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« La société des savoirs et la gouvernance  : la transformation des conditions de production de


la recherche universitaire »

Frédéric Lesemann
Lien social et Politiques, n° 50, 2003, p. 17-37.

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La société des savoirs et la gouvernance :


la transformation des conditions de production de la
recherche universitaire

Frédéric Lesemann

Introduction : l’appel à d’« innovation » renvoie à l’en-


† † cours qui prévaut par exemple dans
l’innovation et à la productivité semble de ces processus. C’est les publications du Conseil de la
dans cette perspective qu’on a réa- science et de la technologie du
Tous les pays développés sont
lisé que l’avenir des économies Québec (CST, 1998 : 3, 5).

aujourd’hui confrontés aux enjeux


développées ne pouvait en effet
de leur insertion dans une écono- Ce témoignage illustre le rôle
que passer par des stratégies inno-
mie mondialisée, généralement nouveau des États dans la produc-
vatrices au plan de l’organisation
associée à la notion de société du tion des conditions d’émergence de
du travail, des ressources
ou des savoirs 1. Les explications
† l’innovation à l’échelle nationale.
humaines, de la production de
de ce processus sont certes En effet, pour Castells (1998 : 118-

connaissances, etc.
diverses, mais pour l’essentiel, 119), « dans la nouvelle économie

elles renvoient à l’épuisement du À partir de ce constat, une équi- globale, si les États veulent
modèle keynésien de croissance, valence fut instituée progressive- accroître leur richesse et leur puis-
épuisement accéléré par la « crise † ment entre une « économie de
† sance nationales, ils doivent néces-
de l’énergie » des années 1970, à la
† l’innovation » et une « société du
† † sairement entrer dans l’arène de la
source d’un processus inflation- savoir », ouvrant ainsi la porte à un
† concurrence internationale et con-
niste qui semblait alors hors rôle accru de l’université, en tant duire leurs politiques de façon à
contrôle et qui allait contraindre que lieu de production et de trans- améliorer la compétitivité collec-
entreprises et institutions publiques mission des connaissances. La tive des entreprises, ainsi que la
à accroître la productivité du tra- matière grise en vint à constituer qualité des facteurs productifs sur
vail aussi bien que du capital, à la ressource la plus décisive dans leur territoire. […] La plupart des
libéraliser les marchés et à exiger la nouvelle économie, accroissant pays qui ont connu ces vingt der-
de l’État qu’il contribue à l’amélio- d’autant le rôle des universités et les nières années une croissance éco-
ration de la compétitivité des éco- attentes et les exigences de la société nomique satisfaisante ont pratiqué
nomies nationales. La notion à leur égard. Tel est du moins le dis- des politiques gouvernementales

Lien social et Politiques – RIAC, 50, Société des savoirs, gouvernance et démocratie, Automne 2003, pages 17 à 37.
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LIEN SOCIAL ET POLITIQUES – RIAC, 50 à notre avis de cette « société des


† savoirs » ont été en effet traitées,

savoirs » et de sa gouvernance 2. Il
† † modestement sans doute, par cette
La société des savoirs et la gouvernance :
la transformation des conditions de montrera ensuite que ce processus revue qui, dès ses débuts, s’est
production de la recherche universitaire est à l’œuvre au niveau internatio- voulue « orientée vers l’analyse des

nal et qu’il est appréhendé comme phénomènes sociaux, des pratiques


la condition indispensable d’un sociales, des régulations institu-
accroissement de la compétitivité tionnelles et des interventions »,

des économies nationales. Consi- interdisciplinaire, appliquée, com-


déré du point de vue des producteurs parative, participative, attentive
universitaires, ce processus met à aux processus sociaux et aux ques-
mal, selon plusieurs, l’autonomie tions de gouvernance. Je crois qu’il
universitaire et la fonction de pro- n’est pas exagéré de prétendre que
18
duction de recherche fondamentale cette revue a participé à sa manière
de l’Université en ce qu’il oriente — en y apportant parfois, à travers
actives de développement dans le profondément les thèmes et les prio- certains numéros, une contribution
cadre d’une économie de marché rités de la recherche. Ce sera là l’ob- remarquée — aux débats sociopoli-
[souligné par l’auteur] […] L’éco- jet d’une troisième partie. On y tiques de son époque, présents ou
nomie informationnelle globale est constatera également que les points en germe dans le milieu acadé-
éminemment politisée […] Le de vue sont divisés à l’intérieur mique des sciences sociales et dans
changement technologique rapide même de l’Université entre divers celui de l’action sociale et de la
associe l’innovation des entrepre- acteurs qui contrôlent le « champ »
† †
réflexion sur les politiques. En ce
neurs à des stratégies gouverne- de la production de recherche. Ceux- sens, le choix du thème « Société

mentales mûrement réfléchies ci s’opposent tant en fonction de tra- des savoirs, gouvernance et démo-
d’encouragement à la recherche et ditions de recherche que de débats, cratie » me paraît très pertinent

de choix technologiques […] La souvent anciens, relatifs à l’applica- pour marquer la parution du 50e
nouvelle économie […] sera en par- tion des connaissances, à leur perti- numéro de LSP.
tie modelée par les processus poli- nence sociale ou technique, à
tiques engagés dans et par l’État. l’interdisciplinarité, aux sources de Une transformation majeure des
[…] La compétitivité dans la nou- légitimité des savoirs, au statut des rapports entre l’Université et
velle économie semble fortement « utilisateurs » de connaissances, etc.
† †
l’État : l’intervention spectacu-
dépendre de la capacité politique laire de l’État fédéral canadien,
des institutions nationales et supra- Enfin, dans une quatrième par- 1998-2005
nationales à orienter la stratégie de tie, je mettrai cette réflexion en
relation avec l’histoire de la revue Entre l’année budgétaire1998-
croissance des pays qu’elles admi-
Lien social et Politiques puisque 1999 et aujourd’hui (année budgé-
nistrent […] Les gouvernements ne
cette livraison marque la parution taire 2003-2004), mais avec une
peuvent pas se contenter d’organi-
de son 50e numéro, et que les res- planification des investissements
ser les échanges commerciaux, ils
ponsables de ce numéro m’ont fédéraux qui s’étend jusqu’en
doivent aussi fournir le soutien
demandé, à titre d’ancien directeur 2005, le gouvernement fédéral aura
nécessaire au développement tech-
de LSP, d’établir un lien entre la procédé à des investissements de
nologique et à la formation des res-
problématique de la gouvernance plus de 11 milliards de dollars
sources humaines » (ibid. : 135).
† †

de cette « société des savoirs » et le


† † canadiens (environ 7,4 milliards
Cet article cherche à documen- parcours de cette revue, et avec les d’euros) en matière de recherche et
ter, principalement à partir du cas débats théoriques et pratiques d’initiatives diverses de soutien à
canadien, ce processus en cours qu’elle porte et a portés. Plusieurs la recherche. Bien sûr, une
de restructuration des rapports des questions suscitées aujourd’hui conjoncture budgétaire exception-
entre l’Université, la recherche par l’insertion de la recherche uni- nellement favorable autorise de tels
universitaire et l’État, exemplaire versitaire dans cette « société des
† investissements. Mais, pour un
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pays qui ne compte que 30 millions perspectives de perfectionnement vation, portant ainsi les dépenses
d’habitants, ces sommes paraissent et de croissance personnelle pour fédérales annuelles en recherche et
considérables, d’autant plus que le tous les Canadiens. La mise en développement de 3,6 milliards de
gouvernement fédéral avait aupara- œuvre des politiques économiques dollars en 1998-1999 à 5,1 milliards
vant réduit ses subventions aux et sociales du Canada passe par les de dollars en 2002-2003 (derniers
universités entre 1995 et 1998, investissements dans les gens, par- chiffres disponibles; Statistique
sous la menace des sanctions des ticulièrement dans leur santé et Canada, Activités scientifiques fédé-
agences américaines d’évaluation dans leurs possibilités d’apprentis- rales, 2002-2003, tableau 1.6). Ces
de la cote de crédit du gouverne- sage […] Pour assurer cette hausse investissements permettent d’ap-
ment fédéral à cause d’un déficit de la productivité, le Canada doit puyer la recherche dans les univer-
budgétaire jugé excessif. L’impor- être un pôle d’attraction pour le sités, les collèges et les hôpitaux de
tant toutefois n’est pas seulement talent et les investissements […] recherche. Ils permettent également
1
l’ampleur du réinvestissement en Dans ce but, le gouvernement aux universités d’obtenir des contri-
matière de recherche, mais tout continuera d’effectuer des investis- butions du secteur privé. Ils doivent,
autant l’identification de domaines sements importants afin d’appuyer entre autres choses, favoriser la pro-
prioritaires pour ces réinvestisse- la recherche et l’innovation, d’en- motion de la commercialisation de
ments et de conditions imposées courager le perfectionnement des ces investissements. La progression
aux universités pour en bénéficier. compétences et de l’apprentissage, des investissements fédéraux sup-
Ces conditions entraînent une véri- et d’améliorer le système de soins plémentaires est remarquable puis-
table restructuration d’une institu- de santé […] Une économie plus que ceux-ci passent de 400 millions
tion universitaire que beaucoup productive ne se mesure pas sim- de dollars en 1998-1999 à 2337 mil-
jugeaient sclérosée, voire irréfor- plement à la hausse du revenu des lions en 2004-2005.
mable. Examinons donc successi- Canadiens. Il est également crucial
À cette intervention fédérale
vement ces divers éléments, que les choix économiques com-
s’ajoutent les investissements des
constitutifs de cette intervention portent une dimension sociale et
provinces en matière de recherche
spectaculaire. environnementale pour garantir la
et d’innovation. Pour le Québec,
viabilité de notre développement
Le raisonnement gouvernemental cette contribution est de l’ordre de
[…] La recherche offre aux
relatif au rôle de la recherche 230 millions de dollars pour l’an-
Canadiens des occasions de se
née 2003-2004 (source : bulletin de

doter de compétences de pointe et
Dans son Plan budgétaire de l’ACFAS, association francophone
d’exploiter des idées nouvelles. La
2003 (Canada, 2003), section 5, pour le savoir, juin 2003, édition
recherche est également source de
intitulée « Investir dans une écono-
† spéciale sur le budget québécois).
découvertes que les entrepreneurs
mie durable et productive », le † Cette contribution s’accompagne
peuvent transformer en produits,
ministre des Finances du Canada d’un discours analogue à celui du
technologies et services innova-
déclare : « Le Canada a fait de
† † gouvernement fédéral si l’on en
teurs. Les dividendes des investis-
grands progrès au cours des der- juge, par exemple, par un docu-
sements dans la recherche prennent
nières années; il a éliminé le déficit ment du Conseil de la science et de
la forme d’une économie en crois-
et accéléré la hausse du niveau de la technologie du Québec (1998,
sance et d’une meilleure qualité de
vie de ses citoyens […] La leçon à L’université dans la société du
vie pour l’ensemble des citoyens
tirer de ces résultats remarquables savoir et de l’innovation) : « Le
† †
du pays » (p. 138-139).

est fort claire : une croissance


† Conseil [met] de l’avant un modèle
durable et soutenue à long terme Et dans la foulée de cet énoncé, du système d’innovation où l’uni-
exige une progression constante de le Ministère annonce que de 1998- versité s’affirme comme un acteur
la productivité. En retour, cette 1999 à 2004-2005, le gouverne- majeur […] [On assiste à] l’émer-
productivité est gage […] de ment aura investi plus de 11 gence d’une société du savoir et de
meilleurs emplois pour les tra- milliards de dollars supplémen- l’innovation dans laquelle les uni-
vailleurs et elle offre de plus vastes taires dans la recherche et l’inno- versités sont des acteurs majeurs
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LIEN SOCIAL ET POLITIQUES – RIAC, 50 Les domaines prioritaires efficace et performante. Cette vision
d’investissement social-démocrate justifie donc que
La société des savoirs et la gouvernance :
la transformation des conditions de le secteur de la santé soit consacré
production de la recherche universitaire Pour des raisons de stratégie comme ressource première dans la
économique, mais aussi pour des « nouvelle économie » canadienne.
† †

raisons de cohésion nationale, le


gouvernement fédéral privilégie les À ce titre, ce secteur succède
investissements dans le secteur de clairement à celui des ressources
la santé, des biotechnologies, de la naturelles (mines, forêts, res-
recherche pharmacologique. En sources hydroélectriques ou
effet, ce secteur est étroitement pétrolières) sur lesquelles le
associé à celui de l’implantation Canada a historiquement fondé sa
20 des nouvelles technologies et il est prospérité et il constitue typique-
aujourd’hui considéré dans tous les ment un secteur à très haute
[…] en tant que lieux de produc- pays comme l’un des secteurs à valeur ajoutée potentielle. C’est
très forte composante de savoir et pourquoi le gouvernement fédéral
tion et de transmission des connais-
donc, à ce titre, comme typique de a procédé à une réorganisation en
sances. L’université constitue la profondeur de ce secteur par le
la nouvelle économie. Le Canada
ressource la plus décisive de la bénéficie d’une forte implantation moyen de ses nouveaux investis-
nouvelle économie […] elle d’entreprises pharmaceutiques sur sements en recherche. Il s’est
compte au nombre des acteurs clés son territoire, souvent associées à efforcé de se dégager d’un système
des réseaux d’innovations […] des multinationales américaines, centré sur le traitement de la mala-
mais jouissant tout de même d’une die pour promouvoir un système
L’économie de l’innovation
relative autonomie de recherche. mobilisé par les facteurs qui contri-
appelle une valorisation accrue du buent au développement de la vie
rôle des universités, elle accroît Le secteur de la santé représente en bonne santé, qu’il s’agisse de
également les exigences de la aussi au plan politique la marque prévention ou de maintien de
société à leur égard » (p. 4-5). En

distinctive principale de la société conditions de santé favorables. La
canadienne quand on la compare à recherche a donc été mobilisée
conséquence, il faut « intensifier †

la société américaine. La santé pour contribuer à dégager la


les échanges et les collaborations acquiert un véritable statut identi- réflexion sur la santé, et par là le
entre les universités et les taire puisque les Canadiens confir- système de santé lui-même, de son
employeurs » (p. 10), « favoriser
† † ment, sondage après sondage, leur hospitalocentrisme et du contrôle
les mécanismes de liaison et de adhésion au système national uni- exercé par les corporations profes-
collaboration entre la recherche versel de santé qui les différencie sionnelles (médecins, infirmières,
tant de leurs voisins du sud. Il a été administrateurs d’établissements).
universitaire et l’industrie, ainsi
dit avec pertinence que si la À ce titre, le gouvernement a sup-
que la valorisation industrielle des
construction du chemin de fer primé le Conseil de recherches
résultats de la recherche universi- transcontinental avait permis au médicales du Canada, principal
taire […] [car] il faut se rappeler siècle dernier d’unifier le pays, organisme subventionnaire de la
que la recherche universitaire est c’est aujourd’hui le système de recherche dans le domaine des
aussi une composante du système santé qui remplit ce rôle unifica- soins, pour le remplacer par les Ins-
national d’innovation comme teur. Sur un autre plan, le gouver- tituts de recherche en santé du
nement, comme il a été mentionné, Canada, qui sont constitués, sur
source de savoir et de compétences
reconnaît le rôle essentiel de la santé une base thématique, de treize
de pointe, et qu’elle représente à ce (et donc de l’accès universel à un vastes regroupements (des « insti-

titre une ressource importante pour système complet de santé) dans la tuts virtuels ») pancanadiens de

l’innovation » (p. 16).


† constitution d’une main-d’œuvre recherche fonctionnant en réseau et
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qui doivent converger sur un pro- identifient les « domaines de


† encore, les fonds ne sont octroyés
gramme commun de recherche. recherche où les universités jouis- que sur la base du dépôt d’un plan
Les treize instituts couvrent l’en- sent d’un avantage concurrentiel » † institutionnel de recherche de l’éta-
semble des problématiques de (Guide du programme, Chaires de blissement qui doit, bien sûr, être en
recherche en santé. recherche du Canada, 2001). Cette concordance avec le plan de
démarche, nouvelle pour la plupart recherche stratégique et corres-
C’est donc à ce secteur que va des universités, force celles-ci à pondre aux domaines prioritaires
un bon tiers des investissements en développer des mécanismes de identifiés par la FCI. Les cher-
matière de subventions de concertation à l’intérieur du corps cheurs doivent « travailler à la fine

recherche, dont, on le verra, 35 %†


professoral, en vue d’identifier des pointe des connaissances », les pro-

des chaires de recherche du domaines prioritaires et suscep- jets, reposer « sur de nouveaux

Canada, alors que 45 % vont aux



tibles de mettre en valeur ses com- concepts, des idées nouvelles ou
sciences naturelles et génie et 20 % 2

pétences en matière de recherche et des façons différentes de faire de la
aux sciences humaines et sociales. d’enseignement, ou encore à attirer recherche »; on favorise l’interdis-

Dans le même sens, on peut esti- de telles compétences, par recrute- ciplinarité, les collaborations en
mer qu’un peu plus du tiers des 11 ment soit à l’étranger, soit auprès provenance de divers établisse-
milliards de dollars d’investisse- d’universités concurrentes. Car, en ments ou secteurs. De plus, la FCI
ments fédéraux en recherche et effet, l’institution de chaires presti- encourage les établissements à se
innovation mentionnés antérieure- gieuses produit une émulation regrouper en consortiums théma-
ment, soit plus de 4 milliards, entre les universités, et donc une tiques régionaux ou nationaux, à
auront été consacrés aux secteurs hiérarchisation de leur valeur res- planifier ensemble l’acquisition
de la recherche en santé et en bio- pective, généralement mesurée par d’équipements, à établir des parte-
technologies entre 1998-1999 et un indice de « réputation » basé,
† †
nariats et des collaborations avec
2004-2005. Ce sont également ces notamment, sur le volume global des organismes publics ou privés.
secteurs, on le verra, qui reçoivent de recherche et de publications de
les montants les plus élevés d’in- l’établissement ou de telle ou telle On voit donc à l’évidence que
vestissements privés et c’est donc de ses unités de recherche. En ces financements considérables
là que les partenariats entre secteur outre, cette démarche force les éta- visent explicitement à amener les
public et secteur privé sont les plus blissements à s’inscrire, par l’exi- établissements universitaires et
actifs. gence de la formulation du plan leur corps professoral à s’ouvrir à
stratégique, dans une culture d’obli- d’autres établissements analogues,
Une stratégie de transformation gation de résultats puisque, bien sûr, mais aussi à des organismes du
en profondeur de l’institution les établissements doivent indiquer milieu, à coordonner leurs efforts
universitaire non seulement les domaines de scientifiques, à travailler en équipe
recherche qu’ils prévoient dévelop- et de manière intégrée, à se fixer
Ces réinvestissements fédéraux
per, mais les objectifs quantifiés des objectifs à atteindre, à recher-
en recherche et innovation s’ac-
qu’ils entendent atteindre et les cher des financements croisés
compagnent bien sûr de conditions
moyens qu’ils utiliseront pour les avec le secteur privé pour le déve-
d’octroi qui contribuent à modifier
atteindre. loppement de leurs projets et à
en profondeur le fonctionnement
définir ces projets en fonction de
des institutions universitaires. À ce programme de chaires domaines prioritaires et de thèmes
Ainsi, première condition d’accès à s’ajoutent les financements de la de convergence définis par les ins-
ces nouveaux financements, les Fondation canadienne de l’innova- tances fédérales.
établissements doivent, pour accé- tion (FCI), dotée d’un budget de
der au programme des Chaires de 3,15 milliards de dollars (dont seu- Un troisième programme de
recherche du Canada 3, soumettre
† lement 1,8 milliard est inclus dans financement, administré par les
un plan de recherche stratégique le total des 11 milliards) destinés grands conseils subventionnaires
de l’établissement dans lequel ils aux infrastructures de recherche. Là (Conseil de recherche en sciences
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LIEN SOCIAL ET POLITIQUES – RIAC, 50 publique fédérale (qui, bien en santé du Québec et 100 % des

entendu, s’adjoignent des universi- subventions du Conseil québécois


La société des savoirs et la gouvernance :
la transformation des conditions de taires, mais dans une fonction de de la recherche sociale sont orien-
production de la recherche universitaire garantie de rigueur scientifique), tés (données de 1997). Ces fonds
avec la collaboration administrative favorisent eux aussi les regroupe-
des organismes subventionnaires 5. † ments d’équipes, les regroupe-
Par ailleurs, ces derniers disposent ments stratégiques, les
pour la période 1998-2003 d’un regroupements de « masses cri-

budget global d’environ 5,2 mil- tiques ». L’organisme Valorisation-


liards de dollars qui, lui, est régi par recherche Québec (VRQ), avec un
la tradition universitaire d’évalua- budget de 220 millions de dollars
tion par les pairs uniquement, de (1999-2006), favorise la concerta-
22
liberté et d’indépendance scienti- tion entre disciplines, le soutien
fiques. Toutefois, un tiers environ aux projets structurants, l’aide au
naturelles et génie, CRSNG; Insti- des budgets des organismes sub- démarrage d’infrastructures et la
tuts de recherche en santé du ventionnaires sont eux-mêmes commercialisation des résultats de
Canada, IRSC; Conseil de recher- consacrés à des programmes de recherche.
ches en sciences humaines, CRSH) recherche stratégique ou orientée
et le ministère de l’Industrie du Le troisième concerne l’impact
(Godin, Trépanier et Albert, 2000 : †

Canada, les Réseaux de centres que le développement accéléré de


30, données de 1997), c’est-à-dire
d’excellence (RCE), doté de 180 ces divers programmes a sur la pro-
organisés en fonction de thèmes
millions de dollars de fonds fédé- ductivité individuelle des profes-
prioritaires définis par les gouver-
raux, et complété par des contribu- seurs d’université lorsqu’on mesure
nements, et soumis à des exigences
tions partenariales d’un montant cette productivité à l’aune du mon-
de fonctionnement : constitution

au moins comparable 4, permet la tant de subventions ou contrats


† d’équipes interdisciplinaires, éta-
constitution de réseaux nationaux obtenus. Ainsi, le montant global
blissement de partenariats, évalua-
thématiques d’une durée de finance- détenu en moyenne par chacun des
tion de la « pertinence », etc. C’est
† †

ment maximale de deux périodes plus de 8000 professeurs du


donc dire que le caractère orienté
de sept ans. Ces réseaux multidis- Québec (8347 en 1990-1991; 8256
de la recherche est beaucoup plus
ciplinaires et multisectoriels visent en 2000-1001) a pratiquement dou-
répandu qu’on peut le constater
explicitement à renforcer la base blé en dix ans, passant de
quand on ne prend en compte,
industrielle du Canada, à accroître la 54 654 dollars en 1990-1991 à
comme le font certains auteurs, que
productivité et à favoriser la crois- 105 923 en 2000-2001. Il est évi-
les politiques et les pratiques des
sance économique et le développe- dent qu’une progression aussi
seuls Conseils.
ment social à long terme, à spectaculaire témoigne de la trans-
développer des technologies, des Le second renvoie au fait que formation en profondeur des pra-
marchés ou des politiques publiques. cette transformation du statut et des tiques professorales, de la culture
fonctions des institutions de et de l’organisation du travail qui
Quatre constats s’imposent ici recherche se produit également, et les sous-tendent et de la priorité qui
relativement à l’impact de ces même de façon encore plus directe est actuellement accordée à la
investissements sur l’institution et exclusive (Godin, Trépanier et recherche, telle qu’elle est désor-
universitaire. Le premier concerne Albert, 2000 : 30), dans le cadre des
† mais définie et pratiquée, par une
le fait que ces trois programmes financements de recherche québé- majorité des professeurs. Un
(Chaires, FCI, RCE), qui totalisent cois. Pour ces auteurs, en effet, « le
† indice de cette transformation qu’il
à eux seuls environ 4,8 milliards de financement de la recherche est est intéressant de mentionner est
dollars pour les sept années 1998- davantage orienté au niveau québé- l’importance relativement limitée,
2005, sont gérés directement par cois qu’au niveau fédéral ». Ainsi,
† contrairement à ce que plusieurs
les représentants de la fonction près de 95 % du Fonds de recherche
† dénoncent, de la progression du
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financement en provenance des marqué des structures départemen- mique et, comme l’obtention des
entreprises privées dans la compo- tales fondées sur les disciplines : en
† subventions est en partie reliée à la
sition de ces revenus de recherche : † effet les départements demeurent performance d’une équipe, mesu-
en 1990-1991, le financement pertinents essentiellement pour les rée souvent par l’addition des CV
public représentait 68 % du mon-
† enseignements de la discipline ou individuels, une sélection se pro-
tant global, alors qu’il était de 63 %† du domaine de formation profes- duit entre ceux qui sont jugés
en 2000-2001; celui du secteur sionnelle, mais plus du tout pour la « productifs » par leurs collègues
† †

privé était respectivement de 20 % † recherche. Ainsi, dans l’exercice de de l’équipe et ceux qui ne le sont
et 22 %. Bien entendu, il faudra
† leur fonction de chercheurs, les pro- pas. Ainsi se trouve exécutée, par
prendre en considération ultérieure- fesseurs sont incités à se regrouper les professeurs eux-mêmes, l’une
ment les domaines d’investisse- en dehors de leur département et des opérations de gestion scienti-
ments que privilégie l’entreprise même assez souvent en dehors de fique et administrative les plus dif- 2
privée pour avoir une meilleure leur établissement d’appartenance, ficiles à réaliser en milieu
appréciation des impacts possibles au sein de groupes ou centres de académique : l’évaluation de la

de ses interventions sur l’indépen- recherche thématiques où, en tant performance des professeurs;
dance de la recherche universitaire. que membres d’une équipe, ils ten-
teront d’obtenir des subventions ou — l’« autoréorganisation » du

(Source des données : Ministère de

des contrats qu’ils géreront dans le champ universitaire, par la mise en


l’Éducation du Québec, Indicateurs
cadre de cette équipe. Cette double, concurrence des établissements et
de l’éducation, 2003, tableau 1.17.)
voire multiple appartenance produit (ou) de leurs unités, la spécialisa-
Le quatrième a trait au fait qu’il un déplacement du lieu principal tion de chacun d’eux dans des
ne suffit pas d’étudier les thèmes de d’interaction scientifique vers l’ex- domaines de recherche plus valori-
recherche et les montants des divers térieur des départements disci- sés que d’autres (par exemple la
programmes (libres, orientés ou plinaires ou professionnels. Les santé et les sciences naturelles plus
stratégiques, etc.) pour saisir l’am- groupes de recherche se trouvent que les sciences humaines), ce qui
pleur de la transformation en cours ainsi constitués en quelque sorte en apparaît clairement lorsqu’on
des milieux de recherche et de leur concurrents des départements ou considère les performances rela-
inscription croissante dans cette des établissements, à la différence tives dans les divers programmes
« société des savoirs » associée à
† †
majeure, toutefois, que la perma- de deux universités telles que
de nouveaux modes de gouver- nence des subventions d’infrastruc- l’Université de Montréal et
nance. Beaucoup plus détermi- ture des groupes de recherche est l’Université du Québec à
nantes encore me paraissent être :†
soumise à évaluation périodique, et Montréal (qui vont du simple au
jamais acquise, contrairement aux quadruple en faveur de la pre-
— la restructuration des formes
budgets départementaux. C’est mière), pourtant perçues comme
et des pratiques de recherche : †

donc là qu’est en fait gérée et sti- deux universités comparables, et


équipes pluridisciplinaires, obliga-
mulée la carrière des professeurs- qui conduit, dans les faits, à leur
tion de définir des objectifs à
chercheurs, et donc régulée leur hiérarchisation à partir des stricts
atteindre avec obligation de résul-
productivité, puisque l’apparte- critères de productivité universi-
tats, évaluation de la pertinence
nance à un groupe ou un centre thé- taire associés à la performance
économique ou sociale du projet,
matiques est actuellement à peu mesurable en recherche;
pression à la commercialisation des
près incontournable;
résultats lorsque la démarche s’y — l’introduction de l’obligation
prête, obligation de la diffusion des — l’« autorégulation » par les
† d’établir des partenariats, souvent
résultats, implantation d’une cul- professeurs du processus d’évalua- avec l’entreprise privée lorsqu’il
ture de transfert des connaissances, tion de leur productivité. En effet, s’agit de projets d’intérêt commer-
etc. Au plan de l’organisation les professeurs qui participent à des cial potentiel, ou alors avec des
interne des universités, on ne peut équipes de recherche se cooptent organismes divers ou des minis-
que constater un affaiblissement sur la base de leur dossier acadé- tères lorsqu’il s’agit de projets de
LSP 50 29/06/04 13:34 Page 24

LIEN SOCIAL ET POLITIQUES – RIAC, 50 (fédéral : 344 millions, 39,3 %; pro-


† † et la légitimité de son financement
vincial : 209 millions, 23,9 %). Ce
† † par les pouvoirs publics. Ces insti-
La société des savoirs et la gouvernance :
la transformation des conditions de sont en outre, et de loin, les tutions ont dès lors traditionnelle-
production de la recherche universitaire sciences de la santé qui ont le plus ment financé la part la plus
bénéficié des contributions du sec- importante de la recherche univer-
teur privé : 105 millions de dollars
† sitaire. Les conseils « ont la parti- †

(soit 31,4 % du financement de ce


† cularité d’être des organismes
domaine), alors que le secteur situés au carrefour de deux intérêts
public a fourni 172 millions (soit ou champs : le champ politique et

51,1 %).

le champ scientifique […] De plus
en plus, les Conseils doivent trans-
Ces quelques exemples illustrent poser des demandes nouvelles en
24 les manifestations de la mise en provenance du politique auprès de
place d’un nouveau modèle de la communauté scientifique […]
sciences sociales qui peuvent gouvernance de la production uni- D’autre part, et en même temps
contribuer à produire des données versitaire en recherche dans le qu’ils sont au service du politique,
pertinentes pour les ministères ou cadre d’une « société du savoir » et
† †
les Conseils servent la commu-
pour la formulation de politiques ou la manière dont les organismes nauté scientifique » (p. 18). †

encore à documenter des probléma- subventionnaires ou les pro-


grammes gouvernementaux par- Dans cet article, Godin et al.
tiques sociales ou culturelles
viennent à stimuler et à inscrire (2000) analysent les politiques de
propres à certains groupes de la
dans une logique de productivité et seize conseils de cinq pays diffé-
société. Plusieurs programmes exi-
de poursuite d’objectifs d’intérêt rents : États-Unis, Danemark,

gent une contribution financière de


Canada, Royaume-Uni, Norvège,
la part de ces partenaires, en sorte national un milieu qui, il y a encore
pour voir dans quelle mesure ils
que la part du secteur privé dans le à peine quelques années, paraissait
se font les instruments actifs
financement de la recherche n’a dans bien des cas englué dans des
d’une stratégie d’insertion crois-
cessé de croître, quoique modéré- débats disciplinaires et des conflits
sante des universités dans une
ment, au cours de la dernière décen- de chapelle improductifs.
« politique de l’innovation » ou
† †

nie. Certains analystes (Parizeau, encore dans une « société du


Une transformation des rapports †

2001; Fédération des professeurs savoir ». Les auteurs concluent,


entre la production de recherche †

d’université du Québec, 2000) s’en notamment, qu’un « changement


universitaire et l’État qui a cours †

inquiètent et vont même jusqu’à progressif et important des priori-


dans la plupart des pays depuis
évoquer une véritable « privatisa- †
tés des Conseils » semble se pro-
plus d’une décennie †

tion de la recherche » (Parizeau : † †


duire. Ils passent progressivement
130). Toutefois, les données rela- La situation canadienne que de la recherche disciplinaire et fon-
tives à l’ensemble des subventions nous venons d’évoquer brièvement damentale à la recherche straté-
et contrats pour toutes les universi- est loin d’être unique, dans sa ten- gique, à « une recherche plus†

tés du Québec, pour l’année 2000- dance générale tout au moins. pertinente, plus près des utilisa-
2001 (source : SIRU, Système
† Comme le rappellent Godin, teurs, plus interdisciplinaire, plus
d’information sur la recherche uni- Trépanier et Albert (2000 : 17), par

collective » (p. 33); « ils veulent se
† †

versitaire, Ministère de l’Éducation la création des conseils subvention- faire plus interventionnistes en ce
du Québec, 2002, tableaux 8 et 21), naires, dans certains pays, dont les qui a trait à la pertinence socioéco-
indiquent que le secteur privé a États-Unis dès le début des années nomique de la recherche et à l’uti-
contribué à 21,8 % du financement
† 1950, et le Canada dès les années lisation des résultats » (p. 23); ils †

de la recherche (191 millions de 1960, les gouvernements ont pensent « recherche stratégique »,
† †

dollars), alors que le secteur public reconnu progressivement l’impor- définissent des « programmes thé-†

a fourni 63,2 % de son financement


† tance de la recherche universitaire matiques », s’ouvrent sur des par-

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tenariats avec des clientèles non l’OCDE et l’UE proposent, dans ce versités entre les unités orientées
académiques, même si, dans les contexte, d’accroître l’efficience et vers la production de connaissances
faits, leurs pratiques demeurent l’efficacité des systèmes de forma- et les unités vouées à la diffusion
relativement inféodées aux tradi- tion supérieure en les différenciant des connaissances, mais ils insistent
tions académiques. selon leurs tâches, leurs types de sur la nécessité de résister à toute
formations et de prestations car, tendance à les hiérarchiser entre
Le débat relatif au financement pour l’OCDE, les universités « sont
† elles puisqu’elles doivent être inté-
de la recherche universitaire connaît la clé de voûte du système scienti- grées par l’objectif de la formation
un regain de vigueur, et même ce fique, tant pour la réalisation de la de diplômés aptes aussi bien à pro-
qui me paraît être une nouvelle recherche que pour la formation des duire des connaissances fondamen-
« phase », depuis une dizaine d’an-
† †
chercheurs » (cité par Milot, 2003 :
† † tales qu’à en saisir la pertinence
nées, sous l’impulsion des grandes 71). « L’économie du savoir pose
† pour leurs utilisateurs potentiels. 2
institutions internationales, promo- comme principe que la standardisa-
trices de la libéralisation des tion des “systèmes nationaux d’in- Il me paraît intéressant d’évoquer
échanges, telles que l’OCDE, la novation” (reliant entreprises, à cette étape de notre réflexion un
Banque mondiale, l’Union euro- universités et gouvernements) serait article de Terry Shinn (2000) consa-
péenne et l’UNESCO. Autant, devenue nécessaire et qu’elle per- cré à la question de l’occurrence des
jusque-là, le débat était relativement mettrait la stabilisation du marché « connaissances utilitaires » dans la
† †

confiné aux milieux universitaires de l’emploi par l’éducation et la for- recherche française récente. En
et à leurs relations pas toujours har- mation adéquate du “personnel hau- France, note l’auteur, comme dans
monieuses avec la demande poli- tement qualifié” indispensable à la les autres pays d’Europe du Nord,
tique nationale de « pertinence »,
† †
“croissance économique endogène” en Amérique du Nord et au Japon,
autant il s’inscrit de plus en plus de chaque nation » (p. 73). C’est

« la crise de l’énergie des années

aujourd’hui dans une perspective dans cette perspective également 1970 et le ralentissement de la crois-
d’équilibre budgétaire national et qu’est développé le « paradigme »
† †
sance économique ont stimulé une
mondial en ce qui concerne les éco- de l’université « entrepreneuriale »
† †
idéologie nouvelle selon laquelle la
nomies des pays développés, sous par Etzkowitz et al. (1997 et, sur- nation pourrait relancer l’économie
l’impulsion d’une vision étroite- tout, 2000). Ces auteurs décrivent grâce à l’innovation. D’après cette
ment utilitariste de la recherche, l’université du futur, l’université de idée, la prospérité et l’innovation
promue au nom d’une « économie †
l’« industrie du savoir », qui selon

seraient fondées sur les connais-
du savoir » et d’une « politique de
† †
eux se développe partout dans le sances techniques et scientifiques,
l’innovation ». L’OCDE, par

monde, comme un consortium de d’où la nécessité de convier les
exemple, vise explicitement, dans recherche constitué à partir des res- scientifiques à participer pleinement
ses divers rapports, « une reconfigu-

sources d’entreprises privées, de à ce nouveau défi. Mais cela ne cor-
ration majeure de la place des uni- laboratoires gouvernementaux et respondait ni à la tradition, ni aux
versités dans la mondialisation de la d’universités (2000 : 237), rendant
† institutions, aux normes et au com-
production, de la diffusion et de obsolètes les distinctions entre sec- portement de la communauté des
l’utilisation des connaissances » † teur public et secteur privé. chercheurs français » (p. 46-47).

(Milot, 2003 : 68).†

Il faut toutefois bien voir que Pourtant, en France comme au


Toujours selon Milot (ibid.), la cette vision entrepreneuriale et utili- Canada, à partir des années 1970 et
Banque mondiale décèle une tariste de l’université ne fait pas surtout dès le début des années
« crise de l’enseignement supé-
† l’unanimité, même parmi les 1980, une évolution notable se pro-
rieur » caractérisée, en particulier,
† experts associés à l’OCDE. Ainsi, duit en ce qui a trait aux rapports
par une demande accrue des jeunes par exemple, Conceiçao et Heitor entre la recherche universitaire et
d’accéder aux études supérieures et (2001) plaident certes pour une l’État, à la faveur notamment d’une
une croissance des coûts de l’ensei- reconnaissance de la différenciation conjoncture où les scientifiques
gnement supérieure à celle du PIB; institutionnelle à l’intérieur des uni- semblent prêts à envisager une
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LIEN SOCIAL ET POLITIQUES – RIAC, 50 cherchant à attacher les labora- Diverses formulations
La société des savoirs et la gouvernance :
toires et les chercheurs à leur envi- conceptuelles des enjeux
la transformation des conditions de ronnement local et régional, et aux
production de la recherche universitaire Les réflexions relatives à une
entreprises qui s’y situent (p. 49).
nécessaire réorientation des pra-
De la même manière, les minis- tiques de recherche universitaire
tères français du Travail et des ont été mises en forme et synthéti-
Affaires sociales, puis de l’Emploi sées au niveau international par au
et de la Solidarité, se sont dotés moins trois réseaux de recherche
d’une Mission interministérielle de (Albert, 2002). L’ouvrage phare de
Gibbons et al., The New Production
recherche et d’expérimentation
of Knowledge. The Dynamics of
26 (MIRE) qui, au cours des vingt der-
Science and Research in Contem-
nières années, a financé des cen-
porary Societies, paru en 1994, a
taines de recherches thématiques d’emblée connu un immense reten-
nouvelle relation avec l’État. En
faisant appel aux meilleures tissement, surtout parmi les
France, l’État, en effet, à la suite de
l’affaiblissement des analyses équipes des sciences sociales 6. Ce

concepteurs de politiques; l’un des
structuralistes, est considéré de qui est toutefois particulier à la auteurs, le Québécois Camille
moins en moins comme une source MIRE, c’est la façon dont les Limoges, est devenu par la suite
de pouvoir contrôlée uniquement thèmes et les problématiques de président du Conseil de la science
par les classes dirigeantes et davan- recherche ont été généralement et de la technologie du Québec. Le
tage comme un lieu où se négo- définis dans ses appels d’offres de deuxième réseau important s’est
cient les indispensables compromis recherche, le rôle prépondérant réuni autour d’Etzkowitz et
sociaux. Par ailleurs, en France, en qu’y ont joué des chargés de mis- Leydesdorff, auteurs de Univer-
1981, le Parti socialiste est porté au sion, des conseillers et des comi- sities in the Global Economy : A†

pouvoir. Dès l’année suivante, en tés scientifiques qui ont su Triple Helix of University-
1982, il organise les Assises natio- imprimer et garantir une perspec- Industry-Government Relations
nales de la recherche en vue de (1997). Le troisième, appelé
tive de recherche propre à la
« préparer le terrain pour un nou- System of Innovation Approach, est

démarche scientifique, alors qu’au
veau contrat entre les scientifiques représenté, notamment, par les tra-
Canada, l’influence des préoccupa-
et la nation » (p. 47). En échange vaux de B. A. Lundvall, du Danish

tions gestionnaires et le souci de Research Unit for Industrial
d’un statut de fonctionnaire offert pertinence dans la formulation et
aux chercheurs, le ministère de la Dynamics (DRUID), et par son
l’évaluation des politiques parais- livre National Systems of Innova-
Recherche jouerait le rôle d’un
sent beaucoup plus directement tion (1992). L’influence de ces trois
organisme de direction et d’inter-
présents et explicites. C’est là l’oc- types d’analyse sur les instances
vention en s’immisçant davantage
casion de souligner le fait que cette gouvernementales qui élaborent les
dans la politique et le fonctionne-
« négociation permanente » dans la
† † stratégies de développement des
ment de la recherche (p. 48). Pour le
recherche orientée entre le pôle « sociétés du savoir » est reconnue.
† †
Gouvernement français, il s’agis-
sait alors d’attirer les investisseurs politique et le pôle scientifique
Faute d’espace, je me limiterai à
internationaux vers l’industrie peut se dérouler selon diverses quelques commentaires à propos
française, la relance passant par modulations. La comparaison du modèle d’analyse de la New
une alliance entre la science et l’in- internationale sur ce point pourrait Production of Knowledge, sans
dustrie (ibid.). En conséquence, le sans doute être d’un grand intérêt doute le plus influent au Québec,
CNRS allait orienter de plus en puisque cet enjeu semble devoir car il nous conduit à l’analyse du
plus son financement interne vers demeurer au cœur de la recherche fonctionnement interne de l’uni-
les travaux de recherche appliquée, contemporaine. versité, en rapport avec la question
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de la transformation des conditions ment, les problématiques ne sont disciplinaires pour sa compréhen-
de production de la recherche. pas issues d’une dynamique disci- sion. On s’éloigne donc d’une
Dans l’ouvrage qui porte ce titre, plinaire endogène (de “matrices vision positive et structuro-fonc-
Gibbons et al. croient pouvoir disciplinaires”), elles ont des ori- tionnaliste pour lui préférer une
identifier deux modes de produc- gines externes et elles coupent à approche pragmatique et relative
tion des connaissances dans les travers les disciplines […] La qui incorpore à l’analyse, comme
milieux académiques : le « mode
† † recherche en situation de contex- partie constitutive déterminante, le
1 », centré sur les intérêts acadé-
† tualisation ne cesse de résoudre des sens que les acteurs concernés don-
miques, les disciplines, l’homogé- problèmes théoriques fondamen- nent à leur réalité et aux conduites
néité des lieux de production et des taux si l’on veut, mais dans une qu’elle sollicite de leur part.
praticiens, dans le cadre d’une visée de réalisations pratiques […]
organisation hiérarchique de la il ne s’agit pas de transférer à des Cette opposition entre deux
modes de production des connais- 2
recherche, l’affirmation d’une utilisateurs […] des résultats pro-
autonomie relative de la recherche duits en milieu de recherche; il sances, pour éclairante qu’elle
qui s’appuie sur une rigueur s’agit plutôt de recherches qui trou- soit 7, fait aujourd’hui l’objet de

méthodologique et technique et le vent une destination sociale parce diverses critiques qui, pour l’essen-
principe de l’évaluation des pro- que, dès l’origine et tout au cours tiel, contestent que la réalité de la
duits par les pairs; le « mode 2 »,
† † de la conduite du travail, sont production universitaire soit à ce
défini par un contexte d’applica- impliqués la variété des acteurs point tranchée entre deux modes et
tion, par des approches transdisci- sociaux intéressés ».

qui soutiennent qu’il faut prendre
plinaires des objets de recherche, en compte l’effet de la rhétorique
Dans cette visée, toute démarche académique : les scientifiques utili-
une hétérogénéité des lieux de pro- †

de connaissance devient une copro- sent les termes et les catégories du


duction et des praticiens et une
duction entre un cadre théorique et premier mode alors que leurs pra-
organisation transitoire et égalitaire
les concepts qui s’y rattachent et la tiques participent en réalité des
de la recherche, une responsabilité
reconnaissance d’un objet qui deux et plus probablement encore
sociale fondée sur la capacité de
détient ses propres règles explica- surtout du second (Godin et
réflexivité des acteurs et un proces-
tives, sa propre logique, et qui pro- Trépanier, 2000 : 13 s.). Les études
sus d’évaluation contextualisé, †

duit sa propre expérience et ses empiriques montrent que le plus


auquel participent souvent les utili-
savoirs propres. L’objet, complexe souvent les pratiques de chacun des
sateurs des produits de la
par définition, devient source de modes cohabitent chez le même
recherche.
connaissance par interaction avec chercheur ou au sein d’un même
Une version de la conception un cadre théorique. Des connais- département ou d’une même disci-
du « mode 2 » de production des
† † sances disciplinaires variées sont pline. Shinn (2000 : 60-61) identi-

connaissances a été formulée par alors mises en œuvre pour en favo- fie pour sa part quatre régimes de
Camille Limoges (1996 : 11-15),† riser la compréhension. On s’écarte recherche scientifique et technique
qui écrit, sur la notion de résolument d’une visée explicative qui, dit-il, au-delà du fait que « la

« recherche contextualisée » : une


† † † pour privilégier un registre com- recherche “pure” et la recherche
« activité de recherche […] forte-
† préhensif de l’objet sous étude. “appliquée” constituent les dis-
ment contextualisée […] est pro- C’est donc un autre paradigme qui cours de certains groupes qui veu-
duite par une hétérogénéité et une est dès lors mobilisé. L’application lent ainsi construire et protéger une
diversité des dispositifs organisa- commande ici une approche inter- identité communautaire », « fonc-
† †

tionnels engagés dans la produc- disciplinaire puisque tout objet de tionnent historiquement ensemble,
tion de connaissances […] La recherche, en tant que construit et sont jusqu’à un certain point
problématisation, la construction social, est par statut complexe, interdépendants ».

du cadre théorique et la solution c’est-à-dire qu’il commande une


des problèmes deviennent coexten- variété de connaissances, de pers- On pourrait par ailleurs souligner
sives […] de plus en plus fréquem- pectives d’analyse, d’instruments que le phénomène de l’existence de
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LIEN SOCIAL ET POLITIQUES – RIAC, 50 simplement pas entrer dans son truire leur argumentation, ce qui
enceinte. On pourrait ajouter montre bien l’influence considé-
La société des savoirs et la gouvernance :
la transformation des conditions de encore le cas de toutes les « nou- † rable de cet ouvrage ! Mais on peut

production de la recherche universitaire velles » universités qui ont vu le


† aller au-delà du caractère descriptif
jour à partir des années 1960 8, † de cette typologie des modes de
dans le vaste courant occidental production pour l’interpréter, sui-
de démocratisation de l’accès aux vant Albert (1999), comme une
études supérieures, et dont la cul- expression des positions occupées
ture de recherche est générale- dans un « champ », au sens bour-
† †

ment beaucoup plus proche du dieusien : cette typologie qui, par


« mode 2 ».
† † définition, ne prétend jamais
28 décrire fidèlement une réalité, mais
Finalement, il semble que le
en mettre en évidence les enjeux,
« mode 2 » soit, dans les faits,
† †
demeure indéniablement éclairante
ces deux modes ne serait pas récent, beaucoup plus répandu qu’il n’y
et performante. En effet, Albert
mais qu’il remonterait aux débats paraît et qu’il a même pénétré
(1999) et Albert et Bernard (2000)
sur l’« application » des connais- aujourd’hui dans la vaste majorité

voient dans ces deux modes de
sances des années 1950, autant que des établissements d’éducation
production plus qu’une simple
sur la « production des connais- supérieure et de recherche, mais

typologie, y reconnaissant « un †

sances dans l’action », introduits que pourtant la rhétorique du



enjeu de lutte entre deux
par la présence des écoles profes- « mode 1 » et ses pratiques, dont en
† †
ensembles de professeurs » (2000 : † †

sionnelles et donc des cultures pro- particulier l’évaluation par les


75). Cette perspective va nous ser-
fessionnelles au sein des universités pairs, demeurent une référence
vir d’introduction à la troisième
nord-américaines. Que l’on pense, obligée, constitutive de la « véri- †
partie de cet article.
par exemple, aux travaux de D. A. table » identité universitaire. Serait-

Schön (1983) sur les cultures pro- ce que cette « assemblée de pairs »
† † Une transformation des
fessionnelles. La revue Lien social réussirait à continuer à fonctionner rapports de production de la
et Politiques, dans ses premiers à l’« idéal » (celui de la Science, par
† recherche universitaire qui
numéros (1979-1983), paraissant essence « fondamentale ») et à
† † change le fonctionnement
alors sous le titre de Revue interna- imposer ce fonctionnement à l’en- interne des universités
tionale d’action communautaire, semble de la communauté universi-
Il me paraît éclairant d’envisa-
avait largement documenté ces taire et, au-delà d’elle, à l’ensemble
ger le « monde » universitaire, ou
† †
de la société, qui respecterait le
questions, particulièrement dans le tout au moins celui des sciences
même idéal, même si la vaste majo-
cadre d’un numéro consacré à la sociales, que je connais, comme un
rité de ses pratiques relèvent d’un
recherche-action (no 5, printemps « champ » où s’« affrontent » sym-
† † †
mode de production différent ? †
1981). Il est également intéressant boliquement deux ensembles de
de remarquer que l’on a tradition- On notera que le numéro théma- professeurs : un premier, « dont la
† †

nellement accordé, dans les univer- tique de Sociologie et Sociétés légitimité s’acquiert via une pro-
sités nord-américaines, un statut de consacré à « La Science » (XXXII,
† † duction destinée aux pairs et ayant
« facultés » à ces milieux de forma-
† † 1, printemps 2000), où l’on trou- obtenu leur reconnaissance », un †

tion professionnelle de « mode 2 » † † vera plusieurs des textes signalés second, « dont la légitimité s’ac-

pour les isoler des départements dans cet article, se montre très cri- quiert non seulement via une pro-
disciplinaires, considérés, eux, tique à l’égard de l’ouvrage de duction destinée aux pairs, mais
comme véritablement « acadé- † Gibbons et al. Pourtant, les cinq également à travers une production
miques », donc du « mode 1 », alors
† † † auteurs québécois qui y publient un visant à répondre à la demande
qu’en Europe, l’université, jusqu’à article font explicitement référence sociale de connaissances et ouverte
tout récemment, ne les laissait tout aux « modes 1 et 2 » pour cons-
† † à l’évaluation par des acteurs non
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universitaires » (Albert et Bernard,


† recherche a été directement invitée d’hui caractérisée par ses innom-
2000 : 75).
† à s’intégrer au SNI. Ainsi, une élite brables liens et interdépendances
de chercheurs s’est constituée institutionnels.
À en croire Guy Rocher (1998), grâce à la participation à ces
sociologue québécois très respecté, réseaux et aux centres d’excellence L’enjeu de la recherche fonda-
la recherche universitaire a connu qui devaient s’associer au SNI. mentale et libre, opposée à la
quatre grandes périodes : celle qu’il
† recherche orientée ou « appli- †

qualifie de « république des cher-


† Au cours des années 1990 s’est quée », traverse le « champ » uni-
† † †

cheurs », jusqu’au début des années


† développée une politique encore versitaire, que ses fondements
1970, qui a permis aux universi- plus explicite de partenariat avec soient réels ou qu’ils soient de
taires de contrôler entièrement les l’entreprise privée qui, pour Rocher, l’ordre des représentations. En
conseils subventionnaires qui « a exacerbé un nouvel écart entre
† 1999, une étude de la Fédération
voyaient alors le jour, au nom deux catégories de chercheurs : † étudiante universitaire du Québec, 2
d’une recherche « inspirée par les
† ceux des sciences de la santé, du Conseil national des cycles supé-
seuls intérêts des chercheurs, à génie et de certaines sciences rieurs, et une étude de la Fédération
vocation plus fondamentale qu’ap- exactes, pour qui il était relative- des professeurs d’université du
pliquée […] [où] l’inspiration et la ment aisé d’intéresser à leurs Québec appuient la position adoptée
motivation des projets de recherche recherches des partenaires dans en 1993 par le Conseil des universi-
[…] étaient celles du seul cher- l’industrie et le gouvernement; tés dans laquelle sont opposées sys-
cheur requérant » (p. 14). Mais

ceux des sciences sociales et sur- tématiquement recherche ciblée et
rapidement, la relation entre les tout des sciences humaines qui ne recherche fondamentale; on s’in-
organismes subventionnaires et bénéficiaient pas des mêmes facili- quiète de la « contribution relative-

l’État s’est transformée : les autori-



tés » (p. 16). Et Rocher d’ajouter :
† †
ment massive de la recherche
tés publiques se sont mises à énon- « la politique du partenariat a induit

universitaire à l’atteinte d’“objec-
cer des priorités et à administrer les un autre clivage entre ceux qui tifs socioéconomiques immédiats”
fonds en fonction de l’intérêt col- acceptent cette politique et ceux au détriment d’activités de la
lectif et selon des critères d’effica- qui se rebiffent » (ibid.). Cette der-

recherche libre […] et de l’avance-
cité et de productivité. C’est alors nière remarque, qui fait appel à ment du savoir » (Québec, Conseil

le début des subventions straté- l’autonomie de décision et au sens des universités, 1993 : 15).

giques et de la recherche orientée. moral et politique du chercheur,


nous paraît caractéristique d’un Cette culture d’oppositions : fon-

Avec les années 1980, des sentiment de trahison potentielle de damental-appliqué; libre-orienté;
réseaux de chercheurs pancanadiens sa mission de la part de l’universi- disciplinaire-interdisciplinaire, me
ont vu le jour : réseaux d’excel-

taire séduit par les avantages maté- semble véritablement structurante
lence, projets d’envergure et instau- riels et symboliques que procurent du milieu universitaire et de son
ration d’une volonté politique de subventions et contrats, et tenté par imaginaire. Et j’insiste : de son

coordonner diverses institutions les partenariats avec l’industrie ou imaginaire ! Car la réalité du fonc-

contribuant à la recherche-dévelop- les ministères. Nous reviendrons tionnement de l’Université que je


pement (R-D) dans le cadre d’un sur cet enjeu dans la conclusion connais depuis plus de trente ans
« système national d’innovation »
† † pour souligner à quel point l’idéal est au contraire celle d’un constant
(SNI) fondé sur le développement de cette « république des cher-
† va-et-vient entre démarche empi-
de liens interinstitutionnels; les cheurs » constituée de chercheurs
† rique, apport théorique, implication
organismes subventionnaires ont « indépendants » s’est aujourd’hui
† † dans un milieu professionnel, souci
ainsi été amenés à insister sur l’im- inexorablement évanoui. La nou- de pertinence, contribution à une
portance des partenariats, tant avec velle donne oblige donc à redéfinir réflexion fondamentale. Toutes ces
les entreprises qu’avec les concep- les conditions d’indépendance de opérations sont étroitement imbri-
teurs de politiques, ainsi que sur le la recherche et du chercheur dans quées les unes dans les autres, sans
transfert des connaissances. La le contexte d’une société aujour- qu’il soit tellement possible de les
LSP 50 29/06/04 13:34 Page 30

LIEN SOCIAL ET POLITIQUES – RIAC, 50 à vérifier, confirmer ou infirmer, sances comme à des « outils » de † †

enrichir, consolider un ensemble recherche, en vue de déconstruire-


La société des savoirs et la gouvernance :
la transformation des conditions de théorique abstrait appartenant à sa reconstruire l’objet sous étude.
production de la recherche universitaire discipline. À choisir de formuler sa
Les professeurs sont-ils donc
question de recherche de cette
voués à mener une double vie : †
manière, il se donnera les condi-
dans un département où ils sont
tions pour « faire avancer la

disciplinaires, fondamentaux et
connaissance », mais évidemment,

« libres »; dans un centre de


† †
doit-on demander, quelle connais-
recherche où ils sont interdiscipli-
sance et pour qui ? †

naires, « appliqués » et « orientés » ?


† † † † †

La hiérarchisation profondément Formellement, il semble que oui ! †

30 structurante du « champ » entre le


† † Sauf que dans la pratique, cette
« fondamental » et l’« appliqué »,
† † † double vie est vécue par la plupart
distinguer les unes des autres; elles qui détermine également une hiérar- comme un enrichissement intellec-
se fécondent et s’éclairent mutuelle- chisation entre le « disciplinaire » et
† † tuel, une complémentarité, une
ment, à la manière dont Limoges l’« interdisciplinaire », inséparable † diversification de fonctions. À
parle de la recherche contextualisée. de la première, entraîne chez beau- condition toutefois que les profes-
Et pourtant, les comportements et coup de professeurs un véritable seurs concernés respectent l’imagi-
les rhétoriques pour le contrôle du écartèlement entre deux apparte- naire de la prévalence formelle du
champ s’ancrent dans ces opposi- nances vécues comme concur- premier monde sur le second et y
tions et les professeurs semblent en rentes, sinon conflictuelles. La adhèrent, sinon ils risquent de
avoir besoin pour constituer le première va au département disci- perdre leur carrière sanctionnée
« champ » et s’y positionner.
† †
plinaire, déterminante au plan de la par l’institution des « pairs » du † †

carrière car c’est là qu’elle se joue « mode 1 ». Mais ils ont en même
† †

Ma fonction de direction d’un et qu’elle est évaluée par les pairs temps absolument besoin du second
programme de doctorat en sciences (de la discipline) en termes de pro- pour être en mesure de survivre
humaines appliquées à l’Université duction d’articles dans des revues comme « sujets » actifs dans la
† †

de Montréal m’a mis en présence disciplinaires; la seconde va à une société. Car ils savent bien, autant
de départements disciplinaires de unité de recherche construite sur intellectuellement que par expé-
sciences sociales qui continuent une thématique. Cette unité, on l’a rience, que nous ne vivons plus
fondamentalement à promouvoir, vu, a de fortes chances de se trou- aujourd’hui dans un monde où les
malgré des discours d’ouverture à ver hors du département, voire hors institutions seraient en mesure de
des disciplines connexes, des de l’établissement; elle fonctionne fonder un ordre social ou acadé-
ensembles de connaissances, des de manière interdisciplinaire et mique qui serait défini comme un
traditions disciplinaires entretenus « appliquée », compte tenu de son
† † ensemble objectivement intégré et
et célébrés pour eux-mêmes, indé- objet et des problèmes à résoudre hiérarchisé de fonctions, de valeurs,
pendamment d’un exercice concret qui justifient son existence. C’est de conflits centraux. La société ne
d’évaluation de leur pertinence là que sont obtenues les subven- peut plus être conçue comme « un †

heuristique en fonction d’un objet tions, qui sont dès lors des subven- système organisé autour d’un
d’analyse donné ou d’un problème tions d’équipe. Elle fonctionne à centre » (Dubet, 1994 : 253), tel
† †

à résoudre. La formation discipli- l’interdisciplinarité ou, plus cou- qu’on l’évoque en parlant du « pri- †

naire, « fondamentale », n’amène


† † ramment, la question de la discipli- mat » de l’économie, du marché ou

pas le chercheur à tenter de com- narité disparaît d’elle-même, tout de la science. Elle est plutôt conçue
prendre une réalité donnée qui lui simplement, au profit d’une inter- comme production d’acteurs relati-
apparaîtra d’emblée comme com- rogation collective sur l’objet de vement libres et responsables de
plexe et comprenant plusieurs recherche, au cours de laquelle construire les normes et le sens de
facettes et dimensions, mais plutôt chacun fait appel à ses connais- leurs pratiques puisque aucune
LSP 50 29/06/04 13:34 Page 31

norme et aucun sens ne leur sont par les pairs, très explicitement revue LSP et sur sa difficulté per-
donnés de l’extérieur. Dans cette structurée dans ses règles, ait per- manente à le définir clairement.
perspective, on « ne cherche plus à
† mis aux plus jeunes chercheurs de « La dynamique de production de

développer des énoncés généraux contribuer à la réputation de neu- connaissances en sociologie semble
et transférables (rapport fonda- tralité axiologique de la discipline structurée par un système d’opposi-
mental-appliqué) d’un contexte et d’établir, ce faisant, leur propre tions “multipolaire” […] qui résul-
d’action à un autre et à les imposer compétence scientifique » (p. 73).
† terait du caractère fragmenté de la
à une pratique […] la production discipline en spécialités distinctes
La sociologie présente pour sa et relativement autonomes (socio-
de la connaissance et sa mise en
part « une tradition disciplinaire

logie de la famille, de l’art, des
œuvre dans l’action sont intime-
différente, à la fois multi-paradig- organisations […] sociologie fémi-
ment liées » (Friedberg, 1993 : 384).
† †

matique et largement traversée, niste ou marxiste, approches quan-


Je voudrais encore, avant de dans ses divers domaines de spé- 3
titatives, qualitatives, etc.) et de la
situer la revue LSP dans le contexte cialité, par les influences d’une pluralité des principes de hiérarchi-
de ces débats, faire brièvement état variété d’autres disciplines des sation des productions et des pro-
des résultats de l’enquête qu’Albert sciences humaines et sociales. ducteurs qui s’ensuit […] La
(1999) a menée dans le cadre de sa Elle n’est donc pas en mesure sociologie se présente comme une
thèse de doctorat sur les stratégies d’offrir le même type de résis- discipline éclatée. Chacun de ses
et pratiques de carrière des profes- tance à l’instrumentalisation […] domaines fonctionnerait comme
seurs de deux départements disci- La question de l’évaluation de la une sphère d’activité dotée de ses
plinaires (sciences économiques et qualité de la production scientifique propres normes et lieux de consé-
sociologie) de deux universités de […] se pose donc de manière parti- cration (approches théoriques,
Montréal, inscrits dans cette ten- culièrement complexe en sociolo- revues, concours, réseaux…). Les
sion entre « fondamental et appli-
† gie, faute d’un canon unique ou critères de légitimation scientifique
qué », libre et orienté, disciplinaire
† dominant. La résolution de cette peuvent donc être différents d’un
et interdisciplinaire. On y découvre question produit en fait une situa- domaine à l’autre. Par exemple, la
que les dynamiques sociales et tion plus floue, où libéralisme et participation à des débats sociaux
scientifiques issues de ces « oppo- † tolérance coexistent avec alliances ou la production visant à répondre
sitions » ont une spécificité propre
† et confrontations » (p. 73-74) entre

à la demande sociale peut être
à chacun de ces sous-champs disci- ceux qui insistent sur les retom- génératrice de capital symbolique
plinaires. Je me fonde ici sur un bées sociales de l’activité de dans une spécialité, alors qu’elle
article qui synthétise certains des recherche et ceux « qui dénoncent

peut faire l’objet de sanctions dans
résultats de cette recherche, publié les compromissions de l’univer- une autre. La sociologie semble
par Albert et Bernard (2000). sité avec cette demande sociale ainsi constituée d’un ensemble de
[…] la plupart des chercheurs se domaines qui sont autant d’espaces
Du côté des sciences écono-
situant toutefois dans un entre- de luttes entre des définitions
miques, on trouve une tradition
deux où se combinent, dans des concurrentes de la légitimité scien-
disciplinaire « reposant sur la

proportions variables, les deux tifique » (p. 83).

construction d’une forte unité


types de production » (p. 74).

paradigmatique, qui conduit les La dispersion de la discipline en


chercheurs à résister à l’instru- Albert et Bernard offrent une domaines de spécialité explique
mentalisation, ou du moins à la explication intéressante de cette dif- pourquoi les revues de sociologie
moduler de façon très caractéris- ficulté de la sociologie à imposer sont le plus souvent publiées sous
tique. Dans cette discipline, les une claire hégémonie du pôle « fon-
† forme de numéros thématiques : †

chercheurs reportent la production damental », comme les sciences


† c’est le reflet de la cohabitation
axée vers la demande sociale à une économiques. Cette explication d’orientations diverses. Ces numé-
phase ultérieure de la carrière uni- éclairera notre commentaire qui ros sont placés sous la responsabi-
versitaire, après qu’une production suit sur l’évolution de l’objet de la lité d’un ou plusieurs professeurs
LSP 50 29/06/04 13:34 Page 32

LIEN SOCIAL ET POLITIQUES – RIAC, 50 Tout d’abord, un constat. La de débat que la Revue a toujours
Revue a toujours eu, à l’exception cherché à être.
La société des savoirs et la gouvernance :
la transformation des conditions de peut-être des années les plus
production de la recherche universitaire Ce constat est une manière de
récentes, de la difficulté à énoncer
dire que la Revue n’appartient à
clairement et simplement son
aucune tradition disciplinaire ou
« projet ». Et paradoxalement, j’ai
† †

idéologique, même si elle a plutôt


tendance à penser que c’est ce qui
rassemblé des sociologues et des
a peut-être longtemps fait l’origi-
politologues qui manifestaient une
nalité de son positionnement, voire
sensibilité à l’importance des mou-
son attrait pour plusieurs de ses
vements sociaux, d’une société civile
collaborateurs qui ont de manière
active, d’une intervention structu-
32 occasionnelle ou durable apporté
rante de l’État dans son rapport au
leur contribution à son évolution.
marché, mais aussi à l’importance de
Elle a toujours fonctionné en
d’un département « qui mettent à l’individu « sujet » réflexif, de l’af-
† †

réseaux, réseaux nationaux et inter-
contribution leurs propres réseaux fectivité, des solidarités.
nationaux, s’arrimant à d’autres
de contacts scientifiques et qui réseaux selon les thèmes des La référence d’Albert et Bernard
déploient leur style de pratique numéros en production. Elle a (2000) relative à la réalité éclatée,
sociologique aussi bien dans le réuni jusqu’ici des collègues de multiparadigmatique et multipo-
choix des auteurs que dans leur provenances diverses et de sensi- laire de la sociologie et à son inca-
évaluation » (p. 84). †
bilités intellectuelles variées qui pacité (que je trouve heureuse !) †

avaient en commun, me semble-t- d’imposer une hégémonie du pôle


La revue Lien social et il, au delà des frontières natio- « fondamental » m’a semblé parti-
† †

Politiques, un témoin de ces nales, d’accepter de se mouvoir culièrement éclairante de l’évolu-


transformations dans une relative incertitude intel- tion de la Revue et de sa double
lectuelle, mais avec l’idée et la inquiétude et volonté périodique
Nous voici donc bien introduits confiance que quelque chose se d’arriver à se définir clairement et
pour énoncer quelques brefs com- passait là, ou allait se passer, et en même temps de son constat
mentaires sur cette revue qui est qu’il valait la peine de prendre le serein de l’heureuse impossibilité
publiée depuis un quart de siècle temps de s’y associer et de parta- d’y parvenir. Ce que ces deux
sous la forme qu’on lui connaît, et ger un peu de cette incertitude. auteurs disent du fonctionnement
en fait depuis près d’un demi-siècle Pour le dire autrement, la Revue a thématique des revues de sociolo-
si l’on remonte à ses origines, en offert des espaces de liberté ou de gie, de la cohabitation d’orienta-
1958 9. Ces commentaires sont for-

moindre contrainte académique à tions et de modes d’évaluation
mulés 10 en fonction de cette idée

des collègues très actifs, influents divers, du recours à certains réseaux
que LSP a été un témoin de l’évo- et impliqués dans la vie universi- d’auteurs plus qu’à d’autres, décrit
lution des pratiques que nous taire, souvent typiquement des très exactement le fonctionnement
collègues du « mode 1 », perfor-
† † réel de Lien social et Politiques, du
venons de décrire, tant par ses
mants dans ce « mode 1 », mais
† † moins tel que je l’ai connu jus-
contenus que par son organisation
bien conscients que la vie intellec- qu’en 1999. Bien sûr, quand on est
et ses modes de fonctionnement, et
tuelle ne pouvait se passer unique- un lecteur des numéros théma-
qu’à sa mesure et à sa manière elle ment dans ce « mode » et qui
† † tiques successifs de la Revue, et
a aussi contribué à définir ce trouvaient donc un espace de qu’on apprécie la qualité de chacun
« champ » de luttes entre diverses
† †
réflexion et de travail différent, des dossiers pour eux-mêmes, on
conceptions de la recherche en peu normé et donc peu contrai- ne perçoit probablement pas la dif-
sciences sociales en s’y position- gnant, en s’associant à la Revue. ficulté permanente de trouver le fil
nant clairement. La définition même d’une revue conducteur du projet éditorial.
LSP 50 29/06/04 13:34 Page 33

Toutefois, il importe de noter que La Revue a toujours tenté, au sein fournissant ainsi les moyens de la
cette difficulté s’est beaucoup de chacun des numéros qu’elle a modifier ».

réduite depuis quelques années. produits, de concilier les genres et


Mais pour le comité éditorial, il y a les tendances, de jeter des ponts Au plan financier, et donc dans
sans doute là, dans cette difficulté entre les analyses et les témoi- sa rencontre avec l’institution des
même, un précieux espace de gnages, entre les réflexions théo- organismes subventionnaires, la
liberté intellectuelle en gestation, riques et les démarches empiriques, Revue est parvenue généralement à
fait de la possibilité de refuser entre les travaux abstraits et les faire reconnaître la spécificité de
d’être d’une tradition ou d’une récits d’action et les analyses de son approche de la réalité et donc à
autre, d’une école ou d’une disci- terrain, entre différents contextes être capable de démontrer à des
pline, pour tenter plutôt de penser nationaux, bref, tout en étant clai- comités anonymes de pairs que sa
« librement » la société à la fois
† † rement du côté du « mode 2 », de
† †
façon de penser et d’agir était aussi
« scientifique » et digne de soutien 3
dans ses expressions particulières laisser de l’espace à des réflexions † †

(d’où la variété des thèmes) et dans caractéristiques du « mode 1 ».


† †
que celle des revues disciplinaires.
sa globalité. Le CRSH l’a bien compris et
Elle a également favorisé les accepté, qui n’a jamais interrompu
S’il y a un projet politique de la approches internationales et les son soutien. Par contre, le FCAR
Revue, je pense que c’est là qu’il se études comparatives, avec cette du Québec, à une époque où il
manifeste, dans cette posture cri- intuition du formidable intérêt d’une cherchait à rationaliser ses investis-
tique à l’égard de toute construction démarche comparative qu’exprime sements à partir d’une démarche
institutionnelle d’un champ, d’une si justement Gérard Bouchard technique de « scientométrie »,
† †

discipline, d’une tradition ou d’une (2000 : 75) : « La comparaison fait


† † †
avait jugé que la Revue n’était pas
quelconque normativité. En cela, la partie des procédés d’objectivation assez scientifique pour qu’elle
Revue me paraît être de son époque, parce qu’elle est un moyen de créer mérite son soutien. Par la suite, à la
caractérisée, par Dubet (1994 : 253), † une distance entre le sujet et sa cul- faveur de la rigueur accrue qui a
comme on l’a mentionné aupara- ture, parce qu’elle permet de casser accompagné le changement de titre
vant, par cette évidence que la la chaîne de production du savoir là de la Revue, en 1994, le CNRS
société ne peut plus être conçue même où naissent les paradigmes, français a lui aussi décidé d’accor-
comme un « système organisé
† bien en amont de la théorie et des der une subvention récurrente à sa
autour d’un centre » quel que soit
† concepts. Il est utile en effet de bri- publication. Ces épisodes de finan-
ce « centre ». À sa manière, la
† † ser cette articulation du savoir à cement démontrent, s’il en était
Revue s’est voulue « libre » dans
† † son enracinement socioculturel, besoin, que l’univers de la produc-
sa manière de fonctionner, de défi- non pas pour la récuser, ce qui tion de la recherche est loin d’être
nir son projet, ses thèmes, ses col- reviendrait à enlever toute sub- homogène : il y existe de véritables

laborations. Elle a pratiqué stance et toute signification aux espaces de liberté et de créativité
l’« application », non pas bien sûr
† énoncés scientifiques, mais bien intellectuelle, même s’ils sont l’ob-
dans le sens de la relation hiérar- pour en renégocier les ancrages, jet de luttes pour le contrôle du
chique, taylorienne de la séparation pour la soumettre elle aussi au pro- « champ » parfois assez féroces.
† †

entre la pensée, la conception et… cessus critique de construction de


l’application, qui est à la base de la l’objet. L’acte comparatif repré- La Revue contribue à mon avis
notion d’expertise, mais bien dans sente en quelque sorte l’exil, l’émi- directement aux débats en cours sur
la volonté d’interagir avec des pra- gration ou la transgression que la transformation des conditions de
tiques sociales, avec une pluralité de requiert cette opération. Il enrichit production de la recherche en
sources de savoirs, sans en hiérar- le regard scientifique en ce que, livrant des numéros thématiques
chiser la légitimité, avec des sys- non seulement il fait mieux voir le qui, certes, sont ouverts sur la ques-
tèmes de sens produits par les social à partir d’une matrice cultu- tion de l’importance de la diffusion
acteurs sociaux, à leur tour produc- relle particulière, mais il fait voir des connaissances à destination de
teurs de société. aussi cette matrice elle-même, diverses catégories d’utilisateurs
LSP 50 29/06/04 13:34 Page 34

LIEN SOCIAL ET POLITIQUES – RIAC, 50 droits et de la citoyenneté de leurs société dans laquelle elle évolue et
membres. Dans ce domaine, l’ap- qu’elle contribue à façonner. Mais
La société des savoirs et la gouvernance :
la transformation des conditions de proche comparative s’est révélée le savoir, les savoirs ne se réduisent : †

production de la recherche universitaire particulièrement fructueuse.


— ni aux structures et aux corps
C’est, me semble-t-il cette professionnels disciplinaires qui
perspective critique qui permet à les produisent;
l’analyste et au chercheur impli-
— ni à leur conformité aux
qués dans la transformation des
normes professionnelles, sociales,
conditions de production de la
scientifiques dans lesquelles ils
recherche de demeurer des « sujets »
† †

évoluent, ou encore aux projets


actifs, en maîtrise de leur réflexi-
34 technocratiques qui les sollicitent;
vité et à distance des normativités
institutionnelles, que celles-ci — ni à une conception de quête
hors de l’université. La Revue n’a soient universitaires, technocra- ou d’affirmation de rationalité et de
jamais douté de sa responsabilité à tiques ou encore associées à une fonctionnalité qui mènerait le
ce sujet. Elle ne l’a pas fait toutefois forme ou une autre de militan- monde;
d’une manière que je qualifierais de tisme organisé. C’est avec cette
dernière question de la posture du — ni à une injonction d’utilité
« technocratique », c’est-à-dire selon
† †
sociale ou économique, ou de per-
les prémisses d’une pensée mobili- chercheur que je conclurai.
tinence, ou encore d’inscription
sée par une préoccupation de perti- Conclusion : au-delà des dans les nouveaux « grands récits »,
† †

nence immédiate et d’utilité directe transformations en cours, la tels ceux de l’« économie du
pour la résolution des problèmes liberté réflexive du chercheur savoir » ou des « systèmes natio-
† †

sociaux, tant il est vrai que la naux d’innovation » (Lesemann et


« science » ne peut répondre par À sa manière, il m’apparaît,


† †
Goyette, 2003; Lesemann, 2003),
elle-même à ce type de questions rétrospectivement, que le « projet »
† †

qui sont autant d’idéologies néces-


sans médiation du politique. Mais fondamental de la Revue a été et
saires pour l’action, mais aux-
elle l’a fait de manière critique, en demeure de construire ce lieu de
quelles les savoirs ne peuvent être
s’efforçant de décoder les enjeux débat pour la recherche en sciences
réduits.
d’une question traitée par le poli- sociales qui permette au chercheur
tique, en faisant connaître les de se penser, de se positionner En d’autres termes, il faut poser
conditions de vie de certaines caté- comme Sujet réflexif, au sens de analytiquement un principe d’auto-
gories de la population et en four- Touraine (1992) ou de Giddens nomie des savoirs (qui ne se
nissant des explications plausibles (1998), face, à la fois, aux transfor- confond pas avec l’autonomie pro-
d’un certain « état des choses », en
† †
mations de l’organisation de la clamée ou invoquée de l’Université
recherche par les pouvoirs publics ou des professeurs qui en sont l’ex-
montrant comment certains pays
technocratiques nationaux et mon- pression instituée), de liberté du
ont imaginé résoudre telle ou telle
diaux, et les administrations uni- Sujet (et non pas des professeurs,
question, en permettant à certaines
versitaires qui les relaient, et aux qui sont des individus inscrits dans
catégories d’exprimer leur vision
vestiges de cette « République des
† des rôles et des normes sociales et
du monde, de revendiquer leur
chercheurs » qui m’apparaît sou-
† professionnelles).
place dans la société, etc. Elle l’a
vent s’être sclérosée dans une
fait aussi en réfléchissant, de Il convient donc de construire et
défense d’intérêts corporatistes,
manière de plus en plus structurée, de reconstruire sans cesse les
portée par une rhétorique de la
au rôle croissant des politiques conditions de réalisation d’une
défense de la Science.
publiques comme outils d’action et autonomie des savoirs et d’une
d’émergence de sociétés plus équi- La recherche universitaire parti- liberté du Sujet. Autonomie d’une
tables et plus respectueuses des cipe bien sûr pleinement de la institution réflexive, d’une part, qui
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doit être confortée par la création Le chercheur qui se constitue en de souligner la pluralité des savoirs inclus
volontaire d’un certain « isole- † sujet réflexif exprime une volonté et dans l’expression consacrée « société du

savoir ». Nous nous donnerons quant à


ment » : la société a besoin de


† † un besoin impérieux, indissociables nous la liberté de considérer dans notre
« refuges », de lieux qui permettent
† † de sa fonction, de construire et de article l’une ou l’autre des formulations
la production de connaissances « en † maintenir cette marge essentielle de comme équivalentes.
profondeur » qui seront validées
† liberté qui fonde sa capacité d’arti- 2
Je remercie Yvan Tourville, agent de
dans la durée. C’est le rôle de l’ins- culer, comme dit Touraine (1992 : †
recherche au groupe de recherche
titution universitaire que de favori- 329), « projet professionnel et ratio-
† TRANSPOL, qui a assuré la collecte des
nalité de l’organisation ». Ce projet données nécessaires à la rédaction de cet
ser ce type de production, sous †

article.
peine de voir prévaloir des analyses professionnel ne rencontre jamais
promues par des think tanks finan- totalement la rationalité de l’organi- 3
Il s’agit d’un programme d’ajout de
sation, qu’il s’agisse de normes 2000 postes universitaires d’excellence,
cés par des fonds privés et politi- d’une durée de six ans, en vigueur de 3
quement orientés (Lundvall, 2002 : †
purement académiques ou d’exi- 2000 à 2005, et d’un coût de 900 mil-
6). Reconnaissance, d’autre part, du gences d’efficacité dans le cadre lions de dollars. Ce programme, qui
fait que le Sujet, tout en étant bien d’une programmation technocra- octroie non seulement le salaire complet
tique de recherche. d’un professeur, mais une subvention
sûr inscrit dans la société et dans d’infrastructure récurrente pouvant
l’institution, et donc dans les rap- C’est la construction difficile et atteindre 200 000 dollars par an, renou-
ports sociaux, culturels, acadé- toujours à reprendre de cette pos- velable pendant sept ans, vise notam-
miques, économiques et politiques, ment à attirer des chercheurs étrangers,
ture réflexive qui me semble ou à permettre à des chercheurs cana-
ne se réduit pas à ces rapports. garante de la possibilité de mainte- diens qui se sont exilés, particulièrement
C’est là le sens de sa liberté. nir dans une tension créatrice à la aux États-Unis, où les conditions de
fois une autonomie critique et une recherche sont plus attrayantes, de reve-
Que devient dès lors le cher- nir au Canada, ou encore à convaincre de
cheur, dans cette perspective ? Il ne †
pertinence sociétale. Démarche jeunes chercheurs tentés d’aller travailler
me semble plus pouvoir fonder sa exigeante s’il en est qui vaut tant à l’étranger de demeurer au Canada.
légitimité et son « engagement » ni pour l’individu chercheur réflexif
† † 4
Ce programme a débuté en 1989 et, dans
sur une allégeance institutionnelle que pour l’institution réflexive qu’il une première phase de quatre ans, il a
disciplinaire stricte (position du contribue à édifier. Il me semble été doté de 240 millions de dollars et
« mode 1 »), au risque de perdre
† †
qu’elle doit être aujourd’hui à la d’un apport de partenaires de 60 mil-
base de la définition du rôle de la lions; dans une seconde phase, 1994-
tout contact avec la réalité socié- 1998, il a reçu 183 millions et 178
tale, ni sur une adhésion univoque recherche dans le contexte d’une millions respectivement.
à une entreprise mue par des objec- « société des savoirs » régie par de
† †

nouvelles formes de gouvernance.


5
Les programmes des Chaires et des RCE
tifs de rationalisation, d’innovation sont techniquement administrés par les
Et peut-être permet-elle enfin de
et de compétition (position du trois conseils subventionnaires.
nommer le « projet » de la Revue :
† † †
« mode 2 »). Il doit exercer sa
† † 6
Plusieurs membres de ces équipes ont
être une revue réflexive ? †
liberté de Sujet autonome et sa régulièrement collaboré aux numéros
capacité réflexive d’acteur social Frédéric Lesemann thématiques de Lien social et Politiques.
face à ces demandes contradic- On doit d’ailleurs reconnaître que cette
INRS-Urbanisation, culture et revue a entretenu des liens privilégiés
toires. C’est à cette condition qu’il société avec la MIRE et plusieurs de ses repré-
pourra être pleinement un agent de TRANSPOL sentants; elle a toujours suscité chez eux
transformation de la réalité et des CRISES un intérêt actif, fondé sur une certaine
représentations de cette réalité, communauté de vues.
capable de s’extirper des rôles 7
Je me réfère ici aux débats (et aux
sociaux attendus, de produire des Notes « luttes », au sens bourdieusien appliqué
† †

au contrôle de ces « champs » symbo-


conduites et des références scienti- † †

1
Nous comprenons la décision des respon- liques par Albert, 1999, ch. 2.4) que j’ai
fiques et culturelles différentes de sables de ce numéro de l’intituler « la
† eus avec mes collègues en provenance
celles qui prédominent. société des savoirs » comme une volonté
† de départements disciplinaires lorsque
LSP 50 29/06/04 13:34 Page 36

LIEN SOCIAL ET POLITIQUES – RIAC, 50 ancrage à la fois dans le lien social, la Europe in the Globalising Learning
sociabilité, les solidarités primaires, les Economy. Oxford University Press.
La société des savoirs et la gouvernance : pratiques sociales individuelles et col-
la transformation des conditions de lectives et dans les régulations institu- CST (Conseil de la science et de la techno-
production de la recherche universitaire logie du Québec). 1998. L’Université
tionnelles et les politiques publiques, les
dans la société du savoir et de l’innova-
deux pôles étant conçus comme inter-
tion. Québec, juin.
agissant étroitement entre eux.
DUBET, François. 1994. Sociologie de l’ex-
10
Je m’exprime ici à titre personnel bien
périence. Paris, Seuil.
sûr et en fonction de mon expérience de
la fréquentation de cette revue, qui s’est ETZKOWITZ, H., et L. LEYDESDORFF.
terminée pour moi en 2000; j’ai participé 1997. Universities in the Global
à son comité de rédaction pendant plus de Economy : A Triple Helix of University-

20 ans (1979-2000) et l’ai dirigée entre Industry-Government Relations. Londres,


36 1979 et 1984, puis, avec Claude Martin, Cassell Academic.
de 1991 à 1999. La Revue est, depuis
cette date, dirigée par Jane Jenson et ETZKOWITZ, H., A. WEBSTER, C. GEB-
j’ai participé à l’implantation puis à la Claude Martin et elle confirme sa voca- HARDT et B. R. CANTASINO TERRA.
direction du programme de Ph.D. en tion d’espace de débat et de réflexivité, 2000. « The future of the university and

Sciences humaines appliquées à l’Uni- avec un accent particulier sur l’analyse the university of the future : Evolution of †

versité de Montréal, puis également des politiques publiques. ivory tower to entrepreneurial
lorsque j’ai assumé pendant près de six paradigm », Research Policy, 29 : 313-
† †

ans la direction du centre Culture et 330.


Société de l’INRS. Cette opposition Bibliographie FÉDÉRATION DES PROFESSEURS
entre deux modes de référence, je dirais D’UNIVERSITÉ DU QUÉBEC. 2000.
même deux économies de production de La commercialisation de la recherche et
ALBERT, M. 1999. Transformations des
la recherche, était structurante des uni-
pratiques de recherche en sciences éco- de l’expertise universitaires dans les uni-
vers professionnels que j’ai connus.
nomiques et en sociologie dans deux versités québécoises. Montréal, octobre.
8
Plus de 60 % des universités qui existent
† universités québécoises : instrumenta-

FRIEDBERG, Erhard. 1993. Le pouvoir et
dans le monde ont été créées après les lisation du savoir ? Université de

la règle. Paris, Seuil.
années 1960 (Limoges, 1996 : 10). † Montréal, thèse de doctorat en sociologie.
GIBBONS, M., C. LIMOGES, H.
9
Dans le no 1 de la revue (printemps ALBERT, M. 2002. « The relevance of

NOWOTNY, S. SCHWARTZMAN, P.
1979), qui s’appelait alors Revue inter- Pierre Bourdieu’s social theory for the
SCOTT et M. TROW. 1994. The New
nationale d’action communautaire/ study of scientific knowledge produc-
Production of Knowledge. The Dynamics
International Review of Community tion », Canadian Journal of Sociology/

of Science and Research in Contem-
Development, j’expliquais (p. ii à vii) Online, septembre-octobre, 5 p. porary Societies. Londres, Sage.
que cette « nouvelle » revue était en fait
† †

l’héritière de l’International Review of ALBERT, M., et P. BERNARD. 2000. GIDDENS, Anthony. 1998. The Third Way.
Community Development. Celle-ci avait « Faire utile ou faire savant ? La “nou-
† †
The Renewal of Social Democracy.
été fondée en Italie en 1958 par Albert velle production de connaissances” et la Londres, Polity Press.
Meister, avait été financée par la sociologie universitaire québécoise », †

Fondation Adriano Olivetti et avait Sociologie et Sociétés, XXXII, 1 : 71-92.† GINGRAS, Yves. 2003. « Idées d’universi- †

publié, jusqu’en 1978, 40 numéros tés », Actes de la recherche en sciences


consécutifs; c’est ce qui expliquait la BOUCHARD, G. 2000. Genèse des nations sociales, 148, juin : 3-7.†

double numérotation de la nouvelle et culture du Nouveau Monde. Montréal,


Boréal. GODIN, B., et M. TRÉPANIER. 2000.
série, du 1/41 de 1979 au 50/90 du prin-
« Présentation », Sociologie et Sociétés,
† †
temps 2003. Axée sur le développement CANADA. Ministère des Finances. 2003. XXXII, 1 : 11-15. †
communautaire depuis ses origines, la Plan budgétaire 2003. Ottawa.
revue a progressivement évolué, se trans- GODIN, B., M. TRÉPANIER et M.
formant en revue interdisciplinaire de CASTELLS, Manuel. 1998. La société en ALBERT. 2000. « Des organismes sous

sciences sociales orientée vers l’analyse réseaux. Paris, Fayard. tension : les conseils subventionnaires et

des phénomènes sociaux, des problèmes la politique scientifique », Sociologie et †

sociaux et des politiques publiques. C’est CONCEIÇAO, P., et M. HEITOR. 2001. Sociétés, XXXII, 1 : 17-42. †

pourquoi, à partir du numéro 32/72 de « Universities in the learning economy :


† †

1994, elle a à nouveau changé de titre Balancing institutional integrity with LIMOGES, C. 1996. « L’Université à la †

pour prendre celui de Lien social et organisational diversity », dans D.


† croisée des chemins : une mission à affir-

Politiques, qui traduit son double ARCHIBUGI et B. A. LUNDVALL, éd. mer, une gestion à réformer », dans †
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