Mexian attrape la tête d’Aqualuce et la brandit
devant tous :
⎯ Je l’ai tuée, elle est bien morte, plus personne ne pourra la refaire vi-
vre !
Timi regarde cette femme sans broncher, sans même faire couler une larme
sur ses joues. Une force étrange l’envahit. Dans sa tête, elle ressent qu’elle
n’est pas seule, les pensées d’Aqualuce et de Jenifer semblent avoir trouvé
une place en elle. Comme si en mourant, elles lui avaient fait don de leur
passé. Cela dit, ce n’est pas leur conscience qui s’est installée en elle, mais
seulement des souvenirs, comme si elles voulaient que Timi puisse profiter
de leurs connaissances. Mais elle se demande ce qu’elle pourrait en faire
maintenant. Elle serre encore fort dans sa main la boule qu’Aqualuce lui a
confiée avant de mourir et se dit qu’elle a peut-être une importance. Peut-
être devra-t-elle la donner à sa famille si un jour elle en réchappe. C’est
alors qu’elle entend Mexian dire à ses hommes :
⎯ Brûlez son corps immédiatement, avant que sa tête ne le rejoigne et
qu’elle ne se remette à vivre.
Elle comprend que cette femme continue à craindre Aqualuce, même morte.
Aussitôt, elle voit les soldats prendre un gros tube noir et désintégrer d’un
coup le corps d’Aqualuce, qui portait en elle deux futurs enfants. Il ne reste
même pas de cendres, elle s’est volatilisée instantanément. Mexian prend
alors sa tête et la met dans un bocal qui semble contenir de l’alcool, ou
peut-être du formol. Sa peau qui était toujours pleine de couleur devient
instantanément blanche, et ses cheveux virent au gris. Juste après, elle en
fait autant avec la tête de Jenifer. Enfin, elle se retourne vers Timi et lui dit :
⎯ Tu as de la chance, je ne t’ai pas tuée afin que tu sois témoin de ce
qui vient de se passer. Je te remettrai en liberté afin que tous les hommes de
la Terre, tous les rebelles sachent comment a fini Aqualuce. Tu ne me fais
pas peur, tu n’as aucun pouvoir, en liberté, tu me seras bien plus utile, tu
colporteras ma réputation.
Se retournant vers ses hommes elle leur dit :
⎯ Enfermez cette femme dans une cabine de mon vaisseau, nous la ra-
mèneront jusqu’à Elvy, nous décollerons dans peu de temps.
Deux gardes la prennent et l’emmènent jusqu’à l’endroit où est caché leur

247
appareil. Pour ne pas être découvert, Mexian l’a posé sur la colline entre
trois énormes rochers qui le masquent totalement à la vue. Il faut
s’introduire sous les roches pour le découvrir, ou alors voler par-dessus.
Timi observe tout en détail, quelque chose en elle lui dit que cela pourrait
lui être utile. Lorsqu’elle arrive dans l’engin, elle voit qu’il n’était pas gar-
dé, personne à l’intérieur. Par contre, cet appareil lui apparaît très bien ar-
mé, il y a une quantité d’armes incroyable. Il est certain que Mexian ne dé-
sirait pas se laisser surpasser par Aqualuce ; elle avait tout prévu. Des camé-
ras sont encore installées tout autour de la colline et de son vaisseau, et de-
puis les moniteurs, Mexian pouvait tout observer. Timi comprend mieux le
macabre plan qu’elle avait mis en place.
Sans perdre de temps, un des hommes la pousse dans une pièce et
l’enferme. Secouée, Timi se retrouve face à elle-même, loin de sa planète et
séparée jamais de ses amies. Il ne lui reste que des souvenirs ; sa vie, un
passé encore plus étrange. Enfermée dans sa cabine, elle revoit alors tous
les événements et se met à réagir avec la plus grande douleur. Les têtes
n’arrêtent pas de tomber autour d’elle, ces images tournent en continu dans
son esprit. Vivre avec cela est le plus grand fardeau du monde. Et ces mots
qui sonnent comme la fin d’une très grande aventure :

Aqualuce est Morte…

248
PAGE DE DEUIL

En tant que narrateur, j'ai le regret de vous dire que cette histoire vraie ne
peut continuer sans le héros central. Cette mort n’était pas prévue, la terrible
Mexian, élément dévoué de Maldeï, a utilisé de macabres ruses afin de faire
tomber notre héroïne.

Je vous demande, ce jour du 13 février 2009, de bien vouloir porter le deuil


avec moi. Une page de recueillement est indispensable…

249
AQUALUCE EST MORTE

Le serpent tente de pénétrer l’esprit de Jacques comme il


l’avait fait la première fois que celui-ci avait été pris dans les bras de Mal-
deï.
Non pas pour voir à travers lui, mais pour prendre sa conscience et
l’emmener dans des sphères plus secrètes lui montrant les avantages d’être
sous la domination de la Couronne. Hélas, le magique animal trouve devant
lui une barrière infranchissable car dans l’esprit de Jacques se dresse un être
nouveau et son nom pourrait être celui de Néni. Après plusieurs tentatives,
la Couronne de Serpent se retire de l’esprit de sa victime. Maldeï se re-
dresse et le serpent finit de se replacer sur son crâne. Elle rage de ne pas
avoir eu l’occasion d’entraîner définitivement Jacques vers elle. S’il avait
eu une idée de ce qu’elle peut voir avec la couronne, il est possible que lui-
même l’ait dérobée et gardée. Elle l’aurait fait afin d’être certaine de le
conserver auprès d’elle toute la vie, quitte à en devenir l’esclave. Quelque
chose au fond d’elle le réclame comme l’être indispensable, peut-être même
en est-elle amoureuse. De tels sentiments sont étranges pour qui porte la
couronne, en elle une autre vie serait-elle présente ?
Tout cela trouble Maldeï qui se veut un être imperturbable, insensible aux
sentiments des autres et surtout, imperméable à l’amour. Elle repense aux
paroles que Jacques lui disait juste avant de plonger dans le sommeil. Elle
pense à ce nom "Marsinus Andévy". Et en elle un grand trouble naît, qu’elle
ne peut supporter plus longtemps. Il n’est pas bon de rester sur ces pensées,
elle doit être active et retrouver sa place parmi son peuple, de toute façon,
elle se trouve devant une situation dramatique. L’île est sous les eaux, la
fonte des glaces polaires a irrémédiablement changé toute la géographie de
sa planète. Des hommes et des femmes sont morts noyés aujourd’hui à
cause de son obstination et les hommes qui l’ont jusqu’à présent accompa-
gné dans son œuvre sont encore plus stupides qu’elle.
Elle regarde Jacques, inconscient, allongé sur le lit, et sent son enfant bou-
ger dans son ventre en lui donnant des coups de mécontentements. Elle
pense alors à toute la population perdue dans la ville et sur l’île entière et
comprend qu’il faut vite agir ; si son peuple disparaissait, que dominerait-
elle ? Il est indispensable de préserver ceux qui restent. Quittant sa chambre
elle laisse son homme dans le lit et elle rejoint son commandement afin
d’organiser les secours. Dans son palais se trouve le quartier général où elle
réunit parfois les généraux de son armée, aussi, rapidement, elle fait ras-
sembler son équipe pour donner les instructions nécessaires.

Maldeï, en dehors de gouverner de façon autoritaire et abusive, peut parfois

250
montrer des qualités surprenantes et c’est ce qu’elle fait maintenant :
⎯ Général Lavisnas, faites décoller la flotte se trouvant à Afronikq. Le
plus grand vaisseau possède des rayons répulsifs et je veux que vous le pla-
ciez au-dessus de Sandépra. À l’aide du rayon, vous repousserez l’eau qui a
envahi l’île. Faites vite, la population souffre.
L’homme ne perd pas de temps et se précipite afin de mettre ses ordres à
exécution ; un autre, un ingénieur qu’elle regarde avec insistance, lui de-
mande en tremblant :
⎯ Maîtresse, vous m’avez fait venir, que voulez-vous que je fasse ?
⎯ Toi qui as bâti mon palais, je veux que tu construises une digue ca-
pable de résister aux raz-de-marée les plus forts. Bâtis en une plus haute que
mon palais, au large des plages afin que nous ayons encore la mer à nos
pieds. Je te donne dix jours pour la réaliser.
⎯ Maîtresse, dans neuf jours, elle sera opérationnelle.
Le brave court immédiatement à sa tâche. Maldeï regardant une femme
vêtue comme un homme, les cheveux courts et s’adresse à elle :
⎯ Gadwin, prends avec toi trois ou quatre waterspeeds pour sillonner
les mers afin de trouver des survivants. Les îles de Gadmin et Sadepem sont
les plus basses, il est encore temps d’en trouver. Fais au plus vite.
La fille téméraire ne répond même pas afin de ne pas perdre une seconde.
Elle saute aussitôt par la fenêtre et retombe sur ses rangers. Retrouvant ses
quatre équipiers, elle leur fait signe de la suivre. Il est facile de comprendre
qu’ils sont déjà dans les vaisseaux marins, à la recherche des survivants.
Maldeï allume tous les écrans de contrôle afin de voir l’avancement des
opérations. Seule dans son QG, elle réfléchit à l’action qu’elle vient de me-
ner et ne comprend pas ce qu’elle vient de réaliser. Sans s’en apercevoir,
elle vient de se faire manipuler par une force ne venant pas de la Couronne.

Pendant que Maldeï agit, Jacques, allongé sur le lit, dort profondément. Le
mystère de la couronne que Jacques a pénétrée l’a emmené vers un rêve
vraiment incroyable :
Il n’est plus avec cette usurpatrice, mais avec la vraie Marsinus Andévy.
Elle porte encore la couronne, mais elle s’est transformée et a tué le mal en
elle. Elle s’occupe à remettre tout en ordre et faire uniquement le bien au-
tour d’elle sous les conseils de Jacques. Dans son rêve, Jacques est très in-
fluent, Andévy l’écoute avec attention, Maldeï semble définitivement
morte. Tous les habitants sont libérés, l’armée est dissoute et les armes dé-
truites. Heureux d’arrêter les préparatifs d’invasion vers la Terre, tous les
hommes se réunissent pour aller vers la planète promise, en bienfaiteurs et
en êtres de paix, avec Andévy est à leur tête. Jacques la prend par la main
pour la conduire jusqu’au vaisseau qui guidera toute l’armada vers la Terre.
Ce rêve se prolonge jusqu’à ce qu’il pense à Aqualuce, et c’est à cet instant

251
que tout s’arrête.

Maldeï s’arrête aussi net dans son QG et se précipite vers Jacques afin de
voir ce qu’il fait. Lorsqu’elle arrive, il se réveille. Chacun est saisi ; l’un
devant l’autre ils comprennent qu’une liaison s’était installée entre eux
deux. Jacques imaginait Maldeï redevenue Andévy et celle-ci agissait
comme dans le rêve. C’est pour cela qu’elle était instantanément devenue
compréhensive et bonne pour son peuple. Jacques n’aurait pas rêvé, les
vaisseaux et les ingénieurs seraient-ils en train d’agir pour le peuple d’Elvy
?
Hélas, dans l’instant où ils se retrouvent tous deux, Maldeï entend en elle la
voix de Mexian, sa femme esclave, partie à la recherche d’Aqualuce. Ces
mots sont pour elle l’aboutissement d’une recherche lancée dans l’espace et
elle dit à Jacques :
⎯ Aqualuce est morte. Sa tête repose dans un bocal et son corps a été
détruit avec les deux enfants qu’elle portait. Le vaisseau va revenir avec ce
qu’il reste d’elle.
Entendant cela, Jacques pense d’abord qu’elle délire. Mais bientôt des ima-
ges retransmises par le projecteur tridimensionnel de la chambre montrent
la décapitation de son épouse et la destruction de son corps. La tête pâle et
sans vie d’Aqualuce flotte dans un liquide et il la reconnaît bien. Il se met à
pleurer, sachant que Maldeï est la responsable de cette mort cruelle et terri-
ble. Tous ses espoirs s’effondrent instantanément ; il n’a même pas la force
de lui en vouloir.
Voyant sa terrible erreur, Maldeï comprend qu’elle ne pourra plus jamais le
faire venir à elle. Alors, elle rejoint son poste de commandement et regarde
ce qui se passe. Autour de Sandépra, la mer a reculé sur des kilomètres, les
eaux ont quitté l’île. Les ingénieurs commencent à monter l’immense digue
de sable et de galets fondus. Plus loin, Gadwin a commencé à sauver de la
noyade des hommes et des femmes. Tout son plan de sauvetage se déroule
comme prévu. Ou du moins, comme Jacques l’avait rêvé…

252
LES PORTES DE LA VIE
Sa tête tombe à peine sur le sol qu’Aqualuce se voit s’en
détacher instantanément. Elle flotte dans l’air, sa conscience n’est plus rat-
tachée à son corps. Lorsqu’elle avait des pouvoirs lunisses, cela lui était
déjà arrivé, mais les circonstances n’étaient pas les mêmes et elle voit horri-
fiée son corps rendre ses derniers spasmes. Elle comprend qu’elle est morte.
Plus rien ne pourra la refaire vivre, sa grande histoire est bien terminée et
elle pense immédiatement aux enfants qu’elle laisse derrière elle. Enceinte,
il y a encore quelques secondes, elle souffre pour les deux êtres qui ne ver-
ront jamais le jour. Totalement désincarnée, elle tourne autour de tous ceux
qui sont dans la caverne et les traverse comme un fantôme. Elle aurait aimé
avoir le don et la force de rattacher sa tête à son corps, un peu comme par
magie, mais lorsqu’elle voit Mexian faire désintégrer son corps, cela lui
confirme qu’elle restera à jamais dans les domaines de la mort. Au bout de
quelques instants, elle retrouve son calme car dans la mort, les sentiments et
les impressions changent et l’esprit se transforme. Le monde matériel
n’existe plus, le temps et l’espace non plus. Elle finit par s’apaiser et com-
prendre l’inutilité de vouloir se rattacher au monde qu’elle vient de quitter.
Si elle s’y accrochait, elle devrait utiliser des ruses et prendre la force des
vivants pour survivre dans cet espace intermédiaire. Elle sait que les hom-
mes les plus matérialistes et égocentriques le font et qu’ils ont créé une
sphère infernale qui pollue et emprisonne les hommes. Voyant son amie
Timi partir vers un autre endroit, elle décide de ne pas la suivre et dès ce
moment, Aqualuce ressent son esprit se vider de toute sa mémoire, comme
si quelque chose était en train de l’aspirer. Après un temps sans début ni fin,
elle ne sent en elle que l’impression d’exister, sans passé ni avenir. Son âme
est vide, mais son esprit éprouve toutes les sensations de la vie. À côté
d’elle, une autre âme est dans la même situation, comme si cette personne
venait aussi de mourir. Aqualuce n’est plus en mesure de comprendre que
c’est son amie, Jenifer, qui vient d’être tuée avec elle. Elle voudrait entrer
en contact avec elle, mais un mur invisible l’en empêche et c’est là qu’elle
se sent attirée par une lumière très puissante paraissant descendre du ciel.
Son esprit traverse des strates colorées comme des arcs-en-ciel, comme si
on la guidait vers un nouveau monde.
Plus haut, elle entend des chants qui semblent vouloir l’attirer, mais elle
n’en a pas envie. Des formes se dessinent devant, représentant des hommes
en capes d’or. Un homme aux cheveux châtains et à la barbe blonde se pré-
sente à elle. Regardant ses mains, elle constate qu’il a les mêmes stigmates
que le Jésus Christ de la Terre. Celui-ci se rapproche, pour la prendre dans
ses bras. Aqualuce, sait que cet homme, n’est pas réel, c’est un leurre, le
Christ n’a jamais été un homme, c’est une force, pas un être humain et elle

253
s’enfuit aussi vite qu’elle le peut. Son âme s’envole pour arriver dans un
autre lieu. Cette fois, il n’y a plus de Jésus mais des hommes comme Jac-
ques et des femmes comme elle. Un être ressemblant fortement à un de ses
anciens amis, Starker, décédé depuis des années, vient vers elle et lui dit :
⎯ Aqualuce, enfin, tu nous rejoins. Vois-tu, la mort n’est qu’un pas-
sage, là où nous sommes, nous avons plus de pouvoir qu’autrefois. Rejoins-
nous, tu verras que d’ici, nous pouvons contrôler les hommes et les influen-
cer dans leur vie et leurs décisions. Viens avec nous, tu n’auras plus jamais
de problèmes et tu ne te poseras plus jamais de questions.
Surprise, Aqualuce recule et s’enfuit. D’autres hommes et d’autres femmes
semblant avoir conservé leur corps d’autrefois la poursuivent, mais elle ne
veut pas être rattrapée. Au bout d’un moment, tous ses poursuivants ne
semblent plus la suivre et enfin elle se retrouve seule. Si seule qu’elle est
maintenant dans le noir, le vide et l’absence de vie totale, si seule, que bien-
tôt elle subit le froid absolu et la mort qui lui donnent une sensation de dé-
périssement total. Elle se replie dans sa conscience jusqu’à ne ressentir en
elle que les fourmillements électriques des dernières pensées qu’il lui reste.
C’est alors que son âme descend de plus en plus bas, vers le vide de la mort
et le calme de la vie. Comme si elle s’endormait pour toujours, elle perd
conscience totalement. L’étoile de son âme, guidée par la profondeur sa
conscience, se déplace vers un noyau ressemblant au cœur de la Terre.

Un instant de vide s’installe, quelques moments d’éternité…

Une porte dans le feu de son esprit s’ouvre, mais il n’y a plus d’image. Là
où son esprit se trouve, il y a ni formes, ni paroles, ni êtres, ni temps et ni
distance. Noyer dans une conscience totale, Aqualuce n’est plus qu’un des
éléments d’un tout. Elle cherche des repères, mais elle n’en trouve pas.
Alors elle se dit qu’elle aurait peut-être dû accepter les offres des groupes
des autres mondes qu’elle vient de traverser. Si elle avait encore un cœur, il
battrait rapidement. Hélas pour elle, cet organe n’existe plus. Cette âme
vide de toute personnalité se pose alors une question :
« Et si mon cœur n’était pas celui qui battait dans ma poitrine, mais
l’organe qui brillait en moi lorsque j’étais vivante ? »

254
C’est alors qu’elle ressent en son âme des battements qui sont comme le
rythme d’un organe vibrant à la lumière, comme un cœur faisant circuler le
sang dans un autre corps. C’est à cela qu’elle entend donner sa confiance,
pas à tous les êtres fantomatiques qu’elle a rencontrés, et là, en elle une
porte s’ouvre vers une dimension jamais imaginée chez les hommes. Bascu-
lant vers un autre domaine de vie, elle quitte le monde des morts…

⎯ Fille d’Iahvé, sois la bienvenue dans ce monde. Pour toi, franchir


cette porte est une grâce infinie, et pour nous, un honneur sans pareil. Nous
t’attendions depuis quelques éternités, ton père nous avait informés que tu
pénétrerais le domaine immuable de la Vie. Cela est fait, hélas, cela veut
dire que tu es morte pour l’espace-temps.
Aqualuce ne voit personne et elle n’entend aucune voix, mais ce qui arrive à
sa conscience sont des impressions se transformant en des paroles intérieu-
res. N’étant plus dans l’ancien domaine matériel, ni dans les sphères inter-
médiaires de l’au-delà, plus rien ne peut être comme ce qu’elle connaissait.
Heureusement, le seul jour où elle croisa son père, il l’emmena un petit
moment dans le monde de l’éternité, avec Jacques et Noèse. Seulement,
cette fois, ce n’est pas pour une visite, mais pour s’y installer. Sa voix inté-
rieure continue à lui parler :
⎯ Contrairement au monde que tu viens de quitter, celui-ci n’est pas
basé sur l’individualisme. Ici, tout est tous, ta place sera dans celle des au-
tres et en même temps, les autres seront en toi. En toi, il ne reste plus de
trace de ton ancienne vie. Tu es là parce que tu as tué en ton âme la graine
du mal, l’être qui s’était dévoué à sa cause unique et individuelle. Ton être
nous a prouvé que tu n’agissais que pour l’intérêt du groupe, celui de
l’humanité, afin de la ramener dans notre lumière. En ton être resteront gra-
vés à jamais ton sacrifice et la lumière qu’il t’apporte. C’est d’elle que tu
vis uniquement et celle-ci forme en toi la finalité de la vie de tous les hu-
mains. Sois rassurée, ici, il n’y a plus de souffrance, la mort est vaincue, tu
ne connaîtras jamais le chagrin parce que tout ce que tu feras pour les autres
sera toujours juste.
Ton corps n’est plus limité à celui d’un être de quelques dizaines de kilos,
mais en dehors de l’espace et du temps, tu deviens omniprésente. Tu existes
à tout moment par les actions que tu donnes à tous ceux de la communauté.
L’inverse est aussi valable pour les autres vers toi. L’unité est le véritable
acte de vie, sans cela, il n’y a que la mort. Aqualuce, soit rassurée, tous
ceux que tu laisses dans le monde d’ici-bas ne souffriront pas, ils appren-
dront grâce à toi comment faire pour te rejoindre. Cela les aidera encore
mieux que lorsque tu étais parmi eux. Tes enfants et tes proches ne te pleu-
reront pas parce que tu n’es pas restée dans les sphères intermédiaires. Le
chagrin ne s’installe chez les vivants que lorsque leurs proches les quittent

255
pour rester dans les zones de l’au-delà. C’est pour cela qu’il y a beaucoup
de chagrin sur la Terre. Mais pour toi, la victoire a déjà pénétré le cœur de
tes enfants, ils n’auront aucune larme, mais beaucoup de joie au contraire.

Si Aqualuce avait des yeux, elle pleurerait, si elle avait le souvenir de ses
enfants, elle aurait peut-être des regrets. Mais comme tous les esprits de
cette nature, elle a laissé derrière elle son passé, ses ennemis, comme ses
amis. Ils restent cependant au fond de son cœur, sous une autre forme et elle
demeurera avec eux de la façon la plus impersonnelle qui soit. Lorsque la
voix intérieure se tait, il reste en Aqualuce un bon nombre de questions :
« Suis-je auprès de mon créateur ? »
⎯ Tu as toujours été auprès de lui depuis que tu es née, mais en même
temps tu en es encore loin. L’homme est un dieu et en même temps il
l’ignore. Ce qui fait de lui un dieu a été corrompu depuis des éons. Comme
il demeure un dieu, il en a encore les pouvoirs au fond de lui. Mais
l’homme Dieu n’est plus, et même ici, il ne l’est pas dans sa totalité. Pour
retrouver l’homme Dieu, tous devront avoir parcouru ton chemin. Ici, nous
sommes le corps de guérison des hommes, le futur Homme lorsqu’il sera
complet. C’est pour cela que nous demeurons toujours fragiles. L’homme
matériel veut notre perte, il ne connaît que l’égocentrisme, il ignore son
unité avec le reste de l’humanité. Tous ceux qui sont restés dans la matière
trouvent celle-ci si séduisante qu’ils n’imaginent pas qu’autre chose puisse
exister.
« Pourquoi ici je n’ai aucun pouvoir supérieur, comment pourrais-je aider
les autres hommes sans ceux-là ? » se demande Aqualuce.
⎯ Le véritable pouvoir de l’homme n’est pas dans des actes spectacu-
laires et des prouesses surhumaines. Sur Terre, savoir faire de la lévitation
ou ouvrir la mer avec sa pensée pour la traverser à sec n’est pas un don
utile, c’est de la magie noire.
« Mon père était-il un magicien noir, il me semble qu’il avait des pouvoirs,
bien que je n’aie aucune image de lui ? »
⎯ Ton père n’a jamais eu besoin de magie pour agir dans l’univers des
hommes, tout ce qu’il faisait n’était que suivre le flot de la vie et de rebon-
dir sur les événements. Il ne prononçait que de sages paroles, il influençait
les hommes avec la vérité et la paix qu’il rayonnait.
« Pourquoi parlez-vous de lui au passé, je pensais que nous étions dans
l’éternité ? »
⎯ Je parle de lui ainsi car il a choisi de quitter notre monde pour
s’incarner dans un être qui participera à la refondation de l’humanité après
les grands changements qui sont attendus. Iahvé est l’image de la Vie qui
sera lorsque tout l’univers aura rejoint sa source.
« Il est le Dieu ? »

256
⎯ L’image de Dieu, l’image de tous les hommes.
« Et j’ai été son enfant direct ? »
⎯ Et tu l’es toujours, même morte. Tu l’es encore.
« J’aimerais aider cet enfant, savez-vous où il naîtra ? »
⎯ Iahvé le sait.
« Si les pouvoirs surnaturels sont inutiles, quels pouvoirs ai-je ici ? »
⎯ Toutes les âmes qui composent la fraternité se trouvant au-dessus du
monde des hommes, ont l’Amour en elles et c’est avec elles que tout se
fait. L’Amour a le pouvoir de guérison, seul l’Amour peut changer le
monde et les événements. Le destin des hommes est lié à l’Amour.
L’Amour désarme les ennemis et leur fait baisser leur garde. L’Amour est
comme une arme fatale, rien n’est au-dessus de lui.
« Si j’ai l’Amour, je n’ai plus rien à craindre des autres. »
⎯ Bien sûr !
« Alors, si je suis morte, c’est que je n’avais pas l’Amour ? »
⎯ C’est peut-être l’amour qui t’a fait mourir. Comme je te le dis,
l’Amour peut changer bien des destins de façon incroyable parfois, que ce
soit en bien ou, parfois en pire.
« Si je suis ici et que j’ai réussi à passer à travers les sphères de l’au-delà,
c’est que j’ai l’Amour maintenant ? »
⎯ Avec nous, tu l’auras très rapidement.
« Et je pourrais retourner sur Terre comme Iahvé ? »
⎯ Pour cela, il te faudra attendre ton heure, l’instant dure chez nous un
long moment. Si un jour tu es choisie pour retourner sur la Terre, ce ne sera
pas pour la même période. Tu dois d’abord te parfaire avec nous tous et
d’une certaine manière, t’initier. Tu es un bébé pour nous. Ton passé ex-
ceptionnel a peu de valeur dans le monde éternel, même si sur Terre ou sur
les autres astres tu paraissais parfaite.
« Mon cœur est attiré vers le monde des hommes, je me sens attirée vers
eux, c’est plus fort que moi. »
⎯ On croirait entendre ton père, on croirait entendre Dieu.
« Alors, laissez-moi repartir, je dois m’incarner dans un être pour continuer
mon travail. »
⎯ L’attirance de la matière est souvent lourde au début chez les nou-
velles âmes. Tu t’y feras, ne t’inquiètes pas, plonge-toi dans la communau-
té, tu oublieras vite l’ancienne matière. En donnant l’Amour aux hommes,
tu comprendras qu’il est aussi important d’être ici plutôt que sur Terre. Si
nous étions tous dans la matière, il n’y aurait aucune possibilité de libérer
l’humanité. Nous sommes comme un phare pour tous les navires égarés
dans la mer de la désolation. Les gardiens du phare ont un rôle très impor-
tant, tu as ton rôle parmi nous.
À ces paroles qui émanent de l’ensemble de la communauté, Aqualuce

257
s’apaise. Il n’y a pas d’image dans l’éternité, les images viennent du
monde matériel. Les morts n’ont pas d’yeux, mais leur âme reçoit des sen-
sations. Bien sûr, elle n’est plus dans les domaines subtils de la mort, mais
ses yeux intérieurs n’ont pas encore trouvé leur acuité. Avec la communau-
té des âmes libres, la vision se fait à travers les yeux de tous et comme
l’espace n’existe pas, tous les instants sont absolus. S’intégrant à toute la
fraternité, Aqualuce est déplacée vers un autre groupe de pensées. Il lui est
annoncé qu’ici, des cercles peuvent se faire par affinités. Placée dans celui
par lequel elle est attirée magnétiquement, elle perçoit une âme qu’elle re-
connaît avoir eue pour amie.
⎯ Nous nous sommes déjà croisées, j’ai le sentiment d’avoir partagé
avec toi des moments importants ?
⎯ Je m’appelle Jenifer et j’ai la même impression de toi.
⎯ Ton cœur s’accorde au mien, je pense que nous sommes mortes en-
semble.
⎯ Je crois, mais laissons la mort où elle est et occupons-nous de la vie,
nous sommes là pour donner l’Amour à toute l’humanité.
C’est ainsi que son amie accorde son esprit vers une âme du monde de la
matière qu’elle sent méritante et en difficulté. Celle-ci s’appelle Timi et elle
souffre d’être la prisonnière d’individus injustes. Jenifer se concentre vers
elle et la soutient en lui insufflant la force d’Amour dont elle dispose sans
limites.
Aqualuce trouve cela très bien, mais quelque chose l’empêche d’agir pour
le moment.
La communauté n’a pas de chef, mais l’ensemble est comme un seul chef.
Sentant Aqualuce avoir des difficultés à s’intégrer, elle la prend dans son
cercle afin de mieux comprendre son malaise. C’est là qu’une âme particu-
lière s’extrait du groupe afin d’entrer en contact avec elle. Celle-ci s’appelle
Sofia, elle devait être une femme autrefois.
⎯ Aqualuce, c’est la première fois que nous accueillons un enfant
d’Iahvé. Nous prendrons soin de toi, car tu conserves comme ton père une
force d’Amour incroyable. Dans notre fraternité tu auras toute la place qui
se doit. D’ici, tu pourras aider les hommes à lutter contre les forces adver-
ses. Viens avec moi, je vais avec mes yeux te montrer l’étendue du
royaume. Tu comprendras qu’il est bien plus vaste que l’univers que tu
connaissais. Je serai ton guide ici, prends ma main, nous allons partir pour
survoler comme dans tes vaisseaux spatiaux l’univers de la première Terre.
Tu verras que tu n’es pas seule et je te ferai rencontrer des êtres que tu
connais bien. Lorsque tu les verras, ils te donneront des souvenirs d’un
moment de ton passé. Je te montrerai des morceaux de vie du passé et aussi
de l’avenir. Cela t’aidera lorsque tu travailleras avec nous à la reconquête
de l’humanité.

258
L’imaginaire est une dimension que les hommes de la Terre pensent être un
don artistique, un monde de poètes et de rêveurs. Nul ne s’imaginerait qu’il
est le support du monde pur et parfait. Chaque être rené dans la dimension
originelle voit le monde comme il le ressent. Chacun apporte à la commu-
nauté son monde, son idéal, et tous en profitent. Rien n’est figé à une image
dans l’éternité, mais, il y a autant de monde qu’il y a d’êtres libérés. Pour-
tant, l’idée de la communauté reste unique, c’est cela qui est extraordinaire :
UN MONDE POUR CHACUN DANS UN ESPRIT UNIQUE.
C’est pour cela que sur Terre l’individualiste existe, c’est un souvenir erro-
né de la glorieuse vie.
Sofia prend Aqualuce par la main. Celle-ci perçoit à côté d’elle une forme
blanche et douce comme un corps de femme nue qui l’emmène dans un ciel
bleu et pur. Ici, elle croise des univers bien plus grands que le macrocosme
humain. Les galaxies et les étoiles se rejoignent dans une dimension unique.
Leur taille est infinie bien qu’on en fasse le tour dans l’instant. Aqualuce
voit d’innombrables choses indescriptibles pour les humains et cela la ras-
sure. Elle se sent mieux et comprend que sa présence ici aura un grand inté-
rêt pour la fraternité et pour elle-même aussi. Hélas, tout ce qu’elle voit
avec les yeux de son âme est sa propre représentation et elle le sait. Sofia lui
montre sa vision qui est bien différente, mais aussi merveilleuse. Après
cette visite, Aqualuce revient dans son enveloppe intérieure.
⎯ Pour nous tous, lui dit Sofia, aucun don n’est nécessaire, l’Amour est
toujours présent entre nous et nous le donnons à tous. Comprends que
même sur la Terre ou ailleurs dans l’univers, un être ayant l’Amour est bien
plus fort et demeure inviolable. C’est tout ce que tu as à faire autour de toi.
Aqualuce l’accepte, mais une question la tourmente :
⎯ Et la Couronne de Serpent, qu’est-elle, qui pourra lutter contre elle ?
Cette question interpelle Sofia qui sent qu’Aqualuce n’a pas totalement
oublié son ancienne vie. Une chose dans la matière la retient et si cela se
prolonge elle ne pourra se maintenir ici et devra descendre dans une des
sphères inférieures de la mort. C’est un fait très rare et elle se retourne vers
le conseil. Revenant vers Aqualuce elle lui répond :
⎯ Il y a des exceptions et tu sembles en faire partie. Iahvé a besoin de
toi, il a placé sur ton chemin un fragment de matière éternelle qui t’appelle.
Tu ne peux pas rester avec nous, la matière entière te rappelle. Tu vas repar-
tir vers les lieux qui ont dérobé ton corps.
⎯ Je ne reste pas avec vous, je ne le mérite pas ?
⎯ Une grâce infinie et rare t’est faite. Tu vas retrouver ton corps hu-
main, une nouvelle chance t’est offerte.
⎯ Garderai-je avec moi tout ce que j’ai vu et acquis ici ?
⎯ Si ta mémoire l’oublie, tout ce que tu as vécu ici restera gravé dans

259
ton âme, car elle fait partie de l’éternité. N’oublie jamais l’Amour, c’est le
plus important. La communauté l’a gravé dans ton cœur.
C’est alors qu’Aqualuce sent qu’elle glisse de ce monde merveilleux sans
pouvoir se retenir. Son âme demeure vide d’une mémoire humaine, mais
elle perçoit déjà des bourdonnements dans une tête qu’elle n’a pas encore.
Elle sent des jambes lui pousser et des bras et des mains apparaître. Elle
entend son cœur commencer à battre, comme si elle était vivante. Le monde
des âmes disparaît doucement à ses yeux, Sofia n’est déjà plus qu’un sou-
venir. Quittant le monde de l’éternité, elle redescend vers l’au-delà et voit
les pauvres figures qui le peuplent et elles lui font penser à des fantômes.
Bientôt eux aussi disparaissent avec la mémoire du monde alors que des
souvenirs lui apparaissent maintenant. L’air de la Terre l’aspirant vers le
sol, elle en ressent le froid. Son corps est glacé comme la mort. La planète
est de plus en plus proche et elle se voit attirée vers un lieu qu’elle croit
reconnaître. Au loin, une âme comme la sienne paraît en faire autant. La
tête est séparée de son corps et ses souvenirs sont presque tous là. Revivant
sa décapitation à l’envers, elle n’a plus le temps de réagir. La mémoire des
actes futurs disparaît, Aqualuce s’allonge et s’endort dans un sommeil plus
profond que sa mort.

Une autre dimension s’ouvre et l’espace-temps en est bouleversé…

260
RETOUR SUR IMAGE
Timi ne peut supporter de vivre avec les images terribles
qu’elle a dans sa tête. Voir coup sur coup deux amies se faire décapiter est
le plus ignoble cauchemar qui soit. Elle serre dans sa main l’objet curieux
que son amie lui a confié et le regarde avec plus de nostalgies que de curio-
sité, pesant à Aqualuce. Très vite sa mémoire croise les souvenirs de son
amie qui débordent de son esprit et au bout de quelques instants elle com-
mence à faire défiler dans sa tête les souvenirs d’Aqualuce. Des impressions
de jeunesse passent en elle, ses souvenirs d’élève-pilote de grands astronefs,
puis la rencontre avec Jacques dans le vaisseau golock. Ce film passe rapi-
dement. Ses aventures avec son ami Starker et sa rencontre avec Cléonisse.
Elle retrouve les souvenirs de la planète Digger et le terrible Ji qui tente de
la violer. Une souffrance terrible remonte jusqu’à elle lorsqu’en voulant
éviter le viol, elle se fait brûler par l’homme monstrueux. Plus tard elle voit
son bras tranché et l’herbe de vie ; sa longue attente et le retour de Jacques
ainsi que son départ vers la Terre et sa nouvelle vie sur la planète bleue. Les
enfants d’Aqualuce, l’école qu’elle monte avec Noèse, jusqu’au jour du
retour obligatoire vers les astres ; le nouveau départ, l’abandon de Jacques
et sa rencontre avec les amis de Trinita. Là, Timi retrouve Jenifer qui
s’appelait alors Weva. Le départ depuis le nouveau grand vaisseau et depuis
ce jour, toute sa quête pour se préparer à affronter Maldeï. Timi voit alors
Aqualuce revenir sur Lunisse. Elle se revoit dans la Pyramide Algébrique
jusqu’à ce qu’elle retrouve le Maître de la Clef. Cet homme lui confie un
objet étrange et il lui dit que celui-ci pourrait la faire revenir une journée en
arrière si c’était nécessaire, l’informant que seul celui qui le tiendra dans sa
main au moment de son fonctionnement garderait tous ses souvenirs alors
que pour les autres, le temps remonterait sans qu’ils le sachent. C’est à cet
instant que Timi comprend l’importance de cette petite sphère et pourquoi
Aqualuce la lui a confiée en lui disant ces mots :
⎯ On les aura tous, t’en fais pas !
C’est ça ! Aqualuce s’est dit que si je pouvais remonter le temps,
j’arriverais peut-être à changer le cours des événements. Ce n’est pas pour
rien qu’elle m’a confié ce truc-là. Si je le mets en marche, c’est sûr, on sera
hier et il ne sera pas trop tard pour agir. Elle regarde la bille de fer toute
rouillée. Et voit qu’elle doit être coupée en deux, il y a un cercle qui se des-
sine autour. Hélas, elle est si rouillée qu’il semble impossible de la tourner
pour qu’elle fonctionne. Elle se dit que si c’est comme ça qu’elle devait
marcher, ça devait être au temps de la préhistoire car avec plusieurs milli-
mètres de rouille, elle n’est pas neuve. La coinçant entre ses pouces, elle
essaie de la tourner, mais c’est impossible. L’instant d’après, la porte
s’ouvre et Mexian apparaît. Elle a juste le temps de camoufler la bille afin

261
de ne pas être remarquée.
⎯ Oh ! ma chère, j’avais peur que tu t’ennuies, seule dans cette cabine.
Je t’amène de la compagnie. Regarde avec qui tu vas voyager !
La femme est si vicieuse qu’elle fait apporter ici les deux bocaux contenants
les têtes de ses amies. Deux hommes les posent sur la table et repartent.
⎯ Passe de bons moments en leur compagnie, le voyage sera très long.
Mexian pense achever Timi en agissant ainsi. Mexian, à peine repartie, Ti-
mi examine la bille. Elle paraît toute grippée et Timi se demande comment
la lubrifier afin de la faire tourner comme elle le devrait. Elle n’a jamais été
bricoleuse. Elle sait faire des permanentes et des colorations, mais pour
faire tourner ce truc-là, il lui faudrait de l’huile, un lubrifiant. Là où elle se
trouve, il y a un point d’eau, rien d’autre. Ça ne servira à rien de se casser
les dents dessus, il faut trouver rapidement une solution, demain, il sera trop
tard, les vingt-quatre heures passées, Aqualuce et Jenifer resteront mortes
pour toujours. Elle réfléchit durant une heure et c’est alors qu’elle entend le
léger vrombissement du moteur de l’appareil, le décollage paraît imminent.
Elle regarde les deux têtes dans les bocaux en pensant à l’horreur de les
maintenir dedans. Mais à cet instant elle pense au liquide qui les conserve :
⎯ Et si ce liquide était aussi puissant que du dégrippant ? C’est ça, il
faut essayer !
Elle ouvre l’un des bocaux et plonge la sphère dedans. Elle a les mains hui-
leuses, mais heureusement, elle voit que le liquide pénètre la jointure,
comme s’il la décollait légèrement. Juste à cet instant, elle voit que le vais-
seau est déjà au-dessus de la planète et elle se dit que ça n’a aucune impor-
tance. La rouille disparaît, c’est peut-être suffisant. Cette fois, le mécanisme
de la bille va peut-être se mettre en marche. Elle la sort du bocal en le ren-
versant d’un geste maladroit sur le sol dans un grand bruit de verre brisé.
Cela s’entend de l’autre côté, Timi est affolée, pensant que Mexian ou un
autre homme l’aura entendu. C’était sûr, la porte s’ouvre et Mexian la voit
avec la tête d’Aqualuce étallée sur le sol et Timi tenant dans sa main une
petite sphère très étrange. Elle se précipite vers elle pour la lui arracher,
mais heureusement la jeune femme arrive de toutes ses forces à faire faire
un quart de tour à cet étrange objet. Avant que Mexian ne puisse l’attraper,
d’un coup, tout s’arrête. Comme si le film était arrêté sur la même image.
La femme a les mains tendues vers la bille, mais il lui manque dix centimè-
tres, alors que Timi la serre de toutes ses forces entre ses doigts. Pendant
quelques secondes, le mouvement de la vie reste figé, mais l’instant d’après,
tout le film remonte en arrière. Timi voit tout faire demi-tour, consciente de
tout le mouvement. Les vingt-quatre dernières heures vont à reculons de
façon lente au début, puis s’accélèrent si vite que Timi ne voit autour d’elle
qu’un tourbillon. Tout tourne si vite que l’instant d’après, elle est allongée
et dort profondément…

262
Timi se réveille et sent auprès d’elle ses amies dormir. Elle aimerait les
réveiller, mais elles paraissent profondément endormies et malgré ses ef-
forts, rien n’y fait. Elle dit alors à voix haute :
⎯ Mais, non ! Tu as déjà vécu ça, rappelle-toi !
Elle se pose un instant devant ses amies et ouvre sa main droite y trouvant
la bille de fer toute rouillée. Mais au bout de quelques secondes, celle-ci
devient brillante et s’évapore instantanément dans sa main. Elle se rappelle
tout, certaine d’avoir été dans le vaisseau de Mexian et surtout d’avoir as-
sisté à la décapitation de ses deux amies. Tous les souvenirs sont là alors
qu’Aqualuce et Jenifer dorment profondément.
⎯ C’était donc vrai, la bille nous a faits remonter le temps de vingt-
quatre heures. Maintenant, c’est hier et mes souvenirs sont ceux de demain.
Elle fait le tour de ses souvenirs et s’aperçoit qu’elle n’a plus en elle la mé-
moire d’Aqualuce et de Jenifer. Elle est redevenue elle-même, mais garde
l’avantage de connaître l’avenir. La dernière fois, elle n’avait pas tout fait
pour réveiller ses amies. Là, au contraire, elle prendra tout le temps qu’il
faut mais elle les attendra. Cela prend presque une heure pour que Jenifer
ouvre les yeux et enfin, elles arrivent à faire ouvrir ceux d’Aqualuce. Im-
médiatement Timi raconte à Aqualuce son histoire et le futur qui les attend
si elles ne décident pas de changer le cours des choses. Lorsqu’Aqualuce
entend parler de la sphère de fer, elle s’étonne de ne pas la retrouver, elle
comprend alors que Timi ne raconte pas d’histoire. Elle ne s’était jamais
imaginée qu’elle aurait à confier sa bille à une autre personne.
⎯ Comment as-tu récupéré cette bille de fer ?
⎯ Juste avant de mourir, tu me l’as confiée. Je ne savais pas à quoi elle
pouvait servir, mais aussitôt après tu m’as transféré ta mémoire et c’est ain-
si que j’ai tout compris.
⎯ Quelque je pense que tout est vrai et j’ai le sentiment que quelque
chose s’est passé en mon être durant les terribles heures que tu as vécues. Si
Mexian nous attend, il faut la contrer en passant là où elle ne nous attend
pas. J’ai un plan, écoutez-moi.
Aqualuce imagine vite une stratégie pour prendre Mexian par surprise et
pour cela, Timi sera de plus grande importance car elle va devoir les guider
jusqu’au vaisseau de Mexian. Elles partent immédiatement en suivant le
chemin que la Lune de cette planète met en évidence. La route est la même
que la première fois mais avant d’arriver à la colline, Timi leur fait changer
de voie et les fait contourner la colline.
⎯ Leur vaisseau est au milieu du monticule, nous pourrons y parvenir
en faisant un détour. Sinon, nous serons repérées.
⎯ Est-ce un grand vaisseau ?
⎯ Il est presque aussi grand que celui que vous aviez lorsque vous êtes

263
venues me chercher sur Terre. Je crois qu’il peut contenir une vingtaine
d’hommes.
⎯ S’il n’y a personne à l’intérieur, nous n’aurons aucun mal à préparer
notre riposte et si les armes sont restées à l’intérieur, j’ai une idée.
⎯ Tu sais, Aqualuce, Mexian a préparé son appât pour nous. Elle sem-
ble avoir des pouvoirs qui lui permettent d’agir sur nous. Son esprit nous a
attirées vers la caverne, elle nous manipule à distance, il faut se méfier.
⎯ Justement, Timi, c’est avec son piège que nous allons nous présenter
à elle. Nous avons l’avantage de connaître le premier aspect de notre futur,
elle non. Timi, si tu es d’accord, j’aimerais que tu arrives à elle comme tu
l’as déjà vécu dans ton "hier". Elle saura qu’elle t’a attirée comme dans son
plan, pour elle rien ne sera changé. Mais, là, Jenifer et moi serons derrière
toi. Va jusqu’à elle lorsque nous serons prêtes, tu ne risques rien, je te
l’assure ; je pense avoir la situation en main. Même sans pouvoir surnatu-
rels, je serais efficace, j’ai le sentiment profond que pour être invulnérable,
il n’est pas nécessaire d’avoir des pouvoirs, mais seulement connaître
l’Amour et le mettre devant soi. J’ai le sentiment que mon dernier sommeil
a eu des influences considérables en mon être. Je ne me sens plus la même
depuis que tu m’as réveillée.
Timi fait le tour de la colline afin de trouver les énormes rochers derrière
lesquels est caché le vaisseau de Mexian. Doucement elles s’en approchent
et comme prévu, il est vide. Aqualuce ouvre le sas facilement car c’est un
vaisseau lunisse de l’époque où elle était Générale et par chance, les codes
n’ont pas été changés. Elle peut entrer et pense qu’elle pourra certainement
décoller, laissant Mexian et ses hommes sur place, évitant ainsi un affron-
tement qui pourrait être terrible pour les deux partis.
Devant le CP, Aqualuce tente de lancer la procédure d’activation de la pro-
pulsion. Hélas, ce qu’elle craignait s’affiche à l’écran indiquant qu’elle doit
introduire la clef éthérique pour déverrouiller le système. Elle sait trop bien
que se type de clef est infalsifiable et le CP doit obligatoirement l’avoir en
contact afin d’activer le vaisseau. Cela veut dire que l’affrontement sera
inévitable et il ne leur reste plus qu’à s’y préparer.
À l’intérieur, elles trouvent la réserve des armes et Jenifer et Aqualuce
s’habillent et s’équipent à la façon d’un commando d’élite. Elles ont pris
des canons éthérique portatifs, des lunettes de visée dynamiques capables
de voir derrière dix mètres de roche, les rayons paralysants et des flèches
gyroscopiques pouvant atteindre leur cible, même cachée dans le fond d’un
trou. Enfin des bombes cryogéniques, foudroyant ceux qui se trouvent de-
vant en les gelant instantanément ; aucun n’y résiste, on reste prisonnier de
la glace. Toutes deux dans des vêtements réverbérant, capables de détourner
la lumière et de les rendre invisibles, elles impressionnent Timi qui ne les a
jamais vues en tenue de guerrier.

264
⎯ Et vous faites ça souvent ?
⎯ Jenifer et moi avons la même formation militaire. Même si pendant
une grande période il nous était inutile de nous battre, cela fait partie de nos
habitudes. De plus, l’idée que nos enfants sont en danger avec Maldeï et ses
sbires, me donne encore plus de courage. Si je suis morte une fois, demain
je n’ai plus l’intention de le redevenir. Lorsqu’on m’offre une autre chance,
je ne la laisse pas passer. En route, Timi, il y a un peu de chemin jusqu’à la
grotte. Nous allons repasser par l’endroit où tu es passée, afin que Mexian
n’ait aucun soupçon. Fais exactement comme tu l’avais fait, nous nous oc-
cuperons du reste.
Jenifer laisse Aqualuce organiser, elle la sait toujours si douée pour toutes
ses choses. Ce n’était pas pour rien que le Grand dictateur de l’époque
l’avait nommé général. Elle a le souvenir pas si lointain où elle avait traver-
sé la Pyramide Algébrique. Sa concurrente était Marsinus Andévy, devenue
maintenant Maldeï. Jenifer dit à Timi :
⎯ Quand tu vois Aqualuce comme ça, tu peux être certaine qu’elle sera
vainqueur. Lorsque sa machine à gagner se met en route, rien ne l’arrête.
Toutes trois prennent la route qui les conduit vers la grotte…
De loin, Timi voit la colline telle qu’elle s’était présentée la première fois.
Aqualuce décide de s’arrêter un instant afin qu’elle prenne de l’avance.
Continuant sa route, Timi entend en elle les mêmes pensées que la première
fois. Le film se déroule conformément à sa première impression, si bien
qu’elle en oublie qu’Aqualuce et Jenifer sont derrière elle…
Timi sent ses pieds se transpercer, elle a perdu ses chaussures en entrant
dans le Puits de l’Oubli et les silex au sol lui lacèrent les pieds, pourtant,
elle veut poursuivre sa route. Bientôt, devant elle, de la lumière semble sor-
tir au milieu d’une colline qu’elle aperçoit au loin :
« Plus de doute, se dit-elle je suis bientôt arrivée ».
En effet, après une demi-heure de marche, elle arrive au pied de la colline
apercevant plus haut la grotte illuminée. Elle est rassurée, pensant y trouver
les amis qu’elle avait laissés en pénétrant dans le Puits de l’Oubli. Pressée
de savoir ce qu’il y a là-bas, elle accélère le pas et enfin, proche de l’entrée,
se félicite d’être arrivée. Devant elle, une large porte noyée dans un flux de
lumière ; rien ne la retient d’entrer. Dès lors, elle se sent heureuse d’être là,
étant arrivée sans l’aide de ses amies qu’elle n’avait fait que suivre depuis
qu’elle avait quitté la Terre. Mais la surprise est grande lorsqu’elle voit de-
vant elle un être habillé d’une cape et d’une cagoule noires et elle se met à
avoir des craintes, prête à faire demi-tour. Hélas, elle se retrouve prise au
piège. Très vite plusieurs hommes se jettent sur elle et l’être à la cagoule
leur dit :
⎯ Attachez-la bien et placez là devant l’entrée de la grotte, je veux
qu’elle puisse attirer les autres.

265
C’est à ce moment que Timi comprend qu’elle est tombée dans un piège.
Bien ligotée, elle se retrouve collée sur une poutre de métal gelé. C’est le
moment que choisit l’homme en noir pour se rapprocher d’elle et ôter son
masque. Timi est surprise de découvrir derrière le voile le visage d’une
jeune femme aux traits fins et aux yeux magnifiques. Elle ne peut croire
qu’elle puisse être aussi mauvaise avec un tel visage. Cette jolie femme lui
dit alors :
⎯ Je sens que tu n’es pas lunisse, la peau de ton corps me le confirme,
il n’y a pas d’être à la peau sombre chez nous. D’où viens-tu ?
Timi ne la craint pas et lui répond :
⎯ Je suis terrienne, je ne fais pas partie de ton histoire.
⎯ Terrienne, comme c’est intéressant. Je crois que je ne suis pas loin de
ce que je recherche. Ne connaîtrais-tu pas une femme du nom d’Aqualuce ?
Entendant cela, tout lui revient en tête et elle comprend que Mexian est
tombée à son tour dans le piège qu’Aqualuce lui a tendu et elle lui répond
alors :
⎯ Mexian, dis-moi pourquoi tu la recherches ?
L’entendant se faire appeler de son nom, elle se questionne, mais il est trop
tard. La porte de la caverne explose et aussitôt, des tirs touchent les hom-
mes et certains s’effondrent au sol. Mexian organise vite la riposte et elle
déploie sur les côtés de la grotte quatre hommes et place en retrait les au-
tres. Elle prend son arme et cherche d’où peuvent venir les tireurs. Elle
comprend vite que l’on vient chercher Timi et elle la détache afin de la
prendre comme bouclier. Aqualuce et Jenifer voyant leur amie prise en
otage comprennent qu’il sera mieux de tirer sur les hommes se cachant sur
les côtés. Elles se séparent, Aqualuce vise et touche deux hommes tandis
que Jenifer en fait chuter un perché en haut d’une stalagmite. Le quatrième
se cache, restant une menace. L’apercevant derrière un lourd rocher, Aqua-
luce prend une fléchette coordonnée à sa lunette et la lance. Elle part si vite
que le soldat la prend dans le dos et meurt déchiqueté par l’explosion. La
voie est libre pour rejoindre leur amie, mais Mexian l’entraîne vers le fond
de la grotte afin de retrouver les autres hommes. Aqualuce repère le reste de
la troupe et lance vers eux une bombe cryogénique qui les congèle tous.
Mexian se trouve alors isolée et seule. Toujours pas décidée à libérer son
otage, elle pense pouvoir rejoindre la sortie avec Timi qu’elle oblige à cou-
rir avec elle sous la pression de son arme. Jenifer les aperçoit prêtes à sortir
de la caverne et vite, ajuste son pistolet éthérique sur Mexian. Avec préci-
sion, elle tire et la frappe à la tête. Elle tombe net sur le sol, foudroyée, le
visage ensanglanté, le sommet du crâne brûlé, avec une autre blessure au
thorax. Timi s’est libérée restant à côté de la guerrière courageuse. Aqua-
luce la rejoint et s’approche de son ennemie. La voyant perdre son sang elle
pense aussitôt à l’aider et la soigner mais elle est prise de cours car Mexian

266
lui parle aussitôt avec la force qui lui reste.
⎯ Aqualuce, viens me voir. J’ai tant de chose à te dire.
⎯ Mexian. Qui es-tu pour faire tout cela et me poursuivre jusqu’ici ?
⎯ Le coup mortel donné par ton amie m’a fait retrouver ma conscience.
J’étais jusqu’à maintenant sous l’emprise de Maldeï qui m’avait fait subir
de terribles transformations. Je ne suis pas ton ennemie, mais au contraire
ton amie. Je suis de la planète de Natavi et j’ai été enrôlée de force par ce
monstre. Je travaillais sur l’île de Racben lorsque Maldeï est venu nous
chercher avec les autres. Elle m’a confié la tâche de te trouver et de te dé-
truire. Elle avait mis son esprit dans ma conscience et bien que consciente,
je n’avais qu’un désir, te tuer. Au fond de moi, je n’ai jamais voulu ta mort.
C’est Maldeï qui dirigeait tout. Je le regrette, je ne voulais pas vous faire de
mal, j’aime les hommes et la vie. La cruauté de cette femme était en mon
être. Heureusement vous m’avez arrêtée, sinon ta mort aurait été une terri-
ble perte pour l’univers entier. Je préfère mourir plutôt que de t’avoir exé-
cutée, c’est mieux ainsi.
Aqualuce réfléchit un instant :
⎯ Le mal est capable de s’infiltrer partout où il trouve une faille. Tu es
un être sensible et c’est par là que Maldeï s’est infiltrée en toi. Je regrette de
ne pas avoir pu te délivrer de ce mauvais esprit sans me battre avec toi,
j’aurais pu te sauver, ainsi que tous ses hommes tombés autour de nous au-
jourd’hui. Au lieu de te piéger, chercher à te parler. Mexian, si tu meurs,
j’en serai fautive. Il faut que nous puissions te secourir. Je sais comment
Maldeï t’a soumise ; elle avait inséré sous la peau de ton crâne une sonde
magnétique. Tu l’as perdue lorsque tu as été blessée. Nous allons te ramener
à ton vaisseau et te soigner.
⎯ Non, tu m’as déjà guérie en me rendant ma vraie conscience. C’est le
principal et je peux mourir en paix. Tu n’aurais jamais pu me convaincre de
quoi que ce soit lorsque j’étais dans la peau de Maldeï, l’une d’entre nous
devait disparaître. Tu n’avais pas d’autre choix que de t’attaquer à moi. Si
tu ne l’avais pas fait, c’est moi qui l’aurais fait et tu serais morte à cette
heure-là. Regarde, j’avais déjà tout prévu pour ton exécution. Je devais te
décapiter et ramener ta tête à Maldeï, j’étais programmée pour cela. Tu n’as
rien à te reprocher. La seule chose que je te demande, c’est de la retrouver
afin de l’arrêter, je t’en sais capable. Tu es la seule femme qu’elle craigne et
ce n’est pas pour rien. Tu es unique, Aqualuce. Regarde, même sans aucun
pouvoir, tu m’as vaincue alors que j’ai encore les miens. C’est pour cela
qu’il faut te craindre, ta force est en ton âme. Tu es invulnérable car tu as en
toi l’Amour et je le sens. Prends soin des enfants que tu portes. Prépare-toi,
ce sont eux qui t’enseignent la sagesse afin d’affronter Maldeï. Fais leur
confiance et écoute-les. Je suis de Natavi, la planète de la vie et de la nais-
sance, j’en sais quelque chose. Je sais qu’il est de ton devoir de vivre le

267
reste de ta grossesse pour eux, aie confiance, tu vaincras.
Hélas, Mexian continue à perdre beaucoup de sang et elle s’affaiblit très
rapidement. Pourtant elle trouve la force de donner à Aqualuce ses recom-
mandations et lui rendre la clef éthérique. Sur la fin elle est prise de convul-
sions et ne peut plus parler. Aqualuce comprend à quel point elle est deve-
nue importante aux yeux de beaucoup d’humains. Les hommes n’attendent
plus un superman ou une Superwoman, mais un être vrai et simple, connais-
sant la vérité et capable de la dévoiler uniquement par l’Amour. Elle se
penche sur Mexian et lui dit :
⎯ Je te promets, j’écouterai ce qui vit en mon être. Je vais prendre du
repos afin d’entendre mes enfants pour les laisser grandir en moi. Je vais
arrêter de poursuivre les étoiles ; je vais être moi-même, pour les autres, je
te le promets. Je ferai cela pour toi aussi.
Malgré sa souffrance, Mexian arrive encore à lui sourire avant d’expirer son
souffle en fermant les yeux. Aqualuce est très triste, elle a le sentiment de
perdre une jeune amie, même si elle ne la connaît pas. Encore une fois, elle
se dit qu’il est terrible de tuer, même pour se défendre. Aussi, elle se fait
une promesse :
« Plus jamais je ne donnerai la mort, plus jamais je ne prendrai une arme
dans mes mains. »
⎯ Nous devons la brûler afin qu’elle regagne le cosmos. Faisons-lui les
honneurs d’une grande guerrière. Je sais que Maldeï l’avait choisi pour ses
grandes qualités. Elle s’est défendue avec tous les honneurs, je lui dois le
plus grand respect.
Après ces paroles, ses amies l’aident à porter le corps à l’extérieur. Elles
amassent des branchages et lorsque l’étoile se couche, elles allument le feu.
Toute la nuit, le foyer crépite devant les trois femmes qui le regardent en
méditant. Les dernières braises s’éteignent au petit matin et laissent les trois
amies endormies sur le sol. Il ne reste que des cendres que le vent com-
mence à balayer, le corps de Mexian n’est plus, son esprit et sa force sont
repartis vers la source de la vie.
Un peu plus tard, Aqualuce se réveille et regarde l’immense paysage ver-
doyant qui entoure la colline. Cette planète entièrement verte paraît être là
pour les inviter à réfléchir à leur condition et leur état d’humain. Se laissant
envoûter par l’air parfumé de la verdure, Aqualuce ne sent plus en elle le
désir de repartir immédiatement, au contraire, il est temps d’écouter son
cœur et son âme. Quelque chose en elle semble avoir fait un voyage dans un
autre univers, dans une dimension sans distance ni temps. Revoyant la mort
de Mexian, elle pense à celle qui aurait pu être la sienne. Était-ce dans
l’ordre des choses et du temps, ou alors, cela aurait-il été changé et pour-
quoi ?
Elle ne le sait pas mais elle pressent le cours d’un destin incertain. Les élé-

268
ments se placeront dans la ligne de la lumière, celle qui donne aux hommes
la direction du juste et du réel.
Où se place mon destin aujourd’hui et dans quelle direction va-t-il ?
Elle dit tout haut :
⎯ Il est sage de rester ici. Cette planète est riche d’un enseignement né-
cessaire à notre réussite.
Jenifer et Timi ouvrent les yeux et lui répondent :
⎯ Avec nos mains, nos bras et nos têtes, nous construirons une vérita-
ble cuirasse pour nous défendre. Avec nos cœurs nous bâtirons la paix et
l’amour ; l’important c’est d’aimer.
À ce moment, à Aqualuce vient une chanson de Daniel Balavoine qu’elle se
met à fredonner :
"Aimer est plus fort que d’être aimé…"

Un grand silence s’installe puis elles prennent le chemin du vaisseau. Elles


découvrent à cet instant une nature apaisée et la jungle semble loin, le désert
a disparu. Arrivées au vaisseau, Aqualuce et Jenifer pensent qu’il sera bien
de le placer sur un lieu plus tempéré où elles pourront rester quelque temps
afin de réfléchir sur elles-mêmes. Sans difficulté, le vaisseau obéit aux
doigts d’Aqualuce toujours aussi adroite. Le CP leur indique les zones cli-
matiques les plus tranquilles. Après un vol tranquille elles se posent au bord
d’une mer calme et douce.
L’endroit domine la côte, derrière elles, une forêt sympathique leur donne
une fraîcheur agréable. Les trois femmes pensent qu’elles auront la possibi-
lité de se ressourcer ici, car l’affrontement avec Mexian et ses hommes et le
dénouement tragique qui s’en est suivi, les a bouleversées.
Timi et Jenifer commencent à prendre leurs marques alors qu’Aqualuce se
repose de façon presque forcée. Elle est fatiguée, ses deux enfants lui pè-
sent, impossible d’oublier qu’elle est enceinte car elle a pris du poids ces
derniers jours. Elle abandonne les vêtements en fibres élastiques qu’elle
portait, devenus véritablement inconfortables. Une robe de grossesse serait
pour elle plus pratique. Dans l’autre vaisseau avec lequel elle était arrivée
sur Unis, elle avait embarqué tout ce qu’il fallait, mais là, elle n’a que le
minimum. Heureusement, les vêtements de combat des hommes sont assez
larges et sont pour elle très confortables, mais trop peu féminins. Elle pense
à Mexian qui lui conseillait de s’occuper de ses enfants et se dit qu’elle de-
vait avoir raison. Tranquille, elle fait signe à ses amies qui veulent explorer
les environs, qu’elle restera autour du vaisseau.
Aqualuce regarde partir Timi et Jenifer, qui n’emportent qu’une gourde et
un guide magnétique, l’équivalent du GPS terrestre, adapté à tous les lieux,
l’appareil scannant et numérisant les lieux qu’il trouve autour de lui. Avec
ça, impossible de se perdre, même sur les planètes les plus inconnues au

269
monde.
Elle leur fait un sourire, pensant les retrouver avant le coucher de l’étoile.

Aqualuce sent ses enfants bouger dans son ventre et sourit un instant. Elle
imagine les prénoms qu’elle pourrait leur donner. Le premier qui lui vient
en tête pour le garçon, c’est Paris, comme la ville ; elle adore cette capitale
et l’imagine comme dans le film "Un américain à Paris" ; son fils serait le
danseur, comme Gene Kelly, sa fille s’appellerait Debbie, tout comme
Debbie Reynolds, dans Singin’in the Rain. Son esprit s’envole vers des
rêves de danses, de musiques et d’idéaux. Elle aimerait tant que la réalité de
ce monde soit comme dans les meilleures comédies musicales
d’Hollywood. Si le rêve humain était plus réel que la vie diurne, ce serait
fantastique. Enfin, Aqualuce s’assoupit dans une cabine prise comme domi-
cile et sent son esprit emporté vers des souvenirs qu’elle n’a jamais vécus…

D’Hollywood, son rêve s’est déplacé vers une autre partie de son esprit. Car
elle pense voir les souvenirs de sa confrontation avec Mexian. Cette fois,
elle voit une lame lui trancher la tête et son esprit s’envoler dans un monde
étrange ; heureusement ce ne sont que des impressions. Dans la continuité
de sa pensée vaporeuse, elle finit par s’endormir sous le poids de sa gros-
sesse et des mois passés à poursuivre une quête étrange semblant ne jamais
avoir de fin.
Sans le savoir, elle plonge vers les lieux l’ayant accueillie durant sa mort
temporaire, pour y parfaire sa formation…

Lorsqu’elle se redresse, elle comprend qu’elle a dormi de longues heures.


La nuit est là, aussi elle se lève afin de rejoindre ses amies. Arrivée dans le
poste de pilotage, elle ne trouve personne. Elle aimerait savoir pourquoi,
elles ne devaient faire qu’une excursion. Réfléchissant, Aqualuce se de-
mande si cette planète n’a pas d’autres mystères à dévoiler. Elle ne les sent
pas en danger, mais elle se demande si elles ne seraient pas sur le point de
découvrir d’autres mystères. Dans ce monde de matière, plus rien ne lui
paraît stable. Aqualuce réfléchit à tout ce qu’elle a pu vivre depuis son dé-
part de la Terre. Une très longue réflexion la pénètre, elle sait en son for
intérieur que ses deux amies ne rentreront pas cette nuit. Par contre, une
chose est acquise ; son esprit est immunisé à l’angoisse et la peur.
L’inquiétude n’a plus d’effet, quelque chose en elle s’est transformé,
comme si elle avait changé de monde et faisait déjà partie d’un autre uni-
vers.
Elle se rappelle l’objet tout rouillé que le Maître de la Clef lui avait donné
et que Timi a utilisé pour la sauver se dit-elle :
⎯ J’ai fait un retour sur Image, mais mon âme ne l’a pas fait. J’ai dû

270
être morte, je le sais au fond de moi, une porte s’est ouverte dans mon esprit
et me montre la vie bien autrement.
⎯ Il n’y a qu’un feu qui m’anime, c’est celui de L’AMOUR.

Aqualuce pense à son passé, sa famille, sa vie. C’est à ce moment qu’elle


chante à pleine voix, comme un appel du cœur cette chanson, nostalgique ;
" Ville de Lumière…"

Plus loin,
Timi et Jenifer pénètrent un endroit bien étrange, à dix mille lieux de ce que
l’on peut imaginer…

271
BRAVIA, LA MAISON DE FOUS
Amanine est maintenant devenue pilote experte pour les
grands vaisseaux spatiaux. Némeq lui a appris toutes les subtilités de son
métier et il avoue que sans elle, ce très long voyage n’aurait jamais été pos-
sible. Il lui reconnaît de très grandes qualités et c’est pourquoi, maintenant
arrivé au-dessus de la planète, il lui propose de débarquer avec une équipe
afin de rechercher des survivants éventuels. Amanine est heureuse de voir
combien Némeq lui fait confiance, la laissant organiser la mission de sauve-
tage. Le vaisseau a déjà récupéré près de deux cent cinquante rescapés et
cette fois, Némeq restera en orbite autour de l’astre et Amanine sera en
contact permanent grâce au petit communicateur posé comme une boucle
sur une de ses oreilles. Ce petit engin contient une caméra, des micros et des
senseurs de tous types. Némeq, s’il le souhaite, pourra tout observer comme
s’il était à la place de son amie. Amanine sait que cette planète est particu-
lière et que des précautions sont à prendre avant de s’y poser.

Les caractéristiques de Bravia sont toutes particulières et n’ont aucun rap-


port avec la bravoure bien que les Lunisses soient braves. Sur cette planète,
il a toujours été question de résister aux curieux phénomènes magnétiques
qui ont tendance à rendre les hommes fous. Si cette planète n’avait eu aucun
intérêt, les Lunisses l’auraient vite rayée des cartes et s’en seraient détour-
nés. Mais son sol et son climat très exceptionnel produisaient en quantité et
qualité extraordinaires des fruits et des légumes dont étaient friands tous les
Lunisses. À l’époque de cette découverte, les explorateurs s’étaient ques-
tionnés afin de pouvoir la maîtriser. La première équipe à s’être posée, avait
rencontré les plus grandes difficultés et pour cause :
Lorsque le vaisseau d’exploration s’arrêta sur la planète, nul ne se méfia. Le
CP leur indiquait que tout était bon : atmosphère riche en oxygène et en
azote, eau à profusion, température idéale sous les tropiques. Tout paraissait
parfait pour installer une colonie. Les images parvenant aux explorateurs
montraient une nature riche et agréable. Sans hésiter, leur chef, Alixem,
proposa de s’y installer afin d’explorer en profondeur cette nouvelle pla-
nète. Les deux vaisseaux de l’expédition se posèrent sans aucune difficulté
dans une grande prairie verdoyante qui aurait fait le bonheur des vaches et
des moutons.
Une fois sur l’astre, les membres descendirent et découvrirent un air doux et
agréable. L’odeur de la nature vierge était telle que l’on sentait que
l’homme était presque de trop ici, capable d’y amener ses pollutions habi-
tuelles. Alixem demanda à son équipe de respecter la nature et de faire at-
tention à ne pas détériorer l’environnement. Ce fut une sage précaution,
mais c’était sans compter sur le magnétisme particulier de l’astre qui avait

272
des effets totalement indésirables sur le psychisme humain. Les premiers
jours, personne ne sembla souffrir de ce phénomène et tous purent observer
la grande richesse de cette planète. Tous les membres se partagèrent des
zones d’exploration. Comme ils étaient une trentaine, six groupes de cinq
furent constitués, tous partant dans une direction différente. Afin de ne pas
troubler cette nature, il fut décidé de partir à pied et de ne pas prendre de
véhicule d’exploration. Ils trouvèrent l’équivalent terrien de champs entiers
de blé et de maïs, des arbres portant des fruits juteux et sucrés comme des
oranges et des pamplemousses, des forêts de pommiers et de poiriers, jus-
qu’à des vallées entières d’ananas et de mangues, sans que l’homme n’ait à
y établir de cultures. Se retrouvant pour faire part de leurs découvertes, ils
ne s’aperçurent pas que leur mental était en pleine mutation. Ils étaient tous
excités et avaient des paroles parfois délirantes, racontant des histoires in-
croyables et des anecdotes étranges. La moitié du groupe décida de repartir
afin d’approfondir les recherches. Les autres pensaient qu’il était important
d’avertir le commandement de la planète, mais pour cela, il fallait aller au-
dessus de l’atmosphère afin de prendre contact par télépathie ou par la radio
supralumique. Ceux qui repartaient ne savaient pas que l’équipe restante
courait un grand danger. Ils se séparèrent, se donnant rendez-vous le sur-
lendemain. Après le décollage, ceux du vaisseau retrouvèrent leur calme et
ils se rendirent compte qu’ils avaient été bien nerveux sur la planète, sans
faire le rapprochement entre leur état neveux et l’atmosphère de l’astre.
Lunisse fut averti de la grande découverte et les membres du vaisseau déci-
dèrent de rejoindre les autres. Lorsqu’ils arrivèrent, ils ne trouvèrent pas
l’autre vaisseau mais une carcasse à la place. Tout autour une construction
vraiment étrange s’élevait. C’était comme une maison et les membres qui
s’y trouvaient avaient un comportement étrange. Certains essayaient de
marcher sur les mains tandis que d’autres tournaient en rond de façon dé-
sordonnée. Un autre groupe était assis en cercle commençant à dévorer l’un
des leurs, donné comme mort. Dans le vaisseau, grossissant l’image, ils
virent que c’était Alixem, leur commandant. Horrifiés, ils comprirent que le
groupe resté au sol était sous l’emprise d’une force étrange. Dans le vais-
seau, ils étaient protégés, mais ils ne pouvaient laisser le reste du groupe
pris de folie se détruire. Rapidement, ils questionnèrent le CP et firent une
analyse plus profonde de l’astre. Il apparaissait que la fréquence magnéti-
que de l’astre était dix fois plus élevée que sur les autres planètes, ce qui
pouvait atteindre le cerveau et les rendre tous fous. Pour sauver ceux qui
étaient restés sans protection en dessous, il fallait aller les chercher et les
ramener. Cela ne présentait pas de problème, des hommes sous leurs com-
binaisons spatiales seraient protégés et avec des rayons paralysants, ils
pourraient neutraliser la quinzaine d’hommes et de femmes restés. Ce fut
fait et lorsque tous furent remontés, le médecin resté à bord, constata que

273
leur psychisme s’était gravement détérioré, ne s’améliorant pas bien
qu’isolé du rayonnement de la planète. Pour pouvoir rentrer sur Lunisse,
tous ceux présentant des symptômes schizophréniques furent endormis pour
le reste du voyage. Mais Dixar, le médecin ne voulut pas partir sans avoir
cherché une solution à ce mystère, pour deux raisons :
La première était qu’afin de soigner les hommes atteints par ce mal, il fail-
lait en trouver les raisons.
La seconde était que cette planète si fertile devait être domptée afin de pro-
fiter de ce grenier intarissable.
Il demanda au nouveau commandant son accord pour aller seul sur la pla-
nète afin d’y faire les analyses nécessaires. Comme il était très réputé, tous
furent d’accord. Il repartit alors avec une navette de secours, équipé d’un
matériel spécifique qu’il avait l’habitude de prendre avec lui. Après six
jours d’absence tous les membres étaient inquiets. Ils s’imaginaient ne ja-
mais le revoir et le vaisseau s’apprêtait à repartir lorsqu'un faible signal fut
détecté depuis la surface de la planète. De toute évidence, c’était bien lui et
peu après des images furent captées où il disait :
⎯ Vous pouvez tous redescendre, la planète a dévoilé son mystère et
nous pourrons nous y installer.
Amexis, le nouveau commandant hésita, pensant qu’il était, lui aussi deve-
nu fou. Mais d’autres messages suivirent, Dixar indiquait que le magné-
tisme n’était pas dû au sol de la planète, mais à la végétation. Des extraits
de ses travaux furent transmis et tous comprirent qu’il n’était pas fou. Au
risque de devenir tous fous, le vaisseau entier repartit vers la planète. Ils
trouvèrent Dixar qui leur indiquait de ne pas sortir du vaisseau sans avoir
été initiés à la planète. Il voulait dire que pour pouvoir être admis par
l’astre, il fallait d’abord passer l’épreuve de la nature. En fait, toute la na-
ture se protégeait de ses agresseurs par le magnétisme qu’elle rayonnait. Les
hommes débarquant sur la planète n’étaient pas préparés et les plantes se
retournaient contre eux. Connaître la vie de la nature était de première im-
portance et s’associer à celle-ci l’était encore plus. Par cet acte conscient, le
rayonnement des plantes se tarissait et les hommes pouvaient vivre sans
risque sur l’astre. C’est ce que firent tous les membres de l’équipage et cha-
cun put constater que les effets négatifs ne se faisaient plus sentir. L’accord
parfait avec la nature était la condition indispensable pour pouvoir vivre ici.
Tous les membres de l’équipage s’accordèrent avec cette nature et ils vou-
lurent s’installer sur la planète. Ils s’accordèrent à l’appeler Bravia, en rap-
port avec l’acte de bravoure du médecin. Dixar devint le gouverneur de la
sixième planète lunisse et les autres membres de l’équipage les premiers
colons. Ceux qui étaient devenus fous furent soignés en trouvant l’harmonie
avec la planète, mais ça, c’est encore une autre histoire…
Tout cela remonte à déjà mille ans et cela restera toujours dans la mémoire

274
des Lunisses. Amanine se remémore tous ces événements avant de monter
dans le vaisseau qui la déposera sur Bravia. Elle sait qu’à son arrivée, elle
devra trouver l’harmonie avec la planète, avant de commencer à l’explorer.
Elle ne sait pas si elle trouvera des survivants. Elle sait seulement
qu’autrefois, ceux qui venaient sur Bravia étaient obligatoirement accueillis
avec le rite d’initiation. Elle se dit que personne ne pourra l’aider, elle sera
seule, pas de maître ni de guide pour la recevoir.

Le vaisseau descend avec dix membres ; mission : retrouver les possibles


survivants. Le site choisi, la zone habitée de Fuctipolis, le lieu où vivait le
gouverneur de la planète. C’était l’endroit le plus peuplé, mais hors de ques-
tion de parler de ville, car la nature se serait rebellée rapidement contre ses
habitants. Survolant la zone, Amanine aperçoit la capitale, mais ne voit per-
sonne sur les chemins dessinés à travers les arbres et les habitations discrè-
tes. Avant de se poser, elle rappelle aux membres de l’équipe l’importance
de leur mission et les avertit que chacun devra prendre en considération la
nature dans laquelle il devra s’intégrer. La psyché lunisse est forte et capa-
ble de se laisser pénétrer par les forces de cette nature. Les hommes ne doi-
vent avoir aucune mauvaise intention et se montrer coopératifs avec les
esprits de la nature, un peu ce que sur Terre on appelle le chamanisme. Du
reste, les braviens étaient certainement des chamanes. Ce qui explique leur
très grand dévouement à la nature et aux arbres avec lesquels ils semblaient
avoir des rapports particuliers. Tous orientés sur cette nouvelle philosophie,
ils se sentent prêts et Amanine peut ouvrir les portes du vaisseau afin que
l’odeur de la nature emplisse leurs poumons. C’est la première initiation
pour établir un contact avec les esprits de la nature, pour qu’ils soient satis-
faits de leurs visiteurs.
Au début tout se passe correctement, mais très vite les hommes et les fem-
mes commencent à délirer devant Amanine qui paraît protégée. Ils ont tous
des paroles incohérentes, quelque chose semble ne pas fonctionner et pour-
tant ils étaient tous préparés.
Dans le vaisseau, Némeq voit avec les yeux d’Amanine la situation, mais il
reste impuissant. Son amie ne semble pas atteinte pour le moment, mais les
quatre femmes et les cinq hommes paraissent devenir fous. Némeq de-
mande à Amanine de faire immédiatement demi-tour et d’annuler la mis-
sion, mais c’est trop tard car tous ont déjà quitté le vaisseau. Amanine in-
forme qu’elle reste afin de ramener tous ses équipiers à la raison, hélas, peu
après elle se retrouve seule, le vaisseau vide, tous les membres se sont épar-
pillés dans la nature. Plus de choix : à son tour, pour les retrouver elle doit
sortir, mais rapidement la force magnétique de l’esprit de la nature tente de
la pénétrer pour la détruire aussi. En réaction, une force inattendue en elle la
supplie de ne pas flancher et résister, afin de trouver l’accord en elle et la

275
nature de cette planète. Le magnétisme de la nature commence alors à glis-
ser sur elle. Amanine ne se laisse pas submerger par la folie, mais un autre
phénomène se produit. L’esprit de la nature prend place en son corps sans
avoir de prise sur elle. Et c’est là qu’une transformation imprévue et vrai-
ment spectaculaire s’opère sur l’ensemble de son être :
Entourée d’arbres, Amanine sent son corps se métamorphoser très progres-
sivement. D’abord, ses orteils s’allongent, s’enracinant dans le sol et il lui
devient totalement impossible de bouger, elle s’est ancrée comme toute la
végétation. Maintenant ses bras s’étendent se redressant vers le ciel, ses
doigts poussent comme des branches. Son torse s’allonge comme un tronc
et écorce brune commence à la recouvrir. Des rameaux ont poussé partout
sur elle, il est impossible de penser qu’elle fut humaine. Des feuilles ont
remplacé ses cheveux en sortant comme des bourgeons sur toutes les bran-
ches. Seuls ses yeux sont restés au sommet du tronc. Durant toute cette
transformation, Amanine est totalement consciente, elle n’a rien perdu de sa
lucidité, elle n’a pas sombré dans la folie tandis que l’esprit de la planète a
su métamorphoser son corps, comme pour se venger. La pauvre se sent ar-
bre et des petits fruits verts pendent de ses lourds membres. Elle se de-
mande comment se sortir de là, devra-t-elle toujours rester arbre ?
Si elle pouvait pleurer, toutes ses larmes inonderaient le verger dans lequel
elle se trouve. Figée sur place, à quelques dizaines de mètres de son vais-
seau, elle voit l’étoile se coucher, c’est ainsi qu’elle pense être condamnée à
rester ici pour le reste de sa vie. Maintenant, la nuit paraît s’étendre pour
l’éternité.
Amanine a gardé la faculté de dormir et au matin, se réveillant, elle constate
que rien n’a bougé. Ses deux pieds restent solidement attachés au sol. Elle
se dit alors :
« À, si je pouvais marcher, déjà, je pourrais trouver mon équipe et peut-être
les autres survivants. »
Amanine s’aperçoit vite qu’en tant qu’arbre, elle fait partie d’un système et
comprend qu’elle est devenue une pièce de l’esprit de la nature.
Sur cette planète l’esprit de la nature est la conscience collective de toute la
végétation. Cet écosystème a réussi à créer son intelligence et trouver les
parades aux agressions extérieures. Amanine mélange sa conscience à
l’esprit des autres végétaux et l’histoire de la planète lui apparaît. Elle peut
voir une civilisation végétale s’étant développée comme les hommes. Cette
nature a une histoire et une préhistoire ; une évolution longue de millénaires
et parfois des révolutions. L’esprit de la nature n’a pas toujours existé, il est
venu plus tard lorsque les plantes, les arbres, toutes les espèces végétales
ont commencé à dialoguer ensemble. Dès lors il s’est installé une cons-
cience collective pour gérer la planète. Toute cette végétation comprit
qu’elle avait un pouvoir sur le climat et se mit à le diriger comme elle

276
l’entendait. Ici, c’est le monde végétal qui est le maître et c’est pourquoi
elle n’admit les hommes que dans certaines conditions. Amanine comprend
maintenant pourquoi les premiers hommes avaient été pris de démence. La
végétation exerçait son pouvoir sur les envahisseurs ; c’était autrefois. Mais
là, pourquoi tous ses membres se sont-ils fait surprendre par la folie alors
qu’un pacte avait été conclu avec le règne végétal depuis plus de mille ans ?
Amanine sent que quelque chose lui échappe, un mystère empoisonne le
monde végétal depuis peu. Mais elle n’a pas encore accès à tous, peut-être
que les autres membres de la collectivité végétale ne l’ont pas encore ad-
mise, elle est trop nouvelle ici. Il lui faut trouver le moyen d’acquérir cette
confiance, et peut-être arrivera-t-elle à trouver d’où vient le problème ayant
entraîné son équipe vers la démence. Elle pense aussitôt à partir afin de
comprendre cette révolte contre les hommes et elle se dit :
« Et si l’esprit de la nature m’avait transformé en arbre afin que je les
aide ? c’est peut-être pour ça, il faut trouver ce qui cloche ici. »

Comme Amanine est devenue un arbre, il est évidant que ses réflexes ne
sont plus les mêmes et que le temps n’a plus la même valeur. Sa réflexion
dure une journée complète, mais elle a l’espoir de pouvoir de trouver une
solution. Avant de retrouver le sommeil, elle sent l’esprit de la nature qui
tente de pénétrer son âme, c’est alors qu’il lui demande :
⎯ Oh ! humain, pourquoi n’as-tu pas sombré dans la folie, pourquoi no-
tre protection a-t-elle échoué ?
Surprise que l’esprit la pénètre ainsi, elle se questionne un instant réfléchis-
sant sur son passé et son avenir, et laissant parler ses sentiments profonds,
elle répond :
⎯ J’ai en moi l’Amour, la force la plus puissante de l’univers, c’est
avec elle que j’agis. L’Amour est pour tous notre destin, y compris celui de
la nature. Si je ne l’avais pas, je n’aurais pas pu m’entendre avec vous.
L’amour fait disparaître toute haine, il rayonne la justice et il comprend la
souffrance. Sans l’Amour, aucun être vivant ne peut trouver le repos, même
vous. Tous les règnes doivent se conformer à l’Amour car tout provient de
lui. Le monde minéral, gazeux, spatial, humain, animal et végétal sont tous
issus de ce même Amour et il est notre véritable but, maître, compagnon,
amant, enfant. Dans ce monde de vie et de mort, il est notre seul espoir.
C’est de cela que je vis et c’est pour cela que je vis. Sans l’amour, je n’ai
aucune raison d’être. C’est par Amour pour vous et les humains que j’ai
trouvé la force de ne pas sombrer dans votre piège ô ! esprit de la nature.
Toute la nature végétale perçoit les paroles d’Amanine et se sent touchée
par cette grande vérité. Voyant qu’elle n’est pas leur ennemie, mais leur
alliée, l’esprit change immédiatement d’attitude envers elle, c’est ainsi qu’il
déverse en elle son propre espoir, attendu depuis mille ans comme une déli-

277
vrance pour tous.
Pensant à tous ses amis éparpillés dans l’univers et qui comme elle ou ses
végétaux souffrent du grand déséquilibre cosmique, elle se dit que sa situa-
tion d’arbre n’est pas plus insoutenable que celle des autres, puis elle
s’endort.

Au matin, alors que l’étoile se lève et que les premiers rayons éclairent ses
rameaux et ses bourgeons, Amanine sent ses jambes lourdes et douloureu-
ses et elle se dit que la nature pourrait tout de même être plus conciliante.
S’imaginant devoir rester ainsi figée des centaines d’années, elle commence
à se lamenter jusqu’à ce qu’elle sente son corps entier pivoter un coup à
droite un coup à gauche. C’est là que baissant les yeux, elle voit ses pieds
déliés, les racines ont disparu, elle est maintenant libre de marcher. Serait-
elle le premier arbre capable de se déplacer ? Si c’est le cas, c’est une nou-
velle étonnante.

Amanine regarde ses nouveaux pieds et se dit qu’il faut y aller. Lorsqu’elle
était humaine, elle savait faire fonctionner ses jambes, cela lui donne un
avantage contrairement aux arbres qui n’ont jamais marché.
Elle est un arbre, elle le sent dans toutes ses fibres. Son corps est un tronc
robuste mais très raide. Plus bas, il se sépare en deux comme deux pieds
ayant pris racine, ce sont ses anciennes jambes, mais elles sont toutes raides
et elle se demande si elle pourra les plier pour marcher. Ses deux longues
branches principales, ses anciens bras ne peuvent se courber, elle craint de
les casser. Mais Amanine se dit que si la nature vient de lui faire ce don
exceptionnel, c’est qu’elle peut y arriver.
Alors, elle lève un premier pied et le pose en avant. Avec le second, elle le
lance afin de faire son premier pas et voici qu’elle commence à marcher
pour la première fois, en tant qu’arbre. Voyant son pouvoir exceptionnel,
elle remercie l’esprit de la nature pour ce don et compte bien le mettre en
pratique afin de soulager cette nature ainsi que tous les hommes prisonniers
sur cette planète.
Très vite la nature voyant qu’elle peut marcher, lui propose de lui faire visi-
ter les communautés de la planète et c’est ainsi que pourvue de ses grandes
jambes, elle se laisse guider par tous les arbres qui l’entourent. Bien sûr,
elle ne fera pas le tour de la planète, mais elle pourra néanmoins parcourir
des kilomètres dans une journée, et elle commence à visiter les arbres frui-
tiers avant de rencontrer les colosses les plus redoutables comme les chênes
ou les baobabs. Il y a bien sûr les ronces, mais aussi les arbres d’agrément
aux multiples fleurs et aux parfums enivrants. Toute la nature voudrait la
rencontrer afin de se présenter, mais la journée ne suffit pas. Le soir, dans
une montagne, entourée de sapins et d’autres conifères, Amanine raconte à

278
toute l’assemblée son aventure. Elle parle des hommes, de leurs conquêtes
et de leur fâcheuse habitude de vouloir dominer et civiliser tout leur envi-
ronnement. Elle parle aussi de la guerre qui se prépare dans l’espace entre
Maldeï, le représentant du mal dans l’univers, et tous les hommes qui veu-
lent continuer à vivre libre. Tous les arbres prennent confiance en elle et
commencent à lui parler des hommes qui vivaient sur la planète il y a en-
core peu et hélas devenus malvenus parce qu’ils avaient changé les règles
de vie en un jour. C’est pour cette raison que l’esprit de la nature n’a plus
accepté les hommes sur le sol de la planète. Amanine leur demande ce qui
s’est passé pour que les règles changent si subitement, mais personne ne
sait, la seule chose qui lui est dite, c’est que seul l’arbre royal doit détenir la
réponse car l’esprit de la nature vient de lui et son âge inestimable lui per-
met d’avoir la plus grande sagesse qui soit.
⎯ Pourrais-je le rencontrer ?
⎯ Si l’esprit est d’accord, tu en auras l’occasion. Mais il n’est pas à cô-
té.
⎯ J’aimerais que l’esprit m’y autorise, si je savais de quel mal vous
souffrez, je pourrais vous aider.
Alors, tous les conifères se questionnent et après avoir réfléchi, ils acceptent
d’en parler à l’esprit.
Un peu plus tard, le plus grand des sapins dit :
⎯ Amanine, nous te guiderons tous jusqu’à l’Arbre Royal, il est à deux
jours de marche. Tu partiras demain, lorsque l’étoile se lèvera.
Elle sent que toute la nature lui fait maintenant confiance, elle se dit qu’une
lourde charge pèse sur ses épaules. Après avoir baigné ses racines dans un
torrent afin de se désaltérer, elle s’allonge sur une prairie pour se reposer et
se préparer à son voyage. Demain, elle partira à la recherche de l’Arbre
Royal…

Les sapins arrivent à se pencher pour la réveiller, les caresses des aiguilles
de pin chatouillent ses racines et elle ouvre les yeux. Un séquoia géant lui
dit que le chemin sera long et l’avertit d’un étrange danger qui pourrait la
guetter si elle ne prend pas garde. Amanine l’interroge et demande des pré-
cisions, mais le géant de la forêt est ignorant, lui disant simplement de ne
pas se diriger vers les grands bruits. Elle ne comprend pas trop sa réponse,
mais le remercie et prend la route, guidée par les arbres qui se relaient sur le
chemin. Elle est seule à marcher, mais à chaque pas, un arbre différent lui
parle comme si de l’un à l’autre elle n’entendait qu’une seule voix
l’accompagnant. Durant la journée, elle croise différents paysages, parfois
la montagne puis la plaine, traversant des collines sans oublier les marais. Il
y a des zones un peu moins boisées le long des côtes bordant la mer et cer-
taines fois des savanes très denses où elle peut juste se faufiler bien que les

279
arbres se penchent afin de lui laisser le passage. Au premier soir de son
parcours, elle arrive devant un lac recouvert de nénuphars qui lui chantent
une louange pour son courage et sa témérité. Charmée, elle les félicite leur
promettant de faire tout ce qu’elle pourra afin qu’ils puissent continuer à
chanter encore très longtemps. La nuit est courte, le lendemain toutes les
fleurs du lac la réveillent afin qu’elle puisse arriver au bout de son chemin.
Reprenant sa route, Amanine comprend que son mental a changé depuis son
arrivée sur la planète, et qu’elle pense presque comme un végétal, elle ne
ressent ni la faim ni la peur, ses impressions humaines ont disparu, elle est
plus végétale qu’humaine. Elle n’a plus de désir d’homme, sauf celui de
voir le monde végétal prospérer à l’infini. Aucun doute, elle sait que sa mis-
sion est importante pour ses amis de la nature et que les hommes pourraient
aussi en profiter. Seulement, sa réflexion est arrêtée net par des bruits ef-
frayants qu’elle entend au loin. Le séquoia l’avait avertie, mais c’est trop
tard. De ses oreilles exercées, elle reconnaît le bruit de faucheuses motori-
sées et elle comprend que des machines sont en train de couper la végéta-
tion. Elle doit voir ce qui se passe vraiment, il faut s’en rapprocher. Du haut
d’une colline, elle aperçoit des dizaines d’engins qui, avec des cisailles
géantes coupent tout ce qu’ils trouvent sur leur passage. Des arbres sont
abattus en série par des machines, détruisant tout avec leurs chenilles métal-
liques. Ce massacre la fait souffrir comme si c’était sa chair que l’on meur-
trissait. Elle recule et demande aux arbres de la guider le plus rapidement
possible vers l’Arbre Royal. Laissant les machines derrière, elle marche
d’un pas pressé vers la demeure Royale. Elle se dépêche, le sol tremble sous
ses pas, ses branches entraînent un vent presque violent et au bout de quel-
ques heures elle arrive enfin à son but.

Dans une large clairière entourée de colosses de bois, se trouve en son cen-
tre un arbre frêle et au tronc tout ridé. Il est bien plus petit qu’Amanine et
tous les autres arbres qu’elle avait croisés au long de son parcours. Elle se
demande où elle pourra trouver ce roi. L’un des colosses lui fait signe en lui
faisant remarquer :
Regarde l’olivier, celui dont le rameau indique toujours la Terre promise.
Amanine ne connaît pas la signification du rameau d’olivier dans la genèse,
mais elle connaît le mot "Terre" et elle est étonnée de l’entendre dire par un
arbre à une distance infinie de la planète originelle. S’approchant de l’arbre,
elle se met à genoux devant lui :
Redressez-vous ma chère, vous êtes digne de rester debout devant moi.
⎯ Ô, maître, on m’a conseillé de venir vous voir afin de pouvoir résou-
dre le grand problème qui meurtrit votre planète. Il y a aussi mes hommes
égarés dans la folie peu après que nous nous soyons posé et d’autres, peut-
être aussi perdus à la surface de l’astre alors qu’ils vivaient paisiblement.

280
Nous sommes venus les chercher et c’est pour cette raison que je suis là.
⎯ Ma brave fille, je dois te dire qu’hormis les derniers hommes qui
sont arrivés il y a quelques jours, il y en a d’autres, heureusement isolé dans
la maison des fous ; c’est le seul lieu qui leur soit destiné.
⎯ Mais depuis mille ans, tout un peuple vivait à vos côtés en pleine
harmonie, je ne comprends pas pourquoi vous les retenez ainsi alors que le
peuple lunisse avait fait un pacte avec l’esprit de la nature ?
⎯ Le pacte a été rompu par les hommes, c’est pourquoi nous ne les ac-
ceptons plus. Ce sont les hommes qui en sont responsables.
⎯ Qu’ont-ils fait ?
⎯ Tu as vu les machines, celles qui coupent les arbres. Tu peux com-
prendre que ce sont eux qui ont fait venir ces engins sur la planète. Il y a de
très nombreux jours, un être du nom de Maldeï, se disant chef des hommes
et de Lunisse, a déposé ces terribles machines sur notre planète. Elles dé-
truisent notre nature, elles envahissent nos territoires et détruisent nos forêts
et nos vergers. Si ces engins continuent, un jour nous disparaîtrons, non pas
parce qu’elles nous auront tous coupés, mais par le climat que nous ne pour-
rons plus contrôler parce que nos esprits auront été réduits à néant.
⎯ Ces hommes ne sont pas responsables de votre malheur, Maldeï est
le représentant du mal et nous sommes en guerre contre elle. Même si elle
se prétend chef des hommes et des Lunisses, c’est faux. Les hommes qui
sont restés sur Bravia sont ceux qui considéraient le mieux votre planète.
C’est injuste, ils ne doivent pas payer pour la méchanceté de Maldeï. Dis-
moi où je peux retrouver tous les hommes, indique-moi la maison des fous,
il faut les délivrer.
⎯ S’ils ne sont pas responsables, pourquoi les machines agissent-elles
toujours, peux-tu les arrêter ?
⎯ Ô ! Grand Arbre royal, si tu me rends mon corps humain, j’arriverai
à détruire toutes ses machines, j’en ai le pouvoir. Je peux rendre à ta planète
sa liberté, je te le promets.
⎯ Si tu fais cela, je délivrerai tous les hommes de leur folie, tu en as ma
parole. Mais ton corps humain je ne pourrais te le rendre que du lever au
coucher de l’étoile, ensuite tu redeviendras arbre parce que tes cellules ont
changé ; sans lumière, elles redeviennent arbre. Tu as en toi l’esprit de la
nature et il ne peut plus te quitter.
⎯ Que m’importe la forme que j’ai, il est plus important que je puisse
sauver tous les hommes retenus ici. J’aime cette planète et votre nature, je
suis prête à rester arbre s’il le faut, mais je dois savoir où sont tous les
hommes emprisonnés dans leur prison de folie. M’est-il permis de les voir
avant de vous débarrasser des machines ?
⎯ Les arbres te guideront jusqu’à la maison des fous, mais fait vite, car
tu n’auras ton corps humain que peu de temps après cette nuit.

281
Saluant le vieil arbre, Amanine se met à courir, bien qu’elle ait des pieds et
des jambes de bois. Elle traverse collines, montagnes et rivières si vite
qu’elle semble voler, perdant ses fruits et la moitié de son feuillage. Enfin
elle arrive dans une forêt plus dense que les autres. La pénétrant, elle arrive
jusqu’à un immense dôme de bois et de racines recouvert de feuilles et de
lierre.
⎯ Tu es devant la maison des fous, lui dit le grand arbre qui l’accueille.
Amanine s’imaginait que les hommes avaient construit une grande bâtisse
pour s’abriter, mais il n’en est rien, les arbres lui expliquent qu’ils ont eux-
mêmes construit la maison parce qu’aucun homme n’en était capable. Leur
folie les a rendus inaptes à beaucoup de tâches. Il n’est pas dans le principe
des arbres de tuer ou de laisser mourir des êtres et ils ont bâti une grande
maison pour les abriter et celle-ci leur donne aussi la nourriture. Pénétrant à
l’intérieur, elle voit immédiatement les murs faits de branches toutes char-
gées de fruits. Amanine sait que les arbres ne sont pas mauvais, mais ils se
préservent afin de pouvoir subsister.
Au-delà de cette première impression, son regard s’arrête sur tous les hom-
mes qui se trouvent enfermés sous cette coupole d’arbres et de branches. Le
spectacle est terrible et elle comprend le machiavélique but de Maldeï en
amenant ses machines ici. Elle connaissait Bravia et toute son histoire.
Lorsqu’elle est arrivée sur la planète afin de les ramener avec elle, tous les
habitants avaient dû se rebeller et se défendre. Ne pouvant les vaincre, elle
avait décidé de rompre pour tous le pacte que les habitants avaient avec
l’esprit de la nature. C’est ainsi qu’elle avait déposé sur la planète ces dizai-
nes de cisailles sur chenilles afin de blesser la nature. Les arbres voyant cela
ne pouvaient que se retourner contre tous les habitants, responsables à leurs
yeux, c’est pourquoi le pacte fut rompu et que les hommes ont tous sombré
dans la folie.
Sous la grande coupole, elle voit des dizaines d’hommes et de femmes pour
la plupart nus. Leurs cheveux sont démesurément longs et tous les mâles
ont des barbes effrayantes. Seuls les membres d’équipage qu’elle reconnaît
se distinguent par leur tenue encore honorable. Mais aucun d’eux ne res-
semble à un humain, ils font tous penser à des singes enfermés dans des
cages. Certains se pendent à des lianes, d’autres se secouent la tête comme
s’ils voulaient la décrocher, alors que d’autres se roulent sur le sol. Parmi
eux, certains s’accouplent comme des bêtes en tirant sur leurs sexes afin de
se faire bander. Des enfants aussi fous que les autres commencent à grimper
sur Amanine et elle est obligée de se secouer pour les faire redescendre.
C’est une maison de fous, mais pour elle, c’est plus un zoo qu’une maison,
ce ne sont plus des humains. Prenant un peu de temps, elle en dénombre
près de deux cents. Écœurée de voir la déchéance de ces pauvres êtres, elle
se demande si ce voyage valait réellement la peine, à quoi bon ramener avec

282
elle deux cents primates. Se transformer en arbre pour des singes se pendant
à ses branches, est-ce une juste finalité ?
Tant de question sans réponses. Elle se demande s’il faut continuer sa
quête ! Mais se penchant, elle trouve une de ses anciennes compagnes de
voyage en larmes à ses pieds et elle se dit que peut-être en eux est restée
une parcelle d’humanité. Près de sept ans de souffrances pour tous ces êtres
qui ne sont pas responsables de tout cela, alors que Maldeï continue à ré-
pandre le malheur autour d’elle ; il y a trop d’injustice.
« Non, je ne dois pas les abandonner, il y a encore une chance pour eux. Je
dois détruire les machines, peut-être qu’ils se remettront tous et pourront
revivre normalement. Il y a une possibilité. »
Ne pouvant plus tenir devant tous ces pauvres êtres, elle se retire et de-
mande aux arbres de la conduire jusqu’au vaisseau avec lequel elle est arri-
vée. C’est le soir ; et demain elle retrouvera son corps de femme. La route
est longue et elle ne peut pas s’arrêter. Pas de sommeil pour elle, pas le
temps de se rafraîchir. Amanine court de toutes ses forces, en suivant les
indications des arbres. Parfois, elle casse quelques-unes de ses branches,
arrache son feuillage et plie quelques racines. Enfin, juste avant le lever de
l’étoile, elle s’effondre au pied de son vaisseau.

L’étoile se lève et éclaire le ciel. Bientôt, entre les quelques nuages qui
s’étendent à l’horizon, la couronne lumineuse apparaît. Sur le sol, un corps
nu de femme est étendu, couvert de quelques blessures. Elle est pleine de
poussière et ses pieds sont en sang. Pourtant, son cœur bat et elle commence
à s’étirer.
Amanine se redresse lentement, fatiguée et blessée, et lorsqu’elle regarde
ses membres, elle voit qu’elle a des mains et ses cheveux tous décoiffés lui
recouvrent les yeux. Elle a l’odeur du sol et de la transpiration, mais elle a
retrouvé son corps humain. Pensant à sa mission urgente, vite sur ses jam-
bes, elle fonce jusqu’au vaisseau, se prend une douche et enfile de nou-
veaux vêtements. Elle ne doit pas traîner, ce soir, il sera trop tard. Vite, elle
se met aux commandes de l’engin et questionne le CP :
⎯ Combien de faucheuses peux-tu dénombrer sur cette planète ?
Le calculateur réfléchit un peu avant de lui répondre :
⎯ À porté de mes détecteurs, j’en dénombre vingt-quatre, mais en alti-
tude je pourrais être plus précis. Cependant, j’estime à près de quatre-vingt
leur nombre au total.
⎯ Alors, décolle tout de suite, nous devons les détruire.
Aussitôt, le CP met en route la propulsion et à peine le vaisseau s’est-il éle-
vé qu’il repère une des premières faucheuses. C’est très facile pour Ama-
nine de les détruire car une fois dans la mire du CP, l’engin considéré
comme ennemi est pris pour cible. Il n’est pas besoin pour elle de viser, le

283
tir éthérique est automatique. Le premier engin est détruit, hélas le vaisseau
prenant de l’altitude, le CP arrive à compter plus de cent trois faucheuses de
même type. Amanine ne perd pas courage pour autant et elle programme
son appareil pour les détruire toutes. La vitesse du vaisseau reste sous son
contrôle, mais à proximité du sol, elle devra faire attention aux accéléra-
tions, cela devient risqué. Le vaisseau programmé pour détruire, tourne
autour de la planète sans s’arrêter. En moins d’une heure, déjà quinze en-
gins sont abattus, mais, Amanine fait ses comptes. Si elle doit les faire tous
disparaître, il lui faudra huit heures. Or, l’étoile se couchera dans neuf heu-
res et ensuite, il faudra aller chercher les survivants. « C’est trop juste, se
dit-elle. Je dois accélérer pour gagner du temps », et elle pousse la propul-
sion gravitique à son maximum. Seulement dans son appareil, c’est l’enfer,
elle est tiraillée de tous les côtés, son visage se déforme à chaque accéléra-
tion ou changement de direction, supportant plus de dix G d’accélération,
ses organes se déforment et tirent sur les artères, à la limite de les faire ex-
ploser. Avec courage, Amanine tient bon, elle se donne la force de résister
pour sauver les hommes dans la coupole, mais surtout les arbres qui souf-
frent du massacre que leur infligent les faucheuses.
Au bout de six heures, la dernière faucheuse est détruite et explose dans un
fracas extraordinaire. Le CP et le vaisseau ont rempli leur mission, le Cristal
Pensant demande à Amanine :
⎯ Que voulez-vous que je fasse maintenant que toutes les faucheuses
sont détruites.
⎯ S’il te plaît, pose toi dans la clairière de l’olivier qui se trouve là, dit-
elle en pointant du doigt un lieu précis sur la carte, et appelle pour moi le
grand vaisseau. Demande-leur de me rejoindre.
Le CP exécute l’ordre sans discussion et se dirige en douceur vers l’Arbre
Royal.
Némeq est informé aussitôt qu’Amanine la réclame sur la planète. Il n’avait
pas eu de ses nouvelles depuis quatre jours. Comprenant qu’un événement
important s’est passé, il met en marche son vaisseau jusqu’au point de ren-
contre. Les deux engins se dirigent vers la clairière de l’olivier, mais c’est
Amanine qui arrive la première. Elle sort de son appareil, se dirige vers
l’Arbre Royal et lui dit avant de s’effondrer :
⎯ Ô ! Esprit de la nature, j’ai détruit toutes les faucheuses, j’ai accom-
pli ma mission.
Elle perd connaissance et tombe au pied de l’arbre. Du sang coule de sa
bouche. Le grand vaisseau se place à la verticale, laissant descendre une
rampe. Némeq est au bout et saute, avant que la passerelle soit stabilisée.
Voyant Amanine étendue sur le sol il court vers elle afin de la secourir. Elle
est blessée, il fait appeler un médecin. Celui-ci constate que la plèvre s’est
décollée en même temps qu’une hémorragie pulmonaire est survenue.

284
⎯ Ce sont les fortes accélérations de son vaisseau lui ont été fatales.
⎯ Faites quelque chose, docteur.
⎯ Je peux tenter d’arrêter l’hémorragie, mais il faudrait l’emmener au
vaisseau.
Sur ce, Amanine reprend connaissance et ouvrant les yeux, lui dit avec dif-
ficulté :
⎯ On a gagné, tu pourras repartir avec tous les survivants. Tu les trou-
veras sous la grande coupole avec mon équipage. La planète est sauvée, j’ai
détruit tout ce que Maldeï avait amené ici. Némeq…
⎯ Oui, Amanine.
⎯ On a sauvé cette planète. Lorsque vous partirez, rayez-la de vos car-
tes, ne revenez plus ici, laissez-la vivre sans les hommes. La nature est mer-
veilleuse.
⎯ Tu repars avec nous de toute façon, tu pourras nous raconter tout ce
que tu as vu ici.
⎯ Je ne partirai pas avec vous, je vais mourir, j’ai trop forcé sur les
commandes de mon vaisseau. De toute façon je ne peux pas repartir avec
vous, car j’ai fait un pacte avec l’esprit de la nature. J’ai trouvé mon élé-
ment ici, je suis bien avec les arbres et avec cette nature. Je n’ai jamais été
aussi heureuse depuis que je suis arrivé sur Bravia. Laissez-moi ici, de toute
façon je perdrai mon corps lorsque l’étoile se couchera.
⎯ Mais nous pouvons te soigner, nous allons t’emmener au vaisseau
pour faire ce qu’il faut pour toi.
⎯ Non, non, c’est trop tard, regarde tout ce sang que je perds, c’est la
fin. Va chercher les hommes au dôme de bois, soigne-les, ils ont tous be-
soins de vous. Je n’aurai pas le temps de tout te raconter, lis en mon être
mes pensées, tu comprendras. Prends ma main pour m’entendre.
C’est ainsi qu’Amanine montre par sa pensée tout ce qu’elle a vécu depuis
qu’elle est ici. Némeq comprend et reçoit même en lui les sentiments de
l’esprit de la nature.
⎯ Retrouve les hommes du dôme, quitte notre planète et ramène-les sur
Terre.
Sans attendre, Némeq laisse Amanine avec le médecin afin qu’il la soulage.
Il décolle avec son vaisseau et très vite il trouve le dôme et les pauvres
hommes pris de folie. Au-dessus de la construction naturelle, il prend à
peine le temps de descendre et arrivé au pied de l’entrée, accompagné de
plusieurs hommes, il pénètre dans l’immense bâtisse. Là, il découvre tous
les êtres qui y vivent et qui par miracle se réveillent d’un éternel sommeil.
S’approchant d’eux, il demande si quelqu’un le comprend et aussitôt, l’un
d’eux s’approche. C’est une femme aux très longs cheveux gris, elle est nue
et se sent gênée de se présenter ainsi. Sa peau est terne, sale. Elle sent mau-
vais, mais qu’importe.

285
⎯ Qui es-tu, dis-nous pourquoi nous sommes ici dans cet état ?
⎯ Je m’appelle Némeq, j’appartiens à la mission de secours, c’est
Aqualuce qui nous envoie. Vous étiez tous privés de conscience depuis que
Maldeï a rompu le pacte avec l’esprit de la nature, mais mon amie, Ama-
nine, a réussi à renouer l’amitié entre les hommes et la nature de Bravia.
Les arbres vous ont libérés de leur malédiction, vos esprits ont recouvré la
liberté.
⎯ Je suis Altaris, le gouverneur de la planète. Les derniers souvenirs
que j’ai sont ceux de la guerre que j’ai commencée à mener contre cette
infâme Maldeï venue ici pour nous ramener sur sa planète. Je me souviens
lorsque la nature s’est retournée contre nous tous afin de se préserver.
⎯ Vous êtes nombreux ici, nous devons nous organiser afin de vous
embarquer sur notre vaisseau.
⎯ Lorsque Maldeï est venu, nous étions quatre cents environ, je ne sais
pas combien sont encore en vie.
⎯ Vous êtes deux cent trois, avec les enfants. Il y a encore quelques
heures, vous étiez tous baignés dans la folie et vous viviez comme des ani-
maux. Il va falloir s’occuper en priorité des enfants, ils n’ont aucun autre
repère, après sept ans passés dans ces conditions. Nous devons tout leur
apprendre.
Altaris comprend qu’elle a été privée de vie pendant de nombreuses années
et qu’un grand travail de reconstruction est à faire. Elle se tait un instant et
laisse glisser une larme.
⎯ Où est le jour lorsque j’ai consacré Jacques Brillant maître des mon-
des lunisse ?
⎯ Jacques est prisonnier de Maldeï et nous faisons le tour des planètes
de la confédération afin de rassembler tous les hommes et préparer la ri-
poste contre Maldeï. Nous sommes déjà plus de deux mille. Avec nous vous
participerez au retour de la justice.
Réfléchissant à cela, Altaris comprend qu’une nouvelle chance se présente
face à eux et cela lui redonne du courage.
⎯ Avec tous les survivants de Bravia, nous allons guérir de nos plaies
et nous ferons en sorte que tous nos enfants retrouvent une vie normale. Je
vais immédiatement me changer. Donnez-moi des vêtements et de quoi me
laver, je vais rassembler le reste de mon peuple.
Très vite, Altaris fait ce qu’il faut pour se rendre présentable tandis que
Némeq regroupe hommes, femmes et enfants afin de leur donner les pre-
miers soins. Altaris rejoint Némeq et lui demande :
⎯ J’aimerais retrouver Amanine, peux-tu me guider vers elle.
⎯ La pauvre est mourante et a voulu rester à côté de l’Arbre Royal,
mais si tu le souhaites, je peux t’y emmener.
C’est le soir et l’étoile vient juste de se coucher lorsqu’ils grimpent dans un

286
petit engin qui les mène jusqu’à l’olivier. Némeq en sort accompagné
d’Altaris. Le médecin se précipite vers eux :
⎯ Venez vite voir, c’est incroyable !
Ils le suivent et s’arrêtent net là où se trouvait Amanine il y a encore quel-
ques secondes, ils voient le corps de la jeune femme se transformer de façon
spectaculaire. Ses pieds s’enfoncent dans le sol et ses ongles se transfor-
ment en racine. Ses jambes poussent comme des troncs et son corps conti-
nue dans leur prolongement. Elle se redresse droite vers le ciel et ses bras se
lancent de chaque coté, ses doigts forment de longs branchages. Sa tête
s’enfouit dans le creux du tronc et disparaît avec ses yeux. Ses oreilles et
ses cheveux se transforment en feuilles et Amanine n’est plus qu’un arbre,
un olivier comme l’Arbre Royal. Il est magnifique et resplendit de ses feuil-
les argentées. Son tronc est jeune mais déjà très solide, son feuillage rejoint
celui de l’Arbre Royal, formant un couple magnifique. C’est fantastique,
mais Némeq ne peut s’empêcher d’éprouver une grande tristesse car, bien
que marié à Doora, depuis un long moment entre lui et Amanine des senti-
ments bien plus profonds avaient pris place. Son amie métamorphosée en
arbre le rend malheureux. Altaris comprenant ses sentiments, lui prend la
main :
⎯ Pourquoi pleurer lorsqu’un être trouve le bonheur. Tu ne peux
qu’être heureux pour elle. Fais lui savoir afin qu’elle puisse vivre sans ton
ombre.
Il lui lâche la main à ce moment afin d’entourer le tronc de ses bras. Il lui
baise les racines et attrape un rameau d’une de ses branches qu’elle semble
lui tendre. Il le prend et le serre contre son cœur, caresse une dernière fois le
tronc, fait demi-tour et grimpe dans son engin.

Un peu plus tard, de la clairière de l’Arbre Royal, on peut voir le sillage


lumineux que fait un grand vaisseau spatial quittant l’atmosphère. C’est là
qu’Amanine, levant son esprit vers le ciel, sent en elle son corps vibrer de
joie.
Comme pour fêter le retour de la paix, un vent léger se lève et entraîne vers
Amanine le pollen de l’Arbre Royal vers ses fleurs. Se sentant ensemencé
par son nouvel amant, elle laisse en elle la jouissance de la vie s’installer,
fécondée par la nature. Elle pense à ce mot qui lui ouvrit l’esprit de ce
monde :
« L’Amour », le maître mot de la vie entière. Le mot avec lequel elle
s’accouple à l’Arbre de la Vie, afin de donner des fruits pour toute
l’humanité.

Le lendemain, lorsque l’étoile se lève sur Bravia, au centre de la clairière un


curieux arbre a trouvé racine ; il ressemble à un grand olivier avec deux

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troncs qui s’enroulent l’un dans l’autre, son corps est transparent comme un
diamant éternel, toutes ses feuilles resplendissent comme des miroirs et ses
rameaux sont chargés de fruits. La lumière l’éclaire dans un ciel pur et bleu
afin que tous les rejetons puissent mûrir et être mangés par le Bonheur…

Arbre de vie, tu resplendis par les fruits


Que tu donnes pour la vie…

Amanine.

Avant de quitter l’atmosphère de Bravia, Némeq voit la planète devenir


transparente comme du cristal. Il comprend alors toute l’importance de la
mission d’Amanine. Réconforté, il peut maintenant partir rassuré. Le ra-
meau d’olivier dans une main, il s’aperçoit qu’il est toujours aussi vert et
empli de vie et il le met dans un vase rempli d’eau, pour le garder comme
l’image de sa coéquipière. Altaris, emplie de l’esprit de Bravia, lui dit :
⎯ Dans un sol prêt à recevoir l’esprit de la nature, il refleurira. Tu sais,
Némeq, il n’y a pas que les hommes qui ont l’esprit ; la nature l’avait avant
eux…

288
LA NOUVELLE COMMUNAUTE
Voilà trente jours au moins qu’Aqualuce et ses deux amis
ont disparu dans le Puits de l’Oubli. Depuis son départ, la communauté a
changé, surtout maintenant qu’Adiban a retrouvé son enfant. Elle s’est
mise avec Fil et ils forment un couple magnifique, on croirait qu’ils ont
toujours vécu ensemble bien qu’elle ne soit arrivée que depuis quelques
dizaines de jours. Comme Fil était déjà un des principaux leaders de la
communauté, Adiban s’est vite retrouvée un des piliers. Proche
d’Aqualuce et ayant affronté Maldeï, cette notoriété lui revient comme un
droit, cela ne fait aucun doute. Cette femme étant pilote et ayant de très
grandes connaissances sur la fabrication des engins spatiaux, il lui a été
confié la grande mission de construire une arche pour la Terre. Le temps
est venu de construire l’engin qui les emportera, mais avant d’entreprendre
le chantier, elle réfléchit au sujet et surtout, prend un peu de temps avec
Dorker, son fils, qui n’a pas trois mois. Il est si petit qu’il a besoin de sa
maman toute la journée ; elle en fut séparée et traumatisée si longtemps,
qu’elle rattrape aujourd’hui le temps perdu. Le plus fou est qu’elle est déjà
enceinte d’un autre enfant. Son mariage avec Fil est prévu dans cinq jours.
Araméis est lui très heureux d’avoir des collaborateurs comme elle, il peut
se libérer de quelques tâches afin de mieux gérer toute la communauté.
Chacun dans la nouvelle ville a trouvé sa place ainsi que de petites habitu-
des et Araméis peut être satisfait d’avoir reconstruit une petite société res-
semblant à ce qu’était Lunisse autrefois…

Adiban regarde chaque jour les étoiles et reste à l’écoute du moindre


mouvement suspect dans le ciel. Elle est la première à détecter l’arrivée
d’un grand vaisseau. Aussitôt, elle pense à un des engins de la flotte de
Maldeï et informe immédiatement Araméis qui la rejoint dans
l’observatoire. Comme à leur habitude, ils s’abstiennent de communiquer
par onde radio ou éthérique, ils n’agiront au moment du contact visuel.
L’inquiétude s’estompe lorsqu’ils aperçoivent sur les écrans la forme du
Vaisseau Instant-Plus que Maora commande. Ils s’en réjouissent et pour
Araméis cela veut dire que Wendy, son épouse, est de retour. Deux heures
plus tard, le grand vaisseau descend tranquillement pour se poser sur le pe-
tit astrodrome. Adiban s’y rend avec Fil.
Araméis, impatient, observe le vaisseau.
La grande porte s’ouvre, il pense voir arriver Maora et son épouse de re-
tour de la Terre où elles étaient parties reconduire la petite Axelle et son
père. Mais au lieu de cela, une grande foule commence à en sortir. Bien
sûr, les deux femmes qu’il attendait sortent enfin, mais ce n’est pas ce
qu’il im