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Lucien Febvre et Henri-Jean Martin

(1958)

L’APPARITION DU LIVRE

avec le concours de Anne Basanoff, Henri Bernard-Maître, Moché Catane, Marie-Roberte Guignard et Marchl Thomas

Chapitre VI à la fin (pp. 243 à 538 de l’édition papier)

Un document produit en version numérique par Diane Brunet, bénévole, Guide, Musée La Pulperie, Chicoutimi Courriel: Brunet_diane@hotmail.com

Dans le cadre de la collection: "Les classiques des sciences sociales" Site web: http://www.uqac.ca/Classiques_des_sciences_sociales/

Une collection développée en collaboration avec la Bibliothèque Paul-Émile-Boulet de l'Université du Québec à Chicoutimi Site web: http://bibliotheque.uqac.ca/

Lucien Febvre et Henri-Jean Martin, L’apparition du livre (Deuxième partie) (1958)

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Cette édition électronique a été réalisée par Diane Brunet, bénévole, guide, Musée La Pulperie, Chicoutimi, à partir du livre de :

Lucien Febvre et Henri-Jean Martin

L’APPARITION DU LIVRE.

Chapitre VI à la fin (pp. 243 à 538 de l’édition papier)

Avec le concours de : Anne Basanoff, Henri Bernard- Maître, Moché Catane, Marie-Roberte Guignard et Marchl Thomas

Paris : Les Éditions Albin Michel, 1958 et 1971, 538 pp. Col- lection : L’évolution de l’humanité.

Polices de caractères utilisée :

Pour le texte: Times New Roman, 14 points. Pour les citations : Times New Roman 12 points. Pour les notes de bas de page : Times New Roman, 12 points.

Édition électronique réalisée avec le traitement de textes Microsoft Word 2004 pour Macintosh.

Mise en page sur papier format : LETTRE (US letter), 8.5’’ x 11’’)

Édition numérique réalisée le 3 janvier 2008 à Chicoutimi, Ville de Saguenay, province de Québec, Canada.

Édition numérique réalisée le 3 janvier 2008 à Chicoutimi, Ville de Saguenay, province de Québec, Canada.

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Lucien Febvre et Henri-Jean Martin

historien français, fondateur de l'École des Annales qu'il a fondée avec Marc Bloch.

L’APPARITION DU LIVRE.

Avec le concours de : Anne Basanoff, Henri Bernard-Maître, Moché Catane, Marie-Roberte Guignard et Marchl Thomas

Moché Catane, Marie-Roberte Guignard et Marchl Thomas Paris : Les Éditions Albin Mich el, 1958 et

Paris : Les Éditions Albin Michel, 1958 et 1971, 538 pp. Collec- tion : L’évolution de l’humanité.

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L’APPARITION DU LIVRE

Table des matières

Table des illustrations

Cartes

1.

Diffusion de l'imprimerie avant 1471 et de 1471 à 1480

2.

Diffusion de l'imprimerie avant 1481, de 1481 à 1490 et de 1491 à

1500

Index général Note de Paul Chalus Note de Henri-Jean Martin

Préface

Introduction

Chapitre I. La question préalable : l'apparition du papier en Europe

I. Les étapes du papier - II. Les conditions de développement des centres

papetiers : conditions naturelles et industrielles . - III. Les conditions com-

merciales . - IV. L'apparition du livre et le développement de l'industrie pa- petière (XVe-XVIIIe siècle).

Chapitre II. Les difficultés techniques et leur solution

I. La xylographie ancêtre du livre ? - II. La « découverte » de l'imprimerie. - III. La fabrication des caractères. - IV. Composition et impression. - V. L'imposition. - VI. Le précédent chinois.

Chapitre III. La présentation du livre

I. Les caractères. - II. L'état civil du livre. - III. La présentation des textes et le format des livres. - IV. L'illustration. - V. L'habillement du livre : la re-

liure.

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Chapitre IV. Le livre, cette marchandise

I. Le prix de revient. - II. Le problème du financement.

Chapitre V. Le petit monde du livre

I. Les Compagnons. - II. Les Maîtres. - III. De l'imprimeur humaniste au li- braire philosophe. - IV. Auteurs et droits d'autour.

DEUXIÈME FICHIER

Chapitre VI. Géographie du livre

I. Les agents de diffusion. - II. Ce qui attire et fixe les ateliers. - III. La géo- graphie de l'édition. - IV. L'imprimerie à la conquête du monde. - A. Pays slaves : Bohême. Pologne. Slaves du Sud. Russie. - B. Nouveau Monde. - C. Extrême-Orient.

Chapitre VII. Le commerce du livre

I. Quelques données - tirages et balles de livres. - II. Les problèmes à résou- dre. - III. Les méthodes commerciales. Le temps des foires. - IV. Vers des méthodes commerciales nouvelles. - V. Privilèges et contrefaçons - VI. Censure et livres interdits.

Chapitre VIII. - Le livre, ce ferment

I. Du manuscrit au livre imprimé. - II. Le livre et l'humanisme. - III. Le Li- vre et la Réforme. - IV. L'imprimerie et les langues.

Bibliographie

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Table des illustrations

1. Premier feuillet de la pièce 9 d'un exemplar parisien du Commen- taire par saint Thomas d'Aquin du IVe livre des Sentences

2. La fabrication du papier d'après Hartmann SCHOPFER : De om- nibus illiberalibus artibus sive mechanices artibus, Francfort, 1574, in-4°

3. Le Bois Protat (vers 1380). Fragment d'un bois gravé, retrouvé au XIXe siècle, sans doute destiné à décorer une nappe d'autel

4. La « Bible des Pauvres » : Biblia pauperum, Bas-Rhin ou Pays- Bas, vers 1460

5. La Bible de Gutenberg, dite à 42 lignes. Lévitique, fol. 15

6. Un atelier typographique au XVe siècle, dans la Grant danse ma- cabre des hommes et des femmes, Lyon, M. Husz, 1499, in-fol.

7. L'imprimeur au travail d'après Hartmann SCHIOPFER, De omni- bus illiberalibus artibus, Francfort, 1568, in-8°

8. Erhard RATDOLT : épreuve de divers caractères, Augsbourg,

1486

9. Marque typographique de Simon de Colines.

10. Marque typographique de Jean Du Pré

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12. René d'ANJOU, l'Abuzé en court, Lyon, vers 1480

13. Boccace, Des nobles malheureux, Paris, A. Vérard, 1492, in-fol.

14. HÉRODOTE, Historiaru Libri novem, trad. L. Valla, Venise, J. et G. de Gregoriis, 1494, in-fol.

15. VIRGILE, Opéra, Strasbourg, J. Grüninger, 1502, in-fol. : Plan- che gravée sur bois en tête des Bucoliques

16. Bible. Cologne, H. Quendell, vers 1478, in-fol. : Adam et Ève

17. VILLON, Le Grant Testament, Paris, P. Levet, 1489, in-4°

18. VÉSALE, De humani corporis fabrica, Bâle, Oponin, 1543

19. La Mer des histoires, éd. de Lyon, J. Du Pré, 1491, page de titre

20. Les Quatre fils Aymon, Paris, A. Lotrian et D. Janot, milieu du XVIe siècle

21. Les grandes et inestimables croniques du grant et énorme Gar- gantua, Lyon, V- B. Chaussard, 1532, in-4°

22. Compost et calendrier des bergers, Paris, J. Marchant, 1499

(Service photographique de la Bibliothèque nationale, Paris)

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L’APPARITION DU LIVRE

Chapitre VI

Géographie du livre

I. LES AGENTS DE DIFFUSION

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Une fois mise au point à Mayence, dans les ateliers de Gutenberg et de Fust et Schoeffer, la technique de l'imprimerie, une question se posa sûrement à l'esprit des premiers typographes : le nouvel art reste- rait-il leur monopole ? Ou, au contraire, verraient-ils naître des im- primeries concurrentes ? Schoeffer, pour sa part, s'efforça d'empêcher toute indiscrétion et la tradition veut qu'il ait fait jurer à ses ouvriers de ne pas divulguer les secrets qu'il leur avait enseignés. Mais trop de chercheurs, depuis quelques années, s'étaient efforcés de résoudre eux-mêmes le problème de l'impression - et l'intérêt de la nouvelle invention, tant du point de vue intellectuel que du point de vue com- mercial, apparaissait trop grand pour que le secret pût être gardé.

Et donc ceux qui avaient inventé l'imprimerie ne conservèrent pas leur monopole plus d'une dizaine d'années. Dès 1458, le roi de France envoyait peut-être quelqu'un s'informer à Mayence 1 des nouveaux procédés. En 1459, Mentelin faisait paraître une Bible à Strasbourg.

1 Sur l'éventuelle mission de Jenson, voir A. CLAUDIN, Histoire de l'impri- merie en France, I p. 11, no 2 ; J. GUIGNARD dans Bulletin de la Société des Antiquaires de France, 1945-47, p. 39.

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Tandis que plusieurs ateliers se créaient à Mayence même, les villes de la vallée rhénane, puis en Italie, les cités de la région du Pô voyaient arriver les typographes en grand nombre avant 1475, ainsi que Paris, Lyon, Séville et bien d'autres villes 2 .

Longtemps, le métier d'imprimeur (comme auparavant le métier de canonnier) resta chose à peu près exclusivement germanique. Les maî- tres des premières officines furent d'anciens ouvriers de Gutenberg ou de Schoeffer, ou des hommes ayant appris leur métier au contact de ces ouvriers.

Curieuse histoire que celle de ce petit groupe d'hommes, dont l'es- prit d'entreprise et d'aventure nous étonne, qui abandonnent l'atelier de leur maître et vont à travers l'Europe, à la manière de beaucoup de compagnons de leur temps, emportant leur matériel avec eux, prati- quant et enseignant le nouvel art. Véritables nomades souvent, qui s'arrêtent dans les villes au hasard des commandes, et qui, riches de leur seul savoir et d'un matériel souvent très réduit, vont tous à la re- cherche du bailleur de fonds qui leur permettra de se fixer, et de la ville où se trouveront réunies les conditions nécessaires à l'établisse- ment d'un atelier typographique stable 3 . Rien ne les arrête au cours de leurs voyages : un médecin de Nuremberg, Jérôme Münzer, ne ren- contre-t-il pas établis à Grenade en 1494 - deux ans seulement après que la ville eut été libérée du joug arabe - trois imprimeurs alle- mands ? Deux autres typographes originaires de Strasbourg et de Nor- dlingen n'hésitent pas à se fixer à Sâo-Tomé, île malsaine de l'Afrique dans le golfe de Guinée.

Voici parmi ces hommes Johann Neumeister 4 , un clerc qui, très probablement, avait travaillé avec Gutenberg dont il aurait été l'asso- cié en 1459-I460. Quelques années plus tard, il quitte les bords du

2 Cf. carte, p. 266-267.

3 K. HAEBLER, Die deutschen Buchdrucker des XV. Jahrhunderts im Au- slande, Munich, 1924, in-fol.

4 A. CLAUDIN, Les origines de l'imprimerie à Albi en Languedoc (1480- 1484). Les pérégrinations de J. Neumeister, compagnon de Gutenberg en Allemagne, en Italie et en France (1483-1484), Paris, 1880 ; L. CHARLES- BELLEY, Les deux séjours à Albi d'un compagnon de Gutenberg, dans Re- vue du Tarn, 1881, p. 81-91.

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Rhin. Comme beaucoup d'imprimeurs allemands de la première heure, il subit l'attrait de l'Italie - pays où les lettres sont à l'honneur et où les typographes peuvent espérer la réussite. Neumeister fit-il partie de cette colonie d'ouvriers allemands qui furent amenés en 1464 à Subia- co et Rome par Sweynheim et Pannartz - ou fut-il appelé à Rome avec Ulrich Hahn par le cardinal Torquemada ? Toujours est-il qu'il est ins- tallé en 1470 à Foligno, petite ville d'Ombrie et siège d'un évêché. Il y trouve des bailleurs de fonds et des associés : l'orfèvre Emiliano Orfi- ni et son frère Marietto, puis Evangelista Angelini. Avec leur aide, il publie l'Historia belli adversus Gothos de Leonardo Bruni, puis les Epistolae ad familiares de Cicéron et la première édition des œuvres de Dante.

Mais ses associés se lassent, trouvant sans doute ces impressions peu rentables. Les affaires sont difficiles pour les imprimeurs alle- mands en Italie, le marché du livre n'étant pas encore organisé : à Rome même, Sweynheim et Pannartz sont au bord de la faillite, leurs magasins remplis de livres invendus ; ils doivent adresser une suppli- que au Pape Sixte IV. Après avoir été quelque temps en prison pour dettes, Neumeister doit repartir. Les ouvriers qu'il avait réunis se dis- persent. Certains gagnent Pérouse où Bracio Baglione, un riche patri- cien, crée une nouvelle officine. Neumeister ne les suit pas. Sans doute regagne-t-il Mayence : c'est là très probablement qu'il imprime en 1479 les Meditationes de Torquemada, illustrées de gravures sur métal qui trahissent une origine rhénane. Mais il ne s'attarde pas dans cette ville, où la concurrence est âpre et où les capitaux lui font sans doute défaut. Il passe peut-être par Bâle où il retrouve de nombreux camarades d'atelier, et par Lyon où les typographes allemands affluent de tous côtés ; puis il s'engage sur la route de Toulouse, sans cesse sillonnée par les marchands lyonnais dont certains emportaient déjà des livres avec eux. On le trouve installé en 1480 à Albi, ville épisco- pale importante et riche, où un typographe pouvait espérer trouver un établissement stable. Peut-être fut-il attiré là par l'évêque Lerico, un Italien. En tout cas, il y imprime un petit opuscule moral d'Aeneas Silvius, le De amoris remedio, une Historia septem sapientium, une nouvelle édition, avec les mêmes planches, des Meditationes de Tor- quemada et un gros Missel romain in-folio -ouvrage d'un débit assuré que lui avait commandé le chapitre de Lyon. Débit si assuré même qu'il fut aussitôt contrefait par l'imprimeur lyonnais Mathieu Husz.

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Puis Neumeister quitte Albi pour Lyon, peut-être à l'appel de l'évêque Charles de Bourbon. En 1485 il imprime dans cette ville un Missel d'une exécution particulièrement soignée. Il trouve alors un nouveau protecteur, Angelo Catone, archevêque et comte de Vienne en Dau- phiné -un ami de Comines qui écrivit ses Mémoires à la demande du prélat. Catone remit lui-même en ordre et corriga un bréviaire de son diocèse qu'il fit imprimer par Neumeister (1489). Lequel, en 1495, publie encore le Missel d'Uzès, en société avec Topié. Mais toutes ces pérégrinations, tous ces labeurs, n'avaient pas enrichi l'ancien compa- gnon de Gutenberg ; exempté de taxe en 1498 comme « pauvre », il doit entrer la même année, simple compagnon, chez Topié, son ancien associé - avant de mourir obscurément en 1507 ou 1508.

Certes, les pareils de Neumeister ne connurent pas tous semblable fin ; beaucoup d'entre eux réussirent mieux et se fixèrent plus vite. Mais cet exemple montre bien comment les premiers typographes, les compagnons de Gutenberg et de Schoeffer - et plus tard les élèves de ceux-ci - enseignèrent à l'Europe l'art de l'imprimerie. Il montre aussi pourquoi le nomadisme est un trait caractéristique de la profession d'imprimeur. Longtemps, on trouve des typographes ambulants qui cherchent, au cours de leurs voyages, un lieu où s'installer à poste fixe ; durant le XVIe et même le XVIIe siècle, le sud-ouest de la France notamment est sillonné par une foule de typographes ambu- lants qui s'arrêtent durant quelques mois, parfois quelques années, dans une petite ville où ils trouvent du travail avant de repartir ail- leurs. Faits isolés ? Mais songeons aux fabricants de retables franco- flamands qui mènent la même vie itinérante à la même époque. Au XVIIe siècle encore, beaucoup de compagnons, au cours de leur tour de France, s'arrêteront parfois dans une ville pour s'y fixer, ayant trou- vé en même temps une épouse et les capitaux nécessaires à leur éta- blissement. Ou bien ils reviendront au bout de quelques années dans une ville qui leur avait semblé propice à leur activité - qu'il s'agisse de fonder un atelier d'imprimerie ou d'ouvrir une boutique de libraire 5 .

5 J. MARCHAND, Une enquête sur l'imprimerie et la librairie en Guyenne, mars 1701, Bordeaux, 1939.

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II. Ce qui attire et fixe les ateliers

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Comment les premiers typographes partis de Mayence et des villes de la région rhénane et, après eux, leurs élèves puis leurs émules, fu- rent-ils amenés à établir leurs presses dans telle ou telle ville, et par qui y furent-ils attirés ? Qui fournit à ces hommes, manquant tous, de capitaux, les moyens d'entreprendre une édition ? Par quel processus, en un mot, la typographie se répandit-elle peu à peu durant trois siè- cles dans toute l'Europe occidentale ?

*

*

*

Premier facteur - important surtout à l'époque des débuts : l' action de quelques hommes et de quelques groupes soucieux de se procurer certains textes et de les diffuser.

Des « mécènes » d'abord. Ainsi Jean de Rohan, seigneur de Bré- han-Loudéac, seigneur moins riche et moins puissant que son nom pourrait le suggérer car il était Rohan de la branche cadette, mais ami des lettres et possédant un fort beau château, grand logis du XVe siè- cle que l'on voit encore à quelques kilomètres de la commune de Saint-Étienne du Gué de l'Isle. C'est près de ce château que Jean de Rohan installa en 1484 deux imprimeurs, Jean Crès et Robin Fouquet, dont l'atelier produisit en neuf ans au moins dix ouvrages, formant ensemble une véritable encyclopédie des connaissances que pouvait désirer se procurer un seigneur cultivé de ce temps : Le Trépassement de Notre-Dame ; Les Loys des Trépassés avec le Pèlerinage Maistre Iean de Mung en vision ; La Patience de Grisélidis ; Le Bréviaire des Nobles, poème en 445 vers ; L'Oraison de Pierre de Nesson ; le Songe de la Pucelle ; Le Miroer d'or de l'âme pécheresse ; Les Coustumes et

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constitutions de Bretaigne et, naturellement, une Vie de Jésus-Christ, ainsi que l'inévitable Secret des secrets d'Aristote 6 .

De pareils cas ne sont pas rares. Parfois même, ce sont de petites gens, tant est grand l'intérêt qu'éveille l'imprimerie, qui attirent chez eux un imprimeur. Mais, le plus souvent, les hommes qui favorisent la typographie à ses débuts sont des ecclésiastiques : dans les premiers temps, l'Église se montra très favorable au nouvel art. Les services que celui-ci pouvait rendre apparaissaient d'autant plus clairement qu'au XVe siècle et au début du XVIe siècle, les guerres provoquèrent la destruction de bien des églises avec les livres liturgiques qui s'y trouvaient. En 1508, par exemple, les chanoines de Dole, après la

prise et le sac de la ville par les Français, gémissent et réclament parce

qu'ils n'ont plus de « livres nottez

res à chanter matines ». Et qu'est-ce qu'un chanoine qui ne chante pas matines ? Les livres d'église dont on a alors besoin - et en quantité - les imprimeurs travaillent sans relâche à les produire : l'histoire du Missel de Besançon suffit à le prouver qui, après avoir déjà été im- primé à Salins en 1484, est imprimé à Paris par Nicolas Du Pré en 1497 et contrefait à Lyon, la même année, par l'imprimeur Maillet sous le couvert d'une fausse adresse vénitienne. Ces multiples impres- sions du même missel montrent combien on avait alors besoin de dis- poser de tels ouvrages à un grand nombre d'exemplaires. En bien des endroits, pour avoir les livres nécessaires, les évêques font venir des imprimeurs, l'histoire de Neumeister le prouve. Souvent aussi ce sont de simples chanoines qui financent les frais d'installation d'un atelier destiné à imprimer missels et bréviaires. Témoin ce chanoine qui fait venir à Chartres Jean Du Pré - le meilleur imprimeur de Paris - et l'ins- talle dans la maison canoniale afin d'imprimer un bréviaire et un mis- sel à l'usage du diocèse (1482-1483) 7 .

et aussi d'autres choses nécessai-

Multiplier les livres d'église, certes c'est là ce que les ecclésiasti- ques demandèrent bien souvent aux typographes, parce qu'ils avaient avant tout besoin de ces livres. Mais ils ne leur demandèrent pas que

6 A. CLAUDIN, Les Imprimeries particulières en France au XVIe siècle, Paris, 1897, in-8º ; A. DE LA BORDERIE, L'Imprimerie en Bretagne au XVe Siècle, Nantes, 1878.

7 M. LANGLOIS, Le Missel de Chartres imprimé en 1482, Chartres, 1904.

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cela. Multiplier également les textes sacrés et les ouvrages de théolo- gie, favoriser ainsi le travail des docteurs ; multiplier aussi les textes de l'Antiquité classique et les ouvrages destinés aux étudiants et facili- ter ainsi l'acquisition du savoir ; multiplier surtout les textes de piété populaire : tel apparut alors - et tel fut en effet - le rôle de l'imprime- rie. Ce n'est pas sans raison que le premier livre important imprimé à Mayence fut une Bible. Qu'on ne s'étonne donc pas si l'archevêque de Mayence, Bertold de Henneberg, qualifie l'imprimerie à ses débuts d' « art divin » et si les évêques allemands accordent souvent des indul- gences à ceux qui impriment et qui vendent des livres. L'enthousiasme du clergé pour l'imprimerie semble alors général et le rédacteur de la Chronique de Koelhoff peut écrire en voyant l'œuvre des premiers im- primeurs : « Que d'élévations vers Dieu, que d'intimes sentiments de dévotion ne doit-on pas à la lecture de tant de livres dont l'imprimerie nous a dotés. » Cependant qu'on lit, dans une édition du Fasciculus Temporum, les lignes suivantes : « l'imprimerie que l'on vient de dé- couvrir à Mayence est l'art des arts, la science des sciences. Grâce à sa rapide diffusion, le monde a été doté d'un magnifique trésor jusque-là enfoui de sagesse et de science. Un nombre infini d'ouvrages que très peu d'étudiants pouvaient consulter jusque-là à Paris, à Athènes et dans les bibliothèques d'autres grandes villes universitaires, sont maintenant traduits dans toutes les langues et répandus parmi toutes les nations du monde 8 . »

Bien souvent, les ateliers typographiques qui ont accompli une pa- reille œuvre ont été créés ou soutenus par des ecclésiastiques dont beaucoup s'intéressent à l'Antiquité classique. C'est ainsi que, dès 1466, le cardinal Torquemada semble avoir contribué à faire venir à Rome Ulrich Hahn d'Ingolstadt et lui confiait le soin d'imprimer ses Méditationes, tandis qu'en 1469, le cardinal Caraffa appelait à son tour, dans la même ville, Georges Lauer de Wurzbourg qui donna, de 1470 à 1484, au moins trente-trois éditions, dont celle du Canzoniere de Pétrarque. Un peu partout, à Paris en particulier, on rencontre des cas analogues.

8 J. JANSSEN, L'Allemagne et la Réforme, Paris, 1887-1914, 9 vol. t. I, p. 7 et s.

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Nombreux surtout sont les couvents qui accueillent des impri- meurs, et même les moines qui se font typographes. En France, ceux de Cluny accueillent l'imprimeur Wenssler 9 , tandis que, à Dijon, Jean de Cirey, abbé de Cîteaux, reçoit Jean Metlinger, originaire d'Augs- bourg, qui venait de Dole (1490) 10 . En Allemagne, les Frères de la Vie Commune de Rostock fondent un atelier et qualifient, dans l'un des premiers livres qu'ils impriment, la typographie de « mère com- mune de toutes les sciences » et d'« auxiliatrice de l'Église ». Eux- mêmes se disent « prêtres de Dieu, enseignant non pas la parole par- lée, mais la parole écrite » 11 .

Des ateliers apparaissent alors en 1470 chez les chanoines réguliers de Beromünster, en Argovie, en 1472 chez les Bénédictins des Saints- Ulrich et Afra à Augsbourg, en 1474 chez ceux de Bamberg, en 1475 chez ceux de Blaubeuren, en 1478 chez les prémontrés de Schussen- ried, en 1479 chez les ermites augustiniens de Nuremberg et chez les Bénédictins de Saint-Pierre à Erfut 12 . Même mouvement en Italie où, sans soulever le cas discuté de Subiaco, on peut rappeler, cependant, qu'un atelier fonctionna durant plus de vingt ans au couvent de Saint- Jacques de Ripoli à Florence où furent imprimés, entre autres, les tra- vaux de Marsile Ficin 13 .

De pareils exemples abondent. Mais l'Église ne pouvait assumer, au temps de l'imprimerie, le rôle qu'elle avait rempli pour diffuser les textes au temps des manuscrits. Ce n'était pas tout que d'attirer un im- primeur, de fournit les fonds nécessaires à son établissement, de lui passer quelques commandes, ou même d'installer des presses dans un monastère et d'apprendre aux moines le métier d'imprimeur. L'impri- merie était une industrie -et toute entreprise était vouée à un échec plus ou moins éloigné si, au bout d'un certain temps, la nouvelle offi-

9 L. DELISLE, Livres imprimés à Cluny au XVe siècle, Paris, 1897, in-8º.

10 M. H. CLÉMENT-JANIN, Recherches sur les imprimeurs dijonnais et sur les imprimeurs de la Côte-d'Or, Dijon, 1883, in-8º p. 1 et s.

11 J. JANSSEN, op. cit., p. 14 et s.

12 Ibidem.

13 V. FINESCHI, Notizie storiche sopra la stamperia di Ripoli, Florence, 1781 ; G. GALLI, Gli ultimi mesi della stamperia di Ripoli e la stampa del Platone dans Studi e ricercheSulla storia della stampa del Quattrocento, Milan, 1942, p. 159-184.

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cine ne se trouvait pas établie sur des bases assez solides et assez sai- nes pour réaliser des bénéfices - ou, tout au moins, couvrir ses frais. Si bien qu'en fait, parmi tous les ateliers que fondent des mécènes ou des ecclésiastiques, aussi parmi les ateliers dont ils favorisent la création, seuls subsistent, au bout d'un certain temps, ceux qui se trouvent pla- cés dans des conditions commerciales convenables.

*

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*

Avant tout se posait la question des débouchés : il fallait pouvoir trouver, si possible sur place, une clientèle stable et suffisamment étendue. Voilà pourquoi les ateliers se multiplient et prospèrent dans les grandes villes universitaires. Rien n'est plus instructif à cet égard que l'histoire des débuts de l'imprimerie parisienne. Rien ne montre mieux, d'autre part, dans quel esprit et pour quelles raisons un petit groupe de clercs pouvait être amené à faire venir des imprimeurs dans une ville ; et comment ceux-ci pouvaient réussir à s'y fixer et à y déve- lopper leurs affaires grâce à l'existence de conditions favorables, quitte à modifier, si besoin était, l'orientation de leur entreprise 14 .

Malgré les ruines matérielles et morales - résultat des guerres et de l'occupation anglaise - qui avaient entravé l'enseignement durant la première partie du XVe siècle, Paris était redevenue, au temps où l'imprimerie apparaissait à Mayence une grande ville universitaire peuplée de docteurs, de maîtres et d'étudiants venus de toute part. Ceux-ci étaient nombreux dans les Facultés de Décret et de Médecine et, surtout, des Arts et de Théologie. Selon l'organisation tradition- nelle, vingt-quatre stationnaires, surveillés par quatre grands libraires, se chargeaient de copier les classiques indispensables : Hippocrate, Galien et leurs interprètes pour la Faculté de Médecine ; les textes des décrets avec leurs commentaires, pour la Faculté de Décret ; pour les

14 A. RENAUDET, Préréforme et humanisme à Paris pendant les premières guerres d'Italie (1494-1517), Paris, 1953, passim ; A. CLAUDIN, Origines de l'imprimerie à Paris. La première presse à la Sorbonne, Paris, 1899, in- 8º ; J. MONFRIN, Les Lectures de Guillaume Fichet et de Jean Heylin d'après les registres de prêt de la Bibliothèque de la Sorbonne, dans Biblio- thèque d'Humanisme et Renaissance, t. XVII, 1955, p. 7 et 23.

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Artiens, les œuvres d'Aristote avec les commentaires de saint Thomas, d'Ockham, de Scot, de Buridan, le Doctrinal d'Alexandre de Ville- dieu, l'Arithmétique de Boèce, les traités de Jean de Hollywood et de Pierre d'Ailly sur la Sphère. Enfin, à la troupe nombreuse des théolo- giens, ils fournissent des copies de la Bible et des Sentences de Pierre Lombard. C'est chez ces mêmes libraires que les clercs qui fréquen- tent l'université font emplette des quelques autres ouvrages qui for- ment le noyau de toute bibliothèque cléricale : le Saint Augustin, le Saint Bernard, le Saint Bonaventure, le Nicolas de Lyre, le Vincent de Beauvais dont la possession fera la fierté des plus riches, et surtout les Sermons de Jacques de Voragine, la Vita Christi de Ludolpe le Char- treux, ainsi que de divers autres textes de dévotion et de morale prati- que, ou encore des manuels à l'usage des confesseurs que l'on recher- chait plus naturellement, comme plus maniables, d'usage plus courant, et de poids et de prix plus modestes, que les grands textes des Doc- teurs et des Pères.

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Cependant, l'œuvre des humanistes italiens commence à pénétrer en France. Les grands universitaires parisiens, de la fin du XIVe et du début du XVe siècle n'ignoraient d'ailleurs pas plus que leurs prédé- cesseurs du XIIIe l'Antiquité et la belle langue latine, dont la tradition ne se perdit jamais complètement ; les rapports avec l'Italie sont fort actifs dans la seconde partie du XVe siècle. Guillaume Fichet, qui fit de nombreux voyages en Italie et qui devait mourir à Rome, n'est-il pas, vers 1470, au centre d'un groupe où l'on professe, en même temps que le respect des doctrines de Scot et de saint Thomas, l'amour de l'Antiquité et des classiques latins ? Dans ce groupe, le besoin se fait sentir de posséder des textes corrects d'auteurs anciens. Or, si les ma- nuscrits des auteurs au programme sont relativement nombreux, les copies des œuvres de Cicéron, de Virgile ou de Salluste sont rares et fautives. Reproduire ces textes avec exactitude et à un grand nombre d'exemplaires : travail impossible à exécuter à une telle cadence si l'on ne connaissait l'existence du nouveau procédé de reproduction des textes - l'imprimerie. Car, depuis quelques années, les livres imprimés sont connus et utilisés à Paris : Fust et Schoeffer y écoulent une partie de leur production, et Fust, qui a été inscrit dans sa jeunesse sur les

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registres de la nation allemande de l'Université, a déjà fait de nom- breux voyages d'affaires à Paris. Il y a même un représentant, Her- mann de Statboen. Rien d'étonnant donc si un autre Allemand, Jean Heynlin, de Stein, qui était alors prieur de la Sorbonne, eut, en 1470, l'idée de faire venir de son pays d'origine des typographes, et de les installer dans les bâtiments mêmes du collège qu'il dirigeait. Ainsi fut fondé le premier atelier typographique parisien, dans lequel Ulrich Gering, de Constance, et Michel Friburger, de Colmar (un maître es arts de l'Université de Bâle, qui avait dû connaître Heynlin durant ses études) travaillèrent assistés d'un ouvrier, Martin Krantz, de Stein, originaire donc de la même ville que Heynlin. Durant trois années, les presses de la Sorbonne procurèrent des éditions de Gasparino de Ber- game (ses Lettres et son traité De l'orthographe), des œuvres de Sal- luste, de Valère Maxime, le De officiis de Cicéron, les Élégances de Laurent Valla et la Rhétorique dans laquelle Guillaume Fichet, qui avait encouragé les efforts de Heynlin et de Gering, résumait sa connaissance pratique des élégances latines.

Mais le groupe des humanistes parisiens était encore restreint et les amateurs de belles-lettres peu nombreux ; le marché dut donc être as- sez vite saturé. D'autre part, les textes anciens à éditer étaient sans doute encore difficiles à se procures et le départ de Fichet pour l'Italie dut réduire l'activité du petit cercle dont il était le principal animateur. Bientôt, donc, Gering et ses compagnons durent changer l'orientation de leur entreprise et s'adresser, non plus aux quelques lettrés qui les avaient appelés à Paris, mais à l'université tout entière. Grâce sans doute aux bénéfices que leur avaient rapportés les travaux exécutés à la Sorbonne, ils purent abandonner leur ancien atelier, renouveler et adapter leur matériel et faire les frais d'une nouvelle installation, pro- bablement plus importante, créant alors une officine indépendante qui devait se montrer fort active. En agissant ainsi, ils ne rompaient d'ail- leurs nullement avec leurs anciens protecteurs : Heynlin n'avait-il pas fait imprimer à la Sorbonne, sur les presses qui avaient servi à l'édi- tion des Tusculanes de Cicéron et des Lettres de Platon, les Commen- taires de Scot sur le quatrième livre des Sentences de Pierre Lom- bard ? Et nous avons vu que cet universitaire, qui professait la doc- trine de saint Thomas, recrutait ses amis parmi les « anciens », à la fois disciples de Scot et de saint Thomas, en même temps qu'amateurs de belles-lettres.

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Rien d'étonnant donc si, après s'être établis rue Saint-Jacques, au Soleil d'Or, Gering et Friburger, tout en continuant à publier à l'occa- sion des œuvres d'écrivains classiques - de Virgile, notamment - im- primèrent, afin d'atteindre un public plus vaste, les textes philosophi- ques, théologiques et canoniques traditionnels, et cela non plus en ca- ractères romains, mais en caractères gothiques : c'est ainsi qu'ils pu- blièrent par exemple certaines œuvres d'Aristote, les Postilles de Ni- colas de Lyre, ou bien la réédition des Commentaires de Scot sur le quatrième livre des Sentences qu'ils avaient déjà imprimés à la Sor- bonne. Mais surtout, ils exécutent désormais des ouvrages de dévo- tion, des traités de morale pratique et des manuels à l'usage des confesseurs, qu'ils sont sûrs d'écouler encore plus facilement, entre autres, le Manipulus curatorum de Guy de Montrocher, les opuscules dévots de Johannes Nider, des Sermons de Utino, et, bien sûr, l'inévi- table Légende dorée de Jacques de Voragine.

Ainsi, le besoin d'adapter leur production à un plus large public afin d'équilibrer leur entreprise et de réaliser des bénéfices, amène les premiers imprimeurs parisiens à s'engager dans la publication des tex- tes les plus demandés. Évolution classique qui montre comment les chefs de grandes maisons d'édition sont amenés, tôt ou tard, à ne pas faire paraître exclusivement des ouvrages de bibliothèque et des pu- blications scientifiques, mais à s'intéresser à l'édition de petits livres qui, se vendant moins cher, font l'objet de fréquentes réimpressions.

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À l'époque où il publiait ses ouvrages de la nouvelle série, Gering n'était plus le seul imprimeur établi près de l'université : dans la même rue Saint-Jacques, deux maisons plus loin que le Soleil d'Or, vis-à-vis de la rue Fromentalle et presque en face du collège de Cambrai, deux nouveaux typographes, d'origine germanique eux aussi, avaient instal- lé un atelier à l'enseigne du Chevalier au Cygne : un maître ès arts, Pierre César et son associé Jean Stoll. César commence en 1474 par le sempiternel Manipulus curatorum ; après quoi, avec Stoll, il édite le Speculum vitae humanae de Rodriguez, évêque de Zamora, puis les Casus longi du jurisconsulte Bernard de Parme (1475). Les deux

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hommes publient encore des traités d'Aeneas Sylvius, l'Apparatus in Clementinas du Panormitain. De même que Gering, ils consacrent aussi une partie de leur activité aux études nouvelles ; ils publient les Rudimenta grammaticae de Perotto, la Margarita poetica d'Eyb, les œuvres de Cicéron, Salluste, Térence et Sénèque, souvent éditées déjà par Gering et destinées à la même clientèle de maîtres et d'étudiants de l'université de Paris.

Telle est l'histoire de l'apparition de l'imprimerie à Paris, qui mon- tre comment des ateliers se fondèrent et purent se développer grâce à la clientèle des clercs qui fréquentaient l'université. On pourrait faire des constatations de même ordre en ce qui concerne toutes les grandes cités universitaires de l'Europe - Cologne en particulier. Plus tard en- core, à la fin du XVIe siècle, à Leyde, la création d'une université qui ne tarde pas à devenir fort importante, amène presque aussitôt la nais- sance d'un centre typographique de premier plan. Plantin s'y établit un moment ; son gendre Raphelingius y fonde une entreprise durable ; puis les Elzevier, devenus libraires de l'Université, y commencent l'étonnante carrière qui devait faire d'eux les plus grands éditeurs, peut-être, de leur temps 15 ; et, à côté d'eux, s'établit un autre grand libraire, Jean Maire - l'éditeur du Discours de la méthode. Mêmes constatations encore à Saumur, où les protestants français fondent une université très fréquentée au début du XVIIe siècle, et où des impri- meurs tels que les Desbordes se montrent fort actifs 16 .

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Mais la clientèle universitaire n'est pas la seule à attirer les libraires et les imprimeurs. La présence d'un clergé nombreux et riche - dans les villes archiépiscopales et parfois au siège des grands évêchés - a souvent le même effet. Et plus encore, l'existence dans certaines villes de juridictions importantes autour desquelles gravitent des hommes de loi : car les gens de loi sont, autant que les ecclésiastiques, plus peut- être même que ceux-ci, les meilleurs clients des libraires. Ils sont dési-

15 A. WILLEMS, Les Elzevier, Bruxelles, 1880.

16 E. PASQUIER et V. DAUPHIN, Imprimeurs et libraires de l'Anjou, Angers,

1932.

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reux, pour leur part, de posséder non seulement des ouvrages reli- gieux, mais aussi des coutumiers, des livres de droit, surtout des ou- vrages profanes. Bien souvent, pour satisfaire leur curiosité, des librai- res et des imprimeurs s'installent près des Parlements. À Paris même, où la plupart des boutiques de libraires et la quasi-totalité des ateliers sont établis sur la montagne Sainte-Geneviève et le long de la rue Saint-Jacques, dans le quartier de l'Université, un groupe fort actif de libraires s'installe dans les salles et les galeries du Palais ainsi que dans les rues avoisinantes ; c'est là qu'on trouve, au XVe siècle, la boutique principale de Vérard, au XVIe celle de Corrozet, au XVIIe siècle celles de Barbin et de Thierry, éditeurs des grands classiques. Ces libraires, dont l'étal voisine avec celui des merciers et des mar- chands de nouveautés, et qui s'adressent aux parlementaires, aux avo- cats, aux procureurs, aux innombrables plaideurs et aussi aux élégants et aux bourgeois qui viennent au Palais comme à un lieu de prome- nade, vendent non pas tant des textes juridiques que des livres d'actua- lité et des textes littéraires en français. Même constatation en province et à l'étranger : à Rouen, à Poitiers, dont les Palais de justice abritent les étals de nombreux libraires ; plus tard, au XVIIe siècle, à La Haye, où les libraires s'installent dans le Palais des États 17 .

La présence d'une université ou d'une juridiction souveraine, en France, d'un Parlement, avec tout ce que cela représente de clientèle sûre : tel est donc bien souvent ce qui attire, au XVe et au XVIe siè- cle, les imprimeurs et les libraires, telle est l'origine de beaucoup de centres typographiques importants. À la fin du XVIe siècle, toutes les villes d'Europe où se trouvent des institutions de ce genre possèdent un nombre suffisant d'ateliers typographiques et de boutiques de li- braires. Certes, la création de nouvelles universités se poursuit, en pays protestants surtout -nous avons vu le cas de Leyde et celui de Saumur : elle entraîne encore l'apparition d'officines attirées par la clientèle universitaire. Mais, dans la plus grande partie de l'Europe, dans l'Europe catholique surtout, il n'en est plus ainsi : en ces temps de rareté monétaire, les libraires installés auprès des Parlements ont

17 G. LEPREUX, Gallia typographica. Province de Normandie, t. I ; A. DE LA BOURALIÈRE, L'Imprimerie et la librairie à Poitiers pendant le XVIe siècle ; E. F. KOSSMANN, De boekhandelte 's Gravenhage, La Haye,

1937.

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même du mal à vivre et se font une concurrence acharnée ; les univer- sités d'autre part perdent de leur importance, et leur déclin provoque parfois la ruine des officines qui se sont établies auprès d'elles. Dé- sormais, les imprimeurs et les libraires qui désirent s'installer, sont attirés ailleurs - souvent dans des villes moins importantes : à la re- cherche d'une clientèle stable, ils se fixent, non plus auprès d'un Par- lement, mais auprès d'une juridiction secondaire, dans un chef-lieu de bailliage par exemple ; ils vivent avant tout de l'impression d'actes officiels, d'affiches et de factums, en ces temps où la paperasserie se développe. Désormais, ils se fixent également auprès des. collèges de Jésuites et d'Oratoriens qui apparaissent un, peu partout, prenant le relais des universités. Auprès des collèges de Jésuites surtout, car ceux-ci favorisent l'établissement des ateliers typographiques nou- veaux qui leur permettent d'imprimer les feuilles de classe et les ma- nuels pour leurs élèves, et aussi les ouvrages de piété ou de contro- verse nécessaires à leur mission. À La Flèche, petite ville où aucun imprimeur n'avait pu s'établir jusqu'alors de façon stable, les Jésuites qui créèrent un collège en 1603, firent venir un typographe, Jacques Rezé ; celui-ci imprima de nombreux ouvrages pour le collège et la Compagnie dont il avait adopté la marque. Par la suite, il y eut autour de ce collège jusqu'à trois ateliers et un grand nombre de boutiques de libraires 18 .

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Cependant, les ateliers typographiques ne se fixèrent et ne prospé- rèrent pas uniquement dans de telles villes. Les clercs et les gens de loi n'étaient pas les seuls à acheter des livres imprimés. Dans les cités marchandes, les négociants enrichis, les bourgeois aisés, voire des ar- tisans, aimaient, au XVIe siècle principalement, à se constituer une bibliothèque. Surtout, des hommes d'affaires entreprenants n'hésitaient pas à y favoriser la création d'officines travaillant pour l'exportation. C'est un marchand, Barthélemy Buyer, qui créa, nous l'avons vu, la première maison d'édition lyonnaise 19 ; les pelletiers et les fourreurs de Leipzig financèrent, au XVIe siècle, les entreprises des libraires de

18 E. PASQUIER et V. DAUPHIN, op. cit.

19 Cf. p. 175 et s.

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la ville ; Plantin, enfin, trouva facilement à Anvers les commanditaires dont il eut besoin à ses débuts 20 . Dans de telles villes, où l'on entre- tient des relations d'affaires suivies avec toute l'Europe, le transfert des créances, l'arrivée du papier, l'expédition des livres deviennent plus faciles.

Le transport par mer revenant moins cher, les éditeurs ont, enfin, intérêt à s'établir près d'un port : à Rouen, par exemple, d'où les livres sont acheminés par mer vers les Flandres, les Pays-Bas, l'Espagne et surtout l'Angleterre, tandis qu'ils peuvent être facilement expédiés vers Paris grâce à la Seine. De même, les Cromberger, installés à Sé- ville, envoient par bateau une partie de leur production en Amérique, tandis qu'au XVIIIe siècle, Rainier Leers quitte La Haye pour Rotter- dam, et peut ainsi répandre plus facilement les écrits de Le Clerc et de Bayle vers la France, l'Angleterre et le nord de l'Allemagne. Les exemples de ports devenus le siège de grandes entreprises d'édition ne manquent pas, on le voit ; et nous n'avons cité ni le cas de Lubeck au XVe siècle, ni celui d'Anvers au XVIe, ni celui d'Amsterdam au XVIIe.

III. La géographie de l'édition

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Tentons maintenant de déterminer à quelles dates l'imprimerie, née dans la région de Mayence, se répandit dans les différents pays d'Eu- rope. Suivons les progrès de sa diffusion. Essayons de discerner aussi quels furent, au cours de ces trois siècles et demi, les grands centres d'édition - et quelle fut leur histoire.

Première constatation : à nos yeux d'hommes du XXe siècle accou- tumés à tous les bouleversements techniques, l'imprimerie peut sem- bler s'être répandue lentement. Et pourtant : qu'on songe aux multiples difficultés qu'eurent à résoudre les hommes du XVe siècle - d'un siè- cle où les communications étaient lentes encore et les techniques ru- dimentaires ; qu'on songe qu'entre 1450 et 1460 une poignée d'hom-

20 Cf. p. 186 et s.

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mes seulement, groupés à Mayence dans quelques ateliers, connais- saient les secrets de l'art typographique - délicat et compliqué pour l'époque ; qu'on songe aux multiples difficultés que les créateurs d'ate- liers nouveaux eurent à résoudre - pour réunir la matière première né- cessaire, par exemple : acier des poinçons, cuivre des matrices, mé- lange de plomb et d'étain pour les caractères ; qu'on songe à la rareté des techniciens, tailleurs de poinçons, fondeurs de caractères et com- positeurs. Qu'on songe, en un mot, à toutes les difficultés que posaient l'organisation d'une industrie nouvelle, créée de toutes pièces, et la formation d'un réseau commercial destiné à écouler les livres repro- duits désormais en série : si l'on tient compte de ces difficultés, la dif- fusion de l'imprimerie paraît en vérité singulièrement rapide et les hommes du XVe siècle, singulièrement épris de nouveautés.

Quelques dates et un coup d'œil sur une carte nous permettront de le constater 21 : 1455-I460, plusieurs ateliers mal connus -mais dont le principal est celui de Fust et Schoeffer, -fonctionnent à Mayence. Déjà les imprimeurs se préoccupent de la création d'un réseau commercial et s'adressent aux stationnaires des villes universitaires pour écouler leur production. Fust et Schoeffer vendent des livres à Francfort, Lu- beck et Angers, bientôt ils auront une boutique à Paris 22 ; et très tôt, on trouve dans les boutiques des libraires d'Avignon des livres impri- més 23 .

Décennie 1460-I470 : l'imprimerie commence à se répandre, le commerce du livre s'organise. En Allemagne d'abord, pays de mines où existent des cités opulentes dans lesquelles on sait travailler les métaux et où les riches marchands, capables de financer la création d'ateliers, sont nombreux. Dès avant 1460, sans doute, Mentelin, un

21 Cf. carte p. 266. La date de l'apparition de l'imprimerie dans une ville fait bien souvent l'objet de contestations ; nous ne prétendons pas trancher ici en la matière. Nous nous sommes seulement efforcés d'adopter les dates couramment admises en nous référant aux grands répertoires indiqués dans la bibliographie.

22 A. CLAUDIN, Histoire de l'imprimerie en France, t. I, p. 67 et s. ; H. LEIIMANN-HAUPT, Peter Schaeffer of Gernsheim and Mainz, Rochester, New York, 1900.

23 P. PANSIER, Histoire du livre et de l'imprimerie àAvignon, du XIVe au XVIe siècle, p. 129 et s.

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ancien enlumineur et notaire de l'évêque, ouvre un atelier typographi- que à Strasbourg ; il y trouve très vite des émules : Henri Eggestein, official et garde des sceaux de l'évêque, et Adolphe Rusch, le mysté- rieux imprimeur « à l'R bizarre », puis bien d'autres. Vers la même date, Pfister, élève peut-être de Gutenberg, crée une imprimerie à Bamberg et bientôt commence à publier des livres illustrés. Puis, à partir de 1465, d'anciens compagnons de Gutenberg et Schoeffer ou- vrent des ateliers un peu partout : Ulrich Zell de Hanau, clerc du dio- cèse de Mayence, s'établit à Cologne (1466), Berthold Ruppel à Bâle (1468), Heinrich Kefer et Johann Sensenschmidt à Nuremberg (1470) et vers la même date Anthoni Koberger commence dans la même ville sa carrière de typographe et d'éditeur. En 1468, Günther Zainer publie le premier livre imprimé à Augsbourg, tandis que Conrad Sweynheim et Arnold Pannartz quittent dès 1464 ou 1465 l'Allemagne pour l'Italie et font paraître au monastère de Subiaco (ou peut-être à Rome) le premier livre imprimé dans ce pays ; cependant, en 1469, Jean de Spire, venu lui aussi d'Allemagne, imprime à Venise les Epistolae ad familiares de Cicéron. Et, en 1470, Neumeister, dont nous avons déjà tracé la carrière, commence à travailler à Foligno 24 .

24 Cf. p. 244-245.

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Carte no 1 Diffusion de l'imprimerie avant 1471 et de 1471 à 1480

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1471 et de 1471 à 1480 Retour à la table des matières De 1470 à 1480

De 1470 à 1480, le mouvement se précipite encore. En Allemagne, des imprimeurs s'installent à Spire (1471), à Ulm (1473), à Lubeck dans le Nord (1475), à Breslau (1475), et dans bien d'autres villes. En Italie, un grand nombre d'imprimeurs, pour la plupart allemands, tra- vaillent à Venise, entre 1470 et 1480 ; des ateliers apparaissent à Trevi (1470), Ferrare, Milan, Bologne, Naples, Pavie, Savigliano, Trévise, Florence, Jesi, Parme, Mondovi, Brescia, Fivizzano, Mantoue (1471- 1472), et durant les années suivantes dans beaucoup d'autres cités en- core. En France, Ulrich Gering et ses compagnons, installés à la Sor-

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bonne, publient, dès 1470, le premier livre imprimé à Paris ; et en 1473 Guillaume Le Roy vient imprimer à Lyon, chez Barthélémy Buyer, le Compendium breve du Cardinal Lothaire ; dès lors, très vite, les ateliers se multiplient à Paris et à Lyon où des imprimeurs alle- mands viennent s'installer ; en 1476 des ateliers s'ouvrent à Angers et Toulouse et, en 1479, à Poitiers. Déjà, en Pologne, un typographe s'installe en 1474 à Cracovie tandis que, dans les Pays-Bas, Thierry Martens et Jean de Westphalie commencent à travailler à Louvain (1473), et que Gérard Leeu ouvre, en 1477, à Gouda, un atelier d'où sortirent une foule de livres illustrés. En 1476, enfin, Caxton, un mar- chand anglais qui a appris la typographie à Cologne et a fait fonction- ner une presse à Bruges, passe en Angleterre et s'installe à Westmins- ter. Pendant ce temps, encore, des imprimeurs allemands ouvrent des ateliers dans quelques villes d'Espagne.

En 1480, des ateliers typographiques ont fonctionné dans plus de cent dix villes situées dans toute l'Europe occidentale, dont une cin- quantaine en Italie, une trentaine en Allemagne, cinq en Suisse, deux en Bohême, neuf en France, huit en Hollande, cinq en Belgique, huit en Espagne, un en Pologne et quatre en Angleterre. Dès cette date, on utilise partout les livres imprimés. Déjà, en Allemagne et en Italie sur- tout, de grandes firmes se sont constituées, dont le réseau commercial est bien organisé. Grâce à l'afflux des typographes allemands, les plus grands centres d'imprimerie ne sont plus situés seulement en Allema- gne, mais aussi en Italie. Pas une ville importante dans ce pays qui ne possède au moins un atelier bien équipé. Si l'on examine dans les ré- pertoires d'incunables la production des livres imprimés entre 1480 et 1482, on constate que Venise, grâce à sa position géographique, à sa richesse et aussi à son activité intellectuelle, est devenue la capitale des imprimeurs - 156 éditions connues par Burger et identifiées de façon certaine 25 publiées entre 1480 et 1482, sans compter les ouvra- ges disparus ou non identifiés. De puissantes firmes s'y trouvent : cel- les de Herbort, de Jenson, de Manzolies, de Maufert, de Jean de Colo- gne, des Blavis, des Scoto, Torti, Girardengis et Ratdolt, de bien d'au- tres encore. Au second rang : une autre ville italienne, Milan (82 édi-

25 Bien entendu, ces chiffres ne sont destinés qu'à donner des proportions. Ils sont basés sur un exemplaire annoté de K. BURGER, The Printers and the publishers of the XV1h century with lists of their works, Munich, 1902.

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tions) où les Pachel, les Zarotti et les Valdafer donnent souvent des éditions de classiques latins. Puis vient Augsbourg (67 éditions), cen- tre très important de cartiers et de graveurs sur bois où Sorg, Schöns- perger et Baemler multiplient les éditions illustrées. Ensuite, Nurem- berg (53 éditions) où fonctionne l'atelier le plus actif et le mieux orga- nisé de l'époque - celui des Koberger ; Florence (48 éditions), ville d'artistes et de lettrés où les imprimeurs s'appliquent surtout à satis- faire la clientèle locale ; Cologne (44 éditions), centre de la vie reli- gieuse et universitaire de la région rhénane, où les Quentell et les Koelhoff sont établis et où l'on publie surtout des livres religieux et des ouvrages de scolastique. Ensuite viennent Paris (35 éditions), Rome (34 éditions), Strasbourg (28 éditions), Bâle (24 éditions), Gou- da, Bologne, Trévise, Lyon, Padoue, Delft, Louvain (25 à 15 édi- tions).

Dès cette époque, donc, Mayence, berceau de l'imprimerie, a perdu une partie de son importance ; les grands centres typographiques sont nombreux dans l'Allemagne du Centre et du Sud, mais, déjà, les im- primeurs sont plus nombreux et plus actifs en Italie qu'en Allemagne. C'est l'époque où l'on publie, dans ce pays, sur le beau papier qu'on y fabrique alors, en caractères romains, les éditions princeps de classi- ques latins ou de grands écrivains italiens et aussi, en semi-gothique ou en gothique, des livres de droit et des livres religieux. Mais, si les ateliers typographiques sont déjà nombreux vers 1480 en Italie et dans les pays germaniques, en revanche les imprimeurs sont encore rares, non seulement en Angleterre et en Espagne, mais aussi en France. À Paris, où il n'existe, en fait, qu'une très grande officine - celle de Ge- ring -les étudiants et les professeurs de l'université font venir des édi- tions d'Allemagne ; et l'industrie du livre, introduite à Lyon depuis quelques années, n'en est encore, dans cette ville, qu'à ses débuts.

Ces constatations permettent de mieux suivre le progrès de l'im- primerie dans les années qui suivent. L'Espagne et l'Angleterre, mal- gré l'apparition de quelques ateliers nouveaux, restent encore tributai- res de l'étranger. La France en revanche, rattrape son retard dans les 20 dernières années du XVe siècle : en 1480, neuf villes françaises seulement avaient vu travailler des imprimeurs ; en 1500, des ateliers ont fonctionné dans une quarantaine de villes. Mais, surtout, l'indus- trie typographique s'est développée à Paris, grâce à Marchant, à Vé-

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rard, à bien d'autres encore - et un peu plus tard à Lyon également, où l'Allemand Trechsel se montre très actif. Évolution analogue, bien que moins frappante, en Allemagne du Nord, où Lubeck devient un centre important à partir duquel l'imprimerie gagne les pays scandinaves. Dans le Centre et le Sud, en revanche, les grands centres de l'époque précédente se maintiennent sans se développer beaucoup, à l'exception de Leipzig, qui commence àdevenir, grâce aux Kachelofen, Stöckel, Lotter ou Landsberg, un centre typographique très important. En Italie enfin, tandis que l'imprimerie continue à se diffuser dans des villes de moindre importance, la grande industrie typographique semble se concentrer à Venise, et Milan paraît déjà en déclin.

L'examen des livres imprimés durant les années 1495-à 1497 per- met de mesurer l'importance de cette évolution : sur 1821 éditions que nous avons dénombrées, 447, près du quart, sont parues à Venise, où les très grandes officines sont nombreuses : c'est l'époque des grands imprimeurs vénitiens : les Locatelli, les Torti, les Bevilacqua, les Ta- cuino, les Torresani, les Alde, et aussi les Pincio et les De Gregori. Mais si Venise reste toujours - et de loin - au premier rang, deux villes françaises suivent aussitôt après : Paris (181 éditions) où les grands éditeurs ne sont peut-être pas très nombreux, mais où travaillent une foule d'imprimeurs et de libraires - puis Lyon (95 éditions), où Trech- sel est sans doute le plus actif. Ensuite arrivent Florence, Leipzig, nouvelle venue, Deventer, autre nouvelle venue grâce à l'activité de Jacques de Bréda et des Paffroet, Milan grâce à Pachel et à Scinzenze- ler, Strasbourg où travaillent Grüninger et Flach, puis Cologne, Augs- bourg, Nuremberg et Bâle.

Ainsi, à la fin du XVe siècle, cinquante ans environ après l'appari- tion du premier livre imprimé, 35 000 éditions au moins représentant sans doute au bas mot 15 à 20 millions d'exemplaires ont déjà paru 26 , déjà l'imprimerie s'est répandue dans tous les pays d'Europe. Dans les pays germaniques, puis en Italie et ensuite en France, de grands cen- tres se sont constitués. Au total, 236 localités au moins ont vu des presses fonctionner (carte no 2, p. 266-267)

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26 Cf. p. 349 et s.

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Au XVIe siècle, ce mouvement continue - des ateliers fonctionnent sans cesse dans de nouvelles villes. jamais, surtout, autant que durant la première partie du XVIe siècle, époque de prospérité économique exceptionnelle, époque aussi de l'Humanisme, l'industrie du livre fut autant en fait une grande industrie, dominée par de puissants capitalis- tes ; âge d'or de l'imprimerie où le commerce du livre fait figure de grand commerce international, temps des Froben, des Koberger, des Birckmann, des Alde, des Jean Petit, grands libraires tous plus ou moins humanistes, qui entretiennent dans toute l'Europe des relations commerciales - support des relations intellectuelles du monde lettré. Et sous l'impulsion de ces grands libraires capitalistes, même si de petits ateliers continuent de naître un peu partout, l'industrie du livre tend à se concentrer dans les villes universitaires et dans les grandes cités commerçantes.

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Carte no. 2

Diffusion de l'imprimerie avant 1481, de 1481 à 1490 et de 1491 à 1500

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à 1490 et de 1491 à 1500 Retour à la table des matières Ce phénomène est

Ce phénomène est particulièrement frappant dans les Pays-Bas, avant même l'époque de Plantin. Anvers, grande cité commerçante en pleine extension, qui venait, à la fin du XVe siècle, après Deventer dans la hiérarchie des centres typographiques, passe très vite au pre- mier rang. Les éditeurs anversois s'efforcent d'abord de contenter la clientèle de marchands et de riches bourgeois, nombreux dans cette place de commerce, en leur fournissant des livres de piété et des ro- mans de chevalerie illustrés en flamand et en français ; mais très vite ils se mettent à travailler pour l'exportation et impriment par exemple des ouvrages en anglais. Bientôt, les imprimeurs anversois arrivent à exercer dans tous les Pays-Bas une véritable hégémonie : au total, en-

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tre 1500 et 1540, sur 133 imprimeurs établis dans les Pays-Bas, 66 - près de la moitié - sont installés àAnvers. Sur 4 000 livres environ qui paraissent dans cette région, 2 254 - plus de la moitié - viennent d'An- vers 27 .

Dans les pays germaniques cependant, où existent entre le Rhin et l'Elbe des villes opulentes où vit une bourgeoisie riche et cultivée, l'industrie du livre ne cesse de se développer à la fin du XVe siècle et dans le premier quart du XVIe. Strasbourg en particulier devient très vite un centre d'une extrême importance. Tôt déjà dans le XVe siècle, un gendre de Mentelin, Adolphe Rusch (1466-1489) finance de nom- breuses éditions et développe ses affaires en se livrant au commerce du papier, tandis que son beau-frère, Martin Schott (1481-1499) se montre très actif lui aussi, moins actif peut-être pourtant qu'un Jean Prüss (1480-1510) Ou qu'un Henri Knoblochtzer (1476-1484). Dès lors, l'art de l'illustration se développe dans la capitale de l'Alsace pour atteindre son apogée avec Jean Grüninger (1482-1531), Les pres- ses strasbourgeoises deviennent célèbres pour la qualité des éditions qu'elles mettent au jour ; on s'adresse à elles d'un peu partout : Grü- ninger vend une édition entière de 1 000 exemplaires à Schonsperger, le fameux éditeur d'Augsbourg, tandis que Jean Schott exécute des impressions pour des libraires de Leipzig, de Vienne et de Milan 28 .

Plus important encore, peut-être, voici Bâle. Amerbach, le libraire humaniste y déploie, nous le verrons, une énorme activité ; à côté de lui, Jean Petri édite de lourds traités de théologie et de droit canon, et publie une édition de saint Augustin en onze volumes. Après leur mort, en 1511 et 1513, Froben, qui reste l'éditeur d'Érasme, et chez qui le grand humaniste prolonge trois ans (1514-1517) une visite pré- vue pour quelques jours, développe, avec son beau-frère Wolfgang Lachner, l'importance de son entreprise, répand l'emploi du caractère romain, crée une italique inspirée de l'aldine, et des caractères grecs, vend des fontes de ces caractères grecs à Josse Bade, des matrices à Melchior Lotter, et achète, en 1536, la fonderie des Schoeffer ; pour graver les encadrements de ses pages de titres, ses bandeaux, ses ini-

27 Bibliothèque nationale. Anvers, ville de Plantin et de Rubens [Catalogue d'exposition], p. 95 et s.

28 F. RITTER, Histoire de l'imprimerie alsacienne aux XVe et XVIe siècles.

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tiales et les illustrations de ses livres, il a recours d'abord à Urs Graf, puis, après 1516, à Hans et Ambrosius Holbein. Et ses correcteurs sont Boniface Amerbach, son beau-frère, ainsi que Beatus Rhenanus.

Dans la plupart des grandes cités d'Allemagne, les presses dé- ploient alors une activité fébrile. À Mayence, la vieille maison des Schoeffer fonctionne longtemps. Peter Schoeffer, le fils, ami de Ulrich de Hutten, y imprime les écrits de celui-ci. Il possède un énorme ma- tériel - celui que Froben achètera - et le complète sans cesse. À Augs- bourg, Erhard Ratdolt imprime jusque vers 1520 de nombreux ouvra- ges liturgiques, certains somptueusement illustrés, comme le Missel de Constance (1516) ; Johann Schönsperger l'Ancien travaille pour l'Empereur Maximilien et imprime entre autres le Teuerdank, descrip- tion allégorique du mariage de celui-ci, pour lequel il emploie des ca- ractères - prototypes de la Fraktur - imités de l'écriture des scribes de la chancellerie impériale ; Hans Otmar édite les Sermons de Geiber, de Kaysersberg, puis son fils, Silvan, multiplie les impressions d'écrits luthériens, tandis que Johann Miller fait paraître des éditions de Kon- rad Peutinger et d'Ulrich de Hutten. À Nuremberg, cependant, où les Koberger continuent d'éditer une énorme masse de livres, Hieronymus Höltzel déploie une très grande activité jusqu'en 1532, et de nouveaux ateliers typographiques très importants apparaissent : ceux par exem- ple de Friedrich Peypus (1510-1535), de Jobst Guntknecht (1514- 1540), de Johann Petrejus (1519-1550). Dans une imprimerie plus modeste enfin, Hieronymus Andreae utilise un beau caractère Fraktur qu'il a fait tailler et imprime les Triumphwagen et les écrits théoriques de Dürer.

Les grands centres typographiques sont, on le voit, nombreux en Allemagne au moment où commence la Réforme luthérienne. Il fau- drait encore en citer bien d'autres et non des moindres : Leipzig, par exemple. Nous verrons plus loin que de nombreux centres se dévelop- pent au temps de Luther, puis dans la seconde partie du siècle. Bor- nons-nous pour l'instant à souligner l'importance des presses de Colo- gne, la cité catholique. Certes, dans les premières années du siècle, la production des ateliers fléchit dans cette ville. Seul, Heinrich Quentell y publie de nombreux traités de théologie. Mais, bientôt, de nombreu- ses imprimeries recommencent à fonctionner auprès de l'université qui groupe plusieurs milliers d'étudiants. L'éditeur Hittorp y fait travailler

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à lui seul bien des presses et passe commande pour l'exécution d'édi- tions à des entreprises de Paris, de Bâle, de Tübingen. Son réseau commercial s'étend à toute l'Europe ; avec son associé, Hornken, il possède des succursales à Paris, à Leipzig, à Wittenberg, à Prague. À Cologne encore, Eucharius Cervicornus multiplie les éditions latines préparées par les humanistes Herrnann von dem Busche et Murmel- lius, tandis que le libraire Birckmann, qui joint à son entreprise une imprimerie en 1526 et qui fait travailler des typographes anversois, possède une succursale à Londres. Bien d'autres officines encore font de Cologne l'un des grands centres de l'édition allemande : le premier peut-être en certaines périodes du siècle, le troisième à la fin, d'après les catalogues des foires de Francfort, aussitôt après Francfort et Leip- zig 29 .

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En Allemagne, durant le XVIe siècle, des presses fonctionnent, pour un temps au moins, dans quelque 140 localités nouvelles. L'im- primerie connaît, en France aussi, dans la première partie du siècle surtout, une exceptionnelle activité. Des ateliers sont créés dans une foule de villes (Lepreux en a dénombré 39 de 1501 à 1550 et 40 dans la seconde partie du siècle 30 . Mais avant tout, Paris et Lyon semblent être, avec Venise, les centres les plus actifs de toute l'Europe. Époque si féconde qu'il serait vain de prétendre énumérer seulement les plus grands imprimeurs et éditeurs. De 1500 à 1599, au total 25 000 livres sont imprimés à Paris, 15 000 à Lyon. Loin derrière ces deux centres, Rouen, Toulouse, Poitiers, Troyes, Angers, Grenoble et Bordeaux. En ce qui concerne l'année 1530, Philippe Renouard a pu, par exemple, dénombrer 297 volumes imprimés à Paris, 110 à Lyon, 5 à Caen, 5 à Rouen, 4 à Poitiers, 3 à Bordeaux, Grenoble et Toulouse, tandis que

29 Sur l'édition allemande au XVIe siècle, voir F. MILKAU, Handbuch der Bibliotheks-Wissenschaft, 2e éd. de Georg Leyn, t. I : Schrift und Buch, Wiesbaden, 1952, p. 490 et s. ; J. BENZING, Buchdrucker-lexicon des 16.Jahrhunderts : Deutsches Sprachgebiet, Francfort, 1952.

30 G. LEPREUX, Introduction de l'imprimerie dans les villes de France, dans Supplément au Bulletin officiel de l'Union des maîtres imprimeurs, no spé- cial, déc. 1925, p. 9 et s.

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32 livres sortaient des presses de Strasbourg, 19 de celles de Hague- nau 31 . La France apparaît alors partagée en deux zones : la France du Nord, où l'on vend principalement des éditions parisiennes ; Troyes et surtout Rouen sont des centres complémentaires de Paris, où les typo- graphes travaillent souvent pour les libraires de la capitale ; ceux-ci sont en relations suivies avec les imprimeurs de Cologne ou de Bâle qui viennent parfois eux-mêmes s'établir à Paris ; maintes fois aussi, des Parisiens et des Normands se rendent en Angleterre ou travaillent pour ce pays. Dans le sud de la France, en revanche, l'influence lyon- naise domine ; les libraires lyonnais sont, eux aussi, en relations sui- vies avec Bâle et les pays rhénans. Grâce aux foires de Lyon, l'indus- trie typographique lyonnaise apparaît alors comme une industrie d'ex- portation et les libraires lyonnais sont en étroits rapports avec leurs confrères de l'étranger - avec les Italiens, notamment. C'est l'époque où la famille des Giunta possède des officines à Venise, Florence et Lyon ainsi qu'en Espagne. Les Lyonnais s'appliquent à imiter les édi- tions italiennes et livrent aux Vénitiens une concurrence acharnée. Souvent, ils ont des succursales à Toulouse et leurs facteurs sont nombreux à Madrid, Salamanque, Burgos et Barcelone.

Si le début du XVIe siècle est, pour la France et les pays germani- ques, une époque d'activité exceptionnelle, il n'en va pas exactement de même pour l'Italie où les circonstances sont moins uniformément favorables. Certes, Venise continue, et pour longtemps, de dominer le marché du livre - au début du XVIIe encore, elle sera plus active qu'Anvers sur le marché allemand. Mais si les Alde continuent à don- ner leurs célèbres éditions, si les Giunta, les Nicolini da Sabio, les Marcolini, les Pagnanini y déploient toujours une activité de bon aloi, il semble qu'on ait de plus en plus tendance à y sacrifier la qualité, l'originalité à la quantité. Et, si, avec les Blado et l'Imprimerie vati- cane, l'imprimerie se maintient mieux à Rome, où la présence des Pa- pes et la Contre-Réforme favorisent le commerce du livre et l'industrie typographique, à Milan, en revanche, le déclin est latent dès 1500 en dépit de l'activité des Pachel, des Bonacorse, des Legnano et dès Le- Signere. ÀBologne aussi, malgré les Faelli et les Bonacci, et à Flo- rence où, malgré les Giunta et leurs concurrents, les Doni, la produc- tion apparaît de plus en plus destinée à satisfaire une clientèle locale.

31 P. RENOUARD, L'Édition française en 1530, Paris, 1931.

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Pendant ce temps, en Espagne, l'imprimerie ne progresse guère. Longtemps, on continue à y utiliser d'anciens caractères gothiques d'aspect lourd. Jusqu'au milieu du siècle on s'y sert encore de bois de style archaïque et d'inspiration étrangère. Certes, le cardinal Ximenez, aidé de l'humaniste Antonio de Nebrija, fait exécuter entre 1514 et 1517, à Alcalà, sa fameuse bible polyglotte imprimée par Arnao Guil- lon de Brocas (peut-être parce qu'il venait d'une localité du midi de la France qui porte ce nom). Mais, seuls les trois centres de Salamanque, de Barcelone et de Séville, où les Cromberger multiplient les éditions de romans de chevalerie, font preuve d'une réelle activité ; ce n'est que dans la seconde partie du siècle que l'on voit les ateliers typographi- ques se multiplier à Madrid, où l'industrie du livre se développera sur- tout au siècle suivant sans que l'Espagne cesse pour cela d'apparaître comme un marché pour les librairies étrangères 32 . Aussi continue-t- on bien souvent à utiliser en Espagne des livres imprimés à l'étranger, à Lyon et Anvers surtout.

En Angleterre, en revanche, imprimeurs et libraires réussissent à créer une industrie typographique indépendante 33 . Le désir de favori- ser le travail national, celui également d'éviter au moment de la Ré- forme tout contact avec l'étranger, incite les Tudor à pratiquer une po- litique protectionniste rigoureuse. Histoire très particulière que celle de l'imprimerie anglaise à cette époque. Au XVe siècle, d'abord, on s'était efforcé d'attirer en Angleterre libraires et typographes : en 1484, un Acte du Parlement avait en particulier dispensé ceux-ci, quel que fût leur pays d'origine, des restrictions imposées au travail étranger. À la fin du XVe siècle et au XVIe siècle, les imprimeurs les plus actifs du pays sont originaires du continent : Wynkyn de Worde, le succes-

32 C. PEREZ PASTOR, Bibliografia Madrilena, Madrid, 1891-1907, 3 vol. Selon cette bibliographie, on imprima àMadrid, de 1566 à 1600, 769 ouvra- ges ; de 1601 à 1626, 1471 ouvrages.

33 H. S. BENETT, English books and readers, 1475 to 1557, Cambridge, 1952 ; M. PLANT, The English book trade, Londres, 1939 ; F. A. MUMBY,

Publishing and bookselling

,

Londres et New York 1949.

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seur de Caxton, qui imprime jusqu'en 1535 quelque 700 volumes, vient de Worth, en Alsace. Guillaume Faques (qui anglicise son nom

en Fawkes) et Pynson, dont les presses produisirent quelque 400 vo- lumes de 1490 à 1530, tous deux imprimeurs du roi, sont tous deux normands. Français encore, probablement, Notary et bien d'autres. De

1476 à 1536, les deux tiers des imprimeurs, libraires ou relieurs vivant

en Angleterre sont des étrangers. Très souvent, le matériel utilisé vient de France, et il en est de même en Écosse, où Andrew Myllan utilise des caractères analogues à ceux des Marnef. À Paris, à Rouen, bientôt

aussi à Anvers, on imprime alors des livres destinés à l'Angleterre. Nombreux sont les libraires parisiens qui, comme Vérard et plus tard Regnault, possèdent des succursales à Londres.

Lorsque les imprimeurs britanniques commencèrent à se multi- plier, les Anglais s'efforcèrent de réagir contre cette mainmise. En 1523, en particulier, il était interdit aux étrangers d'engager des ap- prentis qui ne soient pas anglais et de faire travailler plus de deux compagnons étrangers. Finalement, un Acte de 1534 annule celui de 1484. Et, en 1543, le roi, constatant que les Anglais pouvaient désor- mais exécuter de telles impressions, accordait à Richard Grafton et Edward Whitechurch un privilège exclusif pour les livres destinés au service divin. En 1557, enfin, Marie Tudor octroyait une charte aux imprimeurs et aux libraires groupés dans la Stationner's Company.

En même temps, la production des presses nationales se développe. De 1520 à 1529, on imprime 550 livres ; de 1530 à1539, 739 ; de

1540 à 1549, 928, Ces chiffres restent faibles encore, puisqu'on pu-

bliait alors à Paris même 300 volumes chaque année, mais sont déjà l'indice d'un progrès. Dans la seconde partie du siècle, parait une quantité de plus en plus importante de livres et les ateliers deviennent plus nombreux. Le désir de pouvoir surveiller l'activité des presses, celui aussi d'empêcher que leur nombre excessif ne provoque la mul- tiplication des pamphlets, amène ainsi l'État à concentrer à Londres toute l'industrie typographique anglaise (1586) et à limiter le nombre des ateliers ; en 1615, le nombre des imprimeurs de Londres est fixé à vingt-deux ; hors de la capitale, seules sont autorisées les presses fonctionnant près des universités d'Oxford et de Cambridge ; en 1662, York est également autorisée à avoir une presse. Ce n'est qu'en 1695 que cette législation draconienne est abolie. Dès lors, les ateliers se

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multiplient un peu partout : en 1725, on en trouve à Manchester, Bir- mingham, Liverpool, Bristol, Circenster, Exeter, Worcester, Norwich, Canterbury, Tunbridge Wells, York, Newcastle et Nottingham.

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La Réforme, cependant, qui avait incité les rois d'Angleterre àen- traver l'échange des livres entre leur pays et le continent, provoque en Allemagne un bouleversement de la carte des grands centres d'édition. Dès 1520, la Réforme luthérienne commence à faire sentir ses effets en Allemagne 34 . Leipzig, très active au début du siècle avec Martin Landsperg, Wolfgang Stückel, Jakob Thanner, et surtout Melchior Lotther, connaît une éclipse lorsque le très catholique Georges de Saxe (1471-1539) entreprend de poursuivre les imprimeurs d'écrits réformés. Pour éviter les rigueurs de la censure, Stöckel, par exemple, va s'installer à Eilenburg. En revanche, l'action de Luther contribue dès cette époque àfavoriser le développement d'un centre très actif à Wittenberg. L'établissement d'une université dans cette ville en 1502 y avait attiré en 1508 le typographe Johann Rhau-Grünenberg ; c'est lui qui publia en 1516 les premiers écrits de Luther et, sans doute, en 1517, ses fameuses thèses sur les indulgences. Dès lors, l'imprimerie ne cesse de se développer à Wittenberg : en 1519, Melchior Lotther, de Leipzig, y ouvre une succursale que son fils, Melchior le jeune, est chargé en 1520 de diriger : officine tout au service de Luther, où l'on imprime et réimprime sans cesse les traductions que donne celui-ci des textes sacrés. Puis, tout dévoués à la Réforme, des ateliers tels que celui de Christian Döring qui travaillent eux aussi à l'édition de la Bi- ble luthérienne en allemand. Et bientôt une foule de presses : celles de Nickel Schirlentz, de Joseph Klug, de Hans Weiss, ou encore de Hans Lufft. Officines innombrables qui répandent par centaines de milliers les écrits luthériens : traductions et sermons, œuvres d'édification et de polémique que l'on ne cesse alors de contrefaire et d'imprimer dans les villes ralliées à la Réforme. Désormais, les presses allemandes travail- lent surtout à multiplier pamphlets et écrits de propagande publiés dans la langue du pays. Une littérature de combat apparaît, que les colporteurs se chargent de répandre.

34 Cf. p. 405 et s.

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De toute cette activité, nous mesurerons plus loin les conséquen- ces 35 . Bornons-nous pour l'instant à indiquer celles qui concernent la production imprimée allemande : alors que les ateliers étaient jusque- là nombreux, surtout dans le sud de l'Allemagne, les presses du Nord, peu actives jusque vers 1520, produisent une quantité énorme d'ou- vrages de 1520 à 1540. Elles semblent en déclin entre 1540 et 1575 avant de retrouver une nouvelle vitalité à la fin du siècle. Au total, la supériorité de la production imprimée de l'Allemagne du Sud sur les régions du Nord devient moins nette au cours de cette époque grâce à Luther et à la Réforme.

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Mais les querelles religieuses ne se manifestent pas qu'en Allema- gne ; en même temps, la crise économique qui caractérise la seconde partie du XVIe siècle provoque le déclin et même la ruine de certains centres d'édition. D'où de nombreux bouleversements. En France, la diffusion du calvinisme provoque l'apparition, dans de multiples villes du Midi, d'ateliers souvent éphémères, au service de la cause protes- tante ; cependant, à partir de 1550 environ, l'édition lyonnaise connaît un déclin qui ne cessera plus de s'accentuer jusque vers 1630. Bien souvent favorables aux idées nouvelles, ou convertis au calvinisme et surtout gênés sans cesse dans leur travail par les réclamations des compagnons, les libraires et les imprimeurs lyonnais émigrent alors en masse pour fuir les persécutions et travailler tranquillement. Et près de Lyon, dans une région où la main-d'œuvre est disciplinée et moins exigeante, et bientôt les moulins à papier nombreux, à Genève, Calvin crée, comme Luther à Wittenberg, un centre d'édition, refuge de grands imprimeurs ; bientôt, les compagnons eux-mêmes, qui man- quent de travail à Lyon, prennent le chemin de Genève 36 .

Une troisième cité va profiter alors, grâce à ses foires, de la concurrence de Lyon et de Genève : Francfort. L'imprimerie n'était apparue dans cette ville que relativement tard, en 1511. Mais, dès

35 Cf. p. 400 et s.

36 Cf. p. 433 et s.

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1530, Egenolff, qui devait devenir un grand éditeur, s'y était installé, et bientôt les foires de Francfort deviennent, nous le verrons, le ren- dez-vous des typographes du monde entier, qui viennent y présenter leurs nouveautés ; jusque vers 1625, cette ville reste la métropole du commerce du livre européen 37 .

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Cependant, à partir de I570 environ, la Renaissance catholique commence à marquer ses effets ; elle entraîne un nouveau boulever- sement de la carte des grands centres d'édition. La décision prise au Concile de Trente d'unifier et de revoir le texte des livres liturgiques pour les rendre conformes à l'usage romain, favorise le renouveau de l'édition catholique. De grands éditeurs, soutenus par l'Église ou par les princes catholiques, obtiennent le monopole de l'édition de ces ou- vrages et peuvent ainsi développer considérablement leurs affaires - telle est, nous l'avons vu, l'origine de la fortune des Plantin-Moretus. En même temps, l'action des Jésuites, qui multiplient les collèges dans toute l'Europe et qui favorisent la création d'imprimeries auprès de ces collèges, l'établissement dans toute l'Europe catholique de nombreux couvents qui s'efforcent de se constituer des bibliothèques, le renou- veau de la piété populaire, qui est accompagné de l'apparition de toute une littérature pieuse - tout cela favorise le développement de l'édition religieuse.

Dans l'Europe catholique, les grands centres d'édition sont alors les grands centres de la Renaissance religieuse : en Allemagne, l'imprime- rie redevient active au sud du pays ainsi qu'à Cologne ; dans les Pays- Bas espagnols, à Anvers, devenu depuis la reconquête espagnole un bastion de la Contre-Réforme, les Moretus continueront longtemps de publier un nombre énorme de livres d'usage, réformés selon le Concile de Trente, qu'ils répandent dans toute l'Europe et en Amérique ; avec les Verdussen, autres grands éditeurs anversois, ils impriment une grande quantité d'ouvrages d'érudition, composés par les Jésuites. En France, Cramoisy, ses parents et ses associés, dominent de la même façon l'édition parisienne, grâce à la protection de l'Église et des Jésui-

37 Cf. p. 324 et s.

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tes. Grâce aux Jésuites encore, l'imprimerie lyonnaise connaît, à partir de 1620 surtout, un certain renouveau. De même à Venise. À Rome, enfin, où Paul Manuce s'est installé près du Saint-Siège, les presses sont au service de la Religion.

Face au réseau des presses catholiques, celui des presses protestan- tes : en France, La Rochelle jusqu'au siège et, surtout, Saumur : la pré- sence d'une université protestante où l'on vient étudier d'Angleterre, des Pays-Bas et d'Allemagne, favorise le développement dans cette petite ville de plusieurs entreprises assez actives ; à Sedan, dans la principauté de Bouillon, des imprimeries sont créées aussi pour la même raison. En Suisse, on remarque que l'imprimerie bâloise est en déclin tandis que les Genevois, pour maintenir leurs presses en activi- té, sont obligés d'imprimer sous de fausses adresses, des livres desti- nés aux pays catholiques. Dans les Pays-Bas septentrionaux, délivrés du joug espagnol, les presses se multiplient en revanche ; la Hollande devient la métropole de l'édition protestante. Des ateliers typographi- ques apparaissent en particulier à Leyde où Guillaume d'Orange favo- rise, dès 1576, la création d'une université et où s'installent les Elze- vier. Autant que la théologie, la philologie est reine dans cette univer- sité et, bientôt, les Elzevier multiplient les éditions d'auteurs classi- ques, recherchées par tous les lettrés d'Europe. Puis, tandis que Blaeu fonde à Amsterdam une puissante officine, spécialisée dans la publi- cation des cartes de géographie et des atlas monumentaux 38 les Elze- vier, qui créent, à côté de celui de Leyde, un atelier à Amsterdam, commencent à contrefaire les œuvres des plus grands écrivains fran- çais et anglais, qu'ils répandent dans toute l'Europe sous de fausses adresses, grâce à un réseau commercial très bien organisé.

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Nouveaux changements encore à partir du milieu du XVIIe siècle. La grande époque de la Renaissance catholique est finie. Les riches éditeurs, spécialistes de livres religieux, écoulent moins bien leur pro- duction. Les œuvres monumentales comme les éditions des Pères de l'Église, se vendent moins ; les créations de couvents deviennent

38 P. J. H. BAUDET, Leven en Werk van W. J. Blaeu, Utrecht, 1871.

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moins fréquentes ; les bibliothèques monastiques des établissements fondés récemment, celles aussi que l'on a reconstituées dans les cou- vents pillés pendant les guerres de religion sont maintenant complètes. En même temps, la littérature profane en langue du pays, destinée souvent à un public qui ignore le latin, aux femmes en particulier, connaît une vogue nouvelle en France aussi bien qu'en Espagne, en Angleterre et bientôt en Hollande. La rareté monétaire qui entrave le développement des affaires dans la seconde partie du XVIIe siècle incite alors les éditeurs à multiplier les « petites entreprises ». Désor- mais donc, on édite et on vend surtout des ouvrages littéraires en lan- gue vulgaire d'un débit facile et rapide.

Ces changements provoquent un nouveau bouleversement de la carte des centres d'édition. Entre 1640 et 1660, on constate qu'une vé- ritable guerre de contrefaçons éclate, qui provoque la ruine de nom- breux éditeurs. À Anvers, les éditeurs de grands ouvrages religieux voient leurs bénéfices diminuer chaque année. Les Moretus décident de se borner à l'impression des livres d'Église, d'un débit toujours as- suré. À Lyon, on observe un véritable phénomène de concentration ; les Anisson deviennent les seuls grands éditeurs de la ville et ils enga- gent contre les Parisiens une lutte sans merci. Cependant, Cologne et Venise sont en déclin.

En même temps, à cette époque où la plupart des livres sont im- primés non plus en latin mais dans les langues nationales, le com- merce du livre cesse, pour une bonne part du moins, d'être européen. Les éditeurs anglais, en particulier, semblent ne pas entretenir de rap- ports très importants avec leurs confrères du continent. En Allemagne, après la crise provoquée par la guerre de Trente Ans, Francfort cesse d'être le grand marché du livre ; Leipzig, grâce à ses foires, joue dé- sormais ce rôle, mais, fait caractéristique, alors que les libraires de tous les pays se retrouvaient à Francfort, on ne rencontre à Leipzig que des Allemands, et les savants français se plaignent des difficultés qu'on éprouve à faire venir des livres d'outre-Rhin. En France, Paris, où l'activité intellectuelle se concentre de plus en plus, reste un centre très actif, mais devient seul vraiment important, car les imprimeurs de Rouen, de Lyon, de Troyes ou de Toulouse, qui ne disposent pas de manuscrits nouveaux, doivent se résigner à vivre de contrefaçons.

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Cependant, en cette période de crise larvée, et bientôt, de crise ou- verte, l'édition connaît en France d'énormes difficultés. Difficultés d'autant plus grandes que, depuis deux siècles, et jusque vers 1655, les ateliers typographiques se sont multipliés à l'infini. Pas de bourgade qui ne possède un atelier typographique, où un maître vit, au jour le jour, de l'impression d'actes administratifs, d'abécédaires ou de livres de classe élémentaires et souvent, aussi, de pamphlets, car bien des compagnons, au cours de leurs voyages, n'ont pas résisté à la tentation d'acquérir à bas prix un matériel usagé pour s'établir à leur compte et mener une vie libre. À Paris même, on trouve en 1644, 75 ateliers : 16 ne comptent qu'une presse et 34 deux seulement ; des 181 presses que compte la capitale, la moitié environ manque alors de travail régulier. Pour remédier à cette situation, pour empêcher les contrefaçons, pour éviter surtout que les imprimeurs manquant de travail ne publient des pamphlets ou des livres scandaleux, Colbert dut prendre des mesures draconiennes. Il s'appliqua à préciser le régime des privilèges, et sur- tout, il prit en 1666 la décision de fermer un certain nombre d'ateliers et d'interdire la nomination de nouveaux maîtres et la création d'ate- liers nouveaux ; interdiction qui fut impitoyablement maintenue jus- qu'en 1686 39 .

Désormais, et jusqu'à la Révolution, le nombre des ateliers typo- graphiques fut sévèrement réglementé 40 : politique sévère, analogue à celle pratiquée en Angleterre un siècle plus tôt, qui eut, tous comptes faits, les effets les plus fâcheux, qui ne réalisa pas son objectif princi- pal : empêcher l'impression et le débit des mauvais livres. Dès lors, et de plus en plus, une part importante des livres français, et non des moindres, va être imprimée à l'étranger ; car, tandis qu'à la fin du XVIIe siècle, l'édition française se débat dans une crise terrible, le rè- gne de l'édition hollandaise commence.

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39 H. J. MARTIN, Quelques aspects de l'édition parisienne au XVIIe siècle, dans Annales, 7e année, 1952, p. 309-319.

40 P. MELLOTÉE, Histoire économique de l'imprimerie, p. 458 et s.

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Surprenante histoire que celle du « livre hollandais » 41 . Le déve- loppement de l'édition hollandaise avait commencé, nous l'avons constaté, dès les premières années du XVIIe siècle. Libérés de la tu- telle espagnole, se lançant déjà à la conquête d'un empire colonial, les Hollandais connurent, au XVIIe siècle -leur « siècle d'or » - une très grande prospérité. Rien ne convenait mieux que le commerce du livre à ces marchands épris de liberté, respectueux des choses de l'art et de l'esprit. En cette époque où Vermeer, Rembrandt et Frans Hals don- nent à l'école de peinture hollandaise un éclat exceptionnel, les sa- vants sont nombreux en Hollande et ils entretiennent avec les gens de lettres de l'étranger des rapports suivis. Il n'est que de citer le nom de Constantin Huygens. En liaisons avec les intellectuels de trois nations qui s'ignorent plus ou moins, ceux d'Angleterre, d'Allemagne, de France, ils vont vite servir de trait d'union - pensons aux innombrables gazettes hollandaises. Les Français sont nombreux à venir chez eux - rappelons-nous Balzac, Théophile de Viau et surtout Descartes. On parle d'ailleurs français à la cour de Maurice de Nassau et les livres français sont nombreux dans les boutiques des libraires de La Haye. Après chaque persécution, des protestants français viennent se réfu- gier dans ce pays en majorité calviniste. Sous le règne de Louis XIV en particulier, à l'époque des dragonnades et à celle de la Révocation de l'Édit de Nantes, de grands libraires venus de France comme les Desbordes ou les Huguétan, y retrouvent des réfugiés venus de Wal- lonie comme les Mortier ; - ils y retrouvent également des écrivains français - et non des moindres. Si bien que, dès la fin du XVIIe siècle, Amsterdam devient, aussitôt après Paris le second centre de l'édition française, et que de grands libraires hollandais, comme les Leers de Rotterdam, se mettent aussi à répandre dans toute l'Europe, de Lon- dres à Berlin, grâce à leurs relations d'affaires très étendues et à la po- sition de leur pays, les œuvres de Bayle et aussi les contrefaçons des éditions parisiennes des meilleurs auteurs français. Bientôt, ils font aux libraires de France une concurrence acharnée, car leurs éditions pénètrent jusqu'à Paris sans difficultés - sauf lorsqu'il s'agit de livres interdits ou contrefaits ; et, dans ces derniers cas, il leur suffit d'ordi- naire de prendre quelques précautions. Ce trafic ira en se développant

41 Dans ce domaine, la publication de base est de M. KLEERKOOPE et W. P. VAN STOCKUM, De boekhandel te Amsterdam, voornamelijk in de 17,

eeuw

,

La Haye, 1914, 5 vol. Excellent recueil de documents.

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au XVIIIe siècle, à mesure que le français deviendra la langue interna- tionale. Bientôt, les libraires hollandais seront, avec quelques éditeurs belges et suisses, les meilleurs soutiens des philosophes. Il n'est que de citer le nom de Marc-Michel Rey pour le prouver 42 . Durant un siè- cle, de 1690 à 1790, les œuvres des plus célèbres écrivains français auront été lues dans toute l'Europe dans des éditions imprimées hors de France.

IV. L'imprimerie à la conquête du monde

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Ainsi, l'imprimerie se répandit très vite en Europe occidentale. Pas une ville importante en Allemagne, en Italie, en France, dans les Pays- Bas où des ateliers n'aient fonctionné dès le XVe siècle ; dès le XVe siècle, mais surtout au XVIe en Espagne, au Portugal, en Pologne, tandis qu'en Angleterre une réglementation maintient artificiellement toutes les presses, ou presque, dans la seule ville de Londres. Com- ment et quand l'imprimerie apparut-elle et se développa-t-elle dans les pays moins peuplés et plus éloignés du nord de l'Europe ? Comment s'y acclimata-t-elle dans les pays slaves, dans ceux, en particulier, où l'on utilisait un alphabet différent ? Comment s'adapta-t-elle aussi, lorsque les Européens se lancèrent à la conquête du Nouveau Monde, aux conditions toutes nouvelles que provoquait la nécessité de maîtri- ser de vastes espaces qui demeurèrent longtemps à peine peuplés ? Comment enfin la technique de reproduction des textes, mise au point en Occident, finit-elle par s'imposer en Asie, dans des pays de civilisa- tion ancienne qui connaissaient souvent des techniques plus rudimen- taires peut-être, mais peut-être aussi mieux adaptées ? Autant de ques- tions auxquelles il convient de répondre si l'on veut mesurer, dans toute sa portée, le rôle joué par le livre imprimé.

42 Cf. Lettres inédites de Jean-Jacques Rousseau à Marc-Michel Rey, éd. J. BOSSCHA, Amsterdam et Paris, 1858.

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A) Les pays slaves *

Bohême et Moravie

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Le premier pays slave où l'invention de Gutenberg ait pénétré fut la Bohême, sur le territoire de la Tchécoslovaquie actuelle. Dans ce pays de très haute culture, deux villes avaient une situation prépondérante :

Prague, la capitale qui eut son université dès 1348 et Pilsen. Ici, comme partout en Europe occidentale, à côté de la noblesse s'était dé- veloppée une classe de marchands que leur puissance économique rendait influents. La fin tragique de Jan Hus en 1415 amena, au seuil de la Renaissance, et pour de longues années, des désaccords religieux et politiques. Peut-être l'introduction de l'imprimerie fut-elle servie par les circonstances mêmes qui auraient pu la gêner. C'est en Bohême, en effet, plutôt que dans tout autre pays slave, que prit corps l'idée d'exercer une influence sur un plus grand nombre de lecteurs.

Tandis que Prague retentissait, sous l'œil bienveillant du roi Jurii Podiebrad, des polémiques hussites, Pilsen, ville célèbre par ses opi- nions catholiques (ne s'appelait-elle pas : Pilsna christianissima sem- perque fidelis), opulente cité commerciale, située au croisement de grandes routes et à l'embranchement de plusieurs rivières, vit fonc- tionner la première presse en 1468.

C'est à un imprimeur anonyme que l'on doit l'établissement de l'imprimerie en Bohême. Le premier incunable connu est la Kronika Trojanska de Guido de Colonna (1468) ; c'est également le premier livre imprimé en langue tchèque. Il est significatif que l'imprimeur ait choisi, pour lancer son essai sur la terre de Bohême, non pas un ou- vrage liturgique, mais un livre profane qui, sous sa forme manuscrite, avait déjà connu une vogue et une popularité croissantes auprès des lecteurs de l'Europe occidentale et qui, en tant qu'imprimé, devait la

* Cette section est due à Mme A. BASANOFF, bibliothécaire à la Bibliothè- que nationale.

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conserver par la suite. Dans les autres pays slaves, les premiers im- primés eurent un caractère nettement religieux. Ce premier incunable pilsénien est composé en caractères bâtards d'un très bel effet. Le pro- cédé d'impression (qui comporte un grand nombre de ligatures) est apparenté à celui d'Ulrich Zell de Cologne, mais il se trouve enrichi par l'emploi de nouveaux signes diacritiques propres à la langue tchè- que. L'imprimeur anonyme (allemand ?) a dû être aidé par la main- d'œuvre locale et il s'est inspiré des manuscrits tchèques anciens. En 1476 parurent les Statuta Arnesti, en latin, imprimés en caractères ty- pographiques « texture ».

Vers la fin du siècle, Mikulás Bakalár (1489-15l3) avait installé à Pilsen un atelier permanent où il imprima au moins vingt-deux ouvra- ges appelés à une grande diffusion : Les Saintes Pérégrinations de Bernhard de Breydenbach, le Mondo nuovo e paesi nuovamente retro- vati d'Amerigo Vespucci, Barlaam et Josaphat ainsi que le premier Psautier tchèque (1499) et le premier dictionnaire tchèque en 1511 ; les différentes impressions de Bakalár présentent des trait, communs :

ils sont en caractères Schwabach, la page est d'une colonne de 20 li- gnes ; tous sont en langue tchèque.

On doit également à celui-ci le premier livre d'inspiration satirique « Podkoni a zak » (Le Garçon d'écurie et l'étudiant) de 1498, œuvre écrite en latin dans le dernier quart du XIVe siècle. Baka1ár, qui connaissait plusieurs langues, fut éditeur, libraire et peut-être même imprimeur.

À Prague s'étaient installées trois presses différentes dont la plus ancienne fut celle de Jonata de Vykohevo Myto (1487), qui donna un Psautier et une Historia Trojanska. Des deux premiers incunables de Prague sont imprimés avec des caractères spécifiquement tchèques qui présentent un mélange de rotonde et de bâtarde.

Puis vinrent celles de deux associés, Ian Kamp et lan Severyn (1488-1520). Éditeur et propriétaire de l'officine, Severyn fut le fon- dateur d'une petite dynastie d'imprimeurs qui devaient devenir, après 1520, sous la direction de Pavel Severyn, la plus importante de Pra- gue. À ces deux associés revient l'honneur d'avoir publié, en 1488, la première Bible complète tchèque, dite Bible de Prague, l'un des plus

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beaux incunables de la Bohême. Severyn et Kamp reçurent, en 1499, le premier privilège royal. Ils sortirent vingt livres abondamment or- nés de gravures sur bois qui présentent une certaine analogie avec des bois de Nuremberg : en 1488, une édition d'Ésope, un des plus anciens illustrés tchèques, en 1495, un Passionale ; en 1501, une traduction en tchèque de Pétrarque, De remediis utriusque fortunae, comportant le premier titre illustré. jusqu'en 1513 l'officine employait, comme carac- tères typographiques, la bâtarde, et après cette date, elle se servit de la texture.

Pour le grand public, Beneda exerçait à Prague, où il acquit une re- nommée par ses calendriers en caractères Schwabach, illustrés de gra- vures sur bois et dont les éléments lui étaient fournis, tous les ans, par les membres de l'Université. Avant la fin du siècle, l'imprimerie se développa dans plusieurs villes de la Bohême sous l'influence des frè- res de Bohême, disciples de Chelcicky, ce tolstoïsant du XVe siècle, et grâce à la présence d'éléments culturels et économiques. ÀKutno, en 1489, Martin de Tisnova donna deux Bibles dans la manière nurem- bergeoise ; à Winterberg, c'est Allakraw qui travailla dès 1484 ; à Brno, en 1486, Konrad Stahel mit en mouvement la première presse de Moravie ; à Olomouc, l'imprimerie débuta en 1499. Vers la même époque, elle pénétra aussi à Bratislava en Slovaquie.

On compte en Bohême 39 incunables, dont 5 en latin, le reste en tchèque ; les onze incunables moraves sont en latin, àl'exception d'un seul. Malgré leur activité, les typographes tchèques ne parvinrent pas à satisfaire la demande toujours croissante, surtout en livres liturgi- ques. On passa alors des commandes aux presses étrangères telles que celles de Strasbourg, Nuremberg, Venise et autres.

Pologne

Si les riches habitants des cités de la Bohême ont été les promo- teurs de l'imprimerie, il n'en fut pas de même en Pologne. Au début du XVe siècle, la Pologne était à la veille de vastes expansions économi- ques et politiques. La conquête de Dantzig lui ouvrit l'accès du golfe et le contrôle du littoral. Sa victoire sur l'ordre teutonique en 1410 établit sa puissance politique et militaire. Cracovie pourtant fut la seule ville à posséder des ateliers typographiques au XVe siècle. Cette

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capitale était une ville universitaire et un centre culturel célèbres au- delà des frontières, où, faute d'officines locales, les savants devaient souvent s'adresser aux imprimeurs étrangers. L'influence de l'huma- nisme y avait pénétré assez tôt grâce aux jeunes Polonais qui fréquen- taient les universités de France, d'Allemagne et d'Italie.

Cracovie était alors le carrefour où se côtoyaient Hongrois, Tchè- ques, Ukrainiens, Bavarois, Silésiens, Alsaciens et Franconiens. C'est dans cette foule cosmopolite que se recrutèrent les premiers impri- meurs, tous étrangers, mais bourgeois de Cracovie.

Le premier livre imprimé en Pologne, œuvre, peut-être, d'un com- pagnon de Gunther Zainer est l'Explanatio in Psalterium de Jean de Torquemada (vers 1474-75), suivi, peu après, des Omnes libri de saint Augustin, Les années 1476-77 virent naître les presses du Bavarois Gaspard Hochfeder de Heilsbronn, de Ian Krieger ou Krüger, et de lan Pepelaw. Mais la personnalité qui domine l'histoire de l'imprimerie chez les Slaves de rite orthodoxe est celle de Swiatopolk Fiol, de Franconie (1475). Brodeur en or, inscrit à la corporation des orfèvres de Cracovie, inventeur d'une machine pour l'assèchement des carriè- res, S. Fiol déployait une activité débordante. En relations étroites avec les « bénédictines slaves » qui rêvaient d'unifier les deux Êglises, et espérant écouler sa marchandise parmi les slaves de religion ortho- doxe, Fiol consacra toute sa production à la littérature de cette liturgie et fut le premier à appliquer le procédé de Gutenberg aux caractères cyrilliques. La diffusion de ses éditions est attestée en maints en- droits : on en trouve des exemplaires à Leningrad et à Moscou. Fiol avait fait l'acquisition d'un matériel typographique en 1483 ; huit ans plus tard, en 1491, l'atelier produisait cinq livres : Osmoglasnick (Oc- toèque), Casoslovec (Horologium), Psaltir (Psautier), Triod postnaja (Triodon de carême), Triod cvétnaja (Pentécostaire). Après cette date, le silence s'établit dans l'imprimerie de Fiol. Accusé d'hérésie hussite, mis en prison puis relâché, il quitta la Pologne pour la Hongrie.

Le fondateur d'une imprimerie durable à Cracovie fut Jean Haller, de Franconie, marchand de vin et de bêtes, capitaliste notoire. Dès la fin du siècle, son nom se trouvait attaché au monde du livre. Son acti- vité d'éditeur prit un essor considérable à partir de 1505, date à la- quelle le roi Alexandre lui octroya un privilège pour tout le territoire

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polonais. Il fonda alors une typographie d'où sortirent une série de li- vres en latin et en polonais. L'ouvrage pour lequel il reçut un mono- pole d'impression et de vente, son chef d'œuvre, est le Missel de Cra- covie. Haller établit à ses frais un moulin à Papier et un atelier de re- liure. Il fut le premier, en Pologne, à cumuler les fonctions d'impri- meur, de libraire et d'éditeur, comme ses grands confrères de l'Europe occidentale. Il inonda le marché de Bréviaires, Missels, Graduels, ain- si que d'une quantité appréciable de manuels. Le monopole-privilège de 1505 stipulait également qu'aucune œuvre ne pouvait venir de l'étranger si elle figurait dans le catalogue de librairie de Haller. Cette mesure facilita pour un temps la diffusion du livre de fabrication lo- cale à l'intérieur du pays, le libérant de la concurrence écrasante des livres importés, surtout de provenance italienne. Haller contribua pour une large part àdévelopper la vie culturelle de la Pologne ; il protégea poètes et écrivains et fut considéré comme fautor humanissimus vivo- rum doctorum.

Florjan Ungler, ressortissant de Bavière, ne fut, par contre, qu'un imprimeur. C'est à son officine que l'on doit le premier livre polonais arrivé jusqu'à nous, le Hortulus animae de Biernat de Lublina (vers 1514), adaptation du célèbre traité Antidotarius animae de Nicolas de Salicet ; le Hortulus animae est augmenté de conseils pratiques et re- haussé d'une série de gravures sur bois. Correspondant de Rudolf Agricola, de Pawel de Krozna et d'autres hommes célèbres, Ungler était très au courant de l'activité scientifique. Il fut le premier à adap- ter à l'imprimerie la langue que parlait la grande masse des Polonais. Le traité d'orthographe de Zaborovsky, édité à cette époque, n'était peut-être pas étranger à ce mouvement. Le Hortulus animae avec ses additions marque le premier pas vers la popularisation du livre.

Le monopole de Haller, de 1505, retarda le développement du troi- sième grand atelier polonais, celui de Wietor, de Silésie. Au moment où le privilège de Haller expirait (1517), Wietor, qui venait de fonder une imprimerie à Vienne, vint s'installer à Cracovie. Il y imprima en- tre 1518 et 1546 nombre de livres en latin, en magyar et en polonais dont l'exécution révélait une supériorité indéniable sur les impressions de Haller.

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Dans la première moitié du XVIe siècle apparut la figure de Marc Scharfenberg, célèbre par sa lutte et par sa victoire sur le fameux Hal- ler ; jusqu'au début du XVIIe s., les Scharfenberg furent imprimeurs de père en fils. Pendant le règne d'Étienne Báthori (1576-15586), le fils de Marc Scharfenberg, Nicolas, devint imprimeur du Roi. Pendant la guerre russo-polonaise (Ivan le Terrible-Báthori), il imprima nom- bre de proclamations et de circulaires. Les Scharfenberg occupèrent en Pologne la place que surent tenir les Koberger en Allemagne ou les Plantin aux Pays-Bas.

*

*

*

La Réforme envahit la Pologne vers le milieu du XVIe siècle et l'on vit, un peu partout, s'ouvrir des officines aussi bien dans les villes qu'à la périphérie, ou dans les propriétés terriennes.

En Tchécoslovaquie, l'âge d'or de l'imprimerie fut le XVIe siècle.

L'œuvre innovatrice de S. Fiol (de Cracovie) fut continuée par Fra- cisk Skorina, émigré de Polozk, ville du nord-ouest de la Russie. Ayant étudié la philosophie à l'université de Cracovie, puis la méde- cine à l'université de Padoue, Skorina passa par Venise où il dut connaître l'éditeur-imprimeur Bozidar Vukovic qui possédait un maté- riel typographique cyrillique. Il fixa son port d'attache à Prague et son activité se concentra sur les livres de la liturgie orthodoxe. On doit à Skorina la première Bible en slavon (23 livres bibliques) imprimée en caractères cyrilliques avec nombreuses gravures sur bois (Prague,

1517-1519).

Par ses connaissances scientifiques, ses éditions et ses traductions, Skorina eut une influence considérable sur la culture des Slaves du rite orthodoxe. En 1525, on ne sait exactement pour quelle raison, il quitta Prague avec son matériel et se fixa à Vilna (Lituanie), chez le bailli Jacob Babic, où il imprima encore deux livres en 1525.

Parmi les imprimeurs de Prague du XVIe siècle se distinguent l'atelier de Melantrich, élève de Melanchton, et celui de son succes- seur et beau-frère, Adam Veleslavine, tous deux en rapports constants

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avec l'Université de Prague. Melantrich utilisait des caractères typo- graphiques Schwabach et antiqua ; il apportait un grand soin à l'édi- tion de ses textes qui paraissaient en quatre langues. L'officine avait onze compositeurs dont les salaires hebdomadaires variaient de 18 gross tchèques à une pièce d'or du Rhin.

Adam Veleslavine (1545-99), professeur à l'Université, porta le li- vre tchèque à son plus haut degré de perfection. C'est avec cette figure de savant-imprimeur, comparable à celle d'Amerbach, que la Renais- sance pénétra en Bohême.

Si le livre tchèque et le livre polonais connurent leur âge d'or au XVIe siècle, ils subirent au siècle suivant un déclin dont furent cause la censure, la guerre et la crise économique leur nouveau départ ne s'effectua qu'au XVIIIe siècle.

Slaves du Sud

On a vu que l'Allemagne fut à l'origine de l'introduction de l'im- primerie chez les Slaves occidentaux ; c'est à Venise par contre que l'on doit l'éveil de l'imprimerie dans tous les pays situés sur le terri- toire actuel de la Yougoslavie, constamment en relations avec la grande cité italienne ; grâce à elle, les Slaves du sud développèrent cet art sur leur sol et dans certains cas surent créer de véritables chefs- d'œuvre.

La première presse du Monténégro fonctionna à Cetinje (Cétinié), ville située à quelques kilomètres de l'Adriatique, sous la protection du prince régnant, Durad Crnojevic) marié à une vénitienne. On croit cependant que, vers 1490, Ivan Crnojevic, le père du prince régnant, avait déjà installé à Obod un atelier qui fut transféré ensuite à Cétinié. L'imprimeur, le moine Makarii, qui avait appris son métier à Venise, fut chargé de cette officine, dont il avait complété le matériel par des achats de caractères faits dans cette même ville.

L'imprimerie de Makarii est après celle de S. Fiol (Cracovie) la deuxième officine du XVe siècle à avoir employé des caractères cyril- liques. Le premier livre du Monténégro, un Octoèque, parut en 1494, suivi en 1495 du Psautier de Cétinié, livre très rare dont la remarqua-

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ble exécution porte l'empreinte de la Renaissance vénitienne. Quel- ques années plus tard, en 1508, le moine Makarii se trouvait à Tergo- visce, auprès du voïvode de la Valachie et de la Moldavie, où il intro- duisit l'imprimerie et laissa trois livres liturgiques (1508, 1510, 1512) imprimés en caractères typographiques légèrement différents de ceux de Cétinié. Au début du XVIe siècle, Bozidar Vukovic installa un ate- lier typographique (cyrillique) à Venise même.

En Serbie, l'imprimerie s'introduisit au XVIe siècle, sous la domi- nation ottomane ; elle se fixa dans les monastères ou fut établie sous les auspices des princes. Dans les deux cas, les imprimeurs furent, pour la plupart, des moines orthodoxes ; leur production consistait uniquement en livres liturgiques. En 1531, à Gorazde, on imprimait un Livre de prières ; en 1537, au monastère de Rujansk, le moine Théodose mettait sous presse les Évangiles, comblant l'insuffisance des casses par des lettres gravées sur bois ; en 1539, à Gracanica, pa- raissait un Octoèque ; en 1544, au monastère de Mileseva (Herzégo- vine), les moines Mardarii et Fedor donnaient un Psautier ; en 1552, à Belgrade, le prince Radisa Dirnitrovic fondait une officine, que devait reprendre, après sa mort, Trojan Gundulic ; c'est là même que le moine Mardarii vint imprimer l'Évangile. Enfin, en 1562, au monas- tère de Mersin et en 1563, à Skodar, les moines installaient des ate- liers.

Toutes ces officines serbes eurent une vie éphémère : elles ne de- vaient durer qu'une cinquantaine d'années environ. Le matériel s'usait, les moines-imprimeurs devaient surmonter une pénurie croissante et, faute de fondeurs de caractères habiles, ils se mirent à découper à la

main des lettres de fer ou de cuivre. Ils imprimèrent quelques livres et furent bientôt contraints de retourner aux procédés séculaires de re-

production

des scriptoria.

L'illustration des incunables slaves méridionaux (à l'exception du Missale de Cétinié) reproduit les lignes essentielles des manuscrits slavo-byzantins. Ce sont des arabesques formées de multiples enche- vêtrements sur fond noir et blanc, mais où l'ingéniosité du dessin ne parvient pas à masquer une certaine maladresse des graveurs.

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La situation de la Croatie au XVe siècle fut très complexe. Si le Nord du pays, avec Zagreb, eut des affinités bohémo-hongroises, la côte adriatique fut sous l'étroite influence de Venise. L'imprimerie s'installa tard dans ce pays : le travail suivi ne commença à Zagreb qu'au XVIIe siècle, les tentatives de Nedelisée (1574) et de Varazdin (1586) ayant été de peu d'importance. Les œuvres en latin des auteurs croates des XVe et XVIe siècles s'imprimèrent principalement en Ita- lie.

À Venise, dès 1483, on imprima des livres croates en caractères

typographiques glagolitiques destinés aux liturgies de la Dalmatie, de

l'Istrie et de l'île de Carnero, mais, sur le sol croate même, à Seni (1491-1508) et à Rijeka (1530-31), les imprimeries glagolitiques ne connurent qu'une activité très réduite.

La Réforme pénétra en Slovénie avec Primus Trubar (1508-1586), universitaire et chanoine à Ljubljana que ses sermons rendirent très populaires, mais qui, sous la pression de l'église catholique, dut s'exi- ler et chercher refuge en Allemagne. À Tübingen, en 1550-51, il édita un Catéchisme et un Abécédaire en slovène. Il se lia avec le baron Ungnad qui avait embrassé également la Réforme et qui fonda, à Urach, une imprimerie spécialisée dans l'édition des livres en croate et en slovène destinés à l'exportation.

À Ljubljana, l'imprimerie ne fonctionna qu'à partir de 1575-1578 ;

en Dalmatie, elle ne débuta à Dubrovnik (Raguse) qu'en 1783,

Par contre, au XVe et au XVIe siècle, un grand nombre de ressor- tissants de ces contrées, fixés à Venise, à Padoue et autres cités impor- tantes de la Péninsule, contribuèrent à la gloire du livre italien ; le Croate Andrija Paltesic de Kotor (Andreas de Paltasichis Cattarensis), le Croate Dobrussko Dobric, qui, dans son pays d'adoption, s'appellera Bonino Boninis, le Dalmate Grgur Dalmatin, enfin le Slovène Ma- theus Cerdonis de Windis. Aucun d'entre eux n'utilisa de caractères cyrilliques et glagolitiques.

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Russie

On ignore par quel canal l'imprimerie pénétra en Russie. Y-a-t-il eu une tangente sur la courbe allant de Fiol au moine Makarii àCéti- nié, de là à Bozidar Vukovic, de ce dernier à Skorina ? ÀMoscou on connaissait certainement les éditions des Slaves de l'Ouest et surtout celles des Slaves du Sud.

Le fait est qu'à Moscou le premier livre daté est l'Apostol de 1563- 1564 ; cette date est généralement admise comme marquant le début de l'imprimerie en Moscovie. Elle doit être cependant reculée jusqu'à 1553, si l'on tient compte des éditions anonymes et non datées. Dès son début, l'imprimerie fut ici une entreprise d'État et d'Église ; elle fut une des mesures administratives instituées par le Czar Ivan Groznyj (Ivan le Terrible) au milieu du XVIe siècle, à la suite de la conquête de Kazan, destinée à faire face au développement des classes artisana- les et marchandes et au besoin urgent d'une censure gouvernementale en matière de livres liturgiques. Elle fut un instrument de la politique de centralisation et de coercition.

La première officine de Moscou, dite « Anonyme », imprima six livres : l'Évangile de 1556-57, de 1559 et de 1565-66, le Psautier de 1557 (?), de 1566-67, et enfin le Triodion de carême de 1558-59, C'est dans cet atelier que vraisemblablement travaillèrent les imprimeurs Marousa Nefediev et Vassjuk Nikiforov. Après 1567, les caractères cyrilliques de cette typographie disparurent complètement peut-être au cours d'un incendie.

Le premier fonctionnaire connu qui ait laissé son nom sur des li- vres imprimés fut le diacre Ivan Fedorov ; il imprima l'Apostol (1564) et deux Casovnik (1565), le premier abondamment illustré de gravures sur bois. Il eut pour collaborateur immédiat Petr Mstislavec. Vers 1566, l'un et l'autre quittèrent Moscou, en emportant une partie de leur matériel typographique et la presque totalité des bois gravés. Ils allè- rent s'installer à Zabloudov, en Lituanie, auprès du prince Khodkevic. Ivan le Terrible leur avait permis d'émigrer en ce pays, peut-être dans l'intention de les y voir renforcer l'influence russe. Après la réunion de la Lituanie à la Pologne, Fedorov déménagea de nouveau et se fixa à

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Lvov (1572), puis à Ostrog en Volhynie où il imprima la Bible en 1581, avec des caractères différents de ceux déjà employés précé- demment.

Le rôle d'Ivan Fedorov fut très important dans l'histoire du livre imprimé en cyrillique ; l'influence de son Apostol peut se constater durant presque deux siècles ; certains bois de ce livre se retrouvent en 1722 dans les impressions de Lvov.

À Moscou, Andronik Neveja prit la relève d'I. Fedorov ; il imprima deux Psautiers, un Triodion de carême en 1589, un Triodion penté- costaire en 1591 et un Apostol en 1597, ce dernier tiré à 1 050 exem- plaires. Son activité se poursuit jusqu'au début du siècle suivant. Dès lors, les livres s'imprimaient dans les officines de Moscou, de Kiev, de Lvov, de Novgorod, de Tchernigov et autres grandes cités, en Biélo- russie et dans divers monastères.

Pendant près d'un siècle on n'imprima que des livres liturgiques ; c'est seulement vers le milieu du XVIIe siècle qu'apparurent des ou- vrages profanes dont le premier est un Abécédaire composé et impri- mé par V. F. Bourcev (1634), et bientôt suivi d'une nouvelle édition en 1639, celle-là tirée à 6 000 exemplaires et ornée, pour la première fois, d'une gravure profane ; le deuxième livre est la traduction alle- mande d'un livre d'exercice militaire (1647), dont la page de titre a été gravée d'après le dessin de Grigorij Blagousin.

Malgré l'activité des imprimeries, centrée surtout sur les livres li- turgiques, la tradition du livre manuscrit ne disparut pas pour autant ; elle persista au cours du XVIe, du XVIIe siècle, et même au XVIIIe siècle ; la vie des saints, les récits de voyages, les livres d'histoire, de science et autres, Continuèrent à être copiés dans les différents scrip- toria.

En dépit de leur diversité, il existe un lien commun entre tous les livres de cette époque : l'emploi constant de caractères cyrilliques d'église.

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Bien que d'introduction tardive, l'imprimerie en Russie devait prendre un essor considérable et l'édition devait y atteindre, au XXe siècle, des chiffres records.

B) NOUVEAU MONDE 43

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Presque en même temps, cependant, que l'apparition de l'imprime- rie - dans les cinquante dernières années du XVe siècle et surtout dans les toutes premières années du XVIe, d'autres « grandes découver- tes », géographiques celles-là, élargissent brusquement l'horizon du monde connu par les hommes d'Occident. Une grande partie s'engage pour ceux-ci, au cours de laquelle ils vont s'efforcer de maîtriser les espaces qui s'ouvrent à eux, et prendre contact avec des mondes jus- que-là inconnus, où entrevus seulement à travers des récits plus ou moins légendaires. Début d'une partie, et qui n'est encore pas termi- née, au cours de laquelle la civilisation d'Occident agit comme un ferment. Partie dans laquelle l'imprimerie a son rôle à jouer.

Tout d'abord en Amérique. Et, dans ces conquêtes, l'imprimerie exerce dès l'origine une influence essentielle : qu'on songe en effet à ce que pouvait être la psychologie des conquistadores qui se lancèrent à l'assaut de ces mondes inconnus : désir de trouver de l'or, goût des aventures ? Certes. Mais désir nourri par les innombrables romans de chevalerie dont les presses espagnoles d'alors multipliaient les éditions et qui décrivaient les terres lointaines et fortunées habitées par des peuples fabuleusement riches. Désir aussi de vivre les aventures de ces héros de romans : ce n'est pas par hasard si l'ère des conquistado- res fut aussi celle où le libraire Cromberger, de Séville, publiait son Sergias de Esplandian, le second roman de Monteverde, suite de l'Amadis de Gaule, il est question précisément du peuple des Ama- zones vivant dans l'Ile de Californie ; ce n'est pas par hasard non plus si ce roman fut sans cesse réédité pendant que Cortez opérait la conquête et la soumission des vastes royaumes du Mexique, pendant que Pizarro puis Almagro se lançaient dans le bassin des Amazones,

43 Voir la bibliographie, p. 499.

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au nom symptomatique, à la recherche de l'Eldorado. Tout cela mon- tre que la littérature des romans de chevalerie, vulgarisée par l'impri- merie, créa d'emblée un climat favorable à l'exploration du Nouveau Monde. Ces romans, d'ailleurs, sont présents sans cesse à l'esprit des conquistadores. Ceux qu'imprime Cromberger sont expédiés par plei- nes caisses en Amérique ; pas un navire, en certaines périodes, qui ne comprenne de tels livres dans sa cargaison.

Le livre imprimé pénètre donc rapidement dans les territoires conquis par les Espagnols. Très tôt, également, quelques ateliers typo- graphiques apparaissent dans les grands centres tentaculaires que de- viendront très vite les capitales de cet empire, Mexico et Lima. Mais ces ateliers n'impriment pas de romans de chevalerie. Les toutes puis- santes autorités ecclésiastiques s'y opposeraient ; l'introduction même de livres de fiction dans le nouveau continent, théoriquement interdite, n'y est-elle pas tolérée seulement ? Longtemps aussi on fera venir d'Europe, pour le plus grand bonheur des Plantin-Moretus, les livres d'Église dont l'Amérique a besoin. Longtemps donc le Nouveau Monde restera tributaire des presses d'Espagne ou d'Anvers. En fait, les ateliers typographiques d'Amérique, tous créés par l'autorité ecclé- siastique, ont, à l'origine, l'objectif étroitement limité de procurer les ouvrages nécessaires à l'évangélisation des Indiens et aussi de fournir à la colonie naissante les livres d'instruction, et surtout de piété indis- pensables. L'histoire de la première presse établie de façon certaine, et en tout cas stable, à Mexico, est à cet égard caractéristique.

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Treize ans seulement en effet, après la bataille de Tolumba -début de l'aventure de Cortez - l'évêque de Mexico, Juan de Zumàrraga, ex- prime à Charles Quint le désir d'établir sur place des moulins à papier et une imprimerie. En 1539, il voit son souhait réalisé avec l'approba- tion du vice-roi Mendoza : cette année-là, en effet, Cromberger en- voyait à Mexico une presse et un imprimeur, Juan Pablo, non sans s'être garanti contre une éventuelle concurrence de celui-ci, au moyen d'un contrat extrêmement précis. Pablo commence par imprimer, sem- ble-t-il, des abécédaires, des ouvrages destinés à l'instruction chré- tienne des Indiens, quelques livres de piété et quelques traités de ca-

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ractère juridique. Production modeste encore, mais qui prouve que le nouvel imprimeur avait trouvé sur place les éléments d'une clientèle. Peu à peu, l'imprimerie se développe à Mexico. En 1550, un fondeur de lettres venu de Séville, Antonio de Espinosa, arrive dans la ville ; il commence par fondre pour Pablo de nouveaux caractères romains et italiques, qui viennent remplacer les caractères gothiques que celui-ci avait utilisés jusque-là, puis il fonde un second atelier d'imprimerie (1559). Par la suite, avant la fin du XVIe siècle, et surtout au XVIIe siècle, d'autres typographes s'établissent dans la ville. Si bien qu'au total on a pu dénombrer 116 ouvrages imprimés à Mexico au XVIe siècle, et 1 228 au XVIIe siècle ; production supérieure à celle de bien des villes européennes importantes - d'autant plus remarquable qu'il fallait faire venir d'Europe le papier nécessaire aux impressions.

Si l'imprimerie avait pu se développer ainsi à Mexico, c'est sans doute parce que la cité était déjà fort importante : au début du XVIIe siècle, elle ne compte pas moins de 25 000 habitants, dont 12 000 blancs. Bientôt également, dans une autre grande ville de l'empire es- pagnol, à Lima, les presses commencent à fonctionner. En 1584, un imprimeur italien qui avait travaillé un moment à Mexico, Antonio Ricardo, vient s'y installer. Il avait été attiré par les Jésuites qui possé- daient dans la ville un important collège et qui, dès 1576, avaient ma- nifesté le désir de voir une imprimerie fonctionner sur place afin d'y pouvoir faire imprimer les livres nécessaires à l'évangélisation des Indiens. Aussi, le premier ouvrage important que Ricardo mit sous presse à Lima fut-il un catéchisme en trois langues. Dès lors, l'impri- merie se développe dans cette ville qui compte au XVIIe siècle 10 000 habitants (y compris les métis), où existent cinq collèges dont un ré- servé aux indigènes et une université comprenant 80 professeurs ; vers 1637, trois ateliers y fonctionnent à la fois. Ainsi, assez rapidement, deux grands centres typographiques commencent à se constituer dans les deux plus grandes villes de l'empire espagnol d'Amérique. Mais longtemps il n'y aura, à côté d'eux, à peu près rien. On connaît certes quatre livres portant l'adresse de Juli, sur les bords du lac Titicaca, où les jésuites avaient créé un collège, mais ces livres semblent avoir été imprimés en réalité à Lima. En 1626-1627, une imprimerie fonctionne à Cuenca (Équateur) ; à partir de 1660, une autre à Santiago de Gua- témala. Au total, donc, hors Mexico et Lima, assez peu de chose avant le XVIIIe siècle : preuve que les Espagnols n'avaient pas su maîtriser

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et organiser les vastes espaces qu'ils avaient conquis. Il en sera tout autrement dans l'Amérique anglo-saxonne où les presses, à la suite des pionniers, gagneront du terrain lentement et méthodiquement.

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C'est en 1638 qu'apparut le premier atelier typographique des ac- tuels États-Unis, en Nouvelle-Angleterre, dans la colonie fondée au- tour de la Massachusett's Bay, quelque vingt ans auparavant, par les passagers du Mayflower. Nombreux étaient, parmi ces émigrants et ceux qui vinrent les rejoindre, les hommes cultivés : gens de loi et d'église, souvent gradués de l'Université de Cambridge, qui avaient abandonné leur pays pour cause de religion. Lorsque la colonie se dé- veloppa, ils éprouvèrent le besoin d'y fonder un collège. Grâce à des dons et à des legs dont le principal, 800 livres et 320 volumes, fut ce- lui de John Harvard, ils réalisèrent leur dessein en 1636, et créèrent l'établissement projeté dans le village de New Town qu'ils rebaptisè- rent en 1638 du nom de Cambridge. Pendant ce temps, un pasteur non conformiste, qui avait émigré récemment, était reparti en Angleterre dans l'intention d'y rechercher notamment le matériel nécessaire à la création d'une imprimerie, et des typographes susceptibles de faire fonctionner celle-ci. En Angleterre, il procéda aux achats nécessaires et il passa contrat avec un serrurier, Stephen Day, et avec les deux fils de celui-ci, dont l'un, Mathew Day, âgé de dix-huit ans, était typogra- phe. Tous trois prirent l'engagement de suivre Glover en Amérique. Ce dernier mourut pendant le voyage de retour, et sa veuve prit la tête de l'entreprise ; tout naturellement, elle établit l'imprimerie projetée à Cambridge, près du collège qui venait d'être fondé. Et les premiers ouvrages qui y furent imprimés furent le Freeman's Oath, c'est-à-dire la formule du serment d'allégeance prêté par le citoyen au Gouverne-