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Economie

Adieu bolivar fort, bonjour inflation


LE MONDE | 23.01.10 | 13h38 • Mis à jour le 23.01.10 | 13h38

C'est avec une constance, un talent et une énergie remarquables que Hugo Chavez s'emploie à
saccager l'économie de son pays. A Copenhague, le nouveau maître à penser des
altermondialistes - depuis que le "traître" Lula s'est rallié, avec succès, à la mondialisation
libérale et à l'orthodoxie monétaire et budgétaire - avait surpris tout le monde. Il avait déclaré
sa flamme pour les théories de la décroissance, du renoncement à la consommation en biens
matériels, vilipendant un système qui détruit la planète en la réchauffant. Cela avait un peu
étonné, bien sûr : le Venezuela est le cinquième exportateur mondial de brut et tire 90 % de
ses ressources en devises du pétrole.

Rentré à Caracas, il est passé aux travaux pratiques. Adieu le bolivar fort, dont Chavez était si
fier. Après sa dévaluation massive - Chavez préfère parler de "réévaluation" -, les
Vénézuéliens vont effectivement beaucoup moins consommer (60 % des produits alimentaires
sont importés). L'inflation, qui a atteint 25,1 % en 2009, le plus haut niveau de la région,
pourrait rapidement grimper à 50 %.

Les déboires du Venezuela rappellent que l'inflation n'est pas qu'un animal monétaire, elle est
aussi un animal politique. C'est également la conclusion à laquelle arrivent deux économistes
américains renommés, Andrew Levin, de la Réserve fédérale (Fed) et John Taylor, de
l'université Stanford (Californie). Ils viennent de publier une étude consacrée aux causes de la
Grande Inflation que connurent les Etats-Unis dans les années 1970.

Pour Taylor et Levin, c'est à tort que les économistes ont accusé la Fed d'avoir provoqué ce
dérapage. Les vrais coupables se trouvaient, selon eux, à la Maison Blanche. Ce sont les
pressions politiques exercées sur la banque centrale qui ont empêché cette dernière d'agir
efficacement pour casser l'inflation.

En décembre 1965, le président Lyndon Johnson parle de "punir la bêtise" du patron de la


Fed, William McChesney Martin, qui a relevé ses taux. Quelques années plus tard, c'est
Richard Nixon qui, recevant dans le bureau Ovale le tout nouveau président de la banque
centrale, Arthur Burns, évoque avec lui le "mythe d'une Fed autonome". Mêmes pressions
paralysantes pendant les premières années de la présidence Carter. C'est seulement en 1978,
avec la publication du Full Employment and Balanced Growth Act, que la Fed finit par
acquérir son indépendance. Ce qui permit dans les années 1980 à Paul Volcker - celui qui plus
tard a conçu pour Barack Obama le plan "antibanques" - de sortir de la spirale inflationniste.
Levin et Taylor ajoutent que la Fed était d'autant moins en mesure, dans les années 1970, de
résister à l'intimidation politique qu'elle n'avait pas alors en sa possession de règles simples,
claires et objectives pour définir sa stratégie. En résumé, la Fed n'avait pas la chance de
disposer de la règle... de Taylor !

John Taylor fait partie de ce petit club très fermé d'économistes ayant donné leur nom à un
concept économique (trois, même, en ce qui le concerne : une règle, un principe et une
courbe). Ce qui a fait dire à Ben Bernanke, aujourd'hui patron de la Fed, qu'il attendait
"maintenant le dicton de Taylor, l'hyperbole de Taylor et peut-être même l'énigme de Taylor".
C'est en 1992, donc, que John Taylor, pourtant réputé pour "avoir repoussé les limites du
superordinateur de Stanford", propose une équation toute simple qui relie mécaniquement le
niveau du taux d'intérêt à très court terme à l'inflation et à l'écart de production.

Assez concise pour qu'il l'inscrive au dos de sa carte de visite, la formule inventée par Taylor
va offrir un nouveau guide à l'action des banques centrales. En l'appliquant, il est possible de
dire immédiatement si la Fed, la Banque centrale européenne ou la Banque du Japon mènent
une politique monétaire plutôt neutre, accommodante ou restrictive. Autrement dit, de savoir
si les taux sont au bon niveau, trop bas ou trop hauts. Sa règle est une description en même
temps qu'une prescription. John Lipsky, ancien directeur général adjoint du Fonds monétaire
international et camarade de Taylor à l'université, n'avait pas été outre mesure étonné de la
trouvaille monétaire de Taylor. "S'il y avait eu un annuaire de notre groupe de doctorants à
Stanford, la légende de la photo de John aurait sûrement été : "L'étudiant qui a le plus de
chances d'établir un bon principe de politique monétaire"."

Théoricien de haut vol, professeur fantaisiste - se déguisant en grain de raisin pour capter
l'attention de ses étudiants lors d'un cours sur l'offre et la demande de produits agricoles -,
John Taylor aime aussi l'action et l'engagement politique. Côté républicain. Sous-secrétaire au
Trésor sous George Bush père, c'est aussi lui qui a supervisé la création d'une banque centrale
indépendante en Irak au lendemain de la chute de Saddam Hussein.

Récemment, Taylor s'en est pris très violemment aux pouvoirs publics qui ont, selon lui,
"créé, entretenu et aggravé" la crise des subprimes. Il a aujourd'hui toutes les raisons d'être
inquiet. Alors que l'inflation menace (liquidités surabondantes, envolée des déficits), la
pression des gouvernements est immense, sur les banquiers centraux, pour qu'ils ne relèvent
pas leurs taux. Pour qu'à Francfort, New York, Londres et Tokyo, plus personne ne tienne
compte de "sa" fameuse règle. Pendant ce temps, à Caracas, ce n'est pas seulement la règle de
Taylor que M. Chavez ignore, ce sont les règles du bon sens économique le plus élémentaire.

Pierre-Antoine Delhommais