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Identités et représentations dans les aires culturelles caraïbes

Isabelle Jézéquel

dans les aires culturelles caraïbes Isabelle Jézéquel Lilyan KESTELOOT, Les écrivains noirs de langue française.

Lilyan KESTELOOT, Les écrivains noirs de langue française. Naissance dune littérature, Université libre de Bruxelles, Institut de Sociologie, Etudes africaines 1963, 340 p.

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COMPTES RENDUS ISABELLE JEZEQUEL

Isabelle Jézéquel, Lylian Kesteloot, Les écrivains noirs de langue française ; naissance dune littérature, Université libre de Bruxelles, Institut de Sociologie, Etudes africaines, 1963, 340p, isbn

LES ECRIVAINS NOIRS DE LANGUE FRANÇAISE :

NAISSANCE D'UNE LITTERATURE

De Lilyan KESTELOOT Université libre de Bruxelles Institut de sociologie, Etudes africaines 1963, 340 p.

Lilyan Kesteloot retrace dans ce livre l'histoire du mouvement de renaissance culturelle nègre dans la France colonialiste des années trente-quarante. Au développement de la théorie de la négritude mise en avant par les étudiants noirs vivant à Paris va correspondre l'émergence de très grands écrivains de la littérature noire francophone. Les acteurs de la prise de conscience trouveront au fil des années dans les revues politico-littéraires un terrain de choix pour exprimer leur révolte. L’auteur présente plus particulièrement quatre de ces revues.

1. A l’origine : la revue « Légitime Défense »

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(Principaux membres : Jules Monnerot, Etienne Léo, René Ménil)

Les écrivains francophones antillais Dès 1932, dans ce creuset culturel qu'est Paris, de jeunes étudiants bourgeois martiniquais de couleur, idéalistes et radicaux, prônent un renversement total de leurs valeurs, clamant comme féconde leur différence culturelle et raciale. Ils s'expriment dans un manifeste d'une virulence extrême, « Légitime Défense », qui inaugure officiellement le mouvement de la reconnaissance de la négritude. Le cas de Haïti diffère légèrement de celui des petites Antilles. L’occupation américaine de Haïtien 1915 a provoqué une prise de conscience propice à un renouveau littéraire : par patriotisme et esprit de résistance, les Haïtiens se sont intéressés au folklore, coutumes et traditions, favorisant la naissance du mouvement de la négritude. Parallèlement, La Martinique et la Guadeloupe sont toujours colonies françaises (Haïti est indépendante depuis 1804) et l’esclavage n’y a disparu qu'en 1848. La dépersonnalisation y est encore plus profonde et explique la virulence et la révolte du groupe martiniquais de « Légitime Défense ».

« Légitime Défense » et le Surréalisme

Comme antidote à une littérature surannée et sans authenticité, le groupe va se poser en disciple des surréalistes. Ces jeunes étudiants antillais qui n'ont connu que les modèles parnassiens ou leurs imitations sont éblouis par ces artistes qui cherchent, comme eux, à dynamiter les conventions de la société et à rénover une sensibilité appauvrie.

« Légitime Défense » et le Communisme

Tout comme les surréalistes français, les Antillais vont adhérer au communisme qui prône révolution et libération de l'homme. Anti-raciste, anti-capitaliste, le communisme paraît la seule issue à la situation économique et sociale des Antilles. La conscience politique du groupe s'arrête aux revendications sociales du prolétariat noir et ne remet pas en question la domination française.

Isabelle Jézéquel, Lylian Kesteloot, Les écrivains noirs de langue française ; naissance dune littérature, Université libre de Bruxelles, Institut de Sociologie, Etudes africaines, 1963, 340p, isbn

« Légitime Défense » et les écrivains noirs-américains Les fondateurs du mouvement de la négritude (Senghor, Césaire et Damas) favorisèrent des rencontres fructueuses entre les étudiants noirs africains et antillais et les écrivains noirs américains. Ceux-ci dénoncent les injustices, réclament la réhabilitation des valeurs culturelles noires. C'est un cri dans lequel tous les noirs se reconnaissent, celui de la révolte. Ils abordent le problème racial, la ségrégation. Leurs romans et poèmes vont nourrir les étudiants africains et antillais de France entre 1930 et 1940. Lilyan K cite particulièrement Langston Hugues et le roman Banjo de Claude MacKay.

Légitime Défense et René Maran L'auteur consacre un chapitre spécial à l'écrivain antillais René Maran pour son roman Batouala. Ce livre engagé se veut « procès-verbal de constat » (Maran) : en tant qu'administrateur de l'Oubangui-Chari, il a pu constater les méfaits de la colonisation. Son témoignage impressionna fortement ceux qui allaient poursuivre la lutte (Senghor, Césaire, Damas).

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2. Naissance de la négritude : « L'étudiant noir » Principaux membres du mouvement : Léopold Sédar Senghor (Sénégal), AiméCésaire (Martinique), Léon Damas (Guyane), Léonard Sainville (Antilles), Aristide Maugée (Antilles), Birago Diop (Sénégal), Ousmane Soce (Sénégal).

La revue « L'étudiant noir » paraît en 1934. Dépassant les particularismes antillais ou africains, elle prône, pour retrouver et imposer les valeurs de la négritude, une révolution culturelle préalable à un bouleversement politique : le nouveau groupe refuse de s'inféoder à un quelconque parti et considère le surréalisme comme un moyen et non une fin, un allié et non un maître. Ils se consacrent à l'ethnologie pour découvrir le patrimoine des civilisations africaines traditionnelles. Les ouvrages de Léo Frobenius et Maurice Delafosse deviennent les livres de chevet des étudiants noirs de Paris. Ils y trouvent confirmation de la richesse et la complexité des civilisations africaines. Ils savent qu'ils ont une histoire. Au fil des années, l'appui moral des ethnologues et africanistes s'intensifie. Théodore Monod rappelle la diversité et la complexité des peuples africains, de leurs langues et de leurs cultures et énonce les premiers principes du relativisme culturel.

Le mouvement de la négritude : Damas, Césaire, Senghor « Patrimoine culturel, valeurs et surtout esprit de la civilisation négro-africaine », « ensemble des valeurs culturelles de l’Afrique noire », telles sont les définitions préférées de Senghor pour le concept de négritude. Césaire, lui, parle de la « conscience d’être noir, simple reconnaissance d’un fait, qui implique acceptation, prise en charge de son destin de noir, de son histoire et de sa culture ». Pour L. Kesteloot, une bonne compréhension du terme « négritude » implique l’analyse de l’œuvre des chefs de file du mouvement, Damas, Césaire et Senghor. Trois poètes, trois sensibilités, trois visages de la négritude.

« PIGMENTS »,Léon Damas (1937) Premier recueil de poésies portant le sceau de la négritude, il comporte une préface de

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Robert Desnos. Pour la première fois, un poète parle de la couleur de sa peau. Ses écrits, à la gloire du prolétariat indigène des colonies, marquent son refus de l’Occident. Remplis d’humour et de tendresse, ils témoignent de la nostalgie des origines perdues, de la dépossession, de son éducation d'assimilé mais traduisent tout autant la nausée, la haine de ce que l'Europe lui a fait avaler jusqu’à l’indigestion. Damas s’exprime dans un style vif, désinvolte, spontané, très rythmé et cadencé, proche du style parlé du rap actuel. Son œuvre se distingue notamment par ces recherches rythmiques.

« CAHIER D'UN RETOUR AU PAYS NATAL », Aimé Césaire

L. Kesteloot met en avant la progression dramatique de l’œuvre, véritable « descente aux enfers » du poète. Césaire va en effet regarder son peuple dans sa réalité. Et par effet de miroir, il va faire apparaître son moi réel. Epouvanté par la misère physique et morale de ses compatriotes, il décide d’agir. Très idéaliste, il veut embrasser la cause de tous les opprimés du monde et pour cela, partir… …Mais il s’agit bien là d’une fuite, d’un refus de voir de près cette horrible misère. Alors il sera leur Héros qui ose affronter le blanc, sûr de l’appui de ses ancêtres glorieux… …Mais il se souvient de la façon dont les blancs ont traité les siens. Il n’est pas le Héros noir, mais un Martiniquais humilié, vaincu. Césaire se dépouille de son orgueil, se rend aussi humble que son peuple auquel il va pouvoir désormais s’identifier totalement. Il accepte. C’est alors que les forces lui reviennent et il prédit la négritude à venir : les noirs auront conquis leur liberté et le droit d’être eux-mêmes. L’évolution psychologique du poète s’accompagne bien sûr de procédés stylistiques. Toute émotion est traduite en images poétiques. Césaire ne craint pas les mots rares et les néologismes. Les mots sont choisis pour leur « matière » nous dit Lilyan Kesteloot. Pour elle, la poésie de Césaire est sculptée, il malaxe les phrases, en bouleverse la syntaxe pour renforcer l’impact de l’image. Elle parle de « danse verbale » pour évoquer la litanie incantatoire créée par une énumération. Le rythme chez Césaire est profondément lié à l’émotion.

« CHANTS DOMBRE et HOSTIES NOIRES »,Senghor (1936-1945)

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Senghor évoque facilement dans son œuvre son enfance africaine, ses ancêtres, le passé historique. Le bonheur de vivre apparaît dans ses poèmes sur la nature, l'amour, les fêtes. C’est aussi, aux heures d’angoisse, l’assimilé, le déraciné qui parle avec nostalgie de son pays. Il affirme sa couleur, sa volonté d’une libération de l’Afrique, accuse l’Europe, la France, et en toute lucidité, accorde son pardon. Musique et poésie sont inséparables chez Senghor. Il faut lire ses vers en respectant le rythme et la scansion. Le balancement du style renvoie à un rythme de danse.

La publication par Senghor d'un essai « Ce que l'homme noir apporte » (1939) et par Damas d'un rapport sur la Guyane « Retour de Guyane » (1938) crée un état d'esprit nouveau chez les intellectuels de couleur : ces essais, qui se démarquent de la poésie, vont se révéler être de nouveaux instruments de libération.

Isabelle Jézéquel, Lylian Kesteloot, Les écrivains noirs de langue française ; naissance dune littérature, Université libre de Bruxelles, Institut de Sociologie, Etudes africaines, 1963, 340p, isbn

La revue est fondée par Suzanne et Aimé Césaire en 1941 à La Martinique. Robert Ménil, qui avait déjà participé à « Légitime Défense », leur apportera un concours régulier. Des jeunes lecteurs avides d'idées nouvelles qui lisent la revue, émergeront des hommes comme Frantz Fanon, Edouard Glissant,Joseph Zobel, Georges Desportes. Lilyan Kesteloot rend compte des stratégies militantes développées par la revue pour transformer les mentalités antillaises. Les animateurs de la revue prennent l'art régional comme première cible (il n'est que pastiche) et prônent un art authentique. Robert Ménil travaille sur les conditions nécessaires à une création personnelle :pour lutter contre la dépersonnalisation due à la colonisation et l’assimilation, les Martiniquais doivent accepter sans honte la race noire à laquelle ils appartiennent et retrouver en eux les traces des très anciennes civilisations africaines. C’est la condition de « l’être-soi-même ». La revue, par le biais de la littérature noire américaine, appelle également les noirs antillais à se sentir frères de race de tous les noirs asservis et méprisés. Un autre numéro s’intéresse au folklore antillais pour renforcer la prise de conscience d’une réalité historique et raciale. Surtout,« Tropiques » va initier ses lecteurs au Surréalisme, apparu aux rédacteurs de la revue comme le remède apte à résoudre tous les problèmes : très concrètement, entre 1941 et 1945, l’écriture surréaliste agira dans la revue comme un langage-code permettant la critique de l’ordre établi. La poésie surréaliste pourra devenir l’outil d’expression de la révolte du poète noir, dynamitant les conventions de la société (européenne, française pro-nazie, martiniquaise endormie). Mais cette poésie n’est pas que révoltée : c’est un outil très important qui permet de libérer l’inconscient du poète et de le faire accéder à son moi profond et donc à ses forces vives. De là, le poète noir pourra éduquer son peuple et l’amener à plus d’authenticité. Lilyan Kasteloot conclut cette présentation de « Tropiques » par l’analyse de nombreux et larges extraits du poème d’André Césaire « Les pur-sang », qui illustre les différents stades de la démarche du poète noir luttant pour acquérir sa liberté.

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4. « Présence africaine » Leopold Senghor, Alioune Diop (Sénégal), Paul Niger, Guy Tirolien, Lionel Attuly(Haïti), Jacques Rabemananjara (Madagascar), Apithy, Behanzin (Dahomey)

Pendant la guerre, dès 1941, un groupe se reforme à Paris autour de Senghor et Alioune Diop. Pendant quatre ans, à confronter leurs opinions sur les questions noires, ils vont se créer « une conscience commune », nous rapporte l’auteur. Mais ils vivent à Paris en vase clos et la confrontation avec l’Afrique réelle dès 1945 va les faire déchanter. Ils se rendent compte que le monde a beaucoup changé, que l’Afrique est sous-développée et très passive devant ses faiblesses. Tous vont se lancer dans l’action politique comme ministre, député ou sénateur dans leur pays respectif. Mais Alioune Diop préfère finalement créer une revue « Présence africaine », dont le premier numéro sort en 1947 simultanément en France et à Dakar. Véritable organe de réflexion du monde noir, son projet est de « définir l’originalité africaine et de hâter son insertion dans le monde moderne ». La revue, au commencement, ne se propose pas de but politique, mais par le biais de la culture, elle pose forcément le problème de la colonisation et de l’émancipation. La simple renaissance culturelle implique une préalable libération politique pour pouvoir rejeter l’assimilation imposée par le colonisateur. En treize ans d’existence, la revue aborda toutes sortes de domaines culturels et servit de

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carrefour aux intellectuels pour confronter leurs idées. En 1949, Diop fonda les Editions de Présence Africaine favorisant ainsi l’éclosion d’une jeune littérature.

5. Situation des écrivains noirs dans les années 60

Dans cette cinquième partie, Lilyan Kesteloot rend compte d’une enquête réalisée auprès de 25 écrivains auxquels elle a soumis un questionnaire détaillé. Les écrivains ont répondu oralement. Elle présente les résultats dans 7 tableaux : influences littéraires et idéologiques, réaction face au concept de négritude par rapport à celui d’originalité culturelle, thématiques et genres abordés.

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