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594 Autour de « .L Impossible »

négation. Maïs ce qui touche à la connaissance de soi-même eSt simplement désir, évocation, c’eSt le vide, le chaos, laissé

par la poésie : aucune diStinétion n’y eSt faite entre la folie, à laquelle on succombe, et Fépuisement raisonné des possibles

de l’être. La folie eSt masquée sous l’apparence d’une volonté

d’expérience, et cette volonté sous l’apparence d’un dérègle­ ment. L’inviabilité procède de l’excès du désir— dirigé en même temps dans plusieurs sens — l’affaissement à l’avance éprouvé

dans la fatigue empêche l’esprit de dépasser le désir et l’exa­ cerbe.

«La première étude

18711B).

» (lettre à Isembard [sic] du

13 mai

L ’échec eSt à la mesure de l’enjeu. L ’excitation e£t l’annonce de la dépression. La poésie eSt niée par un déplacement. Le poète n’eSt plus le langage détruit refaisant un monde faux par

le moyen de figures décomposées mais l’homme même qui,

lassé du jeu, veut faire de ce royaume de la folie l’objet d’une conquête réelle. Ce qu’affaissé par anticipation le voyant ne peut voir eSt la différence entre l’affaissement subi (la folie ou l’équi­ valence, la négation pure) et la quête des possibles au-delà de cet affaissement. Ces deux moments se confondent en un seul comme avec celui de la poésie.

III19

La grandeur de Rimbaud eSt d’avoir amené la poésie à l’échec

de la poésie.

La poésie n’eSt pas connaissance de soi-même, encore moins l’expérience d’un lointain possible (de ce qui auparavant n’était pas) mais la simple évocation par les mots de possibilités inac­ cessibles. Elle découvre le vide à qui l’a prise au sérieux. Le vide laissé par le ravage de la poésie eSt en nous la mesure d’un refus et

d’une volonté d’excéder la nature. La poésie excède elle-même mais seulement sur le mode d’un irréel — détruisant les liens naturels, leur substituant l’exubérance des associations verbales.

A

la vérité, cette exubérance sauve plutôt qu’elle ne contredit

la

misère du donné naturel. Qui s’en contente eSt à la longue

d’accord avec ce donné. Si je conteste au contraire ce donné par la poésie, apercevant la misère de qui l’accepte, je ne puis supporter longtemps la fiélion poétique : j’en exige la réalité,

je deviens fou.

LA SCISSIPARITÉ

LA SC ISSIPARITÉ

€■

limitions Gallimard\ i gy /.

A U TO U R

D E

«

LA

SC ISSIPA R IT É »

© Hditions Gallimard, 1971 et 2004.

I

Pris de rage et de rage. Ma tête ? Un ongle, un ongle de nouveau-né".

Je crie. Nul ne m ’entend1. L ’opacité, l’éternité, le silence vides2— évidemment de moi. Je me supprimerai en m’égosillant: cette conviétion eét digne d’éloges \

Je

mangerai,

b

,

écrirai,

rirai,

mentirai,

redouterai

la

mort4, et pâlirai à l’idée qu’on me retourne les ongles.

Il

J ’aimerais m’en tenir à l’idée tranchante de moi-même,

élevant dans l’air ma tête ridée et niant l’odeur" de la mort.

J ’aimerais oublier l’insaisissable glissement de moi-même à la corruption.

598

I m Scissiparité

J ’ai la nausée du ciel dont l’éclatante douceur a l’obscénité d’une « fille » endormie.

J ’imagine une jolie putain, élégante, nue et triste dans sa gaieté de petit porc.

Un soleil de fête inondait la chambre. Je me rasais nu devant la glace, limitée par un cadre aux dorures ouvragées. Debout, je tournais le dos au disque solaire, mais la glace1, sur ma tête, en reproduisait l’image. Qui suis-je ? J ’aurais pu sur le verre ensoleillé tracer mon nom, la date, en lettres de savon : j’aurais cessé d’v croire et n’en aurais plus ri. Cette aisance avec moi-même, ce mensonge de la glace, l’immen­ sité de la lumière, dont je suis l’effet?

J ’aurais de moi-même une idée sublime : pour cela, j’ai la force nécessaire. J ’égalerais l’amour (l’indécent corps à corps) à l’illimité de l’être2— à la nausée, au soleil, à la mort. L’obscénité donne un moment de fleuve ’ au délire des sens.

Ce qui, dans mon caractère, eSt le moins accusé (mais

enfin

)

: le côté guitare4 (ou cochon).

LETTRE

D E

111

L’ A U T E U R

À

M M E

E

.

.

.

Reçu de Mousignor1 nu télégramme :

« Réussite. AccoureSituation difficile. »

La Scissiparité

599

Je me suis longuement regardé dans ¡a glace et j'avais peur de rire aux éclats, he dédoublement de Monsignor m \agace à perdre la tête. Ce qu'il laisse entrevoir eri le fond des choses et décidément c'ed truquéa.

LET T R E

D E

M M E

E.

.

.

A

L’A U T E U R "

finalement, j'a i h gorge serrée. U état où votre

mot m'a mis est

le plus énervant que j'aie connut Par moment, je ris aux éclats, ht

j'imagine que,

désormais, ce rire defolle ne cessera pas. Il cesse, et à ce

moment-là,j'a i le sentimentpénible, mais voluptueux, d'être mouchée-,

etfaite comme un rat1

IV

Retrouvé Mme E

à Paris. Nous partons demain pour

Rome, où nous attend Monsignor. Monsignor

ou plutôt

Opéra. Grande musique. Quantité d’alcool. Ce matin, tombant, un couteau aiguisé à la main, je me

rit très haut de me voir

tombé, mais le sang qui abondait et d’avoir ri aussi haut la gênèrent. J ’achevai de la gêner en riant : j’étais gentil, flottant, adorable : elle sournoise, pâle et volontairement indécente.

suis ouvert un doigt. Mme E

Su l’intelligence eSt femme1 Je voudrais qu’en un mouvement résolu la mienne res­ semble à une femme impie2. Il existe une conjugaison des verbes de chair ’, de laquelle la chanson comique eSt la désinence. Je chanterai jusqu’à la honte à une table de banquet :

Kavadja la mouquère Ravadja bono

et la violence du chant, malgré moi, hors de moi, rebon­ dirait :

6oo

J ji Scissiparité

Trempe ton cul dans la soupière Tu verras si c’efl chaud4.

Si elle n’allait jusqu’au ravadja la femme impie n’aurait pas le pouvoir de pourrir aussi résolument la lumière, ni d’être aussi résolument belle : pourriture et rayon du soleil. Mais

, de rire, et finalement, de

c’eSt ma façon d’aimer Mme E raisonner.

Visite d’Alexandrette'' à 2 heures. Je tremblais (l’alcool

de la veille ?). Il avait l’air haineux de ces minuscules cages à mouches qu’enfant j’emplissais d’inseétes odieusement

vivants. Il s’en est allé et nous restâmes, Mme E

dans un désert de f

ment de grandiloquence. Nous prenons dans deux heures le train de Rome.

et moi,

A l’assaut des étoiles, en un mouve­

Musique hier soir à sauter la tête. A pleurer, à vomir gaie­ ment. Ruissellements échevelés. Politesse de Mme E Décolleté, bonne éducation, mais quelle indécence !

V

Quand je fais l’amour, aujourd’hui, ma joie ne m’e£t plus dérobée par le sentiment qu’elle va finir — et que je mour­ rai sans l’avoir saisie. Il m’arrivait dans d’heureux excès que le plaisir brûlant s’annulât, comme en rêve : j’imaginais un temps où je n’aurais plus de moyen de le renouveler. Il me manquait le sentiment d’exubérante richesse de la fête, la malice puérile et le rire qui égaie Dieu ! La puissance elle-même e£t fuyante, il eSt vrai : elle eét de même nature que la douleur. Je m’abandonne à son humeur? Aussitôt, je m’accorde à un impossible et je jouis comme un monstre meurt.

l^a Scissiparité

601

Rome, un fiacre, Mme E

•k

Violent éclairage éleétrique.

Pluies et lune dans des rues blanches d’opéra-comique :

pins, délices et indolence.

J ’accepte la vie à une condition.

A travers le sublime, l’éternité, le mensonge, à tue-tête

chanter, porté par un chœur de théâtre.

Acheté un loup pour Mme E lence, sur les fêtes de Monsignor.

Je griserai par l’allure insolite.

Je mise, assoiffé d’inso­

Que chanter à la foule sinon ce qui la grise ? Dix mille yeux dans la nuit sont le ciel étoilé".

Le plus anxieux, le plus heureux des hommes.

Invoquer la mort, lui crier :

« Saisis tes couteaux de comédie, aiguise-les sur les dents des tiens ! »

La dame en décolleté

(indécente, je l’ai dit, profondé­

ment) : son décolleté à la mesure mesure du décolleté.

de la mort, la mort

à la

VI

Farce de village ! Devant le cartonnage et la contrefaçon, le parti que j’ai adopté de tout réunir dans la nuit., de ne plus dire ce qui nous occupe, eSt seul à la mesure de mon dessein. Qu’il eSt néces­

6o2

La Scissiparité

saire d'aller loin

deux. N'écouter rien, crier ou discourir en des solitudes de ciel, je téléphone à Monsignor.

étoile et déshonorer le haut des

Etre

Et nous nous verrons" dans une heure. Alpha, Bêta (ainsi distinguons-nous les sosies issus d’un

dédoublement), Mme E

et moi.

Comme moi, Mme E

, dans le fiacre découvert, ivre

sans alcool, et riant sourdement :

« Mais qui t’a répondu ? Alpha ? Bêta ? »

Le trouble donnait à ses traits une convulsion lente et

voluptueuse.

Le prélat* descendant l’escalier de pierre vint à nous, nous tendant les mains.

Mme E

« Bonjour, Bêta ! »

,

gênée, lui

dit avec un rire de fille :

lui dit: «Bonjour B êta!» me

frappa (j’éprouvais alors comme heureux moins l’escalier ensoleillé que les panneaux où des déesses en robes trous­ sées1-rendaient, comme des cassolettes d’épices, un sournois hommage au plaisir) fut la vulgarité de mon amie. Elle baisa, s’inclinant, l’anneau épiscopal et cet humble mouvement, comme l’initant d’avant son rire canaille, accusa sa nature,

sous le tailleur de ville, laissant deviner l’animal. Je me rap­

que la « fille »

pelais qu’on ne voyait d’habitude en Mme E

et, dans ces richesses irréelles, j’étais heureux que cette

misère vraie répondît à mes passions'*.

Ce qui, quand Mme

E

La Scissiparité

603

Sans transition, le moment devenait grave. Soudain, je sus qu’en haut de l’escalier, dans un désordre obscène, je verrai Vautre versant.

•k

De ces palais de tragédie1 qui semblent vides, parce que le seuil n’en eSt plus sanglant, et que les chiens de Jézabel2 les ont fuis, je compris qu’en dépit de leur apparence agréable, ils demeurent favorables aux vœux les plus débauchés*. Ce qui me frappe dans un palais, — comme en un coup de théâtre soudain, — eSt la haine des hommes entre eux. Le haut de l’escalier monumental que Monsignor et Mme E gravirent en riant ne m’attirait pas seulement comme le seuil d’un royaume affreux. Je ne pouvais m’empêcher de voir en

contraste, — à ce moment de triomphe de Mme E

, sa

haute taille et ses airs, trop hardis, de grande dame ennoblie par ce cadre de pierre, — le tableau de la femme lapidée. N on qu’alors j’aie vu rien de plus qu’une entrée royale. Je ne voyais pas mon amie terrassée, dans le sang, dans la boue, dans le bruit immonde de la foule. (Le toit ne suggère pas le corps écrasé mais donne le vertige.)

Rarement, le désir de mon amie me prit de façon plus

bestiale. Une chaleur en un sens glacée me saisit. J ’eus le sen­ timent de la foule lapidatrice3, qui hait comme elle sue. Q ui nepeut attendre un instant.

Mme E

rapidement franchit le seuil.

Alpha ouvrait la porte à deux battants ^

Autour de « L m Scissiparité »

[pro jet

d e

p r é f a

c e ]

Certain d’être joué, mis au pilori et lié par mes propres phrases — par ma propre pensée — j’ai cherché en pensant — ou en écrivant — une tricherie qui dérobe, qui échappe, qui défasse les liens. Aussi sournois, aussi endolori, aussi tendu que serait un détenu épié et ligoté ! Mais le détenu espère ! Et je n’ai pas l’ombre d’un doute : au paroxysme de la furie, je ne veux rien. Mes liens et la duperie sont immuables et je puis me tendre à mourir : je me moque, me dérobe et mens. Je suis faux. Je me suis à moi-même aussi pesant qu’une pierre. Ma pesanteur es~t volatile, ma liberté nouée. La joie —■ la volupté infinie — que je ne cherche pas, qui m’ont trouvé, dans ces conditions se font jour comme à peu près chaque chose : fruit du hasard, de l’indifférence aux dés, de l’oubli. Ce livre eSt composé, principalement, de deux histoires qui ressemblent, j’en suis sûr, à beaucoup d’autres. Si elles n’ont ni queue ni tête, c’eSt voilé : elles sont leStes, macabres et sacer­ dotales — mais avant moi le monde eut ces aspeéis leStes, macabres, [ecclésiastiques biffé] et sacerdotaux. Leur nou­ veauté eët d’être heureuses. Mon livre irradie un bonheur si grand qu’il a pu aussi bien s’exprimer par la douleur.

[CARNET

D ’AOÛT

1944 ]

Bois-le-Roi, 8 août 1944.

Je me sens la tête lasse. Combien, au moment du vide, de

l’usure, j’aimerais m’en tenir à quelque idée tranchée de moi- même, élevant jusqu’aux nues mon front ridé, niant la nausée, les bassesses de la mort. Combien j’aimerais dominer âprement

cet insaisissable

glissement de moi-même à l’égout

J ’ai — lentement — la nausée des cieux dont l’éclatante dou­

ceur a l’indécence d’une « fille » endormie. Je ne serais nullement un jour étonné de succomber, viétime de la lâcheté de tous.

Le cœur me manque

à définir le vide, à mesurer l’infini du mal. J ’imagine une jolie catin, élégante et nue, mais triste dans sa

gaieté de petit porc.

Tant e£t lourd le poids que je porte

[Je ne veux rien, sinon

La certitude, ce soir, me fait mal — à peine

L’infinie, la

multiple vie humaine, l’inadmissible chaos de haines, d’intérêts

et de mépris m’étouffe. Ce n’eSt pas une consolation d’imaginer une catin nue :

sa déchéance eSt là, provoquant le spasme et les sombres plaisirs, biffé]

Bois-le-Roi, 10.8

Dans le jardin d’une auberge de banlieue, à la tombée du jour (au moment où s’approche, portant l’effondrement d’Hitler, une immense armée d’Outre-Manche — les avant-gardes auraient dépassé Orléans), j’écrivais

607

Envahit les bosquets, très inattendu, un cortège d’arabes, de fakirs, d’apaches, de grisettes à la 1900. Bande de riches Parisiens en villégiature Ils dînent sous les arbres en chantant :

Carnet d'août 1944

Ravadja, la moukère Froufrou, froufrou Le fakir à la jardinière :

— Votre chapeau, c’eSt une réussite. (D’une voix modulée) :

Décidément, ce chapeau eët une réussite. Ils se congratulent, désolés de ne pouvoir se photogra­ phier. Le fakir :

— Chacun de nous a deux ou trois appareils à la maison.

Nous nous sommes reposés l’un sur l’autre : à douze que nous sommes, nous n’en avons pas un. La tablée avale de la soupe et de temps à autre, ainsi qu’une machine cassée, émet un bout de ravadja qui tâche d’être gai mais déraille.

11.8.

[L’idée defête ouvre à mes yeux le mirage d’une aurore infinie.

Mais la fête

biffé, interrompt^

Samois 12.8.

Je m’imagine souvent sublime : pour cela j’ai les forces néces­ saires. Je puis égaler l’amour (l’union nue des corps) aux déchi­

rures du ciel étoilé. L ’obscénité eSt sublime aussi, sans elle le délire des sens n’aurait pas ses moments de fleuve.

Je me sens solidaire de tous les êtres

Je discerne en moi-

même une nonne, une jeune fille rougissante, un sadique, un vilain moineau. Je ne suis ni noir, ni rien que j’aie pu saisir de précis. Un des côtés de mon caraétère les moins accusés e£t le côté guSîave ou cochon.

Je dis un homme, une femme. Je cherche

en moi le sens des mots.

L ’être humain e£t évidemment Yamphibie, que, selon Hegel, la

lui : vie partagée entre « deux

« culture spirituelle » a fait de

mondes qui se contredisent ». « Toute vertu a dans son cœur un

cochon

[qui sommeille biffé\.y> La jeune fille la plus pure

jouit, si la chance l’aide, d’une légère honte qui laisse froide, hélas, la voluptueuse.

Ces

évidemment frivoles (toute la

Mais Yamphibie eSt loin de l’eau profonde. Je gémis

têtes de massacre avant-hier

table chantait : les deux pieds contre la muraille unefemme sur les

6o8 Autour de « La Scissiparité »

genoux) et ne sachant saisir la joie, amers à force d’impuissante bêtise. Ils voulaient s’amuser Il existe une équivoque entre délire et déliquescence. Le trouble appel de la chair, d’un côté, prépare au déchaînement âpre ; de l’autre, à l’indigence morale. La vraie nudité — qui donne la sensation de manque — éclaire la bêtise inerte et de même la bêtise donne un sens à la nudité. Le défaut de l’intelli­ gence en découle : elle eÿt le contraire de la nudité, tout entière

apprêt, parure. La nudité, qui fait pipi, qui déprime ou excite, eSt une déchéance (hébétée). L’expression de l’intelligence a les

mêmes caractères de décor qu’un tableau (décor., décence convient).

Si l’intelligence eât femme

ce qui

je voudrais qu’en un mouvement décidé la mienne res­ semble à une femme impie. Il e£t rare qu’une femme ose, aime, être nue. j ’entends de la nudité désolée, qui fait rire et s’ouvre. Je n’hésite pas pour mon intelligence à réclamer le rire grossier

qu’éveille un derrière de femme — la lune, diraient les pauvres gens. 11 existe une conjugaison des verbes de chair de laquelle la chanson comique eit la désinence. Ce qui manquait à la tablée du jardin, l’autre jour, était une femme nue et masquée. J ’aurais aimé l’entendre avec les autres chanter :

puis :

Ravadja, ¡a moukère Ravadja bono

Trempe ton cul dans la soupière Tu verras si c’efl chaud

j ’imagine ainsi une femme — mais vraiment saoule et garce — qui n’aurait eu le choix qu’entre deux possibles. Ou de quelque façon dépasser la folie sublime On trouve en elle un accord des parties opposées de l’être. Cette fille semblera sans doute arbitraire. Je sais que la plu­ part du temps le possible est limité. Mais le poids de la vie m’a semblé si lourd, j’ai deviné autour de moi une si grande angoisse : ces sortes d’échappées dans la liberté sale —, pour évoquer la folle ingénuité de l’enfant : derrière nu, la bannière au vent— ne me paraissent ni plus proches ni moins nécessaires que les autres formes de l’héroïsme. Ce qui me semble arbitraire à l’encontre e$t le parti pris de masquer la vulgarité. Il existe un côté ravadja qui appartient

Carnet d\août 1944

au corps fou de volupté et de cette façon à la profondeur de l’être. Si elle n’allait jusqu’au ravadja, la fille perdue n’atteindrait pas la pleine liberté. Elle ouvrirait sa nudité à la débauche, mais le cœur en elle ne serait pas tout à fait corrompu. Et moi qu’elle guide dans l’enfer de l’intelligence, je n’atteindrais pas l’intime distorsion, le gril de saint Laurent de la bêtise. Qu’on m’entende ici dans l’excitation. (Autrement, bernique, autant lire un jésuite.)

609

[ÉBAUCHE

D’UNE

CONTINUATION]

[Cefragment auraitpu prendreplace après

à deux battants

ici, p. 603.]

Alpha ouvrait la porte

Quand nous fûmes dans cette salle de vastes dimensions, l’identité d'alpha et de bêta (calvitie, soutane mauve et désinvol­ ture identiques) — alpha referma rapidement la porte à dé — nous ne pûmes éviter, sans mot dire, de nous regarder tous les quatre et le cœur serré ; mais comme sur un billard neuf des billes se rencontrant s’écartent dans un claquement clair, sur un parquet éblouissant nous nous décidâmes : Mme E. nous quit­ tant s’avança dans la salle. «Non, dit-elle, accusant de pas clairs et claqués ses paroles,

laissez-moi rire

Alpha et bêta, derrière elle, se hâtèrent. Et moi-même aussi vite, dans un bruit de talons, de parquet trop ciré A l’extrémité, des fauteuils de bois doré dont nous séparaient des obliques quadrilatères de soleil1, tombés des fenêtres, étaient le but lointain de ce départ, semblable à une envolée de pigeons mauves et gris. « Doucement, dit bêta, s’efforçant suavement de rire et de suivre Mme E., vous pouvez glisser. » Mais ce qui sensiblement nous entraînait dans ce mouvement vain, trop rapide et comique, ne pouvait être rattrapé : comme ces éclats de rire qu’il nous faut malgré nous rire sans fin, ou comme ces élans de l’ivresse, si emportés que la tête tourne, qui effraient mais séduisent davantage.

tels moment, je ne les ai connus, en effet, que dans

l’ivresse. Mais nous étions, en somme, gris à sec.

»

De

Hbauche d ’une continuation

Et il me semble que le grisant, si Ton veut le « je ne peux plus » d’une situation si folle, tenait à cet état de nerfs à bout, auquel nous avons demandé l’effort extrême, quand nous voyons que jusque-là ce n’était rien et que l’impossible commence En de tels moments, je comprends bien que nous nous trom­ pons si nous voulons vivre autrement, nous reposer, au lieu d’introduire, à l’avance, au cœur de notre vie, ce mouvement

611

qu’achève l’agonie. Il y eut, dans l’interminable temps que mon amie traversa la salle, un affolement, un rire si grands : nous étions — j’étais, il eSt vrai, en retard sur eux, mais plus lourdement conscient ■— sus­ pendus dans un état de fragilité qu’à ce point un état suspendu de toutes choses n’eët plus diStinét de la laideur. Et la laideur de Mme E., quand à la fin le pied lui manqua et que sur le miroir du parquet son corps se fut allongé brutale­ ment, elle-même (elle me l’avoua) l’éprouva comme un soula­ gement. La chute de Mme E. éclaircit la situation. Il devint inutile de parler, le temps lourd commença. Et toute illusion dissipée, assis dans les fauteuils trop beaux, nous avions les uns et les autres perdu ce qui, en nous, aurait pu répondre à la majesté du décor. Les bas craqués, ouverts au genoux, de

servir d’emblèmes. D ’ailleurs, la gêne de

la chute avait achevé de nous mettre en sueur et, la chemise mouillée, même des prélats dans leur palais se sentent comme

Mme E. allaient nous

des voleurs.

[feuillets

isolés ]

[Le début de cepassage eit conforme à quelques variantes près an texte

du paragraphe j

de la section II, ici, p. /ç 8.]

Mon aisance avec moi-même, le mensonge de la glace, l’âme, le mensonge de la glace, l’immensité d’un ciel où je ne puis entrer, dont je suis le reflet, l’effet ? J ’écris pour oublier mon nom. La vérité eft nonchalante : c’eét la raison pour laquelle la connaît l’ignorance. Elle me fuit si je veux la saisir. Qui suis-je ? Evidemment je le sais bien. Je sais ce que j’ignore, ignore ce que je sais. Des râteaux de jardiniers effaçaient derrière eux les pas des amants sur le sable :

je pense ce qui fait que j’oublie que je l’ai pensé. Merveille : je suis ce que le temps dérobe et ma mémoire n’e£t là que pour avérer que je ne suis plus ! Riant, riant, un silence sans bornes, je le suis, l’ignore et le suis à condition de n’y pas penser. Que la mémoire serait triste si elle n’était la possibilité de l’oubli ; mais la mémoire eét justement ce qui fait rire quand elle eSt soudain l’oubli. Nulle absence d’effort ne serait acquise sans efforts immenses, mais l’effort aurait-il d’autre sens que l’absence d’effort, la pensée que l’absence de pensée, la mémoire que l’oubli. Le sens que le non-sens. Mais non, ma sagesse n’ouvre pas cette possession décisive de la vérité : la possession eût été impossible si elle n’avait été la soif de dépossession de la sagesse.

L’ABBE C.

Je

déshonore à ce moment ma poésie, je

Je

méprise ma peinture, dégrade ma personne et je punis mon

caractère, E t la plume efl ma terreur, le crayon ma honte, J'enterre mes talents et ma gloire eSi morte\

W ILLIAM

BLA K E,

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