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Inhaltsverzeichnis

I Grundlagen

Tout ce que vous avez toujours voulu savoir sur la polyphonie et n’avez jamais osé de-
mander ............................................................................................................................. 3
Jean-Claude Anscombre

Klarstellungen zur Polyphonie ....................................................................................... 23


Marion Carel & Oswald Ducrot

Les rapports entre la modalité et la polyphonie linguistique .......................................... 37


Paul Gévaudan

II Modalität und Polyphonie von Adverbialen und Konnektoren

Le regard du protagoniste? Essai d’une description polyphonique du marqueur italien


intanto ............................................................................................................................ 61
Vahram Atayan & Anika Schiemann & Laura Sergo

Etant donné que versus puisque: Präsupposition, Akkommodation, Polyphonie


Ulrich Detges.................................................................................................................. 87

La polifonía en algunos signos adverbiales disjuntos que matizan la aserción en español


actual (desde luego y sin duda; por lo visto y al parecer) .............................................. 99
María Antonia Martín Zorraquino

Modalité, focalisation et polyphonie: l’exemple de peut-être .......................................127


Henning Nølke

Cependant et pourtant: deux connecteurs polyphoniques entre pondération et contro-


verse ..............................................................................................................................141
Hélène Stoye
III Polyphonie rund um das Verb: Zur Modalität von Prädikaten, Argu-
menten und Flexionsformen

Anaphorische Subjektpronomina in indirekter Rede: Zur Herausbildung einer syntakti-


schen Besonderheit des karibischen Spanisch ..............................................................165
Miguel Gutiérrez Maté

Verbformen als Ausdrucksmittel von Modalität und Polyphonie in romanischen Spra-


chen ...............................................................................................................................185
Gerda Haßler

Sprecherperspektive bei ausgewählten epistemischen Modalverben des Portugiesischen


oder was der Polyphonieansatz zur Deskription von Modalverben leisten kann ...........197
Thomas Johnen

Los usos polifónicos de las formas verbales en la gramática del español .....................221
José Laguna Campos & Margarita Porroche Ballesteros

Das Modalverb vouloir als Polyphoniemarker ..............................................................235


Andrea Landvogt & Stefanie Goldschmitt
Paul Gévaudan

Les rapports entre la modalité et la polyphonie linguistique

1 Modalité linguistique et polyphonie


L’objectif de cet article est de reprendre la théorie de la polyphonie linguistique et de la
placer dans un cadre théorique plus général afin d’éclaircir les emplois et les définitions
contradictoires du terme modalité en linguistique. La perspective de la discussion sera
celle d’une linguistique énonciative, c’est-à-dire d’une linguistique conçue à partir des
événements communicatifs langagiers.
On parlera des trois types de modalité que l’on trouve décrits en linguistique (sec-
tion 2), des trois types d’êtres discursifs conçus par Ducrot (1984) dans sa théorie de la
polyphonie linguistique (section 3) et des trois dimensions de la sémantique de l’énoncé
qui correspondent d’une part aux êtres discursifs de Ducrot et d’autre part aux types de
modalité discutés auparavant (section 4).
Mais dans un premier temps, on cherchera à distinguer la modalité linguistique de la
modalité logique (section 1.1), à présenter les problèmes de la notion de modalité en tant
qu’attitude du sujet parlant et/ou du sujet grammatical (section 1.2) ainsi qu’à évaluer les
apports de l’option ‘polyphonique’ (section 1.3).

1.1 La modalité linguistique et la modalité logique


Dans le cadre d’une linguistique énonciative, la modalité doit être considérée comme
phénomène langagier et non logique. Les tentatives d’intégrer la modalité linguistique
dans le système modal de la logique symbolique, initiées notamment par von Wright
(1951) et Kripke (1972),1 se fondent sur une conception selon laquelle la sémantique du
langage est foncièrement logique. D’un point de vue strictement linguistique, par contre,
la logique est au contraire une abstraction de ce que peuvent exprimer les langues, si
bien qu’il n’est pas étonnant que la modalité logique (« aléthique », cf. Lyons 1977,
Kronning 1996) puisse être exprimée en langue, alors que la plupart des modalités lin-
guistiques ne sauraient être saisies de manière adéquate en logique.2
En effet, la modalité logique renvoie aux conditions sous lesquelles un état de choses
peut ou doit être vrai ou non, mais pas immédiatement à la vérité même de cet état de
choses. Ces conditions de vérité se résument dans la formule suivante : La possibilité est
la condition nécessaire de la vérité et la nécessité en est la condition suffisante. En re-
vanche, la modalité dite « épistémique » se réfère aux spéculations du locuteur (ou
d’autrui, si elle est ‘objective’, voir infra) à propos de la vérité d’un état de choses bien
précis, voire spécifique. Les modalités dites « déontique », quant à elles, désignent
l’obligation, la permission ou la volonté de réaliser une action et renvoient ainsi à des

1
Cf. également Kratzer (1981), Stalnaker (1978), Portner (2009).
2
Cela n’est toutefois pas la position des sémanticiens logicistes. Pour un aperçu de leurs approches cf.
Portner (2009).
38 Paul Gévaudan

engagements sociaux pris en charge par des personnages du discours et/ou des locuteurs.
De ce fait, les réduire à des modalités logiques serait faire abstraction de leurs valeurs
sémantiques essentielles.

1.2 L’attitude du sujet parlant et l’attitude du sujet grammatical


La conception linguistique de la modalité, pour sa part, perçoit celle-ci traditionnelle-
ment comme une attitude ou un jugement du « sujet parlant », le modus, par rapport au
contenu objectif de l’énoncé, le dictum (Bally 1965 : 35–52). Cette démarche implique
une contradiction que Bally dénonce lui-même quand il dit que « [l]e sujet modal peut
être […] en même temps le sujet parlant ; [m]ais il peut englober d’autres sujets »
(1965 : 37). Pour documenter cet englobement, il donne les exemples « Galilée […]
affirme que la terre tourne » et « On croit que le roi est mort ». Dans ces deux cas, la
modalité est d’une part celle du sujet grammatical, en l’occurrence « Galilée » ou « on »,
et d’autre part celle du sujet parlant qui asserte que « Galilée affirme que la terre est
ronde » ou qu’« on croit que le roi est mort ».3 L’exemple suivant illustre mieux encore
la divergence entre le niveau du sujet parlant et celui du personnage de l’énoncé (sujet
grammatical, agent ou référent) par le fait d’exprimer à la fois une question et un désir :
(1) Est-ce que Galilée veut que le Saint-Office le convoque ?
L’attitude du sujet parlant dans cet exemple, c’est de poser une question, voire d’engager
l’interlocuteur à répondre. Dans les termes de la théorie des actes langagiers (Austin
1962, Searle 1969), il accomplit un acte illocutoire. Étant donné qu’il représente cette
attitude par une construction conventionnelle, la phrase interrogative, l’énoncé exprime,
dans son modus (« est-ce que »), un sens illocutoire. A cela s’ajoute l’attitude du person-
nage « Galilée », qui se manifeste dans le contenu objectif de l’énoncé, dans son dictum
(« Galilée veut que le Saint-Office le convoque »). Ce n’est qu’à l’intérieur de ce dictum
que l’on peut, pour ainsi dire à un second degré, à nouveau distinguer entre un modus2
(« Galilée veut ») et un dictum2 (« que le Saint-Office le convoque »). C’est ce
qu’esquisse la figure suivante :
Est-ce que Galilée veut que le Saint Office le convoque ?
modus1 dictum1
modus2 dictum2
Fig. 1 Analyse en termes de modus et dictum de premier et de deuxième ordre
Or, pour en revenir à Bally, celui-ci ne tire pas les conséquences de ces propres observa-
tions, qui consisteraient en une distinction fondamentale entre l’intervention du sujet
parlant et celle du sujet grammatical. A la suite de Bally, le double usage du terme mo-
dalité s’est largement institué.4

3
Cela correspond dans une certaine mesure à la distinction que font Bybee et al. (1994 : 176–180) entre
« agent modality » (sujet grammatical) et « speaker modality » (sujet parlant), sauf qu’ils ne font pas
cette distinction en cas de modalité épistémique et qu’ils excluent les cas qui correspondent aux exemples
de Bally, ceux-ci ne faisant pas intervenir des formes « grammaticales » de modalité.
4
En dehors du domaine francophone, cette confusion se poursuit notamment chez Bybee (1985, Bybee et
al. 1994), Givón (1995, 2001), Palmer (2001).
Les rapports entre la modalité et la polyphonie linguistique 39

1.3 L’option ‘polyphonique’


Face à ces problèmes, la théorie de la modalité linguistique demande une élaboration
ultérieure. Et c’est là que s’impose la théorie de la polyphonie linguistique, dont l’objet
central est justement l’enchâssement des attitudes et des points de vue du locuteur et
d’autres personnages représentés dans l’énoncé. Quand on connaît la conception de
Ducrot (1984), on s’aperçoit immédiatement des correspondances qu’il y a entre la ‘mo-
dalité du sujet parlant’ et le ‘point de vue du locuteur’, ainsi qu’entre ‘la modalité du
sujet grammatical’ et le ‘point de vue de l’énonciateur’. Par conséquent, une sérieuse
prise en compte de la théorie de la polyphonie linguistique est indispensable si l’on veut
approfondir la notion de modalité linguistique de manière cohérente. Encore faut-il tou-
tefois reconnaître l’inconvénient que la théorie de la polyphonie linguistique, à y regar-
der de plus près, se présente plutôt comme un faisceau d’approches différentes, mais
ayant toutes en commun un noyau prototypique correspondant plus ou moins à l’idée des
différents points de vue représentés par l’énoncé.5 En se fondant principalement sur les
propos de Ducrot (1984), les discussions suivantes se serviront des idées de la polypho-
nie linguistique afin de préciser la notion de modalité.

2 Trois types de modalité en linguistique


En grammaire et en linguistique, le terme modalité semble désigner des phénomènes si
différents que l’on peut se demander, s’il représente une ou plusieurs notions. Face à ce
problème, Meunier (1974 : 24) présente une tentative de clarification notionnelle liée
aux notions fondamentales que l’on peut déduire des événements du discours :
Le terme de modalité renvoie certes à des réalités hétérogènes. Cependant s'il y a hétérogé-
néité des faits, il ne devrait pas y avoir confusion, voire syncrétisme dans leur présentation.
S'il est justifié de rapporter l'ensemble des phénomènes évoqués ci-dessus à un processus
unique et continu de modalisation ([…]), on peut cependant observer qu'il se déroule sur une
série de plans distincts (plans de l’énonciation, de l'énoncé et du message).
On verra dans cette section que les « plans de l’énonciation, de l'énoncé et du message »
correspondent, en effet, à trois types génériques de modalité tels qu’on peut les discerner
dans les travaux sur la modalité en linguistique.

2.1 Modalités logiques


Le premier type de modalité décrit en linguistique, c’est la modalité aléthique (cf., entre
autres, von Wright 1951 : 1, Lyons 1977 : 791), qui correspond à la modalité logique.
L’exemple suivant exprime une telle modalité :
(2) Une voiture, ça peut tomber en panne

5
Parmi les plus importantes, on contera, à côté des travaux de Ducrot (1980, 1984), les approches
d’Anscombre (2004, 2005a, 2005b, 2006), de Nølke (1993/2001, 1994) et la ScaPoLine (Nølke / Fløttum
/ Norén 2004, Nølke 2009), de la Praxématique (Bres 1999). Pour une synopse voir Ancombre (dans ce
volume)
40 Paul Gévaudan

En cas de modalisation aléthique, le contenu propositionnel, c’est-à-dire objectif d’un


énoncé, exprime la possibilité, la nécessité ou l’impossibilité d’un état de choses. C’est
la raison pour laquelle la modalité aléthique est fréquemment exprimée dans des proposi-
tions génériques, comme c’est le cas dans l’exemple ci-dessus : la possibilité de tomber
en panne est pour ainsi dire un trait essentiel du concept VOITURE – par conséquent, la
validité ontologique de la modalité exprimée dans cet exemple ressort logiquement de la
définition de ce concept. Cependant, la modalité aléthique apparaît également dans des
propositions concernant des référents spécifiques, comme dans le cas suivant :
(3) Cette voiture peut tomber en panne
Von Wright (1951 : 1) distingue entre modalités aléthiques et existentielles, réservant
ces dernières aux prédications ayant un sujet générique, comme dans l’exemple (2).
Selon cette distinction, la modalité aléthique concerne un sujet spécifique, comme dans
l’exemple (3). Toutefois, cette distinction apparaît superficielle pour deux raisons : pre-
mièrement, la nécessité ou possibilité d’un état ou événement concernant un sujet spéci-
fique résulte de son appartenance à une certaine classe (cette voiture peut tomber en
panne parce qu’en général une voiture, ça peut tomber en panne) ; deuxièmement le trait
définitoire de la modalité logique, c’est la virtualité du cadre temporel de la prédication
(cette voiture / une voiture peut tomber en panne – à tout moment). On peut, à la rigueur,
appliquer cette définition aux expressions de compétence, comme le fait Kiefer (2007 :
184s.), qui parle de modalité « dispositionnelle » :
(4) Jean peut réussir à l’examen (il est bien préparé)
[dans le sens de ‘Jean est capable de réussir à l’examen’]
Le point commun des exemples précédents, c’est que la modalité logique ne se réfère
pas à ce qui est le cas, donc à la factualité, mais à la potentialité d’un état de choses (ce
qui, en principe, doit, peut ou ne peut pas être le cas). Dans l’exemple (4), il ne s’agit pas
de savoir si Jean a réussi à l’examen – ni d’ailleurs de savoir s’il réussira à l’examen,
mais plus généralement si une telle réussite est possible. De même, la prédication de
l’exemple (2) ne dénote pas ce qui est le cas, mais seulement une potentialité.
On peut localiser les modalités logiques sur le « plan du message » de Meunier (v. ci-
tation supra 2) dans la mesure où on le conçoit comme la dimension propositionnelle du
sens de l’énoncé.

2.2 Modalités qui peuvent être objectives ou subjectives


Un tout autre phénomène est celui de la modalité épistémique qui modifie l’assertion du
locuteur, comme dans l’exemple suivant :
(5) Jean doit avoir réussi à l’examen [locuteur suppose que Jean à réussi à l’examen]
Ici la modalité se réfère au jugement du locuteur de ce qui est le cas. D’une manière ou
d’une autre, comme le montre les variantes de l’exemple ci-dessous, la modalité épisté-
mique affecte l’assertion de la proposition effectuée par le locuteur.
(6) Jean a [certainement / probablement / peut-être] réussi à l’examen
Notons que les adverbiaux certainement, probablement ne renforcent l’assertion du
locuteur qu’en apparence, car le fait même de commenter la force illocutoire de
l’énonciation la met en question et la relativise – en principe de la même manière (mais
Les rapports entre la modalité et la polyphonie linguistique 41
certes pas au même degré) que peut-être. En revanche, là où ces trois adverbiaux expri-
ment une atténuation de l’engagement du locuteur envers le contenu de son énoncé,
l’adverbial soi-disant fait apparaître la proposition comme étant prise en charge par un
tiers (implicite) :
(7) Jean a soi-disant réussi à l’examen
L’usage de soi-disant implique que quelqu’un d’autre que le locuteur a asserté le conte-
nu propositionnel de l’énoncé et mène ainsi à une neutralisation du locuteur par rapport
au contenu de la proposition – cette neutralisation est facilement interprétable comme
refus.6 Or, la différence entre soi-disant et les adverbiaux du type certainement, proba-
blement, peut-être etc. est concevable en termes de subjectivité (certainement etc.) et
d’objectivité (soi-disant) dans la mesure où ces adverbiaux réfèrent à l’attitude d’une
première ou d’une troisième personne (cf. Benveniste 1958, Lyons 1982).7 Cela nous
met toutefois dans le dilemme de deux distinctions différentes entre la subjectivité et
l’objectivité : d’une part, le contenu illocutoire d’un énoncé est subjectif (modus), alors
que son contenu propositionnel est objectif (dictum), d’autre part, l’attitude illocutoire de
second ordre présentée par l’énoncé (modus2) peut être subjective lorsqu’il s’agit de
l’attitude du locuteur ou objective lorsque c’est l’attitude d’une autre personne. On peut
concevoir cela comme une échelle dont l’extrémité subjective est l’illocution de premier
ordre (modus1) suivit d’une représentation illocutoire secondaire (modus2–n) attribuable à
la première personne, puis à la troisième (passant théoriquement par la seconde), pour
arriver à l’extrémité objective de la proposition pure, c’est-à-dire ne contenant pas de
modus d’un ordre ultérieur (dictumn). Théoriquement, cette échelle peut représenter
(partant de zéro) un nombre infini de modus d’ordre supérieur, comme le montre
l’esquisse ci-dessous :
modus1 modus2 … modusn dictumn
subjectivité objectivité
1 2 3 1 2 3 1 2 3 1 2 3
Fig. 2 Échelle de subjectivité (conception provisoire)
On verra par la suite que cette conception de la subjectivité et de l’objectivité de
l’énoncé n’est que rudimentaire. Notons pour l’instant que les personnes sont des entités
propositionnelles, donc de dictum, et que seule l’illocution immédiate, c’est-à-dire le
modus de premier ordre, n’est pas liée directement à une telle personne propositionnelle.
A l’autre extrême, la proposition pure ou absolue, en l’occurrence le dictumn, est le cadre
de la modalité propositionnelle (aléthique ou logique). Quant à la modalité illocutoire
(épistémique), celle-ci intervient dans le cadre d’un modus d’ordre supérieur en tant que
représentation propositionnelle d’un acte illocutoire.
Au niveau des personnes, les modalités illocutoires permettent une interprétation soit
objective soit subjective dans le cadre du dialogue actuel. C’est cette option subjective
de la modalité illocutoire qui la distingue de la modalité logique, qui est purement objec-
tive et indissociable de la proposition. Or, à coté de la modalité épistémique, les autres

6
Ce type de modalité est nommé évidentiel (Palmer 2001) ou médiatif (Guentchéva 1996).
7
On peut paraphraser certainement p par je suis certain que p ou je pense que p et soi-disant p par on/il a
dit que p.
42 Paul Gévaudan

modalités illocutoires, à savoir axiologiques (8), bulétiques (9) et déontiques (10) (Pot-
tier 1992 : 218s, Le Querler 1996 : 42), présentent également des options subjectives :
(8) J’adore aller au cinéma !
(9) Je veux faire du ski
(10) Vous pouvez entrer (je vous le permets)
La version objective de ces exemples exprime dans les termes de Bally (1965), qu’on a
discutés plus haut (section 1.2), un sujet modal différent du locuteur :8
(11) Elle adore aller au cinéma !
(12) Ils veulent faire du ski
(13) Vous pouvez entrer (le propriétaire vous le permet)
Étant donné que ces types de modalité sont soit subjectifs, soit objectifs, l’approche
logique, qui est entièrement objectiviste, ne convient pas à leur étude.9 D’un autre côté,
la distinction de Bally entre modus et dictum semble trop simple pour expliquer en quoi
consistent ces modalités, car elle n’est pas capable de rendre compte de la représentation
par l’énoncé d’un responsable illocutoire autre que le locuteur et, outre la modalité illo-
cutoire objective, elle ne permet pas de distinguer la modalité illocutoire subjective de
l’illocution immédiate. C’est pour cela qu’on a provisoirement dû parler de « modus
d’ordre supérieur », notion n’étant pas prévue par Bally. A y regarder de plus près, le
modus de Bally (1965) englobe autant l’illocution d’un énoncé que sa modalisation
illocutoire. Il ne distingue par exemple pas une assertion de son atténuation épistémique.
On verra par la suite que le modèle de la polyphonie linguistique se prête parfaitement
à l’explication de ce type de modalités. Pour l’instant, il suffit de constater que le point
commun des modalités épistémique, déontique, bulétique et axiologique, c’est le fait de
pouvoir exprimer, outre la valeur illocutoire primaire de l’énoncé, une attitude du locu-
teur ou d’autrui envers une proposition.

2.3 Modalité du discours


A côté des modalités propositionnelle (aléthique) et illocutoires (épistémique, déontique,
bulétique et axiologique), on parle également de modalité à propos d’un troisième
groupe de phénomènes, par lesquels l’énoncé se réfère à l’énonciation actuelle. C’est le
cas de l’exemple suivant présenté par Roulet (1993 : 35) comme « expression du point
de vue de l’énonciateur » :
(14) Je dois vous avouer que je me suis trompé

8
C’est précisément pour ce type de modalité que Bybee (1985) et Bybee et al. (1994) reserve leur catégorie
« agent modality ». Pour une critique de ces travaux cf. Gévaudan (2010 : 35s.).
9
Une approche radicalement pragmatique est celle qu’adopte Roulet (1993 : 31), qui ne considère comme
modales que les constructions qui se réfèrent à l’énonciation actuelle (par les pronoms et par le temps).
Cela revient toutefois à renoncer à élucider les mécanismes sémantiques qui permettent une lecture sub-
jective et une lecture objective de ce genre de modalité et à ignorer des cas remarquables comme par
exemple celui de soi-disant.
Les rapports entre la modalité et la polyphonie linguistique 43
Dans la mesure où le locuteur avoue à l’allocutaire qu’il s’est trompé en lui disant expli-
citement qu’il l’avoue, l’énoncé se réfère à l’acte d’énonciation qui le produit. En
d’autres termes : l’énoncé dit ce que fait le locuteur. L’exemple suivant reproduit ce
mécanisme « sui-référentiel » (Benveniste 1958 : 263) par une formulation plus directe :
(15) Je vous avoue que je me suis trompé
La complexité de l’exemple (14) provient du fait que le verbe modal devoir y fait partie
d’une formule de politesse qui exploite une modalité axiologique ou déontique, donc une
modalité illocutoire.10 A part cela, il exprime la même chose que l’exemple (15). Dans
les deux cas, on a indéniablement affaire à des énoncés performatifs,11 puisqu’ils décri-
vent l’acte de parole qu’accomplit le locuteur en les produisant. Ce type de modalité
proposé par Roulet implique donc apparemment des actes performatifs explicites :
(16) Je (vous) [dis / annonce / répète / …] qu’il fait beau
Nota bene : le sens des énoncés performatifs est en premier lieu locutoire, car il décrit la
production de l’énoncé. Il n’est illocutoire qu’en second lieu et dans la mesure où le sens
lexical des verbes de diction présente pour la plupart un aspect illocutoire.12
Par ailleurs, on peut se poser la question si d’autres expressions qui se réfèrent au dis-
cours actuel se prêtent également à ce type de modalité. Si l’on peut en croire Vion
(2005 : 147–150), on trouve parmi les modalisateurs des marqueurs tels que quand même
dont il analyse l’usage dialogique dans une conversation dont voici un extrait (Vion
2005 : 149, énoncé par une enquêtrice à l’égard d’une « prévenue […] prise en flagrant
délit de vol ») :
(17) […] bon en me disant ça ++ c’est un peu quand même de la provocation + vous
vous rendez bien compte que vous êtes en justice quand même
L’usage de quand même que l’on peut observer ici se réfère au discours actuel de deux
façons. D’une part cet adverbe fait partie de la description des conditions dans lesquelles
se déroule le discours actuel, d’autre part il a la fonction d’un marqueur discursif qui sert
à structurer le comportement communicatif des participants au discours. Vion l’analyse
comme suit :
Le modalisateur quand même [convoque] une logique qui fait […] référence à […] une
meilleure prise en compte de la situation dans laquelle se trouvent les actants [i.e. les inter-
locuteurs, PG]. Cet appel au réalisme, et à la raison, s’effectue dans un registre [de] proximi-
té entre les actants [qui] se manifeste également par des segments comme entre nous, en me
disant ça ainsi que par des « atténuateurs » comme un peu. (Vion 2005 : 150)
En tant que marqueur discursif quand même décrit non seulement l’état du discours
actuel, mais anticipe également sa continuation. Son usage appelle l’interlocuteur à ac-

10
On pourrait paraphraser ‘je m’oblige à vous avouer …’ ce qui ne saurait être interprété autrement que ‘je
vous avoue …’ (dans les termes de Grice (1975), cette interprétation s’impose par une « implicature
conversationnelle générale »).
11
Bien entendu, tout acte langagier est « performatif ». Pour des raisons économiques, on se contentera
toutefois de dire ici « performatif » pour « performatif explicite », comme le font beaucoup d’autres.
12
Des idées d’Austin (1962) on peut retenir que l’acte illocutoire est la production de l’énoncé, l’activité de
parler, tandis que l’illocution est l’intervention sociale du locuteur envers l’allocutaire.
44 Paul Gévaudan

quiescer. Par ailleurs, ce qui ne surprend pas dans l’analyse de Vion, c’est la mention de
la tournure entre nous, qui fait partie des adverbiaux d’énonciation bien connus (cf.
Meunier 1974 : 14ss., Nølke 1993 : 78ss.).13 La fonction de ces adverbiaux est justement
de préciser ou de modifier le cadre énonciatif ou discursif de l’énoncé actuel ou suivant.
Or, tout comme franchement, l’adverbe d’énonciation typiquement mentionné dans ce
contexte, entre nous se prête parfaitement à substituer la principale performative de
l’exemple de Roulet (v. supra (14) et (15)) et permet ainsi le rapprochement des cons-
tructions performatives aux adverbiaux d’énonciation :
(18) [franchement / entre nous] je me suis trompé
Cependant, il convient de préciser que le sémantisme des différents adverbiaux candidats
à être qualifiés ‘d’énonciation’ est assez varié. L’exemple suivant, où l’expression bon
est plutôt introductrice d’un nouveau segment de discours que modificateur de
l’énonciation, en fait état :
(19) Bon, je me suis trompé
En tant que marqueur discursif bon signale le passage à un nouveau segment de discours
en raison d’un changement d’attitude du locuteur (en l’occurrence), d’un changement
thématique ou d’une récapitulation. Cette fonction d’introducteur le rapproche aux ex-
pressions appellatives qui correspondent à la fonction du cas vocatif en latin :
(20) Dis-donc, tu peux me prêter 10 euros ?
(21) Mon vieux, tu peux me prêter 10 euros ?
(22) Écoute, tu peux me prêter 10 euros ?
Malgré la proximité indéniable entre ce genre de marqueurs d’introduction et l’usage de
bon en articulateur de discours, personne ne range les appellatifs parmi les modalisateur
d’énonciation. Mais alors, pourquoi certains marqueurs discursifs sont-ils susceptibles
d’être des modalisateurs et d’autres non ? Si, dans la logique de Roulet (1993) et de Vion
(2005), on postule des ‘modalités d’énonciation’, il semble nécessaire de développer
d’abord un appareil notionnel pour définir les différents types d’expressions qui se réfè-
rent au discours actuel.
Par ailleurs, la notion de modalité sur les « plans de l’énonciation, de l'énoncé et du
message » que propose Meunier (1974 : 24, v. supra 2) comprend une ambiguïté dans la
mesure où une énonciation et un énoncé peuvent être conçus comme événement repré-
sentant ou comme événement représenté. En effet, les performatifs dans l’exemple (16)
sont représentés par des énoncés : on comprend leur sens performatif hors contexte, en
interprétant seulement l’énoncé. C’est pourquoi les termes locutoire, illocutoire et pro-
positionnel, empruntés à la théorie des actes langagier (Austin 1962, Searle 1969), sont
préférables, car ils se réfèrent uniquement à ce qui est représenté. On pourra donc dire
qu’en linguistique, le terme modalité regroupe trois notions différentes : les modalités
aléthiques ou logiques sur le plan propositionnel de l’énoncé, les modalités épistémi-

13
Par contre, la fonction de l’expression en me disant ça demande quelques considérations ultérieures qui
vont au-delà du sujet traîté ici.
Les rapports entre la modalité et la polyphonie linguistique 45
ques, déontiques, axiologiques ou bulétiques sur le plan illocutoire de l’énoncé et les
modalités d’énonciation qui se situent sur leur propre plan qu’on appellera locutoire.

3 Trois types d’être discursif dans la théorie de la polyphonie linguistique


La notion de polyphonie linguistique, proposée par Ducrot (1980 et surtout 1984) a ins-
piré de nombreux travaux que l’on peut situer dans le cadre d’une linguistique énoncia-
tive. Une partie de ces travaux procède à un rapprochement entre la polyphonie et la
modalité de certaines classes morphologiques comme les adverbiaux d’énoncé et
d’énonciation (cf. Nølke 1993, dans ce volume), les verbes modaux (cf. Kronning 1996),
les modes (cf. Nølke 1993, 191–212 ; pour le conditionnel Haillet 2002, Kronning
2005), mais également des constructions syntaxiques (discours rapporté, cf. Nølke /
Fløttum / Norén 2004). Vu les différents moyens d’expression de la modalité, il est né-
cessaire de préciser que la modalité est une catégorie purement sémantique. La définition
d’une telle catégorie doit être indépendante des formes susceptibles de l’exprimer, ce qui
en fait également une catégorie indépendante des langues particulières permettant son
expression avec tel ou tel nuance. Il s’agit donc à priori d’une catégorie sémantique
universelle.
Avant d’analyser en détail dans quelle mesure le rapprochement entre la modalité et la
polyphonie est justifié ou si la modalité peut être perçue comme phénomène polyphoni-
que, il faut se demander lequel des trois types de modalité discutés dans la section précé-
dente est candidat à cet examen. Comme on a vu que ces types de modalités se situent
sur différents plans sémantiques, il convient d’établir auxquels de ces plans et comment
se rapporte le modèle de la polyphonie linguistique. Pour cela, on se penchera sur les
trois types d’« être discursifs » (Nølke / Fløttum / Norén 2004) de la théorie de Ducrot
(1984), à savoir le locuteur en tant que tel (3.1), l’énonciateur (3.2) et le locuteur en tant
qu’être du monde (3.3).

3.1 La représentation de l’énonciation par l’énoncé : sujet parlant et locuteur


Il est connu que Ducrot (1984) distingue entre le sujet parlant, source empirique de
l’énonciation, et le locuteur, représentation de cette source dans l’énoncé. En tant per-
sonnage réel accomplissant l’acte de langagier, le sujet parlant n’est pas l’objet des
considérations de Ducrot, qui portent essentiellement sur la sémantique de l’énoncé et
non sur celle de l’énonciation. Toutefois, il faut préciser que Ducrot conçoit le sens de
l’énoncé comme une « représentation de l’énonciation » (Ducrot 1984 : 183). Sous ces
conditions, le locuteur est une instance de l’énoncé qui représente le producteur et le
responsable de ce même énoncé.14 Ainsi, l’énoncé est un miroir de l’énonciation, le texte
un reflet du discours et le locuteur pour ainsi dire une image du sujet parlant dessinée par
l’énoncé.

14
Ce principe s’inscrit dans la tradition de Benveniste (1958, 1970), qui est le premier à souligner le carac-
tère « sui-référentiel » de l’énoncé. D’ailleurs, on s’étonne que Ducrot ait manqué d’évoquer ce précur-
seur.
46 Paul Gévaudan

Or, un premier type d’énoncé polyphonique défini par Ducrot (1984) est celui de la
« double énonciation », que l’on peut notamment observer dans le discours rapporté en
style direct :
(23) Marie a dit : « j’ai faim »
Dans ce type de discours rapporté le locuteur est dédoublé par un locuteur subordonné
(en l’occurrence Marie) qui, dans la principale, est représenté comme producteur respon-
sable de l’énoncé j’ai faim. En disant « double énonciation » Ducrot se sert d’un terme
qui, à première vue, semble inexact car il ne s’agit pas de deux énonciations juxtaposées,
mais de la représentation d’une énonciation, à savoir d’un acte langagier, par un segment
d’énoncé (en l’occurrence, le segment j’ai faim de l’énoncé Marie a dit : « j’ai faim »).
Mais à bien y regarder, ce terme est justifié dans la mesure où l’énoncé représente
l’énonciation exprimée par la subordonnée en même temps qu’il se représente lui-même
comme énonciation (selon le caractère « sui-référentiel » accordé à l’énoncé). La marque
explicite de cette représentation en tant qu’énonciation, c’est le cadre déictique indépen-
dant qu’a le discours rapporté (Marie vs. je, passé vs. présent).
Il faut toutefois tenir compte du fait que le discours rapporté en style direct, malgré
son propre cadre déictique, demeure enchâssé dans la proposition de l’énoncé immédiat.
Il s’agit par conséquent d’une représentation secondaire, subordonnée. La double énon-
ciation est donc, pour ainsi dire, une énonciation représentée dans l’énonciation repré-
sentée par l’énoncé. De la sorte, elle représente un locuteur immédiat et un locuteur
subordonné.

3.2 Les points de vue du locuteur et de l’énonciateur


C’est à travers un second type d’énoncé polyphonique que Ducrot (1984) introduit une
autre instance du discours qu’il appelle énonciateur. Selon lui, l’énonciateur intervient
en tant que responsable d’un énoncé ou d’un point de vue subordonné.15 Or, on peut à
nouveau recourir au discours rapporté pour donner un exemple du type d’énoncé poly-
phonique en question, car en style indirect, celui-ci fait intervenir un énonciateur :
(24) Marie a dit qu’elle avait faim
Cet énoncé n’implique certes qu’un seul locuteur, mais, selon Ducrot, il représente deux
points de vue : le contenu de la proposition subordonnée (‘elle avait faim’) renvoie à une
assertion effectuée par le personnage nommé Marie, qui est présenté responsable de
l’assertion et de son contenu propositionnel. A côté de sa propre énonciation, l’énoncé
polyphonique de ce type représente en quelque sorte un énoncé secondaire ou subordon-
né, démuni d’un propre système déictique, mais pourvue d’une instance responsable de
son contenu, à savoir l’énonciateur. Celui-ci est pour ainsi dire le porteur d’un second
point de vue, qui n’est pas celui du locuteur. C’est cette dualité des points de vue qui
rend l’énoncé polyphonique.

15
On peut critiquer que Ducrot ait choisi ce terme, car prendre en charge un énoncé ou un point de vue est
toute autre chose que de procéder à une énonciation, ce qui serait la signification naturelle du mot énon-
ciateur.
Les rapports entre la modalité et la polyphonie linguistique 47
Selon les réflexions de Ducrot (1984), on peut attribuer au locuteur deux qualités fon-
damentales : celle d’être le producteur de l’énoncé et celle d’en être responsable. Le
locuteur est donc l’instance responsable de la forme et du contenu de l’énoncé, tandis
que l’énonciateur n’est responsable que du contenu, mais non de la forme du point de
vue secondaire. De ce fait, le locuteur apparaît comme une instance à la fois énonciateur
(responsabilité du contenu) et producteur d’un énoncé. Or, une analyse strictement orien-
tée aux principes de Ducrot ne fait pas ressortir cette implication. Au contraire, appli-
quée aux cas mentionnés ci-dessus, elle révèle une incohérence terminologique qui aurait
plutôt tendance à dissimuler l’idée de Ducrot plutôt qu’à la mettre en valeur. Essayons
d’expliquer le principe de l’analyse polyphonique d’un énoncé en superposant différents
points de vue (pv) assumés par des instances de locuteur (L) et d’énonciateur (E) :
(25) Marie a dit : « j’ai faim »
pvimmédiat : Marie a dit pvmédiat (Limmédiat responsable de la forme et du contenu)
pvmédiat : j’ai faim (Lmédiat responsable de la forme et du contenu)
[Lmédiat => ‘Marie’]
(26) Marie a dit qu’elle avait faim
pvimmédiat : Marie a dit pvmédiat (Limmédiat responsable de la forme et du contenu)
pvmédiat : j’ai faim (Limmédiat responsable de la forme et Emédiat du contenu)
[Emédiat => ‘Marie’]
L’analyse ci-dessus montre pourquoi Ducrot distingue ce qu’il appelle la « double énon-
ciation » des types de polyphonie linguistiques où le point de vue subordonnée est attri-
buable à autrui, mais pas la forme (c’est-à-dire le choix des mots et le cadre déictique).
Toutefois, cette analyse montre également que l’instance du locuteur regroupe deux
fonctions, celle de producteur et celle de responsable de l’énoncé correspondant à un
point de vue. Or, si l’on nome énonciateur l’instance responsable d’un point de vue et
que l’on y a recours pour l’analyse de certaines constellations polyphoniques (en
l’occurrence le discours rapporté en style indirect), il convient de le rendre visible à
chaque fois qu’il y a prise en charge, donc également au niveau du point de vue immé-
diat de l’énoncé. L’analyse devra donc se présenter comme suit :
(27) Marie a dit : « j’ai faim »
pv0 : Marie a dit pv1 (pv0 => L0 => E0)
pv1 : j’ai faim (pv1 => L1 => E1)
[L1 => ‘Marie’]
(28) Marie a dit qu’elle avait faim
pv0 : Marie a dit pv1 (pv0 => L0 => E0)
pv1 : j’ai faim (pv1 => E1 ∧ pv1 => L0)
[E1 => ‘Marie’]
L’index des points de vue commence à zéro (0), c’est-à-dire au niveau du point de vue
immédiat qui, dans cette constellation, correspond au seul énoncé réel. Le point de vue
subordonné porte l’index 1 et ainsi de suite (ici, bien sûr, il s’agit de discuter de cas
simples, et l’index s’arrête à 1). Le point de vue immédiat pv0 implique (‘ =>’) en géné-
ral un locuteur L0, à savoir le locuteur immédiat (pv0 => L0), qui, à son tour, implique un
énonciateur E0, voire l’énonciateur immédiat (L0 => E0). Le point de vue médiat ou su-
bordonné de premier ordre pv1 implique un locuteur L1 (pv1 => L1) en cas de discours
48 Paul Gévaudan

rapporté en style direct. L1 implique alors nécessairement un énonciateur E1 (L1 => E1).
En cas de discours rapporté en style indirect, le point de vue pv1 implique également un
nouvel énonciateur E1 (pv1 => E1), mais n’est pas attribuable à un autre locuteur que L0,
le locuteur du point de vue superordonné (pv1 => L0).

3.3 Les êtres du monde : le locuteur en tant que référent et autres personnages
A côté de l’image de la personne qui parle, le locuteur (L), et de la personne qui prend en
charge ce qui est dit, l’énonciateur (E), Ducrot conçoit un troisième plan de représenta-
tion du sujet parlant, celui du « locuteur en tant qu’être du monde » (qu’il symbolise par
‘λ’16). Ce terme renvoie au personnage du locuteur tel que le décrit et auquel se réfère
l’énoncé. Celui-ci est présenté comme personnalité complète dont un des aspects est
celui d’être le locuteur de l’énoncé. Ducrot distingue ce dernier en le nommant « locu-
teur en tant que tel », ce qui souligne qu’il s’agit de l’instance qui parle au moment où
celui-ci produit l’énoncé actuel. La considération des usages du pronom je dans
l’exemple construit suivant illustre les trois plans de représentation de l’énoncé :
(29) Je1 vous dis que je2 vous demande si je3 suis malade
Cet énoncé est concevable dans le contexte d’une conversation entre un patient et son
médecin. Il présente un enchaînement de deux subordonnées complétives. Le pronom je3
de la seconde subordonnée se réfère uniquement au personnage du locuteur duquel on se
demande s’il est malade. Le pronom je2 représente le référent comme l’instance respon-
sable de la question. 17 Finalement, le pronom je1 se réfère à l’instance qui produit
l’énoncé, c’est-à-dire au producteur de l’énoncé matériel.18 Ainsi, le personnage du locu-
teur apparaît de différente manière et sous différents aspects sur les trois plans de repré-
sentation.
L’utilité pour l’analyse des énoncés polyphoniques de la distinction entre « locuteur
en tant que tel » et « locuteur en tant qu’être du monde », qu’on appellera dorénavant
« locuteur en tant que personnage » ou « personnage du locuteur », se concrétise dès que
les différents aspects du locuteur représentés par l’énoncé sont disjoints, comme dans le
cas suivant :
(30) J’ai prétendu à tort qu’il était à Paris
pv0 : j’ai prétendu pv1 à tort (pv0 => L0 => E0 => λ0)
pv1 : il est à Paris (pv1 => E1 => λ1 ; λ1 ≠ λ0)
L’assertion antérieure (pv1) attribuée au personnage du locuteur à un certain moment et
dans un certain discours (λ1) est prise en charge par l’énonciateur E1, qui ne correspond
pas à l’énonciateur actuel E0. On peut reprocher au personnage λ de s’être trompé dans
son énonciation antérieure (prise en charge par E1, qui implique λ1), mais on ne peut pas
lui faire le même reproche à propos de son énonciation actuelle (prise en charge par E0,

16
Ducrot (1984) choisit cette lettre pour symboliser le locuteur en tant qu’être du monde. Il faut toutefois
éviter la confusion avec le fameux ‘opérateur λ’ en sémantique formaliste.
17
S’il renvoie aussi au personnage du locuteur, cela ne concerne que l’engagement que prend ce personnage
dans le discours actuel.
18
Son renvoie au niveau du personnage se limite à l’activité de parler par laquelle celui-ci produit l’énoncé
actuel.
Les rapports entre la modalité et la polyphonie linguistique 49
qui implique λ0). Ainsi, le personnage du locuteur apparaît comme un amalgame frag-
menté de facettes plutôt que comme un tout indivisible ; et c’est justement cela que Du-
crot (1984) annonce vouloir montrer dans sa présentation de la théorie de la polyphonie
linguistique et discursive.
L’objectif de ce chapitre [intitulé « Esquisse d’une théorie polyphonique de l’énonciation »,
PG] est de contester – et, si possible, de remplacer – un postulat qui me paraît un préalable
(généralement implicite) de tout ce qu’on appelle actuellement la « linguistique moderne »,
terme qui recouvre à la fois le comparatisme, le structuralisme et la grammaire générative.
Ce préalable, c’est l’unicité du sujet parlant. (Ducrot 1984 : 172)
Ce que Ducrot ne souligne pas explicitement, mais qu’on peut déduire de ses propos,
c’est que, dans les termes de la théorie des actes de langage (Austin 1962, Searle 1969),
le locuteur en tant que personnage ou figure (λ) de l’énoncé est une représentation pro-
positionnelle,19 tandis que l’énonciateur (E) en tant que responsable d’un énoncé ou d’un
point de vue est une représentation illocutoire20 et le locuteur en tant que tel (L), à savoir
en tant que producteur de l’énoncé, est une représentation locutoire.
L’homologue du locuteur sur le plan propositionnel, c’est le personnage de
l’allocutaire21 qui se prête également, quoique plus rarement, à assumer un point de vue
subordonné, comme le montre la variation suivante de l’exemple (30) :
(31) Tu as prétendu à tort qu’il était à Paris
pv0 : tu as prétendu pv1 à tort (pv0 => L0 => E0 => λ0)
pv1 : il est à Paris (pv1 => E1 => α1)
A part les personnages du locuteur et de l’allocutaire, particuliers dans la mesure où ils
renvoient au cadre communicatif, les propositions abritent toute sorte d’autres référents
susceptibles de correspondre à des énonciateurs ou à des locuteurs, pourvu qu’ils soient
humains ou, d’une manière ou d’une autre, capables de produire ou de prendre en charge
un énoncé.22 Cette notion s’applique notamment à des référents tout à fait ordinaires,
comme celui du personnage Marie, auquel est attribué un énonciateur (E1) par l’énoncé
(28) ainsi qu’un locuteur (L1) et un énonciateur (E1) dans l’énoncé (27).
Le fait que les personnages soient en mesure de prendre en charge ou de produire des
points de vue incite à distinguer entre les personnages et la fonction qu’ils exercent dans
l’énoncé. On appellera alors « instances » les fonctions énonciatives du locuteur, de
l’allocutaire et de l’énonciateur. Une vue d’ensemble sur les instances et les personnages
sur lesquels repose l’analyse polyphonique aura par conséquent l’apparence suivante :

19
Précisons que la représentation du personnage du locuteur dans la proposition peut être totalement impli-
cite.
20
On ignorera les tentatives de Ducrot (1984) de dissocier la notion d’énonciateur de la fonction illocutoire.
Une argumentation approfondie contre cette démarche se trouve dans Gévaudan (2013 : chap. 3.5–6).
21
Celui-ci est lié à la réception et l’interprétation de l’énoncé actuel.
22
C’est du moins de cette manière que l’on peut concevoir le terme « être discursif » propagé par Nølke
(1993/2001, 1994, 2001, Nølke / Fløttum / Norén 2004).
50 Paul Gévaudan

statut énonciatif plan sémantique « être discursif »


instance locutoire locuteur, allocutaire
illocutoire énonciateur
personnage propositionnel personnage du locuteur (<= 1ère pers.)
personnage de l’allocutaire (<= 2ème pers.)
personnage tiers (<= 3ème pers.)
Fig. 3 Instances et personnages de la représentation polyphonique
Face à cette synopse, il convient de signaler que le personnage qui se dissimule derrière
l’instance d’un locuteur, d’un allocutaire ou d’un énonciateur n’apparaît souvent pas
explicitement dans la proposition. C’est par exemple le cas pour l’énonciateur secondaire
E1 dans l’exemple (7).

4 Les trois dimensions sémantiques de l’énoncé


Les différents types de modalité qu’on a discutés dans la section 2 et les plans de la re-
présentation des sujets parlant dans la théorie de la polyphonie de Ducrot (1984) consi-
dérés dans la section précédente se rejoignent dans la mesure où ils suggèrent trois di-
mensions sémantiques de l’énoncé, à savoir :
• la locution
• l’illocution
• la proposition
Etant donné que deux de ces trois termes proviennent de la théorie des actes de langage
(Austin 1962, Searle 1969) et que celle-ci est essentiellement conçue et considérée
comme théorie ‘pragmatique’, il convient de préciser dans quelle mesure on parle ici de
‘sémantique’. Partant du principe que quelque chose a un sens à partir du moment où
intervient une interprétation qui en déduit une autre chose (aliquid stat pro aliquo), on
peut concevoir de manière plus générale que le principe sémiologique de la représenta-
tion est à la base de tout sémantisme. Ainsi, les précisions nécessaires à propos de la
sémantique des énoncés en tant que signes portent sur deux dimensions : du côté de ce
qui représente, l’énoncé et son contexte de production (énonciation) sont l’objet de
l’interprétation ; du côté de ce qui est représenté, il s’agit du résultat de l’interprétation,
voire de l’image que crée la lecture de l’énoncé, plus ou moins contextualisé et passant
pas le contexte d’interprétation, dans la conscience de l’interprétant.

4.1 L’objet de l’interprétation : contexte et convention


En tant que produit de l’activité énonciative, l’énoncé est l’objet de cette activité, mais il
est également l’objet de l’activité réceptive de l’interlocuteur. Or, l’interprétation à la-
quelle procède celui-ci dépend du contexte de la réception. Dans une conversation ordi-
naire appartient au contexte de la réception, à côté de l’énoncé et des compétences lin-
guistique de la personne qui interprète, un certain domaine d’intersection avec le
contexte de l’énonciation, à savoir une correspondance de lieu et de temps, la perception
visuelle du partenaire de communication etc. Il est important de distinguer les contextes
de l’énonciation et de la réception pour deux raisons : premièrement, l’énonciation et la
réception peuvent se dérouler à différents moments et dans de différents lieus (« com-
Les rapports entre la modalité et la polyphonie linguistique 51
munication différée »), deuxièmement, la communication elle-même interdit l’identité de
ces contextes dans la mesure où elle présuppose le principe d’altérité, ce qui implique
l’altérité des contextes.
A partir de ces constatations, on conçoit que l’interprétation peut se faire de manière
plus ou moins contextuelle. Mais quoi qu’il en soit, elle repose également sur le sens
conventionnel de l’énoncé. En principe, l’interprétation contextuelle (et conventionnelle)
considère plutôt l’événement communicatif (énonciation), tandis que l’interprétation
conventionnelle s’en tient davantage au produit de l’énonciation (l’énoncé). Voyons
l’exemple suivant :
(32) Ça sonne
Le sens conventionnel de cet énoncé est que le locuteur produit cet énoncé pour asserter
que, là où il se trouve, une sonnette a été activée. Mettons (a) que l’énoncé réponde à la
question « quel est ce bruit ? ». Dans ce cas, l’interprétation se distinguera que de peu du
sens conventionnel. Si (b) les sujets parlant sont au téléphone, l’interprétation pourra être
que le locuteur doit interrompre la conversation pour aller à la porte. Si (c) les partici-
pants du discours se trouvent tous deux à l'endroit où on sonne, le sens de l’énoncé sera
peut-être une demande à l’allocutaire d’aller ouvrir la porte. Dans les deux derniers cas,
on pourrait parler d’acte de parole indirect (Searle 1975). Toutefois, le terme paraît
inexact, car le contexte (b) permet uniquement d’inférer une nouvelle proposition, tandis
que le contexte (c) apporte une nouvelle proposition et une nouvelle illocution. Pour la
discussion menée ici, il est important de constater que, même dans des contextes comme
(b) ou (c), le sens conventionnel de l’énoncé est loin d’être exclu – pour la bonne raison
qu’il représente la condition nécessaire de l’interprétation de l’énoncé en tant que tel.
C’est face à ces principes d’interprétation que l’on peut juger de la distinction entre
les notions de ‘sémantique’ et de ‘pragmatique’ que propose Morris (1938 : 84). Celui-ci
détermine la sémantique comme étude de la relation des signes avec les choses auxquel-
les ils sont applicables (« the relation of signs to the objects to which the signs are appli-
cable ») et la pragmatique comme étude de la relation des signes et de leurs interprétants
(« the relation of signs to interpreters »). Dans l’esprit de Morris, l’interprétation contex-
tuelle est donc pragmatique. Chez Ducrot (1984), on peut observer une conception à la
fois contextuelle et conventionnelle de la polyphonie. Cela ne résulte pas nécessairement
d’une inexactitude, mais plutôt de la difficulté de délimiter ces deux dimensions du sens
des textes et des énoncés individuels. A cela s’ajoute, entre ces dimensions, des analo-
gies incontestables quant à la substance du sens.

4.2 De l’activité énonciative à la substance sémantique


L’objectif de la théorie des actes langagiers (Austin 1962, Searle 1969), qui a inauguré
les termes locutoire et illocutoire, a été d’élaborer une sémantique contextuelle qui ne
soit pas uniquement orientée à la représentation de la vérité comme celle de la philoso-
phie analytique orthodoxe. C’est la raison pour laquelle Austin (1962) procède à une
analyse de la parole en tant qu’activité et propose une série de catégories pour en saisir
les différentes qualités d’action. Il désigne d’acte locutoire l’activité de parler en tant
52 Paul Gévaudan
23
que telle et d’acte illocutoire l’intervention sociale du sujet parlant. Au sein de l’acte
locutoire, Austin discerne en outre les actes qu’il nomme phonétique (production de
sons), phatique (production des structures grammaticales de l’énoncés) et rhétique (ge-
nèse du sens de l’énoncé). Tout en lui accordant un peu plus d’autonomie par rapport à
l’acte locutoire (qu’il appelle « utterance act »), Searle (1969) désigne l’acte rhétique
d’acte propositionnel, terme qui sera retenu ici en vertu de sa transparence et de sa com-
patibilité avec la sémantique traditionnelle.
Alors que la théorie des actes langagiers a un impact considérable dans le domaine de
ce qu’on appelle la ‘pragmatique’, autrement dit, en sémantique contextuelle, il n’a que
peu été envisagé de tirer profit de ses travaux pour la sémantique conventionnelle. A ce
propos, il vaut la peine de se rappeler le principe selon lequel « le sens de l’énoncé est
une représentation de l’énonciation » (Ducrot 1984 : 183) qui le produit. Si c’est ainsi, le
sens conventionnel correspond en substance au sens contextuel. Par ailleurs, c’est
l’usage qui forge la structure des langues particulières et c’est bien les traits de cet usage,
de l’activité de parler, qui se reflètent dans la grammaire des langues. Par conséquent, si
les catégories du sens contextuel, qu’Austin conçoit comme des qualités d’activité énon-
ciative, sont adéquates, elles sont susceptibles de servir de catégories fondamentales de
la sémantique conventionnelle.
Cela fait probablement l’unanimité quand il s’agit de l’acte propositionnel, puisque la
proposition est l’objet traditionnel des sémantiques logiques et non logiques. L’idée que
l’illocution fasse partie du sens conventionnel d’un énoncé est déjà moins répandue, bien
que les faits soient irréductibles : la combinaison du type de phrase et de la flexion ver-
bale exprime, dans des constructions conventionnelles, des sens illocutoires. Considé-
rons l’échantillon suivant :
(33) Il est grand
(34) Est-ce qu’il est grand ?
(35) Qu’il soit grand !
(36) Qu’est-ce qu’il est grand !
(37) (Ah,) s’il était grand !
Hors contexte, tous ces énoncés, qui transportent la même proposition, sont univoques
quant à leur sens illocutoire, car ils expriment celui-ci de manière conventionnelle. Par
conséquent, il est non seulement indispensable de tenir compte de l’illocution en séman-
tique, il lui revient même une fonction centrale dans toute théorie du sens digne de ce
nom. Cela se montre entre autres dans le fait qu’un grand nombre d’énoncés ont un sens
illocutoire sans avoir de sens propositionnel, alors qu’un énoncé qui ne transporte qu’un
sens propositionnel est difficilement concevable24 :

23
On peut laisser de côté l’acte perlocutoire qui se réfère à l’effet du dire, car cet effet, s’il n’est pas antici-
pé par l’acte illocutoire, se trouve en dehors de la portée immédiate de l’énonciation.
24
Même dans le cas des présupposés, que l’on peut considérer comme neutre au plan illocutoire, il faut tenir
compte du fait qu’ils sont normalement encastrés dans un énoncé qui quant à lui a un sens illocutoire dont
la portée est restreinte par la présupposition.
Les rapports entre la modalité et la polyphonie linguistique 53

(38) Oui
(39) Sans doute
(40) Presque
Ces énoncés tout à fait acceptables et extrêmement fréquents expriment des assertions
(sur le plan illocutoire, l’exemple (38) peut aussi exprimer une promesse), mais n’ont
pas de contenu propositionnel. Le fait que ce contenu soit présent dans le contexte et / ou
dans le cotexte du discours n’est pas pertinent pour la sémantique de ces énoncés, car
celle-ci ne peut tenir compte que de ce qui est dit. Il faut en tirer la conclusion que
l’illocution est plus fondamentale que la proposition et, plus précisément, qu’une propo-
sition implique une illocution, mais non vice versa.
Quant au sens locutoire, celui-ci n’a été que très peu étudié en tant que tel. En prin-
cipe, il concerne l’organisation et la réalisation du discours. L’organisation du discours
porte sur le cadre communicatif et la distribution des séquences dialogiques, la réalisa-
tion du discours concerne l’idiome, la variété, le style etc. Comme l’a fait remarquer
Benveniste (1956, 1958, 1970), l’énoncé instaure automatiquement un cadre communi-
catif. Du fait, le sens de communiquer est d’abord un sens implicite, un sens « mon-
tré ».25 Il existe néanmoins des formes explicites qui se réfèrent au cadre communicatif.
C’est le cas dans les exemples suivants :
(41) Bonjour, ça va ? – ça va
(42) Les enfants, asseyez-vous !
(43) Allô ! … oui … oui … oui…
L’exemple (41) présente une formule d’ouverture de conversation en français. Le mot
bonjour signale que le locuteur est disposé à une interaction sociale, voire discursive. La
formule ça va avec prosodie interrogative propose une interaction confiante que ça va
avec prosodie déclarative accepte – il ne s’agit pas de savoir comment va l’allocutaire.
Dans l’énoncé (42), la séquence les enfants appelle à la communication, en l’occurrence
à la réception de l’ordre qui suit. Cela correspond au vocatif latin, qui montre d’ailleurs
qu’un sens locutoire peut bel et bien être grammaticalisé dans le cadre d’un paradigme
morphologique. En français, le vocatif s’insère dans une construction segmentée dans
laquelle l’allocutaire est représenté par un segment qui peut être antéposé, postposé et
qui parfois est une incise. Dans le cas de (43), on a affaire à un début de communication
téléphonique : allô signale que la conversation peut commencer, oui que le locuteur est
encore à l’écoute (par cela, celui-ci se déclare allocutaire). Le mot oui a donc un sens
locutoire à côté de son sens illocutoire documenté dans l’exemple (38) – ce n’est
d’ailleurs que dans ce dernier sens qu’il s’oppose à non.
La dimension locutoire de la réalisation du discours concerne surtout l’emploi d’une
certaine langue, d’un certain dialecte, d’un sociolecte, d’un certain style etc. En disant ça
va ? et non comment allez-vous ? dans l’exemple (41) on donne à l’énoncé un certain
sens. La manière de construire et de produire l’énoncé est non seulement indéniablement

25
Cf. Wittgenstein (1922 : § 4.022). Ce concept est repris par Ducrot (1984 : 151) et Nølke / Fløttum /
Norén (2004 : 61).
54 Paul Gévaudan

signifiante, mais présente également des aspects conventionnels (styles, traditions dis-
cursives etc.).
Finalement, le fait que les énoncés (41) et (43) n’aient pas de sens illocutoire montre
que l’illocution implique la locution, ce qui n’est pas le cas à l’inverse. En ce qui
concerne l’énonciation, on peut donc admettre la chaîne implicative suivante :
acte propositionnel => acte illocutoire => acte locutoire
Dans la mesure où l’énoncé est une représentation de l’énonciation, on y retrouve les
rapports correspondants entre les trois dimensions du sens :
sens propositionnel => sens illocutoire => sens locutoire
En tenant compte de cette hiérarchie, on perçoit l’approche de Ducrot (1984) comme une
sémantique tout à fait naturelle qui donne la priorité aux aspects fondamentaux du sens.
En revanche, les sémantiques traditionnelles, qui font de la proposition le point de départ
et bien souvent le seul objet de l’étude du sens, semblent ignorer les fonctions essentiel-
les du langage. Levinson (1983), par exemple, exclut de la sémantique tout ce qui n’est
pas propositionnel 26 pour l’attribuer à la pragmatique. Il définit ainsi une notion de
pragmatique qui contredit celle de Morris (v. supra, section précédente). Face à ces diffé-
rentes distinctions de la sémantique et de la pragmatique, on reconnaît la nécessité de
préciser le cadre théorique au sein duquel peuvent être envisagées certaines catégories de
la ‘modalité’ qu’on a vu dans la section 2.

5 Conclusion : les types de modalités et l’impact de l’analyse polyphonique


La section précédente a montré que les trois dimensions fondamentales de la sémantique
énonciative, la représentation locutoire, illocutoire et propositionnelle, correspondent
d’une part aux différents types de modalités déterminés selon différentes approches
(section 2) et d’autre part aux plans sur lesquelles la théorie de la polyphonie de Ducrot
(1984) définit les instances (locuteur, allocutaire, énonciateur) et les personnages (‘du
locuteur’, ‘de l’allocutaire’, etc.) de l’énoncé (section 3). Les trois dimensions de la
sémantique énonciative semblent donc pouvoir contribuer de manière substantielle à
l’explication de la polyphonie d’une part et des différentes conceptions de la modalité
d’autre part. Quant à cette dernière, Nølke (dans ce volume) distingue trois types de
modalité :
[…] la modalité indique l’attitude du locuteur par rapport à ce qu’il énonce. Cette approche
invite à effectuer une classification fonctionnelle des modalités. En effet, la question qui se
pose est : l’attitude du locuteur par rapport à quoi ? Les expressions véhiculant la modalité
sont susceptibles de porter sur au moins trois aspects différents de l’énoncé : […]
1. Modalité propositionnelle (p.ex. les verbes modaux, pouvoir, devoir, …)
2. Modalités d’énoncé (p.ex. certains adverbes de phrase, peut-être, heureusement)
3. Modalités d’énonciation (p.ex. certains adverbes de phrase, franchement, tout compte fait)

26
Et d’ailleurs même les expressions déictiques qui, en fait, ont une fonction propositionnelle.
Les rapports entre la modalité et la polyphonie linguistique 55
Ces distinctions expliquent les trois dimensions qui constituent le rapport entre le locu-
teur et le plan sémantique modalisé. Ainsi, à coté de la modalité située au plan proposi-
tionnel, ce que Nølke appelle ‘modalités d’énoncé’ correspond à des opérations sur le
plan illocutoire et ce qu’il appelle ‘modalités d’énonciation’ à des opérations sur le plan
locutoire. Et comme on a pu le constater auparavant (section 4), la définition des êtres
discursifs représentés par l’énoncé, telle que la conçoit la théorie de la polyphonie lin-
guistique, se conforme justement à ces trois dimensions du locutoire, de l’illocutoire et
du propositionnel.
Or, l’explication du lien étroit entre la modalité et la polyphonie qu’on peut établir à
la suite des discussions menées dans cet article fait appel à une conception générale de la
sémantique dans le cadre d’une linguistique énonciative (cf. section 4). Celle-ci réunit
deux aspects fondamentaux du principe de la représentation langagière : d’une part,
comme le dit Ducrot (1984 :183), « [...] le sens de l’énoncé est une représentation de
l’énonciation […] », ce qui nous amène à distinguer les trois dimensions substantielles
du locutoire, de l’illocutoire et du propositionnel (cf. section 4.2) ; d’autre part, la repré-
sentation sémantique est un événement interprétatif qui fonde sur le sens conventionnel
de l’énoncé et sur le sens contextuel de l’énonciation et de la réception (cf. section 4.1).
La linguistique énonciative devra ramener les fonctions grammaticales aux dimensions
substantielles du sens et accorder les méthodes de la linguistique des textes aux dimen-
sions interprétatives des conventions et des contextes en tenant compte des macrostruc-
tures cotextuelles. C’est bien le souci de la Théorie de l’Argumentation Dans la Langue
(ADL, cf. Anscombre / Ducrot 1983) qui a été un des points de départ des réflexions
d’Oswald Ducrot sur la polyphonie linguistique il y a 30 ans et plus.

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