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Niger : une République impossible ?

Maintes fois sollicités par une partie de la classe politique, des militaires ont donc fini
par mettre un terme à la VIe République voulue par Mamadou Tandja pour se
maintenir au pouvoir. La tension née de cette situation n’avait pas cessé depuis
quelques mois de se développer pour aboutir à une véritable crise politique.

Le dispositif qui entourait Tandja a manqué de discernement et n’a pas été en


mesure de saisir les possibilités offertes par la médiation de la CDEAO pour arriver à
une solution acceptée par les différentes parties. Le jusqu’auboutisme des
extrémistes des deux camps ne pouvait qu’aboutir à une issue néfaste pour l’avenir
du pays. Cet opportunisme conquérant engendra au fil du temps une pratique
politique trop partisane rendant quasiment impossible l’émergence d’une culture de
dialogue dans l’espace public. Le fil des négociations n’était pas totalement rompu.
Tandja n’avait cependant ni les moyens politiques ni la marge de manœuvre
économique ni même, peut-être, la volonté de s’isoler définitivement du reste de la
classe politique et de la communauté internationale... Dans ces conditions, le coup
d’Etat fait naître légitimement une suspicion sur ses motivations.

Au risque de ramer à contre-courant, nous devons aisément admettre qu’il n’est pas
indispensable de croire que la force soit la solution la meilleure pour débloquer une
situation créée de toutes pièces par les seules insuffisances de la classe politique.
Le recours à l’armée est forcément dommageable pour l’Etat et pour la démocratie.

Ce coup d’Etat risque de poser plus de problèmes qu’il ne peut en résoudre, car il
renforce l’idée déjà hélas fort répandue que la force est un moyen presque banal de
réguler la vie politique du pays. De plus, il alourdit davantage encore le climat
politique en ne pouvant effacer ni les divisions ni les crispations et déplace forcément
les lignes de conflit en créant d’autres oppositions. Ce qui pourrait compliquer
considérablement l’avènement d’une réelle réconciliation nationale.

La Ve et la VIe République n’ont rien de fondamentalement différent qui pourrait


justifier la crise majeure qui a conduit à ce coup d’Etat. Les deux textes
constitutionnels ont été rédigés surtout pour régler des problèmes de circonstance.
Le peuple n’avait pas eu d’autres choix que de les « accepter ». Les leaders qui ont
partagé avec Tandja la paternité de la Ve République et qui l’ont accompagné dans
sa gestion pendant ces dix dernières années ne peuvent pas sérieusement nous
expliquer aujourd’hui qu’ils sont les seuls « Démocrates » et que « lui » serait
devenu subitement un dictateur. Tandja est l’un des acteurs importants de la vie
politique nigérienne depuis le coup d’Etat du 15 avril 1974. Il a bâti sa popularité sur
une vision simple, voire simpliste, de la politique et de la gestion des affaires
publiques. Nos « Démocrates » se sont toujours accommodés de ses méthodes,
même quand celles-ci avaient pris une tournure ouvertement dangereuse pour l’unité
nationale et pour la cohésion du pays.

Aujourd’hui, une difficulté de taille pour les ténors de l’ancienne opposition est
d’obtenir l’arrêt des poursuites judicaires qui les visent sans donner l’impression
qu’ils instrumentalisent la justice à leur tour ! Ils doivent, en effet, se défaire de ces
accusations pour envisager sereinement les prochaines échéances électorales. Il
serait catastrophique pour la crédibilité du Niger que les autorités des Ve et VIe
républiques aient lancé des mandats d’arrêt internationaux sans éléments tangibles
pour le faire…

Restaurer, c’est semer les germes du prochain coup d’Etat

Le pays a besoin d’une introspection qui établira les raisons profondes de son
instabilité et démontrera l’incapacité de ses élites à produire des règles de
gouvernance partagées par l’ensemble de la population, règles ayant donc la
légitimité nécessaire pour être défendues contre tout usurpateur potentiel. Le Niger
ne s’étant jamais doté de ce genre d’institutions, il est tout à faire hasardeux de
prétendre que ce qui n’a jamais existé puisse mériter d’être aujourd’hui restauré ! La
stabilité relative observée sous les deux mandats de Tandja était due plus à un
malentendu à propos de l’alternance qu’à la qualité intrinsèque des institutions…

Seule une volonté politique éclairée et patriotique des responsables de cette


transition pourrait empêcher que la classe politique actuelle ne continue à patauger
dans ses contradictions et à maintenir le pays dans une instabilité chronique. La
refondation de l’Etat et de la République demeure une nécessité absolue si nous
voulons sortir de la confusion institutionnelle issue de la Conférence nationale.

Tout dépendra de la personnalité du nouveau chef de l’Etat. De sa capacité surtout à


contenir les ardeurs de certains de ses compagnons et à désamorcer les
incompréhensions qui pourraient s’amplifier au sein de l’armée. Le nouveau chef de
l’Etat doit avoir conscience qu’il engage un pari difficile avec l’Histoire en choisissant
de provoquer une crise dont le caractère salutaire n’est pas gagné d’avance. Sa
crédibilité se mesurera à la capacité dont il fera preuve pour se défaire de l’image du
facilitateur au service d’un clan et à poser rapidement des actes qui montrent qu’il
agit pour l’intérêt du pays. Pour cela, il devra créer les conditions d’une véritable
rénovation politique qui signifierait notamment une redistribution des cartes avec un
renouvellement de la classe politique.

Au lieu de nous gargariser avec le mot « démocratie », sans prendre d’ailleurs la


peine de définir ce que nous y mettons, essayons d’imaginer des règles de
gouvernance qui feront que chaque Nigérien se sentira représenté et protégé par les
institutions de son pays, même quand il ne partage pas les choix de gestion de
l’équipe au pouvoir. Tant que ce préalable n’est pas établi, nous ne ferons que ce
que le tamasheq appelle « Alataf fel Chilken » « faire des tresses sur des poux »,
autrement dit construire sur des bases dont la qualité hypothèque la pérennité de
l’œuvre. Il faut absolument que l’Etat soit bâti sur des fondations qui résistent aux
aléas politiques conjoncturels. Aléas qui existeront toujours au gré des ambitions et
des contradictions des différents acteurs politiques. Comprendre et accepter cette
nuance est déjà un pas vers la stabilité et la consolidation du sentiment national.

Une transition fondatrice d’espoir

Les Nigériens ont besoin de voir que le pays avance vers des lendemains qu’ils
espèrent meilleurs. Que la guerre contre la malgouvernance quitte le discours pour
se répandre dans leur quotidien. Que la lutte contre la corruption institutionnalisée
soit une priorité absolue à tous les niveaux de l’Etat. Que la Justice retrouve enfin les
moyens politiques de mettre fin à la culture de l’impunité. Que le citoyen vive au plus
près les décisions qui influencent directement sa vie quotidienne. Que
l’appartenance à un groupe socioculturel ne soit ni un handicap ni un tremplin pour
réussir son projet de vie…

Ne partageons pas la position de ceux qui insistent pour réduire au minimum la


durée de cette transition, car nous sommes à nouveau à un carrefour qui pourrait
nous mener vers le meilleur, mais le pire est toujours possible. La période de
transition devra durer le temps qu’il faudra pour mener une large consultation
nationale dont les conclusions serviraient à la rédaction d’une nouvelle Constitution.
Une Constitution et des institutions dont la légitimité ne saurait faire l’objet d’aucune
équivoque, car elle serait le fruit d’une large concertation nationale sans tabous ni
précipitation. Ces débats ne devraient pas se limiter à des considérations techniques,
car nous ne sommes pas encore au stade où les préoccupations de la classe
politique peuvent uniquement porter sur le dosage des pouvoirs entre les différentes
institutions de l’Etat. Le vrai débat devrait se situer ailleurs, notamment sur le meilleur
système à mettre en place pour que tous les Nigériens puissent se reconnaître dans
les institutions de leur pays. Cela passe par une mise à plat des règles essentielles
qui doivent régir le fonctionnement de l’Etat pour garantir la cohésion nationale et
sociale et veiller au respect des équilibres nécessaires à la stabilité du pays.

ll s’agira notamment d’accepter, enfin, de traiter la question du Nord dans un souci


de réconciliation et de construction nationale. Un groupe de travail pourrait se
charger de faire un état des lieux sur cette question et proposer des pistes qui
seraient débattues lors d’un forum national. Une résolution définitive de cette
question est d’autant plus urgente que le contexte géopolitique devient de plus en
plus menaçant et que le Niger ne peut pas se permettre d’entretenir des querelles
internes qui l’exposent davantage à toutes sortes de velléités.

Abdoulahi ATTAYOUB
Temoust

Lyon (France) 1er mars 2010