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Espace géographique

Points de vue sur la perception des paysages


Michel Collot

Abstract
Point of view on the perception of landscapes.— Landscape is studied taking into account the perception one gets which is not
passively limited to sensorial data but organizes them to imply a meaning. The author endeavours to bring out the main
characteristics of this perceptive organization in the light of new developments from psycho-physiology of vision and then shows
with the help of phenomenological and psycho-analytical approach how this structure bears meaning which is related to the
existence and the unconscious of the individual who is perceiving landscape.

Résumé
Le paysage est étudié à partir de sa perception qui ne se borne pas à recevoir passivement les données sensorielles, mais les
organise pour leur donner un sens. L'auteur tente de dégager les caractéristiques majeures de cette organisation perceptive à
la lumière des enseignements de la psycho-physiologie de la vision, puis de montrer, dans une perspective phénoménologique
et psychanalytique, comment cette structure s'investit de significations liées à l'existence et à l'inconscient du sujet qui perçoit le
paysage.

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Collot Michel. Points de vue sur la perception des paysages. In: Espace géographique, tome 15, n°3, 1986. pp. 211-217;

doi : https://doi.org/10.3406/spgeo.1986.4144

https://www.persee.fr/doc/spgeo_0046-2497_1986_num_15_3_4144

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L'Espace Géographique, n° 3, 1986, p. 211-217.
Doin, 8, place de l'Odéon, Paris-VIe.

Visions géographiques

POINTS DE VUE

SUR LA PERCEPTION DES PAYSAGES

Michel COLLOT

Ecole Normale Supérieure, Paris.

PAYSAGE RESUME.— Le paysage est étudié à partir de sa perception qui ne se borne pas à
perception recevoir passivement les données sensorielles, mais les organise pour leur donner
un sens. L'auteur tente de dégager les caractéristiques majeures de cette
organisation perceptive à la lumière des enseignements de la psycho-physiologie de la vision,
puis de montrer, dans une perspective phénoménologique et psychanalytique,
comment cette structure s'investit de significations liées à l'existence et à
l'inconscient du sujet qui perçoit le paysage.
landscape ABSTRACT.— Point of view on the perception of landscapes.— Landscape is studied
perception taking into account the perception one gets which is not passively limited to
sensorial data but organizes them to imply a meaning. The author endeavours to
bring out the main characteristics of this perceptive organization in the light of new
developments from psycho-physiology of vision and then shows with the help of
phenomenological and psycho-analytical approach how this structure bears
meaning which is related to the existence and the unconscious of the individual who is
perceiving landscape.

On ne peut parler du paysage qu'à partir de sa donner un sens. Le paysage perçu est donc déjà
perception. En effet, à la différence d'autres entités construit et symbolique.
spatiales, construites par l'intermédiaire d'un Le but de mon analyse est de dégager les
système symbolique, scientifique (la carte) ou caractéristiques majeures de cette organisation
socioculturel (le territoire), le paysage se définit d'abord perceptive, en confrontant les définitions usuelles
comme espace perçu : il constitue « l'aspect visible, du paysage avec les enseignements de la
perceptible de l'espace » (1). psychophysiologie de la vision, puis de montrer, dans une
Mais si cette perception se distingue des perspective phénoménologique et psychanalytique,
constructions et symbolisations élaborées à partir comment cette structure s'investit de significations
d'elle, et réclame d'autres méthodes d'analyse, son liées à l'existence et à l'inconscient du sujet qui
apparente immédiateté ne doit pas faire oublier perçoit le paysage.
qu'elle ne se borne pas à recevoir passivement les
données sensorielles, mais les organise pour leur
Définition

Je partirai de deux définitions du mot «


(1) 0. Dollfus, L'analyse géographique, PUF, coll. Que paysage », fournies respectivement par le dictionnaire
sais-je ? Voir aussi les définitions de P. George, le paysage c'est Robert (« Partie d'un pays que la nature présente à
« le visible par excellence » (Les méthodes de la géographie),
« une portion d'espace analysée visuellement » (Dictionnaire de l'oeil qui la regarde ») et par le Littré (« Etendue
la géographie, PUF). d'un pays que l'on voit d'un seul aspect. Il faut qu'il
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le soit d'un lieu assez élevé où tous les objets d'intérêt actuellement constaté dans tous les
dispersés auparavant se rassemblent d'un seul coup domaines pour le paysage : on peut l'interpréter en
d'oeil »). effet comme une réaction contre l'invasion de notre
Trois éléments essentiels de ces définitions environnement par des espaces conçus ou
retiendront mon attention : l'idée de point de vue, construits sur un modèle géométrique, sans tenir
celle de partie, et celle d'unité ou d' ensemble. compte du point de vue de l'habitant, et donc
inhabitables. Sauvegarder le paysage, c'est une
manière de revendiquer la place du sujet dans un
Point de vue espace de plus en plus objectivé et objectivant.
Une tendance du même ordre se fait jour dans le
souci qu'ont beaucoup de géographes
Le paysage est défini par le point de vue d'où il contemporains de ne pas s'enfermer dans la carte, et de
est envisagé : c'est dire qu'il suppose, comme sa reprendre pied dans le paysage. Il s'agit là aussi
condition même d'existence, l'activité constituante d'une tentative de réhabilitation du point de vue.
d'un sujet. Car l'espace de la carte n'est construit à partir
C'est peut-être pourquoi, dans l'histoire de notre d'aucun point de vue privilégié. Il ignore la
civilisation, la promotion du paysage a souvent perspective horizontale, si bien que tous les objets s'y
accompagné celle de l'individu. Les premières trouvent reproduits à la même échelle. Il est vu du
représentations picturales du paysage, l'apparition dehors et d'en haut, si bien qu'il est réduit à deux
du mot dans les langues européennes, datent du dimensions. Seuls des signes conventionnels
XVIe siècle, et sont contemporaines de l'émergence permettent de superposer à cette image
d'un espace anthropocentrique. C'est le essentiel ement bi-dimensionnelle une évaluation de la
Romantisme qui, avec sa théorie du paysage comme « état hauteur (courbes de niveaux par exemple) et une
de l'âme », mettra l'accent sur l'aspect subjectif, évocation de la profondeur (c'est le cas notamment
partial, égocentrique, de notre expérience de des étoiles signalant un panorama, qui s'efforcent
l'espace. Mais la phénoménologie montrera que cette de réintroduire la notion de point de vue à
solidarité entre paysage perçu et sujet percevant l'intérieur de l'espace cartographique). L'espace du
joue à double sens : en tant qu' horizon, le paysage paysage, organisé à partir d'un point de vue unique
se confond avec le champ visuel du regardant, mais et selon une perspective horizontale, s'oppose en
en retour, toute conscience étant conscience de..., le tous points à celui de la carte. Il « se caractérise
sujet se confond avec son horizon et se définit par un glissement d'échelles depuis la grande
comme être-au-monde. échelle au premier plan jusqu'à des échelles de plus
Le paysage n'est pas un pur objet en face duquel en plus petites vers l'horizon » (4), ce qui crée
le sujet pourrait se situer dans une relation précisément sa dimension de profondeur. Il
d'extériorité; il se révèle dans une expérience où sujet et comporte une verticalité. Ces deux dimensions
objet sont inséparables, non seulement parce que déterminent une autre caractéristique distinctive du
l'objet spatial est constitué par le sujet, mais aussi paysage : son aspect partiel.
parce que le sujet à son tour s'y trouve englobé par
l'espace. Il constitue un excellent exemple d'espace
habité, déployé en perspective à partir de ce que Partie
Moles appelle le point Ici-Moi-Maintenant (2), et
s'oppose en tant que tel à la représentation Le paysage n'offre au regard qu'une « partie
cartésienne de l'étendue, fondée sur la séparation de la d'un pays » (Robert). Cette limitation tient à deux
res extensa et de la res cogitans : « l'espace n'(y) est facteurs : à la position du spectateur, qui détermine
plus celui dont parle la Dioptrique, réseau de l'étendue de son champ visuel, et au relief de la
relations entre objets, tel que le verrait un tiers contrée regardée. Et elle se manifeste de deux
témoin de ma vision, ou un géomètre qui la façons : par la circonscription du paysage selon une
reconstruit, ou la survole, c'est un espace compté à partir ligne au-delà de laquelle plus rien n'est visible, ce
de moi comme point ou degré zéro de la spatialité. que j'appellerai son horizon externe; par l'existence,
Je ne le vois pas selon son enveloppe extérieure, je à l'intérieur du champ ainsi délimité, de parties
le vis du dedans, j'y suis englobé. Après tout le non-visibles (sauf au prix d'un déplacement du
monde est autour de moi, non devant moi » (3). point de vue), ce que j'appellerai son horizon
C'est en fonction de l'opposition entre ces deux interne. Cette dialectique du visible et de l'invisible
types d'espaces que l'on peut comprendre le regain constitue une différence essentielle entre l'espace
du paysage et celui de la carte : « la carte (achevée)
représente une portion d'espace dans sa totalité,

(2) E. Rohmer, A. Moles, Psychologie de l'espace, Caster-


mann. (4) Y. Lacoste, « A quoi sert le paysage ? », Hérodote, 1977,
(3) M. Merleau-Ponty, L'oeil et l'esprit, Gallimard. n°7.
La perception des paysages 213

alors qu'un paysage se caractérise nécessairement forme un « tout », saisissable « d'un seul coup
par des espaces qui ne sont pas visibles, d'un d'oeil », parce qu'il est fragmentaire. Un ensemble
certain point de vue » (5). Il ne faut pas confondre ne se définit que par l'exclusion d'un certain
paysage et panorama : le panorama tend à nombre d'éléments hétérogènes. Ainsi l'horizon
rejoindre l'espace de la carte et sa vision surplombante. délimite un espace homogène, au sein duquel,
Ces lacunes ne sont pas une composante comme dit le Littré, « tous les objets dispersés
purement négative du paysage. D'une part elles sont auparavant se rassemblent ».
comblées par la perception, qui dépasse toujours le Cette délimitation et cette convergence
simple donné sensoriel, et en complète les préparent le paysage à devenir tableau. Le cadrage
manques. Tout objet perçu dans l'espace comporte une perceptif appelle le cadre, et c'est une des raisons
face cachée, qui, si elle échappe au regard, n'en est qui fait du paysage perçu un objet esthétique,
pas moins prise en compte par l'intelligence apprécié en termes de beauté ou de laideur.
perceptive pour déteminer le sens même de l'objet. Si Cette cohérence, cette convergence de ses
je m'en tenais à la partie de cette table qui est éléments constitutifs rend aussi le paysage apte à
offerte en ce moment à mon regard, je percevrais signifier : il se présente comme une unité de sens, il
un morceau de bois, une planche. C'est dans la « parle » à qui le regarde.
mesure où je rapporte cet aspect de l'objet à son
« autre côté », qui m'est actuellement dérobé, que D'où vient cette signification du paysage ?
je l'identifie comme « table ». De même le « Estelle purement et simplement le produit des
morceau » de pays que donne à voir le paysage n'est discours, des représentations, des mythes véhiculés
par une société et par sa culture ? Ces
jamais considéré comme absolument isolé; je le
perçois précisément comme « partie » d'un pays significations culturelles se seraient-elles fixées, s'il n'y
plus vaste qu'il m'appartient de découvrir, en avait dans la perception même du paysage comme
voyageant, ou en interrogeant le témoignage d'au- un appel de sens! les différentes caractéristiques
relevées dans la définition du paysage font de
trui. celui-ci une structure pré-symbolique. Dès le
Car ces failles dans le visible sont aussi ce qui niveau perceptif, se constitue une couche de sens à
articule le champ visuel du sujet sur celui des partir de laquelle les constructions sémantiques
autres sujets : ce qui est invisible pour moi en cet socio-culturelles pourront s'édifier.
instant, c'est ce qu'un autre, au même moment, peut
voir (6). La structure d'horizon du paysage Ce « sens des sens » apparaît comme la
témoigne qu'il n'est pas une pure création de mon esprit, résultante de trois systèmes organisateurs : celui de la
qu'il appartient aux autres autant qu'à moi, qu'il vision (subconscient), celui de l'existence
est le lieu d'une connivence (7). Elle lui donne (préconscient), celui de l'inconscient. Si le paysage perçu
l'épaisseur du réel, et le relie à l'ensemble du fait sens, c'est qu'il est d'emblée analysé
monde. visuellement, vécu, et désiré. Une sémiotique du paysage
devrait s'attacher à repérer ces divers
Enfin cette limitation de l'espace visible investissements de sens, à l'aide des enseignements de la
contribue à assurer l'unité du paysage. psycho-physiologie, de la phénoménologie et de la
psychanalyse. C'est cette démarche que
j'esquis erai dans les pages qui suivent.
Ensemble

C'est parce qu'il ne donne pas tout à voir que le


paysage se constitue comme totalité cohérente; il SIGNIFICATIONS

(5) Ibid. Psycho-physiologie


(6) Un monde dans lequel le point de vue d'autrui ne serait
pas reconnu serait privé d'horizon et de troisième dimension.
C'est par exemple le cas de l'univers solipsiste du Robinson de Ce qui fait du paysage un ensemble signifiant,
Michel Tournier, tel qu'il est analysé par Deleuze dans sa c'est d'abord l'activité informatrice de la perception
« Postface » à l'édition Folio de Vendredi ou les limbes du visuelle, qui est une première forme d'organisation
Pacifique. C'est aussi le cas des premiers dessins de l'enfant, qui symbolique. On a parlé à son propos de logos
ignore les effets de masquage et la profondeur, parce qu'il ne
situe pas encore nettement son point de vue propre par rapport implicite, de pensée visuelle, d'intelligence
à celui d'autrui : or, « la perspective suppose une mise en perceptive (8). La vue ne se borne pas à enregistrer le flux
relation entre l'objet et le point de vue propre, devenu conscient des données sensibles; elle l'organise et Y interprète,
de lui-même (...) et ici, comme ailleurs, prendre conscience du
point de vue propre consiste à le différencier des autres, et par
conséquent, à le coordonner avec eux » (Piaget et Inhelder, La
représentation de l'espace chez l'enfant).
(7) Cf. Gilles Sautter, Le paysage comme connivence. (8) Cf. notamment R. Arnheim, La pensée visuelle
Hérodote, 1979, n° 16. (Flammarion) et J. Paliard, Pensée implicite et perception visuelle (PUF).
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de manière à faire de lui un message. Cette séman- torze « analyseurs de la distance » (13). C'est dire
tisation passe par un certain nombre de processus que la perception des lointains, sans lesquels il n'y
qui recoupent les caractéristiques dégagées dans la a pas de paysage, est déjà un acte de pensée
définition du paysage, et qui fondent la structure extrêmement sophistiqué (14). C'est peut-être une
d'horizon de la perception visuelle. des raisons pour lesquelles les lointains jouissent,
— Une sélection qui « évite à l'esprit de se dans le paysage, d'un certain privilège symbolique
laisser submerger par une masse d'information et esthétique (15).
qu'il ne pourrait traiter ou dont il ne saurait que D'une façon générale, il faut se demander ce qui
faire » (9). C'est notamment la fonction de prédispose le paysage à devenir, dans un certain
l'horizon que d'imposer une borne au chaos sensoriel, contexte historique et social, objet esthétique. On
conformément au « principe de clôture » qui, pour pourrait formuler l'hypothèse suivante : est beau le
la Gestalttheorie, est indispensable à la définition paysage dont les structures propres (dues au relief,
de la « bonne forme ». Cette sélectivité a une à l'éclairage...) renforcent l'organisation (sélective
origine indissociablement psychologique et et relationnelle) que l'intelligence perceptive
physiologique. D'une part, la structure des appareils impose à tout objet spatial. L'esthétique pour sa part
sensoriels eux-mêmes est déjà discriminante et (le paysage pictural par exemple) a pour tâche
« contient les cadres de l'espace : ouverture de propre d'interpréter ou d'expliciter selon les codes
champ, condition de focalisation rétinienne, d'une culture et en fonction des choix existentiels
possibilités limitées et précises et inconscients de l'individu créateur, cette
d'accommodation.. » (10). D'autre part, ce message sélectif est structuration déjà présente dans Y aisthesis. L'oeil est à sa
immédiatement interprété en fonction de schemes manière artiste, paysagiste.
acquis par l'expérience, et que les apprentissages Mais l'oeil n'est pas seul en cause dans la
socio-culturels viennent renforcer. perception de l'espace et des paysages. C'est le
— Une anticipation présomptive, qui permet de corps tout entier qui y est impliqué. Par exemple
compléter les données lacunaires du message l'évaluation visuelle de la verticalité est soumise à
perceptif : « la vision, au lieu de se contenter de la des régulations d'équilibre, qui engagent toute la
partie visible, complète l'objet (...) L'organisation statique du corps. Si l'on envisage la psychogénèse
perceptive ne se limite donc pas au matériau de l'espace, il apparaît que l'organisation de
directement donné; elle tient également compte des l'espace se développe parallèlement à celle du schéma
prolongements invisibles en lesquels elle reconnaît corporel. Piaget et Inhelder ont bien montré par
d'authentiques parties du visible » (11). La exemple que les représentations spatiales
structure d'horizon permet à la fois d'exclure du visible évoluaient en fonction des diverses conquêtes sen-
un certain nombre d'éléments excédentaires, et de sori-motrices de l'environnement.
les intégrer à l'interprétation du message : à défaut Cette médiation du corps permet
d'être présents dans le champ visuel, ils sont l'investis ement dans la perception de significations
« apprésentés », « donnés en horizon ». Et c'est ce préconscientes ou inconscientes dont l'étude relève d'une
qui assure la continuité de l'exploration perceptive, phénoménologie et d'une psychanalyse.
autorise le passage sans rupture d'un aspect à
l'autre de l'objet ou du lieu, préserve l'unité de sa
signification dans la diversité de ses « profils » ou Phénoménologie
de ses perspectives.
— Une mise en relation. Voir, c'est « voir en
relation » (12) chaque objet est perçu et interprété Le territoire perceptif est vécu comme un
en fonction de son contexte, de son horizon. Cette prolongement du corps propre. On a beaucoup parlé, à
caractéristique apparaît tout particulièrment dans
la perception du paysage, qui est toujours « vision (13) Parmi ces critères d'appréciation de la distance, on
d'ensemble ». Notamment parce qu'elle implique trouve des paramètres dynamiques (comme le mouvement des
une certaine distance : or l'appréciation de la objets) et statiques (« convergences, perspectives, effets de
distance et de la profondeur est sans doute le texture, de nuances, d'intensité lumineuse, de netteté... »), cf.
J.J. Gibson, The perception of the visual world.
processus qui implique la confrontation des (14) La correction que l'intelligence perceptive impose aux
paramètres les plus nombreux : Gibson dénombre données sensorielles est d'autant plus importante que l'objet est
plus distant. En particulier, l'écart entre sa taille apparente et
sa taille réelle ne peut être comblé qu'au prix d'une correction
d'échelle qui est un véritable travail de symbolisation du
sensible. Cf. J. Paliard, op. cit. « Dans la vision au loin, comme
(9) Arnheim, op. cit. il nous devient impossible de voir dans la grandeur apparente
(10) J. Guillaumin « Le paysage dans le regard d'un l'expression sensible, même approchée, de la grandeur réelle,
psychanalyste; rencontre avec les géographes ». Bulletin du centre de nous cessons aussi d'identifier l'un à l'autre l'objet visible et
recherches sur l'environnement géographique et social, l'objet réel. Le symbolisme visuel prend conscience de lui-même
Université de Lyon II, 1975, n° 3. comme symbolisme ».
(11) Arnheim, op. cit. (15) Cf. par exemple Y. Bonnefoy, L'arrière-pays, Skira, coll.
(12) Arnheim, op. cit. Les Sentiers de la création.
La perception des paysages 215

la suite des travaux de Moles et de la proxémique, intersubjectif entraîne une perturbation dans
de bulles, de coquilles qui définiraient les limites l'équilibre du paysage; dans le vécu psychotique, le
d'un « espace personnel ». Il y a deux manières de lointain peut devenir trop proche, et peser sur l'ici
les mesurer. Soit on les reporte dans l'espace comme une menace écrasante, ou au contraire trop
objectif (celui du plan ou de la carte) : c'est ce que lointain et fuir dans le vide de l'horizon. C'est le
fait Moles lorsqu'il bâtit le modèle de coquilles psychiatre allemand Binswanger qui a le mieux mis
successives s'étendant de la chambre à la à jour ces significations existentielles des grandes
planète (16). Soit on les reporte dans l'espace structures spatiales : « l'existant se définit par la
perceptif, qui est celui qui nous intéresse ici, et on structure de son espace » (19).
s'accorde, à la suite de Von Uexkûll, à y C'est pourquoi la vision du paysage n'est pas
reconnaître trois cernes distincts : l'espace immédiat ou seulement esthétique, mais aussi lyrique, car
proximal (qui se situe dans un rayon d'un demi- l'homme investit dans sa relation à l'espace les
mètre au maximum autour du sujet, et au sein grandes directions significatives de son existence.
duquel la perception ne peut évaluer de façon La recherche ou l'élection des paysages privilégiés
constante la taille et la forme des objets), l'espace est une forme de la quête de soi. Toute préférence
profond (où règne la constance perceptive), l'espace sensible renvoie à des choix d'existence comme
lointain (au-delà de huit kilomètres environ, la l'ont montré entre autres la psychanalyse
constance perceptive disparaît) (17). existentiel e de Sartre et l'inventaire des formes et des
L'espace du paysage correspond à la seconde matières entrepris par Bachelard (20). Aussi la
zone, celle de la distance moyenne, où les notion de « paysage » peut-elle être utilisée par la
conditions de la perception visuelle sont optimales. Cette critique thématique pour désigner l'ensemble des
profondeur de champ est vécue comme un véritable choix sensoriels révélateurs des grandes attitudes
épanouissement de l'espace corporel. Le corps existentielles d'un auteur, « les coordonnées
s'agrandit aux limites de l'horizon, qui mesure en personnelles d'un séjour », le « cadastre personnel du
quelque sorte son envergure, l'empan de sa désirable et de l'indésirable » (21).
présence au monde. Cette vision lyrique du paysage subit bien sûr
Ainsi le paysage se définit comme espace « à l'influence de modèles culturels. La signification
portée de regard », mais aussi à disposition du affective de certains paysages peut être codifiée par
corps; et il s'investit de significations liées à tous de véritables stéréotypes, qui informent de façon
les comportements possibles du sujet. Le voir contraignante la perception individuelle (celle du
renvoie à un pouvoir. Le chemin est vu comme à touriste, notamment). Ainsi d'associations comme
parcourir, le verger comme comestible, le clocher celles que relève M. Ronai, entre le lac et la paix,
comme audible... la vallée et la douceur, le pic et la hardiesse... (22).
Le corps devient l'axe d'une véritable Mais d'une part ces significations stéréotypées
organisation sémantique de l'espace qui repose sur des elles-mêmes ne sont pas complètement arbitraires :
oppositions comme : haut-bas, droite-gauche, elles se fondent sur des structures caractéristiques
devant-derrière, proche-lointain... Ces couples de l'objet spatial lui-même, qui entrent en relation
antithétiques sont constitués comme les oppositions métaphorique avec des attitudes corporelles et
binaires qui structurent la langue. Ils forment déjà existentielles fondamentales (par exemple,
un langage, que devrait explorer une « sémiotique l'horizontalité du lac est liée par une motivation évidente
du monde naturel » (18). à l'idée de repos). D'autre part, elles ne
représentent qu'une actualisation possible des virtualités
Construites à partir du corps, ces oppositions sémantiques du paysage, que chaque perception
sont porteuses de significations qui résonnent dans individuelle reste libre d'exploiter différemment.
tous les registres de l'expérience humaine, et qui Enfin, quelle que soit l'influence des modèles
font du paysage un miroir de l'affectivité du sujet. culturels, elle ne doit pas en faire oublier une
Par exemple la dialectique du proche et du lointain autre; celle des motions pulsionnelles, des
est toujours déjà dotée d'une signification motivations inconscientes.
temporelle; l'horizon du paysage s'offre immédiatement
comme l'image de l'avenir. Mais cette môme
dialectique implique aussi toute la problématique de la
relation à autrui : ici, c'est moi; là-bas, c'est toi; et
entre ces deux pôles s'établit une distance
psychologique variable. Tout trouble profond du rapport (19) Cf. notamment Introduction à l'analyse existentielle, éd.
de Minuit.
(20) Cf. notamment J.P. Sartre « De la qualité comme
révélatrice de l'être », in L'être et le néant. Bibliothèque des
Idées, Gallimard; Bachelard, La poétique de l'espace, PUF.
(16) Cf. Psychologie de l'espace, p. 73 sqq. (21) J.P. Richard, I^roust et le monde sensible, coll. Poétique,
(17) Cf. Guillaumin, op. cit. Le Seuil, et Microlectures, Avant-propos, coll. Poétique, Le
(18) Cf. le projet de Greimas « Pour une sémiotique du Seuil.
monde naturel », in Du sens, Le Seuil. (22) M. Ronai, « Paysages », Hérodote », n° 1.
216 Michel Collot

Psychanalyse dans son prolongement que s'inscrit le désir de


trouver à l'horizon une image de soi-même, dans le
Une façon d'aborder les significations paysage un miroir de l'âme. Tout particulièrement
inconscientes du paysage consiste à dresser un catalogue significatif est à cet égard le goût pour des
de tous les fantasmes qu'est susceptible de perspectives qui offrent dans le lointain la vision
cristal iser la perception de quelques paysages typiques. d'ensembles spatiaux fortement structurés : la ville à
Fantasmes liés à l'oralité (dont témoigne la l'horizon, le château sur la colline, l'île aperçue au large
toponymie : embouchure du fleuve, mamelon...), à l'ana- sont autant d'emblèmes d'une identité reconquise.
lité (le labyrinthe cloacal des dédales urbains), au Ce rôle de miroir du sujet est aussi tenu par la
complexe de castration (tranchées, trouées, mère. Le corps de celle-ci définit le premier espace
coupure de l'horizon), à la scène primitive (union de la livré à l'exploration du sujet. A mesure que
terre et du ciel...) etc. Il me semble cependant que l'autonomie de ce dernier se développe, le corps maternel
ces valeurs fantasmatiques ne sauraient faire s'éloigne, mais il reste présent pour protéger
l'objet d'une typologie générale qui définirait a priori la l'enfant de tout danger éventuel; il constitue en
signification inconsciente de tel ou tel paysage. On quelque sorte l'horizon de l'espace archaïque et en
risque de n'aboutir ainsi qu'à des généralités assez garantit la sécurité. Jean Guillaumin a formulé
vagues, comme la distinction proposée par S. l'hypothèse que le paysage adulte garde la marque
Rimbert entre espaces urbains labyrinthiques, de cet étayage maternel : « il conservera ce
curvilignes, liés à l'imago maternelle, et espaces caractère de familiarité, de sécurité et cet aspect intuitif
urbains géométriques, rectilignes, liés à l'imago de « poche » d'espace avec volontiers un creux et
paternelle (23). Cette distinction, qui se fonde sur comme un nid en son centre, avec aussi ce cadre
une psychanalyse des archétypes, d'inspiration (...) qui plus ou moins concorde avec les limites du
jungienne, n'est pas nécessairement fausse, mais se champ visuel et en forme l'enveloppe, coïncidant
situe à un niveau de trop grande généralité. aussi avec les buttées qu'offrent aux yeux le corps
Semblables associations inconscientes ne peuvent et les gestes arrondis de la mère puis les murs de
être mises à jour avec certitude que dans le la nurserie, et enfin les repères plus lointains de
contexte précis d'un paysage particulier et d'une l'horizon » (26). Cette hypothèse est confirmée par
économie libidinale singulière. Une véritable l'abondance des métaphores d'usage qui, dans la
psychanalyse du paysage passe par l'examen d'un cas, description des paysages, renvoient à l'instance
que je n'ai pas la place d'entreprendre ici (24). maternelle : village niché ou blotti dans la verdure,
S'il faut s'en tenir à des généralités, il me semble berceau de la vallée...
plus intéressant d'examiner en quoi les grandes Il reste à comprendre le mode de présence de
structures du paysage dégagées plus haut peuvent l'objet archaïque dans le paysage : il est en effet
être éclairées par ce que la psychanalyse nous présent, mais à distance. Or cette distance, si
apprend de la genèse de l'espace. L'organisation décisive dans l'organisation du paysage, est une
perceptive du paysage porte la marque d'une conquête dont l'histoire se confond avec celle du
histoire, qui est celle des premières relations du sujet. A ce propos, Guillaumin fait intervenir la
sujet avec ses « objets ». Quelques stades de cette théorie kleinienne des tous premiers stades de
psychogénèse de l'espace sont particulièrement l'évolution infantile, en les mettant en rapport avec
importants, et toute perception de paysage est la tripartition de l'espace perceptif rappelée plus
susceptible d'en réactiver l'empreinte. haut.
Par exemple, le stade du miroir, étudié par Au cours de la première phase (schizo-para-
Wallon et Lacan (25) : on sait que le passage du noïde), l'enfant ne possède que des objets «
corps morcelé à un premier « schéma corporel » partiels » (des parties du corps maternel) qui
intégré s'effectue par la médiation de l'image envahissent à l'improviste son environnement proche et
spéculaire. Le sujet ne prend conscience de son qu'il ne peut guère qu'incorporer ou agresser
unité corporelle qu'à distance de lui-même : là-bas, oralement. Quelque chose de ce rapport à l'objet
de l'autre côté du miroir. Il me semble que cette subsisterait dans la zone « proximale », qui est
expérience structurante informe durablement la celle de la relation sexuelle ou de l'agression,
dialectique du proche et du lointain; c'est peut-être espace au sein duquel aucun contrôle de l'objet
n'est possible, et où il ne peut être vu de façon
synthétique.
Au cours de la seconde phase (dite dépressive),
l'enfant accède à l'objet total, mais craint à tout
(23) S. Rimbert, Géographie des paysages. moment de le perdre, n'étant plus capable de
(24) Pour un exemple d'une telle « psychanalyse du
paysage », voir mon Horizon de Reverdy, Presses de l'Ecole l'introjecter, de le garder en lui. Toute absence de
Normale Supérieure.
(25) Cf. H. Wallon, Les origines du caractère chez l'enfant,
PUF; et J. Lacan, « Le stade du miroir comme formateur de la
fonction du je », in Ecrits, Le Seuil. (26) J. Guillaumin, op. cit.
La perception des paysages 217

l'objet équivaut à sa perte définitive. Quelque chose personnelle » (27). Pour Winnicott, cette « aire de
de ce rapport à l'objet s'inscrirait dans l'espace jeu » est le prototype de tout espace culturel, dans
lointain, pôle dépressif du paysage, dont les objets la mesure où créer, c'est essayer de faire passer
sont hors de portée du regard et du désir, et qui dans la réalité objective et collective une réalité
s'incarne exemplairement dans la ligne d'horizon, personnelle.
qui recule à mesure que le sujet avance vers elle. Ne peut-on pas dire, comme le propose Guillau-
La sortie de la phase dépressive s'effectue au min (28), que le paysage assume pour l'adulte la
moment où l'enfant devient capable de maîtriser fonction d'un véritable espace transitionnel ? Le
l'absence de l'objet, en lui substituant un symbole paysage est une interface entre espace objectif et
grâce auquel l'objet perdu pourra être rendu espace subjectif : sa perception met en jeu à la fois
présent. C'est le cas par exemple dans la célèbre la reconnaissance de propriétés objectives et la
observation freudienne du fort/da, qui nous montre projection de significations subjectives. Mais il est
l'enfant symbolisant sa mère absente par une aussi un lieu d'échange entre espace personnel et
bobine qu'il fait disparaître et réapparaître, espace collectif : l'individu se sent chez lui dans le
rapproche et éloigne à volonté. C'est le stade des paysage, alors que celui-ci appartient à tout le
premiers comportements symboliques : premiers monde. A la fois lieu public et lieu privé, le paysage
jeux, premiers mots, grâce auxquels l'objet est voit sa signification modelée tant par la mémoire
contrôlé, même s'il est absent ou invisible. Quelque collective que par l'initiative individuelle. J'ai
chose de ce rapport à l'objet se retrouve dans insisté essentiellement sur cette dernière, car après
l'espace intermédiaire, qui est celui de la tout ce qui s'est dit sur le conditionnement social
profondeur, au sein duquel l'objet est tenu à distance sans du regard (touristique notamment), il m'a paru
pour autant être perdu, présent sans que jamais important de mettre à jour toutes les virtualités de
cette présence devienne envahissante. Et cela sans sens impliquées dans la perception la plus simple,
doute parce que c'est précisément la zone où et qui permettent à l'individu de faire du paysage
l'activité symbolique propre à la perception visuelle un lieu à lui et non un lieu commun. A la différence
est la plus développée. d'autres espaces codifiés de manière plus rigide, le
Cet espace moyen où se déploie le paysage, où paysage est un espace plastique, apte à être
s'équilibrent absence et présence, proximité et refaçonné par chaque perception individuelle qui, à son
éloignement, peut être comparé à l'espace transi- tour, peut venir enrichir, si elle trouve à
tionnel conceptualisé par Winnicott. On sait que la s'exprimer, les représentations collectives. C'est pourquoi
création de l'objet transitionnel correspond pour la perception des paysages constitue un enjeu non
Winnicott au moment où l'enfant devient capable négligeable pour nos sociétés : étant de moins en
de s'arracher à l'« aire de l'illusion », à la toute moins déterminée par un lien fonctionnel à la terre
puissance narcissique qui lui donnait l'impression et au ciel, de moins en moins régie par des mythes
de créer les objets, qu'il tendait à confondre avec admis universellement, elle peut être l'occasion
lui-même. L'objet transitionnel constitue « the first d'une invention permanente des significations ou
not-me possession » : l'enfant en reconnaît l'alté- d'une répétition indéfinie des stéréotypes.
rité, mais il y investit encore son univers personnel.
Ainsi se crée une zone intermédiaire entre l'espace
subjectif et l'espace objectif, qui est l'espace
transitionnel : « dans cette aire, l'enfant rassemble des
objets ou des phénomènes appartenant à la réalité
extérieure, et les utilise en les mettant au service de (27) D.W. Winnicott, Jeu et réalité, coll. Connaissance de
l'inconscient, Gallimard.
ce qu'il a pu prélever de la réalité interne ou (28) J. Guillaumin, op. cit.