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The Project Gutenberg eBook of L'Automne d'une femme, par Marcel Prévost.

The Project Gutenberg EBook of l'Automne d'une femme, by Marcel Prévost

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Title: l'Automne d'une femme

Author: Marcel Prévost

Illustrator: Bocchino

Release Date: June 13, 2007 [EBook #21825]

Language: French

Character set encoding: ISO-8859-1

*** START OF THIS PROJECT GUTENBERG EBOOK L'AUTOMNE D'UNE FEMME ***

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1
The Project Gutenberg eBook of L'Automne d'une femme, par Marcel Prévost.

MARCEL PRÉVOST
———

L'Automne
d'une Femme
Il rêvera partout à la chaleur du sein.

A l f r e d d e V i g n y.

Illustrations de Bocchino

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The Project Gutenberg eBook of L'Automne d'une femme, par Marcel Prévost.

PARIS

ALPHONSE LEMERRE, ÉDITEUR

23-31, passage Choiseul, 23-31

———

• PREMIÈRE PARTIE— I, II, III, IV


• DEUXIÈME PARTIE— I, II, III, IV, V
• TROISIÈME PARTIE— I, II, III, IV, V, VI, VII

———

Un remarquable roman de mœurs militaires a été publie, il y a quelques années, par Mme Claire de
Chandeneux, sous le titre: L'Automne d'une Femme. Nous devons a l'obligeance des héritiers de cet écrivain le
droit de conserver ce titre pour le présent volume.

A. L.

À M. LOUIS LEBLOIS
Je suis heureux, mon cher ami, de pouvoir vous offrir, avec ce roman, un témoignage de mon affection
reconnaissante. Vous avez pris la peine de lire, en manuscrit, la plupart de mes livres, et, avec une patience
que ne rebutait aucun de leurs défauts, vous leur avez fait subir ce suprême examen, qui n'est vraiment utile
que s'il n'est point celui d'un confrère.

Vous vous êtes ainsi associé à mon œuvre; elle a bénéficié de votre connaissance des réalités morales, et de
votre goût si sûr. Puissiez-vous trouver, dans les pages que vous allez relire, un peu de cette grâce
sentimentale, de ce romanesque du réel où vous croyez voir, comme moi, le principal mérite, le plus aimable
attrait des œuvres d'imagination.

MARCEL PRÉVOST.

Mars 1893.

À M. LOUIS LEBLOIS 3
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PREMIÈRE PARTIE

côté des grandes églises paroissiales ouvertes à la prière du peuple, il est, dans chaque quartier
du Paris élégant, des asiles de recueillement plus discrets, plus intimes, plus luxueux aussi, où la piété
mondaine, lorsqu'elle s'en avise, peut converser avec Dieu. C'est, pour le faubourg Saint-Germain, le Gésu de
la rue de Sèvres; pour les Champs-Élysées, l'oratoire dominicain de l'avenue Friedland; la plaine Monceau a
les Barnabites de la rue Legendre. Le quartier de l'Europe est le mieux partagé avec la jolie chapelle rococo de
la rue de Turin.

Elle appartient aux Rédemptoristes, ordre féminin, fondé au dernier siècle par la marquise de
Saint-Yvert-Leroy. Ces religieuses, toutes recrutées parmi les riches du monde, ne soignent point de malades,
ne visitent point les pauvres. Elles enseignent un petit nombre d'élèves, choisies comme elles-mêmes dans la
société; mais leur fondatrice leur a principalement destiné le rôle de Marie en la maison de Lazare: l'adoration
aux pieds du Maître divin. Sur l'autel miroitant d'émeraudes,—telle la châsse des rois mages à Cologne,—le
cercle pâle de l'hostie luit perpétuellement parmi les rayons de l'ostensoir. Elles, les Rédemptoristes, le corps
chastement chemisé de blanc, un manteau de velours bleu, ceint d'or, les revêt en face de l'Époux: et
remplacées par d'autres lorsque la fatigue les épuise, elles demeurent deux par deux agenouillées en muette
prière devant le tabernacle illuminé.

Un silence profond s'exhale de la chapelle: sur les murs épais, sur les portes à matelas, tous les bruits de la
Ville se brisent et meurent. La rue, d'ailleurs, est paisible, au moins dans la portion contiguë à la rue de Berlin,
où est bâti le couvent.

PREMIÈRE PARTIE 4
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Il est bien rare, hors même les heures d'offices, que les bancs de la chapelle soient vides, et qu'une silhouette
de Parisienne ne s'encadre pas entre les agenouilloirs et les mains-courantes. Elles y viennent volontiers à
pied, comme à un mystérieux rendez-vous qu'il vaut mieux tenir secret entre Dieu et soi. Quelle femme dans
le monde, à Paris, n'a connu ces brusques à-coups de piété, ces retours subits à la dévotion dans l'effarement
d'un déboire de cœur? Oh! les étranges grâces qu'implorent ces mains gantées, entre-closes comme un livre
sur les visages voilés, et quels parfums suspects doivent monter au ciel avec les flammes des petits cierges
fichés sur les ifs de l'autel! Quels appels désespérés vers l'amour en fuite se mêlent aux sincères éjaculations
du remords! Et comme il faut là-haut un Dieu indulgent et intelligent pour trier le bon grain parmi tant
d'ivraie!

...Ce n'était pas à coup sûr une telle pénitente qu'un coupé venait d'amener à la chapelle de la rue de Turin par
cette fin d'après-midi d'octobre, sombrée dans la pluie.

À peine entrée, elle s'était agenouillée dans l'un des derniers bancs, sous la tribune, soit qu'elle fût très pressée
de prier, soit que, comme le Publicain de l'Écriture, elle ne se sentît pas digne de pénétrer plus avant dans la
maison de son Seigneur. Depuis de longues minutes elle restait là, le visage caché dans ses mains, ou bien les
mains jointes au bout des bras tendus, dans la pose de la Béatrice de Rosetti, et le visage levé vers les lumières
fixes du chœur. Comme à l'ordinaire, l'hostie brillait au centre des tiges d'or irradiées, et deux statues de
l'immobilité, à genoux sur la dernière marche, en velours bleu ceinturé d'or, fixaient sur elle des yeux d'extase.

La pluie avait dissous les dernières pâleurs du jour; le fond de la chapelle plongeait dans l'ombre. Une
converse sortit de la sacristie; elle tenait dans sa main une hampe à feu: d'un pas de velours elle glissa de pilier
en pilier, allumant furtivement le gaz des lampes. La dernière allumée, juste au-dessus de cette femme qui
priait, la surprit, lui fit brusquement lever la tête. Son regard rencontra les yeux de la converse; elles
échangèrent un sourire discret de connaissance. Du même pas velouté, la sœur s'éloignait, gagnait les marches
du chœur; l'autre essaya de prier encore, mais la clarté subite avait chassé le recueillement avec l'obscurité.
Vainement la pénitente voulut renouer le fil rompu de sa prière; elle y renonça et demeura quelque temps à
réfléchir, les yeux vagues, la figure bien éclairée par le globe dépoli du pilier voisin.

L'élégance heureuse de sa toilette, l'art de décorer sa beauté, la revêtaient de la grâce

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un peu impersonnelle des Parisiennes du monde; et sous cette patine, l'âge vrai de la femme disparaissait.
Pourtant, si ce n'était pas une femme très jeune, c'était assurément une jeune femme, même en deçà du sens
indulgent que Paris accorde à ces mots. Les cheveux, qu'une imperceptible capote, faite de pervenches
entrelacées autour d'un caducée d'or, couvrait à peine, avaient une franche couleur de jeunesse, châtains très
clairs, mêlés de mèches dorées ou rouillées. La voilette, teintée de brun, estompait un visage doux, aux lignes
pleines, un peu grasses, évoquant par les contours, sinon par la couleur, ces faces d'Italiennes, à l'ovale large,
au fin menton, aux lèvres courtes et épaisses, au nez droit, au front bas: le visage des vierges qui puisent l'eau
des citernes à Albano ou à Nemi. Comme il ne faisait point froid dans la chapelle, la jeune femme avait laissé
retomber son manteau sur le dossier du banc: sa posture dessinait toute sa forme, riche et définitive. Le cou
découvert, parfaitement blanc, rejoignait la nuque sous des frisons cuivrés, et le menton par une courbe un peu
amollie, qu'on devinait plus affinée naguère, avant l'enflouement d'un embonpoint léger. Elle portait une robe
unie de foulard prune, et comme corsage une simple chemisette pareille, ornée aux basques, au cou et aux
manches, de dentelle noire. La chemisette drapait la ligne médiane du dos, l'entre-deux des seins, les bras, et
moulait, dans une ceinture noire, la taille singulièrement étroite pour l'épanouissement des hanches.

Telle qu'elle était là, il eût fallu un visiteur bien distrait ou bien fervent pour passer près d'elle sans lui
accorder un regard. Elle était la beauté féminine achevée, que les années échues, ont constamment
perfectionnée, remplaçant par une affirmation du type ce qui disparaissait en charme indécis de jeunesse, en

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grâce de bouton. Mais les yeux surtout attachaient les yeux. L'âme y était pour ainsi dire affleurante, à la
surface des prunelles indéfinissables, presque bleues, point bleues pourtant, de cette couleur pas nommée
qu'ont certains métaux lorsqu'on les coupe.

Oui, toute l'âme de cette femme en prière était réfléchie dans les yeux, dévoilés maintenant, qu'elle levait vers
l'Invisible, vers le doux Ami des inquiètes, des désorientées, des désolées: Dieu paternel aux amoureuses,
qu'elles se plaisent à imaginer, suivant le mot des saints livres, le plus beau à la fois et le plus tendre des
enfants des hommes. Dans ces yeux brillait une clarté d'innocence extraordinaire, illuminant le visage jusqu'à
lui donner l'expression juvénile, ignorante, étonnée des petites filles qu'on voit sortir de l'école, vers l'heure de
midi, bavardant et se tenant par la main. Il y vivait aussi une tendresse débordante, le besoin passionné de
protéger, d'aimer, de répandre son cœur en aumône.

La converse, ayant allumé tous les globes de la chapelle, s'agenouilla devant l'autel et y pria quelque temps
dans une humble attitude. Puis elle salua le tabernacle et regagna la sacristie. Le bruit de la porte refermée
s'exagéra dans le silence de la chapelle: il réveilla la pénitente de son hypnose. Elle se leva, rajusta son
manteau et se dirigea à son tour vers la sacristie. C'était une pièce lambrissée de bois clair qui ressemblait à
une lingerie; la converse s'y trouvait encore occupée à examiner des rochets d'enfants de chœur; elle lui sourit
d'un sourire de bienvenue plus franc que tout à l'heure, qu'autorisait la moindre sainteté du lieu: car pour les
religieuses, il est une hiérarchie, même de sourires.

—Bonjour, sœur Zyte. L'abbé Huguet est-il chez lui?

La sœur chuchota, comme au confessionnal:

—Je pense... J'ai vu rentrer M. l'aumônier il y a trois quarts d'heure, et je ne l'ai pas vu ressortir.

—Il peut me recevoir?

—Si Madame veut monter... Mais ce n'est pas l'heure des confessions de M. l'aumônier.

—Oh! je ne viens pas pour me confesser.

La visiteuse attendit un instant une réponse plus précise; mais sœur Zyte, trouvant sans doute qu'elle avait
assez parlé pour la journée, s'était remise à examiner ses rochets et se taisait. Alors la jeune femme se décida,

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et, avec la sûreté d'allures de quelqu'un qui connaît bien la maison, sortit de
la sacristie par la porte opposée au chœur.

La fraîcheur de la pluie l'imprégna aussitôt, lui fit serrer les pans de son manteau; car la porte donnait sur un
petit cloître carré, et l'eau fouaillée par le vent poussait des incursions jusqu'au milieu des arcades. Le petit
cloître dormait sous cette pluie: quatre allées sablées menu, autour d'un carré de buis d'où émergeait la
blancheur indécise d'une statue. Deux autres statues garnissaient des encognures; à leurs socles on avait
accroché des lampes en verres de couleurs. Et le cloître n'était éclairé que par ces lueurs clignotantes et le
reflet de quelques fenêtres.

La visiteuse courut vivement au bout des arcades, monta un étage. Une porte matelassée l'arrêta; elle l'ouvrit,
trouva derrière une seconde porte en bois plein et frappa.

—...Trez! fit une voix douce, un peu nasale.

Elle entra. Une tête grise apparut derrière un bureau d'acajou, puis un grand corps se dressa.

—Madame Surgère!... Quelle bonne surprise... Veuillez donc vous asseoir, ma chère dame.

Le prêtre indiqua un fauteuil. C'était un homme de haute taille, accusant une soixantaine d'années,
soigneusement tenu. Dans la chambre, les panneaux peints à la colle, le simple mobilier, le lit de fer vulgaire
entrevu derrière les rideaux de l'alcôve, contrastaient avec les objets très précieux dont la cheminée, les
meubles et même les murs étaient encombrés. Mme Surgère s'assit. L'abbé la regarda à travers ses lunettes et
répéta:

—Quelle bonne surprise! Qu'est-ce qui vous amène à cette heure-ci? Rien de grave dans votre chère
famille, j'espère?

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—Oh! non, dit Mme Surgère, seulement je passais rue de Saint-Pétersbourg, en revenant d'une visite. Je
suis entrée dans la chapelle. Sœur Zyte m'a dit que vous étiez là... et...

Le prêtre, s'inclinant, acquiesça à cette explication provisoire; il savait bien qu'il aurait l'autre, tout à l'heure, la
vraie: quelque triste péché de chair, sans doute!... Il l'attendit un instant, puis comme elle ne venait pas, il
rompit le silence.

—M. Surgère ne va pas plus mal?

—Non... La même chose toujours. Ce temps humide ne lui vaut rien. Malgré cela il va partir
incessamment pour Luxembourg. Vous savez? la succursale de notre maison de banque de Paris. Il faut qu'il
soit là avant la liquidation de janvier.

L'abbé demanda d'un air indifférent:

—Mais M. Surgère n'est pas seul... Il a bien un associé, n'est-ce pas? Ce monsieur très grand que j'ai eu
l'honneur d'avoir à côté de moi, à votre table?... le père d'une charmante jeune fille, Melle Claire, je crois?...

—Oui, M. Esquier. Il suffirait parfaitement à mener la banque tout seul, d'autant que nous avons un
administrateur excellent à Luxembourg... Mais on ne peut pas faire entendre cela à mon mari, il y met de
l'amour-propre et veut être là.

Le prêtre fit un «hum» prolongé qui lui était ordinaire et qui signifia clairement, cette fois: «Je sais quel
homme est votre mari et qu'on ne le mène pas comme on voudrait.»

—Et Mlle Claire, reprit-il, avez-vous eu de ses nouvelles récemment?

—Elle dîne à la maison ce soir.

—C'est juste, fit l'abbé en jetant un coup d'œil sur l'éphéméride suspendu au mur... C'est
aujourd'hui le premier mercredi du mois, la sortie des pensionnaires de Sion.

Il toussa, puis reprit, jouant avec un coupe-papier:

—C'est une bien aimable personne: je puis le dire, puisque j'ai eu le plaisir de faire sa connaissance
quand j'ai prêché une retraite à Sion. Très droite, très courageuse. Ce sera une grande chrétienne dans la vie.
Elle est un peu votre parente, n'est-ce pas?

Mme Surgère rougit.

—Non. Claire est la fille de M. Jean Esquier, justement, ce grand monsieur, l'associé de mon mari.
Nous sommes de très vieux amis, pas des parents.

Elle avait laissé glisser son manteau sur le dossier de sa chaise, envahie par la chaleur douillette de la
chambre. Il y eut un court silence... L'abbé et la mondaine cherchaient un accès vers le vrai entretien demandé
par elle, attendu par lui.

Mais cette fois encore ils ne trouvèrent point. L'abbé dit seulement, riant comme d'un propos spirituel:

—Alors, vous êtes tout à fait en famille, ce soir, place Wagram?

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—Tout à fait, répondit Mme Surgère...

Elle hésita un instant, puis dit précipitamment:

—Nous avons même un nouvel hôte en ce moment, Maurice Artoy, M. Maurice Artoy, le fils de
l'ancien directeur de la Banque de Paris et de Luxembourg.

—Celui qui s'est...?

—Oui... celui qui s'est suicidé.

—Et le pauvre jeune homme habite avec vous? fit l'abbé en marquant l'étonnement.

—Oh! non. Il habite le pavillon du fond avec M. Esquier.

Toutes sortes de lueurs passèrent dans les yeux innocents de Mme Surgère. Elle sentait rivé sur elle le regard
de l'abbé, condensé pour ainsi, dire par les lunettes. Lasse de se contraindre, son inquiétude, son chagrin, ses
remords remontèrent de son cœur à ses lèvres et à ses yeux; sans un sanglot, elle s'appuya du coude au
coin du bureau, et fondit en pleurs. L'abbé Huguet la laissa pleurer quelques minutes. Il l'observait, il
réfléchissait. Comme il les connaissait, les pauvres âmes de ces Parisiennes, ballottées par la houle des
compromissions et des lâchetés ambiantes, sans fond solide où ancrer leurs résistances! Il connaissait cette
âme-ci particulièrement, étant le confident en titre de ses menues fautes, et il l'aimait parce qu'elle se reflétait
vraiment dans l'innocence et la tendresse de ces beaux yeux.

Mme Surgère ne sanglotait pas, ne remuait pas. Même son visage, que sa main laissait à demi découvert, à la
lueur de la lampe, était à peine rougi par les pleurs.

L'abbé Huguet se leva, se pencha, et mettant sa main sur le bras de la jeune femme:

—Qu'y a-t-il, mon enfant? Vous souffrez?

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Déjà il tirait d'un tiroir un flacon de cristal rose taillé, soulevait la capsule de vieil argent, car son métier de
pasteur d'âmes féminines l'avait depuis longtemps muni de tout l'attirail destiné à combattre, à calmer les nerfs
des femmes.

Mais Mme Surgère fit «non» de la tête; elle essuyait ses yeux et souriait déjà.

—Merci, je vous demande pardon... J'ai si mal aux nerfs depuis quelques jours! Il me semble, à certains
moments, que j'ai un poids sur le cœur, une sorte de boule très lourde qui l'écrase, pèse sur lui et se
soulève alternativement. Puis cela remonte à ma tête et cela se fond en larmes, comme tout à l'heure.

L'abbé murmura du ton d'un homme qui attend:

—Vous avez raison; c'est nerveux.

Mme Surgère achevait d'essuyer ses larmes. Elle dit:

—Je voudrais justement, monsieur l'abbé, vous parler à ce sujet.

La phrase était vague; l'abbé la comprit.

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—Est-ce que vous désirez que je vous entende au saint tribunal?

—Oh! non. Je veux seulement vous consulter, vous demander conseil... Je suis très troublée en ce
moment.

L'abbé vit que des larmes lui remontaient aux yeux. Il lui prit la main.

—Voyons, ma chère fille, ayez confiance... Parlez-moi... C'est le confesseur qui vous écoute.

Et comme pour remplacer le décor absent du confessionnal, de l'église silencieuse et sombre, de la grille qui
sépare les visages, il éloigna la lampe, modéra la flamme, appuyant un mouchoir sur sa tempe, cachant ses
yeux.

—Je vous écoute.

Elle parla, entrant dans son aveu par les voies les plus lointaines, comme font toutes les femmes, s'attardant
aux menues circonstances, glissant sur les faits... «Vous savez, mon père, ma situation vis-à-vis de mon mari.
J'ai bien souffert autrefois à cause de lui, puis j'ai pris mon parti de la séparation effective... Sa maladie l'a
rendue toute naturelle. Nous vivons tranquillement l'un près de l'autre, et la présence de M. Esquier, notre ami
à tous deux, amortit les chocs. Ce n'est pas, assurément, le rêve du mariage qu'une jeune fille se forme... mais
c'est supportable...»

Le prêtre doucement l'empêcha de s'égarer.

—Oui, ma chère fille, je sais tout cela. Eh bien, y a-t-il quelque chose de nouveau dans votre intérieur?
Est-ce que M. Surgère a changé d'attitude vis-à-vis de vous? Est-ce que...?»

Il avait soupçonné un instant l'aveu effaré d'un de ces retours offensifs qu'ont parfois les maris vers leur
femme longtemps délaissée: retours plus redoutés de celles-ci que l'abandon et contre lesquels elles recourent
tout d'abord à leurs alliés naturels, le prêtre et le médecin.

Mme Surgère le comprit.

—Oh! non... fit-elle. Grâce à Dieu, non!... Elle chercha à reprendre ses confidences, puis, ne trouvant
plus, elle se résolut brusquement et, rejetant sa figure dans ses mains:

—C'est, dit-elle... c'est Maurice Artoy, le jeune homme dont je vous ai parlé... le fils de l'ancien associé
de mon mari, qui habite le pavillon maintenant...

Le prêtre pensa:

«J'avais raison d'abord, décidément.»

Et pour aider l'aveu, il dit tout haut, avec des pauses, avec cette recherche d'expression où les prêtres
excellent:

—Ce jeune homme, sans doute, vivant près de vous, a été frappé par votre extérieur... sympathique, par
votre douceur de caractère, ma chère enfant?... Il vous a entourée, poursuivie de ses attentions...

Elle le laissait parler, acquiesçant par son silence. Ses larmes séchaient au bord des paupières.

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—Sans doute, continua l'abbé, de cette voix blanche qui démonétise les mots, les émousse, les annule
presque, c'est un jeune homme sans principes religieux, que la pensée de l'adultère (il pesa avec intention sur
ce mot) ne ferait pas hésiter?

Elle l'interrompit vivement:

—Oh! non, mon père! ne dites pas cela... Je vous assure que le pauvre enfant n'est pas coupable!... ou
du moins je le suis autant que lui... Mon Dieu! Je ne sais pas comment cela s'est fait. Je l'avais vu plus d'une
fois sans prendre garde à lui. Il vivait à Cannes avec sa mère...

—Une Espagnole, n'est-ce pas? fit l'abbé. Une dame très élégante, toujours malade?

—Oui; il l'a perdue voilà bientôt deux ans: ça été pour lui le premier coup. Nous ne l'avons pas revu
pendant des mois; il s'était enfui en Italie et ne voulait plus revenir. Il est revenu pourtant en février dernier, et
presque tout de suite ces affreux événements sont arrivés... la faillite de la banque anglaise où son père avait
de gros capitaux, le coup de revolver qu'il s'est tiré se croyant ruiné. Le jeune homme a tout appris le même
jour. Il est tombé malade; nous l'avons recueilli et soigné.

—Et depuis?

—Depuis, il demeure avec nous, naturellement... ou du moins avec M. Esquier, et prend ses repas à la
maison... Pauvre enfant, ajouta-t-elle attendrie au rappel de ses souvenirs, si vous l'aviez vu à ce moment-là!
On ne pouvait pas ne pas en avoir pitié. Du jour au lendemain la perte du père et la ruine, à vingt-quatre ans...

—La ruine complète?

—Non, heureusement. Nous l'avions tous cru d'abord... Mais les créances ont été payées en partie. Il
reste à Maurice douze mille francs de rente.

—Douze mille francs! s'écria l'abbé, mais c'est presque la richesse pour un jeune homme qui travaille.

—Oh! songez qu'il avait été élevé princièrement, qu'il se croyait destiné à cent mille francs de rente. On
ne lui a pas enseigné de métier... C'est un artiste... Il compose de la musique, il écrit des vers... Enfin,
désespéré, il est tombé malade dangereusement. Une méningite... Sa convalescence a été longue. Sans y
prendre garde, je me suis attachée à lui, à ce moment-là. Quand il fut mieux, nous avons commencé à sortir
ensemble, à passer des après-midi ensemble... Maintenant... il va tout à fait bien... un peu de nervosité,
d'irritabilité, seulement; mais l'habitude est prise, nous ne nous quittons guère.

Elle s'interrompit. Sa pensée errait autour des souvenirs de ces promenades à deux, Maurice assis contre sa
robe, sur la banquette du coupé, le coupé suivant au pas les allées du Bois découronnées par l'automne ou
fendant droit la foule affairée et gaie, aux abords des boulevards. La voix de l'abbé Huguet, obscurcie par un
vrai chagrin, interrogea:

—Et alors, ma pauvre enfant, vous avez succombé?

Mme Surgère releva sur lui ses yeux innocents, élargis par la surprise.

—Succombé, mon père?

—Vous vous êtes... abandonnée... à ce jeune homme?

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Elle répondit: «Oh! non!» avec un élan si violent, une défense des mains jetées en avant si instinctive, que le
prêtre pensa aussitôt: «Elle dit vrai.» Les confesseurs, du reste, doutent rarement de la sincérité d'un pénitent;
ils savent que, seul à seul, et sûr du secret, le pécheur aime à crier sa faute.

L'abbé prit les mains de Mme Surgère et les serra.

—Ah! mon enfant, je suis heureux de ce que vous me dites là!... Mais alors, si vous n'avez pas
succombé, si vous n'avez pas même été tentée, ce que je crois comprendre, pourquoi ces larmes... pourquoi?...

Elle, rassérénée maintenant, pesait ses mots pour bien préciser sa pensée.

—Mon Dieu, mon père... c'est vrai que je n'ai pas été absolument tentée... Voyez-vous, il me semble
impossible que je succombe jamais de cette façon-là, impossible... (elle chercha une comparaison) impossible,
comme de prendre chez une de mes amies un billet de banque oublié sur une table... comme de faire souffrir
quelqu'un... tout à fait impossible. Mais en conscience, ce que je ressens pour Maurice me paraît mal tout de
même, m'inquiète et me chagrine. Oh! dire pourquoi, je ne saurais pas, et c'est pour cela, justement, que je
m'adresse à vous... Je souffre de ne pas distinguer mon devoir... vraiment, je souffre.

—Vous aimez ce jeune homme? dit le prêtre.

—Est-ce l'aimer?... je ne suis pas bien habile à démêler ce qui se passe en moi... Il y a des moments où
je me dis: «Quelle folie de me tourmenter! j'aime Maurice comme j'aimerais un fils, si j'avais eu le bonheur
d'en avoir un» (et je pourrais presque en avoir un de son âge).—À d'autres moments, je trouve qu'il y a
tout de même dans mon affection quelque chose de... pas permis; quelque chose de pareil à ce que je rêvais de
ressentir, étant jeune fille, pour mon futur mari... Et puis, Maurice surtout m'inquiète. Il n'est pas raisonnable;
il me demande des choses que je ne dois pas lui accorder.

—Quelles choses? questionna l'abbé.

—Mais, fit Mme Surgère en inclinant son visage où une buée rose s'évapora... il veut, par exemple,
garder ma main dans sa main, ou sa tête sur ma poitrine, ou bien...

Elle hésitait; l'abbé suggéra:

—Des baisers?

Elle fit un signe de tête affirmatif.

—Même sur les lèvres?

—Non... Jusqu'à hier, du moins... Hier, pour la première fois... Et c'est ce qui a réveillé mes scrupules,
je crois.

Il n'insista pas. Ils furent silencieux quelques instants.

—Et ces... contacts vous énervent... physiquement?

—Oui.

Encore une fois le silence plana dans la pièce lourdement chauffée. L'abbé Huguet s'essuya le visage, posa son
mouchoir sur la table. Mme Surgère attendait, les yeux attachés à terre.

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—Ma chère fille, dit-il après un instant de méditation, vous avez une âme droite, et elle vous a inspiré
de venir me trouver à temps... Certes, dans votre tendresse pour ce jeune homme, vos intentions sont pures,
j'en suis certain; mais les siennes ne le sont point, n'est-ce pas? et alors, ou bien vous aurez à soutenir une lutte
de plus en plus difficile, une de ces luttes dans lesquelles une honnête femme laisse à chaque fois un peu de sa
pudeur... ou bien vous succomberez... Oui, mon enfant, vous succomberez, répéta-t-il en accentuant le mot
pour répondre à un tressaillement de Mme Surgère... Vous me dites aujourd'hui que c'est impossible... vous le
croyez, vous avez raison. C'est effectivement impossible aujourd'hui, mais un peu moins qu'hier, et cela le
sera encore un peu moins demain,—jusqu'à ce qu'il suffise d'un rien, d'un choc imperceptible pour vous
faire tomber.

Il arrangea symétriquement quelques porte-plumes sur son bureau, puis il reprit, non sans émotion dans la
voix:

—Vous tomberez, et ce sera un grand malheur, ma chère fille. Vous avez su traverser le monde sans
rien perdre de votre pureté, ce qui est rare. Vous êtes parmi les âmes confiées à ma direction une de celles à
qui je pense volontiers pour me reposer de toutes sortes de tristes choses que je vois ou que j'entrevois autour
de moi... Je me dis alors: «Celle-là, au moins, est tout à fait intacte,» et j'en rends grâce à Dieu. Vous êtes
restée parfaitement pure et vous y avez eu du mérite, puisque votre mari n'a pas été pour vous un compagnon
fidèle, d'abord, et que depuis sa maladie c'est un infirme dans votre maison... Si j'apprenais un jour que vous
avez cédé, comme les autres, il me semblerait qu'on m'annonce la mort de votre âme.

Il avait volontiers ces paroles enveloppantes, ces sortes de caresses spirituelles, qui troublent les femmes dans
leurs nerfs. Mme Surgère pleurait. Il lui prit la main:

—J'aurais beaucoup de chagrin... Ne croyez pas que vous serez heureuse, vous non plus. Vous aurez
une fièvre qui vous obscurcira les yeux; vous voudrez vous persuader que c'est du bonheur, parce que vous
aurez peur de vous avouer à vous-même que votre déchéance n'est pas, au moins, payée par du bonheur. Mais
vous connaîtrez de cruels retours sur vous-même. Toutes les femmes qui tombent les éprouvent, les plus folles
même. Elles ont beau se monter la tête, s'étourdir, elles se rendent compte qu'elles font mal, à certains
moments. Ah! j'en ai vu qui raisonnaient, qui se rebellaient contre cet arrêt de leur conscience, qui se disaient:
«Mais, enfin, qu'est-ce que je fais de coupable?... Je suis libre;» ou bien: «Mon mari me trompe, ma conduite
lui est indifférente... J'aime un homme qui m'aime, je lui suis fidèle... Où est le mal?...» Et leur raison n'a pas
d'argument à opposer. Seulement, au fond de leur conscience, une voix un peu sourde, mais opiniâtre,
réplique: «C'est mal, c'est mal!...» et l'on dirait d'un tic-tac d'horloge qu'on oublie le jour parmi le bruit
ambiant, mais qui s'exaspère dans le silence et l'obscurité de la nuit jusqu'à chasser le sommeil... C'est que,
malgré tous les raisonnements du monde, il y a ici-bas quelque chose de mal dans l'amour, dès qu'il est à
lui-même son but. L'humanité devine cela vaguement et ne se l'explique point. L'Église seule tranche la
question en disant: «C'est mal parce que c'est interdit...» Et des philosophes comme Pascal, après avoir fait le
tour de leur esprit, s'arrêtent à la raison de l'Église. Voilà, ma chère fille, la déchéance dont je ne veux pas
pour vous.

Mme Surgère murmura:

—Soit... mais que faire? Dites-moi ce que je dois faire, mon père, je le ferai...

Elle était sincère. Les paroles de l'abbé sur la chute possible, sur la déchéance par l'amour, l'avaient
épouvantée, comme si on lui eût montré un précipice de boue ouvert devant elle.

—Il faut éloigner ce jeune homme!

Elle pâlit; et son émotion fut si violente que ses lèvres se tordirent sans pouvoir prononcer un mot.

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—Vous voyez bien que vous l'aimez déjà! dit l'abbé tristement.

Elle balbutia, sans oser regarder le prêtre:

—Mais c'est impossible de l'éloigner, mon père! cela ne dépend pas de moi. Je n'ai aucune autorité sur
lui. Et puis, même s'il y consent, quelles raisons donner à mon mari et à M. Esquier, qui désirent le garder à la
maison?

—Aussi n'est-ce pas à M. Esquier ni à votre mari que vous vous adresserez... C'est à ce jeune homme
lui-même... Vous lui ordonnerez... vous le prierez de partir.

—Et s'il ne veut pas?

—Il voudra, si vous lui parlez d'une certaine façon... Représentez-lui que vous êtes résolue sincèrement,
sans aucun artifice de coquetterie, à ne jamais lui céder... que dès lors un rapprochement de toutes les heures
ne peut que le faire inutilement souffrir, et que dans l'intérêt de son repos, dans l'intérêt de votre réputation,
vous lui demandez...

—Pauvre enfant! interrompit-elle, la voix obscurcie par les larmes. Que va-t-il devenir quand je lui
aurai demandé cela?...

—Aimez-vous mieux être sa maîtresse? dit l'abbé.

Le mot la cingla. Elle se redressa:

—Je le lui dirai!

Ses yeux lâchèrent impétueusement les pleurs jusque-là contenus: elle pleura à grosses gouttes, à gros

sanglots. L'abbé Huguet s'était approché d'elle, et ne trouvait

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devant cette grande douleur que ces mots:

—Ma fille! ma chère fille!

Quand elle parut un peu apaisée, il lui demanda:

—Voulez-vous, pour vous fortifier, que je vous donne l'absolution?

Elle répondit «oui», parmi ses larmes; chancelante, elle alla s'agenouiller sur un prie-Dieu placé près de
l'alcôve. L'abbé la suivit et s'assit à côté d'elle.

—Faut-il me confesser? dit-elle.

—Non... Vous n'avez rien de particulier à vous reprocher, n'est-ce pas, hors les petites négligences
ordinaires et ce que vous m'avez dit?

—Non, mon père...

—Eh bien, ma fille, faites votre acte de contrition, je vais vous absoudre...

Leurs bouches dirent des paroles latines, ensemble, lui de sa voix uniforme de prêtre, elle mouillant ses mots
de ses larmes, un tel poids sur le cœur qu'il lui semblait ne pouvoir jamais se relever... Elle se releva
pourtant, absoute. Quelque temps elle demeura à se sécher les yeux devant la pieuse gravure qui surmontait le
prie-Dieu, et dont la vitre miroitante lui renvoyait son image.

Le prêtre, pour la laisser réparer son désordre, s'était éloigné et affectait d'écrire, assis à son bureau. Quand
elle eut rajusté son manteau, rabattu sa voilette, elle revint vers lui et dit, très vite:

—Au revoir...

—À bientôt, chère madame. Mes respectueux souvenirs à tous, chez vous...

Ils se serrèrent la main. Tandis que l'abbé, resté dans sa chambre douillette, malgré lui cessait d'écrire et
réfléchissait, une certitude lui venait de la chute prochaine de cette femme, une certitude confirmée par la
fréquente expérience de telles épreuves. Alors à quoi bon ces discours, ces larmes, cette cruelle et loyale
comédie de repentirs et de fermes propos?

Cependant la pénitente, ayant traversé la sacristie et la chapelle sans s'y arrêter, sentait en franchissant la porte
de l'église, en remontant dans son coupé qui repartait sous la pluie, une allégeance, une libération, comme une
fin de cauchemar, à n'être plus murée dans ce cloître, hypnotisée par ce prêtre. Pourtant elle voulait encore,
bien fermement, tenir sa promesse et se déchirer l'âme en éloignant son aimé.

Oh! ténébreux et troubles, nos cœurs humains, même les plus sincères!

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II
Déja le coupé traversait le pont de l'Europe, incendié par les reflets jaunes et mauves de la gare Saint-Lazare,
quand elle s'avisa que vraiment elle était trop émue pour reparaître chez elle, les yeux gonflés, les joues
brûlées par les larmes. Baissant la vitre d'avant, elle dit au cocher:

—Passez chez Moreri, place de l'Opéra.

Elle s'était rappelé qu'il n'y avait plus de ravioli à l'office, de ces petits gâteaux italiens, faits d'un peu de pâte
autour d'une noix de hachis. Car Julie Surgère était une maîtresse de maison bien informée, de celles qui
connaissent mieux que leurs gens le service de chacun et peuvent leur en remontrer. Paresseuse aux choses de
l'esprit, lente aux conversations mondaines qui l'intimidaient et la troublaient, elle occupait plus volontiers son
temps aux soins intérieurs, aux menues besognes des doigts féminins; et elle y excellait, avec beaucoup de
bonne humeur et de simplicité.

II 18
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Le coupé avait rebroussé chemin, descendant la rue de Londres, traversant la place de la Trinité. Là, il se mit
au pas, tant les voitures se pressaient à l'entrée de la Chaussée-d'Antin; même il dut stationner quelque temps,
juste sous le transparent où on lisait en lettres noires: Banque de Paris et de Luxembourg. Julie avait vécu là
les vingt-deux années qui suivirent son mariage. Maintenant, les directeurs ayant installé place Wagram leur
domicile particulier, le personnel occupait toujours les bureaux de l'ancien immeuble... Le cheval repartit, au
pas. Par les vitres hachurées d'eau, Mme Surgère regardait Paris, l'amusant Paris des jours de pluie.

Depuis plusieurs mois qu'ils sortaient ensemble, en voiture, presque chaque jour, Maurice lui avait appris à
observer cette physionomie mobile, divertissante et émouvante de Paris; et désormais il n'était guère de coin
familier à ces courses quotidiennes, qui ne lui rappelât les mots du jeune homme devant les rues, les maisons,
les gens près desquels elle passait naguère indifférente, comme sans les voir. Vraiment, à l'heure présente, il
lui semblait qu'elle les voyait avec les yeux de Maurice. L'esprit de Maurice, plus alerte, avait peu à peu
occupé tous les chemins, toutes les issues de son propre esprit; si bien que la Ville et la vie lui semblaient
autres aujourd'hui, intéressantes comme jamais, plus nouvelles même que du temps où, petite fille, on l'avait
menée pour la première fois hors de son Berry natal. C'est qu'en toute chose, à présent, elle voyait le cher ami,
elle voyait Maurice. En toute chose elle se sentait faire pour lui comme un acte de tendresse, et c'était divin,
cette possession par une idée unique, qui pour la première fois emplissait son cœur puéril et maternel.

Elle s'enlisait dans le souvenir des promenades communes, quand, d'un trait de flèche, la pensée lui revint de
la promesse qu'elle avait faite tout à l'heure. Voilà qu'elle l'avait oubliée, reprise à vivre, à aimer, passé le seuil
des Rédemptoristes.

«J'ai promis cela, j'ai promis de me séparer de lui, de l'éloigner. Mais c'est affreux! Pauvre chéri, lui si
nerveux, si prompt à souffrir!... Et pourquoi le chasser, pourquoi?...»

Les raisons lui revinrent, dont Maurice usait pour vaincre ses premières résistances:

«Prouvez-moi qu'il y a quelque chose de mal dans un baiser?... Vous souffrez mes lèvres sur votre main,
devant tous, devant votre mari et Claire... et vous me refusez vos lèvres... pourquoi? Toutes ces distinctions
sont des chimères...»

Qui avait raison: l'enfant raisonneur ou le vieux prêtre austère?

«Il y a quelque chose de mal dans l'amour.» Malgré tout, ces mots lui demeuraient étampés dans le cerveau,
seuls de tout le discours de l'abbé. Oui, l'abbé avait dit juste. Une voix intérieure, complice de cette voix
sévère, prononçait le même arrêt.

De nouveau elle sentait sourdre des larmes, quand le coupé s'arrêta place de l'Opéra. Elle essuya vivement ses
yeux. La diversion de la descente, sous la pluie menue, venait à point pour la calmer.

Dans la boutique, largement éclairée, beaucoup de passants s'étaient réfugiés, grignotant des pâtisseries
d'Italie et d'Autriche, trempées de vins lombards ou siciliens. Mme Surgère fit sa commande, choisissant
lentement, dans les coupes qu'on lui tendait, les petits cercles de pâte; et elle goûtait la sensation apaisante
d'oublier, de rentrer dans l'existence ordinaire interrompue par sa visite à l'abbé.

Remontée en voiture, elle regardait les maisons, les arbres, la découpure du ciel rougeâtre et pluvieux autour
de la lourde silhouette du cocher; elle regardait cela obstinément, pour occuper sa pensée avec ses yeux,
bâillonnant la voix qui disait: «Tout à l'heure, tout à l'heure...» Eh bien, soit, tout à l'heure! Mais d'abord, au
moins, elle allait revoir l'aimé: il l'attendait, lisant le Temps, dans le petit boudoir du premier étage, qu'on
appelait le «salon mousse» à cause de la nuance des tentures. Encore un tournant de rue, puis la station des
voitures, puis la grande trouée de la place Wagram, et voici la maison: les roues frôlent légèrement le trottoir,

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le cheval s'arrête, s'ébrouant sous l'averse.

...C'était un vaste hôtel, au bord d'un jardin touffu comme un bois, édifié d'hier, pour une comédienne célèbre,
par un directeur amoureux. L'artiste s'y était installée, les peintures à peine sèches, les tentures à demi posées;
et comme l'hôtel était immense, avec des surfaces inusitées à décorer, des hauteurs de fenêtres qui défiaient
les tapissiers, elle avait achevé sa liaison avant son installation, et un matin, tout craquant, le théâtre et l'amour
à la fois, elle était partie, emportant les bijoux, laissant les meubles. Quelques semaines après, les deux
directeurs associés de la Banque de Paris et de Luxembourg achetaient la maison et le mobilier. On annonça
dans les journaux cette installation princière; il fallait relever aux yeux du public une Société que le suicide
récent de M. Artoy et sa ruine personnelle avaient discréditée.

L'hôtel proprement dit, dont la façade donnait sur la place, fut affecté à M. et à Mme Surgère, qui y eurent
chacun son appartement séparé. M. Surgère, impotent, incapable de marcher, de monter un escalier, habita le
rez-de-chaussée, qui contenait encore les cuisines, l'office et le logement de Tonia, la nourrice corse de Julie,
affectée maintenant au service de la porte. Le premier étage comprenait les salons, la salle de billard, la salle à
manger, le boudoir mousse. L'appartement de Julie était au second, avec la bibliothèque et quelques chambres
inoccupées. Un pavillon Louis XVI, maison de campagne de quelque Parisien d'autrefois, respecté au milieu
du jardin par les démolisseurs, fut réservé à M. Esquier.

Deux portes monumentales ouvraient sur la place Wagram. Mme Surgère sonna à celle de droite, tandis que le
cocher, virant court, criait: «Porte!» à celle de gauche.

Tout de suite, sous une marquise, le perron offrait des marches arrondies, jusqu'au lanterneau du vestibule,
vrai vestibule de palais, avec ses quatre colonnes cannelées, les frises des corniches et l'escalier de pierre à
double volée, tendu de tapisseries Renaissance.

Julie monta vite, jetant au passage, à la femme de chambre qui l'attendait, son parapluie avec un rapide:
«Merci, Mary.»

En passant devant le salon mousse, son cœur battit si fort qu'elle s'appuya un instant au mur... Il était là,
le pauvre ami; il attendait, ignorant qu'elle avait tout à l'heure trahi leur tendresse, qu'elle revenait armée

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contre lui!... Elle se remit en marche, atteignit sa chambre. Elle y


entra au moment où Mary la rejoignait par un autre escalier. Tandis qu'on la débarrassait de ses vêtements
mouillés, elle pensa avec une netteté absolue, comme si une voix étrangère eût prononcé les mots à son
oreille: «Cela ne se fera pas, Maurice restera près de moi... certainement!»

...La glace triple de l'armoire anglaise mirait de la jeune femme ses épaules découvertes, ses bras nus, sa
silhouette rajeunie par les jupons courts et le décolletage du corset. Avec la blancheur sans rides, sans
macules, les courbes solides de ses épaules, certes elle était infiniment désirable et charmante. Naguère assez
insoucieuse de sa beauté, elle s'en occupait aujourd'hui pour Maurice, parce qu'elle souhaitait dans ses yeux la
flamme de contentement qu'allumait la vue d'une robe heureuse, d'une coiffure réussie, parce qu'elle voulait
entendre ces mots à mi-voix, quand il s'asseyait près d'elle à table: «Vous êtes jolie»; parce qu'elle était

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femme après tout, encore que sans coquetterie, sans


souci de plaire aux indifférents. La femme en trouble d'amour est une fiancée; la nature entend qu'elle se pare,
qu'elle se couronne pour l'union prochaine.

—Quelle robe Madame mettra-t-elle pour dîner?

—Ma robe de grenadine noire, Mary.

Elle portait surtout ces deux nuances, mauve ou noir. Chavannes, le couturier, prétendait que les couleurs trop
claires la grossissaient. Quant à Maurice, expert en toilettes féminines, il professait l'horreur des nuances vives
dans les appartements demi-obscurs, sous la lumière rare de Paris.

Lorsqu'elle fut prête, la jupe agrafée, le corsage épinglé, elle renvoya Mary; un instant elle s'agenouilla sur le,
prie-Dieu, au chevet de son lit; et là, ralliée par un puissant appel de sa conscience, elle demanda franchement
à Dieu la grâce d'être forte et de faire tout son devoir. Elle prit heure avec soi-même: «Ce sera après le dîner,
quand Esquier s'en va et que mon mari dort sur son fauteuil...»

Mais une voix appelait, d'en bas, une voix de fillette au timbre musical et grave:

—Mary!

—Mademoiselle?

—Est-ce que Madame est rentrée?

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—Oui, mademoiselle, elle descend.

C'était Claire Esquier. Mme Surgère avait oublié, dans la tourmente de cette après-midi, qu'aujourd'hui, jour de
sortie chez les dames de Sion, Claire devait dîner et coucher à la maison. La présence de la jeune fille lui fit
plaisir, comme si son innocence devait la fortifier. Brusquement, la porte s'ouvrit; Mme Surgère vit dans la
glace la triple image de Claire, trois jeunes filles identiques, vêtues de cet uniforme sombre dont les couvents
se plaisent à endeuiller la jeunesse.

Claire était grande, moins que Julie cependant, étroite de taille et d'attaches, point encore dessinée tout à fait
de la gorge et des hanches. Elle gardait un air de printemps, une sorte de grâce puérile par la minceur des bras,
du cou, par l'extraordinaire fraîcheur de la peau. On la trouvait plutôt étrange que jolie, la peau trop blanche,
les cheveux trop noirs, les yeux si obscurs que l'iris mangeait toute la pupille, la bouche rouge et les dents
bleuâtres comme l'ivoire mince. Elle semblait à la fois délicate et musclée, volontaire et timide.

Elle dit de sa voix singulière:

—Je ne vous dérange pas?

—Mais non. Entre, petite.

Mme Surgère se retourna et embrassa Claire.

Elle aimait bien la fille d'Esquier, son plus cher ami, le témoin de sa vie intime depuis son mariage. Quand
Esquier devint veuf, Claire atteignait cinq ans. Julie, qui passionnément et vainement avait rêvé d'être mère,
dépensa sur Claire tous les trésors de tendresse que son cœur tenait en réserve. L'enfant lui rendit son
affection, mais elle n'avait pas le goût d'être caressée et se dérobait d'instinct. C'était une de ces puériles
histoires qui amusent deux générations dans une famille, qu'étant petite, quand des étrangers l'embrassaient,
elle s'en allait après dans un coin du salon et s'essuyait furtivement les joues... Aujourd'hui, grande fille, à
dix-sept ans, elle ne s'essuyait plus les joues, mais elle restait d'apparence sérieuse, concentrée, parlant peu,
jalouse de sa pensée, comme intéressée par un rêve intérieur, par un secret où elle ne souhaitait point de
participant.

En ce moment, attentive, elle regardait Julie.

—Comme vous êtes belle! dit-elle.

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—Tu trouves?

Mme Surgère se regarda et pensa:

«Elle a raison, je suis belle.»

Sur ses joues, en larmes tout à l'heure, s'était posé de nouveau ce masque que l'habitude mondaine met aux
plus sincères, ce masque nécessaire qui ne laisse rien transparaître de l'intérieure physionomie de l'âme, ni
chagrin, ni peur, ni tendresse, rien.

—Et toi aussi, tu es belle, fit-elle en parcourant la jeune fille du regard. Pour rester jolie, ainsi fagotée...

L'enfant rougit.

—Tu seras ravissante quand nous t'habillerons. Toujours pour février la sortie définitive?

—Pour le commencement de mars... oui.

—Cela te fait plaisir?

Elle eut une moue incertaine. Bien vrai, sondant son cœur, elle n'y rencontrait aucun désir précis.
Combien de jeunes filles renonceraient volontiers à connaître le monde, pour ne pas quitter le cher asile de
leur enfance! Claire apercevait seulement, en cette sortie du couvent, un moyen de voir plus souvent
quelqu'un qu'elle avait à la fois le désir et la crainte de rencontrer. Mais cela, c'était son secret.

Elle déclara, du ton décidé d'une femme qui comprend et accepte à l'avance son rôle dans la vie:

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—Plaisir ou non, il le faut, n'est-ce pas?

La femme de chambre entrait discrètement:

—Madame, fit-elle, l'Allemande Hélo me dit que Monsieur est en bas avec M. Esquier et qu'il
s'impatiente.

—Vite, Mary, un mouchoir... Claire, va prévenir Maurice qu'il descende. Il est dans le salon mousse.

Un peu de sang bistra la peau blanche de Claire. Elle hésita.

—Nous le préviendrons en passant, dit-elle.

Elles étaient prêtes; elles quittèrent la chambre, se tenant la main. Devant le salon mousse, Mme Surgère
poussa la porte entre-bâillée:

--- Maurice, on dîne!

Elle semblait parfaitement calme, rassérénée par la présence de Claire.

Maurice se montra aussitôt. Elle ne put se défendre de l'envelopper d'un regard tendre qui la transfigurait, d'un
regard d'amoureuse irrassasiée, souhaitant d'un seul coup boire tout l'être aimé... Petit et mince, extrêmement
beau, Maurice semblait, tant le type de son visage s'imprégnait d'exotisme, quelque prince arabe vêtu à la
dernière façon de Londres. Son teint mat s'avivait au noir luisant de ses cheveux, de sa moustache, de sa barbe
légère; mais deux yeux admirables, aux prunelles d'ambre clair, donnaient à ce visage d'Oriental la mobilité,
l'inquiétude, la nervosité de l'Occident... C'était un de ces hommes qui font à la fois envie et peur aux femmes,
et qui dans leur vie sont destinés à plus d'admirations que d'aventures.

L'air préoccupé, mécontent, il salua Mme Surgère, sans répondre d'un sourire à son sourire.

—Vous vous êtes bien amusée, cette après-midi? fit-il.

Le ton de cette phrase condensait toute la rancune gardée à son amie d'avoir refusé de l'emmener avec elle,
aujourd'hui, et refusé même d'avouer où elle allait.

Elle répondit:

—Mais non!—Vous savez bien que j'avais des courses ennuyeuses...

Il ne dit plus rien et suivit les deux femmes. Comme ils atteignaient la porte de la salle à manger, Claire les
précéda; Maurice saisit la main de Mme Surgère, il la serra d'une pression qui signifiait:

«N'importe. Je ne vous en veux pas. Je vous aime.»

Elle n'eut pas le temps de répondre; Esquier venait à elle, et lui disait d'une voix bourrue et souriante:

—Eh bien! eh bien! qu'est-ce qu'on fait donc là-haut, les trois enfants? Nous allions dîner au cabaret, un
peu plus, Surgère et moi.

Son grand corps, vêtu d'étoffes fines, coupées à son goût et hors de toute mode, barrait l'entrée, un corps
robuste et pourtant un peu ployé par la vie, une tête bonne, intelligente et ravagée, avec des prunelles bleues

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d'enfant, avec des cheveux blonds et gris mêlés, très fins, qui semblaient flamber sur sa tête, une flamme plus
drue et plus haute au milieu du front...

—C'est ma faute, déclara Mme Surgère, c'est moi qui suis rentrée en retard.

Et passant de l'autre côté de la table, tandis que Maurice serrait la main d'Esquier, elle gagna le fauteuil
roulant de M. Surgère.

Servi par une Allemande nommée Hélo, il ne quittait jamais ce fauteuil, même lorsqu'il voyageait entre
Luxembourg et Paris. L'atroce maladie de la moelle dont il souffrait avait, en trois ans, raccorni, réduit aux
proportions d'un enfant sa stature vigoureuse de sportsman vétéran. Julie l'embrassa légèrement sur le front,
parmi les mèches blanches, nombreuses, mêlées aux boucles restées noires de ses cheveux. Lui ne dit rien. Ses
yeux seuls remuèrent, car sa tête ne pouvait bouger sans souffrance.

Tout le monde s'assit, Esquier à droite de Mme Surgère, Maurice en face, Claire entre les deux, faisant
vis-à-vis au groupe de Hélo et de M. Surgère.

Le dîner fut morne. Claire parlait peu. Elle se rendait compte que n'étant pas encore entrée dans la vie, elle ne
dirait rien d'utile ni de nouveau sur des gens, sur des choses qu'elle connaissait mal.—Julie, sentant les
yeux de Maurice fixés sur elle, avait trop à faire de maîtriser son émotion, pour risquer de la trahir par
l'embarras de ses paroles. Quant à Antoine Surgère, il ne parlait jamais à table. L'Allemande Hélo l'aidait à
manger, comme un enfant; à peine pouvait-il porter les aliments à sa bouche demi-inerte.

Seuls, Esquier et Maurice Artoy causèrent un peu; le premier s'efforçant de rompre par l'exorcisme des mots
ce sort de tristesse qui pesait sur la table, l'autre afin de se tromper, se distraire, d'affecter l'indifférence
vis-à-vis de Julie. Car sa rancune pour la mystérieuse absence de l'après-midi, bien qu'atténuée, ne désarmait
pas. Et Julie le voyait bien.

Comme elle se sentait reprise à lui, déjà, reconquise par son désir de lui plaire, et de ne pas lui causer de
chagrin, surtout!... Elle le regardait: une tiédeur amollissante l'envahissait, à le voir de si près, si charmant. Il
était son enfant et son maître, quelque chose de redoutable et de faible, qu'elle avait besoin d'adorer et de
protéger. Elle le contemplait et le trouvait beau. Pourtant, sous la grande lumière des lampes à flamme double,
voici qu'il paraissait plus âgé que tout à l'heure, dans la pénombre de l'escalier, plus âgé même que ses
vingt-cinq ans. Les cheveux, longs sur les tempes, se clairsemaient au sommet de la tête; une ride transversale
creusait le front; d'autres, plus menues et sans nombre, griffaient en étoile les deux coins des yeux. La bouche
était décolorée; les dents, parfaitement blanches, laissaient voir de nombreuses piqûres d'or. C'était un de ces
visages de jeune homme que la moindre inquiétude, que le premier excès vieillit de dix ans en une nuit...

Quand il avait, comme aujourd'hui, «ses nerfs» et que Claire était là, il les «passait» sur elle, raillant sa
toilette, ses travaux, ce qu'elle apprenait au couvent,—pour quoi il professait du
mépris,—s'efforçant de découvrir aux rares paroles qu'elle prononçait un sens enfantin ou ridicule.
Claire ne se fâchait pas, ne ripostait pas à cette escrime, se contentait de ne pas répondre, ce qui faisait tomber
les mots de Maurice. Parfois pourtant, elle rougissait, et l'on voyait qu'elle cherchait à cacher un peu de
tristesse. Alors Esquier l'embrassait.

—Ne te fais pas de chagrin pour ce garçon-là, petite. Tu vaux mieux que lui, va, et tu as plus de suite
dans les idées, surtout.

Mais aujourd'hui, l'inquiétude réelle de Maurice lui ôtait le goût de plaisanter. Il devinait bien qu'un incident
grave était survenu depuis le matin; un obstacle allait surgir entre Julie et lui... Il réfléchit. Julie avait insisté
pour n'être pas accompagnée; elle avait tenu bon, elle qui, d'ordinaire, voulait uniquement ce qu'il voulait. Où

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pouvait-elle aller pour qu'il ne pût l'y suivre? À un rendez-vous? Il sourit d'incrédulité.

«Un rendez-vous! Ah! non, par exemple, la pauvre chérie... Ou plutôt si... un rendez-vous; mais celui qu'elles
regardent comme licite... le rendez-vous avec le prêtre, avec le confesseur... Sûrement, c'est là qu'elle a été!»

Oui... C'était bien cela. La veille, il avait commis l'imprudence de l'effarer en la baisant sur les lèvres, pour la
première fois. Sans doute ce baiser avait ressuscité sa conscience et, tout de suite, elle avait couru au
confesseur. Maurice se rappela le visage de l'abbé Huguet, qu'il avait aperçu deux fois à cette table même.
Julie en parlait volontiers... Que venait-il faire aujourd'hui dans leur amour, de quel droit se glissait-il entre
eux deux, cet étranger? Il le haït un instant: une de ces haines courtes des nerveux, qui parfois les jettent au
crime... Puis il se rassura:

«L'abbé est dans son cloître; moi je suis près d'elle. Nous verrons bien qui l'emportera...»

Le repas s'achevait. On regagna le salon mousse, comme chaque soir. Depuis l'aggravation du mal d'Antoine
Surgère, Julie ne sortait guère après le dîner, ni pour le monde, ni pour le spectacle; Esquier n'acceptait que les
invitations forcées. Et Maurice, naguère noctambule professionnel, depuis sa convalescence goûtait les soirées
casanières, qu'il finissait toujours seul avec Julie, Esquier s'allant coucher tôt et M. Surgère s'endormant ou du
moins feignant de dormir, immobile et les yeux clos, pendant que Hélo, à ses côtés, dormait sincèrement.

Sur la demande d'Esquier, Claire venait de se mettre au piano, et Maurice réclamait ironiquement la Prière
d'une Vierge, quand la porte du petit salon s'ouvrit.

Le valet de chambre annonça:

—M. le baron de Rieu.

Le baron de Rieu, jeune député d'Ille-et-Vilaine, entra: grand jeune homme, blond et mince, très sérieux, très
soigné, l'air d'un professeur élégant. Sa venue parut faire plaisir à tout le monde. Il était en frac. Il s'avança
avec aisance vers Mme Surgère, lui baisa la main, salua Claire avec la même correction un peu cérémonieuse,
puis serra les mains d'Esquier, et aussi les doigts gourds que lui tendait Antoine Surgère.

—Je viens vous enlever, dit-il à Maurice.

—Oh! cela, fit le jeune homme avec un sourire crispé, voilà qui m'étonnerait, par exemple!

—Emmenez-le, Rieu, fit Esquier. Il est insupportable, ce soir. Il ne s'interrompt de bouder que pour
nous dire des choses désobligeantes. Emmenez-le, ou plutôt, si vous pouvez, envoyez-le où vous allez et
restez avec nous.

—Où donc allez-vous, ce soir? demanda Mme Surgère.

—Je vais à la salle Wagram, où le prince de Cornouailles fait une conférence contradictoire pour les
ouvriers de deux de nos cercles catholiques.

—Comment, vous là dedans? fit Maurice dédaigneux.

—Oui, moi là dedans. On a déjà essayé cela dans les églises, et cela a eu beaucoup de succès.

—C'est insensé, fit M. Surgère.

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C'était la première parole qu'il prononçait; sa maladie lui donnait un accent sifflant qui aiguisait les mots.
Ceux-ci, coupant net la conversation, firent un silence profond.

—C'est insensé, répéta-t-il. Avec toutes vos enrégimentations d'ouvriers, vous facilitez la mobilisation
du parti socialiste, voilà tout. Ce sera bien fait: la crise aboutira cinquante ans plus tôt.

—Nous l'espérons bien, fit le baron de Rieu.

—Ah! alors!...

—Certes, nous l'espérons. Croyez-vous que nous prétendions empêcher une crise qui est inévitable, et
en somme légitime?

—Non, déclara Maurice, vous voulez seulement «en être», voilà tout. Malins! va.

—Nous voulons, reprit le baron, que cette crise soit une évolution, non pas une révolution. Je n'aperçois
aucun égoïsme personnel là dedans. Nous croyons distinguer la vérité mieux que les humbles que nous
dirigeons: nous tâchons de la leur montrer, et accessoirement de leur faire un peu de bien matériel.

La conversation se poursuivit là-dessus, avec des retours sur le passé, des arguments tirés de l'histoire. M.
Surgère s'y mêlait maintenant, jetant des phrases intelligentes, brèves, ironiques, qui crevaient les phrases un
peu rondes et prédicantes du baron. Maurice se passionnait, changeait d'avis, soutenait un parti, l'abandonnait,
puis finalement oubliait l'entretien en regardant Mme Surgère. À la fin le baron, s'adressant par politesse à
Claire qui écoutait silencieusement:

—Et vous, mademoiselle, quel est votre avis? Comment faut-il traiter les pauvres?

Maurice affecta de rire; Claire, sans se troubler, répondit:

—Il me semble qu'il faut faire comme papa...

—Et que fait «papa», mademoiselle?

—Il les aime, monsieur.

«Papa», mécontent d'être mis en cause, déclara que «cette petite ne savait ce qu'elle disait». Mais tout le
monde, rallié, opina qu'elle avait raison. Tous connaissaient la charité inépuisable d'Esquier.

Mme Surgère résuma l'opinion commune:

—Oh! le cher associé, lui, c'est un saint. Esquier haussa les épaules. Se penchant vers Julie, il lui dit:

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—Si je suis un saint, moi, qu'êtes-vous donc, vous,


chère amie? Je tâche d'être un juste. C'est vous qui êtes la sainte.

Et, plus bas, il lui glissa dans l'oreille ces mots qu'elle seule entendit:

—Il ne vous manque même plus la tentation!

Elle rougit jusqu'aux frisures de son front. Pour la première fois Esquier faisait allusion à sa faiblesse;
jus-que-là, il n'avait même pas paru s'en apercevoir. Elle fut bien aise, pour dissimuler son embarras, de voir
entrer un nouveau visiteur. La haute taille de celui-ci le faisait paraître mince, il avait des cheveux noirs
partagés sur le côté; un binocle fixe dirigeait son regard d'oiseau philosophe; sa tête un peu petite était
charmante, avec une barbe noire et grise, courte, presque rase sur les joues, taillée en pointe arrondie sous le
menton.

On annonça:

—M. le docteur Daumier.

Lorrain, comme Jean Esquier, plus jeune que lui de dix ans, leur amitié ancienne ne s'était jamais démentie, ni
relâchée. On aime sans effort, sur le tard de la vie, les compagnons de son adolescence: c'est un peu de soi
qu'on chérit en eux... Outre cette affection, Daumier et Esquier se donnaient quelque chose de plus rare:
chacun d'eux était l'homme que l'autre admirait le plus. Daumier admirait la belle vie d'Esquier, constamment
honnête et bienfaisante parmi le maniement corrupteur de l'argent. Esquier exaltait le désintéressement de son
ami qui, vers la trentaine, avait abandonné les clientèles lucratives pour se vouer à la science. Aujourd'hui,
marié modestement, père de deux enfants, Daumier s'isolait sans fonctions officielles, sans traitement, dans
son laboratoire de la Salpêtrière, où il s'efforçait de fonder sur des bases nouvelles une doctrine de biologie

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expérimentale. Esprit catégorique, volonté impitoyable affichant le mépris des conventions morales, sans
donner prise à nulle critique sur sa moralité, il tenait, dans la maison de la place Wagram, ce rôle augurai où
nos mœurs, par le discrédit de la foi religieuse, ont élevé le médecin moderne. Maurice Artoy l'estimait
comme un partenaire alerte au jeu des paradoxes; mais la timidité de Julie le redoutait un peu.

Il salua brièvement tout le monde.

—J'ai été appelé en consultation, cette après-midi, par les chirurgiens Frœder et Rodin, dit-il,
quatre heures perdues à discuter avec ces entêtés... Comme j'ai encore à travailler cette nuit, je suis venu ici
pour vous dire bonjour et me changer un peu les idées. De quoi parliez-vous?

Le baron de Rieu lui expliqua la question en termes subtils. Daumier répondit en souriant:

—Ah! le socialisme! Vous en parlez si souvent, de ce fantôme-là, que vous finirez par le faire
apparaître.

—Bientôt, croyez-vous?

—Mon Dieu... vers la fin du siècle, à peu près au centenaire des grands événements, au plus tard au
commencement du vingtième. Voyez-vous, la préoccupation de cette date est dans l'esprit de tout le monde.
L'expression inepte: fin-de-siècle, qui nous horripile partout, en est le signe. Comme une fièvre chronique,
mais à longues périodes, la France et l'humanité sentent passer sur elles ce souffle singulier qui enivra nos
pères il y a cent ans. Vous voyez des gentilshommes, comme le baron, des bourgeois riches comme Esquier,
enrégimenter les ouvriers, prendre la tête du mouvement du quart-état. Oui, nous sommes incontestablement
aux limites de deux grandes époques. Pourvu qu'il n'y ait pas de sang dans le fossé qui les sépare!

—Oh! mon Dieu, oui! pas de mort, pas de Terreur... Donnons-leur ce qu'ils veulent, à ces gens-là!...

C'était Julie qui parlait ainsi: les derniers mots de Daumier lui avaient suggéré la peur des dangers que courrait
Maurice, dans une révolution,—si sceptique, si dédaigneux du peuple, d'une aristocratie d'allure si
arrogante. Et partie sur cette piste, retournée à son ami, sa pensée ne le quitta plus; elle le regarda parler, sans
plus l'entendre. Hélas! À cet adoré, si intelligent, si beau, si aimant, elle allait faire de la peine! À lui elle allait
dire: «Partez... Laissez-moi.» Se pouvait-il qu'elle se fût laissé arracher une pareille promesse? Maintenant,
tout ce qu'elle avait promis à l'abbé, et les exhortations de celui-ci, tout cela lui paraissait incroyablement loin,
dans un passé qui ne la regardait plus, dont elle n'était plus responsable.

Elle se reprit à écouter ce qu'on disait près d'elle. Comme toujours, entre esprits clairs, la discussion s'était vite
réduite à la défense de principes contradictoires. Le baron de Rieu, philosophe catholique, sorte de prêtre
séculier dont la vie privée offrait d'ailleurs, avec ses doctrines, un rare exemple de conformité, jugea le mal
social inguérissable tant que la religion ne rendrait pas une morale au peuple.

—Une morale, certes, répliqua Daumier, la société en a besoin. Mais c'est une utopie de vouloir la
fonder sur la religion, dont la société ne veut plus...

—Sur quoi la fonderez-vous, alors?

—Mais sur les bases mêmes où j'ai fondé ma morale personnelle; sur l'accord entre mon intérêt et
l'intérêt de l'espèce à laquelle j'appartiens. Nos deux morales, la vôtre, Rieu, catholique pratiquant, la mienne,
positiviste et incrédule, ont-elles des effets si différents? Nous sommes, l'un et l'autre, pour l'honnêteté contre
le vol, pour la sincérité contre la tromperie, pour le mariage contre le libertinage... Seulement, vous pensez les
choses au nom de préceptes révélés; moi, je les pense en vertu d'un sentiment irréfléchi, mais très fort, que

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j'appellerai l'égoïsme d'espèce, l'égoïsme spécifique...

À ce moment, Julie s'approcha de Claire:

—Mignonne, lui dit-elle tout bas, n'oublie pas qu'il faut être debout de bonne heure, pour rentrer à Sion
demain, et qu'il est dix heures passées.

La jeune fille se leva, tendit son front aux baisers affectueux de Julie et d'Esquier; elle alla effleurer les
mèches grises de M. Surgère: Maurice lui dit un adieu distrait. Puis, saluant d'un geste de la tête le baron et
Daumier, elle sortit. Ce discret manège avait pourtant rompu l'entretien, rappelé à chacun la course de l'heure.
Le baron se leva:

—Diable, dix heures un quart! La première partie de la conférence va être finie.

Il prenait congé.

—De quel côté descendez-vous? demanda Daumier.

—Vers l'Arc-de-Triomphe.

—Je vous accompagne.

Esquier se retira peu de temps après eux. Bientôt Maurice et Mme Surgère furent seuls, avec M. Surgère
immobile, sans doute endormi.

C'était l'heure où, chaque soir, tous deux gagnaient, dans le coin le plus reculé du salon mousse, un large
canapé Louis XIV, tapissé de verdures flamandes, au-dessus duquel formait comme un dais une gerbe énorme
de ces plantes singulières qu'on nomme la «monnaie du pape». Là, dans la demi-obscurité, leurs mains
aussitôt s'unissaient... Maurice s'appuyait contre son amie, le front réfugié, blotti sur son cœur. Et cette
muette caresse, que longtemps Julie s'était refusée à juger coupable, durait souvent jusqu'au coucher.

Déjà Maurice, assis sur le canapé, attendait. Il s'étonnait de ne pas voir Julie prendre sa place accoutumée
auprès de lui. Elle feuilletait une revue, les doigts inquiets, les yeux distraits...

Il appela à demi-voix:

—Yù!

Et cette appellation d'intimité, qui d'ordinaire, dans la bouche du jeune homme, sonnait si doucement aux
oreilles de Mme Surgère, lui blessa le cœur et la conscience, cette fois:

«Comme j'ai été imprudente!... je lui ai donné tous les droits sur moi; sauf la dernière déchéance, je lui
appartiens. Comment me reprendre à présent?»

Il fallait s'approcher pourtant, parler à Maurice. Elle implora Dieu, d'une courte prière.

Elle vint s'asseoir à son côté: lui, aussitôt, tendit ses bras, voulut la serrer, dévoré par le pressentiment. Et de
fait, elle se révolta, recula en balbutiant:

—Voyons, Maurice, soyez sage!

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Il recula à son tour, soudain figé, glacé par cette parole tellement imprévue après les complaisances que les
semaines précédentes avaient peu à peu consenties. Ses prunelles se dilatèrent, pâlirent; les mains posées à
plat sur le canapé, il sonda du regard les yeux de Julie. Elle se troublait déjà; elle s'effrayait à le voir si
bouleversé, avant l'aveu... Elle implorait une inspiration, des mots en même temps fermes et tendres, pour lui
dire ce qu'il fallait sans trop le torturer. Mais Maurice ne lui en laissa pas le temps.

—Il y a quelque chose, fit-il. Qu'est-ce qu'il y a?... Oh! je m'en étais douté tout de suite.

Et comme, montrant le groupe immobile de Hélo et de M. Surgère, Julie invitait le jeune homme à se calmer,
il ajouta avec un geste qui signifiait l'indifférence:

—J'en étais sûr. Vous avez été rue de Turin,


aujourd'hui. Et ce prud'homme d'abbé Huguet vous a tourné la tête. Ah! comme vous m'aimez mal!...

L'entre-vision du vide qui se creuserait dans sa vie, si la tendresse de cette femme l'abandonnait, l'effara. Il
reprit, replaçant câlinement son front sur le sein de Mme Surgère:

—Oh! ne faites pas cela, Yù, je vous en conjure; je serais trop malheureux!

Elle ne se défendit pas, cette fois. Elle laissa cette jolie tête arabe s'appuyer sur elle, et comme les doigts de
Maurice s'agitaient, cherchant leurs compagnons ordinaires, elle lui livra ses doigts.

Maurice répétait:

—Dites-moi que ce n'est pas vrai, Yù, que rien n'est changé, que vous ne me repousserez plus comme
tout à l'heure?

Quand il lui parlait ainsi avec un abandon, avec des intonations et des gestes puérils, elle ne savait plus se
défendre. Déjà sa conscience complice fléchissait, murmurait:

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«Vois comme il t'aime: c'est un enfant, pas un amant; où est le danger?»

Elle eut cependant un ressaut d'énergie et, sans désenlacer ses doigts, elle dit:

—Écoutez-moi, Maurice... C'est vrai, je suis allée aujourd'hui rue de Turin, et j'ai vu l'abbé Huguet.
Mais je l'ai fait parce que j'étais décidée à m'examiner, à me reprendre moi-même, après ce qui s'était passé
hier, entre nous... Croyez-moi, mon cher ami... Je ne puis pas continuer de vivre comme je le fais près de
vous... C'est trop périlleux pour nous deux, et je n'ai pas le droit de disposer de moi.

Elle attendait une objection, une réponse de Maurice... Mais il ne dit rien, gardant sa pose pelotonnée d'enfant
boudeur et tendre. Elle reprit:

—Je me suis promis à moi-même... bien avant de l'avoir promis à... (elle hésitait devant ce grand nom
que Maurice accueillit par un mouvement d'épaules)... à Dieu... de ne pas vous laisser... et me laisser... glisser
sur cette pente.

Il ne répondit rien, cette fois encore, pressant seulement les doigts de son amie. Et sa pression disait: «Parlez,
parlez; je sais bien que vous m'aimez, et que, tout de même, vous êtes à moi.» Ah! combien c'était vrai. En
même temps que les lèvres de la pauvre femme débitaient ces paroles sages, elle s'épouvantait intérieurement
de leur inanité; elle s'apercevait qu'elles ne convainquaient ni Maurice, ni elle-même. Hélas! ils étaient trop
avant dans l'amour l'un de l'autre; pouvaient-ils, en un jour, sur un simple effort de volonté, ne plus s'aimer?...

Elle tâcha pourtant de continuer:

—Je suis la plus faible, mon ami, je le sais. Je n'ai aucune force de résistance; tout ce que vous désirez,
je sens que mon cœur se déchire à vous le refuser... Sauf, cependant, si vous me demandez de ne plus
être une honnête femme...

—Je vous aime, balbutia Maurice d'une voix imperceptible.

Et comme il levait un peu la tête vers elle, sollicitant une caresse, elle lui donna seulement ses doigts à baiser.
Il les suçait l'un après l'autre, comme des friandises. Julie poursuivit, sans apercevoir l'opposition entre les
mots qu'elle disait et les caresses qu'elle tolérait:

—Peu à peu, nous avons laissé dévier notre affection, mon ami. Moi, je vous aimais comme une mère:
j'ai près de deux fois votre âge...

—Ne dites pas cela, c'est absurde! fit violemment Maurice. Je ne veux pas que vous disiez ça!

Elle n'insista pas, elle comprit que véritablement elle froissait un des sentiments les plus susceptibles du jeune
homme, qui ne voulait pas la voir moins jeune que lui-même. Elle se tut, un moment désorientée dans le
sermon qu'elle méditait. Maurice, qui la regardait, aperçut tout de suite son avantage.

—Eh bien, soit, fit-il. Où voulez-vous en venir? Je ferai ce que vous voudrez.

Dès qu'il eut dit ces mots, la chose qu'elle allait lui demander lui parut énorme, pas demandable, pas
accordable.

Elle hésita, puis prenant son parti comme on se jette à l'eau, et détournant les yeux:

—Il faut nous séparer, Maurice.

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Des larmes lui montaient aux yeux, de la même source amère et lointaine qui les avait épanchées, tantôt, chez
l'abbé Huguet.

Il devint si pâle, qu'elle pensa le voir s'évanouir, entre ses bras, et ce fut elle, aussitôt vaincue, qui l'attira
contre sa poitrine et baisa tendrement son front. Ses larmes roulaient une à une sur ce front, puis jusqu'aux
lèvres du jeune homme: elles s'accrochèrent aux moustaches et à la barbe. Elle l'entendit qui murmurait:

—Si vous me chassez d'ici, je mourrai.

Il était si bouleversé, tout son corps semblait tendu par une si intense crise nerveuse, que ces mots, banals dans
une bouche d'amant, avaient le goût âpre de la vérité. Tout d'un coup il se dégagea.

—Eh bien! dit-il brièvement, c'est dit, je partirai.

Elle murmura: «Maurice!» toute prête maintenant à se jeter à ses pieds, à le supplier de se démentir. Une
pudeur puissante, dont rien n'avait encore triomphé, la retint. Elle le vit, comme dans un rêve, se lever.

Il répéta:

—Je partirai... demain... c'est entendu.

Elle le vit encore se diriger vers la porte, disparaître. Elle se vit pleurer: «Quoi, il est parti? Ce n'est pas
possible... il va revenir... il va me demander...»

Mais non, il était parti, vraiment, et ne revenait pas... Elle entendit la porte du vestibule qui se refermait
derrière lui, et les pas sur le sable de l'allée qui menait au pavillon. Puis ces frôlements eux-mêmes
s'effacèrent dans le silence.

Alors elle sentit qu'on lui ôtait son cœur, et que pas un instant elle n'avait cru qu'ils se sépareraient.
N'ayant plus la maîtrise d'elle-même, à son tour elle se leva; elle n'alla pas comme chaque soir, par une
habitude étrangement gardée jusqu'à ce jour, tendre son front aux lèvres mortes de M. Surgère. Non; elle sortit
du salon, monta dans sa chambre; elle renvoya Mary, jeta à la hâte ses vêtements, s'abattit sur son lit. Les
pleurs qui obstruaient sa gorge et ses yeux, brusquement taris, s'obstinaient à ne plus couler. Un horrible
sommeil intermittent la tortura avec cette vision de cauchemar: Maurice s'éloignant d'elle, s'éloignant pour la
vie! Pour fuir ce rêve, elle s'efforçait de ne pas dormir.

«Comme je l'aime! Comme je l'aime! Pourquoi l'aimer comme cela? et comment est-ce venu, cet amour?»

Il lui semblait qu'elle le découvrait, qu'il avait inopinément surgi d'elle, sans que rien de sa vie passée, si
calme, si exempte de pareils tourments, l'y eût préparée...

Tant elle s'aveuglait, n'apercevant pas que c'était justement cette stérilité sentimentale, tout le passé et tout le
présent, depuis l'enfance jusqu'à la jeunesse et jusqu'au mariage, qui l'avaient conduite à l'amour actuel. Enfin
il était venu, l'amour, il allait cueillir son cœur mûr pour la grande tendresse dont tressaille une fois tout
cœur féminin.

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III
Car jusqu'à ce tournant de la quarantaine, elle n'avait pas aimé. Son cœur s'était épanoui, avait mûri,
toujours apte à l'amour, sans jamais rencontrer, de l'amour, autre chose que des apparences illusionnantes.

Julie Surgère était née Gabrielle-Solange-Julie de Crosse, d'une ancienne famille du Berry, fort pauvre, par le
seul effet de l'accroissement des fortunes autour d'une fortune inactive depuis la Révolution. Les Crosse
n'avaient rien perdu de leur patrimoine dans le grand cataclysme, grâce à la fidélité d'un intendant: mais
autour d'eux on avait travaillé, les propriétaires doublaient leur revenu en exploitant la vigne et les bois; eux
continuaient le maigre régime des fermages, irrégulièrement payés, et vivaient, bon an, mal an, de leur

III 35
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rapport. Terrés dans leur Berry, ils n'avaient tenté ni l'industrie,


ni les fonctions publiques: seul, un oncle de Julie, le frère de son père, avait été préfet en Corse sous le second
Empire; et l'essai fut malheureux: atteint des fièvres du pays, il revint traîner à Bourges, chez son frère, une
agonie de six ans, ramenant de Corse Tonia, cette contadine de Calvi, qui éleva Julie et lui donna le surnom
local de Yù.

Julie se rappelait son père comme un gentilhomme de petite taille, sec, hautain et hargneux, d'une ignorance
extraordinaire, ne lisant jamais, même un journal, employant ses journées à fumer des cigarettes qu'il roulait
lui-même, errant à travers la maison, de la cuisine au grenier, dérangeant tout pour que l'on s'occupât de lui.
Mme de Crosse lui obéissait aveuglément: sans beauté, sans grâce féminine, sans esprit, sans volonté, le seul
trait marqué de cette physionomie émoussée était une piété absorbante, presque effrayante, qui suffisait à
remplir ses journées d'exercices religieux à domicile, de stations à l'église. Elle enseigna à Julie, née si tendre,
un Dieu de Carmélite, maître très puissant et très exigeant, qu'il est fort malaisé de satisfaire, et envers qui,
malgré tout effort, on est toujours redevable de dettes ignorées.

Telles furent les premières années de l'enfant, dans le morne hôtel de la rue Coursarlon. Oh! la mélancolique
maison! Sous le toit d'ardoise à pente allongée, cinq fenêtres s'alignaient à chacun des deux étages, cinq hautes
fenêtres croisillonnées. Devant la façade, une cour pavée; et, séparant cette cour de la rue, une lourde porte
dont la peinture blanche s'écaillait, enchâssée entre deux pavillons inutiles, coiffés, eux aussi, d'ardoises
moussues. Ce n'était ni vaste, ni élégant, ni luxueux surtout, encore que l'apparence ne fût pas dépourvue de
grandeur: des détails en marquaient la noble ancienneté, l'usage aristocratique. Tels, les dimensions
monumentales des cheminées, la largeur des corniches, la hauteur des baies, les gros pavés verdâtres de la
cour, vieux de cent ans, et l'appareil décoratif de l'avant-corps.

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À l'intérieur, c'était la déroute, l'abandon à la pauvreté, presque à l'indigence. Vers l'époque où Julie, à onze
ans, quitta l'hôtel de Crosse, le revenu de ses parents atteignait à peu près un louis par jour. Sur ces vingt
francs, six personnes devaient vivre. Mme de Crosse y pourvoyait par un procédé d'économie fort simple: se
refuser tout ce qu'on ne pouvait se donner; et dans ce qu'on se refusait, beaucoup du nécessaire fut compris. Le
cas, du reste, n'était pas unique parmi la noblesse berrichonne, où une seule famille était réputée pour sa
fortune, qu'elle ne manifestait par aucun luxe extérieur: les Duclos de La Mare, alliés à Mme de Crosse. Une
tante de ce nom habitait Paris, occupée de bonnes œuvres qui n'employaient pas tous ses revenus.
Marraine de Julie, la chanoinesse de La Mare demeurait l'espoir réservé de ses parents pour son éducation et
son établissement.

En effet, un an avant l'âge où l'enfant devait faire sa première communion, Mme de La Mare la désira près
d'elle. Julie ignorait à ce point la misère de son enfance, qu'elle pleura lorsqu'il fallut quitter ses parents et
l'hôtel de la rue Coursarlon. Ses larmes ardentes, reprochées comme un manque de soumission, mouillèrent
les froids baisers d'adieu de M. et Mme de Crosse. Elle arriva à Paris, accompagnée de Tonia, car l'inertie et
l'avarice de sa famille ne se résolut point au voyage. Elle y arriva inquiète autant que désolée; le nom de
«chanoinesse», si souvent entendu pendant son enfance, lui représentait une sorte de religieuse, de
prêtre-femme, en camail violet bordé d'hermine.

Cette imagination n'était point toute fausse. Julie tomba, chez Mme Duclos de La Mare, dans un nouveau
milieu de piété, plus active que celle de sa mère, mais aussi peu attrayante, aussi peu indulgente à
réchauffement du cœur. Elle connut la piété des congrégations sèches, des bonnes œuvres mortes;
les congrès de vieilles demoiselles aristocratiques et renfrognées, secourant une catégorie spéciale de pauvres,
qui semblaient rongés par un incurable ennui plus encore que par la misère... Là aussi, Julie de Crosse, le
cœur plein d'inutiles trésors, chercha sans le trouver de quoi aimer. La chanoinesse la traitait comme une
pauvre de bonne maison: beaucoup de préceptes, jamais un mot affectueux, jamais une caresse. Cette dévote,
desséchée dans sa charité, ne chérissait qu'un seul être humain: son neveu, nommé Antoine Surgère, qu'elle
avait élevé, et qui, au sortir de cette éducation, s'était révélé fêteur, joueur et libertin. Elle payait ses dettes en
rechignant, mais lui refusait toute avance d'argent jusqu'au jour où il se marierait: car elle croyait à l'efficacité
du sacrement pour le purifier...

Julie grandit dans ce triste ouvroir de vieilles filles, sans que personne s'inquiétât de modeler son esprit, à
peine éclairée par quelques leçons de lecture et d'écriture que lui donnait la femme de chambre. Un prêtre,
jeune encore, qui fréquentait la maison, s'avisa de cette ignorance et insista pour que l'enfant fût mise en
pension. C'était l'abbé Huguet, nommé récemment aumônier des Rédemptoristes de la rue de Turin. Il l'y fit
entrer comme élève.

Les années de couvent où, pour la première fois, Julie partagea la vie des fillettes de son âge, furent les
meilleures de sa jeunesse. Dépaysée d'abord, presque grisée par l'indépendance inaccoutumée où la laissait cet
asile de discipline, elle s'y habitua comme au bonheur. Ses compagnes, ses maîtresses, l'aimèrent; mais,
malgré toute sa bonne volonté, elle ne fut longtemps qu'une élève soumise et médiocre. Elle apportait aux
œuvres d'esprit une défiance de soi si effarée, que rien n'en triomphait, ni ses propres efforts, ni
l'indulgence des éducatrices. On y renonça provisoirement, et elle y renonça. Elle déclarait elle-même, avec
une humilité non feinte, qu'elle était tout à fait inintelligente. Autour d'elle, on disait:

—Oh! Julie de Crosse... Elle est un peu bébête... mais si douce, si douce!...

Julie ne souffrit pas de cette renommée. Elle souffrait d'une incomplétude singulière qu'elle ne pouvait définir.
Elle s'interrogeait parfois là-dessus, avec l'humble conviction qu'elle ne saurait pas répondre.

«Je suis heureuse, se disait-elle... qu'est-ce qui me manque?»

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Elle ne trouvait point. Mais le vide persistait, indéterminé,


douloureux. Elle ne sut ce que cherchait son cœur que quand le hasard le lui donna, quand elle l'eut
goûté, puis irrémédiablement perdu.

Deux ans la séparaient de la fin de ses études—et certes elle eût souhaité que son demi-bonheur de
pensionnaire durât toute la vie!—lorsque sœur Cosyma parut au couvent des Rédemptoristes,
chargée de diriger la grande division. C'était une Italienne du Sud, née aux environs de Viétri: elle avait de ses
compatriotes le corps majestueux, le teint mûr, les traits de médaille. On ne pouvait la voir, surtout on ne
pouvait l'entendre, sans ressentir le besoin d'être distingué par elle; car sa voix était la plus riche, la plus
puissante, la plus troublante voix de contralto.

Il se passa, dès son arrivée rue de Turin, un phénomène bien conventuel, bien spécial à ces closes demeures,
séparées de la vie sentimentale ambiante: toutes les élèves se prirent de passion pour sœur Cosyma. Elle
accepta ces hommages, sans en paraître émue, comme une fleur s'épanouit sous les rayons. Gracieuse avec
toutes, elle ne distingua réellement qu'une seule de ses élèves: Julie de Crosse. Peut-être pour sa passivité
intellectuelle, pour cette jachère d'esprit où il lui plut de tenter l'ensemencement... Elle y réussit: elle fit
germer l'idée, la volonté, la personnalité dans l'âme enfantine qui s'ignorait. Julie répondit par l'entier abandon
d'elle-même: ce fut une éclosion chaste de son cœur intact, de son intelligence vierge, quelque chose
comme la descente de la flamme apostolique sur le front des incultes pêcheurs de Galilée. Elle sut, par
l'admirable femme qui l'enseignait, elle sut enfin, et du même coup, ce qu'est comprendre et ce qu'est aimer.

L'enchantement, hélas! fut bientôt rompu. Dans les couvents de femmes, on défend les amitiés sensibles, trop
exclusivement dualistes. On y voit, avec raison, une forme déviée de cet amour humain, contre lequel le
cloître se prétend un refuge; puis, sans doute, les dédaignées de ces chastes tendresses, plus nombreuses, se
liguent contre les favorisées. L'affection de sœur Cosyma et de Julie de Crosse fut dénoncée, et aussitôt
entravée. Autant qu'on le put, on leur interdit de se voir, de se parler; leur tendresse s'aiguisa de la séparation,
de la persécution. Comme rien n'empêchait de s'aimer ces deux âmes fraternelles, comme d'autre part la
beauté, la voix admirable de sœur Cosyma, très vite connues dans Paris, remplissaient la chapelle de
jeunes gens que la dévotion n'y appelait pas, on décida d'envoyer l'Italienne dans une des maisons de
province. Elle partit résignée, après avoir pressé une dernière fois sur son cœur l'enfant défaillante, qui

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lui disait parmi ses sanglots:

—Quand vous serez loin, je vais mourir, moi!

Elle ne mourut point: mais son cœur demeura saignant, meurtri, endolori pour la vie. Plus jamais le
parfum de l'amitié disparue ne devait s'évaporer de l'âme qu'elle avait imprégnée. Julie fut longuement
malade; même rétablie, elle entretint la douleur de sa chère blessure. Elle vécut dans son chagrin, parlant peu,
ayant peu de compagnes, désintéressée des études qu'on ne lui imposait plus, pitoyable, touchante, aimée
encore malgré tout, traversant la vie comme un rêve indifférent,—jusqu'au moment où, brusquement
appelée chez sa tante Duclos de La Mare, on lui annonça qu'on la mariait.

La marier! Elle reçut la nouvelle comme un coup sur la tête. La marier! Lui ôter cette vie molle, oisive, où son
cœur pouvait brûler silencieusement, à la façon d'une lampe de sanctuaire; la jeter dans un monde
inconnu, plein d'une activité étrangère à elle, qui ne la tentait point, qui l'effrayait! La peur lui rendit la force
de résister. Elle se jeta aux pieds de sa tante: elle la supplia de la laisser au couvent. Elle voulait, disait-elle,
être religieuse. La chanoinesse ne s'émut guère. L'horreur anticipée du mariage chez une vierge lui plaisait
comme un indice d'innocence. Elle avait décidé que Julie convenait à Antoine Surgère: car c'était Antoine
Surgère, le prétendant.

À bout de ressources, las de médiocrité et d'expédients, tourmenté, à quarante ans passés, par un besoin de
fortune et d'influence, le prodigue faisait amende honorable et consentait au mariage. Deux financiers de ses
amis, Jean Esquier et Robert Artoy, avaient fondé, quelques années auparavant, deux maisons de banque
correspondantes, l'une à Paris, l'autre à Luxembourg. Ces établissements prospéraient, mais les capitaux
étaient faibles; on devait se contenter des menues opérations d'une clientèle régionale. Les directeurs rêvaient
de l'accroître; ils offraient à Surgère la situation de co-directeur s'il apportait des capitaux: c'était la dot de
Julie, largement fournie par Mme de La Mare, qu'il allait mettre dans l'affaire.

La pauvre Julie n'était certes pas de force à lutter contre les volontés alliées de la chanoinesse et de ses
parents, venus de Bourges tout exprès pour la convaincre. Pourtant, avant de consentir, elle écrivit à
sœur Cosyma, lui demandant: «Que dois-je faire?» Du fond de la retraite où on l'avait reléguée,
l'Italienne répondit:

«Mon enfant, il n'y a pour nous, faibles femmes, que deux grandes routes menant à l'avenir: l'une est le
mariage, l'autre la vie religieuse. Tout le reste est voie de traverse. Il me semble que je vous connais bien:
vous n'êtes pas née pour la vie religieuse. Si vous vous sentez capable d'aimer votre mari, non pas tout de
suite, mais plus tard, une fois la connaissance faite, mariez-vous.»

Julie s'interrogea sincèrement:

Était-elle capable d'aimer l'homme fatigué, mais élégant, prévenant, même galant, qu'on lui présenta et qui,
dès lors, vint régulièrement chaque jour la visiter chez sa tante, apportant les fleurs les plus rares?... Hélas!...
Comment répondre? Elle n'imaginait même pas ce que signifiait le mot «aimer» appliqué à un être si différent
d'elle, qui l'intimidait à lui ôter l'usage des mots. Lui, sous ses dehors de viveur, gardait une âme vigoureuse,
inquiète, tracassée d'aventures. Certes il eût préféré, pour l'aider à cette conquête de la fortune, une compagne
plus vive, plus délibérée; mais Julie était belle, naturellement élégante: d'ailleurs il ne mit pas en doute un
instant qu'elle ne fût éprise de lui. Ne plaisait-il pas, hier encore, à tant de femmes?

Le mariage eut lieu, en pompe, à la chapelle de la rue de Turin, «trop petite, dirent justement

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les journaux, pour contenir les invités» Toute la noblesse du Berry y assista, exhibant aux yeux des Parisiens,
amis ou parents d'Antoine Surgère, l'assemblage le plus divertissant de types et de toilettes de province. Puis
Antoine emmena sa femme à Ville-d'Avray, dans une propriété louée pour le temps des épousailles.

La première journée suffit a consommer le malentendu qui les désunit pour jamais. Julie avait à peu près la
sensation des anciennes captives qu'un barbare arrachait aux siens, emportait au galop en travers de sa selle.
Sans souci de cet effarement, le mari la traita en maître, dès qu'ils furent seuls, n'attendant même pas l'heure
nuptiale du soir... Pris d'une convoitise de débauche pour cette pensionnaire timide qu'on lui livrait, il
l'étreignît brutalement sur le premier canapé rencontré... Ce que Julie éprouva en cette circonstance ne fut pas
tant de la surprise, ni de la souffrance, que de l'horreur pour une violence mal comprise, même après son
accomplissement. L'effet fut à ce point définitif que tous les retours de son mari lui donnèrent des crises de
nerfs et de nausées.

Antoine Surgère, blessé dans sa vanité de séducteur, s'obstina quelque temps, tâchant de réparer, par la
douceur d'une lente conquête, l'effet de sa brutalité. Il n'y avait plus de remède. Ne pouvant même adresser
des reproches à sa femme, car il la trouvait constamment résignée à le subir, il se détourna bientôt d'elle.

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D'autres soucis, du reste, le sollicitaient. Il fallait rentrer à Paris. La nouvelle société financière s'installait rue
de la Chaussée-d'Antin, dans une des vastes cités qui ouvrent une seconde issue sur la rue Saint-Lazare. Les
bureaux occupèrent tout le bâtiment en façade le long de la chaussée. Depuis plusieurs années, Robert Artoy
habitait avec sa femme, une Espagnole de Cuba, et son fils, un petit hôtel au pourtour de la Trinité. Les
Surgère louèrent simplement une des maisons de la Cité: Antoine ne jugeait pas le moment venu d'étonner
Paris de son luxe; il était de ceux qui veulent un hôtel princier, ou point d'hôtel; les plus beaux chevaux de
Paris ou un simple coupé de remise. Six mois après leur installation, le troisième associé, Jean Esquier, resté
seul avec une petite fille après les couches mortelles de sa femme, venait habiter l'étage supérieur de la maison
des Surgère, jusqu'alors inutilisé.

Julie avait eu l'idée de ce rapprochement, que son mari vit sans déplaisir. Condamnée à n'être point mère, elle
trompait sa faim de maternité en élevant près d'elle la fille d'Esquier. D'ailleurs, Esquier, ni beau, ni flatteur,
avait vite gagné son estime, son affection même. À lui comme à elle, à quinze ans de distance, la vie avait
failli de parole: comme elle, il était seul, déshérité d'espoir; lui-même disait à Julie: «Nous sommes des
veufs.» L'isolement de leurs cœurs les rapprocha, outre les penchants communs, goût de la conversation
intime, horreur du monde, passion de la charité. Tandis qu'Antoine Surgère vivait la vie du financier mondain
à Paris, Esquier et Mme Surgère fondèrent leur amitié dans de longues soirées en tête à tête, où, bribe par
bribe, elle lui conta toute son histoire. Elle goûtait près de lui un sentiment singulier de sécurité, d'appui. Elle
le sentait dévoué aussi passionnément qu'elle-même l'avait été naguère à sœur Cosyma. L'éducation de
l'enfant leur fut un souci commun, où ils s'unirent mieux encore; puis, lorsque Claire quitta la maison pour
entrer comme élève chez les dames de Sion, la solitude acheva de sceller leur union...

Durant cette longue suite d'années, Julie vit peu Maurice Artoy. La santé de Mme Artoy, toujours chancelante,
s'accommodait mal du climat de Paris. Daumier conseilla le séjour à Cannes, un premier hiver, puis un
second; puis enfin, retrouvant au soleil de là-bas un peu de son cher pays, l'Espagnole accoutuma d'y vivre,
son fils auprès d'elle, ne passant que quelques semaines de l'année à Paris... Ainsi Maurice fut élevé sous ce
ciel radieux, dans une villa princière, servi par une troupe de valets, mais privé de compagnons de son âge et
sans goût, du reste, pour aucune autre société que celle de sa mère. Il l'adorait et elle l'adorait. Les voir
ensemble était un curieux et touchant spectacle; lui attentif, galant, courtisan; elle prodigue, pour lui, de
l'admiration la plus passionnée. Ceux qui vécurent

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à Cannes à cette époque se rappellent certainement la terrasse de la villa des Œillets, qui donne en coin
écorné sur la mer, à l'ouest de la ville. Ils évoqueront, vers l'heure où le soleil d'hiver est le plus tiède, ce
couple aperçu chaque jour, l'enfant et la mère, beaux tous deux, étranges tous deux... Même lorsqu'il eut
grandi, déjà remarqué par les femmes, pour sa jolie figure et ses bonnes façons,—même quand il eut
goûté, avec la fougue de son âge, aux lèvres tentantes qui s'offraient à lui, parmi cette société cosmopolite de
Cannes, si facile!—il demeura toujours le même fils adorateur, épris de la beauté de sa mère, préférant
à tous les rendez-vous une heure auprès d'elle, le front réfugié, comme un petit enfant, dans la tiédeur de son
sein.

Mme Surgère, qui ne passait point l'hiver dans le Midi, ne voyait la mère et le fils que pendant les courtes
semaines qu'ils donnaient à Paris, vers le mois de mai. Elle vit un garçonnet vêtu à l'anglaise, possédant à
douze ans la correction d'un clubman; puis les années s'ajoutant aux années, ce fut un jeune homme hâtif, que
tout le monde—et elle-même—trouvèrent précieux et maniéré. Il parlait peu, affectant un tour
singulier de pensée et d'expression. Sa mère disait tout bas qu'il écrivait des vers, mais qu'il ne fallait pas y
faire allusion; et, là-dessus, lui-même restait muet. On ne pouvait lui refuser au moins d'être un musicien
consommé, très informé des écoles modernes, et remarquable exécutant. En somme, Esquier et les Surgère le
goûtaient peu. Claire seule paraissait s'entendre avec lui. Deux hivers de suite Mme Artoy avait reçu la fillette
à Cannes, au moment où la crise de son âge l'éprouvait: les jeunes gens, vivant sous le même toit, avaient fait
ample connaissance. Ce qu'on ignorait, c'est que de ces séjours datait entre eux un passé de tendresses
puériles. La première fois que Maurice aperçut cette enfant de quinze ans, pâle, étrange et captivante, lui que
ses vingt ans, ses succès de femmes si prompts, déjà si nombreux, grisaient au point de lui donner la foi
qu'aucune ne résisterait, s'amusa à l'envelopper de caresses: et simplement l'enfant, tout de suite, l'aima. Mais
elle était d'une honnêteté farouche, et de plus très religieuse: elle se défendit vaillamment contre Maurice; tout
au plus celui-ci lui vola quelques baisers. Et dès lors, chaque fois qu'ils se rencontrèrent, à Cannes ou à Paris,

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la guerre des caresses recommençait entre eux, sans que Maurice pût se vanter d'un avantage.

Du reste, les événements allaient les séparer. Mme Artoy s'éteignit lentement. Maurice fut atteint aussitôt d'une
sorte de mal de solitude, qui l'éloigna violemment des lieux où il avait respiré près d'elle, des êtres qui
pouvaient lui parler d'elle. Il emporta son chagrin à travers l'Italie, s'y attarda plus d'un an, écrivant à peine
quelques billets à son père... De lassitude, dans cette patrie de l'art, il crut sentir qu'il devenait peintre. Le
temps, par touches insensibles, cicatrisait sa blessure: mais le vide demeurait dans l'âme de l'errant. S'il aima,
au hasard des rencontres, ces amours de hasard ne lui rendirent pas la Femme, telle que sa mère lui était
apparue, le cher asile où reposer son front las. Il le souhaitait cependant: il était de ces hommes qui ne s'en
peuvent passer. Tout naturellement, au cours de son pèlerinage d'exil, sa pensée se reporta vers la frêle amie,
dont la virginité timide et languissante l'avait naguère tenté, à Cannes. Les minutes où il songea de loin à
Claire Esquier, de Venise ou de Capri, de Rome ou de Palerme, lui donnèrent l'illusion qu'il l'aimait: elle
réalisa pour lui, alors, la présence féminine tant souhaitée. Un jour, il éprouva le besoin pressant de la revoir;
il n'y résista plus. Que faisait-il, d'ailleurs, en Italie? Déjà, comme la poésie, comme la musique, la peinture
lassait son effort, et l'angoisse de sentir ses doigts trop gauches pour traduire son rêve lui taisait presque haïr
les chefs-d'œuvre.

Il revint à Paris; il s'installa dans un pavillon de la rue d'Athènes, entre une cour et un grand jardin. Il y vécut
seul, ou presque: la solitude l'avait peu à peu capté. Renouer à Paris les relations hasardeuses de Cannes, son
cœur mal guéri n'y tenait guère. Quant aux habitants de la Chaussée d'Antin, il les fréquentait
régulièrement et modérément. Il s'en fallait que son père lui inspirât la même affection que sa mère: ni
Esquier, ni Antoine Surgère, ni sa femme ne l'intéressaient. Il assistait cependant aux dîners du mardi, aux five
o'clock du samedi, dans l'espoir d'y trouver Claire. Il l'y rencontrait parfois, s'amusait à lui glisser des paroles
tendres, même à la troubler de quelques caresses... Et cette intrigue légère—mots murmurés, baisers
jetés dans l'ombre, au coin d'une lèvre qui se dérobe—suffisait à remuer d'un peu d'émoi sa vie
stagnante...

Depuis deux ans déjà, le mal qui devait si rapidement terrasser l'organisme robuste d'Antoine Surgère
manifestait ses premiers symptômes. Le pouce, puis, un à un, les doigts de la main droite devinrent
insensibles. Une sorte d'aspiration intérieure résorbait les muscles, ne laissait vivre que l'enveloppe d'épiderme
autour des os. Avec une lente régularité, l'avant-bras droit lui-même se dessécha, puis les doigts du pied droit,
puis la jambe droite.

Et la maladie, presque la mort, introduite ainsi dans la maison, s'y installa, côte à côte avec la vie, et ce fut un
hôte dont on s'accommoda, ne pouvant l'exclure. Si lents du reste étaient ses progrès qu'ils n'apparaissaient
que par comparaison avec le passé, comme les progrès de la vie même. Le cerveau semblait inexpugné.
Antoine conférait toujours avec ses associés, partageait l'activité des affaires, faisait même souvent encore le
voyage de Luxembourg sans quitter son fauteuil de malade qu'on roulait dans le coupé du wagon.

Brusquement, dans la vie tranquille de tout ce monde, la foudre tomba. Mr. Surgère reçut un matin
l'incroyable nouvelle, absolument imprévu: son associé Robert Artoy, absent depuis quelques semaines sous
prétexte d'affaires personnelles à liquider, venait de se faire sauter la cervelle dans une chambre de
Savoy-Hôtel, à Londres. Une lettre expliquait sa décision. Tenu en bride à Paris, dans ses goûts d'entreprises,
par ses deux collègues, il avait spéculé pour son compte, à Londres, sur les cuivres de l'Amérique du Sud: et le
krach, certain désormais, le ruinait. Les dettes engloutissaient tous les fonds qu'il avait à la Banque de Paris et
de Luxembourg: plus de quatre millions. Ce fut un rude coup pour l'établissement si prospère: les quatre
millions disparus trouaient largement les réserves; le suicide d'un des directeurs suscitait la défiance,
provoquait de nombreux retraits de dépôts. Jean Esquier sauva la situation, grâce au secours d'une grande
maison de crédit. On put tenir assez longtemps pour que la confiance revînt, et avec elle l'afflux des dépôts.
Tout réglé, il se trouva que l'actif de Robert Artoy dépassait deux cent mille francs. Il s'était tué trop vite.

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Trop vite surtout pour Maurice.

La double épreuve, perte du père, perte de la fortune, excéda ce cœur mal trempé, formé par une femme,
débilité par la solitude qui ne fortifie que les forts. Une congestion cérébrale l'avait abattu, sous le choc de
l'affreuse nouvelle: on dut l'amener à l'hôtel Surgère, où Julie, touchée par tant d'infortune, le soigna comme
un enfant.

Et c'est vraiment comme un enfant débile, le corps terrassé, le cerveau chancelant qu'il lui apparut, tandis

qu'elle veillait à ce chevet. Enfin, elle avait l'emploi du


besoin secret qui la dévorait de se dévouer, d'être utile, de guérir! Enfin, elle se dépensait, elle se donnait!
Maurice, difficile, irritable, même après la période aiguë et dangereuse de son mal, eut une garde
incomparable, prise aux entrailles par cette fausse maternité qui guette à leur automne les femmes sans
enfants. Fière de le voir redevenir vivant et beau, elle commença de l'aimer véritablement aux jours de
convalescence, comme un être humain recréé par elle.

Il revenait à la vie: déjà il se levait, il marchait; aucun trouble de cerveau ne persistait; mais ce n'était plus
cependant le Maurice Artoy d'avant la catastrophe, ce n'était plus le jeune gentleman froid, correct, composé,
ne daignant guère parler, que Julie avait connu au temps où vivait son père et où il se savait riche. La débâcle
lui avait ôté son masque d'indifférence: il étonnait Julie elle-même par ses brusques sautes d'humeur, par sa
profession de tristesse et de rancune contre la vie. De telles désespérances, elle ne savait pas, certes, les
combattre par des paroles: mais elle était de celles qui possèdent innés le goût et l'art secret de panser les
blessures. La seule présence que souffrît Maurice convalescent, fut celle de l'amie dévouée qu'aux semaines
d'impuissance physique il avait aperçue, silhouette attendrie et fidèle, près de son chevet. Dans ses délires, il
disait volontiers: «Ah! soutenez ma tête, ma tête!...» Et Julie avait souvent pris dans ses bras cette jolie tête
arabe, ravagée, pâlie par la souffrance... Maintenant qu'il souffrait du seul mal de sa pensée, il gardait
l'habitude, aux heures tristes, de s'appuyer encore contre cette tendre gorge de femme. Ah! l'asile maternel,
éternellement nostalgique, où l'homme meurtri redevient un enfant! Elle le laissait faire, pénétrée d'une grande

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joie à se sentir enfin mère, avec un fils à bercer. Elle était aussi un peu fière de cette affection unique et
ombrageuse qu'il lui vouait: vraiment humble de cœur, elle s'étonnait que des êtres supérieurs comme
lui, comme sœur Cosyma, pussent la distinguer, se plaire avec elle, l'aimer.

Maurice, auprès de cette femme si belle, si désirable, que le bonheur rendait plus désirable et plus belle,
demeurait sans désir; positivement, il ne voyait pas sa beauté. Mme Surgère représentait pour lui quelque
chose de maternel, hors de tout amour possible: trop de souvenirs éparpillés au cours de ses années d'enfance,
témoignaient de la longue distance d'âge qui les séparait.

Il fallut que la grâce, la persistante jeunesse de son amie, lui fussent révélées lentement par des accidents
menus, par de petits faits accumulés. Depuis qu'il était guéri, il manifestait une paresse extraordinaire à quitter
la maison: et comme le docteur Daumier insistait sur la nécessité de sortir, Mme Surgère ne trouva pas d'autre
moyen que de l'emmener avec elle, dans ses courses quotidiennes, ou de l'entraîner au Bois, où rarement elle
allait seule. Maurice consentait à l'accompagner; il goûta vite ces promenades, blottis à deux au fond du
coupé, ou étendus côte à côte, dans la victoria lente, sous les acacias. Il observa combien sa compagne était
regardée et admirée; il reconnut cette brusque flamme dans les yeux des passants, qui trahit le désir. Il regarda
Julie: à son tour, il fut obligé de s'avouer qu'elle était belle, d'une incomparable beauté mûre et savoureuse.
Peu à peu, les frôlements furtifs de l'admiration et du désir de ces inconnus, qui d'abord avaient amusé sa
curiosité, lui déplurent, l'irritèrent, comme si à chaque fois on lui eût pris quelque chose de son bien.

En même temps un charme moins pur, autre que la volupté languissante du réfugiement et du repos, se
dégageait de son intimité avec Julie, de ces contacts, de ces abandons innocemment consentis. Le mauvais
désir, le mauvais dessein, commençaient à germer dans ce cœur inquiet. Aimer Julie, s'en faire aimer, à
cette aventure se mêlait une saveur de rouerie, de débauche singulière: c'était l'adultère introduit dans la
maison où on l'avait recueilli, soigné; c'était aussi une sorte d'amour à la Jean-Jacques, un sein de mère
palpitant tout à coup comme un sein d'amoureuse. De telles circonstances excitèrent son libertinage
superficiel, ce puéril caprice qui le tenait maintenant de se venger des choses, de fouler aux pieds les
scrupules, de briser les devoirs,—pareil à un enfant battu qui se venge en cassant des objets de prix.
Toutes ces raisons, qu'il se donnait, masquèrent à ses yeux la vraie et naturelle envie qui germait, l'inévitable
concupiscence...

Leur entrée dans l'amour fut délicieuse: sans jalousie, sans inquiétude. L'expérience de l'amant, déjà exercée,
lui disait: «J'aurai cette femme,» car il avait lu dans ses yeux ce que les yeux féminins ne savent jamais
cacher: l'envie inconsciente de se donner, le désir d'être aimée. Seulement il ne fallait pas l'effrayer; une
brusquerie pouvait tout perdre. Elle était chaste, faite pour aimer et n'ayant jamais eu l'occasion d'aimer. Il
apercevait la brèche ouverte par lui, à son propre insu, dans ce cœur de femme. Eh bien! c'est cette
brèche qu'il élargirait, par où il ferait entrer le désir et la passion. Il se contint donc, s'efforça seulement de
mêler de plus en plus étroitement leurs deux vies. Il l'accoutuma aux caresses, mais il se garda bien de leur
donner jamais l'allure d'une caresse d'amant. Elles devenaient peu à peu des habitudes; et, ne pouvant plus
songer à les interdire, Julie commençait à s'en alarmer. Hélas! elle était déjà trop captive pour ne pas chercher,
même inconsciemment, à s'aveugler. Ses premières anxiétés, elle les dissipa par ce sophisme: «Je suis une
mère pour Maurice; ce qu'une mère permet à son fils, je le lui permets. Voilà tout.»

Si elle eût osé s'examiner, si elle n'eût continué à descendre la pente, les yeux volontairement sillés, elle eût
aperçu qu'on pouvait difficilement appeler maternelles ou fraternelles les caresses échangées entre eux. Dès
qu'ils étaient seuls dans leur coupé, leurs mains se joignaient: Maurice les portait à ses lèvres, les y gardait
longuement. Elle n'osait pas davantage lui refuser cet appui contre sa poitrine, qu'il implorait avec tant de
langueur au fond des yeux; elle y consentait pour entendre les mots qu'il disait alors et qui descendaient sur
elle comme une rosée:

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«Je suis heureux... Restons!...» Insensiblement, des coins d'elle-même se modifiaient. Une sorte de coquetterie
dont quelques mois plus tôt elle se serait crue incapable, un goût de plaire, de paraître jeune, s'étaient emparés
d'elle et la sollicitaient obscurément. Il suffisait que Maurice exprimât une opinion sur sa coiffure, sur sa
toilette, pour qu'elle y satisfît sans discussion. Elle avait remplacé son chignon ondulé par de simples
bandeaux, séparés sur le milieu du front, qui accentuaient son type de vestale. Maurice l'accompagnait chez le
couturier, chez la modiste, même aux menus achats d'objets de toilette. Cet homme, qui avait l'âme d'un
artiste, avec une étrange impuissance à exprimer ce qu'il rêvait, trouvait enfin la matière obéissante, animée
par un simple vœu, la matière se transformant d'elle-même pour lui plaire: cette matière
unique—comme dans le beau mythe grec—était une femme.

S'il fût demeuré jusqu'au bout ce qu'il avait été d'abord, une sorte d'investigateur curieux, de dilettante de
l'amour, il eût peut-être amené sans choc Julie jusqu'à s'abandonner. L'aveuglement de la pauvre femme était
tel que sa religion, pourtant si sincère, ne s'alarmait pas. Elle fréquentait encore l'église, communiait aux fêtes,
priait pour Maurice, pour elle-même, pour la durée de cette affection devenue si chère, avec une parfaite
sérénité de conscience... Mais Maurice, pris à ses propres fils, perdait avec le sang-froid et la patience la
faculté de lire clair dans le cœur de son amie. Il avait mis une affectation puérile de rouerie à se tracer à

l'avance un programme de conquête; il n'avait négligé qu'une


chose: trouver un moyen de se maîtriser soi-même.

Une caresse imprudente, qu'il osa,—le premier baiser de lèvres—suffit à réveiller Julie, à la
jeter, effarée, sanglotante aux pieds de l'abbé Huguet, implorant contre l'aimé, contre elle-même, un secours
surnaturel. À cette entrevue avec le confesseur, elle était venue bien décidée à obéir; elle en sortit résolue à
l'obéissance encore, malgré l'horreur de l'affreux mot: «Partez!» qu'il fallait dire à Maurice... Résolue, certes!
Mais dans les retraites de ce pauvre cœur sincère, un espoir trouble survivait, à l'instant même où, sur le
canapé du salon mousse, elle murmurait ces mots entrecoupés: «Il faut nous quitter, Maurice!» L'espoir,
qu'elle ne s'avouait point, était ceci: «Maurice refusera, Maurice restera près de moi; et comme je ne puis
l'éloigner de force...» Oui. Elle avait prévu la révolte, les reproches, et finalement la résistance formelle qu'elle
n'eût pu vaincre, qui lui eût donné le droit de se dire: «Je ne peux pas... Je ne peux pas...» Elle n'avait pas
prévu le chagrin subitement hostile de Maurice, son acceptation farouche et violente de l'arrêt.

III 46
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Quand, après la brève et tragique scène, il l'eut quittée sur ces mots: «Soit, je partirai,» quand elle eut regagné
sa chambre, se heurtant aux murailles, comme ivre, elle s'abattit sur son lit. Elle voyait son ami souffrant, et
cette idée lui était mille fois plus insupportable que sa propre souffrance. Elle fut alors capable des plus hauts
dévouements; elle souhaita qu'il l'abandonnât, qu'il ne l'aimât plus, qu'il perdît jusqu'à son souvenir; qu'il
aimât ailleurs, même, mais qu'il ne souffrît pas, oh! non... qu'il fût heureux! heureux! heureux! Elle conçut et
vit s'écrouler mille projets:—«Claire va sortir du couvent: c'est la compagne qu'il faut à Maurice;
enfants, ils se plaisaient ensemble; elle est intelligente et jolie.» Une voix secrète lui répondait: «Mais non,
Claire est une petite fille inexpérimentée qui ne saurait pas aimer Maurice. Et Maurice ne l'aime pas, c'est moi
qu'il aime.» Elle rêva pour lui, sincèrement, des voyages, des aventures, tout ce qui pouvait le distraire, et
(pauvre amoureuse) la remplacer. De courts sommeils, brûlés de cauchemars, coupaient ces rêveries; un
moment, elle sauta du lit où elle s'était étendue: elle avait imaginé Maurice étouffant, comme elle, des
sanglots dans ses oreillers. Elle allait sortir, franchir le jardin, en pleine nuit, courir jusqu'à l'appartement de
Maurice. Si elle le faisait elle était perdue: c'était ce qu'attendait le jeune homme angoissé comme elle, mais
plus de l'attente que de l'incertitude, car son expérience lui disait: «Elle m'aime, rien ne vainc cela.»

L'excès de son émotion sauva Julie; au moment de sortir, elle défaillit, s'affaissa sur le tapis de la chambre.
Elle y resta sans vie, jusqu'au matin. Elle s'y réveilla meurtrie et faible, la tête vide. À grand'peine elle put
achever de se dévêtir et se coucher. Elle s'endormit. Vers midi, Mary entra dans la chambre de sa maîtresse.
Tout de suite, Julie, éveillée en sursaut, demanda:

—M. Maurice est-il en bas?

—Non, répondit l'Anglaise. M. Maurice a fait dire qu'il ne descendrait pas; il est souffrant.

Cette réponse l'électrisa. Elle s'habilla en hâte, courut au pavillon, ouvrit elle-même la chambre du jeune
homme. Elle le trouva tel que son rêve le lui avait montré, étendu, le visage pâli et crispé par les tortures de
cette nuit. Car lui aussi avait connu les suprêmes inquiétudes, malgré toutes les raisons d'espérance que lui
donnait son scepticisme artificiel, il avait eu de cruelles minutes de doute: «Me reviendra-t-elle? Si pourtant la
religion était la plus forte?...» Pour la première fois, lui aussi apercevait à quel point il aimait: elle n'était pas
seulement, comme il s'était complu à le croire, sa compagne, son amie, la douce régulatrice de sa vie; la
tendresse dont il l'enveloppait avait des racines jusqu'au fond de ses entrailles. Aussi, il avait souffert et
pleuré; pleurs et souffrances avaient, pour lui aussi, dissous les illusions, et il osait se dire: «Je l'aime,» avec
un élan résolu, dédaignant les calculs d'égoïsme et les vaines ironies.

Lorsqu'ils se trouvèrent en présence, après ces douze heures douloureuses subies à quelques pas l'un de l'autre,
ils ne furent plus l'un pour l'autre les deux ennemis armés que sont ordinairement deux amants. Ils
s'apparurent l'âme nue, et s'étant à peine considérés un instant, ils s'étaient devinés et compris. Julie se jeta à
genoux, près du divan où Maurice, étendu, la regardait de ses grands yeux d'ambre clair, pleins de reproches.
Elle ouvrit ses bras: il abrita de nouveau sa tête dans cette poitrine de femme. Mme Surgère perçut ses sanglots
aux secousses du corps enfiévré qu'elle embrassait... Elle releva la tête: elle prononça avec force:

—Je ne veux pas que tu pleures, je ne veux pas, je ne veux pas!...

Et il répondit gravement:

—Ma chère aimée, ne me faites plus de chagrin comme cela... Je vous promets d'être raisonnable, d'être

III 47
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à côté de vous comme un frère respectueux. Ne me chassez pas.


Que ferais-je loin de vous? Si encore on pouvait mourir, tout de suite. Mais il faudrait vivre et je n'en ai pas le
courage!

Elle le serra dans ses bras avec passion. Ils avaient atteint, l'un et l'autre, ce degré d'exaltation sentimentale, où
l'amour seul ne hausserait pas deux êtres humains: il faut encore que la souffrance les émacie, broie leurs sens,
ne laisse pour ainsi dire subsister que deux âmes...

Déjà ce n'était plus soi que chacun d'eux aimait: chacun aimait l'autre avec abnégation et se sentait prêt à tout
immoler pour le sauver et le combler. Julie eût consenti tous les sacrifices, celui même de sa foi religieuse et
de son honneur. Si Maurice lui eût dit: «Jurez-moi que vous n'irez plus à l'église, que de votre vie vous ne
parlerez plus à un prêtre,» elle l'eût juré avec la conscience qu'elle mettait le pied dans l'enfer. S'il lui eût
soufflé cette prière: «Sois à moi, donne-moi ton corps,» elle eût livré ce pauvre corps défaillant. Mais Maurice
n'avait ni l'envie ni la pensée de lui demander pareilles choses. Un seul désir, en lui aussi, subsistait: la
contenter, la calmer, la voir heureuse. Il sut trouver les mots qu'il fallait.

—Que voulez-vous de moi, disait-il. Je vous jure de ne plus jamais vous troubler, comme je l'ai fait...
Voulez-vous que je renonce même à ce que vous m'accordiez autrefois?

Elle répondait doucement:

—Non... non... il ne saurait être mal de nous aimer. On peut aimer d'une façon tout à fait pure, qui ne
donne pas de remords...

Elle pensait à sœur Cosyma, aux chères et ignorantes tendresses d'autrefois. Et Maurice, à ce moment-là,
les crut possibles lui-même, ces tendresses sans corps qu'il eût raillées la veille, avec la consomption de sa
chair par une nuit d'anxiété.

III 48
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Il demanda timidement:

—Me permettrez-vous encore de sortir avec vous, de vous accompagner?...

—Oui... répondit-elle. Tout... Tout ce que vous voulez. Je suis sûre de vous, à présent.

Quand ils redescendirent et gagnèrent l'hôtel, quand ils s'assirent l'un près de l'autre à la table où on les
attendait, il leur semblait qu'ils n'avaient plus de chair mortelle, capable de palpiter et de déchoir. Ils étaient
convaincus qu'ils venaient de sceller le pacte de spiritualité de leur amour. Ils ne se doutaient pas que ces
élans extatiques avaient fixé l'heure, jusque-là incertaine, où l'inévitable loi les subjuguerait, et qu'ils venaient
de célébrer les fiançailles de leur tendresse.

IV
Leur douce vie d'amis amants avait recommencé, les tendres entretiens, les ententes muettes où parlent seuls
les yeux qui se cherchent, les mains qui se pressent.

De nouveau, ils sortaient ensemble, chaque jour, et dans ces tête-à-tête quotidiens, l'esprit de Maurice acheva
de s'insinuer lentement dans l'âme de Julie. Les rôles cependant déviaient un peu. Maurice parut plus aimant,
plus soumis; l'alerte de la confession avait aiguisé son désir; le bien qu'il avait pensé perdre lui devint plus
précieux. Il réprima les caresses hardies. Julie, qui s'en apercevait, lui en sut gré: elle demeura pourtant sur ses
gardes, jamais tout à fait rassurée dès qu'ils étaient seuls. Le silence, l'immobilité contrainte de Maurice, ne
disaient-ils pas son envie aussi clairement que des gestes et des mots? L'éveil perpétuel de cette chaste pensée
contre les projets de l'amant commença à la ternir: n'est-ce pas une cruelle ironie de l'amour d'apprivoiser la
pudeur dans la résistance même? Chaque défense d'une femme l'approche de la défaite.

À demi vaincue déjà par un tel effort, pouvait-elle tenir contre le chagrin de Maurice? Maurice souffrait
visiblement; on observait son amaigrissement, sa pâleur. Penser qu'elle, Julie, qui l'avait soigné et sauvé, allait
à présent défaire son œuvre et l'endolorir, non, elle ne le pouvait pas; autant lui demander de le frapper,

IV 49
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de le tuer. Ce fut elle qui dénonça leur contrat de continence, rendit les bonheurs furtifs qu'elle avait, un jour,
voulu lui reprendre. Elle permit de nouveau des caresses que sa conscience condamnait. Maurice, inquiet et
incertain, s'aventurait lentement...

Et puis les réflexions, les projets d'attaque ou de résistance, tous deux ne s'y abandonnaient qu'aux heures de
solitude. Ensemble, ils n'y pensaient plus. Ils promenaient à travers Paris un couple si visiblement épris que
les passants se retournaient sur eux avec la curiosité émue que soulève le sillage de l'amour.

L'automne se prolongea, fit reculer l'hiver; au milieu de décembre on vit encore de belles journées de soleil.
Quelques-unes palpitèrent de souffles tièdes, parfumés on ne savait où, sans doute aux immuables étés de
l'Afrique: elles épandirent un charme triste, celui des joies mortelles qui portent en elles cet avertissement: «Je
suis peut-être la dernière.» Parfois la douceur agonisante de l'atmosphère s'aiguisait: le ciel, toujours limpide,
semblait se cristalliser en froid diamant; la terre et l'eau gelaient. Sur le sol durci, sonore, Maurice et Julie
aimaient alors à marcher à pied vers les hauteurs d'où la ville se découvre, à travers les transparences
hivernales, jusqu'au delà des forts. Ils laissaient le coupé au pied des Buttes, et cinglés, rougis, égayés par la
brise aigre, ils gravissaient Montmartre, Chaumont, Montsouris, comme des étudiants en vacances, serrés l'un
contre l'autre, la main du jeune homme touchant dans la fourrure du manchon la main de son amie...

Surtout les hauteurs de Montmartre les attiraient, où lentement s'étageaient les assises de la nouvelle basilique.
Presque chaque semaine ils y montaient ensemble. Maurice s'amusait de la procession des pèlerins, de la foule
des mendiants, des brocanteurs religieux qui encombrent les abords: la chapelle provisoire avec ses ex-voto,
ses bannières et ses sacrés-cœurs votifs, lui paraissait une boutique de bric-à-brac divin. Julie,
agenouillée devant l'autel, priait, ne se lassait pas de prier. Elle regardait avec des yeux confiants ce doux
Christ blond, qui montrait du doigt, en souriant tristement, son cœur transpercé, apparent sur la toge
bleue.—«Que lui demande-t-elle?» pensait Maurice. Elle lui demandait bien humblement, bien
sincèrement, de prolonger les heures présentes, tout en purifiant leur tendresse. Elle demandait que le
cœur de Maurice s'apaisât, qu'il se contentât des chastes étreintes. Parmi la vapeur aromatique
qu'exhalaient cette chapelle, tous ces cierges, toutes ces reliques,—son amour, comme le benjoin des
encensoirs, se sublimait jusqu'aux régions de l'extase: il lui semblait que le divin blessé lui souriait, bénissait
ses vœux, et que c'était entre son ami et elle comme une sorte de mariage mystique... Cependant
Maurice la contemplait. Il l'aimait ainsi, dans sa faiblesse de femme; il aimait sa piété enfantine, sa foi
résolue, encore que cette foi fût l'ennemie de ses dessins secrets. Il suivait du regard la pente onduleuse de son
corps appuyé sur le prie-Dieu, la nuque pâle sous les cheveux vivaces, et les fines mains laissant entre elles
apercevoir l'adorable profil. Il pensait: «Comme elle est charmante!... Comme je l'aime!...» Un instant Julie
était exaucée; Maurice sentait un effluve de saintes pensées calmer des désirs qu'il n'osait plus s'avouer.

...Alors, une complicité d'événements prit à tâche de les tenter, multiplia ces occasions de solitude, d'intimité,
qui les troublaient. L'installation de l'hôtel achevée, on allait l'inaugurer en face de Paris, par une grande fête
qui devait affirmer la richesse de la nouvelle direction, la prospérité des affaires. Cette fête fut longuement
discutée entre les habitants de la maison et leurs deux amis familiers, Daumier, le baron de Rieu. On finit par
se rallier à l'avis de M. Surgère: un bal costumé, où un groupe d'invités soigneusement choisis formeraient une
redoute Directoire. Maurice fut chargé de dessiner les costumes. Il costuma Antoine Surgère en général
Mélas; Esquier, encore qu'il protestât contre les travestissements, accepta de porter un uniforme de
commissaire aux armées; Claire serait vêtue en soubrette de l'époque; Mme Surgère en Mme Tallien.
Naturellement ce fut ce dernier costume qui occupa surtout Maurice; il participa à tous les secrets de
l'essayage; il vécut, un mois durant, dans l'intimité des dessous de Julie, de sa toilette. Elle s'en alarmait par
instants, flairant le péril. Elle s'efforçait de se rassurer en se mentant: «Ne puis-je pas lui permettre,
pensait-elle, ce que je permets à un couturier?» Comment s'avouer que déjà elle n'était plus, oh! non,
l'innocente Julie de sœur Cosyma, de l'abbé Huguet? Après la conquête de son esprit, de son cœur,
voici que sa chair même se donnait lentement, irrésistiblement. Un printemps s'animait, s'échauffait à la veille
de son automne. Une âme d'amoureuse lui naissait sur le tard, ravivait en elle le goût et la science de plaire.

IV 50
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Les mots, ces caresses ailées des passants qui frôlent les jolies femmes, les mots qu'elle laissait autrefois
tomber par terre sans y prendre garde, elle les recueillait maintenant; ils la charmaient, car ils signifiaient: «Tu
es belle, Maurice peut t'aimer.» Même cette différence des âges qui avait d'abord donné un appui à sa
résistance, elle n'en était plus effrayée, elle l'oubliait. Et le miracle s'accomplissait; elle n'avait plus d'âge, elle
avait la jeunesse immortelle de celles qui se sentent aimées. Les gens qui les croisaient, Maurice la main
appuyée sur le bras de son amie, trouvaient l'appareillage naturel et pensaient: «Ce sont de beaux amants.»
Ainsi tous deux s'avançaient les yeux obscurcis vers le terme inévitable...

Dans cette douce fièvre d'attente, Maurice oubliait Claire. Mais sa destinée se tramait dans l'ombre, malgré
lui. Le jour où Julie dit devant lui, très simplement: «Notre Claire chérie va nous revenir demain,» la pensée
que cette autre femme serait témoin qu'il aimait ailleurs, le troubla.—«Elle va souffrir, pensait-il,
pauvre petite!» Mais déjà il n'avait plus la force de dissimuler auprès de l'enfant... «J'aime trop Julie, je ne
puis pas...» Aussitôt il s'étonna: «Et Claire, la chère petite, je ne l'aime donc plus?» Il évoqua les étapes de
leurs singulières amours, les souvenirs caressants de la villa des Œillets.

Il sentit que ces choses étaient encore dans son cœur, qu'éternellement elles y seraient. Présentement,
une épaisse couche de cendres les avait ensevelies, comme les villages de la côte napolitaine; mais ce linceul
les conservait pour l'avenir. Il brida sa conscience, il argumenta: «C'est une enfant. Le temps est devant nous...
Dois-je m'enchaîner pour des puérilités? Puis, c'est la vie même, ce flux changeant des affections...» Il se
donna enfin cette raison: «Je ne dois pas épouser Claire, qui est riche, maintenant que je suis pauvre.» Il ne
s'avouait pas qu'un espoir malsain stagnait en lui: l'espoir que l'avenir arrangerait tout, qu'il lui donnerait ces
deux joies, l'épouse après la maîtresse.

IV 51
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Claire revint; sa vie se mêla à la leur. Et vraiment Maurice put croire que son vœu se réalisait, que
l'enfant ne souffrirait pas: d'abord elle ne vit rien, ne comprit rien. Elle s'était si bien accoutumée à la pensée
que Maurice l'aimait, et que son rôle, à elle, jusqu'au mariage, serait, tout en l'aimant, de se défendre contre
lui, qu'elle fut plutôt soulagée d'abord, le retrouvant si calme à ses côtés. Maurice eut l'hypocrisie instinctive
de lui accorder encore quelques attentions; et ce n'était pas tout hypocrisie: son amour-propre, son égoïsme, se
plurent à la sentir sienne, toujours, alors que lui rêvait ailleurs. Le trouble où une simple pression de sa main
mettait cette enfant, lui prouva que son empire persistait. Il goûtait, à cette vie en double, une excitation
supérieure, une joie née de l'exercice puissant de la faculté d'aimer.

Mais bientôt ce rôle même lui pesa, il ne pouvait plus penser qu'à Julie. Il la devinait presque conquise; Claire
n'était qu'une vague rêverie, la réserve indécise de l'avenir. Il l'oublia pour un temps, il la négligea; elle finit
par s'en apercevoir. Ce qu'elle éprouva en constatant que Julie devenait pour Maurice quelque chose comme
ce qu'elle-même avait été, fut à la fois de la révolte, de la douleur et de l'étonnement. Il lui parut qu'on lui ôtait
injustement sa part de vie, qu'on la torturait en abusant de sa faiblesse; et en même temps elle ne comprenait
pas bien, cœur simple de jeune fille, comment une femme qui l'avait élevée, qu'elle regardait comme une
sorte de mère, pouvait lui disputer son ami. C'était invraisemblable, inique et impur; tandis qu'elle eût accepté
la lutte contre une compagne, contre une autre jeune fille. Ses yeux surpris et sévères, en éveil maintenant, en
arrêt sur Maurice et Julie, les guettèrent, les troublèrent, comme une conscience indépendante d'eux, qui les
accusait. Julie s'humilia: «Cette enfant est honnête et chaste, pensait-elle... Elle a le droit de me mépriser...
Jamais, jamais elle ne se laissera tenter comme moi!» Maurice, irrité de ces prunelles de reproche fixées sur
lui, commença d'être brusque avec Claire.

Le soir du bal cependant arriva. Pour recevoir les premiers invités, Julie avait délégué Claire, qui, sérieuse et
souriante dans son costume de soubrette Directoire, s'acquittait de ses fonctions avec aisance. Pendant ce
temps, Mme Surgère achevait de s'habiller, aidée de Mary, d'une des «premières» de Chavannes, et de
Maurice, qu'il avait bien fallu appeler pour le dernier coup

IV 52
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d'œil... Il était là, les doigts fiévreux, le sang aux joues sous sa peau brune, donnant des avis d'une voix
qui se cassait par moments. Lorsqu'on était trop lent à le comprendre, il se levait brusquement, arrangeait
lui-même un pli, fixait une épingle... Le désordre du dévêtement récent emplissait la chambre; l'air était
aromatisé d'essences, mêlées à l'odeur des cheveux secoués, de la peau nue. Maurice contemplait, pour la
première fois, les épaules, les bras, la gorge de Julie; leur nudité était son œuvre: il n'avait pas voulu que
cette ligne admirable fût rompue par aucun bijou, par aucune brassière; et voici qu'il défaillait à cette vue...

La toilette achevée, la «première» de Chavannes quitta la chambre, guidée par Mary; un instant, Maurice et
Julie demeurèrent seuls. Elle eut peur de lui, aussitôt, comme d'une force affolée dont elle ne se sentait plus
maîtresse... Les yeux du jeune homme, rivés sur son buste, la dévêtaient: elle fut enveloppée d'une bouffée de
désir qui l'incendia et la fit frissonner coup sur coup... D'un mouvement d'irrésistible pudeur elle saisit une
écharpe de dentelle qui traînait sur une chaise; elle en enveloppa ses épaules, ses bras, sa gorge, toute cette
peau qui souffrait d'être nue.

À ce geste de défense, l'ambre clair des prunelles de Maurice se troubla; il tressaillit: Julie, effarée, le vit se
lever, marcher sur elle. Un instant, elle put croire qu'il allait tenter une violence; la main du jeune homme,
tremblante de fièvre, touchait son bras... Mais cette main, crispée sur l'écharpe, n'eut que la force de l'arracher
d'un geste bref; et, aussitôt qu'il l'eut saisie, il se rua dessus, la porta à ses narines, à ses lèvres, à ses dents, la
respira et la mordit... Ces lèvres, ces narines, ces dents, Julie les sentit sur sa chair la plus secrète... Elle poussa
un cri de blessée et, les joues en feu, elle s'enfuit.

IV 53
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Seul dans la chambre vide, Maurice laissa échapper de ses doigts le chiffon de dentelle odorante. Il était brisé,
lui aussi, bouleversé comme si cette chose inerte, qu'il venait de frôler, eût été vivante et palpitante. Il entra
dans le cabinet de toilette, passa sur son visage une éponge humide; mais celle-ci encore était tout imprégnée
du parfum personnel de l'Aimée. Alors, saisi de peur au milieu de cette chambre enchantée, il se sauva comme
un voleur, gagna, par le corridor, l'escalier de l'aile gauche qui descendait directement au jardin. Il évita ainsi
de se trouver pris dans la spirale des voitures; une à une, au soleil irradiant des globes électriques, elles
versaient devant le perron leur charge élégante, femmes encapuchonnées de clair, ou tapies dans de longs
manteaux,—gentlemen corrects, fleuris de blanc. Il se promena dans le parc. Le temps était froid: la
terre gelée sonnait sous le pied; le ciel, en cristal diaphane, était piqué de pâles étoiles, qui semblaient briller
loin, très loin en arrière. Au grand air glacé, Maurice essayait de calmer sa fièvre: d'abord il n'y réussit pas.
Puis cette fièvre se régularisa, et les battements de son pouls, aussi rapides, furent plus rythmés. Il pensait à ce
qui venait de se passer... «De telles scènes se recommenceront, cela est certain. Nous vivons dans la même
maison, nous nous voyons continuellement. Elle m'aime assez pour que je puisse faire d'elle ce qui me plaira...
Moi, je l'aime aussi; nous serons amants.»

Sur ce rêve, il s'attardait. Comme un pèlerin s'étonne, après les chers périls de la route, d'apercevoir déjà les
toits de la ville, il ressentait par avance les tristesses de la possession.

Il se rapprocha de l'hôtel: la façade tournée vers le parc luisait de feux, à travers la résille des branches. Les
voitures entraient, plus rares. Embuées de vapeurs, les vitres ne laissaient transparaître qu'une grande clarté
sur laquelle passaient et repassaient des ombres. Subitement, le froid de cette nuit de gel s'injecta dans les
membres du jeune homme, le fit frissonner. Il pénétra dans la maison par le même chemin détourné, puis
traversant la salle à manger, gagna le salon par l'intérieur des appartements. Il entra ainsi dans le bal sans être
aperçu, évitant la porte principale près de laquelle, maintenant, Mme Surgère se tenait. Presque tous les invités
lui étaient inconnus: gens de finance, gens de journal, gens du monde cosmopolite. Il put se glisser, sans serrer
trop de mains, jusqu'au poste d'observation qu'il s'était choisi, la seconde fenêtre après l'entrée. De là, enfoncé
dans l'ébrasement, il voyait Julie.

Comme elle était belle! Les émotions récentes, la chaleur de la foule attiraient à ses joues toute la sève vivace
de son sang; cette ardeur contrastait avec la pâle maturité des épaules et de la gorge, que le corsage échancré
largement laissait resplendir, plus attirant qu'une nudité, car la draperie retenue par un fil léger semblait près
de lâcher prise, de s'abattre sur le tapis.

Non loin de là, près de la cheminée monumentale, Antoine Surgère, costumé en généralissime autrichien,
s'entretenait avec le baron de Rieu, vêtu, lui, d'un simple habit noir.

Maurice observait l'attitude des hommes lorsqu'ils abordaient Julie. Le désir faisait flamber subitement leur
regard. Quelques-uns, sans pudeur, s'avançaient tout près, comme pour découvrir, de la nudité, quelque chose
de plus que n'en montrait le corsage. Quand de nouveaux arrivants les contraignaient à s'éloigner, il les voyait
échanger des demi-gestes, des demi-sourires... Il devinait bien ce qu'ils disaient! Ses doigts se crispaient; la
rage du mâle, à la vue du plaisir pris par d'autres mâles avec l'objet aimé, lui brûlait la poitrine. Il faillit se
jeter sur eux, les écarter de cette femme, à laquelle ils n'avaient pas droit. Pourtant il s'avouait que cette
admiration brutale des autres lui faisait désirer Julie plus ardemment. Sa pensée fut impudique comme le
regard de ces hommes: «Je la veux... je la veux... Je l'aurai... cette nuit même!» Et lui qui, tout à l'heure,
n'osait que porter à ses lèvres un tissu inerte, imprégné par l'attouchement odorant de Mme Surgère, il rêva des
violences:

«Je la suivrai dans sa chambre... Elle n'osera pas appeler...»

En cet instant, Julie sentit fixés sur elle, comme tout à l'heure, les yeux de Maurice; elle s'effraya de leur
brutalité hostile, presque haineuse... Elle ne vit plus qui était près d'elle, qui lui parlait. Elle ne put se tenir

IV 54
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d'aller vers l'aimé, de rassurer sa propre inquiétude en l'interrogeant:

—Reste ici, petite, dit-elle à Claire qui se tenait modestement à l'écart. Reçois pour moi, je reviens.

Esquier passait, gravement drapé dans son uniforme bleu à ceinture tricolore à grands revers rouges. Elle lui
prit le bras et lui dit:

—Menez-moi donc vers Maurice, je vous prie.

—Savez-vous que vous êtes très belle? dit le banquier.

Elle sourit:

—Des compliments de vous, mon vieil ami?

—Oui, de moi comme de tout le monde... Vous êtes la reine de ce bal. Votre succès fait presque
scandale.

Et mettant affectueusement la main sur sa main, il ajouta:

—Chère amie, vous savez si je vous aime, n'est-ce pas? Eh bien! tâchez de n'être pas trop belle.

La pensée grave qu'elle lisait au fond du regard paisible d'Esquier arrêta le sourire sur le visage de Mme
Surgère.

Elle balbutia:

—Trop belle! et pourquoi, mon Dieu?

À ce moment, ils étaient tout près de Maurice. Esquier salua sa compagne et, montrant le jeune homme:

—Pour celui-ci! dit-il.

Maurice n'entendit que ces mots. Il demanda:

—Que dit le cher associé?

—Je n'ai pas compris, répondit Julie. Elle disait vrai. Elle avait seulement deviné un avertissement sous
les paroles énigmatiques d'Esquier. Maurice reprit sans lui offrir le bras:

—Eh bien... vous en avez assez de faire voir vos épaules?

Elle resta un moment interdite. C'était lui, son ami, qui lui parlait ainsi? Un chagrin mêlé de honte, de pudeur
offensée, lui emplit le cœur. Prise d'une douloureuse envie de larmes, elle balbutia très bas:

—Oh! Maurice!

Ces larmes, près de jaillir, satisfirent la rancune du jeune homme. Il ne lui resta plus que le mécontentement
de soi, l'envie de se faire pardonner, et le besoin de serrer cette femme adorable, tout de suite, contre son
cœur:

IV 55
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—Pardon, fit-il, je suis méchant, je ne sais pas bien vous aimer. Ne pleurez pas, de grâce, ne vous

laissez pas voir avec des larmes dans les yeux; on nous
observe déjà. Donnez-moi votre bras.

Elle le lui donna, en ouvrant largement son éventail pour cacher sa rougeur. Ils traversèrent assez vite les deux
grands salons: dans le second, les joueurs étaient déjà réunis autour des abat-jour. Une portière séparait ce
salon du boudoir mousse. Lorsqu'ils y entrèrent, ils n'y virent qu'un monsieur en train de rajuster sa cravate, et
qui disparut aussitôt.

—Dieu! qu'il fait bon ici! s'écria Julie en s'asseyant.

La tiédeur de cette chambre doucement chauffée leur paraissait fraîche au sortir des salles où l'on dansait.
Maurice s'assit sur un pouf, aux pieds de son amie. Il la regarda en silence; mais ce regard fixe, volontaire, la
troublait.

—Pourquoi me regardez-vous ainsi? murmura-t-elle, essayant de rire.

Il répondit gravement:

—Parce que vous êtes belle... Il me semble que je vous vois aujourd'hui pour la première fois.

Des bruits d'orchestre, affaiblis par la distance, amortis par les tentures, venaient jusqu'à eux, en même temps
que les propos des joueurs dans la pièce voisine. Julie se sentit désarmée, vaincue par le besoin d'entendre
cette voix lui dire qu'elle était belle, qu'elle était aimée.

Elle fixa sur l'enfant des yeux pleins de tendresse. Lui, posa sa joue sur le genou ployé de Julie. Voici que,
seul à seule, comme ils étaient là, le désir le tourmentait moins.

IV 56
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—Il faut m'aimer, murmura-t-il. Il faut n'être à personne au monde qu'à moi. Parce que, moi, je n'ai que
vous!

Elle prit ce front chéri dans ses mains; elle le souleva vers elle, vers sa bouche. Elle avait oublié le bal et le
monde. Les résonances douloureuses, de la voix du jeune homme avaient chaviré son faible cœur. Nulle
force, à ce moment, ne l'eût empêchée de l'attirer à elle et de lui répondre:

—Pourquoi me dire de vous aimer? Est-ce que j'aime autre chose au monde que vous? Je vous adore!

Il sentit sur ses tempes la fraîcheur des bras de Julie, sur son front la brûlure de sa bouche. Et alors, grisé, il se
releva à demi, il renversa sur le dossier du fauteuil l'amie effarée et muette, il roula ses lèvres sur le col, sur les
épaules, sur la gorge houleuse. Elle ne résistait pas, vraiment pitoyable en sa faiblesse. Il eut alors conscience
qu'il abusait d'un effarement et d'un effroi; il se maîtrisa d'un coup de volonté. Il reprit sa posture humble de
l'instant d'avant; il baisa la main inerte qui pendait près de ses lèvres:

—Pardonnez-moi, murmura-t-il.

Elle répliqua, la voix entrecoupée:

—Que nous sommes imprudents!... Mon Dieu!... mon Dieu!...

Et doucement, comme l'on prie, elle ajouta:

—Laissez-moi, Maurice, retournez dans le salon.

Il obéit aussitôt. Ses pensées soufflaient en tourbillon dans son cerveau. En ce moment où la pitié et la
tendresse lui faisaient comprendre, partager, et comme adorer les scrupules de Julie, était-il le même homme
qui, tout à l'heure, pensait: «Je l'aurai... je l'aurai cette nuit?»

«Je suis fou, vraiment fou. Ce que j'aime en Julie, c'est son honnêteté. Notre plaisir ne sera guère augmenté
quand elle aura été ma maîtresse. Et un peu de notre tendresse aura été perdu.»

—Vous parlez tout seul? dit une voix près de lui.

C'était le docteur Daumier, accoudé, côte, à côte avec le chirurgien Frœder, au chambranle d'une porte.
Ils causaient des femmes qui passaient, tourbillonnaient dans l'étreinte des danseurs, balayant le plancher de
leurs traînes demi-relevées. Ils les détaillaient, les déshabillaient avec des mots de carabins.

Maurice les écouta quelque temps

Il songeait:

«Comme les hommes sont inconséquents! Ils se sont avisés de vêtir l'amour de cet apparat de pudeur et de
poésie qui fausse notre optique, qui égare notre jugement, chaque fois que la nature nous porte à désirer une
femme. Et quand ils sont ensemble à regarder des femmes, ils se plaisent à souiller ce laborieux idéal.
Moi-même, je suis inconséquent et irrespectueux comme les autres; j'apprends, sans répugnance, plutôt avec
gaieté, que l'une d'elles, si elle est jolie, livre son corps pour de l'argent, pour le plaisir de la débauche... Et
voilà que j'hésite, au dernier moment, à prendre la femme que j'aime!»

À l'écart des danseurs, dans le coin où s'entassaient les accessoires, Rieu et Claire, qui devaient conduire le
cotillon, causaient,—le baron penché près de l'oreille de la jeune fille.

IV 57
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«Est-ce qu'ils flirtent? pensa Maurice... Claire se console. C'est égal, à ce jeu-là, le baron doit être un
partenaire médiocre.»

Un peu irrité, sans se l'avouer, il secoua sa volonté indécise:

«Allons! Vivons! Laissons s'accomplir l'inévitable. Nous verrons bien!»

Malgré ses hésitations, ses scrupules, l'espoir de l'amour prochain le réchauffait.

«J'ai souffert, pensa-t-il. La vie ne m'a pas gâté, j'ai été rudement éprouvé. Eh bien, voici une revanche!»

Autour de lui, le bal affolait la foule. Beaucoup d'invités étaient partis: mais ceux qui demeuraient n'étaient
plus des passants dédaigneux ou contraints: ils restaient pour le plaisir de s'agiter, de palper des tailles de
femmes, de suivre une intrigue. Or, à cette heure tardive, dans cette atmosphère sur-chauffée, chargée de la
poussière des fards, de la sueur volatilisée des corps, voici que de lui-même se déchirait le contrat accoutumé
entre le désir humain et la pudeur sociale; personne ne semblait apercevoir un relâchement consenti par tous.
Maurice, ayant quitté Frœder et Daumier, constatait l'universelle impudicité de cette foule. Des couples
tournaient, si étroitement pressés, presque encastrés, que de leur valse la femme se pâmait, comme en un lit.
Ils se séparaient aux derniers accords de la musique—et brusquement se glaçaient dans une affectation
de courtoisie mondaine. D'autres, assis à l'écart, causaient si bas que leurs lèvres bougeaient à peine; mais la
lubricité des yeux parlait assez clair... Il ne fallait que les observer pour comprendre, ici la fervente instance
d'un rendez-vous—à la fin accordé au moment où l'idole se levait, donnait une date d'un mot brusque,
bref, ailleurs l'entretien haletant où l'on évoque les anciennes caresses, où les mots glissent avec les regards
par l'entre-bâillement des corsages, les fouillent comme des doigts.

Et les mères couvraient d'un regard satisfait ces apartés de leur fille avec l'homme qui l'énervait; les maris
jouaient paisiblement au poker, dans les chambres voisines, livrant toute une nuit leur femme aux attaques des
hommes; et tous ces chargés d'âmes s'imaginaient ou affectaient de croire que, la nuit achevée, le calme et
l'ordre se restaureraient dans les cœurs troublés des filles et des femmes, aussi aisément que les meubles
et les tentures reprendraient leur place habituelle dans les salons dévastés par le bal.

Maurice pensait:

«Quelle duperie, quelle tartuferie que la pudeur du monde! L'Église seule est raisonnable avec ses dogmes
clairs, froids, tranchants comme l'acier... Ceci est permis, cela ne l'est pas. Une jeune fille, une jeune femme,
ne doivent pas aller au bal, parce que cela excite leurs nerfs. Voilà qui est net... L'Église a raison.»

Mais sa pensée se désorienta. Claire venait à lui. Il était si obsédé en ce moment par l'image de Julie, qu'il
regarda la jeune fille avec une curiosité désintéressée.

«Elle est vraiment trop maigre encore pour se décolleter. Et puis, aux lumières, cette blancheur de peau, ces
cheveux trop noirs... c'est presque effrayant... Elle a l'air d'une morte qui marche.»

—Est-ce que vous êtes souffrante? lui demanda-t-il.

Elle répondit, subitement rosée:

—Oui, un peu. Je voudrais bien ne pas conduire le cotillon?

—Eh bien! ne le conduisez pas.

IV 58
The Project Gutenberg eBook of L'Automne d'une femme, par Marcel Prévost.

—Mais qui me remplacera?

—N'importe qui; Mme Surgère, par exemple.

—C'est cela, fit Claire. Voulez-vous le lui demander?

—Oui, j'y vais.

Julie résista un peu, puis céda. Maurice éprouvait une sorte de soulagement à livrer son amie au baron de
Rieu, au lieu de la voir traîner de bras en bras, au hasard des choix. Il devinait bien qu'elle subissait, elle aussi,
l'effet dissolvant des atmosphères de bal... Sa nudité ne l'inquiétait plus: elle entendait sans révolte les propos
d'admiration qui d'abord l'avaient fait cruellement rougir. Comme on lui en avait murmuré de ces déclarations
forcément écourtées, où le passant, un instant en contact avec une jolie femme, essaye ses chances, tente si
«ça prendra», peu chagrin de l'insuccès, d'ailleurs, répétant les mêmes mots à une autre, l'instant d'après! Cette
nuit, elle avait vraiment senti le frisson des désirs lui effleurer la peau. Et voici qu'elle n'en souffrait plus,
qu'elle attendait presque les déclarations, qu'elle les écoutait en souriant! Son cœur en recevait une joie
secrète. Elle pensait: «Je suis belle, je suis désirée!» et le vide que l'âge creusait entre elle et Maurice lui
semblait se combler.

Le cotillon s'achevait. On soupa, le salon transformé en une sorte de restaurant de nuit; et les femmes,
vraiment, par leur attitude, complétaient la ressemblance. Le désordre que l'agitation de la danse avait mis
dans les coiffures et dans les toilettes, on ne songeait plus à le réparer; on l'accentuait par des accoutrements
bizarres, trouvés dans les pétards de la dernière figure. Hommes et femmes s'amusaient à des gamineries. On
tournait le bouton du commutateur électrique, on faisait une obscurité d'un instant, pendant laquelle les lèvres
effleuraient les épaules. Julie et Maurice Artoy, placés en face l'un de l'autre, parlaient peu, écoutaient
distraitement ce que disaient leurs voisins. Leurs yeux, invinciblement, se cherchaient, se fondaient dans une
langueur de nouveaux époux qui épient la marche des aiguilles vers l'heure d'être seuls.

Le jour, tombant d'un ciel qui revêtait le bleu métallique du plomb, se glissait déjà entre les fentes des rideaux,
par les corridors, venant des portes lointaines. Il apportait, avec une sensation de fadeur et de fatigue, l'envie
de ne plus dormir, de ne pas faire cette anormale tentative de fermer ses yeux au soleil nouveau...

Les tables prestement enlevées, l'orchestre disparu, des amateurs jetèrent encore aux affamés de danse la
pâture de quelques valses, de quelques galops... Puis brusquement tout s'arrêta, on referma le piano, les
domestiques vinrent éteindre les lampes. Les rideaux des fenêtres, les contrevents furent ouverts; et le premier
rayon de soleil, d'un rouge de feu de Bengale, chassa les plus attardés.

Maurice, Julie et Claire reconduisirent ceux-ci. Au jour, Mme Surgère remarqua la pâleur de Claire.

—Va te coucher bien vite, mignonne, lui dit-elle... Ne reste pas là, tu vas prendre froid. Tu es fatiguée,
tu n'as pas bonne mine.

—Oui, fit-elle... Je ne me sens pas bien. Elle tendit son front, sur lequel Mme Surgère posa un baiser,
puis rentra dans l'hôtel et gagna sa chambre.

Maurice et Julie remontèrent l'un après l'autre les quelques marches du perron d'angle... Ils restaient muets;
cependant ils savaient bien qu'ils avaient quelque chose à se dire, puisqu'ils ne se séparèrent pas, puisque Julie
laissa le jeune homme l'accompagner, puisqu'ils traversèrent ensemble les salons déserts. Où allaient-ils?
Silence et solitude, c'était tous les espaces si pleins, si bruyants tout à l'heure... Le jour les éclairait
maintenant; mais on avait refermé les fenêtres, et une odeur d'animal humain y fermentait encore. Pourquoi
Maurice suivit-il Julie, marchant avec lenteur à travers les salles? Pourquoi voulut-il la conduire dans le

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boudoir mousse, vers ce fauteuil où elle s'était assise quelques heures auparavant? Elle se laissa faire. Car son
cœur était tout alangui; l'envie des baisers et des caresses la tourmentait, autant que cet enfant qui la
menait par la main.

Mais lorsqu'ils eurent laissé retomber derrière eux la portière du boudoir, ils furent dans la nuit. Les
persiennes pleines, donnant sur l'avenue, étaient restées fermées. Cette obscurité fut propice et complice...
Leurs lèvres se touchèrent sans que leurs yeux se vissent, et, dès lors, ils comprirent bien qu'ils
s'appartenaient, que c'était fini de lutter... Leurs paroles, prières, révoltes, plaintes, ne furent que des
balbutiements dans des baisers. Ils se retrouvèrent, elle, étendue sur le fauteuil, lui, agenouillé à ses pieds...
Ah! certes! il y eut bien dans le cœur de la pauvre femme la douleur d'une blessure, à sentir franchie
cette ligne précise qui sépare la tendresse de la lubricité. Mais quoi? son corps était prêt, appelait cette chère
violence. Elle ne sut balbutier que ce mot: «Je t'aime,» quand, bouleversé par l'anxiété, près de maudire son
œuvre, Maurice suppliait: «Pardonne-moi!...»

Par une pitié de la destinée, l'étrange hallucination où s'étaient passées pour elle toutes ces choses, ne
s'évapora pas tout de suite. Lorsque Maurice, torturé comme un prêtre qui vient de briser son idole, ramena sa
maîtresse au jour et la regarda, anxieux, il s'aperçut avec étonnement qu'elle ne pleurait pas. Non, une
insondable tendresse, celle qui appelle tous les sacrifices, toutes les morts pour la joie meilleure de l'Aimé,
emplissait ces beaux yeux vaincus, enfin passionnés! Et sans dire de mots qui n'eussent rien traduit de leurs
pensées, ils s'en allaient, le monde oublié, revenant sans savoir où à travers les salles vides...

Arrivés à la porte du grand salon qui donnait sur le vestibule, Julie arrêta Maurice; tout en l'enveloppant d'un
regard de tendresse soumise, elle lui fit signe de rester là un instant, de ne pas la suivre. Il baisa le bras nu
tendu vers lui.

—Oui... Je reste. Va! je t'aime!

Il s'en retourna de quelques pas tandis qu'elle regagnait sa chambre. Il colla son front aux vitres, regardant, ne
voyant pas le jardin bleui par le matin qui grandissait.

Alors, dans ce silence absolu, un léger frôlement le fit tressaillir.

Claire était là, derrière lui, appuyée contre le piano: elle était là certainement avant qu'ils n'eussent passé;
certainement elle les avait vus.

Maurice marcha vers elle.

—Qu'est-ce que tu fais ici? dit-il brusquement. Pourquoi n'es-tu pas couchée?

Pâle comme une sainte de cire, elle dit:

—J'avais oublié mon éventail... vous voyez.

Il l'observa un instant, défaillante, comme terrifiée de ce qu'elle avait vu... Quelle vague intérieure le souleva,
en cette minute où ils se regardaient, face à face, brûlés tous deux par l'émotion? Ce fut l'exaltation du
triomphe, un besoin d'user une force de victoire énorme qu'il sentait encore palpiter en lui, la certitude qu'en
ce moment rien ne lui résisterait... Il s'approcha de Claire: elle ne bougeait pas, hypnotisée par son regard.

Il s'approcha plus près encore; il lui toucha les lèvres de ses lèvres, d'un baiser immobile, d'un baiser de maître
qui commande, d'un baiser posé, sur cette bouche froide, comme un sceau plutôt que comme une caresse.

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—Va, lui dit-il doucement ensuite, va dans ta chambre, mon enfant.

Elle ne répondit pas.

Elle obéit.

DEUXIÈME PARTIE

rois années avaient passé. Mai s'achevait.

Trois années depuis le matin de bal où, dans la même heure, Maurice Artoy devenait l'amant de Mme Surgère
et scellait d'un baiser de maître les lèvres de Claire Esquier.

En regagnant sa chambre, ce matin-là, grisé d'orgueil, mais pourtant lucide, il avait entendu la voix d'un
pressentiment lui murmurer: «Ton avenir désormais est lié à l'avenir de ces deux êtres qui t'aiment, qui
t'aimeront uniquement, toujours!» Et vraiment, au cours des trois années échues, ni l'une ni l'autre n'avaient
déserté sa vie ou sa pensée. L'une fut la compagne de chaque jour, et peu à peu comme l'épouse.
L'autre,—la jeune fille,—il l'avait plus rarement aperçue; jamais sa présence ne fut indispensable
à son bonheur actuel; mais en aucun jour de ces trois années il ne la sépara du rêve d'amour définitif, d'avenir
lointain qu'il portait en lui.

Aujourd'hui, tandis qu'il s'attardait, une cigarette aux lèvres, devant la table où il venait de déjeuner, seul, dans
son appartement de la rue Chambiges, c'était encore à elles deux qu'il songeait. Il ne les opposait plus l'une à
l'autre, comme autrefois; il ne renouvelait pas les imaginations perverses de son adolescence. Du libertinage
artificiel, l'amour de Julie, si franc, si simple, si sain, l'avait vite guéri; et le projet qu'il avait pu former: mener
de front les deux intrigues, s'étiola bientôt, plante parasite, sans racines profondes dans son cœur.
N'était-il pas, comme tant de jeunes hommes de sa génération, un Valmont incomplet, capable de concevoir et
de souhaiter les extrêmes libertinages, mais sans courage, même pour la débauche?

Et puis, les événements, par leur jeu naturel, avaient rendu irréalisables ces projets, si faiblement voulus. Dès
qu'ils furent amants, Maurice et Julie répugnèrent à vivre sous le même toit, dans la maison du mari. Maurice

DEUXIÈME PARTIE 61
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loua un appartement rue Chambiges; il ne vint plus place Wagram qu'en visiteur, en dîneur assidu: l'intimité
avouée des jours de convalescence fut abolie. Peu de temps après, Claire Esquier quittait l'hôtel à son tour:
elle avait désiré rentrer à Sion pour quelques mois encore, prétextant la tristesse de cette vie sans compagnes
de son âge; et ni Julie ni Esquier n'osaient s'opposer à cette retraite. Elle dura, non pas quelques mois, mais
plus de deux ans, où la jeune fille s'efforça sans doute, dans le silence, dans le secret, de guérir le mal de son
cœur. Elle semblait y avoir réussi, quand, sortie définitivement du couvent, on la revit chez les Surgère.
Elle fut cordiale avec Julie, sans affecter la tendresse; avec Maurice, à peine quelque embarras glaça les
premiers entretiens. Lui sut bien lire dans les prunelles noires de Claire le souvenir toujours vivant du roman
inachevé de leur jeunesse; il n'y crut pas lire de rancune. Peut-être survivait-il aussi la méfiance des brusques
attaques, des caresses volées. Il s'efforça de dissiper l'inquiétude, de désarmer la méfiance. Il fut attentif et
amical, sans allusion au passé: insensiblement, Claire rassurée, lui revint, un peu triste, pourtant souriante.

Julie, incapable de redouter une trahison, vit avec plaisir leur entente restituée. Puisqu'ils étaient destinés à
vivre l'un près de l'autre, ne valait-il pas mieux qu'ils s'aimassent? Elle rêvait, tendre et honnête cœur, de
marier Claire le plus tôt possible—avec le baron de Rieu, par exemple, à qui certainement elle
plaisait—et de demeurer ainsi toujours proches les uns des autres, paisibles, unis.

N'était-ce pas tout simple?

Oui, c'était tout simple, pour des âmes simples comme Julie, comme Claire, comme Jean Esquier; c'était le
juste arrangement de l'avenir. Mais Maurice Artoy n'était point un simple. Dès qu'il se sentit relié à Claire par
le fil d'une nouvelle intimité, assuré contre sa rancune ou ses révoltes, il ambitionna davantage. Oh! point de
la reprendre, point d'en faire le jouet d'une passion perverse, greffée sur l'autre amour: la pensée de tromper
Julie lui demeurait odieuse.—Non, mais de connaître ce qui subsistait, dans cette âme close, de
l'ancienne tendresse qu'elle lui avait donnée; de savoir si, malgré tout, elle continuait à lui appartenir. Tous les
vrais sentimentaux ont cette inquiétude qui les ravage: savoir s'ils sont aimés de celles mêmes que les
circonstances, ou seulement leurs propres scrupules, leur interdisent. S'ils se savent aimés, le retard de la
possession leur importe peu: leur faim de tendresse se nourrit aisément de rêves, sans date pour l'échéance.
Maurice était de ceux-là, de ceux qui, comme on l'a dit d'Henriette d'Angleterre, toujours «demandent le
cœur».

Mais comment le redemander à la jeune fille, ce cœur qu'il avait repoussé et si durement meurtri? Il
n'osait pas. Plusieurs fois déjà, il avait commis envers Julie cette demi-trahison: se rendre place Wagram au
milieu de la journée, à l'heure où Mme Surgère était sortie, où Claire d'ordinaire jouait du piano, seule dans le
salon mousse... Il s'asseyait près d'elle, il l'écoutait; ou bien, la jeune fille s'interrompant de jouer, ils causaient
avec simplicité... Mais aussitôt les allusions préméditées à leur affection émue d'autrefois lui apparaissaient
impossibles, presque monstrueuses. Et de ces tête-à-tête, où ils avaient parlé de choses indifférentes, il
s'étonnait de rapporter l'inquiétude singulière, la pesante tristesse qui bientôt le rejetaient plus violemment à
Julie.

Cette journée de printemps, proche de l'été, était propice aux songeries énervantes, aux mauvaises
suggestions. Les oisifs la connaissent, cette lourde première moitié d'après-midi, si longue, si vide. Son
déjeuner achevé, ses journaux lus, Maurice n'avait plus rien à faire jusqu'aux environs de six
heures,—jusqu'à la visite quotidienne de Julie.

Il s'était levé. Il avait jeté sa cigarette. Indécis, il arpentait la vaste chambre rectangulaire qui, avec une
antichambre et un cabinet, composait l'appartement.

Tout lui rappelait Julie dans ce logis, choisi au lendemain du jour où pour la première fois elle lui avait
appartenu. Elle avait surveillé l'installation, assez élégante, grâce aux pièces conservées de l'ancien mobilier
de la rue d'Athènes. De menus ornements façonnés de sa main couvraient les meubles, des bibelots qu'elle lui

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avait donnés à chaque retour d'anniversaire. Même quelques objets de toilette à elle, une matinée, des épingles
à cheveux, des babouches, y demeuraient dans les armoires. Le parfum de fougère qu'elle portait sur elle peu à
peu avait imprégné les tentures. Oui, ce rez-de-chaussée de la rue Chambiges, c'était bien l'asile de leur union;
et c'est pour cela que Maurice s'y plaisait, trouvant éparse la chaleur des années de tendresse, d'oublieux
refuge sur le sein de l'aimée.

«Chère Yù, comme je l'aime!»

Il se disait cela, tout haut, pour un objet rencontré par son regard, qui marquait telle date de leur long amour...
Et cependant, plein de ses souvenirs, sans qu'il pût réellement se reprocher d'aimer moins Julie que la veille,
que le mois d'avant,—en ce moment il discutait avec lui-même une démarche dont l'idée lui était venue
en déjeunant et que sa conscience condamnait.

Il pensait:

«À trois heures, Julie sera sortie. Esquier travaillera. Claire sera seule à déchiffrer quelque partition dans le
salon mousse. On a parlé hier soir de chants polonais de Mockiusko, qu'elle ne connaît pas. Je vais les lui
porter.»

Il commença aussitôt sa toilette. Il y employa le soin minutieux, l'ardeur joyeuse habituelle à tous les hommes
dont la jeunesse fut vouée à l'amour, lorsqu'ils se préparent à une entrevue de femme où l'amour est en jeu.
Mais cette effervescence qu'il connaissait bien, il s'interdisait de la reconnaître aujourd'hui.

«Je m'ennuie, et plutôt que de passer mon après-midi à bâiller, je vais voir une petite fille pour qui j'ai
beaucoup d'affection. Voilà tout.»

Ganté, le chapeau sur la tête, mis comme jadis avec une élégance recherchée, seul luxe dont il n'eût rien
diminué après la perte de sa fortune, il revint vers son étroite table de travail. Quatre photographies de Julie s'y
trouvaient, sans cadres, pour être plus portatives. L'une, toute jaunie, la représentait en pensionnaire des
Rédemptoristes, les mains gauches, la mine sérieuse, vieille épreuve trouvée un jour par Maurice dans un
album, et aussitôt confisquée. Les autres, plus récentes, montraient la Julie actuelle, belle de maturité
heureuse. Il en choisit une, la baisa, la glissa dans son portefeuille, et sortit.

—Si je n'étais pas rentré quand Madame viendra, dit-il au concierge, vous la prierez de m'attendre.

Le temps était clair, l'air sentait les feuilles, la sève, le jeune été. Maurice gagna à pied la rue Boccador, et de
là remonta vers l'avenue de l'Alma.

Un couple d'ouvrières, trottant menu vers l'atelier, le salua d'un sourire gamin; il entendit l'une d'elles s'écrier:

—En voilà un qui serait mon type!

Un peu plus loin, au moment où il montait en fiacre, une femme étalée dans une victoria, en toilette claire, le
caressa d'un regard significatif. Et ces marques fugitives d'admiration féminine, auxquelles il n'avait jamais
été indifférent, lui firent un plaisir singulier ce jour-là.

Il avait dit au cocher: «Chez Grus, vivement.» Le fiacre descendait les Champs-Élysées. Paris de mai, si
brillant, si vivant, si pimpant, entrait dans les yeux du jeune homme, le rajeunissait lui-même avec l'année...
Quelque chose lui paraissait lumineux dans l'avenir, il ne savait quoi, un événement qui trancherait sur le
bonheur doux, monotone, où il se sentait enlisé peu à peu.

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Il toucha au coin du boulevard Haussmann, prit chez Grus les mélodies polonaises; cinq minutes après il
atteignait l'hôtel Surgère.

La vieille Tonia vint ouvrir la porte. Maurice demanda hypocritement:

—Madame est là?

—Non, répondit la vieille d'un ton maussade. Elle est sortie. Vous savez bien que c'est son heure.

—Quand rentrera-t-elle?

Tonia fit un geste d'épaules qui signifiait: «Je l'ignore,» ou bien: «Vous connaissez aussi bien que moi les
habitudes de Mme Surgère.» Et sans plus vouloir parler, elle rentra dans sa loge.

Allégé d'une inquiétude, Maurice monta. Des notes de piano lui parvenaient: une de ces mélodies nombreuses
et chantantes, si reconnaissables, où Beethoven fit parler l'âme humaine avec des sons.

Il entra dans le grand salon, traversa le petit, amortissant ses pas sur les tapis lourds, et parvint ainsi jusqu'au
boudoir mousse.

En profil perdu, il aperçut Claire assise devant le piano drapé. Elle n'avait pas beaucoup changé. Les cheveux
trop noirs, la bouche trop rouge, les joues pâles comme des feuilles de camélia, c'était toujours l'enfant
singulière qui avait tenté Maurice, lorsqu'elle lui était apparue dans la villa des Œillets. Elle avait un peu
grandi. La maigreur puérile avait disparu; mais elle demeurait mince et souple, avec ce roulement de buste sur
les hanches, si gracieux, si rare chez les Françaises. Cette mobilité s'accusait dans l'ondulation que le jeu
donnait à sa taille. Elle jouait cette admirable page, l'une des moins célèbres, où le maître a exprimé les
mélancoliques du départ, l'angoisse de l'absence et ces joies du retour qui en sont la rançon. Elle achevait la
première partie: le Lebewohl,—l'Adieu... Les chevaux secouent leurs grelots et piaffent; les postillons
font claquer leur fouet; sur les marches du seuil, l'amant enlace une dernière fois sa maîtresse... Puis la berline
s'ébranle, s'éloigne dans une nuée de poussière et disparaît au tournant du chemin... Maurice s'était assis. Il
écoutait, se gardant de révéler sa présence;

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et en même temps il regardait Claire. Cette musique coulait sur ses nerfs, pour les rendre plus sensibles et
rythmer leurs vibrations. Avec les gestes menus de ses doigts, Claire traduisait et conduisait son rêve; elle
évoquait des coins du passé, elle entr'ouvrait le voile qui cachait l'avenir, incertain, angoissant.

Il se sentait heureux et douloureux, immobile dans le présent paisible, et pourtant inquiété de désirs pour un
lendemain indéterminé. Oui, c'était bien cela. Tranquille aujourd'hui, il concevait obscurément des joies
meilleures pour plus tard, sans se demander d'où elles viendraient.

Mais lui viendraient-elles seulement? Pourquoi l'avenir les lui apporterait-il, ces joies qu'il n'avait pas
goûtées? La fortune l'avait trahi une fois pour toutes; toujours il demeurerait un demi-pauvre, sentant mieux sa
pauvreté par le souvenir du luxe antérieur.—L'ambition, la gloire... Ces mots le faisaient sourire
tristement. «L'épreuve est faite... jamais je ne serai un grand artiste en rien, jamais. Je suis un amateur très
intelligent, voilà tout.» Et l'amour, la joie des femmes? Oh! c'était sa blessure, cela. Banqueroute de l'argent,
banqueroute de la gloire, il s'y résignait, mais il souffrait encore dans son cœur d'amant, et si la
mélancolie de cette musique lui remua les entrailles, c'est qu'elle disait une torture pareille à la sienne. Car
maintenant elle contait le vide de l'absence, la maison et l'âme désertes, la route regardée désespérément à
chaque heure, du seuil de la porte, sans que jamais au tournant reparaisse le visage aimé...

«Et pourtant j'aime, pensa Maurice. J'ai une maîtresse adorable qui m'aime uniquement.»

Il ne se mentait pas à lui-même. Si le temps, l'usure naturelle des sentiments humains, avaient rendu le désir
moins palpitant, une tendresse si puissante, un si ardent besoin de la présence de Julie avaient poussé des
racines dans son cœur que, vraiment il pouvait le dire, jamais plus qu'aujourd'hui il ne l'avait aimée.
Julie était l'épouse, la chair de sa chair. Si on l'ôtait de sa vie, il sentait qu'il s'écroulerait misérablement. Il
constatait en lui le besoin irréductible de cette femme chérie, et au tressaillement de tendresse que cette
constatation soulevait en lui, une irritation se mêlait. Il n'avait pas trente ans et voilà que sa vie sentimentale,

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comme sa vie d'artiste et de mondain, était finie. Il aimait une femme très belle, certes, très désirable, mais
cette femme avait quarante ans. Que le miracle de jeunesse qui la conservait belle et désirable se continuât,
qu'il fût lui-même vieux, dépris de l'amour avant elle, n'importe! Notre cœur a l'âge même de son
amour: son cœur avait quarante ans. Jamais il ne connaîtrait l'évolution naturelle de l'amour des jeunes
hommes, le désir, l'initiation de la vierge ignorante, le mariage, la famille créée... Tout un chemin de la vie lui
était fermé comme par un mur.

«Et c'est pour cela que Claire me trouble tant. C'est qu'elle représente pour moi le jardin interdit où il ne me
sera pas permis de vivre... Car je ne l'aime pas.»

Afin de se prouver à soi-même qu'il ne l'aimait pas, il la regardait, et vraiment sa chair ne s'émouvait pas.
«Dire qu'il y a trois ans, pensa-t-il, si je m'étais trouvé ainsi, seul avec elle, je n'aurais pas été capable de me
tenir tranquille... Et c'était une enfant alors, à peine formée.» Il évoquait les souvenirs de Cannes, ces
poursuites de la jeune fille dans les coins de la villa, rien que pour voir ses yeux noirs devenir fixes, pour tenir
son buste, haletant, renversé sous un baiser, moins par désir que par curiosité, par un dilettantisme amoureux
un peu pervers.

«Comme c'est loin, tout cela! Voilà des folies dont je suis bien guéri aujourd'hui.»

La présence continue de Julie l'avait lentement transformé, et toutes les mauvaises greffes de scepticisme, de
rouerie, de perversité sentimentale, au contact de cette belle santé d'âme, s'étaient desséchées une à une.

En ce moment même, bercé, dissous par la mélodie, ce qu'il ressentait, c'étaient les appréhensions d'une
agonie dans l'avenir, à un moment qu'il ignorait,—d'une souffrance causée par cette enfant blanche et
brune dont les doigts minces glissaient sur les touches... Il se disait sincèrement: «Non, je ne l'aime pas.» Mais
une tendresse confuse l'agitait pourtant pour ces yeux, cette peau blanche, ces cheveux noirs. Ou plutôt c'était
la mélancolie d'une perte irréparable, d'une chose entrevue qui aurait pu être, qui ne serait pas.

D'où qu'elle vînt, cette tristesse s'accrut peu à peu, devint une telle angoisse qu'il sentit qu'il allait pleurer,
crier, si la musique durait un instant de plus. Il se leva, s'approcha: le bruit de ses pas s'amortissait sur la haute
laine des tapis, mais Claire devina sa présence. Elle se retourna à demi.

—Ah! c'est vous?

Elle lui tendit ses doigts, qu'il pressa à peine.

—Il y a longtemps que je suis là, dit-il, déposant sur le piano, sans plus y songer, le recueil de mélodies
polonaises qu'il apportait. Je vous ai écoutée jouer cette admirable chose. Et, vous voyez, cela m'a tout ému.

—Oui, répliqua Claire. C'est vraiment admirable. Je ne me lasse pas de la jouer, cette page de l'Adieu.
J'en suis tellement pénétrée que quand je la joue ici pour moi seule, il me semble traduire simplement ma
pensée.

Elle reprit discrètement les dernières mesures. Maurice, qui s'était assis près du piano, dit, presque bas:

—Ne jouez plus... Je vous assure, je souffre à entendre cela.

—Vous avez raison, dit-elle... Cela me rend nerveuse, moi aussi.

Elle ferma le piano, et s'accouda dessus du coude gauche, sans quitter le tabouret.

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—Vous savez que Mme Surgère n'est pas là? dit-elle.

—Je sais, et ce n'est pas elle que je venais voir.

—C'est moi, alors? questionna Claire en souriant.

Il répondit sérieusement:

—Oui, c'est vous.

Aujourd'hui il lui fallait approcher son cœur du cœur de la jeune fille. Si las des paroles polies
qu'ils échangeaient d'ordinaire, il voulait savoir ce que contenait d'affection pour lui ce cœur innocent.
Bien loin de souhaiter les vaines caresses d'autrefois, il aurait voulu qu'elle se confiât tendrement, qu'elle lui
parlât, l'âme ouverte, comme à un grand frère affectueux.

Elle, qui le voyait, cette fois, plus troublé encore que de coutume, rougit un peu, tandis qu'elle balbutiait,
essayant d'être gaie.

—Vous êtes gentil pour moi. Je ne vous reconnais plus.

Mais lui la regardait bien en face, bien dans les yeux, et, s'approchant d'elle, il lui prit les deux mains. Entre
eux, pensait-il, il ne s'agissait pas de dissimulation sentimentale, de précaution mondaine masquant les
penchants du cœur. Ils avaient été enfants ensemble, ils se connaissaient bien. Maurice dit sa pensée tout
haut, comme s'il se parlait à lui-même; et Claire n'en fut point surprise.

—Quand je pense, dit-il en souriant, quand je pense que cette grande jeune fille que voilà a été ma
petite amie autrefois, ma petite passion, alors qu'elle était une pensionnaire de quinze ans, maigre et gauche!
À quinze ans, elle-même était si occupée de son ami Maurice qu'elle écrivait son nom, avec des points
d'exclamation, au revers des images de son paroissien; ne dites pas non, Claire, j'ai surpris ce paroissien, un
dimanche, à Cannes! Il a passé trois ans seulement. Nous nous retrouvons; la pensionnaire est devenue jeune
fille très belle, mais elle n'aime plus du tout son ancien ami.

Bien qu'il s'efforçât de donner à sa voix le ton de la plaisanterie, une vraie tristesse s'y laissait deviner: Claire
l'apercevait bien; et son joli visage grave s'ombrait de mélancolie.

—Mais je vous aime bien, Maurice, vous le savez, dit-elle...

Il ne releva pas le mot; il la regardait toujours attentivement et tristement, comme s'il eût cherché sur ses traits
une expression fugitive du visage d'autrefois.

—Voyez-vous, Claire, dit-il, ce qu'il y a de pas gai dans la vie, c'est que lorsqu'on a des minutes
heureuses, on ne s'en avise pas sur le moment, mais longtemps après, quand elles sont bien loin dans le
passé... Vous rappelez-vous Cannes, la villa des Œillets? Et les soirées passées sur la terrasse en face de
la mer, quand je restais des heures, ayant une de vos mains dans ma main, et la tête appuyée sur la poitrine de
maman?

Il porta, à ces mots, les doigts de la jeune fille contre ses yeux, comme pour y renfermer les pleurs prêts à
couler. Claire, à qui des larmes aussi venaient, balbutia seulement:

—Maurice!

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—Vrai, reprit-il, quand je songe à mon bonheur de ce temps-là, il me semble que c'est un autre enfant,
que ce n'est pas moi qui ai été si heureux. Vous souvenez-vous de notre promenade à Beaulieu, du petit
chemin entre un mur et des arbres, avec la mer bleue au bout?... Et des rochers de Saint-Jean, ces rochers
arrachés, comme brisés par la mer, et qui ont des airs de désespérés?

Elle baissait la tête. Oui, certes, elle se rappelait; c'était son trésor secret, tous ces souvenirs. Maurice
prononçait à voix plus basse les mots que tout à l'heure il n'eût pas voulu dire, mais qui maintenant
s'échappaient d'eux-mêmes.

—Vous rappelez-vous cette première fois où j'ai pris vos lèvres, là-bas, devant ce paysage tragique?
Moi, je vois cela comme une chose présente, je me rappelle vos yeux qui devinrent tout à coup si étrangement
fixes, comme en ce moment, tenez...

En effet, les traits de Claire se tendaient, se figeaient comme alors; ses yeux redevenus fixes, lui rendaient sa
physionomie d'autrefois. Le besoin irrésistible de revivre le passé, de lui arracher quelques-unes de ses
minutes irretrouvables, étreignit Maurice. Il désira ces lèvres rouges qu'il avait frôlées. Il attira vers lui les
mains de la jeune fille; mais elle se dégagea, se détourna si résolument que Maurice n'essaya même pas de la
retenir.

—Vous voyez bien que vous n'avez plus d'affection pour moi! dit-il.

Elle s'était levée. Pour lui cacher son trouble, elle affectait de chercher un morceau dans le cahier à musique.
Maurice la rejoignit. Il lui fallait parler encore de ce qui les séparait; rien ne l'en eût empêché maintenant.

—Pourquoi me dites-vous que vous m'aimez comme alors, si vous me refusez les moindres choses que
je vous demande?

Elle se retourna, plus calme:

—Ces choses-là, dit-elle, vous n'avez plus le droit de me les demander aujourd'hui.

Maurice ne répondit pas, surpris. «Elle sait donc? Elle comprend donc?» pensa-t-il. Puis aussitôt:
«Évidemment, elle comprend. C'est folie de la croire toujours une enfant.»

L'honnêteté résolue de la jeune fille le toucha.

—Vous avez raison, Claire, dit-il tristement, c'est moi qui suis un inconscient et un fou. Ne me gardez
pas rancune. Je ne recommencerai pas... Vous me pardonnez?

Elle répliqua:

—Je n'ai rien à vous pardonner. C'est oublié.

—Tenez, je vais reprendre ma place dans le fauteuil où je vous écoutais. Rejouez-moi la seconde partie,
l'Absence. Cela me remettra, et tout de suite après je partirai.

Elle consentit. Assis près d'elle, Maurice l'écouta. La musique docile traduisait encore son rêve. Elle disait
plus douloureusement l'irrémédiable du passé, l'impuissance à revivre le temps une fois vécu; elle évoquait la
nuit trouble de l'avenir, sans issue, sans but.

I 68
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La pendule sonna gravement une demie. Maurice, excédé d'émotion intérieure, s'approcha de Claire, prit la
main droite sur le piano même, tandis que l'autre continuait l'accompagnement, la serra un instant.

—Adieu, dit-il.

—Venez-vous dîner ce soir? questionna la jeune fille.

—Non, répliqua-t-il; je suis trop triste. Je serais un mauvais convive.

Elle n'insista pas, fit de la tête un signe d'adieu, sans cesser de jouer, sans parler. Il s'éloigna, quitta le salon et
l'hôtel.

«Quelle âme ai-je donc? pensa-t-il tandis que sa voiture le ramenait rue Chambiges. Quelle force irrésistible
m'a fait parler à cette enfant comme je viens de le faire? C'était inutile, et c'était mal, car je n'attends rien
d'elle. Et puis, j'aime Julie infiniment. Aucune femme —même Claire—ne saura me détacher
d'elle... Alors, pourquoi, pourquoi?»

Il ne trouvait pas de réponse, il ne pensait plus, c'était une voix extérieure, hors de lui, qui répondait:

«Non, c'est vrai, tu n'aimes pas cette enfant. Cela viendra peut-être, le temps aidant; aujourd'hui, tu ne l'aimes
pas. Si de la voir hors de ta portée, interdite à toi, tu te sens affreusement triste, c'est qu'elle te montre ta vie
close, finie pour l'amour, maintenant. Certes, ta maîtresse t'est chère, tu aimes ta chaîne: mais cette enfant
représente la liberté, l'avenir.»

Il arrivait. «Pourvu qu'elle soit là déjà!» Il avait peur d'être seul, même quelques instants, seul contre la cabale
des mélancolies, dans l'appartement vide. Oui, Julie était là... la lumière d'une lampe filtrait entre les jointures
des persiennes. Dès qu'il eut ouvert la porte, il aperçut dans la demi-ombre de l'antichambre le fantôme adoré
de son amie... Tout de suite, elle le reçut dans ses bras.—«Comme je l'aime!» se disait-il, réfugié là,
sans paroles, dans la posture où jadis, enfant et jeune homme, il aimait à se blottir contre le sein de sa jolie
mère. «Non... de cette femme-là jamais je ne pourrai me passer, jamais.»

Il la ramena dans la chambre... C'était l'heure où, d'ordinaire, ils se racontaient leur journée en vieux amis
tendres qui se plaisent à tout savoir l'un de l'autre. Mais cette fois, ému par son récent entretien avec Claire, il
se désintéressait des menus incidents. Face à face avec sa maîtresse, il voulait la voir longuement, gravement,
respirer sa tendresse tant enviable et s'y baigner, pour ainsi dire, afin de se purifier sincèrement de tout
mauvais désir, de toute envie de duplicité ou de trahison. Tant cette présence calmait son inquiétude, la
maladie secrète de son cœur!

I 69
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—Qu'est-ce que vous avez, mon aimé? disait Julie, en le scrutant du regard. Je suis sûre que vous avez
quelque chose que vous ne me dites pas.

—Non, répondit-il... Non, je n'ai rien, Julie, je vous jure... Je vous aime ce soir plus tendrement qu'à
l'ordinaire. Il faut bien m'aimer, vous aussi.

Il l'attira doucement sur le canapé qui meublait l'angle voisin d'une des fenêtres, un simple sommier couvert
d'un grand tapis de la Mecque et jonché de coussins. Couché contre elle, les lèvres près de son col et de ses
joues, il les effleurait à peine, et rien n'était plus chaste, plus fraternel. Trois années avaient tamisé leur désir,
laissant survivre, certes, une gratitude infinie pour les joies de chair qu'ils s'étaient données, mais purifiée par
la durée, par la communion des souvenirs, par l'emmêlement de leurs vies d'esprit.

S'ils s'aimèrent ce jour-là autrement qu'avec leurs cœurs bouleversés de tendresse, ils s'en souvinrent à
peine lorsqu'ils se séparèrent, une heure plus tard. Qu'importait, entre eux, l'esclavage des sens où les ramenait
parfois leur humanité? C'était une moindre preuve d'amour, certes, que leur étroite union de pensée,—et
cet invincible besoin de vivre l'un près de l'autre, l'un pour l'autre.

II
«J'en suis sûre, mon aimé, vous avez quelque chose que vous ne me dites pas....»

Pauvre Julie! l'inquiétude, la tristesse devinées au fond des yeux clairs de Maurice devenaient son inquiétude
et sa tristesse, maintenant qu'elle l'avait quitté, et que durant vingt-quatre heures elle ne le verrait plus.
Maurice avait dit: «Je n'ai rien.» Aussitôt il s'était répandu en étreintes plus passionnées, en mots plus
caressants.... mais on ne trompait pas le cœur de Julie. Elle connaissait trop les regards, les gestes, la
voix de son ami; elle y percevait des altérations légères que lui-même n'y soupçonnait pas. Cette fois, elle se
demandait, angoissée: «Qu'est-ce qu'il a, cet adoré?» et tout de suite son anxiété se précisait: l'inquiétude de
Maurice était une menace pour leur amour.

II 70
The Project Gutenberg eBook of L'Automne d'une femme, par Marcel Prévost.
Rien qu'à penser à cela, elle défaillait. Sa tardive tendresse avait si complètement occupé son cœur! Si
on l'en ôtait maintenant, elle n'avait plus de raison de vivre, elle le sentait bien; elle s'affaisserait comme une
plante débile, privée de son tuteur. «Je l'aime tant, mon aimé!» Elle l'aimait pour tout ce qu'elle avait pâti
longtemps à se sentir vide et délaissée; pour la violence faite à sa chasteté et à sa foi religieuse; pour l'anxiété
de l'avenir, jamais oubliée, même aux minutes les plus exaltées,—chaque année, chaque heure accusant
entre elle et Maurice la disproportion des âges...

Oh! la sainte tendresse, si étroitement mêlée de souffrance que chacune des palpitations de son cœur
l'avait fait saigner.

D'abord, au lendemain de l'abandon, ç'avait été, malgré l'orgueil d'avoir fait heureux l'homme qu'elle aimait,
un affreux dégoût de soi, la conscience d'être irrévocablement déchue, le remords du soldat qui passe à
l'ennemi. «C'est fait, c'est fini... Je ne serai plus jamais une honnête femme.» Et elle, que le pas, que la voix de
Maurice, entendus de loin, que son nom seul prononcé, bouleversaient, redouta la seconde épreuve, d'une peur
instinctive de la chair et de l'esprit... Peu d'hommes soupçonnent ce que souffre une femme longtemps fidèle
dans le mariage, lorsque, station par station, elle monte le calvaire de l'adultère.

Elle fut à lui pour la seconde fois, plus de deux semaines après le bal, rue Chambiges,

dans l'appartement à peine installé de Maurice. Jamais Maurice ne


devait connaître la torture qu'elle avait subie à descendre de fiacre, au coin de la rue, sous l'œil rieur du
cocher, à se glisser le long des murs jusqu'à la porte de la maison, puis jusqu'au seuil de l'antichambre où son
amant la reçut, demi-morte d'effroi et de honte, dans ses bras... Devina-t-il au moins que les premiers
dévêtements, malgré les baisers et les étreintes dont il les enveloppa, lui firent mal comme de s'arracher
l'épiderme lambeaux par lambeaux? Comprit-il qu'elle souffrait mille fois plus qu'une épousée,—car
l'épousée a le refuge de son ignorance,—que tout lui fut martyre, dans cet amour, sauf la minute unique
où sa vie lui sembla fugitivement confondue avec la vie de l'adoré?

II 71
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Ces cruels effarements qui la torturaient alors, elle devait se reprocher plus tard de ne plus les éprouver... Le
temps invincible usa sa pudeur comme il use tous nos sentiments, comme il nous use. Mais Julie ne fut point
de ces amoureuses qui raillent leur innocence abolie. Que de fois, après les caresses, elle se contempla
elle-même avec étonnement, presque avec pitié, confuse d'en avoir été si troublée, confuse de se découvrir une
puissance d'émotion qu'elle ne s'était pas connue! Quoi, c'était elle, cette passionnée, soumise, sans la pensée
même d'une révolte, comme une chose, aux désirs d'un homme, d'un homme si jeune? Elle n'eût pas été plus
surprise si, regardant un miroir, la glace lui eût renvoyé une autre image que la sienne...

Temps troublés, incertains, agités et mélancoliques, ces premiers temps d'amour où ils faisaient, pour ainsi
dire, l'apprentissage l'un de l'autre. Quand elle s'en souvenait, l'évocation la faisait tressaillir; mais elle n'en eût
point souhaité le retour. Il lui semblait, était-ce étrange! qu'en ce temps-là Maurice l'avait le moins aimée;
moins même qu'avant, moins qu'au temps de leur paisible communion d'amis amants. Plus de douces
promenades à deux, plus de courses communes en voitures... Seulement l'entrevue de cinq heures, devenue de
plus en plus fréquente, puis quotidienne; et cette entrevue, hors l'étreinte où tout s'oublie, était vide, morne:
deux ennemis désarmés qui s'observent. L'étreinte dénouée, ils éprouvaient l'envie inavouée de se quitter,
d'être seuls,—pour se désirer de nouveau, dans la solitude...

Lentement, cependant, à travers les broussailles et les cailloux de ces premières étapes d'amour, ils
s'acheminaient, et ils l'ignoraient! vers le paradis secrètement attendu. Un sentiment nouveau germa, crût en
eux: le désir d'être proches, de se frôler, de se regarder; désir des abandons silencieux aux bras l'un de l'autre,
longtemps après que s'est tue la voix tyrannique des sens. C'était la tendresse de leurs premiers mois d'amitié,
et quelque chose de plus, car elle fut plus exaltée, plus chaude de reconnaissance; violente comme un appétit,
profonde en même temps, intime comme une douleur...

Alors seulement ils sentirent qu'ils approchaient de cette cime, si rarement atteinte, où deux êtres humains
s'aiment parfaitement.

Quand ils l'atteignirent, ils en eurent conscience, et cette date devait vivre toujours dans leur mémoire. Ce fut
vers l'automne de la première année. Maurice, inquiet de voyages, las de la ville, tourmenté aussi d'un étrange
besoin d'isolement, avait quitté Paris. Quinze jours durant, il parcourut, en pays d'Aveyron, les beaux sites mal
explorés qui avoisinent Espalion et Figeac. Tout ce temps-là il vécut seul avec le cocher, demi-sauvage, des
deux bêtes maigres, infatigables, qui le traînaient par les routes... Autour de lui, défilaient les vastes paysages;
la voiture longeait des entailles à pic, au fond desquelles coulait un torrent. Parfois un pont léger, moderne, ou
quelque vieille ogive moussue, franchissait l'entaille. Des chemins descendaient éperdument vers les abîmes,
et lentement escaladaient l'autre versant. Au bout de lourds promontoires de chaînes, les villages
apparaissaient comme les guivres de proues gigantesques... Puis, sur les plateaux, c'étaient les pâturages
immenses de l'Aubrac, leurs villages lointains, leurs lacs mystérieux où, disent les légendes, dorment les villes
mortes...

Oh! les départs dans le matin blême, par la rosée et la brume lumineuses! les routes où, comme des fantômes
bleuâtres, apparaissent à travers le brouillard les formes amplifiées des troupeaux, des chariots qu'on va
rencontrer!... Oh! les soirs de solitude, parmi les bourgades aveyronaises, quand, après le pesant dîner
d'auberge pris à la table des voyageurs, Maurice s'en allait errer dans l'ombre des rues, à peine éclairées par
quelque lanterne à schiste, au bout d'un angle de chaînes! Concentrées par l'isolement et le silence, ses
sensations se décuplaient d'intensité, indéfiniment réfléchies sur les parois de son propre cœur... Comme
il se sentait loin de tout, et seul! Des rares êtres humains qu'il voyait passer près de lui, aucun ne parlait sa
langue,—pas une pensée commune n'habitait ces cerveaux et le sien... Il s'abîmait dans sa solitude: «Je
suis seul... seul, seul...» Et c'était une volupté horriblement douce. Mais elle l'eût ravagé s'il n'eût pu se
répondre: «Oui, je suis seul, ici, mais je ne suis pas seul dans la vie... Là-bas, quelqu'un pense à moi.» Le prix
de cette pensée fidèle, sœur de sa pensée, imprégnée de son souvenir malgré la distance, il le connut
seulement à cette heure... Parmi les pauvres et nobles paysages de l'Aveyron, l'absente lui fut vraiment toute

II 72
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l'humanité. Elle le hanta. Le reflet évoqué d'un de ses regards, le sillage d'un geste, l'écho d'une parole,
soulevèrent en lui des commotions imprévues, impérieuses à le faire crier... Il baisa dévotement, et mille fois,
les dépêches que lui remettaient, à chaque étape, les buralistes des télégraphes.

Lorsqu'il regagna Paris, la solitude l'avait transformé. Un télégramme, daté de Vic-sur-Cère, annonça à Julie
qu'il arrivait avant le jour; elle le trouverait rue Chambiges, sitôt qu'elle viendrait... Et la minute inoubliable
fut celle-ci: quand ils s'enlacèrent dans le crépuscule de la chambre aux persiennes closes, lui couché, à demi
sorti du pesant sommeil où l'avait plongé la fatigue, elle, vêtue pour la marche, apportant du dehors un parfum
d'air frais, et comme la phosphorescence, sur ses vêtements, sur ses joues, dans ses cheveux, de la lumière
joyeuse du matin. Maurice, dressé sur son séant, avait saisi le buste, la tête chérie; le désir des baisers faisait
oublier les paroles à leurs lèvres. Elle, son cœur intelligent d'amoureuse tressaillit de bonheur, moins
parce qu'elle retrouvait l'aimé que parce qu'elle le trouvait cette fois tel qu'elle l'avait si longtemps rêvé: non
plus l'enfant nerveux, non plus l'amant impérieux, mais l'être pareil à elle-même, cherchant l'obscure fusion de
leurs âmes, rêvant d'être sa chose dévouée, son bien, son tout.

Ce fut l'aurore du temps béni, rançon des angoisses, des dégoûts de la première heure, rançon de l'avenir aussi,
de tout ce qu'un amour absolu enclôt de menaces pour le lendemain. La destinée miséricordieuse leur concéda
cette trêve: nul obstacle à se voir, nulle surveillance jalouse; une cabale de protection semblait formée autour
d'eux. Aucune saison de l'année ne les sépara désormais. À l'hiver de Paris, aux rendez-vous quotidiens de la
rue Chambiges,—coupés par quelques semaines passées à Nice,—succédaient les villégiatures
en commun, à la campagne, à la mer, où tour à tour Antoine Surgère et Esquier venaient les rejoindre. Tout
naturellement, la vie s'était arrangée à leur garantir le repos. Il ne tint qu'à eux de goûter le bienfait que l'être
humain cherche le plus obstinément ici-bas: l'oubli des jours, le doux néant de vivre.

Maurice le goûta: il fut heureux; Julie aussi fut heureuse, mais son bonheur se trempa d'une inquiétude
invincible, née avec lui, née de son excès même, et qui, dès lors, ne cessa de grandir. Quand elle comparait sa
vie d'autrefois à celle d'à présent, elle mesurait avec épouvante l'obscur abîme d'où l'amour l'avait
retirée,—mais pour combien de temps?... Pour des mois? peut-être!... Pour des années? peut-être...
Assurément point pour toujours. «Quand Maurice aura l'âge que j'ai aujourd'hui, moi, je serai une vieille
femme...» Une heure viendrait donc où Maurice lui serait ravi, où elle retomberait dans les limbes de son
ancienne existence, avec le souvenir du bonheur perdu, pour la désespérer. «Maurice se mariera... S'il ne se
marie pas, il me quittera...» Cette pensée la rongea. Elle l'oubliait auprès de Maurice; la solitude l'y rejetait.

Les vraies heures d'agonie, c'était quand elle avait lu dans les yeux de son aimé une préoccupation, un rêve
dont il n'avait pas voulu dire le secret. Elle les connaissait si bien, jusqu'aux moindres fibres de la prunelle, ses
clairs yeux d'ambre... Elle y lisait si nettement le désir qui n'était pas pour elle, fût-il indécis au point que
Maurice lui-même ne le distinguait pas! Dès qu'elle l'avait quitté, son martyre commençait. Les yeux de
Maurice, avec la tache de la pensée trouble, la hantaient. Elle s'enfermait dans sa chambre, pour être seule
avec son chagrin; et là, elle pleurait sur l'inconnu, sur le vague péril. Ah! qu'un confident lui eût été cher, pour
ces pensées sans nom! Mais où le prendre, ce confident? La pudeur scellait ses lèvres en face du vieil
ami,—d'Esquier, qui pourtant avait tout deviné,—elle le savait. Alors qui?... Le confesseur!...
Bien des fois, passant rue de Turin, elle fut tentée par l'arcade blanche de la petite chapelle. Hélas! la honte de
son péché lui en barrait l'entrée; elle sentait qu'elle ne rentrerait là que lavée par le remords et par la pénitence,
plus tard, bien plus tard, après l'écroulement de son bonheur... Elle errait cependant autour des églises: parfois
elle s'y glissait furtivement, comme si elle avait peur d'être aperçue, elle, pécheresse, par ce Dieu même
qu'elle y venait chercher. Écroulée sur un prie-Dieu, elle demeurait des heures entières dans un coin sombre
des basses nefs, côte à côte avec de vieux pauvres, des dévotes à chapelet. Elle ne priait pas: comment oser
demander ce que souhaitait son cœur coupable, la sécurité, l'éternité de la faute?... Non. Elle ne
demandait rien, elle s'attendrissait seulement, en face du tabernacle; elle prenait peu à peu le courage d'étaler
sa misère aux yeux du Maître divin. Il sait bien, Lui, ce qu'il faut aux pauvres amoureuses!... Il voyait bien son
impuissance à désirer la guérison de son âme! Au moins, par sa présence à l'église, la pécheresse protestait

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contre son indignité, et il lui semblait que, par un de ces moyens miraculeux qui sont entre ses mains, Dieu
s'arrangerait, un jour, dans longtemps, longtemps, pour que le crime fût pardonné.

En quittant Maurice, ce jour-là, elle eut le désir d'une de ces humbles stations à l'église, avant de regagner la
maison. Sept heures avaient sonné, le temps pressait. Mais en ce moment, Antoine Surgère était à
Luxembourg; Esquier s'accommodait volontiers, pour les repas, des caprices de Julie. Elle se fit conduire à la
chapelle dominicaine de l'avenue Hoche. Au moment où elle y pénétra, le bas de la nef était rempli de
silhouettes agenouillées: c'était un samedi, l'heure des confessions.

«Voilà des femmes du monde, comme moi, se disait Julie; et elles n'ont pas rompu leurs habitudes religieuses,
elles!... Comme je vaux peu, mon Dieu!»

Elle s'isola dans un coin bien obscur, elle s'agenouilla; elle commença des prières. Mais ses lèvres seules
priaient: elle était trop inquiète; un pressentiment trop net lui dénonçait le péril. Malgré son effort, elle ne
parlait pas à Dieu; elle réfléchissait.

Elle revoyait Maurice tendre et distrait, ses plus vives étreintes subitement glacées par une absence de la
pensée. Ç'avait été plus manifeste aujourd'hui qu'hier; hier plus qu'avant-hier; une suite de menus incidents,
conservés dans sa mémoire, jalonnaient dans le passé récent le chemin par où les soupçons lui étaient venus.
Quel rêve troublait donc le jeune homme, qu'il ne lui confiait point? Il lui disait tout, depuis longtemps, graves
soucis, ennuis légers.

«Une femme... Il y a une femme entre lui et moi.»

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Souvent déjà cette idée d'une infidélité possible de Maurice lui avait traversé l'esprit. Elle en avait souffert,
certes, moins pourtant qu'elle ne souffrait en imaginant qu'une autre femme pourrait, un jour, lui prendre la
pensée de son ami, remplir son cœur, y régner comme elle. D'ailleurs ces doutes n'étaient jamais de
longue durée, probablement comme les caprices de Maurice. Elle le retrouvait bientôt plus ardemment à elle,
plus épris du refuge de ses bras et de son sein. Alors, qu'importait? Elle se sentait victorieuse, toujours la
Maîtresse.

Hélas! Cette fois, elle hésitait, elle n'avait plus confiance dans la victoire. Pourquoi? Oh! elle n'aurait rien su
dire de précis, mais c'était un sentiment si puissant!

«Il rêve de me quitter, mon Dieu! mon Dieu!»

Elle avait beau se raisonner, se répéter que Maurice demeurait en somme tendre comme autrefois. Sa
conscience d'amoureuse répliquait: «Je suis sûre, sûre!...» Dans la demi-nuit de cette chapelle, elle se mit à
chercher obstinément, à chercher un nom.

«Si je la connaissais, au moins!... Mais je n'ai pas d'amies.»

En effet, les quelques femmes qui assistaient au dîner du mardi, les visiteuses du jeudi, n'étaient pas des
amies. Il n'y avait plus de place depuis longtemps dans la vie de Julie, pour les minutes vaines que les femmes
donnent aux femmes.

«Je n'ai pas d'amies. Mais lui va dans le monde... C'est là qu'il a rencontré cette femme.»

Une femme? Non, une jeune fille. À travers les phrases qui parfois s'échappaient aux heures tristes, elle avait
bien compris que jamais il ne chercherait une autre maîtresse. Ce qui l'obsédait, c'était l'avenir clos, l'évolution
sentimentale interrompue. Ne lui avait-il pas dit ce mot, un jour qu'elle faisait tristement allusion à la
différence de leurs âges: «J'ai votre âge, mon aimée. Notre cœur a l'âge de ce qu'il aime?»

Oui! l'âge de ce qu'il aime. Telle était bien la pensée de Maurice et sa hantise. Il avait un cœur de
quarante ans...

Mais quelque part, sans doute, vivait l'inconnue, la jeune fille, celle qui représenterait pour lui le
rajeunissement du cœur, l'amour initial, le foyer créé, la famille... Celle-là, Julie la redoutait, elle
suppliait Dieu de l'éloigner du chemin de l'aimé...—Et voilà que c'était fait sans doute; il l'avait trouvée.

«Mon Dieu! mon Dieu! faites que cela ne soit pas.»

À ce moment, le sacristain lui toucha l'épaule.

—On ferme la chapelle, madame, dit-il discrètement.

—Quelle heure est-il donc?

—Il est huit heures.

Elle se leva en hâte, regagna son fiacre. Le cheval, qui par hasard allait bon train, mit cinq minutes à gagner la
place Wagram.

En montant l'escalier, le premier visage qu'elle aperçut fut celui de Claire Esquier. Elle lui demanda:

II 75
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—Je suis en retard?

—Oh! oui... Nous commencions à être inquiets.

—Fais servir. Je descends à l'instant. Qu'on enlève le couvert de Maurice, il ne vient pas dîner ce soir.

—Je sais, dit Claire.

Mme Surgère, surprise, questionna:

—Il te l'a écrit?

—Non, il est venu ici tantôt; il me l'a dit.

Elle descendit sur ce mot, prononcé sans arrière-pensée. Elle ne vit pas Julie fléchir et s'appuyer au
champignon monumental de la rampe.

«Il est venu aujourd'hui... Il est venu à l'heure où je ne suis pas là, il est venu voir Claire, et il me l'a caché...
C'est donc elle?... C'est elle! Comment ne l'avais-je pas deviné?»

Le péril lui semblait plus inévitable, maintenant qu'elle savait... L'ennemie, c'était Claire. Comment combattre
celle-là?... Comment la haïr?

III
Une pensée sauva Julie du désespoir, quand elle fut certaine du péril. Elle pensa: «Malgré tout, Maurice
m'aime.» Elle en était sûre, sans pouvoir se donner aucune raison de sa sécurité; un sentiment irrésistible le lui
disait. Elle, si passive jusque-là aux événements, y puisa le courage de se défendre, une énergie pareille à celle
que les plus débiles femelles trouvent pour défendre le nourrisson pendu à leur sein.

Dans les premières heures de la nuit suivante, elle sut se maîtriser assez pour réfléchir, pour déduire, pour
arrêter un plan.

—Maurice m'aime. Il est inquiet, distrait en ce moment. Mais au milieu de sa distraction et de son
inquiétude, je sens que je le reprends vite, plus tendre peut-être, plus passionné que lorsque rien ne le trouble.
S'il m'aime ainsi, c'est qu'il n'aime point encore Claire.

Le cœur simple, droit, de Mme Surgère, ne concevait pas deux tendresses à la fois dans le cœur de
son ami. Se trompait-elle? Pas complètement, certes. Elle possédait assez Maurice, il s'était assez dévoilé aux
heures d'abandon pour qu'elle connût bien le mal dont il souffrait. «Claire pour lui signifie un avenir interdit,
et voilà pourquoi il s'inquiète de Claire.... Claire disparue, il l'oubliera, et ce sera de nouveau, pour des années
peut-être, le répit, la trêve.... Il faut marier Claire. Il faut la marier le plus vite possible.»

Elle songea tout de suite au baron de Rieu.

Rieu était un assidu de la maison. Il ne se passait guère de soirée sans qu'il y vînt. Il causait volontiers avec la
jeune fille, qui paraissait se plaire auprès de lui.

«Si ce mariage pouvait se faire, bien vite, dans l'année, dans le mois!...»

III 76
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Elle résolut de s'y efforcer; le projet était réalisable; l'espoir de le mener à bonne fin lui rendit un peu de
calme. Elle s'endormit dans ce calme, assez tard. À l'heure accoutumée, elle fut debout.

Sitôt levée, elle envoya à Maurice une dépêche bleue.

«Mon aimé, je suis un peu triste ce matin. J'ai besoin de vous voir. Daumier vient déjeuner; venez aussi, si
vous aimez

«Votre Yù.»

Ensuite, elle écrivit au baron un mot qu'elle fit porter par le valet de pied:

Cher ami,

«Je reçois de mon Berry une bourriche de perdreaux... Venez les manger ce matin avec le docteur, Maurice et
nous.

«Bonnes amitiés.

«Julie Surgère.»

Le baron fit répondre qu'il n'était point libre au déjeuner, mais qu'il aurait un instant, vers deux heures, pour
serrer la main à ses amis. Ainsi, ils allaient se trouver ensemble sous ses yeux, Maurice et lui, avec la jeune
fille.

«Je les observerai tous trois... Mon Dieu, si je pouvais réussir!»

La pauvre femme ignorait l'art des combinaisons longuement préparées. Elle s'applaudissait des naïves
habiletés de son plan, et déjà croyait au succès.

Mais elle avait compté sans la défaillance de ses nerfs et de son cœur. L'heure du déjeûner arrivée,
quand elle vit Maurice et Claire à côté l'un de l'autre, elle perdit toute clairvoyance; elle ne les observa pas:
elle souffrit simplement de les voir si proches; il lui sembla que son malheur était consommé, qu'il n'y avait
plus à lutter, qu'ils s'aimaient. Pourtant, ils se parlaient à peine; tous deux, avec Esquier, écoutaient le docteur
qui, comme à l'ordinaire, causait tout seul, faisait une conférence. Cette fois, il traitait la question du mariage,
à propos d'une statistique récente établissant «la décroissance des unions, et la diminution de la natalité.»

—Savez-vous ce que cela prouve? dit-il.

—Oui, fit Maurice.

—Qu'est-ce que cela prouve?

—Cela prouve que le mariage est une institution caduque, qui tend à disparaître, à être remplacée par
un autre mode d'union.

Julie regarda Claire et crut la voir rougir.

«Elle veut l'épouser,» pensa-t-elle.

Le médecin demanda:

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—Quel mode d'union?

—Je ne sais pas. C'est au législateur à trouver et à régler cela... Question d'équilibre à établir, voilà tout.

—Vraiment? fit Daumier ironiquement. Vous croyez cela, vous? Voulez-vous que je vous démontre
scientifiquement votre erreur? Vous n'y tenez pas? Je vais vous la démontrer tout de même. Observez les
bêtes, pour qui la nature infaillible se charge de faire les lois. L'association des deux sexes, c'est un fait sans
exception, dure le temps qu'il faut pour réaliser un adulte. Or, pour réaliser un homme adulte, il faut vingt ans.
Donc, de son essence, l'association de l'homme et de la femme doit durer vingt ans à partir de l'union,
c'est-à-dire à peu près toute la vie. Que dites-vous de ce raisonnement?

—Il m'est égal. Je ne tiens pas à réaliser des adultes, comme vous dites.

—Je le sais; aussi vous êtes un être immoral dans le sens propre du mot.

Esquier intervint:

—Vous l'avez dit, Daumier: Maurice est immoral, comme presque toute sa génération. Seulement, je ne
vois pas bien au nom de quoi vous le condamnez, vous qui ne croyez à rien.

—À rien? quelle erreur! Ma morale est précise et tient dans un seul précepte: conformer ses
mœurs individuelles aux intérêts de l'espèce. Voilà pourquoi je suis pour le mariage régulier contre
l'union libre, pour l'amour fécond contre l'union stérile. Mais je vous ennuie...

Il se tut, étonné de voir presque tous les visages devenus sérieux. Claire montrait la gêne que donne aux
jeunes filles une conversation effleurant des sujets qu'elle ne doit pas comprendre. Esquier méditait. Mais
Maurice et Julie avaient senti la brûlure des paroles du médecin, chacun sur un coin différent de son
cœur. Sous l'apparat d'une formule scientifique, Daumier avait exprimé l'idée qui les hantait sans cesse:
l'avenir barré par la maîtresse, l'interdit sur le mariage et la famille. Malgré eux, ils avaient croisé leurs
regards: Julie laissa voir dans le sien tant de détresse que Maurice, touché, la rassura d'un sourire.

Le déjeuner, parmi ces entretiens, se prolongeait. On était encore à table quand le baron de Rieu fut annoncé.
On se hâta de finir; on passa dans le salon mousse, où le café et les liqueurs étaient préparés sur un guéridon.
Maurice et Julie se trouvèrent un instant l'un près de l'autre.

—Eh bien! demanda le jeune homme affectueusement, cette vilaine tristesse, est-ce fini?

Il la sentait triste, triste à fondre en larmes si elle avait été seule, et cette tristesse lui inspira le désir de la
calmer par des tendresses.

—Non... je vais bien, mon aimé, je vous assure. Je vais bien, puisque vous êtes près de moi.

—Yù, ma chérie, répliqua Maurice en la regardant bien en face, il y a du chagrin dans ces beaux
yeux-là... Pourquoi? Dites-le-moi, au moins.

Il avait pris sa main et la pressait, sans souci d'être vu.

—Si vous m'aimez, murmura Julie, je n'ai plus de chagrin.

Il répliqua:

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—Je vous aime infiniment.

Leurs yeux, de nouveau, se pénétrèrent. Pour la première fois, à travers des paroles souvent échangées, ils
s'étaient laissé entrevoir leur inquiétude. Maurice en fut si troublé que, pour cacher son émotion, il s'éloigna,
alluma un cigare, et s'en alla errer sous les acacias du jardin. À demi rassurée par cette parole sincère: «Je
vous aime infiniment,» Julie regardait le groupe formé, dans un coin du salon, par Claire et le baron de Rieu.
Ils parlaient trop bas pour qu'un mot lui parvînt de leur conversation; mais cette conversation était assurément
sérieuse, à l'air des visages. Elle pensa: «S'aiment-ils donc? Oh! si cela se pouvait!»

Elle aurait voulu agir aussitôt, hâter ce mariage qui dissiperait le cauchemar. Mais que faire? Daumier, dont
c'était l'heure de cours, prenait congé; Esquier revenait seul, après l'avoir conduit jusqu'à l'escalier. Julie
l'appela. L'espoir, même si léger, qui lui naissait, lui donnait le besoin d'épancher son cœur. Quand
Esquier fut près d'elle, elle lui montra Claire et le baron:

—Regardez, dit-elle à demi-voix.

—Eh bien?

—Eh bien! cela ne vous donne pas une idée? Ces deux jeunes gens?...

Le banquier l'observa un instant pour saisir toute sa pensée.

—Un mariage? dit-il d'un ton qui traduisit son peu de foi.

Julie reprit vivement:

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—Mais oui. Pourquoi pas? Claire est riche, Rieu aussi; il a une jolie situation, il est charmant... Et vous
voyez bien qu'ils se plaisent.

Pour le moment, en effet, penchés l'un vers l'autre, ils se parlaient à voix basse, les fronts proches, d'un air
d'entente affectueuse, presque tendre.

Esquier les observait sans répondre. Mme Surgère insista:

—N'est-ce pas que j'ai raison? C'est évident. Il faut les marier. Vous n'y trouvez pas d'inconvénient, je
suppose? Je comprends que le départ de Claire vous fasse un peu de peine. Mais un jour ou l'autre, il le
faudra. Mieux vaut qu'elle épouse un de nos amis: elle nous quittera moins.

Elle s'arrêta; les prunelles d'Esquier fixées sur elle disaient: «Comme vous tenez à ce mariage, ma chère
amie!» Elle sentit que son anxiété avait percé dans les mots. Elle rougit, si confuse que son vieil ami eut pitié
d'elle.

Il lui prit la main.

—Moi, dit-il, je ferai ce que Claire voudra. Rieu est un honnête et sûr garçon. Si vous souhaitez ce
mariage, je serai avec vous...

Elle n'osa pas lui demander: «Vous ne croyez pas qu'il se fera, vous?» tant elle avait peur du «Non!» sincère

III 80
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qui jetterait bas le fragile édifice de son espérance.

Des semaines passèrent, après ce jour, qui ne changèrent rien: Julie vint quotidiennement rue Chambiges, et
chaque fois elle se retira avec cette conviction: «Il est inquiet, il souffre d'un mal indécis,» et cet autre: «Il
m'aime comme il le dit; il m'aime infiniment...» De son côté, Maurice, depuis l'entretien qu'il avait eu avec la
jeune fille, où les positions s'étaient définies si nettement, s'efforçait de la voir moins souvent en tête-à-tête;
mais lorsque le hasard les isolait malgré eux, ils ne savaient plus se parler que l'un de l'autre. Ils parlaient d'un
avenir impossible, de quelque chose de manqué dans leur vie, ils en parlaient avec une volonté de
renoncement et de résignation; mais à l'envers des mots qu'ils disaient, leur pensée était: «Au moins elle
saura! Au moins il saura ce que j'ai rêvé!... Et puis, qui connaît l'avenir?...»

Pour Julie, pour Claire, pour Maurice, ces jours de trêve furent tristes,—non dépourvus de charme. À
continuer leur vie ordinaire, sans accident, ils s'imaginaient volontiers que cette calme vie durerait toujours.
Maurice surtout s'y complut. Il eût accepté ce pacte avec la destinée: demeurer l'amant de Julie toujours, et de
temps en temps, au caprice des circonstances, voir Claire, lui parler, tenir avec elle ces entretiens singuliers
où, s'avouant une espérance commune, ils se croyaient quittes envers leur conscience en ajoutant: «Seulement,
c'est interdit...» Quant à la nécessité de renoncer un jour à l'une ou à l'autre, il la repoussait avec épouvante.
Elles tenaient chacune à son cœur par des fibres différentes, dont il ne savait lui-même ni la sensibilité,
ni la solidité... Si parfois la pensée le hanta de choisir, de briser l'un ou l'autre lien, il la chassa; lorsqu'elle
s'obstina, il connut de véritables accès de désespoir, le sentiment d'une incapacité absolue à lutter, un besoin
de partir, de fuir, de s'en remettre au hasard... Ainsi, aucun de ces trois êtres n'eût provoqué la crise qu'ils
devinaient menaçante; ils savaient trop combien était fragile leur bonheur!

Aussi la crise ne vint-elle pas d'eux; elle vint d'où ils ne l'attendaient pas, et brusquement elle leur révéla qu'ils
tenaient les uns aux autres par des chaînes si serrées que les briser, c'était commencer leur agonie.

Par une des dernières après-midi de juillet, Maurice avait une fois de plus cédé à son envie, et, vers trois
heures, il pénétrait dans le salon mousse, s'étonnant de n'y point entendre, comme d'habitude, le piano chanter
sous les doigts de Claire... La pièce était vide.

Il sonna.

—Mlle Claire est sortie? demanda-t-il au valet de pied.

—Non, monsieur. Mademoiselle sait que Monsieur est là. Elle le prie de vouloir bien l'attendre.

Claire entra quelques instants après. Elle était pareille à la Claire de tous les jours, sérieuse et souriante; et
pourtant, quand il la vit s'avancer vers lui, il pressentit un événement. Il tressaillit, touché par le doigt de la
destinée. Il questionna:

—Est-ce que je vous dérange?

—Oh! non, fit la jeune fille en s'asseyant près de lui; au contraire, je suis contente de vous voir.

—Le piano est donc abandonné, aujourd'hui?

—Je n'ai pas le cœur à jouer, répondit-elle simplement... Vrai, je désirais vous voir, parce que j'ai
quelque chose de sérieux à vous dire. Voulez-vous me permettre de vous en parler tout de suite?

—Bien sûr... Vous m'inquiétez.

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—Ce n'est rien qui doive vous inquiéter. Il s'agit de moi, d'un conseil que je veux vous demander,
comme à mon plus ancien ami.

Maurice la remercia d'un regard. Elle continua:

—Voici. Que pensez-vous du baron de Rieu?

Dès que ce nom fut prononcé, Maurice comprit. Rieu! Il n'aurait jamais songé à celui-là, par exemple!... Il
répondit:

—Rieu? Je le connais depuis plus de six ans. C'est moi qui l'ai introduit dans cette maison; mais depuis,
je l'ai coupé, et je ne le vois plus du tout hors d'ici. Il s'occupe d'une masse d'entreprises ridicules. Il est
prétentieux et triste. Il m'assomme.

—Vous n'êtes pas juste pour lui, reprit Claire. C'est un homme excellent, vous connaissez ses mérites
aussi bien que moi.

«Elle l'aime donc, pensa Maurice. Elle aurait raison, car Rieu vaut cent fois mieux que moi.» Et il lui sembla
qu'une chose visible sombrait sous ses yeux. «C'est mon avenir; c'est mon bonheur.» Il dit très haut,
sèchement:

—Eh bien! puisqu'il vous plaît tant, Claire, il faut l'épouser, voilà tout.

Aussitôt il regretta sa brutalité: des rougeurs de larmes altéraient le regard de la jeune fille. Elle murmura:

—Comme vous êtes dur pour moi! J'ai donc eu tort de vous consulter?

—Pardon, fit Maurice, prenant une des mains fines, qu'il garda dans les siennes. Parlez. Je ne dirai plus
rien.

Claire reprit:

—Voici ce qui s'est passé... Depuis mon retour ici, M. de Rieu me témoignait de l'amitié. Il causait
volontiers avec moi, et presque jamais de choses banales. Il m'interrogeait sur mes idées, sur mes croyances
religieuses, sur mes projets d'avenir. Il me parlait, comme à une compagne, de ses rêves d'organisation
ouvrière, de ses entreprises politiques. Jamais, jamais il n'avait prononcé un mot hors de l'amitié la plus
simple...

—Et alors?

—C'est hier seulement... Il est arrivé tard, dans la soirée... Mme Surgère causait avec mon père. Comme
d'habitude, il s'est assis près de moi.

—Et il vous a dit qu'il vous aimait?

Claire rougit:

—Il a dit que si j'y consentais, il serait heureux de m'épouser... Je ne savais que répondre, je vous
assure; je voyais bien que si je refusais tout crûment, je lui ferais beaucoup de chagrin. J'ai dit: «J'aimerais
mieux que vous vous fussiez adressé à Mme Surgère, ou à papa.» Il m'a répondu: «Non, c'est votre
assentiment que je veux d'abord. Je vous demande même de vous consulter sincèrement, avant de consulter

III 82
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ceux qui ont des droits sur vous. Songez-y sans hâte, je ne vous presse point. Je pars pour la Bretagne dans
quelques jours, j'y resterai six semaines, le temps de préparer ma réélection au conseil général: vous avez donc
le loisir des réflexions. Si, à mon retour, vous êtes d'accord avec moi, je préviendrai votre père.» J'ai demandé:
«Puis-je en parler à Maurice?» Il a hésité un instant, puis il a répondu: «Oui. Parlez-en à Maurice, cela vaudra
mieux.»

Tandis que Claire prononçait ces mots, de sa voix singulière, Maurice sentait un frisson d'inquiétude, de
désespoir, s'injecter dans son cerveau et dans ses membres et les glacer... Allons! c'était fini, décidément, sa
vie croulait. Il regarda Claire longuement, sans rien dire; et il lui semblait que jamais il n'avait vu, comme il
les voyait à présent, ces yeux noirs, ces cheveux noirs, cette bouche aux lèvres larges, si rouges, et la
blancheur extraordinaire de ce visage. Il la découvrait réellement, et en même temps il découvrait qu'il l'aimait
d'une affection ombrageuse, et presque sans désir,—qu'il la considérait comme un bien à lui, résigné
pourtant à ne jamais la posséder.

«Cette petite, pensa-t-il, avec le cœur de laquelle j'ai joué autrefois,—décidément, c'était mon
bonheur. Elle partie, que me restera-t-il, à moi?»

Il oubliait Julie, la pauvre et fidèle Julie; il se vit vraiment seul sur la route de l'avenir.

—Eh bien, demanda Claire, que me conseillez-vous?

Il ne sut pas entendre que la voix de la jeune fille se fêlait d'émotion. Secoué par une révolte d'amour-propre,
il retrouva une allure, des mots de sang-froid.

—Ma chère amie, vous avez raison. Rieu est une âme haute, et un cœur sûr... Il faut me pardonner
le mouvement de tout à l'heure. J'ai eu un peu de chagrin à la pensée que vous nous quitterez... un peu
d'humeur contre celui qui vous enlèvera à nous. Mais vraiment, vous ne pourriez pas avoir de meilleur mari.

Il disait cela, et sa pensée était: «Restez, ne disposez pas de votre vie... N'engagez pas l'irréparable; ayez un
peu de foi en l'avenir!»

Et Claire comprenait que telle était sa pensée, que toutes les paroles qu'il prononçait, les lèvres seules les
disaient. Et malgré la communion de leurs esprits, leurs bouches scellées ne voulurent pas laisser échapper
leur secret.

—C'est tout ce que vous désiriez de moi? demanda enfin Maurice, d'un ton froid, presque hostile.

Elle répondit:

—Oui.

Et comme elle le voyait souffrir, souffrante elle-même, sa pitié s'émut. Elle voulut, une fois encore, offrir un
asile à ce cœur inquiet, lui laisser le temps de se reprendre.

Elle montra le piano:

—Voulez-vous?... dit-elle.

Maurice sourit amèrement:

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—Me jouer la fameuse sonate? L'Adieu, n'est-ce pas? Non. Merci... Je n'ai pas le goût de l'entendre en
ce moment. Au revoir!

Elle le regarda partir, sans qu'il lui tendît la main, sans qu'il se retournât une fois jusqu'à la porte qu'il referma
doucement, affectant le calme. Quand il fut parti, elle alla machinalement s'asseoir sur le tabouret. Quelque
temps, elle réfléchit ainsi. Puis s'accoudant au piano fermé, elle s'abandonna à ses larmes. Rien ne lui restait
plus de son courage, de sa bonne volonté sereine. Elle souffrait dans son cœur et dans son corps, elle
n'avait plus de forces. Avec les pleurs qui coulaient, elle sentait couler sa vie même.

...........................................

Devant l'hôtel, Maurice retrouva le fiacre qu'il avait pris en sortant de chez lui. Il y monta machinalement,
sans donner d'adresse.

—Rue Chambiges, patron? demanda le cocher.

Rue Chambiges! Revoir Julie qui l'attendait peut-être en ce moment... Non, cette fois, l'épreuve serait trop
dure, il n'aurait même plus la force d'appuyer son front sur le cœur de son amie. Il ne supporterait pas
l'interrogation de ses yeux...

Un pressant besoin de solitude, de fuite, c'est tout ce qui survivait en lui...

Il descendit de voiture, paya le cocher et le renvoya. Il partit à pied, traversant la place Wagram; il suivit le
boulevard Malesherbes, l'avenue de Villiers, ces larges trottoirs aux rares passants, où rien n'entrave la marche
ni la pensée. Où allait-il? Il ne le savait plus. Seulement il voulait échapper à la fois à claire et à Julie, se terrer
dans sa désolation. «C'est fini, bien fini!...» Comme un glas, ces mots sonnaient dans sa tête. C'était fini du
rêve si confus, si cher pourtant. Il avait entrevu un instant une route nouvelle, ouverte vers le sourire des
plages et des îles... Et puis, brusquement, tout cela avait disparu; il se sentait buté au mur, à l'affreux mur qui
lui barrait l'avenir.

Son impuissance l'accabla. Que faire? Que faire? Les deux êtres autour desquels, comme un lierre, sa vie
s'était d'elle-même enroulée, il se sentait également incapable de les étreindre désormais. La chaleur de ces
deux présences féminines lui serait ôtée en même temps. Jamais il ne pourrait assister au mariage de Claire.
Jamais, Claire mariée, il ne pourrait continuer à vivre avec Julie. Alors que faire?

La cohue des passants et des voitures, au bord d'un trottoir, le réveilla. «Où suis-je?»

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Il lui fallut quelques secondes pour se reconnaître. Le


boulevard Haussmann, la rue Tronchet, la rue Auber, se croisaient devant lui. Des omnibus, des fiacres
chargés de bagages, venus de la gare Saint-Lazare, débouchaient de la rue du Havre; d'autres amenaient des
voyageurs affairés, penchés aux portières pour consulter l'horloge... Partir! Voyager! S'en aller où l'on serait
seul, ne plus voir Julie, ne plus voir Claire, ni Rieu, ni personne!... Il désira l'absence et la solitude avec
passion. Mais tout départ est un acte compliqué. Fût-on maître absolu de ses décisions, il faut l'annoncer; il
faut répondre à des questions, fournir des motifs. Comment ne pas éveiller les soupçons des indifférents?

«Antoine Surgère n'est pas encore revenu de Luxembourg; mais Esquier... Que lui dire?... Comment, surtout,
trouver une raison acceptable pour Julie? Il n'en est qu'une, indiscutable la santé...»

Tout de suite, il se décida.

«Je vais voir Daumier.»

De sa canne il fit un geste d'appel à un fiacre qui tournait la rue Tronchet.

—À la Salpêtrière, dit-il en montant...

Les arbres moroses, les grises façades des maisons, la masse lourde de la Madeleine défilèrent devant les
vitres du coupé... Puis ce fut la rue Royale, le sillage des voitures emportant des toilettes claires, mauves,
blanches, rose pâle. Le soleil amorti de six heures rougissait tout cela, et sur la place de la Concorde le décor
familier, l'admirable décor des longues avenues, les deux monuments corinthiens qui se font face, les flèches
grises de Sainte-Clotilde baignaient dans une poudre rousse irisée par endroits.

L'âme désorientée de Maurice évoqua les mois brillants passés à Paris, autrefois, avec sa mère. Il se vit
lui-même, dans une Victoria, roulant vers le Bois, au milieu d'un pareil flot de voitures, sa mère assise près de
lui, si belle!... Comme il regardait la vie, l'avenir, en ce temps-là, avec une sérénité orgueilleuse! Il tenait la
fortune, il lui semblait qu'il n'aurait qu'à étendre la main pour saisir l'amour, la gloire.

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«Maintenant tout cela est enterré, pensa-t-il amèrement. J'ai perdu ma fortune. Du côté de l'amour, ma vie est
murée. Quant aux ambitions d'art, elles sont renoncées, je n'y rêve même plus.»

Il en voulut à Julie et de sa fortune perdue et de sa vie inutile... Tandis que le fiacre longeait les quais de la
Seine, lui s'appesantit sur cette pensée: «Le bonheur, pourtant, ne consiste pas à rêvasser, appuyé sur une
gorge de femme, et à se faire caresser comme un enfant. Je me suis aveuli dans la tendresse molle, dans le jour
à jour du demi-bonheur.»

Mais le fiacre, arrivé au bout des grilles de la Halle aux vins et du Jardin des Plantes, venait, après quelques
évolutions hésitantes, de s'arrêter devant une sorte de terrain vague, un enclos pelé, usé par les pas, planté
d'arbres moisis, surprenant, dans cet endroit de Paris, au bord d'un boulevard... Maurice descendit et, en hâte,
gagna la porte de la Salpêtrière.

Une fois déjà, avec Daumier, il avait visité le célèbre établissement. C'était longtemps en arrière; il y vint
enfant, et son père l'accompagnait. Il s'était amusé des noms lus sur les plaques bleues, aux angles des avenues
de cette espèce de ville... Rue de l'Église... Rue du Réfectoire... Rue de la Cuisine... Une seconde fois, il
s'aperçut dans le mirage du passé, garçonnet élégant et heureux, sur le seuil de ce parloir où il entrait en ce
moment, vieilli, inquiet.

Ainsi, partout le passé le guettait, le passé railleur ou douloureux.

Il fallut quelques démarches avant qu'on lui indiquât où se trouvait

Daumier. Il n'était pas encore sorti. L'infatigable


travailleur réglait sa besogne sur la durée du jour, et à mesure que venait l'été, allongeant le temps utilisable
pour les études microscopiques, il dînait plus tard, à la nuit, dans un petit restaurant du quartier.

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Maurice le vit, au moment où le garçon de service l'introduisit dans le laboratoire, perché sur un haut tabouret,
entouré de petits carrés de verre sur lesquels séchait une minuscule tache centrale, et l'œil collé à
l'oculaire d'un microscope.

Quand il eut arrêté la vis de la lunette, il dit, toujours examinant:

—C'est vous, Lucas?

—Non, ce n'est pas Lucas, répliqua Maurice. C'est moi.

—Ah! tiens! Bonjour, Maurice! fit le médecin en se retournant et en lui tendant la main... Pas de
malade chez vous, j'espère?

—Non. Je viens vous voir... pour vous voir... pour causer avec vous. Je ne vous dérange pas?

—Pas le moins du monde... Asseyez-vous. Je fixe des coupes que j'ai faites hier. Encore deux et j'ai
fini. Mais c'est un travail des doigts qui ne m'empêche pas de causer... Une cigarette?

Maurice en prit une dans le paquet qu'il lui offrait, et l'alluma à une lampe à alcool. Laissant le médecin à son
observation, il contemplait l'appareil modeste du laboratoire: des planches, un fourneau, une de ces tables à
dessus de faïence que les chimistes nomment un paillasson; deux armoires à rayons, pleines de dossiers
étiquetés; et partout des plaques de verre mouchetées en leur centre, des bocaux, pleins de filaments verdâtres,
baignant dans l'esprit-de-vin, des cerveaux humains conservés dans des pots à confiture. Tout cet appareil
scientifique le séduisait comme il séduit infailliblement les oisifs, les inutiles. Il y voyait le symbole d'une vie
à labeur quotidien, si différente de sa propre vie dispersée de dilettante. Il s'écria:

—Comme vous êtes heureux, docteur! Vous vivez ici bien tranquille, à l'abri de toutes les tentations du
monde et des femmes; votre travail est défini chaque jour. Vous en avez la récompense immédiate... C'est
supérieur à l'art, cela!

—Certainement, répliqua Daumier sans interrompre sa besogne,—comme régime de vie, il vaut


toujours mieux un travail qui ne suppose pas ce petit déséquilibre cérébral, indispensable à vous, artistes, pour
amorcer votre œuvre... Quand je me lève le matin, je peux reprendre ce qui m'occupait la veille au point
où je l'ai laissé: il n'y faut que des yeux, du soin, de l'attention et une certaine tendance à généraliser qu'on a
une fois pour toutes, quand on l'a...

—Qu'est-ce que vous faites en ce moment-ci?

—Je poursuis les observations nécessaires à mon livre sur la maladie de Morvan... Vous voyez.

Il se leva et désigna à Maurice les bocaux où des sortes de serpents verdàtres semblaient moisir dans un alcool
impur. Sur toutes les étiquettes on lisait le titre général: Maladie de Morvan; puis des sous-titres: Moelle de
Hermann..., Moelle de Joséphine Udaille..., etc., etc...

Maurice demanda:

—Qui était ce Morvan qui a eu cette maladie?

—Morvan n'est pas le nom d'un malade, mais du médecin qui a étudié et classé la maladie. Celle-ci est
une perforation, une corrosion de la moelle, qui part du centre pour aller à la périphérie. Toujours elle est
accompagnée, naturellement, par des troubles cérébraux. Ainsi (il découvrit un des pots à confitures, et prit

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une cervelle dans sa main sans remarquer que Maurice pâlissait) voici la cervelle de cette Joséphine Udaille
dont j'ai la moelle dans un autre bocal. La membrane extérieure, la pie-mère, devrait s'en détacher
d'elle-même, sous la traction. Au lieu de cela, regardez (il tira sur la membrane): elle adhère, se colle à
certains points indurés; si je veux l'arracher, elle se déchire autour du point de contact... Voilà l'accident du
cerveau. Maintenant, observez la moelle.

Du bocal étiqueté: Moelle de Joséphine Udaille, il sortit le serpent verdâtre. En le regardant par la tranche,
Maurice vit qu'il était perforé, comme un tube de caoutchouc, dans la longueur.

—Voilà la moelle, dit Daumier. Elle est percée d'un trou central, vous voyez.

—Et quels phénomènes extérieurs cela provoque-t-il? demanda Maurice, qui déjà, par un retour
d'égoïsme vital, s'épouvantait, craignant de retrouver peut-être en soi des symptômes...

—C'est un mal singulier. Il vide la chair, pour ainsi dire, suce le muscle, ne laisse qu'une sorte
d'enveloppe inerte entre la peau et le squelette. Les extrémités commencent à se dessécher. Puis les lobes
cérébraux meurent l'un après l'autre. C'est la paralysie et la mort. Tout à l'heure, quand nous descendrons, je
vous montrerai, parmi les placides tricoteuses que vous avez aperçues dans le parc, un certain nombre de
sujets que je guette. Et du reste... Êtes-vous homme à qui l'on puisse confier un secret?

—Assurément.

—Eh bien! Ou je me trompe beaucoup, ou la maladie de Morvan est celle dont notre ami Surgère est
atteint.

Maurice pâlit. Il se figura, dans un tel vase de porcelaine, la cervelle du mari de Julie, et, dans des bocaux de
verre pareils à ceux-ci, une moelle verdâtre, perforée par la maladie mystérieuse. Son humanité ombrageuse et
peureuse se révolta devant l'image; l'horreur du néant le saisit. Il se sentit lui-même un composé de vagues
substances, perpétuellement menacé, miné, dévoré par des parasites ennemis. Daumier, qui le vit pâlir, lui
demanda:

—Qu'est-ce que vous avez?

—Sortons d'ici, fit-il... Je sens que je vais me trouver mal, si nous restons.

—Ah! vos nerfs!... murmura Daumier avec une nuance de dédain. Soit, sortons. Dînez-vous avec moi?

—Volontiers.

Le médecin prit sur un bocal un chapeau mou tout tigré de mouchetures d'acide.

—Allons dîner. Je vous emmène à ma pension, voulez-vous? Je suis garçon en ce moment. La femme
et les bébés sont à la campagne.

Cette pension était un petit restaurant modeste et propre du boulevard de l'Hôpital, fréquenté surtout par les
employés du chemin de fer. Quand ils arrivèrent, une bonne achevait de desservir les tables recouvertes de
linge blanc et grossier.

—Y a-t-il encore à manger, Louise?

—Sûrement, monsieur. On ira chercher, s'il n'y en a pas. Monsieur soupe avec vous?

III 88
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—Oui. Vous donnerez une bouteille de Saint-Pérey.

Ils s'assirent. La salle blanchie était d'une netteté luisante d'intérieur hollandais, sous la jolie lumière d'un soir
parisien, huit heures l'été, soir chargé d'arômes troubles et capiteux. Paris, entrevu des fenêtres larges à petits
carreaux, se faisait province, et la salle exiguë, échampie de chaux, avec ses rideaux de calicot blanc
embrassés par le milieu, semblait un réfectoire conventuel donnant sur une avenue de petite ville.

Maurice, pénétré par ce repos, répéta:

—Comme vous êtes heureux!

—Encore!... Heureux de quoi?

—D'être à la fois marié et libre de travailler... Au moins, vous vivez, vous! Vous savez où va votre vie.
Chaque heure est représentée par une certaine tâche. Moi, ma vie ne laisse pas de trace.

—Pourquoi ne travaillez-vous pas?

Il posait cette question avec un demi-sourire, et Maurice lisait dans ce sourire l'indifférence un peu
dédaigneuse du penseur laborieux pour l'amateur artiste.

—Je ne travaille pas, répliqua-t-il, désireux de se justifier, non par paresse, ni même, je crois, par
inertie d'esprit... Je ne travaille pas parce que j'ai le sentiment le plus funeste au travail, celui que la période où
je suis est une période d'attente, que je reviendrai au travail quand elle finira.

Daumier déclara, tout en mangeant de bon appétit une tranche de bœuf à la mode:

—Je ne comprends pas.

—Eh bien! répliqua Maurice vivement, décidé à aborder de front et sans délai le sujet de sa visite... Eh
bien!... Voilà! j'ai une liaison à Paris... Une maîtresse dans le monde bourgeois, une veuve,
ajouta-t-il,—avec le projet puéril de dépister les soupçons de Daumier.—Je ne puis pas l'épouser.
Je me trouve donc dans une impasse; jusqu'à ce que j'aie trouvé l'issue, je ne connaîtrai ni le repos d'esprit, ni
le travail...

—Mais, objecta Daumier, si vous êtes heureux comme vous êtes, si vous êtes aimé par une femme que
vous aimez... est-il bien nécessaire que vous changiez d'existence, et que vous vous mêliez de produire du
travail? Il faut des producteurs et des jouisseurs. Vous m'enviez, dites-vous? Croyez-vous que parfois, quand
je vais fumer un cigare, avenue du Bois, il ne m'arrive pas de désirer vivre, ne fût-ce qu'une semaine, qu'un
jour, à la façon des gens cossus qui habitent les hôtels environnants? Que si, mon cher! Seulement, quand je
me surprends à patauger dans ces rêves-là, je m'en sors d'un sursaut violent, et je me secoue après comme un
barbet tombé à l'eau... Je pense à mon laboratoire de la Salpêtrière, à mon petit restaurant, à mes moelles, à
mes cervelles, à ma femme, à mes bébés, à quelques amis, et je me dis que tout cela a du bon, du bon que ne
connaissent pas les autres. Ni eux, ni moi, ne sommes parfaitement heureux, bien sûr; mais les joies et les
chagrins sont entre eux et moi irréductibles.

Ils étaient au dessert, mangeant distraitement. Daumier croquait les noix d'un sec coup d'étau des mâchoires...
Maurice, un à un, suçait des grains de raisin dont il rejetait la peau.

Plus calme maintenant, il discutait son cas avec lucidité.

III 89
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—Ce que vous dites est fort bien, quand les circonstances permettent à un homme d'utiliser ses
aptitudes et son tempérament. Mais n'admettez-vous pas une âme de savant chez des riches, ou un
tempérament d'homme de luxe chez un pion?

—J'admets tous les cas quand je les constate, répliqua Daumier. Dans la pratique, l'habitude d'un
certain état de vie émousse généralement les appétits excessifs. Ceux qui décidément sont faits pour casser le
moule, réussissent à échapper à leur condition, se déclassent définitivement, ou si le succès leur est refusé,
disparaissent. C'est la loi de la sélection.

—Eh bien, je vous demande d'admettre un instant, docteur, que je suis un de ces déclassables. J'aspire à
sortir de la caste des oisifs pour entrer dans celle des travailleurs. Voulez-vous m'y aider?

Daumier, qui allumait un cigare, le regarda avec surprise.

—Certes, je veux bien. Que puis-je faire?

—Je voudrais me reprendre à la vie utile. Pour cela il faut d'abord que j'échappe au milieu où je vis, à
Paris.

—Et vous voulez un moyen de le quitter sans que personne ait le droit d'en paraître surpris... Une
ordonnance pour une ville d'eaux?

—Justement. Seulement je ne suis pas malade.

—Oh! la vie de régime, avec quelques verres d'une boisson plus ou moins minérale, n'est jamais inutile.
Elle vous restituerait le calme, assouplirait vos nerfs ébranlés par la fièvre continue de Paris.

—Eh bien! envoyez-moi où vous voudrez, mais loin... loin... Envoyez-moi dans un pays où je sois seul,
où je ne connaisse personne, hors des grandes routes qui mènent à Paris.

Un ressaut d'égoïsme le soulevait; il s'affirma qu'il se suffirait à soi-même, loin de Julie, loin de Claire.

Daumier lui demanda:

—Parlez-vous l'allemand?

—Non; un peu l'anglais...

—Eh bien, cela va... Je vais vous envoyer à Hombourg... C'est l'Allemagne anglaise, vous n'y trouvez
que des Américains et des sujets de la reine... Les eaux sont bonnes pour les anémiques et les neurasthéniques,
dont vous êtes. Cela vous convient-il?

—Est-ce loin de Paris?

—Une nuit et une demi-journée. Vous pouvez couper le voyage en deux par une station à Cologne...

—Soit J'irai à Hombourg.

Daumier se fit apporter de quoi écrire l'ordonnance, qu'il remit à Maurice.

—Merci, dit Maurice, vous me sauvez de moi-même.

III 90
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—Ah! répliqua le médecin en hochant la tête. Dire que la plupart des malades mondains qui viennent
solliciter là (il montrait les murs de la Salpêtrière) une consultation du maître,—dire que presque tous
n'ont d'autre maladie, comme vous, que leur vie désorientée ou dévergondée... Voulez-vous que je vous dise
mon opinion sur le système de cure qui vous conviendrait?... Mariez-vous!

Il s'arrêta; Maurice avait pâli derechef à ce mot: «Mariez-vous!»

—Pardon, fit le médecin en lui prenant la main.

Ils sortirent du restaurant, se promenèrent quelque temps, le long de l'avenue maintenant envahie par la nuit...
Ils se taisaient, chacun enfoncé dans son rêve.

—Allons, fit Maurice, soudain réveillé; je vous quitte. Merci de cette soirée réconfortante passée près
de vous. Soyez assez bon pour écrire à Esquier afin de l'assurer que mon départ est nécessaire.

—Esquier aura la lettre demain, ou bien je passerai moi-même avenue de Wagram.

Ils se quittèrent.

IV
Le rapide du Nord emportait Maurice, à demi dévêtu, déroulé dans les couvertures sur la couchette du
sleeping. Au tangage du train, il laissait bercer le chagrin dont il sentait meurtris ses membres et son cerveau.

IV 91
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Malgré tout, c'était encore une allégeance, une libération, cette morne et douloureuse fuite dans la nuit.

«J'ai laissé derrière moi ce qui me tourmentait le cœur, pensa-t-il. Quel que soit l'avenir, il vaudra mieux
que ce que je quitte.»

Trois fois vingt-quatre heures s'étaient écoulées depuis l'instant où il avait décidé son départ. En resongeant à
ces trois journées, le déchirement de la lente séparation lui faisait mal, comme si vraiment elle recommençait.
L'appartement de la rue Chambiges était là, devant ses yeux fermés, où des larmes séchaient. Un roulement de
timbre électrique... il allait ouvrir: c'était Julie. Leur longue communion avait si parfaitement, l'un pour l'autre,
éclairé leurs deux âmes, que tout de suite elle lisait dans les yeux de Maurice l'affreuse
menace,—entendait le craquement de ce cher édifice, toute sa vie, à elle! qui était leur amour. D'un
mouvement de révolte, bien rare à sa douceur, elle se dérobait au baiser qu'il voulait lui donner:

—Qu'y a-t-il?

Il essayait de retarder l'aveu.

—Mais... rien!

—Parle! parle tout de suite, j'aime mieux cela...

Et alors, sur ce canapé encombré de coussins où tant de fois ils s'étaient abattus, comme deux colombes unies,
aux meilleures journées,—ils avaient mêlé leurs larmes, avoué leur détresse dans des sanglots; Julie, la
première, avait proféré le terrible mot:

—Tu pars?

Elle l'avait deviné, ce départ, elle le sentait dans l'air, depuis des jours. Elle savait bien, connaissant le faible
cœur de Maurice, qu'il préluderait ainsi à la séparation définitive, par une absence annoncée courte, puis
prolongée; et tout de même, le coup était si douloureux qu'elle voulait douter.

—Tu pars?

—Le médecin m'a ordonné les eaux de Hombourg...

—Tu pars! tu pars!

Ces sanglots, cette effroyable désolation de l'être qu'on chérit!... Et cette désolation, en être la cause!... Elle
pleurait, la chère aimée, celle dont il avait confisqué la vie, qui ne vivait plus que pour lui seul! Elle pleurait,
elle souffrait, et c'était par lui! Sa résolution, un instant, chancela.

—Si tu veux... Je ne partirai pas... Et puis, du reste, je ne pars pas pour toujours... je ne t'abandonne
pas... Je te jure que bientôt je reviendrai! Je t'aime... Je t'aime. Seulement, vois-tu... j'ai une de ces crises que
tu connais, comme quand j'ai voyagé dans l'Aveyron... Ne nous sommes-nous pas mieux aimés après? Paris
m'excède... Il faut que je parte. Mais je t'aime, je t'aime!...

À ce moment, son cœur sincère était résolu à l'abnégation. Il voyait encore l'obstacle murant sa route;
mais il se résignait à vivre dans cette impasse, dans cette encoignure de vie sans rien demander a l'avenir...

—Je t'aime! Je t'aime!

IV 92
The Project Gutenberg eBook of L'Automne d'une femme, par Marcel Prévost.
Elle n'écoutait plus, elle ne voulait plus, ne pouvait déjà plus l'entendre. Elle se levait, et malgré son étreinte,
malgré les baisers dont il enveloppait ses joues pâles et mouillait ses mèches blondes, il la sentait s'échapper
doucement, révoltée pour la première fois, révoltée et désolée. Elle ouvrait la porte, elle fuyait... Il était seul...

Le lendemain,—après une nuit dont elle garda, sans jamais le laisser pénétrer par Maurice, le
douloureux secret,—elle reparut chez lui, à l'heure habituelle, résignée, sinon rassérénée. Elle lui parla
la première de son voyage, elle s'occupa avec lui des préparatifs, comme lorsqu'il faisait de courtes absences.
Pas plus que la veille, pas plus que jamais, le nom de Claire ne fut prononcé entre eux.

Le soir du départ, ils dînèrent dans un restaurant éloigné, avenue de Clichy, véritable repas de condamnés,
qu'ils prirent dehors, en public, tant ils avaient peur de défaillir, s'ils demeuraient seuls en tête à tête. Ils
mâchèrent au hasard des aliments que leur estomac refusait; l'heure coulait, cruellement lente, et pourtant trop
brève. Deux fois Julie manqua perdre connaissance. Quand ils quittèrent le restaurant, plus de quarante
minutes leur restaient encore à passer ensemble. Ils se jetèrent dans un fiacre; ils dirent au cocher d'aller à sa
guise, au delà du boulevard Rochechouart, où ils étaient bien sûrs de n'être pas rencontrés.

Une tristesse, pénétrante comme une pluie drue, imprégnait leur chagrin, parmi ce décor affreusement morne.
Autour d'eux, l'heure brumeuse descendait vers la ville, cette heure d'été où, dans la limpidité du soir, les
fumées de la journée crachées tout le jour par cent mille cheminées, s'abattent, condensées en nuages noirs.

La voiture, ayant suivi une longue rue déserte, où les réverbères n'étaient allumés que d'un côté, puis traversé
les boulevards, atteignit enfin le quartier sombre et populeux des gares de l'Est et du Nord. Maurice, sous la
capote abaissée, ne voyait plus le visage de sa maîtresse que par intervalles, quand un réflecteur ou un
réverbère jetait un éclair dans la voiture; il apercevait alors sur ses joues défaites le sillage humide des pleurs,
qui n'arrêtaient pas de couler. Il la prit dans ses bras, il la baisa; il respira son haleine et but ses larmes. Mais il
ne trouva pas le courage de prononcer les mots de pitié qui pourtant étaient au fond de son cœur: «Ne
pleure plus; je reste, je t'appartiens,» Ce qui l'épouvantait, c'était l'accès de désespoir terrible qu'il prévoyait
tout à l'heure quand il la quitterait... Certes, elle allait tomber inanimée sur le quai, dès que s'ébranlerait le
train.

—Julie... Il ne faut pas entrer dans la gare avec moi... Il faut t'en retourner avant moi, chérie... Ce serait
trop affreux!

Elle n'était plus qu'une pauvre chose de larmes, sans volonté, sans forces; elle obéit. Tous deux descendirent.
Ils échangèrent un seul baiser, ce fut un baiser de parents distraits, se quittant pour un jour. Julie monta dans
un autre fiacre qui partit aussitôt par la rue de Dunkerque... Maurice, cependant, regardait fuir cette voiture,
emportant ce qu'il chérissait le plus. «Quoi, c'était fait? Si vite? Si vite?...» Elle partait sans un signe d'adieu
jeté par la portière. Il se sentit aussitôt séparé de la vie ambiante par un accident définitif comme la mort. Il
fallut que des employés de la gare vinssent lui parler, le mener, pour qu'il accomplît les préparatifs de son
départ... Une seule chose excitait encore son désir, être couché tout à l'heure, être seul dans sa cabine, et là
pouvoir à l'aise s'abîmer dans la souffrance, souffrir et pleurer sans témoin.

Et le train l'emporta, le roula toute la nuit à travers les grandes plaines de Flandre et du pays Rhénan; pas une
seule fois le sommeil ne vint lui offrir au moins le simulacre de l'oubli.

À Cologne, il dut changer de wagon, car, décidément, il ne voulait pas s'arrêter. Le matin se levait; il faisait un
temps incertain, sans soleil, sans menace de pluie. Le ciel monotone lui parut fraternel: trop de gaieté de la
nature l'eût irrité... Autour de lui, dans le compartiment nouveau où il monta, on parlait une langue qu'il ne
comprenait plus. Son isolement aussi lui fut doux...

IV 93
The Project Gutenberg eBook of L'Automne d'une femme, par Marcel Prévost.
Cette course le long des rives du Rhin, si riantes ou si mélancoliques selon que le ciel les regarde tristement
ou leur sourit, fut le premier apaisement de son pèlerinage d'exil. Penché aux vitres, il contemplait l'eau verte,
les collines vêtues de pampres et les étroites bandes de villages enserrées entre les deux. Il n'aurait pas su dire
si les formes, si la couleur de ces horizons lui plaisaient; leur vue le calmait pourtant, agissait sur ses nerfs
pour les détendre. Il souffrait toujours, mais épuisé et halluciné, il ne savait presque plus de quoi... Quelque
chose avait été violemment arraché de lui: voilà tout. Il sentait cuisante la douleur d'une absence; il n'aurait su
dire si c'était celle de Julie ou celle de Claire. Bientôt il devait s'apercevoir que ce qui manquait à sa vie
mutilée, ce n'était ni Julie, ni Claire: c'était la Femme, la chère présence féminine, la chaleur du sein.

Vers une heure, il descendait à Francfort. Il déjeuna dans un café. Le dépaysement commençait à le distraire...
Il lui parut que le Maurice d'hier était mort; qu'il assistait, d'un au-delà indécis, à la déambulation à travers les
rues d'un autre individu, d'un pantin sans âme auquel son âme à lui se trouvait associée par hasard. Il marcha
ainsi, il regarda, mangea, il visita des musées et des monuments... Les gens qui lui parlaient ne recevaient pas
de réponse. Comme le soir tombait, il se retrouva devant la gare; il vit «Hombourg» sur l'écriteau d'un des
perrons, monta dans un tram, partit... Le train était rempli de voyageurs, presque tous parlant anglais; Maurice
comprit quelques mots, et cette incursion de la pensée d'autrui dans sa pensée le blessa. Quelle chose
affreusement délicate et meurtrie il était devenu!

À l'hôtel où il s'était laissé conduire, il but hâtivement une tasse de bouillon, et se coucha... Sa pensée errante
fut bercée par les sonorités voisines d'une musique qui jouait dans le parc de Kurhaus... Il s'endormit. Depuis
le moment où il avait vu disparaître Julie, il vivait dans un engourdissement de rêve à peine moins opaque que
le sommeil.

Mais le grand jour, à son réveil, le trouva lucide. Il regarda ces quatre murs de chambre d'hôtel, cette forme un
peu inusitée de lit, de table et d'armoires, ces inscriptions en trois langues sur le panneau de la porte. Tout
cela, c'était l'Allemagne, c'était la séparation,—c'était la coupure volontaire qu'il s'était faite au
cœur.

«Comment! Je suis ici... À Hombourg?... Moi! Moi! Mais c'est fou... Qu'est-ce que j'y fais? Pourquoi suis-je
parti? C'est affreux d'être seul... Claire... Julie... Je les ai laissées, stupidement laissées! Et pourquoi? mon
Dieu! pourquoi?»

Il aperçut l'inanité de ce voyage. Tout ce qu'il redoutait, tout ce qui était pire que la mort se passerait en son
absence. Claire, bien qu'elle l'aimât, se résignerait au mariage, lui parti, alors qu'elle eût peut-être hésité au
dernier moment, s'il était demeuré... «Et puis être absent un mois, deux mois, un an, c'est bien... Mais après?
Ne faudra-t-il pas revenir un jour, revoir ceux que je fais souffrir, et par qui je souffre?... La vie sera-t-elle
plus tolérable alors? Tout sera fixé... Je tomberai dans le définitif, l'irrémédiable... N'eût-il pas mieux valu
rester là, subir la pression lente des événements, m'y laisser façonner en même temps qu'elle façonnerait les
autres autour de moi?»

Il tâcha de rallier ses pensées, comme une armée déroutée. «Voyons, se dit-il, à raison ou à tort, je suis venu
ici pour échapper à la présence des objets qui me tourmentent. Profitons au moins de cet éloignement pour
essayer de nous reprendre. Tentons la cure d'oubli.»

Il s'habilla, s'efforçant d'amuser son esprit au divertissement du milieu nouveau. Il se rappela son arrivée à
Paris, après la mort de sa mère.

«Alors aussi j'étais triste, j'avais perdu tout ce que j'aimais, je ne voulais plus vivre. Et cependant j'ai
recommencé ma vie...»

Mais une voix lui répondait:

IV 94
The Project Gutenberg eBook of L'Automne d'une femme, par Marcel Prévost.

«Alors tu avais six années de moins; alors tu croyais à l'avenir, à l'amour, à l'art... Tout cela est fini,
maintenant.»

Il boucha ses oreilles à cette voix désespérée.

«Hombourg est un lieu de plaisir. Il y a un Kurhaus brillant, des promenades, un théâtre... Il y a les soins de la
cure. Cela mangera toujours quelques quarts d'heure.»

Cet aveu implicite le fit tristement sourire. Déjà il éprouvait que le temps, ici, serait plus lent et plus pesant
qu'à Paris. Alors, à quoi bon cet effort, le déchirement de ce départ? Les larmes de Julie, il les revit inondant
le pauvre visage tendre, et le tremblement de tout ce corps jadis adoré, encore adoré aujourd'hui, hélas! malgré
tout. «Ah! je suis un malheureux. Je ne sais que faire du mal autour de moi, surtout à ceux qui m'aiment.»

Il descendit dans la salle à manger. Des flots de soleil clair s'épandaient sur les murailles peintes de nuances
vives, sur le poêle monumental de faïence verte, sur les nappes bien blanches et les cristaux bien luisants.
Quelques voyageurs isolés, quelques ménages anglais ou américains déjeunaient, l'air quiet et satisfait...
Maurice se sentit comme la veille, tout à fait isolé de ces gens: un naufragé sur le rivage de l'île où une vague
l'a jeté.

«Je suis seul! tout seul!»

Un sanglot intérieur l'agita. Seul dans la vie, il serait toujours désormais, comme il l'avait été avant de
rencontrer Julie. Le souvenir des mois errants qui avaient précédé la rencontre de cette femme lui remonta,
malgré la distance des temps, aussi douloureux que sa présente détresse. Il voulut résister: «La détresse
actuelle, pensa-t-il, me vient d'être à l'étranger, à l'hôtel, d'être un passant... Après deux repas à table d'hôte je
connaîtrai d'autres voyageurs, s'il me plaît... Je connaîtrai des femmes.»

Mais son cœur eut aussitôt une nausée.

«Oh! non, jamais plus... Plus de femmes dans ma vie!...»

Tous les autres convives étaient partis quand il revint à soi. Il avait, sans savoir ce qu'il faisait, bu une tasse de
café noir, oubliant d'y verser du lait. Il rougit sous le regard du garçon, comme si cet homme eût assisté en
spectateur ironique aux flux, aux reflux de son âme. Vite il se leva, demanda l'adresse d'un médecin de la
localité qui parlât français. On la lui donna. Sans s'informer du chemin, il sortit, marcha au hasard, se trouva
presque aussitôt dans une avenue ombragée de beaux ormeaux, qu'il suivit.

Le parc la bordait à droite, un parc infini, soigné comme un jardin, avec des gerbes d'arbres, des fontaines, des
pelouses grasses doucement ondulées; au-dessus des massifs, surgissaient les clochetons de villas; et parmi les
pelouses, le jaillissement des jets d'eau projetait sous le grand soleil matinal des pluies de pierreries. Les
arroseurs achevaient leur besogne, et, récemment mouillée, la terre fumait au soleil, ouatée de vapeur légère
sur le vert de sa robe.

À gauche de l'avenue, de délicieuses maisons, chacune séparée de ses voisines par un petit espace, alignaient
leurs façades rococo, leurs fenêtres cintrées, leurs vérandas, leurs balcons, leurs terrasses, où le vent du matin
faisait vibrer des rideaux d'étoffes rayées. Maurice en voyait sortir des fillettes minces, des enfants roses et
musclés, aux jambes nues, des jeunes gens robustes, vêtus de flanelle blanche, avec des casquettes sur les
yeux. Leurs divertissements, sitôt commencés autour de lui, le blessèrent. «Il est clair, pensait-il, que ces
gens-là sont heureux, ou du moins indifférents. Ils marchent dans la vie comme je marche dans cette avenue,
sûrs du pas qu'ils vont faire après celui qu'ils font. Ils déjeuneront, ils joueront au tennis, ils bavarderont avec
les jolies femmes que voilà. Jeunes gens, ils épouseront ces fraîches jeunes filles, ils seront pères, à leur tour,

IV 95
The Project Gutenberg eBook of L'Automne d'une femme, par Marcel Prévost.
de beaux enfants pareils à ceux-ci; leur existence se déroulera, jour à jour, sans autre accident que les
inévitables, les maladies, les mésaventures d'intérêt, les deuils... Suis-je donc une exception, moi qui souffre
tant, sans qu'il y ait dans ma vie présente ni deuil, ni perte d'argent, ni maladie? Ah! bien sûr! leur cœur
n'est pas pareil au mien. Tout mon grand chagrin est enfermé dans ce cœur, et le monde entier, cabalé
contre moi, ne pourrait pas m'en susciter de pareil!...»

Tout en se parlant ainsi, il avait atteint l'extrémité de l'avenue et de la ville. Des routes s'ouvraient devant lui,
dans trois directions, à travers une grande plaine; des écriteaux indiquaient, avec des repères coloriés, le
chemin de tous les sites curieux des environs. Aux limites de la plaine, l'horizon se fermait par des montagnes
boisées de sapins et de hêtres, au sommet desquelles surgissaient quelques tours. Les lignes d'un guide
feuilleté en chemin de fer lui revinrent à la mémoire: le plus haut de ces sommets était le Grand Feldberg, et le
bâtiment qu'il apercevait à sa crête était un hôtel pour les voyageurs.

Qu'allait-il résoudre? Marcher? Accomplir cet exercice ridicule de faire un trajet pour le défaire ensuite? Il
n'en trouva pas le courage.

«Je ne sais où aller, et il n'importe à personne que j'aille ici ou là.»

Il lui semblait pourtant qu'il était sorti de l'hôtel avec un projet. Ah! oui! Le médecin! Converser avec un être
vivant serait une diversion salutaire. Il n'était que onze heures. La démarche le mènerait peut-être jusqu'à midi
et demi, l'heure du déjeuner. Il tira de sa poche l'adresse qu'on lui avait remise, et, la donnant au cocher, monta
dans une voiture qui stationnait devant le parc. Cette course lui coûta trois marcs, bien que la demeure du
médecin fût tout proche.

C'était une jolie maison, sur une placette voisine de la gare. Deux jeunes filles vêtues de piqué blanc, assises
sous un arbre de la placette, jouaient avec un chien. L'une d'elle se dérangea quand elle vit Maurice se diriger
vers le seuil, et lui dit d'un air d'interrogation souriante:

—Sir?...

Il demanda:

—Le docteur Hœflich?

Elle parut surprise et embarrassée qu'il ne s'exprimât pas en anglais. Après une hésitation, elle dit, avec un
accent singulier:

—C'est pour... consultation?

—Oui, répondit-il. Mais au moins, le docteur parle-t-il français?

—Oh! très bien, très bien.

Passant devant lui, elle l'introduisit dans un petit salon meublé d'une façon extraordinaire, avec des garnitures
de cheminée en coquillages, des meubles en bambou, des fleurs artificielles, des palmes sèches répandues à
profusion. Le portrait du prince de Galles occupait la place d'honneur avec une dédicace: To my dear Dr
Hœflich, et la signature paraphée.

—Veuillez prendre place, monsieur, fit la jeune fille. Papa (elle prononçait paápa) il vient tout à
l'heure.

IV 96
The Project Gutenberg eBook of L'Automne d'une femme, par Marcel Prévost.

Au bout de quelques minutes d'attente, le docteur entra. Il avait l'air d'un vieux chef d'orchestre, maigre,
projeté en avant, avec une figure apostolique et de longs cheveux grisonnants. Il tendit la main au visiteur.

—Bonjour, monsieur, fit-il avec un sourire aimable. Vous êtes français?

—Oui, docteur.

—J'aime beaucoup les Français. Ils sont gais, amusants. Malheureux événements politiques!... J'ai
connu un temps, monsieur, où dans les rues de Hombourg vous n'entendiez parler que français. C'était le bon

temps de notre ville... Le temps des jeux! Aujourd'hui, c'est à peine si


vous trouveriez dix de vos compatriotes pendant la saison. La politique, naturellement! Tout cela est bien
triste. Mais vous verrez tout de même que Hombourg est charmant. Et vous êtes venu prendre les eaux?

Maurice hésita.

—Oh! je ne suis pas malade. Seulement... j'ai les nerfs un peu fatigués... Quelques insomnies. Et l'on
m'a dit que le régime des eaux me ferait du bien.

—Ah! reprit Hœflich en frappant amicalement sur le genou de son client! Ah! c'est la vie de Paris
qui fait mal aux nerfs. J'ai vécu à Paris, moi, monsieur. J'ai passé quatre ans à Paris... De 1860 à 1864...
Connaissez-vous M. Lécuyer? Non?... Le docteur Roudille? Non plus? C'étaient des amis; ils étaient très gais.
Et les femmes! Mme Schneider! Mlle Cora Pearl? En voilà qui étaient gaies, elles aussi! Est-ce qu'elles sont
toujours à Paris?

Il demandait ce renseignement avec un intérêt réel, comme s'il se promettait de rendre visite à ces débris de
l'Empire, lors d'un prochain voyage outre-Rhin.

IV 97
The Project Gutenberg eBook of L'Automne d'une femme, par Marcel Prévost.

—Non, fit sèchement Maurice. Elles sont mortes.

—Mortes! Vraiment! Ces jeunes femmes si belles, si gaies! Ah! ceci prouve bien qu'il ne faut pas
abuser de la vie, ni jouer avec sa santé... Je vois votre maladie à vous, monsieur. Vous avez abusé des plaisirs
de Paris—ceux de votre âge: je veux dire, Mabille, la Grande-Chaumière, les Frères Provençaux...

Maurice ne put s'empêcher de sourire. Lui qui se couchait chaque soir avant minuit, qui n'allait même plus au
théâtre, qui mangeait et buvait comme une femme!

—Vous prendrez les eaux de la source Élisabeth, poursuivit le médecin. Elles sont héroïques. C'est
d'assez bonne heure que vous devez y venir, vers huit heures du matin. On y joue de bonne musique... la
kapelle du théâtre... Après, il faut marcher. Vous ressentez une légère colique... Vous allez à la garde-robe.
Maintenant, il vaudra mieux ne pas boire avec excès, ne pas manger de salades ni de légumes verts. Du reste,
voici l'ordonnance imprimée.

«Quel idiot, pensait Maurice en quittant la maison. Si celui-là est diplômé par une Faculté allemande, elle n'a
pas été exigeante. Après tout, nous avons, en France aussi, des médecins d'eaux de cette force.»

Dès à présent, il était résolu à ne pas suivre le traitement, ne fût-ce que pour ne pas rencontrer le docteur
Hœflich... En lisant, en méditant, en se promenant, ne peut-on combler les heures?

«Oui, mais les heures d'une vie, de toute une vie! Il n'y a pas à se faire d'illusion. La journée d'aujourd'hui me
définit ce que désormais sera ma vie. Elle ne sera pas gaie!...

Il rentra à l'hôtel, s'assit à une table isolée, et commença de déjeuner en lisant les journaux... Peu à peu, la salle
s'était garnie. Jeunes gens et jeunes filles, presque tous anglais ou américains, arrivaient, les joues brillantes de
la promenade du matin, continuant des conversations... Ils s'asseyaient, ils mangeaient avec appétit. Tout ce
jeu vivant de jeune humanité, insouciante, active, attrista de nouveau l'égoisme douloureux du jeune homme.
Quand il vit les mails devant l'hôte, après le repas, se garnir de robes et d'ombrelles claires, il se leva, courut
s'enfermer dans sa chambre, et là, rêva.

Que faisaient-elles en ce moment, les deux aimées? Souffraient-elles un peu de son chagrin, de son absence,
ou bien leur vie avait-elle déjà repris son cours familier? Ah! l'une d'elles au moins, bien sûr, était aussi
torturée que lui. «Si elle pense que je veux l'abandonner, elle mourra! Chère Julie! Comment ai-je pu risquer
de la tuer ainsi? C'est de la folie, de la cruauté. Si je revenais?»

Revenir! À peine l'idée surgie, il la repoussait. S'il revenait à Paris, il n'aurait plus de force que pour se jeter
aux pieds de Claire et lui dire: «Ne te marie pas! Reste à moi... Ne m'abandonne pas.» Il l'aimait donc aussi? Il
l'aimait donc plus que l'autre? Non, puisque c'était Claire qu'il sacrifiait à Julie. Oui, puisque sa pire torture,
maintenant, c'était que la jeune fille, libérée par son départ, allait consentir au mariage...

Les heures passèrent, le soir vint. Maurice dîna, se promena dans le Kurhaus, entendit la musique du parc en
un véritable état d'hypnose. Par instants, il éprouvait la sensation qu'on rêve, quand, dans le sommeil, on
s'imagine précipité. Il retombait à la réalité du haut de ses vagues imaginations: et la réalité ne lui paraissait
pas croyable... Lui, dans ce parc étranger, au milieu de ces Américains en smoking et de ces Américaines!
Qu'y faisait-il? Quelle fatalité l'avait conduit sur cette terre hostile? L'indifférence de la foule s'agitait autour
de sa douleur, les valses sonnaient, des propos de tendresse s'échangeaient, on riait, on fêtait la vie.

«Ils n'ont donc pas de cœur, ces gens-là? Ils ne souffrent pas, ils n'aiment pas? Il n'y en a pas un qui ait
quitté une maîtresse chérie? Non! Ce sont des âmes vulgaires. Ils ne savent pas ce que c'est qu'aimer... Triste
savoir!»

IV 98
The Project Gutenberg eBook of L'Automne d'une femme, par Marcel Prévost.

Tout à coup il s'aperçut qu'il était presque seul dans le jardin. Les illuminations s'éteignaient. La nuit
alourdissait et confondait les masses d'arbres. Sa solitude l'effraya, lui qui croyait souffrir, l'instant d'avant, de
ce cortège d'indifférences autour de son chagrin. Il regagna l'hôtel et se coucha après avoir écrit à Julie
quelques lignes glacées qui ne trahissaient rien de son émoi.

«Il n'y a que vingt-quatre heures que je suis à Hombourg, et il me semble que j'y ai passé plusieurs mois.
Comment, comment vivre ainsi?»

...Comment il vécut, il n'eût pas su le dire, même quand il eut atteint le sommet de son calvaire et qu'il tomba
par terre en demandant grâce. Comment put-il, durant deux semaines, promener dans le vide son effroyable
agonie de cœur? Ceux qui n'ont pas souffert du mal d'être un absent parmi la foule, avec une angoisse
morale cachée comme une maladie secrète, ceux-là ne savent proprement pas ce que c'est que de souffrir.

Il essaya les longues promenades qui brisent les muscles, tuent la pensée dans l'épuisement de la force
physique... Il s'en alla droit devant lui, au hasard des routes, un peu soulagé quand il n'apercevait plus que la
plaine vide, la forêt ou la montagne...

Alors, comme un pécheur chrétien qui se sent abandonné de Dieu, qui perd pied dans la résistance, et,
résolûment, se laisse tenter, il égarait son souvenir autour de l'image de Claire, il la rêvait tout près de lui...
L'ombre douce de Julie sacrifiée s'enfuyait dans des limbes, et c'était l'évocation de la jeune fille qui seule,
comme la piqûre du morphinomane, parvenait à le ranimer.

«Nous sommes mariés... Nous sommes ici, seuls ensemble, bien seuls!»

Il marchait sur la route blanche; il se forçait à imaginer que Claire était là, près de lui, son pas élastique
marquant de fines empreintes dans la poussière, comme jadis sur les chemins en corniches de la Méditerranée.
Ou bien, la nuit, dans son lit, il l'évoquait à ses côtés. Il pensait à la joie d'effleurer ces chères lèvres
demi-ouvertes, de serrer contre son cœur cette jeune poitrine. Dans la fièvre qui lui montait au cerveau,
sa conscience amollie acceptait la pensée d'une trahison. «Julie souffrira... Eh bien! c'est la règle. L'ai-je
trompée? Lui ai-je fait une promesse d'éternelle fidélité? Alors je suis libre.»

Il se roulait dans ce lâche projet. «Oui... Claire sera à moi. Rien ne peut l'empêcher. Il ne tient qu'à moi de
revenir à Paris, demain: et si je veux, elle sera ma femme!»

Pendant quatre ou cinq jours il vécut, dans son rêve, uni à la jeune fille, oubliant réellement sa maîtresse. Il
regarda les paysages avec l'espoir vague qu'il les reverrait avec elle. Peu à peu, la suggestion fut assez
puissante pour lui donner presque foi dans l'avenir. À table, au Kurhaus, dans ses courses d'après-midi, il fut
escorté de cette pensée, comme d'une compagne amie.

Un jour qu'il avait poussé sa promenade du côté des montagnes, un village fixa son regard par son assise
pittoresque... C'était au pied du Taunus, à la soudure de l'Altkœnig et du Grand Feldberg. Le village
s'érigeait sur une sorte de mamelon, dernier ressaut de contrefort. Un burg du xiiie siècle le dominait, hautes
façades à nombreuses fenêtres, maigre tour couronnée d'un champignon d'ardoises. La route, à mi-hauteur,
ceinturait le mamelon comme un balcon; elle était bordée de villas. De cette route, des terrasses de ces villas,
on découvrait le plus riant paysage: une petite vallée en forme de conque verte, quelques étangs, des bois
masquant l'horizon dans la direction de Hombourg, et, par une échappée, la grande plaine de Francfort, plate
et jaune.

«Si j'étais venu en Allemagne avec elle, pensa Maurice, je m'arrêterais ici... Je louerais une de ces villas.»

IV 99
The Project Gutenberg eBook of L'Automne d'une femme, par Marcel Prévost.

Combien de fois, surtout depuis qu'il était seul en terre d'exil, il l'avait rêvé, imaginé, vécu, ce voyage nuptial
avec Claire, le tête-à-tête jaloux, jamais rassasié, des premiers jours!

«Ce serait possible, cependant! Je n'en suis séparé que par ma volonté. Et je le désire. Et je ne le ferai pas!»

À la porte de la villa devant laquelle il s'arrêtait, un écriteau était justement accroché: Haus zu vermiethen. Il
eut l'envie puérile de fixer le décor de son rêve. Il entra dans le jardin, sonna. Une vieille femme vint ouvrir.

—Parlez-vous français? demanda Maurice.

Elle répondit:

—Nein!

En montrant successivement l'écriteau et l'escalier, il s'efforça d'expliquer qu'il voulait visiter la maison pour
la louer. La femme le comprit. Elle s'empressa de le précéder.

La villa se composait de deux étages, chacun à trois pièces, installés simplement et proprement, comme
presque tous les logis meublés de l'Allemagne Rhénane. La pièce du milieu, au premier étage, se prolongeait
par une terrasse couverte, qui surplombait la conque fleurie de la vallée. Maurice inspecta les chambres et le
mobilier avec indifférence, tandis que la propriétaire, d'une douce voix de psalmodie, détaillait en allemand
les avantages de la location. Mais, sur la terrasse, il s'arrêta émerveillé. Le vallon s'ouvrait juste à ses pieds. Il
dominait les cimes horizontales d'un bouquet de platanes étêtés. Puis les pentes d'herbe grasse s'abaissaient
doucement vers le creux, sinuées de sentiers qui gagnaient les routes voisines. En face, de faibles coteaux
hérissés de verdure; a droite, l'encoignure du vieux village étage. À gauche, la masse imposante, velue, de
l'Altkœnig.

Maurice contempla longtemps ce paysage. Devant ces horizons souriants, pourquoi renaissait-il plus
impérieux, le pressentiment que, quelque jour, Claire serait là avec lui, et que leurs yeux les verraient
ensemble? Il interrogea la vieille femme, demanda le prix de la location qu'elle écrivit en chiffres sur un
morceau de papier; il se fit donner le nom de la propriétaire, de la villa, du village. «Madame Hanse, villa
Teutonia, Cronberg.» Lorsqu'il reprit à pied la route de Hombourg, une sorte de contentement intime l'agitait,
mêlé d'inquiétude... L'avenir est clos aux yeux de l'homme; mais comment nier que certains événements
pressentis s'imposent à notre foi, avec la certitude du présent, du réel?

De Cronberg à Hombourg, par Rœdelheim où l'on rejoint la ligne du chemin de fer, le trajet dure
environ une heure et quart. Le soir avait étendu son crêpe sur le parc quand Maurice rentra dans la ville.
Suivant son habitude, il passa au cabinet de lecture et acheta le Temps avant d'aller dîner.

Cette heure était pour lui la moins intolérable de la journée. Le prince de Galles, alors en villégiature à
Hombourg, dînait au Casino, souverain bon enfant, aisément consolé par les voyages et le baccarat de ne point
régner encore. En son honneur, la terrasse s'illuminait, se garnissait de dîneurs en smoking, de dîneuses
pimpantes. Les flacons de champagne se vidaient côte à côte avec les flacons jaunes du Rhin, les flacons verts
de la Moselle. Il y avait, même pour le cœur malade de l'exilé, un divertissement à regarder ce brouhaha
de vaine mondanité.

Mais ce soir, grâce aux souvenirs de sa promenade, au pressentiment singulier d'une crise qui allait changer sa
vie, il se sentait agité d'une effervescence plus rare. Il y aida, en se faisant apporter du schaumwein du Rhin,
qui acheva de le griser à fleur de cerveau.

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The Project Gutenberg eBook of L'Automne d'une femme, par Marcel Prévost.

«Comme la vie est belle, pourtant, pensait-il, pour ceux qui n'ont pas, comme moi, une plaie secrète de l'âme!
Que de choses sont à notre portée pour la distraire, pour l'orner!... Des livres, des paysages... des femmes! cela
est pour tous les hommes, ou du moins pour beaucoup; mais moi je ne suis point pareil aux autres hommes:
mon âme est infirme.»

Son repas finissait. En débarrassant la table pour servir le café, le garçon lui remit sous les yeux le numéro du
Temps qu'il n'avait même pas déplié. Il l'ouvrit, parcourut distraitement les mornes dissertations politiques, les
prudents filets, donna un coup d'œil au feuilleton. Il allait rejeter le numéro, quand au bas de la
quatrième page, parmi les nouvelles de la dernière heure, il lut:

Ille-et-Vilaine.—Canton de
Tinténiac:

Élection au Conseil général.

De Rieu, monarchiste 721 voix. Élu.


Lureau, républicain 485 voix.
Avant même d'entrevoir quelle influence pouvait prendre pour lui le mince événement d'une élection au
Conseil général d'Ille-et-Vilaine, il avait senti l'espoir fragile qui soutenait sa vie s'effondrer d'un coup. Tout
disparut, lumière, couleurs, formes des objets et des êtres; tout s'abîma.

Quand un peu de clarté le pénétra de nouveau, il se sentit incapable de demeurer un instant de plus à cette
place. Il jeta une pièce d'or sur la nappe, et en hâte gagna l'hôtel. La conscience de la réalité lui revenait
lentement. Il se rendait compte pourquoi l'action réflexe de ses nerfs lui avait tout de suite révélé une
catastrophe. Les paroles de Rieu surgissaient dans sa mémoire, répétées par la voix chérie de Claire: «Je m'en
vais préparer mon élection au Conseil général. Dès que je serai élu, je reviendrai à Paris, je vous demanderai
une réponse définitive.»

«Eh bien! c'est fait. Le voilà élu. Il va partir pour Paris. Que dis-je? Il y est déjà! Il est auprès de Claire!
Ah!...»

Il souffrit si cruellement, à cette vision de Rieu auprès de la jeune fille, qu'il cria,—un vrai cri de blessé,
un cri qui déchira le silence de l'hôtel et l'effraya lui-même. Il lui semblait que Rieu, en ce moment, lui volait
son avenir. Folie! C'était lui-même qui avait renoncé à ce précieux avenir,—lui-même qui s'enchaînait
dans le passé...

«Eh bien, si! je veux vivre, je veux me marier, aimer une jeune fille comme les autres hommes... Cela ne tient
qu'à moi, après tout. Leur mariage n'est pas fait. Si Claire m'aime, elle renverra Rieu. Et elle m'aime!»

Il se levait, il allait courir au télégraphe. Mais non! Déjà il s'arrêtait, figé par il ne savait quelle appréhension
de difficultés matérielles. Il se représentait la dépêche arrivant à Paris, la stupeur d'Esquier, de Rieu.

Et le visage en larmes de Julie lui apparut.

Toute la nuit s'écoula en des alternatives de décision et d'abattement. Il écrivit deux lettres pour Claire, dans
lesquelles il lui demandait humblement de ne pas s'engager, d'attendre... À peine écrites, il les déchira.
Attendre! Attendre quoi? Seule la mort délie des liens comme ceux qui l'enchaînaient à Julie. Tout au plus
pouvait-il murer la vie de Claire, comme sa propre vie. Faire un cœur malheureux à l'image du sien? À
quoi bon?

IV 101
The Project Gutenberg eBook of L'Automne d'une femme, par Marcel Prévost.

«Mon devoir est net. Je me dois à Julie, qui m'a donné le meilleur d'elle-même et qui, si je la délaisse, n'aura
même plus la consolation d'être aimée, comme Claire, par un être qu'elle n'aime pas... Pauvre Julie! Ah! que
n'est-elle, du moins, près de moi!»

Le petit jour luisait; quelques bruits de réveil se faisaient entendre dans l'hôtel... L'affreuse nuit avait exaspéré
la fatigue de Maurice, et il avait une pesante envie de dormir. Tout à coup, une idée lui vint; il s'y accrocha en
désespéré. Avant tout, il fallait n'être plus seul; il fallait une garde auprès de sa fièvre...

«Je vais envoyer à Julie une dépêche, en la suppliant de venir me rejoindre. Surgère est absent; et puis,
qu'importe? Julie est libre... Elle viendra.»

Il écrivit aussitôt:

«Venez. Je suis affreusement seul et triste. J'ai besoin de vous. Venez.»

Dès qu'il entendit un pas dans le corridor, il ouvrit sa porte et donna la dépêche au domestique qui passait.

La porte refermée, il fut à la fois soulagé et brisé. Il ne doutait pas que Julie ne vînt, quand même tous les
obstacles entraveraient son départ. «Elle viendra... Elle sera là, près de moi.» Comme d'une patrie lointaine, il
perçut l'approche de ces bras maternels, de cette chère poitrine où il avait tant de fois abrité sa fatigue, son
inquiétude. À la douceur de ce rêve, ce qui lui restait de force s'alanguissait, s'épuisait. Il se jeta sur son lit et,
tout de suite, parti pour ce pays mystérieux, voisin des régions de la mort, où rien ne parvient plus des bruits
ni des pensées de notre monde vivant.

...C'était déjà le soir quand il s'éveilla, tout désorienté par ce réveil tardif. L'animation de l'après-souper
emplissait les corridors, les escaliers de l'hôtel. Les musiques du Kurhaus envoyaient leurs notes atténuées.
Maurice tourna le bouton du commutateur. La pendule marquait neuf heures trente. Vite, il rajusta ses
vêtements et ses cheveux. La réponse de Julie devait être arrivée. Il descendit à la hâte, vit la dépêche derrière
le grillage aux lettres. Avant même de l'avoir ouverte, il savait bien qu'elle disait: «Je viens...» En effet, Julie
annonçait qu'elle quittait Paris le jour même, qu'elle arriverait à Francfort le lendemain, à une heure
après-midi.

Sa fièvre aussitôt fut calmée. Il commença par dîner de grand appétit, tout en donnant l'ordre au garçon de
préparer ses bagages. Il avait résolu de ne pas attendre jusqu'au lendemain soir. Un dernier train partait pour
Francfort avant minuit. À Francfort, il en trouverait un autre descendant sur Coblence, et pourrait rejoindre
vers neuf heures du matin l'express qui amenait Julie, à une petite station voisine d'Ems, appelée
Niederlahnstein. Ce projet le séduisait, bien qu'au prix d'une assez grande fatigue il lui épargnât seulement
quelques heures de solitude. Il se sentait incapable de passer une nuit de plus à l'hôtel. Non, vraiment, pas une
nuit, pas même une heure de plus dans cette maison, dans cette ville odieuse où il avait tant souffert.

«Certes, je n'y reviendrai pas, même avec Julie...»

Mais où aller? Où vivre quand elle serait là? Dans les stations voisines, si nombreuses, Ems, Wiesbaden,
Bade, on retrouverait la même vie de casino, les mêmes Anglais, les mêmes hôtels... Où aller?

Tout à coup il se rappela un paysage de vallée, une route en corniche, la terrasse d'une villa. En fouillant les
poches de son vêtement, il retrouva l'adresse: Madame Hanse, villa Teutonia, Cronberg.—Le patron de
l'hôtel se chargerait d'envoyer la dépêche pour louer l'appartement... Maurice n'hésita même pas à installer la
maîtresse où il avait rêvé de conduire la fiancée.—Il lui sembla au contraire que cette transaction avec
le rêve panserait la plaie de son cœur. Au delà de tel ou tel type féminin, ce dont il avait besoin, toujours
besoin, n'était-ce pas la Femme, l'étreinte des bras, la chaleur du sein?

IV 102
The Project Gutenberg eBook of L'Automne d'une femme, par Marcel Prévost.

V
Oh! ce pâle matin d'août germanique, le Rhin invisible derrière l'écran des arbrisseaux, mais devinable aux
brumes exhalées de son lit,—et cette large bande de sable sillonnée de fer, cette voie brusquement
coudée par où, tout à l'heure, allait jaillir le train qui amenait Julie!

D'autres drames intimes, peut-être, agitaient les êtres échelonnés le long du quai de la gare, en des poses
d'interrogation, d'attente, d'impatience. «Pourtant, se disait Maurice, il n'en est pas de plus tragique,
assurément, que celui-ci, où j'ai mon rôle.» Elle était en effet tragique, cette rencontre en exil de deux âmes
qui se cherchaient avec la certitude de la séparation prochaine... L'exil même de ces amants, leur ignorance du
langage qu'on parlait autour d'eux, l'infimité de la station choisie par la

V 103
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destinée pour leur rencontre, tout concourait à faire de cette rencontre quelque chose d'inexplicable sans
l'amour, dont l'amour était le nœud, la raison d'être.

Mais quand, au tournant de la voie, le train tordit son ruban noir, quand l'instant d'après il stoppa devant le
quai, quand Maurice aperçut une main qui s'agitait, un visage anxieux qui se penchait, quand il fut près d'Elle,
d'un bond, d'un élan irréfléchi, fougueux,—tout s'abolit dans la joie du retour, de l'enlacement, du
refuge dans le sein chéri... Le train avait repris sa course le long du Rhin, qu'ils n'avaient point encore trouvé
de paroles, qu'ils s'étaient à peine regardés, tout entiers à la passion de cette étreinte, où ils versaient toute leur
tendresse, toute leur tristesse, toute leur humanité.

Ils étaient seuls dans le coupé. Comme deux miroirs en face l'un de l'autre, leurs visages leur renvoyaient
l'empreinte des jours d'agonie. Quelques jours seulement: et cette empreinte était si affreusement marquée que
ni l'un ni l'autre n'osèrent se le dire.

Maurice ne trouva que ce balbutiement:

—Pardon! Pardon!

Oui, pardon! Il voulait être absous de l'avoir, elle, qu'il aimait tant, frappée, meurtrie. En la voyant si
bouleversée, il l'adorait davantage: la triste destinée de l'amour féminin lui apparaissait, sa passivité navrante,
à la merci des caprices de l'amant.

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The Project Gutenberg eBook of L'Automne d'une femme, par Marcel Prévost.
—Pardon! Pardon!

Le train fuyait le long des rives légendaires, le long des rochers aux crénelures romantiques, des châteaux
d'épopées, des cavernes où les poètes entendirent chanter des sirènes... Encore une fois, le couple d'amants
s'était rejoint, leurs bras se nouaient passionnément, comme naguère. Certes, aux premières minutes, il fut
absent d'une telle étreinte, le capricieux et périssable amour chanté par les poètes, l'attrait des yeux pour les
yeux, des lèvres pour les lèvres! Ce qui les enlaça éperdument, ce fut le besoin d'un asile à leur détresse. Leur
rencontre ne supprimait ni le chagrin, ni l'inquiétude; mais, de la tendresse irrécusable dont elle témoignait, ils
se sentaient mieux armés pour la lutte. Et ils s'embrassaient sans cesse.

Maurice dit gravement à Julie, lui tenant la main:

—Comment vous remercier d'être venue? Vous me sauvez. Si vous n'étiez pas venue, c'était la folie
pour moi...

Elle lui mit la main sur la bouche:

—C'est moi qui te remercie de m'avoir appelée. Je souffrais tant d'être seule, de savoir que tu souffrais,
et de ne pas te voir souffrir!

Sans qu'il sollicitât ce récit autrement que par l'interrogation tendre de ses yeux, elle raconta les jours
d'absence. Elle parlait tout bas, la voix faussée par l'émotion, regardant en face de soi, comme si ce passé l'eût
hallucinée.

—Oui, dit-elle. Ç'a été une quinzaine terrible. Certainement quelque chose meurt en nous, par de telles
épreuves... Oh! quand je me suis trouvée seule dans le fiacre! Tout ce que je craignais depuis si longtemps se
réalisait. Toi parti, moi seule, pour un temps que nous ne savions pas! Et la façon dont nous nous étions
quittés! Je te voyais avec l'air las, excédé, nerveux, des dernières minutes. Je pensais: «Il est content,
maintenant! il est débarrassé de moi, de sa Yù...» Je t'assure, je ne pouvais pas croire que tout cela était vrai. À
chaque instant, je me sentais ailleurs, hors de la vie, dans une sorte de rêve... puis, tout d'un coup, je retombais
de tout mon poids dans la réalité... Oh! mon chéri, c'était affreux!

Il lui baisa les mains, humblement.

Cette douleur coulait comme un baume sur son cœur. Claire était absente, exclue de sa pensée. Il
n'aimait plus que l'âme adorable, souffrante par lui, qui lui disait sa souffrance.

Elle continuait:

—Et pourtant, j'ai pu marcher, agir, parler au milieu de cette désolation. Comment? Mon Dieu!
comment? Je suis rentrée chez moi, j'ai vécu avec ce cauchemar. J'ai essayé de prier... J'ai essayé de t'écrire...
Tout ce qui me forçait à arrêter ma pensée sur toi me faisait si mal que je ne pouvais pas, non, je ne pouvais
pas... Quand j'ai reçu ta première lettre, j'ai chancelé, j'avais le vertige... À ce moment-là, je n'espérais plus
rien de toi, ni lettre, ni retour... rien... Elle était bien froide, ta lettre (Maurice pressa les mains de Julie)... elle
était gênée comme tu avais été gêné toi-même aux derniers moments que nous avons passés ensemble... et
cependant, je t'assure que je l'ai adorée, cette pauvre lettre si froide; et je l'ai baisée comme j'aurais baisé tes
joues et tes yeux, mon chéri, et je me suis endormie, le soir,—mon premier sommeil depuis ton
départ!—avec mes lèvres sur le papier que ta main avait touché.

Elle s'interrompait, regardait le paysage du Rhin déroulé devant les portières du wagon. Elle murmurait:

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—C'est beau... Je suis heureuse.

Et Maurice la voyait déjà changée; les nuages s'éclaircissaient sur son visage. Tout ce qu'il y avait en lui de
pitié, de bonté humaine, s'exaltait à sentir qu'il était, par sa seule présence, l'artisan de cette résurrection; d'être
tout pour la chère aimée, cela le haussait, le rendait meilleur. Le ferment du sacrifice commençait à lever dans
son âme.

«Mon rôle dans la vie est de la soigner, de la consoler, de la faire heureuse. Personne au monde, personne ne
m'aimera comme elle!»

Et, regardant le fantôme en face, car la présence de Julie l'affermissait, il pensa:

«Personne... Même Claire!»

Il s'assit près d'elle, il la questionna:

—Et quand tu as reçu ma dépêche?

—Oh! fit-elle, la voix remise, presque joyeuse, c'était un peu avant le déjeuner. Esquier et moi nous
attendions Claire dans la salle à manger. Joachim est entré avec la dépêche.—Croirais-tu que je n'ai pas
eu peur, que j'ai deviné la bonne nouvelle?... Du reste, le matin, je m'étais réveillée plus tranquille, espérant
quelque chose d'heureux. Tu sais comme j'ai des pressentiments nets, qui se vérifient presque toujours? Tout
de même, je tremblais bien un peu en ouvrant le papier bleu. Mais j'y ai trouvé ce que j'attendais, le moyen
d'être près de toi, bien vite.

Elle s'arrêtait, elle hésitait à poursuivre.

—Et alors? demanda Maurice.

—Alors... faut-il tout te raconter?

—Bien sûr!

—Eh bien, continua-t-elle avec un baiser passionné jeté dans les boucles noires de Maurice... Alors,
comme il me voyait troublée et interdite, Esquier s'est approché de moi et m'a dit: «C'est de Maurice?» Je n'ai
pas songé à mentir; puis je n'aurais pas pu. J'ai dit oui, et j'ai montré ta dépêche.

—Oh! fit Maurice, pourquoi as-tu fait cela?

Moins qu'à tout autre, il eût voulu avouer sa détresse au père de Claire.

—Ne te fâche pas, mon ami aimé, reprit Mme Surgère. J'ai fait cela spontanément, et ensuite, en y
songeant, il m'a semblé que j'avais bien fait. Comment partir sans avertir Esquier?... Du reste, j'avais besoin
d'être conseillée, tu comprends. Et puis Esquier est si bon, il m'aime tant, il t'aime tant! À qui pouvais-je
m'adresser, sinon à lui? Ne prends pas cet air méchant, interrompit-elle avec une désolation renaissante, en
voyant que Maurice s'écartait d'elle... J'ai fait pour le mieux, je t'assure.

Elle allait pleurer. Maurice fut touché.

—Tu as peut-être raison, dit-il. Moi, j'aurais préféré qu'Esquier ne sût rien.

V 106
The Project Gutenberg eBook of L'Automne d'une femme, par Marcel Prévost.

Elle se récria:

—Peux-tu penser qu'il ne savait rien? Ah!... je le connais bien, moi!... Il y a longtemps qu'il a tout
deviné; lui-même me l'a dit hier... Et puis, vois-tu, même s'il n'avait rien su, il me fallait un confident, un ami,
quelqu'un pour me soutenir et me dire ce que j'avais à faire... Tu sais que toute seule je ne vaux rien.. Pourquoi
étais-tu loin de moi?

Elle s'appuyait sur l'épaule de Maurice; il mit un baiser sur sa joue.

—Et qu'a fait Esquier?

—Il a été excellent, comme toujours. Il m'a rassurée, il m'a consolée. Tout de suite, il a été d'avis qu'il
fallait te rejoindre. Il était presque aussi inquiet que moi: nous pensions à la même horrible chose; sans le dire,
nous en avions peur tous deux...

—Que je me tue? fit Maurice en souriant.

—Ne dis pas ce mot, jamais, jamais!... Cela me frappe comme un coup de poignard... Mon mari m'avait
écrit la veille: tout va bien à Luxembourg. Il ne doit pas revenir à Paris d'ici à un mois, deux mois même...
Pour lui, pour les domestiques, pour le monde, je passe quelques jours en Lorraine, à la campagne, chez Mme
Daumier. C'est convenu avec le docteur et Esquier... Oh! tous ces mensonges m'ont bien coûté, va! Quand
Claire m'a regardée en face et m'a demandé: «Vous allez en Lorraine?...» j'ai détourné la tête et je n'ai pas osé
lui répondre oui, ni non. Que de ruses, que de tromperies! C'est honteux et affreux, tout cela...

Elle s'arrêta un instant, le visage attristé; mais comme elle aperçut aussitôt cette tristesse reflétée sur les traits
de Maurice, elle rappela son sourire et dit, victorieuse de son remords:

—Que m'importe? C'est pour toi que je fais ces mensonges. Et je t'adore. Maintenant, ne parlons plus
de moi. Tu sais tout ce que Yù a souffert loin de toi. Dis-moi si tu as un peu souffert, toi, d'être loin d'elle...

Et, avec cette grâce d'abandon qui séduisait Maurice, elle ferma les yeux, appuya la tête sur la poitrine du
jeune homme. Il la regardait, silencieux.

Le grand jour ensoleillé, enfin vainqueur des brumes, rayonnait à pleines vitres dans le compartiment. Il se
teintait de rose sur les capitons rouges des banquettes et des dossiers; il venait, ainsi teinté, se jouer sur le
visage et sur les cheveux de Julie. Pauvre visage encore meurtri des récentes angoisses!... Maurice le
contemplait anxieusement, tendrement. Les cheveux, demi-défaits, foisonnaient autour du front, estompaient
les tempes et les oreilles, cachaient presque la nuque et le col: beaux cheveux ondés, substance délicate et
nombreuse, fine et lourde en même temps. C'était un fleuve mêlé de vingt ruisseaux aux couleurs diverses,
bruns, blonds, quelques-uns tout à fait roux, presque rouges; leur amas exalait une odeur pénétrante et
sensuelle d'aromates humains. Malgré lui, l'œil inquiet de Maurice y cherchait des fils plus pâles, des
traces argentées... Mais non, il n'y en avait pas. Tout vivait dans cette plantation robuste dont la lisière,
franchement brune, apparaissait piquée si drue juste au bord du front. Son regard, s'abaissant, suivait les lignes
de ce front... Point de rides? Si... Deux lignes sinueuses, l'une mieux tracée, l'autre à peine pénétrante, comme
un soulignement incertain et maladroit de la première. D'ordinaire, l'une et l'autre étaient à peine visibles; mais
la poussière du voyage avait terni la peau, et les deux lignes s'accusaient.

«Voilà comme elles apparaîtront dans quelques années,» pensa Maurice. Et poussé par une force secrète, à la
fois sereine et impérieuse, il poursuivait l'examen du cher visage. Le nez se dessinait correct et charmant, le
nez de Romaine, droit, charnu, sans une tare, sans un défaut de couleur ou de forme. La bouche était ferme et
rouge. Mais les yeux, si jeunes, même si enfantins, lorsque les paupières les découvraient, les yeux clos

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apparaissaient réellement flétris par les années... Les paupières se plissaient dans leur longueur,

surtout vers les bords. «Ce sont les larmes, se dit Maurice à
lui-même pour se consoler, car ces constatations le torturaient... Les larmes creusent les paupières, les
imprègent de sel, les altèrent et les rongent comme un acide.» Hélas! ce n'était pas tout. Sous la paupière
inférieure et au coin de l'œil, malgré le léger voile de quelques cheveux blonds qui voltigeaient
jusque-là, une griffe de rides, celle-ci bien visible sur le tendre épiderme, en déflorait la jeunesse, plantée
comme un timbre au coin d'une page blanche... Ces rides menues, en moitié d'étoiles, tremblaient aux
tremblements de la paupière; elles se continuaient par une boursouflure de la chair, une flétrissure de la peau
qui cernait l'orbite.

Pourquoi Maurice ne pouvait-il détacher son regard de ces marques, légères après tout, qui laissaient la figure
jolie et séduisante? Pourquoi, malgré soi, pensait-il à d'autres yeux, à la fraîcheur de fleur d'une première
éclosion? Il continua son enquête douloureuse. Le cou se noyait dans un empâtement un peu flou; mais la
courbe des joues, du menton, de la bouche, restait admirable, parfaitement juvénile, et les lèvres entr'ouvertes
par le sommeil—car, insensiblement, Julie s'était endormie—laissaient voir le tranchant des deux
lignes intactes de dents fines, blanches d'émail, acérées comme des dents de fillette...

Telle qu'elle était là, sous ses yeux, était-elle jeune, ou vieille? Vieille, sûrement non; jeune, il n'aurait su le
dire. Ce visage tant de fois contemplé avait perdu pour lui tous les signes qui disent la date et la beauté d'un
visage... Pour l'être, meurtri par la vie, qu'il tenait en ce moment entre ses bras, il ressentait une tendresse
invincible aux assauts du temps. Une émotion puissante l'envahissait, submergeait les rêves, l'inquiétude du
lendemain, le regret de ce qui aurait pu être et n'avait pas été... Cette femme dévouée à lui, âme et corps, il
s'avoua, enfin! qu'il l'aimait comme jamais il n'en aimerait une autre. D'autres assolements pourraient
renouveler la fécondité de son cœur, et ce cœur porter d'autres récoltes de tendresse: la moisson
récoltée par Julie resterait unique; Julie demeurerait la privilégiée qui lui avait révélé les sources secrètes de
passion cachées en lui et les avait épuisées. Tout s'éclairait, s'expliquait pour lui à présent... Ses yeux, attachés
au visage endormi de sa maîtresse, la voyaient enfin telle qu'elle était véritablement. «Oui... elle va vieillir. Et
je ne l'aime pas moins, je l'aime davantage, d'une tendresse plus profonde et plus émue.» Peu lui importaient
les rides de ce front, peu lui eussent importé des mèches pâles dans cette lourde couronne de chevelure. Il

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aimait ces meurtrissures comme les marques d'une souffrance fraternelle. Elle pouvait s'abolir demain, cette
vaine beauté. Déjà ce n'étaient plus des formes de traits, des couleurs de chair, des teintes de chevelure qu'il
aimait dans sa maîtresse, mais la présence d'une âme vouée à lui; c'était sa propre image, sa propre tendresse,
ce qu'il avait mis d'irrévocable passé dans un être humain! Il comprit cela; il se sentit enchaîné à Julie par une
force plus puissante que leur volonté. Jamais l'un d'eux ne trahirait l'autre...

Son cœur, purifié par la sainte solitude, ses sens broyés, tout son être accepta l'avenir, quel qu'il fût: une
raison plus lumineuse lui dit que c'était juste ainsi, que c'était bien.

«Ma part a encore été large dans la vie, pensa-t-il, plus large à coup sûr que celle de tant d'autres.»

D'un sursaut volontaire, il chassa ses rêves, secoua ses idées et regarda autour de lui. Le Rhin ne bordait plus
la route suivie par le train; les coteaux s'étaient effacés; une grande plaine jaunâtre, semée de bouquets
d'arbres, de villages aux clocher trapus, coulait maintenant jusqu'à l'horizon; et à l'horizon se dessinaient des
formes indécises: nuages, chaînes de montagnes, haleine de grande ville, on ne savait. Maurice reconnut le
paysage de Francfort. Ils arrivaient.

Pour la première fois, il allait posséder Julie à lui seul; il serait son guide dans la vie, comme son mari. La
fierté de ce rôle le réchauffa.

Il vit le soleil se lever sur l'immense plaine, dorer les jaunes découvertes, démasquer la vieille cité parmi les
brumes et les fumées. Il regarda Julie. Le sommeil profond où elle avait peu à peu glissé lui fardait les joues
de rose; ses cheveux blondissaient au grand jour; la vigueur juvénile de son corps apparaissait aux courbes
fermes de la gorge, des hanches, des jambes demi-croisées.

«Elle est jeune, pensa Maurice, parfaitement jeune!»

Il souleva doucement le buste chargé de sommeil, et, se penchant sur elle, la réveilla d'un baiser.

Elle lui sourit.

...On dirait que cette force mystérieuse, à laquelle, malgré eux, croient les plus sceptiques et les plus
volontaires d'entre nous, cette force qui nous conduit, appelée par nous, suivant notre philosophie instinctive,
le Hasard, la Fatalité, la Providence,—on dirait que ce guide suprême de nos vies a parfois pitié de ceux
qu'il mène, qu'il leur accorde des trêves.

Telles furent pour Maurice et pour Julie les premières heures du séjour à Cronberg. Jamais, aux plus rudes
moments de leur avenir, ils ne devaient oublier leur arrivée à Francfort, la toilette dans les lavabos de
l'immense gare, le déjeuner au café; le tour rapide en voiture à travers la Zeil, le long des rives silencieuses du
Mein,—ni le court trajet en chemin de fer de Francfort à Cronberg, ni surtout la montée, dans une
calèche à deux chevaux, du bout de côte qui mène à la villa Teutonia.

Il était quatre heures un peu passées... Le ciel avait dépouillé tous ses nuages, mais de fraîches brises venues
des couloirs gigantesques, entre les sommets du massif voisin, aiguisaient la tiédeur de cette après-midi dorée.
La conque verte de la petite vallée s'approfondissait au pied de la corniche, séchée des rosées matinales: les
arbres remuaient lentement; l'arôme des herbes s'évaporait, comme l'exhalaison d'un grand brûle-parfums. Les
crêtes du Taunus, sur le fond du ciel, se dessinaient en relief... La voiture atteignit la corniche, se mit au trot,
le long des villas aux noms sonores: Arminius, Altkœnig, Germania.

Alors toute la plaine de Francfort se révéla. Maurice montrait des points brillants, des taches de fumée dans
cette plaine: «Voici Hœchst... Voici Rœdelheim, où nous avons passé tout à l'heure. Hombourg est

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là-bas, derrière les bois de pins; on n'en voit d'ici que le sommet d'une tour.» Julie regardait l'horizon doré,
Maurice qui souriait: elle sentait bien qu'elle atteignait un des paliers de sa vie, une halte de repos. Son âme se
fondit de reconnaissance envers Dieu qui lui accordait une minute, même fugitive, de bonheur dans le péché.
Entrés dans la villa, elle posa sa main sur l'épaule de Maurice, et sur cette main appuya sa joue.

—Je suis heureuse, dit-elle.

La jeunesse de leur amour les avait ressaisis, à se trouver loin du monde, l'un près de l'autre, et libres. Ceux
qui n'en ont pas fait l'essai ne peuvent même pas imaginer quel renouvellement personnel implique cet acte si
simple: parcourir deux ou trois cents lieues, avec une frontière dans l'intervalle... Rien de leur vie d'hier ne
subsistait plus entre eux; ils accueillaient l'espoir indécis qu'ils resteraient toujours ainsi, libres et unis: ne
dépendait-il pas d'eux seuls? Et puis, après tant de jours qu'ils ne s'étaient point vus, peut-être, sous la noble
attirance de cœur qui les jetait maintenant, plus aimants que jamais, dans les bras l'un de l'autre,
peut-être se cachait la mémoire impérieuse de la chair; le désir, amorti par l'habitude, se réveillait, leur donnait
l'illusion d'un renouveau.

L'organisation de leur vie d'exil les occupa. Ils s'étaient amusés des deux lits jumeaux, côte à côte, dans l'une
des chambres; du mobilier propre et simple des pièces; des grands poêles de faïence verte; de la petite bonne
rouge et blonde, Kœthe, chargée de les servir. Avant d'aller dîner, ils inspectèrent la ville haute, bâtie en
escalade sur le versant de ce rocher que le château couronne. Le bourg possède trois hôtels, que le guide
recommande également. Ils choisirent celui qui leur parut entouré de plus de verdure, d'où la vue s'étendait
plus largement. Le patron savait quelques mots de français; on l'appela pour la commande du menu. Les deux
amants mangèrent de bon appétit. La toilette de Julie, très simple, mais étampée cependant d'élégance
parisienne, excitait les remarques des quelques dîneurs venus de Francfort. Maurice s'en aperçut. Il pensa,
regardant sa maîtresse:

«Elle est vraiment bien jolie. Elle n'a pas trente ans à la voir ainsi... Où avais-je l'esprit ce matin?»

Et déjà naissaient des projets dans les brumes de sa pensée. Julie ne serait pas éternellement mariée: une
attaque, toujours imminente, pouvait emporter son mari... Alors, ne pourrait-il pas?...

Il n'osait achever sa pensée; portant il cherchait déjà des arguments pour se convaincre.

Ils regagnèrent à pied la villa. La nuit était sans lune encore, mais on devinait l'astre au pâlissement du ciel,
derrière l'écran des pinèdes, vers Hombourg. Ils marchaient lentement; Maurice avait glissé son bras sous le
bras de Julie. Comme ils passaient le long de la corniche, devant la brèche qui démasque la plaine de
Francfort, elle leur apparut tout autre, blanchie par la lune invisible, semée de lumières.

—Regarde, fit Julie... La mer!...

C'était vrai... On eût dit d'un port immense éclairé ça et là par les fanaux des navires. L'ombre vaguement
lumineuse transformait le paysage et d'un horizon seulement pittoresque faisait un décor d'illusion féerique.

Ils le regardèrent longtemps, appuyés l'un contre l'autre. La poésie de cette nuit les imprégnait, rajeunissait
leurs cœurs d'amants, les rendait prompts à s'émouvoir, comme au meilleur temps de leur amour... Tous
les bruits se taisaient; mais les fenêtres de villas voisines s'éclairaient encore. Qu'abritaient-elles, ces maisons
proches de leur maison? Des gens différents d'eux, qu'ils n'avaient jamais vus, dont les mœurs, la
pensée, la langue même leur étaient étrangères. La terre qu'ils foulaient n'était pas leur terre; ils ne tenaient à
ce sol, à ce ciel, à ce paysage que par un lien fugitif, par un hasard sans lendemain. Ils étaient des passants,
ignorés, inaperçus et seuls; mais ils étaient seuls ensemble, chacun seul avec l'être dont, malgré tout, il était
sûr d'être le plus aimé. L'avenir pouvait les séparer, les faire souffrir; n'importe, ils auraient eu cette suprême

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veillée de tendresse; ils pourraient se donner ce témoignage, qu'à la veille des catastrophes, ils avaient
réciproquement regardé dans leur âme et constaté qu'ils s'aimaient bien.

Maintenant les masses d'arbres, de plus en plus noires sur le ciel dont la blancheur devenait plus éclatante,
apparaissaient comme des caps gigantesques, crêtes de roches fantastiques. La blancheur d'un océan de rêve
roulait des lumières éparses, de plus en plus pâles... Des fanaux électriques luisaient à l'extrême horizon,
pareils à des signaux de phares. Maurice et Julie regagnèrent la villa. Oui, ils étaient bien les voyageurs de
cette mer de rêve qu'ils venaient de contempler; le hasard, comme une tempête, les avait jetés sur cette rive, et
naufragés ensemble, ils se sentaient l'un pour l'autre toute la patrie. Je ne sais quoi de grave les faisait
silencieux en cet isolement. Ils se dévêtirent, ils s'étendirent l'un près de l'autre avec une tendresse épurée; et
le baiser qu'ils échangèrent, sous cette première nuit d'exil, fut un des plus poignants que jamais leurs lèvres se
fussent donné.

Le lendemain, une fraîche, et éclatante matinée les réveilla. Un ruban de soleil, glissant par les persiennes
entre-bâillées, jouait sur le pied des deux lits. Ils se sourirent; leurs doigts se joignirent: la quiétude de ce
réveil les étonnait et les ravissait. Qui les eût vus assis, l'heure d'après, sur la terrasse de la villa, prenant le thé
du matin, tout en causant comme des époux, n'eût pas soupçonné les tortures que ces deux êtres avaient subies
l'un par l'autre, et l'inquiétude sourde qui les dévorait encore. Inquiets? Oui, malgré tout, mais d'une
inquiétude reniée par la volonté, comme en ont les convalescents pour la rechûte possible. «Qui me l'ôtera
maintenant?» pensait Julie, si fière, si joyeuse de l'avoir reconquis qu'elle défiait l'avenir. Et Maurice, heureux
de trouver un abri contre les mauvais désirs, pensait aussi, bien qu'avec moins de foi: «M'ôtera-t-on d'elle,
maintenant?...»

Pourtant ce cœur anxieux, avant même que l'effusion première fût apaisée, déjà redoutait le vide des
heures. Non pas l'ennui, le rongeur tenace qui l'avait dévoré à Hombourg: jamais il ne l'avait connu près de
Julie; il eût passé des journées à rêver, sans une parole, la tête contre cette chère poitrine. Hélas! c'était sa
pensée même dont il avait peur; il avait éprouvé que, des rêves interdits, même les bras de l'Amie ne le
défendaient pas. Combien de fois, dans ses bras, il l'avait trahie, caressant de son désir l'autre femme, la
rivale?

Il dit à Julie:

—Cronberg n'est pas un endroit de plaisir, ma chérie. Ni casino, ni parc. Un paysage pittoresque, et
voilà tout. Mais rien ne nous empêche, quand nous voudrons, ce soir par exemple, de prendre le train pour
Francfort. L'Opéra est célèbre. Nous pouvons aussi aller à Hombourg, où il y a un beau Kurhaus.

Julie lui prit la main:

—Non, restons ici.

—Moi aussi, j'aime mieux cela. Seulement il faudra nous contenter des promenades pour tout
passe-temps.

Elle l'interrompit:

—Ai-je besoin de passe-temps quand je suis près de vous?

—On dit que les environs sont jolis, poursuivit-il, sans répondre à ce reproche... Je ne les connais pas;
mais j'ai acheté à Hombourg une carte du Taunus. Êtes-vous bonne marcheuse?

—Avec vous, répondit-elle, j'irai n'importe où.

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Le jour même il la mit à l'épreuve. Ils déjeunèrent dans le même restaurant que la veille, jaloux de retrouver la
délicieuse sensation d'apaisement, d'union nuptiale, qu'ils y avaient goûtée. C'était le cabaret germanique,
toujours pareil, en ces villages pittoresques de la région du Rhin: la grande salle au poêle de faïence, ornée des
portraits de l'empereur et des fondateurs de l'Unité allemande; le jardinet à tonnelles, avec les tables

recouvertes de napperons blancs et rouges. Les gens


étaient serviables et honnêtes; la cuisine, un peu lourde, leur parut saine, et sa bizarrerie même les amusa,
arrosée qu'on leur servit dans des flacons à long col. Leur rire, qui parfois résonnait, les surprenait tous deux.
De temps en temps, Julie tendait la main à Maurice en lui disant: «Oh! mon chéri, quel bonheur d'être là. Je ne
puis pas croire que ce soit vrai!»

Et de ce bonheur Maurice vraiment se sentait heureux.

Revenus à la villa Teutonia, leur déjeuner fini, ils s'y reposèrent quelque temps avant d'entreprendre leur
première promenade. Penchés sur la carte du Taunus-Club, ils s'orientaient, supputaient les distances. Les
excursions notables étaient pointillées en signes coloriés. Les routes offraient des signes semblables, qui,
peints sur les arbres ou sur les maisons, servaient de repères au voyageur. Maurice décida qu'ils iraient, cette
fois, à Falkenstein: c'est le petit village le plus voisin de Cronberg; le guide rouge disait: «un des plus jolis
sites des environs.»

Ils partirent, Maurice appuyant sa main sur le bras de Julie, le coude posé sur sa hanche, comme à Paris,
quand ils montaient les buttes de Belleville ou de Montmartre. Leur pas d'abord fut assez lent, petit pas de
promeneurs insoucieux d'atteindre le but. Puis, à la séduction du chemin, au désir d'étendre leur horizon, ils
marchèrent plus régulièrement et plus vite. La route grimpait, d'une pente douce, le versant d'un coteau boisé
qui masquait la vue à leur droite; à gauche, le coteau mourait en pelouse déclive, prodigieusement verte pour
la saison, jusqu'à des taillis garnissant le flanc d'une autre colline. Bientôt un chemin plus étroit se détacha,
s'enfonça sous bois. C'était le chemin de Falkenstein.

Ils s'y engagèrent côte à côte, les doigts entrecroisés. Julie avait les joues roses, les cheveux à demi envolés
sous son chapeau de paille; quelques gouttes de sueur emperlaient son front. Elle souriait, un peu haletante à

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la montée. Encore une fois Maurice, la regardant, pensa: «Qu'elle est jolie! Elle a vingt-cinq ans!» Il admirait
la fraîcheur de son visage, la vigueur de ses membres, toute sa grâce robuste. Il lui tendit ses lèvres; en y
posant les siennes, elle aperçut dans les yeux de son ami cette étincelle de désir qui l'effrayait tant aux
premiers mois de leur amour, qui depuis longtemps s'y était éteinte, remplacée par la lueur calme de la
tendresse; et cette fois elle brilla pour elle comme un astre d'espoir.

«Mon Dieu! Je vous remercie, il m'aime!»

Pour ce baiser d'amant, elle l'adora; elle chérit ce chemin où l'envie lui en était venue, la forêt complice qui
l'avait abrité, et cette souriante terre d'exil où leur amour poussait des racines neuves.

Ils dînèrent à Falkenstein. Lorsqu'ils rentrèrent chez eux, la nuit tombait. Un peu lasse, Julie se coucha tout de
suite. Maurice s'isola sur la terrasse. «Le temps de fumer une cigarette,» dit-il. Une envie de solitude le
tourmentait, après cette journée où, veillé par les yeux tendres de sa maîtresse, il avait à peine osé penser: déjà
le besoin des rêves défendus le sollicitait. Il n'en convint pas avec lui-même. «Ce paysage est d'un romantisme
délicieux,» se disait-il, observant sous le pâle glacis lunaire le site que, la veille, ils avaient contemplé à deux.
Mais quelque chose de cette pensée complexe errait bien loin de Cronberg et de l'Allemagne. «Où est Rieu, en
ce moment? Près de Claire. L'a-t-il demandée à Esquier? A-t-elle répondu?» Toutes ces questions, il n'avait
pas osé les poser à Julie; et pourtant il ne pouvait pas vivre sans savoir cela. Il se représenta la jeune fille
assise, après le dîner, dans le salon mousse, sur le divan où Rieu la rejoignait d'ordinaire. Il ne voyait d'elle
que ses yeux bruns, ses larges sourcils, ses cheveux noirs; mais il les voyait avec une netteté extraordinaire,
plus nettement qu'on ne voit la réalité. Et Rieu parlait de mariage, d'avenir.

«On n'aime pas un baron de Rieu, pensa Maurice. Rieu est une façon d'ecclésiastique, un prédicant laïque qui
assomme les femmes. Jamais elle n'épousera ce prêtre manqué.»

Alors, que serait l'avenir? Eh bien! l'avenir serait, après cette crise passagère, la suite naturelle du présent:
deux femmes le garderaient, lui Maurice, pour unique pôle; il vivrait entre elles deux, réchauffé de leur double
chaleur.

«Pourquoi changer notre vie, mon Dieu? Pourquoi pas la paix? Je ne reprendrai rien à Julie. Je ne demanderai
rien à Claire.»

Mais aussitôt, les yeux noirs, les cheveux noirs, les lèvres trop rouges le tentèrent. Laisserait-il se faner cette
fleur sans la respirer?

«Non, puisqu'elle est à moi, se dit-il. Claire m'aime, je sais qu'elle m'aime.»

Il glissait à des songes si troubles qu'il eut peur. Vite il quitta la terrasse, ferma la fenêtre, regagna la chambre
à coucher. La lampe y brûlait encore. Dans l'un des petits lits géminés, Julie dormait. La chemise à jabot de
valenciennes lui couvrait chastement la gorge, montrant seulement la pâleur grasse du cou, les poignets et les
mains. L'une de ces mains était étendue sur le drap, demi-ouverte; Maurice y remarqua l'anneau d'or.

«Hélas! pensa-t-il... Je ne me convaincrai pas. Même ici, même libres, même seuls, nous ne sommes pas des
époux. Est-ce que toute ma vie sentimentale sera cette union louche? Oh! certes non! Plutôt épouser la femme
que voici, que j'aime, qui m'aime! C'est un avenir, cela.»

Il était tout imprégné de mélancolie: «Rien de nouveau ne s'est accompli depuis hier. Et pourtant, mon Dieu!
comme je suis triste!»

Il se dévêtit rapidement et, sans réveiller Julie, se coucha dans l'autre lit.

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Les lendemains de ce premier jour à deux en différèrent peu. Maurice et Julie se levaient tard, déjeunaient à
l'hôtel; aussitôt après, ils partaient à pied pour une excursion méditée le matin. Le paysage qu'ils traversaient
changeait chaque fois, vallée herbue, prairie ombragée de châtaigniers, forêt de chênes ou de pins... Sur les
mamelons verts, des dentelles de pierre se dressaient, débris de châteaux de légende; mais partout c'était
l'horizon pacifique, la vallée de sourire, le bon refuge tranquille, doux aux meurtris de la vie. Autant qu'ils
pouvaient l'être en ce moment, ils étaient heureux. Alors pourquoi une inquiétude grandissante les
étreignait-elle plus étroitement à mesure que les heures s'ajoutaient aux heures, une inquiétude qu'ils n'osaient
pas s'avouer, et dont ils ne savaient même pas le nom? C'était la terreur imprécise, informulée, de deux
voyageurs qui, marchant l'un près de l'autre sur une grève de sable, sentent leurs pieds s'enfoncer à chaque pas
plus avant, et craignent de se le dire, de peur que l'autre ne confirme l'angoisse en disant: «Moi aussi!» Cette
étrange névralgie d'âme, il leur semblait bien qu'ils l'atténueraient en la confessant; mais une force plus
puissante que leur désir et leur raison scellait leurs lèvres, et aucun des deux ne trouvait le courage de pousser
le cri de détresse: «J'ai peur, rassure-moi!» Peur de quoi? D'une force mystérieuse, invincible, qui, sous les
vaines apparences de leur récente union, travaillait assidûment à les désunir. Oui, tel était leur mal. Ces deux
êtres qui dormaient, qui s'éveillaient sur le sein l'un de l'autre, qui durant tout le jour ne parlaient qu'entre eux,
ces deux amants qu'on prenait pour des époux,—étaient rongés par le pressentiment de la séparation
inévitable. Cela viendrait de lui ou d'elle, peut-être cela ne viendrait pas d'eux, mais certainement ils se
sépareraient.

Ils se cachaient leur angoisse; mais parfois, au cours de leurs promenades quotidiennes, l'émotion d'un site, ou
seulement un élan impérieux qui les jetait dans les bras l'un de l'autre, déchirait brusquement le voile de leur
conscience. Ils s'étreignaient alors avec une passion de désespérés, et des larmes roulaient de leurs yeux... Ils
ne se demandaient pas: «Pourquoi pleures-tu?» En se serrant ainsi, il leur semblait qu'ils retiendraient entre
eux, un peu de temps, le fantôme évanouissant de leur tendresse.

À la plus douloureuse de ces étreintes, leur souvenir, plus tard, devait unir indissolublement le décor d'un coin
de paysage, entre Kœnigstein et Schonhein. C'est la vallée qu'on nomme le Billthal, à cause du ruisseau
qui l'a formée. En remontant le Bill un peu au nord de Kœnigstein, tout de suite on s'enfonce dans la
forêt; le ruisseau bondit à votre rencontre en écume chatoyante, verdie par le reflet des branches, ou s'étend en
nappe huileuse, laissant transparaître les cailloux de son lit. Un chemin le longe, passe d'une rive à l'autre sur
des ponts de troncs d'arbres. La végétation forestière, avivée par la fraîcheur de l'eau, drape de verdures et de
fleurs les parois de l'étroite vallée, et cette eau, tour à tour dormante ou folle, heurtant le front des roches, ou
frôlant paresseusement des roseaux, l'emplit d'un murmure changeant et modulé comme une voix.

À mi-route, dans ce long couloir vert, la rive droite s'élargit, se creuse en parvis de chapelle; et sous la voûte
des ramures s'érige une faible colonne, ornement d'une tombe. Un poète hongrois, passant un jour en ce lieu,
n'en connut point de plus désirable pour y goûter le repos de la mort. Plus tard, des mains pieuses ramenèrent
ses restes au bord du ruisseau qu'il avait aimé, bâtirent le tombeau et près de lui un banc de pierre, afin que le
sommeil du poète fût encore bercé, outre la vie, par les paroles des pèlerins et le chuchotement des amants.

Là, sur ce banc funéraire, Maurice et Julie s'étaient assis, après avoir suivi, les doigts unis, la rive du Bill. De
cette place, le ruisseau s'offre obliquement au regard, débordant l'angle arrondi d'une paroi lisse, comme ferait
l'eau d'une urne penchée. C'était l'heure moyenne de l'après-midi: une pluie de soleil se tamisait à travers les
verdures entrelacées; de rares pépiements d'oiseaux piquaient seuls leurs notes aiguës sur la basse du flot
courant.

La nature a beau, chaque année, les dépouiller et les rajeunir, les sites ont une âme inchangeable qui parle à
toutes les âmes humaines avec la même voix, et leur suggère, plus ou moins intenses, les mêmes rêves... À
cette place où le poète magyar naguère avait éprouvé la mélancolie de vivre, l'envie du sommeil
mortel,—ces deux amants exilés appuyèrent leurs fronts l'un contre l'autre avec la même fatigue de la
lutte, le même désir du renoncement, du repos, de l'oubli. Oh! s'arrêter là et ne plus bouger, ne plus avancer,

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ne plus aller vers l'avenir! Puisqu'ils se sentaient voués à une séparation que repoussaient leurs cœurs,
pourquoi vivre, pourquoi faire un pas de plus vers le lendemain?

Ces pensées, qu'il lisait en même temps en soi-même et sur le visage de Julie, furent si douloureuses à
Maurice, qu'il essaya, par des paroles, de rompre l'enchantement:

—Pourquoi ne me parles-tu pas, mon aimée? dit-il. N'est-ce pas joli, ce coin de vallée?

Elle répondit:

—Oui. C'est très beau. Mais j'ai beaucoup de chagrin.

Et lui, ne cherchant plus de vaines dissimulations, répliqua:

—Moi aussi.

Ils se regardèrent quelque temps, se tenant les deux mains. La même incertitude les travaillait: fallait-il dire le
secret qui leur pesait, rompre la trêve? Après ils souffriraient, ils le savaient bien, mais ils souffriraient
autrement, ils n'étoufferaient plus sous ce poids horrible; peut-être pourraient-ils se parler de leur mal.

Maurice demanda, et il eut conscience qu'il détruisait le faible asile de leur repos:

—Écoute. Je ne veux pas te faire de peine. Je suis bien à toi, va! bien à toi! Tout ce qui n'est pas toi, je
veux l'oublier. Seulement... il y a une chose qui me tourmente, une chose que je ne sais pas... Et quand je la
saurai, je t'assure que rien ne m'attirera plus là-bas, rien, rien.

—Eh bien... demande-la-moi!

Elle dit cela avec résignation, comme elle aurait dit: «Frappe-moi!»

—Ce n'est qu'un mot, poursuivit hâtivement Maurice, trop lâche devant son désir pour refuser le
sacrifice. Et nous oublierons après, n'est-ce pas? ce que je t'ai demandé et ce que tu m'as répondu. Tu me
promets de l'oublier?

—Je te le promets.

—Eh bien!... quand tu as quitté Paris, je veux savoir cela, rien de plus, Rieu était-il revenu de Bretagne?

—Oui.

—Est-ce qu'il est venu chez vous?...

—Oui.

Il allait demander encore: «A-t-il vu Claire?» mais l'effrayante angoisse de Julie figea la question sur ses
lèvres. Il ne la proféra pas; elle l'entendit pourtant, elle la devina. De grosses larmes, malgré son effort d'être
calme, roulèrent le long de ses joues.

Il ne but point ces larmes à même les yeux, comme tant de fois il avait fait. Il ne se pencha même pas vers elle
pour la consoler. Il sentait qu'elle l'eût repoussé; puis il n'avait pas de consolations à offrir. Et ils restèrent
ainsi, côte à côte, immobiles et silencieux, près de cette tombe, dans ce site étrange dont la grâce romantique

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ne les touchait plus.

Soudain le froid du crépuscule, suintant à travers les branches, soulevant une pâleur de buées sur le lit du
ruisseau, les surprit, les fit frissonner. Déjà le soleil se couchait... Depuis combien de temps étaient-ils donc
assis là, si désespérés qu'ils oubliaient jusqu'à la vie? Et quels rêves avaient-ils poursuivis, durant cette station
d'immobilité et de silence?

Le même, hélas! qu'ils ne se confièrent point: le rêve de la mort des amants, l'un près de l'autre, quand tous
deux ont compris que pour leur amour il n'est plus de place dans la vie!

Dès lors ce fut, lentement, la montée à deux du calvaire; en haut de ce calvaire, ils le savaient maintenant, leur
amour serait crucifié. Julie épia les gestes, les paroles de Maurice, et, même les plus indifférents, elle les
interpréta pour expliquer cette âme incertaine. Elle commit ainsi toutes les maladresses qu'inspire
infailliblement la tendresse inquiète. Elle surprenait Maurice rêvant, les yeux vagues, à la piste d'une
imagination; elle pensait: «C'est Claire qu'il voit, qu'il regarde.» Alors, tout en se rendant compte que sa
question froisserait le jeune homme, elle ne pouvait se tenir de lui demander:

—À quoi pensez-vous, mon ami?

Et la réponse vague de Maurice: «À rien...» ou bien: «À vous, ma chérie...» aiguisait ses soupçons.

Tandis qu'elle s'efforçait ainsi de le surveiller, et de le retenir, Maurice, lui, s'appliquait à l'aimer, comme à
une tâche; et rien ne tue l'amour si sûrement. Il la regardait, pour se convaincre qu'elle était belle et désirable.
Elle l'était en effet; il suffisait de la voir, il suffisait d'écouter ce que chuchotaient les dîneurs au restaurant,
quand les deux amants traversaient la grande salle. Maurice, qui maintenant comprenait un peu l'allemand,
entendait constamment cette exclamation: «Bild schœn!...» (Jolie à peindre!) «Ces Allemands ont
raison, pensait-il. Julie est belle, bien plus que Claire. Mais que m'importe? Sa beauté m'est indifférente,
aujourd'hui, comme celle d'un portrait. Je ne la désire plus. J'aime en elle un souvenir, et je suis reconnaissant,
voilà tout.»

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Entre eux déjà un symptôme terrible, dans cette vie de résignation morne, dénonçait l'approche de la crise: ce
silence frissonnant qui précède les bouleversements d'atmosphère. Le tête-à-tête leur pesait par l'effort de
trouver des mots à se dire, hors de ce qui occupait uniquement leur pensée, et qu'il leur fallait taire. Leur gorge
obstruée refusait l'issue aux paroles... Ils évitèrent la solitude, ils fuirent la maison. Dehors, par les routes de la
campagne, par les sentiers de forêts, la marche les occupait, les dispensait de se parler. Ils multiplièrent les
excursions; ils marchèrent comme des condamnés, quittant Cronberg après le repas du matin, n'y rentrant
parfois qu'à la nuit.

Ils connurent ainsi tous les coins attrayants de la région, tous les sommets voisins du Taunus. Ce ne sont point
des montagnes ardues; leur accès n'est défendu par aucun obstacle... La plus haute, le Grand Feldberg, n'a pas
mille mètres d'altitude: sorte de ballon aux flancs velus d'arbres, comme toute la chaîne, dénudé au sommet en
un assez large plateau, où l'on a bâti un hôtel pour les voyageurs, avec un belvédère dominant une immense
étendue de pays. De Cronberg jusqu'à ce sommet, il faut trois heures de marche. Maurice proposait de faire
l'excursion en voiture. Mais Julie résista; une vingtaine de kilomètres ne l'effrayaient pas, disait-elle. En
réalité, elle appelait de son désir cette journée de fatigue, près de l'aimé, sous les forêts salubres, devant les
larges horizons où leurs poitrines, leur semblait-il, se désoppressaient.

Comme ils allaient partir, par une matinée un peu brumeuse que des pluies nocturnes avaient rafraîchie, le
courrier arrivait, apportant, avec les journaux, une lettre de Paris pour «Mme Maurice Artoy». C'est Esquier
qui écrivait: une lettre brève, froide, sans aucune allusion à Maurice. Il prévenait seulement Julie que les
nouvelles de Luxembourg n'étaient pas bonnes. Les médecins avaient interdit tout travail à Antoine Surgère et
s'efforçaient vainement de le faire rentrer à Paris. Il fallait qu'elle se tînt prête, au premier télégramme.

«Nos amis vont bien, concluait Esquier. Claire est un peu fatiguée; j'espère que ce ne sera rien.»

Cette lettre les inquiéta. Tandis qu'ils montaient, l'un près de l'autre, le sentier boisé de Koenigstein pour
atteindre la route du Feldberg, Maurice pensait: «Elle va partir. Je vais me retrouver seul.» Et il s'étonnait
qu'aucun mouvement d'âme ne répondît à cette pensée. Non, bien vrai, il ne savait plus où était son désir, et si
l'angoisse de ce tête-à-tête troublé valait mieux que l'horrible isolement. Elle, la pauvre Julie, se disait: «C'est
fini, c'est fini... je vais le quitter... Je ne l'ai pas repris; il est plus loin de moi qu'avant, et je vais le quitter!» Un
désir violent l'agitait de le reconquérir maintenant, dans les heures qui lui restaient encore. Elle sentait cela
impossible et nécessaire.

Le chemin qui, de Kœnigstein, mène au Feldberg, grimpe d'abord assez ardûment au flanc de la
montagne, entaillé dans une terre rougeâtre, hérissée de grosses pierres où la marche est difficile. Maurice et
Julie, les doigts joints, montaient cette côte, heureux de sa rudesse, qui leur coupait l'haleine et leur ôtait tout
prétexte à parler...

Peu à peu le décor de la montagne, autour d'eux, changea. Après les taillis noirs, les verdures rabougries qui
encaissaient le sentier, les arbres s'exhaussèrent, et en même temps le chemin s'aplanit—large, herbu,
facile, sous les futaies. Quelques chênes tortueux se mêlaient aux troncs souples des charmes et des bouleaux;
bientôt ce furent des pins gigantesques, dessinant d'interminables nefs de cathédrales, sous lesquelles régnait
un silence émouvant. Les deux pèlerins marchaient sans entendre le bruit de leurs pas, car la route était feutrée
par les aiguilles des pins déchues et desséchées depuis bien des hivers.

Parfois la forêt se trouait; une grande clairière déboisée s'ouvrait au bord de la route, tapissée de fougères,
d'innombrables framboisiers sauvages tout couverts de leurs fruits...

À mi-route du sommet s'élève la Fuchstanz-hütte (cabane de la danse du renard). C'est une hutte en troncs

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d'arbres, bâtie par le Taunus-Club pour servir de refuge aux voyageurs.


Une buvette y est installée pendant la belle-saison; on sert du café au lait, de l'eau-de-vie, du kirsch.

Maurice et Julie y pénétrèrent. On leur versa une boisson sans nom, faite avec des glands doux torréfiés; mais
la chaleur du liquide noir les réconforta. Comme ils achevaient de le boire, une voiture s'arrêta à l'entrée de la
hutte, et ils entendirent avec surprise les gens qui en descendaient se parler français: un petit garçon de cinq
ans environ, puis un homme d'une trentaine d'années, blond, élégant, puis une jeune femme brune assez jolie,
puis enfin une gouvernante allemande, pâle et fade, qui commanda les tasses de café au lait. Maurice Artoy
les observait. Tout ce monde paraissait alerte et gai... «C'est le mari et la femme, pensait-il... Voilà un homme
qui n'est guère plus âgé que moi, qui est plus laid que moi, et plus sot, probablement; pourtant, vers ses
vingt-cinq ans, il a su fixer sa vie. Et maintenant, tandis que je me débats au fond d'une impasse, lui marche
délibérément, d'étape en étape, sur une grande route...» À ce moment, le petit garçon, ennuyé d'être assis,
s'avança du côté de Julie, d'abord hésitant, peu à peu plus résolu. Planté en face d'elle sur ses jambes
demi-nues, il la contemplait de ses prunelles d'un bleu éclatant, dilatées par l'attention.

Julie lui sourit. Il dit gravement:

—Jolie dame!

Et, posant sa main à plat sur sa bouche, il envoya un baiser. Mme Surgère le saisit dans ses bras, d'un de ces
violents gestes maternels qu'ont parfois celles qui n'ont pas été mères, et le baisa sur ses joues brunes, sur son
cou découvert par le col marin.

Elle le reposa à terre.

—Partons-nous, Maurice? dit-elle, la voix troublée.

Ils partirent sous le regard un peu étonné des deux Français. Ils ne se dirent point—ils n'avaient pas
besoin de se dire l'affreuse tristesse où les avait plongés cette rencontre banale d'un jeune couple et d'un petit

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enfant!...

...Le ciel s'éclaircissait sur la forêt, soit que les ouates de brumes fussent volatilisées par le soleil plus chaud,
soit qu'elles demeurassent attachées aux basses pentes de la montagne. Vers midi, comme ils apercevaient
déjà distinctement, par des éclaircies de forêt, les toits de l'hôtellerie, un soleil radieux sublima les dernières
nuées, dora les pins et les hêtres, et, sur la route, éparpilla les éclaboussures de lumière tamisées par les
branches. Le rayonnement de cette gaieté du ciel pénétra le cœur des deux amants; la fraîcheur de l'air
dilatait leurs poitrines, ils devinaient que tout à l'heure l'horizon allait s'ouvrir pour eux. Ils se regardèrent en
souriant. Les vieilles paroles, tant de fois dites, revinrent aux lèvres de Julie:

—Tu m'aimes?

—Oui, répondit Maurice; et il baisa cette bouche qui l'implorait.

Ils arrivaient: un tournant encore, une courte montée, et c'était le plateau culminant, une sorte d'immense
hune, d'où la vue s'étendait prodigieusement, dans tous les sens. Ils en firent le tour avec lenteur, fouillant
l'horizon, retrouvant les sites maintenant familiers que depuis vingt jours, ils parcouraient comme à la tâche.
Pour la première fois, car il n'avait pas amené sa maîtresse dans cette cité de souffrance, Maurice revit au loin
Hombourg, sa tour, son beau parc. Julie nommait les villages qu'elle reconnaissait, Kœnigstein,
Falkenstein, Soden, Cronthal—et les sommets voisins, cadets du Grand Feldberg, l'Altkœnig, le
Petit Feldberg... Tout le pays, bossué d'abord par les derniers contreforts du Taunus, s'aplatissait lentement à
l'ouest, coulait en longue plaine jaune, jusqu'à l'horizon brumeux de Francfort.

Julie et Maurice regardaient cette terre d'exil, si riante, si dorée, et leurs pensées tumultueuses s'apaisaient.
Quelle âme, sœur des nôtres, habite donc ces formes immobiles des paysages? Quelle voix insaisissable
à nos oreilles, entendue de nos cœurs, nous appelle des entrailles de la Nature, tour à tour nous conseille
la résignation en face de la destinée, ou la révolte? Une pitié puissante saisit Maurice pour toutes les tortures
qu'avait souffertes par lui la femme qu'il aimait.

—Tu garderas un triste souvenir de ce pays, ma pauvre amie! murmura-t-il.

Elle le regarda, et ses yeux illuminaient la sincérité de sa réponse.

—Je voudrais y vivre toujours, avec toi, dit-elle, comme j'y ai vécu. Si j'ai du chagrin, qu'est-ce que
cela fait?... Jamais je ne t'avais eu comme ici! Hélas! et c'est fini!

Un garçon de l'hôtel venait à eux, demandant leurs ordres. Maurice commanda qu'on servît le déjeuner dans
une pièce à part. On ne put leur donner qu'une chambre à coucher, avec son petit lit allemand dans un coin. Ils
y déjeunèrent en face des pentes boisées de l'Altkœnig; comme l'atmosphère s'éclaircissait de plus en
plus, ils aperçurent, tout aux limites de leur vue, les sommets du Neckar, la Kœnigstuhl de Heidelberg.

Une seule pensée vivait en Julie, celle qu'elle n'avait avouée qu'à moitié, tout à l'heure, à son ami: l'amer et
cher temps de vie commune était fini. L'excursion d'aujourd'hui était sans doute la dernière. Demain,
peut-être, ce serait la séparation, et pour combien de temps?... Être seule de nouveau, si loin de lui! Elle adora
la meurtrissure de son cœur, pendant ces semaines où du moins elle avait agonisé sous ses yeux.

«S'il me demandait de rester maintenant, quoi qu'il arrive, je le ferais!»

Oui. Telle était sa lâcheté à la pensée de le quitter, qu'elle lui eût tout sacrifié, maintenant, tout ce qui lui avait
tenu le plus au cœur, sa réputation, ses devoirs d'épouse. Elle rêva d'être la maîtresse de Maurice,
avérée, méprisée, trompée, mais là, près de lui, toujours là.

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Comment le retenir, comment le garder? Sûrement il n'avait pas perdu le besoin de sa présence, puisque, hier
encore, il la rappelait, il la voulait comme compagne d'exil! Ne le sentait-elle pas bien à elle, aux minutes
rares et poignantes d'enlacement, quand il lui balbutiait ces mots entrecoupés: «Je désire, je n'aime que toi.»

Maurice, le déjeuner fini, s'en alla fumer une cigarette sur le balcon. Julie s'étendit sur la petite couchette; elle
se sentait lasse, les joues brûlantes, la tête lourde. «C'est la marche, le grand air qui m'ont grisée,» se dit-elle.

De l'oreiller où son front reposait, elle apercevait son ami, accoudé sur la rampe du balcon, immobile, sauf le
léger mouvement de la cigarette approchée, puis retirée des lèvres. Elle regarda fixement cette chère
silhouette, essayant de concentrer dans son regard une suggestion d'attirance. Que voulait-elle? Elle n'eût pas
su le dire. Elle savait seulement qu'elle le souhaitait plus près, à la portée de sa main et de son cœur. Et
presque aussitôt, Maurice se retourna, jeta la cigarette demi-fumée, s'approcha... Elle sentit attachées sur elle
les prunelles d'ambre clair, et ce regard lui fit froid, tant elle y démêla d'indifférence, de distraction glacée...
Comment le ramener, le retenir? Comment forcer cet amour et ce désir qui s'évanouissaient? Un vent de folie
souffla sur cette âme chaste qui n'était venue à l'amour que par la tendresse, et dont la pudeur vaincue se
redressait après chaque défaite. Elle se souleva à demi; ses mains cherchèrent les bras de Maurice, ses yeux et
ses lèvres lui dirent: «Viens...» Ce fut un appel d'une seconde: Maurice pourtant le comprit; son visage
exprima la même stupeur inquiète que s'il eût vu Julie saisie de démence. Il recula, et ce mouvement, et
l'expression de son visage, subitement dégrisèrent la pauvre femme. Elle ramena ses mains sur ses joues en
feu, et cacha sa tête dans l'oreiller.

Maurice, touché, se pencha sur elle, et à son tour, pour panser la blessure de cette humiliation, se contraignit à
solliciter... Elle l'écarta et, debout, d'un geste bref, elle dit:

—Oh! non... pas de pitié, je t'en prie!

Puis, après un instant:

—Partons d'ici, fit-elle, je t'en prie, partons vite!

Maurice pensa à la lenteur du retour, à pied, par la route suivie le matin: lui aussi désira être vite à Cronberg,
finir cette excursion malheureuse. Il demanda:

—Si nous rentrions en voiture?

—Oui. J'aimerais mieux cela, répondit Julie; je suis si lasse!

Ils trouvèrent un cabriolet à l'hôtellerie. Bientôt la voiture les emporta par la descente, les freins serrés. Une
humidité douce tombait des feuilles, et le soleil pâlissait derrière ce voile. L'un contre l'autre, sous la capote
baissée, ils ne trouvèrent pas une parole à se dire, jusqu'à l'arrivée à Cronberg, jusqu'au moment où la porte de
la villa Teutonia fut refermée sur eux. Il était six heures environ; mais les nuées grises, sur la conque de la
petite vallée, épandaient une obscurité artificielle; et, bien que la fenêtre fût ouverte, il faisait presque nuit
dans l'appartement.

Ils s'étaient jetés sur des chaises, à l'écart l'un de l'autre, accablés de lassitude, dégoûtés de se mouvoir et de
vivre. C'était fini, maintenant, l'épreuve était consommée: ils ne cherchaient plus à se tromper eux-mêmes.
Dans cette chambre où, moins de trois semaines auparavant, ils étaient entrés palpitants de l'émoi de s'être
enfin rejoints, ils revenaient désabusés et désespérés, las de lutter contre la destinée.

Maurice pensait:

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«Si Julie demeure, nous n'aurons plus la force d'endurer des journées comme celle-ci. Mais rester seul,
recommencer l'affreuse quinzaine de Hombourg, avec cette souffrance en plus de la savoir arrachée de moi,
perdue... Oh! je ne pourrai pas, je ne pourrai pas!»

Il se retourna vers le passé.

«Tout cela est venu par ma faute. J'ai cru qu'on pouvait garder le cœur de deux femmes, sans les faire
souffrir et sans souffrir soi-même. Voici le châtiment.»

En ce moment où tout lui semblait meilleur que l'incertitude, combien il eût souhaité être enchaîné par
l'irrévocable! Pourquoi la lettre d'Esquier, ce matin, n'avait-elle pas apporté la nouvelle du mariage de Claire?
«Que n'ai-je encore dit à Julie, ces deux fois où la pensée m'en est venue: Je t'épouserai! Si j'avais eu ce
courage, j'aurais rompu l'exorcisme; l'avenir serait terne, mais assuré.»

Oui, un besoin le tourmentait, de se fixer, de se dire: «C'est fait, c'est irréparable.» Il releva la tête, regarda du
côté où Julie était assise. Il ne distinguait qu'une vague forme d'ombre. Pleurait-elle? Il le pensa; et ces larmes
versées pour lui, il désira les étancher, les sécher sous des caresses.

Il s'approcha de l'immobile silhouette. Il appuya sa joue contre la joue humide de Julie.

—Je te fais souffrir, murmura-t-il. Pardonne-moi!

Elle répondit:

—Ce n'est pas de ta faute. Tu ne m'aimes plus. Voilà tout.

Il sentit aussitôt qu'elle se trompait, qu'il l'aimait toujours. Il aurait voulu ne les avoir pas entendues, ces
paroles désespérées.

—Si! je t'aime, je t'aime! fit-il avec l'effarement hâtif de conjurer un sort. Oh! pourquoi as-tu dit cela?

—Tu ne m'aimes plus, reprit-elle. Ce n'est pas la peine de continuer à nous tromper. Tu aimes une autre
femme que moi. J'ai essayé de te garder, j'ai fait ce que j'ai pu. Maintenant je n'ai plus de force. Laisse-moi.

Il balbutia, essayant de toucher ses lèvres:

—Yù, ma chérie!

—Non, fit-elle tristement. Plus de tendresses, va! elles seraient forcées... C'est fini, fini. Tu ne m'aimes
plus.

Elle l'écartait d'une pression lente et ferme, en disant ces mots. Maurice, pour la première fois, sentit la révolte
de cette âme douce: elle n'avait plus foi en lui, ni en l'avenir. Il entrevit cet avenir, exclu des deux âmes
aimées, et il lui parut la mort même. La pensée qui deux fois l'avait effleuré lui revint plus nette, plus
impérieuse; il n'aurait pas su dire si elle lui venait, en ce moment, de son égoïsme désolé ou d'une pitié
puissante pour le pauvre être meurtri qui pleurait près de lui.

—Écoute, Julie, fit-il. Je vois que tu ne veux pas me croire quand je te dis que je t'aime toujours, plus
que personne au monde... Eh bien! écoute...

Elle se leva anxieuse, étonnée de l'entendre si ferme, si grave.

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—Nous avons reçu ce matin de mauvaises nouvelles de ton mari, n'est-ce pas?... Tu as lu ce qu'en dit
Esquier: la fin est proche. De mon côté, avant de quitter Paris, j'ai causé avec Daumier. Je sais le vrai nom du
mal d'Antoine; il ne pardonne pas... Eh bien!...

—Prends garde, interrompit Julie, je t'en supplie! Prends garde à ce que tu vas dire!

Elle devinait: elle avait peur de l'incroyable bonheur qu'elle devinait.

Maurice reprit:

—Je parle de sang-froid, je m'engage librement, et je sais que j'aurai bientôt à m'acquitter. Si ton mari
meurt...

—Prends garde! supplia encore Julie, la main tendue vers son ami.

—S'il meurt, je te demanderai si tu veux être ma femme. Je le jure.

Elle l'avait saisi dans ses bras, elle l'étreignait, elle l'étouffait de baisers. Elle balbutia:

—Ta femme! Ta femme!

Ce mot qu'elle n'aurait jamais osé prononcer, même tout bas, même aux temps meilleurs, voici que Maurice le
disait de lui-même. Toute sa souffrance fut oubliée, et elle la bénit d'avoir été payée un tel prix.

—Je n'accepte pas ton engagement, lui dit-elle, quand elle eut repris un peu de calme; mais je te
remercie de ta chère pensée. Je te crois. Je te demande pardon d'avoir douté. Tu m'aimes donc toujours?

—Je te jure, répondit Maurice, que je tiendrai ma promesse. C'est le bonheur de nos deux vies, vois-tu!

Ils prenaient le thé du matin sur la terrasse, le lendemain, quand on leur remit une dépêche blanche, pour Mme
Artoy.

Julie devint pâle.

—C'est de Paris, dit-elle... Nous avons commis un crime.

Elle tendit la dépêche à Maurice.

Il l'ouvrit et lut:

«Antoine, plus souffrant, ramené à Paris. Rien d'inquiétant encore. Mais revenez. Esquier.»

Julie regardait Maurice. Elle observait avec anxiété sur son visage l'effet de la dépêche.

Il la regarda à son tour; il lui tendit les bras. Elle s'y jeta.

-Ma chérie! murmura-t-il... ma femme!

Quelques heures plus tard, ils quittaient la villa: Julie prenait le train de Cologne, et Maurice l'accompagnait
jusqu'à Francfort. Il était convenu qu'il continuerait à voyager en Allemagne jusqu'à ce que sa maîtresse le
rappelât.

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Ils parlaient de l'avenir avec calme, espérant qu'il leur réservait encore un peu de bonheur. Mais Julie, malgré
tout, gardait une incertitude douloureuse. Quand, montés dans la calèche chargée de leurs malles, la petite
bonne Kœthe vint les saluer du seuil de la villa, Julie se pencha vers Maurice, et lui dit ce mot qui lui
transperça le cœur, parce qu'il résumait toute la tristesse tendre et résignée de son âme:

—Si tu reviens jamais ici avec une autre femme... et que la petite Kœthe te demande ce que je
suis devenue... tu lui diras que je suis morte... N'est-ce pas?

TROISIÈME PARTIE

TROISIÈME PARTIE 123


The Project Gutenberg eBook of L'Automne d'une femme, par Marcel Prévost.

ux rentrées d'automne, la Ville se pare souvent, comme à plaisir, d'une grâce


unique,—grâce d'arrière-saison, si délicate et si vraiment parisienne que, du premier regard, elle fait
oublier à l'arrivant tout ce qu'il vit ailleurs, et lui redonne le goût fiévreux de Paris. Ce sont de claires
matinées, avec la gaieté affairée des passants et des voitures par les rues baignées de lumière opaline; des
après-midi à peine tiédies, où le vent discret agite légèrement, sans les détacher, les derniers feuillages des
arbustes urbains; mais surtout d'incomparables soirées, des crépuscules roux, tombant du ciel avec une lenteur
infinie, prolongeant le déclin d'une lueur poudrée de cuivre, longtemps après que les papillons de gaz, dans
leurs cages de verre, jalonnent, sans les éclairer encore, les bordures des trottoirs.

Par un tel soir, lumineux et lent, un coupé emportait de la gare du Nord à l'hôtel de la place Wagram Mme
Surgère et Jean Esquier, qui, seul, était venu la recevoir. Quand Julie avait aperçu, derrière la balustrade du
quai, la haute stature du banquier, sans distinguer à ses côtés la silhouette de Claire, la quiétude indécise où,
malgré tout, elle se laissait bercer depuis le serment de Maurice, s'était évaporée. Son premier mot, en lui
pressant la main, fut:

—Et Claire? Pourquoi n'est-elle pas là? Esquier conta, bien tristement, que depuis quelques jours la
crise de tristesse, de malaise, de dégoût où Claire était tombée après le départ de Julie, semblait s'aggraver.

—Presque plus de sommeil, les nerfs à vif... des larmes solitaires qu'elle essaye de me cacher. Ah! j'ai
bien du chagrin, mon amie!

Julie ne répondait pas. Que dire? À peine séparée de Maurice, voilà que les amertumes, de nouveau, refluaient
vers elle... Sa conscience, encore qu'elle eût voulu ne pas l'entendre, lui soufflait obstinément un remords: «Si
Claire est malade, si Esquier souffre, c'est à cause de toi!»

—Qui la soigne? fit-elle.

—Daumier vient tous les jours, naturellement... Et puis, les médecins ne manquent pas à la maison. Il y
a tout à l'heure une consultation pour Antoine... Daumier a demandé Rodin et Frœder.

Antoine! C'est vrai, elle l'oubliait, ce moribond qu'elle venait assister.

—Vous le reconnaîtrez difficilement, dit Esquier, tant cette dernière attaque l'a changé. Il a les cheveux
tout blancs, plus blancs que les miens. Il paraît quatre-vingts ans.

Julie, bercée par le mouvement du coupé, qui maintenant roulait sans bruit sur les pavés de bois du boulevard
Malesherbes, entendait les paroles d'Esquier du fond d'un vague engourdissement. Sa pensée se concentrait
sur ceci: «Antoine va mourir... Pourquoi n'ai-je pas de chagrin? Il n'a jamais été méchant pour moi. Depuis
très longtemps, je n'ai pas été malheureuse à cause de lui...» Mais aussitôt la mémoire tenace des sens se
rebellait: «Il m'a épousée, voilà le mal qu'il m'a fait...» La remontée des souvenirs lui souleva le cœur;
elle sentait que, malgré tout, malgré sa volonté, malgré sa pitié pour le moribond, il y avait en elle quelque
chose qui ne pardonnerait jamais à son mari, jamais, jamais!...

Elle voulut des détails sur la façon dont il avait été transporté à Paris.

—Nous avons reçu la dépêche avant-hier soir, répondit Esquier: comme celle que je vous ai envoyée
aussitôt, elle n'expliquait rien; elle ajoutait seulement que, le malade étant transportable, on croyait préférable

I 124
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de le conduire à Paris, auprès de sa femme. Antoine est arrivé jeudi matin, à dix heures, avec Hélo et un jeune
médecin luxembourgeois qui est immédiatement reparti.

—S'est-il aperçu de mon absence?

—Je crois qu'il ne s'est même pas aperçu de notre présence, à nous, ni de son voyage, ni de son arrivée
à Paris. Armez-vous de courage, vous allez vous trouver en face d'un spectacle vraiment attristant.

Julie détourna l'entretien:

—Et Claire, demanda-t-elle, qu'en dit Daumier?

—Oh! Claire n'est pas couchée, même... elle va être sur le seuil de la maison, certainement, pour vous
recevoir, tout à l'heure. Son mal n'est pas un mal classé, étiqueté, et justement pour cela, le remède est difficile
à trouver. Rodin dit: «La campagne, le grand air, l'exercice.» Daumier dit: «Le mariage.» Ils ont raison tous
les deux. Mais Claire ne veut pas quitter Paris: elle a des crises de nerfs dès qu'on aborde cette question... Et
quant au mariage...

Il se taisait. Julie questionna, un peu gênée:

—Est-ce que M. de Rieu?...

—Oui... il est là, tous les jours. Il a été admirable pour nous. Seul à la maison, avec un moribond et une
malade, vous comprenez, je n'aurais pas suffi. Il est venu matin et soir... Il a fait lui-même les démarches
auprès de Rodin, qui ne soigne pas tout le monde. Et croiriez-vous qu'il a veillé Antoine avant-hier?

—C'est un cœur excellent, murmura Mme Surgère. Il faudrait hâter le mariage.

Elle tremblait un peu, malgré elle, en prononçant ces paroles. Pauvre dévouée, qu'une tendresse extrême
rendait égoïste pour un instant, elle n'avait même pas le courage de son égoïsme.

—Je crois, dit Esquier, que ce mariage ne se fera jamais.

Julie baissa la tête. C'était sa sentence qu'elle venait d'entendre. «Jamais... le mariage ne se fera jamais... Alors
qui épousera-t-elle?» Elle n'osa s'avouer le nom qui était dans son esprit et dans celui d'Esquier. «Non! non!
pensa-t-elle, je ne veux pas, je ne veux pas!» Tout ce qui lui restait d'énergie se banda pour la défense. «Je
lutterai; je veux le garder... Je veux qu'il soit heureux par moi.»

Esquier se taisait, sa grande taille courbée, son profil dessiné sur la vitre du coupé, rougie par le crépuscule...
Julie sentait que, dans ce silence, un fossé se creusait entre elle et son vieil ami.

Mais on s'arrêtait. Sur le seuil de l'hôtel, Tonia attendait.

—Où donc est Claire! murmura Julie.

—Je ne sais pas, ma Yù... Dans le salon mousse, probablement. Tu as fait un bon voyage, au moins,
toi?

Julie ne répondit pas. Elle passa devant la vieille, monta vivement l'escalier.

Il lui tardait de voir Claire.

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Dans la demi-clarté du salon mousse, elle l'aperçut, étendue sur une chaise

longue. Était-elle vraiment assoupie, ou feignit-elle de se


réveiller? Julie la vit si pâle, si affaiblie et comme diminuée qu'elle redevint pour elle, aussitôt, l'affectueuse et
pitoyable mère de toujours:—On me dit que tu es souffrante, chérie?...

Elle avançait les bras... Claire hésita imperceptiblement, puis se laissa prendre et embrasser, sans abandon.
Mme Surgère sentit le raidissement de ce corps flexible sous son étreinte, et sous son baiser la retraite du front.
Esquier était entré et, distrait, feuilletait la partition ouverte sur le pupitre du piano.

Claire demanda:

—Vous êtes en bonne santé?

—Oui, moi, je vais bien, répliqua Julie gênée par les yeux fixes, si noirs, de la jeune fille. Mais c'est toi,
mignonne, qui es souffrante, à ce qu'on me dit?...

—Oh! non! je ne vais pas mal, je n'ai rien... je n'ai rien, je vous assure...

Elle détournait à demi la tête, jetait les mains en avant, comme pour éloigner à la fois la curiosité et la pitié.
Julie comprit qu'elle n'avait aucun droit à combattre, à consoler cette douleur innocente, dont elle était la
cause. De nouveau elle eut conscience que les jours d'inquiétude passive étaient finis, qu'elle entrait dans la
crise violente, après quoi son amour triompherait ou serait vaincu.

Un silence, dont ils souffraient tous trois, semblait élargir l'espace autour d'eux. Esquier, pour en finir,
proposa:

—Voulez-vous monter tout de suite auprès d'Antoine?

—Non, répliqua Julie. Je vais passer dans ma chambre, et me changer. Je suis affreusement lasse. Dès
que je serai prête, je vous rejoindrai. Est-ce bientôt, cette consultation?

—Dès que Rodin et Frœder arriveront. Tenez, voilà l'un deux...

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On sonnait en effet. Un instant après la tête blanche de Frœder apparaissait au tournant de l'escalier.
Rodin le suivait; ils s'étaient rencontrés devant la porte de l'hôtel, forcés à l'exactitude par l'excès de leurs
besognes.

Ils saluèrent Julie. Esquier présenta Frœder.

—Ah! madame Surgère, fit le chirurgien... Je n'aurais pas attendu, pour notre malade, une si jeune et si
charmante compagne.

Il s'inclinait, avec des grâces fanées du dernier demi-siècle, en homme qui a fréquenté les courtisans, vingt
années durant, à Compiègne et aux Tuileries. Julie, sans souci de paraître indifférente, ne répondit rien.

—Eh bien! dit Esquier, nous descendons. Vous nous rejoindrez, ma chère amie.

—Oui.... Quelques minutes, et je suis à vous. Combien de temps durera la consultation?

Esquier consulta les deux docteurs du regard.

—Oh! fit Rodin... un quart d'heure, une demi-heure au plus, si les observations ont été faites
soigneusement. Est-ce que notre confrère est là?

—Daumier? Il est installé dans le cabinet de travail, il s'en est fait un petit laboratoire.

—Alors, madame, un quart d'heure nous suffira.

Ils saluèrent Julie, et descendirent, suivis d'Esquier. Julie, avant de quitter Claire sur cette première entrevue,
voulait emporter d'elle un mot de pardon. Elle rentra dans le salon mousse. La jeune fille n'avait pas quitté la
chaise longue. Elle y était assise, les mains dans le creux des genoux, en une pose de rêverie profonde.

«Moi, pensa Julie, je n'ai point de haine contre elle. Je voudrais qu'elle oubliât, qu'elle fût heureuse... et je ne
pourrai pas être tout à fait heureuse, à cause d'elle, même si....»

Elle n'acheva pas sa pensée. Claire, l'apercevant, leva vers elle son visage, sur lequel un voile semblait tendu.

—Claire, ma mignonne, pourquoi ne voulez-vous pas me dire votre mal?

Elle eût souhaité la confiance et la confidence de l'enfant, une explication sincère, une communion de larmes.
Malgré sa rancune, Claire sentit bien que cette âme lui était ouverte. Elle répondit doucement:

—Je vous assure que je n'ai rien, madame... Je ne saurais pas dire ce que j'ai, du moins... C'est un
malaise, une tristesse, il faut que je me résigne et que j'attende. Cela passera.

—N'avez-vous pas vu M. de Rieu, aujourd'hui? questionna Julie.

Mais à ce nom, qui résumait les dures nécessités de l'heure présente, le visage de Claire, de nouveau, se
masqua d'indifférence.

—Non! fit-elle. Et elle détourna les yeux.

Julie, la voyant redevenue hostile, céda. Lentement, accablée de tristesse et de remords, elle quitta la chambre.
«C'est fini, pensa-t-elle... je n'y peux plus rien. Elle me déteste...» Malgré ses remords et sa tristesse, elle se

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révoltait obscurément contre l'injuste rancune de Claire. «Elle n'a pas le droit de me haïr ainsi. Maurice lui
appartient-il donc? Elle l'aime, soit. Mais qui l'aime mieux d'elle ou de moi?» Et elle répondait avec une
victorieuse assurance: «Moi.»

Dans sa chambre, Mary l'attendait. Julie se rafraîchit à la hâte; elle quitta les vêtements empoussiérés du
voyage. Comme Mary la rhabillait, Julie s'aperçut dans la triple glace de l'armoire: et cette image lui rappela
un soir qu'elle s'était vue ainsi reflétée, une des premières fois peut-être qu'elle avait connu sa beauté et connu
le désir d'être belle... C'était un soir de novembre... elle revenait de la chapelle de la rue de Turin... Maurice
était en bas, dans ce petit salon où, aujourd'hui, pleurait Claire. Temps de chère torture, comme elle l'enviait
au passé! Avoir souffert, avoir combattu contre son désir d'être à Maurice, qu'étaient ces luttes et ces
souffrances au prix des présentes angoisses? «En ce moment-là, je me réfugiais dans la peur de mal faire, dans
la religion... Tout cela m'a abandonnée, la religion, la pudeur; ou, du moins, tout cela ne m'a pas défendue
contre moi-même... La vraie défense, c'eût été de savoir l'avenir, ce que les événements feraient de nous,
malgré nous. La force me fût venue de résister, alors!...» Et tout de suite cette pensée lui apparut comme un
blasphème contre son amour, contre Maurice absent. Un blasphème et un mensonge... «J'aurais connu l'avenir
que j'aurais fait de même. Ce que j'ai souffert et ce que je souffrirai ne paye pas encore le bonheur de ma
faute. Ô mon Dieu, ne me condamnez pas!»

On frappait à la porte de l'antichambre. Mary alla ouvrir et revint, disant:

—M. Esquier prévient Madame que la consultation est finie; il faut que Madame descende si elle veut
voir les médecins avant leur départ.

Julie se hâta, mais la comédie sociale qu'elle allait jouer lui répugnait. La promesse de Maurice la hantait! «Si
vous devenez veuve, je vous épouserai!» Son plus cher rêve, c'était ce veuvage. Et il fallait feindre
l'inquiétude, le chagrin. De quel horrible réseau de tromperies est tissu l'adultère!

En passant devant le cabinet de travail qui précédait la chambre d'Antoine Surgère, elle entendit des voix qui
chuchotaient derrière la porte... Elle pensa retarder l'épreuve en entrant là. Elle y trouva, à la table,
Frœder, assis devant une feuille blanche, la plume aux doigts; Esquier, Rodin, Daumier, le baron de
Rieu, debout autour de la cheminée. On se tut en l'apercevant. Frœder se leva.

—Je vous en prie, fit-elle à demi-voix, ne vous dérangez pas.

Elle serra la main de Daumier et de Rieu: avec eux elle s'isola du groupe.

—Qu'ont dit les médecins?

Daumier expliqua en quelques mots l'évolution du mal. La paralysie se déplaçait, gagnait les lobes gauches du
cerveau.

—Nous avons cru tout à l'heure qu'il allait parler.

—En somme, fit Rieu, la fin est désormais l'affaire de quelques semaines.

La mort!... La libération!... Julie, partie à l'étranger avec Maurice, recommençant des jours lumineux comme
les premiers jours de Cronberg; Claire, baronne de Rieu, jouant dans l'hôtel de la place Wagram le rôle de
jeune femme mondaine et jolie, nécessaire, disait-on, à la prospérité de la banque! Tout ce bonheur
s'achèterait au prix d'une mort qui venait lentement et sûrement, d'un pas de châtiment...

Mais Frœder s'avança, jugeant convenable d'adresser quelques mots de consolation à la jeune femme.

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—Hélas! madame, nous avons trop le respect de la science pour vouloir vous induire en erreur, dans
une circonstance aussi grave. Nous nous trouvons en présence d'un de ces cas où nous sommes sans pouvoir...
La vie attaquée à la source même de la pensée et de l'activité... La substance nerveuse... dissoute...
mystérieusement résorbée...

Il regardait Julie: il semblait gêné par le calme de ce visage; il attendait les larmes prévues qui lui
fournissaient, d'ordinaire, sa péroraison. Mais les larmes ne coulèrent point sur les joues de Mme Surgère. Elle
demanda avec fermeté:

—Alors, aucun espoir de le sauver?

Cette nette question déconcerta le vieux discoureur. Il répéta:

—Mon Dieu! assurément... la science.

Et finalement, se tournant vers Rodin qui, de son œil mauvais et narquois, le regardait patauger, il dit:

—N'est-ce pas votre avis, docteur Rodin?

Rodin s'inclina.

—La médecine est vraiment inutile ici, fit-il, du moins pour


guérir. Au chevet de M. Surgère, elle n'aura plus désormais qu'à observer et à s'instruire. Je vous demande, à
ce titre, la permission de revenir.

—Regardez Frœder, chuchotait Daumier, à l'oreille de Rieu. Il est furieux de l'idée de Rodin: il
est battu; il n'a pas su se donner l'air de s'intéresser à la «science!»

Julie salua légèrement les deux augures et se dirigea vers la chambre du malade. Esquier la suivit.

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Elle se sentait plus forte, sûre à présent de se trouver en face d'une chose qui, pour ainsi dire, n'était déjà plus.

Une odeur de chloroforme, mêlée à un parfum artificiel de benjoin qu'on venait de faire brûler, la saisit à la
gorge dès le seuil. Comme le soleil donnait au couchant sur la fenêtre, on en avait fermé les persiennes avant
la consultation. Le soir baissait, il faisait presque nuit.

—Allez chercher une lampe, Hélo, dit Esquier à la garde.

—Eh bien! fit-il dès que cette fille fut sortie. Vous voyez ce qui reste d'Antoine.

À travers la pénombre, Julie entrevoyait le lit, debout contre le mur latéral, et une sorte de masse qui semblait
posée dessus, posée, point couchée. Cette masse était immobile. Peu à peu, les yeux de Mme Surgère,
s'habituant à l'obscurité, distinguaient un corps, assis ou accroupi à la hauteur de l'oreiller; elle percevait les
membres ramassés, tordus, et la tête fixe, un peu tournée vers la gauche... La lampe que Hélo rapportait
éclaira les détails de cette forme confuse... Mme Surgère s'approcha du chevet; cette chose déformée la
surprenait: dans un hôpital elle eût passé devant le lit sans y reconnaître son mari. Mais les paupières se
levèrent tout à coup, la regardèrent: un regard viré lentement, tandis que la tête demeurait inclinée.

Julie recula; ses doigts tenaillèrent le poignet d'Esquier.

—Il vous reconnaît, fit le banquier.

Julie regardait, hypnotisée par les yeux fixes. De ces deux yeux, le gauche semblait vitrifié déjà, presque mort,
ou du moins il ne gardait de la vie que le mouvement sans la sensibilité. Mais l'autre, indubitablement, vivait:
il concentrait et résumait la vie de ce corps noué, à demi immobile.

—Ne voulez-vous pas lui donner la main? souffla Esquier.

Elle s'approcha du lit, prit dans sa main la main du malade. Mais à la presser, elle la sentit molle, comme
vidée: une sorte de gant humain, rempli de pâte, qui cédait sous les doigts. Elle laissa échapper un cri. Esquier
la soutint.

—Je vous en prie, murmura-t-elle, ne restons pas là...

Cramponnée au bras du banquier, elle regagna le cabinet de travail. Rodin et Frœder étaient partis.
Daumier et le baron de Rieu s'entretenaient encore devant la fenêtre, dans l'obscurité devenue presque
complète. Elle fut bien aise de cette obscurité qui lui permit, affaissée sur un fauteuil, de se remettre lentement
sans attirer l'attention.

Elle souffla à Esquier:

—Causez... Qu'on ne fasse pas attention à moi, je vais mieux...

Esquier rejoignit les deux jeunes hommes. À travers le brouillard d'engourdissement où la plongeait sa
faiblesse, elle entendit que Daumier ne parlait plus d'Antoine Surgère, mais de Claire. Il disait:

—Je ne veux pas t'inquiéter, mon cher vieux, mais vraiment, prends garde. Use de ton autorité sur ta
fille pour lui faire quitter Paris: trouve-lui une compagne de son âge; envoie-la dans le Midi; enfin, distrais-la,
empêche-la d'être seule et de penser... sans cela, je ne réponds de rien.

Après une minute de silence, Esquier demanda:

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—Restez-vous à dîner, Daumier? Et vous, Rieu?

Daumier accepta. Rieu s'excusa d'abord, finit par céder. Un valet de pied ouvrait justement la porte et
annonçait que Mme Surgère était servie. Comme tous quatre descendaient l'escalier pour se rendre à la salle à
manger, Julie, que les derniers mots de Daumier avaient inquiétée, le retint.

—Réellement, demanda-t-elle, Claire vous inquiète?

—Oui, beaucoup, beaucoup!

Il expliqua qu'au mois de janvier de cette même année, il avait eu l'occasion de soigner un cas analogue: une
jeune fille, une simple ouvrière faisait des journées de couture en ville, qui, sans qu'aucun organe fût lésé, était
tombée dans un tel état de consomption et de langueur qu'elle avait dû suspendre son travail.

—Au lieu de la droguer, poursuivit le médecin, je me suis informé, j'ai confessé la malade. J'ai fini par
savoir que dans une des familles où elle se rendait en journée, elle s'était toquée du fils de la maison, un très
jeune officier, sortant de Saint-Cyr... Elle n'osait rien manifester de cette tendresse; elle se consumait
silencieusement.

—Et qu'avez-vous fait? demanda Julie.

—Ma foi! j'ai été trouver l'officier, et je lui ai conté l'affaire. La jeune fille n'était ni belle ni laide; mais
elle avait vingt ans, et puis, dans l'armée, ils ne sont pas très exigeants. Huit jours plus tard, ma malade
montait sur les chevaux de bois à la foire de Neuilly.

À table, Claire était assise à la place ordinaire, entre Rieu et son père. Oh! cette pâle silhouette, si amincie,
presque transparente, quel remords vivant pour la pauvre Julie! Quel remords, le chagrin d'Esquier! Avant la
fin du repas, la jeune fille remonta dans sa chambre. Quelques minutes après, Julie, dévorée d'inquiétude,
quitta la table à son tour. Elle n'y tenait plus; il fallait qu'elle tentât encore une fois de fléchir l'enfant, d'obtenir
sa confiance, le droit de parler ouvertement... Un ferment d'abnégation la travaillait; elle se sentait prête à tout
pour guérir le mal qu'elle avait fait.

La chambre n'était éclairée que par une seule bougie placée sur la cheminée. Julie s'approcha du lit, se
pencha... Claire se retourna subitement, montrant un visage effaré, noyé de larmes, qu'elle cacha aussitôt de
ses mains, en reconnaissant Mme Surgère.

—Claire, ma chérie, balbutia celle-ci... Tu pleures, tu as mal. Pourquoi ne veux-tu rien me dire? Est-ce
que tu n'as plus confiance en ta vieille amie?

La jeune fille essuya ses yeux d'un geste volontaire.

—Non... je n'ai rien, rien...

—Mais si, tu souffres, répliqua Julie en retenant les deux mains qui se dérobaient. Ah! comme tu as tort
de ne pas te confier à moi, méchante enfant! Tout ce que je pourrais faire pour te consoler, je le ferais!

Si, à ce moment, Claire eût tout avoué, si elle se fût jetée dans les bras maternellement ouverts, Julie, si
meurtrie, si ravagée par la lutte, peut-être eût lâché d'un coup toute résistance; peut-être, en une de ces faims
de dévouement qui dévorent les grands cœurs, elle se fût écriée: «Eh bien! aime-le! qu'il t'aime... sois sa
femme... Mais ne pleure pas... mais ne souffre pas... mais vis!...» Hélas! à ce débordement d'abnégation, la
jeune fille fermait résolument son cœur, ses mains cherchaient à s'échapper des mains de Julie... Julie

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répéta, penchée sur l'enfant: «Claire, je t'en prie, parle-moi... Je ferai ce que tu voudras... entends-tu? ce que tu
voudras!» Elle sentit qu'elle perdait pied, qu'elle allait s'abîmer et se noyer dans sa propre pitié... N'importe; le
vertige de sacrifice l'emportait. «Ce que tu voudras, entends-tu?» Tout, elle eût donné tout à cette minute pour
les bras de Claire jetés autour de son cou, pour un: «Merci!» calmant son remords! Mais comme elle cherchait
cet enlacement, la jeune fille s'arracha d'elle presque brutalement:

—Laissez-moi! fit-elle.

C'en était trop. Tout ce que l'amour avait mis de fierté dans l'âme de Julie se rebella:

—Soit, dit-elle. Je m'en vais.

Elle quitta la chambre de Claire, gagna la sienne, s'y enferma. Chassée du sacrifice et du dévouement, elle
retrempa dans l'amour son pauvre cœur meurtri sous les remords et le mépris: à se souvenir des journées
de Cronberg, si chèrement douloureuses, elle oublia tout, elle trouva belle et rare encore la part qui lui était
gardée par la destinée. Tout haut, dans cette chambre où elle était seule, elle parla à l'absent, elle lui dit qu'elle
l'aimait, qu'elle n'aimait que lui. Elle lui demanda, comme une dévote à son saint favori, qu'il lui pardonnât
d'avoir, au cours de cette journée, senti fléchir son cœur sous d'autres pressions que sa tendresse. Elle lui
promit et se promit à soi-même de ne plus laisser surprendre sa pensée, d'être égoïste et insensible en lui, pour
lui.

II
Feuille à feuille, en ces jours du milieu de l'automne, le grand jardin de l'hôtel Surgère se découronnait.
Devant le pavillon habité par Esquier, toute la verdure était jaunie ou rouillée déjà; mais vingt nuances de
colorations, depuis le vert sombre jusqu'au rouge sang, moiraient cette verdure près de déchoir. Au point où
les allées se courbaient pour tourner le pavillon, deux touffes d'azélias pourpres semblaient des arbres de
féerie parmi les squelettes des lilas. Plus loin le fond du jardin restait merveilleusement vert, peuplé d'arbres
robustes aux feuillages ternes: des platanes, des lauriers, des cèdres, et, face à face, se mirant dans un petit

II 132
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bassin, un sureau et un figuier, centenaires tous deux. Dans ce coin contigu à d'autres jardins, le soleil donnait
tout le jour, point gêné par des murailles, et la fraîcheur de l'eau y ranimait les sèves.

Comme cet octobre était tiède, avec des après-midi de ciel pur, de soleil apâli, qui ressemblaient à un été du
Nord, Claire, presque chaque jour, apportait un livre ou quelque ouvrage sous l'encorbellement du figuier et
du sureau, et là, assise des heures entières, goûtait la quiétude d'être seule, à l'abri de la curiosité affectueuse
de ceux qui l'entouraient.

Deux ou trois fois depuis son retour, Julie était venue l'y chercher, inquiète, ramenée malgré tout à la pitié.

—Tu ne veux pas sortir avec moi, mignonne? Le docteur l'ordonne pourtant!

Claire répondait: «Non!» d'une voix si chargée de rancune que Mme Surgère, triste et meurtrie, renonçait à la
convaincre: «Elle me méprise et elle me hait,» pensait-elle. Et, de fait, sans qu'elle les précisât, c'étaient bien
de tels sentiments qui remuaient la jeune fille au cours des longues heures de solitude. Depuis le matin où elle
avait surpris les amants traversant le salon vide, en leur extase d'amour comblé, elle avait eu cette idée:
«Maurice, qui est à moi, m'est volé par Julie.» Elle avait souffert, elle avait pleuré; mais elle avait pourtant
gardé un espoir, presque le même qui vivait obstinément en Maurice:—«Un jour viendra où je le
reprendrai... un jour... sûrement!» Un jour! qu'importe le temps à la jeunesse? L'avenir si long, si long: n'a-t-il
pas assez d'années pour tout arranger?... Elles avaient passé, les années: loin d'arranger la réalité au caprice
des rêves, elles avaient seulement amené l'heure de la crise inévitable, l'heure où l'on ne peut plus dire: À
demain... Mais à cette heure de crise, plus que jamais, Claire s'affirmait avec sécurité: «Maurice m'aime!» Elle
avait bien aperçu, depuis sa rentrée dans le monde, l'inquiétude tendre, la tristesse ombrageuse du jeune
homme. Et lui-même n'avait-il pas avoué qu'il l'aimait, un jour, alangui et vaincu par quelques mesures de
Beethoven?

Lorsqu'elle lui dit, peu de temps après: «M. de Rieu veut m'épouser,» elle ne doutait pas que Maurice
répondît: «Non!... c'est moi qui vous aime. C'est moi qui serai votre mari...» Un sort scella leurs lèvres à tous
deux... ils ne se confièrent point leur secret: quand ils se quittèrent, il semblait que tout espoir d'avenir
commun leur fût irrévocablement interdit. Eh bien! malgré tout, tandis que Maurice errait en Allemagne,
flagellé par le souvenir et le désir, Claire ne perdait pas confiance; la même voix que naguère chuchotait
infatigablement: «Il est parti... Il t'a abandonnée. Mais il t'aime, va! et sûrement, il te reviendra...»

Ce fut quand Mme Surgère partit à son tour, quand Claire la devina appelée par Maurice, que pour la première
fois elle se sentit dédaignée et perdit courage. Son cœur droit, simple, pouvait-il admettre cette
monstrueuse et banale vérité: Maurice l'aimant, et cédant pourtant au besoin d'avoir sa maîtresse auprès de
lui? Elle se sentait vaincue; elle connut les vraies tortures de la jalousie.

Que de fois elle l'avait rêvé, ce voyage de chère solitude en pays lointain avec Maurice! Ils étaient mariés: on
disait adieu à Paris, aux figures connues, toutes importunes, mêmes les plus aimées; et l'on s'en allait, elle
dans ses bras, vers l'avenir! Hélas! le voyage aventureux, une autre le faisait avec Maurice. Une autre le
possédait, à elle seule, loin des regards, bien librement. Elle détesta Julie pour lui avoir volé ce bonheur: elle
la méprisa aussi. Elle ne devinait pas nettement ce que pouvaient être les relations des deux amants à Paris.
Certes ils se voyaient seul à seule, ils avaient des rendez-vous quotidiens; les sorties régulières de Julie en
témoignaient assez... Pourtant Julie vivait à part de Maurice; s'ils se rencontraient dans le monde, ils étaient
contraints à l'attitude de deux indifférents... Tandis que là-bas ils vivaient ensemble, ils se montraient
ouvertement au bras l'un de l'autre, ils dormaient sous le même toit!... Et Julie y consentait, une femme
mariée! Claire la condamna avec la sévérité d'une conscience qui n'a jamais péché, qui ne sait même pas
comment on pèche.

II 133
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Ah! les souvenirs, encore si chers, les souvenirs de l'amitié enfantine, les caresses timides, permises ou
dérobées, à la villa des Œillets, ce peu d'elle-même que Maurice avait eu, comme la jeune fille le
regrettait et le réprouvait, à présent! «S'il a eu quelque chose de moi, pensait-elle, c'est que je me croyais sûre
d'être sa femme un jour!...» Elle ne serait jamais sa femme... Rejetée à un autre mariage, engagée malgré elle,
elle savait bien qu'elle n'y trouverait pas le bonheur: mais le repos même, la paix de conscience lui semblaient
impossibles,—unie à un autre homme que Maurice, avec de tels souvenirs!

—Mademoiselle Claire, c'est M. le baron.

Un pas avait fait crier le sable de l'allée; à travers les branches dépouillées des lilas, Claire Esquier avait
aperçu le tablier blanc de Mary. Maintenant la femme de chambre, debout devant elle, attendait les ordres.
Claire hésitait. Fallait-il recevoir ce garçon, si dévoué, si bon, qu'elle aimait bien, et qu'elle désolait malgré
soi?

—Où l'avez-vous fait entrer?

—Au salon, mademoiselle.

—Dites que j'y vais.

Puis, se ravisant, comme Mary s'éloignait:

—Non... Amenez-le plutôt ici.

Elle venait de penser qu'une explication définitive et franche devenait nécessaire, et que dans ce coin de
solitude, respecté maintenant par Julie elle-même, leur entretien serait plus tranquille... Quelques instants
encore, et Rieu arrivait. Il était un peu pâle; son abord fut embarrassé, et quand la jeune fille l'eut fait asseoir
sur un fauteuil de paille, près de sa guérite, il ne se remit pas tout de suite.

Il la regardait penchée sur le canevas qui tremblait dans ses doigts, ses cils agités voilant ses grands yeux. Ces
yeux trop grands et trop noirs, les dents trop blanches, la peau trop fine,—tour à tour, au caprice des
émotions, pâle comme une feuille de camélia ou inondée de rougeur; je ne sais quel contraste violent entre
cette pâleur transparente du visage et l'encre noire des bandeaux; la maigreur des bras sur lesquels flottait
l'étoffe du corsage; la maigreur des mains où les doigts semblaient si frêles, prêts à se casser comme des tiges
de verre,—tout révélait la jeune fille consumée par le dedans, approchée du moment où la flamme de
l'âme brûlerait l'enveloppe.

À la voir ainsi consumée, une telle détresse le pénétra qu'il pensait: «Tout vaut mieux que son chagrin...
Mieux vaut que je souffre, moi, que de la voir souffrir à cause de moi.» Entre les deux tortures: souffrir de la
perdre, souffrir de la voir souffrir, véritablement la première lui semblait la plus tolérable.

Leurs pensées, lourdes d'anxiété, avaient fait entre eux le silence. La présence de Rieu mettait Claire en face
du problème qu'il fallait résoudre, enfin: le mariage, c'est-à-dire l'adieu au rêve, le renoncement. Que faire? Le
temps était venu de décider. L'imminence de cette nécessité apparut à la jeune fille, et malgré l'effort qu'elle fit
pour se maîtriser, la torture de la crise contracta son visage.

Rieu lui saisit les mains:

—Vous souffrez! vous souffrez! Qu'est-ce que vous avez? Parlez-moi!

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Elle faisait: «Non!» de la tête, mais ses joues pâlies encore par l'inspiration du cœur, le tremblement de
ses lèvres, la mort de son regard, de ses membres abandonnés, disaient son angoisse.

—Je vous en prie, suppliait Rieu. Répondez-moi! Dites-moi ce qu'il faut que je fasse, je le ferai...
Est-ce parce que je suis là que vous avez mal? Je vous voudrais si heureuse, moi! Je voudrais ne servir dans
votre vie qu'à vous aplanir le chemin... Dites, Claire... Parlez-moi! vous ne me traitez pas comme un ami...

Il était penché sur elle. Renversée sur le dossier de la bergère d'osier, il la voyait comme à demi morte, et de la
voir ainsi, l'ombre même du désir se dissipait en lui: il n'y demeurait qu'une adoration intense, une pitié
affolée, le besoin de s'immoler à elle, pour la ramener à la vie.

Lui aussi connut, à cette minute, le vertige du sacrifice:

—Écoutez, Claire, dit-il gravement, comme on prononce un vœu qui enchaînera toute la vie. Je
ne sais pas si votre mal vient de ce que je suis là, ou de ce que... de ce qu'un autre est loin... mais, je vous en
prie, dites-vous bien que je ne veux pas gêner votre espoir, même le plus incertain. Tout ce qui a été convenu
entre nous, toutes les promesses, si vous répugnez à les tenir, c'est nul, cela ne compte pas... Vous êtes libre...

Et, à mesure qu'il parlait, il avait l'effroyable satisfaction de constater que ses paroles étaient efficaces, et
ranimaient la jeune fille. Elle rouvrait les yeux, elle le regardait avec un attendrissement rassuré... un peu de
sang animait ses joues. Pourtant, elle eut honte d'accepter cette immolation.

—Je tiendrai ce que je vous ai promis, murmura-t-elle... Si j'ai tardé à vous en reparler, c'est que je suis
souffrante, vous le voyez... Mais laissez-moi le temps... le temps de me rétablir... Je n'ai rien oublié. Je
tiendrai ma promesse.

Rieu secoua la tête.

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—Vous n'avez rien promis, ou plutôt, quand vous avez promis, vous ne vous connaissiez pas
vous-même, vous ne saviez pas... Je ne veux pas profiter d'une surprise. Je n'y ai pas de mérite: c'est ce que je
dois faire.

Et, après un silence, il ajouta:

—Et c'est ce que je puis faire de plus sage, même pour moi.

Il fit quelques pas, puis revint. Leurs yeux se rencontrèrent.

—Vous avez du chagrin? dit tristement la jeune fille.

Rieu répondit:

—Oui... beaucoup de chagrin... Mais que voulez-vous?...

Pour la première fois il comprenait la fatalité qui le rejetait hors du monde, hors des entreprises sentimentales
qui font le bonheur des autres hommes.

—Je ne peux pourtant pas accepter, murmura Claire, que vous souffriez par ma faute!... Vous avez
toujours été bon! J'ai beaucoup d'affection pour vous.

—Vrai? demanda Rieu, les yeux gonflés par les larmes qu'il retenait.

—Oh! oui! bien vrai...

Il lui prit les deux mains.

—Gardez-moi bien cette affection, ce sera le moyen qu'en pensant à vous, plus tard, je me trouve
encore votre débiteur... Je ne sais pas ce que sera ma vie. N'importe où elle tourne, la pensée que vous vous
souvenez affectueusement de moi me soutiendra.

Ils se regardèrent longuement sans parler; de trop grosses pensées roulaient dans leur cerveau: aucun mot
n'aurait pu les traduire. Claire songeait: «Pourquoi une force est-elle en moi, je ne sais laquelle, plus forte que
ma volonté et que ma raison? Celui-ci m'aime, je le sais; il n'a rien pour déplaire, il est bon, il est admirable, et
je lui fais du mal pour l'autre qui ne le vaut pas, qui ne m'aime pas!...»

Elle fut un instant sur le point de se reprendre, de dire: «Si,—décidément, j'accepte, je suis votre
femme.» À ces tournants de la vie, il suffit d'un choc léger pour faire chavirer nos décisions. Ce fut le choc
d'un souvenir qui lui traversa l'esprit, sans cause: elle avait surpris, la veille, Julie lisant dans le petit salon une
lettre où elle avait reconnu l'écriture de Maurice. L'instinct de rivalité réveillée triompha. Elle garda le silence.

—Adieu, fit Rieu, simplement.

Claire demanda:

—Vous partez! Restez encore un peu avec moi!

—Non, répondit le jeune homme. Je ne veux pas rester. Laissez-moi partir, ne plus vous voir pendant
quelque temps. Si je restais ici, la force me manquerait... Adieu.

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—Comme vous souffrez! murmura-t-elle.

Il répliqua:

—Oui. Beaucoup.

—Vous ne m'en voulez pas?

—Non. Adieu, mademoiselle!

Elle lui tendit son front d'un geste irréfléchi. Il l'effleura. Puis, sans regarder en arrière, il la quitta, traversa le
jardin, sortit.

Un désespoir silencieux, sans secousse, le pénétrait lentement, comme un froid excessif qui lui eût gelé le
corps à travers les vêtements. «Je le savais bien, pourtant, que c'était fini... Je le savais depuis longtemps...
Oui. Mais à présent je ne la verrai plus!»

Son malheur ne lui semblait presque plus croyable: il se jugeait hors de la vie, dans le rêve. Et vraiment les
objets réels qui l'environnaient, les maisons, les arbres, les voitures, flottaient devant ses yeux, incertains,
noyés dans un brouillard...

—Bonjour, député!

Il perçut ce mot comme au delà d'un espace lointain; un bras se glissa sous le sien.

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—Eh bien! quoi? Nous rêvons?

C'était Daumier. Rieu fut heureux de le trouver là, de s'accrocher à un être vivant.

—C'est vous, docteur... Pardonnez-moi... Je suis un peu désorienté.

—Je le vois, fit Daumier. Qu'est-ce que vous avez? Mlle Esquier ne vous a pas reçu?

—Si... Seulement, mon ami, tout mon cher rêve est par terre.

—Elle refuse de vous épouser?

—Elle refuse de se marier.

—Pauvre garçon!

Ils marchèrent quelque temps, sans parler, sur l'asphalte de l'avenue, écrasant les feuilles sèches dont un vent
léger roulait les volutes.

—Et qu'allez-vous faire? demanda le médecin.

—Je n'en sais rien. Il me semble que ma vie n'a plus d'issue... Vous avez vu quelquefois, à
Monte-Carlo, ces joueurs qui descendent en titubant les marches du casino, où ils viennent de perdre leur
fortune? Eh bien, moi, j'avais mis tout mon enjeu de bonheur sur un «numéro plein», qui n'est pas sorti. Voilà.

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Avez-vous un bon conseil à me donner?

—Un conseil? Il y a longtemps que je vous l'aurais donné si vous l'aviez sollicité. En deux mots, voici,
sur vous, mon diagnostic. Vous êtes étranger au monde, que vous ne comprenez pas et qui ne vous comprend
pas. Pourquoi y restez-vous?

—Que voulez-vous dire?

—Je veux dire, mon cher, que j'aperçois en vous un être d'exception. Vous êtes entré dans la vie avec
une âme parfaitement blanche. Tout de suite, vous vous êtes dévoué à des idées ou à des gens, à des rois
disparus, à la religion, aux ouvriers; du dévouement vous avez fait votre carrière. Certes, vous avez réussi;
mais ce qui apparaît aux autres comme votre succès personnel s'est accompli, en réalité, en dehors de vous:
vous ne cherchiez pas votre bonheur. Une seule fois l'idée vous est venue de faire quelque chose pour
vous-même. Épris d'une jeune fille, vous avez voulu l'épouser... C'était manquer à votre destinée, mon cher;
aussi vous ne réussissez pas. Oubliez-vous bien vite. Reprenez votre fonction naturelle d'abnégation. Voilà
mon avis.

Après un silence, Rieu répliqua:

—Je crois bien que vous avez raison. Mais, voyez-vous, je suis tellement désemparé que je n'ai même
plus le courage de ramasser les morceaux de mon espoir brisé...

Daumier lui prit les deux mains et le regarda bien en face:

—Tenez! Je vais vous exprimer encore plus clairement ma pensée. Vous êtes une sorte de prêtre égaré
dans le monde; vous avez le bonheur de posséder la foi religieuse, c'est-à-dire une irréflexion affirmative, plus
forte que tous nos raisonnements. Quittez donc bien vite le monde, puisqu'il vous rejette; faites-vous prêtre,
mon ami!

Pas à pas, Daumier avait ramené le baron devant l'hôtel Surgère; Rieu devint un peu plus pâle. Cette vocation
de la prêtrise à laquelle il avait songé bien des fois, dénoncée aujourd'hui par une bouche incroyante, lui
paraissait divinement enjointe, et la souffrance de la séparation d'avec le monde l'attristait,—comme ce
jeune homme dont parlent les Évangiles, qui pleura à l'appel de l'Initiateur.

Daumier lui dit doucement:

—Il faut que je vous quitte. Je suis arrivé, et l'on m'attend auprès de M. Surgère.

Ce nom fit relever les yeux au jeune homme. Il aperçut les portes de l'hôtel, la cime des arbres; un reflux de
souvenirs lui apporta les dernières paroles de Claire.

—Soit, fit-il. Je quitterai Paris ce soir. Dans la solitude, le courage me viendra peut-être d'accomplir ce
que vous me conseillez... Quoi qu'il arrive, merci.

En ce moment, ils se sentaient plus que des amis; ils éprouvaient cette réciprocité de tendresse humaine qui
nous vient d'avoir entr'ouvert un instant, l'un devant l'autre, l'abîme de nos âmes.

Rieu répéta.

—Merci!... Ne lui dites pas...

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—Non, fit Daumier; je vous le promets.

Il le vit s'éloigner, redescendre l'avenue d'un pas plus ferme. Lui-même pénétra dans l'hôtel, l'esprit assiégé de
réflexions:

«Quel bizarre instrument que notre conscience, pensait-il. Je ne crois à rien, et je viens peut-être, comme
disent les bonnes femmes de Bretagne, de faire un prêtre.»

À cette même heure—quatre heures du soir à peu près—un fiacre déposait Julie Surgère au coin
de la rue Chambiges. Elle s'y engageait vivement, se glissait dans l'une des maisons, toutes pareilles... La rue
est si malheureusement orientée que le soleil n'y donne pleinement à aucune heure du jour. Il y faisait déjà
sombre, malgré la pure clarté de cette après-midi. Julie pénétra sous la voûte d'entrée, ouvrit à droite une porte
de chêne clair, et, dès qu'elle eut repoussé la porte et clos le verrou, d'un geste fébrile, s'arrêta, appuyée au mur
de l'étroite antichambre, le cœur bondissant... Bien que, depuis son retour à Paris, elle vînt ainsi chaque
jour passer une heure dans l'appartement, elle n'y avait pas encore accoutumé ses nerfs, et chaque fois elle
ressentait la même anxiété avant d'entrer, la même angoisse à peine entrée.

C'est qu'il n'était plus là, le cher aimé, guettant le coup de timbre derrière la porte, pour tout de suite serrer sa
maîtresse dans ses bras. Le rez-de-chaussée était vide. La grande chambre obscure, aux vitraux assombrissant
les dernières pâleurs du jour, s'imprégnait de l'odeur affadie des lieux où la vie humaine a habité, puis qu'elle a
délaissés. On n'avait pas allumé de feu depuis le dernier hiver: déjà l'humidité imbibait l'air. En entrant, Julie
frissonna.

Solitaire, froide, déserte, elle l'aimait encore, pourtant, cette pièce sombre,—l'endroit du monde, après
la villa de Cronberg, où elle avait le mieux possédé Maurice. Nul autre qu'elle n'y avait pénétré depuis que
Maurice l'habitait: elle n'était peuplée que de leurs souvenirs; elle s'y sentait plus «chez soi» qu'à l'hôtel
Surgère. Elle y oubliait un instant le monde extérieur, devoir et remords, et elle pouvait s'écrier ces paroles qui
revenaient si souvent à sa bouche auprès de Maurice: «Ici, je suis heureuse!»

Maintenant l'appartement était vide. Julie ne pouvait plus parler avec son aimé, ou, sans même lui parler, le
regarder marcher dans la chambre, écrire une lettre, couper les feuillets d'un livre.

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Elle ne pouvait plus l'aider à s'habiller pour le soir, et parfois d'un point de couture fixer un bouton ou réparer
l'accident d'une déchirure. Elle ne pouvait plus tendre les lèvres ou les joues aux baisers de Maurice, si longs,
si pressants, où elle cherchait si souvent la confirmation qu'il l'aimait!... Mais, toute seule, elle rôdait de la
chambre au cabinet de toilette, à l'antichambre, à l'autre pièce, plus petite, où Maurice accrochait ses
vêtements; elle s'asseyait dans le fauteuil où il travaillait. Chaque objet, sur cette table, elle en savait l'histoire.
Plusieurs étaient des cadeaux qu'elle lui avait faits; d'autres avaient été achetés avec elle, d'après ses conseils.
Elle feuilletait le sous-main en maroquin vert que Maurice avait rapporté d'un voyage à Londres. À travers des
hiéroglyphes, des inscriptions fantaisistes, des silhouettes dessinées d'une plume qui rêve, elle lisait des dates
dont elle aussi gardait le souvenir. Elle y trouvait son nom mille fois. «Julie!» Et plus souvent encore le
monogramme tendre: Yù!... Ah! elle n'avait pas besoin d'autre occupation que de se souvenir et de rêver, et le
livre que parfois elle ouvrait, parmi ceux que Maurice avait laissés sur la table, elle ne le lisait pas, n'aurait pas
su même en dire le titre, quand elle le quittait, rappelée par l'heure...

Autre chose encore que les souvenirs l'attirait là. C'était rue Chambiges que Maurice avait convenu avec elle,
en la quittant, d'envoyer ses lettres, et à défaut de lettre, au moins un télégramme annonçant qu'il se portait
bien, et où il était. Les télégrammes, jusqu'ici, avaient été les plus nombreux, et les lettres bien courtes. Si
courtes qu'elles fussent, un observateur plus aiguisé que Julie eût su y déchiffrer la maladie de cette âme
désorientée, assez forte pour vouloir un parti, pas assez forte, une fois le parti accepté, pour ne plus accueillir
de regrets. Mais Julie ne savait deviner Maurice qu'en sa présence; elle était

II 141
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inhabile à déchiffrer sa pensée sous le voile des mots. Et les moindres


billets, contenant seulement des détails de lieux et de vagues protestations de tendresse, la contentaient.

Aujourd'hui, elle n'avait trouvé qu'un petit carton-correspondance dans une enveloppe, et, à voir qu'il s'était, le
cher absent, donné la peine d'écrire cela au lieu de jeter simplement une dépêche au télégraphe, elle en était
toute reconnaissante, toute heureuse. Elle avait baisé sur l'enveloppe les lettres de ce nom qui serait peut-être,
un jour, vraiment le sien, devant les hommes,—Mme Maurice Artoy. Puis elle s'était rapprochée d'une
des fenêtres pour mieux voir... Les deux côtés de la carte étaient recouverts de l'illisible écriture qu'elle lisait
aisément maintenant. Elle apprit que Maurice avait quitté Francfort, qu'il traversait la Thuringe, que ses
projets étaient de visiter successivement Berlin, Hambourg, Dresde, Prague. Aucune allusion à un prochain
retour, ni aux événements qui pourraient le rendre nécessaire. Mais qu'importait à Julie? Tout le temps qu'elle
demeura dans l'appartement de la rue Chambiges, elle relut le billet de son amant. Elle le vit de ses yeux, car
pour lui elle redevenait imaginative, elle le vit assis à une table d'hôtel, traçant ces mots: «Ma chère
bien-aimée...» et ceux-ci encore, dont la banalité ne la choquait point: «Ma solitude me pèse. Que n'êtes-vous
près de moi!...» Et aussi la phrase presque invariable de l'adieu: «Je baise vos lèvres, mon aimée!...» Elle
répétait tout haut les syllabes, dans le silence: «Je baise vos lèvres, mon aimée! Mon aimée!...» Et tout ce qui
palpitait de vie en elle s'offrait à l'absent. Elle envoyait d'imaginaires baisers: «Je t'aime, mon trésor...»
disait-elle. De nouveau elle effleurait le papier de sa bouche. C'était un peu de Maurice, ce carton inerte. Sa
main l'avait frôlé: c'était sa pensée d'hier qu'y fixait l'écriture. Cher papier! Chères syllabes! Elle ne les
distinguait plus déjà, car la nuit descendait. Mais maintenant elle les savait par cœur; et même, dans
cette ombre accrue, qui fondait ensemble toutes choses dans la chambre, son rêve s'égarait. Elle rejoignait
l'absent, l'enveloppait de sa pensée. Elle était avec lui. Il était près d'elle...

Elle fut réveillée de cet engourdissement de tendresse par un éclat subit de lumière, qui ranima la vision des
objets disparus dans la nuit. On venait d'allumer le bec de gaz planté devant les fenêtres de l'appartement.
Chaque jour, depuis son retour, c'était pour elle le signal qu'il fallait rentrer. Elle rajusta son chapeau, son
manteau, et, jetant un adieu tendre à toutes ces choses aimées qui lui semblaient participer à son amour, elle
sortit.

II 142
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III
Au tournant de l'avenue de Wagram, Julie aperçut Tonia debout sur le seuil entr'ouvert de l'hôtel. Que se
passait-il? Tous les incidents possibles lui apparurent: celui-ci, d'abord (et elle comprit qu'elle le redoutait bien
plus qu'elle ne le souhaitait): le retour de Maurice. Mais, à peine descendue, Tonia lui cria:

—Mlle Claire est malade, elle est sans connaissance.

—Comment, malade? Qu'est-ce qu'elle a?

—Elle est «tombée faible», répliqua la vieille en fermant le lourd vantail de la porte et en suivant sa
maîtresse par l'escalier... M. le baron de Rieu était venu; il avait causé avec elle dans le parc, assez longtemps.
Quand il a été parti, Mademoiselle est rentrée, elle est montée... C'est Joachim qui l'a trouvée, tout de son long
par terre, dans le petit salon.

Julie n'écoutait plus, elle hâtait le pas, montant l'escalier d'une haleine. Dans le salon mousse, elle vit Esquier
debout à côté du fauteuil où reposait la jeune fille, la tête soutenue par des oreillers. Daumier, à genoux près
d'elle, comptait les pulsations du pouls. Mais ce qui frappa Mme Surgère, ce furent d'abord les yeux ouverts,
immobiles et comme léthargiques de Claire fixés sur elle, puis une coupe en porcelaine japonaise, qui,
d'ordinaire, servait de porte-cartes,—remplie de sang.

—On s'est servi de cette coupe à la hâte, dit Esquier, répondant à l'interrogation muette de Julie. Claire
a été prise, à peine relevée, d'un saignement de nez violent. Daumier était ici, heureusement. Il a eu bien du
mal à arrêter l'hémorragie.

Mme Surgère se pencha sur la jeune fille. Mais, d'un geste réflexe, celle-ci tendit les bras et détourna la tête,
comme pour se préserver.

—Prenez garde, murmura Daumier à l'oreille de Julie; si vous restez près d'elle, tout va être à
recommencer.

Interdite, Julie s'éloigna vers le grand salon et, sans savoir ce qu'elle faisait, y entra. L'obscurité lui fit du bien.
Elle eût voulu plus d'ombre encore, pour y cacher sa honte, son désespoir. «C'est moi! c'est moi qui suis cause
de tout...» Elle les revoyait tous les trois: la malade hostile, Esquier consterné, le médecin usant de son
autorité pour l'exclure... Elle sentait que tout le monde la condamnait et que cela devait être ainsi: elle était la
cause de tout le mal. Elle se savait impuissante à combattre par une révolte toutes ces forces conjurées contre
son amour; mais elle éprouvait, en même temps, que son amour ne céderait pas, même au remords, même à la
mort. Alors, où allait-elle? Vers quelle catastrophe finale, quel chaos de vies brisées? Elle n'osait y rêver; elle
invoquait timidement le Maître des destinées, disait: «Mon Dieu! Mon Dieu! sauvez-moi!»

Tout à coup elle se réveilla, Daumier et Esquier étaient près d'elle et la lumière électrique inondait le salon.

Elle rallia ses forces, ses idées; elle se contraignit à demander:

—Eh bien, comment va l'enfant?

—Mieux, dit Esquier. On vient de la porter dans son lit et de la coucher.

—Mais ce n'est pas grave?

III 143
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Et son regard, fixé sur Daumier, le suppliait de répondre qu'effectivement ce n'était pas grave, que c'était un
accident dont le mal de la pensée et les angoisses du cœur n'étaient pas la cause.

Daumier répliqua:

—Rien n'est désespéré quand aucun organe essentiel n'est lésé, et quand la malade n'a pas vingt ans.
Seulement, quoi de plus grave que la consomption de la vie par le dedans, sous l'influence d'une cérébration?
Claire est malade, grièvement malade, parce que son état de faiblesse la dispose à n'importe quel mal. On ne
voit certes pas de rapport, a priori, entre une inquiétude sentimentale et la terrible hémorragie que nous avons
eu tant de peine à arrêter; l'une a cependant provoqué l'autre...

Esquier regarda Julie, qui détourna les yeux.

—Enfin cette fois, reprit le médecin, il ne s'agit que d'une défaillance... Mais il ne faudrait pas que cela
se répétât.

Et, après un court silence, il ajouta:

—Allons, je vous quitte. J'ai un malade à voir avant dîner. Adieu. Rassurez-vous, ajouta-t-il en serrant
la main d'Esquier. Bien sincèrement, il n'y a pas de danger immédiat.

Il baisa la main de Julie et sortit. Esquier s'assit devant la table, où des livres étaient posés; il en feuilleta un
distraitement. Julie l'observait. Sa grande taille voûtée s'affaissait comme sous un poids trop lourd pour les
reins. Les plis de sa figure se creusaient; le gris indécis de ses cheveux avait pâli: toute son allure disait
l'accablement et le vieillissement. «Comme je suis coupable, pensa Mme Surgère, envers cet homme excellent,
qui m'a toujours si tendrement soutenue dans les crises de ma vie! Pour le remercier, je lui fais du mal! Je fais
souffrir, avec lui, l'être qu'il chérit le plus...» Elle eût voulu se jeter à ses pieds, lui crier: «Pardon! pardon!»

Le silence de cette grande pièce, trop éclairée, lui devint insupportable. Elle eut besoin d'entendre les paroles
d'Esquier, même des reproches. Sa voix murmura:

—Jean!

Esquier repoussa le livre qu'il feuilletait.

—Eh bien? dit-il.

Elle lui prit une main, et, la pressant affectueusement, tâcha de signifier tout le chagrin, tout le remords dont
son cœur était gros.

—Mon pauvre ami!

Elle l'attirait près d'elle; elle ne voulait plus le laisser s'éloigner avant d'être pardonnée.

—Oui, fit-il à demi-voix, je suis bien inquiet.

Julie chercha des consolations; les mots ordinaires s'offrirent à sa pensée: «Claire n'est pas gravement malade;
elle se remettra...» Mais elle n'osa les prononcer en face de cette grande douleur. De nouveau le silence pesa
sur eux; Julie pressentit que cette fois ils étaient au bout des réticences, qu'il allait falloir s'expliquer enfin, et
qu'elle-même allait livrer son plus rude combat pour défendre son amour.

III 144
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Elle força son courage:

—Oh! Jean, je sais ce que vous pensez; je vois que vous ne m'aimez plus. Vous allez me détester...
Pourquoi? Pourquoi cela? Vous pensez que c'est ma faute si Claire est malade!... Mais je n'ai rien fait contre
Claire, moi, voyons! Je ne lui ai point pris quelqu'un qu'elle aimait! Pensez que voilà trois ans, plus de trois
ans que Maurice... (Elle ne trouva pas de paroles pour achever sa phrase.) Tout existait depuis longtemps
quand Claire est sortie du couvent, quand elle est venue habiter ici...

Esquier l'interrompit:

—Je vous en prie, dit-il, ayez pitié de ma petite Claire...

Leurs yeux se heurtèrent; Esquier sentit que le regard de Julie, pour ainsi dire, se murait devant le sien. Il
essaya de pénétrer quand même dans cette âme close.

—Ayez pitié de nous... Vous voyez comme elle souffre, la pauvre enfant... Elle ne dit rien, elle n'accuse
personne, mais elle est en train de mourir, voilà!...

—Ne dites pas ça! s'écria Julie, cachant sa figure, ce n'est pas vrai! Ce n'est qu'une crise... Elle ne
mourra pas. Elle oubliera.

—Elle mourra. Avez-vous écouté Daumier, tout à l'heure?... Moi, j'étais là dans les premiers moments,
quand, pris à l'improviste, il ne surveillait pas sa figure, ni ses mots. J'ai compris. C'est à la fin de tout qu'elle
va, la pauvre enfant. Il faut un dernier coup comme celui qu'elle a reçu aujourd'hui... et...

Ce qui restait d'égoïsme humain dans cette âme épurée se révolta subitement à la pensée de sa détresse:

—Qu'est-ce que je deviendrai, moi, si Claire disparaît? Il n'y aura plus rien dans ma vie, rien du tout.

Julie se taisait. Elle souffrait horriblement. Elle croyait subir un de ces cauchemars où l'on s'efforce vainement
de remuer, ligotté par la léthargie. Quelque chose d'elle eût voulu s'élancer au-devant des supplications
d'Esquier; et elle sentait bien qu'elle n'aurait pas cet élan, qu'elle ne dirait pas cette parole, parce que, de loin,
Maurice l'envoûtait toujours...

Esquier leva sur elle des yeux découragés.

—Alors, vous ne voulez pas? dit-il.

Elle répliqua:

—Je ne peux pas.

Comme il hochait la tête d'un air de doute, elle répéta:

—Je ne peux pas... Je vous assure, Jean... Ah! si je pouvais m'en aller, mourir, n'être plus rien, plus
même une pensée pour Maurice! Mais vivre près de lui, près de Claire, et les voir mariés!... Non, je vous jure,
on ne saurait me demander cela!... Ça me semble une chose extravagante, criminelle... Je ne le peux pas plus
que... (elle chercha une comparaison)... que si l'on me disait de tuer un homme, même pour une cause juste...
Pourquoi secouez-vous la tête? reprit-elle, fouettée par l'envie de justifier un sentiment qu'elle sentait noble,
après tout, qu'elle ne consentait pas à voir réprouver. Devant Dieu, je vous jure que je ne sais pas où est mon
devoir!

III 145
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Esquier répliqua:

—Cela, mon amie, c'est tous les sacrifices. Il nous paraît toujours que nous nous devons à ce que nous
aimons. Nous avons horreur de le trahir... comme de nous ôter de la vie. Cependant le sacrifice et le devoir se
tiennent, voyez-vous. Tous les raisonnements de notre égoïsme ne prévaudront jamais contre cela.

Julie s'était levée, elle froissait, de la main droite, une broderie de fauteuil.

—Non, s'écria-t-elle, ce n'est pas vrai, ce que vous dites, je sens que ce n'est pas vrai! Aimer quelqu'un
qui vous aime, c'est une espèce de mariage que l'on n'a pas le droit de briser comme cela... Est-ce que les
raisons que vous jugez bonnes pour me séparer de Maurice, je ne pourrais pas vous les donner pour me
défendre? Ai-je seule le devoir de me sacrifier?

—Comme vous l'aimez! fit Esquier tristement.

Elle répondit, d'une voix assourdie:

—Oui... je l'adore. Il est en moi, voyez-vous, comme mon sang même... et si on me le retire, je mourrai.

—Si on vous le retire, oui. Mais non pas si vous y renoncez de vous-même, mon amie.

—Y renoncer? Ah! vous comprenez bien mal les choses du cœur. Vous ne les connaissez pas... Si
vous saviez ce que c'est que d'aimer en désespérée, comme j'aime Maurice! Mais vous ne savez pas! vous ne
savez pas!... Vous avez eu une vie toute simple... oh! une vie admirable mais sans

III 146
The Project Gutenberg eBook of L'Automne d'une femme, par Marcel Prévost.

accidents... Oui, je sais, un deuil tout au


commencement. Vous n'aimiez pas votre femme comme j'aime Maurice... Vous n'avez jamais su ce que c'est
que d'avoir la pensée d'un autre si intimement mêlée à soi, et de se dire qu'on va vous l'arracher, et qu'on vivra
pendant cet arrachement!... Vous ne savez pas cela!

Esquier la regarda bien en face.

—Si, fit-il, je le sais.

Julie, étonnée, se rapprocha:

—Que voulez-vous dire?

—Je dis que j'ai aimé quelqu'un dans ma vie, et ce n'est pas ma femme de qui je parle, avec toutes les
folies du cœur et des sens. On ne l'a jamais su... personne, personne. Et pourtant j'ai vécu.

«Puisqu'il le dit, c'est vrai, pensa Julie. Mais qui est cette femme? Il y a près de vingt ans que je le connais...»

Elle demanda:

—J'ai connu cette femme?

—Ne parlons pas d'elle, répliqua Esquier. Je vous jure que mon intention était de mourir sans qu'elle
eût rien su... parce qu'elle n'avait jamais rien deviné... Ne parlons pas d'elle, je vous en prie.

III 147
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Sa voix s'altérait, sombrait dans un sanglot. Il s'écarta un instant pour se donner le temps de se reprendre.
Machinalement, il tourna l'un des commutateurs. Deux des bouquets de lampes, aux angles du plafond,
s'éteignirent. Une pénombre plus douce emplit la région du salon où ils se trouvaient.

Mais il sentit des bras qui l'attiraient. Le front de Julie se posa sur son épaule.

—Jean!... balbutia-t-elle, pardonnez-moi! Comme vous valez mieux que moi!...

Quoi! vous avez déjà souffert... à cause de moi?

—Oh! fit-il... Maintenant, vous le voyez, tout cela est du passé mort, et si j'en suis resté triste, je n'en
souffre plus. Je suis un estropié de la vie, mais pas un malade... Pensez seulement que, tout à l'heure, si je
vous demandais un grand sacrifice, je savais le prix de ce que je vous demandais.

—Jean!

—Rassurez-vous. Je ne vous dirai plus rien. Je ne vous demanderai plus rien. Ce que je vous ai avoué
m'en ôte le droit. La question est entre vous et votre conscience, à présent... Si vous voulez, ajouta-t-il
simplement, nous dînerons séparément ce soir.

—Oui, fit Julie.

Sur le palier, ils se quittèrent; leurs yeux s'évitaient.

—À demain, mon ami.

—À demain!

IV
Quand Julie l'avait laissé seul à Francfort, Maurice avait bien senti, en voyant le train s'éloigner, des larmes
gonfler ses yeux: il avait été triste pendant quelques heures. Mais c'était la bonne tristesse, les saines larmes,
une façon encore d'être tendre et d'aimer... Le soir même il arrivait à Leipzig; il assistait à une représentation
de Faust; plus familier avec les mots, il commençait à jouir de ce plaisir spécial que donne au voyageur
d'esprit délicat le séjour de l'étranger: une sorte de renouvellement de la personnalité, l'abandon du vieil être
qu'on traîne après soi, depuis si longtemps, dans son pays, et dont on est las... La représentation finit vers dix
heures; il flâna quelque temps dans les rues, bientôt désertes, et rentra à l'hôtel. Onze heures sonnaient: «Julie
est à Paris, pensa-t-il... Pauvre chérie! quel voyage fatigant elle s'est imposé pour moi! Comme elle m'aime!»
Il lui écrivit tout de suite quelques lignes affectueuses. La lettre fermée, donnée au valet de chambre,
lui-même couché et les lampes éteintes, il s'attarda à réfléchir, avec un calme qui le surprit. Depuis qu'il avait
promis à Julie de l'épouser si elle devenait veuve, son mal s'était endormi. Ainsi, l'assurance de perdre Claire
le calmait! Pourquoi? «C'est de n'être plus incertain, se dit-il; et puis, j'ai fait mon devoir, et le sacrifice
tonifie.» Il n'essaya pas de pénétrer plus avant dans son cœur. En réalité, ce qui le rassurait, c'est que la
lutte avec soi-même était ajournée. S'il s'était interrogé, s'il s'était répondu avec plus de sincérité, il se fût
avoué qu'il ne croyait plus au mariage de Claire. Parce qu'un équilibre instable a duré, il a des chances de
durer encore: ce raisonnement, absurde en soi, est presque toujours confirmé par les faits. «Si Claire avait
vraiment voulu épouser Rieu, le mariage serait accompli déjà... Elle ne veut pas; elle attend.» Il acceptait que
la jeune fille lui immolât son avenir. «Est-ce que je ne m'immole pas aussi, moi?...» L'espoir d'une transaction
avec la destinée l'apaisait: il conçut de nouveau une vie tolérable entre Julie et Claire, dans la même maison.
«Nous avons bien vécu ainsi plusieurs mois: nous vivrions encore ainsi sans ce maladroit de Rieu...» Une voix

IV 148
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obscure, un écho de l'égoïsme physique ajoutait: «Et puis, sait-on ce qui peut advenir? Même révoltée, une
femme qui vous aime, qui demeure près de vous?...»

Maurice connut ainsi, jour à jour, une sorte de somnolence contente qui lui permit de jouir du voyage. Il fut le
malade à qui l'on devait faire une effroyable et incertaine opération de chirurgie, et à qui l'on vient d'annoncer
que l'opération, provisoirement différée, ne se fera peut-être jamais. Ces vacances de cœur ne furent pas
sans charmes, mais elles durèrent peu. Elles auraient duré sans doute, et—qui sait?—le temps eût
amené la guérison et l'oubli, si toute communication eût été rompue entre lui et Paris. Mais, étape par étape, à
Leipzig, à Berlin, jusqu'aux limites de l'Allemagne, Paris, Claire, Julie ne le quittèrent pas, car chaque jour il
recevait une lettre de sa maîtresse. Lettres insignifiantes en apparence, pleines de tendresses, vides de faits;
mais au travers de leur affectueuse inanité, Maurice pouvait suivre pourtant les péripéties du drame intime qui
se jouait à Paris... Il sut que la fin de M. Surgère était prochaine; que la santé de Claire retardait son mariage...
Des deux événements, mariage de Claire, mort d'Antoine, lequel arriverait le premier? Il entrevit l'éventualité
de ce sacrifice: épouser Julie en présence de Claire libre! Cela dépendait d'obscures catastrophes qui se
préparaient là-bas, sans lui, hors de lui!

Il tâcha de lutter contre les renaissantes angoisses, il défendit l'indifférence où le départ de Julie l'avait laissé,
comme on défend le sommeil contre des bruits importuns. Il poursuivit son voyage, s'efforçant à visiter les
villes qu'il traversait avec une curiosité de touriste professionnel. La France, Paris étaient encore trop près de
lui. Il s'éloigna, monta vers le Nord, jusqu'à Hanovre, jusqu'à Hambourg. Là, dans le port, de grands navires
balançaient leurs hanches rondes; la cloche sonnait. On détachait les amarres, des bastingages aux quais
s'échangeaient des adieux... Que de fois, devant ces départs évocateurs des voyages outre les mers, l'exilé
sentit l'aiguillon de l'indépendance piquer son désir! Ah! s'en aller, non plus à une nuit, à deux jours de Paris
où se dénouait mystérieusement sa destinée, mais vraiment loin, dans l'inconnu, où l'on ne vous rejoint plus.
S'en aller comme un malfaiteur, comme un voleur, se cacher, et là, imposant résolument silence à la
conscience, recommencer sa vie, avec d'autres projets, d'autres efforts, d'autres amours!... La vapeur sifflait,
prolongeait son sifflement comme un adieu. On enlevait les passerelles; le grand navire, tiré par son
remorqueur, s'éloignait pesamment, virait, gagnait le large... «Décidément, d'autres que moi auront ce
courage,» pensait Maurice, le regardant s'éloigner. Et il constatait une fois de plus la vanité de ses rêves,

IV 149
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l'infirmité de sa volonté.

Un soir, à Prague, en sortant du théâtre bohême, il coudoya une femme, très jeune, très singulière, assez jolie,
cheveux blonds, figure blanche et rose, costume d'Anglaise en voyage. Il s'excusa en allemand; la voyageuse
répondit en français avec un assez bon accent: «Ce n'est rien, monsieur». Elle était seule: ils lièrent
connaissance, s'en allèrent prendre une tasse de chocolat dans un des cafés de la Kœnigstrasse. Maurice
l'accompagna jusqu'à la porte de son hôtel, en lui demandant la permission de la voir le lendemain. Ce soir-là,
il regagna sa chambre plus gaiement: il lui semblait qu'il se vengeait de la destinée; il se réjouissait de pouvoir
trahir légèrement celles qui l'aimaient.

Oh! mystérieux et troubles, nos cœurs humains, mêmes les plus sincères!

Ils se virent chaque jour, quittèrent Prague ensemble. Elle lui avait raconté une histoire, qui peut-être était
vraie: qu'elle était divorcée, qu'elle vivait seule et voyageait seule. Maurice lui adressait de vagues galanteries
auxquelles elle répondait en souriant, sans rien promettre, sans refuser. Ensemble ils arrivèrent à Nuremberg.
Maurice indécis, lui disait: «Comment nous arranger à l'hôtel?» Elle répondit sans embarras: «Prenez un
appartement à deux chambres, au nom de M. et Mme Artoy.»

«Est-ce le remède? Est-ce l'oubli?» se demandait le jeune homme, dans la fièvre légère où le mit d'abord cette
aventure... Mary Simpson était fraîche et tentante, douce avec cela, gaie, façonnée par son goût et sans doute
par d'autres expériences à son rôle d'amie du voyageur. Un jeûne assez long faisait mieux goûter à Maurice la
fontaine de baisers rencontrée sur la route. «Est-ce l'oubli? Est-ce le remède?» pensait-il, la regardant, au
restaurant, manger en face de lui, l'écoutant bavarder avec un grâce libertine. «L'amour de hasard, le
libertinage... c'est un remède indiqué par les médecins à la maladie sentimentale.» Un mot brutal de Daumier
lui revenait: «Il faut d'abord se vider la peau.»

IV 150
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Le soir, ayant regagné leur appartement, il était tenté de donner raison au docteur, quand, abattu sur un
fauteuil, il voyait Mary faire sa toilette nocturne, avec le soin minutieux des Anglaises, dénouer, renouer ses
cheveux... La chair, couleur de rose-thé, teintait la batiste de la chemise; la nuque blonde se courbait comme
pour appeler le joug des baisers. Maurice se disait: «Elle sera dans mes bras tout à l'heure...» Et quand ce tout
à l'heure était venu: «Qu'importent nos rêves? Que sont nos soi-disant devoirs de cœur? Une femme en
vaut une autre, après tout...»

Mais l'instant redoutable était celui où, les sens satisfaits, rassasié et triste, il se trouvait, de sang-froid, face à
face avec cette maîtresse ramassée sur une grande route d'Allemagne. Ceux qui n'ont pas donné des années de
leur vie à une vraie et unique tendresse, ne savent point l'horrible remords, châtiment de cette tendresse trahie!
Aux joies, aux souffrances de la vraie passion, le sens d'aimer s'épure: il ne se prostitue plus volontiers à des
rencontres. L'homme qui a considéré en sa vie une certaine femme comme un temple, ne saurait sans dégoût
en aborder une autre comme une auberge. À l'heure où mourait le désir comblé, un bouillonnement de rancune
s'élevait en Maurice contre sa compagne d'aventure; il aurait voulu pouvoir fuir de la chambre, anonyme et
muet, comme d'un mauvais lieu. La contrainte polie qu'il était obligé de garder vis-à-vis d'elle l'exaspérait.
Elle s'en aperçut bien: elle en souffrait sans doute; mais, captivée par le charme inquiétant de ce beau
Français, en qui elle devinait une tristesse grave et secrète, elle se taisait.

Peu à peu le mépris de soi-même envahit Maurice à tel point qu'il emplit toutes les journées; il n'y eut plus de
répit que dans les irritations de la possession. Il rêva la solitude avec la même fureur qu'il l'avait haïe. Une
invincible timidité, l'incapacité de diriger sa propre vie, l'empêchaient de prendre un parti. Ce fut Mary qui le
prit. Un soir, en rentrant à l'hôtel ou il l'avait laissée seule, prétextant une migraine, il trouva l'appartement
vide. Elle était partie, emportant les objets qui lui appartenaient. Une enveloppe était posée en évidence, sur
une table; il l'ouvrit et lut:

«Mon ami, vous souffrez et je vous ennuie. Je m'en vais. Je n'aurais pas demandé mieux que de vous aimer...
Mais quoi! je vous ennuie. Ne me cherchez pas, ne m'écrivez pas. Oubliez-moi...

«Mary.»

Maurice tourna, retourna quelque temps la lettre dans ses doigts. Il ne savait plus s'il était triste ou content de
ce départ.

«Pauvre petite!... Je l'avais prise pour une basse aventurière. Voilà qu'elle est partie sans me demander rien,
sans emporter de moi même un bijou... Est-ce qu'elle m'aimait, par hasard? Si oui, elle a bien fait de partir...
car je ne pouvais pas l'aimer, moi... La récolte des maîtresses est faite dans mon cœur, faite pour la
vie...»

Il dîna seul, paisible et triste. Quand il eut achevé de dîner, il sortit de la ville, gagna les remparts. La lune
brillait sur le décor extraordinaire des tours, des crénelures, des portes et des ponts-levis... Il suivit, à pas lents,
le chemin qui borde extérieurement les fossés. «Des gens ont vécu là, contemporains de ce féerique appareil
de défense; d'humbles soldats, des bourgeois, des capitaines. Ils ont aimé, on les a aimés; ils ont connu
l'attente de la possession, sa joie aiguë, puis la mort. C'est eux, maintenant, l'humus de ce sol où je marche, la
sève de ces vieux hêtres qui jalonnent le chemin... Ah! pensa Maurice, ils n'ont pas aimé comme nous aimons,
nous autres, moindres qu'ils ne furent...»

La sensation de la fuite de la vie, si preste, si preste, comme une eau entre les doigts, l'accabla. De nouveau il
eut horreur de son isolement, presque peur; il gagna rapidement la plus voisine des portes, rentra à l'hôtel et se
coucha.

IV 151
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Mais le sommeil ne venait point. Il ne s'énerva pas à le contraindre. Il appela au secours de son insomnie les
rêves dangereux et délicieux qui avaient été la morphine de son âme à Hombourg... Il se roula dans le
souvenir de Claire. «Que fait-elle maintenant? Onze heures viennent de sonner: elle est couchée; elle va
dormir!» Il fouetta son désir; il l'aiguillonna pour qu'il violât cette chambre, cette couche sacrée de jeune fille.
Oui, elle dormait, comme certaine fois il l'avait surprise, à Cannes, blottie au bord de l'oreiller; il aperçut dans
un éclair ses cheveux trop noirs, ses dents trop blanches, sa fine peau odorante. Il murmura tout haut: «Les
dents de Claire... les lèvres de Claire... les yeux de Claire...» et les mots prenaient corps; ils avaient une
apparence, un son, une odeur, qui achevaient de l'affoler. «Je te veux! je te veux!» murmurait-il...

Une fois de plus, il était vaincu. Le fantôme qu'il avait fui le poursuivait, l'atteignait et de nouveau l'étreignait;
la présence d'une maîtresse chérie ne l'en avait pas défendu, ni les caresses de l'amour hasardeux, ni la sainte
solitude. Il constata cette défaite, il la sentit irrémédiable; et ce qu'il n'avait pas osé depuis le serment fait à
Julie, il l'accepta: «Soit, je ne lutterai plus.» De la joie de cet abandon, tout son être tressaillit: il connut le
lâche contentement de l'officier captif qui a juré de ne point s'enfuir.

Mais ce contentement dura peu. D'autres pensées l'assaillirent: «Et Julie? Et la promesse que je lui ai faite de
l'épouser, si elle devient veuve? Comment ai-je pu faire une promesse pareille?...» Elle lui paraissait
monstrueuse, maintenant, impossible à tenir, même si la destinée devait le séparer de Claire, le rejeter
définitivement à sa maîtresse. «N'importe; quoi qu'il m'arrive, près de Claire ou loin d'elle, rien ne
m'empêchera de l'aimer... À quoi bon me tromper moi-même?...» Le ravage de son propre cœur,
maintenant qu'il osait le regarder, l'effrayait... Comme il aimait cette enfant! Dire qu'il avait cru ne point la
désirer, souhaiter simplement en elle le mariage, la famille, l'avenir renouvelé! Voilà qu'il ne comprenait plus
comment il avait pu la quitter, se résigner à n'avoir plus près de soi au moins le rafraîchissement de sa
présence.

Il se prit à désirer la patrie, Paris, le coin de Paris où elle vivait; il les désira de tout son esprit obsédé, de tout
son cœur meurtri, saignant... Qui l'empêchait, en somme, d'y revenir, de se placer résolument en face de
sa destinée? Absent ou présent, celles qui souffraient par lui souffraient-elles moins?... Revenir! Hélas, pour
cet acte décisif, le courage lui manquait encore. Il transigea avec son désir, il cessa de s'éloigner; au lieu de
s'enfoncer vers l'Est, il retourna sur ses pas, lentement, attiré par la terre natale, n'osant la fouler!

Oh! le triste pèlerin qui s'en va ainsi à travers l'Allemagne, étape par étape, vers cette frontière qu'il ne
franchira pas,—il le sait,—et elle l'hypnotise pourtant, elle l'attire. Il marche dans la nuit comme
vers un abîme. Toute maîtrise de sa destinée, il l'a abdiquée: il n'est plus qu'une chose ballotée par le hasard.
Sa vie n'a plus d'issue... Qu'importe? Il marche, il marche les yeux à terre, sans regarder le chemin devant soi.
Elle est venue, l'heure d'expier. Elle châtie le crime initial: de n'avoir pas, jeune homme, observé ce respect de
l'amour humain qui devrait être la religion de ceux qui n'en ont plus d'autre. Il a joué avec la tendresse des
femmes, comme avec des jouets qu'on peut délaisser ou briser... Quelques-uns se cassèrent sans bruit, ou se
laissèrent oublier... Mais à deux de ces tendresses son cœur s'est capturé sans qu'il y prît garde. La jeune
fille, la femme, leurrées, ont aujourd'hui leur revanche; elles le tiennent, l'une et l'autre, lié si serré qu'il ne
peut s'échapper, même au prix de son sang et de sa chair laissés aux mailles du piège. Il souffre, il se repent.
Trop tard, de la volupté et de la douleur d'aimer sont nés en lui la foi et le culte de la femme, comme à ces
incrédules dont parle Pascal, la foi religieuse vient à force de génuflexions et d'eau bénite.

Et il poursuit son voyage par des routes qu'il oublie, des villes qu'il traverse sans les voir, des musées où il
promène son indifférence. Le voici à Ulm, à Stuttgart, à Ludwigsburg. Qu'a-t-il vu de toute cette Allemagne?
Rien. Il a seulement changé de place une maladie qui va s'aggravant. Elle s'aggrave, elle s'achève en agonie:
elle est à l'heure où le moribond va perdre connaissance, où il n'entend plus que comme des chuchotements
indistincts les paroles vivantes autour de lui. Maurice est tout près de la France; il foule ces plaines du Rhin
tour à tour possédées par les deux peuples. Mais, comme un pigeon voyageur blessé au retour par une balle
perdue garde juste assez de force pour voler, l'aile demi-brisée, perdant du sang, jusqu'au

IV 152
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colombier,—il est si faible qu'il va tomber sur la terre natale en y touchant...

Cette nuit de Heidelberg, aux étoiles nombreuses dans le firmament noir, l'image en devait rester ineffacée
dans sa mémoire; nuit mémorable où, par l'ordre secret des choses, il arrêta sa destinée sans le savoir. Il avait
débarqué vers une heure après minuit, venant de Carlsruhe. La nuit était à la fois sombre et étoilée, encore
tiède, malgré l'âge de la saison. La douceur de l'air, l'ambiance parfumée d'arbres feuillus décorant un parc
semé de villas, lui donnèrent la seule sensation qu'il goûtât encore, l'espoir de l'isolement, du silence, de la
paix. Portant sa valise, un commissionnaire le menait à travers des bosquets noirs, s'arrêtait devant une des
villas, élégante et ombragée. C'était un hôtel. Il embaumait les fleurs; il reluisait d'une propreté de boarding
anglais. La servante était accorte et jolie; elle ouvrit au voyageur une vaste chambre confortable tout de suite
inondée de lumière par les globes électriques. Tandis que Maurice défaisait les sangles de sa valise, la
servante revenait, portant sur un plat d'argent deux lettres timbrées de Paris. L'une était de Julie; il la lut. Les
simples phrases, écrites sans art, exhalaient un si pénétrant parfum d'amour vrai, qu'elles le bouleversèrent. Et,
reconnaissant, il baisa le papier à la place où la main de la pauvre amie avait signé: «Yù.»

L'autre lettre, il ne la lut pas tout de suite, car il était à cet état de faiblesse où l'on recule devant l'imprévu. Il
attendit d'être dans son lit pour l'ouvrir: l'écriture, qu'il ne pouvait nommer, ne lui était pas inconnue... Il
courut vite à la signature... Daumier!... Une lettre du médecin! «Est-ce que Surgère est mort?» pensa-t-il... Et
il eut un froid aux moelles en songeant qu'il allait être mis face à face avec la nécessité de tenir sa parole...
Mais, tout de suite, le post-scriptum le détrompa: «Antoine va fort mal, il peut aller fort mal très longtemps
encore...» Si ému que le tremblement de ses paupières et de ses cils l'empêchait de voir, il dut s'étendre un
instant sur son lit avant de retrouver la force de lire.

La lettre disait:

«Mon cher Maurice,

«Vous ne savez certainement pas ce qui se passe à Paris tandis que vous séjournez en Allemagne. Claire
Esquier meurt sous nos yeux, tout simplement. De quoi? Nous disons de neurasthénie, parce que nous avons
peur de sembler simples et ignorants si nous disons: d'amour. Médecin, je ne peux la guérir; mais je sais que
vous pouvez la sauver, rien que d'un mot: c'est l'incertitude et l'attente qui la tuent.

«Avez-vous le droit de dire ce mot? Moi, je crois que oui: c'est affaire à votre conscience. En tout cas, je vous
avertis: je suis en règle avec mon devoir.

«Adieu.

«Dr Daumier.»

«Elle m'aime: elle m'aime jusqu'à être en péril de mort!» Tel fut l'égoïste écho qui s'éveilla aussitôt dans le
cœur de Maurice. Toute autre réflexion fut absente. Il éprouva l'action magnétique de la fatalité
amoureuse; il se sentit emporté vers celle que la destinée attirait vers lui. Et cette foi dans l'inévitable le
réconforta: «Elle ne mourra pas. Elle sera ma femme, malgré tout. Ceci n'est qu'une épreuve passagère.» Les
heures coulèrent; il les oubliait, se laissait lentement envahir par la douce certitude. Sous l'empire de cette
émotion résolue et attendrie, il allait répondre simplement: «Ne souffrez plus, je reviens, je reviens pour
vous,» quand brusquement la nécessité d'arrêter sa pensée pour l'écrire le réveilla. Revenir! mais il ne peut
pas. S'il revient, c'est Julie qui l'attend: c'est Julie, la fiancée qu'il s'est choisie. La lettre de Daumier, la
maladie de Claire n'ont rien changé. Jamais la cruelle évidence ne s'était dressée en face de lui si brutalement.
Il s'abattit de nouveau sur son lit et sa nuit s'acheva dans les larmes, dans le cauchemar, dans le désespoir. Au
réveil (si c'est un réveil que l'horrible dégoût de la couche vous rejetant à la douleur de vivre), il reprit la
plume laissée la veille et il écrivit:

IV 153
The Project Gutenberg eBook of L'Automne d'une femme, par Marcel Prévost.

«Claire, on me dit que vous souffrez à cause de moi, parce que je suis loin de vous et que vous m'aimez. Eh
bien!, sachez-le, moi aussi je vous aime. Aussi complètement qu'un cœur d'homme peut être possédé par
une femme, vous avez le mien. Voilà ce que je me retiens de vous dire depuis des semaines... À quoi bon ces
scrupules à présent? Notre vie est perdue, gâchée par ma faute. Je vous ouvre ma conscience. J'ai été
coupable. J'ai fait le mal insoucieusement et me voilà puni. Malheureusement je n'ai pas fait de mal à moi
seul. J'ai mérité, pour avoir passé outre les devoirs de cœur, de ne plus savoir aujourd'hui où est mon
devoir; je me résous donc à m'abstenir, à laisser souffrir et à souffrir. Je n'espère plus en rien, j'ai envie de fuir,
de disparaître... Eh bien! avant de disparaître tout à fait, je veux au moins que vous sachiez que je n'aime que
vous, mon amie. Quand je vous ai quittée, je ne le savais pas, et peut-être ce n'était pas: mais vous avez pris
possession de moi durant l'absence. Vous êtes en moi; j'en souffre, toujours j'en souffrirai, car, hélas! il est
trop tard pour vous aimer en face du monde. Il y a une chose que vous ignorez, c'est que je suis, devant ma
conscience, le mari de Julie. Elle a ma promesse que je l'épouserai dès qu'elle sera veuve... Cette promesse, ne
croyez pas que je la tiendrai. Jamais je n'épouserai cette pauvre femme que je n'aime plus, sinon dans le passé.
Vous êtes la compagne qu'il me fallait; puisque vous m'aimez, je voudrais que cette pensée vous fît revivre:
vous étiez ma vraie fiancée; tout ce que j'ai cherché d'amour ailleurs qu'en vous n'était rien, je m'en aperçois
aujourd'hui! Adieu, mon amie. Parmi tant d'heures d'angoisse, je vous dois des minutes si délicieuses que rien
ne les effacera, même pas mon agonie d'à présent... Vous souvenez-vous du chemin de Saint-Jean, bordé par
la ligne bleue de la mer? Vous souvenez-vous de la villa des Œillets? Vous rappelez-vous le Lebewohl
de Beethoven? Comme tout cela est loin et près! Adieu. Quand vous aurez lu cette lettre, personne ne me
joindra plus. Fermez vos chères paupières, souvenez-vous! Je vous aime, je vous perds et vraiment j'en meurs.
Adieu!»

Il mit la lettre dans une enveloppe ouverte, et la glissa dans ce mot adressé à Daumier:

«Docteur, votre lettre m'achève. Je ne puis pas revenir, vous saurez pourquoi quand vous aurez lu ces pages
écrites pour Claire, mais que vous lui remettrez seulement si vous le jugez utile... Moi, si je n'ai décidément
pas le courage de mourir, je vais m'éloigner de nouveau, si loin, cette fois, qu'on ne me rejoindra plus. Je
resterai cependant trois jours encore à Heidelberg, pour vous laisser le temps de me répondre, de me donner
un conseil suprême.»

V
Ce matin-là, quand le docteur Daumier arriva place Wagram, il était perplexe, sinon sur le devoir à accomplir,
au moins sur la façon dont il allait l'accomplir. Il venait de relire les deux lettres de Maurice. «Si les choses
demeurent en leur état présent, pensait-il, ou si elles continuent à évoluer dans le même sens, tout le monde
souffrira ici. Il n'y a qu'à gagner, pour tous, à une solution tranchante. Oui, mon devoir est clair. Tant pis s'il
est pénible; il faut agir.»

V 154
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Son esprit, curieux d'analyse, ramassait toutes les raisons capables de le décider à agir, à jouer auprès de Julie,
comme auprès de Rieu, ce rôle de providence auquel nos mœurs disposent volontiers le médecin
moderne. Mais on ne bride pas un cœur, même aguerri au devoir, avec des théories... Tout en donnant
ses soins à Antoine, Daumier ne pouvait chasser sa répugnance à torturer l'âme haute et tendre de Mme
Surgère.

«Je voudrais faire aujourd'hui quelque chose qui est tout à fait analogue, dans le domaine moral, à une
amputation. Or, je ferais une amputation ordinaire sans trouble, sans hésitation, sans remords, et voilà que j'ai
peur de faire l'autre, si nécessaire!»

Julie entrait dans la chambre: pauvre Julie au visage ravagé et terni par les angoisses, et dont les yeux
éteignaient presque leur douce flamme bleue.

—Eh bien? fit-elle.

Daumier haussa les épaules:

—La fin vient lentement. Toute une partie du bras gauche est inerte. Ce qui est surprenant, c'est la
marche irrégulière de cette marée d'insensibilité. Quel merveilleux mal!

Quelque temps il demeura devant le chevet d'Antoine. Il regardait Julie à la dérobée: il aurait voulu être doux,
presque caressant avec elle, comme avec un patient qu'il faut opérer. Il demanda:

—Descendons-nous voir notre petite malade?

—Je veux bien.

Ces visites, depuis l'entretien qu'elle avait eu avec Esquier, étaient la torture quotidienne de Julie. Chaque mot
du médecin, chaque réponse de Claire, tombaient sur son misérable cœur comme des gouttes brûlantes
de poix. Pourtant elle voulait que rien de ce qui se disait auprès de la malade ne lui échappât: il lui semblait
que si quelque chose devait être comploté contre son amour, le complot se formerait là.

Ils trouvèrent Esquier auprès du lit. Claire, immobile et sommeillante, avait une effrayante beauté. Sa peau
semblait dépourvue d'épaisseur, élimée jusqu'à la minceur d'une feuille d'ivoire. Les cheveux d'encre
entouraient cette pâleur extra-humaine, comme une bordure de deuil. Les mains amincies, des mains de sainte
sur un tableau byzantin, frémissaient de temps en temps, et aussi les paupières, les épaules frileuses, au léger
bruit des pas sur le tapis.

Esquier, sa grande taille effondrée dans un fauteuil bas, les coudes sur les genoux et le menton dans les
paumes, la contemplait. Depuis que la maladie de Claire s'était subitement aggravée, qu'elle ne quittait plus le
lit, que ses nuits traversées de délire faisaient redouter la méningite, on ne pouvait plus l'arracher de cette
chambre et de ce lit.

Il leva à peine son regard lorsque Daumier entra, suivi de Julie. Le médecin s'avança, examina quelque temps
la malade endormie, dont le sommeil devenait nerveux et agité. Il approcha son oreille de la bouche
demi-ouverte.

—Eh bien? demanda anxieusement Esquier.

Daumier fit signe que rien d'anormal n'apparaissait.

V 155
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Claire ouvrait les yeux à ce moment, et à se voir ainsi entourée, un léger flux de sang inonda ses joues, comme
si tous ces yeux, fixés sur elle, venaient de surprendre le secret de ses songes.

—Comment allez-vous, ma chère enfant? demanda le médecin.

Elle murmura quelques paroles où l'on ne distingua que ce mot:

—...Faible!...

Daumier entr'ouvrait la chemise, sur la gorge pâle, si amincie qu'elle semblait redevenue une gorge d'enfant.
Et la délicatesse de ce cou d'apparence si frêle ravivait une comparaison banale: une fleur penchée sur sa tige
trop délicate pour la porter.

Les yeux de Julie allaient du visage agonisant de Claire au visage épouvanté d'Esquier, puis au visage
impassible du médecin. Elle les sentait tous hostiles, coalisés contre elle. Elle n'essayait même plus de se
persuader que ce mal n'était pas son œuvre: elle le savait; elle en avait le cœur déchiré. Mais elle
se réfugiait, comme en une suprême citadelle, dans son amour toujours vivant et vaillant.

Daumier se redressa, posa sur l'oreiller le buste de la jeune fille.

—Tout va très bien, dit-il de cette voix détimbrée qui ne laissait rien transparaître de sa vraie pensée,
qui ne pouvait ni rassurer ni alarmer... Il faut laisser la petite malade bien se reposer, et bien surveiller le
sommeil. À demain, ma chère enfant, ajouta-t-il en pressant le bout des doigts de la jeune fille... À demain, ou
peut-être à ce soir, car j'ai un malade rue Ampère, près d'ici; j'y passerai vers cinq heures.

Il se dirigea vers la porte: Julie et Esquier le suivirent sur le palier, mendiant une parole réconfortante. Sans
fermer tout à fait la porte, afin que Claire entendît, Daumier déclara:

—... Tout à fait bien. Encore quelques jours de soins, si le mieux se maintient, il n'y paraîtra plus.

—Alors, cela va! insista le père.

—Oui, cela va. Retournez près d'elle. Il ne faut pas la laisser...

Quand il fut seul de nouveau avec Julie, Daumier dit:

—Avez-vous un instant à me donner, chère madame?

Ces mots si simples la troublèrent. Un pressentiment lui révéla une menace.

Daumier reprit:

—Vous ne pouvez pas venir?

—Si, balbutia-t-elle, descendons.

Elle le précéda jusqu'au salon mousse, si bouleversée qu'elle dut s'asseoir aussitôt. Elle trouva la force de dire:

—Vraiment Claire va mieux... n'est-ce pas? Daumier s'arrêta devant elle.

—C'est la vérité que vous voulez?

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—Oui... certainement!

—Eh bien! il n'y a plus de doute aujourd'hui. Si rien ne vient interrompre cet épuisement régulier, elle
est condamnée... La congestion cérébrale, sous une forme quelconque, est imminente... Et c'est la mort.

—La mort!...

—Oui!

—Mais c'est affreux! balbutia Julie... Ce n'est pas possible, à l'âge de Claire! Voyons, docteur, on ne
meurt pas sans raison, à vingt ans; on ne s'en va pas comme cela. C'est Paris qui ne lui vaut rien. Il faut la
transporter dans le Midi, à Hyères, ou en Algérie.

—Un voyage? Elle n'irait pas jusqu'au bout! Je vous dis que sa vie, en ce moment, tient au plus léger
incident. Vous devriez pourtant bien me comprendre...

Il vint s'asseoir près d'elle, tout près, et les yeux dans les yeux:

—Vous devriez me comprendre, vous surtout. Êtes-vous donc vous-même dans un état de santé
normal? Est-ce que l'inquiétude ne vous mine pas le corps? Seulement vous êtes robuste,
exceptionnellement... et puis vous avez l'espoir. Tandis que cette pauvre petite se voit condamnée à ne
posséder jamais ce qu'elle désire.

Julie baissait la tête.

—Oui, poursuivit Daumier, vous savez la vérité, mais vous refusez de la voir, parce que vous avez peur
de ce que vous dira votre conscience. Sans l'avoir voulu, ni même mérité, je vous l'accorde, il arrive que la vie
d'un être innocent est entre vos mains. Si Claire n'épouse pas Maurice Artoy, si elle n'a pas au moins l'espoir
de l'épouser un jour, elle mourra. Le problème est simple.

Tandis qu'il parlait, Julie se sentait amenée pas à pas au bord d'un précipice; il s'agissait de fermer les yeux, de
se laisser conduire, précipiter, ou bien il fallait, d'un dernier effort convulsif, échapper aux mains qui
l'entraînaient et s'enfuir loin du tentateur... Des pensées sans nombre, si rapides qu'elles semblaient excéder le
temps, se pressaient dans sa tête... Elle envisagea successivement tous les projets extrêmes qui pouvaient la
soustraire à cette affreuse nécessité de prononcer l'une de ces sentences: «Je veux que Claire meure,» ou bien:
«Je renonce à Maurice.» Elle pensa à fuir, sans tarder, à courir à une gare, à rejoindre l'aimé. Ah! elle le savait
bien! si on la torturait ainsi, c'est qu'elle était seule; si elle se sentait impuissante, à bout de force, c'est que
Maurice n'était pas là pour la soutenir. Qu'il fût là, seulement, et elle se réfugierait dans ses bras, où elle ne
craindrait plus rien, pas même son propre cœur, pas même sa propre pitié!

—Vous ne me répondez pas, dit doucement Daumier.

Elle répliqua, les yeux à terre, en un dernier effort de résistance:

—Que voulez-vous que je réponde?... Je ne comprends pas.

—Oh! je vous en prie, répliqua le médecin, et le timbre de sa voix s'altérait, devenait dur, ne jouons pas
avec des mots. Le temps nous presse, je vous assure... Soyons sincères en face l'un de l'autre. Il s'agit de savoir
si vous voulez sauver Claire... Oui, j'entends votre objection: «Je m'occupe d'affaires que personne ne m'a
confiées; je n'en ai pas le droit...» Eh bien, si, j'ai le droit. Je suis médecin: on me charge de la vie de cette
enfant, je dois essayer tous les moyens de la sauver.

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—En me perdant, moi, murmura Julie amèrement. Si vous parlez comme médecin, ma vie ne
devrait-elle pas vous être aussi précieuse qu'une autre? Et, ajouta-t-elle, tout en pleurs, vous savez bien que je
mourrai, moi aussi, si je le perds!

—Ah! s'écria Daumier en lui saisissant les mains, voilà donc des larmes, enfin! de franches larmes!
Pleurez, pleurez, soulagez-vous! Oui, je sais bien que ce qu'on vous demande est affreux, que je vous crève le
cœur. Mais c'est votre devoir; vous accumulerez les catastrophes autour de vous, si vous ne consentez
pas. Claire mourra. Ce ne sera pas tout: d'autres souffriront, et c'est encore vous qui les aurez frappés. Esquier,
qui vous aime, souffrira... Et—répondez-moi loyalement—celui que vous aimez, êtes-vous bien
sûre qu'il ne souffrira pas?

Bien qu'il eût, intentionnellement, adouci le ton de ces dernières paroles, Julie recula brusquement ses mains,
et ses larmes cessèrent de couler.

—Qu'est-ce que vous dites? Qu'est-ce que vous voulez dire? Maurice souffrirait de rester à moi? Oh!
j'ai bien entendu! c'est ce que vous voulez dire! Eh bien, ce n'est pas vrai! Je le connais, Maurice, moi, vous
comprenez... Il n'y a pas une de ses pensées que je ne devine... Nous avons passé près de trois semaines
ensemble, en Allemagne. Certes, à Paris, il avait été troublé par Claire, je le sais. Claire était son amie
d'enfance; ils avaient eu l'un pour l'autre un caprice d'enfants. Claire n'a pas cessé de l'aimer, elle. Mais
Maurice ne l'a-t-il pas oubliée pour moi? Est-ce qu'elle n'était pas là, il y a trois ans? Qui l'empêchait de
l'épouser, alors? Il n'y a même pas songé. La demande de Rieu, il y a deux mois, l'a bouleversé, c'est vrai.
Mais, dès qu'il a été seul en Allemagne, qui a-t-il appelé, dites? Moi, encore. Et savez-vous ce qu'ont été nos
jours de retraite, à Cronberg? Savez-vous ce qu'il m'a juré, spontanément, au moment où j'ai quitté
l'Allemagne? Il m'a promis, presque malgré moi, d'être mon mari si je devenais veuve.

—Je le savais, dit Daumier.

—Alors, si vous le savez, qu'est-ce que vous me demandez? Franchement, c'est de la folie de vouloir
faire le bonheur d'un homme contre son choix!

Daumier écoutait Mme Surgère et ne la reconnaissait plus. Quoi! c'était Julie? C'était la douce silencieuse qu'il
avait vue si souvent rougissante, intimidée de l'abord d'un indifférent! «Comme la défense instinctive de son
amour est puissante chez la femme, pensa-t-il, chez toutes les femmes!... C'est plus impérieux encore que
l'instinct maternel.»

Il regarda Julie en face, et lui dit:

—Vous êtes sûre des sentiments de Maurice?...

—Sûre?... Mais oui, voyons... C'est lui-même qui...

—Ah! fit Daumier, avec une affectation d'indifférence. Alors...

Il se tut.

Mais Julie se cramponnait à son bras:

—Pourquoi me dites-vous ça? Est-ce qu'il vous a dit quelque chose sur moi?... Dites, je veux savoir!...

—Comment voulez-vous qu'il m'ait rien dit? Je ne l'ai vu qu'un instant avant son départ pour
l'Allemagne... Nous n'avons pas parlé de cela.

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—Alors c'est depuis... Il vous a écrit. Mais parlez, parlez! Vous voyez bien que vous me martyrisez!

Elle s'assit à demi sur le bras d'un fauteuil. Elle tenait entre ses doigts son mouchoir, dont elle déchiquetait
inconsciemment la batiste avec ses ongles.

Daumier, tracassé de pitié, hésitait encore. Où était son devoir? Laquelle des deux femmes fallait-il sacrifier
pour sauver l'autre, pauvres âmes tendres et sincères également! Laquelle avait droit à l'amour et à la vie aux
dépens de l'autre?

Julie dit, la voix entrecoupée:

—Vous savez quelque chose que vous ne me dites pas... Vous avez une lettre, Maurice vous a écrit.
Oui, n'est-ce pas? continua-t-elle sur un geste de Daumier. Il a écrit cela! Il a écrit qu'il ne m'aimait plus... Oh!
mon Dieu, mon Dieu!

Des sanglots violents soulevaient sa poitrine. Daumier, s'approchant, vit que les larmes ne coulaient plus.

—Donnez-moi cette lettre!... Je veux cette lettre, répéta-t-elle en tendant les mains. Vous voyez bien
que je suis calme... Je n'ai pas d'émotion... Il faut que je sache la vérité, vous comprenez bien. Donnez-la-moi.

«Il le faut, pensa Daumier... Pauvre femme! Il vaut mieux tout de même que je sois près d'elle quand elle va
lire cela.»

—Tenez, fit-il, tendant la lettre adressée à Claire: la voici.

Julie la prit comme une proie, s'approcha de la fenêtre pour mieux voir, et se mit à lire. Daumier guettait
l'inévitable défaillance.

«Pauvre femme! répéta-t-il. Pauvre âme!»

Julie lisait; elle avait achevé la première page, maintenant elle en était aux pages du milieu, et cette lecture
semblait s'éterniser. Enfin, elle ne bougea plus, les yeux rivés aux dernières lignes.

Daumier s'approcha, se pencha, la regarda de près. Elle avait les pupilles immobiles, extraordinairement
dilatées.

—Qu'est-ce que cela veut dire? murmura-t-il.

Il prit le papier; les doigts de Julie essayèrent un instant de le retenir, puis le lâchèrent. Il tâta les mains, les
poignets, qu'il trouva frigides et comme ankylosés. Il l'assit doucement, il lui appuya le buste contre le dossier
d'un fauteuil. Elle se laissa faire.

—Voyons, dit-il d'une voix qu'il s'efforçait de rendre impérieuse et réconfortante; voyons, ma pauvre
amie, un peu de courage! Tout bonheur finit; il n'y a qu'à se résigner et à accepter la vie comme elle est...
Quelle fin pouvait avoir une liaison comme la vôtre? Prenez l'initiative de la rupture, ce sera moins humiliant
et vous souffrirez moins.

Julie ne répondait pas. Elle ne regardait même pas le médecin. Seulement ses lèvres remuaient et une larme
unique coulait, très lentement, le long de sa joue. Subitement elle eut un éclat de rire sec et crispa ses mains
sur sa poitrine.

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«Diable!» murmura Daumier.

Il dégrafa le haut du col, puis les premières agrafes du

corset... La gorge adorable, juvénilement délicate et


ferme, lui apparut. Et le médecin pensa: «Comme elle est jeune encore! Les années n'ont pas détruit cet
admirable instrument d'amour... Alors, avais-je le droit?»

Une expression de souffrance répandue sur ses traits, Julie s'agitait dans le fauteuil, respirait avec effort. Des
syllabes confuses tombaient de ses lèvres, sans lien apparent... «Ma chambre... ma chambre de là-bas...
Maurice... mon aimé!»

Daumier acheva d'ôter le corset. Elle respira mieux. De temps en temps, elle était secouée par un accès de rire,
et tout de suite elle disait: «Oh! que j'ai mal... mon aimé!...» Quelques mots lui vinrent, que le docteur ne
comprit pas, des mots de patois corse enseignés par Tonia, dans sa toute petite enfance, oubliés depuis
longtemps, et qui maintenant surgissaient dans ce lamentable bouleversement de sa conscience et de sa
mémoire.

Daumier tâchait de lui faire sentir un flacon d'éther. Mais elle se détournait, pinçait les narines... Et le rire,
l'affreux rire la secouait... Elle murmura: «Maman!...» Pauvre blessée à qui l'enfantine clameur revenait aux
lèvres!

La crise menaçait de s'éterniser. Le médecin prit le parti de la brusquer. Il approcha sa bouche de l'oreille:

—C'est fini, dit-il. Maurice est perdu pour toujours... Vous êtes seule, toute seule...

Julie regarda Daumier. Elle répéta: «Seule!... toute seule!...» Et subitement le flot de chagrin accumulé que la
surprise, le saisissement, avaient endigué un instant au prix d'atroces souffrances, ce flot creva ses digues; des

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larmes abondantes jaillirent des yeux, noyèrent le visage, et la connaissance s'en allant avec elles, elle apparut
bientôt immobile, comme morte.

«Allons, pensa Daumier, l'opération est faite, et elle a réussi.»

Il sonna. Ce fut Joachim qui vint.

—Madame est un peu souffrante, dit-il simplement. Une crise de nerfs. Rien à redouter, du reste.
Aidez-moi seulement à la porter dans son appartement. Mary la déshabillera et la couchera.

Quand il eut laissé Julie, toujours évanouie, aux soins de la femme de chambre, le médecin redescendit auprès
de Claire.

Elle sommeillait toujours avec d'imperceptibles tremblements. Son père, accoudé au lit, la regardait dormir.
Daumier lui posa la main sur l'épaule; il se retourna en sursaut.

—Ah! c'est vous, docteur... Qu'est-ce qu'il y a? Je vous croyais parti depuis longtemps.

—Esquier, répliqua le médecin, j'ai une bonne nouvelle...

—Pour Claire? dit tout de suite Esquier.

—Pour Claire...

—Vous la guérirez?

—Je la guérirai certainement... La cause de son mal n'existe plus.

—Comment? fit le banquier. Puis comprenant à demi: Vous avez parlé à Julie?

—Oui...

—Et elle vous a écouté?

—Il le fallait... Ah! le choc a été rude. Elle souffre bien. Allez la voir.

—Mon Dieu! Qu'est-ce que vous avez fait, Daumier? Vous l'avez tuée!

—Non... Nous sauverons Mme Surgère, j'en réponds. Que voulez-vous, mon ami? La crise était
nécessaire. Je l'ai provoquée pour qu'elle se produisît dans des conditions dont je fusse maître. Allez la voir.
Elle vous aime. Dès qu'elle reprendra connaissance, il faut qu'elle vous trouve près d'elle. Quant à moi, je
repasserai vers cinq heures.

Le médecin avait vu juste. Julie ne reprit guère connaissance de toute la journée; seulement vers le soir, sa
fièvre disparut, elle tomba dans un sommeil profond et parfaitement calme. Daumier, qui revint avant la nuit,
comme il l'avait promis, déclara qu'il n'apercevait plus aucun danger; Esquier alors quitta la chambre et alla se
coucher, brisé de fatigue. Mais quand, le lendemain matin, vers dix heures, il fit demander des nouvelles de
Mme Surgère, Mary lui annonça que «Madame était sortie de très grand matin; qu'elle paraissait bien portante
et calme.»

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Un instant, le soupçon d'un acte de désespoir effleura le banquier. Mais il se rassura vite. Non, Julie était trop
croyante pour forcer la mort. «Alors, que veut dire ce départ? Quitterait-elle Paris? Aurait-elle conçu le projet
de rejoindre Maurice?»

—Mme Surgère n'a rien emporté, pas de malle, pas de valise?

—Non, monsieur!

—Elle n'a pas dit où elle allait?

—Non...

—Ni fait atteler?

—Non... Madame est sortie à pied... Mais, par la fenêtre, je l'ai suivie des yeux. J'ai vu qu'elle traversait
le boulevard et qu'elle allait prendre un fiacre fermé, à la station, en face...

Effectivement, Julie s'était éveillée de bonne heure, aux premières clartés du jour, et tout de suite l'affreuse
réalité l'avait étreinte. «C'est fini... fini... pensa-t-elle. Oh! mon ami, mon ami! est-ce vrai? Est-ce que je ne
t'aurai plus jamais... jamais?...» Non! jamais plus cette chère tête brune ne se réfugierait contre son sein; elle
n'entendrait plus les appellations familières qu'elle aimait: «Ma Julie!... ma Yù!...» Tout était bien fini, cette
fois, bien irréparable. Elle-même le voulait: elle l'avait voulu dès que les cruelles lignes écrites par l'absent
étaient entrées dans ses yeux; et, à travers le délire, à travers le sommeil prostré des heures dernières, elle
découvrit que cette volonté s'était mystérieusement fortifiée. Elle pensa: «S'il était là, s'il me
disait:—Ma Yù, je t'aime comme avant; je veux être à toi comme avant...—eh bien! c'est moi qui
ne voudrais pas, qui dirais:—Non! Non!»

Et malgré qu'elle les chassât comme un cauchemar, les mots de la lettre lui revenaient: «Vous avez pris
possession de moi; pendant l'absence, vous êtes en moi; j'en souffre... je ne voudrais pas en souffrir... Jamais
je n'épouserai cette pauvre femme...» Ce n'était pas l'orgueil féminin blessé qui saignait: c'était encore sa
tendresse, cette tendresse qui n'avait jamais failli ni diminué... «M'a-t-il aimée? M'a-t-il seulement aimée
jamais? N'ai-je été pour lui qu'un passe-temps, qu'un pis-aller?» Mais les souvenirs se réveillaient et
protestaient. Quand il la poursuivait de ses désirs, quand il oubliait Claire à ce point que la jeune fille révoltée
rentrait au couvent, il l'aimait vraiment, voyons! à ces moments-là! Et les trois années de communion, ce
n'était pas un mensonge, cela! Elle vit la vérité très nette: «Oui, il m'a aimée, bien aimée... Il m'a aimée sans

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arrière-pensée, jusqu'au moment où Claire est revenue ici.»

Elle se leva, elle s'habilla machinalement, sans savoir quelle heure il était, sans appeler Mary pour l'aider.
Dans les ténèbres de son désespoir, une aube de lumière se levait, oh! triste lumière, comme ces pâles aubes
septentrionales qui durent si peu de temps entre les longues nuits de Norvège... Sa conscience avait travaillé
dans le mystère, pendant qu'elle gisait sous la fièvre. Sa conscience lui avait dit: «Quelque chose est mort.
Voici la fin d'une ère...» Ainsi les rafales d'automne, emportant les dernières feuilles, disent: «Voici la fin des
gaies journées. Voici l'hiver...» Oui, c'était l'hiver, cette fois; elle le sentait, et chaque fois que cette sensation
la traversait, elle frissonnait, de tous ses membres... Quelque chose était mort... Elle s'habilla comme en un
deuil pour les démarches suprêmes qui suivent une mort.

«La chapelle de la rue de Turin... L'abbé Huguet!» La chapelle s'évoqua devant son rêve, et aussi la silhouette
noire du prêtre. De nouveau, l'horrible tristesse la traversa, une nouvelle rafale la secoua, la jeta à genoux, par
terre, disant: «Mon Dieu! ayez pitié, ayez pitié!» Elle ne savait plus balbutier que ces cris; qu'eût-elle pu
demander au dispensateur du bonheur humain et de la douleur humaine? Sa douleur était inguérissable; elle
n'en voulait pas être guérie.

Elle répétait: «Mon Dieu... mon Dieu...» comme les enfants, quand ils souffrent, crient à leur mère, rien que
pour répéter ce nom de refuge, même quand ils savent bien que leur mère ne peut les calmer!...

Elle se releva, à demi consciente. Elle acheva de se vêtir: elle allait sortir quand la femme de chambre qui
couchait dans la pièce voisine, réveillée au bruit, accourut:

—Madame sort? Madame n'est pas malade?

—Non, Mary. Je vais bien. J'ai une course à faire:

L'Anglaise n'osa pas demander: «Où va Madame?» Elle dit seulement:

—Madame rentrera?

—Pour le déjeuner, sûrement, Mary.

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Et, ne voulant pas être interrogée davantage, elle sortit vivement. Elle courut presque jusqu'à la station de
fiacres.

—Rue de Turin... Au couvent... À la chapelle... Je vous arrêterai.

Il était presque huit heures quand elle y arriva. Elle pensait entrer directement dans le couvent par la petite
porte qui donnait sur les cours, et monter aussitôt chez l'abbé Huguet. Mais le fiacre s'arrêta devant la
chapelle: les portes en étaient ouvertes, des lumières de cierges brûlaient au fond du chœur.
L'appréhension des aveux et aussi une reprise de piété la jetèrent dans la chapelle. Tout de suite, elle s'y sentit
plus à l'aise, sous cette demi-obscurité fraîche. Derrière des bancs vides d'élèves, quelques chaises, quelques
prie-Dieu, vides aussi, attendaient les fidèles... Julie s'agenouilla.

Dans son désespoir, y avait-il place pour une consolation? Oui! c'était une consolation, ce droit reconquis à
entrer là, à y prier. Elle n'y venait plus, comme trois ans passés, avec l'appréhension encore délicieuse de la
faute. Aujourd'hui, elle avait péché, péché des mois et des années, et voici que son péché même l'abandonnait.
Jamais elle ne le commettrait plus; une main providentielle la restituait à la chasteté désespérée.

«Mon Dieu... ayez pitié!»

Un bruit sourd de piétinements légers parvenait jusqu'à elle. Elle le reconnaissait; il réveillait au fond
d'elle-même les vieux échos. C'était l'heure de la messe: Julie vit la converse allumer les cierges et préparer
l'autel, la même qui, trois ans plus tôt... Oh! ce passé! Cette station dans l'église! Tout cela lui remontait au
cœur, à présent! Entre la prière éplorée de ce jour-là et la prière désolée de celui-ci, l'histoire brève et
infinie de son amour, tout entière avait tenu!

Maintenant, les élèves entraient, une à une... Elles entraient, souvent continuant à leurs premiers pas le
chuchotement de la conversation commencée dans les corridors: une génuflexion d'automate les ployait
devant le milieu du chœur, et, subitement recueillies, elles garnissaient les bancs avec ordre... Toutes
furent placées bientôt, et, sur un battement de claquoir, agenouillées. Julie les regardait, des dos amincis de
fillettes, vêtues, sans grâce, d'une pèlerine noire qu'un ruban de faille bleue, pour quelques-unes, barrait en
forme de V. «J'ai été de ces petites, de celles qui sont à genoux là-bas, tout près du chœur... Puis voici
ma place, au milieu, à la hauteur de la chaire, quand j'étais parmi les moyennes, quand j'ai fait ma première
communion... Voici la dernière que j'ai occupée, là, où s'agenouille cette grande brune.» Il lui sembla que ces
divisions méthodiques de la chapelle symbolisaient pour elle les saisons de la vie. Le printemps était mort,
puis l'été; l'automne s'achevait. Et c'était aujourd'hui le dernier jour de l'arrière-saison. Loi de misère, qui des
marches du chœur chasserait insensiblement ces enfants, comme elle-même, vers la porte de l'asile, vers
le monde! Combien, parmi ces petites, si innocentes, regardant le tabernacle avec de pures prunelles,
reviendraient un jour, à la place qu'elle occupait maintenant, pleurer leur amour mort, leur vie brisée? Oh!
triste amour! triste vie!

Sa pensée errait ainsi autour du problème de la destinée, sans le pénétrer, tandis qu'elle accomplissait
machinalement les gestes de la prière; même ses lèvres inconscientes mêlèrent une voix aux voix qui
chantaient des cantiques. Les pieux cantiques disaient que l'amour de Dieu est le seul refuge; ils déploraient
de grands péchés, ils témoignaient de la confiance des fidèles aux divines miséricordes. Les plus petites les
balbutiaient, ces paroles de pénitence, à la veille des tristes fêtes de novembre, comme aussi les grandes filles
qui devinaient déjà l'amour, celles dont le cœur, peut-être, avait déjà battu pour des jeunes
hommes,—comme aussi la pauvre femme que l'amour venait de rejeter, brisée, tout au seuil du temple,
pénitente et pleurante.

Puis ce fut la fin de la messe, le prêtre expédiant les dernières oraisons et s'en allant, précédé de son enfant de
chœur, la chapelle vidée comme d'une eau qui fuit lentement, silencieusement. La converse éteignit les

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cierges, fit le ménage du culte... Bientôt Mme Surgère fut seule dans la chapelle. Un soleil pâle y entrait à
pleines verrières, pourtant il y faisait froid.

«Allons, pensa Julie en entendant la porte se refermer sur la converse. Il le faut.»

Elle se leva, gagna la sacristie. La sœur l'arrêta:

—Madame désire?...

Elle ne la reconnaissait pas. «Ai-je donc vieilli?» se dit Julie. Elle demanda:

—Monsieur l'aumônier est-il chez lui?

—Je crois bien que oui, madame... Mais... mais je ne sais pas s'il reçoit.

Elle n'osait barrer le chemin, comme elle avait ordre de le faire aux inconnues: des souvenirs vagues la
faisaient hésiter, lui remémoraient les traits de la visiteuse.

—Oh! sœur Zyte, répliqua Mme Surgère, l'abbé Huguet me recevra, n'ayez pas d'inquiétude.

—Bon, madame, fit la sœur avec un demi-sourire. Si madame connaît monsieur l'aumônier... Je
crois que monsieur l'aumônier est dans le cloître, en ce moment.

Elle ouvrit elle-même devant Mme Surgère la porte qui donnait sur le cloître.

En effet, marchant d'un pas allongé et lent sous les arcades, l'abbé Huguet lisait son bréviaire. Justement, il
tournait l'angle voisin, il s'approchait: Julie se trouva face à face avec lui.

Levant les yeux, il reconnut son ancienne pénitente:

—Ah! chère madame!

Elle essayait de sourire, balbutiait quelques mots de bienvenue: lui, par-dessus les lunettes, la scrutait du
regard, et, familiarisé avec les âmes et les visages des femmes, il pénétrait par les yeux encore meurtris et
humides le cœur ravagé de l'abandonnée... Il la vit toute confuse, impuissante à parler là, en plein air,

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sous le regard oblique de la converse.

—Il fait un peu froid dans ce cloître, dit-il, à moins de marcher vite... Moi, c'est un exercice hygiénique,
chaque matin, en lisant mon bréviaire... Mais je ne voudrais pas vous y contraindre. Et si vous voulez, nous
allons monter dans mon bureau?

De la tête elle consentit... Le prêtre la précéda vers l'escalier du fond. À ce moment, elle eut conscience que ce
pas qu'elle allait faire, c'était le pas suprême qui la séparerait de tout ce qu'elle aimait... Elle franchissait la
frontière; après, il ne serait plus en son pouvoir de reculer. Alors, elle désira fuir, se sauver, échapper au
prêtre. Toutes sortes de plans auxquels elle n'avait pas songé se présentèrent: rejoindre Maurice, le reprendre,
le garder. Elle savait le pouvoir de sa présence sur ce cœur incertain. Fuir... le rejoindre... Oh! les vains
projets! À l'instant même où ils lui venaient, elle montait les marches derrière l'aumônier. Déjà elle arrivait en
haut de l'escalier; la porte de la chambre douillette et parfumée du prêtre s'ouvrait et se refermait; elle était
assise sur le grand fauteuil voisin du bureau, comme trois années auparavant.

—Comment va-t-on, chère madame, chez vous?... Ce bon M. Surgère?

Aucune allusion ne fut faite encore au long temps pendant lequel leurs relations avaient été suspendues. Elles
n'étonnaient pas l'abbé, ces absences de la vie religieuse jusqu'au jour où la débâcle de l'amour rejette les
pauvres amoureuses mondaines, toutes meurtries et pantelantes, aux pieds du Consolateur.

—Mon mari va bien, répliqua distraitement Mme Surgère.

Et aussitôt, songeant à ce moribond qu'elle avait laissé avenue de Wagram:

—C'est-à-dire, fit-elle, qu'il ne souffre pas. Mais sa maladie n'est pas guérissable, vous savez...

—Et notre chère Claire Esquier? Elle demeure bien avec vous, n'est-ce pas?

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—Elle aussi est un peu souffrante... Mais ce n'est rien... Nous ne sommes pas inquiets.

Il y eut un silence. Julie, évitant le regard de l'aumônier, considérait obstinément la pendule; un petit balancier
de métal oscillait dans une échancrure du cadran. L'abbé, la voix plus basse, demanda:

—Et vous, mon enfant, comment allez-vous?

Elle ne répondit pas; le flot de son chagrin remonta jusqu'à ses yeux, qui s'emplirent de larmes. Elle les
essuyait à mesure, mais il en montait d'autres, sans cesse, comme d'une source inépuisable.

Le prêtre se rapprocha d'elle:

—Allons, soyez courageuse! Vous avez beaucoup de chagrin, je le vois. Prenez confiance. Si vous
revenez loyalement à Dieu, soyez sûre que vous lui devrez la consolation et la paix.

Et il répéta cette phrase, que Julie avait entendue textuellement, à son autre visite.

—Voulez-vous que je vous entende au saint tribunal?

Cette fois, elle répondit:

—Oui... mon père.

L'abbé se leva, alla vers l'alcôve. Il en ouvrit les rideaux. À côté de l'étroit lit de fer, le confessionnal apparut:
un siège et un prie-Dieu, séparés par une planche d'acajou grillagée.

Tous deux s'installèrent. Il dit:

—Je vous écoute.

Elle balbutia les paroles rituelles de la confession, remise naturellement à leur usage, quoique tant de jours
eussent passé sans qu'elle les prononçât.

—Eh bien, ma fille, reprit l'abbé, comme elle se taisait, hésitante, ne sachant plus par où commencer
ses aveux... voilà bien longtemps que je ne vous ai pas vue ici... Avez-vous néanmoins fréquenté les
sacrements?

—Non, mon père.

—Ah!... Vous en avez été éloignée par un scrupule de conscience, sans doute?... Vous ne trouviez pas
que... l'état de votre cœur... les habitudes de votre vie... comportassent une fréquentation assidue?...
oui... c'est cela. J'ai le souvenir de la dernière visite que vous m'avez faite. Vous étiez inquiète, à ce
moment-là, mais pleine de bonne volonté.

—Oh! oui, murmura Julie.

—Et cependant, vous avez failli? continua le prêtre, qui ne questionnait plus, qui se bornait à solliciter
l'aveu tacite par de courtes haltes de silence au bout de ses phrases. Vous avez, quoique mariée, cédé à un
amour coupable... avec un homme beaucoup plus jeune que vous?...

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Elle se taisait. Son amour lui apparaissait, aux mots du prêtre, sous sa face criminelle, et elle s'étonnait d'avoir
vécu tranquille, heureuse,—oh! plus que tout le reste de sa vie chaste,—en compagnie du
péché... Dans l'appareil religieux qui l'environnait, à côté de ce prêtre, elle commençait seulement d'en souffrir
religieusement; elle en voulait être lavée, pour jamais délivrée.

L'abbé demanda:

—Vous avez cédé à ce jeune homme, peu de temps après votre visite ici?

—Oui, mon père. Moins de trois mois après.

—Et vous lui avez appartenu... dans la maison même de votre mari?

—La première fois seulement... Ensuite... il a pris un appartement, et c'est là que nous nous sommes
vus.

—Et là, toutes les fois qu'il a exigé de vous le péché... vous avez consenti?...

—Oh! mon père! interrompit-elle... vraiment, je ne crois pas que vous vous représentiez exactement
comme je l'aimais. Je pensais à lui constamment; tout m'ennuyait quand il n'était pas près de moi, et dès qu'il
y était, je n'avais aucun besoin de distraction pour être heureuse. Bien sûr, je n'aurais jamais rien su lui refuser.
Mais il me semble bien que c'était surtout de le voir heureux que j'étais heureuse!... Oui, c'est cela. Je vivais
pour lui: et j'avais tant de joie à penser que c'était par moi qu'il était heureux!

—Ma pauvre enfant! reprit l'abbé, sentant qu'elle échappait au remords, envahie par l'attendrissement
des souvenirs... vous avez été très coupable...

Il y eut un silence, troublé seulement par les sanglots de Julie.

—Et c'est un réveil spontané de chasteté qui vous a décidée à revenir me trouver, à demander asile à
Dieu contre ce crime?... Ou bien, est-ce que ce sont les événements?...

—Mon père, ce sont les événements. Il ne m'aime plus.

Alors, ce mot lâché, toutes les écluses de son chagrin cédèrent ensemble... Elle sanglota, dévêtue de la pudeur
même de sa douleur, disant seulement, parmi ses larmes: «Il ne m'aime plus! Il ne m'aime plus!...»

—Levez-vous, mon enfant, lui dit l'abbé... Et venez vous asseoir ici... Vous êtres trop bouleversée pour
rester à genoux.

Il tira d'un des tiroirs de son bureau le flacon de sels, toujours prêt pour les évanouissements, le livra aux
mains de Julie. Elle le respira longuement. Quand elle fut plus calme, elle parla, d'elle-même, sans qu'il fût
besoin de la questionner. Elle raconta l'histoire de sa chute, le temps de possession sans partage, puis le retour
de Claire, les secousses qui avaient précédé l'arrachement définitif, le voyage d'Allemagne, la catastrophe...

L'abbé Huguet l'avait écoutée sans l'interrompre. Quand elle eut fini:

—Et maintenant, demanda-t-il, avez-vous tout à fait renoncé à votre péché?

—Oh! oui, tout à fait... Rien ne pourrait m'y ramener, rien, rien...

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—Cependant, vous étiez bien possédée par cette affection. D'un jour à l'autre, elle a disparu de votre
cœur?

—Non. J'aime toujours Maurice. S'il faut ôter cela de moi, que le bon Dieu m'épargne!... je ne peux
pas, je ne serai jamais pardonnée. Seulement... quand je fais mon examen de conscience, il me semble que
désormais il n'y a pas de péché dans la pensée que je garde à Maurice. C'est quelque chose de très fort, mais
de blessé, comment dire? de triste, comme on aime quelqu'un qui est mort. Non, je ne puis pas pécher en
l'aimant comme cela.

L'abbé réfléchit quelque temps.

—Votre conscience vous appartient, mon enfant, dit-il. Vivez en paix avec elle. Le bon Dieu veut vous
pardonner puisqu'il vous éprouve... Écoutez-moi.

De cette voix singulière qui faisait vibrer comme un cristal les nerfs de ses pénitentes, il ajouta:

—Vous voici revenue, ma fille, toute meurtrie et saignante, aux pieds de votre confesseur. Dieu vous a
frappée dans votre péché même, il faut l'en remercier. Vous avez fait un voyage à travers l'amour humain:
vous pouviez y demeurer éternellement, et cette honte s'attachait à vous comme une lèpre, jusqu'à la mort,
jusqu'au delà. Vous souffrez, n'est-ce pas? mais tout de même vous vous sentez aujourd'hui quelque chose de
meilleur qu'hier; vous n'êtes plus cet être coupable et vil: une amoureuse. Oui, une amoureuse; le mot vous
choque parce que je le prononce ici, dans cette sainte maison, devant ce crucifix: hier vous n'étiez pourtant pas
autre chose. Adorez la main qui vous ôte violemment cette triste prérogative. Il ne vous est pas interdit, certes,
d'aimer encore l'homme que vous avez aimé; mais voyez comme cet amour se hausse, s'il exclut le don de
votre corps. Rappelez-vous ce que je vous disais voici trois ans: «Il y a quelque chose de mal dans l'amour.»
De ce quelque chose de mauvais, vous avez senti l'amertume, n'est-ce pas? Eh bien, ôtez de l'amour ce vague
élément coupable, il reste une grande vertu, la charité. Allons, mon enfant, prenez courage! Vous recouvrez
votre nationalité perdue d'honnête femme et de chrétienne. Prononcez les paroles de contrition; je vais vous
absoudre. À genoux, mon enfant; le front bas, mais l'âme haute. Et point de larmes. Quoi! vous renaissez à la
santé morale, et vous pleurez?

Lorsque les dernières paroles de l'absolution furent prononcées, que le prêtre eut dit à Julie les mots rituels du
congé: «Allez en paix!» tous deux se relevèrent en même temps. Ils sentirent le besoin de se séparer sans
ajouter une parole, et dès ce moment même. Ils se serrèrent la main.

—Adieu, madame. Revenez me voir, n'est-ce pas? N'oubliez plus le chemin de cette maison.

—Adieu, mon père.

De nouveau Julie était dans la chapelle, maintenant tout à fait vide. Elle s'était agenouillée près du
chœur, dans les bancs des toutes petites; machinalement elle s'était mise à la place qu'elle avait occupée
là, plus de trente ans auparavant. Et le miracle de la confession sincère, si incompréhensible aux âmes

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non religieuses, s'accomplissait vraiment: son âme aussi était redevenue pareille aux âmes innocentes des
enfants agenouillées là tout à l'heure. L'abbé Huguet avait dit vrai: elle n'était pas faite pour les matérialités de
l'amour. Si son cœur saignait encore par mille entailles, si de ses yeux meurtris jaillissaient des larmes,
inépuisablement, à la pensée que l'ami chéri n'était plus à elle, ne l'aimait plus, quelque chose dans sa chair
libérée s'apaisait, se guérissait, comme de la cuisson d'une ancienne brûlure.

Elle restait agenouillée... Elle avait l'obscure confiance que des voix divines lui dicteraient là ce qu'elle avait à
faire; car elle voulait encore, son sacrifice résolu comme il l'était, l'accomplir utilement et modestement. Elle y
réfléchit longtemps; ce fut la cloche bien connue, annonçant le repas, qui lui rappela l'heure. Il fallait
n'inquiéter personne, éviter le bruit autour de ce qui allait se passer. Il fallait qu'il n'y eût de catastrophe,
d'écroulement, de blessure, que dans son propre cœur.

Elle put regagner sa maison avant midi. Tonia la guettait derrière les barreaux de sa logette, comme de
coutume.

—Ah! Yù! fit-elle... Comme tu nous as tourmentés ce matin, ma Yù! Je t'assure que je me suis fait du
mauvais sang, et M. Esquier aussi, va!

—Chut, Tonia!... Pas de bruit. Il n'y a rien d'extraordinaire à ce que je sorte le matin pour revenir à
midi. Fais servir le déjeuner dans un quart d'heure. Est-ce que M. Daumier est arrivé?

—Oui, ma belle, il est chez M. Surgère à causer avec M. Jean.

—Va le trouver, prie-le de monter dans ma chambre. Et ne bavarde pas, hein!

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—C'est dit... Pas un mot!

Quelques instants après, le docteur, assez inquiet de l'accueil qu'on lui ferait, entrait chez Mme Surgère. Il la
trouva, ce qu'il n'aurait pas attendu, parfaitement calme. L'eau fraîche avait, sur ses yeux, effacé les traces des
larmes. Elle s'était soigneusement recoiffée. Rien ne trahissait, sinon la pâleur de ses joues, les émotions de la
veille et de la matinée.

Elle tendit la main au médecin:

—Bonjour, docteur. Vous voyez que je vais bien. Comment va Claire?

—Beaucoup mieux. Elle a dormi sans fièvre. J'ai le meilleur espoir.

—Et Antoine?

—Toujours de même.

—Vous déjeunez avec nous?

—Si vous voulez de moi.

—Certes. Mais un mot, avant de descendre. Qu'est devenue la lettre que vous m'avez montrée hier... la
lettre de Maurice à Claire? insista-t-elle, voyant Daumier hésitant. N'ayez pas peur, je suis calme...
L'avez-vous remise à Claire, cette lettre?

—Non, je l'ai gardée. Je n'ai pas cru devoir...

—Eh bien, écoutez. Avez-vous confiance en moi?

—Quelle question, chère madame!

—Oh! nous n'en sommes pas aux formules de courtoisie. Le cas est trop grave, n'est-ce pas? Avez-vous
confiance en ma parole comme en la parole d'un homme d'honneur? Et si je vous donne cette parole que je ne
m'oppose plus au mariage de Claire et que je vais moi-même écrire à Maurice pour le rappeler, me
croirez-vous?

—Je vous crois absolument.

—Alors cette lettre... que vous m'avez montrée hier, je vous la demande. Vous m'épargnerez
l'humiliation qu'elle soit lue par Claire... et, à moi, elle me servira de sauvegarde contre moi-même, si jamais
j'avais la tentation d'une défaillance. Pourquoi hésitez-vous? Maurice vous a donné le droit d'en disposer à
votre idée, et, certes, l'usage que vous en avez fait hier est plus étrange...

Daumier réfléchit quelque temps.

—Vous avez raison, finit-il par dire. Cette lettre, maintenant qu'elle a fait son œuvre, est à vous.

Il la lui donna. Julie l'enferma aussitôt dans un tiroir de son secrétaire.

—Elle n'en sortira jamais, dit-elle, que si je ressens un jour le regret de mon sacrifice. Alors je la relirai
pour me convaincre que je fis bien. Je vous le jure.

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Ils se regardèrent au fond des yeux.

—Vous êtes admirable, dit le médecin.

—Admirable, mon Dieu! répliqua-t-elle avec un sourire très triste. Je ne me trouve guère admirable,
moi. Enfin, le plus rude de la besogne est fait. Il nous reste à rappeler Maurice. Je m'en charge. Jusque-là, si
vous voulez, nous oublierons toutes ces choses... Je veux que ce retour et le mariage aient lieu sans bruit, tout
simplement. J'étais l'obstacle; je m'efface.

Daumier lui baisa la main. Il cherchait des mots pour exprimer son émotion. Mme Surgère mit un doigt sur sa
bouche:

—Pas une parole jusque-là! C'est promis? Et maintenant, descendons.

VI
Depuis trois jours, Maurice attendait anxieusement, à Heidelberg, la réponse de Claire. Qu'allait-elle répondre,
si elle répondait? Et que pouvait-elle répondre dont il fût satisfait? La situation était sans issue pour elle
comme pour lui. Un seul événement aurait pu mettre son cœur en repos; il était impossible, sûrement
impossible, et pourtant il s'attardait souvent à le rêver: Claire quittait Paris et le rejoignait en Allemagne,
comme naguère Julie. Oh! le voyage avec elle, avec Claire, cette taille souple serrée contre lui, et le baiser de
ces lèvres rouges et l'odeur de ces noirs cheveux crêpelés... Une à une, il avait le cruel courage de revivre par
le souvenir les journées, les minutes de Cronberg, la jeune fille substituée, dans ce rêve, à la maîtresse trahie...
Et subitement, en plein rêve, il recevait comme un coup de poignard le choc de la dernière parole de Julie:

«Si tu reviens ici avec une autre femme, et que la petite Kœthe te demande où je suis, tu lui répondras
que je suis morte, n'est-ce pas?»

Le troisième jour, une lettre arriva. Il reconnut sur l'enveloppe l'écriture de Julie. «Pauvre Julie! Encore des
tendresses vides... Encore des:—Je t'aime, mon adoré! Tu manques bien à ta Yù!...» Mais, quand il eut
ouvert le papier, parcouru les quelques lignes qu'il contenait, il fut réveillé en sursaut de son indifférence.

«Mon ami, des événements graves, qui vous intéressent, se passent ici. Revenez par les plus courts chemins.
Votre présence est nécessaire, et celle qui la réclame c'est

«Votre amie

«Julie Surgère.»

VI 172
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Il relisait ce court billet, en répétait les mots à haute voix. C'était l'écriture bien connue, c'était le papier favori
de Julie; mais la pensée qui avait animé ces lignes, non, ce n'était pas la sienne. «Quelque chose de grave se
passe vraiment là-bas... Mon ami, au lieu de Mon aimé... Pas un mot de tendresse émue... Une mère aurait pu
m'écrire cela...» Il réfléchit, envisagea une à une toutes les solutions qui lui parurent vraisemblables... Il ne vit
naturellement pas la seule vraie: il ne devina pas que Daumier eût pu montrer ses lettres à Julie. «Claire va
plus mal... ou bien Antoine se meurt...» Et tout de suite il rejeta la première hypothèse... «Si Claire était très
malade, ce ne serait pas Julie qui m'appellerait auprès d'elle.» Car, comme la plupart des hommes, il
n'imaginait pas qu'une femme, sans cesser de l'aimer, pût faire le sacrifice de son amour.

«Oui, c'est bien cela. Antoine va mourir. Julie a hâte de me revoir; elle m'appelle. Elle va me demander de
tenir ma parole. Elle veut s'assurer que j'y suis toujours résolu.»

Quelques jours plus tôt, cette nécessité du retour à Paris, face à face avec son serment, l'eût effaré.
Aujourd'hui cette lettre, qui contenait la mise en demeure, l'arrêt, lui procurait un soulagement, un
contentement secrets. Ces trois lignes sur papier mauve, c'était la libération, la fin de l'exil: elles lui rendaient,
devant sa conscience, le droit au retour. Au bout du voyage, il allait trouver le mur de l'impasse... Mais de
louches espoirs le soutenaient comme à tant d'heures de sa vie. «Soit... je tiendrai ma parole, mais je serai près
de Claire, et d'être près d'elle, je la guérirai. Et puis, tout s'arrangera...» Il n'osait pas se dire comment, par
quelle double trahison... Ce qui fut résolu dans son esprit sans l'ombre d'hésitation, ce fut le retour. Comme
toujours, esclave de la destinée, il avait attendu l'impulsion d'autrui pour se décider.

Il partirait donc; il partirait au plus vite. Ayant consulté l'horaire des trains, il constata qu'il fallait attendre le
lendemain pour rejoindre à Carlsruhe l'Orient-express qui le ramènerait à Paris dans la matinée du
surlendemain. Cet homme que la plus dure échéance menaçait, à qui se présenterait, quarante-huit heures plus
tard, une traite à payer, dont le montant était son avenir, cet homme passa les deux jours qui suivirent dans la
fièvre, mais dans une fièvre active, bien vivante, presque heureuse. Il consacra sa matinée à reparcourir les
merveilleux environs de Heidelberg: le soleil les incendiait des feux pâles de novembre, la robe rouge des bois
se déchiquetait aux moindres souffles; mais jamais le Philosophenveg ni le Kœnigstuhl ne lui
semblèrent plus délicieux. Il ressentait pour Heidelberg, comme pour Hombourg, comme pour Cronberg,
l'attrait mystérieux dont nous parons les lieux où nous avons beaucoup vécu, y ayant beaucoup aimé ou
beaucoup souffert.

La nuit suivante, il dormit peu: cette nuit d'insomnie ne lui parut ni lente ni pesante, et quand, aux premières
lueurs du jour, il s'embarqua, il tressaillit à la pensée que ce train le ramenait en France... Enfin, enfin, l'exil
était clos, il revenait! Vers d'autres épreuves, certes, vers l'étranglement final de ses rêves, mais il revenait! Eh
quoi! jadis, il avait rêvé le cosmopolitisme indifférent d'un Byron, d'un Stendhal; il avait raillé la superstition
de la patrie. Elle lui restait donc, celle-là aussi, comme la superstition de l'amour?

Il s'endormit bientôt. À son réveil, le jour brillait, déjà haut, dans un ciel gris; la voie traversait des plaines
fades, des bois défeuillés: c'était la France. Maurice, scrutant son cœur, inquiet de défaillances possibles,
s'étonna de se trouver si résigné dans sa tristesse. «C'est que je vais revoir Julie, pensa-t-il. Pauvre amie, elle
m'aime bien.» Il se rappela les anciens retours, au bon temps de leur tendresse, quand il regagnait Paris après
quelque absence brève, sa maîtresse debout sur le quai de la gare, silhouette voilée, et les enlacements
interminables, tandis que la voiture les ramenait rue Chambiges. Une si violente éruption de souvenirs le
bouleversa, qu'il comprit combien il l'aimait encore, cette délaissée dont il disait, l'instant d'avant: «Comme
elle m'aime!»—«Mais quel homme suis-je donc, quelle exception, quel déshérité de la raison? Julie est
la menace suspendue sur mon avenir, mon mal secret, et je l'aime!» Oui, il fallait bien en convenir avec
soi-même: le besoin de la retrouver, de se blottir dans ses bras, maintenant que cet enlacement était tout
proche, devenait pressant jusqu'à l'angoisse. «Tout à l'heure, pensa-t-il, le cœur vidé par l'émotion,
quand le train, ralentissant, longera les façades de la rue de Flandre... Dans une minute... Dans quelques
secondes...»

VI 173
The Project Gutenberg eBook of L'Automne d'une femme, par Marcel Prévost.

Il se trompait. Julie n'était pas à la gare. Elle avait redouté la désertion de son courage, tant surmené depuis
huit jours, si, brusquement, parmi la houle d'une foule qui débarque, dans le brouhaha d'une gare, Maurice lui
tombait dans les bras. S'il allait être tendre? S'il s'était repris à l'aimer,—quoi d'étonnant,
lui!—depuis son affreuse lettre? Alors c'est elle qui aurait à lutter, à se défendre d'être aimée... Oh!
non... plus jamais!—Elle était résolue maintenant. Quelque chose de plus fort que l'amour, une foi dans
la fatalité, dans la nécessité de son renoncement, la tenait aux entrailles...

Elle s'en alla donc, juste assez tôt pour arriver rue Chambiges à peu près en même temps que Maurice; elle
s'en alla à pied, tâchant de calmer, de briser sa fièvre par cette longue marche.

Elle avait eu raison de suspecter ses nerfs; ils la trahirent tout de suite, dès qu'elle fut là, dans l'asile de son
cher passé de baisers et de caresses. Elle pensa:

«C'est la dernière fois que je viens ici!...»

Et aussitôt, elle se sentit mourir. Elle s'abîma en défaillance sur le divan où souvent ils s'étaient étendus l'un
près de l'autre, lèvres contre joues, en leurs stations de tendre et rêveuse immobilité.

Elle était revenue à la connaissance, lentement, comme un corps inerte monte à la surface de l'eau, elle était
revenue de cette prostration dans l'oubli, quand elle perçut le bruit d'une voiture qui s'arrêtait; la porte de la
rue fut ouverte et repoussée, une clef tourna dans la serrure.

«C'est lui!»

C'était lui. Il apparut, la tenture de l'entrée soulevée: l'instant infiniment court où elle l'aperçut ainsi, hésitant
devant la pénombre de la grande chambre, elle eut le temps de se dire: «C'est lui et ce n'est plus lui.» Il lui
semblait que Maurice était autre, que depuis une époque très lointaine elle ne l'avait pas vu, qu'il était devenu
une chose abolie et irréelle, comme son bonheur...

—Julie!...

Il n'avait prononcé que ce nom, d'une voix si brisée!... et, elle ne savait pas comment cela s'était fait, il était là,
à genoux, roulé à ses pieds, malgré tout redevenu le Maurice d'autrefois, réfugié dans le creux de sa robe,
l'enfant prodigue pâli par l'absence, meurtri par la route. Il se réfugiait dans cette chaleur de sein, désertée
vainement, tant regrettée, retrouvée enfin! Et elle aussi, comme naguère, avait appuyé ses lèvres dans les
boucles brunes de son ami; elle les y laissait, elle ne pouvait plus les en arracher, car elle savait bien que
c'était là le dernier, le dernier baiser; une seule parole prononcée entre eux romprait l'exorcisme... Tout serait
fini.

Alors Maurice, dont le cœur et la bouche étaient comme scellés par l'attente d'un événement
extraordinaire, sentit des larmes humecter ses cheveux, puis son front, puis ses yeux et ses joues... Ces larmes
coulaient comme ne coulent point des larmes ordinaires, elles coulaient sans secousses de sanglots,
abondamment et silencieusement, elles coulaient comme le sang d'une blessure ouverte.

Il eut peur, vraiment peur, redressa sa tête effarée; l'extrême douleur humaine nous effraye comme la folie. Il
balbutia:

—Qu'est-ce que tu as... Julie? Dis! qu'est-ce que tu as?... Pourquoi pleures-tu comme cela?... Tu me fais
peur...

Elle se serra violemment contre lui.

VI 174
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—C'est fini, murmura-t-elle. Ô mon chéri, c'est fini!

Il ne la comprit pas bien; mais ce mot qu'il entendit lui creva le cœur, d'un coup de glaive froid. Quelque
chose, quelqu'un, elle, lui, le passé,—il ne savait quoi,—quelque chose mourait, en cette minute,
près de lui, près d'elle, entre eux... il le sentait... Il se cramponna à la robe de sa maîtresse, chercha sa bouche,
qu'elle dérobait.

—Qu'est-ce que tu dis? Fini? Rien n'est fini... Me voilà, Julie... Regarde! Je reviens... Tu ne m'aimes
donc plus? Tu ne veux plus m'embrasser?

Elle l'écarta d'un geste où il chercha encore un frôlement de caresse. La volonté de ne pas fléchir dans
l'attendrissement arrêta ses larmes.

—Je t'en prie... Maurice!

Il leva vers elle ses beaux yeux désolés...

—Eh bien! pourquoi me repousses-tu? Je t'aime!

—Écoute-moi, dit-elle. Aie pitié de moi! Ne me fais pas souffrir plus qu'il ne faut! Tu sais bien que tout
est fini.

Il répéta obstinément:

—Je t'aime!

Et il ne mentait pas. Il avait horreur de ses hésitations et de ses trahisons: il se sentait à présent incapable de
quitter Julie.

—Je suis bien résolue, reprit-elle. Je te rends à toi-même, mon aimé. Marie-toi, et (sa voix se fêla) sois
heureux.

—Je t'aime! répéta Maurice. Je ne veux que toi!

C'était lui, maintenant, qui, le front buté entre les genoux de son amie, sentait monter à ses yeux une marée de
larmes charriant son passé, son amour, son cœur, tout lui-même. Julie, la main légèrement posée sur les
cheveux du jeune homme, continua:

—Ne crois pas que je t'en veuille... Je n'ai pas changé... Je ne changerai pas, je serai toujours la même
pour toi,—c'est la vérité vraie que je dis là!... Je t'ai bien aimé, va, mon chéri! Je veux, comme avant,
que tu sois heureux. Si j'ai du chagrin, aujourd'hui, c'est que je ne puis plus te rendre heureux dans l'avenir.
Voilà mon chagrin, vois-tu...

Maurice balbutia:

—Julie!... Ma Julie!... Ma Yù!

—Tu l'aimeras tout de même un peu, ta pauvre Yù, n'est-ce pas? Quand tu penseras à elle... après... tu
sais... tu te diras que ce n'était pas sa faute... si tu étais si jeune, toi, tellement trop jeune pour elle!... Pense
d'elle toujours ce que tu en penses maintenant, mon chéri. Maintenant cela te fait du chagrin de me quitter, je
le vois bien...

VI 175
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Maurice, sans relever la tête, mais serrant la taille de Julie dans ses bras noués, répéta violemment:

—Je ne veux pas, je ne veux pas!

Elle laissa les secousses de ce corps nerveux se calmer, lui dénoua les bras d'un geste doux, et dit:

—Allons!... Je m'en vais.

Est-ce qu'il rêvait? Est-ce que vraiment elle allait partir comme cela, s'arracher de lui? Jamais il n'avait prévu
cette fin réelle de leur amour... Elle l'effarait, elle le désarmait.

Il se pendit à ses mains:

—Reste, Julie!... Ce n'est pas possible! Tu ne me quittes pas, voyons! tu ne t'en vas pas? Qu'est-ce que
je t'ai fait pour m'abandonner?

—Adieu, dit-elle encore. Il faut que je rentre. Viens demain matin à la maison. On t'y attendra. Adieu!

Il la regarda se lever, se recoiffer, se rajuster rapidement,—s'éloigner. Avant de soulever la portière,


elle lui sourit, d'un sourire de mourante: il devina encore l'affreux mot sur ses lèvres:

—Adieu!

Mais comme elle allait sortir, il courut à elle. L'effroi du «Jamais plus!» l'avait galvanisé. Il la voulait encore,
il l'aimait, il voulait sa bouche, sa gorge, son corps désirable que lui rappelait, en un brusque éclair, la tenace
mémoire des sens.

Elle ne comprit pas ce qu'il allait faire, d'abord... ce fut seulement quand elle se sentit entraînée vers le lit, tout
proche.

Un cri l'étrangla:

—Oh! jamais cela! jamais! jamais!

L'effroi révolté de toute sa chair lui rendit la force de se dégager... Maurice, repoussé, chancela un instant...
Et, pendant cet instant très court, elle s'enfuit.

Lorsqu'elle fut partie, il n'eut pas le courage de la suivre. Une muraille s'était dressée tout à l'heure entre eux
deux, il le savait, il le sentait. Il se jeta sur son lit, tout vêtu. Il sanglota. Oui, c'était bien vrai, un peu de sa vie
était mort. Sur quoi pleurait-il? Sur l'amour disparu? Sur lui-même? Sur lui-même, sans doute, sur sa
condition misérable d'être changeant et successif, que nous remémorent cruellement les départs, les
séparations. Cette femme en larmes qui venait de s'évader de lui, c'était sa jeunesse: elle emportait dans le pan
de sa robe des lambeaux saignants de son humanité.

«Et Claire?»

Le nom, la figure, l'allure, le parfum de la jeune fille... À cette évocation répondit un tressaillement intérieur,
quelque chose de violent et de délicieux, quelque chose d'insoumis à sa douleur, à sa raison même... Il se
reprocha cette basse joie, comme un viveur aux abois peut se reprocher, à la mort d'un père qu'il chérit, le
contentement obscur de l'héritage. Toutes les conventions accoutumées se renversaient pour lui. Le crime était
l'abandon de la maîtresse, le désir de la fiancée. Longtemps il s'égara à y rêver. La nuit était tout à fait venue.

VI 176
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Il eut faim. Il sortit.

Les rues pavées en bois, mornes et désertes, s'ouvraient comme de vastes corridors. De temps en temps, un
fiacre en maraude s'avançait au pas, indécis à chaque tournant. Puis il en passa deux, lancés à fond de train
vers les Champs-Élysées, dans une course de vitesse.

Le front lourd,—fatigué du voyage, ravagé par l'émotion récente, et pourtant assailli du besoin de se
mouvoir, d'épuiser son corps, Maurice marcha droit devant soi. Il passa la Seine au pont de l'Alma, atteignit
l'avenue Bosquet et la suivit jusqu'à l'École militaire. Là, les lanternes d'un grand café attirèrent son regard. Il
vit ces mots en exergue sur les glaces: «Déjeuners et dîners à prix fixe et à la carte.» Alors, se rappelant qu'il
était sorti pour dîner, il entra.

C'était un restaurant fréquenté surtout par les officiers de l'École de guerre et de l'École militaire. La plupart
étaient en civils, quelques-uns encore en uniforme. Tous menaient grand bruit autour des tables, où s'étalaient
de grosses assiettes et des couverts désargentés. On y voyait aussi des femmes, des filles à lieutenants, vêtues
comme en province. Quelques petites robes noires d'ouvrières s'attablaient avec des isolés, et ceux-là, vrais
couples d'amoureux, parlaient à voix basse, penchés l'un vers l'autre.

Maurice s'assit près de la tablée la plus bruyante; il lui fallait du divertissement, quel qu'il fût. Il se fit servir
une bouteille de champagne. Le garçon, devinant un client élégant, supérieur aux habitudes de l'établissement,
affectait l'empressement et le respect.

Peu à peu, la chaleur, le bruit, la fumée du vin, chassèrent de son cerveau lourd les préoccupations graves qui
l'obsédaient. Après un long repas, il quitta le restaurant, marcha de nouveau par les avenues, tournant le
Champ de Mars, la tête à la fois pesante et vide, comme une boule creuse de métal dense. De longues vagues
de vent balayaient l'aire immense, maintenant déserte, où s'était heurtée, naguère, la cohue de toutes les
nations. Une saveur de liberté, d'espace livré à sa marche active, subitement le grisa. Malgré son chagrin,
malgré son inaptitude actuelle à réfléchir et même à rêver, un phénomène de rajeunissement, de renaissance à
l'espoir, s'opérait en lui, dans le mystère. Quelle lumière indistincte, mais grandissante, brillait sur les
décombres et sur la nuit de son cœur?

Oh! ténébreux et troubles, nos cœurs humains, même les plus sincères! Jamais il ne l'avait si bien senti,
ce cœur, le jouet de l'amour inévitable, tyrannique dans ses appels comme dans ses reniements... Tout
saignant encore, ayant sur le front le sel des larmes de Julie et sur les yeux la brûlure de ses propres larmes,
voilà qu'il se sentait renaître, appelé ailleurs par des voix inconnues, vers d'autres palpitations de tendresses,
vers d'autres larmes et d'autres joies, vers l'avenir!...

Cette fin de soirée, qu'il promena au hasard, le long des quais de la Seine, loin, loin, jusque vers Auteuil, puis
par les boulevards extérieurs, puis par les désertes allées de la Muette,—cette soirée demeura dans son
souvenir comme quelque chose de triste et d'utile, de mémorable et de confus. Il se la rappela comme pourrait
se rappeler un insecte ailé l'obscure élaboration qui de larve le fait papillon. Des forces d'une puissance
ignorée l'avaient travaillé miraculeusement,—et il sentait bien que, sans ce travail accompli sur lui,
malgré lui, il n'aurait pas eu le courage de vivre.

Quand finit-elle, cette crise intérieure, à laquelle il assista comme un étranger à une bataille où son drapeau
n'est pas engagé? Quand rentra-t-il chez lui, se coucha-t-il, dormit-il? Il ne le sut pas. Il n'aurait pas pu le dire,
lorsque, le lendemain matin, il se réveilla extraordinairement épuisé et cependant lucide. La concierge était
debout près de son chevet et lui tendait une dépêche qu'on venait d'apporter.

Elle était de Julie et contenait seulement ces mots:

VI 177
The Project Gutenberg eBook of L'Automne d'une femme, par Marcel Prévost.

«Votre retour est annoncé à la maison. Claire et son père vous attendent: venez ce matin, ne tardez pas.

«Votre vieille amie

«Julie.»

C'était tout, et comme c'était simple! Combien aisément se dénouait la crise tant redoutée! Et dans sa
conscience ainsi purifiée, balayée par les obscures souffrances de la veille, tout se résolvait de même. Un
morceau de son cœur avait été amputé? Eh bien! quoi? il vivrait avec ce qui lui restait de cœur: à
ce prix, son mal était guéri, il pouvait marcher dans la vie, invalide, certes, mais bien portant.

La vieille écaille de désespérance tombait enfin de ses yeux; il espérait, il voulait espérer: il se retrouvait plein
de force et de jeunesse, marchant à l'avenir. «Quelqu'un souffre pour moi. Mais que puis-je, que puis-je pour
l'empêcher de souffrir? Oui, j'accepte un sacrifice. Mais tout être ne vit-il pas du sacrifice des autres?» Et,
pensant à la pauvre Julie, en ce moment volontairement abîmée et meurtrie, il comprit qu'elle continuait
vraiment son rôle maternel, qu'elle l'enfantait vraiment, qu'elle jetait à la vie un homme nouveau, sorti de ses
entrailles sacrifiées.

«Allons, se dit-il tout haut, il faut agir.»

Il s'habilla rapidement, s'interdisant de rêver. Il se jeta dans un fiacre, donna l'adresse de l'hôtel Surgère. Par
moments, si violemment que fût bandé son effort, son cœur se crispait. «Quelque chose d'affreux se
passe... va se passer.» Il se contraignait alors à regarder les maisons, les enseignes, les arbres... Il avait enfin
surpris le secret des hommes d'action: ne pas penser pendant qu'on agit.

Quand on lui ouvrit cette porte verte tant de fois franchie, il se dit: «Je franchis le ruisseau fatidique de ma
vie.» Un sanglot souleva sa poitrine, et il lui sembla que ce qu'il allait faire, cette fois encore, on le lui faisait
faire. «Es-tu bien sûr que ce soit le bonheur?» disait au fond de lui une voix. Il se refusa à l'écouter et monta
vite, d'un pas décidé.

Mais quoi? Est-ce que la maison était vide, inhabitée? Pourquoi personne au-devant de lui?... Il était sur le
seuil du salon mousse; il entra.

Il la vit tout de suite, elle, celle par qui et pour qui il avait souffert, et qu'il conquérait maintenant, au prix de
l'agonie d'une autre. Il la vit qui l'attendait, diminuée, pâlie par la convalescence, mais souriante, mais
victorieuse. Pour cette enfant frêle, que de trahisons consommées, d'exils soufferts, de larmes répandues! Elle
lui apparut comme la fée subtile, maîtresse de sa vie: avec ses doigts minces, elle avait débrouillé l'écheveau
de trois destinées, et sa robe de fée en était tissue...

—Claire!

Elle essayait de lui sourire, surgie devant lui avec l'ensorcellement de ses yeux trop noirs, de sa peau trop
blanche, de ses lèvres que les longues fièvres n'avaient pas défleuries; le sang aux joues, tout de suite, et aux
lobes transparents des oreilles. Il la prit, il l'attira:

—Ah! je t'aime, je t'aime!

Elle lui tendit son front qu'il baisa violemment. L'exorcisme était rompu. La joie de la victoire chassait de son
cœur les derniers remords, les dernières pitiés, les dernières fumées de regrets.

VI 178
The Project Gutenberg eBook of L'Automne d'une femme, par Marcel Prévost.
Mais les mots manquaient à leurs pensées, les forces à leurs gestes. Claire retomba sur la chaise où elle était
assise, Maurice à ses pieds. Et tout naturellement, parmi cet écroulement de tout son passé, où seule l'enfant
que voici subsistait, il sentit le besoin de s'abriter au seul refuge qui lui demeurât. Il réfugia son front contre ce
sein débile, comme autrefois contre le sein de sa jolie mère, comme encore hier contre le sein de Julie. Claire
murmura tout à coup:

—Maurice!

Il releva la tête; il regarda. Julie était là dans l'encadrement de la portière soulevée. Elle avait longuement repu
ses yeux de ce spectacle: son amant appuyé contre un autre sein de femme; et sa pâleur était si effrayante que
Maurice eût été moins surpris de la voir choir à terre, foudroyée, morte, qu'il ne le fut de la voir marcher droit
devant elle, comme une somnambule, passer à côté d'eux sans parler, sans pleurer, ouvrir la porte d'un geste
raide, disparaître.

Elle était partie; son pas, un instant perçu sur le tapis du vestibule, ne s'entendait même plus... Ils l'écoutaient
encore, bouleversés par cette apparition de la douleur humaine... Ils comprirent, sans l'avouer, que parfois,
dans l'avenir, leur bonheur serait traversé par l'apparition de cette sacrifiée.

—Pauvre femme! murmura Maurice.

Claire glissa son buste contre l'épaule de son fiancé. Déjà savante de son pouvoir, elle lui tendit la coupe où
l'oubli se boit des trahisons sentimentales, ses rouges lèvres de neuve amoureuse, et ses yeux disaient
clairement:

—«Bois!»

Il se pencha. Et dans ce baiser, d'un grand trait, il but l'Oubli. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .


.......................................................................................

VI 179
The Project Gutenberg eBook of L'Automne d'une femme, par Marcel Prévost.

VII
En bas de la descente qui va des quais de la gare de Lyon au boulevard Diderot, le groupe qui venait
d'accompagner les deux nouveaux mariés au rapide d'Italie se sépara.

Daumier tendit ses mains aux trois autres: Esquier, Rieu et Mme Surgère:

—Pardonnez-moi. Le devoir m'appelle. À demain; je viendrai déjeuner chez vous avec ma femme.

—Où allez-vous? demanda Rieu, l'entraînant un peu à l'écart.

—À la Salpêtrière.

—À pied?

—Oui.

—Je vous accompagne. J'ai à vous parler. Vous rappelez-vous le conseil que vous m'avez donné?...

—Certes, je me rappelle. Eh bien?

—Eh bien, je suis décidé.

—À le suivre?

—À le suivre.

—Vous allez me conter ça. Marchons.

Ils saluèrent encore de loin Esquier et Mme Surgère qui remontaient dans leur coupé, et s'éloignèrent. Un
instant après, le coupé, descendant vivement le boulevard, les dépassa.

Esquier avait pris la main de Julie:

—Ma pauvre amie!... Vous avez été admirable! Vous n'avez pas eu une minute de défaillance. Vous
êtes une sainte!

C'était vrai. Durant les semaines de tortures qu'elle venait de subir, pas un instant son courage ne s'était
démenti. Elle avait même fini par convaincre Claire et Maurice que son chagrin s'apaisait et qu'elle aussi, la
sacrifiée, elle oubliait. Elle s'était tenue à l'écart, dans la chambre d'Antoine Surgère, laissant les fiancés seuls
et libres, comme des époux.

—Vous êtes une sainte! répéta Esquier.

—Non, dit-elle. Je suis une vieille femme sage et résignée. Tenez! regardez: j'ai des cheveux blancs.

Elle tira de derrière son chignon une longue mèche grise, toute grise... Esquier secoua la tête:

—Ce n'est pas l'âge, dit-il... C'est l'agonie de votre cœur, ma pauvre amie. Vous êtes très belle,
aussi belle qu'au temps...

VII 180
The Project Gutenberg eBook of L'Automne d'une femme, par Marcel Prévost.

Il n'acheva pas, mais elle le comprit, et fut remuée par le rappel de cet amour. Esquier poursuivit, comme s'il
se parlait à lui-même:

—Pourquoi souffrons-nous tant d'aimer sans être aimé, d'aimer plus longtemps ou moins longtemps
que l'autre?

Et, après un silence, il ajouta:

—Puissent-ils être heureux toujours, ces enfants!

—Oh! oui!... fit Julie.

Ils étaient sincères. Après l'acte de renoncement définitif qu'ils avaient fait au bonheur personnel, ils
souhaitaient qu'au moins leur sacrifice servît à créer du bonheur.

Pour eux-mêmes, qu'importait? Leur tâche était faite. La destinée les congédiait de l'amour, de la joie
humaine. Côte à côte, ils regagnaient la maison vide, elle de l'amant, lui de l'enfant...

Ils ne récriminaient pas, ils se résignaient. Leur silence cachait la même pensée, la même vision. Ce qui leur
restait de vie leur apparaissait comme un long chemin tout droit, sans accident, mais désert aussi, sans
ombrage, sans paysage.

Et tous d'eux s'avouaient que le chemin était bien long, jusqu'à la mort!

Hombourg, 1891—Paris, 1892.

Achevé d'imprimer

le trente et un décembre mil neuf cent un

par

ALPHONSE LEMERRE

6, RUE DES BERGERS, 6

VII 181
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À PARIS

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