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L'ORIENT

Comment se pose le Problème pour l'Inde Contemporaine

Spirituel

Les revendications de l'Inde contemporaine pour l'indépen- dance nationale et la souveraineté politique enveloppent un message universaliste de spiritualité qui voudrait dépasser en antiquité, en profondeur humaine, en richesse métaphysique celui de la vieille Europe, en ampleur d'horizon et jeunesse de cœur celui de l'Amérique, en rigueur purificatrice celui de la Russie. Mais de quel mode conçoit-elle l'universalité de ce message ?

Quel est le contenu de cette spiritualité ? Questions délicates entre toutes, parce qu'elles portent sur un objet en devenir, sur les balbutiements d'une recherche ardente mais confuse,

coupée de beaux cris mais encore trop souvent informe

n'est pas que l'Inde soit par nature ennemie de la/orme au point et dans le sens où trop généralement on le dit. Mais, comme le reste du monde, elle traverse un temps de crise aiguë, elle passe les moments de la métamorphose où n'étant déjà plus tout à fait ce qu'elle fut si longtemps, elle n'est pas encore ce qu'elle sera demain. *

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Et d'abord, depuis la résorption de la religion bouddhique, la note d'universalisme semblait manquer à la gamme de la pensée indienne, à force de discrète tolérance, de par un senti- ment envahissant de la diversité du cœur humain. Sans doute le brahmanisme et l'hindouisme ont-ils, tantôt par élans sou- dains, plus souvent par longue patience, peu à peu conquis et imprégné toute la terre sacrée de l'Inde, tout I'âryàvarta. A certaines heures même ils en ont franchi les limites pour essai- mer au dehors, en Indo-Clnne,en Indouésie. Mais de quelques belles fleurs qu'ils aient jeté là les semences, ils n'ont pas tardé à céder la place au Bouddhisme, et plus tard à l'Islam. Et leur

Ce

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volonté d'affirmer dans le temps et l'espace l'universalisme intemporel de leurs richesses spirituelles n'a pas connu de lendemain. Sans doute le Bouddhisme, de manière plus durable, et dans un grand épanchement de cœur, a couvert tout l'Ex- trême-Orient. Mais il est sorti de l'Inde, à laquelle il doit tout :

y règnera-t-il à nouveau jamais ? L'universalité de l'esprit est susceptible de maintes nuances et de divers degrés dans l'équilibre de transcendance et d'im- manence qui mesure ses rapports possibles à notre humanité. De soi, la vérité nous est d'abord transcendante et le mouve- ment spontané de notre intelligence est d'affirmer sans restric-

tion aucune cet aspect inconditionné des valeurs

Mais la vérité la plus décantée et la plus purement spéculative, parce qu'elle est lourde d'amour, veut habiter parmi nous, se faire notre pain et notre sang, nous devenir plus intérieure que nous-mêmes.

Toute grandeur est un piège à notre faiblesse, et les hommes ont trouvé deux manières de ne pas se donner tout à fait, d'ajus- ter la vérité à leur petitesse. L'une, celle des âges naïfs, a été

de croire que tel groupe

de naissance, n'avait nul compte à rendre, et pouvait, selon son humeur, la garder jalousement pour soi ou l'imposer à autrui avec l'accompagnement misérable de ses convoitises et de son orgueil. L'autre, celle des âges réflexes, s'est si bien engraissée du don magnifique descendu d'un ciel illimité qu'elle en a oublié et le Ciel qui donne et la loi de donner sans être riche. La vérité est si bien devenue nôtre, qu'elle s'est multipliée avec nous. II n'y a plus la Vérité, mais des vérités. Bien protégée dans le passé contre le premier de ces périls de par la structure même de son âme, l'Inde se défend aujour- d'hui contre le second avec courage, mais avec des armes iné- gales. Elle s'est construit, au long du temps, une notion de l'orthodoxie qui lui a tenu lieu tout ensemble de norme reli- gieuse, d'idéal de civilisation, et de ce que l'idée de nationalité contient de plus spirituel mais non de plus organique. La cité grecque, la nation moderne, œuvres de raison sont à leur tour génératrices de raison, d'action vertueuse et raisonnable. L'Inde ne les a pas connues. Mais, à un pôle, la communauté de village, le pancayet, délicate harmonie de spontanéités familiales et d'expérience humaine, à l'autre pôle, l'empire universel, ou présumé tel, actualisation immédiate de l'ordre ontologique du monde, du iharma ; entre les deux, la hiérar- chie flottante des clans, ou mieux stabilisée des fiefs, et le

droit

spirituelles.

humain possédait la vérité par

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régime des castes : point de cité au sens d'une construction par l'homme des rapports humains selon la vertu et la raison. Ainsi s'explique, pour ce qui est delà religion,c'est-à-dire l'acte spirituel par excellence qui donne le tout de l'homme à son Dieu, le faible prosélytisme de la religion hindoue en tant que religion détachée de la culture hindoue, le fait qu'elle ne se propage guère qu'en civilisant, et qu'hors la sphère de sa civilisation elle pro- pose un idéal de réforme plutôt qu'elle ne cherche à s'assimiler les forces religieuses préexistantes et moins encore à les con- vertir. Tout ceci, dans la mesure où l'Inde est encore régie par la loi de nature, dans la mesure où l'Hindouisme est une reli- gion naturelle, c'est-à-dire, ici, plus spontanée que révélée, ne doit pas étonner, car en régime « naturel » la transcendance des valeurs spirituelles, accordée à notre faiblesse, souffre de se détendre dans la diversité de nos cultures et de nos climats. Condescendance un peu dédaigneuse, mais qui risque aussi de se muer en un attachement très subtile à ce minimum d'humanité qui est la condition à la fois nécessaireet contingente du séjour de l'esprit parmi nous. La loi de grâce et de miséri- corde est plus violente, elle exige un détachement plus radical. 11 n'appartient qu'à Dieu qui se donne de choisir le vêtement de son humilité et de sa tendresse. Et c'est pourquoi l'Eglise catholique, tout en déclarant vénérables et dignes de piété, toutes les cultures qui ont nourri et nourrissent encore notre humanité, réclame pour son message propre, deux fois trans- cendant parce que purement et pleinement surnaturel, une attention de foi si pure et si dépouillée. C'est pourquoi il lui arrive parfois de ne répondre à la plainte passionnée des hommes qu'angoisse la rigueur de cette dépossession, de ce dépayse- ment, de ne répondre plus que par le mot terrible de l'Évangile :

« Laissez les morts enterrer leurs morts. »

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Quel est donc le contenu de cette spiritualité ? Un étudiant hindou disait un jour à un occidental : « Voyez-vous, ce qui nous séparera toujours, c'est que vous ne pouvez pas, en par- lant de n'importe quel être, de cette table par exemple dire :

Je suis cela, au lieu que l'oriental le dit tout naturellement. » Voilà bien, répondra-t-on, l'aveu le plus transparent de l'irré- médiable panthéisme de l'Inde. Formule dangereuse qui mécon- naît la complexité du problème. Les échecs de la métaphysique

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LES

HOMMES

hindoue, par ailleurs si riche, si hardie, si profonde, sont à coup sûr particulièrement sensibles lorsqu'elle aborde le problème de la création. Mais un échec n'équivaut pas à un refus. Et les plus indiens des penseurs de l'Inde, loin de mécon- naître la transcendance de l'absolu donneraient plutôt dans l'excès contraire : acosmisme et non panthéisme. Il est vrai que les extrêmes se touchent, et l'influence de l'Europe se greffant sur de telles tendances pourrait fort bien produire un humanisme panthéistique, si les mots ne jurent pas ensem- ble, où l'esprit réflexe remplacerait l'esprit d'abandon. Le danger est réel, mais c'est justice de dire que l'Inde est encore trop religieuse pour y succomber facilement. Il suit de là que la spiritualité indienne, toute saturée du sentiment de la pré- sence divine — et ceci est un don magnifique trop rare parmi nous — se meut dans une atmosphère d'impersonnalité mal protégée contre une certaine méconnaissance de la nature vraie de l'Amour. La Grande Compassion bouddhique, la non- violence des Jaînas ou de Gandhi, la fécondité du Brahman ressemblent davantage à une générosité infinie qu'à l'Amour de Charité qui va de Personne à Personne. Car l'Inde même théiste — elle l'a été et l'est encore plus qu'on ne croit — se fait de la personnalité une idée trop peu dense, n'en réalise pas assez les virtualités de perfection, pour y voir l'origine et le terme absolus d'un Amour infini. La conquête anglaise a réveillé l'Inde, qui, fatiguée de sa lutte séculaire contre l'Islam, avait fini par laisser se étendre plus ou moins ses vives énergies. Et le problème de l'action s'est imposé à elle avec une nouvelle acuité. La solution clas- sique, magnifiquement développée dans la Bhagavad-Gità sous le nom de kfl^ ma "il 0 S a (discipline spirituelle de l'action désin- téressée) s'offrait tout naturellemnt comme règle pratique et comme fondement philosophique. C est elle qu'un des plus grands penseurs de l'Inde contemporaine, Aurobindo Chose, s'est attaché à faire revivre en 1 enrichissant de son immense culture européenne et de son expérience politique, avant de se retirer dans la Solitude. La solution de Gandhi, puisée pour une part à la même source, est plus originale. D'un évangélisme repensé à l'indienne, sa force et sa grandeur est d'appliquer aux œuvres pour qui les hommes ne connaissent d'ordinaire que la mesure du succès, la règle unique et inflexible de la plus rigoureuse sincérité morale. Originalité par rapport à la tradition indienne pour qui l'action morale n'est susceptible

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que d'une vérité relative 1 . Originalité trop criante par rapport à la manière dont un occident moyen entend Yaction tant célébrée. L'Europe moderne n'est pas moins fière de sa virtuosité expérimentale que de sa maîtrise dans l'action. Ici encore l'Inde tient sa réponse toute prête. A l'expérimentation de chez nous, toute de cabinet ou de laboratoire, elle oppose un pro- gramme, qu'elle veut tout ensemble plus humain et plus divin, d'expérience intégrale. C'est l'antique Yoga qui fournit ici la méthode et la fin. En langage de chez nous, l'expérience mys- tique doit être dite expérience en un sens éminent dont l'ex- périence scientifique n'est qu'un reflet. A toutes les objections de la raison raisonnante, le Yoga sûr de sa sagesse millénaire n'oppose qu'un sourire : ineffable mais surréel, le Samâihi défie tous nos instruments de mesure 2 .

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Sollicitée de prendre part au mouvement de la civilisation universelle, l'Inde après avoir durant quelques cent cinquante ans cherché à tâtons un accord entre son passé et la violence des idées étrangères, paraît donc s'orienter vers l'idéal d'un moyen- âge libéral dont la formule serait : universalisme d immanence au point de vue religieux, primat de l'infini sur la perfection dans la pensée comme dans la sensibilité, primat de la règle morale sur la règle du succès dans l'ordre de l'action, construc- tion d'une expérience intégrale. L'ordonnance intellectuelle de ces tendances est encore bien loin d'être achevée. Il est permis de faire confiance sur ce point en l'avenir. L'Inde a WBBU de trop magnifiques bâtis- seurs de systèmes pour quf l |^£c e en elle soit à jamais détruite. Un mot encore. Nou^ de dessiner la cous, indienne à suppq mesure fidèle i

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I. Relative

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nations d'un occident dont on rejette le joug politique mais dont beaucoup parmi la jeunesse intellectuelle consentent à recevoir des leçons et des exemples. Et n'oublions pas que Moscou pour l'Inde est à l'Occident. Quel que doive être l'avenir, il est de notre devoir à nous qui pensons que l'éternité domine le temps, d'aider l'Inde à rester elle-même tout en s'enrichissent de ce que nous pouvons lui donner de meilleur. Nous devrons aussi nous souvenir — l'échec du grand mouvement colonisateur de l'Europe qu'il serait vain de se dissimuler, nous le fait assez clairement con- naître — nous devrions nous souvenir que pour une telle œuvre nous n'aurons jamais assez de tact et de dévouement.

Olivier LACOMBE.

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