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Un appel important

T extes et illustrations :
T extes et illustrations :

à

C

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m

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l

i

a

Un jour, j’ai eu six ans. Ce jour-là, j’ai connu ma grand-mère.

Elle était très impressionnante. Pour m’impressionner même, la première fois que l’on s’est vues, elle m’a donné cent francs. Comme ça. TAC. J’ai été très impressionnée.

Cent francs en terme de bonbons ça voulait dire tellement de bonbons qu’il m’aurait fallu une valise, un diable, un treuil pour sortir de la boulangerie.

Sa peau était fine et douce comme celle d’un bébé, bien que légèrement plus froissée. Un peu comme si l’on avait oublié de la repasser.

- Quelqu’un a pensé à repasser mamie ?

- Ha non zut, tiens, j’ai oublié !

Ses yeux avaient vu beaucoup de choses, mais sa bouche les faisait taire. Ils distillaient les bulles d’un vieux champagne dans le bleu d’une mer sans fond. Ses cheveux reposaient sur ses épaules rondes, rassurantes.

Sous son armure de dame de fer, elle cachait un petit cœur tout mou, mou comme un caramel mou. Mais ça, personne ne le savait.

C’était son secret. Un secret caché dans une enveloppe scellée, dans un coffre blindé d’une serrure bouclée à double tour. S.E.C.R.E.T

Enveloppe sceau de américaine de cœur avec fondant cire, contenant caramel le mou Caramel mou,
Enveloppe
sceau
de américaine
de
cœur
avec fondant
cire, contenant
caramel
le mou
Caramel
mou,
mou,
mou, cœur
fondant
blindé ignifugé
Clef précieuse d’or et
d’ivoire rangée dans un
endroit que personne ne
voyait jamais
Coffre-fort
multi-sécurités
:
reconnaissance
vocale,
serrure
à clef,
serrures
à combinaison
digitale
et mécanique,
contenant
l’enveloppe scellée et le cœur fondant

Alors pour tromper tout le monde, elle râlait souvent. Pour rien. Elle adorait ça. C’était son grain de sel et son faux sucre, une manière comme une autre de mettre un peu de piment dans son homard à l’eau. Un jour, douce comme une chatte, le lendemain rageuse comme une tigresse. On ne savait jamais quel félin allait ouvrir la porte. Elle était joueuse.

Ding-Dong, tilaloum Bon-chour Madame Camélia ! C’est moi, Patrick ! Votre livreur Maximomo préféré !
Ding-Dong, tilaloum
Bon-chour Madame Camélia !
C’est moi, Patrick !
Votre livreur Maximomo préféré !
Comment ça va aujourd’hui ?
HAR. Vous. Oui. NON ! Et bien NON !
HAR. Vous. Oui.
NON ! Et bien NON !
Comment voulez-vous que ça aille ? J’avais dit AVANT midi Et il est PRESQUE midi.
Comment voulez-vous que ça aille ?
J’avais dit AVANT midi
Et il est PRESQUE midi.
Et puis on n’a pas élevé les cochons ensemble
J’ai un nom cher Monsieur !
Sachez Patrick Maximomo,
que je connais des gens TRES

influents dans le monde de la VPC. Alors arrêtez de sourire comme un idiot avec votre machin dans l’oreille et appelez-moi votre PDG!

avec votre machin dans l’oreille et appelez-moi votre PDG! Hum. Comme si j’avais le temps de
Hum. Comme si j’avais le temps de m’occuper de ça Tu parles ! Merci Patrick
Hum.
Comme
si
j’avais
le temps
de m’occuper
de ça
Tu
parles !
Merci
Patrick
Merci !

Mais sur ses pyjamas il y avait de petits chats. Personne ne voyait jamais ses pyjamas.

Elle aimait les bijoux qui brillaient à en crever les yeux et les imprimés sauvages. Sauvages comme les panthères des plaines d’Afrique, sauvages comme les forêts hostiles, de mangrove humide et de plantes carnivores. Sauvage.

Elle était fort coquette, se maquillait toujours mais la faute à sa cataracte, c’était parfois un peu raté. Mais ça, personne ne le lui disait.

Fig.1

Cristallin
Cristallin
Iris NET
Iris
NET
Nerf optique
Nerf optique
Cataracte : Nom féminin singulier Def.1 : chute d’eau très importante Def.2 : opacité progressive
Cataracte : Nom féminin singulier
Def.1 : chute d’eau très importante
Def.2 : opacité progressive du cristallin entrainant la cécité ou une vision affaiblie.
Dégénérescence provoquant, dans certains cas, un maquillage hésitant, hasardeux.
Exemple : sourcils asymétriques, eyeliner sautillant, plaques de rouge à lèvres sur les dents.
Personnalités et cataracte : Amy Winehouse, Yvette Horner, Michaël Jackson

Bizarrement, elle ne sentait pas du tout la mamie. Pas de vieux grenier, pas de renfermé, pas de vieilles culottes, ni d’odeur de sucre qui annonçait la fin. Non. Elle sentait fort. Elle sentait bon, et trainait dans son sillage de lourdes vagues de rose, de santal, d’amande et de mimosa.

Elle avait des actions dans le parfum. C’était une certitude. Elle tenait l’économie même du parfum, entre ses deux mains.

Elle lisait l’avenir dans les cartes. Elle avait appris ça dans le passé. Un passé sur lequel elle ne posait que des silences. Elle nous en racontait un autre. Pour être plus polie, pour qu’il soit plus joli.

Mon avenir se mêlait alors à sa vie, s’emmêlait dans ses rêves, et nous formions autre chose. Autre chose qui nous appartenait.

Elle était entourée d’un tas de pendules qui indiquaient toutes la même heure.

Elle détestait les retards : les retards des impolis. Elle n’avait rien contre les avances, mais l’avance, elle, était pour les imprécis. Seule l’exactitude passait, la Sainte Exactitude, la politesse des rois. Mais dans un royaume, jamais deux souverains. Elle seule décidait du fuseau horaire.

Elle mettait son veto sur le temps, mais les aiguilles égrainaient les secondes qui passaient comme des heures, et frappaient chaque instant qu’elle devait passer seule.

Elle lisait la vie des têtes couronnées. Parce qu’au fond elle aurait aimé être reine. Parce qu’au fond c’était elle, ma Reine. Ma Reine de cœur, ma Reine de pique qui ne piquait pas vraiment.

Elle aimait le Cognac, le Bourbon, le Scotch. Jamais les trois ensemble.

Non

voulait se donner bonne conscience, elle y ajoutait une

larme de Schweppes.

- Doucement, doucement ! Pas tant ! Tu veux me noyer ?

Lorsqu’elle

Elle n’aimait pas bien l’eau.

Elle fumait beaucoup, parlait de son médecin, sa coiffeuse, son bijoutier, ses locataires, sa femme de ménage, Madame Astruc. Elle était comme un ministre. Très occupée. Elle avait des cartes de visite, pour sa correspondance, ses rendez-vous. Comme ça. Par principe.

Elle adorait les glaïeuls. Etranges fleurs dont la musique faisait valser l’aïeul et le glaoui. Je les trouvais bizarres ces fleurs. Trop grandes. Trop colorées. Criardes.

Lorsqu’elle en recevait un bouquet, elle en décachetait délicatement le papier, comme si elle devait le remballer plus tard. Puis elle glissait les immenses tiges dans un vase de cristal. Bien qu’il fut toujours rangé au même endroit, elle exigeait que je m’asseye et que je l’écoute m’expliquer le chemin et la méthode qu’il me faudrait suivre pour le retrouver. Toujours au même endroit.

Elle m’appelait assez souvent. Assez.

Chaque appel enclenchait alors la mécanique d’un interminable monologue ponctué d’onomatopées, seuls espaces temps qui m’étaient laissés. Nous avions donc convenu d’une sonnerie-code à la maison pour filtrer ses appels.

Parfois lorsqu’elle était vexée, elle me raccrochait au nez. VLAN !

Mais après, je recevais toujours un petit mot d’excuses, écrit en pattes de chat, le chat des pyjamas.

Puis un beau jour, un jour de plus où les jours de plus avaient élimé son armure d’acier, un jour qui ne ressemblait pas aux autres jours de plus, elle reçut un appel. Un appel important.

U
U

- Allo mamie Camé ? Oui c’est la mort au téléphone.

- Ha tiens… j’attendais justement votre appel.

- Dites-voir, il va falloir ramener votre petit caramel mou là-haut, on a besoin de vous.

- Maintenant ?

- Oui maintenant.

- Bon très bien. Laissez-moi quelques instants.

Cet appel devait rester secret. C’était la règle, c’était la Loi. Mais dans ses yeux de mer sans fond, elle m’avait tout dit. Elle les avait trahis.

Ce jour de plus devint alors un jour de moins.

Elle alla chercher sa clef, là où personne ne la voyait jamais, la tourna dans la serrure de son coffre blindé, décacheta l’enveloppe scellée, et ôta l’emballage de son cœur tout mou, mou comme un caramel mou.

Il n’en resta que le papier.

De toi à moi il n’y a qu’un pas, un pas d’ogresse, un pas de géant Un pas de bitume collant et gris, d’air et de pluie et de nuages Un pas d’oiseau léger et libre, pas d’oxygène, vital et plein Un pas glissé dans tes talons, emmitouflée dans ton manteau, blottie serrée contre ton cœur, je rêve

Un pas plus haut dans l’atmosphère, qu’était la tienne, qui fut la mienne La stratosphère, ses satellites comme des mirages autour de toi Et les étoiles et puis la lune, et les planètes, et l’univers Tu es le tout et puis plus rien

Regarde-moi, il n’y a qu’un pas, un pas de tout, un pas de rien Et dans le ciel où je me noie, même les étoiles n’existent plus Un pas de porte entrebâillée, et ton regard, une dernière fois Tenir ton âme entre mes doigts, les refermer et te laisser

Evaporée dans l’infini Dans le trou noir de mes pensées Tu tiens ma chance du bout d’un fil Un fil de soie, ce fil de toi

Dans mes silences, je pense à toi.

Remerciements :

Chami, mon roc, mon toit, mon tout et mon contraire. Un jour Karl Lagerfeld, l’autre, Didier Méchant, critique acerbe et sourcillant, toi et ta détermination sans faille, toi sans qui ce livre serait resté à tout jamais enfoui dans les tréfonds de mon imaginaire.

Mel-K, Kiwi, fidèles destriers sur lesquels je détale lorsque les doutes se font trop grands, hotlines permanentes, fans inconditionnels, supporters contre vents et marées.

Et à tous ceux qui m’ont soutenue, de près ou de loin, en en sachant si peu,

Merci.

Cet appel important nous parviendra tous un jour ou l’autre. Certains le recevront trop tôt, d’autres trop tard. D’autres encore, choisiront de déclencher leurs répondeurs…pas envie de discuter, pas maintenant. Pour les chanceux, parfois, le destin jouera des tours et fera que cet appel n’aboutit pas, faute de réseau. Il sonnera plus tard. C’est promis. Une prochaine fois.

Un appel important, c’est l’histoire d’un camélia pas comme les autres, un camélia un peu spécial, qui un jour d’hiver s’en est fané, fatigué d’avoir trop fleuri. Ces morceaux de vie n’arriveront plus, mais les faire durer, les étirer, m’évite de les oublier. Pour te garder encore un peu, et te laisser partir.

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