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UNIVERSITY OF EDUCATION, WINNEBA

L’ECRITURE SOWFALLIENNE AU SECOURS D’UNE SOCIETE EN

DEGENERESCENCE: UNE ETUDE DE FESTINS DE LA DETRESSE.

JUSTIN KWAKU ODURO ADINKRA

AUGUST, 2015

1

UNIVERSITY OF EDUCATION, WINNEBA

L’ECRITURE SOWFALLIENNE AU SECOURS D’UNE SOCIETE EN

DEGENERESCENCE: UNE ETUDE DE FESTINS DE LA DETRESSE.

JUSTIN KWAKU ODURO ADINKRA

A Thesis in the Department of French Education, Faculty of Foreign Languages and

Communication, submitted to the school of Graduate Studies, University of Education,

Winneba in partial fulfilment of the requirements for award of the Master of Philosophy

degree in French.

AUGUST, 2015

2

DECLARATION

STUDENT’S DECLARATION

I, ADINKRA JUSTIN KWAKU ODURO, declare that this Thesis/Dissertation, with the

exception of quotations and references contained in published works which have all been

identified and duly acknowledged, is entirely my own original work, and it has not been

submitted, either in part or whole, for another degree elsewhere.

SIGNATURE: …………………………

DATE: 13/08/ 2015

SUPERVISOR’S DECLARATION

I hereby declare that the preparation and presentation of this work was supervised in

accordance with the guidelines for supervision of Thesis/Dissertation as laid down by the

University of Education, Winneba.

NAME OF SUPERVISOR: Dr Moussa TRAORE

SIGNATURE: ………………………………………….

DATE: 13/08/2016

3

REMERCIEMENTS

Au terme de ce travail, nous voudrions remercier en premier lieu

Dr. Moussa Traoré,

notre directeur de mémoire pour sa patience, ses corrections, ses suggestions et surtout

ses conseils qui nous ont été plus qu’indispensables dans la réalisation de ce mémoire.

Nous sommes très reconnaissant(s) à Monsieur E.K. Pomevor pour les suggestions qu’il

nous a apportées.

Nous

sommes

également

redevable(s)

à

Madame

C.

E.

Akakpo,

notre

chef

de

département d’avoir été disponible pour nous prêter assistance lorsque le besoin s’est fait

sentir.

Nous sommes sincèrement reconnaissant(s) à : Prof. F. A. Joppa, Prof. D. S. Y Amuzu,

Dr.

D.

K.

Ayi-Adzimah,

Dr.

Glokpo-Adjrankou

Mawuena,

pour

leurs

énormes

contributions dans ce qui fait notre joie aujourd’hui.

Nous exprimons notre gratitude à Princess Deborah Adinkra, ma merveilleuse épouse,

John Collins Oduro Adinkra, mon fils, et Nyarko Ama Ruth, ma nièce, leurs assistances

et prières ne m’ont point fait défaut pendant ces deux années d’étude.

A Monsieur Kofi, le bibliothécaire du département de français, je dis merci: ton apport

m’a été incommensurable.

A vous tous, je ne saurai jamais vous dire merci assez.

4

DEDICACE

Je dédie ce mémoire

A

Mes parents : Feu Jonathan Oduro-Manu et Elisabeth Akosua Kraa

A

John Collins Oduro Adinkra, mon fils

A

Nyarko Ama Ruth, ma nièce

Et à

Princess Deborah, Mon épouse.

5

SOMMAIRE

MATIERES

PAGES

Déclaration

iii

Remerciements

iv

Dédicace

v

Table des matières

vi

Résumé

viii

Abstract

viii

Chapitre un : Introduction

 

1

1.1. Problématique

1

1.2. Aminata Sow Fall et le féminisme…

 

4

1.3. Particularité de Festins de la détresse

9

1.4. Visée questions de recherche, hypothèses et pertinence pédagogique de

 

l’étude

10

1.5. Articulation de l’étude

14

Chapitre deux : Cadre théorique

 

2.1. L’état de la question

15

2.2. Fondement théorique : le marxisme et le postcolonialisme

20

2.3. Lien entre personnage du roman et son milieu social

….

26

2.4. Image de la société selon Festins de la détresse

 

31

2.5. Notion d’engagement et son sens chez Aminata Sow Fall

 

36

6

2.6. Adhésion d’Aminata Sow Fall à l’esthétique existante

43

Chapitre trois : La représentation littéraire de la dégénérescence

 

3.1. Présentation de l’œuvre …

48

3.2.

Personnages et lecteur de Festins de la détresse

56

3.3. Exploitation active de l’homme …

65

3.4. Exploitation passive

69

3.5. Ecriture sowfallienne : outil de transformation sociale …

73

3.6. Education des populations : une étape impérative pour reconstruire la société 74

Chapitre quatre : La portée sociale de Festins de la détresse

4.1. Style d’Aminata Sow Fall

 

79

4.2. Relation entre le style et le message

86

4.3. Festins de la détresse ou recueil sociologique……

93

4.4. La portée sociale du message de Festins de la détresse

98

4.5. Vivre : quelle signification pour les personnages ?

105

4.6. Discours triste à portée positive

108

Chapitre Cinq :

 

Conclusion

113

Références

121

 

7

Résumé

Cette étude, intitulée « L’écriture sowfallienne au secours d’une société en dégénérescence : une étude de Festins de la détresse », analyse la place du roman d’Aminata Sow Fall dans le chantier de la reconstruction des sociétés africaines grâce à la réhabilitation des cultures nationales. L’étude part de la problématique de l’engagement de l’écriture féminine dans la sphère de la littérature négro-africaine. Nous nous sommes ainsi appuyé(s) sur les démarches marxiste et postcoloniale. Il ressort que malgré le mot d’ordre de la femme écrivaine africaine pour qui, écrire est une aubaine pour présenter sa condition de femme exploitée au monde, Aminata Sow Fall s’intéresse à la condition générale de l’homme. L’étude analyse également l’acquisition de l’autonomie d’une jeunesse grâce au travail. L’un des apports de cette étude est d’établir dès lors que le courage et l’action constituent un gage à l’épanouissement de la jeunesse africaine d’aujourd’hui.

Abstract

This study entitled The Contribution of Aminata Sow Fall’s Writing at the aid of a society in Degeneracy: A Study of Festins de la detresse”, analyses the importance of Aminata Sow Fall’s novel in the reconstruction of African societies through the rehabilitation of national cultures. The study raises the question of the commitment of women writers in the Negro-African literature universe. Despite the decision of African women writers to whom writing is a great opportunity to show their condition as a second class and oppressed persons to the world some among them like Aminata Sow Fall decide to emphasize the general condition of Man in the African setting. The study that recommended the use of Marxist and Postcolonialism methodology analyses therefore how the youth in the novel of the writer acquired their autonomy through hard work and

8

courage. The study attempt to prove that only hard work can set the african youth of today free.

9

CHAPITRE UN

INTRODUCTION

1.1. Problématique

Le sujet fondamental est ici d’évaluer la place que le discours littéraire sowfallien réserve

à la tradition

dans

l’éducation

des

jeunes

et

sa contribution

au

processus

de

la

reconstruction des sociétés africaines. Cette reconstruction passe par la représentation de

certains types de personnages qui exposent leur faiblesse et leur force à travers leurs

actes. C’est le cas de Maar qui est souvent partagé entre la tradition et le modernisme. Ses

sentiments sont gouvernés tantôt par la recherche du bonheur pour soi, attitude anti

africaine, selon Césaire (2011) tantôt par la recherche du bien commun, esprit africain.

Ce dualisme observé en ce personnage se voit grâce à l’observation du narrateur:

Maar a intérieurement loué Dieu lorsqu’il s’est rendu compte par déduction que Biram a pu prendre le car. Puis il a éprouvé de la honte. Se sentir presque heureux alors que d’autres vont peut-être rater une occasion aussi capitale que celle qui fait courir Biram. (Sow Fall, 2005, p.14)

On le voit, il existe en Maar deux tendances : une tendance penchée vers la société

communautaire et une autre penchée vers la société capitaliste. Alors que selon Césaire

(2011a : 25) « les sociétés africaines étaient communautaires, jamais de tous pour

quelques-uns ».

10

Il est ainsi nécessaire que l’on se demande pourquoi Aminata Sow Fall consacre son art à

présenter la peinture des types de personnages dans son roman, des personnages qui

tâtonnent entre la tradition et le modernisme dans un contexte où les sociétés africaines

ont perdu leur essence selon Césaire (2011a: 24):

Les sociétés africaines sont vidées d’elles-mêmes car ses cultures ont été piétinées, ses institutions ont été minées, ses terres confisquées, ses religions assassinées, ses magnificences artistiques anéanties et d’extraordinaires possibilités supprimées.

Damas (2001) réitère cette réalité dans son recueil de poèmes. Ceci nous permet de dire

que les sociétés modernes africaines ont mis à l’écart certaines valeurs traditionnelles

africaines. Elles vivent donc en marge de ce qui les distingue des autres sociétés, c’est-à-

dire leurs valeurs.

Des valeurs qui ont un rôle important à jouer

dans la formation des jeunes générations.

L’éducation reçue par les Noirs et ses modes de transmission ont engendré une nouvelle

catégorie d’individus qu’Aminata Sow Fall présente grâce à un style littéraire réaliste.

Dans Festins de la détresse, Aminata Sow Fall s’intéresse, d’une manière inédite, à la

peinture des types de personnage. Elle y met néanmoins tout son art à présenter des

individus qu’elle sélectionne dans presque toutes les différentes couches sociales comme

nous allons le démontrer dans le chapitre trois de cette étude. Ces personnages montrent

leurs natures humaines à travers leurs paroles ou leurs actions. Il semble juste de saisir

que la parole et l’acte constituent des ponts reliant l’intérieur d’un individu à son

environnement extérieur. C’est justement dans ce contexte qu’il convient d’évaluer dans

11

le cadre de cette étude, à la lumière de Festins de la détresse, l’hypothèse de Goldmann

(1970), qui établit une relation directe entre le comportement humain et la situation.

En effet, par la parole ou l’action,

on découvre l’essence même d’un individu, son être

caché ou profond ou encore son être authentique selon les termes de Gide (1972) car

c’est de l’abondance du cœur que la bouche parle.

La parole apparait comme un

indicateur révélant ce qui est caché dans le cœur de l’individu. Elle dévoile ainsi

l’individu, l’expose ou le trahit parfois. Or, la parole peut également se doter d’une

fonction thérapeutique, c’est-à-dire libératrice selon la théorie psychanalytique de Freud

(1905) avec sa formule « cure by talking ». L’auteure de Festins de la détresse semble

bien s’approprier la double fonction : esthétique et thérapeutique de la parole en les

combinant à celle de l’action pour exposer ses personnages qui deviennent des symboles.

Par ailleurs, Mbaye (2009) postule qu’Aminata Sow Fall se prête-t-elle souvent à une

lecture féministe par la grande majorité des

critiques et chercheurs du domaine de la

littérature négro-africaine d’expression française. Stéréotyper de cette façon la création

littéraire de l’auteure de Festins de la détresse est une manière de voiler la richesse

littéraire qu’apportent ces symboles parlants que son œuvre présente grâce à une peinture

minutieuse et insolite dans le domaine qu’est la littérature africaine. Cette peinture, à

l’aide de discours romanesque qu’Aminata Sow Fall introduit dans la création littéraire

féminine, mérite d’être décortiquée pour en ressortir ses réelles

significations et son

impacte dans la recherche des solutions au problème de la faillite des sociétés africaines.

Les symboles parlants peuvent véhiculer à travers une œuvre littéraire, l’amour, la haine,

la paix, la vie,

l’espoir ou le désespoir par leurs dires, leurs faits ou leurs éthiques.

Toutefois, avant de faire l’analyse proprement dite de ces symboles dans Festins de la

12

détresse, il s’avère important de s’interroger sur le caractère féministe de l’œuvre

d’Aminata Sow Fall.

1.2. Aminata Sow Fall et le féminisme

Aminata Sow Fall est parfois associée aux écrivaines féministes selon Mbaye (2009)

telles que Mariama Bâ (1979), Calixthe Beyala (1999) et Ken Bugul (2009).

Mbaye

continue pour dire que ces femmes se sont distinguées dans la lutte pour l’émancipation

de la femme noire grâce à

leurs plumes. On constate que toutes ces femmes écrivaines

sont contemporaines de l’auteure de Festins de la détresse. En effet, les écrivaines

féministes, à travers leurs œuvres qui sont très souvent des autobiographies, exposent la

condition désastreuse de la femme africaine, réduite à une bête de somme dans une

société hybride, c’est-à-dire une société à la croisée du modernisme et de la tradition.

Ces écrivaines négro-africaines de langue française voyant les choses dans la même

optique que Simone de Beauvoir, souhaitent restituer à la femme africaine sa dignité et

sa liberté, gage de son épanouissement.

C’est exactement dans ce contexte que

Mbaye (2009) observe que selon le courant

féministe des années 60 et 70, une femme

qui écrit à cette époque manifeste un

engagement et transmet nécessairement le message politique et social de revendication

d’une égalité des sexes. Il ajoute que le succès de ce mouvement féministe des années 70

conduira bon nombre de critiques

à y inscrire l’œuvre des trois auteures à savoir

Aminata Sow Fall, Anne Hébert et Margueritte Duras.

Cette stigmatisation des œuvres de l’auteure de LAppel des arènes fait d’elle une

écrivaine qui croupit dans l’antichambre au plan international car incomprise dans sa

13

création littéraire. Le contenu de son œuvre et sa vision en tant qu’écrivaine sont très peu

appréhendés

par

bon

nombre

d’étudiants

et

chercheurs

en

la

littérature

africaine

d’expression française. Pourtant, Aminata Sow Fall semble dépasser cette tendance qui

met au premier rang la condition de la femme. Pour elle, les problèmes des femmes

dérivent d’un mal plus profond et sérieux de la société.

cours d’une allocution 1 :

L’auteure le dit elle-même au

Je n’écris pas pour montrer aux hommes que les femmes sont aussi capables qu’eux. Nous sommes tous dans la même société et elle a ses nombreuses questions qui se posent. Qu’une femme écrive sur ces problèmes me paraît naturel.

La grande problématique que pose Festins de la détresse d’Aminata Sow Fall est la

condition

de

l’Homme

et

la

responsabilité

de

l’écrivain

dans

une

société

en

dégénérescence.

Une société qui perd presque tous les jours les vraies valeurs qui

fondent l’humanité, les valeurs sans lesquelles, toute société humaine est susceptible de

s’effondrer ou de tomber en

déliquescence. Aminata Sow Fall se propose de faire un

inventaire dans Festins de la détresse. Elle compte en effet exposer ainsi le mal depuis sa

racine grâce à sa création littéraire. C’est pourquoi son œuvre cherche à exposer les vrais

problèmes de la société africaine sans parti pris.

Cette présentation de l’état des sociétés africaines à travers l’œuvre se fait grâce à un

certain nombre de personnages types. Ces personnages sont dès lors porteurs d’un

1 Allocution délivrée lors d’un colloque organisé en l’honneur d’Aminata Sow Fall du 08 au 10 avril 2005 à Bocandé, intitulé « La femme et les lettres : Aminata Sow Fall et l’avenir de la lecture au Sénégal, le livre entre hier et demain »

14

message codé qui est jusqu’ici inexploité. Les critiques se sont penchés sur le caractère

féministe des œuvres d’Aminata Sow Fall. Ils s’efforcent à confirmer ou

à infirmer ce

caractère féministe de l’auteure de Festins de la détresse. En observant de près l’œuvre

romanesque de Sow Fall, on constate que l’écrivaine présente une société dans laquelle

les acteurs font leurs propres procès. Les individus de la société font leur propre mea-

culpa et exposent ainsi un univers dans lequel le lecteur africain du sud du Sahara doit se

reconnaître.

Dans Festins de la détresse, c’est la société qui parle à travers ses forces vives. Aminata

Sow Fall se préoccupe de la relation de l’homme avec son milieu et ses rapports avec son

prochain. La force communicative de l’action de

l’homme se retrouve à l’épicentre de

son œuvre. Festins de la détresse vise à recréer un nouvel homme en vue de transformer

la société. Cette recréation de l’homme passe, bien entendu, par une exposition des types

d’hommes dont nos sociétés regorgent. Aminata Sow Fall interroge l’homme à travers le

lecteur en l’invitant à faire une introspection, voire un examen de conscience, comme le

préconise Gide (1972b : 237) :

Ce n’est pas seulement le monde qu’il s’agit de changer ; mais l’homme. D’où surgira-t-il, cet homme neuf ? Non du dehors. Camarade, sache le découvrir en toi-même, et, comme du minerai l’on extrait un pur métal sans scories, exige-le de toi, cet homme attendu. Obtiens-le de toi.

L’œuvre romanesque de Sow Fall est comparable donc à un miroir placé au-dessus d’un

village, voire d’une société. Une vie s’y déroule normalement avec ses défis. Elle est de

ce point de vue le lieu de prédilection par excellence où l’auteure expose sa vision du

monde et ses aspirations. Festins de la détresse n’est donc pas une œuvre surgie ex-nilo.

15

Elle est construite et porteuse d’une vision que tout lecteur doit chercher à découvrir.

Cette vision est celle que l’auteure projette. Cependant,

Festins de la détresse apparaît

plutôt descriptive, semblable à un compte rendu à une portée multidimensionnelle.

La contribution de l’œuvre de Sow Fall s’inscrit dans une vision plus large, créée de fait

par la condition de l’homme noir dans le monde moderne post-indépendant. Ici, il ne

s’agit pas de se révolter contre un impérialiste blanc. Encore moins de réveiller une

conscience aveugle qui méconnait sa réelle situation

de colonisé.

L’engagement

sowfallien consiste à délivrer sa société de la dégénérescence des valeurs morales fondées

sur les lois de la nature et le respect de la tradition africaine. Une délivrance qui passe

nécessairement par un retour aux valeurs humaines basées sur la bonté de l’homme et le

courage. Pour elle, en effet, c’est une action juste, mesurée, consistante et opportune qui

peut délivrer l’homme de l’homme. Elle s’adresse ainsi à son lecteur qui doit décoder un

message incorporé dans les personnages et de se l’approprier. C’est pourquoi la question

fondamentale à laquelle nous croyons que cette œuvre apporte des réponses est la

suivante : comment une œuvre littéraire peut-elle créer en son lecteur le désir de sortir de

lui-même et contribuer ainsi au développement de sa société? Considérant les choses

dans une perspective proche que Roy (1968) qui déclare que le roman est une leçon de

conduite, on peut se demander jusqu'à quel point la peinture des personnages que dresse

Aminata Sow Fall devient un accomplissement de cette fonction du roman.

On suppose que Festins de la détresse d’Aminata Sow Fall justifie cette fonction

attribuée à l’œuvre romanesque. En outre, dans cette œuvre à caractère descriptif,

l’auteure s’adonne à présenter les personnages selon des catégories. Ce qui frappe

d’emblée, c’est le courage d’Aminata Sow Fall à inscrire son écriture dans le chantier de

16

la reconstruction de sa société en tournant le dos à un militantisme orienté

vers

l’amélioration

de

la

seule

condition

féminine

dans

une

Afrique

tournée

vers

le

modernisme.

Le paragraphe précédent souligne le fait que l’écriture sowfallienne se situe dans un

champ plus vaste que

africaine

qui

se

sent

l’idéologie féministe. Une idéologie qui hante la gente féminine

marginalisée

et

exploitée

dans

un

monde

au

carrefour

du

modernisme et de la tradition. C’est dans la perspective de lutte contre une injustice

infligée à cette gente féminine qu’il faut analyser Une si longue lettre de Mariama

Bâ.

Dans cette œuvre, l’auteur pose la problématique de la condition de la femme, otage de

l’institution de la polygamie, l’une des valeurs traditionnelles de nos sociétés africaines.

L’œuvre jette la lumière sur le sort tragique que la tradition africaine réserve à la femme

et retrace la révolte que mènent les femmes intellectuelles contre leurs bourreaux. Quant

à Calixthe Beyala (1999), Ateba, la protagoniste, se révolte contre la phallocratie, c’est-à-

dire la domination des hommes. Pour elle, l’homme est à la base de tous les malheurs de

la femme que Dieu a pourtant

créée parfaite. A cette liste, nous pouvons ajouter Ken

Bugul (2004) qui expose son état psychologique troublé dont le fautif serait l’homme.

Dans l’autre côté du regard qui est une suite logique

du Baobab fou et de Riwan, Ken

expose sa condition de perversité sexuelle, activité contre nature et immorale dont les

bourreaux sont les hommes. Le constat est bien clair, dans toutes les œuvres d’auteures

dites féministes, l’homme exerce une domination sur la femme en freinant ainsi son

épanouissement.

17

1.3. Particularité de Festins de la détresse

Cest

pendant

cette

période de procès

de l’homme qui

ne peut

qu’aboutir à sa

condamnation sans appel par les écrivaines féministes négro-africaines d’expression

française qu’Aminata Sow Fall choisit une direction tout à fait nouvelle en ce qui

concerne sa création littéraire. Ce choix insolite, inédit et courageux d’Aminata Sow Fall

est la chose qui nous attire à elle dans la rédaction de ce mémoire. Son œuvre apparaît

atypique à travers les types de personnages agissant en son sein: « Maar », personnage

partagé entre la tradition et le modernisme, (Sow Fall, 2005, p.14, 28), « Kantioli » (Sow

Fall, 2005, p.38, 92), personnage culturellement exilé et méconnu par ses pairs ainsi que

« Weurseuk », (Sow Fall, 2005, p.30), etc. Festins de la détresse devient une œuvre

énigmatique car les personnages constituent non une fin mais un moyen. Moyen dans la

mesure où ils permettent au lecteur de cogiter sur la relation qu’ils entretiennent entre

eux d’une part et d’autre part leur relation avec leur milieu social. Dans Festins de la

détresse, les personnages sont des véhicules d’une vision que le lecteur est appelé à

évaluer. Aussi, cette œuvre qui est la toute dernière de l’écrivaine sénégalaise n’a-t-elle

subi aucune analyse digne de son statut et de sa richesse en ce qui concerne le champ de

la création littéraire africaine. Cette lacune fait de Festins de la détresse une œuvre

inexploitée, en d’autres termes, un trésor caché. De plus, Aminata Sow Fall ne bénéficie

pas de la notoriété des femmes écrivaines reconnues pour leur lutte en faveur de la

femme.

Notre intention est d’exposer l’élément singulier de cette œuvre à travers les

personnages que l’auteur introduit dans sa littérature. Pour arriver à cette fin nous avons

jugé bon de présenter des objectifs succincts et précis.

18

1.4. Visée, Questions de Recherche, Hypothèses

Notre étude vise d’une part à exposer la préoccupation d’Aminata Sow Fall dans Festins

de la détresse et d’autre part la portée de sa création littéraire. En effet, dans cette œuvre,

l’auteure expose l’état des lieux d’une société qui semble perdre ses valeurs humaines et

humanistes. Comme nous l’avons déjà dit, dans Festins de la détresse, l’auteure met un

accent particulier sur les types de personnages. Ainsi nous pensons qu’il est important de

s’interroger sur le rôle que joue la peinture des types de personnages au sein du discours

littéraire de Sow Fall. Aussi l’état de déliquescence de cette société décrite dans l’œuvre,

autorise-t-elle à se demande s’il existe un lien entre les comportements des personnages

et leur milieu social.

Enfin, en quoi la création littéraire de Sow Fall constitue une

chance pour les sociétés en quête de repères pour asseoir un développement solide et

durable ? Ces questions constituent la feuille de route de la recherche que nous menons

sur l’œuvre de Sow Fall. Leur pertinence explique l’intérêt de l’étude car elles permettent

d’exposer la réussite de la création littéraire de Sow Fall dans Festins de la détresse et sa

puissance transformatrice via l’influence qu’elle peut exercer sur le lecteur tout en

exposant les facteurs catalyseurs de cette réussite.

Toutefois, nous postulons que pour Aminata Sow Fall, les types de personnages présentés

dans son œuvre sont créés par la société qui les condamne. De plus, La détérioration de

la condition des

personnages telle qu’exposée dans l’œuvre

romanesque

d’Aminata

Sow Fall est le résultat de la détérioration morale et culturelle.

19

Même si pour l’auteure de Festins de la détresse, l’homme est le produit des structures

sociales de son environnement et que la détérioration de la condition des personnages de

son roman

soit le résultat de la détérioration morale et culturelle, il existe toujours une

solution possible. C’est d’ailleurs l’une des révélations que cette œuvre expose puisque la

situation pathétique dans laquelle se trouvent la plupart des pays africains est le résultat

du comportement de l’Homme et non pas une fatalité. C’est pourquoi Aminata Sow Fall

reste optimiste car pour elle, la combinaison de l’amour et de nos valeurs traditionnelles

peut changer la situation actuelle du continent noir.

Il paraît dès lors nécessaire de lever une équivoque. Valeurs traditionnelles dans le

contexte de notre étude ne signifient pas retour à la source ou abandon de la modernité.

Même si Sartre (2011) pense que la solution pour le Noir est de mourir à la culture

blanche pour renaître à l’âme noire. Nous croyons que cette mort est impossible comme

l’affirme Toundi, personnage clairvoyant d’Une Vie de boy. En effet, Toundi répond à la

femme du commandant en ces termes : « La rivière ne remonte pas à sa source » (Oyono

2009, p.88). Cette triste réalité produite à travers un ton pathétique et naïf est réitérée

avec un registre qui connote le

déclaration de Césaire (2011a: 26):

désespoir et la nostalgie d’une société morte par la

Pour ma part, je cherche vainement où j’ai pu tenir de pareils discours ; où l’on m’a vu sous-estimer l’importance de l’Europe dans l’histoire de la pensée humaine ; où l’on m’a entendu prêcher un quelconque retour ; où l’on m’a vu prétendre qu’il pouvait y avoir retour.

Aussi, dans Festins de la détresse, Aminata Sow Fall expose-t-elle une vision nouvelle

pour ce qui concerne la création littéraire. Pour elle, le discours romanesque doit

20

permettre au lecteur de renaître à travers la combinaison des deux cultures. Et ce, grâce à

une observation des personnages qu’elle présente dans Festins de la détresse. Nous

pensons que ce voyage à la rencontre d’autrui que propose cette œuvre répond

à un but

supérieur que nous tenterons de découvrir en

nous situant dans la logique marxiste de

création littéraire. L’équilibre entre le milieu et les personnages que Festins de la détresse

expose, mérite une attention particulière.

En effet, Festins de la détresse expose le lecteur à un spectacle au sein duquel il apparait

acteur et spectateur. Acteur dans la mesure où il devient un centre de discours qui essaie

de : construire, interpréter, évaluer ou apprécier les symboles. Le lecteur devient co-

créateur et participant à cette création littéraire. Spectateur car l’œuvre semble exposer un

récit difficile à accepter comme faisant partie de son quotidien. Elle finit ainsi par créer

une sorte de dualisme en son lecteur qui devient lecteur- spectateur. Nous constatons dès

lors qu’Aminata Sow Fall réussit à s’emparer de son lecteur pour faire de lui un

partenaire dans sa création littéraire. Lire, chez Aminata Sow Fall, n’apparaît pas

seulement une activité de divertissement ou d’épanouissement mais surtout et avant tout

une activité de création et de

recréation. C’est aussi une activité de l’esprit et de

transformation par un processus de création et d’invention continue.

La création littéraire comme le souligne Apedo-Amah (1988), doit s’inscrire dans le

chantier

de

construction

nationale.

Elle

constitue

un

vecteur

de

développement

économique et social ou humain. C’est donc une activité à caractère patriotique qui

souligne le degré de responsabilité et d’engagement de l’écrivain-créateur. Dans Festins

de la détresse, Aminata Sow Fall répond à cet appel patriotique qu’exige le sens

d’engagement et de responsabilité chez l’écrivain négro-africain d’expression française.

21

Elle présente une famille partagée entre l’espoir et le désespoir car « contre toutes les

misères du monde l’euphorie du petit matin » (Sow Fall, 2005, p.5). Espoir car elle

compte sur l’avenir professionnel de leurs deux fils : l’un diplômé de médecine et l’autre

de sciences économiques et de gestion. Le désespoir dans la mesure où cet avenir

professionnel semble hypothéqué et cela est dû à l’état de ruine d’une

société

transformée en un cercle vicieux où la souffrance des deminus constitue une véritable

source de revenus pour une classe bourgeoise sans foi ni loi et animée de l’intérêt

personnel, voire, un esprit capitaliste inhumain tendant à réduire l’homme à un vulgaire

objet de commercialisation.

Nous

voulons

souligner

également

que

notre

étude

s’inscrit

dans

une

optique

pédagogique. En effet, elle expose une méthode d’analyse de l’œuvre romanesque

africaine en ce qui concerne les études littéraires universitaires. L’étude se basera sur

l’analyse du texte et en particulier les discours produits par les personnages et leurs effets

sur le lecteur et la société.

La connaissance du lien entre les comportements des

individus et le milieu social dans lequel ils vivent permet aux étudiants de mieux

appréhender certains faits de leur propre société. Ignorer

les phénomènes sociaux de sa

société, c’est devenir ce personnage voyageur qui connait le monde entier mais ignore

complétement ce qui se passe chez lui. Nous osons ainsi croire que la méthode d’analyse

du texte littéraire proposée dans cette étude aidera les étudiants et futurs enseignants dans

l’exécution de leur tâche en tant qu’enseignant de littérature.

22

1.5. Articulation de l’étude

Pour répondre à toutes les questions que nous venons d’exposer et atteindre nos objectifs,

notre étude s’articulera autour de trois grands axes à savoir : le fondement théorique, la

présentation de l’œuvre et l’interprétation de l’œuvre.

On entend par fondement théorique de l’étude l’exposition d’un ensemble de doctrines

construites autour des pensées qui permettent de saisir la véritable vision d’Aminata Sow

Fall. Le second axe analyse le sujet proprement dit. Il fait une présentation de l’intrigue et

la peinture des personnages en prenant pour appui le corpus textuel de Festins de la

détresse. Cette partie permet d’interroger l’œuvre pour en ressortir son réel signifié. Le

troisième axe qui précède notre conclusion est une interprétation des différentes données

relevées dans l’œuvre. Il est question de présenter les conséquences de tout ce que

l’auteure

introduit dans son œuvre romanesque comme éléments nouveaux dans la

littérature africaine d’expression française.

23

CHAPITRE DEUX

CADRE THÉORIQUE

2.1. L’état de la question

Un certain nombre d’études se sont penchées sur l’univers romanesque d’Aminata Sow

Fall. C’est pourquoi par souci de clarté, nous avons décidé de revenir sur quelques-unes

d’entre elles avant même l’exposition du fondement théorique de cette étude. Nous avons

déjà signalé qu’Aminata Sow Fall fait partie des écrivaines féminines qui ont un écho un

peu timide dans le champ littéraire négro-africain d’expression française. Néanmoins,

certains chercheurs ont consacrée leurs travaux à son univers littéraire. Cependant, on

constate que la plupart de ces travaux consacrés aux œuvres de l’auteure de Festins de la

détresse sont énonciatifs sur le modèle de ce qui suit.

Selon Mbaye (2009) les romans d’Aminata Sow Fall comme ceux des deux autres

écrivaines interrogent une condition humaine déterminée par l’exil intérieur et de la

mémoire que subit l’être, et réécrivent des discours sociaux dominants de l’époque,

ancrés dans la mémoire commune. Ce chercheur continue, en révélant que l’approche

sociopragmatique qui réunit la sociologie institutionnelle et les théories du discours

permettent d’établir une interrelation dynamique entre le texte d’Aminata Sow Fall et son

contexte de production.

24

La thèse expose la vision du monde d’Aminata Sow Fall qui considère la condition

humaine comme un phénomène déterminé par deux grands facteurs, à savoir l’exil

intérieur ou aliénation psychologique et l’exil culturel. Par ailleurs, notre étude révèle

qu’en plus de l’exil qui est soit psychologique ou culturel selon Mbaye, les structures

sociales représentent un puissant déterminisme en ce qui concerne la condition humaine

selon le discours littéraire sowfallien. Elles peuvent être considérées comme le socle

même des deux autres facteurs dont parle Mbaye dans son travail.

C’est dans cette

optique que ce facteur déterminant constitue l’une des hypothèses de notre étude, c’est-à-

dire le rapport que l’écrivaine établit entre la conduite des personnages qu’elle peint et les

structures sociales. Mbaye a porté son étude sur trois romans qui sont : La Grève des

battus (1979), Le Jujubier du patriarche (1993) et Douceur du bercail (1998).

Certes, la nôtre porte sur une autre œuvre différente de celles que nous venons de citer et

est écrite en 2005, on constate tout de même la fidélité du discours romanesque chez

Aminata Sow Fall à travers la peinture des personnages. Cette fidélité s’explique dans

Festins de la détresse à travers les personnages de Weurseuk ou du directeur exécutif

d’une part, qui sont méconnaissables par les compatriotes à l’image de Diattou dans

l’Appel des arènes (2006) à cause de leurs comportements qui trahissent la morale sociale

et d’autre part les personnages de Maar, de Fara, du professeur Diop et de Biram qui

portent un discours héroïque à caractère optimiste. Weurseuk et Kantioli y sont arrivés

soit par un exil psychologique soit par un exil moral et culturel.

Quant à Krakue (1993), il part de la problématique selon laquelle « le roman, tout en

reflétant le monde ambiant, ne donnerait qu’une image réfractée, déformée de ses

référents ». Il continue en effet, pour dire que cette « déformation n’est jamais gratuite,

25

mais voulue ». Nous pensons dès lors qu’avant même cette déformation de la réalité

voulue par le romancier selon la problématique de Krakue, il a eu d’abord sélection. En

effet, au milieu d’une panoplie de de faits sociaux, le romancier en caricature à sa

manière. C’est pourquoi Krakue (1993) révèle que « pour une même réalité, il peut y

avoir

autant

de

représentations

qu’il

y aurait

d’artistes,

le sentiment

étant

chose

subjective ». Nous pouvons ajouter ainsi que la représentation peut parfois être motivée

par le but que le romancier veut atteindre. Le mémoire de Krakue prouve alors que le

roman n’est pas gratuit. C’est bien dans ce contexte que nous plaçons la peinture des

personnages de Festins de la détresse. Nous pensons que cette peinture des personnages

que dresse Aminata Sow Fall répond à un objectif spécifique.

C’est pourquoi Krakue (1993) revient sur le but du discours romanesque d’Aminata Sow

Fall et qu’il expose grâce à une interview que la romancière a accordée à Sonia Lee dans

son étude:

Pour moi, l’écrivain est le témoin de son époque. Son œuvre reflète la société dans laquelle il vit, un peu comme le fameux miroir de Stendal. Quant à l’art pour l’art ce n’est pas mon propos, ce en quoi je me sens en harmonie avec l’esthétique africaine. (Krakue, 1993, p.2)

On le voit à travers cette déclaration que le discours romanesque d’Aminata Sow Fall

cible la représentation des faits sociaux de sa société. Krakue (1993) rend compte du fait

que les romanciers ouest-africains utilisent le sahel comme décor des évènements qu’ils

reconstruisent dans un langage réaliste. Ce chercheur poursuit son raisonnement en

révélant que le sahel a des significations diverses aux yeux de ces écrivains.

26

Disons que le discours sowfallien bien qu’il soit sénégalais dépasse en réalité le contexte

sénégalais et reconstruit un espace qui va au-delà du Sénégal. C’est en ceci que nous

sommes d’accord avec Krakue (1993) lorsqu’il soutient que l’espace dans le roman n’est

que verbal et que les mots ne sont pas toujours des équivalents exacts d’une langue à

autre. Cela engendre selon lui une transformation de la réalité extérieure puisque traduite

par des mots. Selon Krakue (1993 : 3) « La deuxième transformation est hors-texte

et

s’opère dans la conscience de l’auteur ». Nous pensons qu’il est important de parler d’une

troisième transformation, celle qui s’opère dans l’univers conscient du lecteur qui

s’approprie ces mots pour reconstruire un espace dans lequel il se reconnait.

Gueye (2005) présente une dimension du discours de l’auteure de Festins de la détresse

qui ne s’oppose pas aux précédents.

Dans cette

dissertation consacrée aux œuvres

romanesques de l’auteure, à l’exception de Festins de la détresse, Gueye (2005 : 14)

soutient que « les critiques jugent l’œuvre d’Aminata Sow Fall comme s’ils s’attendaient

seulement à des positions très radicales de sa part sur le féminisme ». Pour lui Aminata

Sow Fall se démarque de ses co-écrivaines noires en exposant les valeurs de sa tradition à

travers l’oralité dans son œuvre. Cette thèse confirme le lien entre les récits de Sow Fall

et les valeurs traditionnelles de sa société.

Sa méthodologie a pris en compte l’aspect

d’oralité dans les tous premiers romans d’Aminata Sow Fall sans toutefois mentionner la

dynamique transformatrice du discours sowfallien. Nous pensons que pour Aminata Sow

Fall,

la

littérature,

tout

comme

les

sciences

dites

exactes,

doit

contribuer

à

la

réhabilitation de l’image de nos sociétés prises en otage par l’infantilisme, (Uzoamaka,

2005). C’est dans le but de participer à cette libération à travers une reconstruction du

discours littéraire que

l’auteure de La Grève des battus, L’Appel des arènes, L’Ex-père

27

de la nation, Festins de la détresse semble bien se préoccuper d’un sujet plus vaste que le

féminisme.

Cabakulu et Camara (2002) quant à eux montrent que la vie et le contexte social

de la

romancière forment et informent ses écrits. Par ailleurs, C’est la seconde partie de leur

essai qui s’oppose à notre vision de l’œuvre d’Aminata Sow Fall. En effet, dans cette

partie de leur travail Cabakulu et Camara considèrent le roman d’Aminata Sow Fall

comme un roman féministe. Toutefois, leur travail nous permet de comprendre certains

aspects de l’œuvre tels que l’attachement d’Aminata Sow Fall à l’éducation et à la

reconstruction de la culture nationale de sa société. En ce qui concerne son attachement à

sa culture, elle déclare au cours d’un entretien accordé à Ada Uzoamaka Azodo (2005) en

ces termes:

C’est, d’abord, la culture. Vous en avez parlé dans votre introduction. C’est vrai que je parle de la perspective dynamique de la culture, parce que la tradition, c’est notre culture. Mais, dans tout ce que je fais, et dans toute vision que je dégage, et qui parle du passé, je pense que ce qui est important, c’est que ce passé-là, il va vers l’avenir. Si on veut résumer en deux ou trois mots, ce qui ressort le plus de mes actions à travers la littérature et à travers ces organismes que j’ai créés, ça veut dire qu’il y a le problème qu’il faut être soi-même. Il faut être soi-même et en étant soi-même, forcément, poser le pied quelque part.

On le voit, cette partie de l’entretien expose la vision de l’auteure par rapport à sa

tradition. La tradition représente une valeur irremplaçable dans la logique du discours

romanesque d’Aminata Sow Fall. La conservation des valeurs traditionnelles n’est pas

28

une question de choix mais un impératif pour quiconque aspire un avenir prometteur pour

sa société.

Mbaye, Gueye, Cabakulu et Camara ont des perceptions nuancées de la création littéraire

d’Aminata Sow Fall.

Cette nuance témoigne de la richesse du discours romanesque de

cette écrivaine. Cependant, aucune de ces recherches ne touche réellement la question des

personnages et de leur rapport avec leur milieu. Or, l’importance même de la création

littéraire sowfallienne semble résider dans le message que véhiculent les paroles et les

comportements des personnages de son roman. La section suivante expose le fondement

théorique de l’univers romanesque de cette créatrice dont les œuvres apportent une

réponse à la question de la décadence des sociétés africaines.

2.2. Fondement théorique

Cette partie de notre étude

expose un ensemble de concepts et de propositions qui

constituent

l’écluse

permettant d’accéder au contenu sémantique afin de saisir le

référent et la portée de l’œuvre d’Aminata Sow Fall. Dans la mesure où il s’agit de la

peinture des personnages et de faits sociaux liés aux rapports entre ces personnages dans

le cadre de cette étude, nous pensons alors que les réflexions bâties autour de les théories

marxiste et postcoloniale

sont

des outils utiles à l’analyse

Fall selon l’orientation que nous proposons.

de l’œuvre d’Aminata Sow

Sow Fall porte un regard critique sur les abus de sa société à travers les actes de parole

des personnages opprimés que son roman présente. Ce sont ces groupes opprimés et

exploités que

Marx entend équiper. Son but est d’amener Ces classes à engager la lutte

pour leur propre libération. Selon cette conception, les groupes de personnage opprimés

29

de l’œuvre tout comme les individus marginalisés de la société doivent se libérer par

l’action comme Thomas Sankara, ancien président du Burkina Faso, le dit lors de son

allocution: « L’esclave qui n’est pas capable d’assumer sa liberté ne mérite pas que l’on

s’apitoye sur son sort, seule la lutte paie » 2 . De ce point de vue, on constate que l’écrivain

marxiste implique le sens de la responsabilité des individus exploités dans son œuvre

dans

la voie qui mène à leur propre libération.

Nous constatons que l’analyse marxiste

de l’œuvre permet de cerner la réaction de certains groupes de personnages privés de

liberté et de bonheur. Ce bonheur confisqué, Marx (1965) le met en évidence à travers le

système capitaliste dont il fait le procès dans sons œuvre.

Marx (1965) explique dans son œuvre intitulée Le Capital, comment la volonté du

capitaliste à accroitre son profit à travers la plus-value est source de conflit entre la classe

ouvrière et les patrons capitalistes. Disons que la plus-value c’est le fait d’augmenter la

durée de travail sans augmenter le salaire. Cette méthode permet au capitaliste de

maximiser son profit sans toutefois se soucier du bien-être des ouvriers dont la condition

de vie est précaire. A observer de près ce système, on constate qu’il défavorise la classe

ouvrière et l’assujettit. La solution pour les ouvriers c’est l’union, c’est-à-dire une action

commune.

Marx

voit

ainsi dans le concept de la plus-value deux pôles à savoir les opprimés

(pauvres ou exploités) et oppresseurs (riches ou patrons) comme nous verrons plus tard

dans Festins de la détresse. Ce bicéphalisme créé par la manipulation du pouvoir ne peut

2 Discours de Thomas Sankara, prononcé à l’ONU le 04 octobre 1984.

30

qu’engendrer une lutte dont le but pour les opprimés est de se libérer. Ce processus de

libération, Fanon (2002 : 40) l’illustre en utilisant de la décolonisation :

La décolonisation ne passe jamais inaperçue car elle porte sur l’être, elle modifie fondamentalement l’être, elle transforme des spectateurs écrasés d’inessentialité en acteurs privilégiés, saisis de façon quasi grandiose par le faisceau de l’histoire. Elle introduit dans l’être un rythme propre, apporté par les nouveaux hommes, un nouveau langage, une nouvelle humanité. La décolonisation véritablement création d’hommes nouveaux. Mais cette création ne reçoit sa légitimité d’aucune puissance surnaturelle: la « chose » colonisée devient homme dans le processus même par lequel elle se libère.

Fanon permet de voir la situation qui pousse les groupes à se révolter contre un ordre qui

leur est imposé. Elle s’analyse dans le concept d’action et réaction où les mêmes causes

produisent presque toujours les mêmes effets. On remarque que les causes des révoltes

chez Marx et Fanon sont identiques.

La libération des colonisés ou opprimés dépend de leur capacité à refuser l’ordre contre

nature qu’on veut leur imposer. C’est pourquoi la conscience marxiste s’oppose à la

stratégie des capitalistes qui augmentent la durée du travail sans pour autant augmenter le

salaire des ouvriers. Cette conscience constate la préoccupation du tenant du pouvoir qui

n’est

nullement

le

bien-être

des

ouvriers.

La

bourgeoisie

capitaliste,

constituée

d’individus hors pair, vit ainsi dans un univers clos, univers dans lequel la seule règle

consiste à rechercher le bonheur pour soi.

C’est bien sûr une vie qui nie l’existence de

l’autre ou le transforme en un instrument puisque chaque individu cherche à maximiser

son profit au détriment de l’autre.

L’application des procédés de ce système dans des

sociétés africaines qui selon Césaire (2011a : 25) sont des sociétés « anté-capitaliste,

31

sociétés communautaires, jamais de tous pour quelques-uns » ne peut qu’être perçu

comme un scandale, voire une abomination par les âmes éclairées par la conscience

africaine. Cette domination aboutit à l’altération des valeurs culturelles des sociétés

africaines comme nous le constaterons dans Festins de la détresse.

Dans le but de cerner le contour du message de Festins de la détresse, nous allons nous

fonder aussi sur l’analyse postcoloniale. Cela jettera la lumière sur les expériences et les

actions de certains personnages de Festins de la détresse en considérant le point de vue

d’Ato Quayson sur le postcolonialisme. En effet, selon Quayson (2000 : 2) :

Le postcolonialisme implique la discussion des expériences de différentes sortes telles que l’esclavage, l’immigration, l’oppression et la résistance, les différences et les races, le genre, et les réponses aux discours de l’Europe impériale contenues dans l’histoire, la philosophie, l’anthropologie et la linguistique.

Man (2007) expose une vision du postcolonialisme qui est similaire à celle de Quayson.

Pour Man (2007 : 19) : « Le postcolonialisme est un mouvement né dans les anciennes

colonies des puissances européennes. Son but est d’analyser les effets durables de la

colonisation sur les peuples anciennement colonisés ». Ceci nous permet de saisir la

représentation littéraire des actes des personnages de Festins de la Détresse. L’analyse

des effets de l’oppression entraine une dégradation des valeurs culturelles comme

l’affirme Césaire (2011a : 12) :

Il faudrait d’abord étudier comment la colonisation travaille à déciviliser le colonisateur, à l’abrutir au sens propre du mot, à le dégrader, à le réveiller aux instincts enfouis, à la convoitise, à la violence, à la haine raciale, au relativisme moral …

32

On constate que le point de vue de Quayson est similaire à celui de Césaire : la violence,

l’oppression sont générées par la domination qui aboutit selon Césaire à une dégradation

de l’homme à travers la dégénérescence de sa culture.

C’est pourquoi l’imaginaire

sowfallien entend bien reconstruire l’espace culturel grâce à son discours littéraire qui

bouleverse l’habitude féministe de la littérature négro-africaine. Elle rejoint Sartre (1948)

dans son idée qui veut que la littérature soit une activité hautement morale, œuvre dans

laquelle Sartre défend une littérature engagée.

Le discours romanesque d’Aminata Sow Fall vise alors une restructuration sociale. Cette

réforme des structures sociales est le but principal du combat des marxistes qu’ils soient

artistes ou philosophes. Pour eux, en effet, une société humaine durable doit se fonder sur

la justice et l’équité. C’est également dans ce contexte qu’il convient d’analyser la

déclaration de Rousseau (2001 : 49) : « Le plus fort n’est jamais assez fort pour être

toujours le maitre, s’il ne transforme sa force en droit et l’obéissance en devoir ». De

cette déclaration, on déduit que l’absence du droit, du devoir et de l’équité, plonge toute

société humaine dans le désordre et l’anarchie. C’est ce que Fanon (2002) démontre en

utilisant la colonisation comme fait principal et argument à la fois. Le désir de bâtir une

société durable doit

domination.

donc engendrer une

conscience à

combattre l’injustice et

la

En outre, Mukherjee et Ramaswamy (2012) soulignent le fait que John Locke soit

convaincu du désir de tout peuple à avoir une société qui pratique la tolérance dans les

affaires intellectuelles et religieuses. Ceci suppose que les individus donneront tout ce

qu’ils ont de plus cher pour acquérir cet équilibre social auquel ils aspirent. C’est

exactement ce sentiment social voilé que l’auteur de Festins de la détresse dévoile grâce

33

à sa plume. C’est aussi pour cette raison que les pensées de Marx ne doivent pas être

perçues comme une attaque à la bourgeoisie dominante à travers le pouvoir de l’argent

mais elles doivent la persuader à œuvrer pour une société équilibrée dans laquelle elle

peut subsister pour longtemps en d’autres termes pérenniser son existence.

La bourgeoisie capitaliste a un manque à gagner en fondant un droit des gens et une

morale individuelle. La question de la décolonisation et ses corollaires de violence dans

les Damnées de la terre d’un Fanon, la grève des cheminots dans les Bouts de bois de

Dieu d’un Sembene Ousmane, la réaction des jeunes diplômés à la recherche d’emploi

contre le secrétaire exécutif, la réaction des mendiants dans la Grève des battus ne sont

que quelques illustrations d’action de groupes de personnes marginalisées à la recherche

d’équité et de dignité. Elle démontre l’échec de la bourgeoisie africaine dans les

domaines du droit, de la justice, de la morale et du partage équitable des ressources des

sociétés.

Les pensées que nous venons d’analyser montrent de façon implicite l’importance de la

liberté des groupes d’individus qui émerge de la morale commune propre à une société

humaine. Or, ces libertés collectives sont entravées dans Festins de la détresse et cela à

cause des actions de certains individus présentés comme des vampires. La jeunesse est

prisonnière du chômage résultat de la mauvaise gestion des dirigeants. Elle est réduire à

« végéter » et tout ceci souvent après de longues études (Sow Fall, 2005, p.14). « Les

villageois » illettrés sont exploités sans cesse par les individus ayant été à l’école et qui

avaient pour responsabilité de les sortir du sous-développement (Sow Fall, 2005, p.39).

C’est en cela que l’interprétation de l’œuvre d’Aminata Sow Fall se fonde sur les bases

des principes sociocritiques et à sa démarche méthodologique.

34

Cette démarche à laquelle se soumet cette étude permet d’analyser Festins de la détresse

dans la mesure où les personnages s’engagent dans un conflit de survie et pour le

bonheur. Leur action justifie la thèse de John Locke. Elle explique également le désir que

tout homme a un goût pour le bonheur et la liberté. L’initiative de l’auteure semble mettre

en avant l’action chez ses personnages, élément central dans l’esthétique marxiste de

création littéraire. En effet, pour Aminata Sow Fall, toute dénonciation doit être suivie

d’une action concrète et pragmatique. S’il est vrai que parler c’est agir, les marxistes

quant à eux veulent aller au-delà des paroles simples.

Par ailleurs, la romancière met en scène des catégories de personnages dans un espace

purement africain. Ces relations entre les personnages de Festins de la détresse et leur

milieu social nous

amène à nous interroger

personnages du roman/milieu social.

sur la nature même

de

ce

rapport :

2.3. Lien entre personnage du roman et son milieu social

Selon Goldmann (1970)

tout comportement humain est une tentative de donner une

réponse significative à une situation particulière. Goldmann révèle ainsi l’équilibre qui

existe entre l’individu et son milieu social. Nous pensons que cette découverte s’avère

indispensable pour notre étude dans son application chez les personnages. Le personnage

du roman étant un individu vivant dans un univers clos, celui que lui offre l’œuvre,

incarne les attributs de la personne physique de la société. Nous pouvons dès lors dire que

le personnage du roman tel l’individu de la société, est constamment en relation avec les

autres personnages du roman. Il se construit par rapport aux autres personnages. Ses

rapports sont cordiaux lorsque la conduite de ses co-personnages sied bien à sa morale.

35

Ils sont tendus lorsque leurs conduites vont à l’encontre de son éthique ou encore lorsque

ses droits sont bafoués. Ceci crée ainsi une relation d’action et de réaction entre les

individus d’une même communauté, toute chose égale par ailleurs. Chaque individu

réagit dès lors par rapport à ses sentiments ou à sa raison et en réponse à une situation

particulière. C’est exactement le cas de Maar dans Festins de la détresse.

Maar rejette

Weurseuk en le qualifiant de vampire parce qu’il le trouve anormal, voire,

atypique selon la morale sociale. Ce rejet ne se situe pas sur la même longueur d’onde

que son rejet de la classe

bourgeoise pour son injustice et sa cupidité. Pour lui le

comportement de Weurseuk est ignoble et indigne d’un enfant de sa

société, élevé à

l’ombre de la tradition. Homme, selon Maar est celui qui est avide de dignité et

d’honneur et il se présente ici comme défenseur de la conscience publique de sa société.

Il ne combat pas la personne de Weurseuk mais plutôt sa conduite et son activité. Une

activité contre nature car partisan des festins de la détresse des autres. Ce combat contre

l’immoralité prend une allure collective et parfois violente lorsque des vies entières sont

en danger. Ce combat que livre Maar s’inscrit dans la vision d’un groupe d’individus

qu’il incarne.

Analysant les choses dans la vision de Goldmann, on constate que Maar mène un combat

vain, sans issue. Ce personnage ignore complètement les facteurs qui déterminent les

comportements humains. La thèse de Goldmann (1970) permet ainsi de chercher les

causes premières des manquements dans les actes des individus. L’association de cette

thèse au discours romanesque d’Aminata Sow Fall montre la détermination et le caractère

sincère d’une écrivaine à découdre avec le fantasme et tacler les réels maux de sa société.

Maar passe à côté de son sujet comme bon nombres de d’individus qui condamnent des

36

gens sans atteindre leurs objectifs correctionnels. Or, Maar et les autres personnages sont

unis contre ceux qu’ils appellent les partisans des festins de la détresse. Toutefois, il rate

sa cible alors que Fara réussit en obtenant le changement qu’il veut. En effet, pour

Goldmann (1970), l’œuvre littéraire véhicule la vision du monde qui est le fruit d’un

groupe et non d’un individu. L’écrivain est ainsi comparable à un conducteur ou un

pilote, il dirige son engin selon la destination de ses passagers. La société et ses structures

orientent les écrits de l’auteure.

Ce qui précède nous permet de connaitre la direction du discours littéraire d’Aminata

Sow Fall. Elle adopte l’esthétique marxiste. Cette doctrine vise la suppression des

inégalités pour atteindre un état de bonheur parfait pour tous les hommes. La recherche

de société libre est le leitmotiv de la création littéraire sowfallienne. L’auteure se veut

porte-parole d’un groupe qui subit les conséquences d’une société en déséquilibre et en

dégénérescence. Une société dans laquelle la majorité vit la misère au quotidien sous les

regards fauves de leurs bourreaux. C’est pourquoi dans Festins de la détresse Maar, Kiné

et Biram sont à la poursuite de la praxis. En effet Mukherjee et Ramaswamy (2012: 435)

afirment:

They (ideas of Marx) significantly changed anthropology, the arts, cultural studies, history, law, literature, philosophy, political economy, political theory and sociology by establishing a link between economic and intellectual life. By developing a theory of praxis, i.e. unity of thought and action, Marx brought about a sea change in the entire methodology of the social science.

37

L’artiste créateur inspiré de l’idéologie marxiste se préoccupe de la condition de l’homme

dans son milieu social. Son œuvre est dès lors construite dans une perspective visant à

imposer cet équilibre social grâce à une transformation des structures sociales à travers

l’action des personnages que son œuvre présente comme modèles. Chez l’auteure de

Festins de la détresse, cet équilibre doit être le fruit de l’action et de la responsabilité

consciente des personnages.

Cependant, le lecteur

d’Aminata Sow Fall

saisit le sens

des actes de certains

personnages de Festins de la détresse

tels « Biram et ses camarades chômeurs » (Sow

Fall, 2005, p.38) grâce à une analyse de la théorie postcoloniale selon la vision de Fanon

qui soutient que la réaction du colonisé est le fruit de sa condition d’opprimé. En effet,

ces jeunes chômeurs considèrent le directeur exécutif comme « un esclavagiste », (Sow

Fall, 2005, p.38). La situation de ces jeunes est comparable à celle des colonisés. La

réaction des jeunes révèle leur volonté de se libérer de l’oppression. C’est pourquoi nous

pensons que l’approche de l’analyse postcoloniale nous informe que le texte, les actes,

les dires et l’éthique des personnages transmettent des messages de la volonté consciente

de l’écrivain. C’est pourquoi le parcours modeste de la vie d’Aminata Sow Fall constitue

un élément significatif pour comprendre l’influence marxiste dans son discours littéraire.

Originaire 3 , en effet, d’une vieille famille sainte louisienne, elle fait des études qu’elle

finit en France. Ses études sont couronnées

d’une licence des lettres. De son retour au

pays, elle devient enseignante et travaille ardemment pour la réforme de l’enseignement

du français au sein de la commission chargée pour cette mission. Aminata Sow Fall

3 Aminata Sow Fall a révélé son enfance, son parcours scolaire au cours de l’entretien accordé à Mbaye Diouf le 28 juin 2006 à Dakar, CAEC, intitule « La littérature un pari sur le réel ».

38

sentira sans doute la nécessité d’étendre cette réforme au niveau de toue la société quelle

sent déséquilibrer. Elle compte contribuer à la construction de cet équilibre

l’écriture.

grâce à

Il apparaît ainsi évident de voir que les personnages de Festins de la détresse, cristallisant

des postulations typiques de l'individu dans la société marchande et deviennent des

mythes.

Mythes

dans

la

mesure

ils

apparaissent

comme

une

symbolisation

multidimensionnelle presque insaisissable à première vue. Ces personnages représentent

des types puisqu’il est possible au lecteur d’établir des liens étroits entre eux et les

individus de son milieu social. Le lecteur y arrive grâce à une reobservation de sa société

que

l’œuvre lui impose. En revanche, il peut aussi jeter un regard dans la vie de

l’écrivaine pour en ressortir des faits susceptibles de provoquer le brisement du voile qui

pourrait rendre hermétique ou énigmatique son œuvre et déterminer ensuite la destination

de ses personnages. Une destination qui peut dépendre de la sensibilité et du degré de

l’imagination du lecteur. C’est donc dire que l’œuvre littéraire d’Aminata Sow Fall

répond à un besoin social.

Toutefois, Roy (1968) déclare que le roman est une leçon de conduite. Cette fonction de

l’œuvre romanesque confirme sa dimension sociale. Elle permet au lecteur de s’évaluer et

d’évaluer son environnement. C’est dans le but d’atteindre cet objectif que la création

littéraire telle que le préconise la vision marxiste

vise à sensibiliser la masse pour une

action

commune à caractère révolutionnaire. Cette action a un seul objectif, à savoir la

transformation de

l’environnement social de l’écrivain et du lecteur. Les classes

défavorisées doivent prendre leurs responsabilités en mains par une lutte qui peut établir

un équilibre entre l’homme et son milieu. Maar et sa famille décident de prendre les rênes

39

d’un combat visant à conscientiser leurs compatriotes sur les méfaits de la corruption. Ils

deviennent ainsi des porteurs de la vision de l’auteure. Biram s’indigne devant un fait

qu’il considère comme étant une trahison :

Elle les avait fait entrer dans une pièce vaste, aérée, bien équipée (chaises en bois rembourrées, deux climatiseurs et rideaux impeccables, affiches colorées). Une salle d’attente idéale pour une structure médicale. Biram avait encore pensé à l’état de délabrement scandaleux des établissements sanitaires publics, à la pénurie dramatique qui faisait des dégâts très grave dont personne ne parlait plus… (Sow Fall, 2005, pp.33-34).

Le philosophe Marx comme l’artiste Aminata Sow Fall désirent ardemment la libération

des groupes d’individus exploités tel qu’on le voit dans Festins de la détresse, (Sow Fall,

2005, p.38).

C’est pourquoi

leurs écrits constituent des vade-mecum pour ces groupes

d’individus comme on le voit dans Festins de la détresse, (Sow Fall, 2005,

p.38). Ils

montrent clairement que seul l’individu peut se libérer à travers une action courageuse.

La description minutieuse du narrateur à travers une focalisation du degré zéro et

l’analyse pathétique de Biram sont des éléments indiquant la mauvaise foi de certains

individus de nos communautés. Le narrateur semble connaitre de près cette situation qui

fait partie de son quotidien alors que cela est une indignation pour Biram. Le personnage

permet de saisir l’image de la société. Une société qu’il souhaite redresser selon sa vision

du monde. Une vision qui lui est dictée par son ressentiment.

2.4. Image de la société selon Festins de la détresse

Selon Goldmann (1970), le roman apparaît comme un genre littéraire dans lequel les

valeurs authentiques dont il est toujours question dans la société, ne sauraient être

présentes dans l'œuvre sous la forme des personnages conscients ou de réalités concrètes.

40

Ces valeurs n'existent que sous la forme abstraite et conceptuelle dans la conscience du

romancier créateur où elles revêtent un caractère éthique. C’est pourquoi Mauriac (1994)

trouve que le romancier est, de tous les hommes, celui qui ressemble le plus à Dieu.

D’après Mauriac c’est lui qui indique à ses personnages ce qu’ils doivent faire et dire.

Mauriac postule à cet effet que le romancier est omniscient envers ses personnages car il

est leur créateur. Dans le chapitre trois nous montrerons comment Aminata Sow Fall

expose sa nostalgie d’une société où l’amour et les autres valeurs humanistes sont ancrés

aux hommes à travers ses personnages héros. Nous comprenons grâce

à Mauriac

qu’Aminata Sow Fall agit à travers ces personnages et met en eux des valeurs ou des

vices.

Cependant, ces valeurs, comme nous l’avons dit, existent de façon virtuelle dans un

univers que seule l’écrivaine perçoit selon Goldmann. Aminata Sow Fall oppose des

cultures tout en faisant triompher celle qui sied à son entendement dans Festins de la

détresse. Les personnages confrontent leurs idées et exposent leur vision du monde.

Cependant, ces idées sont sous une forme abstraites dans l’esprit de la romancière

(Goldmann, 1970).

Or, les idées abstraites n'ont pas de place dans une œuvre littéraire qui se veut engagée,

où elles constitueraient un élément hétérogène. Le lecteur doit donc faire de ce qui, dans

la conscience de la romancière, abstrait mais éthique, l'élément essentiel

de

l’œuvre.

Cette réalité ne saurait exister que sur le mode d'une absence non thématisée et

médiatisée car dans Festins de la détresse, la romancière permet de saisir l’image d’une

société réelle mais qu’elle projette sous forme virtuelle grâce à une mise en forme des

dires et faits des personnages. L’écrivain, comme le dit Baudelaire (2010 : 36-37), doit

41

« percer les apparences physiques pour pénétrer des espaces limpides ». Ainsi, Aminata

Sow Fall représente-t-elle à sa manière une société qui vit hors d’elle-même, c’est-à-dire

en marge de sa culture. Elle tente alors de transposer une morale en ses personnages en

vue de racheter sa société.

Cet effort vain de la part de l’auteure de Festins de la détresse de transposer une morale

en ses personnages fait penser au « Platonisme » 4 . Aminata Sow Fall reste donc sur une

faim que le lecteur doit satisfaire grâce à son imagination et son savoir-faire artistique.

Lire donc Aminata Sow Fall devient une activité constructive, créative et une récréative à

la fois. C’est pourquoi il ressort que l’œuvre romanesque est toujours une activité

permanente

et

inachevée

chez

Aminata

Sow

Fall

dans

la

mesure

l’idéalisme

platonicien établit que les idées de l’écrivain sont plus parfaites que ce qu’il

réalise

comme étant leurs représentations (Lalande, 2013).

C’est dans ce domaine de recréation continue que l’œuvre d’Aminata Sow Fall constitue

le manifeste d’une renaissance en ce qui concerne la création littéraire et artistique

féminine. Son œuvre est une innovation dans la littérature féminine négro-africaine de

langue française, dans la mesure où elle fait ressurgir le conseil donné aux peuples par

Hugo (2006) qui demande aux

peuples d’écouter le poète. Ainsi, la plume d’Aminata

Sow Fall devient-elle un outil de construction et de transformation. Cette double activité

que confère l’écriture permet à Sow Fall de devenir actrice dans le vaste chantier africain.

4 Doctrine philosophique propagée par le philosophe grec Platon qui met au sommet les choses de l’idée normative. Elle rejoint l’Idéalisme, doctrine suivant laquelle l’idée ou le système des idées étant considérées comme étant l’objectif et l’absolu, la théorie de la connaissance ou la pensée est par elle-même la métaphysique. Elle ramène toute l’existence à la pensée et s’oppose ainsi au réalisme ontologique qui admet une existence indépendante de la pensée. (André Lalande, 2013: Pp.435-436)

42

Si une œuvre littéraire, selon la création littéraire d’Aminata Sow Fall, est une société

nomade et sédimentaire à la fois c’est qu’elle permet une projection de la société

d’origine de l’auteure. Société sédimentaire pour l’auteur et nomade pour le lecteur

récepteur se trouvant à des milliers de kilomètres parfois. Il découvre alors une société

qui s’ouvre à lui car le roman est également la projection de la société d’autrui selon

Stendhal (2011) qui postule que le roman est un miroir qui se promène le long d’un

chemin. En effet, Festins de la détresse expose le lecteur à la connaissance profonde de

la société sénégalaise en particulier et la société africaine en général. Une société dont il

ignorait jusque-là le fonctionnement. Cette société qui lui dicte sa conduite et détermine

son comportement.

En considérant la thèse de Taine (1970) qui pense que l’œuvre d’art s’explique alors

comme le produit d’une civilisation, et plus particulièrement comme la résultante des

trois forces essentielles

qui s’exercent sur toute culture et tout peuple : la race ( état

physique de l’homme : son corps et sa place dans l’évolution biologique), le milieu

(géographie, climat) et le moment (état d’avancée intellectuelle de l’homme), nous

appréhendons les significations du discours d’Aminata Sow Fall. Si Taine justifie sa

pensée à laide des méthodes purement scientifiques qui mettent en exergue la notion de

déterminisme, nous pensons néanmoins que cette révélation permet de saisir l’image de

la société à travers l’individu. C’est donc dire que le personnage est ambassadeur et

symbole de la société dans une œuvre romanesque. Cette conception du personnage chez

Taine correspond bien à l’image des personnages de Festins de la détresse. En effet, dans

cette œuvre les personnages qui sont essentiellement africains permettent d’établir une

parfaite correspondance entre eux et leur milieu social.

43

C’est pour cette raison que l’évaluation de la société selon la vision de Goldmann permet

de saisir le message de Festins de la détresse en ce qui concerne ses personnages.

Aminata Sow Fall peint ses personnages grâce à un art sobre et

à sa guise dans le but

d’atteindre un objectif

supérieur que le troisième chapitre de notre étude tentera

d’exposer. Toutefois, la peinture des personnages permet de saisir le fonctionnement des

sociétés selon la vision de Taine.

Les

points

de

vue

idéologiques

distincts

qu’incarnent

les

personnages

du

roman

d’Aminata Sow Fall sont des signes d’un conflit social. Chez l’auteure, le dire, le fait et

la morale des personnages ne sont ni à louer ni à blâmer mais cela doit créer en son

lecteur le désir de penser et de mieux observer la nature de ces personnages en question

en vue de comprendre l’atmosphère sociale qui prévaut.

Ils constituent des données

utiles pour une auto évaluation. Il appartient ainsi au lecteur de dépasser cette surface

superficielle pour comprendre la profondeur des actes. Ce conflit idéologique dont il

sagit dans Festins de la détresse n’est pas une première dans l’univers romanesque

sowfallien. Ce trait caractéristique a toujours traversé les œuvres d’Aminata Sow Fall.

Dans L’Appel des arènes par exemple, le professeur Niang, partisan d’une éducation qui

tient compte des valeurs occidentales d’une part et les valeurs traditionnelles africaines

d’autre part, confronte une opposition farouche de la part de Diattou, personnage acquis

aux valeurs occidentales et qui veut faire une table rase des valeurs africaines, c’est-à-dire

ses propres racines. Ces problèmes de conflit idéologique que révèlent la plupart des

œuvres

littéraires

négro-africaines

de

langue

française

et

l’appel

de

Marx

nous

conduisent à nous interroger sur l’engagement de l’auteur.

44

2.5. Notion d’engagement et son sens chez Aminata Sow Fall

Qu’est-ce donc que vous espériez, quand vous ôtiez le bâillon qui fermait ces bouches noires ? Qu’elles allaient entonner vos louanges ? Ces têtes que nos pères avaient courbées jusqu'à terre par la force, pensiez-vous, quand elles se relèveraient, lire l’adoration dans leurs yeux ? (Senghor, 2011 : ix)

L’engagement

est

un

fardeau

pour

certains

écrivains

et

artistes

négro-africains

d’expression française tels Aminata Sow Fall qu’il ne saurait épargner sinon il irait en

enfer. Il s’agit de souligner que l’engagement nait toujours d’un fardeau. C’est dire qu’au

milieu d’une situation calamiteuse, une âme vivante et lucide se pose une seule question :

comment intervenir ou que faire ? Cette question n’a pas en effet échappé aux artistes

noirs d’expression française dont la condition sociale et politique, voire humanitaire, de

leurs concitoyens, était déplorable. Il parait clair pour l’écrivain, non pas de s’ériger en

sauveur, mais plutôt de montrer la voie qui conduit au salut est premièrement un devoir

moral avant de susciter en lui un plaisir.

C’est exactement ce que Joppa (1982) soutient dans son œuvre. En effet, dans cette

œuvre, Joppa postule que l’engagement est un passage obligatoire pour les écrivains

noirs. La thèse de ce chercheur nous conforte dans la position que nous défendons dans

cette étude en ce qui concerne l’orientation littéraire de l’auteure de Festins de la

detresse. Il semble utile de rappeler que la littérature négro-africaine africaine écrite nait

dans une situation calamiteuse engendrant des cris de larme. Cette littérature pinière tout

comme celle d’Aminata Sow Fall a pour but de redonner aux Noirs de l’espoir.

La genèse de l’écriture engagée dans la conscience de l’artiste et écrivain négro-africain

d’expression française, qui est pour lui un devoir moral, parce que humanitaire selon la

45

théorie

postcoloniale,

ne

perdra

pas

sa

mission

avec

l’écriture

des

générations

contemporaines parmi lesquelles figure celle d’Aminata Sow Fall. Malgré son caractère

fictionnel, chez Aminata Sow Fall le roman représente l’espace par excellence où

l’écrivain doit manifester son attachement à sa société grâce à sa contribution car comme

on le dit la maison n’est belle que lorsque chacun y reconnait sa part de labeur.

Si pour Asaah (2006 : 6) « la figuration des personnages-enseignants par les auteurs

africains suit une certaine tradition africaine qui veut que l’art soit fonctionnel et se

consacre au développement sociopolitique de la communauté », c’est parce que la

condition du Noir est particulière dans l’histoire de l’humanité et exige de ce point de vue

une

réorientation

ou

une

intervention

particulière.

Dans

cette

réorientation

ou

intervention,

l’artiste

comme

le

philosophe

africains

ont

une

part

essentielle

de

responsabilité. Ils doivent être des éclaireurs grâce à leur génie créateur. C’est pourquoi

la littérature africaine doit se constituer en instrument plutôt qu’objet. C’est en répondant

à cet appel que Aminata Sow Fall, tout comme l’écrivain africain, décide de mettre son

talent d’écrivain au service du peuple non pas pour lui faire plaisir mais pour répondre à

l’appel d’un devoir moral qui consiste à délivrer l’opprimé de sa condition.

L’écrivain

africain est dès lors jugé sur sa capacité à inscrire son œuvre à l’ordre du jour, c’est-à-dire

dans le cadre de la lutte pour la libération nationale.

Par ailleurs, si l’essence de la notion dengagement demeure intacte, il faut par

conséquent reconnaitre que l’objet de l’engagement a varié dans le roman africain.

L’écrivain, individu lucide et clairvoyant suit les mouvements des phénomènes sociaux et

politiques de son époque. Sa lecture et son analyse de ces phénomènes nourrissent son

œuvre en faisant de lui le prophète dont il se réclame.

46

La trame des évènements de son

œuvre suit la trajectoire des phénomènes sociopolitique de son époque. Une époque qui

est omniprésente au sein de l’intrigue comme le sage africain dirait que lorsque la

musique change la dance change aussi. Cette vérité trouve sa justification dans le

comportement versatile des écrivains négro-africains d’expression française qui passe de

l’activiste anticolonial pendant la colonisation à l’activiste anti-mauvaise gouvernance et

gestion depuis les indépendances à nos jours.

libérer le Noir de l’humiliation.

Ils restent donc fidèles à leur mission :

Cependant, la libération du Noir doit prendre en compte la défense et la promotion de sa

culture car il est indéniable que la seule domination qui s’éternise est celle de l’esprit.

Libérer l’individu revient à lui donner des armes afin de maintenir son esprit intact.

Aminata Sow Fall oppose ses personnages pour démontrer les dégâts que cause l’individu

qui vit en marge de sa culture. Un tel individu représente un danger public à l’image de

Weurseuk et du docteur Kantioli. L’écrivain,

dans sa fonction de photographe de sa

société à la balzacienne est redevable à son peuple et doit pleinement remplir sa mission.

André Gide

déclare dans la préface de Vol de nuit à cet effet que: « Le bonheur de

l’homme n’est pas dans la liberté mais dans l’acceptation d’un devoir ». (Saint-Exupéry,

1991 : 11)

Ainsi, une écriture engagée surgit-elle en son temps. Elle tient compte de son époque

comme sa priorité pour devenir ensuite une œuvre d’art car elle dépasse ce temps. Festins

de la détresse décrit les événements de son époque. Une époque imaginaire mais qui

n’est pas loin de l’époque même de la romancière dans la mesure où elle s’inscrit dans la

vision de la littérature réaliste. L’auteure de l’œuvre est loin d’inventer. Cependant, son

art consiste à

masquer son référent à laide d’un camouflage temporel qui consiste à ne

47

pas nommer la période en vue de ne pas s’exposer à une éventuelle censure comme le fait

Sony Labou Tansi (1998 : 9) :

Et, comme dit Ionesco, je n’enseigne pas, j’invente. J’invente un poste de peur en ce vaste monde qui fout le camp. A ceux qui cherchent un auteur engagé je propose un homme engageant.

Avec les écrivains négro-africains de langue française de la période postindépendance,

l’engagement consiste à créer un réel sens de responsabilité chez leurs personnages héros

dans le roman africain. Le lecteur doit alors savoir, comme le disent les existentialistes,

que le personnage du roman tout comme l’individu n’est jamais une fin en soi, il est à

refaire. C’est pourquoi dans Festins de la détresse, la romancière fait de la peinture des

personnages

l’épine

dorsale

de

sa

création

littéraire.

Il

appartient

au

lecteur

de

comprendre que l’homme n’est rien d’autre que ce qu’il se fait. Aminata Sow Fall

récupère les débris d’une société pour en faire une matière principale de reconstruction.

Le chapitre suivant rendra explicite comment certains personnages exhibent les vraies

valeurs des sociétés noires dans leur vie quotidienne dans le roman d’Aminata Sow Fall.

Ce sont ces valeurs que Festins de la détresse se veut promotrice dans le but de replacer

l’être noire qui ne cesse de subir les conséquences du déséquilibre de sa société dans son

fief et dans la dignité.

En effet, l’œuvre d’Aminata Sow Fall ne fait qu’exposer une lutte froide qui oppose

oppresseurs et opprimés. Selon les essayistes postcoloniaux tels Fanon (2002), la société

bourgeoise moderne africaine, élevée sur les ruines de la colonisation, n’a pas su abolir

les antagonismes de classes. Elle n’a fait qu’édifier

de nouvelles classes,

de nouvelles

conditions d’oppression, de nouvelles formes de luttes peut-être différentes d’autrefois.

48

Pour Fanon (2002 : 25) : « la décolonisation est très simplement le remplacement d’une

espèce d’hommes par une autre espèce d’hommes ». Fanon ouvre alors le bal du débat

des romans africains postindépendances. L’espace dans le roman africain devient un

espace dans lequel les personnages typiquement africains ne se reconnaissent plus. Ils

sont souvent pris comme au piège dans un milieu dont ils ne maitrisent pas les contours.

C’est le cas par exemple d’un Ibrahima Dieng dans Le Mandat de Sembene Ousmane. Ce

personnage honnête se retrouve dans un espace où cette vertu s’est transformée en délit à

son grand dam. Le vieux Aladji fait la même remarque avec un cœur meurtri dans Sous

l’orage de Badian (2004 : 180) en ces termes :

De notre temps, l’homme n’avait qu’une parole ; aujourd’hui nous sommes en face de gens qui mettent tout leur génie à nourrir leurs semblables de fausses promesses. De notre temps, à la guerre comme dans la vie, on combattait de face. Aujourd’hui le plus fort est celui qui sait dissimuler le mieux.

Bien plus, Sow Fall dénonce, à travers Maar, l’absence d’un réel objectif de la part des

classes dirigeantes des sociétés africaines. Ce manque de savoir-faire résulte en une

mauvaise gestion des ressources dont les conséquences s’avèrent incalculables:

Maar retrouve alors ses talents de pédagogue pour démontrer, chiffres à l’appui, que tout l’argent gaspillé, volé par des cols blancs ou dilapidé par incompétence pouvait satisfaire les besoins du continent en santé et éducation. Cest par la maitrise de ces secteurs que nous serons forts, inventifs, dignes parce que capables de prendre notre destin en mains. (Sow Fall, 2005, pp.26-27)

L’utilisation du registre pathétique par l’écrivain et l’observation tragique de Maar

montrent le caractère urgent de la situation dans laquelle vivent les jeunes gens. La

souffrance des jeunes et de leurs parents interpelle les personnages. L’écrivain à l’instar

49

du philosophe Sartre doit amener son lecteur à comprendre que son salut ne peut que

venir de lui-même. Le personnage type engagé sur la voix du développement est celui qui

prend sa destinée en charge après avoir constaté l’échec de la classe dirigeante. C’est

exactement ce que fait Biram dans Festins de la détresse. « Jeune médecin » (Sow Fall,

2005, p.14), il décide de créer avec les moyens de bords une clinique ambulante et

s’occuper des malades de maison en maison.

On le voit, la création littéraire sowfallienne initie l’homme à l’action. L’idéologie de

Sartre (1970) que la plupart des écrivains négro-africains de langue française ont adopté

révèle que l’homme est le devenir de l’homme. L’une des bases de l’existentialisme et

stipulée en ces termes :

L’homme est seulement, non seulement tel qu’il se conçoit, mais tel qu’il se veut, et comme il se conçoit après l’existence, comme il se veut après cet élan vers l’existence ; l’homme n’est rien d’autre que ce qu’il se fait. (Sartre, 1970, p.21-

22)

Le lien entre la conception d’Aminata Sow Fall et Sartre se situe plus sur le plan

idéologique que philosophique. Son œuvre montre que seule une prise de conscience de

la responsabilité de l’homme en tant qu’individu purement solitaire peut conduire

l’homme vers le salut. Cette doctrine d’Aminata Sow Fall est mise en vogue à travers

Biram. Biram réussit à asseoir une clinique grâce à un exploit individuel.

Cependant, comment créer cette prise de conscience chez une jeunesse qui perd ses

repères au sein d’une société en déliquescence morale ? Dans la plupart des pays

africains, la jeunesse est instrumentalisée et engagée dans des luttes qui ne profitent que

certains

individus

vicieux.

Le

nombre

croissant

50

des

diplômés

chômeurs

et

le

surpeuplement des universités ont favorisé la perte de l’espoir qui a pour conséquence

directe la perte de l’identité chez la plupart des jeunes qui voient leur avenir sacrifié.

Cette situation pathétique suscite la résurgence des d’individus perdus et des individus

qui pensent qu’ils n’ont rien à perdre dans une société qui ne leur réserve aucune

opportunité.

Aminata Sow Fall refuse de jeter de l’huile sur le feu et le parti pris. Son œuvre emprunte

une nouvelle direction. Elle propose à la jeunesse une voie de sortie. L’auteur de Festins

de la détresse apporte un peu plus à la voie d’une Mariama Bâ ou même d’un Ousmane

Sembène et réagit en fonction de l’attente de la société dans la direction de Rousseau

(2001 : 45) qui dit dans son Contrat social :

On me demande si je suis prince ou législateur pour écrire sur la politique ? Je réponds que non, et que c’est pour cela que j’écris sur la politique. Si j’étais prince ou législateur, je ne perdrais pas mon temps à dire ce qu’il faut faire ; je le ferais ou me tairais.

L’auteure de Festins de la détresse décide d’offrir à sa jeunesse ce qu’il lui faut. Donner

à la société les armes nécessaires pour son développement est le leitmotiv de l’écriture de

Sow Fall. Si certains critiques de la littérature négro-africaine de langue française ont

accusé la Négritude du narcissisme, il faut également reconnaître le caractère de

dénonciation excessive de certains écrivains noirs sans faire de proposition de sortie de la

misère de leurs personnages. C’est pour combler ce vide qu’Aminata Sow Fall expose

dans son œuvre la condition de l’homme

à travers un art sobre fonctionnel et une

esthétique qui mérite d’être révélée. Elle veut apprendre la jeunesse à pêcher plutôt qu’à

51

tendre la main pour recevoir du poisson. Elle ne dit pas ce qu’il faut faire, elle fait ce

qu’il faut faire à travers les personnages de l’œuvre.

2.6. Adhésion d’Aminata Sow Fall à l’esthétique existante

Pour Sartre (2011 : xix) :

Il faudrait plutôt parler du décalage léger et constant qui sépare ce qu’il dit et ce qu’il voudrait dire, dès qu’il parle de lui. Il lui semble qu’un Esprit septentrional lui vole ses idées, les infléchit doucement à signifier plus ou moins que ce qu’il voulait, que les mots blancs boivent sa pensée comme le sable boit le sang.

L’écrivain négro-africain de langue française est dans sa création littéraire à la recherche

de l’expression comme l’affirme Sartre. La question du mot juste qui puisse traduire sa

pensée et ses sentiments constituent un grand dilemme pour le créateur noir. C’est

pourquoi Cudjoe (2011 : 111) trouve qu’ « il est également important de jeter un regard

sur la capacité de la langue française à véhiculer la culture africaine ». Cudjoe (2011:

242) continue pour affirmer que le fait d’exprimer la culture africaine à travers la langue

française « est une forme de décoloniser la langue française et créer « un autre code »,

« un troisième code » à travers lequel les écrivains inscrivent leur identité africaine ».

Cette décolonisation et la création de nouveaux codes en vue de se sentir africain se

révèlent chez Aminata Sow Fall à travers l’usage de certaines expressions Wolof que

nous exposerons dans le chapitre quatre de notre étude. On constate dès lors que

l’écrivain

noir

poursuit

deux

objectifs,

à

savoir

l’expression

de

sa

culture

et

la

transmission d’un message social dans sa création littéraire.

Dans cette création littéraire, l’écrivain négro-africain de langue française est dès lors

évalué par rapport à la question de l’originalité. Une originalité que lui seul peut en juger

52

compte tenu du fait que lui seul est capable de déterminer s’il a produit dans son œuvre,

ce qu’il voulait produire. La solution d’une telle difficulté passe nécessairement par une

vision esthétique de la création littéraire. L’artiste noir doit alors trouver un moyen pour

transmettre le message original à son audience. Le travail du chercheur dans le domaine

de la littérature africaine de langue française est de situer à quel point l’esthétique voulue

par les écrivains noirs de langue française affecte la matière littéraire.

La situation et

l’histoire particulières de l’écrivain négro-africain de langue française

dans l’évolution de l’humanité lui confèrent déjà un patrimoine assez riche en matière de

création littéraire. Comme l’affirme Diop (1956 : 9) à travers cette expression pathétique

et riche en matière de réflexion: « Nos souffrances n’ont rien d’imaginaire ». L’écrivain

négro-africain d’expression française a de ce point de vue évalué par rapport à son choix

de « mot » dans la situation où il l’utilise. Comment doit-il transformer le réel, c’est-à-

dire le vécu du peuple en matière d’art dans son œuvre ? La détermination du « mot

juste »,

capable de traduire le signifié du message est l’élément significatif en ce qui

concerne l’évaluation de toute œuvre littéraire négro-africaine de langue française.

L’écrivain noir se trouve dans un dilemme d’exigence entre la beauté de la langue qui

n’est pas la sienne et le message qu’il entend transmettre à son peuple. Conscient de son

rôle dans la construction identitaire de sa société placée sur des pentes de l’effondrement,

l’artiste noir fait fi parfois des critiques virulentes des puristes de la langue française en

adoptant une écriture qui tient compte de la réalité de sa société.

Aminata Sow Fall se saisit de cette opportunité, résultat d’une revendication, que lui offre

la feuille de route des écrivains noirs d’expression française qui décident de tropicaliser

la langue française, pour véhiculer son message. Même si son écriture est loin d’être

53

comparée à celles d’un Ahmadou Kourouma ou d’un Sony Labou Tansi en ce qui

concerne le caractère obscène du langage et le calque des syntaxes des langues locales,

Aminata Sow Fall ne se met pas en marge de cette esthétique littéraire voulue par les

écrivains noirs de langue française dans sa création littéraire.

Son œuvre est non

seulement truffée d’expression du

registre familier mais aussi des expressions ouolof 5 .

L’auteure a un seul souci; la transmission de son message à son peuple. Ce peuple, nous

le connaissons, est dans sa grande majorité analphabète et composé des individus dont

« l’école n’est pas arrivée très loin » (Kourouma, 2002 : 7). Dans le but de toucher cette

population de lecteurs, Aminata Sow Fall choisit

l’oralité comme stratégie narrative.

Festins de la détresse apparait ainsi comme un conte sur le plan narratologique et fait de

ce point de vue une grande place à la tradition orale africaine, ses mythes et ses

croyances.

-J’irai là où me guidera Penda Dièye Rombe Dayo

-Penda Dièye Rombe Dayo ! Penda Dièye Rombe Dayo !

-Exactement ! Fall, 2005, p.8)

Penda Dièye Rombe Dayo, mon arrière-arrière-grand-mère. (Sow

Faisons observer que dans Festins de la détresse, Aminata Sow Fall expose des valeurs

des sociétés africaines basées sur une vision mystique qui constituaient les moteurs

propulseurs de ces sociétés. Cette combinaison mystico-religieuse est présente dans la

création littéraire de l’auteure.

L’attitude mystico-religieuse se manifeste chez les

personnages par la croyance aux valeurs traditionnelles et le lien toujours vénéré qu’ils

conservent avec leurs ancêtres. Toute société doit avoir un passée motivateur qui puisse

5 Langue parlée au Sénégal

54

unir ses membres dans les temps difficiles. A ces valeurs s’ajoute une tendance réaliste

qui s’inspire d’une vision matérialiste de création littéraire.

Cette réalité des faits, chez Aminata Sow Fall, s’exprime à travers une description des

personnages types à la balzacienne. Cependant, la stratégie sowfallienne vise à présenter

la souffrance de son personnage et

apprécier

leurs

réactions

et

leurs

permet au lecteur de comprendre et de mieux

initiatives

dont

le

but

est

la

transformation

et

l’amélioration de leur condition de vie. Sachant que le milieu et le comportement des

personnages entretiennent des relations d’influence réciproque selon Goldmann (1970),

les personnages de Festins de la détresse transmettent des messages par le biais de leurs

comportements. En fait, le milieu, comme l’affirme Taine, est l’une des composantes

essentielles dans la détermination du comportement de l’individu. Les personnages que le

roman de Sow Fall présente émergent des situations.

Cinq heures à peine. L’obscurité encore. Et la moiteur des derniers assauts d’un hivernage particulièrement chaud. Maar et Biram sont déjà à l’arrêt de bus, dans l’attente d’un car rapide. Ni pancarte, ni abri, ni banc. Juste le corps écorché d’un poteau électrique hors d’usage. Son envergure d’antan et l’aubaine de lumière qu’il répandait jadis sur la pace ovale située au cœur du quartier avait dû inspirer la voix du peuple : Arrêt Poteau Lampe. Des silhouettes surgissent et avancent comme dans un théâtre d’ombres vers la station. (Sow Fall, 2005, p.13)

Ce système complexe que constituent le comportement et le milieu parcourt Festins de la

détresse. Il permet ainsi de saisir le message dissimulé dans cet aspect des personnages.

En effet, il est clair que la situation des individus dans cette œuvre romanesque est

fabriquée

en

toute

pièce

par

d’autres

personnages.

55

La

condition

pitoyable

des

personnages dans l’espace que présente l’œuvre a de réelles conséquences sur le

comportement des personnages. Il y a d’un côté des individus comme Maar et sa famille

qui livre bataille corps et âme contre la situation tragique qu’ils vivent et de l’autre côté

des individus tels Weurseuk et Kantioli qui se satisfont de la situation. C’est dans ce

cadre que les théories choisies pour cette étude autorisent une analyse du discours

littéraire dans Festins de la détresse.

Ce chapitre permet de dire que Festins de la détresse s’apprête à des analyses marxiste et

postcoloniale.

Les

situations

telles

que

présentées

montrent

clairement

que

les

souffrances que certains personnages endurent est le fait du déséquilibre social. C’est

pourquoi avec la théorie postcoloniale, le lecteur parvient à se familiariser avec certains

aspects de l’œuvre, surtout en ce qui concerne la réaction des opprimés. C’est autour de

ces pensées que l’étude du sujet qui sera dressée dans le chapitre suivant sera faite. La

tâche est d’isoler les types de personnages et de comprendre le sens de leurs actes et de

leurs paroles. Cela exposera de façon ouverte la direction de l’engagement de l’auteur qui

semble plus explicite dans Festins de la détresse.

56

CHAPITRE TROIS

LA REPRESENTATION LITTERAIRE DE LA DELIQUESCENCE DANS

FESTINS DE LA DETRESSE

3.1. Présentation de l’œuvre

Festins de la détresse reçoit un accueil un peu timide. Elle est de ce point de vue

méconnue du grand public. Cependant, cette œuvre romanesque met en scène une

situation pathétique qui pousse le lecteur à revenir sur lui-même grâce au jeu de