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COLLECTION

U • LINGUISTIQUE
sous la direction de G. Bergounioux, J.-C. Chevalier et S. Delesalle



Conception de couverture : Dominique Chapon, Emma Drieu

© Armand Colin, Paris, 2009 pour cette nouvelle présentation
© Armand Colin/VUEF, Paris, 2002
© Armand Colin, Paris, 1999
Internet : http/www.armand-colin.com

9782200243913 — 1re publication

Avec le soutien du

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COLLECTION U • LINGUISTIQUE
A. ABEILLE Les Nouvelles syntaxes, 1993.
S. AUROUX, S. DELESALLE, H. MESCHONNIC Histoire et grammaire du sens,
1996.
A. BORILLO, F. SOUBLIN, J. GARDES-TAMINE Exercices de syntaxe
transformationnelle du français, 1985.
P. CADIOT Les Prépositions abstraites en français, 1997.
J.-C. CHEVALIER et S. DELESALLE La Linguistique, la grammaire et l’école,
1986.
A. DELAVEAU, F. KERLEROUX Problèmes et exercices de syntaxe française
1985.
F. GADET Le Français ordinaire, 1989, rééd. 1997.
M.N. GARY-PRIEUR De la grammaire à la linguistique, 1989.
B. HABERT, A. NAAZAARENKO, S. SALEM Les Linguistiques de corpus, 1997.
H. HUOT Enseignement du français et linguistique, 1981.
H. HUOT (sous la dir. de) La Grammaire française entre comparatisme et
structuralisme, 1991.
C. KERBRAT-ORECCHIONI LesInteractions verbales (3 tomes : 1990, rééd. 1998,
1992, 1994 rééd. 1998).
C. KERBRAT-ORECCHIONI L’Implicite, 1986, rééd. 1991.
G. KLEIBER Nominales, 1994.
W. KLEIN L’Acquisition de langues étrangères, 1989.
Ch. MARCHELLO-NIZIA L’Évolution du français, 1995.
A. MARTINET Syntaxe générale, 1985.
A. MARTINET Fonction et dynamique des langues, 1989.
J. MOESCHLERThéorie pragmatique et pragmatique conversationnelle, 1996.
C. MULLERLa Subordination en français, 1996.
C. NIQUE Grammaire générative : hypothèse et argumentation, 1978.
C. NIQUEInitiation méthodique à la grammaire générative, 1974, rééd. 1993.
A. REY Le Lexique. Images et modèles, 1977.
J. REY-DEBOVE Le Métalangage, 1997.
J. REY-DEBOVE La Linguistique du signe. Une approche sémiotique du signe,
1998.
Ch. TOURATIER Le Système verbal français, 1996.

Collection U série « Lettres »


F. ARGOD-DUTARD Éléments de phonétique appliquée, 1996. F. ARGOD-
DUTARDL’Épreuve de didactique aux agrégations internes et aux CAERPA de
lettres, 1997.
G. AUDISIO, I. BONNOT-RAMBAUD Lire le français d’hier, 1994.
P. COIRIER, D. GAONAC’H, J.-M. PASSERAULT Psycholinguistique textuelle.
Approche cognitive de la compréhension et de la production des textes, 1996.
G. JOLY Précis de phonétique historique du français, 1995. A. QUEFFÉLEC,
R. BELLON Linguistique médiévale. L’épreuve d’ancien français au concours,
1995.
É. RAVOUX RALLO Méthodes et critiques littéraires, 1993.

Collection Cursus série « Lettres »


J. GARDES-TAMINE La Grammaire, tome 1 : Phonologie, morphologie,
lexicologie, 1993.
J. GARDES-TAMINE La Stylistique, 1992.
J. GARDES-TAMINE, M.-C. HUBERTDictionnaire de critique littéraire, 2eéd.,
1996.
P. GUELPA La Linguistique, T.D., 1997.
J.F. JEANDILLOU L’Analyse textuelle, 1996.
A. MARTINET Éléments de linguistique générale, 4e éd., 1996.
J. MAZALEYRAT Éléments de métrique française, 8e éd., 1995.
J. MOESCHLER Introduction à la linguistique contemporaine, 1997.
A. NICKLAS-SALMINEN La Lexicologie, 1996.
A. PREISS La Dissertation littéraire, 1990.
A. PREISS, J.P. AUBRIT L’Explication littéraire et le commentaire composé,
1994.
Avant-propos*1
« ... LE PROBLÈME qui se trouve posé à la recherche linguistique par l’analyse des textes, c’est celui de la
construction d’une nouvelle linguistique [...]. Il ne s’agit pas de dépasser la linguistique, mais de l’amener à
se dépasser, c’est-à-dire à envisager d’étendre son domaine en conservant l’exigence de contrôle rigoureux
des opérations ainsi conduites [...]. Les signes d’une mutation, dans ce domaine, sont de plus en plus nets. Il
s’agit maintenant de forger les instruments permettant, sans rien perdre de la rigueur de la démarche,
d’étendre les pouvoirs de la linguistique » (Kuentz, 1970, p. 12-13).

Pourquoi cette « mutation », dont les signes sont effectivement de plus en plus
nets, et dont le concept trop accueillant peut-être d’« énonciation » fait figure de
symbole et de catalyseur à la fois ? C’est que ces investigations sur les lois
structurales fort abstraites organisant les codes phonologiques, syntaxiques et
lexicaux qui caractérisent jusqu’à ces dix ou vingt dernières années l’entreprise
linguistique, quelles qu’aient été en leur temps et que soient toujours leur
pertinence et leur nécessité, sont en même temps apparues à certains comme
l’arbre cachant la forêt des réalités de la langue dans son fonctionnement et ses
dysfonctionnements. C’est que, pour des raisons à la fois internes – examen
critique des concepts de base tels que « signe », « langue », « parole », etc. – et
externes – application plus ou moins sauvage de la linguistique aux discours
historiques et politiques, mettant en évidence la nécessité de théoriser plus
finement le problème des relations entre code et message, linguistique et
extralinguistique ; souci de tenir compte de l’apport de réflexions comme celles
de Foucault, du marxisme et du freudisme, qui remettent à leur manière en cause
la notion de « sujet » -, pour toutes ces raisons fort hétérogènes donc, il est
apparu qu’à cette phase historique de son développement, la linguistique risquait
d’être menacée d’asphyxie, si elle s’obstinait à reléguer hors de son champ
d’investigation certains aspects du langage trop rapidement taxés de
« performantiels ». Une linguistique bloquée, en quelque sorte.
On peut dire, grossièrement, que la linguistique repose jusqu’à ces dernières
années sur les postulats suivants :

1 C’est une linguistique du code, auquel doivent être ramenés tous les faits de
parole.

2 Dans cette perspective, l’unité supérieure qu’atteint l’analyse, c’est la
phrase : « On a fait ainsi coïncider les limites de la phrase avec les frontières de
la linguistique » (Fisher et Verón, 1973, p. 160).

3 Le mécanisme de production du sens est relativement simple ; on lui
reconnaît un double support :
le signifiant lexical, lequel véhicule en contexte, en dehors de certains cas jugés
plus ou moins pathologiques (ambiguïté, trope, jeu de mots), un seul signifié ;
certaines constructions syntaxiques, sémantiquement pertinentes, qui signalent
les relations sémantiques entre signifiés lexicaux (cf. Fries, d’après Lyons, 1970,
p. 334 : « Le sens linguistique total de tout énoncé résulte du sens lexical des
mots individuels, auquel vient s’ajouter le sens structurel. »).

4 Lorsqu’on envisage le problème de la « parole », c’est-à-dire du code en
fonctionnement, c’est dans le cadre du fameux schéma de la communication
(Jakobson) où celle-ci apparaît comme un tête-à-tête idéal entre deux individus
libres et conscients, et qui possèdent le même code ; communication par
conséquent toujours transparente, toujours réussie.

5 Postulat de l’immanence, enfin, qui affirme la possibilité et la nécessité
méthodologiques d’étudier « la langue en elle-même et pour elle-même », en
évacuant radicalement l’extralinguistique.

Face à ces cinq certitudes, cinq remises en question :

1 La critique de la notion de code est menée sur deux fronts :
Que ce soit chez Saussure, où la langue est conçue comme un « trésor » extérieur
aux individus qui se l’approprient par mémorisation ; ou chez Chomsky, qui la
conçoit d’emblée comme un objet intériorisé sous forme de « compétence » par
le sujet parlant, mais qui définit ce sujet comme « idéal », abstrait, banalisé,
comme le parfait représentant d’une communauté linguistique parfaitement
homogène1 (et la différence est finalement bien mince entre l’idée d’une langue
collective que chacun s’approprie, et celle d’une compétence individuelle, mais
d’un individu incarnant idéalement la collectivité) : dans les deux cas le code est
admis par hypothèse comme unique et monolithique. Or un tel objet n’a aucune
réalité empirique. La « langue » n’est rien d’autre qu’une mosaïque de dialectes,
de sociolectes et d’idiolectes2 et la linguistique se doit de rendre compte de ces
différents « lectes », quitte à les intégrer, mais dans un deuxième temps
seulement, en un objet abstrait que l’on appelle parfois « diasystème »3.
D’autre part, il s’agit de repenser l’antinomie langue/parole en des termes plus
dialectiques, car dans sa présentation saussurienne, « la relation est aussi
mystérieuse entre l’activité libre du sujet et les lois immuables de la langue que,
dans la doctrine calviniste, entre les "œuvres" du croyant et le salut divin ! ».
Pour Juentz que nous citons ici (1972, p. 22), le concept de « parole » n’est
guère qu’un concept résiduel dont la fonction est plus idéologique que
scientifique : cette notion servirait en fait de support « à une opération de
sauvegarde de l’autonomie du sujet parlant comme celle du "diachronie" devait
garantir la conception évolutionniste et empiriste de l’histoire ». Ce qu’il y a de
sûr en tout cas, c’est que le mystère reste entier de la façon dont la « langue » se
réalise, lors d’un acte énonciatif individuel, en « parole », et qu’il est grand
temps de s’interroger sur les mécanismes de cette conversion du code en
discours et sur les propriétés d’un « modèle d’actualisation » (avec ses deux
versants : modèle de production, modèle d’interprétation) qui se donnerait pour
objectif d’en rendre compte.

2 Existence de lois d’organisation structurale de l’énoncé (ce terme étant
entendu provisoirement comme : ensemble de phrases reliées par certains
principes – à déterminer – de cohérence, qui font qu’elles sont immédiatement
perçues comme constituant un tout autonome).
Lorsque Jakobson écrit (1963, p. 47) : « Dans la combinaison des phrases en
énoncés, l’action des règles contraignantes de la syntaxe s’arrête et la liberté de
tout locuteur particulier s’accroît substantiellement, encore qu’il ne faille pas
sous-estimer le nombre des énoncés stéréotypés »4, il énonce une contre-vérité
manifeste : un « texte » n’est pas une juxtaposition aléatoire de phrases. Il existe
des règles de combinatoire transphrastique (fonctionnement de l’anaphore,
cohérence chronologique et logique, établissement d’isotopies sémantiques,
stylistiques, présuppositionnelles, etc.), dont le domaine d’application est bien
loin de se restreindre au cas des « énoncés stéréotypés ». Les problèmes soulevés
par la reconnaissance de cette unité (ce « rang », ce « niveau ») linguistique
supplémentaire sont considérables. Nier pour autant sa pertinence est
parfaitement inadmissible.

3 Que les modalités d’émergence du sens sont infiniment plus complexes que
la théorie du signe ne le laisse supposer.
C’est en grande partie au concept de « connotation5 » que revient le mérite
d’avoir mis en évidence le fait :
que le sens peut venir investir et « informer » n’importe quel type d’unité
constitutive de la substance linguistique : peuvent ainsi fonctionner comme
supports signifiants le matériel phonique ou graphique, une structure rythmique,
une structure syntaxique traditionnellement considérée comme non pertinente
sémantiquement, le signe global, le référent lui-même, le texte dans son entier,
etc. – étant bien entendu que les premiers rôles de cette représentation signifiante
restent tenus par les signifiants lexicaux et structurels ;
que les unités de contenu sont elles aussi extrêmement diversifiées quant à leur
nature et leur statut (dénotatif/connotatif, explicite/implicite, littéral/dérivé,
propositionnel/pragmatique, en langue/instancié, etc.), et qu’à une même
séquence signifiante s’attachent le plus souvent plusieurs niveaux, hiérarchisés
ou non, de signifiés hétérogènes.

4 Critique du schéma de la communication.
Parler, ce n’est sûrement pas échanger librement des informations qui
« passent » harmonieusement, indifférentes aux conditions concrètes de la
situation d’allocution et aux propriétés spécifiques des partenaires de l’échange
verbal. Nous soulèverons bientôt quelques objections précises à cette conception
euphorique du « tête-à-tête idéal ». Disons simplement qu’à l’opposé de la
conception informationnelle de l’échange verbal que certains estiment
présupposée par cette représentation de la communication, la tendance actuelle
de la linguistique serait plutôt (cf. la « pragmatique » ou théorie des forces
illocutionnaires, la « praxématique » de Robert Lafont, la « sémanalyse » de
Julia Kristeva, etc.) de mettre l’accent sur le fait que « dire », c’est en même
temps « faire6 », et quelle que soit l’ambiguïté de ces termes, d’assimiler le
langage à une « pratique », une « praxis », une « production », un « travail »...

5 Possibilité et nécessité de réintégrer l’extralinguistique.
Nous verrons sous peu, à partir de l’exemple des déictiques, qu’il est dans
certains cas impossible de décrire adéquatement les comportements verbaux sans
tenir compte de leur environnement non verbal. D’une manière plus générale, on
ne peut étudier le sens sans envisager son corrélat, le référent ; on ne peut
analyser la compétence linguistique en évacuant la compétence idéologique sur
laquelle elle s’articule ; on ne peut décrire un message sans tenir compte du
contexte dans lequel il s’enracine, et des effets qu’il prétend obtenir. La
perspective immanente, cet horizon méthodologique vers lequel la linguistique
s’est efforcée de tendre asymptotiquement, apparaît aujourd’hui plus réductrice
que productrice. Aujourd’hui, l’attitude la plus rentable en linguistique, ce n’est
pas l’ascétisme héroïque, mais une audacieuse ouverture aux disciplines
apparentées.
Pour clore ce panorama des nouvelles orientations de la linguistique, citons
quelques auteurs qui s’assignent pour tâche l’un et/ou l’autre des points que nous
venons de définir :
Z. Harris (1969, p. 9) : « On peut envisager l’analyse du discours à partir de
deux types de problèmes qui, en fait, sont liés. Le premier concerne le
prolongement de la linguistique descriptive au-delà des limites d’une seule
phrase à la fois. Le second concerne les rapports entre la "culture" et la langue
(c’est-à-dire entre le comportement non verbal et le comportement verbal) »
(Harris envisage donc ici les points (2) et (5)).
P. F. Strawson (1970, p. 32) : « Nous ne pouvons espérer comprendre le
langage [...] si nous ne comprenons pas le discours. Nous ne pouvons espérer
comprendre le discours si nous ne tenons pas compte du but de communication »
et si nous ne cherchons pas à savoir « comment le contexte d’un énoncé affecte
ce qu’on dit ».
D. Maldidier, C. Normand et R. Robin (1972, p. 118) énoncent enfin en ces
termes les ambitions de la nouvelle linguistique : « Née d’horizons divers, cette
linguistique du discours cherche à aller au-delà des limites que s’est imposée une
linguistique de la langue, enfermée dans l’étude du système. Dépassement des
limites de la phrase, considérée comme le niveau ultime de l’analyse dans la
combinatoire structuraliste ; effort pour échapper à la double réduction du
langage à la langue, objet idéologiquement neutre, et au code, à fonction
purement informative ; tentative pour réintroduire le sujet et la situation de
communication exclus en vertu du postulat de l’immanence, cette linguistique du
discours est confrontée à l’extralinguistique. »
La légitimité des ambitions de la linguistique du discours, dont ce texte
constitue une manière de charte, n’est pas encore reconnue par tous7. Bien plus,
les tenants de cette linguistique sont loin de s’accorder sur la voie à emprunter
pour mener à bien son édification. Il n’est pas question de passer ici en revue les
différentes procédures descriptives, plus ou moins ambitieuses, plus ou moins
formalisées, proposées par tel ou tel. Contentons-nous de signaler qu’on a
souvent l’impression troublante qu’un choix nous est proposé entre des modèles
rigoureux mais peu fructueux, et des analyses excitantes mais fondées sur des
procédures si floues qu’elles sont difficilement reproductibles ; et qu’en tout état
de cause, aucune « théorie globale » satisfaisante, aucun « modèle intégrateur »
de cette composante « énonciative », « pragmatique », ou « rhétorique » (selon
les terminologies et les perspectives descriptives) ne se profilent encore sur la
scène linguistique.
On considère parfois que deux gestes « fondateurs », celui de Saussure (pour
qui la linguistique reste fondamentalement une linguistique du mot), et celui de
Chomsky (qui l’étend et la restreint à l’unité-phrase), ont ponctué l’histoire de la
linguistique moderne. L’attitude théorique de Chomsky, Pierre Bourdieu (1975,
p. 23) la dénonce en ces termes : « En excluant toute relation entre les fonctions
des expressions linguistiques et leurs propriétés structurales, en privilégiant les
propriétés formelles de la grammaire au détriment des contraintes fonctionnelles,
la structure par rapport à l’usage, la cohérence interne du discours, considéré
comme recevable aussi longtemps qu’il n’est pas absurde, c’est-à-dire dans cette
logique purement formaliste "non grammatical", au détriment de l’adaptation à
la situation, qui, lorsqu’elle fait défaut, peut jeter dans l’absurde les discours les
plus cohérents, Chomsky succombe à l’illusion éternelle du grammairien qui
oublie que la langue est faite pour être parlée, qu’il n’y a de discours que pour
quelqu’un et dans une situation : il ne connaît et ne reconnaît (au moins
implicitement) que le discours sans fin et à toutes fins, et la compétence
inépuisable qui suffit à le rendre possible, discours qui est bon pour toutes les
situations parce que réellement adapté à aucune... » Il semble bien en effet que la
position « immanentiste » d’un Chomsky ne soit plus aujourd’hui tenable. Et que
même si la linguistique n’a pas encore trouvé son « troisième fondateur », même
si les déclarations précédentes (et nous aurions pu aisément en allonger la liste)
tiennent autant du vœu pieux que de l’énoncé programmatique, elles constituent
à coup sûr autant de « signes d’une mutation »8.
Cette mutation, nous n’en envisagerons pas ici toutes les facettes. Dans ce
foisonnement de perspectives, notre champ d’investigation se limitera à la
problématique de l’énonciation, dont il s’agira de circonscrire le domaine
d’application, et d’examiner certains des instruments d’analyse – dans la lignée
directe d’Emile Benveniste (ainsi que le suggère le sous-titre de cet ouvrage De
la subjectivité dans le langage), mais aussi d’autres linguistes tels que Charles
Bally, qui peut être considéré comme l’un des principaux précurseurs de cette
approche énonciative9. Au terme de cette réflexion, nous pourrons plus
justement mesurer l’ampleur du tournage que la linguistique est en train
d’amorcer, et voir comment sont actuellement ébranlés et reformulés certains des
dogmes (principes de l’immanence et du « modèle neutre ») sur lesquels elle
s’est édifiée.

1 1971, p. 12 : « L’objet premier de la théorie linguistique est un locuteur-auditeur idéal,


appartenant à une communauté linguistique complètement homogène, qui connaît parfaitement sa
langue et qui, lorsqu’il applique en une performance effective sa connaissance de la langue, n’est pas
affecté par des conditions grammaticalement non pertinentes, telles que limitation de mémoire,
distraction, déplacements d’intérêt ou d’attention, erreurs... ».
2 Idiolecte : compétence-linguistique d’un sujet individuel, et plus spécifiquement : ensemble des
traits idiosyncrasiques qui la caractérisent.
Sociolecte (dialecte) : compétence d’un sous-ensemble, défini sur des critères sociologiques
(géographiques), de la communauté linguistique envisagée, et plus spécifiquement : ensemble des
traits qui la caractérisent.
3 Tel est, en gros, le projet descriptif des grammaires dites « polylectales ».
Il n’y a en effet que deux façons de donner un sens au mot « langue » :
- soit on entend par là un « lecte » particulier : la norme (qui se laisse parfois aisément reconnaître
sous le concept chomskyen de « grammaticalité ») ;
- soit on procède à ce travail de reconstruction du diasystème : la langue, ce sera alors cet
« artefact », cet objet abstrait obtenu par intégration de tous les lectes.
4 Il est intéressant de remarquer que Jakobson reproduit, un cran au-dessus, l’erreur de Saussure
excluant de la langue les structures syntaxiques constitutives de la phrase, à l’exception des
« syntagmes » figés.
5 Telle est en tout cas la thèse que nous soutenons dans La Connotation, PUL, Lyon, 1977, où nous
tentons l’inventaire des différents types de connotateurs et de contenus connotés.
6 Allusion bien sûr au célèbre titre d’Austin : Quand dire, c’est faire qui traduit l’anglais How to do
things with words.
7 Rappelons que Katz et Fodor, lorsqu’ils s’interrogent sur les limites supérieures d’une théorie
sémantique (de la leur tout au moins), répondent par la négative à la double question : cette théorie
doit-elle prétendre rendre compte :
- des relations sémantiques qui enjambent la phrase et sont constitutives de l’énoncé
- de la façon dont le contexte extralinguistique de la phrase intervient dans la détermination de sa
signification ?
Signalons encore cette déclaration de J.-Cl. Milner, mentionnée par B. Cerquiglini dans La
Quinzaine littéraire, n° 279, 15-31 mai 1978, p. 17 : « Si l’on admet, comme je le fais, qu’il existe
pour les phrases un ensemble cohérent de propriétés indépendantes de leurs conditions
d’énonciation, il est légitime de prendre cet ensemble pour objet. Que par là on néglige des
propriétés importantes du langage, qui le nie ? Mais qu’autre chose soit possible, qui l’a montré ? ».
8 Semblablement, Roland Barthes (1978 a, p. 9) parle de « la nécessité d’une troisième
linguistique, dont le champ n’est plus le message ou le contexte, mais l’énonciation, au sens très
actif du terme ».
9 Voir Ducrot 1989, chap. 9, ainsi que l’ouvrage de S. Durrer (1998) Introduction à la linguistique
de Charles Bally. Pour un aperçu historique sur les différentes approches en linguistique de
l’énonciation, voir Fuchs 1981, Parret 1987, et la revue HEL (Histoire, Épistémologie, Langage), t.
8, fasc. Il, 1986. Et pour quelques travaux récents : Cervoni 1987, Nolke 1993, Maynard 1993 (qui
porte surtout sur le japonais), Yaguello (éd.) 1997, ainsi que les numéros 73 (mars 1984) et 80 (déc.
1985) de la revue Langages.
*1 Cette nouvelle édition est peu modifiée dans son contenu mais elle s’enrichit de nombreuses
notes et d’une large réactualisation bibliographique. Elle bénéficie en outre d’une lisibilité accrue
grâce à une maquette entièrement rénovée et à la mise en bas de page de l’important appareil de
notes.
Chapitre 1
La problématique de l’énonciation

1 LA COMMUNICATION LINGUISTIQUE1
1.1 Le schéma de Jakobson

« Les différents facteurs inaliénables de la communication verbale peuvent


être schématiquement représentés comme suit :

Chacun de ces six facteurs donne naissance à une fonction linguistique


différente... »
Il est de tradition d’inaugurer toute réflexion concernant ce problème de la
communication verbale par le rappel de la façon dont Jakobson (1963, p. 214)
envisage son fonctionnement à partir de l’énumération de ses différents
ingrédients constitutifs. Il est également de mise de poursuivre, rançon de sa
notoriété, par une critique plus ou moins radicale et fondée du schéma
mentionné ci-dessus, que Kuentz taxe un peu rapidement de « régressif »2. C’est
ainsi qu’on a pu chicaner Jakobson au sujet de l’extension qu’il fait subir au
terme de « code », qui appliqué aux langues naturelles ne dénote évidemment
pas, comme en cybernétique, un ensemble de règles de correspondances stables
et biunivoques entre signifiants et signifiés. Après Mounin, Ducrot s’en prend lui
aussi, mais par un autre biais, à ce terme de « code » (1972 a, p. 2-3 et 4-5) : « Il
arrive souvent qu’on restreigne le sens du mot "communication" en le forçant à
désigner un type particulier de relation intersubjective, la transmission de
l’information. Communiquer, ce serait, avant toute chose, faire savoir, mettre
l’interlocuteur en possession de connaissances dont il ne disposait pas
auparavant. » Or une telle conception est, pour Ducrot, excessivement
réductrice, ainsi que le montrent les « philosophes d’Oxford » qui, « étudiant des
actes de langage comme promettre, ordonner, interroger, conseiller, faire l’éloge
de, etc. [...], en viennent à les considérer comme aussi intrinsèquement
linguistiques que celui de faire savoir ». Conclusion : « On cessera donc de
définir la langue, à la façon de Saussure, comme un code, c’est-à-dire comme un
instrument de communication. Mais on le considérera comme un jeu, ou, plus
exactement, comme posant les règles d’un jeu, et d’un jeu qui se confond
largement avec l’existence quotidienne. »
L’idée sans doute est juste. Mais on peut se demander au nom de quoi, sinon
d’un décret terminologique arbitraire, Ducrot restreint ainsi le sens de « code »
(car les règles qui régissent le « jeu » langagier sont elles aussi « codifiées ») et
celui de « communication » : de telles considérations, sans fondamentalement
mettre en cause le modèle communicationnel, invitent simplement à intégrer
dans la compétence linguistique une composante pragmatique et à admettre,
parmi les significations susceptibles de s’inscrire dans le message, les valeurs
illocutoires. Rien en tout cas n’incite à penser que pour Jakobson (et le fait
même qu’il admette, aux côtés de la fonction référentielle, cinq autres fonctions
et singulièrement la fonction conative, prouverait plutôt le contraire), ce sont
seulement des informations qui s’échangent au cours de l’acte communicatif.
Rien ne dit explicitement non plus, même si cela est d’une certaine manière
présupposé (et sur ce point nous reviendrons sous peu) par sa conception du
code, que pour lui les deux actants de l’énonciation « échangent des
informations correctement codées et univoques à propos d’un objet de
référence » (Kuentz, 1975, p. 25), informations qui de ce fait « passent » à cent
pour cent ; et M. Halle a raison de s’élever contre l’attitude de ceux qui, donnant
à la formule « une langue est un instrument de communication » l’interprétation
extrapolée « une langue est un instrument parfait de communication », et
constatant qu’il n’en est rien, en prennent l’exact contre-pied, en une formule
plus contestable encore : « "La langue n’est pas un moyen de communication.
Elle a trop d’ambiguïtés, de redondances, de traits spécifiques pour être un bon
moyen de communication." Mais qui prétend que ce soit un bon moyen ? Quel
est ce paralogisme qui, constatant les "imperfections" évidentes d’un fait humain
qui a une histoire, et privilégiant, pour les besoins de sa cause, les ambiguïtés,
dont la communication peut même se servir à dessein, mais qu’elle peut aussi
éviter, refoule le fait d’expérience qu’est l’usage quotidien de la langue, et cela
au nom de l’idéal mythique dont elle a le tort de s’éloigner » (Le Monde, 7 juillet
1973).
Il arrive enfin parfois que cette conception de l’« échange » verbal se voie
reprocher d’être idéologiquement suspecte, et influencée par une certaine vision
de la circulation des biens telle qu’elle fonctionne en économie de marché. Mais
outre qu’il n’est jamais dit clairement si cette critique s’adresse à la
communication langagière elle-même, et à son fonctionnement au sein d’un
système économique déterminé, ou au modèle qui tente d’en rendre compte – et
cette confusion des niveaux linguistique et métalinguistique est fréquente chez
ceux qui prétendent démythifier les modèles linguistiques -, c’est supposer trop
facilement qu’entre l’infrastructure économique et la superstructure symbolique
existent des relations d’analogie et de détermination immédiates, conception
simpliste que Staline lui-même dénonça en 1950 : feindre de croire qu’il y aurait,
selon le type de société qui en fournit le cadre, des communications-trocs, des
communications libre-échangistes, des communications collectivistes ( ?), etc.,
c’est retomber dans les pires naïvetés du « marrisme ». Le seul problème, c’est
de savoir si cette conception de l’échange verbal, qui constitue effectivement un
« modèle de réalité » décalé par rapport à l’objet empirique dont il prétend
rendre compte (et fondamentalement inadéquat à cet objet), en fournit cependant
une « schématisation » relativement satisfaisante.
Nous estimons quant à nous que cette constatation de Roland Barthes parlant
de son propre statut énonciatif au « séminaire » : « Que je le veuille ou non, je
suis placé dans un circuit d’échange », vaut aussi, même si c’est à un moindre
degré, pour l’activité scripturale ; et que tous les éléments que Jakobson
considère comme des « facteurs inaliénables de la communication verbale » le
sont effectivement – et en particulier l’émetteur et le récepteur, qui même s’ils ne
sont pas toujours identifiables, participent toujours virtuellement à l’acte
énonciatif : « La double activité de production/reconnaissance met en place les
deux fonctions d’émetteur et de récepteur, compliquées par le fait que tout
émetteur est simultanément son propre récepteur et tout récepteur un émetteur en
puissance ; aussi A. Culioli préfère-t-il les désigner comme "énonciateurs" : "[...]
les deux sujets énonciateurs sont les termes primitifs sans lesquels il n’y a pas
d’énonciation" » (Fuchs et Le Goffic, 1975, p. 121) : l’activité de parole
implique la communication, et la communication, que quelque chose (se) passe
entre deux individus3 (que nous préférons tout de même quant à nous maintenir
distincts terminologiquement : émetteur vs récepteur, locuteur vs allocutaire,
énonciateur vs énonciataire...).

1.2 Critique de ce schéma

Cela étant dit, on peut en revanche reprocher à Jakobson de ne pas envisager


suffisamment d’ingrédients, et tenter de complexifier quelque peu son schéma
afin que « la carte » rende mieux compte du « territoire4 ».

1.2.1 Le code

Dans ce schéma, le « code » se trouve formulé au singulier et suspendu en


l’air entre l’émetteur et le récepteur. Ce qui pose deux problèmes et appelle deux
critiques :

a) Problème de l’homogénéité du code

Il est inexact, nous l’avons dit, que les deux partenaires de la communication,
même s’ils appartiennent à la même « communauté linguistique », parlent
exactement la même « langue », et que leur compétence s’identifie avec
« l’archi-français » d’un « archi-locuteur-allocutaire ». Quelle peut être
l’ampleur des divergences existant entre les deux (ou plus) idiolectes en
présence ? Sur ce point, deux attitudes rigoureusement antagonistes : d’un côté,
celle de Jakobson qui déclare (1963, p. 33) : « En parlant à un nouvel
interlocuteur, chacun essaye toujours, délibérément ou involontairement, de se
découvrir un vocabulaire commun – soit pour plaire, soit simplement pour se
faire comprendre, soit enfin pour se débarrasser de lui, on emploie les termes du
destinataire. La propriété privée, dans le domaine du langage, ça n’existe pas :
tout et socialisé [...] ; l’idiolecte n’est donc, en fin de compte, qu’une fiction,
quelque peu perverse »5 : un tel optimisme (le code commun, ce serait ainsi celui
du destinataire, que l’émetteur s’approprierait mimétiquement) fait trop aisément
bon marché des ambiguïtés, des incertitudes des échecs de la communication.
D’autres au contraire, trop attentifs à ces échecs, prônent un solipsisme radical,
ainsi Lewis Carroll qui déclare en appendice à la Logique symbolique : « Je
soutiens que tout écrivain a entièrement le droit d’attribuer le sens qu’il veut à
tout mot ou toute expression qu’il désire employer. Si je rencontre un auteur qui,
au commencement de son livre, déclare : "Qu’il soit bien entendu que par le mot
'noir’" je voudrai toujours dire’blanc’, et que par le mot 'blanc’ j’entendrai
toujours 'noir’, j’accepterai humblement cette règle, quand bien même je la
jugerais contraire au bon sens6 » – règle explicite et simple (de substitution
antonymique), dont l’application permet sans trop de difficultés de compenser
l’arbitraire du décret sémantique. Mais rien de tel chez Hympty Dumpty, dont
l’idiolecte se veut irréductible : « Quand j’emploie un mot [...], il signifie ce que
je veux qu’il signifie, ni plus, ni moins7 » ; attitude provocante, tyrannique,
facétieuse et désespérée à la fois, que fonde une conscience aiguë des
incertitudes du sens dont Alice fait à ses dépens, aux pays des merveilles,
l’expérience. On ne se fait jamais comprendre d’autrui : autant se faire
comprendre, au moins, de soi-même.
Une telle attitude solipsiste, Mounin la condamne en 1951 comme
réactionnaire et bourgeoise : « Ces simples camarades parisiens [...] savaient
d’instinct que, parmi les propriétés de la langue, il y avait sa grande stabilité
d’une part, et son unité d’autre part, nécessaires afin que la langue demeure un
moyen de communication entre les hommes. Tandis que toutes les manipulations
formalistes que la bourgeoisie décadente inflige à sa langue en font, selon ses
théoriciens mêmes, les Paulhan, les Blanchot, les Sartre8, un moyen de solitude
entre les hommes. » Bourdieu (1975) estime à l’opposé que l’utilisation de cet
artefact théorique qu’est la notion de « langue commune » joue un rôle
idéologique bien précis : il sert à masquer sous l’apparence euphorisante d’une
harmonie imaginaire l’existence de tensions, d’affrontements et d’oppressions
bien réels ; nier l’existence de ces tensions, et se bercer de « l’illusion du
communisme linguistique », c’est en fait tenter de conjurer, par le biais du
langage, les clivages sociaux.
Les opinions divergent donc, on le voit, tant sur le phénomène lui-même que
sur son interprétation idéologique. Nous nous garderons bien de prendre position
sur le second point. Quant au premier, nous dirons prudemment que la vérité est
entre les deux. D’une part, pour prendre le cas de la composante lexicale où se
rencontrent le plus massivement les divergences idiolectales, il est incontestable
pourtant qu’un certain consensus s’établit sur les significations, qui rend
possible une intercompréhension au moins partielle (et l’établissement des
articles de dictionnaire) ; que les mots ont, en langue, un sens, ou plutôt des sens
relativement stables et intersubjectifs : « Si on place mille personnes devant
mille chaises », déclare un peu imprudemment B. Pottier (car nous avons nous-
même constaté certains écarts dénominatifs concernant cet objet, lesquels sont
plus spectaculaires encore s’agissant d’autres types de champs sémantiques),
« on peut obtenir un million de fois le terme "chaise". En linguistique, cette
coïncidence de subjectivité est ce qu’on appelle l’objectivité. » Cette remarque
pointe en tout cas le fait que les signes sont « nécessaires » en même temps
qu’arbitraires9 : bien qu’il n’y ait aucune raison « naturelle » d’appeler un chat
« un chat », les utilisateurs de la langue française acceptent de jouer le jeu des
dénominations, et l’histoire ne nous livre aucun exemple d’Humpty Dumpty
(comme Alice, à l’énoncé du « paradoxe » précédemment cité, proteste,
interloquée, que « la question est de savoir si vous pouvez faire que les mêmes
mots signifient tant de choses différentes », Humpty Dumpty rétorque
superbement : « La question est de savoir qui est le maître, un point c’est
tout ! », formule qui énonce superlativement le fait que dans l’échange verbal se
jouent des rapports de pouvoir, et que c’est bien souvent le plus fort qui impose
au plus faible son propre idiolecte ; n’empêche que personne jamais ne pousse sa
maîtrise jusqu’à prétendre s’affranchir de la tyrannie des normes et des usages, et
se prétendre le seul dépositaire légitime du « bon » sens). C’est vrai, « tout mot
veut dire ce que je veux qu’il signifie », mais en même temps, « tout mot veut
dire ce qu’il veut dire » (il a un sens en langue). Parler, c’est précisément tenter
de faire coïncider ces deux intentions signifiantes, ces deux « vouloir dire ».
Mais les deux énonciateurs, même s’ils sont prêts à se conformer au sens-en-
langue, n’en ont pas nécessairement la même conception. C’est pourquoi, après
avoir premièrement admis que la communication verbale autorisait une
intercompréhension partielle, il nous faut deuxièmement insister sur le fait que
cette intercompréhension ne peut être que partielle. Il faut en prendre son parti :
l’intercommunication (les dialectologues l’ont depuis longtemps montré, et ce
qui est vrai des confrontations de dialectes l’est aussi, toutes proportions
gardées, des confrontations d’idiolectes) est un phénomène relatif et graduel. Il
n’y a aucune raison de privilégier les cas de communication « réussie10 », et de
considérer comme des « bavures » des phénomènes aussi fréquents que les
malentendus, les contre-sens11, les quiproquos. Bien au contraire, ainsi qu’à la
suite d’Antoine Culioli le déclarent Fuchs et Le Goffic (1975, p. 122), « la
dissymétrie entre production et reconnaissance, la non-coïncidence entre les
systèmes des énonciateurs imposent de placer au centre de la théorie linguistique
des phénomènes jusqu’alors rejetés comme des "ratés" de la communication ».
D’un point de vue méthodologique, cela veut dire que cette « idéalisation
théorique qu’implique le fait d’identifier la compétence du locuteur à celle de
l’auditeur » (postulat du « modèle neutre ») n’est pas aussi « légitime » que
l’estime Lyons (1978, p. 71) ; et qu’il faut au contraire admettre que la
communication (duelle : nous ne parlons pour l’instant que de ce cas le plus
simple) se fonde sur l’existence non pas d’un code, mais de deux idiolectes ;
partant, le message lui-même se dédouble, en ce qui concerne du moins sa face
signifiée : si l’on définit en effet la compétence comme un ensemble de règles
spécifiant « comment les sens sont appariés aux sons » (Chomsky), et si l’on
pose que ces règles de correspondance Sa-Sé varient d’un idiolecte à l’autre,
comme le signifiant d’un message reste invariant entre l’encodage et le
décodage, il faut admettre que dans l’intervalle qui sépare ces deux opérations, le
sens subit bien des avatars :

Il n’est donc pas vrai, comme semble le dire (d’après Fuchs et Le Goffic
toujours) Jakobson, que le message passe dans sa totalité « de main en main,
sans être altéré dans l’opération ».

b) Problème de l’extériorité du code

Même si la modalité d’existence du code dans la conscience des énonciateurs


reste mystérieuse, il est certain, et la présentation chomskyenne améliore sur ce
point celle de Saussure et de Jakobson, qu’il ne fonctionne qu’en tant que
« compétence implicite » d’un sujet (ensemble d’aptitudes qu’il a intériorisées).
Le constituant « code » étant ainsi multiplié par deux, les générateurs
individuels obtenus doivent être insérés, l’un dans la sphère de l’émetteur, l’autre
dans celle du récepteur. On pourrait même considérer que chacun des deux
idiolectes comportant deux aspects : compétence du point de vue de la
production vs compétence du point de vue de l’interprétation12 (la première étant
incluse dans la seconde car nos aptitudes d’encodage sont plus restreintes que
nos aptitudes de décodage13), il est nécessaire de spécifier que c’est la première
qui figure dans la sphère de l’émetteur, et la seconde dans celle du récepteur (un
même sujet faisant fonctionner l’une ou l’autre de ses deux compétences selon
son rôle énonciatif). Mais nous préférons la présentation suivante : nous
appellerons « compétence d’un sujet » la somme de toutes ses possibilités
linguistiques, l’éventail complet de ce qu’il est susceptible de produire et
d’interpréter. Cette compétence, conçue très extensivement, se trouve restreinte
quand fonctionne la communication dans le cas où le sujet se trouve en position
d’encodeur, et par l’action de divers filtres14.

1.2.2 L’univers du discours

Il est inexact en effet de se présenter l’émetteur comme quelqu’un qui pour


confectionner son message, choisit librement tel ou tel item lexical, telle ou telle
structure syntaxique dans le stock de ses aptitudes langagières, et puise dans cet
immense réservoir sans autre contrainte que « ce qu’il a à dire ». Des contraintes
supplémentaires apparaissent qui fonctionnent comme autant de filtres limitant
les possibilités de choix (et orientant symétriquement l’activité de décodage),
filtres qui élèvent de deux sortes de facteurs :
(1) les conditions concrètes de la communication ;
(2) les caractères thématiques et rhétoriques du discours, c’est-à-dire en gros, les
contraintes de « genre ».
Par exemple : pour analyser le discours d’un professeur de linguistique, il faut
tenir compte :
(1) de la nature particulière du locuteur (où entrent en jeu de nombreux
paramètres) ; de la nature des allocutaires (leur nombre, leur âge, leur « niveau »,
leur comportement) ; de l’organisation matérielle, politique, sociale de l’espace
où s’instaure la relation didactique, etc. ;
(2) du fait que c’est un discours qui obéit aux contraintes suivantes : discours
didactique (contrainte de genre) qui traite du langage (contrainte thématique).
De même, pour analyser les productions enfantines, il faut envisager :
(1) s’il s’agit d’énoncés oraux ou écrits, monologués ou dialogués, émis en
situation scolaire ou pas, etc. ;
(2) s’il s’agit d’énoncés narratifs, descriptifs, poétiques (nature de la consigne
stylistico-thématique).
Nous appellerons « univers de discours » l’ensemble :
(1) (situation de communication) + (2) (contraintes stylistico-thématiques).
Nous proposons enfin les deux améliorations, ou plus modestement, les deux
principes d’enrichissement suivants au modèle de Jakobson.

1.2.3 Les compétences non linguistiques

Dans les deux sphères de l’émetteur et du récepteur, nous intégrons aux côtés
des compétences strictement linguistiques (et para-linguistiques) :
leurs déterminations psychologiques et psychanalytiques, qui jouent bien
évidemment un rôle important dans les opérations d’encodage/décodage, mais
dont nous dirons, faute de compétence en la matière, peu de choses (le
fonctionnement des déictiques nous fournira pourtant un exemple de l’incidence
de ce facteur « psy-15 » sur les choix linguistiques) ;
leurs compétences culturelles (ou « encyclopédiques », ensemble des savoirs
implicites qu’ils possèdent sur le monde) et idéologiques (ensemble des
systèmes d’interprétation et d’évaluation de l’univers référentiel) qui
entretiennent avec la compétence linguistique des relations aussi étroites
qu’obscures, et dont la spécificité vient encore accentuer les divergences
idiolectales.

1.2.4 Les modèles de production et d’interprétation

Les modèles de compétence linguistique explicitent l’ensemble des


connaissances que les sujets possèdent de leur langue ; mais lorsque ces
connaissances sont mobilisées en vue d’un acte énonciatif effectif, les sujets
émetteur et récepteur font fonctionner des règles générales qui régissent les
processus d’encodage et de décodage, et dont l’ensemble une fois explicité (ce
qui est encore loin d’être le cas) constituerait les « modèles de production et
d’interprétation ». Nous admettrons provisoirement l’hypothèse qu’à la
différence du modèle de compétence linguistique, ces modèles sont communs à
tous les sujets parlants, c’est-à-dire que tous utilisent les mêmes procédures
lorsqu’ils émettent/reçoivent les messages (procédures qui seraient même,
d’après J. Pohl, universelles et panchroniques). Mentionnons encore, entre ces
deux types de modèles, les différences suivantes :
Dans le modèle de compétence, l’ordre des règles n’est en principe pas
pertinent16 ; dans les modèles de production/interprétation, cet ordre joue au
contraire un rôle primordial puisqu’il s’agit de décrire des processus génétiques
effectifs, et effectivement ordonnés dans la durée.
Les modèles de production/interprétation s’appuient sur le modèle de
compétence, qu’ils ont pour but de faire fonctionner. Mais tous les faits
pertinents en compétence ne sont pas également récupérés par ces deux modèles.
Par exemple, alors que tous les sujets possèdent une « compétence
synonymique » et une « compétence polysémique » (conscience de l’existence
de ces phénomènes et connaissance des cas où ils se rencontrent), le problème de
la synonymie (choix dans la démarche onomasiologique) est essentiellement de
nature « productive », tandis que celui de la polysémie (choix dans la démarche
sémasiologique) est essentiellement de nature interprétative.
Inversement, des facteurs autres que la compétence linguistique entrent en jeu
dans la constitution des modèles de production/interprétation : compétences
culturelle et idéologique, données situationnelles, etc.

1.3 Reformulation du schéma de la communication

Voici donc, après ces commentaires anticipés, la reformulation que nous


proposons du schéma de Jakobson (page suivante).
Commentaire17
a) Il nous semble impossible de dissocier les compétences linguistique et
para-linguistique (prosodie et mimo-gestualité) dans la mesure où, à l’oral du
moins, la communication est « multi-canale » : pour transmettre les
significations, les supports phonématiques et para-linguistiques se prêtent
mutuellement leur concours. Dans l’étude, qui a le mérite de partir de
l’observation de faits concrets, et en particulier de perturbations pathologiques,
qu’ils consacrent au fonctionnement du circuit de la communication, A. Borrell
et J.-L. Nespoulous constatent que parler, c’est d’abord « procéder à la sélection
des diverses catégories de supports formels de la communication (langue, geste,
mimique...). Cette opération n’a pas pour but de privilégier un des systèmes
sémiotiques au détriment des autres ; de nombreux agencements nous semblent
au contraire possibles. C’est ainsi que nous observons parfois la co-occurrence
des divers systèmes dans le cadre du discours. Ex. : Message linguistique +
Geste + Mimique. Dans d’autres cas, ces divers éléments apparaîtront
alternativement, un geste venant cette fois prendre la place d’un mot ou d’un
syntagme » (1975, p. 103).
L’importance des comportements para-verbaux apparaît entre autres dans ce
fait que c’est à l’oral la direction du regard du locuteur qui définit
prioritairement l’allocutaire, et cela de façon plus décisive que l’emploi du « tu »
linguistique , car les pronoms personnels peuvent donner lieu à des emplois
« décalés » (problème de ces « tropes » particuliers que nous envisagerons plus
loin sous le terme d’« énallages ») : lorsqu’une personne présente dans la
situation de communication est dénotée à l’aide d’un pronom de troisième
personne, on en conclut en effet :
qu’elle est exclue de la relation d’allocution si le regard du locuteur n’est pas
dirigé vers elle ;
qu’elle joue effectivement le rôle d’allocutaire dans le cas contraire (le « il »
s’expliquant alors comme un « trope », qui se rencontre dans les énoncés
« hypocoristiques » du type « Comme il était gentil mon bébé ! »).
b) Nous appelons « univers de discours » quelque chose d’extrêmement
complexe et hétérogène, qui englobe :
Les données situationnelles, et en particulier la nature écrite ou orale du canal de
transmission, et l’organisation de l’espace communicationnel, objet de la
réflexion « proxémique ». Il convient de préciser que toutes ces données ne sont
pertinentes que sous la forme d’« images », de représentations que les sujets
énonciateurs s’en construisent, et qu’il faut en particulier admettre dans leur
compétence culturelle les images (I) que l’émetteur (A) et le récepteur (B) se
font d’eux-mêmes et de leur partenaire discursif, c’est-à-dire les quatre éléments
que Michel Pêcheux (1969) symbolise comme suit :
(A) (Image de A pour A) : « qui suis-je pour lui parler ainsi ? »
(B) (Image de B pour A) : « qui est-il pour que je lui parle ainsi ? »
(B) : « qui suis-je pour qu’il me parle ainsi ? »
(A) : « qui est-il pour qu’il me parle ainsi ? ».
Les contraintes thématico-rhétoriques qui pèsent sur le message à produire18.

Ces différents facteurs, ainsi que le montre Hamon (1974, p. 119), ont un
caractère relativement19 contraignant, caractère que, dit-il, « les enfants [...]
conçoivent très tôt, quand ils s’aperçoivent que leur fabrication d’un message est
médiatisée (filtrée, prédéterminée) par une série d’images implicites ou
explicites qu’ils se font, pour reprendre le schéma hexafonctionnel de Jakobson :
d’eux-mêmes ;
de leur discours ;
du support de leur discours ;
de la langue qu’ils utilisent ;
du destinataire ;
de la réalité sociale et physique.
Ces images peuvent d’ailleurs être plus ou moins démultipliées : j’écris en
fonction de l’image que mon public se fait de moi-même – problème de "l’image
de marque" de l’écrivain, qui fonctionne également comme une norme
contraignante [...]. À chaque "image" correspondra une série de contraintes ou
de servitudes (de normes) qui viendront orienter le travail de l’émetteur ».

1.4 (Auto-)critiques

Notre modélisation de la communication verbale, en accordant une place aux


autres compétences sur lesquelles se greffe la compétence linguistique, et aux
différents facteurs qui médiatisent la relation langue/parole et permettent la
conversion de l’une en l’autre, fait subir à celle de Jakobson, nous semble-t-il,
certains aménagements positifs. Mais ce n’est encore qu’un schéma – trop
schématique, et trop statique.

1.4.1 Les propriétés de la communication verbale

Cette présentation ne fait pas apparaître certaines propriétés caractéristiques


de la communication verbale (et qui permettent de l’opposer à d’autres types de
communications sémiotiques)20 à savoir :
– La réflexivité : l’émetteur du message est en même temps son premier
récepteur21.
– La symétrie : le message verbal appelle généralement une réponse, c’est-à-
dire que tout récepteur fonctionne en même temps comme un émetteur en
puissance (cette propriété s’appliquant surtout au message oral, encore que
certains d’entre eux excluent le droit de réponse : certains types de discours
professoral22, le discours théâtral – le public pouvant certes « répondre » par
certains comportements verbaux ou mimo-gestuels, mais la symétrie implique
que la réponse s’effectue à l’aide du même code23 ; inversement, la
communication épistolaire, quoique de nature écrite, autorise et sollicite une
réponse différée).

Remarque
Notre schéma suppose que quand l’un parle, l’autre écoute en silence et
inversement, c’est-à-dire que les deux énonciateurs jouent à tour de rôle celui
d’émetteur et de récepteur. Cette simplification abusive (car il arrive
fréquemment que les divers participants à une conversation « parlent tous à la
fois ») est à la rigueur acceptable en ce qui concerne les comportements verbaux
proprement dits, une telle situation passant tout de même pour la plus normale24.
Mais elle est en revanche inadmissible s’agissant des comportements para-
verbaux, car les usages conversationnels veulent au contraire que pendant que L
parle, A réagisse mimo-gestuellement (mimique d’approbation, moue sceptique,
etc.), réactions dont l’absence totale et prolongée finit par inhiber complètement
le discours de L. Pour rendre compte d’un tel fonctionnement, le schéma devrait
donc être raffiné de la façon suivante :
• du côté de l’émetteur, entrent en fonctionnement :
sa compétence verbale d’encodage ;
sa compétence para-verbale d’encodage et de décodage (des comportements
« actifs » du récepteur) ;
• du côté du récepteur :
sa compétence verbale de décodage (« passive ») ;
sa compétence para-verbale de décodage, et certains éléments de sa
compétence d’encodage (unités à fonction « phatique » ou régulatrice) ;
– La transitivité : elle consiste en ce que, si un émetteur x transmet à un
récepteur y une information i, y a la possibilité de transmettre à son tour i à z,
sans avoir fait lui-même l’expérience de la validité de i. Cette propriété
fondamentale permet au langage humain (à la différence par exemple de celui
des abeilles) de fonctionner comme l’instrument privilégié de la transmission du
savoir.
1.4.2 La complexité des instances émettrice et réceptrice

D’autre part, cette présentation ne rend compte que du cas le plus simple, et
finalement le plus rare, de communication : celui de la communication duelle (en
« tête-à-tête »). Or, sans même parler du cas épineux du discours littéraire, dans
lequel les instances émettrice et réceptrice se trouvent dédoublées
(auteur/narrateur d’un côté, lecteur/narrataire de l’autre), de nombreux cas de
communication « ordinaire » dévient par rapport à ce schéma canonique, et il
serait urgent d’établir une typologie des situations d’allocution qui tienne compte
du nombre et du statut des partenaires de l’échange verbal :

a) À la phase d’émission, plusieurs niveaux d’énonciation peuvent se trouver
superposés (problèmes du discours rapporté, du transcodage25, etc.), et Jakobson
lui-même en est bien conscient, qui déclare à propos d’une « bribe de
conversation » entendue dans le train : « Il y a là une chaîne d’émetteurs et de
récepteurs, tant réels que fictifs, dont la plupart ont une simple fonction de relais,
et se contentent de citer (pour une large part, volontairement) un seul et unique
message, qui leur était (pour un certain nombre d’entre eux, tout au moins)
depuis longtemps connu » (1973, p. 206). Ainsi, lorsqu’un annonceur commande
à une agence une campagne publicitaire, le schéma de la communication se
complexifie de la façon suivante :

Autre exemple : la communication théâtrale oblige, elle aussi, à admettre


l’existence d’une chaîne d’émetteurs l’émetteur originel (l’auteur) se trouvant
relayé par une série d’émetteurs « interprétants » (metteur en scène, décorateur,
éclairagiste, acteurs...).

b) Quant à la catégorie du récepteur, il convient, elle aussi, de l’affiner en
faisant intervenir un certain nombre d’axes distinctifs.

1 Nous introduirons d’abord la distinction suivante :

- Le destinataire proprement dit, ou allocutaire (qui peut être singulier ou


pluriel, nominal ou anonyme, réel ou fictif), se définit par le fait qu’il est
explicitement considéré par l’émetteur L (l’emploi du pronom de seconde
personne et/ou la direction du regard en témoignent) comme son partenaire dans
la relation d’allocution, et que partant les opérations d’encodage sont
partiellement déterminées par l’image que L s’en construit.

1 Pour une description plus fine de ces différentes catégories de récepteurs, voir Goffman 1987.
2 On trouve chez Fillmore (« Deixis I », p. 3) cette opposition « addresse » vs « audience », ce dernier étant
défini comme « a person who may be considered as part of the conversational group but who is not a
member of the speaker/addresse pair ».
3 C’est l’expression qu’utilise Lyons, 1978, p. 34.

– L’émetteur peut se soucier en outre de la présence dans le circuit de la


communication de « destinataires indirects » qui, sans être intégrés à la relation
d’allocution proprement dite, fonctionnent comme des « témoins » de l’échange
verbal, et l’influencent parfois de façon décisive (exemples du mot d’esprit, du
discours polémique, des exposés en soutenance de thèse, etc.).

- Il faut enfin admettre pour tout message l’existence de récepteurs
additionnels et aléatoires, dont l’émetteur ne saurait prévoir la nature, et par voie
de conséquence, la façon dont ils interpréteront le message produit. C’est ainsi
qu’une lettre peut tomber en d’autres mains que celles de son destinataire
intentionnel, ou qu’un cours peut être écouté dans l’embrasure d’une porte par
un auditeur de passage, sur lequel l’émetteur n’a aucun moyen d’agir pour
contrôler la façon dont « passe » son message.

2 Pour chacune de ces trois catégories de récepteurs, le nombre des éléments
qu’elles sont susceptibles de comprendre est extrêmement variable, et varient en
conséquence les propriétés internes du message.

3 Les destinataires directs et indirects peuvent être physiquement présents
dans la situation de communication, ou en être absents26 (les récepteurs
additionnels étant par définition exclus de cette situation).

4 Ils peuvent avoir ou non la possibilité de répondre (communication
symétrique/unilatérale), et cet axe (qui en domine un autre : la réponse peut être
immédiate ou différée, comme dans l’échange épistolaire) ne recouvre pas le
précédent, d’où la possibilité de fonder sur les axes (3) et (4) quatre classes de
récepteurs :
présent + « loquent27 » (échange oral quotidien) ;
présent + non-loquent (la conférence magistrale) ;
absent + loquent (la communication téléphonique) ;
absent + non-loquent (dans la plupart des communications écrites).

5 Dans certains cas complexes de communication, les destinataires se
ventilent en plusieurs « couches » de réception qui n’ont pas le même statut
énonciatif (c’est-à-dire que cet axe précise et illustre les distinctions introduites
en (1), en voici quelques exemples :

– Au cours des interviews radiophoniques de personnalités politiques ou
scientifiques, on constate que les appellatifs viennent ponctuer le discours avec
une fréquence inusitée. C’est qu’en plus de leurs fonctions conative et phatique
ordinaires, ils servent à informer les auditeurs, dont l’ensemble ne cesse de se
renouveler au cours de l’émission, de l’identité de l’interviewé. On ne peut donc
décrire adéquatement le fonctionnement de ces termes, qui cumulent les
fonctions appellative et désignative, qu’en tenant compte de la superposition de
deux niveaux distincts et hétérogènes d’allocution.

– Dans la communication théâtrale, l’acteur s’adresse à d’autres acteurs,
présents sur scène et susceptibles de répliquer, mais aussi, à un autre niveau, au
public également présent28, mais dans l’ombre et le silence ; et il peut selon les
cas privilégier la relation intra-scénique ou la relation avec l’assistance.
Appelons respectivement na et np les deux niveaux de réception. Si l’on admet
l’opposition terminologique que propose Lavorel (1973, p. 146-147), et que le
« monologue » comique et mélodramatique s’effectue, à l’insu du locuteur, en la
présence sur scène d’un récepteur indiscret, tandis que dans le « soliloque »
tragique l’acteur n’a d’autre récepteur que le public, on peut décrire ainsi le
fonctionnement énonciatif de ces deux catégories rhétoriques :
existence dans les deux cas du niveau np ;
quant à na, c’est un ensemble vide dans le cas du soliloque, et occupé par un ou
plusieurs « récepteur (s) additionnel (s) » dans le cas du monologue.

Remarques
• En dehors de ces deux cas, toute tirade admet en na un (ou plusieurs)
destinataire(s) direct(s), doublé(s) éventuellement de destinataires indirects.
• Le niveau np peut être assimilé à la catégorie des destinataires indirects (qui
deviennent directs en cas d’adresse au public).
• « Parler à la cantonade », c’est d’après le Petit Robert (1967) : au théâtre,
« parler à quelqu’un qui est supposé être dans les coulisses » (existence donc en
na d’un destinataire direct, mais absent de l’espace scénique) ; couramment,
« parler en semblant ne s’adresser précisément à personne » (soit : absence de
destinataire direct, mais présence de destinataires indirects).
- Analysant dans un magazine féminin le dispositif énonciatif dans lequel
s’inscrit le courrier des lectrices, Chabrol remarque (1971, p. 100), sans
malheureusement expliciter les modalités de son inscription dans l’énoncé, que
c’est à la « lectrice idéale », plus qu’à une correspondante particulière, que
s’adresse en réalité Marcelle Ségal : « La lectrice "idéale" est inscrite dans le
discours. Ce trait explique le caractère "biaisé" des réponses de Ségal. Ce n’est
pas à la correspondante qu’elle parle mais à la lectrice idéale. La correspondante
devient la tierce personne de ce dialogue. »
- Dernier exemple de la pluralité possible des niveaux de réception : La
Couleur orange, roman d’Alain Gerber (Laffont 1975), est dédié à une certaine
Marie-José, qui se trouve interpellée dès la phrase inaugurale (« Ce que j’aimais,
c’est la couleur, tu sais, orange »). Mais sans doute Gerber espère-t-il d’autres
lecteurs que cet interlocuteur privilégié : il convient donc, là encore, de tenir
compte, dans la description du dispositif allocutaire qui encadre ce texte, de deux
niveaux hétérogènes de récepteurs.

Remarque
Il arrive parfois (c’est particulièrement net dans l’exemple de Marcelle Ségal,
et c’est une ficelle comique abondamment exploitée par Molière) que la
hiérarchie effective des niveaux de réception soit inversée par rapport à leur
hiérarchie de principe, c’est-à-dire que celui qui s’inscrit littéralement dans
l’énoncé comme son destinataire indirect fonctionne en fait comme le véritable
allocutaire : on peut dans ce cas parler de trope communicationnel.
6 Le récepteur peut encore être réel, virtuel, ou fictif – fictif, il le devient à la
faveur du subterfuge qui consiste à prêter au lecteur virtuel les apparences et les
pouvoirs exclusifs d’un être réel, comme le don de parole. Lorsque Diderot
suppose venant de son lecteur des objections, des lassitudes, des incertitudes
(« Je vous entends, vous en avez assez, et votre avis serait que nous allassions
rejoindre nos deux voyageurs »), il lui conserve son statut réel d’être virtuel.
Mais dès lors qu’il prend la parole (« Tandis que je vous faisais cette histoire,
que vous prendrez pour un conte... – Et celle de l’homme à la livrée qui raclait
de la basse ? – Lecteur, je vous le promets29 »), le lecteur, en accédant à
l’existence, se trouve du même coup rejeté dans la fiction. Au-delà de certaines
limites, l’inscription de l’autre dans l’énoncé du « je » bascule dans un irréalisme
d’ailleurs parfaitement assumé, d’après Lecointre et Le Galliot, par Diderot.

7 Dans la définition du récepteur, il convient enfin de faire intervenir la
relation socio-affective qu’il entretient avec le locuteur. Cette relation se définit
elle-même à partir de différents paramètres (degré d’intimité qui existe entre les
deux partenaires de l’échange verbal, nature des rapports hiérarchiques qui
éventuellement les séparent, et du contrat social qui les lie), mais elle se
ramènerait, selon Perret (1968), à un archi-axe graduel
distance/non distance
qui subsumerait à la fois l’axe de l’intimité et de la domination sociale (et qui
intervient par exemple de façon déterminante dans l’utilisation des pronoms
« vous » vs « tu »).

1.4.3 Les interactions existant entre ces diverses composantes

Mais l’inconvénient essentiel de notre schéma, c’est qu’il met en place dans
leurs cases respectives que des termes (dans les deux sens de ce terme) :
a) Ce ne sont que des mots, auxquels il s’agit de donner un contenu référentiel
précis. Quelle réalité recouvrent exactement ces étiquettes descriptives ? Le seul
élément qui ait jusqu’à présent fait l’objet d’investigations approfondies, c’est la
compétence linguistique (conçue d’ailleurs de façon bien restrictive). Quant aux
autres composantes de la communication, elles restent encore terres inconnues
ou presque.

b) Ce sont des termes de relations : les différents ingrédients de ce modèle
sont juxtaposés les uns aux autres, et figés à la place qui leur est dévolue, comme
s’il n’existait entre eux aucun problème de définition de frontière, ni aucune
espèce d’interactions. Quelques exemples montreront qu’il n’en est rien :

1 L’émetteur et le récepteur, dans ce schéma, se font face, et leurs « sphères »
respectives sont comme deux bulles imperméables qui se gardent bien de
s’intersectionner. Nous avons déjà introduit quelques correctifs à cette
présentation, en disant que tout récepteur était en même temps un émetteur en
puissance, et que dans la compétence culturelle des deux partenaires de la
communication il fallait incorporer l’image qu’ils se font d’eux-mêmes, qu’ils se
font de l’autre, et qu’ils imaginent que l’autre se fait d’eux-mêmes : on ne parle
pas à un destinataire réel, mais à ce que l’on croit en savoir, cependant que le
destinataire décode le message en fonction de ce qu’il croit savoir de l’émetteur.
Mais ces réserves sont trop faibles encore. Car les deux interlocuteurs ne se
contentent pas de prendre à tour de rôle la parole, en tenant compte des images
qu’ils se sont une fois pour toutes constituées l’un de l’autre : il y a modification
réciproque des protagonistes du discours au fur et à mesure que se déroule ce
que certains théoriciens comme Watzlawick dénomment justement une
« interaction ». D’autre part, même si les compétences ne sont pas aussi
parfaitement identiques que le suppose Jakobson, c’est tomber dans l’excès
inverse que de les présenter comme totalement disjointes : elles
s’intersectionnent d’autant plus qu’elles ont tendance à s’adapter l’une à l’autre
au cours de l’échange verbal, chacun modelant, dans des proportions il est vrai
extrêmement variables, son propre code à celui qu’il présume chez l’autre.
Certains générativistes le reconnaissent d’ailleurs, et tentent d’aménager la
conception standard du « locuteur-auditeur idéal » en postulant l’existence d’une
« compétence communicationnelle » (Lakoff : conscience de l’existence de
certaines variations « -lectales »), ou encore d’une « métacompétence »
(Wunderlich, 1972, p. 47 : « Fait également partie de la compétence linguistique
une sorte de métacompétence, à savoir la capacité de réorganiser une grammaire
déjà intériorisée, de modifier des règles existantes de production de phrases et de
perception linguistique, d’admettre de nouveaux éléments dans le lexique, etc.
Ceci se produit chaque fois qu’un auditeur [il conviendrait d’ajouter :... « et
qu’un émetteur »] accepte la compétence linguistique différente de l’un de ses
partenaires en communication et essaie de l’assimiler. ») Quelle que soit la place
que l’on accorde dans le modèle au phénomène, il est en tout cas certain (et
l’usage des déictiques nous en fournira l’illustration) que tout acte de parole
exige une certaine dépense d’énergie pour « se mettre à la place de l’autre »
(dépense en général, ainsi que nous le montre encore le fonctionnement des
déictiques, considérablement plus grande pour le récepteur que pour l’émetteur),
et que « la communication se fonde sur cet ajustement plus ou moins réussi, plus
ou moins souhaité, des systèmes de repérage des deux énonciateurs30 » (Culioli,
1973, p. 87).

2 Le problème de la compétence idéologique sera repris plus tard. Mais disons
dès maintenant que l’idéologie, tout en constituant un système de contenus
autonome, et susceptible de se manifester dans toutes sortes de comportements
sémiologiques, investit de toute part et préférentiellement les contenus
linguistiques, et que la frontière entre les deux compétences, que nous avons
représentée par un trait plein, est en réalité poreuse.

3 Le statut du référent est tout aussi complexe. D’une part, il est extérieur au
message, et environne la communication. Mais en même temps il s’y insère dans
la mesure où une partie de ce référent est concrètement présente et perceptible
dans l’espace communicationnel, et c’est en général ce que l’on entend par
situation de discours ; où une autre partie (qui peut coïncider partiellement, dans
le « discours de situation », avec la précédente) de ce référent est convertie en
contenu du message ; où enfin il se réfléchit dans la « compétence idéologique et
culturelle » des sujets, c’est-à-dire l’ensemble des connaissances qu’ils en
possèdent et des représentations qu’ils s’en sont construites. Son lieu d’insertion
est donc multiple.

4 Le canal, c’est d’abord le support des signifiants, eux-mêmes support des
significations. Mais il fonctionne en même temps comme un filtre
supplémentaire puisque la nature du canal n’est pas sans incidence sur les choix
linguistiques : c’est par exemple un fait bien connu qu’en publicité la nature du
« message » varie avec celle du « support31 ».

5 Quant à « l’univers de discours », il intègre à la fois, nous l’avons dit, les
données situationnelles et les contraintes de genre. Or ses frontières internes sont
aussi floues que ses frontières externes, étant donné que :
les contraintes rhétoriques sont en partie déterminées par les données
situationnelles ;
on peut considérer que l’émetteur et le récepteur sont partie intégrante de la
situation de communication ;
enfin, la situation intègre une partie du référent. Mais laquelle ? Ce que voient le
locuteur et l’allocutaire ? Ce qu’ils peuvent voir en modifiant leur champ de
vision sans se déplacer ? En se déplaçant ? Mais alors, où arrêter le référent de
situation ?
Nous serions bien incapable de répondre à toutes ces questions. Notre schéma
(car « modèle » serait un bien grand mot, s’agissant d’un objet aussi faiblement
structuré) a du moins le mérite de les soulever, de montrer que les différents
paramètres extralinguistiques sont loin d’y occuper une place marginale, et de
permettre de circonscrire les tâches qui attendent la linguistique « de deuxième
génération » que Benveniste appelle de ses vœux : chercher comment
s’articulent entre elles les différentes compétences ; comment agit, à l’encodage
et au décodage, ce filtre complexe qu’est l’univers de discours ; comment
s’effectue, dans une situation déterminée, la mise en référence du message
verbal ; tenter enfin d’élaborer ces modèles de production et d’interprétation qui
permettent la conversion de la langue en discours.

2 L’ÉNONCIATION
Il est temps maintenant de définir plus précisément le champ de notre étude,
c’est-à-dire de fournir une réponse à la question : qu’est-ce donc que
l’énonciation ? Quel doit être, quel peut être l’objet d’une « linguistique de
l’énonciation » ? C’est alors qu’apparaissent l’écart qui sépare ce « pouvoir » de
ce « devoir » et l’ambiguïté qui s’attache au concept d’énonciation.

2.1 Considérations sémantiques sur le mot « énonciation »

2.1.1 Sens originel

Tous les linguistiques pourtant s’accordent sur le sens « propre » qu’il


convient d’attribuer à ce terme :
Benveniste (1970, p. 12) : « L’énonciation est cette mise en fonctionnement de la
langue par un acte individuel d’utilisation. »
Anscombre et Ducrot (1976, p. 18) : « L’énonciation sera pour nous l’activité
langagière exercée par celui qui parle au moment où il parle ».
Nous dirons donc que l’énonciation, c’est en principe l’ensemble des
phénomènes observables lorsque se met en branle, lors d’un acte
communicationnel particulier, l’ensemble des éléments que nous avons
précédemment schématisés.
Mais Anscombre et Ducrot poursuivent ainsi : « [L’énonciation] est donc par
essence historique, événementielle, et, comme telle, ne se reproduit jamais deux
fois identique à elle-même. » S’ils s’accordent sur sa « vraie » nature, les
linguistes sont également unanimes à reconnaître l’impossibilité de constituer en
objet d’étude l’énonciation ainsi conçue : c’est en effet « l’archétype même de
l’inconnaissable », car « nous ne connaîtrons jamais que des énonciations
énoncées » (Todorov, 1970, p. 3).

2.1.2 Premier glissement sémantique

C’est pourquoi le terme subit couramment, à partir de sa valeur originelle, un


premier glissement sémantique, d’ordre métonymique, glissement qui s’explique
à la fois par l’impossibilité méthodologique de traiter l’énonciation au sens
propre, et par la motivation du signifiant (le suffixe -tion dénotant en français
polysémiquement l’acte et le produit de l’acte) : alors qu’à l’origine
l’énonciation s’oppose à l’énoncé comme un acte à son produit, un processus
dynamique à son résultat statique, le terme a progressivement vu son dénoté se
figer. Tel texte est traité d’« énonciation », cependant que le sens premier devient
marqué par rapport au dérivé, voire remotivé sous la forme d’« acte
d’énonciation ».
On peut alors se demander dans quelle mesure l’énonciation, au terme d’une
telle évolution sémantique, s’oppose encore à l’énoncé. Avant de répondre à
cette question, nous voudrions d’abord rapidement signaler que le terme
d’« énoncé » est lui aussi polysémique. On peut ainsi distinguer les usages
terminologiques suivants :

énoncé 1 = phrase actualisée (Ruwet, 1967, p. 368 ; Lyons, 1970, p. 42 et
102 ; Sperber, 1975, p. 389) ;
énoncé 2 = unité transphrastique, séquence structurée de phrases (Kuentz,
1969, p. 86), laquelle peut être envisagée soit en langue, soit en parole ;
énoncé 3 = séquence de phrases envisagée en langue (vs « discours » :
Guespin, 1971, p. 10) ;
énoncé 4 = séquence de phrases actualisée (Dubois et Sumpf, 1969, p. 3).

Deux axes hétérogènes se trouvent donc impliqués dans cette polysémie32 :
l’axe d’opposition langue/parole, et l’axe du « rang » (dimension de l’unité
envisagée). Pour clarifier la situation, on pourrait proposer d’opposer
régulièrement selon l’axe du rang les termes de « phrase » et d’« énoncé », et de
les utiliser comme des archilexèmes neutralisant l’opposition langue/parole. On
disposerait ainsi d’un ensemble terminologique comprenant six éléments :
phrase phrase phrase vs énoncé énoncé énoncé33
abstraite actualisée abstrait actualisé
Il nous importe moins au demeurant de prendre position dans ce maquis
terminologique que de tenter de préciser où passe la frontière entre l’énoncé et
l’énonciation à partir du moment où la seconde cesse d’être conçue comme
l’acte de production du premier, et où les deux objets se trouvent de ce fait
singulièrement rapprochés.
Nous dirons qu’en fait, il s’agit du même objet, et que la différence réside dans
la mise en perspective de cet objet : « À l’énoncé conçu comme objet-
événement, totalité extérieure au sujet parlant qui l’a produit, se substitue [dans
la perspective d’une linguistique de l’énonciation] l’énoncé objet fabriqué, où le
sujet parlant s’inscrit en permanence à l’intérieur de son propre discours, en
même temps qu’il y inscrit l’"autre", par les marques énonciatives » (Provost-
Chauveau, 1971, p. 12). Lucile Courdesses exprime en des termes proches une
idée similaire : une fois, dit-elle, que l’on a renoncé à considérer l’énonciation
comme l’acte de production de l’énoncé, « le problème qui se pose est de
découvrir les lois de l’énonciation en partant de l’énoncé réalisé. Existe-t-il des
structures spécifiques de l’énonciation, des éléments discrets analysables
permettant d’établir clairement le procès d’énonciation à l’intérieur de l’énoncé
comme un fil de trame invisible mais présent dans un tissu ? » (1971, p. 23).
Telle sera aussi notre problématique : faute de pouvoir étudier directement
l’acte de production, nous chercherons à identifier et décrire les traces de l’acte
dans le produit, c’est-à-dire les lieux d’inscription dans la trame énoncive des
différents constituants du cadre énonciatif (CE).

2.1.3 Deuxième glissement sémantique


Parmi ces différents constituants, il en est un que l’on voit souvent privilégier
par les théoriciens de l’énonciation, et la citation précédente d’Anscombre et
Ducrot l’illustre clairement (« L’énonciation sera pour nous l’activité langagière
exercée par celui qui parle... ») : c’est l’émetteur du message ; privilège que
connote et conforte à la fois le terme un peu malencontreux d’« énonciation »,
car même si l’usage linguistique prétend en faire un archilexème neutralisant
l’opposition encodage/décodage, l’usage commun (« énoncer », c’est produire,
plutôt qu’interpréter, un message) tend obstinément à le contaminer34. C’est
pourquoi le terme d’« énonciation », outre le transfert métonymique
précédemment signalé, est fréquemment affecté d’un autre type de glissement
sémantique, qui lui relève de la « spécialisation » (réduction d’extension) : au
lieu d’englober la totalité du parcours communicationnel, l’énonciation est alors
définie comme le mécanisme d’engendrement d’un texte, le surgissement dans
l’énoncé du sujet d’énonciation, l’insertion du locuteur au sein de sa parole.

2.2 L’énonciation « restreinte » vs « étendue »

Selon que la perspective adoptée admet ou non cette restriction du concept, on


parlera de linguistique de l’énonciation « restreinte » ou « étendue ».

a) Conçue extensivement, la linguistique de l’énonciation a pour but de
décrire les relations qui se tissent entre l’énoncé et les différents éléments
constitutifs du cadre énonciatif, à savoir :
les protagonistes du discours (émetteur et destinataire(s)) ;
la situation de communication :
circonstances spatio-temporelles ;
conditions générales de la production/réception du message : nature du canal,
contexte socio-historique, contraintes de l’univers de discours, etc.

Nous appellerons « faits énonciatifs » les unités linguistiques, quels que soient
leur nature, leur rang, leur dimension, qui fonctionnent comme indices de
l’inscription au sein de l’énoncé de l’un et/ou l’autre des paramètres qui
viennent d’être énumérés, et qui sont à ce titre porteuses d’un archi-trait
sémantique spécifique que nous appellerons « énonciatème ».

Il revient à la linguistique de l’énonciation d’identifier, décrire et structurer
l’ensemble de ces faits énonciatifs, c’est-à-dire :
de faire l’inventaire de leurs supports signifiants et de leurs contenus signifiés ;
d’élaborer une grille permettant de les classer.
Le principe de classification le plus naturel semble être le suivant :
énoncé rapporté au locuteur ;
énoncé rapporté à l’allocutaire ;
énoncé rapporté à la situation énonciative.
C’est celui qui nous adopterons, bien qu’il ne soit pas entièrement
satisfaisant :
On peut considérer en effet que le locuteur et l’allocutaire sont parties intégrantes
de la situation de communication.
Certains faits énonciatifs, comme ceux qui reflètent la relation que l’émetteur
entretient, via l’énoncé, avec le récepteur, ne trouvent place dans aucune de ces
trois rubriques.
D’autres en revanche en chevauchent plusieurs. C’est ainsi par exemple que le
fonctionnement des déictiques met en cause : le locuteur + l’allocutaire
(secondairement) + la situation spatio-temporelle de L (et éventuellement de A).
Mais ce qui prévaut dans leur définition, c’est qu’ils permettent au locuteur de
s’approprier l’appareil de l’énonciation, et d’organiser autour de ses propres
coordonnées temporelles et spatiales l’ensemble de l’espace discursif. Les
déictiques seront donc envisagés dans la perspective du locuteur-scripteur : c’est
la valeur dominante du phénomène envisagé qui déterminera son appartenance à
telle ou telle rubrique35.

b) Conçue restrictivement, la linguistique de l’énonciation ne s’intéresse qu’à
l’un des paramètres constitutifs du CE : le locuteur-scripteur. Telle est l’attitude
descriptive que nous adopterons ici, en ce qui concerne du moins la plus grande
partie de notre étude. Dans cette perspective restreinte, nous considérerons
comme faits énonciatifs les traces linguistiques de la présence du locuteur au
sein de son énoncé, les lieux d’inscription et les modalités d’existence de ce
qu’avec Benveniste nous appellerons « la subjectivité dans le langage ». Nous
nous intéresserons donc aux seuls unités « subjectives » (qui constituent un sous-
ensemble des unités « énonciatives »), porteuses d’un « subjectivème » (cas
particulier d’énonciatème)
Cette subjectivité est omniprésente : tous ses choix impliquent le locuteur –
mais à des degrés divers. Notre hypothèse de travail sera que certains faits
linguistiques sont de ce point de vue plus pertinents que d’autres ; notre but, de
localiser et circonscrire ces points d’ancrage les plus voyants de la subjectivité
langagière.

2.3 Récapitulation

Nous venons de montrer qu’à partir de sa valeur originelle, le terme


d’énonciation subit deux types de glissement sémantique, et corrélativement, la
problématique de l’énonciation deux types de déplacement, dont l’un nous
semble inéluctable (on est méthodologiquement contraint à la problématique des
traces), cependant que le second n’est que conjoncturel et provisoire ;
provisoirement donc nous accepterons cette réduction, car elle permet, en
limitant le champ d’investigation, de ne pas trop s’y perdre.
Au terme de cette double distorsion du concept, la problématique de
l’énonciation (la nôtre) peut être ainsi définie : c’est la recherche des procédés
linguistiques (shifters modalisateurs, termes évaluatifs, etc.) par lesquels le
locuteur imprime sa marque à l’énoncé, s’inscrit dans le message (implicitement
ou explicitement) et se situe par rapport à lui (problème de la « distance
énonciative »). C’est une tentative de repérage et de description des unités, de
quelque nature et de quelque niveau qu’elles soient, qui fonctionnent comme
indices de l’inscription dans l’énoncé du sujet d’énonciation.
Dans un premier temps, c’est donc une lexologie restreinte que nous
pratiquerons : « lexologie », car tel est le néologisme (formé sur le grec
« lexis ») à l’aide duquel Barthes (1978 a, p. 9) propose de baptiser la
linguistique de l’énonciation ; « restreinte », car des différents paramètres qui
peuvent être considérés comme pertinents dans le cadre de cette problématique
nous ne retiendrons que le premier, et nous concentrerons notre réflexion sur les
traces dans l’énoncé du locuteur-scripteur ; restreinte aussi parce que notre étude
se limitera aux manifestations les plus banales, dans le discours le plus
« ordinaire », de la subjectivité langagière, et que les sophistications du discours
littéraire, dont il sera certes à plusieurs reprises fait mention, n’occuperont
jamais l’avant-scène de notre réflexion, qui pourra de ce fait sembler quelque
peu grossière.
Notre hypothèse et notre méthode de travail seront pourtant les mêmes que
celles qu’adoptent, en les appliquant à un texte littéraire (Jacques le Fataliste),
Lecointre et Le Galliot (1972, p. 222-223) : « Il importe de distinguer
rigoureusement ce qui est dit – l’énoncé – et la présence du locuteur à l’intérieur
de son propre discours – l’énonciation. Si cette présence se dérobait à une
approche objective, la distinction qui précède se révélerait peu opérationnelle. Or
il se trouve qu’une série bien répertoriée [...] de formes linguistiques traduit
effectivement cette appropriation de son propre discours par le locuteur. On est
donc conduit, dans des études de ce type, à isoler des systèmes d’indices parmi
lesquels les pronoms personnels, les formes verbales, les informants spatiaux et,
d’une manière générale, l’ensemble des modalités qui instituent les rapports
entre les interlocuteurs et l’énoncé. » Semblablement, et s’agissant du seul
locuteur, ce sont ces lieux d’ancrage les plus manifestes de la subjectivité
langagière (Lecointre et Le Galliot parlent encore de « points perceptibles »)
qu’il va s’agir pour nous d’inventorier.
Après l’avoir ainsi sévèrement restreinte, nous élargirons dans un second
temps la perspective descriptive : nous réintégrerons les paramètres énonciatifs
préalablement, et injustement, éliminés, et nous mentionnerons un certain
nombre de travaux qui par des voies différentes contribuent également au
défrichage du champ « lexologique ».

1 L’expression doit être ici entendue en un sens relativement large – plus large en tout cas que chez
Lyons qui la définit (1978, p. 33) comme une « transmission intentionnelle d’informations, à l’aide
d’un système de signaux pré-établi » – et qui peut déborder le cadre étroit de ce que Mounin appelle
la « sémiologie de la communication » (vs « sémiologie de la signification »).
2 Cf. 1972, p. 25 : « Aussi, le schéma élaboré par Jakobson et largement répandu aujourd’hui
comme un "résultat" assuré de "la" linguistique apparaît-il de plus en plus comme un modèle
régressif » – mais par rapport à quoi ?
Nous n’entrons pas ici dans les détails d’une explication de la genèse de ce schéma (qui adapte à la
communication verbale certains éléments de la théorie de l’information), ni d’une comparaison avec
d’autres schémas antérieurement proposés (Bühler, Shannon et Weaver) : on peut là-dessus consulter
Eco, 1972, p. 39-54.
3 Dans le cas du soliloque, l’émetteur et le récepteur sont substantiellement confondus, mais ils
restent fonctionnellement distincts. De plus, « il est, à cet égard, remarquable que les sociétés
répriment par la raillerie le soliloque [...]. Celui qui veut s’exprimer sans crainte de censure doit se
trouver un public devant lequel il jouera la comédie de l’échange linguistique » (Martinet, cité par
Flahault, 1978, p. 24) ; émettre un message sans destinataire, c’est là un comportement qui passe
pour pathologique (et la parole verbale s’oppose sur ce point au chant, qui peut très « normalement »
être une activité solitaire).
Même dans les pratiques glossolaliques, le locuteur (qui déclare ne pas se comprendre lui-même)
postule en général l’existence d’un destinataire divin (susceptible lui de décrypter les productions
discursives du glossolale).
4 Allusion à cet adage que répète inlassablement Korzybski, et qui vaut pour toute sorte de
production discursive : « La carte n’est pas le territoire. »
5 Souligné par nous. Notons qu’en 1961, Jakobson (cité par Kevzin, 1969, n. 17, p. 29) considère
que « les tentatives pour construire un modèle du langage sans tenir compte du locuteur ou de
l’auditeur » menacent de transformer le langage en une « fiction scolastique » : en dix ans, la fiction
a complètement changé de camp... Palinodie remarquable, et révélatrice de cette « mutation » dont
nous parlions en avant-propos.
6 Cité par Jean Gattégno dans son introduction à Logique sans peine de Lewis Carrol, Hermann,
1966, p. 32.
7 De l’autre côté du miroir, Marabout, 1963, p. 245.
8 Curieusement, dans cette déclaration de Mounin (citée par D. Baggioni, 1977, p. 106), Michel
Leiris manque à l’appel, qui pourtant donne dans la préface du Glossaire sa formulation la plus
radicale à la thèse solipsiste : « Une monstrueuse aberration fait croire aux hommes que le langage
est né pour faciliter leurs relations mutuelles. C’est dans ce but d’utilité qu’ils rédigent des
dictionnaires, où les mots sont catalogués, doués d’un sens bien défini (croient-ils), basé sur la
coutume et l’étymologie. Or l’étymologie est une science parfaitement vaine qui ne renseigne en rien
sur le sens véritable d’un mot, c’est-à-dire la signification particulière, personnelle, que chacun se
doit de lui assigner, selon le bon plaisir de son esprit. »
9 Tout en défendant une thèse proche de celle d’Humpty Dumpty, la Logique de Port-Royal
reconnaît (p. 129) que l’intercommunication se fonde sur la « nécessité » des signes : « Il est permis
à chacun de se servir de tel son qu’il lui plaît pour exprimer ses idées, pourvu qu’il en avertisse.
Mais comme les hommes ne sont maîtres que de leur langage, et non pas de celui des autres, chacun
a bien droit de faire un dictionnaire pour soi mais on n’a pas droit d’en faire pour les autres, ni
d’expliquer leurs paroles par les significations qu’on aura attachées aux mots. C’est pourquoi quand
on n’a pas dessein de faire connaître simplement en quel sens on prend un mot, mais qu’on prétend
expliquer celui auquel il est communément pris, les définitions qu’on en donne ne sont nullement
arbitraires, mais elles sont liées et astreintes à représenter non la vérité des choses, mais la vérité de
l’usage » (notons qu’ici « arbitraire » s’oppose à « nécessaire », et non à « motivé » comme dans la
tradition saussurienne).
10 Ces expressions connotent l’idéal d’une communication totale et transparente (restitution
intégrale au décodage des signifiés encodés). Mais pourquoi serait-il grave ou regrettable qu’il en
soit autrement ? On peut au contraire appliquer à tous les langages cette vérité que Barthes découvre
lors d’une session de l’IRCAM (cf. Le Monde, 2 mars 1978, p. 15) : « Nous pensions devoir
affronter une difficulté, celle d’avoir à rapprocher des langages réputés différents, venus de
compétences inégales. Mais ce que nous avons affronté, je crois, c’est seulement notre peur de nous
sentir exclus du langage de l’autre : ce que nous avons compris, c’est que cette peur est en grande
partie illusoire : la séparation des langages n’est pas fatale, à partir du moment où l’on ne demande
pas à la parole d’accomplir toute la communication. »
11 Cette notion, ainsi que celle de « décodage aberrant » (U. Eco) sont bien entendu relatives au
projet signifiant de l’émetteur.
12 Que l’on appelle parfois « compétence active » vs « passive » – mais l’expression est assez
malencontreuse car l’opération de décodage est loin de se réduire à l’enregistrement pur et simple de
significations évidentes (elles sont au contraire reconstruites au terme d’un travail, ou « calcul
interprétatif »).
13 Ainsi, « Koko le gorille » possède activement 300 mots ; mais passivement, 200 ou 300 de plus.
14 Par exemple, supposons un sujet qui manie une langue étrangère plus aisément en laboratoire
que dans la vie réelle. Nous appellerons « compétence » linguistique de ce sujet sa compétence de
laboratoire et nous dirons que la situation de communication normale fonctionne comme un filtre qui
vient restreindre ses aptitudes langagières.
15 Ce morphème (obtenu par l’intersection de leurs signifiants) fonctionne comme un archilexème
venant commodément neutraliser (intersection corrélative des signifiés) l’opposition sémantique
existant entre psychologique/psychanalytique/psychiatrique...
16 On sait que c’est là-dessus que Chomsky fonde son argumentation tendant à prouver que la
sémantique générative n’est qu’une « variante notationnelle » du modèle standard.
17 Pour une reformulation ultérieure de ces différentes « compétences » impliquées dans les
mécanismes de production/interprétation, voir notre Implicite, chap. 4 (où nous introduisons la
notion de « compétence rhétorico-pragmatique »), ainsi que Les Interactions verbales, t. I, 29 sq. (où
il est question de « compétence communicative »).
18 C’est-à-dire que cette composante rend compte à la fois de ce que Todorov (1973, p. 135)
appelle les contraintes « énonciatives » et « discursives », par opposition aux contraintes strictement
linguistiques.
19 Relativement, car les contraintes situationnelles permettent tout de même en français un « jeu »
assez souple, à la différence de cette langue Dyirbal parlée dans le North Queenland, dont Dixon
(1971, p. 437) nous apprend qu’elle comporte deux variantes au vocabulaire totalement différent : le
Guwal, parler quotidien non marqué, et le Dyalnuy, langue spéciale utilisée obligatoirement en
présence de certains parents « tabous » : « The use of one language or the other was entirely
determined by whether or not someone in proscribed relation to the speaker was present or nearby ;
there was never any choice involved. »
20 Par exemple, la communication entre abeilles n’est ni symétrique, ni transitive, ni réflexive ;
même chose pour les messages produits par les panneaux de la circulation routière : un panneau ne
se parle pas à lui-même, et le récepteur ne répond pas à l’émetteur à l’aide du même code.
21 C’est même le plus important pour A. Tomatis, qui répète et démontre dans L’Oreille et le
langage que « parler, c’est d’abord s’entendre parler ».
22 Il est piquant de constater qu’appliquée à un élève, la formule « il répond » jette sur lui le
discrédit et connote l’insolence : il y a certes plusieurs manières de « répondre », mais la polysémie
de l’expression témoigne du fait que, fondamentalement, la communication didactique est conçue
comme devant rester asymétrique.
L’homme est en effet constitué de telle sorte qu’il est « par nature » plus propre à l’écoute muette
qu’à la prise de parole, Zénon d’Élée nous le démontre de manière irréfutable : « La nature nous a
donné une langue et deux oreilles, afin que nous écoutions plus et parlions moins. »
23 C’est bien le cas dans le happening, qui correspond précisément au souci de rendre symétrique
la communication théâtrale.
24 Lors d’une émission « Apostrophes » consacrée au problème de la « modernité » en littérature
(8 déc. 1978), comme la confusion des voix entravait le débat par son « bruit » excessif, Bernard
Pivot y mit bon ordre par cette répartie superbe d’à-propos (nous le citons approximativement) :
« Écoutez, je sais bien que dans la littérature moderne il y a souvent plusieurs "voix" mélangées, on
ne sait pas bien qui parle et ça n’a d’ailleurs aucune importance, mais à la télévision on en est encore
à l’âge classique, il y en a un qui parle et les autres qui écoutent... »
25 Sur ce problème, voir Pohl (1968, p. 50), qui propose une classification des différents types
« d’intermédiaires humains » : messager, écrivain public, secrétaire, agent des télégraphes,
interprète, traducteur, vulgarisateur, etc.
26 C’est pourquoi il est important de ne pas confondre (1) la situation de communication avec (2)
la relation d’allocution :
- l’allocutaire fait par définition partie de (2), mais non nécessairement de (1) (communication écrite
ou téléphonique) ;
- inversement, le délocuté, exclu de (2), peut être inclus dans (1).
27 Nous empruntons ce terme à Maillard, 1974.
28 Le discours filmique s’oppose de ce point de vue à la communication théâtrale, et c’est pourquoi
les adresses au spectateur (qui se rencontrent par exemple dans Pierrot le Fou de Godard) y sont
plus nettement « marquées ».
Remarque annexe : dans une séquence de cette œuvre, Marianne et Ferdinand-Pierrot, assis côte à
côte sur la banquette avant d’une voiture, dialoguent amoureusement :
« Je mets la main sur ton genou.
- Moi aussi Marianne.
- Je t’embrasse partout... » – mais ils n’en font rien.
Et ce trope comportemental produit un effet plus violent que le « je t’embrasse » conventionnel de la
communication téléphonique ou épistolaire, la différence tenant bien sûr au statut du destinataire
(présent/absent ? possibilité/impossibilité de passer à l’acte).
29 Extraits de Jacques Le Fataliste (Œuvres de Diderot, Gallimard, 1951, pp. 528 et 544), cités par
Lecointre et Le Galliot, 1972.
30 Le film de Jean Schmidt Comme les anges déchus de la planète Saint-Michel (documentaire sur
les « zonards » et autres sous-prolétaires urbains) en fournit un exemple en la personne de
l’« éducateur » qui, sous peine de rester incompris (« Et la lutte que vous avez menée ensemble, ça
n’a pas modifié l’image que tu te faisais des immigrés ? » – « Comment ça, l’image ? ? »), joue en
permanence sur un double clavier et se croit obligé de traduire dans le langage de l’autre les
formules qui lui viennent spontanément aux lèvres (ce qui donne par exemple : « Le problème c’est
que vous êtes complètement en dehors des circuits de production – que vous bossez pas, quoi. »)
31 On connaît la célèbre formule de Mac Luhan : « Le message c’est le médium. »
Pour un exemple (celui des « communications de masse ») de l’incidence du canal sur les propriétés
internes du message, voir Eco, 1972, p. 19.
32 Il s’agit bien en effet de polysémie et non d’homonymie :
é2/é3 : relation de domination (hypéronyme/hyponyme) ;
é2/é4 : même chose ;
é3/é4 : relation de contraste ;
é1/é4 : relation de partie à tout entre les dénotés correspondants.
33 Ducrot adopte quant à lui le système terminologique suivant :
phrase / énoncé vs texte / discours
(abstraite) (réalisé) (abstrait) (réalisé)
34 De même, Culioli aura beau faire : l’« énonciateur » d’un message, c’est d’abord,
traditionnellement, son émetteur.
35 L’attitude descriptive que nous adoptons ici se fonde donc sur l’hypothèse (contestable, nous
l’admettons) que même si les différents constituants du CE coexistent nécessairement et
dialectiquement dans tout acte communicationnel, il n’est pas complètement illégitime, d’un point
de vue méthodologique, de les dissocier (toute l’entreprise linguistique repose d’ailleurs sur de telles
opérations de dissociation – ainsi, des deux plans du contenu et de l’expression, qui sont pourtant,
comme chacun sait, aussi « indissociables » que le recto et le verso d’une feuille de papier...).
Chapitre 2
De la subjectivité dans le langage : quelques-uns de ses
lieux d’inscription

ON NE SAURAIT TENTER L’INVENTAIRE DES UNITÉS « subjectives » sans envisager


premièrement le cas de ces unités linguistiques dont l’observation est à l’origine
de la réflexion énonciative et que l’on appelle « déictiques », ou « shifters »1
Provisoirement définis comme « une classe de mots dont le sens varie avec la
situation2 », les déictiques exigent en effet, pour rendre compte de la spécificité
de leur fonctionnement sémantico-référentiel, que l’on prenne en considération
certains des paramètres constitutifs de la situation d’énonciation.

1 LES DÉICTIQUES
1.1 Problèmes de définition

1.1.1 Position du problème : les différents types de mécanismes référentiels

« La communication linguistique ayant souvent pour objet la réalité


extralinguistique, les locuteurs doivent pouvoir désigner les objets qui la
constituent : c’est la fonction référentielle du langage (le ou les objets désignés
par une expression forment son référent). Cette réalité n’est cependant pas
nécessairement "la" réalité, "le" monde. Les langues naturelles ont en effet ce
pouvoir de construire l’univers auquel elles se réfèrent ; elles peuvent donc se
donner un univers de discours imaginaire. L’Ile au trésor est un objet de
référence possible aussi bien que la gare de Lyon. » (Ducrot, 1972 c, p. 317).
Dans la même perspective, nous appellerons « référence » le processus de
mise en relation de l’énoncé au référent, c’est-à-dire l’ensemble des mécanismes
qui font correspondre à certaines unités linguistiques certains éléments de la
réalité extralinguistique.
Ducrot n’envisage dans sa définition de la fonction référentielle que le point
de vue de l’encodage (démarche onomasiologique, qui part de l’identification du
référent pour aboutir à sa dénomination linguistique), mais la perspective
sémasiologique est tout aussi pertinente. De façon très grossière, on peut opposer
ainsi les deux mécanismes :

– Encodage : le triangle sémiotique doit être orienté dans le sens : référent —>
Sé —> Sa.
La perception du dénoté et l’identification en son sein de certaines propriétés
linguistiquement pertinentes (s’il s’agit d’un objet-chaise : son caractère d’objet
matériel – fait pour s’asseoir – individuel – possédant un dossier – mais pas
d’accoudoirs...) permettent d’associer à cet objet extralinguistique un concept
abstrait, lequel devient signifié lorsqu’on lui associe un signifiant linguistique,
opération que permet la compétence lexicale du locuteur, c’est-à-dire l’une des
règles de correspondance Sa/Sé qu’il a intériorisées.

– Décodage : la perception acoustique ou visuelle du signifiant – plus
précisément l’extraction dans la substance d’expression des traits distinctifs qui
le constituent – renvoie le récepteur à un certain signifié qu’il identifie grâce à sa
compétence lexicale, ce signifié se présentant comme un ensemble de sèmes
abstraits, sur la base desquels il identifie à son tour le référent approprié. On le
voit, le plan sémantique fonctionne comme élément médiateur indispensable
entre le plan de l’expression et celui du référent extralinguistique : c’est lui qui
rend possible le mécanisme référentiel.

Que ce soit à l’encodage ou au décodage, le sujet utilise conjointement trois
types de mécanismes référentiels, que nous appellerons respectivement :
référence absolue/référence relative au contexte linguistique (cotexte)/référence
relative à la situation de communication, ou référence « déictique ».
Pour illustrer cette distinction, voyons quelles sont les possibilités de
dénomination d’un objet extralinguistique x dans le cas particulier où x est une
personne :

1 « Une fille blonde » : il y a dénomination « absolue ». Le choix de
l’étiquette signifiante est bien entendu arbitraire, c’est-à-dire relatif à un système
linguistique particulier. Mais nous parlons de référence absolue dans la mesure
seulement où, pour dénommer x, il suffit de prendre en considération cet objet x,
sans l’apport d’aucune information annexe.

1 Ces trois termes sont pour le moment admis comme synonymes – bien que Lyons distingue le
« denotatum » (en langue) du « référent » (en discours).

2 « La sœur de Pierre » : le choix, au sein du paradigme des termes de parenté,


du terme « sœur » pour désigner x, implique que le locuteur envisage, en plus de
x lui-même, une personne y, prise comme élément de référence. De même au
décodage, il n’est possible de donner un contenu référentiel précis au mot
« sœur » qu’en tenant compte de la relation x-y. En d’autres termes, le signifiant
« sœur » n’est pas attaché de manière « absolue » à l’objet x, puisque ce même
objet peut être dénommé alternativement : sœur de Pierre, fille de Jean, cousine
de Robert, etc. Son choix dépend de l’élément y sélectionné – mais il ne dépend
pas, du moins directement, de la situation d’interlocution.

3 Enfin, cette même personne x peut être représentée par l’un ou l’autre des
pronoms personnels « je »/« tu »/« il » (ou leurs diverses formes de flexion). Le
choix de l’unité signifiante appropriée et son interprétation référentielle se font
alors en tenant compte des données particulières de la situation de
communication, c’est-à-dire du rôle que joue x (locuteur, allocutaire ou délocuté)
dans le processus d’allocution : si l’on fait varier les rôles, x restant invariant, sa
dénomination linguistique variera corrélativement. Nous parlerons dans ce cas,
et dans ce cas seulement, de référence déictique.

Autres exemples :
1) « Pierre habite à Lyon » : référence « absolue ».
2) « Pierre habite au sud de Paris : référence « cotextuelle » (relative à un
élément explicité dans le contexte verbal).
3) « Pierre habite ici » : référence « déictique ».
1) « Pierre partira le 24 décembre » : référence absolue.
2) « Pierre partira la veille de Noël » : référence cotextuelle.
3) « Pierre partira demain » : référence déictique.

1.1.2 Définition

Nous proposons donc des déictiques la définition suivante : ce sont les unités
linguistiques dont le fonctionnement sémantico-référentiel (sélection à
l’encodage, interprétation au décodage) implique une prise en considération de
certains des éléments constitutifs de la situation de communication, à savoir :
le rôle que tiennent dans le procès d’énonciation les actants de l’énoncé,
la situation spatio-temporelle du locuteur, et éventuellement de l’allocutaire.

Il importe d’insister sur ce point qui prête à de fréquentes méprises : ce qui
« varie avec la situation », c’est le référent d’une unité déictique, et non pas son
sens, lequel reste constant d’un emploi à l’autre ; le pronom « je » fournit
toujours la même information, à savoir « la personne à laquelle renvoie le
signifiant, c’est le sujet d’énonciation ». Sur ce point, la définition de Jespersen
proposée plus haut est inacceptable, au même titre que ces formulations de
Benveniste et de Ricœur :

– Benveniste, 1966 a, p. 4 : « Hors du discours effectif, le pronom n’est
qu’une forme vide, qui ne peut être attachée ni à un objet ni à un concept » : un
objet sans doute, un concept certainement pas.
– Ricœur, 1975, p. 98 : « Les pronoms personnels sont proprement
"asémiques" ; le mot "je" n’a pas de signification en lui-même [...], "Je", c’est
celui qui, dans une phrase, peut s’appliquer à lui-même "je" comme étant celui
qui parle ; donc, le pronom personnel est essentiellement fonction du discours et
ne prend sens que quand quelqu’un parle et se désigne lui-même en disant "je". »
Mais Ricœur confond ici sens et référent. Les pronoms personnels sont en
réalité, avant toute actualisation discursive, sémantisés (ainsi peuvent-ils être
traduits dans les dictionnaires bilingues).

Il va de soi que toute unité linguistique voit son référent varier d’une
énonciation à l’autre. Mais pour reprendre la terminologie de Lyons, les unités
non déictiques ont un denotatum (classe d’objets que l’item est virtuellement
susceptible de dénoter) relativement stable. Les unités déictiques en revanche, si
elles reçoivent bien en discours un référent spécifique, ne possèdent pas, en
langue, de denotatum spécifiable. En d’autres termes encore : pour la plupart des
unités lexicales, la synonymie peut être définie soit en termes d’identité de
contenu sémantique, soit en termes d’identité d’extension ; les deux phénomènes
sont corrélatifs, c’est-à-dire que deux mots ayant même sens possèdent en
principe la même classe de dénotés virtuels (le même denotatum) et inversement.
Mais pour les déictiques3, il est nécessaire de dissocier la définition en
compréhension et la définition en extension : deux shifters peuvent fort bien
avoir la même extension sans être pour autant synonymes. Ainsi, les deux
pronoms « je » et « tu » ont pour extension l’ensemble virtuel de tous les
individus qui peuvent fonctionner comme locuteur et comme allocutaire
respectivement : ce sont, en gros, les mêmes. Semblablement, les deux verbes
« aller » et « venir » décrivent exactement les mêmes procès de déplacement ;
pourtant, ils ne fournissent pas exactement les mêmes informations : la
description (objective) du procès est la même, mais le point de vue (subjectif)
sur ce procès n’est pas le même.

1.1.3 Remarque sur les expressions cotextuelles

Il convient d’y distinguer deux cas :



1 Les termes relationnels
Dans l’expression « la fille de Pierre », les deux substantifs « fille » et
« Pierre » sont en étroite relation, mais ils n’ont pas le même contenu référentiel.
On dira que « fille » est un terme relationnel : il possède un sens en lui-même et
un référent autonome, mais qui ne peut être déterminé que par rapport à y.
Entrent dans cette catégorie, par exemple :
les termes de parenté qui constituent des « fonctions à deux places », de même
que les substantifs « ami », « côté », « sujet (grammatical) », etc. ;
les adjectifs et adverbes à valeur comparative : « pareil », « même », « autant »,
« plus », etc. ;
certains verbes de mouvement : un même déplacement objectif peut être décrit
comme un procès de « rapprochement », ou, au contraire, d’« éloignement »
selon le terme pris comme référence : les verbes correspondants sont donc
intrinsèquement relationnels, à la différence par exemple d’un verbe tel que
« descendre ».
Bien sûr, dans un énoncé particulier, l’élément y peut coïncider avec le
locuteur. Mais il faut clairement dissocier, dans l’analyse d’une expression
comme « mon père », l’unité « père » : terme relationnel, vs « mon » = de moi :
terme déictique.
Lorsque l’élément y n’est pas explicité dans le cotexte immédiat du terme
relationnel, deux possibilités d’ellipse se présentent :
• y ne peut être qu’un élément du cotexte large. Ex. :
« Quelques jours plus tard » ; « le lendemain ».
En aucun cas, le terme de référence implicite n’est T0, moment de
l’énonciation.
• y représente, selon les cas, un élément du cotexte large, ou un élément
déictique, lorsque rien dans le cotexte ne peut fonctionner comme terme y. Ex. :
« Il rencontre un ami » (de lui)/« c’est un ami » (de moi) ;
« Nous approchions » (de l’endroit en question)/« Approche » (d’ici) ;
« Le dernier jour » (de la série décrite)/ « la dernière guerre » (la plus proche,
dans le passé, de T0).
On peut donc sur cette base établir deux sous-classes de termes relationnels.
2 Les représentants
Ce sont des « termes ou expressions qui reçoivent leur signification d’autres
termes, expressions ou propositions contenus dans le même texte et qu’ils
représentent » (Haroche et Pêcheux, 1972, p. 17).
Alors que les relationnels ont un sens autonome et un dénoté distinct de y, les
représentants ou « anaphoriques » empruntent leur contenu sémantique et
référentiel à y, que l’on appelle alors l’antécédent ou « interprétant » de x4. Ex. :

« Son frère... » : « frère » : relationnel ;


« son » : de lui : représentant (comportant en plus une information déictique
négative).
« Quelques jours plus tard » : comparatif : unité relationnelle + un
représentant élidé.

1.1.4 Précisions terminologiques

– Anaphore : terme polysémique qui se domine lui-même5. Certains l’utilisent


comme synonyme de « représentation », telle qu’elle vient d’être définie ;
d’autres le réservent pour le cas où le représentant renvoie au contexte antérieur,
conformément à la valeur étymologique d’« anaphore », et opposent :
représentation par anaphore vsreprésentation par anticipation (ou « cataphore »).
La même ambivalence se rencontre au sujet du terme « antécédent ».

– Quant à la référence déictique, il convient de signaler certains usages
terminologiques déviants par rapport à celui que nous proposons ici :
• Lorsque Bally (1969, p. 191) parle de dénomination « absolue », il s’agit en
réalité de référence déictique. La même approximation de langage se retrouve
dans l’utilisation commune de l’expression « temps absolus » (opposés aux
« temps relatifs »).
• Lyons oppose quant à lui (1970, p. 230) :
(1) « x est très loin de la rivière », phrase dans laquelle le point de référence
est un « trait de l’environnement », qui doit nécessairement être explicité dans le
contexte,
et (2) « x est très loin d’ici », qui fait intervenir la situation de communication.
Et là où nous parlons de :
(1) localisation relative au cotexte vs (2) localisation déictique,
il utilise pour distinguer ces deux cas les expressions de :
(1) référence absolue vs (2) référence relative...
• Enfin, certains linguistes élargissent la notion de « deixis » pour y intégrer
même le cas de référence cotextuelle. Ainsi Todorov, lorsqu’il distingue (1970,
p. 10 et 1972, p. 406), en vertu d’une convention terminologique ni plus ni
moins arbitraire que la nôtre,

ou ces grammairiens, qui, de façon plus contestable, font de « déictique » une


sorte d’équivalent « new look » de « démonstratif »...
Ces termes métalinguistiques connaissent donc toutes sortes de glissements
verticaux dans l’arbre qui représente la structuration de leur champ :

N.B. Les termes qui nous semblent les plus acceptables sont notés en lettres
capitales.
Les expressions heureuses, mais peu maniables de Damourette et Pichon :
référence « nynégocentrique » (= déictique) vs « allocentrique » (= cotextuelle)
n’ont guère fait fortune.

1.2 Quelques déictiques6

1.2.1 Les pronoms personnels

Les pronoms personnels (et les possessifs, qui amalgament en surface un


article défini + un pronom personnel en position de complément du nom) sont
les plus évidents, et les mieux connus, des déictiques.
Pour recevoir un contenu référentiel précis, les personnels exigent en effet du
récepteur qu’il prenne en considération la situation de communication, et cela de
façon :
nécessaire et suffisante dans le cas de « je » et de « tu » : ce sont de purs
déictiques ;
nécessaire mais non suffisante dans le cas de « il(s) » et « elle(s) », qui sont à la
fois déictiques (négativement : ils indiquent simplement que l’individu qu’ils
dénotent ne fonctionne ni comme locuteur, ni comme allocutaire) et
représentants (ils exigent un antécédent linguistique7).

1 Ce terme suggéré, par Roland Barthes, est adopté par M. Maillard, 1974.
– Problème des pronoms pluriels :
• Le « nous » ne correspond jamais, sauf dans des situations très marginales comme la récitation ou la
rédaction collectives, à un « je » pluriel. Son contenu peut être défini ainsi :

nous = je + tu et/ou il.


Le « nous » inclusif est purement déictique. En revanche, lorsqu’il comporte un élément de troisième
personne, le pronom doit être accompagné d’un syntagme nominal fonctionnant comme un antécédent de
l’élément « il » inclus dans le « nous8 ».
Ces descriptions peuvent être affinées de la façon suivante :
2 Lorsque l’antécédent du « il » inclus dans le « vous » et le « nous » ne figure pas dans le contexte
antérieur, il convient de le spécifier immédiatement selon la formule de rigueur : « Vous êtes venus ton frère
et toi » ; « nous sommes venus mon frère et moi ». Cette formule est d’un maniement délicat, et peu
économique (reprise redondante de l’élément de première personne). C’est sans doute la raison pour
laquelle les locuteurs lui substituent souvent la tournure « Nous – ou plutôt, son équivalent familier "on" –
sommes venus avec mon frère », qui apparaît comme un compromis entre les deux constructions
« correctes » : « Nous sommes venus mon frère et moi » et « je suis venu avec mon frère », laquelle
présente l’inconvénient de hiérarchiser les actants et de privilégier abusivement l’ego. Ex. : « Nous nous
écrivions avec la famille » (Jean Cayrol) ; « Nous nous entendions bien avec Legrand » (Jules Vallès) ; « Ça
nous a étonnés avec Jean-Claude » (un collègue). Signalons aussi la tournure dialectale équivalente : « Nous
sommes venus nous deux mon frère », utilisée par Louis Guilloux (Coco perdu, Gallimard, 1978, p. 97 :
« On s’est toujours bien entendus nous deux Fafa »), et plus cocassement, par Queneau (Exercices de style,
Gallimard, 1966, p. 84 : « Puis nous deux mon autobus, nous continuâmes notre chemin »).

Mais, outre que ce graphe reste condamné à l’inachèvement perpétuel, puisque l’ensemble des « ils » et des
« elles » est proprement inépuisable, les différenciations qu’il met en évidence sont de naturelle
référentielle, plutôt que sémantique.

Les pronoms personnels constituent donc en français9 le système suivant :

1Dans le cas de « nous » rhétorique, contradictoirement dit « de majesté » ou « de modestie ». Mais nous
n’envisageons pas pour l’instant le problème de toutes ces énallages : seule est prise en considération la
valeur fondamentale de l’unité pronominale.

Remarques
– L’axe des personnes est en réalité ternaire, et Pottier a raison de noter la
continuité qui existe entre elles trois :
« En français, on a une hiérarchie ordonnée : je (tu (il)) :
je + x → nous
tu + x (sauf je) → vous » (1974, p. 189).
Dès que l’on veut ramener à deux dimensions binaires cet axe ternaire, on se
trouve inévitablement confronté à un problème de classification croisée. On peut
en effet être tenté par l’organisation suivante :
Mais on le voit, cette présentation oblige à scinder en plusieurs unités
distinctes, non seulement le « vous » (ce qui est également le cas de la
présentation précédente), mais aussi le « nous » – alors qu’il semble bien que
l’on ait affaire ici, plutôt qu’à des sémèmes distincts, à des variantes
référentielles. Cette considération formelle, jointe au fait que l’opposition
locuteur/non-locuteur nous semble, de par le statut incroyablement privilégié qui
est accordé au « je » dans le fonctionnement de l’énoncé, plus importante que
l’opposition interlocuteur/délocuté, explique que nous ayons préféré la première
structuration.
– Nous nous écartons ce faisant des analystes de Benveniste, qui propose des
pronoms personnels la structuration hiérarchique suivante :

Le discours de Benveniste vise en en effet essentiellement – tout en


reconnaissant, mais sans lui accorder l’importance qu’elle mérite, la
« transcendance » du « je » sur le « tu » (c’est en effet le « je » qui constitue,
unilatéralement, le « tu ») – à souligner la spécificité et l’hétérogénéité de la
troisième personne par rapport aux deux autres. Mais le raisonnement nous
semble sur plus d’un point contestable :
Il n’est pas juste de dire que « seule la "troisième personne" [...] admet un
véritable pluriel » (1966 b, p. 236) : certains « vous » correspondent à un « tu »,
non pas « généralisé » (comme il le prétend p. 235), mais bel et bien pluralisé.
Plus gravement, l’affirmation selon laquelle le pronom « il » aurait pour fonction
d’exprimer la « non-personne » (p. 228) nous semble carrément fausse - sauf
dans le cas des tournures impersonnelles, dont Benveniste s’interdit par là même
de parvenir à décrire la spécificité. Certes « "il" en soi ne désigne spécifiquement
ni rien ni personne » (p. 230). Mais si par « en soi » il faut entendre « hors
actualisation » (et l’on ne voit pas ce que l’expression pourrait signifier d’autre),
alors, il en va de même pour le « je » et le « tu ». La seule différence, c’est que
généralement le pronom « il » a besoin pour recevoir un contenu référentiel
précis de déterminations cotextuelles dont le « je » et le « tu » peuvent faire
l’économie.
Les pronoms personnels ont comme tous les déictiques la propriété d’être
dépourvus d’« autonomie référentielle ». Benveniste le dit du « je » (p. 252 :
« Les instances d’emploi du "je" ne constituent pas une classe de référence,
puisqu’il n’y a pas d’"objet" définissable comme "je" auquel puissent renvoyer
identiquement ces instances »), et cela vaut aussi pour le « tu » et le « il » : leur
classe dénotative n’est pas déterminable en langue. Mais on peut contester
l’expression de « formes vides » qu’utilise à leur sujet Benveniste (p. 254)10 ;
elles le sont peut-être référentiellement, mais sûrement pas sémantiquement : les
déictiques ont un sens11.
Ils reçoivent aussi, au cours de leur actualisation discursive, un référent : il est
donc impropre de les dire « sui-référentiels ». Benveniste utilise pourtant
l’expression12 à propos des formes temporelles13, et des pronoms personnels il
déclare : « Quelle est donc la "réalité" à laquelle se réfère "je" ou "tu" ?
Uniquement une "réalité de discours" » (p. 252). Nous pensons au contraire que
comme les autres formes verbales les pronoms personnels réfèrent à des objets
extralinguistiques et non à leur propre énonciation (ainsi que le suggère le terme
de « sui-référentiel ») ; et que les deux formulations suivantes, dont la première
est un raccourci inadéquat de la seconde qui seule nous semble correcte, ne sont
pas équivalentes :
les déictiques réfèrent à leur propre instance de discours ;
les déictiques réfèrent à des objets dont la nature particulière ne se détermine
qu’à l’intérieur de l’instance particulière de discours qui les contient.
Cela dit, il revient à Benveniste d’avoir clairement mis en évidence la spécificité
déictique des pronoms personnels, et d’avoir montré (1974, p. 201) que si la
forme « moi » s’apparente syntaxiquement aux noms propres, elle s’y oppose de
la façon suivante : le nom propre dénote en langue et en discours un seul14 et
même individu ; « moi », « nom propre instantané de tout locuteur », dénote
virtuellement tous les individus doués de parole, mais son référent change à
chaque instance énonciative.

1.2.2 Les démonstratifs

Ils sont, selon les cas, référentiels au cotexte (représentants) ou référentiels à


la situation de communication (déictiques). Dans l’énoncé suivant, extrait d’une
pièce de théâtre15 :
« Dites... (il montre Diego), ce matelot arrive de Santos. Si on
l’interrogeait ? »,
l’adjectif démonstratif est cotextuel si la pièce est lue (antécédent : Diego) et
déictique si elle est vue.
En emploi déictique, il convient de distinguer :
– Le cas des démonstratifs constitués à l’aide des particules -ci/-là16 : leur
répartition est de nature déictique puisqu’elle se fait, en principe, selon l’axe :
proximité/éloignement du dénoté par rapport au locuteur.
On peut y assimiler le cas des adverbes de lieu, en signalant toutefois que
l’opposition n’est plus binaire, comme en anglais (« here » = proximité, « there »
= éloignement), mais ternaire : en réalité, dans l’usage actuel, « là » neutralise
l’opposition « ici »/« là-bas ». Ex. : « Mets-toi là » ; « Viens là ».
– Le cas du démonstratif simple
• Valeur temporelle : voir plus loin.
• Valeur spatiale : un énoncé tel que « Prenez cette chaise » s’accompagne
obligatoirement d’un « geste désignant l’objet en même temps qu’est prononcée
l’instance du terme » (Benveniste, 1970, p. 15), ou tout au moins d’un regard
ostensiblement dirigé vers le dénoté. L’énoncé sans cela est agrammatical17. Or
ce geste, et du même coup le syntagme nominal qu’il accompagne, ne peut être
interprété correctement que dans la situation concrète de la communication : le
démonstratif est donc, indirectement, déictique. On parle dans ce cas de deixis
par ostension18.
Les démonstratifs complexes engagent aussi une ostension : ce sont donc, à
double titre, des déictiques.

1.2.3 La localisation temporelle

Exprimer le temps, c’est localiser un événement sur l’axe de la durée, par


rapport à un moment T pris comme référence. Ce T peut selon le cas
correspondre à :
– une date particulière prise comme référence du fait de son importance
historique dans une civilisation donnée. C’est la naissance de Jésus-Christ qui
fonctionne pour nous comme base du calendrier, en ce qui concerne du moins la
numérotation des années (quant aux différentes unités qui découpent l’espace
temporel, tantôt elles reflètent plus ou moins approximativement certains
phénomènes cosmiques, tantôt elles sont établies arbitrairement par rapport aux
précédentes).
Ce type de repérage fonde notre système de datation, mais n’est d’aucune
pertinence s’agissant de la conjugaison verbale (on pourrait pourtant concevoir
que la langue oppose deux « temps19 » selon que le procès dénoté s’est déroulé
avant ou après la naissance de Jésus-Christ) ;
- T1, moment inscrit dans le contexte verbal : il s’agit alors de référence
cotextuelle ;
- T0, moment de l’instance énonciative : référence déictique.
La localisation temporelle en français s’effectue essentiellement grâce au
double jeu des formes temporelles de la conjugaison verbale, et des adverbes et
locutions adverbiales. De ces deux procédés, le premier exploite presque
exclusivement le système de repérage déictique, cependant que les adverbes
temporels se répartissent à peu près également entre la classe des déictiques et
celle des relationnels20.

a) Les désinences verbales : problème de l’emploi des « temps »

– Le choix d’une forme de passé/présent/futur est de nature évidemment


déictique : la référence est « nynégocentrique ». Ceux que l’on appelle souvent
les « temps absolus » sont en réalité des temps déictiques.
Sa : passé/présent/Futur
Sé : procès antérieur/concomitant/postérieur à T021.
– À l’intérieur de chacune des sphères de présent/passé/futur, le choix se fait
selon différents axes aspectuels qui sans relever de la deixis au sens strict (car ce
choix n’est pas automatiquement déterminé par les données concrètes de la
situation d’énonciation), sont à verser au compte de ce que plus largement nous
appelons la subjectivité langagière, car ils mettent en jeu la façon (toute
subjective) dont le locuteur envisage le procès, lequel peut être (quelles que
soient ses propriétés objectives) dilaté ou ponctualisé, considéré dans son
déroulement ou dans son achèvement, « enfoui dans le passé » ou au contraire
relié à l’activité présente.
C’est ainsi par exemple que les formes composées expriment l’aspect
accompli – ce qui leur permet lorsqu’elles sont mises en relation avec la forme
simple correspondante à l’aide d’une conjonction telle que « quand », ou mieux
encore, « après que », d’exprimer l’antériorité. Mais cette valeur n’est qu’un
effet de sens entièrement solidaire du cotexte : les formes composées
n’expriment pas intrinsèquement le « temps relatif ».
Soit en revanche une phrase telle que :
« Il m’a dit qu’il viendrait me voir. »
Si l’on appelle T0 le moment de l’instance d’énonciation de la phrase, T1 celui
de la réalisation du procès de « dire », et T2 le moment d’accomplissement du
procès de « venir », on constate que la seule information véhiculée par la
« forme en -rais » est la suivante :
T2 est postérieur à T1,
mais il peut fort bien être antérieur, simultané ou postérieur à T0, qui n’a donc
aucune pertinence dans l’emploi d’une telle forme.
Le report en style indirect constitue en français le seul cas d’emploi des temps
où l’on ait incontestablement affaire à de la référence cotextuelle, et non
déictique.

b) Adverbes et locutions adverbiales

À la différence des formes de la conjugaison verbale, les adverbes et locutions


adverbiales qui spécifient la localisation temporelle du procès présentent un
double jeu de formes, déictiques et cotextuelles :
1 Cet adverbe peut toutefois – mais beaucoup plus rarement – être relatif au contexte.

Remarques
– Nous qualifions de « neutres » les expressions qui sont indifférentes à
l’opposition simultanéité/antériorité/postériorité (« aujourd’hui je m’ennuie/je
me suis ennuyée/je vais m’ennuyer ») ou à l’opposition antériorité/postériorité
(« lundi », « tout à l’heure », « un autre jour »). Elles se rencontrent surtout en
emploi déictique, car dans ce cas la forme verbale fournit aisément l’information
complémentaire. C’est ainsi que « tout à l’heure » (et sa variante dialectale
« tantôt22 ») neutralise l’opposition qui existe entre les relationnels « peu avant »
et « peu après », et « lundi » celle qui existe entre « le lundi précédent » et « le
lundi suivant ».
– On peut utiliser conjointement une forme temporelle et une expression
adverbiale qui ne relèvent pas du même système de référence23 :
« Il m’a dit qu’il viendrait demain. »
« Je viendrai le lendemain. »
– Un certain nombre de ces expressions sont constituées à l’aide des
démonstratifs. C’est alors la forme simple (parfois renforcée à l’aide de la
particule -ci) qui entre dans la composition des locutions déictiques, et la forme
particulée en -là dans celle des locutions relationnelles.
– Les expressions déictiques ainsi constituées se laissent interpréter de la
façon suivante :
« ce matin », « cet après-midi », « ce soir »/« ce printemps », « cet été », « cet
automne » = l’après-midi, l’été qui se déroulent, se sont déroulés ou doivent se
dérouler pendant la même journée/année que celles qui incluent T0. On peut
ainsi opposer de façon relativement systématique :
(1) « (je viendrai) cet été » = l’été de cette même année qui inclut T0, et
(2) « (je viendrai) l’été prochain » = l’été qui tout en étant (dans le futur) le
plus proche de T0, n’appartient pas à la même unité annuelle.
Reste le problème des époques qui se situent à cheval sur deux unités
temporelles : il semble qu’elles puissent être désignées de deux façons (sauf en
cas de simultanéité, qui n’admet bien entendu que la formulation de type (1)) :
(1) « cette nuit »/« cet hiver », ou :
(2) « la nuit dernière (prochaine) »/« l’hiver dernier (prochain »),
et que le choix entre (1) et (2) s’effectue selon le degré d’éloignement par
rapport à T0 du moment ainsi daté : si l’on est en automne, on parlera plus
volontiers de « l’hiver dernier » que de « cet hiver », et de « cet hiver » que de
« l’hiver prochain » ; on peut donc dire que « cet hiver » signifie généralement
(lorsqu’il ne s’agit pas de simultanéité) « l’hiver le plus proche du moment où je
parle ». Mais l’usage de ces différentes expressions reste relativement souple –
même s’il apparaît clairement que deux axes s’y trouvent concurremment
impliqués :
(1) distance de T à T0 ;
(2) (non) appartenance de T à la même unité temporelle (jour ou année) que
T0.
Signalons enfin l’existence de prépositions et d’adjectifs temporels
déictiques :

c) Prépositions temporelles

« depuis y » : implique que y est antérieur à T0 (cf. « depuis hier », « depuis


aujourd’hui24 », « depuis maintenant, « depuis demain »).
« à partir de y » : implique que y est simultané ou postérieur à T0 (cf. « à partir
d’hier », « à partir de maintenant », « à partir demain »).
Ces deux prépositions, qui sont en distribution complémentaire, sont donc
indirectement déictiques.

d) Adjectifs temporels

« actuel », « moderne », « ancien », « futur », « prochain », etc., peuvent dans


certains de leurs emplois être considérés comme des adjectifs déictiques : si l’on
fait varier T0, un « futur mari » peut devenir « actuel » ou « ancien25 », et
« classique » une œuvre « moderne ».

1.2.4 La localisation spatiale26

a) ici/là/là-bas ; celui-ci celui-là : voir précédemment



b) près de y/loin de y : ces expressions ne sont pas fondamentalement
déictiques. Simplement, lorsqu’il n’est pas exprimé dans le cotexte proche ou
lointain, y représente le lieu où se trouve le locuteur (ex. : « c’est encore
loin ? »). Il en est de même des adjectifs « proche », « lointain », etc.

c) devant/derrière : « x est devant/derrière y »
• y est un objet qui ne possède ni « avant » ni « arrière » :
« la chaise est devant/derrière la table » signifie : « la chaise est plus près/plus
loin de moi que la table27 ». C’est-à-dire que dans ce cas, l’emploi des deux
prépositions est toujours de type déictique (en même temps que relationnel) : la
localisation relative des deux objets s’effectue en tenant compte également de la
position dans l’espace de l’observateur-locuteur L28.
• y est un objet orienté (l’orientation de x étant de ce point de vue non
pertinente) : les prépositions se prêtent alors à deux emplois radicalement
différents, et qui n’aboutissent pas nécessairement au même résultat.
Ex. 1 :

On dira, soit que x est derrière y (il se trouve par rapport à y dans la direction
de son « arrière » : utilisation non déictique) ;
soit que x est devant y (si le locuteur tient compte de sa propre position dans
l’espace : utilisation déictique de la préposition).
Ex. 2 :
On dira, soit que x est devant y (il se trouve par rapport à y dans la direction
de son « avant » : emploi non déictique) ;
soit que x est derrière y (emploi déictique).
C’est-à-dire que ces deux propositions sont polysémiques :
(1) valeur non déictique : « x est devant/derrière y » = « x est dans la direction
de l’avant/l’arrière de y » – la position de L n’étant alors d’aucune pertinence
dans le choix de la préposition appropriée.
Cet emploi est le seul possible dans le cas particulier où y correspond au
locuteur (« la table est devant/derrière moi ») ;
(2) valeur déictique : « x est devant/derrière y » = « x est plus près/plus loin de
moi que y »29-30.
Cette polysémie peut entraîner des ambiguïtés. Ainsi, une consigne telle que
« gare-toi devant cette voiture » pourra dans certains cas, nous l’avons
personnellement constaté, être interprétée de deux façons contradictoires :

d) à droite/à gauche
Alors que l’utilisation des prépositions précédentes met en jeu
(éventuellement) l’orientation frontale de y et de L, c’est leur orientation latérale
qui devient ici pertinente.
• y : objet non orienté latéralement.
« Va t’asseoir à gauche de cet arbre » : « à gauche » = « du côté de l’arbre qui
est dans la sphère de mon côté gauche ». L’utilisation de l’expression est
déictique, c’est-à-dire fonction de la localisation spatiale et de l’orientation
latérale du locuteur.
• y : objet orienté latéralement31.
« Place-toi à gauche de Pierre »32 = « du côté de son bras gauche ».
Ici la référence n’est pas déictique, elle se fait uniquement par rapport à
l’élément y.

e) les verbes aller/venir
Nous avons précédemment défini et opposé trois types de mécanismes
référentiels : ils se trouvent tous trois représentés dans le champ sémantique des
verbes de mouvement. En effet :

1 « Pierre monte/descend l’escalier » : ces verbes dénotent « absolument » un
certain type de mouvement directionnel.

2 « Pierre approche/s’éloigne de Paris » : référence cotextuelle (approcher de
Paris, ce peut être s’éloigner de Lyon – tandis qu’aucune manipulation
cotextuelle ne peut convertir en descente un procès de montée).

3 « Pierre vient/va à Paris chaque semaine » : ces deux phrases décrivent
exactement le même déplacement objectif, sans véhiculer pour autant la même
information, la première ajoutant à la seconde l’idée (présupposée) que le sujet
d’énonciation se trouve à Paris au moment où il l’énonce. Les deux verbes
s’opposent donc déictiquement, en ce qu’ils décrivent respectivement un
mouvement de rapprochement/éloignement de la sphère du locuteur.
Mais ce n’est là qu’une première approximation. Pour affiner la description, il
convient d’envisager comment ces verbes se comportent en diverses situations
que nous symboliserons à l’aide des conventions suivantes : un objet x se
déplace vers un lieu y qu’il atteint en un temps T, lequel déplacement est décrit
par un locuteur L0à l’intention d’un allocutaire A0 en un temps T0 et en un lieu
E0, dans lequel peut se trouver également, mais non nécessairement,
l’allocutaire33.

(1) y = E0 : x se déplace vers le lieu où se trouve L0 en T0.
Si T = T0, x est nécessairement ≠ L0 (qui ne peut se déplacer vers un lieu où il
se trouve déjà).
En revanche, si T ≠ T0, x peut représenter le locuteur (ex. : je suis (déjà) venu
ici ; je (re-) viendrai ici).
Mais quelle que soit la nature (passée, présente ou future) de T, si y = E0,
« aller » est exclu, seul « venir » est admis :

Viens ici, il vient près de moi


va ici, il va près de moi

tu viendras ici, il viendra ici demain


tu iras ici demain

tu es venu, il est venu ici hier


tu es allé ici hier.

(2) y = lieu (≠ E0) où se trouve A0 en T0(cas de communication téléphonique


ou épistolaire, etc.).
Si T = T0, x ≠ A0.
Les deux verbes sont alors également possibles34 :

je/il vient vers toi


je/il va vers toi.
Autre exemple : si de Paris je téléphone à Paul qui habite Lyon pour lui
annoncer l’arrivée de Pierre, je pourrai choisir entre :

Pierre viendra à Lyon demain, et
Pierre ira à Lyon demain.
Les verbes « aller » et « venir » sont encore commutables dans les situations
(3) et (4).
(3) y = lieu (≠ E0) où se trouve L0 en T ≠ T0.
x ≠ L0 :

tu/il viendra à l’exposition (où je me trouverai)


tu/il ira à l’exposition

tu/il est venu à l’exposition (où je me trouvais)


tu/il est allé à l’exposition.

(4) y = lieu (≠ E0) où se trouve A0 en T ≠ T0.


x ≠ A0 :

je/il viendra à l’exposition (où tu te trouveras)


je/il ira à l’exposition

je/il et venu à l’exposition (où tu te trouvais)


je/il est allé à l’exposition.

(5) y = lieu autre que les quatre cas envisagés précédemment.


Si le mouvement de déplacement s’effectue vers un lieu où ne
sont/n’étaient/ne seront ni L0 ni A0 ni en T0 ni en T, alors « venir » est exclu,
seul « aller » est possible :
je suis venu à l’exposition (où tu n’es ni n’étais)
tu es venu à l’exposition (où je ne suis ni n’étais)
il est venu à l’exposition (où ni je ni tu ne sommes ni n’étions).

Récapitulation
Le verbe « aller » s’emploie dans toutes les situations, à l’exception du cas où
x se déplace (dans le passé, le présent ou le futur) vers l’endroit où se trouve le
locuteur au moment du procès d’énonciation.
Le verbe « venir » s’emploie exclusivement dans le cas où x se déplace vers
un endroit où se trouvent le locuteur et/ou l’allocutaire, soit à l’instant de
l’énonciation, soit au moment où se réalise le procès.

Ces faits peuvent être décrits, comme le préconise Fillmore, à l’aide de règles
de présupposition : on peut en effet considérer que la phrase « va rejoindre les
enfants, je viens à l’instant » signifie sans le dire explicitement « va rejoindre les
enfants (là où je ne suis pas), je viens à l’instant (là où vous serez) ».
Ces règles sont les suivantes :

– L’emploi de « aller » présuppose que le lieu d’aboutissement du procès ne
coïncide pas avec celui où se trouve le locuteur en T0.


– L’emploi de « venir » présuppose que x se déplace vers un endroit :
(i) où se trouve L0 et T0(x ≠ L0si le verbe est au présent)
(ii) où se trouve L0 en T (x ≠ L0)
(iii) où se trouve A0 en T0 (x ≠ A0 si le verbe est au présent)
(iiii) où se trouve A0 en T (x ≠ A0).
Le présupposé véhiculé par « venir » peut donc être ambigu :
« Il est venu chez moi » : sur les quatre possibilités théoriques, deux
seulement se conservent à cause du sémantisme particulier de « chez moi » : j’y
étais, ou j’y suis.
« Tu viendras demain à l’exposition ? » :
(i) j’y suis
(ii) j’y serai35.
« Il viendra demain à l’exposition ? » :
(i) j’y suis
(ii) j’y serai
(iii) tu y es
(iiii) tu y seras36.
En revanche, une phrase telle que « il est allé chez moi » ne peut être de ce
point de vue ambiguë : elle présuppose nécessairement que je ne me trouve pas
chez moi au moment où je parle.

Remarques
– Le pronom « ils » fonctionne naturellement comme « il », mais aussi le
« vous » et le « nous », même exclusifs, comme le « tu » et le « je » (prévalence
du « je » et du « tu » sur le « il »).
– Lorsque nous formulons ainsi le présupposé : « l’allocutaire se trouvera au
lieu où se rendra x en T », il faut en réalité entendre : « le locuteur pense que
l’allocutaire... ». Car on peut fort bien concevoir un dialogue du genre : « Je
viendrai chez toi demain. – Mais je n’y serai pas ! », le « mais » ayant pour
fonction, comme l’a montré Ducrot, de récuser véhémentement le présupposé
admis à tort par l’interlocuteur37.
– L’analyse mériterait d’être assouplie. Car je peux à la rigueur dire : « je
viendrai demain à l’exposition », même si je sais pertinemment que tu ne t’y
trouveras pas ce jour-là (ou que tu ne t’y trouves pas actuellement) ; c’est alors
que je considère que cette exposition c’est la tienne, ou que tu as l’habitude de
t’y trouver, et qu’en tout cas elle fait partie de ta « sphère » ; même chose pour
l’expression « chez toi », qui autorise des phrases telles que : « je suis venu chez
toi, mais je ne t’y ai pas trouvé ».
– Les cas d’intersection d’emploi.
Les deux verbes s’excluent parfois :
viens auprès de moi/va auprès de moi
viens au cinéma (où je ne suis ni se serai)/va au cinéma.
Mais ils peuvent aussi commuter :

Il ne faudrait pas croire cependant que dans ce dernier cas les phrases soient
équivalentes : qui dit commutabilité ne dit pas nécessairement synonymie. Le
verbe « venir » véhicule un présupposé dont l’importance est au décodage égale
à celle des informations posées. Rien de tel avec « aller » (qui nous dit
simplement que L0 ne se trouve pas dans l’endroit en question au moment où il
parle : on peut le dire, au même titre que le personnel de troisième personne,
« négativement déictique », et le considérer comme l’élément non marqué du
couple) : que j’aie ou non moi-même fréquenté cette exposition, c’est là une
considération référentielle sans aucune pertinence linguistique.
Le verbe « aller » est donc beaucoup plus extensif que le verbe « venir »38
dont les contraintes d’emploi sont beaucoup plus rigoureuses.
– Autre dissymétrie de fonctionnement : le verbe « venir » admet la
construction absolue (« tu viens ? »), alors que « aller » exige un complément
directionnel (« tu y vas ? »)39, ce qui s’explique aisément : le terme final
coïncidant en général, dans le cas de « venir », avec la localisation du locuteur, il
n’a pas besoin d’être spécifié davantage. Inversement et pour la même raison, le
complément de provenance est beaucoup plus fréquent avec « venir » qu’avec
« aller », où il ne se rencontre que dans la structure du type « aller de Paris à
Lyon ».
– Employés comme auxiliaires temporels, ces verbes gardent quelque
souvenir de leur valeur cinétique originelle : au lieu de localiser simplement le
procès, c’est-à-dire de le placer objectivement dans une certaine case de la
dimension chronologique, ils le relient dynamiquement à T0, soit en rapprochant
le passé du présent (« venir de »), soit en anticipant sur l’avenir (« aller »). On y
reconnaît donc, bien que dilué et transposé de l’espace au temps, le principe de
l’opposition primitive (rapprochement/éloignement de l’instance énonciative).
– Signalons pour terminer que l’on pourrait identifier les mêmes traits
déictiques dans le sémantisme des verbes itératifs correspondants, « revenir » et
« retourner »40.

1.2.5 Les termes de parenté

Les termes de parenté sont, nous l’avons vu, des termes relationnels41, et non
des déictiques. Ils méritent pourtant d’être ici mentionnés pour les trois raisons
suivantes :

– Le cas particulier de « papa » et « maman » : ces termes se prêtent à deux
types d’emploi désignatif42 :
• mon/ton/son papa : « papa » fonctionne ici comme « père » dont il constitue
une variante familière ; c’est le personnel incorporé dans le possessif, et non le
terme de parenté, qui est déictique ;
• lorsqu’il est employé sans prédéterminant, « papa » renvoie toujours au père de
L043, d’où le comique de cette « histoire drôle » de Coluche :

L1 – Allo Monsieur le Proviseur ? Je vous téléphone pour vous dire que Toto ne
pourra pas aller à l’école aujourd’hui, il est malade.

L2 (le proviseur) – Ah bon, et qui est à l’appareil ?

L1 – C’est papa !

Le terme « papa », qui nécessairement signifie « mon papa » (d’où la


contradiction interne au propos de Toto, dont le malencontreux lapsus dénonce la
véritable identité : « celui qui vous parle, c’est le papa de moi – celui qui vous
parle »), peut donc être considéré comme (incorporant) un déictique.

– Les autres termes de parenté : qu’ils sont souvent abusivement traités
comme des déictiques.
Lorsque Lévi-Strauss (1958) affirme que dans les langues indo-européennes
les terminologies parentales sont organisées « dans une "perspective subjective",
à la différence du chinois où l’on a affaire à un système complètement
objectif » ; que « les relations de parenté y sont conçues par rapport au sujet »
dans la mesure où « les termes se font d’autant plus vagues et plus rares qu’ils
s’appliquent à des parents éloignés » ; que donc, « les systèmes indo-européens
sont des systèmes égocentriques », les termes utilisés – « sujet », « ego »,
« subjectif » - laissent clairement entendre que l’emploi des termes de parenté se
fait par référence au sujet d’énonciation, ce qui pourtant n’est vrai que dans le
cas particulier où celui-ci fonctionne comme terme de référence (y = L0). Cette
confusion, fréquente chez les anthropologues, s’explique sans doute par la façon
dont sont menées les enquêtes cherchant à établir le fonctionnement de ces
termes. Il est en effet plus facile de répondre à la question : « Comment appelles-
tu le frère de ton père ? » qu’à celle-ci : « Comment appelles-tu le frère du père
de Pierre ? » (et dans ce cas, peut-être procède-t-on par l’identification : le frère
du père de Pierre, c’est celui que j’appellerais « oncle » si j’étais Pierre). C’est-à-
dire que la formulation de la question permet une utilisation appellative du terme
de parenté, dont le maniement est plus spontané que celui du désignatif. L’erreur
consiste ensuite à ériger en cas général ce cas particulier, à identifier y à
l’« ego », et à conclure que les termes de parenté sont déictiques alors qu’ils sont
relationnels.

– Cela dit, certaines langues font effectivement intervenir dans les
dénominations parentales certains traits déictiques, tels que le sexe du locuteur.
C’est ainsi que le burushaski (qui se parle au Pakistan) oppose paraît-il les deux
termes « cho » et « yas », dont l’extension globale correspond à celle de nos
deux mots « frère » et « sœur », mais dont le principe de répartition diffère
sensiblement de la façon suivante :
« cho » : identité du sexe du désigné et de celui du locuteur ;
« yas » : x et L0 sont de sexe opposé.

1.3 Conclusions
1.3.1 Importance des déictiques

Parler c’est signifier, mais c’est en même temps référer : c’est fournir des
informations spécifiques à propos d’objets spécifiques du monde
extralinguistique, lesquels ne peuvent être identifiés que par rapport à certains
« points de référence » (Pohl 1975), à l’intérieur d’un certain « système de
repérage » (Culioli 1973). Le système de repérage déictique n’est pas le seul
auquel puissent recourir les langues naturelles, mais c’est sans doute le plus
important, et sûrement le plus original, car ce repérage a la particularité de
s’effectuer non par rapport à d’autres unités internes au discours, mais par
rapport à quelque chose qui lui est extérieur et hétérogène : les données
concrètes de la situation de communication.
Les unités déictiques ont ainsi pour vocation, tout en appartenant à la langue,
de la convertir en parole. Benveniste le répète inlassablement : le « je » du code
appartient à tout le monde ; mais parler, c’est se l’approprier, ainsi que les
formes de présent, c’est organiser son discours sur le monde, donc le monde lui-
même, autour des trois repères du je/ici/maintenant : toute parole est
égocentrique. Permettant au « locuteur » de se constituer en sujet (identique à
lui-même d’un acte de parole à l’autre, puisque toujours désignable par le même
signifiant « je »), et de structurer l’environnement spatio-temporel, les déictiques
sont à considérer non seulement comme des unités de langue et de discours au
même titre que toute autre unité linguistique, mais bien plus, comme ce qui rend
possible l’activité discursive elle-même :
Benveniste, 1966 b, p. 262 : « C’est dans l’instance de discours où je désigne
le locuteur que celui-ci s’énonce comme "sujet". Il est donc vrai à la lettre que le
fondement de la subjectivité est dans l’exercice de la langue. Si l’on veut bien y
réfléchir, on verra qu’il n’y a pas d’autre témoignage objectif de l’identité du
sujet que celui qu’il donne ainsi lui-même sur lui-même. »
Benveniste, 1970, p. 14 : « En tant que réalisation individuelle, l’énonciation
peut se définir, par rapport à la langue, comme un procès d’appropriation. Le
locuteur s’approprie l’appareil formel de la langue et il énonce sa position de
locuteur par des indices spécifiques [...]. De l’énonciation procède l’instauration
de la catégorie du présent, et de la catégorie du présent naît la catégorie du
temps. Le présent est proprement la source du temps. Il est cette présence au
monde que l’acte d’énonciation rend seul possible car, qu’on veuille bien y
réfléchir, l’homme ne dispose d’aucun autre moyen de vivre le "maintenant" et
de le faire actuel que de le réaliser par l’insertion du discours dans le monde. »
Weinrich, 1973, p. 47 : « À travers leur retour "obstiné" tout au long du texte, les
formes de la personne tendent à ancrer les contenus communiqués dans la
situation de communication, et à y renouveler sans cesse leur inscription. »
Outils commodes, économiques44, et irremplaçables, les formes déictiques, se
disséminant au travers de la trame discursive, sont de ce fait beaucoup plus
fréquentes en discours qu’elles ne sont nombreuses en langue45. Encore
convient-il d’ajouter :
que cette fréquence varie considérablement, nous le verrons, selon le type de
discours dont il s’agit (tous sont ancrés déictiquement, mais à des degrés
divers) ;
que les déictiques, et plus généralement les « points de référence », sont très
fréquemment élidés,
soit qu’ils se déduisent aisément du cotexte (référence cotextuelle) : « les idées de
Luther ne plaisaient pas au pape » – de l’époque en question,
soit qu’ils coïncident avec l’instance énonciative (référence déictique) : « le
président Carter a eu une entrevue avec le pape » – de maintenant.
Même chose pour la référence spatiale : en dehors de toute contre-indication
cotextuelle, une phrase telle que « Il pleut » sera interprétée par catalyse comme
« Il pleut là où je me trouve », « le président de la République », comme « le
président d’ici, maintenant », et dans un journal français, « La peine de mort
abolie » comme « La peine de mort abolie en France » – d’où l’effet ironique
que produit ce titre de Libération (19 mai 1979) :
Enfin
LA PEINE DE MORT ABOLIE46
1. Au Luxembourg.
Sans qu’ils puissent être pour autant considérés en eux-mêmes comme des
déictiques (ou des relationnels selon les cas), les syntagmes nominaux
incorporent donc certaines déterminations spatio-temporelles élidées 1, et
peuvent à la faveur de cette ellipse comporter :
certaines ambiguïtés (exemple de Dahl : « En 1950, ma femme » – de maintenant,
ou de cette époque-là ? – « vivait à New York ») ;
certaines contradictions ou tautologies apparentes (cf. ce slogan du PR pour les
législatives de mars 1978 : « La majorité [actuelle] aura la majorité »).

1.3.2 Difficultés d’emploi et d’analyse

Commodes, mais en même temps délicats à manipuler : les déictiques sont des
instruments à double tranchant, dont l’usage rencontre un certain nombre de
difficultés.

a) Problème du discours rapporté c’est-à-dire du cas où un énoncé é1 qui
s’est déroulé à l’intérieur d’un cadre énonciatif CE1 se trouve enchâssé dans un
autre énoncé é0 se déroulant à l’intérieur d’un cadre énonciatif CE0.
Pour ce faire, le français utilise conjointement deux types de procédés :
• report « direct » : é1 est conservé tel quel, c’est-à-dire que les déictiques s’y
interprètent par rapport à CE1 ;
• report « indirect » : le système de repérage s’effectue exclusivement par
rapport à CE0, et tous les déictiques que comporte é1 doivent être transposés
dans ce nouveau cadre énonciatif :
« Pierre m’a dit : je viendrai demain » ? « Pierre m’a dit qu’il viendrait le
lendemain ».
« Pierre m’a dit : tu viendras demain » ? « Pierre m’a dit que je viendrais le
lendemain »47.

Mais le problème se complique du fait que parmi les déictiques que comporte
é1 certains sont régulièrement convertis en relationnels (désinences verbales)48,
d’autres en déictiques par rapport à CE0 (pronoms personnels), cependant que
les adverbes temporels et spatiaux peuvent fonctionner selon l’un ou l’autre de
ces deux principes ; comparer :
(i) « Il m’a dit qu’il viendrait le lendemain » (de T1), et
(ii) « Il m’a dit qu’il viendrait demain » (le lendemain de T0).
Les deux phrases ne sont pas équivalentes49, car dans le discours indirect les
déictiques ne fonctionnent que par rapport à CE0, CE1 cessant d’être de ce point
de vue pertinent50. Une exception pourtant, semble-t-il, à ce principe : le verbe
« venir », et pour illustrer la complexité de ce phénomène de transposition en
discours indirect, nous allons analyser de plus près une phrase en apparence
aussi simple que (ii), dont il s’agira de reconstituer la forme que prendrait é1 en
discours direct :

« Il m’a dit qu’il viendrait demain. »
Cette phrase, L0 l’énonce donc à l’intention de A0 en une situation
d’allocution S0, c’est-à-dire en un temps T0 et un lieu E0 (nous supposerons pour
simplifier que locuteur et allocutaire se trouvent en un même lieu) ; à l’intérieur
de cette phrase, L0 décrit une autre situation S1, telle que L1 a énoncé à A1 un
certain fait en un temps T1 et en un lieu E1 ; enfin, le procès de « venir » est
censé se dérouler en T2, et aboutir en un lieu E2.
L’observation des déictiques fournit les informations suivantes :

– Les actants : problème des pronoms personnels
• « me », forme flexionnelle de « je », est un déictique pur.
En S0, A0 peut identifier d’emblée la référence de cette forme linguistique :
« me » = L0 = A1.
• « il » : le pronom de troisième personne comporte toujours un élément
négativement déictique, puisqu’il présuppose que son dénoté est exclu de la
relation d’allocution :
« il » ≠ L0 ≠ A0.
Mais cette information est insuffisante. Elle peut être complétée de deux
manières : soit en accompagnant d’un geste l’énoncé du pronom51 – dans ce cas,
rare, le fonctionnement du pronom de troisième personne est entièrement
déictique (par ostension) ; plus fréquemment, par l’existence dans le cotexte
d’un antécédent : le pronom est alors à la fois déictique et représentant.
Pour en revenir aux deux occurrences de « il » dans la phrase, on peut noter
les incertitudes suivantes52 :
D’une part :
ou ils sont tous les deux entièrement déictiques ;
ou ils sont tous les deux anaphoriques (et déictiques) ;
ou ils sont, l’un déictique par ostension, l’autre anaphorique (cas qui comporte
encore deux possibilités différentes).
D’autre part :
ou ils ont tous deux même contenu référentiel (il2 est anaphorique de il1, et
transpose un « je » de style direct) ;
ou ils renvoient à deux dénotés distincts (il2 représentant alors un « il » de
style direct).
Les seules relations dont on soit absolument certain sont les suivantes :
il1 et il2 ≠ L. 0 ≠ A0
il1 = L1.
– Les indications temporelles : quelles sont les relations entre T0, T1 et T2 ?
• « il m’a dit » : PC déictique : T1 et antérieur à T0
• « qu’il viendrait » : temps relatif : T2 est postérieur à T1 (temps sous-jacent en
é1 : futur)
• « demain » : T2 est postérieur à T0 ; plus précisément, T2 est un moment de la
journée consécutive à celle qui inclut T0 (la forme sous-jacente en é1 ne peut pas
être reconstituée, puisque l’élément de référence T0 est encore indéterminé au
moment de l’énonciation de é1 ; dans le cas particulier où é1 s’est déroulé la
veille du jour où a lieu é0, ou le même jour, « demain » correspond à « après-
demain », ou « demain »).

– Les indications spatiales : problème de l’emploi de « venir »
• Première possibilité : le verbe se justifie, comme il est naturel en discours
indirect, par rapport à CE0, c’est-à-dire en l’occurrence E0 : « il m’a dit qu’il
viendrait ici, où je suis en T0 » (et où nous sommes puisqu’il a été pour
simplifier supposé que L et A se trouvent toujours dans le même lieu) : E2 = E0.
Si E0 ? E1 (les deux lieux pouvant bien sûr coïncider), la phrase en style direct
correspondrait à : j’irai (il ira) quelque part où tu n’es en ce moment ni ne sera à
ce moment-là (mais où tu te seras trouvé la veille). Dans ce cas, seul « aller » est
admis en style direct ; seule la transposition en style indirect, avec l’intervention
du nouvel E0, permet la transformation aller ? venir. (La possibilité interprétative
suivante : il m’a dit qu’il viendrait là où je serai à ce moment-là, qui elle peut
recouvrir un « venir » de style direct, est envisagée ci-dessous mais elle
chevauche en réalité les deux cas que nous distinguons ici : « venir » se justifiant
par rapport à CE0 vs CE1.)
• Il semble en effet que, contrairement à ce qui se passe pour les autres
déictiques, ce verbe puisse être conservé tel quel au cours de la transposition en
style indirect malgré la modification du système de repérage qu’elle entraîne.
C’est en tout cas ce que confirme une phrase telle que « Pierre a proposé à
Jacques de venir », qui peut s’interpréter comme :
(i) Pierre a proposé à Jacques que Jacques vienne (voir Pierre)
(ii) Pierre a proposé à Jacques que Pierre vienne (voir Jacques).
Or si seule S0 était pertinente pour l’emploi de « venir », ni (i) ni (ii) ne
seraient possibles, « venir » décrivant dans le cadre de S0 un déplacement vers
l’endroit où se trouve une tierce personne (Pierre, ou Jacques). En revanche,
dans le cadre de S1 (Pierre disant à Jacques : « tu viendras me voir », ou « je
viendrai te voir »), le verbe « venir » est tout à fait normal pour décrire un tel
déplacement : au cours de la transposition en style direct, il se trouve maintenu
tel quel et conserve ses présupposés originels malgré la modification du
dispositif énonciatif. S’il en est ainsi, notre phrase admet encore les possibilités
suivantes :
« Il m’a dit : je viendrai là où tu es actuellement »
E2= E1
« Il m’a dit : je viendrai là où tu seras à ce moment-là »
pp : A1 (= L0) sera en E2 au temps T2
« Il m’a dit : il viendra là où je suis actuellement »
E2 = E1
« Il m’a dit : il viendra là où je serai alors »
pp : L1 sera en E2 au temps T2
« Il m’a dit : il viendra là où tu es actuellement »
E2 = E1
« Il m’a dit : il viendra là où tu seras alors »
pp : A1sera en E2 au temps T2.
Toute anodine qu’elle paraisse, cette phrase comporte donc un certain nombre
d’ambiguïtés, et peut transposer en style indirect les différents énoncés suivants :

( ? = un jour suivant celui où l’allocutaire rapportera ce fait – mais qu’il


convient naturellement en S1, car S0 y est encore imprévisible, de spécifier en
d’autres termes...)

b) Le référent déictique
Étant directement ancrés sur la situation d’énonciation, les déictiques partent à
la dérive dès lors que celle-ci fait défaut (il serait absurde de jeter à la mer un
message ainsi libellé : « Rendez-vous ici demain »). Pour qu’ils puissent être
correctement interprétés, il est donc nécessaire que leur récepteur soit en mesure
d’identifier L0, T0 et E0.
Remarquons d’abord, en dehors du cas des pronoms personnels « je » et
« tu », la relative imprécision des informations déictiques. Qu’est-ce en effet au
juste que le « ici » et le « maintenant » ? L’extension de l’adverbe de lieu, celle
des formes de présent, sont d’une remarquable élasticité, puisqu’on peut ainsi
dénoter un point dans l’espace/temps, mais aussi, à la limite, le globe terrestre,
ou l’éternité53.
Mais plus gravement, l’utilisation des déictiques fait problème dans un certain
nombre de situations, et en particulier :
lorsqu’il s’agit de localiser dans l’espace un objet qui n’est pas présent dans la
situation de communication (problème du displaced speech) ;
lorsque L et A ne « partagent » pas la même situation spatiale (communication
téléphonique) et temporelle (discours écrit).
c) Problème du « displaced speech »
Les prépositions « devant/derrière » et « à droite/à gauche » sont dans certains
cas utilisées, avons-nous dit, de façon déictique, c’est-à-dire par rapport à la
situation S0 du locuteur. Mais il arrive communément, lorsque l’espace à décrire
est celui où évolue non pas le sujet d’énonciation mais un actant de l’énoncé,
que le repérage se fasse par rapport à S1, lieu où est censé se trouver cet actant.
Pour rendre compte de la valeur de ces prépositions dans les phrases
« Pierre s’assit

devant l’arbre,
à droite de l’arbre »,

les paraphrases précédemment proposées peuvent être réutilisées à condition


de remplacer « locuteur » par « agent engagé dans le procès ».
Lorsque aucun actant de l’énoncé n’est présent dans l’espace à décrire, il est
nécessaire de construire artificiellement une situation imaginaire5455, et de
recourir à des formules qui ne se laissent pas toujours aisément manipuler, telles
que : « (à droite) si on se trouve à tel endroit et qu’on va dans telle direction »,
etc.

d) En cas de « situation non partagée » par les deux interlocuteurs, les
éléments de cette situation qui sont pertinents pour l’interprétation des
déictiques, et auxquels l’allocutaire n’a pas directement accès, doivent être
explicités verbalement : les déictiques fonctionnent alors en même temps comme
des anaphoriques56. Ce sont ainsi, dans le message épistolaire, les indications en
haut de page (« Lyon, le tant ») et la signature qui constituent les antécédents des
shifters qu’il contient57 ; indications nécessaires pour compenser ce fait que met
en évidence l’observation des phénomènes déictiques : l’absolue prééminence
du locuteur sur son partenaire discursif Des unités telles que « ici » et
« maintenant » signifient en effet « là où je suis, moi scripteur, et au moment où
j’écris » : les déictiques sont généralement utilisés au seul profit de l’encodeur58,
et si ce sont pour lui, nous l’avons dit, des outils économiques, leur décodage est
pour le récepteur, qui ne peut les interpréter correctement qu’en se « mettant à la
place » de l’émetteur, plus laborieux que celui des autres unités signifiantes.
Il arrive pourtant que le repérage déictique s’effectue, pour reprendre la
terminologie de Fillmore, par rapport au « decoding time » et au « decoding
space ». Ainsi dans les exemples suivants :
• « La gauche recueille les lauriers d’une union longuement et difficilement
acquise. Sur l’ensemble des villes de plus de 30 000 habitants, elle recueillait à
l’heure où nous écrivons environ 52 % des voix... » (Le Progrès du 14 mars
1977) : l’imparfait, qui s’oppose aux présents précédent et suivant (lesquels se
réfèrent « normalement » à l’« encoding time ») témoigne du fait que dans
certains cas c’est au contraire le scripteur qui se « met à la place » de son lecteur
– ce qui lui permet du même coup de prendre ses distances par rapport à des
résultats encore partiels.
Supposons de même que j’écrive à A en un temps T0 pendant lequel A se
trouve en vacances, mais que la lettre doive être réceptionnée par A à son retour
en un temps T1 : plutôt que « j’espère que tu passes de bonnes vacances »,
j’écrirai « j’espère que tu as passé de bonnes vacances », c’est-à-dire que dans
ce cas particulier je prendrai pour terme de référence T1 et non T0.
• En ce qui concerne la deixis spatiale, nous avons relevé sur le vif l’exemple
suivant :

L1 : « Où est passé mon style ? »


L2 (se mettant à la place de x, puisque c’est à x qu’importe l’endroit où se
trouve l’objet à localiser) : « Il est derrière la feuille. »
• Lorsqu’une mère, s’adressant à son enfant, appelle « papa » le père de celui-ci,
le procédé est analogue au précédent : même identification, à valeur
pédagogique, de L à A (« papa » = celui que tu appelles ainsi).
• Tous ces exemples ont en commun d’illustrer un emploi relativement
exceptionnel de la forme déictique impliquée. En revanche, le verbe « venir » se
réfère fréquemment, et même constamment lorsqu’il est utilisé à la première
personne, à la position spatiale de l’allocutaire. C’est pourquoi nous avons
admis, bien qu’il ne soit guère représenté que dans ce cas isolé59, l’existence
d’un tel trait déictique dans le contenu sémantique de « venir ». Mais on pourrait
ramener au cas général celui de ce verbe en posant que de tels emplois se
fondent eux aussi sur une identification de L à A. Telle est en tout cas la position
de M. Groussier (1978-1, p. 36), qui explique en ces termes l’emploi de « venir »
dans « Je viens !60 » : « L’énonciateur, pour diminuer les risques de malentendu
entre lui et l’interlocuteur, s’identifie à celui-ci ou si l’on veut, "adopte son point
de vue", donc repère son déplacement par rapport à l’interlocuteur au lieu de le
repérer par rapport à lui-même61. »

e) Les énallages62
Ces considérations débouchent sur ce phénomène qui concerne toutes les
catégories de déictiques, et que la rhétorique classique décrit comme des
"énallages" : la possibilité d’utiliser ces formes avec une valeur décalée par
rapport à leur valeur la plus usuelle.
– Énallages temporelles
« Le 14 juillet 1789, les Parisiens prennent la Bastille. Ils guillotineront leur
roi quelques mois plus tard. »
« Georges Marchais n’était pas communiste quand, en décembre 1942, jeune
métallo, il fut victime de la déportation du travail [...]. Après une première
tentative d’évasion qui échoue en février 1943, il réussit à regagner la France en
mai de la même année. Il trouvera plus tard le chemin du PC » (Le Monde, 15
déc. 1972, p. 10) :
on le voit par cet exemple, le présent de narration fonctionne comme une sorte
de tampon entre les formes « normales » de passé, et le futur de narration, qui est
au demeurant plus rare.
Ces emplois se caractérisent par une substitution au T0 réel d’un T1 coïncidant
avec l’instant où se déroulent les événements narrés, sans que l’on puisse
déterminer si cette substitution correspond à une ré-actualisation des faits passés
que l’on transporte fictivement au cœur de sa propre actualité, ou si c’est au
contraire le narrateur qui remontant le cours du temps se reporte en imagination
à l’époque qu’il décrit – ce qui d’ailleurs revient au même : à la faveur d’un
artifice rhétorique (qui n’est certes pas, sémantiquement et psychologiquement,
insignifiant), l’énonciateur « fait comme si » les faits narrés étaient
contemporains de la narration.
Les adverbes de temps peuvent également s’employer par énallage :
« Nous sommes maintenant il y a 30 millions d’années » (émission de TF1, 12
nov. 1978, sur les origines de l’homme) :
la juxtaposition des deux localisateurs temporels, qui ne fonctionnent pas par
rapport au même système de repérage, produit un curieux effet de télescopage.
Même chose (à cette différence près que ce sont ici le verbe et l’adverbe qui ne
sont pas déictiquement isotopes) dans cette phrase « monstrueuse » :
« Demain le train est parti »,
que W. Kayser (1970, p. 508) analyse ainsi : « Celui qui parle vit dans deux
systèmes chronologiques : dans celui de ses personnages – et là, le départ du
train est un événement futur – mais en même temps il vit avec une grande
avance, dans son présent de narration et, de ce point de vue, tout appartient au
passé. »
– Enallages spatiales
« C’était ici que Francis avait toujours souhaité vivre » (l’exemple est cité par
Fillmore 1971, p. 372).
« Alors, il vient dans la chambre de Pierre et il lui dit » (énoncé narratif d’un
enfant de 12 ans) :
à S0 se substitue un S1 inscrit dans l’énoncé (endroit où se trouvent
respectivement Francis et Pierre).
– Enallages de personne
Si l’on met à part les énallages de nombre (« vous » de « politesse », « nous »
de « majesté » ou de « modestie », c’est selon63...), restent un certain nombre de
cas d’emploi « déviant » des pronoms personnels, tels que :
« je » = tu (« de quoi je me mêle ? »)
« nous » = tu, ou vous (« allons, dépêchons64 »)
« nous » = il (ainsi dans le discours de l’avocat parlant de son client)
« tu » = on, voire je (très fréquent dans le discours oral pour associer
l’allocutaire au récit : « alors t’arrives dans une espèce de hall de gare ; t’attends
encore une bonne heure... »)
« il65 » = tu (hypocoristique66 : « alors il était fâché mon bébé ? il ne voulait
pas manger sa soupe ? » ; ou cérémonieux : « Monsieur prend-il son chocolat ?
67 »)

= je (dans la bouche ou sous la plume de César, de Gaulle, Bénazéraf, le


colonel Bigeard, Alain Delon, Paul Bocuse...)
emplois qui reflètent divers mécanismes d’identification/distanciation.
La langue permet ainsi aux shifters de déraper, et d’effectuer leur ancrage sur
des « points de référence » décalés par rapport aux coordonnées énonciatives
effectives. Toutes les unités déictiques, qui normalement s’organisent en
fonction du locuteur et de son inscription spatio-temporelle, sont dans certaines
conditions susceptibles de venir graviter autour de l’allocutaire, ou d’une tierce
personne actant de l’énoncé.
Mais tous ces procédés de « dérapage » ne sont pas homogènes, et leur
fonction sémantique varie avec leur degré de codification rhétorique : ce ne sont
pas tous au même titre des « tropes ».
La première condition pour que l’on ait en effet affaire à un trope, c’est que
l’usage de la séquence soit perçu comme doublement déviant : qu’elle constitue
une dénomination déviante du dénoté (perspective onomasiologique), et que s’y
attache une signification déviante par rapport à un sens considéré comme plus
« propre » (perspective sémasiologique) – l’idée de norme est au cœur du
concept de trope, dont le degré de déviance est proportionnel à celui de
codification de la norme.

On peut ainsi sur cette base opposer :
(i) « Pierre s’assit à gauche de l’arbre »,
(ii) « C’était ici que Francis avait toujours désiré vivre », « maintenant il était
heureux »68,
et considérer que l’emploi non déictique des prépositions « à gauche/à droite »
ne constitue pas un trope (leur signifié comportant deux sémèmes non
hiérarchisables dont l’un ou l’autre se réalise en contexte), alors que les adverbes
« ici » et « maintenant » sont fondamentalement déictiques même s’ils peuvent
dans certains cas, au même titre que toutes les autres unités déictiques, par une
sorte de processus métaphorique ayant pour fondement ce mécanisme
d’identification que nous avons mis en évidence, fonctionner comme des
éléments cotextuels. Mais la frontière n’est pas toujours claire entre les deux
catégories, et l’on peut dans certains cas hésiter, ainsi que nous l’avons relevé
s’agissant de « venir », entre les deux types de traitement sémantique69.
Donc, pour qu’il y ait trope il faut qu’il y ait dénomination/signification
déviantes. Mais cette condition en présuppose elle-même une autre : pour que
l’on puisse mesurer l’écart que constitue l’usage de la séquence signifiante,
encore faut-il que l’on soit en mesure d’identifier l’objet qu’elle prétend dénoter,
et que l’on ait d’une certaine manière accès aux « vrais » L0, T0, S0.
C’est bien en général le cas : c’est ainsi que le présent « de narration » se
signale régulièrement, comme le note Bally (1969, p. 202), par l’inscription dans
le contexte d’un repère temporel « juste », et que l’accord au singulier dénonce
comme « truqué » l’emploi du « vous » et du « nous » rhétoriques. En l’absence
d’indices aussi lourds, la nature même des contenus narrés permet
l’identification du trope : de même que Genette identifie comme « pseudo- »
itératifs (relevant donc d’une rhétorique de l’énallage) certains emplois de
l’imparfait chez Proust, dans la mesure où la logique la plus élémentaire interdit
de prendre pour argent comptant la valeur de ces imparfaits et d’admettre que
des scènes aussi minutieusement détaillées aient pu pour de vrai se reproduire
sans aucune variation70 de même l’excessive précision des informations
prédicatives, qui ne peuvent en conséquence déterminer qu’un sujet individuel,
vient trahir en l’absence de toute marque d’accord la nature singulière des
« vous » et « nous » rhétoriques.
En dépit de ce « il » sous lequel César dissimule son statut de scripteur,
chaque lecteur – et ce sont alors les informations extralinguistiques qui
permettent l’identification de ce trucage discursif dont Butor a bien montré71 « la
portée politique extraordinaire » – sait bien ce qu’il en est, et sous ses différents
habillages pronominaux, Barthes reste Barthes, qui d’ailleurs se soucie
scrupuleusement qu’on ne le confonde pas avec un autre, lorsqu’il commente en
ces termes l’usage qu’il fait dans son Roland Barthes par Roland Barthes du
« tourniquet des personnes grammaticales » : « Le "je", c’est le pronom de
l’imaginaire, le "il", que j’emploie assez souvent, c’est le pronom de la distance.
On peut le prendre de plusieurs façons, et là le lecteur est le maître. Soit comme
une sorte d’emphase, comme si je me donnais tellement d’importance, que je
dise "il" en parlant de moi, soit comme une sorte de mortification : dire "il" en
parlant de quelqu’un, c’est l’absenter, le mortifier, en faire quelque chose d’un
peu mort. Soit aussi – mais ce serait une hypothèse trop heureuse ; énonçons-la
quand même – comme le "il" de la distance brechtienne, un "il" épique où je me
mets moi-même en critique. Quant au "vous", là aussi il y a deux possibilités
d’interprétation. Je me dis rarement "vous" à moi-même, mais cela arrive dans
trois ou quatre occasions. "Vous" peut être pris comme le pronom de
l’accusation, de l’auto-accusation, une sorte de paranoïa décomposée, mais aussi
une manière beaucoup plus empirique, désinvolte, comme le "vous" sadien, le
"vous" que s’adresse Sade dans certaines notes. C’est le "vous" de l’opérateur
d’écriture, qui se met – ce qui était tellement moderne et génial à l’époque – en
position de décrocher le scripteur du sujet. "R.B. " n’est pas très important. Il
vient surtout dans les phrases où "il" serait ambigu.72 »
Mais le problème se pose différemment dans certains types de discours
littéraires. Nous reparlerons plus loin de la façon dont s’y complique le dispositif
énonciatif, et des rapports entre auteur et narrateur. Mais que celui-ci soit ou non
identifié à celui-là, l’important, et cela suffit pour que le texte soit « lisible »,
c’est que ses déterminations soient suffisamment cohérentes pour qu’il puisse
être appréhendé comme une « fiction unitaire73 ». Or ce n’est pas toujours le cas.
Et ce qui empêche cette unification sécurisante du récit, c’est bien souvent
l’instabilité des références déictiques. Ce qui importe au lecteur, ce n’est pas que
le « je » représente « honnêtement » l’auteur, mais c’est qu’à chaque occurrence
du « je » (lorsqu’il est censé représenter l’instance narrative) on puisse corréler à
la forme linguistique un référent cohérent. « Si, à l’inverse, la mise en place du
texte empêche que se coagule un cohérent ensemble déterminatif, alors "je"
demeurera une vacance incessante » (J. Ricardou, 1970, p. 441). Et c’est ce qui
se passe par exemple chez Beckett : à peine un « je » a-t-il été énoncé, qu’un
autre surgit, qui vient contredire la représentation qu’on s’est à grand-peine
construite du « je » antérieur ; le « je » est toujours un autre, le « ici » un ailleurs,
et le « maintenant », un ailleurs temporel : leur existence extra-discursive ne
survit pas à leur énonciation. Paradoxalement, les textes de ce type, plus ils sont
« ancrés », et plus ils flottent74. C’est alors, et alors seulement, qu’il convient de
parler, au-delà de l’ancrage fictif, de « pseudo-ancrage75 ».

1.3.3 Considérations psycho-linguistiques

Nous avons cherché à montrer précédemment que les déictiques étaient à la


fois, et pour la même raison (leur solidarité de principe avec les circonstances de
l’énonciation), commodes et délicats à manipuler.
On peut se demander en conséquence si les déictiques sont acquis
précocement ou tardivement par l’enfant, mais les avis sont sur ce point
partagés : pour Piaget, les déictiques, étant liés à une utilisation égocentrique du
langage, sont plus fréquents dans le discours enfantin76. Dans une perspective
phylogénétique, Bally affirme semblablement (196, p. 203) : « Il est clair que,
génétiquement, l’absolu [c’est-à-dire, en fait, le déictique] a dû précéder le
relatif, et l’histoire des langues indo-européennes nous montre que le second
type est issu du premier77. » Mais la position de Jakobson est différente : les
déictiques, dit-il (1963, p. 180), « que la tradition de Humboldt concevait comme
appartenant au stratum le plus élémentaire et le plus primitif du langage, sont au
contraire une catégorie complexe [...]. C’est pourquoi les pronoms comptent
parmi les acquisitions les plus tardives du langage enfantin et parmi les
premières pertes de l’aphasie ».
Ce qu’il y a de sûr en tout cas, c’est que, quelle que soit leur date d’« entrée en
compétence », le maniement des déictiques donne lieu fréquemment, ainsi qu’on
le constate en observant la conversation spontanée, les dégradations
pathologiques du comportement discursif, ou leur exploitation à des fins
ludiques, à divers types de lapsus, confusions ou inadéquations d’emploi :
• utilisation fautive (ce qui montre bien que ce trope n’est admis que dans
certaines conditions précises) d’une expression déictique en guise
d’anaphorique :
« le jour prochain notre instructeur m’a indiqué... » (« prochain » =
« suivant ») ; « mais à ce moment il n’a pas perdu confiance » (amalgame de « à
ce moment-là », anaphorique, et de « en ce moment », déictique)78 ;
• neutralisation de certains axes déictiques, et confusion des je/tu79, avant/après,
devant/derrière, dernier/prochain, etc. – « lapsus d’inversion » que Pottier (1974,
p. 87, ex. : « un ouvrage qui va récemment être publié ») estime fréquent, et qui
semble bien l’être en effet ;
• inadéquation du comportement langagier à ses conditions situationnelles :
violation des présupposés80, usage abondant d’ostensifs de la part
d’interlocuteurs qui n’ont pas la possibilité de se voir, ou de déictiques dans un
message dont le récepteur ne dispose pas des informations situationnelles
indispensables (c’est ainsi que sur les murs de Lyon certains graffiti exhortent à
venir manifester « demain 17 h 30 place des Terreaux... ») ;
• utilisation d’unités déictiques comme s’il s’agissait d’unités référentiellement
autonomes, et comme si par exemple leur référence n’était pas mobile sur l’axe
de la durée :

« Madelon. – Tout ça, c’est des paroles en l’air, tu lui as promis de l’argent pour
aujour-d’hui.

Guignol. – Pardon, épouse, pardon, je lui ai dit que je lui donnerai de l’argent
demain !

Madelon. – Eh ben, tu lui as dit ça hier !

Guignol. – Eh ben oui !

Madelon. – Eh ben alors, demain c’est aujourd’hui !

Guignol. – Comment, demain c’est aujourd’hui ! Alors, après-demain, c’est donc


avant-hier ? »

L’astuce est commode et bien connue : demain, comme chacun sait, on rase
gratis81.
L’observation du fonctionnement des déictiques est donc intéressante à plus
d’un titre. Il est ainsi permis de supposer que les sujets se comportent
différemment les uns des autres par rapport au système de repérage déictique,
qu’ils y évoluent avec une aisance variable, et qu’ils y font appel avec une
constance inégale. Si l’on étudiait comparativement chez différents sujets
l’utilisation du fonctionnement des termes déictiques et/ou non déictiques
(devant/derrière qui se prêtent aux deux usages ; aller/venir, qui sont souvent
commutables sans être également déictiques), peut-être verrait-on apparaître
chez telle catégorie de locuteurs une tendance prononcée à organiser l’espace
discursif autour de leurs coordonnées nynégocentriques, et chez telle autre, une
prédilection pour les structurations « objectives » d’un espace dont ils préfèrent
rendre compte sans s’y projeter ni s’y mettre en scène82.
La fréquence des déictiques varie donc sûrement d’un locuteur à l’autre. Mais
elle varie aussi d’un type de discours à l’autre, et particulièrement selon la nature
écrite ou orale du canal, le discours oral se caractérisant essentiellement par
l’importance de son insertion dans le système du je-ici-maintenant, ainsi que
l’illustrera pour terminer cet enregistrement d’un chauffeur d’autobus parisien :
« C’est marrant, hein, les accidents. Tu vois là, je vais pas en avoir de cinq, six
mois, et puis tout d’un coup, je vais en avoir un aujourd’hui, toute la semaine je
vais en avoir83. »
L’irruption inattendue du déictique « aujourd’hui » est incontestablement
« fautive » : le locuteur développe en effet dans le début de ce texte une
hypothèse d’école, qu’il a le droit de situer dans le passé (l’énoncé équivalent
serait alors : « Mettons que je n’en aie pas eu depuis cinq, six mois, et puis tout
d’un coup, je vais en avoir un aujourd’hui »), ou dans le présent : c’est la
solution adoptée par le locuteur, qui choisit T0 comme point de départ fictif (« tu
vois là » = « admettons que j’envisage ce qui risque de se passer à partir de
maintenant »), et suppute prospectivement, à l’aide d’un futur périphrastique
normal, la suite des événements ; nous voici cinq ou six mois plus tard : si L
restait dans la logique de son système, il devrait alors utiliser une expression
temporelle du type : « à ce moment-là » (référence cotextuelle) ; à sa place,
apparaît le déictique « aujourd’hui » : le procès théoriquement futur (dans la
logique de ce système fictif) se trouve brutalement réinjecté dans le présent
énonciatif. Irruption fautive donc, mais révélatrice de cette tendance, constante à
l’oral, à ancrer le plus possible dans la situation d’énonciation, à laquelle il se
trouve lié par une sorte de cordon ombilical, l’énoncé.

1.3.4 La catégorie déictique : problèmes d’extension


« Ce qui est frappant dans la suite des études publiées par Benveniste, c’est
que la "catégorie" de la deixis s’étend progressivement. Dans l’article cité ci-
dessus, elle ne comportait, outre les pronoms personnels, que la dimension de la
temporalité [...]. Mais dans le dernier article paru, celui sur "L’appareil formel de
l’énonciation", s’y rattachent désormais interrogation, intimation, assertion
même. » Cette remarque, faite par Kuentz (1972, p. 27-28) au sujet de
Benveniste, peut être généralisée : après avoir d’abord identifié, sous le nom de
déictiques, les éléments linguistiques les plus voyants qui manifestent la
présence du locuteur au sein de son énoncé, les linguistes se sont trouvés
confrontés au problème de l’omniprésence de ce locuteur dans le message. Dans
une phrase telle que : « C’est beau », prononcée hors contexte dans une situation
d’échange oral, le démonstratif est, de toute évidence, déictique. Mais l’adjectif
« beau » lui aussi implique le locuteur : l’emploi de ce terme valorisant est relatif
à la nature particulière du sujet d’énonciation, à ses grilles d’évaluation, à ses
canons esthétiques. Toute assertion porte la marque de celui qui l’énonce. La
dénomination que nous avons appelée « absolue », celle qui mettait en cause le
dénoté et lui seul, est une limite fictive : l’objet que l’on dénomme, ce n’est pas
un référent brut, c’est un objet perçu, interprété, évalué. L’activité langagière,
dans sa totalité, est subjective.
Fort de cette constatation, on peut être tenté d’appeler « déictiques » tous les
faits de langage qui sont relatifs au procès d’énonciation, et d’allonger la liste
des shifters en y intégrant tous les indices de subjectivité. Benveniste cède à
cette tentation, ainsi que Todorov, qui dans l’inventaire qu’il propose des
« éléments indiciels », mentionne, à la suite des pronoms personnels et des
désinences verbales, les unités linguistiques à valeur émotive et à contenu
évaluatif. Dans une telle perspective, les frontières de la catégorie déictique
viennent coïncider avec celles des faits énonciatifs.
Nous préférons quant à nous restreindre cette catégorie aux seules unités qui
répondent par l’affirmative aux critères suivants (dont on pourrait montrer qu’ils
permettent par exemple d’opposer en français la catégorie du temps à celle de
l’aspect, du mode ou de la voix, et le choix au sein du paradigme des pronoms
personnels d’une forme de 1re/2e/3e personne, à celui d’un « tu » ou d’un
« vous » pour dénoter un allocutaire singulier) :

1 Leur choix et leur interprétation mettent en cause certains éléments bien
spécifiques de la situation de communication, à savoir :
le rôle joué par les actants de l’énoncé dans la relation d’allocution, c’est-à-dire
leur nature de locuteur/allocutaire/délocuté ;
la situation spatio-temporelle du locuteur, et secondairement, de l’allocutaire84.

2 Cette référence aux éléments posés en 1 est indispensable aussi bien à la
phrase d’encodage (pour sélectionner l’unité linguistique appropriée) qu’à celle
de décodage (pour lui attribuer un contenu référentiel approprié).

3 Cette référence est absolument contraignante, et les règles d’utilisation des
déictiques sont stables (compte tenu tout de même du « je » que permettent les
énallages).
C’est-à-dire que nous considérons les déictiques comme un sous-ensemble des
unités « subjectives », qui constituent elles-mêmes un sous-ensemble des unités
« énonciatives » : à l’instar de Wunderlich, 1972 (qui après avoir décrit toute
situation d’énonciation comme un « 9-uplet », ne retient comme déictiques que
trois de ces neuf composantes), et à la différence de Fillmore, 1973 (qui envisage
en outre la « deixis sociale »), nous n’admettons que trois catégories –
personnelle, temporelle et spatiale85 – de fonctionnements déictiques, dans la
mesure où les unités qu’ils investissent ont la triple propriété de fournir des
informations indispensables (car tous les textes sont à leur manière
déictiquement ancrés), fondamentales (c’est grâce aux déictiques, nous l’avons
dit à la suite de Benveniste, que se constitue le sujet et que se structure l’espace
dans lequel il évolue), et rudimentaires à la fois (puisque même si toutes sortes
d’informations de nature verbale ou extra-verbale viennent se greffer sur cette
indication dénotative très fruste, les déictiques ne permettent guère que
l’identification de certains des constituants du cadre énonciatif).
Mais après les avoir éliminés, par décret terminologique, de la catégorie
déictique, il nous reste à envisager les autres lieux, plus subtils, d’inscription
dans l’énoncé de la subjectivité langagière.

2 LES SUBJECTIVÈMES « AFFECTIF » ET


« ÉVALUATIF » ; AXIOLOGISATION ET
MODALISATION
Avant de poursuivre cette exploration, quelques remarques préliminaires
s’imposent.

– Il va de soi que toute unité lexicale est, en un sens, subjective, puisque les
« mots » de la langue ne sont jamais que des symboles substitutifs et
interprétatifs des « choses ». Contre l’illusion « isomorphiste » et
« décalcomaniaque » (il existerait, antérieurement au langage, un monde tout
découpé en objets distincts, l’activité dénominative consistant simplement à
coller des étiquettes signifiantes sur ces objets préexistants), la linguistique
répète et démontre qu’en aucune manière les productions discursives
qu’autorisent les langues ne sauraient fournir un quelconque « analogon » de la
réalité, puisqu’elles découpent à leur manière l’univers référentiel, imposent une
« forme » particulière à la « substance » du contenu, organisent le monde, par
« abstraction généralisante », en classes de dénotés, sur la base d’axes
sémantiques partiellement arbitraires, et qu’elles « programment » ainsi de façon
contraignante les comportements perceptifs et descriptifs de la communauté
parlante : « Nous découpons la nature selon les lignes établies par notre langue
[...] ; en fait, il nous est impossible de parler sans souscrire au mode
d’organisation et de classification du donné que cet accord a décrété [...]. Aucun
individu n’est libre de décrire la nature avec une impartialité absolue, mais
contraint au contraire à certains modes d’interprétation alors même qu’il se croit
le plus libre » (B. Lee Whorf86). En ce sens, tous les mots de la langue
fonctionnent, pour reprendre la terminologie de Robert Laffont (1976, p. 98-99),
comme des « praxèmes », c’est-à-dire qu’ils connotent, à des degrés divers
(« pierre », « bœuf », « roi », « âme » ne sont pas au même titre, même s’ils le
sont tous, culturalisés) les différentes « praxis » (technologique, socio-culturelle)
caractéristiques de la société qui les manipule, et qu’ils charrient toutes sortes de
jugements interprétatifs « subjectifs » inscrits dans l’inconscient linguistique de
la communauté.

– Mais il ne s’agit pas ici des manifestations collectives, et, pourrait-on dire,
« catachrétiques » de la subjectivité langagière (à propos de l’expression « soleil
couchant », Hagège, 1971, p. 225, dit justement de la langue qu’elle est « une
sorte de bric-à-brac ou de musée Grévin de la connaissance »). Ce sont les
usages individuels du code commun qui nous intéressent87, et notre
problématique est la suivante : lorsqu’un sujet d’énonciation se trouve confronté
au problème de la verbalisation d’un objet référentiel, réel ou imaginaire, et que
pour ce faire il doit sélectionner certaines unités dans le stock lexical et
syntaxique que lui propose le code, il a en gros le choix entre deux types de
formulations :
• le discours « objectif », qui s’efforce de gommer toute trace de l’existence d’un
énonciateur individuel ;
• le discours « subjectif », dans lequel l’énonciateur s’avoue explicitement (« je
trouve ça moche ») ou se pose implicitement (« c’est moche ») comme la source
évaluative de l’assertion.
Exemple : dans un manuel de géographie destiné aux élèves de cours
élémentaire88, le chapitre concernant « la France » s’intitule « Notre douce
France ». Comparée à la précédente plus « normale » dans ce contexte énonciatif
(discours à prétentions scientifiques), la formule est doublement marquée
subjectivement :
• par l’usage du déictique, qui implique que c’est un énonciateur français qui
s’adresse à des petits Français (le contexte indiquant qu’il s’agit d’un « nous »
inclusif) ;
• par l’utilisation de l’adjectif affectivo-axiologique « doux89 », qui énonce un
jugement de valeur, et un engagement émotionnel du locuteur vis-à-vis de l’objet
dénoté.

– Pour effectuer le repérage des unités qu’il nous semble légitime de
considérer comme subjectives, nous nous fierons avant tout, il faut l’avouer sans
ambages, à notre propre intuition, intuition que l’on peut éventuellement étayer
sur des constatations (car il serait abusif de parler à ce sujet de « critères ») telles
que :
• À la différence des termes objectifs, dont la classe dénotative a des contours
relativement stables, celle des termes subjectifs est un ensemble flou :
l’appartenance d’un x à la classe des professeurs, des célibataires, des anciens
combattants90, ou même des objets jaunes, est admise ou rejetée plus
unanimement, et peut se vérifier plus facilement, que son appartenance à la
classe des imbéciles, ou des beaux objets.
• Soit encore l’énoncé suivant (produit par un étranger s’essayant au français) :
« Vous êtes bien jolie. Votre robe est rouge. »
De ces deux phrases, la première est perçue comme beaucoup plus
« normale » que la seconde, qui produit immanquablement l’effet d’une de ces
phrases artificielles que l’on rabâche quand on apprend une langue étrangère.
C’est que lorsqu’elles prédiquent à propos d’objets présents dans la situation de
communication, les expressions objectives, à la différence des expressions
subjectives qui, elles, « ne vont pas de soi », sont dénuées de toute valeur
informative - sauf lorsqu’elles sont insérées dans un contexte argumentatif
spécifique, qui vient suspendre l’application de la « loi d’informativité » : ainsi
l’énoncé précédent peut-il à la rigueur se justifier dans l’interprétation « vous
êtes bien jolie, car votre robe est rouge, et que le rouge vous va bien ».
• Certains termes enfin paraissent déplacés dans certains types de discours
(scientifique, lexicographique, etc.) qui prétendent en principe à l’objectivité91.
C’est ainsi que la présence, dans les définitions du « nègre » que proposent les
dictionnaires d’Ancien Régime, d’expressions telles que « ces malheureux
esclaves », « ces êtres vicieux », ou la formule « fausse religion de l’Inde »
utilisée par Le Bouilhet pour caractériser le bouddhisme, choque le lecteur
moderne, accoutumé à des définitions lexicographiques moins grossièrement
subjectives. Et le sentiment de cette incongruité peut être utilisé pour poser
l’existence de certaines catégories de subjectivèmes (à savoir respectivement les
traits [affectif], [axiologique] et [modalisateur]).

– Ces observations permettent en même temps de prendre conscience du fait
que l’axe d’opposition objectif/subjectif n’est pas dichotomique, mais graduel :
– Les unités lexicales sont en elles-mêmes (en langue) chargées d’une dose
plus ou moins forte de subjectivité, par exemple :
et la réponse est de toute évidence affirmative à la question que se pose
Todorov (1970 a, p. 7) « "bon" implique-t-il le locuteur d’une manière plus forte
que "jaune" ? », ainsi qu’en témoigne le fait qu’à la différence des axiologiques,
les termes de couleur (ainsi d’ailleurs que les dimensionnels) sont fort bien
tolérés par le discours scientifique (et en particulier lexicographique). De même,
c’est à juste titre que Korzybski dénonce, dans les phrases telles que :
(1) « La fleur est rouge »
(2) « Georges Durand est un égoïste »
l’imposture que constitue le verbe « être », qui fait comme si la propriété qu’il
a pour fonction d’attribuer à l’objet lui était intrinsèquement attachée, alors
qu’elle ne se constitue que dans le rapport existant entre’objet perçu et le sujet
percepteur. Mais l’« abus de langage » est assurément plus grave, et le taux de
subjectivité assurément plus fort dans la seconde phrase que dans la première
(pour démontrer le caractère relatif de la validité d’une telle assertion, Korzybski
est en effet obligé de faire appel à l’exemple du crapaud, et de façon plus
convaincante, à celui du daltonien...). C’est pourquoi d’ailleurs le remède qu’il
préconise contre ce fallacieux effet-d’-objectisation92, remède qui permette à la
carte de rendre mieux compte du territoire, est nettement plus énergique dans le
second cas que dans le premier : en (1), Korzybski propose simplement de
remplacer « être » par « paraître » ; en (2), l’explicitation du caractère subjectif
de la prédication doit être plus appuyée puisque la formule « sainte et
scientifique »93 correspondante est : « dans telles circonstances et à l’égard de
telle personne, Georges Durand s’est comporté d’une façon qui, selon mes
propres standards, me paraît égoïste » (si l’on est vraiment pressé : « Georges
Durand se conduit habituellement comme un égoïste » – mais la formule est
encore trop généralisatrice, et à moins de la fonder statistiquement, abusive).
• D’autre part, le taux de subjectivité varie d’un énoncé à l’autre dans la mesure
où les unités de ce point de vue pertinentes peuvent y être plus ou moins
nombreuses et denses – le but ultime (et dans une certaine mesure utopique) de
cet inventaire des unités énonciatives étant, après les avoir affectées d’un indice
de subjectivité, d’élaborer une méthode de calcul du taux de subjectivité que
comporte un énoncé donné, ce qui permettrait de trancher tous ces débats confus
sur l’objectivité de tel ou tel article ou organe de presse (on peut ainsi se
demander ce que signifie exactement la jolie formule – avec son chiasme
sémantique – par laquelle Le Nouvel Observateur se définit comme « le plus
objectif des journaux d’opinion, et le plus engagé des journaux d’information » :
nous tenterons plus tard de répondre à cette question).
Après toutes ces précautions oratoires, il est temps de poursuivre l’exploration
des unités signifiantes dont le signifié comporte le trait [subjectif], et dont la
définition sémantique exige la mention de leur utilisateur. Nous le ferons en
séparant dans un premier temps, pour des raisons de commodité descriptive, les
différentes parties du discours.

2.1 Les substantifs

La plupart des substantifs affectifs et évaluatifs sont dérivés de verbes ou


d’adjectifs : nous ne nous en occuperons pas ici, et nous renverrons l’analyse des
termes tel que « amour », « prétexte », « accusation », « beauté », « petitesse »,
etc., à celle de « aimer », « prétexter », « accuser », « beau », « petit », etc.
Restent un certain nombre d’unités intrinsèquement substantives, qui vont
nous permettre de poser le problème de ces termes péjoratifs
(dévalorisants)/mélioratifs (laudatifs, valorisants) que nous appelons
axiologiques.

2.1.1 Problème de la catégorie axiologique

Pour dénommer un individu x, je peux dire (et dans les deux cas il y a, au sens
où nous l’avons précédemment définie, dénomination « absolue ») :
(1) « c’est un professeur » : le terme énonce une propriété objective,
facilement vérifiable, du dénoté ;
(2) « c’est un imbécile »/« c’est un génie » : ces substantifs cumulent deux
types d’informations d’ailleurs indissociables :
une description du dénoté ;
un jugement évaluatif, d’appréciation ou de dépréciation, porté sur ce dénoté par
le sujet d’énonciation.
Ces termes, dans la mesure où ils font intervenir une évaluation de x, laquelle
est solidaire des systèmes d’appréciation du locuteur ; dans la mesure où leur
usage, x restant invariant, pourra varier d’une énonciation à l’autre ; dans la
mesure enfin où ils sont à éliminer d’un discours à prétention d’objectivité, dans
lequel le locuteur refuse de prendre position par rapport au dénoté évoqué,
peuvent être considérés comme comportant un trait sémantique [subjectif].
La description de ces axiologiques pose un certain nombre de problèmes
délicats :

a) Il arrive que le trait évaluatif reçoive un support signifiant spécifique :
c’est ainsi le cas des termes péjoratifs suffixés en « -ard » (cf. « chauffard » – vs
« chauffeur » -, « vantard », « fuyard », « flemmard », « cossard », « fêtard »,
« froussard », « trouillard », « revanchard », « communard », « ringard », et ce
néologisme publicitaire : « Quand vos nylons jaunissent, c’est la faute au
Jaunard »), ou « -asse » (« vinasse », « blondasse », « fillasse », « pétasse »,
« bêtasse », « connasse » – le suffixe ne venant que renforcer, dans les derniers
exemples, la valeur péjorative du radical -, et ce néologisme forgé, d’après Le
Monde du 13 janv. 1974, par un téléspectateur mécontent : « La réclamasse ! La
réclamasse ! Il n’y a plus que ça... »).

b) Ce trait axiologique se localise au niveau du signifié de l’unité lexicale,
lequel se définit dans sa relation triangulaire au signifiant d’une part, au dénoté
d’autre part.

– Les connotations axiologiques et stylistiques doivent en principe être
soigneusement distinguées. Comparons en effet les trois termes :
« tacot/voiture/bagnole » :
• « tacot » vs « voiture » : la différence est d’ordre sémantique, le premier terme
ajoutant au second le trait [de mauvaise qualité, vieux, déglingué...] et connotant
de la part de L une attitude défavorable ;
• « bagnole » vs « voiture » : la différence concerne le seul signifiant : les deux
termes sont équivalents extensionnellement, et leur contenu sémique est
identique ; ils ne s’opposent que par le type de discours (langue standard vs
langue familière) susceptible de les prendre en charge94.
Il existe cela dit entre ces deux types de valeurs d’évidentes affinités, qui se
manifestent par exemple dans le fait :
qu’elles sont parfois confondues dans la description métalinguistique (c’est ainsi
que nous avons entendu un professeur d’italien déconseiller à ses élèves de
traduire « ciao ! » par « salut ! », jugé « trop péjoratif ») ;
qu’elles se substituent fréquemment l’une à l’autre au cours de l’évolution
diachronique (« caballum » = « rosse » ? « cheval », en langue argotique
d’abord) ;
que dans une même synchronie, de nombreux morphèmes présentent un fait de
polysémie tel que les deux sémèmes s’opposent exclusivement en ce qu’ils
comportent, l’un le trait axiologique, et l’autre le trait stylistique.
Exemple : le mot « baraque » qui se prête à deux utilisations :
baraque 1 : [ensemble des sèmes qui définissent le contenu de « maison »]
+ [mauvaise qualité]
baraque 2 : [ensemble des sèmes qui définissent le contenu de « maison »]
+ [langue familière]
(cf. « une belle, une sacrée baraque »)
Semblablement, le Petit Robert, 1967, considère « femelle » (pour désigner
une personne humaine) comme « pop. et péj. », et que le suffixe -ard « donne
une nuance péjorative ou vulgaire ».
Il apparaît donc que la « barre » qui sépare en principe le signifiant du signifié
est quelque peu perméable : un terme connoté « vulgaire » a tendance à
vulgariser, par contagion, le signifié, donc le dénoté auquel il renvoie ;
inversement, les termes stylistiquement « normaux » qui désignent des réalités
sexuelles ou scatologiques ont tendance à être perçus comme « bas » dans la
mesure où la dévalorisation qui s’attache au contenu finit par déteindre sur le
signifiant. Ce n’est pas par hasard si l’argot récupère volontiers les termes
péjoratifs de la langue standard : il exprime une vision foncièrement
dévalorisante du monde95. Lorsqu’à l’inverse la langue poétique du
XVIIIe siècle appelle « banquet » un vulgaire pique-nique, ou « palais » une
maison quelconque, elle obéit avant tout à un impératif rhétorique ; mais même
si l’on identifie le stratagème stylistique, cet ennoblissement du signifiant se
répercute inévitablement sur la représentation du dénoté : les listes d’équivalence
entre mots communs et expressions nobles que proposent les dictionnaires du
XVIIIe siècle ne sont pas aussi innocemment factices qu’on pourrait le croire.
– Nous dirons donc qu’entre le Sé et le Sa, il y a indépendance de principe des
systèmes de (dé)valorisation, compensée par une tendance partielle à la
contamination.
Le signifié et le dénoté étant au contraire étroitement solidaires l’un de l’autre
(le signifié n’étant que l’image linguistique abstraite du dénoté, et les sèmes qui
le constituent, l’image des propriétés pertinentes du dénoté), entre le signifié et le
dénoté, il y a solidarité générale des systèmes de (dé)valorisation, compensée
par une tendance partielle à l’autonomie.
Les objets référentiels, c’est là une évidence intuitive largement confirmée par
les analyses des « mythologues du quotidien » (le Georges Perec des Choses, le
Barthes des Mythologies, le Baudrillard du Système des objets), sont eux-mêmes
le lieu de cristallisations axiologiques et l’objet de jugements évaluatifs variables
d’une société à l’autre (Hjelmslev 1971, p. 119 : « ... "l’être méprisé" peut être
dans telle société le chien, dans telle autre la prostituée, dans une troisième
société la sorcière ou le bourreau et ainsi de suite... »). Il convient donc de
distinguer, dans un premier temps théorique, les valeurs axiologiques qui se
localisent au niveau de la représentation référentielle (et qui peuvent se refléter
dans toutes sortes de pratiques symboliques), et celles qui viennent s’inscrire
dans les signifiés lexicaux. Mais il faut immédiatement ajouter qu’à partir du
référent, grâce à l’action médiatisante de la compétence idéologique, les
connotations axiologiques finissent au bout d’un certain temps – car les valeurs
linguistiques se caractérisent, par rapport aux représentations référentielles, par
une plus grande inertie – par « passer » dans la langue. Lorsque Cavanna déclare
(dans Charlie-Hebdo du 22 juillet 1970) que « la nature, c’est comme la justice,
la vertu, l’honneur, le beau, l’homme, l’enfance malheureuse, la culture
classique, le cuirassé Potemkine, la cuisine au beurre et la musique
symphonique : on ne peut pas être contre », le consensus qu’il dénonce ainsi
caractérise d’abord l’attitude des Français envers l’objet-nature, mais la
sanctification de l’objet (c’est-à-dire, bien sûr, de sa représentation culturalisée)
entraîne par ricochet métonymique la valorisation du mot. C’est la couleur noire
qui pour le Black Power est « beautiful ». N’empêche que de leur slogan, le mot
« black » ressort embelli.

c) La valeur axiologique d’un terme – ou plus précisément, pour ne pas
compliquer encore le problème en y ajoutant celui de la polysémie, la valeur qui
s’attache à l’un de ses sémèmes – peut être plus ou moins stable ou instable.
C’est-à-dire qu’à côté des termes qui sont clairement marqués, au sein de ce
« diasystème » intégrateur de tous les « lectes », d’une connotation positive ou
négative, d’autres ne reçoivent une telle connotation que dans un dialecte,
sociolecte ou idiolecte particuliers. C’est ainsi que l’on peut voir s’axiologiser un
terme généralement neutre (Tony Duvert, Le Bon Sexe illustré, Minuit, 1974,
p. 9 : « J’ai souvent, au long de ce livre, employé le mot "médecin" dans un sens
péjoratif, ou même injurieux ; c’était par pure commodité d’écriture, et il va de
soi que je ne place pas du tout sur le même plan les auteurs de l’Encyclopédie et
les médecins qui ne partagent pas leurs opinions » : la langue fonctionnerait
certes mieux si pour chaque classe d’objets, elle discriminait terminologique –
ment les bons et les mauvais...), ou s’inverser sa connotation usuelle (Blaise
Cendrars : « La publicité est la plus chaleureuse manifestation de la vitalité des
hommes d’aujourd’hui, de leur puérilité, de leur don d’invention et
d’imagination »). À la limite, comme n’importe quel mot, s’il se trouve inséré
dans un cotexte ou contexte approprié, ou accompagné de certains signifiants
intonatifs ou graphiques spécifiques96, peut se trouver investi d’une connotation
(dé)valorisante inédite, c’est la totalité de la classe des substantifs qui vient alors
s’engouffrer dans la classe des axiologiques.
Mais l’instabilité des investissements axiologiques que l’on observe dans les
compétences lexicales tient surtout à la diversité des compétences idéologiques
qu’elles reflètent : à la différence de « poujadisme », « réformisme »,
« électoralisme », « racisme », « sexisme », « jeunisme », etc., qui fonctionnent
régulièrement comme des termes injurieux et peuvent donc être considérés
comme marqués en langue, des mots tels que « communisme »,
« nationalisme », « ordre » ou « discipline » sont entièrement solidaires, en ce
qui concerne leur connotation axiologique, de la spécificité du lieu idéologique
d’où parle L – soit que les « informations préalables » que l’on possède sur lui
permettent d’interpréter axiologiquement un énoncé en lui-même indéterminé,
soit qu’au contraire les propriétés internes de l’énoncé permettent d’en inférer
certaines caractéristiques de « l’idéolecte » dont relève son énonciateur. Quant
aux valeurs inscrites dans le diasystème, elles permettent de diagnostiquer
l’attitude (de mépris ou de révérence) qu’adopte dans son ensemble la société
vis-à-vis de tels ou tels objets référentiels, et la place qu’ils occupent au sein du
système très hiérarchisé de ses représentations collectives. C’est ainsi que la
nôtre dévalorise avec constance les sphères du sexuel97 et du scatologique,
qu’elle valorise le « haut » par rapport au « bas », le « grand » par rapport au
« petit », et que bien loin d’estimer qu’« il n’y a pas de sot métier » (mais les
proverbes énoncent bien souvent, comme le montre S. Meleuc, une « contre-
doxa »), elle contraint aux prudences de l’hypéronymie ou aux ruses de
l’euphémisme98 (lequel consiste à substituer à l’expression normale une autre
mieux connotée) ceux qui ont le malheur d’exercer un métier infamant99.

d) La variabilité des valeurs axiologiques susceptibles de venir investir une
même unité lexicale n’est pas faite pour faciliter leur analyse. Lorsque Michel
Droit définit Cohn-Bendit comme « un petit boche joufflu et bedonnant », la
valeur axiologique de l’énoncé, qui se répartit sur toute la séquence mais se
concentre surtout sur « boche », est plus qu’évidente, et il faut le culot d’un
Droit pour oser le nier (lequel eut en effet, comme Glucksmann lui reprochait
cette formule lors d’une émission de télévision le 2 mai 1978, cette répartie
superbe de mauvaise foi et d’humour involontaire : « et alors ? c’est péjoratif,
"joufflu" ? »). Mais il est des axiologiques moins grossiers, et des cas où l’on
peut hésiter sur la valeur qu’il convient d’attribuer à telle ou telle unité
signifiante100 – d’autant plus qu’on ne peut pour ce faire se fier qu’à son
intuition sémantique, éventuellement étayée sur certaines considérations
formelles (fonctionnement de « mais » et de « même ») dont nous parlerons plus
loin. En l’absence de toute méthode permettant le repérage automatique des
axiologiques101, celui-ci ne peut être que d’autant plus incertain que certains
faits caractéristiques des langues naturelles viennent volontiers perturber
l’économie des valeurs positives et négatives.

– II y a par exemple ces deux phénomènes que Genette (1976) met en
évidence sous les noms de « contre-valorisation compensatoire » (qui consiste à
valoriser ensuite le terme de l’opposition que l’on a premièrement dévalorisé), et
de « valorisation par contraste » (c’est-à-dire que pour un même sujet la valeur
axiologique d’un terme variera selon la relation oppositive à l’intérieur de
laquelle on l’envisage : x peut fort bien être marqué positivement par rapport à y,
et négativement par rapport à z).

– Il y a encore le fait que de par leurs propriétés sémantiques, les axiologiques
sont prédestinés à se voir utilisés ironiquement – l’ironie consistant à exprimer
sous les dehors de la valorisation un jugement de dévalorisation -, et que les
indices de l’inversion sémantique qui la caractérise ne sont pas toujours aisément
repérables102 : il n’est pas toujours facile de démêler si l’usage d’un mot tel que
« nègre » connote effectivement le racisme, ou si fonctionnant « au second
degré » il prétend tourner en dérision ceux qui l’utilisent au premier103.

– Il y a enfin les effets parfois curieux de l’action du contexte verbal :
expression de l’excès104, effets paradoxaux de l’atténuation105, phénomènes de
contagion cotextuelle (ainsi notre texte sur la « douce France » est-il saturé
d’axiologiques au point que ce bain connotatif imprègne et colore flatteusement
toutes les unités du texte, même les plus objectivement géographiques en
apparence, ces connotations axiologico-euphorisantes venant se concentrer dans
le doux nom de France). Il est en tout cas certain que l’on ne peut espérer rendre
compte du fonctionnement des axiologiques sans considérer les effets parfois
indirects du cotexte parfois large, et de la dynamique argumentative dans
laquelle ils se trouvent pris.

e) Cette allusion au rôle argumentatif des axiologiques débouche sur le
problème plus général de la relation existant entre leur valeur sémantique et leur
fonction pragmatique ; relation qui apparaît dans le fait que la fréquence des
axiologiques en général, et celle des deux catégories positive et négative en
particulier, variera selon la visée illocutoire globale du discours qui les prend en
charge :
Les axiologiques seront naturellement plus nombreux dans les énoncés à
vocation évaluative que dans les énoncés à prétentions descriptives.
Les discours à fonction apologétique, comme le discours publicitaire dont la
visée pragmatique consiste à rendre, pour mieux le vendre, le produit plus
alléchant, exploiteront massivement l’existence en langue de termes mélioratifs.
Symétriquement, les discours polémiques106 se caractérisent par le fait que visant
à disqualifier une « cible », ils mobilisent à cet effet nombre d’axiologiques
négatifs, ou « vitupérants » – ce sera par exemple, dans le discours des
adversaires de la linguistique, le terme de « jargon », dans celui des
générativistes, le terme de « taxinomiste », dans celui des politiciens,
« démagogique »107 ou « irresponsable » (qui peut servir aussi bien au PCF pour
disqualifier les gauchistes qu’à Alice Saunier-Seïté pour discréditer les
présidents d’université) – et l’on peut à ce sujet s’interroger sur les relations
existant entre les concepts d’« axiologique » et d’« injure ».
Soit les deux exemples suivants d’interactions :
« Il m’a engueulé quelque chose de terrible et nous a tous traités de sauvages,
ce qui a foutu en rogne Monsieur Waloumba qui lui a fait remarquer que
c’étaient des propos. Le docteur Katz s’est excusé en disant qu’il n’était pas
péjoratif » (E. Ajar, La Vie devant soi, Mercure de France, 1975, p. 247).
« Comme Jean-François Revel faisait remarquer au secrétaire général du PCF
que de tels propos ["Combien vous paye Barre pour poser de telles questions ?"]
relevaient de la diffamation, il s’est entendu répondre par M. Marchais : "Oh !
vous Revel, il y a longtemps que l’on sait que vous êtes une canaille". Tirant la
conclusion normale de tels excès de langage, le directeur de L’Express s’est levé
et a quitté le studio » (Le Monde, 16 janvier 1979, p. 40).
Ces exemples mettent en évidence deux choses : que les termes péjoratifs sont
tous disposés à fonctionner comme des injures, et que les injures relèvent de la
pragmatique du langage (ainsi que l’a bien montré É. Larguèche) : elles visent à
mettre le récepteur, selon un mécanisme de Stimulus ? Réponse, dans une
situation telle qu’il est contraint de réagir à l’agression verbale (d’en « tirer la
conclusion normale ») – par la « rogne », ou par la fuite.
Nous dirons donc que le trait axiologique est une propriété sémantique de
certaines unités lexicales, qui leur permet dans certaines circonstances de
fonctionner pragmatiquement comme des injures, le marqueur illocutoire de
l’injure étant la résultante complexe d’un ensemble de faits de nature :
lexicale (les axiologiques négatifs constituant un réservoir virtuel où se puisent
les termes d’injure) ;
syntaxique (dans l’injure proprement dite, le terme péjoratif est employé en
fonction vocative108, et souvent dans le contexte < espèce de (x) >, expression à
laquelle le récepteur répond parfois, renvoyant ainsi à son partenaire discursif la
balle injurieuse, par « x toi-même ! ») ;
intonative : on peut toujours, remarque Delphine Perret, interpréter comme
hypocoristique un terme habituellement injurieux, si l’intonation sollicite cette
interprétation antiphrastique ; et inversement, l’intonation peut rendre injurieux
un terme habituellement neutre (c’est-à-dire que les trois facteurs ici signalés
comme marqueurs de l’injure ne sont pas tous nécessairement co-présents, la
force de l’un pouvant venir compenser l’absence de l’autre).
L’injure constitue donc un emploi discursif particulier des axiologiques
négatifs. Mais notons que l’on passe insensiblement de l’énoncé constatif à
l’énoncé injurieux :
(1) « ce que tu dis là est contraire à la vérité » : constat ;
(2) « tu mens en disant cela » : dès lors qu’il comporte l’idée d’une
dissimulation délibérée, l’énoncé s’axiologise, et le constat vire à l’accusation ;
(3) « tu es un menteur » : il ne s’agit plus ici d’une caractérisation ponctuelle,
mais d’une étiquette injurieuse qui prétend énoncer une propriété intrinsèque du
dénoté ; corrélativement, la force illocutoire de l’énoncé s’accentue ;
(4) « espèce de sale menteur ! » : injure proprement dite.
Il est donc bien difficile de dire où commence à proprement parler
l’illocutoire : Ducrot appelle ainsi, on le sait, ce qui dans un énoncé « modifie la
situation juridique des interlocuteurs ». Mais si l’on prend l’adjectif au sens
propre, le nombre des énoncés illocutoirement marqués se réduit au cas des
injures proférées à l’intention de certaines figures sociales sanctifiées
(magistrats, agents de police), que l’on n’a pas le droit d’« offenser » ni
d’« outrager », et à la rigueur à celui de ce que Ducrot appelle (1973 a, p. 125)
l’« affront » (comportement discursif qui consiste à mettre sa victime dans
l’alternative « juridique » suivante : se venger, ou être déshonoré, et qui s’oppose
à l’« offense », laquelle ne constitue pas un acte illocutoire puisqu’elle modifie
seulement « l’état psychique » du récepteur) – réduction que l’on peut trouver
bien sévère et arbitraire109 Si l’on entend au contraire figurément le terme
« juridique », alors relèvent de l’illocutoire non seulement l’affront mais aussi
l’injure en général, et même tous les emplois d’axiologiques, qui sont toujours
susceptibles d’avoir des retombées perlocutoires sur le comportement du
récepteur (comportement d’achat sollicité par les messages publicitaires, réponse
aux sondages sollicitée par la formulation de la question110, etc.).

Signalons encore au sujet de l’injure :
Que dans certaines sociétés et certaines circonstances, leur utilisation obéit à des
règles si strictes qu’elles semblent sortir tout droit d’un manuel du bon usage :
ainsi chez ces jeunes Noirs américains dont Labov (1978) analyse le parler et qui
usent d’un stock très limité d’injures quasi rituelles, empruntant à un petit
nombre de thèmes productifs111 ; ou encore, dans l’univers carcéral chinois, où
la pratique de l’Épreuve consiste à déverser collectivement sur la victime, afin
d’obtenir son Aveu, un flot d’injures codifiées avec une incroyable précision,
ainsi qu’en témoigne ce dialogue rapporté par Pasqualini : « "Ainsi, au lieu
d’être reconnaissant au Parti communiste d’avoir amélioré la situation, vous
essayez de saboter son système. Voyez-vous à quel point vous avez agi comme
un salaud Loo l’interrompit, la voix vibrante de colère. Il lui fallait rappeler à
Chou la règle du jeu. "Ne le traitez pas de salaud ! dit-il fermement. Vous savez
que ce genre d’insulte est interdit pendant les séances d’étude. Nous ne pouvons
pas employer ce langage-là à l’égard de nos compagnons de cellules". Chou
baissa d’un ton dans le vocabulaire péjoratif officiel. "D’accord. Œuf pourri,
alors." "Non, rétorqua Loo, en secouant la tête, pas même ça. Vous pouvez le
traiter de mauvais élément si vous voulez, ou de réactionnaire ou de propriétaire
puant. De propriétaire qui ne mérite même pas son nom. Nous pouvons le traiter
de riche propriétaire insignifiant"112 ».
Dans cet exemple, le degré de péjoration joue un rôle déterminant, mais le
contenu dénotatif n’importe guère : on assiste alors à une sorte de vidage
sémantique de l’expression au profit de la seule connotation axiologique113, et
« révisionniste », « fasciste », « agent de l’impérialisme », « réactionnaire »,
« sale bourgeois puant », « élément obstiné », « crotte de chien », « serpent
venimeux », « représentant typique de la bourgeoisie », etc., fonctionnent
comme des synonymes qui ne s’opposent que sur l’axe de l’intensité (dans le cas
de la « Bande des quatre », l’adéquation dénotative des architermes péjoratifs
« capitaliste » et « révisionniste » utilisés pour les disqualifier était aussi
douteuse que leur efficacité connotative évidente) ; on pourrait faire la même
remarque du mot « juif », synonyme de « pas bien » pour certains Arabes114, etc.
Pour que l’injure puisse fonctionner adéquatement (c’est-à-dire que l’effet
perlocutoire obtenu soit conforme à la valeur illocutoire prétendue par l’énoncé),
encore faut-il que A la perçoive comme telle, donc partage le système
axiologique de L. Supposons ainsi que L traite A d’anarchiste, et que A lui
réplique superbement (comme Mastroiani dans Rêve de singe, de Marco
Ferreri) : « Parfaitement ! », L en est pour ses frais, et le combat polémique cesse
faute de combattants115.
Bally remarque enfin (1969, p. 199) : « Supposons un homme du monde dont le
langage est habituellement correct et châtié ; vous lui demandez son jugement
sur un financier véreux ; s’il répond : "C’est une fripouille", vous aurez
l’impression d’un corps étranger qui s’est logé dans un système expressif tout
différent : vous sentez que le sujet aurait habituellement employé un autre mot
(coquin, misérable, etc.) ; s’il en a choisi un plus vulgaire, c’est pour mieux
marquer son mépris » : plus un terme est « bas », plus il tend à dégrader l’objet
qu’il dénote, c’est-à-dire que la connotation stylistique peut dans certains cas
venir renforcer les effets pragmatiques de la connotation axiologique.

2.1.2 Conclusions

Les axiologiques, flatteurs ou injurieux, font donc figure de détonateurs


illocutoires à effets immédiats et parfois violents. C’est pourquoi ils ne sont
maniés qu’avec d’infinies précautions116. Et c’est pourquoi le langage policé
préfère les tempérer d’une litote ou d’un euphémisme (la litote valant pour les
deux types d’axiologiques, cependant que l’euphémisme n’atténue que les
péjoratifs), dont Pierre Larousse prononce en ces termes l’éloge raisonné :
« Nous avons donné à chaque article une étendue proportionnée à la valeur réelle
du personnage, mais en nous renfermant, à l’égard des contemporains, dans les
limites d’une appréciation courtoise, qui ne va jamais jusqu’à une complaisance
calculée, et à travers laquelle, néanmoins, perce toujours facilement notre
opinion. La vérité ne gagne rien à être formulée brutalement, et il y a des
susceptibilités qu’il serait injuste et quelquefois cruel de froisser en invoquant le
prétexte de l’impartialité. "On doit des égards aux vivants, a dit si justement
Voltaire ; on ne doit aux morts que la vérité". C’est sur ce principe que nous
avons réglé nos jugements » (préface au Grand Dictionnaire universel du
XIXe siècle).
Toutes les parties du discours comportent des axiologiques : nous aurons donc
sous peu l’occasion d’en rencontrer d’autres exemples. Mais nous pouvons dès
maintenant récapituler certaines de leurs propriétés.
À la différence d’autres types d’unités subjectives (déictiques, verbes
modalisateurs), les axiologiques sont implicitement énonciatifs : « Dans le cas où
j’insulte quelqu’un, je lui applique un terme qui doit le qualifier ou le désigner,
lui, mais me permettre de me croire hors de cause, en ayant pour effet de
persuader mon interlocuteur, autant que possible, que c’est sa propre nature qui
est stigmatisée par l’insulte, et non pas par sa position par rapport à moi (sans
quoi la vivacité de l’insulte serait émoussée, d’avoir été posée comme relative)
[...]. Il y a donc dans l’insulte, en dépit de son caractère explicite, un élément qui
est camouflé et qu’on pourrait tenter de formuler ainsi : "c’est moi qui le dis" ».
Cette remarque de Flahault (1978, p. 41-42) vaut pour tous les emplois
d’axiologiques, qui relevant de la modalité, dont nous reparlerons, de la
subjectivité objectivisée, permettent à l’énonciateur de prendre position sans
s’avouer ouvertement comme la source du jugement évaluatif.
Jugement qui pourtant n’engage que lui, et dont il ne peut nier le caractère
éminemment subjectif : faire usage d’axiologiques, c’est dans une certaine
mesure « parler de soi » (Béranger, dans Tueurs à gages de Ionesco : « Comme
c’est beau, quel magnifique gazon, ce parterre fleuri... Quelle odeur suave ! Vous
savez, monsieur l’architecte... excusez-moi de vous parler de moi... on peut tout
dire à un architecte... »). Et l’on peut même estimer que les axiologiques
mériteraient, dans un modèle prétendant quantifier le taux de subjectivité à
l’œuvre dans un énoncé donné, d’être affublés d’un indice variable (car la
charge axiologique varie d’une unité à l’autre et d’une occurrence à l’autre),
mais généralement fort : ce sont des opérateurs de subjectivité particulièrement
voyants et efficaces, qui permettent au locuteur de se situer clairement par
rapport aux contenus assertés117, et qu’il convient à ce titre d’éviter
scrupuleusement dans certains types de discours.
Mais en dehors du cas de ces discours à prétentions d’objectivité, la plupart
des énoncés produits en langue naturelle se caractérisent par la présence plus ou
moins massive des axiologiques, et les comportements langagiers, par le souci
constant de dresser entre le bien et le mal une barrière terminologique (« Il y a
un moment où le libéralisme devient du laxisme »/« Mais il existe un seuil au-
delà duquel l’enfantillage devient infantilisme » (Baroncelli)/« Il y a un mot que
j’aime : compromis. Le vilain mot, c’est compromission » (F. Nourissier)), par
cette manie évaluative que note Genette s’agissant du cas particulier des discours
« mimologistes », ce « besoin de valorisation (refus de la neutralité) qui fait
constamment prendre parti, préférer ceci ou cela, une langue à une autre, les
voyelles aux consonnes, les consonnes aux voyelles, l’"ordo rectus" ou le "rectus
ordo", le masculin ou le féminin » (1976, p. 425) ; besoin d’encodage qui se
répercute au décodage sous la forme de ce réflexe interprétatif dont on fait
constamment l’expérience : que pense celui qui parle de l’objet dont il parle ?
est-il « pour », est-il « contre » ? Besoin réflexe dont il est plus facile de s’irriter
que de se défaire118 : il arrive bien souvent que l’arsenal argumentatif déployé
par tel ou tel discours n’ait pas tant pour but de mettre au jour une « vérité »
quelconque que de couvrir et légitimer a posteriori des parti pris
indéracinables...

2.2 Les adjectifs subjectifs119

« Il se tromperait celui qui dirait que les choses réelles sont grandes ou petites.
Dans cette proposition, il n’y a ni vérité ni erreur. Il n’y a pas non plus d’erreur
ou de vérité dans l’affirmation que les objets sont proches ou qu’ils sont
lointains. Cette indétermination fait que les mêmes choses peuvent être appelées
très proches ou très lointaines, très grandes ou très petites ; que les plus proches
peuvent être appelées lointaines et les lointaines, proches ; que les plus grandes
peuvent être appelées petites et les petites, grandes » (Galilée, cité par Cohen,
1972, p. 440). En d’autres termes : « tout est relatif », dans l’usage des adjectifs.
Il n’est pas question de procéder ici à une analyse un peu fine du système
sémantique des adjectifs. Notre propos est simplement de montrer qu’il convient
de distinguer plusieurs catégories d’adjectifs subjectifs :
2 Les adjectifs de couleur sont à coup sûr moins « objectifs » que les deux autres séries que nous citons en
exemple. Mais comme l’axe de la subjectivité est continu, c’est arbitrairement que nous le binarisons – en
tentant compte tout de même de certaines constatations, comme celle-ci : même le discours scientifique, qui
se veut le plus proche du pôle de l’objectivté, se permet l’usage des termes désignant des couleurs. Il se
permet aussi du reste celui de certains évaluatifs non axiologiques, du type « petit ». La différence est
pourtant sensible entre le fonctionnement de « rouge », dont l’adéquation dénominative peut à la limite être
vérifiée scientifiquement puisque la « rougité » a reçu une définition « objective » en termes physiques, et
celui de « petit », car aucune norme explicite n’existe pour fixer la dimension en deçà de laquelle un objet
particulier peut être ainsi qualifié.

Seules nous intéressent ici les catégories (a), (b) et (c) qui sont pertinentes
dans le cadre d’une problématique de l’énonciation, et qui relèvent de ce que
Hjelmslev appelle « le niveau interprétatif du langage ».

a) Les adjectifs affectifs120

– Définition : les adjectifs affectifs énoncent, en même temps qu’une propriété


de l’objet qu’ils déterminent, une réaction émotionnelle du sujet parlant en face
de cet objet. Dans la mesure où ils impliquent un engagement affectif de
l’énonciateur, où ils manifestent sa présence au sein de l’énoncé, ils sont
énonciatifs.

– Dans cette mesure, ils sont sévèrement proscrits de certains types de
discours qui prétendent à l’objectivité. Ainsi, dans un manuel de stylistique
normative à l’usage des futurs officiers de police judiciaire (Lambert, 1970), on
lit ceci : « Le style procédural exclut toute trace de sentiment ou d’émotion. Des
expressions telles que "la pauvre victime", "un spectacle poignant", "le cruel
assassin", "le petit cadavre", "une maigreur effrayante", sont donc à bannir
absolument, comme n’ayant rien de commun avec ce style, lequel se caractérise
au contraire par le caractère strictement intellectuel des constatations et des
recherches, et par une froideur constante de ton. » Au style affectif s’oppose le
style « impassible » ou « intellectuel », seul « conforme. » Le discours
procédural doit s’efforcer de gommer dans l’énoncé toute trace d’énonciation : il
représente le pôle objectif du langage.

– Autre exemple de discours objectif : l’énoncé lexicographique. La définition
de dictionnaire, telle qu’elle est actuellement conçue, bannit les adjectif affectifs.
Cette règle stylistique, comme le montrent S. Delesalle et L. Valensi dans leur
étude du traitement lexicographique du mot « nègre », n’est pas observée dans
les dictionnaires d’Ancien Régime, où l’on rencontre, à côté des termes
péjoratifs (catégorie c)) tels que « ignorants », « lâches », « paresseux »,
« vicieux », etc., des expressions comme « ces malheureux esclaves » qui
expriment une réaction d’indignation et d’apitoiement de la part du
lexicographe, réaction que le cotexte se charge d’ailleurs rapidement de
neutraliser. Et l’incongruité, pour un lecteur moderne, de la présence de tels
adjectifs dans un énoncé lexicographique, révèle a contrario les exigences du
discours objectif.

– La valeur affective peut être inhérente à l’adjectif, ou au contraire solidaire
d’un signifiant prosodique, typographique (le !), ou syntaxique particulier ; c’est
ainsi que l’antéposition d’un adjectif le charge souvent d’affectivité. Ex. :
« le petit cadavre », « la pauvre victime » (dans le corpus précédent) ;
« la pauvre maison d’une femme pauvre » : le second adjectif dénote un statut
social et économique, que neutralise, grâce aux effets poétiques de la répétition
avec chiasme et variation sémantique, le premier adjectif, qui lui connote un
apitoiement du locuteur.

– Il existe entre les catégories a) et c), entre les valeurs affective et
axiologique, entre les mécanismes psychologiques de participation émotionnelle
et de (dé) valorisation, certaines affinités.

On ne peut certes pas poser l’implication :
« c’est beau → je suis ému, bouleversé... » : l’énonciation d’un tel adjectif
peut relever d’un simple constat, affectivement neutre (cf. l’enchaînement
possible : « c’est beau mais ça me laisse froid ») ; à la différence du trait
axiologique, la valeur affective ne devra pas être intégrée au contenu intrinsèque
de l’adjectif « beau ». Inversement, « ça me bouleverse » n’implique pas « c’est
bien, c’est beau », et l’expression « ces malheureux esclaves » ne porte pas sur
les êtres ainsi définis de jugement de valeur.

Ces deux classes a) et c) ne se recouvrent donc pas. Mais elles se
chevauchent, car certains termes (« admirable », « méprisable », « agaçant121 »,
etc.) devront simultanément être admis dans les deux (ce sont des axiologico-
affectifs), cependant que d’autres, fondamentalement affectifs ou axiologiques,
se verront facilement charger en contexte d’une connotation axiologique ou
affective.

b) Les évaluatifs non axiologiques

Pour mettre en évidence la spécificité de cette classe d’adjectifs, on peut


invoquer certains critères tels que leur caractère graduable (« la route est assez
large, très large, plus large que la maison » vs « x est plus célibataire que y122 »),
leur possibilité d’être employés en structure exclamative, etc.123. Mais nous
allons la circonscrire plus précisément de la façon suivante :

– Définition : cette classe comprend tous les adjectifs qui, sans énoncer de
jugement de valeur, ni d’engagement affectif du locuteur (du moins au regard de
leur stricte définition lexicale : en contexte, ils peuvent bien entendu se colorer
affectivement ou axiologiquement), impliquent une évaluation qualitative ou
quantitative de l’objet dénoté par le substantif qu’ils déterminent124, et dont
l’utilisation se fonde à ce titre sur une double norme :
(1) interne à l’objet support de la qualité ;
(2) spécifique du locuteur – et c’est dans cette mesure qu’ils peuvent être
considérés comme « subjectifs125 ».
En d’autres termes : l’usage d’un adjectif évaluatif est relatif à l’idée que le
locuteur se fait de la norme d’évaluation pour une catégorie d’objets donnée.
C’est-à-dire qu’une phrase telle que « cette maison est grande » doit être
paraphrasée en : « cette maison est plus grande que la norme de grandeur pour
une maison d’après l’idée que je m’en fais (elle-même fondée sur mon
expérience personnelle des maisons) ». De même, l’utilisation de « un peu »
dans « j’ai bu un peu de vin » (par opposition à la quantification objective de
« j’ai bu un pot de vin ») est relative :
(1) à l’objet que « un peu » quantifie ;
(2) à l’idée que le sujet d’énonciation se fait de la norme quantitative : « La
désignation d’une quantité à l’aide de "un peu" implique toujours, vu
l’imprécision de cette expression, une prise de position largement subjective : ce
que l’un appelle "un peu de vin", l’autre l’appellera "beaucoup de vin". Je ne
peux donc dire de quelqu’un qu’il a bu un peu de vin sans prendre à mon compte
le jugement » : on ne saurait mieux expliciter que ne le fait ici Ducrot (1972 a,
p. 197) la valeur « subjective » de ces évaluatifs, qui sont dans cette mesure plus
informatifs126 que leurs équivalents « objectifs », ainsi que le remarque Tony
Duvert commentant en ces termes le comportement du jeune Diego :
« Diego avait alors la manie de me demander devant tout ce qu’on utilisait ou
consommait (un ouvre-boîte, un briquet, du fromage, des mouchoirs en papier,
de la bière, un stylo, une fourchette, de l’aspirine, un plan de la ville, du
chocolat, un grille-viande, une crème à raser) :
– Combien ça coûte ?
[...] Le plus souvent, le chiffre ne lui suffisait pas et il posait aussitôt une autre
question :
– C’est cher ?
Comme si un prix n’indiquait pas la cherté d’un objet – ou plutôt, comme si
Diego voulait connaître à la fois le prix de ce qu’il y a chez les gens qu’il croit
riches, et l’opinion que les riches mêmes ont de ces prix.
Comme aussi je pourrais, si j’entendais un monsieur raconter qu’il a perdu
cent millions dans une opération boursière, lui demander :
– C’est beaucoup ?, tout en sachant on ne peut mieux ce que représenterait
pour moi une telle somme si je la détenais. L’insolite était que Diego ait cette
attitude face aux produits les plus répandus, et tienne à savoir si c’était "cher" ou
non qu’un journal coûte un franc127. »
– Il convient d’insister sur le fait que la norme d’évaluation présupposée par
l’utilisation de ces termes est doublement relative. En effet, les linguistes ont
tendance à ne signaler que l’un de ces deux aspects :
• Bally insiste surtout sur l’idée que la norme est relative au sujet d’énonciation
(donc, sur la norme de type 2) : « Tout adjectif au positif est quantifié par rapport
à une unité de mesure que chaque sujet porte en lui-même [...]. Une montagne
est haute ou basse selon l’idée qu’on se fait de la hauteur d’une montagne »
(1969, p. 196).
• Chez Lyons au contraire, l’accent est mis exclusivement sur la relativité de la
norme à l’objet-support (norme de type 1). Citant Sapir : « Des oppositions telles
qu’entre "petit" et "grand", "peu" et "beaucoup", etc., nous font l’impression
erronée d’être des valeurs absolues dans le champ de la quantité, à l’instar de
différences qualitatives comme "rouge" et "vert" dans le domaine de la
perception de la couleur. C’est une impression erronée... », Lyons commente en
substance : effectivement, lorsqu’on prononce la phrase : « Notre maison est
grande », on a l’impression qu’en formulant ce jugement, on pose une qualité
absolue, et qu’on attribue à la maison la grandeur de la même manière qu’on lui
prédique une couleur. Mais cette impression est illusoire. Elle repose sur une
ruse linguistique : l’ellipse. En réalité, « notre maison est grande » contient une
comparaison implicite : « notre maison est plus grande que la normale ». C’est
ce qui explique que, alors que :

« ce petit éléphant est un gros animal » ne soit pas contradictoire, ce que


justifie la paraphrase :
« cet éléphant dont la taille est inférieure à celle d’un éléphant normal a
cependant une taille supérieure à celle de la moyenne des animaux » (1970,
p. 355-356).
– La notion d’objet-support par rapport auquel se détermine la norme
d’évaluation doit être précisée, et doivent être distingués : le cas où l’adjectif est
construit de façon absolue, et celui où il régit un complément prépositionnel de
type « pour S N »128.

(1) Lorsque la classe à l’intérieur de laquelle se détermine la norme est
explicitée contextuellement, le problème est relativement simple. Il faut
simplement signaler, après Chomsky, Ducrot et Zuber, qu’une phrase telle que :
« Jacques est petit pour un Français »
véhicule, en plus de l’information :
« Jacques est plus petit que la moyenne des Français »,
le sous-entendu :
« Les Français sont plutôt grands » (c’est-à-dire qu’ils ont en moyenne une
taille supérieure à celle de l’ensemble des humains)129.

(2) Lorsque l’adjectif ne comporte pas de détermination de ce type, les choses
se compliquent quelque peu. Comparons en effet :

la route est large (pour une route)


ce chien est gros (pour un chien)

et

un éléphant c’est gros (pour un animal)


les éléphants sont gros (pour des animaux)
une Cadillac c’est grand (pour une voiture).

La règle semble être la suivante :


• Si le SN déterminé par l’adjectif évaluatif est non générique, c’est-à-dire s’il
renvoie à un ou plusieurs objets particuliers (définis ou non), alors la norme
d’évaluation, c’est la moyenne de l’ensemble de la classe des dénotés auxquels
renvoie le substantif.
• Si le SN est générique, c’est-à-dire s’il représente la classe dans sa totalité, la
norme qui intervient, c’est une norme déplacée, interne à la classe des dénotés
correspondant à Phypéronyme du substantif.
Mais si l’on observe le fonctionnement réel des évaluatifs, force nous est
d’admettre que la règle ainsi formulée est bien approximative. En effet :
• Il arrive qu’une phrase telle que « cet éléphant est gros » signifie non pas qu’il
est particulièrement gros pour un éléphant, mais que c’est un gros animal (ou
même que c’est un gros objet, par rapport à moi). Cette ambiguïté tient à la
complexité profonde, en dépit des apparences superficielles, de la structure du
syntagme nominal (dans cette acception, il faudrait postuler en structure
profonde quelque chose comme : « cet animal, qui est un éléphant – et dans la
mesure où c’est un éléphant130 -, est gros – pour un animal, donc » ; même chose
pour « cet adolescent mange beaucoup », dont la voracité s’évalue selon les cas
par rapport à la moyenne des adolescents, ou par rapport à celle des humains)131.
• En ce qui concerne le second cas, on sait qu’un terme ne possède pas un seul
hypéronyme, mais plusieurs hiérarchisés, et celui qui intervient dans l’évaluation
peut être de différents niveaux. Ex. :

une vache c’est gros (pour un animal)


un rat c’est gros (pour un rongeur, et plus particulièrement par rapport à
la souris).

Pour traiter ce problème de façon plus satisfaisante, sans doute faudrait-il faire
intervenir d’autres considérations énonciatives du type : l’objet qui définit la
norme d’évaluation est en général plus familier à l’énonciateur que l’objet à
évaluer, c’est-à-dire tenir compte de sa compétence culturelle, ainsi que de
l’univers de discours auquel se réfère la séquence évaluative (si l’interprétation
la plus vraisemblable de « Jean est petit »132 est « pour quelqu’un de son sexe,
de son âge et de sa race », dans un univers de discours particulier la norme
comparative, sans être clairement explicitée, peut être plus spécifique : ses frères
et sœurs, les gens de sa famille, ses condisciples, etc.).

– Remarques sur quelques adjectifs évaluatifs

1 Les adjectifs de température font partie de la classe des évaluatifs.
L’utilisation de « chaud » dans « l’eau est chaude » est fonction :
du support précis de la propriété (« chaud » n’implique pas le même degré de
température selon qu’il s’agit de l’eau d’un bain, d’une lessive, d’une boisson) ;
de la sensibilité thermique particulière du locuteur.
Lorsque ces termes sont employés en météorologie, ils impliquent en outre un
troisième élément. Ex. : « le temps est frais » :
par rapport à ma frilosité ;
par rapport au « temps » (c’est-à-dire à la température moyenne de l’atmosphère
extérieure) normal ;
mais, en plus, interviennent des considérations spatiales et temporelles (et, en ce
sens, dans cet emploi, les adjectifs de température sont partiellement
déictiques) : « le temps est frais » = « la température de l’atmosphère extérieure
est inférieure à celle que l’on attendrait normalement en ce lieu et en cette
saison ». (Notons que l’expression « le temps et frais/doux pour la saison »
comporte un sous-entendu analogue à « Jean est petit pour un Français », à
savoir « en cette saison, il fait généralement doux/frais », sous-entendu qui est
absent de l’expression elliptique « le temps est frais/doux »).

2 En plus des deux normes que nous avons introduites dans la définition des
termes évaluatifs, car elles caractérisent leur fonctionnement commun, d’autres
peuvent ainsi intervenir, qui varient avec l’adjectif utilisé. Par exemple, la norme
des moyens financiers dont je dispose, pour l’adjectif « cher », ce qui conforte
encore son statut énonciatif : « "cher" est, en fait, toujours relatif. Même s’il
s’agit d’indiquer le prix, il faut comprendre, dans notre exemple, "cher pour une
voiture", "cher pour mon budget", [...] etc. C’est d’ailleurs pourquoi l’expression
"Elle est chère", même lorsqu’elle sert à indiquer une zone dans l’échelle des
prix, peut marquer, selon la personne qui l’emploie et l’objet dont on parle, des
zones bien différentes » (Ducrot, 1975, p. 80).

3 L’adjectif « long »133 :
Bierwisch décrit ainsi, par comparaison avec celui des autres adjectifs
dimensionnels134, le contenu sémique de cet adjectif :
(i) « long » vs « large » ? [l’adjectif prédique à propos de la plus grande
dimension de l’objet]135 ;
(ii) « long » vs « court » ? [cette dimension est supérieure à la norme].
Mais ces deux caractéristiques sémiques sont en réalité insuffisantes, et il est
nécessaire de leur adjoindre
(iii) « long » vs « haut » ? [l’adjectif prédique à propos d’un objet envisagé
horizontalement] ; en effet : « une cigarette longue », « un nez long », « de longs
cils ». De la même manière, un arbre ne peut être dit « long », mais un tronc
d’arbre couché peut l’être.
Ce trait (iii) semble pertinent pour rendre compte de la plupart des emplois de
l’adjectif, mais il y a des exceptions. Ex. : « elle a le visage long, de longs
cheveux, une longue robe ». Peut-être faudrait-il, pour rendre compte de cette
valeur, poser plutôt :
(iii) « long » vs « haut » ? [vision horizontale ou verticale descendante] vs
[vision verticale ascendante] (une robe longue, c’est une robe qui tombe bas ;
des talons hauts, des talons sur lesquels on est haut perché).
Ce qu’il y a de sûr, c’est que l’analyse de ces adjectifs dimensionnels ne peut
être menée de façon satisfaisante qu’à condition d’accorder une place
prépondérante aux considérations combinatoires.

4 Le fonctionnement de l’adjectif « important », que Boons (1971) analyse en
neuf sémèmes distincts (qui correspondent plus en réalité à des effets de sens
suscités par la nature particulière du référent qu’à des unités sémantiques
discrètes) selon qu’il reflète une quantification directe ou indirecte, métrique ou
ordinale, est intéressant, car cet adjectif est à la fois emphatiquement
représentatif de l’ensemble des évaluatifs (p. 206 : « dire d’un objet qu’il "est
important", qu’il "a de l’importance", revient à supposer une ou plusieurs
échelles de grandeur implicites » – qui sont, généralement, « laissées dans
l’ombre » -, « où la valeur accordée à l’objet considéré comme "important" est
supérieure à celle qu’on reconnaît à un autre, ou à plusieurs autres objets sous-
entendus, ou à la valeur moyenne, réelle ou imaginaire »)136 et doté d’un statut
d’exception dans la mesure où il chevauche les catégories de l’évaluation
quantitative et qualitative (pour Boons, « important » dénoterait la quantité et
connoterait la qualité), et où il fonctionne comme une sorte d’archilexème
neutralisant l’ensemble des axes d’opposition qui partitionnent le champ des
évaluatifs, d’où son utilité, et son ambiguïté : l’archi-évaluatif positif
« important » reçoit en partage tous les avantages et inconvénients qui
caractérisent le fonctionnement des archilexèmes.

c) Les évaluatifs axiologiques


– Définition : Comme celle des adjectifs précédents, leur utilisation implique
une double norme :
interne à la classe de l’objet-support de la propriété : les modalités du beau
varient avec la nature de l’objet à propos duquel on prédique cette propriété, et
cette variabilité de la norme de référence explique la grammaticalité de phrases
telles que « cet excellent Cayatte est un bien mauvais film », aussi bien que
l’agrammaticalité des enchâssements comparatifs du type « cette histoire est plus
belle que Suzanne » (on ne peut comparer axiologiquement que des objets
appartenant « à la même catégorie137 ») ;
interne au sujet d’énonciation, et relative à ses systèmes d’évaluation (esthétique,
éthique, etc.). Le fonctionnement des axiologiques et donc de ce point de vue
analogue à celui des autres évaluatifs (« cet arbre est beau » = « plus beau que la
moyenne des arbres – ou que d’autres types d’arbres que je prends implicitement
pour modèle -, d’après la conception que j’ai de la beauté pour un arbre » ;
« c’est beau les arbres » = « plus beau que d’autres catégories d’objets »),
quoique beaucoup plus flou : si toute qualification axiologique présuppose une
quantification implicite, l’échelle de référence est en général laissée dans
l’ombre (c’est-à-dire que les prédications du type « beau », plus encore que
celles du type « petit », tentent de se faire passer pour absolues et se formulent
sur le mode de l’en-soi), et l’on ne voit guère s’y appliquer la règle de
l’hypéronyme.
Mais en plus, et à la différence des précédents, les évaluatifs axiologiques
portent sur l’objet dénoté par le substantif qu’ils déterminent un jugement de
valeur, positif ou négatif. Ils sont donc doublement subjectifs :
(1) dans la mesure où leur usage varie (et cela de façon beaucoup plus sensible que
dans le cas des dimensionnels par exemple) avec la nature particulière du sujet
d’énonciation dont ils reflètent la compétence idéologique ;
(2) dans la mesure où ils manifestent de la part de L une prise de position en faveur,
ou à l’encontre, de l’objet dénoté.
C’est pourquoi un modèle prétendant quantifier la subjectivité langagière
devrait leur affecter un indice fort, nettement plus fort en tout cas qu’aux
évaluatifs non axiologiques, qui ne sont subjectifs qu’au regard de (1), et encore
à un degré moindre, car un consensus s’établit plus facilement sur la norme de
grandeur, de cherté, de froidure, etc., valable pour un objet donné, que sur la
norme qui permet de le qualifier de « beau », ou même d’« utile ». C’est
pourquoi aussi les axiologiques seront soigneusement éliminés des énoncés à
prétention scientifique, qui se permettent pourtant des évaluatifs tels que
« grand » ou « froid » : c’est que la subjectivité de ces derniers est beaucoup
moins voyante – mais pour être discrète, elle n’en existe pas moins, comme le
remarque très justement Todorov (1968, p. 114) : « Celui qui dit "Ce livre est
beau" porte un jugement de valeur et s’introduit par-là même entre l’énoncé
et son référent ; mais celui qui dit "Cet arbre est grand" énonce un jugement
du même genre, quoique moins évident, et nous informe, par exemple, sur la
flore de son propre pays. »

– Pour les substantifs axiologiques, nous avons été amenée à distinguer ceux
qui sont marqués de façon relativement stable d’un trait de (dé) valorisation
attaché au sémème de l’unité, et ceux qui, dans tel idiolecte ou tel contexte
particuliers, peuvent occasionnellement se charger d’une connotation
axiologique.
La même distinction vaut naturellement pour les adjectifs : « bon » est
intrinsèquement axiologique, et même si l’on peut ne pas s’accorder sur
l’application à un dénoté particulier (et c’est dans cette mesure précisément que
l’adjectif est subjectif) d’une formule telle que « le bon choix pour la
France138 », on ne peut nier sa valeur sémantique d’évaluatif positif ; valeur qui
se manifeste clairement, en dehors du cas des évaluatifs purs et exclusifs comme
« bon », dans les termes qui possèdent un contenu dénotatif plus spécifique, et
qui s’opposent en outre sur l’axe axiologique à d’autres termes
approximativement synonymes (« maigre » vs « mince », « infantile » vs «
enfantin », « prétentieux » vs « ambitieux139 », etc.). Mais même les adjectifs
non marqués en langue peuvent s’axiologiser dans certaines conditions d’emploi,
et les adjectifs marqués, voir s’inverser leur connotation usuelle (ex. : « un film
magnifiquement immoral »).

– C’est alors le contexte qui va se charger de spécifier la valeur axiologique
du terme, et en particulier la présence d’un verbe introducteur tel que « traiter
de » (dont il sera parlé plus loin), et la coordination par « mais ».
Ce connecteur joue en effet des rôles divers. Le principal consiste à exprimer
« a denial of expectation » (Bendix, 1966 ; Lakoff, 1971), c’est-à-dire la
« contradiction d’une attente » : Zuber (1972, p. 85) paraphrase par « étant
donné p, il est étonnant que q » la séquence p mais q et Ducrot par « de p on
pourrait conclure r, mais c’est en réalité q qui est vrai », mais venant annuler une
inférence que l’on pourrait être tenté de tirer de p en vertu de quelque topos140.
Ainsi la grammaticalité d’une phrase telle que « cette maison est ancienne, mais
petite » repose-t-elle sur l’existence d’une proposition implicite inscrite dans
notre compétence culturelle : « Les maisons anciennes sont généralement
grandes, c’est-à-dire plus grandes que les maisons modernes. » Cette valeur
générale de « mais » permet encore à la rigueur de rendre compte d’une phrase
telle que « Il est grand, mais il est intelligent », dans laquelle « mais [...] n’est
correct que si une grande taille est généralement regardée comme indice de
bêtise plutôt que d’intelligence », car, remarque Flahault (1978, p. 132), « il
existe des expressions comme "grand dadais", "grand imbécile", qui s’opposent
à celle de "petit malin", et on trouve facilement confirmation de cette opposition
dans l’univers sémiologique des contes, bandes dessinées ou films comiques ».
Mais elle est impuissante à expliquer un enchaînement tel que « Jean est grand
mais blond », car personne n’est cette fois susceptible d’admettre la validité du
présupposé « les hommes grands sont généralement bruns ».
La bizarrerie d’une telle phrase ne peut être réduite qu’en tenant compte de
certains investissements axiologiques, et en attribuant à « mais » le rôle d’un
opérateur d’inversion : lorsque deux termes prédiquent à propos d’un même
objet et sont reliés par « mais », si l’un d’eux est marqué + ou – sur l’axe
axiologique, l’autre reçoit automatiquement la marque inverse (en d’autres
termes : cet emploi de « mais » présuppose que les termes ainsi reliés sont
marqués d’un trait axiologique opposé).
Trois cas sont à envisager :

(1) Les deux termes sont intrinsèquement valorisants ou dévalorisants. Ex. :

La conjonction étant dans ce cas plus ou moins imposée par le code


linguistique, elle n’apporte aucune information particulière.

(2) L’un des termes seulement est axiologiquement marqué de façon stable :

C’est le cas le plus intéressant car la conjonction fournit à elle seule,


indirectement, des informations sur les systèmes d’appréciation propres au
locuteur (lesquels peuvent être plus ou moins conformistes ou originaux : la
déclaration précédente est plus imprévisible que son inverse axiologique « Jean
est petit mais beau »).
Exemples :

• « Tournant pour la première fois hors d’Italie, Antonioni se laissait aller à


réaliser un film très brillant mais dans le vent de la libération des mœurs vue de
Londres » (commentaire sur Blow-up, dans Le Monde du 8 juin 1978, p. 32) : le
« mais » suggère que pour L, la mode (ou la libération des mœurs ?), c’est plutôt
mal.
• « La Comédie française fait des triomphes avec des superproductions du
Châtelet, fort inintelligentes, fabriquées par des metteurs en scène étrangers mais
médiocres » (La Quinzaine littéraire, n° 254, 1er juillet 1977, p. 27) : les
étrangers sont donc en général, pour Gilles Sandier, meilleurs que les metteurs
en scène français.
• « La décoration représente un lieu champêtre et néanmoins agréable »
(Molière, à propos du Malade imaginaire), formule qui prouve que
« néanmoins » fonctionne de ce point de vue exactement comme « mais », et que
Michel Cournot commente en ces termes : « Curieuse expression, qui exprime le
peu d’enthousiasme que manifestait Molière pour la nature, à laquelle il ne fait,
dans son théâtre, pas d’allusion, sauf une, plutôt mi-figue, mi-raisin, dans
Tartuffe : "La campagne à présent n’est pas beaucoup fleurie" » (Le Monde, 1er
juin 1978, p. 15).
• « Ce que l’on appelle l’"après-gaullisme", c’est aussi une chance pour la
bourgeoisie de se débarrasser d’une certaine image héroïque, nationaliste, mais
aussi antipétainiste, antifasciste, que reflétait encore, sinon certes Pompidou, du
moins de Gaulle et le gaullisme » (Cahiers du cinéma, juillet-août 1974, p. 5) :
« héroïque » est en général positif, et « nationaliste » penche vers le pôle négatif.
Mais la connotation nettement valorisante des deux termes qui constituent le
deuxième membre de la série coordinative prouve rétroactivement que ceux du
premier sont employés péjorativement.
• « Cohn-Bendit a du talent mais il est pour une Europe néo-libérale » : le
« mais » permet à lui seul d’identifier la position du locuteur vis-à-vis du néo-
libéralisme, donc son appartenance idéologique (il s’agit en l’occurrence de
Robert Hue, déclaration du 28 novembre 1998).

(3)Aucun des termes n’est intrinsèquement valorisant ou dévalorisant : en
l’absence de toute information de nature intonative, il y a ambiguïté du point de
vue de la connotation axiologique (la seule information que l’on peut tirer du
« mais », c’est qu’ils sont marqués oppositivement). Ex. :
« Jean est grand mais blond » :
c’est donc que l’énonciateur aime les grands bruns, ou les petits blonds.
Signalons enfin que « même141 » joue un rôle exactement inverse de celui de
« mais » : il relie deux séquences « allant dans le même sens » (Ducrot, 1972 a,
p. 196) – en particulier, ayant la même valeur axiologique -, et dont la seconde
« va plus loin dans ce sens » que la première ; de ce fait, il permet
éventuellement de fournir des informations sur la valeur que L leur attribue (ex. :
cette phrase prononcée par des intrus venant de découvrir l’endroit écarte où l’on
espérait la solitude : « C’est bien ici142. Il y a même des gens » ? c’est bien qu’il
y ait des gens), et sur leur progression axiologique (ex. : Louis Winitzer, Le
Monde, 13-14
novembre 1977, p. 9 : « La police a saisi cette année 4 000 films de
15 minutes chacun montrant des enfants des deux sexes se livrant à des actes
hétérosexuels, homosexuels, et même sodomiques » ; Tony Duvert, Quand
mourut Jonathan, Minuit, 1978, p. 95 : « Serge savait se débrouiller ; et ses
façons ouvertes et solides, son rire, son attention aux gens, son impertinence, sa
vitalité séduisaient même les abrutis, les renfrognés, voire une partie des
femmes »).

d) Remarques conclusives sur la catégorie générale des évaluatifs (classes


(b) et (c))

– Les phénomènes que nous venons d’envisager (et en particulier le


fonctionnement de « mais » et « même ») sont traités par Ducrot en termes
d’« orientation argumentative » : nous parlerons plus loin de ce concept et de ce
type d’approche.

– Les adjectifs évaluatifs sont tous subjectifs dans la mesure où ils reflètent
certaines particularités de la compétence culturelle et idéologique du sujet
parlant, mais ils le sont à des degrés variables : d’abord parce que les
axiologiques sont dans leur ensemble plus fortement marqués subjectivement
que les autres ; ensuite parce que certaines disparités de fonctionnement existent
au sein même des deux classes (b) et (c), la norme d’évaluation qui fonde
l’emploi de tel ou tel terme dans tel ou tel contexte pouvant être plus ou moins
stabilisée au sein d’une communauté donnée143. On peut par exemple admettre
que la phrase « cette voiture consomme beaucoup » est plus faiblement
subjective que « Pierre travaille beaucoup », la dose d’essence qu’une voiture est
censée ingurgiter « normalement » étant mieux définie par le consensus social
que la dose moyenne de travail qu’un individu doit normalement fournir. Il en
est de même pour les axiologiques : si l’on peut toujours contester l’assertion
« cette pomme est bonne », Searle montre que dans certains types de discours
normé (celui du ministère britannique de l’Agriculture et de la Pêche), l’énoncé
évaluatif (2) « cette pomme est de qualité supérieure » peut être logiquement
dérivé à partir de (1) « cette pomme possède les caractéristiques objectives A, B
et C »144, et l’on s’accordera plus volontiers sur l’adéquation référentielle d’une
expression telle que « il fait beau temps » (qui généralement implique qu’il fait
soleil) que sur celle d’une phrase comme « c’est un beau tableau », « c’est un
bon film »145. N’empêche que ce n’est que par facétie que Musil peut écrire, au
début de L’Homme sans qualités Folio", 1971, I, p. 15) :
« On signalait une dépression au-dessus de l’Atlantique ; elle se déplaçait
d’ouest en est en direction d’un anticyclone situé au-dessus de la Russie, et ne
manifestait encore aucune tendance à l’éviter par le nord. Les isothermes et les
isothères remplissaient leurs obligations. Le rapport de la température de l’air et
de la température annuelle moyenne, celle du mois le plus froid et du mois le
plus chaud, et ses variations mensuelles apériodiques, était normal [...]. La
tension de vapeur dans l’air avait atteint son maximum, et l’humidité relative
était faible. Autrement dit, si l’on ne craint pas de recourir à une formule
démodée, mais parfaitement judicieuse : c’était une belle journée d’août 1913 »
– passer de l’énumération des propriétés objectives d’un objet à son
évaluation axiologique, c’est effectuer, toujours, en prenant appui sur ses
compétences culturelle et idéologique, un certain « saut interprétatif » (plus ou
moins audacieux, plus ou moins contestable).

– Les évaluatifs reflètent la subjectivité d’un énonciateur, mais lequel ? C’est
en général L0 – énonciateur de dernière instance -, qui prend en charge la totalité
de la séquence énoncée. Mais voici deux exemples qui montrent qu’il peut en
être autrement, et que le jugement évaluatif peut être rattaché, sans qu’elle soit
pour autant clairement explicitée, à une source distincte de L0 :
• « Dès lors, on ne le voit pas débattre avec les hommes importants de son temps
(je veux dire : les hommes qui sont importants à nos yeux) » (Hubert Juin parlant
de Huysmans dans La Quinzaine littéraire, n° 221, 16-30 novembre 1975, p. 6) :
la source du jugement d’importance, c’est donc bien L0 (qui se fond ici dans un
consensus contemporain). Mais la parenthèse n’est informative que dans la
mesure où l’on pourrait tout aussi bien le rattacher à L1 : les contemporains de
Huysmans.
• « J’aime les mauvais films... » : dans cet aveu de Jean-François Josselin (« Ces
merveilleux navets », in Le Nouvel Observateur, n° 620, 27 septembre 1976,
p. 71), rien n’oblige à voir une contradiction interne, car nous l’avons dit,
« j’aime » n’implique pas nécessairement « c’est bon », ni « c’est mauvais », « je
n’aime pas ». Tout au plus cet énoncé est-il légèrement paradoxal, puisqu’il
implique une dissociation du sujet énonçant en un sujet évaluateur (à partir de
certains critères plus ou moins objectivisés), et un sujet jouisseur (mais c’est sur
une telle dissociation que repose par exemple la notion de « kitsch »). Donc,
« mauvais » peut fort bien être rattaché à L0. Mais le texte se poursuit ainsi : « ...
ou, plus exactement, j’aime les films que l’on juge mauvais mais que je persiste
à estimer beaux puisque je les aime ». C’est alors qu’on corrige rétroactivement
l’énoncé précédent en un « j’aime les "mauvais" films » : une séquence
rapportée s’était sans crier gare glissée dans l’assertion.
– Les évaluatifs en structure comparative146
Soit la structure : « x est aussi/plus/moins A que y », dans laquelle A
représente un adjectif évaluatif (ex. : « Notre maison est plus grande que la
vôtre »).
Les transformationalistes ont coutume d’engendrer la comparaison par
enchâssement à partir des phrases nucléaires :

Notre maison est grande


Votre maison est grande

Or une telle description, admissible dans le cas des adjectifs non évaluatifs
(« la robe de Marie est plus déchirée que celle de Jeanne », et « Pierre et plus
malade que Jacques », impliquent en effet que les deux robes sont déchirées, et
les deux individus malades), pose un problème lorsque A est évaluatif, et
comporte de ce fait une idée de supériorité/infériorité par rapport à une norme de
référence. Dans la description transformationaliste, « Notre maison est plus
grande que la vôtre » signifierait : « Notre maison est encore plus supérieure à la
norme que la vôtre », c’est-à-dire présupposerait que les deux maisons sont
grandes. Si cette description est juste, on ne voit pas bien comment résoudre le
pseudo-paradoxe dont parle Platon, qui s’étonne que l’on puisse dire : « Notre
maison est plus grande que la vôtre, mais plus petite que celle de Pierre », donc
attribuer simultanément deux qualités contradictoires au même objet.
On peut donc penser que dans les structures comparatives, il y a suspension de
l’idée de norme, et simple évaluation comparative du degré auquel A est
représenté dans les deux objets x et y. Dans ce cas, « notre maison est plus
grande que la vôtre » est synonyme de « votre maison est plus petite que la
nôtre ». Plus précisément, les possibilités théoriques sont au nombre de trois :

La structure comparative présuppose que les deux termes de la comparaison


possèdent la propriété.

La comparaison neutralise partiellement l’idée de norme.

(La quatrième possibilité

x n’est pas A
y est A

ne peut être retenue, car elle est contradictoire : on ne saurait simultanément


poser que x est plus grand que y, et présupposer que y est grand mais x non
grand).
Quelle est, de ces trois possibilités théoriques, celle qui se réalise en langue ?
Notons d’abord que l’insertion de « encore » ramène toutes les phrases au cas
a) : « x est encore plus grand/petit que y » présuppose que x et y sont tous deux
grands ou petits147.

Mais en dehors de ce cas particulier, il semble nécessaire de tenir compte du
caractère « marqué » ou « non marqué » de A – un certain nombre
d’observations convergentes prouvant que les adjectifs positifs fonctionnent
comme les éléments non marqués du système oppositif148.

1 A est un évaluatif négatif (donc marqué) : « x est plus petit que y » : cette
structure peut être considérée comme relevant, soit de la catégorie (a), soit de la
catégorie (b).
• Il est en tout cas certain qu’elle présuppose que « x est A » : si le récepteur du
message estime en effet Pierre grand, il rétorquera spontanément à la phrase
« Pierre est plus petit que Jacques » : « Mais il n’est pas du tout petit ! » – en
utilisant ce « mais » dont Ducrot dit qu’il sert souvent à récuser un présupposé.
D’autre part, « Pierre n’est pas petit, mais il est plus petit que moi » produit
l’effet bizarre d’une phrase contradictoire.
• y est-il présenté dans une telle structure comme possédant la propriété dénotée
par A ?
Exemple (relevé sur le vif) : « Mon propos sera plus confus – encore plus
confus – que la dernière fois » : le rectificatif modeste semble ici indiquer qu’en
l’absence d’« encore » (qui serait sans cela dépourvu de toute valeur
informative), la phrase ne dit rien d’une éventuelle confusion des propos
antérieurement tenus. Il arrive pourtant que dans certains cas, les structures de ce
type penchent sensiblement vers l’interprétation : « y est plutôt A ». C’est en
tout cas ce qu’admet Tony Duvert – mais est-il toujours, dans ce texte
polémique149, de bonne foi ? – lorsqu’il commente cette phrase de
l’Encyclopédie de la vie sexuelle (Hachette, 1973) : « Si un enfant prend goût à
la masturbation, dit papa, il lui sera plus difficile plus tard d’aimer quelqu’un
d’autre » en ces termes : « On admirera ce "plus difficile" : il est entendu, pour
ce papa, qu’"aimer quelqu’un d’autre" est toujours difficile » [est-ce si sûr ?] ;
« mais si on se branle, ce sera "plus difficile" encore ».

2 A est un évaluatif positif (non marqué) : « x est plus grand que y » : on peut
en ce cas hésiter entre une interprétation de type (b) (celle de Ducrot, semble-t-
il), ou de type (c) (celle de Zuber).
• Il est en effet clair que la phrase ne présuppose en rien la grandeur de y : même
si j’estime que Jacques est plutôt petit, je n’éprouverai nullement le besoin, à
l’audition de « Pierre est plus grand que Jacques », de rectifier la phrase à l’aide
d’un « Mais... » énergique (tout au plus serai-je tenté de rétorquer quelque chose
du genre : « Il n’a vraiment pas de mal », « c’est pas difficile... »).
• Mais présuppose-t-elle « x est A » ? Non, pour Zuber, puisque l’on peut fort
bien dire : « La plus belle des Françaises n’était pas belle du tout », ou « La fille
la plus intelligente que j’aie jamais rencontrée était quand même bête »
(semblablement, Charles Nodier – cité par Genette, 1976, p. 156 – peut écrire
que « la plus vieille orthographe est la meilleure, ce qui ne l’empêche pas d’être
mauvaise »). De telles phrases pourtant sont sémantiquement marquées comme
quelque peu paradoxales. Il semble d’autre part que si l’on estime Pierre petit, à
l’énoncé : « Pierre est plus grand que Jacques », on aura tendance à répliquer :
« tu veux dire, moins petit »150 et que « Pierre est aussi grand que Jacques »
constitue plutôt une affirmation sur la grandeur de Pierre, comme le prouve la
fréquence des enchaînements du type « ... aussi pourra-t-il attraper la bouteille
sur l’armoire » (la remarque est de Ducrot).

Conclusions sur ces structures comparatives
• On constate, entre le fonctionnement en comparative des adjectifs négatifs et
positifs, une certaine dissymétrie : les premiers, étant marqués, conservent plus
obstinément leur valeur polaire ; les seconds, non marqués, c’est-à-dire pourvus
d’une plus grande élasticité sémantique, peuvent dans certains cas cesser
d’exprimer l’idée d’une supériorité par rapport à une norme moyenne : lorsqu’il
s’agit simplement de comparer entre eux x et y sans les confronter à une norme
extérieure, c’est donc le terme non marqué que l’on choisit.
Cette dissymétrie a été mise en évidence à partir de l’exemple particulier des
adjectifs dimensionnels, mais elle caractérise l’ensemble des évaluatifs, ainsi :
• les adjectifs axiologiques tels que « utile/inutile », au sujet desquels Ducrot
déclare (1972 a, p. 214) : « L’adjectif "utile", dans certains contextes, par
exemple dans la comparaison, représente d’une façon générale la catégorie,
l’échelle de l’utilité, alors que dans d’autres (par exemple lorsqu’il est employé
seul), il renvoie à une région polaire de la catégorie, en l’occurrence la région
positive. En revanche, l’adjectif marqué "inutile", dans quelque contexte qu’il
intervienne, ne renvoie jamais qu’au pôle négatif de la catégorie. »
De même, « x est plus intelligent que y » ne dit rien de l’intelligence de y, et
reste plus ou moins évasif sur celle de x151, tandis que « x est plus bête que y »
attribue fort clairement à x, et plus sournoisement à y, la propriété de bêtise152.
• les verbes évaluatifs
« réchauffer/refroidir » : « refroidir », c’est toujours rendre (plus) froid ;
« réchauffer » c’est rendre plus chaud, ou moins froid.
« aimer/détester » : « je déteste plus x que y » : cas (a) (je n’aime ni l’un, ni
l’autre ; la phrase est à peu près synonyme de « je déteste encore plus x que
y ») ; « j’aime plus x que y » : on peut hésiter, comme pour les adjectifs, entre
les interprétations (b) et (c) ; mais la phrase ne dit pas que j’aime spécialement y
(elle suggérerait même plutôt le contraire)153.
– Nous avons vu que quelle que soit la nature positive ou négative de A, on
pouvait balancer entre deux interprétations concurrentes de la structure « x est
plus A que y » : c’est qu’en fait elles sont toutes deux, d’une certaine manière,
correctes, dans la mesure où « x est plus grand que y » suggère, sans vraiment le
présupposer, que x est plutôt grand ; c’est là une de ces valeurs sémantiques
floues, que le contexte peut aisément neutraliser (cf. les exemples de Zuber sur
la beauté des Françaises et l’intelligence des femmes, et cette phrase de
Théophile Gautier : « De tous les amants que je n’ai pas aimés, c’est celui que
j’aime le plus »154), et qui ne doit pas être traité à l’aide du concept, trop
« brutal », de présupposé (Ducrot, 1973 b, p. 248), mais plutôt comme une sorte
de « sous-entendu préférentiel ».
Nous dirons donc que « x est plus A que y »,
• si A et un terme négatif :
énonce que x est A
suggère (faiblement) que y est plutôt A
• si A est un terme positif :
suggère (moins faiblement) que x est plutôt A
(et parfois, que y est plutôt non-A)
Il faut admettre l’existence de degré dans l’actualisation des valeurs
sémantiques : certaines s’imposent avec évidence et constance, d’autres orientent
simplement l’interprétation dans tel ou tel sens, sans que le locuteur puisse être
accusé de mensonge, ni le récepteur de contresens, s’ils interprètent
différemment l’énoncé. Il faut admettre l’existence dans les espaces sémantiques
de zones marécageuses, dans lesquelles on patauge avec aisance ou gaucherie,
rouerie ou candeur, délice ou déplaisir, et avec lesquelles il faut bien en tout cas
composer. Un exemple : je dois répondre à une personne m’annonçant sa venue,
et me laissant le choix entre diverses dates dont aucune ne me convient
vraiment ; si je déclare que telle est « la solution qui m’arrange le mieux », je
suggère insincèrement qu’elle m’arrange ; mais si je parle de « la solution qui
me dérange le moins », alors j’avoue clairement qu’en tout état de cause cette
venue me dérange... Préférant (sans aimer l’une ni l’autre) l’inexactitude d’un
sous-entendu à l’indélicatesse d’un présupposé, c’est finalement la première
formulation que je choisis155.
C’est dans de telles zones qu’évoluent les évaluatifs, dont l’emploi autorise
toutes sortes de glissements (de la norme, et de la source d’évaluation) qui leur
permettent d’échapper au couperet des jugements de vérité/fausseté. Lourds de
sous-entendus mais prudemment évasifs, les évaluatifs, s’ils embarrassent le
discours « honnête », font les délices du discours polémique, qui comporte
toujours une certaine dose de mauvaise foi. Nous en avons donné précédemment
un exemple (T. Duvert). En voici un autre, qui montre comment peut être
exploitée polémiquement et humoristiquement l’ambiguïté des évaluatifs en
comparative156 – il s’agit d’une lettre de Boris Vian, publiée en février 1952
dans la revue Jazz Hot :
« Revenons en France avec le bulletin du Hot Club que Baudelet m’apporte
tout juste. Ah mais je suis très fâché. Voilà que cette grande brute d’Hugues
[Panassié] me met en cause en dernière page ; voilà qu’il cite une de mes
reparties spirituelles d’autrefois pour l’opposer à une de maintenant.
Il paraît qu’en avril 1948 j’ai dit que "Mezz [Mezzrow] joue mieux qu’avant-
guerre" et "qu’on peut s’améliorer à tout âge", et que maintenant j’affirme qu’il
joue "comme un cochon et que c’est une insulte à l’oreille, etc. ".
C’est vrai. Je ne le renie point. Mais dites-moi, mon Gugusse, quoi de
contradictoire ? C’est là une opinion d’une constance inflexible, exprimée :
a) dans le premier cas avec gentillesse ;
b) dans le deuxième avec franchise.
Si l’on s’en tient au texte, on a ceci :
1) Mezz joue mieux qu’avant-guerre ;
2) Mezz joue comme un cochon.
La logique la plus absolue nous enseigne qu’il n’y a qu’une conclusion
possible, et c’est :
3) Avant-guerre, Mezz jouait plus mal qu’un cochon.
Allons, Hugues, vous n’êtes pas sérieux ? Vous n’avez pas appris la logique,
depuis le temps ? ».
La facétie mise à part qui consiste à prendre au pied de la lettre une
comparaison figée, l’argumentation de Boris Vian est inattaquable : « x joue
mieux qu’avant » n’implique pas véritablement « x joue bien »157 – même s’il le
sous-entend plus ou moins, comme nous l’avons dit ; et c’est sur la latitude
providentielle de ce « plus ou moins » que joue Boris Via158.

2.3 Les verbes subjectifs

Il convient tout d’abord de rééditer cette indispensable précaution oratoire :


l’emploi de toute unité lexicale, et les verbes n’échappent pas à la règle, peut en
un sens être considéré comme subjectif, et même une assertion telle que « Pierre
court » peut prêter à contestation (« mais non, il marche »). Cela étant admis,
certains verbes (comme « aimer ») sont plus nettement que d’autres (« acheter »)
marqués subjectivement (le caractère évaluatif du premier apparaissant ainsi
dans le fait que « j’aime les coquelicots » n’implique nullement que « j’aime les
fleurs », alors que si j’achète des coquelicots, cela vaut aussi pour son
hypéronyme).
Notons ensuite que les verbes posent à l’analyse, ainsi que le montrent les
exemples comparatifs suivants, des problèmes plus compliqués que les
substantifs et les adjectifs, dont la valeur évaluative éventuelle est très
généralement prise en charge par le sujet parlant :
(i) « x souhaite que P » vs (ii) « x prétend que P ».
Les deux verbes véhiculent un jugement évaluatif, mais dont le statut est à
double titre différent :
(i) présuppose en effet : « P est bon pour x », cependant que
(ii) signifie : « x dit que P » (« dire » : verbe « objectif ») + « P est faux pour
L0 ». La différence réside à la fois :
dans la nature du jugement évaluatif (de l’ordre du bien/mal, ou du vrai/faux) ;
dans la source du jugement évaluatif, qui peut être le locuteur, ou l’agent du
procès.
Une autre comparaison permet d’introduire un troisième axe d’opposition :
(iii) « x criaille » :
Ici l’évaluation, qui a pour source le locuteur, ne porte plus, comme dans les
deux exemples précédents, sur un objet exprimé dans le cotexte immédiat du
verbe, mais sur le procès lui-même.
L’étude des verbes « subjectifs » implique donc une triple distinction :

1 Qui porte le jugement évaluatif ? Ce peut être :
le locuteur : c’est le cas des verbes subjectifs proprement dits, du type
« prétendre » ou « criailler » ;
un actant du procès, en général l’agent, qui dans certains cas peut coïncider avec
le sujet d’énonciation (« Je souhaite que p ») : dans cette mesure, les verbes du
type « souhaiter » doivent être intégrés dans la classe des verbes subjectifs
(« subjectifs occasionnels »).

2 Sur quoi porte l’évaluation ?
• sur le procès lui-même (et par contrecoup, sur son agent) : « x criaille ».
Les verbes de ce type sont tous intrinsèquement subjectifs.
• sur l’objet du procès, qui peut être :
une chose ou un individu : « x déteste y » ;
un fait, exprimé par une proposition enchâssée : « x souhaite que P ».
3 Quelle est la nature du jugement évaluatif ?
Il se formule essentiellement en termes de :
bon/mauvais : on est alors dans le domaine de l’axiologique ;
vrai/faux/incertain : c’est le problème de la modalisation.
De ces trois axes, le premier est sans aucun doute le plus important, dans la
perspective énonciative qui est ici la nôtre. C’est pourquoi nous adopterons le
principe de classement suivant :
a) Les verbes subjectifs occasionnels (qui n’impliquent un jugement évaluatif
que lorsqu’ils sont conjugués à la première personne) :
1) Évaluation de type bon/mauvais :
verbes de sentiment ;
verbes qui dénotent un comportement locutoire : verbes de demande, de
louange et de blâme.
2) Évaluation de type vrai/faux/incertain :
verbes de perception, verbes d’opinion.
b) Les verbes intrinsèquement subjectifs :
1) Évaluation de type bon/mauvais :
portant sur le procès lui-même et/ou sur l’un de ses actants.
2) Évaluation de type vrai/faux/incertain :
verbes d’opinion et de jugement, verbes locutoires.

Remarques
– Certaines classes sémantiques générales (celle des verbes locutoires, par
exemple) se trouvent à la fois concernées par plusieurs de ces « subjectivèmes ».
– Certains items particuliers mettent en cause à la fois la subjectivité du sujet
d’énonciationciation et celle de l’agent du procès : ainsi le verbe « accuser », qui
relève à la fois, nous le verrons, des rubriques a) 1) et b) 2) ; et le verbe
« déprécier », dont le fonctionnement sémantique est plus complexe que celui de
son antonyme (imparfait) « apprécier » :
« Pierre apprécie le vin » : le verbe relève de toute évidence de la classe a),
mais il ne fournit aucune information concernant l’attitude de L0 vis-à-vis de
l’objet-vin ;
« Pierre déprécie le vin » = ne l’apprécie pas (attitude évaluative négative de
l’agent) à sa juste valeur (juste, pour L0) : ce verbe met en cause à la fois, et
comparativement, les systèmes évaluatifs de x et de L0, il relève donc à la fois
des catégories a) et b).

a) Les verbes occasionnellement subjectifs
Définition de la classe : elle comprend les verbes qui impliquent une
évaluation
• de l’objet du procès
• par l’agent du procès (qui peut coïncider, et c’est dans cette mesure que ces
verbes se trouvent impliqués dans la problématique de l’énonciation telle qu’elle
a été strictement définie, avec L0)
• en termes de bon/mauvais, ou de vrai/faux.
On les appelle parfois
• « verbes de modalités » : ils expriment pour Bally (1969, p. 197) « l’attitude
d’un sujet vis-à-vis d’une représentation virtuelle » ;
• « verbes évaluatifs d’attitude propositionnelle » : d’après Zuber (1972, p. 55),
qui emprunte le terme à Russel, ces verbes énoncent une certaine disposition
d’un agent vis-à-vis d’un objet, par exemple :
« x craint que y vienne » → la venue de y est « mauvaise » pour x ;
« x espère que y viendra » ? la venue de y est « bonne » pour x.
Mais la liste qu’en propose Zuber (ibid., p. 71), qui met sur le même plan les
verbes « croire », « penser », « soupçonner », « douter », « craindre », est
excessivement hétérogène. Nous introduirons quant à nous les distinctions
suivantes :

1 L’évaluation est de type bon/mauvais
– Verbes de sentiment :
À la fois affectifs et axiologiques, ils expriment une disposition, favorable ou
défavorable, de l’agent du procès vis-à-vis de son objet, et corrélativement, une
évaluation positive ou négative de cet objet :
• disposition favorable de x vis-à-vis de y ? y est bon pour x.
Ex. : aimer, apprécier, souhaiter, espérer, désirer, vouloir... ;
• disposition défavorable de x vis-à-vis de y — ? y est mauvais pour x. Ex. :
détester, déprécier, craindre, redouter159, appréhender...160

Remarques
– Y représente selon les cas un objet concret, ou un fait exprimé par une
proposition complétive ou nominalisée. La plupart de ces verbes admettent les
deux types de compléments, mais certains sont spécialisés dans l’une ou l’autre
construction (ainsi des deux verbes « apprécier » et « déprécier », le second
n’admet pas, à la différence du premier, la construction < – que P >).
– Le trait évaluatif, bien qu’étant un véritable sème, c’est-à-dire un trait
distinctif intrinsèquement associé au sémème du verbe, est parfois traité (cf.
Zuber) en termes de présupposé. Si l’on observe pourtant le fonctionnement de
la négation – critère souvent utilisé pour l’identification d’un présupposé, mais
dont Ducrot reconnaît lui-même les limites – on constate que la plupart du temps
(« Pierre n’aime pas le vin »), la négation atteint le trait évaluatif ; et qu’au
mieux, elle porte, ambigument, soit sur le contenu non évaluatif (« je ne crains
pas qu’il vienne – car il ne risque pas de venir »), soit sur le trait évaluatif (« je
ne crains pas qu’il vienne – car je ne considère pas sa venue comme mauvaise
pour moi ») constitutif du signifié lexical, ambiguïté qui caractérise
essentiellement les expressions dénotant la crainte, et par exemple, cette formule
malencontreuse de Berlinguer : « Il ne faut pas avoir peur de voir les
communistes prendre le pouvoir en Italie161 ».
– Les verbes qui composent ce champ sémantique comportent bien entendu
d’autres sèmes que ce trait évaluatif, mais c’est lui seul qui nous intéresse ici : il
n’est pas question pour nous de procéder à l’analyse componentielle détaillée de
tous les verbes qui comportent un subjectivème, mais il s’agit simplement de
tenter d’en dégager les différentes manifestations sémantiques162.

– Verbes locutoires (qui dénotent un comportement verbal)163 :
Nous appelons ainsi l’ensemble – plus extensif que celui des verbes dits
« déclaratifs », car il inclut également ceux du type « demander » et « ordonner »
- des verbes qui dénotent un comportement de parole, et que domine
l’archilexème « dire ». Même si certains d’entre eux intègrent une composante
« sentimentale » (« se plaindre » = « faire savoir que l’on est mécontent »), les
verbes locutoires doivent être distingués des verbes de sentiment164 dans la
mesure où ils signifient en outre que l’état affectif de x s’explicite dans un
comportement verbal. Notons que cet axe permet d’opposer trois catégories de
verbes : ceux qui ne sont jamais locutoires (« marcher »), ceux qui le sont
toujours (« parler », « dire », « demander », « critiquer », « radoter », etc.), et
ceux qui ne le sont que dans certains contextes (« ressasser », « ajouter »,
« poursuivre », etc.) – le problème étant que dans ce dernier cas, tantôt les deux
valeurs correspondent à un véritable fait de polysémie, tantôt la valeur locutoire
doit plus justement être rattachée à un verbe « dire » élidé en surface : une
phrase telle que « Pierre regrette le passé » décrit littéralement une disposition
intérieure de Pierre, mais elle dissimule parfois un « Pierre dit qu’il regrette le
passé » : nous reviendrons plus loin sur ce délicat problème.
Dans les différentes sous-classes des verbes subjectifs, on rencontre tel ou tel
de ces verbes locutoires. En ce qui concerne celle qui nous intéresse ici –
évaluation par x de l’objet y en termes de B/M – mentionnons entre autres :
• les verbes tels que « se plaindre de », « déplorer », dont l’emploi implique que
y est jugé mauvais par x (et non par L0, ainsi qu’en témoigne la possibilité de
dire « x déplore à tort que P ») ;
• les verbes de demande, qui dans certaines circonstances (ainsi dans les Cahiers
de doléances analysés par Slakta, 1971) véhiculent un présupposé de nature
évaluative que Slakta explicite ainsi (p. 70) :
« situation réelle : mauvaise »/« situation demandée : bonne + légitime ») ;
• verbes de louange et de blâme :
« x a loué (fait l’éloge de, félicité, encensé, etc.) y » : donc y est bien aux yeux
de x ;
« x a blâmé (critiqué, condamné, accusé) y » : donc y est mal aux yeux de x.
Certains de ces verbes, qui comportent en outre éventuellement un troisième
actant z (« x a critiqué y pour z », « x a blâmé y de z ») sont analysés d’assez
près par Fillmore (1970) et McCawley (1973) sous l’étiquette de « verbes de
jugement » ; analyses qui mettent en évidence le fait qu’en plus d'une évaluation
axiologique portée par x sur y et z (dont la nature permet d’opposer « critiquer –
excuser – accuser » vs « justifier – féliciter »), ces verbes véhiculent une
évaluation modalisatrice portée par L0 sur la relation entre y et z (dont la nature
permet cette fois d’opposer « accuser » à tous les autres verbes de la série : si
l’on compare en effet « Pierre a accusé vs critiqué Marie d’avoir écrit la lettre »,
on constate qu’en utilisant « accuser », L0 suggère que la légitimité de
l’imputation n’est pas véritablement prouvée à ses yeux, ce qui peut se
paraphraser ainsi : [y responsable de z : incertain pour L0]).


2 L’évaluation (portée, toujours, par l’agent du procès) relève plutôt de l’axe
vrai/faux/incertain
Il s’agit ici des verbes qui dénotent la façon dont un agent appréhende une
réalité perceptive ou intellectuelle : cette appréhension peut être présentée
comme plus ou moins assurée, ou au contraire plus ou moins contestable (aux
yeux même de l’agent dont on relate l’expérience).

– Appréhension perceptive :
« Il marchait. Le soleil était brûlant » : aucune distance ne s’instaure entre
l’agent percepteur et l’impression perçue.

On peut sur cette base (entre autres) opposer « regarder », verbe toujours
objectif, et « voir », qui lorsqu’il est suivi d’un attribut d’objet, construction qu’il
est le seul à admettre, introduit l’idée d’une subjectivité perceptive :
(i) « Il regarde le soleil rouge » : non ambigu ; valeur objective (en structure
profonde : « le soleil est rouge »).
(ii) « Il voit le soleil rouge » : ambigu. L’interprétation avec attribut d’objet
peut être ainsi paraphrasée : « Le soleil lui apparaît comme rouge, mais il peut
sembler d’une autre couleur à un autre observateur. »

– Appréhension intellectuelle : les verbes d’opinion
« Servant au locuteur à informer le destinataire des croyances d’un tiers »165
(Ducrot, 1972 a, p. 266), les verbes d’opinion indiquent en même temps quel est
le degré d’assurance avec lequel ce tiers adhère à sa croyance :

Notre propos n’étant pas d’analyser finement les différents micro-systèmes


qui composent le vaste ensemble des termes énonciatifs, mais de traquer les
différents visages que peut prendre la subjectivité langagière, il n’est pas
question de chercher ici quels sèmes opposent entre eux ces différents verbes
(« trouver » impliquant par exemple, à la différence de « croire » – comparer « tu
trouves/tu crois qu’il fait beau ? » – l’évaluation d’un fait dont on a
connaissance). Nous ne pouvons que renvoyer à l’analyse de Ducrot (1975) qui
structure à l’aide des cinq axes sémantiques suivants l’ensemble lexical
considérer, trouver, estimer, juger, avoir l’impression, être sûr, penser, croire
(p. 83) :
le verbe implique ou non un jugement personnel fondé sur l’expérience, le verbe
implique ou non une expérience de la chose « elle-même »,
le verbe implique ou non une prédication originelle,
le locuteur se présente ou non comme certain de l’opinion exprimée dans la
complétive,
le locuteur présente son opinion comme le produit d’une réflexion
– à condition toutefois de préciser que ces verbes, Ducrot ne les envisage qu’à
la première personne, et qu’en conséquence ce qu’il appelle le locuteur
correspond en réalité à l’agent x dépositaire de l’opinion (qui n’est pas
nécessairement présentée comme verbalisée). La précision s’impose d’autant
plus qu’un verbe comme « savoir », qui fait partie de l’ensemble des verbes
d’opinion mais que Ducrot n’envisage pas ici, comporte en outre, ainsi que nous
le verrons bientôt, une évaluation modalisatrice émanant cette fois de L0. Mais
c’est seulement la relation que ces verbes instituent entre x et P qui nous
intéresse ici, et l’on peut justement s’interroger sur la place qu’il convient
d’octroyer à « savoir » sur l’axe spécifiant le degré d’adhésion de x à P : faut-il
l’assimiler, comme nous l’avons précédemment admis, à « croire », ou plutôt à
« être sûr (certain, persuadé, convaincu) », qui expriment superlativement
l’adhésion de x’ainsi que le montre ce correctif de Pierre Poujade (interviewé par
Jacques Chancel le 24 mars 1974) :
« Croyez-vous avoir raison ?
– Je ne crois pas, je suis sûr que j’ai raison ! » ?
Le verbe « savoir » ne semble pas comporter une telle valeur intensive. Mais
en même temps, les types d’arguments qui sont censés fonder la modalité du
savoir et autoriser l’emploi de ce verbe (expérimentation scientifique, preuves
objectives, autorité d’une référence infaillible) lui confèrent une sorte
d’assurance impavide qui peut lui permettre dans certaines conditions de
surenchérir encore sur « être sûr » :
« Certains oiseaux sont-ils plus cons que d’autres ?
– Non. Ils sont tous aussi cons.
– Vous en êtes sûr ?
– Je le sais » (court-métrage de Chaval, Les Oiseaux sont des cons).
Il semble bien qu’en fait on ne puisse hors contexte, et particulièrement sans
tenir compte de la compétence idéologique des énonciateurs (valorisation de la
foi, ou de la rationalité) déterminer, des deux verbes « croire » (éventuellement
superlativisé en « être sûr ») et « savoir », lequel est le plus « fort » : ils
expriment deux modalités, c’est-à-dire deux types de relations entre un sujet et
un contenu de pensée, fondamentalement différentes166.

b) Les verbes intrinsèquement subjectifs (qui impliquent une évaluation ayant
toujours pour source le sujet d’énonciation)

1 L’évaluation est de type bon/mauvais : les verbes intrinsèquement
axiologiques

– L’évaluation porte d’abord sur le procès dénoté (et par contrecoup, sur l’un
et/ou l’autre de ses actants) :
Ex. : « les enfants criaillent » = « crient d’une façon désagréable » (Petit
Robert, 1967).
Dans la mesure où un tel verbe implique une évaluation
• portée par le locuteur,
• sur le procès dénoté (et par ricochet, sur l’agent qui en porte la responsabilité),
• de nature axiologique : la description du procès se fait en termes dévalorisants,
on peut le considérer comme un élément de la classe générale des termes
péjoratifs.
Comme leurs homologues adjectivaux et substantivaux, les verbes ne se
marquent nettement comme péjoratifs que lorsque la connotation axiologique
s’inscrit dans un support signifiant spécialisé (ex. : le suffixe -ailler de
« criailler », « piailler ») et/ou lorsque existe dans le lexique une série de
parasynonymes qui ne s’opposent que sur cet axe (cf. la série
commencer/négocier/trafiquer mentionnée par Delesalle et Valensi, 1972, p. 85).
Comme pour les adjectifs et les substantifs, il faut distinguer les cas où la valeur
axiologique figure de façon stable dans le contenu de l’item, de ceux où elle
n’apparaît que comme un effet de sens lié aux caprices du contexte167, en
passant par le cas intermédiaire des termes qui, tout en étant le plus souvent
péjoratifs ou mélioratifs, permettent au contexte de suspendre ou même
d’inverser leur valeur usuelle.
Voici, en vrac, quelques exemples de verbes qui relèvent de catégories
sémantiques hétérogènes, mais qui tous impliquent, plus ou moins forte ou
diluée, une évaluation (généralement négative) du procès :
• verbes dénotant un comportement verbal ou para-verbal : « s’égosiller »,
« glapir », « vociférer168 », « ricaner » ;
• « puer » (et ses variantes argotiques « chlinguer », « fouetter », « cogner ») :
c’est « sentir mauvais », et même « très mauvais », d’après le Petit Robert,
1967 ;
• « perpétrer » (c’est commettre, toujours, une mauvaise action), et même
« commettre » dans la plupart de ses contextes :
« le poème que Pierre vient de commettre » (notons que la connotation qui
frappe le verbe – commettre, c’est ici mal agir – rejaillit sur son objet : le poème
en question est jugé mauvais non par son auteur – il s’agit bien d’un verbe
intrinsèquement subjectif – mais par le locuteur).
« Ce garçon est né heureux : un père mort avant d’avoir commis d’autres
enfants » (Tony Duvert, Journal d’un innocent, Minuit, 1976, p. 109).
« Il veut commettre un acte de liberté – parce que nous vivons à une époque
où les actes de liberté il faut les commettre, c’est presque un crime » (Catherine
Paysan parlant à Apostrophe, le 22 sept. 1978, de son Clown de la rue
Montorgueil : la causale à fonction métalinguistique explicite clairement la
valeur axiologique qui pour elle s’attache au verbe « commettre ») ;
• « récidiver » : c’est réitérer un acte jugé mauvais (Petit Robert : « retomber
dans les mêmes crimes, les mêmes défauts, la même erreur ») ;
• « sévir », dans par exemple « le grill-express qui sévit sur de nombreuses lignes
SNCF » ;
• « s’en ressentir » : « l’ouvrage s’en ressent » (en mal toujours) ;
• « échouer/réussir » : « Dans les trente premiers jours de son septennat,
M. Giscard d’Estaing a plutôt réussi dans les domaines non économiques, où
l’on craignait son inexpérience, et plutôt échoué dans le domaine économique,
où l’on ne discutait pas sa compétence [...]. Tel est le paradoxe de l’Élysée » (Le
Monde, 1er octobre 1974, p. 10) : les verbes « échouer » et « réussir », qui
côtoient d’autres termes évaluatifs (« craindre », « inexpérience »,
« compétence »), sont de toute évidence subjectifs, puisqu’ils portent un
jugement de valeur dont la pertinence peut toujours être sujette à controverse,
ainsi que le reconnaît Duverger lui-même : « On peut contester pareillement
qu’il y ait échec dans le domaine économique... » ;
• « se vautrer dans » : « En 1940, la bourgeoisie en tant que telle s’est vautrée
dans le vichysme » (Politique-Hebdo, n° 162, 13 février 1975, p. 26) : il est
toujours mal de se vautrer (et la connotation du verbe vient frapper de discrédit
le vichysme, mais aussi la bourgeoisie qui y a succombé) ; en revanche, un verbe
tel que
• « s’adonner » est en principe axiologiquement neutre : on peut s’adonner au
travail tout aussi bien qu’à la boisson ; pourtant, lorsqu’on lit dans le Larousse
du XIXe siècle que Marx « s’adonnait à l’économie politique », on ne peut
s’empêcher de voir dans l’expression une espèce d’insinuation perfide :
« s’adonner » serait de ces verbes qui, sans l’exprimer toujours, penchent vers la
dévalorisation169 ;
• « dégénérer » : « Cette lutte sociale dégénère en affrontement confessionnel »
(TF1, 22 septembre 1975) – et je le déplore ;
• « régresser » : « Il est cependant une conception de l’énonciation qu’il faut
rejeter, à moins de régresser théoriquement... » (D. Maingueneau, 1976,
p. 100)170.
Tous ces verbes ont en commun d’exprimer avant tout, même si elle rejaillit
sur son contexte actantiel, une dévalorisation du procès qu’ils dénotent. Ils
s’opposent en cela à la catégorie suivante, laquelle comprend les verbes qui
impliquent essentiellement une (dé) valorisation de leurs actants sujet et/ou
objet, la différence entre ces deux catégories tenant simplement à la façon dont
se répartit sur ses différents segments la charge axiologique globale de l’énoncé.

– L’évaluation porte sur l’un et/ou l’autre des actants engagés dans le procès
dénoté (et le plus souvent, sur son objet) :
• « mériter » : « x mérite y » ? y relève (en général) de la catégorie du bien. Ex. :
« Pierre ne mérite pas les parents qu’il a ; ou plutôt, ses parents ne le méritent
pas » – le correctif indiquant clairement dans cette phrase :
que « mériter » est axiologiquement ambigu (on peut dire : « Je ne méritais
pas cette punition »),
mais que la structure « x ne mérite pas y » est interprétée préférentiellement
« x mérite moins bien », c’est-à-dire que le verbe implique une évaluation plutôt
positive de l’objet y (donc une évaluation plutôt négative du sujet x, lorsque le
verbe est nié).
C’est cette hiérarchie des interprétations171 qui seule justifie le correctif :
théoriquement, les deux phrases sont tout aussi ambiguës l’une que l’autre ; si
j’appelle en effet « interprétation prioritaire » de « mériter » celle qui suppose
une valorisation de y, j’ai les deux possibilités suivantes de rendre cohérente la
séquence phrastique :
(1) Pierre ne mérite pas les parents qu’il a (car il ne les vaut pas :
interprétation prioritaire) ; ou plutôt, ses parents ne le méritent pas (car ils valent
mieux : interprétation secondaire) ;
(2) Pierre ne mérite pas les parents qu’il a (car il vaut mieux : interprétation
secondaire) ; ou plutôt, ses parents ne le méritent pas (car ils ne le valent pas :
interprétation prioritaire).
Mais en affichant un souci scrupuleux d’exactitude dénominative, le locuteur
laisse entendre que le correctif substitue à une utilisation approximative du verbe
« mériter » un usage plus conforme à sa valeur fondamentale, donc que c’est la
deuxième interprétation qui est la bonne.
– Inversement, les termes « risque » et « risquer de » présupposent en général
que l’objet du risque relève de la catégorie du mal (cf. Chirac : « Il n’y a pas de
risque sérieux de voir M. Mitterrand élu »), mais il arrive que dans un usage
d’ailleurs condamné par la lexicologie normative, la connotation s’inverse
(« Pierre risque cette fois de réussir au concours ») : « risquer » devient alors
synonyme de « avoir des chances ».
Citons encore pour terminer quelques exemples de verbes dont la connotation
axologique cotextuelle semble relativement stable :
« bénéficier de » : « x bénéficie de y » ? y relève en principe de la catégorie
du bien ;
« infliger » : « x inflige y à z » ? y relève de la catégorie du mal ;
« priver de » vs « épargner » : « Je n’ai pas privé mes élèves d’une heure de
cours, je la leur ai épargnée » (l’exemple est de Flahault 1978, p. 116, n. 1) : on
prive de quelque chose d’agréable, mais on épargne quelque chose de pénible ;
« supporter » : cf. Chateaubriand reconnaissant à Madame Roland, on ne saurait
être plus galant, « une force d’esprit extraordinaire », doublée d’« assez de
charme pour le faire supporter » ;
« avouer », « confesser » : « x a avoué que P » – ? P est mal (« inavouable »).

2 L’évaluation est de type vrai/faux/incertain : les verbes intrinsèquement
modalisateurs

– Le cas des verbes de jugement a été envisagé précédemment : nous avons vu
qu’ils étaient à la fois axiologiques (du point de vue de x), et modalisateurs (du
point de vue de L0) dans la mesure où lorsqu’il emploie la structure « x critique
y de z », le locuteur admet pour vraie la proposition « y est responsable de z »,
alors qu’il ne se prononce pas sur la vérité de cette imputation lorsqu’il énonce
que « x accuse y de z ».

– Les verbes locutoires (autres que les précédents).
Ils se répartissent de même, selon que le locuteur ne préjuge pas de la
véracité/fausseté des contenus énoncés par x, ou qu’il prend au contraire
implicitement position sur ce point, en deux classes : dans la première, on
trouvera des verbes tels que « dire », « hasarder », « affirmer », « déclarer »,
« soutenir » (car l’attitude évaluative de L0 est totalement indépendante du degré
d’intensité du comportement énonciatif de x) ; dans la seconde, des verbes tels
que « prétendre », « reconnaître », « avouer », « admettre », « prétexter », « se
contredire », « se vanter », qui peuvent de ce fait être considérés comme des
modalisateurs intrinsèques.
• Le verbe prétendre :
« x dit que P »/« x prétend que P » :
de ces deux verbes, seul le second est « subjectif172 », dans la mesure où il
présuppose : « P, qui est présenté comme vrai par x, est faux, douteux, ou tout au
moins discutable aux yeux de L0 173 ».
Remarques sur le fonctionnement de « prétendre » :
– À la différence de « dire », « prétendre » ne possède pas d’antonyme lexical
à valeur négative :

– Bien que cette analyse ne fasse pas l’unanimité174, nous considérons que
c’est prioritairement L0 qui se trouve à la source du jugement modalisateur.
– La base d’incidence de ce trait de modalisation pose certains problèmes
d’identification : normalement, le présupposé atteint, pour le disqualifier, le
contenu global de la complétive qu’introduit le verbe (laquelle peut avoir subi
une transformation infinitive175 : « x prétend être le père de ces enfants », voire
réflexive : « x se prétend le père de ces enfants »).
Mais le sème énonciatif peut avoir pour base d’incidence une séquence plus
réduite, si le verbe « prétendre » s’y trouve inséré en incise (« il avait fracturé la
porte de la chambre de x dans le but, prétend-il, de récupérer son linge » : la
modalisation porte exclusivement sur le syntagme prépositionnel), ou si cette
séquence est « emphatisée » par le morphème discontinu « c’est... que » (« il
prétend que c’est parce qu’il a pu qu’il n’est pas venu ») : il est en particulier
fréquent que le verbe « prétendre » ait pour « scope » une relation causale établie
(et contestée par L0) entre deux propositions.
Lorsqu’aucun de ces deux procédés n’est utilisé pour spécifier son rayon d
action, il arrive que l’énoncé soit de ce point de vue ambigu : « x prétend qu’il
n’est pas venu parce qu’il a plu » : le sème énonciatif du verbe opérateur peut
porter soit sur la complétive dans son entier (x est venu, donc, pour L0), soit sur
la causale enchâssée (x n’est pas venu, mais la pluie n’est pas la vraie cause de
cette défection).

– Le trait énonciatif a de toute évidence dans « prétendre » le statut d’un
présupposé. Comparons en effet :
α) « x prétend que P », et
ß) « x ment en disant que P ».
Les deux phrases se laissent décrire à l’aide des énoncés basiques :
(i) « x dit que P »
(ii) « P et (plutôt) faux pour L0 ».
Sans doute s’opposent-elles en ce que a), à la différence de ß), n’exclut pas la
sincérité de x176, et en ce que L0 prend plus nettement position dans ß) que dans
a) sur la fausseté de P. Mais surtout, la transformation négative de ces deux
phrases montre que le trait évaluatif (ii) a dans a) un statut de présupposé, et
dans ß) un statut de posé :
α) « x ne prétend pas que P » : la négation atteint (i) et conserve (ii) ;
ß) « x ne ment pas en disant que P » : la négation atteint (ii) et conserve (i).
Lorsqu’il utilise « prétendre », le locuteur se contente de suggérer, en
l’insinuant sous forme de présupposé, son attitude vis-à-vis du fait
problématique ; lorsqu’il énonce ß), il se pose explicitement comme source
d’évaluation de la non-véracité de P.

– Le verbe « prétendre » à la première personne.
D’après l’analyse proposée plus haut, « je prétends que P » signifierait que ce
disant, je pense le contraire, et que j’asserte quelque chose que je tiens pour
faux. Or cette paraphrase est manifestement inadéquate. Il est donc nécessaire
d’admettre que « prétendre » comporte deux présupposés distincts selon la
nature de son objet :
« x prétend que P » :
posé : « x dit que P »
présupposé :
(i) si x = non-je : « P est faux (ou tout au moins douteux) aux yeux du "je" » ;
(ii) si x = je : « P et faux (ou douteux) aux yeux de non-je » (que ce soit
l’ensemble des non-je dans leur majorité, ou certains éléments bien particuliers,
auxquels je pense, de cet ensemble)177.
Ces deux présupposés peuvent d’ailleurs être réunis dans la formule
conjonctive « P est faux pour non-x » (« prétendre » = dire contrairement à
d’autres, dire polémiquement) – à condition toutefois d’ajouter que si x ? L0,
l’ensemble non-x comporte une très forte composante L0.


• Les verbes reconnaître, avouer, confesser admettre sont au niveau de leur
présupposé modalisateur antonymiques de « prétendre » : ils impliquent que « P
est vrai aux yeux de L0 ». Mais ils indiquent en outre que certaines réticences
sont venues différer ou entraver l’acte locutoire de x. De plus, les verbes
« avouer » et « confesser » évaluent axiologiquement leur objet : on confesse ses
péchés, on avoue des torts ou des fautes, quelque chose en tout cas qu’il vaudrait
mieux pouvoir tenir secret, parce que son exhibition contrevient aux bienséances
(« avouer son amour ») ou risque, en donnant prise sur lui, de nuire au sujet qui
avoue178.

• Le verbe prétexter, comme le verbe « prétendre », comporte toujours un sème
énonciatif, mais ce que récuse L0 en utilisant « prétexter », c’est la validité
explicative d’une proposition P’alléguée par x pour justifier P : « prétexter » est
en quelque sorte synonyme de « prétendre que c’est parce que P’que P ».
• Les termes « se contredire », « contradictoire », « contradiction » occupent une
place originale dans le champ des évaluatifs de vérité : dire d’une assertion
qu’elle est contradictoire, c’est impliquer qu’elle ne peut être totalement vraie,
puisque, si elle est vraie en certaines de ses parties, elle est nécessairement
fausse en d’autres, et inversement.
• Le verbe se vanter. Ex. : « Jean se vante d’avoir traversé le Rhône à la nage. »
Le contenu sémantique du verbe comporte les informations :
(i) « x dit que P »
(ii) « le fait énoncé en P est valorisant pour x (= valorise x aux yeux de x)179 »
(c’est-à-dire que L0 n’utilisera ce verbe pour décrire le comportement locutoire
de x que si ce comportement l’invite à penser que x se fait une gloire de P).
Mais il semble qu’en outre le verbe « se vanter » comporte en général l’un ou
l’autre des présupposés suivants, qui se rattachent cette fois à la source L0 :
(iii) a) « P est faux » (enchaînement : « mais il n’en a rien fait ») ;
b) « le fait énoncé en P n’est pas valorisant » (enchaînement : « mais il n’y a
pas de quoi se vanter »).
À l’évaluation portée par x sur P se superpose l’évaluation contraire portée sur
P par le sujet d’énonciation : le verbe « se vanter » est donc intrinsèquement
subjectif (l’évaluation de L0 relevant selon les cas de l’axe du vrai, ou de celui
du bien).
– Les verbes d’opinion
« x s’imagine que P180 »/« x pense que P »/« x sait que P ».
Les trois verbes énoncent une attitude intellectuelle de x vis-à-vis de
P. Envisagés de ce seul point de vue, ils sont synonymes : dans les trois cas, x
adhère à son opinion, il la tient pour vraie.
Mais si l’on veut rendre compte de l’opposition qui existe, notre intuition nous
le dit clairement, entre les trois verbes, il faut faire intervenir en sus l’axe
énonciatif :
« P est faux/indéterminé/vrai pour le locuteur. »
En réunissant les deux axes distinctifs qui interviennent dans le
fonctionnement des verbes d’opinion :
• l’axe de l’attitude de x vis-à-vis de l’opinion en question (axe envisagé en a) 2),
et représenté verticalement dans le tableau ci-dessous), et
• l’axe de l’attitude du locuteur vis-à-vis de cette même opinion (axe horizontal,
qui nous intéresse ici plus particulièrement), on obtient le tableau suivant,
emprunté à Ducrot :

Commentaire
– Le trait énonciatif est un présupposé181 : il n’est pas atteint par la négation ni
l’interrogation :

– Ducrot a raison de placer dans la même case, du point de l’axe horizontal,


« penser » et « être sûr » : l’assurance de x ne prouve aucunement la justesse de
son opinion aux yeux de L0. Mais l’axe vertical mériterait d’être affiné
davantage : « penser » et « être sûr » ne décrivent pas le même degré d’adhésion
de x à son opinion. Quant à « se douter », qui penche incontestablement vers le
+, on peut estimer qu’il ne reçoit pas sur ce tableau la place qui lui revient.
C’est-à-dire qu’il serait préférable d’admettre, sur cette échelle verticale, quatre
degrés occupés respectivement par : « est sûr – persuadé »/« pense – croit – sait
– s’imagine »/« se doute »/« ignore ».
– D’autre part, « croire » et « penser » ont-ils exactement la même valeur
énonciative ? Il semble que « croire » incline, plus que « penser », à penser que P
est plutôt faux182. Là encore, il faudrait introduire un degré supplémentaire, sur
l’axe horizontal cette fois :

– La description de Ducrot présente les choses ainsi :


« s’imaginer » pose : « x a une certaine opinion »
présuppose : « cette opinion est fausse ».
Mais la description du présupposé est incomplète. Il est important de le
formuler ainsi : « l’opinion est fausse pour le locuteur », faute de quoi le
métalangage tombe dans le piège du langage. En effet, en disant « Jean sait que
les centrales nucléaires ne sont pas dangereuses », j’utilise une double astuce,
que permet le code linguistique : d’une part, je présente mon opinion comme
objectivement vraie (la différence est claire entre la phrase précédente et celle-
ci : « Jean pense que les centrales nucléaires ne sont pas dangereuses, et moi
aussi ») ; d’autre part, je l’insinue sous forme de présupposé. Or comme l’a
montré éloquemment Ducrot, les présupposés se présentent comme
incontestables, irréfutables (on peut réfuter les posés, mais pour les présupposés,
c’est en principe trop tard) : ils enferment le discours dans un « cadre » que
l’allocutaire ne peut mettre en question que par des procédés polémiques qui
disqualifient non seulement l’opinion de L0, mais plus gravement, son
comportement énonciatif global, et auquel il a en conséquence rarement
recours183.
Ces verbes modalisateurs, qui ont la propriété de permettre au locuteur de
porter un jugement de vérité/fausseté sur certains faits, certains contenus
mentaux ou discursifs explicités dans le syntagme objet qu’ils introduisent, sont
parfois appelés « factifs » : « Des verbes comme regretter, nier, savoir,
appartiennent à la classe des verbes factifs-positifs, qui ont pour propriété
originale que la phrase les complétant est supposée vraie. Des verbes comme
mentir, faire semblant, appartiennent à la classe des verbes factifs-négatifs, ils
ont la propriété de présupposer la fausseté des phrases les complétant. » (Brekle,
1974, p. 75)
Parmi ces verbes factifs, il convient de distinguer :
ceux dans lesquels le trait modalisateur est présupposé (et qui de ce fait
constituent pour le locuteur un moyen, d’autant plus subtil qu’il est détourné, de
porter sans en avoir l’air des jugements évaluatifs, d’imposer insidieusement des
vérités plus ou moins improbables et qui n’ont pas à être prouvées, de « dire sans
dire »), vs ceux dans lesquels il reçoit le statut d’élément posé ; contrairement à
ce qu’affirme Berkle, il est évident que « mentir », et vraisemblable que « faire
semblant184 », relèvent de la seconde catégorie ;
ceux qui portent un jugement qui relève de la catégorie du vrai (factifs positifs :
« savoir », « se douter », « avouer », etc.) vs du faux185 (factifs négatifs :
« prétendre », « s’imaginer », etc.) ;
ceux dans lesquels le trait modalisateur se manifeste de façon claire et constante
vs ceux dans lesquels son existence est plus problématique : quoi qu’en dise
encore Brekle, il est plus que douteux que « nier » présuppose toujours la L0-
vérité de la proposition qu’il introduit.
Remarquons au passage l’hétérogénéité des listes de factifs proposées, de
manière toujours avouée comme incomplète, par tel ou tel (« dévoiler »,
« révéler », « apprendre », dans Charolles, 1976, p. 93 ; « réaliser », « savoir »,
« se souvenir », dans Kiefer, 1974, p. 89). C’est qu’en l’absence de critères
décisifs, en dehors des cas relativement clairs mentionnés précédemment, on
peut hésiter sur la valeur modalisatrice de la plupart de ces verbes opérateurs, qui
tout en étant en principe neutres factivement, peuvent occasionnellement se
charger de sous-entendus sournois, qui orientent vers telle ou telle interprétation,
variable d’ailleurs avec le contexte186, et dont les mécanismes générateurs sont
fort délicats à expliciter. Dans certains cas, lorsque la présence en incise d’un
verbe « dire » n’est pas nécessaire pour signaler une séquence de discours
rapporté, et en vertu de la loi d’informativité, ce verbe peut prendre une valeur
proche de celle de « prétendre187 » ; même chose pour les autres verbes
locutoires, et les verbes d’opinion188 : ils sous-entendent parfois une certaine
réticence de L0 à admettre la vérité de P ; si en effet « un locuteur, au lieu de
garantir lui-même, par une simple affirmation, la vérité de P, se contente de
rapporter les propos assertifs d’un tiers, il semble normal d’en conclure que ce
locuteur ne peut lui-même souscrire à P, et donc qu’il ne croit guère à sa vérité »
(Berrendonner, 1977, p. 136). Mais on peut aussi en conclure que si L0 se
retranche ainsi derrière le propos d’un tiers, c’est tout simplement par honnêteté
intellectuelle (pour rendre à César ce qui lui appartient), ou que cela constitue
pour lui une manière habile parce qu’indirecte de suggérer son opinion sans
avoir à s’en porter garant. C’est pourquoi il arrive souvent, à l’opposé, que les
verbes déclaratifs, dès l’instant où ils n’expriment pas, comme « prétendre », une
attitude de réserve ou de rejet de la part de L0, sous-entendent plus ou moins la
L0-vérité de la proposition assertée (ainsi la phrase « Maître Halimi, évoquant les
pressions faites sur la décision des juges... » sous-entend-elle discrètement que
ces pressions ont eu lieu). C’est en tout cas ce que l’on constate dans
l’énonciation journalistique, laquelle se caractérise, entre autres, par l’emploi
d’un certain nombre de stratagèmes qui permettent au locuteur de porter des
jugements évaluatifs tout en restant dans un relatif anonymat, l’un de ces
stratagèmes consistant à citer un tiers, sans assortir cette citation d’un
commentaire distanciateur ; or l’absence d’un tel commentaire fonctionne en
général (mais il y a des contre-exemples) comme un indice d’adhésion.

c) Conclusion sur les verbes subjectifs
Nous avons structuré l’ensemble des verbes subjectifs à l’aide des deux axes
fondamentaux suivants :
(1) la source de l’évaluation, c’est l’agent du procès (verbes
occasionnellement subjectifs) vs le sujet d’énonciation (verbes intrinsèquement
subjectifs) ;
(2) le jugement évaluatif relève de l’axe bon/mauvais vs vrai/faux - ces termes
fonctionnant comme des archilexèmes qui recouvrent en réalité un nombre
considérable de variantes.
Il n’est pas toujours aisé de déterminer quel trait, sur chacun de ces deux axes,
il convient d’attribuer à tel ou tel item :
• Axe (2) :
Certains verbes sont à considérer comme des modalisateurs ou des
axiologiques selon qu’ils apparaissent ou non dans un contexte locutoire, ainsi :
Mais en dehors même de ces cas de polysémie, il existe d’évidentes affinités
entre le vrai et le bien, le faux et le mal, qui font que toute unité dénotant l’un a
tendance à connoter l’autre : si le bouddhisme est une « fausse religion », c’est
par voie de conséquence une mauvaise chose ; si le langage est constitutivement
voué au mensonge, c’est de ce fait un « mauvais outil »189, et les modalisateurs
négatifs (« mystification », « boniments », « calomnie », « allégation », etc.) sont
fortement enclins à se connoter péjorativement.
• Axe (1) :
Plus délicate est encore, dans certains cas, la question de savoir si le jugement
évaluatif doit être rattaché à x, ou à L0.
Parfois, l’hésitation que l’on éprouve s’agissant de classer un item parmi les
subjectifs intrinsèques ou occasionnels tient simplement à sa complexité
syntaxique : ainsi « condamner » est sans nul doute un axiologique occasionnel
au regard de son complément d’objet direct (je peux très bien dire que « les
puristes condamnent telle tournure », sans la trouver moi-même autrement
mauvaise) ; mais il fonctionne comme un axiologique intrinsèque par rapport à
son complément d’objet indirect, ainsi qu’en témoigne cette sombre boutade de
Pierre Georges (Le Monde, 19-20 janvier 1977) : « Un choix tragique :
condamner à mort, condamner à vie ? » (même si elle lui est laissée, la vie de
Patrick Henri ne peut être, aux yeux de L0, qu’un enfer).
Soit maintenant l’exemple du verbe « avouer », qui est à la fois modalisateur
intrinsèque (verbe factif-positif), et axiologique, puisqu’il dénonce comme une
faute le contenu de l’aveu ; mais une faute pour qui ? Le dialogue suivant, extrait
de Sexpol, n° 18-19 (décembre 1977), consacré à W. Reich, tend à prouver que
contrairement à ce que l’on pourrait croire, la source de l’évaluation peut être L0,
qui s’oppose sur ce point à x, mais s’identifie au consensus190 :
« (Sexpol) : Et cependant, lui-même n’était pas aussi fidèle qu’il l’exigeait de
ses compagnes.
– (lise Ollendorf-Reich) : Non, pas du tout ! Je connaissais pas mal de femmes
avec qui il couchait.
– Et il n’en parlait pas ?
– Non, mais quand je lui demandais, il avouait.
– Il avouait comme une faute ?
– Non non : naturellement. D’ailleurs, il vivait ouvertement avec une autre
femme alors que nous étions encore ensemble. »
Autre exemple de verbe locutoire axiologique : « traiter de » ; dans « x a traité
y de z », le verbe indique que z comporte un trait axiologique négatif, qui
ricoche sur y191. Mais ce trait, qui l’assume ? On pourrait penser que l’exemple
de Zuber, « Arthur a traité Marie de vierge », peut être paraphrasé comme :
« Arthur a eu envers Marie un comportement verbal de telle nature que L0 a pu
en conclure que pour Arthur, la virginité est répréhensible, sans qu’il en soit
nécessairement de même pour L0 ». Pourtant, il semble que L0 se trouve le plus
souvent lui aussi impliqué dans le jugement évaluatif. Lorsque Christian
Bénézech se plaint en ces termes, au colloque d’ALEPS (cf. Le Monde du 9
décembre 1978, p. 26) : « On nous traite de corporatistes, de rétrogrades, de
réactionnaires, parce que nous croyons à des idées forces liées à la dignité de
l’homme », il est évident que ces termes sont considérés comme des injures par
x, mais aussi par L0, qui pour cette raison conteste leur adéquation.
Lorsque leur emploi repose sur un consensus idéologique, lorsque les deux
émetteurs (x et L0)'et les deux récepteurs sont censés partager le même système
de valeurs, les verbes axiologiques ne posent aucun problème d’utilisation ni
d’analyse. Mais dans le cas contraire, l’analyste et l’utilisateur doivent observer
et manipuler avec la plus extrême précaution le cotexte dans lequel vient
s’insérer l’unité évaluative.
Quant aux modalisateurs, revenons sur le cas des phrases du type « le soleil
lui semble brûlant », « il voit le soleil rouge », dont nous avons admis sans
discussion qu’elles étaient occasionnellement subjectives, mais qui sont en
réalité plus embarrassantes qu’il n’y paraît, car elles n’indiquent pas clairement
si le caractère subjectif de l’impression perceptive qu’elles dénotent doit être mis
au compte de l’agent du procès, ou du sujet d’énonciation, c’est-à-dire si « il voit
le soleil rouge » signifie « il est lui-même conscient de la subjectivité de son
appréhension », ou « il n’en est pas conscient mais c’est moi, locuteur, qui
introduit cette distance au sein de la relation perceptive ». C’est que de telles
expressions, qui décrivent l’expérience intime d’un sujet, constituent en fait une
forme de discours rapporté implicite192 : pour avoir accès à cette expérience de
l’autre, le sujet d’énonciation ne dispose que de ce qu’il peut induire de son
comportement verbal. Pour localiser à coup sûr la source de l’information
subjective, le seul moyen serait de se reporter à l’énonciation originelle, et de
voir si elle se formule comme « je vois le soleil rouge » (appréhension
consciemment subjective de la part de l’agent perceptif lui-même), ou « le soleil
est rouge » (et c’est alors le sujet d’énonciation rapportant l’expérience du tiers
qui est à la source de l’évaluation subjective : il trouve le soleil rouge, mais pas
moi...). Comme il est en général impossible de reconstituer la nature exacte de
l’énoncé originel, le problème est indécidable : on ne peut savoir si l’expression
subjective doit être imputée à l’actant engagé dans le procès dénoté, ou au sujet
d’énonciation qui le consigne.
Rappelons enfin que certaines unités lexicales cumulent plusieurs types
d’évaluation, par exemple :
– les verbes de jugement tels que « accuser » et « critiquer » impliquent :
une évaluation de type B/M, rattachée à x
une évaluation de type V/F rattachée à L0 ;
– certains verbes locutoires ou d’opinion impliquent :
une évaluation modalisatrice rattachée à x
une évaluation modalisatrice rattachée à L0 ;
– le verbe « se vanter » implique :
une évaluation axiologique positive rattachée à x
2.4 Les adverbes subjectifs

L’étude des verbes « subjectifs » nous a confrontés au problème de la


« modalisation » et de la « modalité » dont Todorov déclare (1970, p. 7) que
« c’est évidemment la catégorie la plus complexe » et que « son étude pose
encore de multiples problèmes » ; « évidemment » : nous ne contesterons pas ce
modalisateur, que justifient à l’envi la prolifération des formes signifiantes qui
peuvent se charger de valeurs modales, et l’extensibilité presque infinie du
champ de la modalisation : Bally y admet un adjectif tel que « délicieux » ;
Culioli (1968) les adjectifs « heureux », « agréable », « souhaitable », ainsi que
leurs antonymes193 ; R. Sctrick (1971) les « appréciatifs », qui indiquent « la
participation émotive ou affective de l’énonciateur » (p. 125) ; Chabrol (1973)
distingue, à côté des « modalisateurs d’assertion », une classe de « modalisateurs
valorisants » (bon/mauvais, beau/laid), qui traduisent en surface un énoncé de
type « j’approuve » ou « je critique » (p. 25) ; Benveniste y intègre apparemment
la liste fort longue des verbes qui sont susceptibles de régir un infinitif, et
Sctrick, jusqu’au verbe « donner » ; il ne reste plus qu’à y intégrer, à la suite de
Dubois (1969, p. 105), « les transformations modalisatrices comme l’emphase et
le passif facultatif », « l’utilisation des rapports de langue familière, populaire,
littéraire », « l’opposition accompli/non accompli des formes verbales », ainsi
que le problème des énoncés rapportés – et les frontières de la classe des
modalisateurs viennent recouvrir, voire déborder, celles de la classe des faits
énonciatifs.
En vertu d’un décret terminologique relativement arbitraire194, nous réservons
quant à nous le terme de « modalisateurs » aux seuls procédés signifiants qui
signalent le degré d adhésion (forte ou mitigée/incertitude/rejet) du sujet
d’énonciation aux contenus énoncés- c’est-à-dire par exemple à certains faits
intonatifs ou typographiques (tels que les guillemets distanciateurs), aux
tournures attributives du type « il est vrai (vraisemblable, douteux, certain,
incontestable, etc.) que », aux verbes que nous avons considérés comme des
« évaluatifs sur l’axe d’opposition vrai/faux/incertain », et aux adverbes fort
nombreux qui leur font pendant.
Si la classe des adverbes offre des exemples de tous les types d’unités
subjectives précédemment recensés (termes affectifs et évaluatifs, axiologiques
ou non), les modalisateurs s’y trouvent en effet représentés de façon
particulièrement massive. Nous ne pouvons malheureusement195 qu’énumérer ici
quelques-uns des principes qu’il faudrait faire intervenir pour constituer en leur
sein différentes sous-classes :

– Modalités d’énoncé vs d’énonciation.
André Meunier (1974, p. 13) les oppose en ces termes :
(Ml) : Modalité d’énonciation : se rapporte au sujet parlant (ou écrivant)
(M2) : Modalité d’énoncé : se rapporte au sujet de l’énoncé, éventuellement
confondu avec le sujet de l’énonciation,
opposition qui recouvre celle que pour les verbes nous avons introduite entre
subjectifs « intrinsèques » et « occasionnels », le seul point sur lequel nous
sommes en désaccord avec Meunier étant celui-ci : lorsque le sujet de l’énoncé
se trouve coïncider avec le sujet d’énonciation, les modalisateurs qui s’y
rapportent doivent être considérés comme relevant « occasionnellement » de Ml
(il est en effet gênant de considérer avec Meunier que « je suis sûr », dans « je
suis sûr qu’Oscar a attendu Marie », constitue une modalité d’énoncé...).

– Modalisateurs qui impliquent un « jugement de vérité » (« peut-être »,
« vraisemblablement », « sans doute », « certainement », « à coup sûr », etc.) vs
ceux qui impliquent un « jugement de réalité » (« réellement », « vraiment »,
« effectivement », « en fait196 »).

– On pourrait encore opposer, sur la base d’un certain nombre de critères
syntaxiques et sémantiques, les adverbes « franchement », « sincèrement »,
« confidentiellement », « personnellement » – qui relèvent de la catégorie M2 ;
déterminent en profondeur, lorsqu’ils fonctionnent comme des modalisateurs
d’énonciation, un verbe « dire » élidé en surface ; et spécifient les conditions et
la nature de l’acte locutoire -, à la série « peut-être », « voire » (= « peut-être
même »), « probablement », « vraisemblablement », « sans doute »,
« certainement », « sûrement », « bien sûr », « pour sûr », « assurément »,
« évidemment », « manifestement » « (comme de) bien entendu », etc. – ces
adverbes de type Ml, qui constituent une série beaucoup plus ouverte que la
précédente, déterminant plutôt en profondeur, sous forme adjective, un verbe
d’opinion effacé en surface (« probablement, Pierre viendra » = « j’estime
probable la venue de Pierre »), et précisant le degré selon lequel le sujet
d’énonciation adhère au contenu de son énoncé (c’est-à-dire qu’ils nuancent les
modalisateurs les plus neutres : non/oui, avec lesquels ils sont d’ailleurs
compatibles).
Ce problème de la modalisation mis à part, il y aurait encore beaucoup à dire
par exemple des expressions restrictives et « appréciatives » (Ducrot, 1972 a,
p. 254 sq.) telles que « à peine », « presque », « guère », « seulement », « ne...
que » ; des adverbes (« déjà », « encore ») qui n’ont de sens que par rapport à
certaines attentes de L0 ; de ces nombreux connecteurs propositionnels (« or »,
« car », « donc », « cependant », « d’ailleurs », « toutefois », « en effet », etc.)
dont le statut syntaxique est aussi problématique que le rôle énonciatif évident ;
et de ces plus nombreux encore « petits mots » de l’oral – « ponctuants »,
« particules énonciatives », « connecteurs interactifs » et autres « marqueurs de
structuration de la conversation »197. Il faudrait envisager aussi d’autres parties
du discours (interjections198, prépositions199, conjonctions) que celles que
privilégie la tradition sémantique sous prétexte qu’elles sont plus nettement
chargées de contenu dénotatif – la séparation des parties du discours, que nous
avons pratiquée pour des raisons de commodité pratique, se justifiant d’ailleurs
fort peu sur le plan théorique, puisque cette différenciation se localise à un
niveau relativement superficiel, et que ce sont les mêmes catégories énonciatives
qui les traversent toutes, catégories qu’il est temps maintenant de récapituler.

Nous avons admis comme subjectifs :
(1) le trait sémantique [affectif] (lequel entretient des relations privilégiées
avec le trait axiologique, sans qu’ils doivent pour autant être confondus)200.
(2) le trait [évaluatif]. Au premier rang des unités évaluatives, figurent deux
cas particuliers dont le rôle énonciatif est prépondérant :
- les axiologiques, porteurs d’un trait évaluatif de type bon/mauvais (affectant
l’objet dénoté par l’unité elle-même, et/ou un élément cotextuellement associé) ;
- les modalisateurs, porteurs d’un trait évaluatif de type vrai/faux (et qui
souvent se chargent d’une connotation axiologique, car le vrai présuppose
unilatéralement le bien).

3 LA GRILLE CONFRONTÉE AUX CORPUS :


AUTRES LIEUX D’INSCRIPTION DE LA
SUBJECTIVITÉ LANGAGIÈRE
L’inventaire qui vient d’être proposé des unités subjectives, nous l’avons
constitué sur la base de ce que notre intuition nous disait de la spécificité
sémantique de certains items lexicaux. Il n’est donc pas étonnant qu’il s’avère
incomplet, dès lors qu’on tente d’appliquer à l’analyse de corpus particuliers la
grille ainsi élaborée. Dans l’ensemble fort divers des textes qui ont été soumis à
ce travail d’application, nous en avons sélectionné deux – un corpus constitué
d’énoncés de presse traitant d’un même événement, et un texte à prétention
purement descriptive de Georges Perec -, qui nous permettront de voir dans
quelle mesure et de quelle manière il convient d’étendre les pouvoirs de cette
grille d’analyse : tout en rendant d’ores et déjà certains services descriptifs, elle
laisse en effet échapper bien des faits qui de toute évidence relèvent de la
subjectivité discursive.

3.1 Corpus de presse

PREMIER CORPUS : l’ensemble des comptes rendus donnés dans la presse


parisienne des deux procès de Bobigny, celui de Marie-Claire (octobre 1972) et
celui de sa mère et de l’« avorteuse » (novembre 1972)201.
Notre but était de voir dans quelle mesure notre grille d’analyse était capable
de filtrer, dans la masse des informations fournies par chaque article, celles
seulement qui portaient la trace de l’inscription dans l’énoncé du sujet
d’énonciation ; notre espoir, de parvenir à évaluer même grossièrement le « taux
de subjectivité » caractérisant chacun des articles constitutifs du corpus.
C’est le statut énonciatif du journaliste (L0) que nous voulions cerner. Il nous
fallait donc éliminer préalablement, pour leur accorder un statut différent (dont il
serait tenu compte à un stade ultérieur de l’analyse), toutes les séquences de
discours rapporté, directement ou indirectement. Dès cette étape préliminaire,
nous avons rencontré de sérieuses difficultés, sur lesquelles nous reviendrons
plus tard. Supposons pour le moment résolu ce problème, et que nous soyons
parvenue à isoler les séquences qui sans nul doute émanent de L0 : de quelle
manière et en quels lieux celui-ci s’inscrit-il dans l’énoncé ?
Nous avons bien entendu commencé par repérer et inventorier les termes
affectifs, les axiologiques, modalisateurs et autres évaluatifs, puisque nous étions
dès l’abord sensibilisée à leur valeur subjective. Mais nous avons vite pris
conscience, par la seule observation des titres d’articles, que cet inventaire
laissait échapper certains faits pertinents.
Comparons en effet les formules suivantes :
(1) « Une jeune fille de dix-sept ans, poursuivie pour avortement, est relaxée »
(Le Monde) : c’est un énoncé factuel, objectif s’il en est.
(2) « Avortement : Clémence au tribunal de Bobigny. Sursis pour Madame
Chevalier » (Le Figaro) : c’est un énoncé mixte, « sursis » étant objectif, et
« clémence » évaluatif202.
(3) « Le bon sens et l’équité ont prévalu sur la loi répressive de l’avortement »
(L’Humanité) : énoncé triplement axiologique.
(4) « L’affaire "Marie-Claire" : les juges de Bobigny : "Dès sa conception, le
fœtus est protégé par la loi". » Ce titre de L’Aurore ne comporte aucune
évaluation, aucune interprétation, aucune prise de position explicite de la part du
rédacteur. Et pourtant, il ne saurait être considéré comme objectif.
Cette observation, et d’autres analogues, nous ont conduite à élargir de la
façon suivante l’inventaire des types d’interventions « subjectives » de L0.

3.1.1 Intervention par sélection

Nous entendons par là que la masse des faits qui constituent, au plan
référentiel, l’événement, est quasiment illimitée ; et qu’en rendre compte
verbalement, c’est d’abord décréter ce qui dans cette énorme masse mérite d’être
verbalisé.
En ce domaine, l’émetteur qui désire être objectif, et le descripteur qui tente
de mesurer la subjectivité de l’émetteur, sont logés à la même enseigne : il
n’existe pas de norme définissant le sous-ensemble qu’un discours se voulant
honnête doit expliciter d’un ensemble factuel déterminé. Le descripteur est donc
contraint d’admettre une norme purement comparative, et de poser comme
« signifiable » – même s’il estime que certains éléments d’information sont
généralement occultés, mais en tenir compte, ce serait pour l’analyste faire une
part trop belle à sa propre subjectivité – la somme de toutes les informations
fournies dans l’ensemble des comptes rendus de presse, c’est-à-dire la somme de
tous les éléments référentiels qui se trouvent au moins une fois verbalisés.
Comparer de ce point de vue les différents organes de presse, ce sera extraire
de ce stock informationnel le sous-ensemble sélectionné par chaque organe, en
ce qui concerne :
les faits constitutifs de l’événement lui-même (ex. : dans quels journaux sont/ne
sont pas consignés les applaudissements, les cris de joie, les slogans
revendicatifs qui accueillent le verdict) ;
les faits annexes (ex. : la mention des termes de la loi, le rappel d’affaires
judiciaires analogues, etc.) pour lesquels il est encore plus délicat de déterminer
quelles unités d’information sont superflues ou saugrenues, déficientes ou
occultées ;
les « informations utiles » : adresse d’organismes ou de revues203, date et lieu de
manifestations prévues, etc.204 ;
les citations enfin, à propos desquelles il convient de relever, non seulement la
nature du L1 sélectionné, mais aussi celle du segment extrait (ainsi, par la seule
vertu d’un découpage habile, La Nation, bien que citant Gisèle Halimi et le
Professeur Milliez, parvient à donner du débat une vision euphorique, lénifiante,
et parfaitement dépolitisée) : l’efficacité argumentative du « troncage »
citationnel n’est plus à démontrer.
Les résultats de cette première investigation peuvent être convertis en un
tableau représentant les unités d’information énoncées/tues par tel organe de
presse, et les personnes auxquelles il prête/ne prête pas la parole. Ce tableau met
en évidence l’existence d’un noyau informationnel commun à tous les articles, et
d’éléments périphériques qui se trouvent délaissés par la plupart d’entre eux
(ainsi, certaines précisions d’ordre économique figurent en exclusivité dans
L’Humanité). Il permet en outre d’évaluer comparativement la richesse
informationnelle des différents organes pour le corpus envisagés : Le Monde
occupe de ce point de vue la deuxième position, devancé par France-Soir, qui
pour le second procès fournit quatre unités d’information inédites205.
Il est difficile de mesurer l’importance, dans ce type de discours, de cette
forme de subjectivité, mais elle est à coup sûr considérable : c’est elle, d’abord,
que mentionne Viansson-Ponté206, lorsqu’il dénonce en ces termes le mythe de
l’objectivité journalistique : « L’objectivité absolue, la pureté de cristal, cela
n’existe pas. Tout est choix dans ce métier – et qui peut prétendre ne faire de
choix qu’objectifs et indiscutables ? Mettre une nouvelle en tête d’un journal
télévisé, d’un bulletin de radio ou sur trois colonnes en première page d’un
journal ; commenter telle affaire et pas telle autre, renoncer à telle dépêche,
parce qu’on ne peut pas tout dire ou tout imprimer, pour publier telle autre [...],
nommer telle marque, tels produits, telle personne et ne pas retenir d’autres
noms ou indications [...]. À chaque instant, quels que soient le journal, sa
formule, sa tendance s’il en a une, son objet, il faut choisir et donc manquer à
l’impossible objectivité. » Manquement qui frappe d’ailleurs au même titre
toutes les formes de discours : celui du dictionnaire (problème du « tabou
lexicographique207 »), celui des diverses sciences, et en particulier de
l’historiographie, dont Michel de Certeau déclare (1976, p. 56) qu’il est
essentiellement mystificateur en ce qu’il se donne pour totalisateur, et que ce
faisant, il « fait oublier ce qu’il élimine ».
Nous conclurons provisoirement en trois points ces réflexions sommaires sur
le problème de l’exhaustivité discursive :

– Plus un discours s’efforce d’être exhaustif, et plus il tend vers l’objectivité ;
plus il sélectionne sévèrement les informations à verbaliser, et plus il encourt le
risque de passer pour subjectif.

– L’exhaustivité en question est bien entendu relative à un objt thématique et à
un univers de discours particuliers : être exhaustif, cela ne veut pas dire tout dire
sur tout, mais dire tout et seulement ce qui, dans une situation donnée et compte
tenu des savoirs préalables des énonciateurs, est pertinent sur un sujet donné208,
et par rapport à cette norme informationnelle peuvent se mesurer des écarts aussi
bien positifs (informations superfétatoires et « déplacées ») que négatifs
(informations lacunaires). Or malgré ce qu’affirme, avec sa belle assurance
coutumière, Louis Lambert (dans la rédaction des procédures pénales, déclare-t-
il209, il convient d’être tout à la fois « précis » = de « dire tout ce qui est utile,
sans rien omettre », et « concis » = de « ne dire que ce qui est utile » : « Dites-
vous que si vous vous mettiez à tout constater dans la procédure, à détailler
chacun de vos faits et gestes, en vous interdisant la moindre ellipse, il n’y aurait
plus de limite logique à ce besoin d’exhaustivité : il vous faudrait alors
verbaliser le coup de sonnette donné à la porte du domicile où vous allez
perquisitionner, verbaliser le siège que vous avez offert au témoin qui comparaît,
verbaliser le repas que vous avez permis de prendre à la personne gardée à vue,
verbaliser le menu de ce repas... »), il est en général impossible de déterminer
quelles seraient idéalement ces informations nécessaires et suffisantes. En ce qui
concerne les écarts négatifs, le problème se pose de la façon suivante : dans le
très vaste ensemble des informations non verbalisées, où convient-il de faire
passer la frontière entre ce qui n’avait pas à être dit, et ce qui a été, délibérément
ou non, censuré ? Car ne pas dire une chose, ce n’est l’« occulter » que par
rapport à un système d’attentes normées. Au cours d’un exposé concernant le
sujet d’énonciationciation, je me vois reprocher d’occulter le sujet
psychanalytique : soit ; mais serait-il pertinent de reprocher à un psychanalyste,
exposant sa conception du sujet, de ne pas parler du sujet linguistique ? Qu’est-il
« normal », dans une situation donnée, de dire et de ne pas dire ? Si ce principe,
énoncé par Maingueneau (1976, p. 45), est incontestable : « Outre la négation
pure et simple des énoncés d’autrui, il y a un autre moyen, beaucoup plus
difficile à repérer de nier, c’est le silence, la lacune [...]. L’absence porte sens
comme la présence, mais il faut une table de comparaison pour la faire
apparaître », la linguistique est bien incapable - hors précisément du cas où
existe, comme dans les comptes rendus de presse, une « table de comparaison »
– de répondre à toutes les questions que soulève la « loi d’exhaustivité », et
l’intuition que l’on a de la norme en cette matière reste toujours largement
subjective210.

– Même ainsi restreinte à un univers de discours particulier, l’exhaustivité est
en tout état de cause impossible : et l’on ne dit jamais « toute la vérité ». « Ainsi
l’humanité ment par omission et le langage est fondé sur ce mensonge »
(Georges Bataille211). Mentir par omission : tel est l’inévitable lot du sujet
discoureur.
3.1.2 L’organisation hiérarchique des informations

Le journaliste est donc astreint à choisir (subjectivement), dans le stock des


informations verbalisables, celles qu’il va effectivement verbaliser, et qui vont
du même coup constituer l’« événement » ; mais son activité sélective s’exerce,
ainsi que le signale également Viansson-Ponté, à un autre niveau : celui de
l’organisation hiérarchique des informations sélectionnées, laquelle résulte de
facteurs complexes, tels que :
- leur présentation typographique ; on peut ainsi comparer les titres suivants
de Dernière Heure lyonnaise et Libération, respectivement : « Reconnu innocent
du meurtre de la rue Richard-Lenoir, PIERRE GOLDMAN EST CONDAMNÉ
À DOUZE ANS DE RÉCLUSION CRIMINELLE » vs « Condamné à douze ans
de réclusion criminelle, PIERRE GOLDMAN EST RECONNU INNOCENT
DU MEURTRE DE LA RUE RICHARD-LENOIR » ;
- leur place relative dans le journal, « parlé » ou écrit ;
- l’articulation syntaxique des unités phrastiques et énoncives qui les prennent
en charge.
Sans entrer dans le détail des différents procédés qui permettent à l’énoncé de
« focaliser » sur telle ou telle unité de contenu212, remarquons par exemple que
ces deux séquences qui commentent la même photo du même procès de
Bobigny : « Marie-Claire et son avocate », et « Gisèle Halimi et sa cliente », ne
hiérarchisent pas de la même manière les deux actants narratifs ; et qu’au dire de
l’un d’entre eux, la principale difficulté que pose aux conseillers de cour d’appel
la rédaction des arrêts vient de ce que l’ordre des arguments y est inévitablement
interprété, malgré qu’en aie leur rédacteur, en termes de hiérarchie.

3.1.3 La subjectivité « affective »

« Cette pénible affaire », « cette triste réalité », « la malheureuse Madame B »,


« la pauvre femme » : autant d’expressions qui sont à considérer comme
subjectives dans la mesure où elles indiquent que le sujet d’énonciation se trouve
émotionnellement impliqué dans le contenu de son énoncé. Elles ont en même
temps une fonction conative, car en affectivisant ainsi le récit, l’émetteur espère
que la répulsion, l’enthousiasme ou l’apitoiement qu’il manifeste atteindront par
ricochet le récepteur, et favoriseront son adhésion à l’interprétation qu’il propose
des faits.
Si elles ne sont pas totalement absentes du Monde, les expressions de ce type
sont particulièrement nombreuses (en ce qui concerne du moins notre corpus)
dans France-Soir et L’Humanité.

Remarque :
Lorsque nous avons précédemment envisagé le problème des termes affectifs,
nous n’avons pas assez clairement signalé à leur propos qu’il convenait de
distinguer :
ceux qui énoncent une réaction affective de L0 : « cette triste réalité » = cette
réalité qui m’attriste,
ceux qui prédiquent au sujet d’un actant de l’énoncé : « Pierre est triste ces jours-
ci. »
C’est uniquement du premier type d’emploi qu’il s’agissait jusqu’à présent.
Le second relève pourtant lui aussi213 d’une certaine forme, toute différente et
plus subtile, de subjectivité langagière, que faute de mieux nous appellerons
« interprétative ».

3.1.4 La subjectivité de type « interprétatif »

– La dénomination lexicale ou périphrastique


« Deux Gitans violent et massacrent sauvagement un couple de touristes
anglais » – ce titre journalistique, Cavanna le glose en ces termes :
« "Deux Auvergnats violent et massacrent sauvagement un couple de touristes
anglais. La Cour d’Assises les condamne à mort". Si un journal arborait ce titre,
que croyez-vous qu’il arriverait ? Il arriverait qu’une armée d’Auvergnats
enragés envahirait les locaux du journal, casserait tout, fesserait le directeur et
foutrait le feu. Et les braves gens diraient bravo, et les contestataires pas braves
gens diraient bravo, enfin ce serait l’unanimité nationale contre cette désignation
tendancieuse des assassins par leur seule qualité d’Auvergnats. Et cela serait
bien, et cela serait juste. Pourquoi, alors, je vous le demande, aucun citoyen épris
de bien et de justice n’a-t-il bondi haut en l’air, hors de son froc jusqu’à limite de
l’élasticité de ses bretelles lorsqu’il a lu ceci : "Deux Gitans violent et
massacrent sauvagement un couple de touristes anglais". Pourquoi, hein,
pourquoi ? Tous les journaux ont titré "Gitans". Même le Monde, qu’on
supposerait plus attentif à ces choses. Même Libération, dont l’épi derme est si
sensible pour tout ce qui sent le racisme. Jusqu’à ce jour, pour autant que je
sache, aucun commando de Gitans n’est allé fesser aucun directeur d’aucun
journal. C’est parce qu’ils ont l’habitude, les Gitans. Les journaux aussi, ont
l’habitude. Nous l’avons tous, bien incrustée sous la peau. "Deux gitans tuent.
Un Arabe viole"... Voilà des habitudes qu’il faudrait peut-être essayer de perdre,
non ?214 »
Quoi de plus objectif en apparence, pourtant, que le mot « Gitan » ? Mais en
apparence seulement.
Dénommer un objet, c’est en effet utiliser une étiquette signifiante qui
permette son identification. Nous avons jusqu’à présent considéré comme
objectives les étiquettes dont la validité applicative pouvait difficilement être
contestée (c’est-à-dire, pouvait facilement être prouvée). Mais si l’on y regarde
de plus près, on s’aperçoit que même ces dénominations « objectives » sont
« subjectives » dans la mesure où il existe toujours plusieurs unités lexicales qui,
sans être synonymes, peuvent jouer concurremment ce rôle dénominatif, étant
donné que tout objet est constitué d’un ensemble quasiment illimité de propriétés
dont certaines seulement seront retenues sous forme de sèmes par l’unité
signifiante adoptée. Dénommer, c’est choisir au sein d’un paradigme
dénominatif ; c’est faire « tomber sous le sens », c’est orienter dans une certaine
direction analytique, l’objet référentiel ; c’est abstraire et généraliser, c’est
classifier et sélectionner : l’opération dénominative, qu’elle s’effectue sous la
forme d’un mot ou d’une périphrase (c’est-à-dire qu’elle prédique implicitement
ou explicitement sur l’objet dénoté), n’est donc jamais innocente, et toute
désignation est nécessairement « tendancieuse ». Même une phrase telle que « la
marquise sortit à cinq heures » est en ce sens « subjective », puisqu’elle choisit
de désigner l’actant à l’aide de son titre de noblesse, c’est-à-dire à travers son
statut social215. En ce sens toujours, aucun item lexical ne saurait être utilisé en
toute objectivité.
Nous distinguerons pourtant, une fois de plus, différents degrés au sein de
cette subjectivité « interprétative », et nous admettrons que des termes tels que
« Auvergnat » et « marquise », qui n’interprètent le référent que dans la mesure
seulement où ils emphatisent certaines de ses propriétés et du même coup
laissent les autres dans l’ombre (leur subjectivité relevant en quelque sorte du
cas plus général de la « subjectivité par sélection »), ne se subjectivisent pour de
bon que dans certaines exploitations argumentatives : on peut remarquer que
Cavanna s’en prend à la mention des « Gitans », mais non point à celle des
touristes « anglais », qui risque beaucoup moins de donner prise à des inférences
idéologiquement graves (du genre « des Gitans, c’est pas étonnant »). En
revanche, sont à considérer comme franchement et constamment interprétatifs,
dans la mesure où ils impliquent de la part de L0 une véritable option
analytique :
les évaluatifs non axiologiques : l’héroïne du premier procès de Bobigny, c’est
tantôt « la petite Marie-Claire », tantôt « une grande jeune fille » ;
les termes psychologiques et affectifs : lors même qu’ils prédiquent sur un actant
de l’énoncé, ces termes impliquent une option interprétative dont L0 essaie
parfois de neutraliser la valeur subjective à l’aide d’un opérateur d’objectivité :
« visiblement intimidées à l’idée de prendre la parole... » (Le Monde du 24
novembre) ; « l’embarras des magistrats » (ces mêmes magistrats que L’Aurore
décrit comme des « sages » œuvrant en toute sérénité) « transparaît dans le
jugement de Bobigny » (L’Humanité du 23 novembre) ;
les dénominations généralisantes, ou au contraire particularisantes : ainsi, dans
L’Aurore du 23 novembre, les manifestantes deviennent des « actrices », la
sélection dans l’ensemble dénotatif d’une sous-classe mal connotée (et qui ne
comprend guère en réalité que Delphine Seyrig et Françoise Fabian) permettant
de les disqualifier globalement, et de développer le thème de
« l’exhibitionnisme » ;
les dénominations « partiales » (qui « prennent parti »), tel le terme de
« séquestrée », que Gide préfère délibérément (cf. La Séquestrée de Poitiers
Gallimard 1930) à celui de « recluse » – la séquestration s’opposant à la
réclusion, et tout le problème juridique est effectivement là, comme un
comportement contraint (« arbitrairement ») à un comportement volontaire ;
les dénominations euphémistiques (les fœtus sont pour L’Aurore de « petits
êtres »), ou imagées (qui sont d’une certaine manière subjectives – mais plutôt
rares dans le discours journalistique)216.

- L’émetteur est le maître de ses choix dénominatifs. Mais il intervient encore
dans le rapprochement de faits qui ne sont pas immédiatement donnés, au niveau
référentiel, comme associés.
• Établissement de parallélismes. Ex. :
La Croix du 12 octobre 1972 :
1) « Par contre, on peut difficilement ne pas convenir que l’impunité de 343
femmes ayant officiellement signé leur déclaration de délit est étrange quand on
voit juger une jeune fille de 17 ans pour ce même délit » : ce rapprochement
permet à Geneviève Lainé de développer le thème de « l’injustice ».
2) « Le fait que l’affrontement entre police et manifestants se déroulait lundi à
deux pas d’un cinéma pornographique vantant "les jeux olympiques du sexe" est
sur ce point symptomatique » : ce rapprochement inédit de deux faits
spatialement contigus lui permet de relier le problème de l’avortement à celui de
« la pollution morale ».
• Établissement entre les faits de relations logiques, qui pour la plupart se
ramènent à une archi-relation, celle d’implication, laquelle se réalise en surface à
l’aide d’une subordination causale, finale ou consécutive, ou de divers procédés
lexicaux : « ce résultat est dû en partie à la prise de conscience de l’opinion
publique » ; « le procès de la maman de Marie-Claire devrait signifier que la loi
réprimant l’avortement est devenue caduque » – interprétation de L’Humanité
dont L’Aurore prend l’exact contre-pied, tous ses efforts argumentatifs visant au
contraire à rayer la relation d’implication qui pourrait être établie entre
l’événement ponctuel (procès de Bobigny) et le principe général (caducité de la
législation sur l’avortement) : « Il ne faut en déduire aucune prise de position en
faveur d’une généralisation de l’avortement217. »
• Établissement de systèmes d’opposition. Ex. :
France-soir du 24 novembre :
(1) « Ce problème a longtemps incubé dans notre pays. Il a couvé sous la
cendre. Tandis qu’il mûrissait clandestinement dans les consciences féminines,
dans la vie familiale, la façade morale, juridique, religieuse, restait intacte [...].
Et puis, tout à coup, le décor a changé » :
(2) « Le pas décisif qu’est la liberté complète de l’avortement est inscrit dans
la logique de l’évolution actuelle. Soyons encore une fois très nets : l’avortement
libre poserait dans notre société, aujourd’hui, plus de problèmes qu’il n’en
résoudrait. Le bon sens suggère un premier palier... »
– Éléments :
logique → libération totale/bon sens → libération partielle (éléments qui sont
par L0 hiérarchisés axiologiquement : le bon sens est préférable à la logique).
L’Aurore du 23 novembre :
(1) « Tout le monde dit n’importe quoi et la victoire appartient toujours aux
plus exhibitionnistes, en l’occurrence ces actrices qui, à Bobigny, sont venues
pour ainsi dire dévoiler leur intimité en proclamant qu’elles s’étaient fait
avorter » :

l’expression « leur intimité / dévoilée »


franchissant en quelque sorte une barrière naturelle : dire que l’on a avorté,
c’est commettre un acte proprement profanateur.
(2)
- Termes de l’opposition :
l’opinion publique / les sages : théologiens, médecins, éducateurs
les députés

- Prédicats :
versatiles, influençables / compétents, libres et opiniâtres
(cf. « l’opinion tirée à hue et à
dia », « les députés qui semblent
se demander dans quel sens il
vaut mieux se prononcer » –
inféodés qu’ils sont à leur
clientèle électorale).
(3) « Ce qui est certain, c’est que, même en changeant la loi, l’on ne modifiera
pas la règle morale à laquelle nous sommes soumis » :
– Termes :
règle morale / loi (juridique)

- Prédicats :
perdurable et inébranlable / évolutive, modifiable
(4) « Il ne faut en déduire aucune prise de position en faveur d’une
généralisation de l’avortement » :
verdict particulier / problème général
(5) « Faut-il [...] ouvrir dès demain des établissements que l’on pourrait
conjuguer par exemple avec les cliniques d’accouchement, les praticiens pouvant
être, pourquoi pas ? Les mêmes. Idée insensée »,
parce qu’elle assimile concrètement, et cette assimilation est monstrueuse,
contre-nature, deux termes dénotativement et connotativement antonymiques :
accouchement → vie / avortement ? mort.

Bien des faits seraient encore à verser au compte de la subjectivité
interprétative. Passons, et venons-en aux modalisateurs et aux axiologiques, avec
lesquels nous nous trouvions en terrain mieux connu.

3.1.5 La subjectivité modalisatrice

Nous avons observé de près, en relation avec les contenus particuliers qu’elles
modalisent, le fonctionnement des expressions qui spécifient le mode d’assertion
(constatatif, hypothétique, obligatif218, etc.) des propositions énoncées, et le
degré d’adhésion (forte, réticente, nuancée219) du sujet d’énonciation au contenu
asserté, en tenant compte de l’usage des guillemets, volontiers ironiques, des
interrogations oratoires très fréquentes dans les énoncés de presse (Combat, 24
novembre : « Les arguments mis en avant sont-ils tous convaincants ? ») et des
présupposés qui s’attachent à certaines unités lexicales telles que « prétendre »,
mais aussi « croire », conjugué au passé (« il a cru devoir expliquer » ? il ne le
devait pas, il a eu tort de le faire : la modalisation, on le voit, débouche souvent
sur l’axiologique).

3.1.6 La subjectivité axiologique

L’identification de la valeur axiologique d’un terme, lorsqu’elle ne relève pas


du diasystème, n’est pas toujours aisée : il faut tenir compte du contexte verbal
(ex. : « le respect hystérique des fœtus ») et de ce que l’on croit savoir de
l’idéologie de L0220.
L’étude doit aboutir à un inventaire comparatif des investissements
axiologiques à l’œuvre dans les différents articles, tenant compte de la source
évaluative de l’objet qui supporte l’évaluation positive ou négative, et du degré
d’intensité avec lequel elle se formule (ainsi, le style de L’Humanité se
caractérise par la fréquence des axiologiques superlatifs tels que « profondément
injuste », « un monument d’hypocrisie », etc.).
Un seul exemple : L’Aurore du 23 novembre, qui prend position
• contre le fait même du procès : choquant – porté brutalement sur la place
publique - climat passionnel - que d’incidents !
• pour les adversaires de l’avortement : ce ne sont pas de dangereux
retardataires, à mentalité purement répressive ;
• contre l’attitude en la matière de l’ordre des médecins : incident déplaisant -
idée jésuitique – attitude hypocrite ;
• pour le professeur Milliez : scrupule – intégrité – catholique pratiquant ;
• contre Foyer : il devrait être le dernier à ignorer qu’un homme à la barre jouit
de l’impunité – il oublie les règles fondamentales de notre procédure ;
• contre les députés, machiavéliques et versatiles ;
• contre la loi actuelle, injuste en ce qu’elle pénalise les plus pauvres ;
• pour certaines formes d’avortements, pratiqués paisiblement par des médecins
compétents qui délivrent leurs patientes de leur fardeau dans le plus grand des
conforts physique et moral ;
• contre la libéralisation de l’avortement : idée insensée - il serait étrange qu’à
une époque où l’on s’élève contre la peine de mort, on condamne à mort des
êtres innocents ;
• contre ses supporters, ces « libératrices », ces exhibitionnistes insensées 221
- un tel inventaire ayant pour but de mettre en lumière comparativement
l’attitude (favorable ou défavorable) des différents émetteurs vis-à-vis du
problème de l’avortement.

Conclusions
Ce ne sont pas les résultats concrets de l’analyse qui nous intéressent ici. Nous
voulions simplement montrer que pour parvenir à détecter entre les différents
journaux des différences pertinentes quant à leur orientation idéologique, et
quant à la modalité énonciative choisie pour l’exprimer, il était nécessaire
d’élargir la grille d’analyse que nous avions abstraitement élaborée, car il existe
pour l’émetteur des moyens plus discrets que les modalisateurs et les
axiologiques (« j’estime que la libéralisation de l’avortement est une
bonne/mauvaise chose ») de s’énoncer dans l’énoncé, le discours journalistique
se caractérisant précisément par le fait que même lorsqu’il ne recourt pas à des
procédés aussi voyants, il porte clairement la marque du lieu idéologique d’où
parle l’émetteur.
En la confrontant à ce premier corpus, nous avons fait subir à notre grille
initiale les aménagements suivants :
addition de la subjectivité par sélection et par hiérarchisation des unités
informationnelles ;
élargissement de la catégorie des évaluatifs, qui vient se fondre dans la
« subjectivité interprétative », dont les lieux d’inscription sont extrêmement
divers, et qui de proche en proche tend à absorber la quasi-totalité du matériel
lexical et syntaxique.
Cet inventaire classificatoire des procédés de subjectivisation d’un énoncé222
nous amène à conclure provisoirement :
à l’impossibilité de l’objectivité discursive ;
au fait que si tous les énoncés sont d’une certaine manière marqués
subjectivement, cette manière peut considérablement varier de l’un à l’autre
(l’affectivisation du discours caractérisant ainsi France-soir et L’Humanité, que
caractérise également, avec L’Aurore, l’abondance des axiologiques) ;
au fait que si l’on s’en tient au simple repérage d’unités isolées et isolément
subjectives, on risque de laisser échapper un certain nombre de signifiants dont
la pertinence énonciative tient exclusivement à ce qu’ils se trouvent pris dans
une certaine dynamique argumentative, et collaborer ainsi à la construction
d’une version (ou, comme disent certains logico-linguistes, d’une
« modélisation », d’une « schématisation ») des faits verbalisés.

3.2 Un texte de G. Perec

DEUXIÈME CORPUS : Georges Perec, « Tentative d’épuisement d’un lieu


parisien », publié par le collectif « Cause commune » dans Le Pourrissement des
sociétés, 10/18 (UGE), 1975, p. 59-108.

Le 18 octobre 1974, Perec se poste dans un bistrot de la place Saint-Sulpice. Il
regarde, et tente de consigner par écrit, sans « parti pris » (p. 88 : « Ce serait
vraiment du parti pris de dire qu’il y a, par exemple, moins de gens ou moins de
voitures [que la veille] »), tout ce qu’il voit (et de voir tout ce qui s’y passe). De
même que l’observatoire de Perec constitue un lieu stratégique d’où il prétend
« épuiser » la place Saint-Sulpice, de même son texte constitue-t-il un lieu
stratégique à partir duquel on peut prendre la mesure des limites qui viennent
inévitablement borner le champ de l’objectivité discursive.
Le texte s’inaugure ainsi :
« Il y a beaucoup de choses place Saint-Sulpice, par exemple : une mairie, un
hôtel des finances, un commissariat de police, trois cafés, dont un fait tabac, une
église à laquelle ont travaillé Le Vau, Gittard, Oppenord, Servandoni et Chalgrin
et qui est dédiée à un aumônier de Clotaire Il qui fut évêque de Bourges de 624 à
644 et que l’on fête le 17 janvier, un éditeur, une entreprise de voyages, un arrêt
d’autobus, un tailleur, un hôtel, une fontaine que décorent les statues de quatre
grands orateurs chrétiens (Bossuet, Fénelon, Fléchier et Massillon), un kiosque à
journaux, un marchand d’objets de piété, un parking, un institut de beauté, et
bien d’autres choses encore. »
Voilà pour les éléments fixes du décor. Ils sont embrassés d’un coup d’œil
panoramique : le scripteur ne s’est pas encore posté au tabac Saint-Sulpice. Mais
cet avant-propos mis à part, le texte sera tout entier mis en perspective, c’est-à-
dire qu’il ne notifiera du paysage urbain que des choses vues, par Perec, d’un
lieu précis (les trois cafés de la place, successivement), et à un instant précis.
C’est dire l’importance des déictiques dans ce texte :
p. 60 : « la date : 18 octobre 1974
l’heure : 10 h 30
le lieu : Tabac Saint-Sulpice » ;
p. 66 : « la date : 18 octobre 1974
l’heure : 12 h 40
le lieu : Café de la Mairie » ;
p. 77 : « la date : 18 octobre 1974
l’heure : 15 h 20
le lieu : Fontaine Saint-Sulpice (café) »,
et Perec insiste constamment sur le fait que tout ce qu’il décrit l’est « d’un
certain point de vue » (ex. p. 63 : « Sur le terre-plein, il y a des bancs, des bancs
doubles avec un dosseret unique. Je peux, de ma place, en compter jusqu’à
six. »)

– Premier problème : de ces deux visions, panoramique et perspectivisée, il
n’est pas évident que la première soit plus « objective » que la seconde, qui
correspond en un sens à la situation « objective » du sujet parlant. De cette
ambiguïté du concept d’objectivité, nous reparlerons bientôt. Il faudrait encore
préciser que le caractère relatif de la visée perspective tient à deux phénomènes –
le lieu dont s’origine le regard, qui délimite le champ de vision ; et la mobilité de
ce regard, qui ne peut accommoder en même temps sur tous les points de ce
champ de vision -, dont le second seulement doit être considéré comme un
facteur de subjectivité perceptive, si l’on admet cette définition de l’objectivité :
sera considérée comme objective toute notation susceptible d’être formulée dans
les mêmes termes exactement par un ensemble d’émetteurs placés dans la même
situation spatio-temporelle exactement.
Nous allons donc éliminer d’abord, en sachant bien que cette exclusion repose
sur une restriction contestable du champ de la subjectivité, cette subjectivité
d’ordre déictique (en vertu de laquelle le scripteur utilise par exemple les
expression « à gauche/à droite »), et considérer comme objective cette phrase :
« Je bois un Vittel alors que hier je buvais un café » (phrase à propos de laquelle
Perec se demande : « en quoi cela transforme-t-il la Place ? »), car le sujet
d’énonciation reçoit dans les phrases de ce type le même statut que n’importe
quel actant de l’énoncé ; en revanche, lorsque Perec énonce sa faim, son ennui,
ou sa lassitude, ces informations introspectives ne sauraient émaner d’un autre
observateur que lui-même : on les considérera donc comme subjectives.
Pour en finir avec ce problème, notons que l’objectivité d’un énoncé ne peut
s’évaluer que par rapport à la situation particulière de l’énonciateur – ce qui
exclut d’emblée toute possibilité d’un repérage automatique (à l’aide d’un
listage des unités pertinentes) des marques énonciatives. On pourrait penser par
exemple que toutes les indications chiffrées sont par définition objectives : il est
certain que lorsque Perec nous dit que le ciel occupe « le sixième de son champ
de vision », que passe un bus « aux trois quarts vide », ou qu’il se trouve assis à
cette même place depuis « une heure moins le quart », il fait preuve d’une
objectivité plus exigeante que lorsqu’il nous parle des bus « plutôt vides », et du
temps qui s’écoule « lentement ». Mais si au lieu de : « Les pigeons sont quasi
immobiles. Il est cependant difficile de les dénombrer (200, peut-être) », il nous
déclarait sans précaution voir deux cents pigeons, cette imprudente précision
chiffrée se marquerait subjectivement (alors que le modalisateur
d’approximation « peut-être » a dans ce cas une fonction objectivante). Et
lorsqu’il nous dit (p. 78) : « Une dame de 83 ans est entrée, elle a présenté un
tronc au patron du café, mais est ressortie sans nous le tendre », à moins que la
dame en question n’arbore un badge proclamant son âge, ou qu’il s’agisse en fait
d’un énoncé rapporté (mais que ne nous le précise-t-il ?), la phrase relève de
l’hypothèse la plus gratuite – alors que dans d’autres contextes, il sera
effectivement plus objectif de dire d’une personne : « elle a 83 ans », que de la
qualifier de « vieille ».

– Deuxième problème : l’exhaustivité de la description.
« Les spécialistes de la communication ont estimé à dix mille par seconde le
nombre d’impressions sensorielles (extéroceptives et proprioceptives) que reçoit
un individu. Il est bien évident qu’une sélection draconienne s’impose pour que
les centres supérieurs du cerveau ne soient pas submergés par une information
non-pertinente. Mais le choix entre l’essentiel et le non-pertinent varie
manifestement d’un individu à l’autre, et semble déterminé par des critères qui,
dans une large mesure, échappent à la conscience » (Watzlawick, Helmick-
Beavin et Jackson, 1972, p. 93) :
on ne perçoit donc pas la totalité du perceptible.
Mais on ne saurait non plus verbaliser la totalité du perçu, et là encore
s’impose « une sélection draconienne ». La phrase inaugurale du texte de Perec
entame son énumération avec un « par exemple », et la clôt sur un désinvolte
« et bien d’autres choses encore » : c’est avouer d’entrée comme illusoire cette
entreprise d’« épuisement », où le sujet s’épuise (p. 78 : « Lassitude des yeux.
Lassitude des mots ») bien avant d’avoir épuisé son objet. Impossible de couvrir
le champ d’expérience : il faut, inéluctablement, mentir par omission – et
d’ailleurs, comme le remarque encore Perec en un autre lieu, c’est le laconisme
descriptif qui passe pour « normal », tant et si bien que lorsqu’un texte tente de
transgresser cette loi de la « sélection draconienne », il produit paradoxalement
un « effet-de-non-réel » :
« Je m’inspire de ce qu’on appelle en peinture l’hyperréalisme. C’est en
principe une description neutre, objective, mais l’accumulation des détails la
rend démentielle et nous sommes ainsi tirés hors du réel223 »
Il n’y a pas de limites théoriques au dire descriptif, l’inventaire des objets dont
il conviendrait de mentionner l’existence stable ou éphémère, et plus encore de
leurs propriétés caractéristiques, étant par définition illimité – surtout si l’on se
permet de sortir du cadre temporel (par des excursus historiques) ou spatial
(lorsque par exemple Perec décrit le trajet ultérieur des bus qui stationnent sur la
place) qui enserre le référent à décrire, et si des informations à caractère
conjectural224 viennent s’ajouter à la liste des informations positives. Même si
cette « loi d’exhaustivité » que mentionne Ducrot est dans son principe
acceptable, elle est à la lettre inapplicable, car il est impossible de préciser ce
que signifie, s’agissant d’un objet particulier, et indépendamment de toute visée
argumentative particulière (mais le texte de Perec présente justement l’intérêt de
ne se donner aucun autre objectif pragmatique que le constat descriptif), « dire le
plus sur cet objet ». Pour ce qui est des informations négatives, on voit bien que
le scripteur n’éprouve le besoin de les verbaliser que lorsque le fait contredit une
attente, que cette attente soit liée à la fonction usuelle d’un objet (la fontaine), à
l’état habituel du référent (p. 105 : « Aucune voiture »), ou à un parallélisme
conjoncturel (p. 70 : « Deux hommes à pipes et sacoches noires. Un homme à
sacoche noire sans pipe »)225. Mais on ne voit pas comment pourrait être
formalisée cette attente que suscitent des causes aussi diverses226.
En particulier, cette loi d’exhaustivité est incapable d’apporter une réponse
aux deux questions suivantes :
• Dans quel cas a-t-on le droit de ramener toute une série d’objets à un
dénominateur (une dénomination) commun ? Le procédé, qui est tout à fait
analogue à ce que Genette appelle, pour les procès-verbaux, l’itératif – que Perec
utilise aussi, dans cette phrase auto-ironique par exemple : « Les feux passent au
rouge (cela leur arrive souvent) » : voilà le problème réglé une fois pour toutes -,
est tout aussi constant, car il permet une économie considérable du matériel
verbal :
p. 62 : « Des véhicules (leur inventaire reste à faire). Des êtres humains (dont
on pourrait dire la même chose) » ;
p. 73 : « Des gens, par paquets, toujours et encore » ;
p. 98 : « Tout plein de gens, tout plein de bagnoles ».
• Dans quel cas, s’agissant d’un objet individuel, a-t-on le droit d’utiliser
l’hyperonyme plutôt que l’hyponyme ? De la loi d’exhaustivité découle ce
corollaire que l’on doit utiliser l’hyponyme, plus informatif, chaque fois que l’on
en est capable – et chaque fois que l’on suppose que le récepteur est capable de
l’interpréter (ce qui n’empêche pas Perec, dont le lexique vestimentaire semble
remarquablement étendu, de faire usage de termes spécialisés tel que
« chapka »). Cette règle, Perec l’observe en général scrupuleusement : il ne fait
appel à l’hypéronyme que lorsque certains obstacles perceptifs (p. 103 : « d’un
cabas sort quelque verdure »), ou son incompétence dénominative (p. 105 : « Un
taxi deux vélomoteurs une fiat une peugeot une fiat et une voiture dont j’ignore
le nom »), l’empêchent de recourir à un terme plus précis ; ce qu’il fait dès qu’il
le peut (p. 62 : « Un pain (baguette) »), quitte à accompagner l’hyponyme, en cas
de doute, d’un modalisateur d’approximation (p. 62 : « Une espèce de basset.
Une salade (frisée ?) » ; p. 76 : « Un épagneul ? »).
Tout ceci montre l’action insidieuse d’un facteur supplémentaire de
subjectivité : la compétence lexicale du locuteur, qui varie d’un sujet à l’autre,
mais oriente pourtant tout autant que les propriétés intrinsèques du dénoté les
choix dénominatifs.

– Troisième problème : le temps scriptural.
Le rêve de Perec, ce serait de restituer le film intégral de ces dizaines, ces
centaines « d’actions simultanées, de micro-événements dont chacun implique
des postures, des actes moteurs, des dépenses d’énergie spécifiques » (p. 66) et
de parvenir à faire coïncider le temps de la narration et celui du narré. Mais c’est
oublier que si l’on a pu parler de « caméra-stylo », on ne peut concevoir de
« stylo-caméra ». Seule une caméra pourrait enregistrer et restituer la totalité du
paysage urbain et de ses micro-métamorphoses incessantes : sa subjectivité serait
exclusivement de nature « perspectiviste ». Mais la verbalisation est une
opération de traduction d’un système en un autre système hétéromorphe,
opération qui prend du temps, un temps à la limite infini – et nous voici revenus
à l’aporie de Tristram : même en admettant (ce qui n’est pas le cas nous l’avons
dit) qu’il soit possible de rendre compte exhaustivement d’une unité
événementielle, ce travail consommerait un temps très largement supérieur à
celui que nécessite l’accomplissement de l’événement lui-même227.
Perec est donc acculé la sélection, et c’est par-là qu’il convient de commencer,
après ces remarques préliminaires, l’inventaire des lieux où il manifeste malgré
qu’il en ait des options subjectives.
3.2.1 Intervention par sélection

« Mon propos dans les pages qui suivent a plutôt été de décrire le reste : ce
que l’on ne note généralement pas, ce qui ne se remarque pas, ce qui n’a pas
d’importance : ce qui se passe quand il ne se passe rien, sinon du temps, des
voitures et des nuages » (p. 60).
Mais malgré ses efforts pour consigner l’insignifiant, Perec n’échappe pas à
certaines formes du remarquable lequel se concilie d’ailleurs fort bien avec
l’anodin. On voit certes défiler à travers ces pages un certain nombre de
ménagères, mais qui sont proportionnellement moins bien représentées que
d’autres personnages plus épisodiques, mais plus « typés » (l’aveugle, le facteur,
quelques flics). Les objets sont donc sélectionnés en vertu de la classe, plus ou
moins « intéressante », qu’ils représentent, mais aussi en fonction de leurs
propriétés spécifiques : il y a la petite-fille-au-bonnet-rouge-à-pompon, la
vieille-dame-qui-lit- Le Monde, les gens-qui-lisent-en-marchant, l’arbre-au-
tronc-entouré-d’une-ficelle, la voiture-grisâtre-dont-la-portière-arrière-est-bleue :
sans cette particularité, ladite voiture n’apparaîtrait sans doute pas dans le
panorama (car Perec se lasse bien vite de la description chromatique de tous les
véhicules qui défilent sous ses yeux) ; sans leur bonnet, leur journal et leur
ficelle, la petite fille, la vieille dame et le tronc d’arbre auraient sans doute
échappé à l’attention de l’observateur.
On peut se demander, et Perec lui-même se le demande, pourquoi certains
objets, certains faits, accrochent plus que d’autres le regard d’un observateur
pourtant attentif et impartial : « Quelle différence y a-t-il entre un conducteur qui
se gare du premier coup et un autre ("90") qui n’y parvient qu’au bout de
plusieurs minutes de laborieux efforts ? Cela suscite l’éveil, l’ironie, la
participation de l’assistance... De même : pourquoi deux bonnes sœurs sont-elles
plus intéressantes que deux autres passants ? » (p. 98). La loi d’informativité
n’est pas d’un grand secours pour résoudre ce problème, car s’il est vrai qu’un
locuteur choisit par priorité de verbaliser ce qu’un autre locuteur ne se trouvant
pas au même moment au même lieu serait incapable, s’il tentait in absentia le
même exercice, de deviner avec justesse (la ficelle autour de l’arbre par
exemple), il est bien évident que les maladroits du volant sont presque aussi
prévisibles que les habiles, et qu’il n’est pas nécessaire d’être bien perspicace
pour deviner que place Saint-Sulpice, on rencontre assez souvent des
ecclésiastiques. On est donc obligé d’admettre que certains objets et certains
faits sont « marqués », au niveau référentiel , comme étant plus que d’autres
dignes d’intérêt – donc méritant plus que d’autres d’être verbalisés.
D’autre part, ce principe est concurrencé par un facteur bien différent, qui lui
aussi détermine dans une certaine mesure l’activité sélective : la loi du nombre,
qui explique la notation têtue de tous ces Japonais qui déambulent sur la place,
leur appareil-photo en bandoulière, ou qui défilent derrière les vitres des cars
« Cityrama » (il est vrai qu’ils cumulent les deux propriétés que nous avons dites
pertinentes : ils sont à la fois nombreux, et exceptionnels) ; ou la mention
obstinée des apparitions d’autobus, dont Perec se justifie ainsi : « Pourquoi
compter les autobus ? sans doute parce qu’ils sont reconnaissables et réguliers :
ils découpent le temps, ils rythment le bruit de fond ; à la limite ils sont
prévisibles. Le reste semble aléatoire, improbable, anarchique ; les autobus
passent parce qu’ils doivent passer, mais rien ne veut qu’une voiture fasse
marche arrière, ou qu’un homme ait un sac marqué du grand "M" de Monoprix,
ou qu’une voiture soit bleue ou vert pomme, ou qu’un consommateur commande
un café plutôt qu’un demi... » (p. 82).
Ce qui est en tout état de cause grandement imprévisible, c’est la nature
précise des faits qu’un observateur particulier décidera de sélectionner,
puisqu’interviennent dans cette sélection des facteurs aussi contradictoires que le
caractère
anecdotique / massif
aléatoire / prévisible
du fait en question – d’autant plus que lorsque nous parlons de « décision », le
terme est en réalité impropre ; car intervient enfin un troisième facteur,
essentiellement subjectif : la disposition attentive ou détachée, lassée ou stimulée
de l’observateur, qui « accroche » au référent ou en « décroche » sans que ce
référent y soit pour quelque chose, puisque Perec remarque (p. 88) : « Au-dessus
de l’hôtel Récamier (loin derrière ?) se détache dans le ciel une grue (elle y était
hier, mais je ne me souviens plus l’avoir noté) » – et il ne l’a affectivement pas
fait.

3.2.2 Hiérarchisation des informations

Une fois sélectionné le matériel dénotatif à verbaliser, il s’agit de le maîtriser


verbalement, c’est-à-dire de l’ordonner ; et l’on peut hésiter entre plusieurs
principes d’ordonnance, que Perec utilise alternativement, le premier étant de
loin le plus fréquent :
– La plus simple est la présentation énumérative, du type (p. 80) :

« Un homme à béret genre curé


Une femme en châle
Une grand-mère à landau
Un homme à chapka (c’est le même, il revient)
Un télégraphiste à vélo
Un couple d’Anglais », etc.

Mais dans cette présentation, aussi fruste soit-elle, la subjectivité de l’émetteur


intervient déjà car si l’ordre choisi correspond à la façon dont ont été
successivement perçus, par un regard qui ne peut tout embrasser simultanément,
les objets dénotés, cet ordre est lié à la mobilité capricieuse de ce regard
percepteur. Parmi les faits ainsi décrits, certains se sont effectivement succédé,
mais d’autres ont coexisté dans l’espace référentiel ; le scripteur se trouve donc
confronté à un problème dont nous avons déjà parlé : le langage ayant pour
propriété de se dérouler linéairement, convertir en objet verbal un objet non
verbal, c’est projeter sur un axe de successivités exclusives une réalité qui peut
être en elle-même structurée selon le principe de la successivité, ou de la
simultanéité.

– Parfois, Perec adopte une principe d’organisation plus abstrait, plus élaboré,
plus analytique – mais aussi plus arbitraire – du matériel verbal : l’organisation
taxinomique, par rubriques :
« modes de locomotion : marche, véhicule à deux roues (sans moteur, à
moteur), automobiles (voitures privées, voitures de firmes, voitures de louage,
auto-école), véhicules utilitaires, services publics, transports en commun, cars de
touristes ;
modes de portage (à la main, sous le bras, sur le dos) ;
modes de traction (cabas à roulettes) ;
degrés de détermination ou de motivation : attendre, flâner, traîner, errer, aller,
courir vers, se précipiter (vers un taxi libre, par exemple), chercher, musarder,
hésiter, marcher d’un pas décidé ;
positions du corps : être assis (dans les autobus, dans les voitures, dans les
cafés, sur les bancs) ; être debout (près des arrêts d’autobus, devant une vitrine
(Laffont, pompes funèbres), à côté d’un taxi (le payant)) » (p. 67).
– Il faut enfin signaler que la structure elle-même de la phrase, qui
« focalise », en même temps que le regard, sur l’un de ses éléments constitutifs,
introduit entre eux des disparités hiérarchiques, par exemple :
« Des oranges dans un filet » (formule que l’on peut opposer à celle-ci : « un
filet rempli d’oranges »), p. 106 ;
gros plan sur les mains : « La plupart des gens ont au moins une main
occupée : ils tiennent un sac, une petite valise, un cabas, une canne, une laisse au
bout de laquelle il y a un chien, la main d’un enfant », p. 64.

3.2.3 Intervention de type affectif

« J’ai froid [...] Il est quatre heures cinq. Lassitude des yeux. Lassitude des
mots », p. 78.
« Il est cinq heures moins le quart. J’ai envie de me changer les idées. Lire Le
Monde. Changer de crémerie », p. 81 ;
« (fatigue) », p. 84 ;
« Des autobus passent. Je m’en désintéresse complètement », p. 88.
Il va de soi que lorsqu’il se permet ces quelques flashs introspectifs (qui sous
diverses formes énoncent un « archi-état d’âme » : l’ennui), Perec se départit de
l’attitude d’observateur objectif que le plus souvent il s’impose.

3.2.4 Intervention de type interprétatif

Nous dirons que Perec interprète le référent dès lors qu’il énonce à son propos
certaines affirmations qui débordent le strict donné perceptif (et dont la valeur de
vérité reste donc dans une certaine mesure hypothétique), ou qui impliquent une
norme d’évaluation subjective, ou qui établissent entre des faits certaines
relations qui ne vont pas de soi, ou enfin qui se réfèrent à un savoir culturel qui
lui appartient en propre.

– Interprétation du réfèrent perçu :

• La dénomination « tendancieuse » de certains objets.
Perec manie en général avec une prudence scrupuleuse les étiquettes
dénominatives (encore que le lecteur ne soit pas en mesure d’évaluer leur
adéquation dénotative), et il prend très au sérieux ce « présupposé dénominatif »
qui veut que l’utilisation d’un terme implique que l’on soit certain que l’objet
dénoté possède effectivement les propriétés correspondant aux unités sémiques
constitutives de son sémème : lorsque ce n’est pas le cas (pour des raisons
attenantes à l’objet lui-même, ou à la compétence analytique du sujet parlant),
Perec assortit la mention dénominative de précautions oratoires telles que :
« ... les barreaux d’une sorte de soupirail (c’est vraiment trop grand pour être
un soupirail) », p. 104 ;
« Passe un homme qui porte une maquette d’architecte (est-ce vraiment une
maquette d’architecte – ça ressemble à l’idée que je me fais d’une maquette
d’architecte ; je ne vois pas ce que ça pourrait être d’autre »), p. 86-87.
Mais il lui arrive d’abdiquer cette exigence et d’appeler imprudemment « x »
des objets dont rien ne prouve qu’ils correspondent effectivement à la définition
de x. Par exemple :
« Un homme à béret genre curé
Un curé à béret (un autre) », p. 80 :
il se peut que le second curé porte soutane, ou quelque autre indice certain de
sa fonction ecclésiastique ; mais la parenthèse « un autre » présuppose que Perec
transforme a posteriori, arbitrairement, le premier curé présomptif en un curé
effectif.
Cette imprudence appellative apparaît surtout dans l’utilisation extrêmement
fréquente du vocabulaire parental : « une grand-mère à landau », « un papa
poussant poussette », « une petite fille avec sa mère », « un jeune papa portant
son bébé endormi sur son dos », etc. Or si ce réflexe interprétatif en dit long sur
la prégnance de l’idéologie familialiste, rien ne prouve, même si c’est
effectivement vraisemblable, que ce soit nécessairement son papa ou sa maman
qui accompagne l’enfant, et Perec prend subitement conscience de cet arbitraire
dénominatif au détour d’une parenthèse humoristique : « Une petite fille,
encadrée par ses parents (ou par ses kidnappeurs) pleure » (p. 97)228.

• Les expressions imagées.
Elles sont toujours, nous l’avons dit, subjectives. Perec en use ici fort peu.
Nous n’avons repéré que :
deux métaphores humanisantes : « les autobus piétinent sur la place » (p. 99),
et « deux taxis capuchonnés » (p. 67) ;
une métaphore animalisante : « à côté de moi, une demi-douzaine de
marchands de prêt-à-porter jacassent » (p. 93) ;
et cette métaphore développée en comparaison : « Un bébé dans un landau
émet un bref piaillement. Il ressemble à un oiseau : yeux bleus, fixes,
prodigieusement intéressés par ce qu’ils découvrent » (p. 79)229.
• Les termes psychologiques.
Ils sont encore plus rares : Perec se permet des notations comportementales ou
mimo-gestuelles (« hilare »), mais évite en général de les interpréter en termes
psychologiques (tels que « joyeux »), et il fait bien (étant donné son projet
descriptif), car ces inférences sont toujours hasardeuses. À la frontière du
domaine psychologique, on peut situer peut-être les expressions : « l’agent de
police, d’abord perplexe » (p. 100) ; « tous les pigeons se sont réfugiés sur la
gouttière de la mairie » (p. 68)230 ; « les deux aubergines de la veille repassent ;
elles semblent soucieuses aujourd’hui » (p. 96), phrase dans laquelle la valeur
interprétative de l’adjectif se trouve quelque peu neutralisée par l’action du
modalisateur d’incertitude.

– Les termes évaluatifs
• les dimensionnels : un grand carton à dessins » (p. 73) ; « ... en forme de petite
pyramide » (p. 65) ; « un long bonnet rouge » (p. 90) ; « une fille à courtes
nattes » (p. 80), etc. ;
• l’évaluation de la durée. Exemple : « Pendant de longs espaces de temps, aucun
autobus, aucune voiture » (p. 101).
De telles expressions sont de toute évidence subjectives, car elles n’ont pas de
contenu référentiel fixe (cf. p. 105 : « depuis pas mal de temps déjà (une demi-
heure ?) un flic se tient debout, immobile »), étant donné que la norme qui
permet de qualifier une même durée objective comme supérieure, ou inférieure,
à cette norme varie avec la situation dont il s’agit (une demi-heure, c’est long,
pour une station debout immobile, mais c’est court, au regard de la durée d’une
vie, qui est elle-même courte par rapport à l’histoire de l’humanité) et avec le
sujet d’énonciation : c’est le « temps psychologique » que mesurent ces
expressions ;
• l’évaluation du nombre : les expressions numériques se localisent en divers
points de l’axe graduel de l’objectivité/subjectivité ; on opposera par exemple les
indications chiffrées (parfois imprudentes ou fausses, mais toujours objectives),
vs « plusieurs », « la plupart » (expressions imprécises mais relativement
objectives), vs « beaucoup de » (nettement plus subjectif) ;
• l’évaluation du degré de remplissage d’un objet : la fréquence des adjectifs
« plein » et « vide » dans le texte, corrélative de celle des autobus qui défilent
sur la place, permet d’observer le fonctionnement de ces termes évaluatifs, dont
on peut conclure :
que leur usage varie avec l’objet qualifié (le taux de remplissage des bus, et de la
place, n’est pas évalué selon la même échelle), mais dépend aussi des
comparaisons que l’on est susceptible d’effectuer entre l’état de l’objet en un
temps t que l’on décrit, et son état en d’autres temps t’ : « J’ai l’impression que
la place est presque vide (mais il y a au moins vingt êtres humains dans mon
champ visuel) » (p. 75) : « presque vide », la place l’est par rapport à ce qu’elle
était précédemment ;
que leur usage peut tendre plus ou moins, selon la nature des déterminants qui
accompagnent éventuellement l’adjectif, à l’objectivité : la phrase précédente
s’avoue comme subjective ; en revanche, l’expression « aux trois quarts vide »
(p. 98) frôle l’objectivité, qui se trouve atteinte avec « absolument vide » (encore
qu’il faille préciser si l’on inclut ou exclut, s’agissant d’un bus, son chauffeur,
mais la précision est superflue lorsque le bus circule, d’où l’effet vaguement
cocasse de cette phrase : « Passe un 86 il est absolument vide (seulement le
chauffeur) » (p. 83)). Les autres expressions occupent entre ces deux extrêmes
une position intermédiaire, et s’organisent en une échelle d’évaluation
relativement cohérente, précise et systématique (il s’agit, toujours, des autobus) :
absolument vide
vide (dont on voit assez mal la place originale qu’il occupe entre les deux
expressions qui l’enserrent)
presque vide
plutôt vide
modérément plein
plutôt plein
presque plein
bondé.
Le texte étant purement descriptif, ces expressions sont pour la plupart
délestées de toute « valeur argumentative ». Mais lorsque Perec dit d’un bus
qu’il n’est « guère plein », il semble que l’expression, qui équivaut à peu près,
dénotativement, à « presque vide », insiste davantage sur sa polarité négative (on
pourrait s’attendre à ce qu’il soit presque plein, mais il n’en est rien).

– L’établissement de certains rapprochements

• entre un personnage perçu en T0, et un autre personnage (le même ?) perçu en
un temps T antérieur à T0 : problème de la « reconnaissance » :

« Les deux aubergines de la veille repassent » (p. 96) ;


« Des scouts (ce sont les mêmes) repassent devant l’église » (p. 97) ;
« Passe une petite fille avec un long bonnet à pompon (je l’ai déjà vue hier,
mais hier elles étaient deux) » (p. 90) ;
• entre un personnage present et un personnage absent mais connu : problème de
« l’obsession du sosie », même approximatif :
« Une sorte de sosie de Peters Sellers... » (p. 75) ;
« Un promeneur qui ressemble assez vaguement à Michel Mohrt... » (p. 91) ;
« L’agent de police n° 5976 va et vient dans la rue du Vieux-Colombier. Il
offre une certaine ressemblance avec Michael Lonsdale »
– rapprochement qui va servir de point de départ à la constitution d’un
appellatif idiolectal, cf. p. 100 :
« L’agent de police n° 5976 (Michael Lonsdale)... » ;
• entre un fait x perceptible, et un fait y que l’on induit de x fonctionnant comme
indice de y :
« Il y a deux taxis, leurs chauffeurs sont absents (taxis capuchonnés) »
(p. 67) ; « 6 égoutiers (casques et cuissardes) » (p. 70) ;
« Un curé qui revient de voyage (il y a une étiquette de compagnie aérienne
qui pend à sa sacoche) » : l’inférence (il revient de voyage) est ici pour le moins
hasardeuse (p. 73) ;
« Une vieille femme met sa main en visière pour voir quel est le numéro de
l’autobus qui arrive (je peux déduire de son air déçu qu’elle voudrait prendre le
70) » (p. 76) ;
« Un couple d’Anglais (ils entrent dans le café en causant leur idiome) »231
(p. 80),
• entre deux faits x et y également perceptibles, mais entre lesquels le locuteur
établit une relation causale232 :
« Au milieu de la rue, un homme guette les taxis (il n’y a plus de taxi à l’arrêt
des taxis) » (p. 74),
et cette explication faussement, et malicieusement, naïve :
« Journée Nationale des Personnes Âgées : beaucoup de gens portent sur le
col de leurs manteaux ou de leurs imperméables des petits écussons de papier :
cela prouve qu’ils ont déjà donné » (p. 101) ;
• entre un fait observable, et son interprétation hypothétique :
« Des gens qui se rassemblent devant l’église (rassemblement du convoi ?) »
(p. 71) ;
« Des gens entrent dans l’église (est-ce pour la visiter ? est-ce l’heure de la
messe ?) » (p. 91) ;
« Les cloches de Saint-Sulpice se mettent à sonner, peut-être pour le mariage »
(p. 99).
Un dernier exemple enfin, pour montrer qu’il arrive à Perec de s’émanciper du
cadre perceptif, p. 89 : « Un car Cityrama (des Allemands ? des Japonais ?) » - le
peu de ressemblance qui existe entre ces deux types ethniques montrant
suffisamment que cette hypothèse alternative ne repose en rien sur une vision
insuffisamment précise, mais sur un savoir qui vient d’ailleurs.
De toutes ces remarques on peut conclure qu’aucune description, pas même
celle qui se veut l’enregistrement passif d’un donné perceptif ne peut échapper à
certaines tendances que l’on peut appeler « la pensée comparative », « la quête
du connu », « le réflexe analytique », et « l’obsession de l’identité » – identité ou
différence – telle est la question qui lancine Perec, et qui s’explicite dans ce
développement intitulé justement « À la recherche d’une différence » :
« Le Café de la Mairie est fermé (je ne le vois pas ; je le sais parce que je l’ai
vu en descendant de l’autobus).
Je bois un Vittel alors qu’hier je buvais un café (en quoi cela transforme-t-il la
Place ?). Le plat du jour de la Fontaine Saint-Sulpice a-t-il changé (hier c’était
du cabillaud) ? Sans doute, mais je suis trop loin pour déchiffrer ce qu’il y a écrit
sur l’ardoise où on l’annonce. Deux cars de touristes, le second s’appelle Walz
Reisen : les touristes d’aujourd’hui peuvent-ils être les mêmes que les touristes
d’hier (un homme qui fait le tour de Paris en car un vendredi a-t-il envie de le
refaire le samedi ?).
Hier, il y avait sur le trottoir, juste devant ma table, un ticket de métro ;
aujourd’hui, il y a, pas tout à fait au même endroit, une enveloppe de bonbon
(cellophane) et un bout de papier difficilement identifiable (à peu près grand
comme un emballage des Parisiennes, mais d’un bleu beaucoup plus clair) »
(p. 89-90).
– Ajoutons à ces diverses tendances celle qui consiste à faire appel à un savoir
non linguistique sémiologique (ex., p. 69 : « un "P" majuscule qui signifie
"parking"), culturel (ex., p. 69 : « Sur le terre-plein un enfant fait courir son
chien (genre Milou) », ou référentiel (ex., p. 63 : « Trois clochards aux gestes
classiques (boire du rouge à la bouteille) »), ce savoir étant plus ou moins
spécifique du sujet émetteur. On peut voir cette compétence culturelle à l’œuvre
dans l’usage que Perec fait des noms propres, lesquels ont du point de vue qui
nous occupe ici un statut ambigu : tout en étant parfaitement « objectifs », ils
sont « énonciatifs », car ils reflètent directement la compétence culturelle du
scripteur, et en principe, celle qu’il suppose à son « archilecteur », car la loi
d’informativité veut que s’il estime que le nom propre n’est pas suffisamment
connu de son auditoire éventuel pour qu’il soit capable d’y associer au moins
une ébauche de représentation, l’émetteur l’assortisse obligatoirement d’une
périphrase explicative ou définitionnelle. Or cette règle n’est pas toujours
scrupuleusement observée par Perec, qui nous assène en série les noms propres
suivants : Geneviève Serreau, Jean-Paul Aron, Peter Sellers, Duvignaud, Michel
Mohrt, Michael Lonsdale, Michel Martens, Paul Virilio : s’il semble légitime
que Perec fasse l’économie d’un commentaire explicatif s’agissant de ses
coéquipiers de « Cause commune » (Virilio, Duvignaud), d’acteurs connus
(Peter Sellers, Michael Lonsdale) et à la rigueur (étant donné ce qu’il est en droit
de supposer de la compétence culturelle de ses futurs lecteurs : Perec ne
s’adresse manifestement pas au « grand public ») de personnalités du monde des
lettres (Geneviève Serreau, Jean-Paul Aron) ou de la critique cinématographique
(Michel Mohrt), cette économie est abusive, aux yeux de l’archilecteur auquel en
toute modestie nous nous identifions ici, dans le cas de Michel Martens, dont le
nom ne nous dit rien.

3.2.5 Les modalisateurs

Les seuls que l’on rencontre dans ce style descriptif, énumératif, constatatif,
sont les modalisateurs d’approximation ou d’incertitude : expressions verbales
(p. 65 : « D’un car de touristes une Japonaise semble me photographier » ; p. 75 :
« J’ai l’impression que la place est presque vide »), adverbes du type « peut-
être », structures interrogatives (p. 69 : « Un homme plutôt jeune, dessine à la
craie sur le trottoir une sorte de "V" à l’intérieur duquel s’ébauche une manière
de point d’interrogation (land-art ?) »), substantifs venant nuancer certains choix
dénominatifs (« une sorte de sosie de Peter Sellers », « une espèce de basset »).
Or ces modalisateurs, en même temps qu’ils explicitent le fait que l’énoncé est
pris en charge par un énonciateur individuel dont les assertions peuvent être
contestées, en même temps donc ils marquent le discours comme subjectif,
renforcent l’objectivité à laquelle il peut par ailleurs prétendre. Car avouer ses
doutes, ses incertitudes, les approximations de son récit, c’est faire preuve d’une
telle honnêteté intellectuelle que c’est le récit dans son ensemble qui s’en trouve,
singulièrement, authentifié233.

3.2.6 L’axiologique
Quant aux axiologiques, ils sont relativement rares : nous en avons dénombré,
dans ces cinquante pages, quatre : « Avec un magnifique ensemble, les pigeons
font le tour de la place » (p. 22) ; « un beau chien blanc taché de noir » (p. 83) ;
« Passe une dame qui vient d’acheter un bougeoir moche » (p. 98) ; « Passe une
femme élégante » (p. 101) – du moins dans les passages qui observent le plus
scrupuleusement possible la consigne initiale, car il arrive par deux fois que
Perec, lassé de cette tension vers l’impossible objectivité, se déleste de ce
carcan, et l’on voit alors immédiatement réapparaître les « belles oisives »
(p. 81), les « vieux cons », les « jeunes cons », les « vieilles peaux », les
« renfrognés » et les « discoureurs » (p. 77)234.

3.2.7 Le « style »

Reste enfin le cas d’une unité telle que « pimponnante » (p. 89 : « Passe une
ambulance pimponnante ») : puisqu’il est couramment admis que les ambulances
font « pim-pon », ce terme est objectif dans la mesure où il est purement
descriptif ; et pourtant, il porte le sceau de son énonciateur, qui « se distingue »
par ce néologisme : cet exemple montre qu’il faut ajouter encore à la liste des
« énonciatèmes » tous ces procédés signifiants qui relèvent du style, de
l’écriture, ou si l’on préfère, de la « littérarité » – tous, c’est-à-dire relativement
peu de choses dans ce texte qui s’écarte fort peu du « degré zéro », et dont les
excentricités stylistiques sont extrêmement discrètes. Nous n’avons guère relevé
que :
trois néologismes (dont deux dans la même page 89 : leur apparition soudaine
correspond sans doute à une phase de « lassitude », de laisser-aller, d’abandon –
au plaisir du « logothète ») : « pimponnante », « photophage » (« avec leurs
cargaisons de Japonais photophages »), néologismes dont le sens est aussi clair
que leur motivation morphologique ; et le mot-valise « fantomatismes » (p. 84) ;
- une allitération (« Passe un papa poussant poussette », p. 83) ;
- une sorte d’antanaclase (« quatrième passage du lointain sosie de Michel
Mohrt. Lointain vol de pigeons », p. 99) ;
- un calembour gratuit (« deux aubergines toniques », p. 80) ;
- quelques métonymies (p. 85 : « Passent les œufs extra frais N B » ; p. 102 :
« Des parapluies s’engouffrent dans l’église »).
Signalons encore quelques termes à peine familiers (« flic », « bagnole ») et
ces deux coups de chapeau à Queneau235 que constitue l’apparition soudaine
d’« autobi » et de « ouatures ». Et, pour terminer, quelques touches d’humour236
qui viennent de temps en temps conjurer l’ennui : humour de ces ellipses qui
produisent l’effet saugrenu d’une rupture d’isotopie énonciative, p. 62-63 :
Le 86 va à Saint-Germain des Prés
Exigez le Roquefort Société le vrai dans son ovale vert [...]
Le 63 va à la Porte de la Muette
Nettoyer c’est bien ne pas salir c’est mieux
Un car allemand... »,
humour de ce truisme en forme de litote : « Davantage de différences seraient
à mettre sur le compte de la pluie qui n’est pas nécessairement spécifique du
dimanche » (p. 103) ; humour aussi de ces phrases désinvoltes (p. 97 : « Les feux
passent au rouge (cela leur arrive souvent) ») qui viennent souligner auto-
ironiquement l’utopie de cette entreprise d’« épuisement ».
Car Perec ne se fait pas d’illusion : l’appareil enregistreur humain, il le sait et
l’avoue, est faillible (p. 74 : « Limites évidentes d’une telle entreprise : même en
me fixant comme seul but de regarder, je ne vois pas ce qui se passe à quelques
mètres de moi : je ne remarque pas, par exemple, que des voitures se garent ») :
en dépit de la vigilance qu’héroïquement il s’impose, Perec ne peut empêcher
son attention de connaître des éclipses, donc l’enregistrement des faits de se faire
en pointillés. Et ce commentaire lapidaire : « Accalmie (lassitude ?) » (p. 66) en
dit long sur l’impossibilité qu’il y a à démêler dans les pauses narratives la part
qui revient aux propriétés objectives du référent décrit, et celle qui relève de la
subjectivité du regard enregistreur.
En l’absence de ce référent, le lecteur est d’ailleurs incapable d’évaluer
précisément l’objectivité de la description : il fait confiance, car il est bien obligé
de souder docilement son regard au sien, au narrateur – sauf lorsque la
récurrence un peu suspecte de certains dénotés vient ébranler cette confiance.
Que les curés, les Japonais, les baguettes de pain et les paquets de gâteaux237
(p. 98 : « la renommée des pâtisseries du quartier n’est plus à faire ») défilent à
un rythme accéléré sur la place Saint-Sulpice, on veut bien l’admettre ; mais ces
deux-chevaux vert pomme que l’on croise à presque chaque page ? pourquoi
pas, plus vraisemblablement, des 4 L blanches ? La réponse à cette insidieuse
question, Perec nous la donne à travers cet aveu (p. 93) : « Lassitude de la
vision : hantise des deux-chevaux vert pomme », et cette phrase encore en dit
long : impossible d’empêcher l’irruption des fantasmes dans le champ
perceptif238, impossible d’empêcher que le travail inflationniste de l’imagination
vienne distordre l’ascétique objectivité du regard239.
Voir tout ce qui se passe, dire tout ce qu’on voit : l’entreprise est doublement
utopique, car un double filtre vient nécessairement s’interposer entre le référent
extralinguistique et le signifiant verbal : celui du regard, qui sélectionne et
interprète ; et celui du langage, qui classe, ordonne, analyse, évalue, présuppose,
infère, explique – inéluctablement.
Il n’en reste pas moins que cette entreprise est passionnante : parce qu’elle
éprouve ses propres limites, d’abord ; et parce qu’au-delà de son échec annoncé,
le texte de Perec est exemplaire : il fait défiler sous nos yeux un cortège nuptial,
un convoi funèbre, des cars de flics et de touristes, des deux-chevaux (pas toutes
vert pomme) et des autobus, des baguettes de pain, des tickets de métro et des
papiers de chewing-gum, des soutanes et des vieilles dames, des caniches, des
nuages ; il nous re-présente ces objets anodins, éphémères, insignifiants, mais
combien significatifs, qui composent le tissu de notre quotidienneté240 ; il décape
notre regard de ces rouilles qui finissent par le condamner à la cécité :
l’habitude, l’accoutumance, la routine ; il tente enfin l’ébauche de cette
« anthropologie endotique » que Perec appelle de ses vœux dans un autre article
du même recueil, intitulé « Approches de quoi ? » :
« Interroger l’habituel. Mais justement, nous y sommes habitués. Nous ne
l’interrogeons pas, il ne nous interroge pas, il semble ne pas faire de problème,
nous le vivons sans y penser, comme s’il ne véhiculait ni question ni réponse,
comme s’il n’était porteur d’aucune information. Ce n’est même plus du
conditionnement, c’est de l’anesthésie. Nous dormons notre vie d’un sommeil
sans rêves. Mais où est-elle notre vie ? Où est notre corps ? Où est notre espace ?
Comment parler de ces "choses communes", comment les traquer plutôt,
comment les débusquer, les arracher à la gangue dans laquelle elles restent
engluées, comment leur donner un sens, une langue : qu’elles parlent enfin de ce
qui est, de ce que nous sommes.
Peut-être s’agit-il de fonder enfin notre propre anthropologie : celle qui
parlera de nous, qui ira chercher en nous ce que nous avons si longtemps pillé
chez les autres. Non plus l’exotique , mais l’endotique [...]. Décrivez votre rue.
Décrivez-en une autre. Comparez. Faites l’inventaire de vos poches, de votre
sac. Interrogez-vous sur la provenance, l’usage et le devenir de chacun des objets
que vous en retirez.
Questionnez vos petites cuillers.
Qu’y a-t-il sous votre papier peint ?
Il m’importe peu que ces questions soient, ici, fragmentaires, à peine
indicatives d’une méthode, tout au plus d’un projet. Il m’importe beaucoup
qu’elles semblent triviales et futiles : c’est précisément ce qui les rend tout aussi,
sinon plus, essentielles que tant d’autres au travers desquelles nous avons
vainement tenté de capter notre vérité » (p. 253-255).
1 C’est en effet ce terme, généralement traduit par « embrayeurs », qu’utilise Jakobson.
Mentionnons encore les équivalents terminologiques « index » (Peirce) et « indexical expression »
(Bar-Hillel).
2 Cf. O. Jespersen, Language, Londres, 1922, p. 123-124.
3 Nous verrons plus loin que toutes les unités « subjectives » partagent dans une certaine mesure
cette propriété.
4 Les anaphores peuvent reprendre, très souplement, un contenu qui est simplement impliqué ou
sous-entendu par le cotexte antérieur – voir par exemple, sur les anaphores « associatives » ou « à
distance » : Kleiber et Tyvaert (éds) 1990, Koster et Rouland (éds) 1991, Charolles et al. 1990,
Kleiber 1994, Corblin 1995, Apotheloz 1995 ; ainsi que les numéros de revues suivants : Recherches
linguistiques XIX, 1994 (Univ. de Metz), Cahiers de Praxématique 24, 1995 (Univ. de Montpellier
III), Verbum 1997, 1-2 (Univ. de Nancy II), et Langages 97, mars 1990.
5 Sans parler de l’acception rhétorique du terme (anaphore = répétition rapprochée d’un même
mot), ni de l’utilisation idiolectale qu’en fait J. Kristeva, qui appelle « anaphore » le mécanisme de
renvoi à l’intertexte, à cet espace translinguistique qui fonde le texte mais lui est étranger (cf.
Recherches pour une sémanalyse, Seuil, Paris, 1969, p. 81).
6 Sur le phénomène général de la deixis, voir Lyons 1980 (chap. VI), Levinson 1983 (chap. 2),
Kryk 1987, Morel et Danon-Boileau (éds) 1992, Green (éd.) 1995 et Grenoble 1998 (sur la deixis en
russe) ; et sur la catégorie de la personne : Mühlhäusler et Harré 1990, Wunderli 1990/1991, et la
revue Faits de langue 3, mars 1994.
7 Qui peut être implicité grâce à certains indices d’ostension (voir plus loin), ou certaines
déterminations situationnelles. Ainsi, dans l’expression « Laissez-les vivre », il est
conventionnellement admis que le pronom renvoie aux « embryons » non verbalisés (car leur
dénomination est délicate, et constitue précisément l’enjeu du débat entre partisans et adversaires de
l’avortement) – d’où l’effet comique de cette formule-valise, produite par une étudiante croyant citer
ainsi le nom d’un organisme impliqué dans ce débat : « Laissez-les choisir ».
8 L’antécédent est en général inutile lorsque le « nous » reçoit son extension maximale. Lors d’une
émission télévisuelle (le 30 nov. 1975), Edgar Morin s’est pourtant trouvé contraint de préciser à
plusieurs reprises : « nous les humains », car l’essentiel de son propos portait sur les êtres vivants,
animaux compris.
C’est en général le cotexte antérieur qui précise la référence du « nous » ambigu. Dans le discours
des socialistes présents au Congrès de Tours, J.-B. Marcellesi est ainsi amené à distinguer (dans
Langages n° 23) cinq sortes de « nous » :
« nous1 » = je (emploi rhétorique) ;
« nous2 » = je + x + y : nous « récapitulatif » ;
« nous3 » = je + mes amis politiques ;
« nous4 » = je + les socialistes (ou mieux : les socialistes, dont moi) ;
« nous5 » = je + les socialistes + les non-socialistes.
9 Leur fonctionnement est bien entendu différent dans des langues comme le mélanésien, qui
possèdent un duel et un triel.
Pour une analyse montrant la nécessité, dès que l’on aborde un système linguistique
fondamentalement différent, d’élaborer d’autres axes que ceux auxquels on est accoutumé, voir par
exemple Austerlitz, « Semantic Components of the Gilyak Pronoun System », in Word vol. 15, 1959,
p. 102-109.
10 Nous ne voyons pas non plus pourquoi les déictiques « ne peuvent pas être mal employés ;
n’assertant rien, ils ne sont pas soumis à la condition de vérité et échappent à toute dénégation »
(p. 254) : il nous semble au contraire que des mots comme « je » ou « hier » n’échappent pas aux
règles de l’adéquation dénominative.
11 En d’autres termes, ils ont pour nous un contenu conceptuel, malgré la formule célèbre : « Les
pronoms [...] ne renvoient ni à un concept ni à un individu » (p. 261) – la deuxième partie de
l’énoncé n’étant pas plus satisfaisante que la première : en langue (et c’est de cela qu’il s’agit), un
mot comme « enfant » ne renvoie pas non plus à un individu (mais à une classe d’individus).
12 Qui est en revanche appropriée s’agissant du mode « autonyme ».
13 Cf. p. 263 : « Le temps linguistique est sui-référentiel. »
14 Sauf bien entendu en cas d’homonymie.
15 Il s’agit du Voyage de G. Schehadé. Le cas des énoncés théâtraux est intéressant car il permet
d’observer comparativement le fonctionnement des déictiques dans les codes écrit et oral.
16 Dans leur emploi non déictique, les formes en « -ci » et en « -là » s’opposent théoriquement
selon l’un ou l’autre des axes suivants :
• proximité/éloignement par rapport à l’antécédent ;
• représentation par anticipation/anaphore (Ex. : « Voici ce que je vais vous dire »/« Voilà ce que
j’avais à vous dire »).
Mais on assiste actuellement à un recul des formes en « -ci » au profit des formes en « -là », et à la
prolifération d’emplois anarchiques. Ainsi, dans la célèbre phrase de Mallarmé, « Quelle déception
devant la perversité de la langue conférant à "jour" comme à "nuit", contradictoirement, des timbres
obscur ici, là clair », l’utilisation des adverbes est exactement inversée par rapport à la norme.
17 Il s’agit là d’une agrammaticalité d’un type très spécial : celle qui consiste en une inadéquation
du comportement « para-linguistique » (mimo-gestualité) au comportement linguistique proprement
dit.
18 Cf. J. Pohl, 1968, t. I, p. 51 : « Avec certains mots appelés déictiques, le geste – le geste imitatif
ou allégorique – est absolument requis : "le poisson que j’ai pêché était de cette taille-ci (écart entre
les mains) ; voilà la rivière en question ; vous la franchirez ici (geste de l’index sur une carte)". On
notera que "là", quand il est spatial et peut désigner une infinité de points d’un horizon, est plus
déictique qu’"ici" qui peut se passer de geste quand il désigne le point où se tiennent ceux qui
parlent. »
C’est ce cas particulier de fonctionnement déictique, que Fillmore appelle « gestural », qui a inspiré
l’étiquetage du phénomène global (grec « deiknumi »). D’où chez certains la tendance à considérer
les démonstratifs comme les déictiques « par excellence ».
19 Le terme est dangereusement ambigu, car il correspond à une réalité d’ordre selon les cas
morphologique ou sémantique. Or les « temps » de la conjugaison verbale n’expriment pas
seulement le « temps », mais aussi l’aspect. Inversement, l’expression du « temps » (sémantique)
peut investir d’autres signifiants que les désinences verbales.
20 Voir sur la deixis temporelle Pinchon 1974, Fuchs 1977 et le numéro 67, sept. 1995, de Langue
française (Co Vet éd.).
21 Le passé simple est pour nous déictique au même titre que le passé composé, quoi qu’en disent
Benveniste (1966 b, p. 244 : « le repère temporel du parfait est le moment du discours, alors que le
repère de l’aoriste est le moment de l’événement ») et Genouvrier (pour qui le PS aurait pour
référence un « alors », une sorte d’origine des temps enfouie dans le passé). Ces analyses confondent
en fait la valeur de la forme elle-même et le système de référence qui la détermine. Un PS véhicule,
comme le PC, l’information suivante : le procès dénoté s’est déroulé à un moment antérieur à
l’instant d’énonciation. La différence, c’est que la référence déictique est en général explicite dans le
cas du PC et implicite dans celui du PS, ce qui entraîne que les deux formes temporelles relèvent de
deux modalités énonciatives très différentes (que Benveniste appelle respectivement « discours » et
« énonciation historique »).
Sur l’exploitation littéraire des oppositions aspectuelles, voir Weinrich, 1973 et N. Kress-Rosen,
1973.
22 C’est, entre autres, un belgicisme ; dans d’autres usages « tantôt » est synonyme de « cet après-
midi ».
23 Et l’on peut de même combiner des syntagmes nominaux hétérogènes de ce point de vue ; cf.
l’expression litotique « c’est pas demain la veille (que P) » = demain ne risque pas d’être la veille du
jour où P se réalisera.
24 Ceci pour souligner le fait qu’« aujourd’hui » et « maintenant » ne relèvent pas de la même
classe.
25 Cf. d’Ornano qualifié par Glucksmann et Hocquenghem (Le Monde du 7-2-1978, p. 17) d’« ex-
futur maire de la capitale ».
26 Sur la conceptualisation et la verbalisation des relations spatiales dans différentes langues, voir :
Clauss-Traugott 1978, Alvarez-Pereyre (éd.) 1979, Bastuji-Dervillez 1982, Wunderlich 1982, Pick et
Acredolo (éds) 1983, Vandeloise 1986, Psathas 1990, Hill 1991, Sablayrolles 1991, Weissenborn et
Klein (éds) 1972, Barbéris 1994, Hausendorff 1995, Pütz et Driven (éds) 1996, Bloom et Peterson
(éds) 1996, Borillo 1997, ainsi que le numéro 9, 1987, des Cahiers de Praxématique. Et sur le cas
particulier des adverbes spatiaux ici/là/là-bas : Larthomas 1974, Perret 1991, Kleiber 1993 ; ou des
prépositions devant/derrière : Vandeloix 1987, Kleiber 1988.
27 Zuber (1972, p. 3 et 49) fait avec raison intervenir d’autres paramètres dans le fonctionnement
de ces prépositions, à savoir : la dimension et la distance relatives des deux objets x et y, la présence
ou l’absence d’un autre objet s’interposant, etc. Par exemple, « la chaise est derrière la table »
présuppose que la chaise n’est pas très éloignée de la table et qu’il n’y a rien entre les deux. Et il
commente : « Évidemment, toutes ces présuppositions sont très vagues. On ne sait pas exactement
quelle doit être précisément la distance entre la chaise et la table pour qu’on puisse dire que cette
chaise est (encore) derrière la table, mais la limite jusqu’à laquelle on peut le dire n’est pas précise.
De même il est très difficile de dire qu’il n’y a rien entre la chaise et la table (l’air, l’eau).
Cependant, quand il y a une souris par exemple entre ces deux objets, on peut soutenir qu’ils sont
toujours dans la même relation. La situation changera si un éléphant venait entre la chaise et la
table. »
28 Nous avons constaté qu’une situation telle que celle-ci :

est parfois verbalisée en ces termes : « le seau est devant le ballon », ce qui semble contredire
l’analyse ici proposée. Mais c’est qu’alors le locuteur considère y comme un objet orienté (c’est-à-
dire qu’il lui prête par analogie la même orientation frontale que la sienne propre), et que « devant »
signifie dans ce cas : « dans la direction de l’"avant" que j’attribue dans cette situation particulière au
ballon (qui n’en possède pourtant pas intrinsèquement) ».
29 Il arrive que les deux valeurs aboutissent au même résultat. Ainsi par exemple dans les
situations suivantes :

30 Il faudrait voir dans quelle mesure les emplois de ces prépositions recoupent parfois ceux de
« avant » et « après ». Nous avons rencontré, prétendant décrire une photo publicitaire représentant
la situation suivante :


la formule « la femme se trouve devant l’homme ». C’est que « devant » valait ici pour « avant »
(par rapport à la chronologie usuelle de l’acte de lecture).
31 Cette orientation latérale découle généralement de l’orientation frontale. Ainsi l’objet-maison
peut-il se voir attribuer, par rapport à la façade et par analogie avec le corps humain, une « droite » et
une « gauche ». L’expression « à gauche de la maison » peut alors s’employer aussi bien non
déictiquement que déictiquement.
32 Ou plus clairement encore : « Place-toi à la gauche de Pierre. »
33 Sur le fonctionnement très similaire de « to come/to go », voir Fillmore, 1966 et M.-
L. Groussier, 1978.
34 Contrairement à ce qu’estime S. Gazai, qui déclare (1975, p. 22) que la phrase « J’irai à Paris un
de ces jours » présuppose qu’aucun des deux interlocuteurs ne s’y trouve.
35 En effet :
• si A0 se trouve en T0 à l’exposition en question, on utilisera nécessairement le verbe « revenir » ;
• on ne peut se rendre en un lieu où l’on se trouve déjà.
36 Nous avons pris sur le vif cet exemple de dialogue dont l’échec provisoire tient à une ambiguïté
semblable :
L1 – Il va sans doute venir demain.
L2 – Ici ? (pp décodé par L2 : (i) (iii), là où nous sommes).
L1 – Non, au colloque je crois qu’il compte y aller (pp encodé par L1 : b) d), là où nous serons en T).
(notons que pour des raisons d’économie et de variation stylistique, le pp est abandonné lorsque
« venir » est repris sous la forme « aller »).
37 La réplique récuse d’ailleurs en même temps le posé, c’est-à-dire le déplacement (inutile) de
l’interlocuteur.
38 Sans être pour autant son hypéronyme (existence d’un cas où « aller » est exclu quand « venir »
est permis).
39 La construction absolue (Hugo : « je suis une force qui va ») étant à la rigueur possible, mais
très marquée stylistiquement (il va de soi que nous éliminons ici le cas des expressions telles que
« comment vas-tu ? »).
40 Et non pas « raller » (exemple entre mille de l’arbitraire des formations morphologiques).
41 Plus précisément, parmi les différents sèmes constituant le sémème de ces formes, le trait du
sexe relève de la dénomination absolue, et les autres – traits de génération, de consanguinité, de
latéralité – de la dénomination relationnelle.
42 En fonction appellative, tous les termes de parenté ont L0 pour terme de référence implicite
(« grand-père ! » = le grand-père de moi).
43 Notons que l’ellipse du possessif de première personne n’est pas vraiment spécifique du
fonctionnement de « papa » : elle est également possible, entre autres cas, pour « père » et « mère »
dans certains usages plus ou moins sophistiqués ; et en langue standard, pour « grand-père » et
« grand-mère », et « oncle » et « tante » lorsqu’ils sont accompagnés de la mention du prénom
(« oncle Pierre arrive demain »).
44 II va de soi par exemple qu’une forme de pronom personnel est plus économique que le
syntagme nominal dont elle tient lieu.
45 Sans prétendre à l’exhaustivité, l’inventaire précédent a mentionné les plus importantes d’entre
elles.
46 La Logique de Port-Royal envisage déjà (p. 96) ce type particulier de « termes complexes » dans
lesquels la détermination « n’est point exprimée, mais seulement sous-entendue ; comme quand nous
disons en France "le roi", c’est un terme complexe dans le sens ».
47 « Pierre m’a dit de venir le lendemain », si é1 est à interpréter comme un énoncé jussif et non
constatatif.
48 Encore que l’on puisse à la rigueur admettre : « il m’a dit qu’il viendra demain ».
49 Elles reviennent bien entendu au même si T1 et T0 se situent le même jour.
50 C’est pourquoi la phrase suivante, où le repérage par rapport à CE0 du discours indirect cède
brutalement la place à un repérage par rapport à CE1 (discours direct), produit très nettement l’effet
d’une déviance (rupture d’isotopie énonciative) : « Un ami dont Gerfaut n’avait pas eu de nouvelles
depuis deux ans écrivait d’Australie que sa vie conjugale était devenue intenable et demandait à
Gerfaut s’il fallait qu’il divorce à ton avis » (J.-P. Manchette, Le Petit Bleu de la côte ouest,
Gallimard, « série noire », 1976, p. 32).
51 Ce qui est possible si la tierce personne, tout en étant exclue de la relation d’allocution, est
cependant présente dans la situation de communication.
52 Toutes les possibilités envisagées n’offrent pas le même degré de vraisemblance. Ainsi, dans
l’hypothèse où il1 ≠ il 2, et où ils sont tous deux entièrement déictiques, il faut supposer deux gestes
consécutifs et distincts ponctuant cette courte phrase : ce comportement langagier est, pour le moins,
rare.
53 À la différence de l’adverbe « maintenant », qui présuppose toujours l’existence d’un
« ailleurs » temporel, les formes de présent peuvent en effet avoir une valeur « intemporelle ».
Quant à l’élasticité de « ici », on peut l’illustrer par cette phrase entendue lors d’une émission
télévisuelle : « Ce livre, je l’ai écrit avec Mme M..., qui est ici, là-bas [accompagné d’un mouvement
de tête] ». La contradiction n’est qu’apparente entre les deux adverbes, qui ne découpent pas
l’espace de la même manière : on peut être à la fois dans un lieu identique (en l’occurrence : le
même studio), et différent (à l’autre extrémité de ce studio).
54 C’est ainsi que la « rive droite/gauche » d’un fleuve se détermine conventionnellement par
rapport à un actant actif « descendant » ce fleuve.
55 C’est ce que fait, pour justifier après coup son utilisation erronée de la préposition « à gauche »,
l’élève Dupont dans cette histoire « drôle » publiée dans l’Almanach Vermot, 1976 : « Un inspecteur
arrive dans une classe de sixième. Il interroge les gamins : – Dis-moi, Durand, où se trouve
l’appendice dans un homme ? – À droite, M. l’Inspecteur. – Bien, très bien. Et toi, Dupont, peux-tu
me dire où se trouve l’appendice chez la femme ? Dupont réfléchit vite et pense "ce n’est sûrement
pas du même côté" et répond : - C’est à gauche, M. l’Inspecteur. À voir l’expression de l’inspecteur,
Dupont réalise qu’il s’est trompé. Aussitôt il ajoute : – Enfin à gauche en rentrant, M. l’Inspecteur. »
L’astuce du procédé consiste à contraindre le lecteur à imaginer une situation permettant de justifier
l’emploi adverbial, et un agent engagé dans un procès ; et son efficacité ( ?) vient de ce que
l’allusion (qui exploite les thèmes favoris de notre humour gaulois : « le petit malin » et l’obsédé
sexuel) demeure implicite.
56 Quant aux ostensifs, ils ne peuvent en principe être utilisés qu’en cas de situation partagée : pour
les décoder, A doit être en mesure d’identifier, donc de percevoir, le comportement gestuel qui par
définition accompagne l’énoncé d’un ostensif (enfreindre cette règle, c’est produire une « figure »,
assez courante au demeurant).
57 Au téléphone, c’est la formule inaugurale : « Ici x » – indication éventuellement renforcée, voire
remplacée, par la voix du locuteur -, qui signe le message.
58 On peut le vérifier aussi s’agissant des prépositions permettant la localisation spatiale : « Va
t’asseoir à gauche de cet arbre » ne signifie jamais « du côté de l’arbre qui est sur ta gauche ».
Lorsqu’il risque d’y avoir conflit, du fait de leur situation respective, entre les interprétations de L et
de A, le locuteur prend en général la peine d’utiliser un indice d’ostension, ou une formule plus
explicite telle que « sur ma/ta gauche » (telle est aussi l’opinion de Fillmore, cf. « Deixis I », p. 6).
59 En français du moins. On sait que la seconde personne est plus pertinente déictiquement dans
une langue comme le latin (qui oppose par exemple « hic/iste/ille »).
60 Ou plus exactement, dans « l’m coming » – mais le problème se pose de la même manière dans
les deux langues.
61 Cet usage dit « empathique » des formes déictiques caractérise par exemple l’« imparfait
épistolaire » du latin (cum tibi scribebam, cf. Récanati 1995), ou certains emplois des termes de
parenté (voir Choi 1997 sur le coréen et le bulgare).
62 Pour d’autres exemples d’énallages de temps et de personne, voir Kerbrat-Orecchioni 1992,
p. 206-211.
63 D’après R.-L. Wagner et J. Pinchon (Grammaire française classique et moderne, Hachette,
Paris, 1962, p. 167-168), ce « nous » connote en effet la majesté « lorsqu’il représente un haut
dignitaire », et la modestie « sous la plume d’un écrivain, dans la bouche d’un conférencier » – c’est
donc par modestie que nous utilisons, dans ce texte, le « nous ».
64 Exemple analogue dans Nana (Le Livre de poche, 1969, p. 365) :
« Eh bien, cette chère enfant, dit-il familièrement à Muffat, qu’il traitait en mari. Diable ! nous
l’avons fait causer ! » (« nous », c’est-à-dire Muffat).
Cette énallage, qui semble caractéristique, entre autres, du discours des médecins, infirmières, etc.,
est exploitée humoristiquement par ce personnage de Témoin à charge (Billy Wilder) interprété par
Charles Laughton : exaspéré par l’usage systématique et infantilisant de ce trope dans la bouche de
son infirmière-nurse (« nous allons prendre notre température », « nous allons aller au dodo »), il
rétorque à cette dernière formule, feignant de la prendre au pied de la lettre : – « Nous ? Quelle
affligeante perspective ! »
65 Ou tout segment dénotant en principe une troisième personne, tel que « on » (« Alors, c’est à
cette heure-là qu’on arrive ? »).
66 L’imparfait du même nom, qui souvent accompagne cette énallage de personne, constitue lui
aussi une énallage (temporelle).
67 Cet usage, hélas, se perd : « Rappelons pour mémoire que, dans les bonnes maisons, les
domestiques stylés (il y en a encore !) emploient la troisième personne quand ils s’adressent à leurs
maîtres : "Monsieur a-t-il sonné ?" – "Madame est servie." Il en est de même des vendeurs et
vendeuses des magasins bien tenus : "Qu’est-ce que madame désire ?" – "Monsieur n’a pas besoin
de cravates ?". Il va sans dire que ces marques de déférence tendent à disparaître : "Nos machines
démocratiques, notait déjà Renan en 1883, excluent l’homme poli" » (Robert Le Bidois, Les Mots
trompeurs).
68 On nous a même signalé cette phrase attestée : « Maintenant les couvertures commencèrent à le
gêner. »
69 Autre exemple encore : un soudain scrupule nous a fait mentionner en note à propos de
« bientôt » (cf. le tableau opposant les adverbes temporels déictiques et non déictiques) qu’il pouvait
fonctionner aussi comme un relationnel. Même s’il est relativement fréquent, cet emploi nous
semble pourtant « métaphorique », car il se rencontre presque toujours associé à un présent ou un
futur de narration (ex. : « ... le livre de Tissot, qui paraît en latin en 1735 et qui est bientôt traduit en
français... »).
Pour résoudre ce genre de problèmes, les statistiques de Klum (1961) concernant les corrélations
verbo-adverbiales peuvent fournir des indications intéressantes.
70 Cf. Genette, 1971, p. 180.
71 Dans Répertoire, II, p. 69.
72 Le Magazine littéraire, n° 97, févr. 1975, p. 32.
73 L’expression (que nous adaptons ici à notre propos) est de Butor (1964, p. 293-294) : « Je me
suis aperçu qu’on ne pouvait parler de roman que lorsque les éléments fictifs d’une œuvre
s’unifiaient en une seule "histoire", un seul monde parallèle au monde réel [...]. Le roman est une
fiction unitaire. »
74 François Jost (1975, p. 483-487) le remarque aussi à propos de Robbe-Grillet : « "Je suis seul
ici, maintenant, bien à l’abri". Cet énoncé, qui ouvre Dans le labyrinthe, est en premier lieu
caractérisé par une inflation déictique. » Mais ces déictiques ne sont là que pour faire illusion. Car si
généralement, « du fait qu’un personnage, quelque deux cent pages après ce passage, dit "je", on
construit avec assurance une identité à cette voix neutre sans pourtant qu’aucun critère linguistique
permette d’affirmer que les deux narrateurs constituent un seul et même personnage [...]. Bien que le
"je" ne renvoie qu’à la présente instance du discours qui dit "je", on transforme un instant ponctuel
du texte en permanence : lecture rassurante » – que malheureusement décourage le texte de Robbe-
Grillet : « De quelque côté qu’on se tourne, on ne trouvera donc jamais un narrateur stable, sur
lequel on puisse se reposer pour échafauder des constructions rassurantes. » Même instabilité des
références spatiale et temporelle, ainsi que le montre Gilles Lapouge des Souvenirs du triangle d’or
(cf. La Quinzaine littéraire, n° 288, 16-31 oct. 1978, p. 5).
75 Ce pseudo-ancrage peut aussi affecter la localisation relationnelle : c’est le cas de ces « inserts »
qui ponctuent, avec la désinvolture la plus provocante, Le Chien andalou : « huit ans plus tard... »,
« seize ans auparavant... ».
76 Piaget cite ainsi, dans La Formation du symbole chez l’enfant (Paris-Neuchâtel, 1945, p. 233), le
cas de ce petit garçon qui, au lieu de « chien », utilise le signifiant « vouaou » auquel il attribue le
sens : « tout ce qui se voit du balcon comme le chien initial et qui lui ressemble » : la dénomination
s’effectue alors par « une assimilation de choses au point de vue même du sujet : situation spatiale
dans laquelle il se retrouve à titre d’observateur et répercussion des objets sur ses actions à lui ».
77 Exemple d’utilisation non déictique d’un terme originellement déictique : l’adjectif
« moderne », lorsqu’il s’emploie pour désigner une période déterminée d’expression artistique (le
« modern style », la « littérature moderne », – vs « contemporaine » -, les « post-modernes »
américains – héritiers de John Cage et Merce Cunningham) : on peut alors parler de « déictique
figé », ce mécanisme de figement se retrouvant également dans une certaine mesure dans les
expressions du type « l’Orient », « l’Occident », « les pays de l’Est », etc.
78 Ces exemples sont extraits de Henry Miller, j’suis pas plus con qu’un autre (Buchet/Chastel,
Paris 1976, p. 76 et 62.
79 Qui caractérise, on le sait, les productions des enfants autistiques.
80 Guignon ne s’en prive pas :
Canezou. – « Guignol !
Guignol. – Je n’y suis pas !
Canezou. – Allons bon, il n’y est pas ! Comment voulez-vous qu’il fasse ses affaires, il n’est jamais
chez lui (il va pour s’en aller). Mais que je suis simple, il m’a répondu, donc il y est, toujours le
même original. »
81 Lorsque T0 est instable et se déplace au fil des jours :
« demain » ? « jamais », et le procès est éternellement différé ;
« aujourd’hui » ? « toujours » ; ainsi cette inscription non datée figurant depuis deux ans sans
désemparer sur la porte d’une salle de cours : « Aujourd’hui seulement le cours a lieu en salle
Allard. »
82 L’organisation de l’espace à verbaliser dépend aussi de ses propriétés objectives, et de son
orientation naturelle. Comme le remarque Michel Butor, il est plus facile en Egypte qu’ailleurs,
grâce à la présence structurante du Nil, de se passer des déictiques spatiaux : « ... cette direction
foncière de l’espace [...], cette organisation fondamentale si évidente que pour vous indiquer la
situation d’un lieu particulier, d’un appartement dans un immeuble par exemple, on ne prend pas
pour référence votre position du moment, mais ces constantes du paysage identiques aux points
cardinaux, mais ces repères absolus que les murs mêmes d’une chambre ne parviennent pas à cacher,
et que, par conséquent, l’on ne vous dira point : prenez la première rue à gauche, puis tournez à
droite, mais : prenez la première rue à l’est, puis tournez au nord, vous montez l’escalier et c’est à la
porte sud ; que l’on parlera, même à table, d’une chaise qui est à l’ouest d’une autre... » (Le Génie
du lieu, Grasset, Paris, 1958, p. 131-132).
83 Texte cité par Peytard et Genouvrier, dans Linguistique et enseignement du français, Larousse,
1970, p. 25.
84 Il se peut que dans d’autres systèmes linguistiques, la définition de la catégorie déictique ait à
faire intervenir d’autres facteurs pertinents, dans la mesure où ce sont des données simples et
objectives de la situation de communication, qui interviennent de façon décisive dans la
dénomination et l’identification des dénotés – le sexe et l’âge du locuteur par exemple (cf. les
emplois précédemment mentionnés en Burushaski ; cf. aussi Zuber, 1972, p. 15 : « Dans beaucoup
d’autres langues, on emploie différentes particules déictiques dont la présence présuppose l’âge, le
sexe du locuteur, le lieu où il se trouve... »).
85 Le fonctionnement des deixis temporelle et spatiale n’est pas symétrique, car elles s’opposent
selon deux axes au moins :
- référence mobile/fixe : T0 ne cesse de se déplacer au cours de la diachronie énonciative, alors que
le lieu de la prise de parole reste en général inchangé au cours d’un même acte d’énonciation ;
- référence obligatoire/facultative (cf. Genette, 1972, p. 228 ; et le fait que dans la communication
téléphonique, la référence temporelle étant donnée d’emblée, seul le déictique personnel a
obligatoirement besoin – sauf si la voix suffit à fournir l’information – d’être spécifié).
86 Whorf et Sapir (« En fait, le "monde réel" est pour une large mesure construit d’après l’habitus
linguistique des différents groupes culturels ») ayant avec véhémence dénoncé l’illusion
isomorphiste, on appelle parfois « hypothèse Sapir-Whorf » le postulat inverse (qui fait maintenant
figure de vérité établie).
87 Coseriu (1966, p. 188) distingue de même la subjectivité « constitutive du langage », de
« l’appréciation subjective individuelle ».
Il faudrait en fait distinguer trois, et non deux, niveaux de subjectivité, selon qu’ils s’inscrivent dans
la parole/la langue/la faculté (universelle) de langage ; cf. P. Henry, 1977, p. 38 : S’il est vrai,
comme le soutient Chomsky, que la compétence linguistique a des bases universelles innées liées
aux aptitudes communes à tous les sujets humains, on peut « en ce sens », dit-il, « parler d’une
forme de subjectivité universelle » (à l’humanité).
88 Ma Géographie en couleurs, par P. Valette, E. Personne et B. Le Chaussée, Nathan 1968 (1re éd.
1958).
89 Notons que la prédication est « justifiée » argumentativement :
• par le fait que l’expression fonctionne depuis longtemps comme un « cliché » (les « épithètes de
nature » ne pouvant être que « naturelles » et justes) ;
• par une sorte de glissement métonymique audacieux : la France a un climat « doux » (tempéré)
c’est un « doux » pays.
90 Dès qu’ils sont employés métaphoriquement, ces termes se colorent subjectivement.
91 Rappelons que dans notre perspective, « « prétendre à l’objectivité » signifie « « tenter d’effacer
toute trace de la présence dans l’énoncé du sujet d’énonciation ». Prétendent ainsi à l’objectivité,,
d’après F. Giroud, 1979, le discours journalistique ( « On ne fait pas de journalisme avec des états
d’âme »), qui lorsqu’il se permet des appréciations et commentaires subjectifs, doit les « marquer »
explicitement comme tels ; et celui de l’« intervieweur », d’après M.-A. Macciochi qui dans ce
même article déclare : « J’ai tâché, ici, de m’"effacer" au maximum devant mon sujet, phrase qui fait
écho à celle del’interviewée Giroud : « Le bon journalisme ne consiste pas, à mes yeux, à se mettre
en avant, mais au contraire à s’effacer derrière son sujet » (notons qu’on peut au choix s’effacer
devant, ou derrière son sujet....).
92 Car la « Sémantique générale » serait plus justement appelée, comme le remarque Lyons (1978,
p. 84), « sémantique thérapeutique » : c’est en effet une discipline éducative, ou plutôt rééducative.
Pour une présentation en français des principes théoriques et applications pratiques de la sémantique
générale, voir H. Bulla de Villaret, 1973.
93 L’ouvrage le plus important de Korzybski (paru en 1933, et non traduit en français) s’intitule en
effet Science and Sanity. An Introduction to Non-Aristotelian Systems and General Semantics. La
formule est plus saine parce que plus juste ; et plus scientifique, parce qu’elle manifeste cette prise
de conscience (de la distance qui sépare le construit du vécu) qui caractérise l’attitude scientifique et
qu’il convient pour Korzybski d’incorporer à tous ses comportements langagiers.
94 Todorov remarque de même (1966, p. 9) que le terme de « connotation » recouvre, dans
« crincrin » opposé à « violon », et dans « flingue » opposé à « fusil », deux phénomènes différents.
95 D’après J. Pohl (1968, p. 157-158), si l’on prend tous les mots qui commencent par la lettre C
dans un dictionnaire d’argot, on constate qu’ils se répartissent de la façon suivante :
mots « défavorables » : 284/« neutres » : 98/« favorables » : 5 ou 6.
Et Pohl de conclure amèrement : « L’observation du langage aurait des raisons d’être misanthrope »
(en constatant la misanthropie dont témoignent les usages langagiers).
Mais même si dans le lexique général, la péjoration l’emporte sans doute effectivement sur la
mélioration, les résultats de l’enquête eussent été moins spectaculaires si Pohl l’avait menée sur
d’autres niveaux de langue.
96 Ex. : l’intonation emphatique (renvoyant selon le contexte à une idéologie humaniste, ou
viriliste) qui peut accompagner l’énoncé d’une phrase telle que « Ça, c’est un homme ! », intonation
à valeur d’excellence, dont ce métagraphe de Balzac (signalé dans Rhétorique générale, Larousse,
1970, p. 66), constitue l’exact équivalent graphique : « une femme, une femme, la PHAMME ».
97 Un seul exemple, mais spectaculaire : celui du mot « con », « le plus beau mot de la langue
française (avec "loisir") » pour Steve Masson (alias André Hardellet), qui pose cette question dans
Lourdes, lentes... (Pauvert, 1968, p. 19) : « Je voudrais que des types trapus, des ethnologues, des
linguistes m’expliquent pourquoi ces trois lettres sont devenues le symbole de la, de notre,
stupidité » (notons que, bel exemple de tabou lexicographique, le mot ne fait son entrée dans le Petit
Robert qu’en 1977).
98 Exemples épars d’euphémismes :
- dans le discours des responsables politiques, les chômeurs sont des « demandeurs d’emploi » ;
- dans les traductions françaises d’Homère, les « yeux de vache » de Nausicaa deviennent des « yeux
de génisse » ;
- dans la langue de la cosmétologie, les poils sont métamorphosés en « duvet », et les rides en « plis
d’expression » ;
- la marque Dim désigne par « moyen/long/super » les trois tailles de collants qu’elle propose :
l’échelle est aimablement décalée d’un cran par rapport à la normale ;
- pour les petits pois, le glissement s’effectue dans l’autre sens (fins/trèsfins/extra-fins) : la valeur
axiologique des adjectifs dimensionnels varie selon l’objet sur lequel ils prédiquent.
99 Hypéronymes : « Quand le père est tourneur, il vaut mieux répondre : "métallurgiste" ; ou
"fonctionnaire", si le père est cheminot » ; tel est le conseil que prodigue à ses adhérents, lorsqu’ils
ont à remplir les fiches scolaires de leurs enfants, un syndicat de parents d’élèves – car si
l’institution scolaire doute qu’il n’y ait pas de sot métier, elle admet au contraire la validité du
proverbe « Tel père, tel fils ».
Euphémismes : cf. les facteurs devenant des « préposés », les concierges des « gardiens », et les
coiffeurs des « capilliculteurs ».
100 Cf. Apostrophes du 28 oct. 1978 : Pivot énumère les qualités (« habile », « intelligent »,
« courtois ») et les défauts (« manque d’autorité », « mal informé », « cyclothymique ») que
Françoise Giroud prête à Giscard d’Estaing dans La Comédie du pouvoir ; et Giroud de protester :
« Mais c’est pas un défaut "cyclothymique", ni une qualité d’ailleurs, c’est neutre. »
101 Osgood, 1964, en propose une pourtant, mais que nous trouvons à plus d’un titre inacceptable.
102 Voir sur ce sujet nos articles sur l’ironie (1976 et 1980).
103 Notons que les termes qui désignent certains mouvements picturaux ou groupuscules
gauchistes – impressionnisme, fauvisme, cubisme, non-art/folklos, inorganisés, incontrôlables –
fournissent des exemples d’un mécanisme analogue : la récupération revalorisante, par ceux-là
mêmes qui en constituaient au départ la cible, de termes originellement utilisés pour discréditer
injurieusement l’adversaire.
104 Car si l’honnêteté est toujours une qualité, et la malhonnêteté toujours un défaut, comment
peut-on dire de quelqu’un qu’il est « trop honnête », ou « trop malhonnête » (le paradoxe et sa
résolution n’étant pas dans les deux cas de même nature) ?
105 Comparons par exemple : « C’est une hypothèse forte » ( ? bonne), vs « un peu forte » (ce qui
suggère « un peu trop » mauvaise).
106 Cf. là-dessus le n° 9 (1980) de notre revue Linguistique et sémiologie.
107 D’après Le Monde des 10-11 déc. 1978, l’Union soviétique « proteste vigoureusement contre
les campagnes démagogiques menées en Occident autour des droits de l’homme » : démocratie en-
deçà, démagogie au-delà...
108 Ce n’est que par extension que l’on peut admettre l’existence d’« injures désignatives » (« cette
andouille m’a dit... ») (sur ce point et d’autres encore concernant le problème de l’injure, voir
Delphine Perret, 1968). L’injure s’oppose ainsi au juron (analysé par Benveniste, 1974, chap. VII ;
voir aussi Huston 1980) comme une formule d’adresse à une exclamation à usage personnel (dans le
cas du juron proprement dit, il n’y a pas d’allocutaire, mais il y a un destinataire indirect : Dieu).
Ex. : dire « merde » à un agent, c’est exprimer son exaspération, mais ce n’est pas l’insulter
(l’« outrager »), et ce n’est donc pas illégal, si l’on en croit ce verdict rendu à l’issue d’un procès
intenté par un agent de police à un professeur de Lille qui lui avait lancé ce « gros » mot au cours
d’une manifestation : le professeur a été innocenté. Mais il se peut qu’un autre tribunal en eût jugé
autrement : le terme est en réalité polysémique, et le juron se fait injure s’il s’adresse manifestement
à un tiers (en revanche, « je t’emmerde » est toujours adressé, donc injurieux).
109 Le rituel de l’affront ne se rencontre plus guère à l’état pur dans les sociétés contemporaines.
Signalons pourtant à titre de curiosité les insultes proférées par Cassius Clay : à l’instar des injures
homériques, c’est une sorte de gant jeté à l’adversaire.
110 Aux deux questions suivantes, la plupart des sujets interrogés répondent avec enthousiasme,
sans même percevoir la contradiction, par un « oui » qu’entraîne la connotation positive de deux
substantifs :
(1) « Êtes-vous pour la liberté du travail ? »
(2) « Êtes-vous pour la solidarité de tous les travailleurs en cas de grève ? »
111 « Ta mère est tellement racho qu’elle fait du houla-hoop dans un apple-jack », « on caille
tellement chez toi que les cafards i’se balladent avec des manteaux de fourrure », etc.
112 Prisonnier de Mao, Gallimard (« folio ») 1976, I, p. 81. (La phrase soulignée l’est par nous.)
113 Le même phénomène peut s’observer aussi (quoique plus rarement) des axiologiques positifs :
le mot « nature » (et ses dérivés) fonctionne ainsi dans le discours publicitaire comme un
valorisateur passe-partout (« Europe 1, c’est naturel »).
114 Comme cet Ali qu’évoque Robert Linhart dans L’Établi, Minuit, 1978, p. 149-150 :
« À quelque chose que je lui dis ou lui demande (de quoi s’agissait-il ? d’une nourriture, ou de
quelque chose à fumer, je ne sais plus), il répond vivement :
- Non, je fais jamais ça, c’est "juif".
Moi. – Comment ça, c’est "juif" ?
Lui. – Ça veut dire : c’est pas bien, il faut pas le faire [...]. Écrire "juif", c’est écrire l’arabe à
l’envers. C’est écrit pareil, mais dans l’autre sens.
Moi. – Écoute, Ali, je sais ce que je dis, je suis juif moi-même.
Et lui, sans se démonter, avec un hochement de tête indulgent :Mais tu peux pas être juif. Toi, tu es
bien. Juif, ça veut dire quand c’est pas bien. »
115 Exemple analogue relevé il y a quelques années : L1 dit à L2 (vendeur de L’Humanité rouge)
qu’il n’aime pas ce journal, et qu’il le trouve « stalinien » ; réponse de L2 – proprement désarmante
- : « y’a intérêt ! ».
116 Surtout lorsqu’ils répliquent sur l’allocutaire.
Imaginons par exemple une situation où L est contraint (pour vérifier au téléphone qu’il ne se trompe
pas d’interlocuteur) de décrire A à A. L dira sans difficulté : « vous êtes blonde » ; avec plus
d’hésitation et de précautions : « vous êtes (plutôt) petite » – car l’adjectif se charge facilement
d’une connotation désobligeante ; beaucoup plus difficilement : « vous êtes jolie » ; et jamais (s’il
veut rester en terrain neutre) : « vous êtes moche » : les axiologiques se manipulent avec des
pincettes.
Quant à ceux qui prédiquent sur L, une « loi de discours » veut que l’énonciateur ne se « lance pas
de fleurs » avec trop d’ostentation.
D’une manière générale, notons que les axiologiques sont très souvent flanqués de modalisateurs
venant atténuer la brutalité du jugement évaluatif : « Tout cela est très beau, très soigné, un peu
esthétisant peut-être. »
117 Soit les deux textes suivants :
- « Pour défendre cette mauvaise cause les partisans de l’euthanasie s’appuient sur deux sophismes
[...] ; heureusement, l’euthanasie est rejetée par la quasi-totalité des médecins » (Daniel Hervouet,
NAF, n° 241, 3 févr. 1977, p. 3, « L’euthanasie en question »).
- « Grenoble. Le monument aux morts de la porte de France a été profané par des individus
favorables à Baader. Des inscriptions ont en effet souillé ces murs ainsi que ceux de différents
bâtiments de la ville. Des affiches ont été placardées et elles émanent, cette fois, de personnes
dénonçant les agissements des terroristes allemands » (Le Progrès, 23 oct. 1977, p. 4).
Question : vous tenterez de dégager, à partir des expressions soulignées, l’attitude (favorable ou
défavorable) du sujet d’énonciation vis-à-vis de l’objet de son discours.
118 Après avoir tout au long d’un article exhorté ses lecteur à « virer du vocabulaire les adjectifs
qui jugent », Cavanna (Charlie-Hebdo, n° 375, 19 janv. 1978) s’en prend aux prophètes du Progrès,
du Sacrifice, de la Grandeur du Destin de l’Homme et se surprend à les « juger » : « Poètes de mon
cul ! Margoulins puants ! » - et de commenter auto-critiquement : « termes péjoratifs : la main dans
le sac ! ».
On sait que Barthes a lui aussi souvent manifesté son refus de se laisser prendre au piège des
alternatives axiologiques – mais cela exige d’infinies précautions métalinguistiques, cf. 1978 b,
p. 39 : « Le sémiologue serait en somme un artiste (ce mot n’est ni glorieux ni dédaigneux : il se
réfère seulement à une typologie). » (Notons au passage que cette exigence de « neutralité » fait
écho à cette mise en garde d’Ernest Renan : « Ce n’est ici ni une chaire de polémique, ni une chaire
d’apologétique ; c’est une chaire de philosophie. » Bien des déclarations de Barthes nous le
confirment : le sémiologue, ce serait en fait le vrai « nouveau philosophe »).
119 Pour une classification générale des adjectifs dans les langues romanes, voir Stati 1979. Notons
le flou qui entoure les termes utilisés pour désigner les différentes catégories d’adjectifs
« subjectifs » (et corrélativement, le découpage lui-même de ces catégories) : certains restreignent
l’emploi d’« évaluatif » aux seuls axiologiques (Pupier 1998), d’autres appellent « appréciatif » ce
que nous appelons « évaluatif » (Rivara 1977 et 1984 ; voit aussi sur la modalité appréciative Van
Ginneken 1907, chap. 4 « L’appréciation dans la langue », ainsi que différents articles in Beacco et
Moirand (éds) 1995 ; et sur les « termes de désapprobation » Wierzbicka 1973, p. 156 sq.), d’autres
encore parlent de « noms de qualité » à propos d’une catégorie de termes qui ressemblent bien à nos
axiologiques (cf. Milner 1978, qui les traite comme des « performatifs de l’insulte », ce que critique
Ruwet 1982, montrant que ces termes constituent bien une classe sémantique spécifique même si les
contours de cette classe sont passablement flous).
Très révélateur de ce flou catégoriel qui handicape toute réflexion sur ce vaste champ sémantique,
l’inventaire que proposent Caffi et Janney 1994 des différents types d’« emotive devices » : on y
trouve pêle-mêle, aux côtés de procédés proprement « émotifs », différents procédés évaluatifs, mais
aussi des phénomènes relevant de la deixis, de la modalisation, de l’expression de la volition ou de la
quantification...
120 Flahault dénonce avec raison (1978, p. 38) les « alternatives usées » telles que « cognitif-
expressif », « rationnel-affectif », etc. ; mais en attendant qu’on nous en propose de nouvelles, et
quel que soit le caractère flou et subjectif d’un tel concept, il peut tout de même rendre certains
services descriptifs.
121 Lorsque apparaît, dans le commentaire du film de Louis Malle sur l’Inde, cette phrase sur la
secte d’Euroville : « Ils sont agaçants, avec leur imperturbable assurance », elle produit l’effet brutal
d’une modulation énonciative : passage de l’objectivité (du documentaire) à la subjectivité (affective
et axiologique).
122 Sauf si l’on fait métaphoriquement dévier le sémantisme de l’adjectif dans le sens « qui est
attaché à son célibat ». Sur la possibilité de graduer des concepts fondamentalement non graduables,
voir Lyons, 1970, p. 225-226.
Notons en outre que certains adjectifs que nous avons considérés comme objectifs, les adjectifs de
couleur par exemple, sont également passibles de gradation.
123 On peut aussi penser (mais ces critères fonctionnent plus ou moins selon les cas) à la
compatibilité avec « en quoi/en rien » (cf. J. Milner, 1977) et à la possibilité de faire subir à la phrase
la transformation impersonnelle.
124 Il faut bien reconnaître que cette définition est quelque peu circulaire : les évaluatifs sont des
termes qui impliquent une évaluation... Mais pas plus que Ducrot « nous ne pouvons [...] donner une
définition positive de cette notion » (1975, p. 71). Et comme lui nous pensons que l’« évaluation »
n’implique pas toujours un « jugement de valeur » (dans notre terminologie : les axiologiques
constituent une sous-classe des évaluatifs).
125 Ainsi qu’en témoigne par exemple cette phrase : « la Passion selon Saint Matthieu est vieille –
ou jeune, comme on voudra – de 250 ans » (Philippe Beaussant, Le Monde de la musique, n° 10, avr.
1979, p. 25).
126 Plus exactement :
• « ça coûte 100 francs », « il mesure 1 m 80 », « il a 35 ans », et
• « c’est cher », « il est grand », « il est vieux »,
ne fournissent pas le même type d’information (nous voulons simplement souligner ici le fait que
l’informativité d’une séquence n’est pas nécessairement proportionnelle à sa précision objective).
127 Journal d’un innocent, Minuit, 1976, p. 164-165 (la phrase soulignée l’est par nous).
128 Nous n’envisageons ici que le cas où l’adjectif est attribut, car l’épithète pose moins de
problèmes (« un gros chien », « les gros chiens » = par rapport à la moyenne des chiens. Exception :
les cas assez rares où l’épithète n’a pas de fonction déterminative, comme dans les expressions semi-
lexicalisées du type « un petit nain », « une petite souris »).
129 Ducrot (qui montre en outre que dans « Jacques est petit même pour un Français », le sous-
entendu s’inverse) explique sa genèse par la « loi d’informativité » (1972 a, p. 140-141) ; mais
l’explication n’est qu’à demi satisfaisante (parce qu’il n’est pas évident que « Jacques est petit »
signifie nécessairement « pour un Français » ; et que même s’il en était ainsi, on ne voit pas
pourquoi c’est précisément le sous-entendu « les Français sont grands » qui vient justifier
informativement le syntagme prépositionnel).
130 C’est-à-dire que le substantif a dans ce cas une fonction « explicative » (vs déterminative) par
rapport à son actualisateur.
131 Autre exemple de la complexité des mécanismes évaluatifs :
L1 (un enfant). – « Regarde ce chien comme il est maigre.
L2 (un adulte). – Mais non il n’est pas maigre, c’est un lévrier, ils sont tous comme ça. »
L1 ne connaît pas la race des lévriers : pour lui, cet animal est un chien, sans plus, et c’est en tant que
tel qu’il l’évalue. Mais la compétence canine de L2 lui permet de substituer implicitement au mot
« chien » l’hyponyme « lévrier » (c’est en effet par rapport à une espèce particulière que s’évalue
normalement la maigreur), et de rectifier : « ce (lévrier) n’est pas maigre (pour un lévrier) ».
132 Curieusement, les noms propres (qui posent le problème de savoir dans quelle mesure on peut
à leur sujet parler d’hypéronymes) se comportent de ce point de vue comme les syntagmes
génériques : c’est qu’ils ne renvoient pas à une classe d’objets dont on peut établir la moyenne.
133 Comme bien d’autres termes spatiaux, cet adjectif a aussi une valeur temporelle qui rend
ambiguë la phrase « cette route est plus longue que l’autre ». Car il y a des raccourcis qui rallongent
(le temps de parcours) et des détours qui raccourcissent.
134 Ces adjectifs posent (pour l’utilisateur et le descripteur) de nombreux problèmes que nous ne
pouvons pas soulever ici (sur leur cas, voir entre autres Bierwisch (1967 et 1970) et Fillmore (1971,
p. 384)).
135 Il arrive que cet axe objectif entre en conflit avec un principe déictique ; et que la « largeur »
d’un objet soit définie par rapport à la position du sujet énonciateur (dimension qui s’étend de sa
gauche à sa droite), ainsi que le suggère sans doute (car elle et bien peu explicite, et frise la
lapalissade) l’analyse de Greimas en termes de « latéralité », et qu’en tout cas le prouve la possibilité
de phrases telles que : « elle est plus large que longue ».
136 Ce qui définit la norme d’évaluation, ce peut être en effet la moyenne des objets de la classe,
mais aussi un élément privilégié de cette classe – le locuteur par exemple : « Les jeunes, pour moi,
disait un vieil homme plein de sagesse, ce sont ceux qui ont dix ans de moins que moi et les vieux,
ceux qui ont dix ans de plus. Je me suis promené tout au long de ma vie avec cette méthode
d’évaluation, et je m’en suis toujours bien trouvé » (cité par P. Viansson-Ponté dans Le Monde des
18-19 mars 1979, p. 9).
137 La remarque est de Zuber (1972, p. 48). Mais encore faudrait-il définir ce qu’il faut entendre
par « même catégorie ».
138 « Enfin, le 27 janvier, à Verdun-sur-le-Doubs, M. Valéry Giscard d’Estaing, dans un discours
d’une grande qualité et d’une haute portée, a éclairé les Français sur le "bon choix" que commandait
l’intérêt national. Un peuple réputé pour son intelligence tiendra-t-il compte de ces faits, de ces
propositions, de ces appels ? À ce jour, tout se passe comme si rien n’avait changé depuis six mois.
Comment expliquer ce paradoxe ? » (Jean Lecanuet, Le Monde, 7 mars 1978).
139 « Koralnik et Tchérina avaient déjà associé leurs noms à une œuvre baroque, ambitieuse –
certains diront prétentieuse – une "Salomé" adaptée d’Oscar Wilde » (Martin Even, Le Monde, 14-
15 sept. 1975, p. 8) (les adjectifs, dont le second est explicitement mentionné comme subjectif,
qualifient l’œuvre, mais aussi, par ricochet métonymique, leurs auteurs).
140 Voir Ducrot 1972 a (p. 128-130) et 1980, Bruxelles et al. 1976, Anscombre et Ducrot 1977,
Plantin 1978.
141 Ou d’autres outils tels que :
- « non seulement... mais encore » (« non seulement il est stupide, mais en plus il est de droite ») ;
- « pour tout dire », dans « quelle conception vulgaire, et pour tout dire politicienne, de la politique
des communistes ! » (Roland Leroy, dans France nouvelle, juill. 1973).
142 « Bien » fonctionnant ici comme un adjectif, et non comme un adverbe : à l’oral, cette phrase
est désambiguïsée par l’accent tonique (sur « bien » vs « ici »), et par le contour mélodique.
Notons que l’enchaînement « C’est bien ici. Mais il y a des gens » signalerait l’évaluation inverse du
contenu de la deuxième séquence.
143 Sont ainsi employés « objectivement » :
- les adjectifs découpant dans le Larousse médical (1952, p. 107, article « bain ») l’échelle des
températures allant de 0° à 45° : glacé – très froid – froid – dégourdi [sic] – frais – légèrement tiède
– neutre – chaud – très chaud – brûlant ;
- les adjectifs « petit » et « gros » dans le contexte < -matériel >, et le sociolecte de l’administration
universitaire (« petit » vs « gros matériel » = qui coûte moins vs plus de 1 000 F).
144 Cet exemple, Searle l’utilise argumentativement (1972, p. 186-187) pour opposer les contenus
propositionnels (en gros équivalents) de (1) et (2) à leur force illocutoire (très différente).
145 Il nous arrive souvent de nous irriter de l’assurance avec laquelle certains critiques
cinématographiques osent greffer sur leurs analyses (pertinentes au demeurant), comme s’ils allaient
de soi, des jugements de valeur péremptoires : tel film est abject, parce qu’il exploite sans vergogne
les effets-de-réel et/ou les effets-de-fiction ; tel autre, parce que le dehors répond toujours,
tautologiquement, au-dedans... Soit. Mais au fait, où est le mal ?
146 Sur ce problème, voir aussi Lyons, 1970, p. 353 ; Ducrot, 1972 a, p. 213 ; Zuber, 1972, p. 60 ;
J.-Cl. Milner, 1973, p. 38 et Kleiber 1976.
147 Les effets sémantiques de « encore » sont en réalité plus complexes. On peut ainsi opposer
« cette solution est encore meilleure que l’autre » (elle est donc fameuse) à « cette solution est
encore la meilleure » (mais elle n’est pas si bonne que ça).
148 C’est-à-dire qu’ils sont dans certaines circonstances (ex. : « How long is it ? », « Quelle est la
longueur/ largeur de ce fleuve ? ») susceptibles de voir disparaître leur valeur polaire (suspension du
trait [supérieur à la norme]) pour fonctionner comme des archilexèmes neutralisant l’opposition
entre les termes positif et négatif ; cf. encore les exemples suivants :
« Je viens de croiser une naine, elle était grande comme ça (geste illustratif) »
« La première partie, longue de quelque 50 pages seulement, est la plus courte... » (extrait d’un
résumé de thèse de doctorat).
149 Le Bon Sexe illustré, Minuit, 1974, p. 86.
150 Cf. le rectificatif introduit dans la phrase suivante : « Que la France demeure parmi les nations
industrialisées celle qui consacre à la coopération le plus fort – ou le moins faible – pourcentage de
son PNB, donne bonne conscience au gouvernement. » (Le Monde du 1er nov. 1975, éditorial)
151 Il semble toutefois que la valeur polaire soit, dans le cas des axiologiques (même positifs), plus
résistante que dans celui des autres évaluatifs.
152 Autre exemple encore : Si un élève voit la moyenne de ses notes passer de 3 (sur 20) à 8, il me
sera possible à la rigueur de dire qu’il devient « meilleur » ; en revanche, jamais je ne dirai (sinon
litotiquement) qu’il devient « moins mauvais » si de 12, ses notes grimpent jusqu’au 17.
153 Zuber (1972, p. 6) introduit quant à lui une distinction, qui ne nous semble pas évidente, entre
« aimer mieux », qui s’apparenterait à (b), et « préférer », qui relèverait de (c).
On peut là encore constater les effets bizarres de l’insertion de « encore » : « j’aime encore plus x
que y » ramène normalement au cas (a) ; mais « j’aime encore mieux x que y » (« je préfère encore x
à y ») suggère bien souvent que je ne les aime ni l’un ni l’autre.
154 Mademoiselle de Maupin, Gallimard (« folio »), 1973, p. 187 (le superlatif relatif peut être
assimilé au comparatif dans la mesure où « c’est x que j’aime le plus » signifie « j’aime plus x que
tous les autres »).
155 II importe de souligner que les motivations de ce choix sont aussi linguistiques (un présupposé
pèse plus lourd dans la balance sémantique qu’un sous-entendu) que psychologiques.
156 Polémique encore (mais point d’humour) dans le « règlement de comptes » suivant :
L1 – Ce que tu as de plus intéressant finalement c’est ton histoire.
L2 (feignant de croire que « x est plus intéressant que y » présuppose que y ne l’est pas, alors que
l’énoncé est de ce point de vue indéterminé). – Tu veux dire que moi, je ne suis pas intéressant ?
L1. – Mais non, je n’ai jamais voulu dire ça (mais peut-être l’ai-je effectivement « insinué »).
L2. – Et qu’est-ce que tu dirais si je te disais la même chose ?
L3. – Je dirais que c’est faux parce que mon histoire, elle, n’a rien d’intéressant (c’est-à-dire que
pour L1, « x est plus intéressant que y » implique que x est intéressant).
157 En revanche, la phrase : « Avant-guerre, Mezz jouait plus mal qu’un cochon » impliquerait
nécessairement qu’il jouait mal (et aussi, qu’un cochon joue mal, proposition implicite qu’il faut
dans tous les cas rétablir pour que le raisonnement de Vian soit parfaitement satisfaisant).
158 Auquel n’échappe d’ailleurs pas l’existence de ce sous-entendu, puisque pour justifier sa
formulation litigieuse, Vian se réfugie derrière l’euphémisme (« opinion... exprimée... avec
gentillesse ») : c’est avouer que littéralement, il y a une certaine dose de « jouer bien » sous le
« jouer mieux ».
159 Que les verbes de crainte portent sur leur objet un jugement de valeur, cela apparaît clairement
dans les exemples suivants :
• « Les Corses seraient-ils déjà devenus des Français comme les autres ? On a peine à le croire. Le
deviendront-ils ? On peut le redouter. » (J. De Barrin, Le Monde, 23-24 mai 1976, p. 11).
• « Mon mari prit la main qui se tendait vers lui et mena l’inconnu vers le divan, où tous deux prirent
place. - "Avoue, reprit la voix, que tu attendais une femme... – Ta dernière lettre me l’avait fait
craindre, tu t’enveloppes vraiment de mystère. – Craindre ! Tu ne serais pas déçu alors ?" » (récit
par son épouse de la rencontre dramatico-burlesque de Sacher-Masoch avec Louis Il de Bavière, in
J. Deleuze, Présentation de Sacher-Masoch, 10/18, 1968, p. 306) (les séquences soulignées le sont
par nous).
160 Le verbe « regretter » est polysémique, et selon qu’il signifie « avoir la nostalgie », ou « se
repentir » de quelque chose, il porte sur ce quelque chose un jugement évaluatif positif ou négatif ;
c’est cette polysémie qui permet d’énoncer sans contradiction des phrases telles que celle-ci
(prononcée sur France-Musique, le 4 déc. 1977, par François Chatelet évoquant ses trente années
d’enseignement secondaire) : « Non seulement je ne regrette pas ce temps-là [au sens (2)], mais
même je le regrette [au sens (1)]. »
161 Formule que Jean Baudrillard estime « idéalement ambiguë », puisqu’elle peut signifier :
- « qu’il n’y a pas à avoir peur, puisque les communistes, s’ils arrivent au pouvoir, ne changeront
rien à son mécanisme capitaliste fondamental ;
- qu’il n’y a aucun risque qu’ils arrivent jamais au pouvoir pour la raison qu’ils n’en veulent pas... »
(Le PC ou les paradis artificiels du politique, Cahier cinq d’Utopie, Paris, 1978, p. 11).
Sans doute Berlinguer entendait-il la phrase dans l’un ou l’autre de ces deux sens. Alors que ce sont
les deux valeurs de la négation qui justifient pour ce trompettiste interviewé sa réponse négative :
« Vous ne craignez pas de jouer sous la pluie ?
- Non, on verra, je crois qu’il va faire beau et de toute façon c’est moins grave de jouer de la
trompette sous la pluie que du violon par exemple... ».
162 Sur les verbes « souhaiter/redouter/apprécier », on peut consulter (mais l’analyse est
extrêmement sommaire, car elle a pour seul but d’illustrer le principe componentiel) Ducrot, 1972 c,
p. 339 ; et sur l’opposition « attendre/espérer », on peut se reporter aux remarques très fines de
Marie-Jeanne Borel, 1975, p. 144 sq.
163 Pour une analyse judicieuse de ce champ sémantique, voir Charolles, 1976.
164 Bally (1969, p. 197) oppose semblablement les verbes « dicendi » aux verbes « sentiendi ».
165 Ce tiers pouvant bien entendu coïncider avec le locuteur.
166 En ce qui concerne les relations existant entre ces deux modalités, notons encore :
• qu’en principe, le savoir implique unilatéralement le croire – sauf pour ce héros d’une jolie
nouvelle de Peter Bichsel (« Die Erde ist rund », in Kindergeschichten, Luchterland), qui décide de
passer le restant de ses jours à marcher tout droit devant lui jusqu’à ce qu’il soit revenu à son point
de départ, histoire de vérifier que la terre est bien ronde : il le sait, mais il ne le croit pas ;
• on croit donc, en général, ce que l’on sait. Mais on peut même, tel Dom Juan, ne croire que ce que
l’on sait (rationnellement), cf. le célèbre dialogue de l’acte III, scène I :
Sganarelle. – « Mais encore faut-il croire quelque chose dans le monde ; qu’est-ce donc que vous
croyez ?
Dom Juan. – Ce que je crois ?
Sganarelle. – Oui.
Dom Juan. – Je crois que deux et deux sont quatre, Sganarelle, et que quatre et quatre sont huit. »
167 « Pour tout dire, il a l’air de s’en foutre [de la tâche qu’il est en train d’accomplir]. C’est ce que
par la suite, on me dira de lui : "il s’en fout". Ce qui, de la part des ouvriers parlant d’un régleur, est,
bien sûr, un éloge. » [R. Linhart, L’Établi, Minuit, 1978, p. 32.)
168 Cf. « Sous la plume [de ces anti-féministes], Halimi ne parle pas, elle glapit ou vocifère »
(Charlie-Hebdo n° 392, 18 mai 1978, p. 4.)
169 Le verbe « recourir à », proche de « s’adonner à », est avec plus de constance marqué
péjorativement, car il dénonce comme un « expédient » l’objet dénoté par son complément (ex. :
« 68 % des femmes recourent à la masturbation »).
170 En ce qui concerne ces verbes « transformatifs », comparons encore :
- « Au cours de sa carrière, Ravel n’a pas changé de style » : c’est plutôt louable ; mais
- « Le style de Ravel n’a pas évolué » : c’est plutôt regrettable.
171 Hiérarchie qui apparaît encore dans les faits suivants :
- « j’ai obtenu une note que je ne méritais pas » peut signifier que je méritais mieux, mais veut en
général dire que je méritais moins bien ;
- La célèbre formule des guides verts et rouges, « x mérite un détour », signifie qu’il s’agit-là d’un
endroit qui certes « ne vaut pas le voyage », mais qui tout de même présente suffisamment d’intérêt
pour que l’on s’y rende si l’on se trouve dans les parages ; mais elle peut être « détournée » en sens
inverse, ainsi dans cette formule de Jacques Martin (que précise un geste non équivoque) : « Ce
restaurant mérite qu’on fasse un large détour » (pour l’éviter) : l’interprétation est en effet possible,
mais improbable – et ce sont précisément ces zones d’improbabilité sémantique qu’affectionne le
ludisme langagier.
172 Cette définition du Nouveau Petit Larousse illustré, 1948 : « Thaumaturge : qui fait ou prétend
faire des miracles » montre que la lexicographie même contemporaine se permet certaines
formulations subjectives.
173 Soit cette phrase d’Edgar Morin : « C’est un cinéma à petits budgets, réalisant des films à
vocation ou à prétention artistique. » Elle devient lors d’un service de contraction de texte : « C’est
un cinéma constitué de films peu chers et possédant un intérêt artistique pas toujours atteint mais
déclaré ». La paraphrase, qui transforme en posé le présupposé, est assurément trop lourde. Mais elle
n’est pas véritablement infidèle.
174 Charolles, 1976 (p. 92-93) considère que ce verbe présuppose que P est faux pour le « je »,
mais aussi pour le « tu » ; or le récepteur n’est en rien tenu d’admettre ce présupposé.
Quant à Berrendonner (1977), il formule le présupposé de prétendre comme « P est on-faux » :
« prétendre », ce serait « dire contrairement à la doxa » ; or il nous semble que « Pierre prétend que
P et je suis d’accord avec lui » est nettement plus bizarre qu’une phrase telle que « tout le monde
prétend que P » (mais tout le monde a tort) : « Pierre prétend que P » signifie donc « Pierre dit que P,
contrairement à ce qu’affirment d’autres que lui – et principalement moi-même », c’est-à-dire que
dans ce « on » auquel s’oppose Pierre, il y a une très nette prédominance du « je ».
175 Lorsque la complétive sous-jacente à l’infinitif est au futur, le verbe « prétendre » reçoit une
valeur proche de « avoir l’intention de », mais jette un certain discrédit sur le sérieux de cette
intention, et ses possibilités effectives de réalisation.
176 C’est dire que :
- « prétendre » implique : P est vrai pour x mais faux pour L0 ;
- « mentir » implique : P est faux pour x et pour L0.
On peut remarquer qu’il n’existe pas en français (pourquoi ?) de verbe impliquant que P est faux
pour x, mais vrai pour L0 (« admettre » et « reconnaître » fournissant des exemples de la quatrième
possibilité combinatoire).
177 Dans « je prétendais que P », le présupposé semble être, selon les cas :
- à l’encontre de certains (à la même époque) ;
- à l’encontre de moi-même actuellement (mais j’ai depuis changé d’avis) – cet exemple mettant en
évidence les affinités qui existent entre les catégories du passé, et de la troisième personne.
178 Cette réflexion de Roger Dadoun sur Le Pull-over rouge de Gilles Perrault (in La Quinzaine
littéraire, n° 288, 16-31 oct. 1978, p. 18) tend à suggérer que pour l’institution judiciaire, en dépit de
la loi, tout suspect est présumé coupable : « Le vocabulaire contemporain, que Perrault passe au
crible, garde l’empreinte de cette métaphysique de l’aveu : un suspect qui avoue "reconnaît", mais
s’il nie, il "prétend" » ; en d’autres termes : se déclarer coupable, c’est (pour les juges) dire le vrai ;
se déclarer non coupable, c’est a priori dire le faux.
179 Ces deux traits semblent avoir le statut de posés puisque « x ne se vante pas de P » signifie soit
qu’il n’en parle pas, soit qu’il ne présente pas P comme un titre de gloire. En revanche, les deux
traits alternatifs qui constituent (iii) sont des présupposés.
180 Le verbe « se figurer » (décrit par Charolles 1990) fonctionne comme « s’imaginer » – jusque
dans la possibilité qu’ils reçoivent dans certains contextes de suspendre leur présupposé
modalisateur ; ainsi :
- à l’impératif (« imagine-toi/figure-toi que j’ai rencontré x ») ;
- dans les phrases du type « tu ne te figurais pas que je viendrais, hein ? » analysées par Flahault,
1978, p. 128-131.
Pour une analyse très fine de la polysémie de « s’imaginer », qui présuppose tantôt « il est faux que
P », tantôt « l’opinion dont il est posé que x la possède, est fausse (x se trompe en pensant que P) »,
voir aussi Ducrot, 1972, p. 273 sq.
181 Ce qui ne veut pas dire que son décodage soit plus timide, plus hasardeux, plus aléatoire. Les
présupposés - à la différence des sous-entendus – apportent des informations aussi claires que les
posés. Soit cette phrase, extraite du rapport Simon : « Un quart des interviewés pensent que cette
maladie (vénérienne) ne peut être contractée que par contact intime avec une personne qui en est
atteinte... ». À ce moment de la lecture, on est en droit de se demander : est-ce vrai ? est-ce faux ?
Ont-ils tort ou raison de penser ainsi ? Mais le texte poursuit : « ... tandis qu’un interviewé sur deux
sait que ce n’est pas là une condition nécessaire ». Le verbe « savoir » lève l’ambiguïté : l’opinion
précédente était fausse pour le locuteur, donc fausse tout court, puisque ce locuteur est investi de la
crédibilité de l’homme de science, qui s’élève contre les superstitions naïves et moralisantes.
D’autre part, il convient de signaler à la suite de Ducrot (1977 a, p. 193) que les présupposés peuvent
dans certains cas servir de point de départ à l’enchaînement discursif (ex. : « Ne t’inquiète pas.
Pierre sait que Marie va venir, tu pourras donc la voir bientôt »).
182 Surtout lorsqu’il est suivi d’un infinitif : le verbe « croire » bascule alors dans la même classe
que « s’imaginer », et l’on comprend que le curé de La Femme du boulanger ne s’estime pas satisfait
de la formule « subjective » utilisée par l’instituteur : « Jeanne d’Arc crut entendre des voix »,
formule qui connote en effet l’idée qu’il s’agit-là d’un fantasme acoustique.
Sur le couple « croire/savoir », voir Alexandrescu 1976, Borillo 1982, Martin 1987. Sur la certitude
(l’« évidentialité ») et le doute, voir aussi Langue française 102 (mai 1994) et Berrendonner 1987.
183 Voir, sur ce problème notre Implicite, p. 282-283.
184 La négation peut en effet porter sur l’un ou l’autre de ses deux constituants sémantiques :
« Pierre ne fait pas semblant de dormir » – parce qu’il dort pour de bon, ou qu’il ne prétend
nullement simuler le sommeil. Notons que le verbe « se prendre pour », également modalisateur
(Lucien Jeunesse, « Jeu des mille francs » : « le facteur [Cheval] qui se prenait pour un architecte »)
fonctionne de ce point de vue de façon similaire.
185 Ces deux archilexèmes « couvrant » dans notre métalangage diverses modalités :
vraisemblable, possible, certain/incertain, douteux, improbable.
186 M.-J. Borel, 1975 (p. 106) remarque ainsi que « croire » fonctionne comme un factif négatif
lorsqu’il apparaît dans un « contexte réfutatif ».
187 Le participe passé employé comme adjectif (« la prison dite modèle de Fleury-Mérogis ») et le
substantif « dire » (« au dire de... », « selon le dire de... » – notons que « prétention » nominalise non
pas « prétendre », mais « prétendre à ») comportent également le plus souvent un présupposé factif
négatif.
188 Ou encore les expressions « censé » (« ces déplacements pédestres, qui sont censés assurer au
président un contact avec la population », mais y parviennent-ils ? cela semble douteux pour L0), et
plus discrètement modalisatrice, « attribué à » (« le rapport attribué à Krouchtchev » – peut-être à
tort...).
189 « Que le langage en tant qu’outil fasse toujours défaut, cela est patent et il n’y a guère à en
dire, scientifiquement parlant j’entends. En tant qu’instrument de la communication et de l’échange,
de la pensée et de son expression, il finit toujours par trahir la pensée, par être cause de
malentendus, d’illusions et d’erreurs. Parler en l’occurrence d’un défaut du langage, le présenter
comme un mauvais outil, comme Bentham ou Frege, paraît même un euphémisme qui préserve le
mirage du langage bien fait, de l’outil perfectionné ou d’un usage raisonné de cet outil. Ce n’est pas
ainsi que l’on peut approcher la langue. » (P. Henry, 1977, p. 162.)
190 Ce que confirme cette phrase du Monde (15 sept. 1978) : « [Les filles violées par leur père]
sont peu nombreuses à "avouer" » : les guillemets récusent la validité du jugement axiologique (ce
viol n’est pas, pour L0, « inavouable »), qui sans eux serait directement rattaché à L0.
191 Le fonctionnement axiologique de ce verbe est analogue à celui que nous avons mis en
évidence pour « mais » :
- lorsqu’il introduit un terme axiologiquement marqué dans le diasystème (« Arthur a traité Pierre de
sale nègre »), sa teneur axiologique est redondante ;
- mais lorsque le statut axiologique du complément varie selon la compétence idéologique du sujet
parlant (exemple de Zuber), c’est le verbe « traiter » qui porte tout le poids de la connotation
dévalorisante, et qui est seul responsable de l’information énonciative.
Notons qu’aujourd’hui, dans le parler « jeune », le verbe connaît un emploi intransitif : « Il m’a
traité » = Il m’a insulté.
192 Nous ne parlons pas ici du discours de fiction – dans lequel d’ailleurs l’opposition entre sujet
de l’énonciation et sujet de l’énoncé cesse dans une certaine mesure d’être pertinente (ou du moins,
doit être reformulée autrement).
193 Sur la conception culiolienne des « valeurs modales », voir Culioli 1979.
194 Voir Meunier 1981 sur cette « nébuleuse » que constitue le microsystème terminologique
« mode », « modalité », « modalisation ». Signalons aussi, sur les procédés de la modalisation en
portugais, l’ouvrage de M. H. Araujo Carreira (1997).
195 « Malheureusement » : adverbe axiologico-affectif.
196 Sur cette opposition, appliquée aux adverbes modalisateurs attestés en allemand, voir
Perennec, 1974 ; sur les modalisateurs d’assertion, Borillo 1976 ; et sur la série « en fait, de fait,
effectivement », Danjou-Flaux 1980.
197 Voir Ducrot et al. 1980, Roulet et al. 1985 et Fernandez 1994.
198 Cf. les affectivo-axiologiques « hélas ! », « tant pis ! », « tant mieux ! », etc.
199 Cf. par exemple l’opposition « à cause de » vs « grâce à ».
200 Pour une analyse des « marqueurs de satisfaction et d’insatisfaction », qui constituent « une des
interventions les moins discrètes de l’affectivité dans le discours », et qu’il convient de distinguer
des modalisateurs et des axiologiques, voir Danjoux-Flaux, 1975.
201 Cette étude a été menée dans le cadre d’une Action Thématique Programmée, commanditée
par le CNRS et dirigée par Maurice Mouillaud, sur le thème : « Recherches sur l’information sur la
limitation des naissances et l’avortement dans la presse au cours de la dernière décennie » – travail
dont certains résultats ont été publiés sous le titre Stratégie de la presse et du droit. La loi de 1920 et
l’avortement au procès de Bobigny, PUL, Lyon, 1979.
202 La « subjectivité » de ce terme peut être mise en évidence par cette citation du Monde (24
nov.) : « La plupart des commentateurs ont souligné le caractère modéré – sinon la clémence – du
jugement » : une même réalité pouvant être décrite à l’aide de deux termes non synonymes, le choix
de l’un ou l’autre d’entre eux implique donc, de la part de L0, une option évaluative (le choix de
« modéré » signalant en l’occurrence, comme le montre le modalisateur « sinon », une attitude plus
libérale que celui de « clément »).
203 Ainsi, Le Monde précise en note celle de « Choisir » ; La Croix, celle de la revue Lumière et
vie.
204 On peut remarquer à ce propos que singulièrement, toutes les informations de cette nature,
surtout si elles figurent dans un contexte valorisant, fonctionnent comme une exhortation implicite à
participer à la manifestation signalée : la valeur illocutoire implicite de l’énoncé (conation) se trouve
décalée par rapport à sa valeur explicite (information).
205 Ce sont : la citation d’un extrait d’une déclaration du docteur Palmer sur « la lâcheté des
médecins devant l’avortement » ; la mention d’une prise de position commune de la FEN et de la
MGEN ; la mention du fait que le gouvernement danois envisage de rendre gratuit l’avortement ; et
qu’une manifestation de soutien à Madame Chevalier (l’avorteuse) a eu lieu à New York devant le
consulat général de France : les choix de France-Soir sont, dans cette circonstance et sur ce
problème précis, bien « orientés ».
206 Qui n’aurait donc pas démenti cette observation de J.-L. Pinard-Legry (La Quinzaine littéraire,
n° 297, 1er-15 mars 1979, p. 25-26) : « La manipulation idéologique, ou si l’on préfère l’utilisation
de l’information, qu’il ne faudrait pas considérer comme un péché [...], procède parfois davantage au
"Monde" par l’omission que par la déformation. C’est souvent le silence du "Monde", plus que ses
interprétations, qui est le symptôme de son manque d’objectivité. »
207 Cf. S. Delesalle et L. Valensi notant l’absence, dans certains dictionnaires d’Ancien Régime,
d’une entrée « nègre » – alors que le mot figure dans certaines définitions proposées par ces mêmes
dictionnaires ; et le fait que « masturber » dans le Petit Larousse, et « con » dans le Petit Robert, ne
font leur entrée respective qu’en 1976 et 1977.
208 On sait que Grice formule ainsi la « maxime de quantité » :
« que votre contribution contienne autant d’information qu’il est requis (pour les visées
conjoncturelles de l’échange) ;
que votre contribution ne contienne pas plus d’informations qu’il n’est requis. »
209 Formulaire des officiers de police judiciaire, p. 53.
210 À propos des événements du Zaïre (intervention de la légion française qui « ratisse » Kolwezi),
Le Monde du 23 mai 1978 reproche à Rouge de faire silence sur les massacres d’Européens commis
par les rebelles, cependant que Le Journal du 24 mai reproche à L’Humanité de ne mentionner ni ces
massacres, ni les autres interventions militaires étrangères, et surtout cubaines, en Afrique. Mais ces
deux silences sont-ils également « anormaux » ?
211 L’Érotisme, 10/18 (UGE) 1965 (1re éd. Minuit, 1957), p. 206.
212 Sur le problème de l’ordre des mots (« naturalis » ou « rectus », « métaphysique » ou
« moral », « intellectuel » ou « affectif ») et de la « mimesis phrastique », voir Genette, 1976, chap.
intitulé « Blanc bonnet versus bonnet blanc » ; et sur les « binômes irréversibles » qui connotent
« une hiérarchie de préférence sémantique », Lyons, 1978, p. 223.
213 Ainsi que le signale a contrario Peter Handke de La Femme gauchère : « C’est un récit
descriptif, on n’y nomme aucun sentiment, ce qui m’a ouvert un chemin complètement nouveau.
Dans mes précédents livres [...], il y a toujours "Il sentait", "Il se réjouit", "Il était effrayé". Cette
fois, la femme gauchère regarde par la fenêtre, prend une tasse de thé, allume le gaz. Cette
description objective m’a sauvé de la rhétorique du "moi" (Le Monde, 18 mai 1978, p. 17).
214 Charlie-Hebdo, n° 294, 1er juillet 1976, p. 3-4. Cavanna poursuit ainsi son raisonnement par
l’absurde : « Supposez que les violeurs assassins eussent été tous deux rectifieurs sur métaux bruts
de démoulage : "Deux rectifieurs sur métaux bruts de démoulage violent, etc. ". Non, ça va pas.
C’est pas un titre, ça, Coco. Et puis, tu veux nous foutre les syndicats sur les reins ? »
215 Lorsqu’il dénomme les personnages d’Eugénie Grandet, Balzac est le plus souvent « de parti
pris » (cf. Le Huegen et Perron, 1974, p. 46). Mais à côté des prédicats affectifs et axiologiques (« le
sublime vigneron », « ce noble cœur », « la pauvre héritière », « cette brebis », etc.), ce parti pris se
manifeste aussi dans les appellations de type « prédicatif social », qui « font intervenir des
distinctions d’ordre familial, parental, professionnel, ainsi qu’un système de classes propre à la
bourgeoisie ambiante (maître vs servante) » (p. 43).
216 F. Giroud (1979) insiste sur ce type de subjectivité interprétative, lorsqu’elle illustre le fait
(p. 28) qu’un même événement ponctuel (un homme renversé par une voiture, un soir, sur les
Champs-Élysées) peut être exploité dans le cadre général du problème de l’alcoolisme, de la
pollution, des horaires de travail... : dans un compte rendu de presse, « vous pouvez tout mettre.
Mais il reste les faits ».
217 Que les interprétations causales des événements soient toujours subjectives, cela apparaît par
exemple dans cette circulaire émanant du Conseil d’Université de Paris VIII (le 27 janv. 1978), et
relative aux « rackets » ayant eu lieu au sein de cette Université : « C’est un fléau qui sévit à la porte
de certains établissements scolaires dans de nombreuses communes de la région parisienne, et dont
les causes profondes sont liées à notre société actuelle et notamment à la "misère" matérielle et
morale dans laquelle est enfermée une certaine jeunesse » – circulaire que commente en ces termes
le Bulletin de la Fédération nationale des syndicats autonomes de l’enseignement supérieur (n° 17,
févr.-mars 1978, p. 13) : « Nous laissons au bureau du Conseil de l’Université de Vincennes la
responsabilité de l’explication partiale contenue dans le dernier alinéa ci-dessus. Ces excuses ne
peuvent qu’inciter les coupables à continuer. »
218 Ces expressions sont de nature variée : l’obligatif utilise par exemple le verbe « devoir »,
l’impersonnel « il faut », ou des tournures telles que « la libéralisation judiciaire rend maintenant
impérative une intervention législative ».
219 Cf. les détours du Figaro : « Si nul ne peut raisonnablement être favorable à l’avortement libre
considéré comme un moyen contraceptif, si l’idée d’avortement ne peut, en tout état de cause, être
que repoussée, il semble que cette méthode ne doive pas être systématiquement repoussée. »
220 On peut utiliser pour la déterminer certains tests, comme l’insertion de « mais ». Par exemple,
la bizarrerie de la séquence (non attestée) « une loi injuste, immorale mais caduque » tend à prouver
que dans ce contexte, « caduque » se connote négativement.
221 Même s’il ne l’est pas de façon aussi véhémente que celui de L’Aurore, le discours du Monde
est nettement axiologisé : il attaque discrètement l’attitude de la justice et ironiquement celle de la
police (« avec les précautions que l’on sait ») ; il fait indirectement l’éloge du juge Cazanova, il
condamne explicitement la loi « hypocrite » sur l’avortement, et parle en termes discrètement
favorables du projet proposé par Michel Rocard et l’organisation « Choisir ». Mais son attitude
envers le problème général de l’avortement est nuancée : il est souvent légitime d’avorter, mais
l’avortement clandestin est dangereux et condamnable, et la maternité « peut donner des joies
profondes ».
222 Qui va dans le même sens que d’autres analyses similaires, comme celle effectuée par A.-
M. Loffler Laurian sur les titres de presse relatifs à la « fusillade de Munich » (sept. 1972) : elle y
reconnaît en particulier l’existence des subjectivités de type affectif et interprétatif (l’ensemble Le
Figaro L’Aurore, L’Humanité se caractérisant par une vision à la fois appréciative et ponctuelle des
faits, cependant que Le Monde, Combat tentent de les interpréter historiquement et politiquement, en
les resituant « dans un enchaînement chronologique où tout est explicable par une suite de causes et
d’effets »).
223 Cf. Le Monde du 29 sept. 1978, à propos de La Vie mode d’emploi, Paris, Hachette, 1978.
À propos de ce même ouvrage, Hubert Juin note semblablement (dans La Quinzaine littéraire n°
288, 16-31 oct. 1978, p. 6) : « ... L’ivresse du catalogue illimite le quotidien et déréalise le réel :
l’accumulation des détails exacts [...] provoque un vertige par lequel l’imaginaire paraît et s’empare
de tout. C’est le réalisme irréel. »
224 p. 78 : « Un flic à vélo gare son vélo et entre dans le tabac ; il en ressort presque aussitôt, on ne
sait pas ce qu’il a acheté (des cigarettes ? un stylo à bille, un timbre, des cachous, un paquet de
mouchoirs en papier ?) »
225 Autres exemples (p. 99) : « Passe un car bondé, mais pas de Japonais », phrase qui fait écho à
(p. 97) : « Des Japonais dans un car ; ils n’ont pas d’écouteurs », laquelle fait elle-même écho à
(p. 96) : « Cityrama : une Japonaise absorbée dans ses écouteurs ».
226 L’information négative peut encore dériver d’un automatisme de langage, comme dans cette
phrase (p. 78) : « Sur le trottoir, il y a un homme secoué, mais pas encore ravagé, de tics. »
227 Sans parler de la lassitude qui s’empare inévitablement du scripteur : p. 93, Perec avoue : « Je
suis assis ici, sans écrire, depuis une heure moins le quart » ; et le texte s’achève ainsi : « Il est deux
heures moins cinq. Les pigeons sont sur le terre-plein. Ils s’envolent tous en même temps. Quatre
enfants. Un chien. Un petit rayon de soleil. Le 96. Il est deux heures » mais c’est écrire bien peu de
choses en cinq minutes : le travail scriptural est un exercice « à trous ».
228 Cette parenthèse n’est d’ailleurs pas non plus idéologiquement neutre : c’est parce que la
fillette pleure que Perec est amené à formuler cette hypothèse – comme si les enfants, lorsqu’ils sont
accompagnés de leurs chers parents, ne pleuraient pas.
Voici un dernier exemple de description interprétée : « Il tient sa cigarette de la même façon que moi
(entre le médius et l’annulaire) : c’est la première fois que je retrouve chez un autre cette
habitude » ; mais pourquoi le comportement de cet individu ne serait-il pas exceptionnel ?
(utilisation abusive de la modalité itérative, qui s’explique par la valeur cumulative du démonstratif :
« cette habitude » = ce qui est chez moi [affirmation objective] mais aussi chez lui [supposition] une
habitude).
229 D’un point de vue génétique, on a parfois remarqué (cf. ce que dit Genette, 1970, des
métaphores proustiennes) que les métaphores dérivaient souvent d’un stimulus métonymique. Ici,
c’est peut-être la présence envahissante des pigeons sur la place qui explique ces deux images
ornithologiques.
230 Cette psychologisation du comportement des pigeons contredit d’ailleurs cette remarque,
p. 75 : « De nouveau les pigeons font un tour de place. Qu’est-ce qui déclenche ce mouvement
d’ensemble ; il ne me semble lié ni à un stimulus extérieur (explosion, détonation, changement de
lumière, pluie, etc.) ni à une motivation particulière ; cela ressemble à quelque chose de tout à fait
gratuit : les oiseaux s’envolent tout à coup, font un tour de place et reviennent se poser sur la
gouttière de la mairie. »
231 En général, Perec explicite donc la nature du x qui lui a permis d’inférer y. La phrase suivante
fait exception à ce principe : « Le vent semble souffler en rafales mais peu de voitures font
fonctionner leurs essuie-glace » (p. 85), qui est insolite pour la raison suivante : si l’on appelle y le
fait que le vent souffle ; x son indice – l’agitation des tissus et des feuilles par exemple ; y’ le fait
qu’il pleuve (légèrement) qu’indique x’ le fait que certains essuie-glace sont en état de marche, on
constate que cette phrase coordonne en surface y et x’ (x et y’ se trouvant implicites), mais qu’en
structure profonde, le « mais » ne peut se justifier qu’en catalysant y’, car il ne peut opposer que la
violence du vent à la légèreté de la pluie. La phrase signifie donc en réalité : « Le vent semble
souffler violemment (ainsi qu’on peut le supposer d’après tel ou tel indice), tandis que la pluie (pluie
que l’on peut inférer du fait que certains essuie-glace sont en état de marche), elle, est légère
(puisque la plupart des essuie-glace sont à l’arrêt). »
232 Cf. aussi cette petite « pointe », p. 70 : « (talons hauts : cheville tordue) ».
233 C’est une ruse bien connue du discours de fiction que d’utiliser, pour se donner des allures de
récit historique, ces opérateurs d’approximation (« Le renard lui tint à peu près ce langage »...).
234 Dans la phrase (p. 93) : « Passage de Paul Virilio : il va voir Gatsby le dégueulasse au
Bonaparte », l’adjectif axiologique, dont on ne sait d’ailleurs pas bien s’il qualifie en « Gatsby » le
personnage, ou le film, remplace par substitution antonymique le terme « magnifique ».
235 On sait que Perec fut, aux côtés de Queneau, membre de l’« Ouvroir de Littérature
Potentielle ».
236 L’humour affleure en réalité partout dans ce texte de Perec (dont le projet est tout à la fois
sérieux et humoristique) ; mais il serait bien difficile de rendre compte précisément des formes qu’il
emprunte et des effets qu’il produit...
237 Dont la fréquence augmente encore, on pouvait s’y attendre, le dimanche : « Passe une dame
portant un carton à gâteaux (image classique des sorties de messes du dimanche ici effectivement
attestée) » (p. 101).
238 De même, l’apparition de Duvignaud (p. 89 : « il me semble avoir vu passer Duvignaud »), qui
précède de peu celle de Virilio (p. 93) – curieux hasard en vérité -, n’est-elle pas purement
fantasmatique, et liée à la prégnance du cadre théorique dans lequel Perec inscrit son entreprise ?
Notons que Perec se permet une seule phrase de délire surréaliste, dont l’effet (d’autant plus qu’elle
est sertie dans le texte sans autrement se signaler que par son contenu onirique) n’en est que plus
violent : « Précédé de 91 motards, le mikado passe dans une rolls-royce vert pomme » (p. 96).
239 Comme dans cette phrase (p. 107) : « En ne regardant qu’un seul détail, par exemple la rue
Ferou, et pendant suffisamment de temps (une à deux minutes), on peut, sans aucune difficulté,
s’imaginer que l’on est à Étampes ou à Bourges, ou même quelque part à Vienne (Autriche) où je
n’ai d’ailleurs jamais été. »
240 « Mais comment voir le tissu si ce sont seulement les déchirures qui le font apparaître :
personne ne voit jamais passer les autobus, sauf s’il en attend un, ou s’il attend quelqu’un qui va en
descendre, ou si la RATP l’appointe pour les dénombrer... » (p. 94).
Chapitre 3
Évaluation de l’approche descriptive

QU’AVONS-NOUS FAIT DANS LES PAGES QUI PRÉCÈDENT ? Simplement, tenté un


inventaire provisoire des unités linguistiques qui nous ont paru pertinentes dans
la perspective d’une linguistique de l’énonciation conçue restrictivement comme
l’étude de tous les lieux langagiers où s’inscrit plus ou moins explicitement le
sujet d’énonciation. Ce que nous avons proposé – une grille d’analyse de ces
faits « subjectifs », tout au plus – est donc loin de ressembler à ce que l’on peut
attendre d’un « modèle » des mécanismes énonciatifs. Cet aveu ne nous coûte
guère, car nous estimons prématurée l’entreprise d’édification d’une
« grammaire de l’énonciation », et bien insatisfaisantes encore les quelques
propositions qui ont été faites en ce sens. Nous n’avions d’autre ambition que
d’opérer un débroussaillage partiel de cette terre presque en friche. Reste à
prendre la mesure de ce que notre investigation a permis d’élucider, et des
problèmes théoriques qu’elle a laissés dans l’ombre.

1 L’OMNIPRÉSENCE DE LA SUJECTIVITÉ
LANGAGIÈRE. LA TYPOLOGIE DES
DISCOURS
1.1 Une envahissante subjectivité

Si l’on passe au crible l’ensemble du lexique, force est de constater qu’il est
bien peu de mots qui réchappent du naufrage de l’objectivité. Nous avons cité
l’exemple de « célibataire » : mais ce terme n’est objectif que si l’on extrait le
concept de la gangue de ses connotations, qui sont bien évidemment
subjectives ; nous avons parlé des verbes de mouvement tels que « marcher » et
« courir » : mais outre que leur « discrétion » sémantique ne reflète pas une égale
discrétion de leurs corrélats référentiels, rares sont en fait les verbes de ce type ;
Austin remarque justement qu’« il nous arrive presque toujours de nommer
spontanément les actions physiques non en termes d’acte physique minimum,
mais en termes qui incluent un nombre plus ou moins grand, toujours extensible,
de ce qu’on peut appeler les conséquences naturelles de l’acte » (1970, p. 121) :
impossible d’échapper à ce réflexe interprétatif que dénonce Roland Barthes.
Prenons encore l’exemple d’un terme comme « vieillir » : vieillir, c’est prendre
de l’âge, ce qui peut en principe se mesurer arithmétiquement. Mais dans son
fonctionnement en discours, le terme est bel et bien subjectif, puisqu’on peut
répondre par « tu trouves » à l’assertion « Pierre a vieilli », le modalisateur
« trouver » dénonçant la phrase comme évaluative – car en vertu de la loi
d’informativité (tous les êtres humains, à tout instant de leur existence, prennent
de l’âge), la phrase « Pierre a vieilli » signifie en réalité : « l’apparence
extérieure de Pierre, telle que je la perçois subjectivement aujourd’hui, me
semble différente de celle que j’en avais subjectivement perçu la dernière fois
que je l’ai vu, et ce changement me semble révélateur du fait qu’il avance en
âge1 ». Il n’est pas, nous l’avons dit, jusqu’aux noms propres (dont l’usage
reflète la compétence culturelle de L, ainsi que celle qu’il prête à A), et aux
indications chiffrées (qui pourtant, d’après Barthes, 1973, « connotent
emphatiquement la vérité du fait »), qui ne puissent se prêter à un usage subjectif
– on peut ainsi comparer :
« plus de 1 000 tracts » (qui sous-entend un jugement d’importance) vs
« 1 100 tracts » ;
« près de 2 000 personnes » (polarité positive) vs « moins de 2 000
personnes » (polarité négative : ce n’est pas énorme, par rapport à ce que l’on
pouvait escompter) ;
« la région Rhône-Alpes est la première en importance si l’on excepte Paris »
vs « la deuxième après Paris ».
Il existe pourtant un type et un seul de comportement langagier qui peut être à
100 % objectif : c’est le discours qui reproduit, intégralement, en style direct, un
énoncé antérieur. S’interrogeant sur la fonction mimétique des énoncés narratifs,
Genette distingue ainsi les « récits d’événements » (dont la mimesis ne peut être
qu’illusoire), et les « récits de paroles » (1972, p. 189 : « Si l’"imitation" verbale
d’événements non verbaux n’est qu’utopie ou illusion, le "récit de paroles" peut
sembler au contraire a priori condamné à cette imitation absolue dont Socrate
démontre à Cratyle que, si elle présidait vraiment à la création des mots, elle
ferait immédiatement du langage une reduplication du monde. »). Mais il faut
immédiatement préciser que cette reproduction intégrale est exceptionnelle, le
statut normal d’un énoncé rapporté étant au contraire d’introduire par rapport à
l’énoncé originel un certain nombre de distorsions « subjectives » ; et que
l’objectivité dont il est ici question vaut bien pour L0 (sujet rapporteur), mais
non pour L1 (sujet responsable de l’énoncé originel)2, qui s’est trouvé quant à lui
confronté (sauf bien entendu si L1 cite lui-même un L2) au problème de la
production d’un « récit d’événements », problème qui se trouve donc à l’origine
de tout acte discursif. Or dès qu’il s’agit de convertir en objet verbal un objet
non verbal, l’hétéromorphie constitutive de ces deux types de réalité3 institue
immanquablement une béance dans laquelle vient plus ou moins subrepticement
se lover la subjectivité langagière4.
On pourrait croire que ces constatations ne débouchent que sur la conclusion
résignée : tout est subjectif dans le langage, et tous les textes sont de ce point de
vue à renvoyer dos à dos. Mais il nous semble plus intéressant de dépasser cette
affirmation éculée en tentant de clarifier le statut (les différents statuts) de cette
bien envahissante subjectivité.

1.2 Ambiguïté des termes « objectif » vs « subjectif »

Sans l’illustre caution de Benveniste, nous n’aurions certes pas eu la hardiesse


de choisir, pour désigner l’ensemble des faits linguistiques que nous voulions
tenter d’élucider, un terme aussi piégé que celui de « subjectivité ».

1.2.1 Subjectivité déictique vs affective ou évaluative

Il convient d’abord de préciser que la subjectivité déictique est d’une nature


toute différente de la subjectivité affective ou évaluative :

– L’emploi des déictiques, tout en étant solidaire de la situation énonciative,
repose en effet sur un consensus incontestable : dans une situation donnée, tout
le monde s’accordera à reconnaître que l’emploi d’un « ici » ou d’un
« maintenant » est approprié ou inadéquat.

– L’emploi des évaluatifs peut au contraire toujours, dans une situation
énonciative donnée, être contesté, car il dépend de la nature individuelle du sujet
d’énonciation. Si l’on décide, restrictivement, de n’appeler « subjectives » que
les modalités de discours qui impliquent une vision et une interprétation toutes
personnelles du référent5, alors les déictiques, tout en restant énonciatifs, devront
être considérés comme « objectifs ».
Cela étant dit, les shifters partagent avec les autres unités subjectives une
propriété que l’on peut diversement formuler : « Le locuteur qui utilise ces
signes est lui-même pris en considération dans les règles sémantiques » qui
définissent leur contenu (Brekle, 1974, p. 33) ; toutes ces expressions « ne
désignent leur référent que par rapport à, et surtout à l’intérieur de l’instance de
discours où elles sont employées » (Ducrot, 1972 a, p. 70-71) ; et nous dirons
enfin avec Jean-Claude Milner, auquel nous empruntons le concept sans épouser
le détail de son analyse, que les unités subjectives, shifters compris, sont
dépourvues d’« autonomie référentielle » : « Certains éléments comme les
pronoms personnels ont un référent définissable dans des énoncés particuliers,
mais qui est en fait entièrement dépendant de ceux-ci ; dès que l’énoncé change,
les conditions de définition de la référence changent aussi » (1973, p. 131). En
d’autres termes : les unités lexicales reçoivent toutes, au cours de leur
actualisation discursive, un corrélat référentiel déterminé. Mais elles se
répartissent en deux classes selon qu’en langue, elles renvoient ou pas à une
classe dénotative (virtuelle) ayant des contours précis.
Milner semble considérer que les termes évaluatifs sont référentiellement
autonomes. Peut-on pourtant définir, « hors énoncé », la classe des objets
« beaux », ou même « grands » ? et celle des « imbéciles »6 ? Ce qui nous
autorise à regrouper sous la même étiquette « subjective » des unités par ailleurs
aussi différentes que les shifters, les affectifs ou les axiologiques, c’est qu’étant
selon divers modes solidaires de la situation d’énonciation, ils ne possèdent pas
de classe dénotative autonome (c’est-à-dire indépendante de la situation, et/ou
du sujet, d’énonciation). Telle est d’ailleurs l’attitude de Husserl, auquel Milner
se réfère longuement : après avoir ainsi opposé les « expressions objectives » et
les « expressions subjectives » (« Nous disons qu’une expression est objective
quand [...] elle peut être comprise sans qu’on ait besoin nécessairement de
prendre en considération la personne qui l’exprime ni les circonstances dans
lesquelles elle s’exprime [...]. D’autre part, nous nommons essentiellement
subjective et occasionnelle [toute expression pour laquelle il est nécessaire]
d’orienter à chaque fois sa signification actuelle suivant l’occasion, suivant la
personne qui parle ou sa situation »), Husserl précise en effet que ce « caractère
occasionnel » s’attache non seulement aux pronoms personnels et autres
déictiques, mais aussi aux « expressions de perceptions, de convictions, de
doutes, de vœux, d’espérances, de craintes, d’ordres, etc. »7 (c’est-à-dire aux
expressions affectives et évaluatives).
La première ambiguïté du terme « subjectif » tient donc au fait qu’il recouvre
deux sous-classes d’expressions autonomes sémantiquement, mais non
référentiellement :
les déictiques, dont l’application référentielle dépend de certaines données de la
situation énonciative ;
les autres, dont l’usage dépend de la spécificité des compétences culturelle et
idéologique de leur utilisateur, et que la Logique de Port-Royal (1970, p. 97-98)
dit « équivoques par erreur » : « Ainsi le mot de "véritable religion" ne signifie
qu’une seule et unique Religion, qui est dans la vérité la Catholique, n’y ayant
que celle-là de véritable. Mais parce que chaque peuple et chaque secte croit que
sa Religion est la véritable, ce mot est très équivoque dans la bouche des
hommes, quoique par erreur. Et si on lit dans une Histoire, qu’un Prince a été
zélé pour la véritable Religion, on ne saurait dire ce qu’il a entendu par-là, si on
ne sait de quelle religion a été cet Historien » : le contenu référentiel de telles
expressions ne peut être déterminé sans que l’on fasse appel à certaines
informations sur L0. Autre exemple (concernant cette fois les axiologiques) : « Si
je dis, par exemple, il n’y avait que des hommes de six pieds qui fussent enrôlés
dans l’armée de Marius, ce terme d’hommes de six pieds n’était pas sujet à être
équivoque par erreur, parce qu’il est bien aisé de mesurer des hommes, pour
juger s’ils ont six pieds » (l’expression est donc objective). « Mais si l’on eût dit
qu’on ne devrait enrôler que de vaillants hommes, le terme de vaillants hommes
eût été plus sujet à être équivoque par erreur, c’est-à-dire à être attribué à des
hommes qu’on eût crus vaillants, et qui ne l’eussent pas été en effet. » Pour
Arnault et Nicole, qui ne se font pas scrupule d’ériger en objectivité leur propre
subjectivité, et qui considèrent que même de telles expressions sont susceptibles
d’un usage juste (il y a « dans la vérité » une religion véritable, et des hommes
« en effet » vaillants), ce n’est que « par erreur » qu’elles prêtent à équivoque :
l’esprit humain est si faillible...

1.2.2 Subjectivité explicite vs implicite


Deuxième distinction : la subjectivité langagière peut s’énoncer sur le mode
de l’explicite (formules subjectives qui s’avouent comme telles), ou sur le mode
de l’implicite (formules subjectives qui tentent de se faire passer pour
objectives).
Il s’agit ici d’évaluer la différence qui existe entre par exemple :
(i) « je trouve ça beau »,
et
(ii) « c’est beau ».
Les deux phrases s’opposent manifestement :
par leur visée assertive : en (i), j’informe autrui de ce que je pense de l’objet en
question ; en (ii), j’informe autrui d’une des propriétés (qui me semble être
caractéristique) de l’objet ;
par leur modalité énonciative : en (i), l’évaluation est ouvertement rattachée à une
source évaluative individuelle ; en (ii), l’évaluation est détachée de L0, ce qui
produit un « effet d’objectivité » – la possibilité d’utiliser des formules de type
(ii) reposant selon les cas soit sur un « présupposé de connivence » ((ii) ne
préjuge en rien de l’opinion des autres en la matière vs (ii) signifie : « je trouve
ça beau » + « j’ai de bonnes raisons de supposer que vous, et la plupart des gens,
êtes d’accord avec cette appréciation, ou le seriez le cas échéant »), soit sur un
« présupposé de compétence de L0 » (« je trouve ça beau » : « je porte un
jugement que j’endosse personnellement dans la mesure où je ne suis pas sûr,
étant donné que je ne maîtrise pas parfaitement la norme d’évaluation en
vigueur, d’avoir raison » vs « c’est beau » : « je me permets d’objectiver mon
jugement car en vertu de ma connaissance du code esthétique, je m’octroie le
droit d’ériger mon appréciation personnelle en un jugement de validité
générale »8).
Il n’existe cependant pas entre les deux formulations de véritable hiatus
sémantique. D’une certaine manière, elles se rattachent toutes deux à L0, et sont
toutes deux subjectives. Cette continuité apparaît par exemple dans la fréquence
des correctifs qui explicitent après coup la nature individuelle de la source
d’évaluation : « c’est beau – enfin je trouve », « c’est un imbécile – à mon
avis » ; et dans le caractère naturel, paisible des répliques contestatrices du type
[« c’est beau »] – « je ne trouve pas9 », répliques qui ressemblent beaucoup à
celles que suscite la formulation explicitement subjective, ce qui tend à prouver
qu’en énonçant la phrase « c’est beau », L admet implicitement qu’elle signifie
en fait « je trouve que c’est beau », et reconnaît à son partenaire discursif le droit
absolu de contester son jugement évaluatif ; et que le modalisateur de
subjectivité, même lorsqu’il n’est pas explicite, affleure toujours à la surface de
l’énoncé.
Mais nous ne voulons pas pour autant justifier l’attitude qui consiste à
considérer (ii) comme un dérivé transformationnel de (i). Car outre qu’il
contraint le descripteur à choisir arbitrairement, au sein du paradigme des
modalisateurs, celui qu’il convient de catalyser, ce traitement gomme
allégrement la différence tout de même fondamentale (et dont les implications
pragmatiques sont considérables) qui existe entre les deux modalités
énonciatives ; différence qui ne se rencontre qu’à la première personne, car dès
lors qu’elle correspond à l’allocutaire ou au délocuté, la source énonciative doit
obligatoirement être explicitée. Tel est le privilège somme toute exorbitant du
sujet d’énonciation : il a le droit (qu’heureusement l’allocutaire peut à chaque
instant lui contester), en effaçant le lien qui relie à sa propre subjectivité la
proposition assertée, de « faire comme si » c’était la vérité vraie qui parlait par
sa bouche.

Conclusion
– Les marqueurs de subjectivité peuvent plus ou moins10 avouer, ou au
contraire dissimuler, leur statut d’unités subjectives. En ce qui concerne les
jugements de vérité qu’il est susceptible de porter sur les contenus assertés, nous
avons ainsi montré ailleurs (1978, p. 61) que L0 pouvait intervenir selon trois
modalités, dont la première et la troisième relèvent de l’implicite discursif :
• implicitement, il évalue comme vrai son énoncé global ;
• il peut se présenter comme la source explicite de l’assertion, donc le garant de
sa vérité/fausseté (« j’estime que », « je doute que », « à mon avis »...) ;
• il peut enfin inscrire dans l’énoncé certains jugements de vérité/fausseté sous la
forme de présupposés (voire de sous-entendus) véhiculés par certains items
lexicaux figurant dans cet énoncé (« savoir », « prétendre », etc.),
et qu’un certain nombre de procédés (ellipse en surface de toute mention de la
source L0, formulation présuppositionnelle de certains éléments d’information)
avaient pour fonction commune de produire un « effet d’objectivité » (comme on
parle d’effet de réel).
– Il nous semble tout aussi injustifié de radicalement dissocier, que d’assimiler
totalement, les deux types de formulation (i) et (ii) : une phrase telle que « c’est
beau » a beau se donner par usurpation des allures objectives, et sembler émaner
d’un sujet universel, elle est bel et bien marquée subjectivement. C’est de
l’énonciation subjective objectivisée, mais c’est de l’énonciation subjective tout
de même.
La présence de l’énonciateur dans l’énoncé ne se manifeste donc pas
nécessairement par la figuration d’un « je » linguistique : une description
« impersonnelle » peut être éminemment « subjective », et un récit endossé par
le « je » adopter un point de vue universaliste, tels ceux de Leiris dont Butor
écrit qu’« il apporte en littérature un type d’objectivité profondément nouveau
(et d’autant plus intéressant qu’il se manifeste par l’emploi d’un "je"), une mise
en situation de la culture occidentale parmi les autres » (Le Monde du 30 janv.
1976, p. 18) ; on peut fort bien parler de soi en s’absentant de la surface textuelle
(« Madame Bovary, c’est moi »), et parler d’un « autre » en disant « je ». On l’a
souvent remarqué à propos du discours littéraire ; cela vaut aussi pour les
productions névrotiques : de l’obsessionnel, dont le discours est explicitement
assumé par un « je » omniprésent, et de l’hystérique, qui s’approprie
difficilement ce « je », celui qui s’énonce le plus dans son énoncé n’est peut-être
pas, d’après Luce Irigaray (1967), celui qu’on croit.
Le concept de « distance » est au confluent de toutes ces ambiguïtés11, car
d’une part, la distance énonciative, si son instauration correspond bien le plus
souvent à une tension objectivisante, peut dans certaines conditions servir à
emphatiser un état subjectif, comme le remarque Maurice Blanchot (1949, p. 28-
29) : « Il ne suffit pas d’écrire : Je suis malheureux ; tant que je n’écris rien
d’autre, je suis trop près de moi, trop près de mon malheur, pour que ce malheur
devienne vraiment le mien sur le mode du langage : je ne suis pas encore
vraiment malheureux. Ce n’est qu’à partir du moment où j’en arrive à cette
substitution étrange : il est malheureux, que le langage commence à se constituer
en langage malheureux pour moi, à esquisser et à projeter lentement le monde du
malheur tel qu’il se réalise en lui » ; et inversement, la distance objectivisante
peut se formuler à l’aide de ces « je dis, je répète, je crois, je pense, je sais »,
dont Courdesses remarque (1971, p. 25) qu’ils correspondent à « un regard
réflexif du sujet parlant sur son propre énoncé » : ils permettent en effet à
l’énonciateur, en se dédoublant, de s’objectiver. D’une certaine manière, on peut
alors considérer que la phrase « je trouve que c’est beau », parallèle à « il trouve
que c’est beau », est plus objective que « c’est beau ».
La subjectivité peut emprunter les voies du « il », et l’objectivité celles du
« je » : c’est pour rendre compte de ce paradoxe énonciatif qu’au lieu de nous en
tenir au cas des shifters et des modalisateurs explicites, nous avons préféré tenter
d’élargir l’inventaire des unités subjectives – même si cette ouverture s’est faite
au bénéfice d’un certain flou descriptif et terminologique, puisque l’on peut
concurremment appeler subjective :
(i) l’attitude qui consiste à parler ouvertement de soi ;
(ii) celle qui consiste à parler d’autre chose, mais en termes médiatisés par une
vision interprétative personnelle12.

1.2.3 Autre aspect de cette ambiguïté

Le couple « subjectif »/« objectif » a été jusqu’à présent assimilé aux procédés
de dévoilement/masquage du sujet d’énonciation. Mais cette conception de
l’objectivité comme effacement du sujet parlant (appelons-la I) entre en conflit
avec une autre conception (II) de l’objectivité : un énoncé objectif, c’est aussi
parfois un énoncé conforme à ce que l’on estime être la réalité des choses ; et
l’on peut, en ce sens, être objectif sans être neutre, et être neutre, sans être
objectif. En ce sens toujours, la phrase « x prétend que P », qui implique un
« parti pris » de L0, peut être tout aussi objective que « x dit que P », si L0 peut
démontrer à partir de preuves irréfutables la fausseté des allégations de x, et la
formule de l’instituteur de La Femme du boulanger, « Jeanne d’Arc crut
entendre des voix » (qui présuppose effectivement que pour L0, ces voix ne sont
que des fantasmes acoustiques), aussi objective que celle du curé qui lui
reproche avec véhémence sa partialité didactique, « Jeanne d’Arc entendit des
voix ».
C’est sur cette polysémie du mot « objectif » – qui tantôt dénote une propriété
interne à l’énoncé (absence de marques de l’inscription de L0), et tantôt son
adéquation référentielle (évaluée par le récepteur), tantôt sa neutralité, et tantôt
sa justesse – que joue la formule du Nouvel Observateur, se définissant comme
« le plus objectif [au sens II] des journaux d’opinion [donc subjectifs I] et le plus
engagé [subjectif I] des journaux d’information [objectifs II] » ; et c’est
l’existence d’une objectivité évaluative que souligne cette boutade d’Étiemble :
« Appelons un chat un chat, et Staline un tyran. » Cette réflexion sur la
subjectivité langagière débouche alors sur un problème connexe, que nous avons
abordé ailleurs13 : celui des mécanismes qui fondent, et tentent d’imposer au
récepteur, la vérité d’un énoncé.
Or ces deux types d’objectivité ne vont pas toujours de pair. Et l’on peut
même estimer que le statut du sujet parlant étant par essence (assujetti qu’il est
aux contraintes de son appareil perceptif, de sa localisation spatio-temporelle, de
ses compétences linguistique, culturelle et idéologique, etc.) d’être subjectif, le
discours « subjectif » est en quelque sorte plus « naturel » que le discours
« objectif », qui ne peut être que le produit « artificiel » d’une transformation
opérée à partir de données subjectives (il ne faut pas chercher bien loin la
réponse à cette question que pose Musil dans L’Homme sans qualités :
« Pourquoi, quand on parle d’un nez rouge, se contente-t-on de l’affirmation fort
imprécise qu’il est rouge, alors qu’il serait possible de le préciser au millième de
millimètre près par le moyen des longueurs d’onde ? »14). Les « impostures » du
discours à prétentions objectives ont été maintes fois, et de divers horizons,
dénoncées : par la sémantique générale, qui montre qu’en multipliant les
déictiques, et mentionnant systématiquement la nature de la source évaluative15,
on accède à une pratique langagière plus « saine » et plus honnête que celle qui
consiste à faire abusivement l’économie des opérateurs de subjectivité : plus on
est subjectif (au sens I), et plus on est objectif (au sens II), Korzybski serait
sûrement disposé à admettre cet apparent paradoxe ; par Prieto s’agissant du
discours scientifique, dont il montre qu’il ne devient objectif qu’à partir du
moment où il prend conscience de son impossibilité à l’être, et qu’il incorpore
une réflexion sur les limites de sa propre validité (1975, p. 158 : « C’est donc
précisément lorsqu’on reconnaît qu’elle n’est pas objective dans le sens
traditionnel du terme qu’une connaissance de la réalité matérielle devient
objective dans le sens que nous proposons ici ») ; et s’agissant du discours
littéraire, par Roland Barthes : « Réclamer agressivement en faveur du "Fait tout
seul", réclamer le triomphe du référent, c’est mutiler le réel de son supplément
symbolique, c’est commettre un acte de censure contre le signifiant qui déplace
le fait, c’est refuser l’autre scène, celle de l’inconscient. En repoussant le
supplément symbolique, le narrateur (même si c’est à nos yeux par une feinte
narrative) prend un rôle imaginaire, celui de savant ; le signifié de la lexie est
alors l’asymbolisme du sujet de l’énonciation : Je se donne pour asymbolique ; la
dénégation du symbolique fait évidemment partie du code symbolique lui-
même » (et la dénégation de la subjectivité, partie du code subjectif lui-même) ;
Barthes qui déclare encore « On pourrait imaginer une histoire de la littérature,
ou, pour mieux dire : des productions de langage, qui serait l’histoire des
expédients verbaux, souvent très fous, dont les hommes ont usé pour réduire,
apprivoiser, nier, ou au contraire assumer ce qui est toujours un délire, à savoir
l’inadéquation fondamentale du langage et du réel. Je disais à l’instant, à propos
du savoir, que la littérature est catégoriquement réaliste, en ce qu’elle n’a jamais
que le réel pour objet de désir ; et je dirai maintenant, sans me contredire parce
que j’emploie ici le mot dans son acception familière, qu’elle est tout aussi
obstinément irréaliste ; elle croit sensé le désir de l’impossible.16 »
« Réalisme », « objectivité » : il n’est pas bien difficile, avec des termes aussi
complaisamment polysémiques17, de construire des énoncés paradoxaux ;
paradoxes sur lesquels nous avions en cours de route achoppé (constatant ainsi
avec Perec qu’une certaine quête d’exhaustivité descriptive reflétait une tension
réaliste, mais produisait un effet irréaliste ; remarquant que dans les énoncés
fictionnels, les opérateurs d’approximation – « cela dura une minute peut-être »,
« le corbeau lui tint à peu près ce langage » – engendraient souvent un effet-de-
réel18), et dont on voit mieux maintenant le principe fondateur : croire aux
possibilités du réalisme, c’est être suprêmement irréaliste ; prétendre à
l’objectivité de type I (et faire comme si les faits se racontaient d’eux-mêmes),
c’est contrevenir à l’objectivité de type II (c’est-à-dire trahir le statut effectif de
toute parole), donc avoir un comportement typiquement imaginaire, et relevant
de ce qu’on peut appeler le « fantasme de Sirius » : il ne peut être qu’un leurre
cet effet de transparence que produit le gommage des marques énonciatives19 ; il
ne peut être qu’un imposteur, celui que Barthes appelle « L’Homme aux
Énoncés » (1974, p. 54 : « Le Père, c’est le Parleur : celui qui tient des discours
hors du faire, coupés de toute production ; le Père, c’est l’Homme aux Énoncés.
Aussi, rien de plus transgressif que de surprendre le Père en état d’énonciation ;
c’est le surprendre en ivresse, en jouissance, en érection : spectacle intolérable
(peut-être sacré, au sens que Bataille donnait à ce mot), que l’un des fils
s’empresse de recouvrir – sans quoi Noé y perdrait sa paternité. Celui qui
montre, celui qui énonce, celui qui montre l’énonciation, n’est plus le Père »)20.
Et l’on peut effectivement lui préférer « l’homme aux énonciations », dont
l’attitude scripturale vise à ébranler les assurances du « réalisme », à relativiser
la vérité du dire, à avouer au lieu de les masquer la subjectivité et l’arbitrarité
des comportements discursifs ; et les auteurs qui plutôt que de se poser en
démiurges omnipotents, affichent les procédures par lesquelles ils
« s’autorisent ». Mais il serait bien naïf de croire à l’honnêteté sans tache de
cette « écriture performative » dont nous avons décrit par ailleurs (1977 a) les
différents visages, et bien imprudent de jeter l’exclusive sur les textes qui
camouflent, au nom du principe de plaisir (celui du lecteur), leur travail de
production21. Opposant ainsi aux pratiques « illusionnistes » l’honnêteté
scripturale d’un Diderot, Lecointre et Le Galliot déclarent (1972, p. 230) :
« L’une des spécificités du texte de Diderot consiste à ne pas dissimuler ce
conflit par l’exercice de quelques techniques illusionnistes, mais au contraire à le
dialectiser par un déplacement constant de l’énonciation du récit au discours, qui
ne cherche à se l’approprier que pour lui restituer aussitôt une autorité précaire et
fugitive. Par le jeu de cette dialectique, ce texte suggère une véritable éthique
littéraire, qui revient à souligner l’irréductibilité foncière entre un pseudo- "réel"
et sa représentation dans un espace textuel donné. » Soit. Mais on peut se
demander si ce jeu dialectique n’est pas en même temps la ruse suprême
qu’emprunte le discours pour s’authentifier et accroître son potentiel de
crédibilité, et si Diderot n’est pas en fait le plus habile des illusionnistes...

1.3 La typologie des discours

Après cette tentative de clarification des différents sens que peut prendre le
mot de « subjectivité », revenons-en à notre ambition initiale de repérer tous les
repaires énoncifs du sujet d’énonciation. Nous avons dit son omniprésence, et
que la tension objectivante d’un énoncé ne pouvait jamais être qu’asymptotique.
Mais on ne peut se contenter pour autant des conforts d’une formule telle que
« la subjectivité est partout dans le langage » : ce serait s’interdire de percevoir
les différences qui existent de ce point de vue entre telle ou telle production
discursive ; ce serait nier que les possibilités de désembrayage, de distanciation,
d’objectivation, sont tout aussi caractéristiques du fonctionnement langagier que
sa prise en charge subjective, et qu’elles fondent dans une certaine mesure la
lisibilité d’un texte : au-delà d’un certain seuil d’« opacité22 », le texte risque en
effet, Luce Irigaray le remarque à propos des productions des obsessionnels, de
verser dans « l’incommunicable23 ».
Toutes les phrases sont bien en un sens marquées subjectivement. Mais il n’est
pas vrai que
(1) « La terre est ronde », et
(2) « La lune décroît », le soient au même titre que
(3) « La lune est aussi belle ce soir qu’une faucille d’or dans le champ des
étoiles » :
considérer (1) comme une phrase subjective sous prétexte que la terre est en
fait légèrement aplatie en ses deux pôles, c’est confondre la rotondité des
langues naturelles avec la sphéricité des mathématiciens : linguistiquement, « la
terre est ronde » signifie que la terre est, en gros, sphérique (assertion qui se
fonde, c’est vrai, non sur un donné perceptif, mais sur un savoir historiquement
daté) ; quant à la phrase (2), elle énonce une vérité dans une certaine mesure
objective, puisque conforme à la perception non d’un Sirius dont le point de vue
importe finalement peu, mais de l’ensemble des terriens24.
À la formule précédente nous préférerons donc celle-ci, plus productive : toute
séquence discursive porte la marque de son énonciateur, mais selon des modes et
des degrés divers. La seule attitude légitime, c’est d’admettre que toute séquence
se localise quelque part sur l’axe qui relie les deux pôles infiniment éloignés de
l’objectivité et de la subjectivité ; la seule entreprise rentable, c’est d’essayer
d’en identifier, différencier et graduer les divers modes de manifestation. C’est
dans ce but que nous avons opposé les subjectivités déictique/non déictique,
explicite/implicite ; distingué les « subjectivèmes » affectifs, évaluatifs,
modalisateurs et axiologiques ; envisagé d’autres lieux encore, plus discrets,
d’émergence de cette subjectivité. Il ressort de tout cela que les subjectivèmes
constituent un ensemble de faits beaucoup trop hétérogènes (par leur nature, leur
statut, leur valeur graduelle) pour qu’on puisse espérer élaborer de sitôt une
procédure de calcul du taux de subjectivité que comporte un texte quelconque ;
mais que leur description permet déjà dans une certaine mesure d’évaluer
comparativement, qualitativement et quantitativement, le fonctionnement
énonciatif de deux items, séquences, unités ou ensembles textuels déterminés.
En d’autres termes, les considérations énonciatives peuvent être utilisées
comme critères, concurremment à d’autres (ces critères sont en effet nombreux,
hétérogènes, et en relation de « classification croisée » : ils peuvent être de
nature formelle, thématique, rhétorique, pragmatique, etc.), pour fonder une
typologie des énoncés, cette typologie dont on clame de toute part qu’elle doit
venir évincer et remplacer l’ancienne distinction rhétorique des genres.

1.3.1 Les faits énonciatifs pertinents


Ces critères énonciatifs sont eux-mêmes hétérogènes ; une typologie de cette
nature25 devra en effet prendre en compte :

a) Le dispositif énonciatif extra-verbal, c’est-à-dire le nombre et la nature des
actants de l’énonciation impliqués dans l’échange verbal.
C’est par exemple sur cette base que Freud oppose (1971, p. 147 et 201)
l’esprit « inoffensif » et l’esprit « tendancieux » : le premier se joue entre deux
actants seulement (auxquels peuvent venir s’adjoindre des actants-témoins, mais
cela vaut pour tous les mots d’esprit, dont l’efficacité ludique se trouve renforcée
par la présence d’un public complaisant), à savoir le locuteur et le (ou les)
récepteur(s) du bon mot ; le second implique nécessairement (et suffisamment)
le trio énonciatif suivant : « celui qui fait le mot, celui qui défraie la verve hostile
ou sexuelle, enfin celui chez qui se réalise l’intention de produire du plaisir »,
c’est-à-dire, en plus des sujets émetteur et récepteur, ce que l’on peut appeler un
actant-cible. On peut de même considérer que le discours polémique26 engage
trois actants abstraits, à savoir :
un locuteur polémiste, qui vise à discréditer
une cible aux yeux d’un
destinataire, que L cherche à se constituer comme complice.

Remarques
– À la différence de la cible, qui n’est pas en tant que telle incorporée au
circuit communicationnel, l’émetteur et le récepteur constituent les deux seuls
véritables « énonciateurs » de l’échange verbal.
– Ces différents actants fonctionnels peuvent être concrètement pluriels.
Inversement, ils peuvent dans certains cas fusionner. Il arrive ainsi parfois, dans
le discours polémique, que la cible vienne coïncider avec le destinataire, voire
avec l’émetteur (discours « auto-polémique »).

b) Le dispositif intra-verbal, c’est-à-dire le nombre et la nature des différents
actants de l’énoncé, dont certains sont plus ou moins censés représenter
linguistiquement certains actants de l’énonciation.
Le discours polémique se caractérise ainsi par le fait :
que la cible est nécessairement mentionnée dans l’énoncé : même lorsqu’elle
n’est pas clairement et nommément désignée, elle doit être suffisamment
identifiable pour que le discours puisse être perçu comme polémique ;
que l’énonciateur-émetteur, et à un moindre degré l’énonciateur-récepteur, sont en
général inscrits avec une certaine insistance dans la surface textuelle : à la
différence des discours scientifique (cf. Dubois et Sumpf, 1968, p. 152-153) et
didactique (cf. Courdesses, 1971, p. 25 et 32), le discours polémique est en
principe fortement marqué énonciativement.
Toute analyse de discours doit commencer par définir ce que l’on appelle
parfois « l’appareil formel de l’énonciation », c’est-à-dire le statut intratextuel
des différents actants de l’énonciation :

1 Statut linguistique du locuteur (nous soulèverons plus loin le problème
particulier du discours littéraire et fictionnel) : quels sont les degrés et les
modalités de sa présence dans l’énoncé ? À la lumière de ce qui a été dit
précédemment, on peut en effet établir les distinctions suivantes :
présence explicite, intervention directe au moyen du signifiant « je » (ou de l’une
de ses variantes) ;
présence indirecte à travers les expressions affectives, interprétatives, évaluatives,
modalisatrices, axiologiques – dans la mesure où le contexte démontre qu’elles
ne peuvent être prises en charge par un autre actant de l’énoncé, donc qu’elles
présupposent nécessairement une instance discursive autonome ;
présence qui se manifeste enfin à travers l’ensemble des choix stylistiques et de
l’organisation du matériau verbal : dans une certaine mesure variable avec les
textes, la figure du locuteur, nous l’avons dit et répété, s’inscrit toujours, en
surface ou en filigrane, dans l’énoncé.

2 Statut linguistique de l’allocutaire
Nous avons, excessivement sans doute, centré notre réflexion sur le seul
énonciateur-locuteur. Or si le rôle énonciatif de l’allocutaire est toujours
moindre, il arrive, ainsi que le remarque Genette, que dans certains types de
textes la figure fantomatique de celui qu’il appelle le « narrataire », déterminant
l’attitude de locution, vienne en quelque sorte hanter, habiter tous les replis du
texte : « À l’orientation vers le narrataire, au souci d’établir ou de maintenir avec
lui un contact, voire un dialogue [...], correspond une fonction qui rappelle à la
fois la fonction "phatique" (vérifier le contact) et la fonction "conative" (agir sur
le destinataire) de Jakobson. Rodgers nomme ces narrateurs, de type sandhien,
toujours tournés vers leur public et souvent plus intéressés par le rapport qu’ils
entretiennent avec lui que par leur récit lui-même, des "raconteurs". On les aurait
plutôt appelés autrefois des "causeurs", et peut-être doit-on nommer la fonction
qu’ils tendent à privilégier fonction de communication ; on sait quelle
importance elle prend dans le roman par lettres, et spécialement peut-être dans
ces formes que Jean Rousset nomme "monodies épistolaires", comme
évidemment les Lettres portugaises où la présence absente du destinataire
devient l’élément dominant (obsédant) du discours » (1972, p. 262). Cette
présence fantasmatique constitue également chez Beckett « la dynamique
motrice du récit », présence que Gianni Celati décèle dans l’abondance des
expressions phatiques (« Suivez-moi bien... »), des interrogations qui « renvoient
à un sujet distinct du moi narrateur, qui participe au discours et pourrait soulever
des objections, poser des questions embarrassantes, accuser ou nier », mais aussi
dans cette « gesticulation d’appel, de rappel, de conjuration, de révolte et
d’exhibition », ce « spectacle hystérique » qui « suppose la présence de l’autre »
(1973, p. 226-227).
Tout cela est fort juste. Mais il faut remarquer que cette présence de l’autre,
comme celle de L, se manifeste à l’aide de procédés, et selon des degrés, divers.
Nous en distinguerons, arbitrairement – car nous avons une fois de plus affaire à
un axe continu – trois :
(1) La zone des indices d’allocution les plus explicites est occupée par ces
« appellatifs » (ou « vocatifs27 ») étudiés par Delphine Perret, et dont la fonction
première consiste pour elle à expliciter et conforter la relation sociale qui existe
entre les deux partenaires de l’échange verbal (1968, p. 9) : « Chaque homme se
veut comme un terme distinct et lié aux autres termes par le type de relation qu’il
entretient avec eux. X est "Pierre" pour A, "monsieur" pour B, "papa" pour C,
"oncle Pierre" pour D, "monsieur le directeur" pour E, etc. C’est ainsi qu’il se
définit socialement et il semble y tenir. On apprend aux enfants à nommer les
gens : "Merci – Merci qui ? Merci mon chien ? – Merci papa". L’homme veut
être appelé adéquatement à ce qu’il pense être pour l’autre. Le terme d’adresse
affirme alors cette relation », relation qui dépend de leur statut relatif
intrinsèque, mais aussi du contrat particulier qui les lie dans une situation
particulière de communication : dès l’instant où elle franchira la portière d’un
taxi, une même personne sera gratifiée d’un « Bonjour madame » par le même
chauffeur qui lui décochait quelques secondes auparavant, alors qu’elle n’avait
que le statut de piétonne anonyme, un cavalier « Hello poulette » (l’exemple est,
encore, de D. Perret).
Dans le discours écrit, l’allocution prend la forme rhétorique bien connue de
l’« adresse au lecteur », laquelle peut être plus ou moins directe28 et explicite :
les procédés sont nombreux qui permettent au sujet d’énonciation de dessiner
dans l’énoncé les contours de la classe des destinataires auxquels il s’adresse
premièrement (« Je précise pour les curieux que... », « Les militants sentent la
nécessité de prendre du recul. C’est à eux que je voudrais parler... »), et de les
prendre à partie.
L’impératif peut être fonctionnellement assimilé au vocatif, dans la mesure où
il établit comme lui « un rapport direct et immédiat entre le destinateur et le
destinataire », ce qui autorise Lecointre et Le Galliot (1972, p. 228) à les ranger
conjointement dans la catégorie des procédés de l’« intimation ».
(2) Car l’impératif inclut toujours une deuxième personne. Mais il n’en est pas
de même pour l’interrogation. Dans ces exemples de Jacques le Fataliste
(« Comment s’étaient-ils rencontrés ?... Comment s’appelaient-ils ?... Où
allaient-ils ? Est-ce que l’on sait où l’on va ? »), l’interrogation permet certes de
« simuler la curiosité et l’impatience du destinataire », mais sans l’interpeller
nommément. C’est pourquoi il faut admettre que seules les questions qui se
formulent à la seconde personne relèvent de l’allocution explicite, et que les
autres, sollicitant l’attention du destinataire sans lui faire directement violence,
ont une fonction allocutive plus atténuée.
(3) Plus subtilement, la présence du destinataire s’inscrit enfin dans la totalité
du matériel linguistique qui constitue l’énoncé, que le locuteur élabore de
manière à ce qu’il soit compris par l’allocutaire, et conforme à ses propres
objectifs illocutoires. Qu’on l’envisage dans sa fonction conative ou
informationnelle (car informer autrui, c’est faire en sorte qu’il comprenne et
admette l’information : les énoncés référentiels ne sont pas pour autant
pragmatiquement neutres), c’est donc la totalité de l’énoncé qui reflète et
construit, indirectement, une certaine image que L se fait de A.
Mais à l’instar de celles du locuteur, plus les traces de l’inscription dans
l’énoncé se font implicites, et plus elles s’estompent, plus il devient difficile d’en
cerner les contours. On les voit poindre pourtant, entre autres lieux :
dans le degré d’explicitation des informations énoncées. Tout usage dénominatif
présuppose en effet que L estime A capable, grâce au signifiant proposé,
d’identifier le dénoté correspondant ; et tout discours « honnête »29 se doit
d’utiliser exclusivement des noms communs dont le sens est supposé connu de
A, et des noms propres qui dénotent des individus notoires, ou familiers à
A. Dans le cas contraire, le terme dénominatif s’accompagne obligatoirement
d’un prédicat explicatif ou d’une périphrase définitionnelle (« x, ministre
congolais de l’Agriculture », « un de mes amis, y »...). Et lorsque le destinataire
n’existe qu’à l’état virtuel, l’émetteur en est réduit à poser un « archirécepteur »,
par rapport auquel il évaluera le taux d’information qu’il lui semble nécessaire et
suffisant d’expliciter, taux qui peut bien entendu paraître déficitaire ou
excédentaire30 au récepteur effectif du message – la compétence culturelle de A
(ou plutôt : ce que L en suppose) jouant ainsi un rôle déterminant dans le choix
de telle ou telle expression dénominative, mais aussi dans celui de la formulation
des éléments de contenu, en termes de posés vs présupposés (lesquels sont
parfois définis comme « ce qui est supposé connu du destinataire ») ou encore
dans le fonctionnement des « allusions » culturelles31, ou dans les correctifs
grâce auxquels L adapte son usage spontané à la norme, ou à l’idiolecte de A :
« Madame Rosa était dans son état d’habitude. Oui, d’hébétude, merci, je m’en
souviendrai la prochaine fois32 » ;
dans le choix de l’appareil stratégique, affectif ou argumentatif, mis en place par
L pour agir, conformément à ses objectifs illocutoires, sur A33 ;
dans le contenu lui-même de l’énoncé. Ainsi, à propos de La Couleur orange
d’Alain Gerber (R. Laffont, Paris, 1975), Jacques Bens s’interroge : « Ce récit
s’adresse à quelqu’un, quelqu’un de très effacé [...]. Ce n’est pas le lecteur, c’est
une personne bien définie : peut-être la femme du narrateur, ou son amie.
Pourquoi pense-t-on à un interlocuteur féminin ? Sans doute à cause de la nature
des confidences ou de leur qualité... »34.

On le voit, le destinataire est omniprésent dans l’énoncé : l’écoute est
productrice, et le récepteur n’est pas le réceptacle passif des significations
discursives. Mais nous n’irons pas jusqu’à dire avec certains que « le texte, c’est
le lecteur qui l’écrit », « le discours, c’est l’allocutaire qui l’énonce », formules
qui ne sont interprétables que métaphoriquement35. Lorsqu’il figure
explicitement dans l’énoncé, c’est en des lieux étroitement circonscrits ; et s’il se
répand au-delà, c’est pour se diluer dans des zones où son existence devient
incertaine. L’inscription du récepteur dans l’énoncé est assurément beaucoup
plus indirecte, ténue et aléatoire que celle de l’émetteur36. L’énonciataire motive
et oriente le message, mais c’est bien l’énonciateur qui le produit, et qui détient,
en premier et en dernier ressort, l’initiative discursive – et jusqu’au droit, s’il en
assume les risques, de ne pas se soucier de l’existence de l’autre. C’est d’ailleurs
ce qui se passe bien souvent, et ce qui nous semble fascinant dans le
comportement de la plupart des sujets interviewés : placés devant un micro
d’enregistrement, ils ne savent pas à qui, mais ils parlent – ça parle.

1.3.2 Leur exploitation pour une typologie

Les critères énonciatifs peuvent être, selon les possibilités et les besoins
descriptifs, affinés à l’infini. Venons-en maintenant à leur exploitation : elle est
triple, c’est-à-dire que l’on peut à l’aide de ces critères opposer trois types
d’objets textuels :

a) Différentes séquences textuelles à l’intérieur d’un même texte

Un « texte » n’est pas une entité énonciative homogène. Il se présente en


général comme une succession, ou un emboîtement selon les cas, d'isotopies
énonciatives, qui s’opposent les unes aux autres par la nature et/ou la modalité
d’inscription de L dans l’énoncé.

– Analyser dans un texte « l’appareil de son énonciation », c’est tout d’abord
identifier « qui parle » (dans) ce texte : « Qui "parle" Citizen Kane ? [...]. Loin
d’être purement formelle, une telle question engage une recherche de
signification : il paraît inconcevable de décider du sens de ce qui est dit sans
avoir d’abord établi l’origine du dire » (Ropars-Wuillemier, 1972, p. 519). Or la
source des différentes assertions qui constituent le texte peut en cours de route
varier, et L037 laisser plus ou moins subrepticement la parole, ou l’inscrire en
abîme dans son propre discours, aux énonciateurs L1, L2, Ln qu’il s’agit
d’identifier. Mais ce travail d’identification des différentes couches énonciatives
dont la sédimentation produit le texte n’est pas toujours aisé, du fait que peuvent
être plus ou moins clairement marquées, ou au contraire oblitérées, les frontières
qui séparent les territoires discursifs de L1 et de L0. On pourrait en effet être
tenté d’admettre que se rattache à L0 toute séquence qui n’est pas assortie d’une
contre-indication telle que les guillemets, et/ou un opérateur de discours rapporté
(« x déclare », « x estime que P », « selon x », etc.). Mais les choses sont en
réalité infiniment plus complexes. En effet :
• Même dans le cas le plus simple, celui du report explicite, en style direct ou
indirect, des propos ou opinions d’un tiers, l’application de ce principe général
rencontre un certain nombre de difficultés.
D’abord, il arrive que l’opérateur du report ne soit mentionné qu’après-coup,
ce qui contraint le décodeur à opérer par « feed-back » un réajustement de son
interprétation première : ce qu’il avait d’abord attribué à L0 doit en fait être
rattaché à une source L1 ? L0 38.
Plus fréquemment encore, il arrive qu’une séquence soit d’entrée
explicitement rattachée à un L1, mais dont la nature particulière n’est pas
spécifiée. C’est ainsi que les formules publicitaires vantant les mérites de tel ou
tel film ont pour source, tantôt, un critique nominalement mentionné (« "Un
monument... !", Jacques Siclier, Le Monde ») ; tantôt, un énonciateur collectif
dont l’unanimité effective est pour le moins douteuse (« "Voilà certainement le
meilleur film français de la saison" (La presse39) ») ; tantôt, un énonciateur dont
la nature reste pudiquement tenue sous silence (« Robert Redford, magnifique, et
Barbara Streisand, fantastique : Nos plus belles années. Le plus beau film de
Sidney Pollack »).
Autre facteur d’incertitude : lorsque figure dans l’énoncé un opérateur de
discours rapporté, ayant donc pour sujet une expression dénotant L1, on peut
parfois se demander quel est exactement son « scope » (son rayon d’action)40.
Dans certains cas, l’incidence du verbe introducteur enjambe une frontière de
phrase41. Inversement, on constate souvent de la part des propositions et SN
enchâssés une tendance prononcée à sortir de l’orbite du verbe opérateur pour
venir se rattacher directement à L0 (la phrase « Me Halimi, évoquant les
pressions faites sur la décision des juges », sous-entend discrètement qu’il est
vrai que ces pressions ont eu lieu), si bien que pour lutter contre cette tendance
centrifuge, L0 doit ponctuer son discours de mondalisateurs (« les pressions
faites, selon elle... ») qui ont pour fonction de conjurer cette tendance qu’ont les
séquences énoncives à se charger, même lorsqu’elles se rattachent explicitement
à un L1, d’un jugement de L0-vérité. Soit, plus clairement encore, cet exemple
extrait des mémoires de Jacques Duclos : « J’imaginais que Daladier et Frot, qui
avaient donné l’ordre de tirer sur les manifestants, devaient être désemparés, et
comme le pire est toujours à craindre de la part d’hommes désemparés,
j’entendais les placer devant leurs responsabilités. » L1 correspondant au Duclos
d’alors (le 6 février 1934), et L0 au Duclos narrateur, il est évident que la relative
appositive se rattache directement à L0, et qu’elle fonctionne en roue libre par
rapport au contexte de style indirect : c’est au moment même de la rédaction de
ses mémoires que Duclos admet comme vrai le contenu de cette relative, qu’il
doit s’en porter garant, et se justifier d’une telle « diffamation42 ».
On peut enfin, lorsque l’on et parvenu à localiser une séquence rapportée,
s’interroger sur la façon dont L0 se situe par rapport à son contenu : le plus
souvent, certains indices d’adhésion/rejet43 viennent marquer comme favorable
ou défavorable l’attitude de L0. Quant à l’absence de tels indices explicites, elle
fonctionne en général comme un indice implicite d’adhésion – mais on rencontre
d’assez nombreux contre-exemples...
• Au cours de l’opération de reformulation par L0 des propos de L1, ceux-ci
peuvent subir toutes sortes de distorsions plus ou moins graves ou bénignes. Le
travail de réécriture est nécessairement plus visible dans le cas du report en style
indirect (ainsi une phrase telle que « il m’a traité d’Européen », qui signifie en
fait « il a prononcé à mon intention le mot d’"Européen" dans un contexte verbal
et intonatif tel qu’il m’a semblé que le terme était dans sa bouche péjoratif »,
résume-t-elle de façon très « subjective » le comportement discursif de L1), mais
il serait naïf de croire « fidèle » tout report exprimé « directement ». L’exemple
du discours journalistique prouve le contraire, dont le comportement à l’égard
des citations est incroyablement cavalier : il arrive souvent que de longues
séquences soient guillemetées, sans indication d’aucune source énonciative (et
sans que l’on puisse de ce fait vérifier l’authenticité de la citation) ; que des
guillemets viennent sans vergogne encadrer des phrases considérablement
distordues par rapport à leur formulation originelle44 ; que des phrases entières
soient enfin, par une sorte de « transformation de prise en charge », directement
rattachées à L0, alors qu’il s’agit en fait de citations45 – tous ces décalages
n’apparaissant qu’au terme de comparaisons et de recoupements minutieux : car
aux guillemets on ne peut pas se fier.
Ce qui nous conduit à envisager un second type de procédé citationnel : quoi
qu’il en soit des modifications, voire falsifications, qu’introduisent les procédés
envisagés précédemment, ils avaient en commun de mentionner explicitement
comme pièces rapportées certaines séquences discursives. Mais il arrive
qu’aucune marque formelle ne vienne en surface signaler – et nous parlerons
alors de citation implicite – le glissement d’énonciateur, lequel ne peut alors être
détecté qu’à la faveur :
– d’informations extratextuelles (cf. les exemples précédemment cités en
note) ;
- d’une contradiction interne à l’énoncé. Ex. :
« Celui qui est mort sur la croix n’a jamais existé » : un même sujet ne
pouvant admettre à la fois l’existence (présupposée par la relative) et la non-
existence (posée par la principale) d’un même individu, force nous est de
considérer que l’énoncé est successivement pris en charge par deux sources
distinctes, et signifie elliptiquement : celui dont certains (L1) prétendent qu’il est
mort, donc qu’il a existé, n’a en fait (pour L0) jamais existé.
« Quand on a trop d’argent de poche, on [estime qu’on] n’en a jamais assez. »
« ... ce qui se passe quand il ne se passe rien... » (Perec : les événements
infinitésimaux qui se produisent même lorsqu’on a coutume de considérer qu’il
ne se passe rien.)
« Et voilà ! conclut la voisine. C’est haut comme ça et ça sait tout » (= ça
prétend tout savoir).
« Monsieur Dupont s’appelle Martin – et son prénom est Jacques » (Le
Français le plus représentatif par son nom propre, dont tout le monde croit qu’il
s’appelle « Dupont », s’appelle en réalité, les statistiques en font foi,
« Martin ») ;
- de certains effets contextuels plus lointains :
« Sa retraite loin de ceux qui lui voulaient du bien offensait et choquait.46 »
« Le Parti [communiste vietnamien] ne veut pas le savoir. Il va de l’avant,
avec son peuple de fantôme épuisés. Il mène presque allègrement la guerre et la
fantasia aux frontières. Il a raison. Il a toujours eu raison47 » : tout concourt à
dénoncer dans ces deux phrases comme implicitement citationnelles, et même
comme ironiques, les séquences par nous soulignées ;
- d’un raisonnement reposant enfin sur un certain vraisemblable référentiel.
Ex. :
« Pierre a mal à la tête/il ne se sent pas bien/il ne veut pas le savoir/il voit le
soleil rouge » : les prédicats verbaux de ce type, dénotant une expérience
introspective à laquelle seul l’agent peut avoir directement accès, ne
fonctionnent « normalement » qu’à la première personne ; dès lors qu’ils sont
utilisés à la troisième48, ils sont immédiatement interprétés comme relevant du
style indirect implicite, cf. Borel, 1975, p. 166 : « Dans le monde de l’expérience
quotidienne (naïve), il y a les choses qu’on perçoit, qui s’attestent directement. Il
y a les autres auxquelles on n’a pas accès sous cette catégorie, mais qui peuvent
s’attester, médiatement, par le dire en particulier49 ».
• Nous distinguerons des citations implicites – dont la source énonciative,
aucune marque formelle ne venant signaler l’existence d’un L1 distinct de L0,
reste effectivement implicitée, mais dont la teneur est explicitement mentionnée
dans l’énoncé – les citations présupposées, dont le statut est tout autre, et plus
difficile encore à circonscrire : à propos d’un proverbe tel que « Pauvreté n’est
pas vice », Meleuc (1969) remarque qu’il a pour fonction essentielle de
s’inscrire en faux contre l’affirmation inverse, plus « endoxale » au demeurant,
« la pauvreté est un vice ». Généralisant cette remarque à toutes les maximes,
qu’elles se formulent ou non en surface sur le mode négatif, Meleuc en vient à
postuler qu’elles se ramènent toutes à la structure profonde : NEG + A (A
représentera une assertion prise en charge par un énonciateur anonyme et
collectif). Relèveraient plus généralement de ce type de citation tous les énoncés
réfutatifs, qui prennent le contre-pied d’un énoncé antonymique présupposé tenu
ailleurs, et qui prolifèrent essentiellement dans les discours à fonction polémique
(lesquels exploitent également les procédés de la citation explicite et implicite).
Mais s’il est évident que tous les énoncés négatifs ne sont pas au même titre
réfutatifs, et que peuvent l’être même certains énoncés formulés
affirmativement, on voit combien l’identification de telles séquences demeure
aléatoire, et liée à l’observation du fonctionnement pragmatique global du
discours qui les manipule.
• Tous les cas envisagés jusqu’ici admettaient l’existence de deux énonciateurs
substantiellement distincts, L1 et L0. Nous signalerons pour terminer l’existence
d’un autre cas de figure encore : c’est la possibilité, pour un même sujet, de se
dédoubler linguistiquement, possibilité qu’autorisent par exemple le
fonctionnement de la présupposition et certains usages des guillemets.
Il est couramment admis que dans un énoncé, les éléments présupposés
(« préconstruits ») n’ont pas l’air d’être pris en charge par L0, mais semblent
avoir pour source une instance extérieure : « on se contente de reproduire du
"déjà-dit" comme s’il était effectivement dit "ailleurs ». D où la solution
descriptive proposée par Borel 1975, qui consiste à rattacher les présupposés à
une source anonyme et collective, un sujet de type universel : leur vérité serait
du type « on-vrai ». Si l’on réexamine pourtant la phrase de Duclos
précédemment citée (« J’imaginais que D. et F., qui avaient donné l’ordre de
tirer sur les manifestants... »), on constate que le contenu de la relative est
présupposé : il est effectivement présenté comme une vérité objective
(échappant, à la différence des informations contenues dans la complétive, à la
précarité d’une interprétation subjective). N’empêche qu’en fait, l’assertion
formulée dans la relative se rattache bel et bien à L0, qui en est responsable, qui
doit s’en porter garant – au sens fort, juridique de ce terme, ainsi que Duclos l’a
éprouvé à ses dépens50. Il est donc nécessaire, pour rendre compte correctement
de tels fonctionnements discursifs, de distinguer deux niveaux d’énonciation
incarnés en un même énonciateur : la source, c’est bien L0, mais un L0 dissimulé
sous le masque d’un sujet universel.
Quant à cet opérateur citationnel particulier que constituent les guillemets, il
signale en général une séquence directement rapportée. Telle est la valeur qu’on
lui attribue en tout cas sans hésitation lorsqu’il encadre une séquence
relativement longue, une phrase par exemple : avec la phrase, on entre en effet
dans le domaine de la propriété privée. Mais les mots appartiennent à tout le
monde : point n’est besoin de leur attribuer une paternité précise. Alors la valeur
des guillemets devient plus ambiguë. Tantôt ils signalent encore une espèce de
citation : « les "complices" de Marie-Claire, "coupable" d’avoir avorté » –
comme disent certains, mais sûrement pas moi51. Tantôt il convient plutôt de les
paraphraser en « comme je dis, mais avec certaines réserves » – les réserves
pouvant porter sur le signifiant, jugé mal motivé (« le h "aspiré" », qui ne
correspond ni à une aspiration, ni même à une expiration) ou mal connoté
(hétérogénéité stylistique de tel néologisme, de tel terme trop familier, technique
ou recherché52 ; ou sur le signifié, et sa relation au dénoté, jugée sommaire,
approximative, contestable : le locuteur utilise le terme faute de mieux, mais il
signale en même temps grâce aux guillemets (qu’accompagnent éventuellement
d’autres précautions oratoires) qu’il est bien conscient du fait que le terme n’est
pas parfaitement adéquat. Exemples :
Vladimir Nabokov, parlant dans Le Monde du 22 novembre 1967 de ces
« ingrédients locaux propres à assaisonner d’un brin de "réalisme" (c’est là un de
ces mots qui n’ont de sens qu’entre guillemets) la recette de l’imagination
personnelle ». Valeur des guillemets : le signifiant « réalisme » a en principe
pour signifié : « qui reproduit fidèlement le réel ». Or le discours littéraire ne
reproduit jamais le réel. Si on le prend au pied de la lettre, le mot « réalisme » a
une classe de dénotés qui est vide. Cependant, par convention et approximation
de langage, on l’utilise en réalité pour désigner toute entreprise qui tend à donner
du réel une représentation fidèle autant que faire se peut. Dans cette mesure,
j’accepte d’utiliser le terme, tout en mettant en garde contre l’erreur qui
consisterait à le prendre pour argent comptant.
O. Ducrot (1972 a, p. 13) : « Mais une classification [des présupposés] d’un
tout autre ordre est également possible [...]. Faute de mieux, et seulement pour
disposer d’un terme, nous l’appellerons "psychologique" ». Par ailleurs, lorsqu’il
intitule un de ses articles : « Quelques "illogismes" du langage », Ducrot suggère
à travers ces guillemets que le terme d’« illogisme » est contestable appliqué aux
langues naturelles, puisque celles-ci n’obéissent pas aux règles de la logique
formelle.
Ch. Metz (1968, p. 84) : « Les lois proprement linguistiques s’arrêtent à
l’instance où plus rien n’est obligatoire, où l’agencement devient "libre". » Et ce
passage est commenté en note : « Les guillemets dont nous avons accompagné le
mot "libre" tiennent à ce que cette liberté n’est jamais totale, puisque nous
parlons aussitôt après des rhétoriques et des poétiques. »
Dans tous ces exemples, les guillemets obéissent à la même exigence d’une
rigueur qui ne peut s’exprimer qu’au prix de certaines concessions, au même
souci de ne pas tomber dans les pièges du langage, ce langage qui contraint à
l’approximation, mais avec lequel il faut bien composer : on ne saurait alors
parler de citation proprement dite, mais plutôt, une fois encore, d’une sorte de
dédoublement du sujet d’énonciation, qui assume et distancie tout à la fois son
propre usage dénominatif.
Les guillemets constituent en quelque sorte l’emblème de la souplesse et de la
complexité des mécanismes citationnels53 : tantôt un glissement d’énonciateur
s’effectue subrepticement en leur absence, tantôt leur présence signale autre
chose qu’un véritable changement de locuteur. La relation signifiant/signifié
n’est pas biunivoque, et l’épaisseur des marques de modulation énonciative n’est
pas proportionnelle à l’importance du phénomène qu’elles sont censées signaler.
« Nous ne faisons que nous entregloser » : cette phrase de Montaigne, Antoine
Compagnon la cite en exergue de son étude sur la citation. Il est bien certain en
effet que rien de ce que l’on dit n’est véritablement inédit ; que parler, c’est « se
débrouiller dans les broussailles du déjà dit », c’est s’approprier les « mots de
l’autre » (Bakhtine), les détourner, les travailler, les trafiquer ; et que tout un
versant de la linguistique de l’énonciation doit se donner pour objectif l’étude
« des diverses opérations subjectives d’un énonciateur sur les énoncés d’un autre
sujet – et les marques qui peuvent en subsister dans son propre énoncé » (J. et J.-
Cl. Milner, 1975, p. 142).
De ces diverses opérations nous n’avons donné qu’un aperçu bien
sommaire54. Notre but était surtout de mettre en évidence le fait qu’il est bien
souvent nécessaire d’admettre l’existence superposée et hiérarchisée de
différents niveaux d’énonciation, ayant des statuts variables ; qu’entre la
distance maximale, et l’appropriation totale par L0 des propos tenus par L1, tous
les degrés intermédiaires peuvent se rencontrer ; et qu’en dehors du cas où la
séquence se rattache manifestement à une source distincte de L0, celui-ci est
toujours d’une certaine manière responsable des propos qu’il s’approprie : pour
tous les segments énoncifs qui se trouvent, explicitement ou implicitement, dans
sa zone énonciative, L0 est en effet tenu de se porter garant de leur vérité. Certes,
derrière ce L0 peut se profiler une instance autre, instance au contenu variable et
aux contours infiniment extensibles, puisqu’il peut s’agir d’un sujet individuel
(« Pierre a mal à la tête » : derrière L0 qui énonce, se dissimule un Pierre disant
« j’ai mal à la tête », et éventuellement entre ces deux instances, toute une série
de maillons médiateurs), ou d’un sujet totalement universalisé (« la terre
tourne »), en passant par divers intermédiaires (un groupe social particulier, une
« formation discursive », l’ensemble de la collectivité, etc.). N’empêche que
lorsque je dis « Pierre a mal à la tête », ou « la terre tourne », même si ce disant
je cite, j’endosse l’assertion et m’en porte garant : la figure de L0 se trouve
inscrite au centre de l’énoncé dont elle vient fonder et cautionner la vérité.

– Ce n’est qu’après avoir procédé au découpage du texte en séquences
homogènes du point de vue de leur source énonciative (identification du/des
« qui parle ? » dans chaque séquence) que l’on peut effectuer l’analyse des
modalités d’inscription de cette source dans l’énoncé. Il s’agit alors de voir quels
sont les différents types de subjectivité qui s’y trouvent investis, et de traquer les
éventuelles « modulations énonciatives » (passage du discours « objectif » au
discours « subjectif » ou vice versa, de telle forme à telle autre de subjectivité
discursive), lesquelles peuvent soit intervenir à l’intérieur d’une même séquence
(la séquence étant ici définie par rapport à la source énonciative qui l’assume),
soit correspondre à un changement d’instance émettrice :
• Modulations internes à la production d’une même source. Ex. : l’alternance des
sous-séquences (la sous-séquence étant définie par rapport à la modalité
énonciative qui la caractérise) objectives et subjectives dans la description
suivante d’une œuvre sculpturale :
« "Le signal des temps", de Lovato, au CES Emile Malfroy de Grigny. Haut
de 6 mètres, il semble jaillir vers le ciel comme une fusée, symbolisant l’ardeur
des jeunes qui se préparent dans ce CES à se lancer dans la vie avec ardeur.
C’est un assemblage de plaques d’acier inox et d’acier laqué rouge » (Le
Journal, n° 305, 34 janvier 1978, p. 11).
Dans le corpus constitué par l’ensemble des discours du Maréchal Pétain,
Miller (1975) constate une semblable alternance de sous-séquences « où le
locuteur s’exprime en première personne, et plus largement, marque
explicitement sa place » (sous-séquences dont l’ensemble constitue le sous-
corpus A, intitulé « Moi-je »), et de phrases (sous-corpus B) dans lesquelles le
locuteur ne s’inscrit pas explicitement. Constatant ensuite que « la
caractéristique évidente du sous-corpus Moi-je chez Pétain, c’est qu’y sont
recueillies les phrases qui traitent des sujets les plus valorisés » (confiance,
espoir, foi, cœur, courage...), et que le mot « liberté » n’apparaît presque
exclusivement que dans le second sous-corpus, Miller peut en conclure au « peu
d’importance accordé par Pétain à la liberté ».
• Modulations corrélatives d’un changement de source.
Le fonctionnement énonciatif d’un certain nombre de discours se ramène très
grossièrement au principe suivant :
séquences émanant de L0 vs de différents L =
séquences peu marquées vs fortement marquées subjectivement.
C’est par exemple le cas de ce « discours à plusieurs voix » que constitue le
discours lexicographique : les définitions y sont en principe objectives55. Mais
bannie des énoncés définitionnels, la subjectivité vient refluer dans les exemples
(du type « La Démocratie est sujette à de grands inconvénients ») qui constituent
pour le lexicographe un moyen compensatoire commode de porter
indirectement, en sollicitant la voix de quelque auteur complaisant, les
jugements évaluatifs et idéologiques qui lui sont en principe interdits56.
Ce qui caractérise de même l’énonciation journalistique dans son ensemble,
c’est l’utilisation d’un certain nombre de stratagèmes qui permettent au locuteur
de porter des jugements évaluatifs tout en restant dans un relatif anonymat. Ce
sont essentiellement :
le masquage du sujet individuel derrière un sujet collectif ;
l’utilisation du rempart des citations dont le statut et ambigu, car elles relèvent à
la fois du discours objectif (effacement de L0 derrière L1) et subjectif (même si
L0 n’accompagne pas la citation d’indices contextuels d’adhésion/rejet, il
intervient dans la sélection même de la personne et de la séquence citées).
Dans le corpus sur lequel nous avons travaillé, aucun « je » n’apparaît qui
dénote L0 ; et à l’extrême abondance des termes axiologiques dans les énoncés
rapportés correspond une égale pauvreté de l’axiologique dans les productions
de L0 : la meilleure façon pour un journaliste d’être subjectif sans en avoir trop
l’air, c’est de laisser parler la subjectivité d’une instance, individuelle ou
collective, « autre ».

b) Différentes unités textuelles

Les analyses par exemple de Maldidier (1971) et de Courdesses (1971)


montrent comment peuvent être utilisés les critères énonciatifs pour opposer des
textes dont le contenu référentiel est en gros le même (Courdesses s’intéressant
aux discours prononcés au même Congrès de Tours par Blum et Thorez, et
Maldidier à la paraphrase effectuée par différents quotidiens parisiens d’un
même discours de De Gaulle).
Toutes les études de ce type tendent à mettre en évidence la pertinence d’un
même principe d’opposition dichotomique, entre des textes qui manifestent
explicitement la présence dans l’énoncé du sujet d’énonciation, et des textes qui
effacent et occultent cette présence, opposition que l’on étiquette selon les
terminologies :
discours/histoire (Benveniste)
énonciatif/énoncif (Greimas)
énoncé subjectif/objectif.
Le principe de cette opposition est en effet fondamental. Mais il importe de
rappeler une fois encore – nous avons obstinément tenté de le montrer tout au
long de cette étude de la subjectivité langagière – que ces concepts doivent être
maniés avec d’infinies précautions ; qu’il ne suffit pas que soit expulsée de
l’énoncé toute trace explicite de l’énonciation pour qu’il puisse être déclaré
« objectif », l’exemple du discours apparemment « anonyme » de Thorez le
montre éloquemment ; que l’énonciation historique constitue elle aussi un type
particulier de modalité énonciative, donc que « l’histoire » est en fait une forme
de « discours » ; que tous les textes étant dans une certaine mesure subjectifs,
« il devient impossible d’admettre l’existence d’une histoire au sens de
Benveniste, sinon comme l’horizon mythique de certains discours » (Ducrot,
1972 a, p. 99) ; que sur cet axe énonciatif, les textes s’opposent à la fois
quantitativement et qualitativement : toute tentative d’évaluation du taux de
subjectivité dont relève un énoncé doit donc être nécessairement assortie d’une
caractérisation qualitative du type de subjectivité que l’on prétend ainsi
mesurer ; qu’en tout état de cause il ne semble pas possible de ramener à une
échelle unique d’évaluation quantitative des procédés aussi hétérogènes
qualitativement ; et qu’il est donc a fortiori exclu que l’on puisse jamais ventiler
en deux sous-ensembles disjoints l’ensemble des productions discursives
attestées57.

c) Différents ensembles textuels : problème des « genres »

Ce terme de « genre » dénote un « artefact », un objet construit, par


abstraction généralisante, à partir de ces objets empiriques que sont les textes,
qui ne sont jamais que des représentants impurs de tel ou tel genre58 : tel texte se
caractérise par un certain taux de poéticité, de polémicité, etc. Tout genre se
définit comme une constellation de propriétés spécifiques, que l’on peut appeler
des « typologèmes », et qui relèvent d’axes distinctifs hétérogènes (syntaxiques,
sémantiques, rhétoriques, pragmatiques, extralinguistiques, etc.). Seuls nous
intéressent ici les typologèmes qui relèvent de l’axe des modalités énonciatives.
Il n’est pas question de passer en revue les différentes propriétés énonciatives
des différents genres. Quelques exemples suffiront à montrer que ce type d’axe
est destiné à jouer un rôle important dans l’édification d’une typologie
consistante des discours :

– Le discours didactique se caractérise ainsi par l’inscription massive du
destinataire dans l’énoncé, en même temps que par l’effacement relatif du sujet
émetteur, qui se retranche derrière un savoir anonyme, ou incarné dans quelques
grandes figures faisant en la matière « autorité ».

– Le discours polémique et le discours scientifique ont en commun d’être de
type argumentatif, et plus précisément, réfutatif (Barthes, 1978 b, p. 37 : « Peut-
être que, soit dit en passant, ce qui est proprement scientifique, c’est de détruire
la science qui précède »). Mais ils s’opposent en ce que les énoncés polémiques
sont fortement marqués énonciativement (le polémiste combat à visage
découvert), alors que « le sujet de la science est ce sujet-là qui ne se donne pas à
voir » (Barthes, ibid., p. 36) : la polémique est spectaculaire, la science se
caractérise par une « rétention du spectacle » ; le polémiste, c’est « l’homme aux
énonciations », le savant, « l’homme aux énoncés » – ce qui ne veut pas dire,
bien entendu, que le discours scientifique soit pour autant à tous égards objectif.

Le principe que nous avons précédemment énoncé : la subjectivité langagière
est partout, mais diversement modulée selon les énoncés, vaut pour les
ensembles textuels aussi bien que pour les unités textuelles : il n’est pas de
« genre » qui échappe à l’emprise de la subjectivité, ni le discours des historiens,
ni celui des géographes, ni celui des lexicographes, ni celui des juristes59, ni
même celui des mathématiciens60. Mais ce ne sont pas les mêmes
« subjectivèmes » qu’ils exploitent les uns et les autres. Utiliser les critères
énonciatifs (entre autres critères) pour fonder une typologie des textes, c’est
donc chercher les types de marques énonciatives qui sont tolérées/refusées par
chaque type de discours, et caractériser chaque genre par une combinaison
inédite d’énonciatèmes.

2 LE SUJET DISCOUREUR
Nos précédentes analyses se fondent implicitement sur l’hypothèse suivante :
toute production discursive présuppose l’existence d’un sujet producteur, qui
s’inscrit dans l’énoncé directement (à l’aide du signifiant « je », ce « je » venant
linguistiquement annuler, pour les réduire au commun dénominateur de celui-
qui-parle, les différences substantielles qui existent entre les x et les y, sources
émettrices des messages), ou dans notre perspective énonciative élargie,
indirectement (dans l’usage par exemple des affectifs et des évaluatifs). En
d’autres termes : il convient à la fois de distinguer, et de considérer comme le
reflet l’un de l’autre, les sujets textuel (celui qui se construit dans et par
l’énoncé) et extra-textuel (celui d’où s’originent les signifiants phoniques et
graphiques).
Mais une telle hypothèse, qui permet à la rigueur de rendre compte du
fonctionnement de l’échange quotidien (P. Henry, 1977, p. 145 : « Dans le
discours commun, "je" est automatiquement, sauf style indirect et citation
explicite, identifié comme désignant celui qui parle »), perd évidemment une
grande partie de sa pertinence s’agissant du discours littéraire.

2.1 Problème du discours littéraire et fictionnel61

2.1.1 Les actants

Il est bien évident qu’en dehors même du cas où il donne explicitement la


parole aux actants de l’énoncé, ce n’est pas l’auteur, dans un texte littéraire, que
dénote le « je » : « Il ne faut pas confondre Robinson et Defoe, Marcel et
Proust62. » C’est, plus justement, le « narrateur », dont l’existence peut d’ailleurs
être, au même titre que celle du locuteur qui prend en charge les énoncés
« ordinaires », et selon qu’il s’approprie ouvertement le « je » ou qu’il reste
simplement le témoin invisible des faits narrés, mais présupposé par leur
narration elle-même puisqu’elle nous en impose le « point de vue », explicite ou
implicite.
C’est-à-dire que le discours littéraire se caractérise par le dédoublement
suivant des instances énonciatives :

De même en effet qu’au pôle d’émission l’énonciateur se dédouble en un sujet


extratextuel (l’auteur) et un sujet intratextuel (le narrateur, qui prend en charge
les contenus narrés), de même le lecteur effectif se double d’un récepteur fictif
qui s’inscrit explicitement ou implicitement dans l’énoncé et que Genette a
baptisé, on le sait, « narrataire » : « Comme le narrateur, le narrataire est un des
éléments de la situation narrative, et il se place nécessairement au même niveau
diégétique ; c’est-à-dire qu’il ne se confond pas plus a priori avec le lecteur
(même virtuel) que le narrateur ne se confond nécessairement avec l’auteur »
(1972, p. 265).
Il est ainsi nécessaire, pour rendre compte du dispositif énonciatif dans lequel
s’inscrit le récit littéraire, de faire intervenir deux niveaux « diégétiques »
emboîtés :
celui des actants extradiégétiques (auteur – ? lecteur), réels, mais
linguistiquement virtuels ;
celui des actants intradiégétiques (narrateur ? narrataire), fictifs, mais
linguistiquement réels.
La relation est la même qui existe entre le narrataire et le lecteur, et entre le
narrateur et l’auteur : les actants intradiégétiques sont des personae (Butor),
c’est-à-dire à la fois les représentants des actants extradiégétiques, et leur
masque ; ils fonctionnent à la fois comme opérateurs d’identification, et comme
des écrans qui viennent s’interposer entre l’auteur, le lecteur et le texte : « Si
l’existence d’un narrataire intradiégétique a pour effet de nous maintenir à
distance en l’interposant toujours entre le narrateur et nous [...], plus transparente
est l’instance réceptrice, plus silencieuse son évocation dans le récit, plus facile
sans doute, ou pour mieux dire plus irrésistible s’en trouve rendue
l’identification, ou substitution, de chaque lecteur réel à cette instance virtuelle »
(Genette, ibid., p. 266).
Encore cette description est-elle, dans bien des cas, excessivement
simplificatrice. Ainsi dans celui de ces romans « polyphoniques » dont Bakhtine
analyse, à partir de l’exemple de Dostoïevski, le fonctionnement : ici, aucun
narrateur identifiable, dont la voix dominerait le chœur des personnages, aucune
instance énonciative suprême, mais une multiplicité de points de vue qui
dialoguent et s’entrelacent, et dont aucun ne prévaut sur l’autre, ce qui seulement
vient pour Bakhtine garantir l’« objectivité » réaliste du récit.
Dès lors qu’il s’agit d’un texte littéraire, le problème du « Qui parle ? »
s’obscurcit donc effroyablement. Barthes ne déclare-t-il pas, à propos de
Flaubert63 dont l’œuvre ne passe pourtant pas spécialement pour « dialogique »,
que le propre de l’écriture « est d’empêcher de jamais répondre à cette question :
Qui parle ? » (1970, p. 146). Le « je » peut en effet y dénoter tout autre chose
que l’émetteur effectif, mais aussi, car cela vaut pour toutes les coordonnées
déictiques, « ici » et « maintenant », tout autre chose que sa situation spatio-
temporelle : l’écriture, c’est le règne du « pseudo64 ».

2.1.2 La temporalité

Le problème de la temporalité narrative oblige semblablement à distinguer les


niveaux intra- et extra-diégétique, et plus précisément :
a) Chronologie de l’encodage

(1) Niveau textuel : le temps de l’écriture du narrateur fictif.

(2) Niveau extratextuel : chronologie du travail scriptural effectif.
Que 1) et 2) ne coïncident pas nécessairement, Genette le montre clairement à
partir de l’exemple de la Recherche : « Nous savons que Proust a passé plus de
dix ans à écrire son roman, mais l’acte de narration de Marcel ne porte aucune
marque de durée, ni de division : il est instantané. Le présent du narrateur, que
nous trouvons, presque à chaque page, mêlé aux divers passés du héros, est un
moment unique et sans progression » (1972, p. 234). On peut en revanche, dans
le roman Coco perdu de Louis Guilloux (Gallimard, 1978), identifier différents
repères temporels qui sont censés correspondre au présent du narrateur, mais
dont on n’a aucune raison de penser qu’ils représentent en même temps le
présent de l’« écrivant » (c’est-à-dire que ces T0 successifs relèvent du niveau
(1), et non (2)) :
« Je suis rentré en me demandant ce que j’allais faire de mon grand dimanche
de soleil, en attendant demain lundi le passage du facteur » : T0 = dimanche
(p. 93) ;
« Le lundi matin ici c’est aussi mort que le dimanche. Tout est fermé jusqu’à
midi. Quand je me suis réveillé, je ne savais plus bien où j’étais... » : T0 = lundi
(p. 135).
b) Chronologie du décodage

(1)Niveau textuel : temporalité du narrataire (lorsqu’il s’inscrit dans
l’énoncé) ; elle peut coïncider avec celle du narrateur (« lecteur, causons
ensemble... »), ou être présentée comme postérieure (« lorsque vous lirez ces
mots... ») ;

(2) Niveau extratextuel : chronologie du décodage effectif, qui varie avec
chaque lecteur, et se déroule à un moment nécessairement postérieur à celui de
l’encodage effectif.

c) Chronologie des signifiants textuels65, qui se succèdent linéairement dans
l’énoncé (chronologie de nature purement verbale).

d) Chronologie des faits narrés
Il est évident que d) ne coïncide pas nécessairement avec c) : cela apparaît
notamment dans l’usage constant de l’ellipse (dans le film de Kubrick L’Odyssée
de l’espace, les toutes premières minutes sont censées balayer une durée
temporelle allant de « l’aube de l’humanité », jusqu’à l’an 200166), ou dans celui
d’un procédé tel que le « flash-back » : la succession de deux séquences x et y au
niveau de c) correspond alors à l’ordre inverse y – x du point de vue de d)67.
Mais d) ne coïncide pas non plus nécessairement avec a)68, et l’on peut
distinguer, avec Genette, quatre types de narration : « ultérieure (position
classique du récit au passé, sans doute de loin la plus fréquente), antérieure (récit
prédictif, généralement au futur, mais que rien n’interdit de conduire au présent,
comme le rêve de Jocabel dans Moyse sauvé), simultanée (récit au présent
contemporain de l’action), et intercalée (entre les moments de l’action) » (1972,
p. 229).
Pour être plus précis, il faut rappeler que ces concepts servent à décrire la
relation qui s’instaure entre la chronologie du narré, et celle du narrateur (et non
de l’auteur) : un récit d’anticipation écrit au présent doit donc être considéré
comme relevant de la narration simultanée, même si la nature du contenu dénoté,
et/ou certaines indications de date (« nous sommes en l’an de grâce 2045 »),
permettent aisément de percevoir le décalage qui existe, non entre a) et d), mais
entre a) 1) et a) 2).
Comme exemple de récit simultané, on peut citer encore Jacques le Fataliste,
dans lequel, d’après Lecointre et Le Galliot, Diderot instaure le plus souvent
« un degré zéro de l’écart entre les progressions duratives » de l’instance de
discours [a) 1)] et de l’instance de récit [d)] (1972, p. 228).
En tenant compte des relations que le texte institue entre ces différentes
progressions duratives, on peut tenter une typologie des énoncés narratifs. C’est
ainsi que Butor oppose (1964, p. 64) les « mémoires » (dans lesquelles le
narrateur « sera censé attendre que la crise soit dénouée, que les événements se
soient arrangés dans une version définitive [...] ; c’est plus tard, vieilli, calmé,
rentré au bercail, que le navigateur se penchera sur son passé, mettra de l’ordre
dans ses souvenirs. Ce récit sera présenté sous forme de mémoires ») à la
« chronique » (dans laquelle « la distance temporelle entre narré et narration va
tendre à diminuer »), et au « journal ». Mais en réalité, si l’on se souvient qu’il
convient de distinguer non seulement la chronologie de la narration vs du narré,
mais aussi les niveaux textuel et extratextuel, on peut opposer, en gros – car
l’usage de ces termes est passablement flottant :
les mémoires : décalage entre les chronologies a) 1) et d) (narration
« ultérieure ») ; coïncidence entre a) 1) et a) 2) ;
les chroniques : coïncidence entre a) 1) et d) (narration « simultanée ») ;
décalage entre a) 1) et a) 2) ;
le journal : coïncidence entre a) 1) et d) : coïncidence entre a) 1) et a) 2) – le
journal étant le compte rendu, par un narrateur, qui confond son acte scriptural
avec celui de l’auteur, de faits contemporains, ou en tout cas fort récents ; car il
va de soi que le code linguistique, à la différence par exemple du langage
cinématographique, interdit toute narration en temps rigoureusement « réel », et
que seule la fiction du narrateur permet une illusoire coïncidence entre a) et d) :
c’est-à-dire qu’en toute rigueur,
a) 1) = a) 2) implique a) 1) ? d), et
a) 1) = d) implique a) 1) ? a) 2).
Il reste à préciser que l’instance du narré elle aussi se dédouble :
niveau textuel : chronologie « diégétique » = chronologie des faits telle que l’on
peut la reconstituer à partir de ce que dit le texte (c’est-à-dire à partir de la
chronologie des signifiants textuels, corrigée par certains indices de décalage
entre c) et d), du type « deux ans auparavant », « trois jours plus tard ») ;
niveau extratextuel : chronologie des faits tels qu’ils se sont effectivement
déroulés, ou plutôt tels que l’on a de bonnes raisons de penser qu’ils se sont, ou
se seraient, effectivement déroulés.
Car on voit bien ce que l’on peut immédiatement nous objecter : que le niveau
2) n’a aucune espèce de pertinence, et n’existe que comme fantasme
référentialiste.
Nous donnerons pourtant un exemple de la nécessité de poser cette
distinction : c’est l’usage que fait Genette des concepts d’« itératif » et de
« pseudo-itératif » : « J’appelle itératif le récit du type : "Longtemps je me suis
couché de bonne heure", qui synthétise en un seul énoncé narratif plusieurs
occurrences du même événement ou plusieurs événements considérés comme
identiques. » L’emploi constant, et indispensable au fonctionnement langagier,
de cet itératif instaure sans doute un décalage entre c) (chronologie des
signifiants textuels) et d) (chronologie du narré), mais n’en instaure aucun entre
d) 1) et d) 2), c’est-à-dire entre les niveaux sémantique et référentiel, qui se
satisfont parfaitement l’un de l’autre, puisqu’il est admis par le code linguistique
que les signifiants itératifs (« longtemps69 », « souvent », l’imparfait69)
signifient : ça s’est passé plusieurs fois. Mais tout change avec ce « pseudo-
itératif », que Genette identifie dans certaines « scènes présentées (en particulier
par leur rédaction à l’imparfait) comme itératives, mais dont la précision et la
richesse de détails font qu’aucun lecteur ne peut croire sérieusement qu’elles ont
pu se produire ainsi, sans aucune variation, plusieurs fois : ainsi de certaines
conversations, de plusieurs pages, à Combray, entre la tante Léonie et sa bonne
Françoise, ou à Paris dans le salon de Madame Verdurin, ou de Madame Swann.
Dans tous les cas, une scène singulière a été arbitrairement, et sans aucune
modification si ce n’est l’emploi des temps, convertie en scène itérative, ce qui
manifeste assez bien la tendance propre du récit proustien à une sorte inflation
de l’itératif » (tendance que Genette rattache justement au sentiment proustien
« de l’habitude et de la répétition », bref, de l’analogie entre des moments
différents de l’existence) (1971, p. 177 et 180).
Ce qui autorise Genette à parler ici de « pseudo-itératif », c’est bien entendu le
décalage qu’il instaure, « arbitrairement », entre le niveau sémantique (littéral) et
le niveau référentiel (ce qui a dû effectivement se passer), décalage qui nous a
permis de parler à ce propos d’« énallage aspectuelle » (laquelle ressemble
beaucoup à un trope), et que l’on identifie grâce à un raisonnement logique qui
s’appuie sur l’expérience que l’on a du référent : même si certaines bribes
langagières peuvent se retrouver de l’une à l’autre, il est absolument
invraisemblable que deux conversations qui se sont déroulées en deux temps
différents soient de bout en bout identiques.
Il y a donc des cas où le lecteur peut reconstituer non seulement 1), mais aussi
2), ou tout au moins percevoir un écart entre 1) et 2), que dénonce :
soit l’existence de contradictions internes au texte (dans l’exemple du pseudo-
itératif : contradiction entre la teneur détaillée des propos, et leur présentation
répétitive – et cela vaut aussi bien pour les récits de fiction (peu importe en
l’occurrence que ces propos aient été réellement tenus une fois), que pour les
récits historiquement authentifiés : que ça se soit passé ou non, ça n’a pas pu se
passer comme ça ;
soit l’existence chez le récepteur d’un savoir extralinguistique, qui lui permet de
mesurer, s’agissant de tous les ingrédients constitutifs du dispositif énonciatif (le
sujet d’énonciation75, sa localisation spatio-temporelle, le contenu narré), la
distance qui existe entre le dit, et les faits. C’est ce savoir qui nous permet par
exemple d’identifier certains mémoires comme « truqués », de percevoir entre le
narrateur et l’auteur (grâce aux informations biographiques que nous possédons),
et entre les chronologies d’encodage réelle et fictive (« nous savons que Proust a
passé plus de dix ans à écrire son roman »), certaines discordances.
Nous dirons donc que le niveau 2) le plus souvent coïncide avec 1) : le
réfèrent du texte, ce n’est alors rien d’autre que ce que l’on peut en reconstruire,
à partir des indices signifiants, comme contenu sémantique ; en l’absence de
toute contre-indication interne ou externe à l’énoncé, on accorde au narrateur
un crédit d’authenticité, et 1) se fait sans difficulté passer pour 2). Ce qui
n’empêche qu’il faille théoriquement dissocier les niveaux 1) et 2) : parce qu’on
accorde spontanément aux contenus sémantiques un certain statut d’extériorité,
d’autonomie, si ce n’est d’antécédence, et qu’alors ils deviennent, tout en étant
substantiellement identiques, contenus dénotés ; parce que surtout il arrive que le
travail de reconstitution du référent vienne infirmer le présupposé d’authenticité,
et conduire le lecteur à reconnaître entre les contenus signifiés et les contenus
dénotés (réels ou fictifs, cela n’importe pas), certaines divergences.

– Cette digression sur la temporalité nous a permis de voir que les
considérations extratextuelles n’étaient pas totalement impertinentes70, et
comment s’articulent la problématique du narrateur (instance présentée comme
donatrice du récit) et de l’auteur (qui exécute effectivement le travail scriptural) :
lorsque aucun indice dans le texte, aucune information extérieure, ne permettent
d’apercevoir l’auteur sous le narrateur, le texte est pris pour argent comptant,
c’est-à-dire que selon les cas l’image que l’on a pu reconstruire du narrateur
vient au moins partiellement s’identifier avec ce que l’on s’imagine être la
personne de l’auteur, ou prenant son parti de cette dérobade, on abandonne
l’auteur à l’anonymat qu’il s’est choisi – tout en sachant bien qu’il existe
quelque part dans les coulisses du texte.
L’auteur et le narrateur (et il en est de même, à l’autre bout de la chaîne
énonciative, du lecteur et du narrataire) sont, toujours, des instances distinctes.
Mais il s’établit entre eux des relations dont la consistance varie avec la densité
de ce qui dans le texte peut être tenu pour des « auto-biographèmes ». Certes, « il
est aussi absurde de dire qu’un homme est ivrogne parce qu’il décrit une orgie,
un débauché parce qu’il raconte une débauche que de prétendre qu’un homme
est vertueux parce qu’il a fait un livre de morale ; tous les jours on voit le
contraire. C’est le personnage qui parle et non l’auteur ; son héros est athée, cela
ne veut pas dire qu’il soit athée ; il fait agir et parler les brigands en brigands, il
n’est pas pour cela un brigand [...]. C’est une des manies de ces petits grimauds à
cervelle étroite que de substituer toujours l’auteur à l’ouvrage et de recourir à la
personnalité pour donner quelque pauvre intérêt de scandale à leurs misérables
rhapsodies... » (Théophile Gauthier)71. Certes, Proust n’est pas Marcel, ni
Charlus ; mais comme le montre Flahault (1978, p. 49), c’est tout de même bien
Proust qui, à travers Charlus, prend en charge la diatribe anti-bourgeoise.
Guilloux n’est pas le narrateur de Coco perdu, et c’est avec raison qu’on le vit à
Apostrophes (le 2 juin 1978) protester contre l’inprudente assimilation de Pivot
(« "La politique c’est fini" : c’est vraiment ce que vous pensez ? »), mais dans
cet « essai de voix », c’est aussi celle de Guilloux que l’on entend. Tony Duvert
n’est pas plus Jonathan que le narrateur du Journal d’un innocent ; mais qui
admettrait sans résistance d’apprendre que Duvert, « en vrai », vit en petit-
bourgeois flanqué de femme et d’enfants ?
Il est sans doute naïf de vouloir attribuer à l’auteur l’ensemble des propriétés
qui caractérisent le (ou les) narrateur(s), comme s’il(s) n’étai(en)t que son ombre
projetée dans le texte. Mais il est tout aussi injustifié de nier l’existence de
l’auteur72, et de l’identifier allègrement, en un processus de phagocytage inverse
mais tout aussi douteux, au narrateur ainsi qu’y encourage parfois Barthes
lorsqu’il déclare par exemple (1970, p. 217) que l’auteur n’est finalement qu’un
« être de papier », sa vie une « bio-graphie », et le texte, une « écriture sans
référent ».
Car s’il est vrai que loquor ergo sum, il est également vrai que j’existe aussi
ailleurs, sur une autre scène que celle de mon discours ; que l’auteur constitue
une instance indéniable, inévacuable, « incontournable », que le texte
nécessairement présuppose, et surtout, qui peut être dans une certaine mesure
reconstruite par le lecteur, s’aidant pour ce faire d’indices textuels,
d’informations extratextuelles et de recoupements intertextuels73. Cette quête de
l’auteur, dont Raymond Bellour rappelle justement la ténacité instinctive
(« L’auteur : cette tarte à la crème de la critique biographique [...]. Et pourtant, la
parole critique ne peut se passer de l’auteur, de son nom, de sa vie, et jusqu’à
cette familiarité dont la vieille critique use avec le naturel grossier de ce qui est
dû74 »), constitue donc, tout autant qu’un comportement réflexe obscurantiste,
une attitude à plus d’un titre légitime.

2.2 Le sujet d’énonciation du discours « ordinaire »

Revenons au cas apparemment plus simple du discours « commun », pour


nous interroger sur ce qu’il convient d’entendre par « sujet » (extratextuel) de
l’énonciation.

a) Précisons d’abord ce qu’il n’est pas (et qu’il serait naïf de croire qu’il est)
– Ce n’est pas une entité psychologique homogène et monolithique, mais un
objet complexe, autonome et déterminé tout à la fois, où se combinent des
caractérisations tout à la fois individuelles, sociales et universelles, et où
convergent des discours hétérogènes et diffus, qui dérivent de ses structures
conscientes et inconscientes, de sa culture intertextuelle, de son savoir
référentiel, de son rôle social75. Le sujet, « effet du langage », « produit social »,
ou « construit par l’idéologie » ? Même si c’est tel ou tel de ces aspects
qu’emphatise telle ou telle problématique du sujet, il est bien évident que c’est
tout cela que dénote à la fois le « je » illusoirement unificateur, et qu’il serait
urgent, comme le préconise Paul Henry, de construire une « théorie du sujet
multiple ». « Qui parle dans Sarrasine ? Sarrasine ? Le Narrateur ? L’Auteur ?
Balzac-auteur ? Balzac-homme ? Le romantisme ? La bourgeoisie ? La sagesse
universelle ? » À cette question, Barthes a raison de dire (1970, p. 178) qu’on ne
peut répondre de manière univoque, puisqu’à la complexité du dispositif
énonciatif (auteur/narrateur/héros) répond une égale complexité attenante à la
structure de l’auteur lui-même.

– Ce n’est pas un sujet libre, source des signifiés et maître des signifiants, qui
mettrait librement en forme un programme sémantique librement choisi ; mais
un sujet assujetti à des contraintes de nature variable (« psy », idéologiques,
sociales, culturelles), qui viennent fortement conditionner ses réflexes
discursifs ; assujetti aussi et surtout aux contraintes du système linguistique, qui
pèsent si lourdement sur ses décisions discursives qu’Umberto Eco peut déclarer
(1972, p. 58) que la véritable source d’un message, c’est plus justement le code
que l’émetteur, lequel se contente bien souvent d’être « parlé par le code ». La
formule est provocatrice sans doute. Mais elle a pour fonction de souligner
l’importance trop méconnue encore, dans le processus générateur des messages
verbaux :
• des associations sémantiques codées : clichés, stéréotypes, collocations
obligées, automatismes associatifs, dont il n’est d’ailleurs pas toujours aisé de
déterminer si les sollicitations relèvent de la structure linguistique elle-même, ou
du code idéologique (« "Oui, dit Zazie, je veux être institutrice – Ce n’est pas un
mauvais métier, dit doucement Marcelline. Y a la retraite". Elle ajouta ça
automatiquement parce qu’elle connaissait bien la langue française ») : le sujet
puise ainsi dans un stock de signifiants préfabriqués dont la dimension excède
bien souvent celle du lexème ;
• des associations phonétiques et/ou graphiques : dans le calembour, le
paragramme, la paronomase, et dans les pratiques qui en systématisent l’usage
(Oulipo, William Burroughs, Raymond Roussel, « écritures en folie76 »,
machines scripturales à dérégler systématiquement tous les sens), la dynamique
des signifiants précède la constitution du signifié, qui suit, s’il le peut ; et le sujet
parlant n’a plus alors pour rôle que de lancer, voire contrôler, cette machinerie
signifiante, de laisser les mots prendre l’initiative, et de les regarder jouer en
flagrant délire.
Bien qu’il n’ait pas de contenu dénotatif très précis, le terme de
« productivité77 » a l’intérêt de mettre l’accent sur ce type de processus
discursifs. En venant supplanter le terme de « créativité », il détrône du même
coup l’image d’un sujet plein, conscient, inspiré, qui orchestre en toute liberté la
symphonie des sens, et les assujettit à son intention signifiante. Le monopole du
« vouloir dire » se trouve alors transféré de ce sujet plein au texte lui-même,
conçu comme un système qui s’autogénère : « On peut penser qu’il y a dans le
langage un pouvoir de parler. Dans le langage lui-même ; pas dans celui qui s’en
sert » (Oulipo, 1973, p. 155).
Pour clore cette mise en cause du « sujet libre », citons Maingueneau, qui
nous met fermement en garde (1976, p. 100) : « Si l’analyse du discours ignore
sur quelle théorie de l’énonciation elle se fondera, il est cependant une
conception de l’énonciation qu’il faut rejeter, à moins de régresser
théoriquement : ce serait une conception de l’énonciation qui permettrait de
réintroduire, avec un appareil conceptuel nouveau, ce contre quoi s’est construite
la linguistique du discours, l’autonomie du sujet, de la "parole" libre.
L’énonciation ne doit pas déboucher sur une prise de possession du monde et de
la langue par la subjectivité. Autrement dit, l’énonciation ne doit pas amener à
poser que le sujet est "à la source du sens" (M. Pêcheux), sorte de point originel
fixe qui orienterait les significations, et serait porteur d’"intentions", de choix
explicites. Il faut donc refuser de voir dans l’énonciation l’acte individuel
qui... », l’abondance dans ce texte des modalisateurs déontiques négatifs
montrant assez que la conception de Pêcheux et Maingueneau, en s’élevant
polémiquement contre certaine conception antérieure du sujet, fait en même
temps figure de nouvelle « doxa ».

b) Ces réserves étant faites disons qu’il ne nous semble ni aberrant ni


« théoriquement régressif » de s’obstiner à considérer comme pertinente la
notion de « sujet » de l’énonciation.

Ce qu’il y a en tout cas de sûr, c’est que le discours est une activité dont
l’existence est assurée, à défaut d’être pleinement assumée, par quelqu’un que si
l’on entend restrictivement par « sujet » un individu parfaitement autonome,
conscient et responsable des propos qu’il tient, on peut préférer appeler « agent »
(cf. Oppel, 1974, p. 39 : « il n’y a pas de sujet du discours (ce qui détruit
l’illusion de l’individu comme source). Reste qu’il y a des "agents" qui revêtent
la forme du sujet ») : le problème n’est finalement que terminologique.
Explicitant la polysémie du terme, Ducrot (1977, p. 200) propose de distinguer
deux définitions du sujet (au sens fort = véritable instance productrice dont
s’origine le sens/au sens faible = individu susceptible de se représenter la
signification et même le sens de ses paroles) et déclare que selon sa définition
faible au moins, le locuteur peut bien être considéré comme un sujet. Mais sur sa
nature de sujet au sens fort, Ducrot ne se prononce pas. Allant imprudemment un
peu plus loin que lui sur ce point, nous dirons que les notions de « projet » et
d’« intention » signifiante ne sont peut-être pas aussi aisément évacuables que le
prétendent certains.
Notons tout d’abord que si bien des discours contemporains78 dénient toute
pertinence à l’idée d’une quelconque antériorité chronologique d’un projet
signifiant sur sa mise en forme verbale, même traqué et pourchassé de toutes
parts, le concept d’intention revient au galop sous de nouveaux habillages :
Greimas parle (1970, p. 16) du « projet virtuel du faire79 », Borrel et Nespoulous
(1975, p. 95) d’« appétence sémiotique », Domerc (1969, p. 104) de « prétexte »
(lequel inclut, entre autres composantes, « un projet d’accomplissement, une
intention, un vouloir dire ») et Benveniste (1973, p. 97 et 1974, p. 225), plus
clairement encore, d’« intenté » (l’intenté, c’est « ce que le locuteur veut dire »,
le contenu de sa « pensée », qui s’actualise en discours sous forme de signifié).
Même si l’on admet avec certains que dans certains types de textes, tout se joue
dans cet « incipit » que constitue la phrase d’ouverture (pour Doubrovsky, 1971,
la phrase inaugurale de la Recherche, ce sésame qui permet de franchir le seuil
de l’univers textuel, fonctionne en quelque sorte comme la matrice génératrice
de l’œuvre entière), ou dans la sélection d’un mot-thème que le reste du texte se
contenterait de paragrammatiser, même dans de telles perspectives limites, s’il
l’abandonne ensuite à l’énoncé lui-même qui s’autogénère, l’auteur a bien tout
au moins l’initiative du choix décisif de ce « germe vital de l’œuvre ». Chez
d’autres, c’est à la composante pragmatique qu’il revient de récupérer le concept
d’intentionnalité : à la suite de Searle, Lecointre et Le Galliot définissent la
« valeur illocutoire » comme « l’intentionnalité qui préexiste à l’énonciation »
(1973, p. 67, n° 8), et Schmidt considère que pour tout texte, sa structure
profonde génératrice n’est autre que « le schéma abstrait, thématique, de
l’intention de communication », c’est-à-dire de l’intention de « produire un
effet » quelconque : expulsée du discours des sémanticiens, l’intentionnalité fait
dans celui des pragmaticiens une réapparition bien peu discrète80.
Il nous semble quant à nous qu’à vouloir s’obstiner à envisager dans une
stricte perspective d’encodage ce problème de l’intention signifiante, on ne peut
que s’enliser dans des supputations introspectives bien incertaines ; mais qu’en
tout état de cause, ce problème ne peut pas être évacué, dans la mesure où il se
répercute de façon souvent déterminante sur les comportements de décodage.
C’est-à-dire que notre position là-dessus prendra la forme des deux propositions
suivantes :
l’intention signifiante de l’émetteur n’existe, ou plutôt n’est linguistique – ment
pertinente, qu’en ce qu’elle est identifiée comme telle par le récepteur81 ;
les mécanismes interprétatifs intègrent généralement une hypothèse, formulée
implicitement par le récepteur, concernant le projet sémantico-pragmatique de
l’émetteur.
C’est ainsi qu’un certain nombre de phénomènes que l’on a coutume
d’admettre comme linguistiquement pertinents ne peuvent être adéquatement
interprétés et décrits indépendamment d’une telle hypothèse (dont le contenu
particulier peut être correct ou erroné, mais ce n’est là qu’un problème
secondaire quoique lui-même non négligeable au regard du fonctionnement de
l’intercommunication). Pour ne citer qu’un exemple (on pourrait encore opposer
sur cette base la syllepse à l’ambiguïté, le jeu de mots à la « bourde82 », la
glossolalie à d’autres types de « forgeries83 », la « rebuffade » à l’absence pure
et simple de réponse84, etc.), la contre-vérité ne peut être distinguée du
mensonge et de l’ironie que sur la base de ce que l’allocutaire A suppose que le
locuteur L effectivement pense, et veut faire entendre, en énonçant p :
contre-vérité : A, qui suppose L sincère, estime p faux ;
mensonge : A suppose que L, qui énonce et veut faire entendre p, pense en
réalité non-p ;
ironie : A suppose que L, en énonçant p, pense et veut faire entendre
non-p85.
Nous admettrons donc qu’interpréter un texte, c’est tenter de reconstituer par
conjecture l’intention sémantico-pragmatique ayant présidé à l’encodage ; et que
le sens d’une séquence peut être défini comme ce que A (ou plutôt : les différents
A, dont le travail interprétatif peut aboutir à des résultats divergents) parvient
hypothétiquement à reconstruire de l’intention signifiante de L, et à l’aide d’un
certain nombre de données intra- et extratextuelles, et à partir de ses propres
compétences, ainsi que de celles qu’il a de bonnes (ou mauvaises) raisons
d’attribuer à L, et d’estimer que L lui attribue86. En d’autres termes, un texte veut
dire ce que A suppose que L a voulu dire dans (par) ce texte.
Sans doute une telle affirmation est-elle excessivement généralisante. À la
suite de Grice, F. Recanati admet à juste titre, à côté du cas le plus fréquent où le
bon fonctionnement du message implique que l’intention soit « nécessairement
[tenue] non secrète »87, ceux où l’intention a pour statut d’être « non
nécessairement non secrète », et même « nécessairement secrète » ainsi dans le
cas du bluff, où « la reconnaissance (par le récepteur) de l’intention (de
l’émetteur) est incompatible avec sa réalisation ». Il importe d’autre part de
signaler que la lecture est un comportement culturel dont les modalités varient
avec les époques et les sociétés – la nôtre étant justement le lieu d’un
affrontement entre diverses conceptions de l’activité interprétative, lesquelles se
laissent très grossièrement ramener à l’opposition binaire entre une attitude
« traditionnelle » (celle de la tradition philologique : lire, c’est alors tenter de
calquer sur la grammaire de production supposée sa grammaire de
reconnaissance, de reconstruire le plus fidèlement possible le projet sémantique
d’encodage, et de purifier le texte de tous les accidents qui ont pu survenir au
cours de son itinéraire diachronique pour en travestir la signification
originelle88), et une attitude « moderniste » (lire, c’est plutôt « se rendre attentif
à l’ordre clandestin du travail textuel », et « refuser l’orthodoxie d’un sens
stable89 » ; c’est favoriser le travail de la « signifiance », tenter de « gaver le
texte », et oser lui appliquer ses propres systèmes interprétatifs). Mais même si
l’assujettissement aux codes supposés de l’émetteur n’est plus toujours considéré
comme un impératif catégorique90, et le critère exclusif de la « bonne » lecture et
du « bon » sens (le bon sens étant tautologiquement défini comme le contraire du
« contre-sens »), même si j’accorde un certain droit de cité à des significations
dont je sais fort bien qu’elles n’ont été ni voulues ni même prévues par leur
émetteur, je ne leur accorde pas pour autant le même statut : c’est une autre
localisation isotopique que se verront généralement attribuer les valeurs ainsi
« ajoutées91 ». Sans parler de ce problème qui hante et irrite secrètement les
tenants les plus assurés de la « lecture plurielle » : la conformité à l’intention
signifiante du scripteur n’est pas le garant absolu de la bonne lecture, soit. Mais
il y a sûrement de « mauvaises lectures » : celle, par exemple, qui consiste à
infliger à n’importe quel texte un traitement paragrammatique arbitraire et qui,
faute de parvenir à endiguer les débordements du sens, aboutit par des voies
opposées au même résultat que la lecture monologique : la négation du texte. Car
si l’on peut lire n’importe quoi sous n’importe quel texte (et il serait facile de
démontrer que tout texte, soumis à une lecture paragrammatique incontrôlée,
devient infiniment polysémique), alors tous les textes deviennent synonymes, et
leur matériau signifiant indifférent ; ultime aboutissement de la lecture plurielle,
et inacceptable, ainsi que le reconnaît Barthes lui-même (1971, p. 8) lorsqu’il
oppose à la « signifiance » (« le sens subsiste mais pluralisé ») sa perversion et
sa nécrose, la « signifiose » (« le désordre du signifiant se retourne en errance
hystérique : en libérant la lecture de tout sens, c’est finalement ma lecture que
j’impose », et le texte tuteur se dégrade alors en simple prétexte). Lire, ce n’est
ni se soumettre corps et âme à la tyrannie des codes émetteurs, mais ce n’est pas
donner non plus libre cours aux caprices de son propre désir/délire interprétatif –
thèse qui ne fait finalement que déplacer de la phase d’émission à celle de
réception l’illusion de la liberté du sujet. On aimerait pouvoir identifier dans le
texte des points d’ancrage indéniables du sens, élaborer les principes d’une sorte
de déontologie interprétative, dégager des règles de lecture qui endiguent la
prolifération anarchique des sens, et dont l’infraction autorise à parler de
« contre-sens ». Mais comment ? Où s’arrête l’action vivifiante de la signifiance,
où commencent les effets nécrosants de la signifiose ?92

2.3 La problématique de la « formation discursive »

Nous avons donc tenté de montrer précédemment qu’il était à plus d’un titre
légitime de maintenir le concept d’un « sujet d’énonciation » doté d’une certaine
individualité, voire intentionnalité signifiante ; mais qu’au lieu de l’envisager
dans ce qu’il a d’individuel, et dans la relative liberté qui lui est laissée de ses
choix langagiers, on pouvait tout aussi bien le considérer comme un produit
collectif et déterminé : tout dépend du point de vue que l’on adopte et du niveau
d’analyse où l’on se situe.
Même s’il reste vrai qu’un énoncé est en général pris en charge par un
locuteur individuel, il est également vrai qu’à un autre niveau d’analyse,
l’énonciateur peut être considéré (avec plus ou moins de pertinence selon le type
d’énoncé dont il s’agit) comme le représentant et le porte-parole d’un groupe
social, d’une instance idéologico-institutionnelle93. C’est une telle idée qui déjà
sous-tend le « structuralisme génétique » de Lucien Goldmann, lorsqu’il attribue
pour auteur véritable aux tragédies raciniennes, aux Provinciales ou aux
Pensées, non point les individus Racine ou Pascal, mais des « sujets
transindividuels » (la noblesse de robe, les jansénistes, etc.)94 ; une telle idée que
systématise, à l’aide des concepts inspirés d’Althusser de « formation
idéologique » et de « formation discursive », Michel Pêcheux : « Une "formation
idéologique" est un ensemble d’attitudes, représentations, etc., rapportées à des
positions de classe, qui est susceptible d’intervenir comme une force confrontée
à d’autres, dans la conjonction idéologique caractérisant une formation sociale à
un moment donné [...]. Étant donné une conjoncture déterminée par un état de la
lutte des classes et une "position" (idéologique et politique) dans cette
conjoncture, une "formation discursive" détermine ce qui peut et doit être dit à
partir de cette position. Les individus sont constitués en sujets de leur discours
par la formation discursive et le sujet se croit à la source du sens parce que,
précisément, il est conduit, sans s’en rendre compte, à s’identifier à la formation
discursive. Si les mots n’ont pas de sens fixe, c’est qu’ils changent de sens en
passant d’une formation discursive à une autre95 » ; une telle idée qu’illustre
Gardin (1976), lorsqu’analysant contrastivement les discours de F. Ceyrac et
G. Séguy, il propose de considérer comme leur véritable émetteur une instance
collective : le CNPF et la CGT respectivement. Dans une telle perspective, les
unités pertinentes qu’il s’agira de traquer seront à considérer, non plus comme
les indices d’un sujet individuel, mais comme des « spécificateurs de formation
discursive » (Guespin, 1976). Car même si le parleur nourrit constamment
l’illusion d’être à la source du sens, le descripteur se doit de démasquer
l’existence « d’un discours socialement préformé derrière la "libre" énonciation
d’un individu » (Flahault, 1978, p. 81)96.

2.4 L’activité dialogique97

Individuel, le sujet d’énonciation tel que nous l’avons envisagé l’est encore
dans la mesure où même lorsqu’il inscrit dans son propre discours la présence de
l’autre, cela reste dans le cadre d’une communication de type monologue – cette
limitation tenant au fait que nous avons pour l’essentiel travaillé sur des textes
écrits.
Mais dès lors que l’on s’intéresse au discours oral, il devient indispensable de
le considérer comme un processus interactifs, et de tenter de voir comment
fonctionne la dynamique de l’échange, qui obéit de toute évidence à certaines
règles spécifiques, dont l’ensemble constitue une « compétence » relativement
autonome (puisque d’après Jakobson « on rencontre, pour un type de
schizophrènes au moins, la situation suivante : le malade perd la compétence
pour le dialogue mais préserve la compétence pour le monologue98 »).
Nombreuses sont les études qui se sont ces dernières années consacrées à ce
problème de la « grammaire conversationnelle ». Tantôt elles tentent de dégager
les règles très générales qui définissent un bon usage de l’échange verbal, une
sorte de code déontologique auquel on est censé se conformer si l’on veut
honnêtement jouer le jeu dialogique (« maximes conversationnelles » de Grice99,
« postulats de conversation » de Gordon et Lakoff, « condition de félicité » de
Goffman...) ; tantôt elles s’efforcent de formuler, voire de formaliser, les règles
plus spécifiques d’enchaînement qui fondent, aux niveaux « micro » et
« macro », la cohérence du dialogue ; tantôt enfin elles considèrent celui-ci non
plus comme un texte obéissant à des lois particulières d’organisation interne,
mais comme le lieu où se construit un certain type de relation interpersonnelle
(de proximité ou de distance, d’égalité ou de hiérarchie, de connivence ou de
conflit), et où se constitue entre les participants un certain « rapport de places »
(Flahault), qui ne cesse d’évoluer et de se « négocier » tout au long du
déroulement de l’échange conversationnel, l’analyse débouchant alors sur une
sorte de psychosociologie de la communication.

3 LA PRAGMATIQUE DU LANGAGE
L’ensemble fort hétérogène100 des recherches qui sont actuellement
considérées comme relevant de la « pragmatique » comporte deux versants
d’ailleurs contigus101 :

1 La pragmatique, c’est d’abord, dans la lignée de Charles Morris et d’un
certain nombre de logiciens, l’étude des relations existant entre les signes et
leurs utilisateurs.
Point n’est besoin d’insister davantage sur les objectifs descriptifs de la
pragmatique ainsi conçue : toutes nos considérations précédentes pourraient en
effet y être reversées102, dont la fonction était précisément de dégager les
procédés permettant à l’énoncé de s’enraciner dans son « cadre énonciatif » que
constituent triplement l’émetteur, le récepteur et la situation de communication –
de ce dernier élément du triplet, qui a été jusqu’ici quelque peu négligé, nous
aurons sous peu l’occasion de dire quelques mots car il constitue l’une des
charnières où s’articulent peut-être les deux problématiques pragmatiques, que
l’on peut très approximativement appeler « énonciative » et « illocutoire ».

2 Car la pragmatique, c’est aussi, dans la lignée cette fois des « philosophes
d’Oxford », l’étude des actes de langage103. La bibliographie étant très
abondante sur ces questions de pragmatique illocutoire, notre intention n’est
nullement de rendre ici compte de l’ensemble de ces travaux, qui reprennent et
approfondissent les idées développées par Austin et Searle et dont l’hypothèse
fondatrice est la suivante : parler, c’est sans doute échanger des informations ;
mais c’est aussi effectuer un acte, régi par des règles précises (dont certaines
seraient, pour Habermas, universelles), qui prétend transformer la situation du
récepteur, et modifier son système de croyances et/ou son attitude
comportementale ; corrélativement, comprendre un énoncé c’est identifier, outre
son contenu informationnel, sa visée pragmatique, c’est-à-dire sa valeur et sa
force illocutoires.
Il n’est pas question de retracer ici l’histoire mouvementée du concept de
« performatif », ni d’envisager les diverses interprétations qui ont été proposées
de l’épineuse distinction introduite par Austin entre le « locutoire »,
l’« illocutoire » et le « perlocutoire » ; et encore moins de passer en revue les
différents types d’actes de langage ayant à ce jour fait l’objet de descriptions
plus ou moins élaborées ni les différentes taxinomies qui en ont été proposées –
sans qu’aucune du reste ne puisse prétendre être parfaitement satisfaisante : c’est
que les axes qui s’y trouvent impliqués sont nombreux, hétérogènes, et comme le
remarque justement Searle104, en relation de classification croisée ; c’est aussi
que l’on ne voit pas où « naturellement » arrêter la prolifération de ces actes (on
peut en distinguer autant que la langue offre au métalangage de verbes
susceptibles de les étiqueter : ordonner, exhorter, inciter, interdire, déconseiller,
dissuader, flatter, insulter, humilier, insinuer, objecter, concéder, conjecturer,
promettre, etc.), ni sur quelles bases regrouper en classes relativement générales,
donc manipulables, ces faits que menace une excessive atomisation descriptive.
Tous ces problèmes étant abondamment discutés ailleurs105, nous nous
contenterons de souligner les points suivants.

3.1 Spécificité des valeurs illocutoires

La spécificité des valeurs illocutoires par rapport aux contenus


informationnels que véhicule un énoncé apparaît au premier abord indubitable :
on peut la mettre en évidence au travers de ces trois phénomènes sémiotiques
que constituent la synonymie, l’ambiguïté et la grammaticalité :
que la synonymie illocutoire soit relativement indépendante de la synonymie
proprement sémantique, Ducrot le montre s’agissant de la « valeur
argumentative » d’une phrase : deux énoncés peuvent fort bien avoir la même
valeur de vérité sans avoir la même orientation argumentative (ex. : « la bouteille
est à moitié pleine/la bouteille est à moitié vide »), et inversement, deux énoncés
peuvent avoir la même orientation argumentative sans avoir le même contenu
informationnel (ex. : « il a peu bu »/« il n’a pas bu ») ;
que l’ambiguïté illocutionnaire soit indépendante de l’ambiguïté sémantique, on
peut l’observer dans ce « mot d’esprit » cité par Freud (1971, p. 78) : « Un
maquignon offre à son client un cheval de selle : "Si vous prenez ce cheval et si
vous partez à quatre heures du matin, vous serez à six heures et demie à
Presbourg" – "Et que ferai-je à Presbourg à six heures et demie du matin ?" » : il
est bien évident que le maquignon et le client s’accordent sur le « sens » qu’il
convient d’attacher à la proposition « être à Presbourg à six heures et demie du
matin » ; mais le maquignon l’utilise comme preuve de la vélocité du cheval,
cependant que son interlocuteur feint de l’interpréter comme ayant pour valeur
illocutionnaire : « il y a pour vous quelque intérêt à vous trouver à Presbourg à
six heures et demie du matin », et c’est cela, pour échapper à l’emprise
argumentative de son partenaire discursif, qu’il feint de contester : le quiproquo
se localise donc dans l’énoncé à son seul niveau pragmatique ;
qu’enfin les conditions de grammaticalité106 sémantique et pragmatique ne
coïncident pas, on peut en donner pour exemple la phrase « May we come in ? »
dont Fillmore montre que tout en étant bien formée syntaxiquement et
sémantiquement, elle serait parfaitement déplacée dans la bouche d’un gardien
de prison L s’adressant à un détenu A, car le statut de L exclut qu’il se mette en
position de quémandeur, et celui de A qu’il ait à accéder à une requête émanant
de L. Lorsque le contenu intrinsèque de l’énoncé se trouve ainsi inadapté à ses
conditions situationnelles d’utilisation, ou contredit par ce qu’implique son
énonciation (nous en avons donné quelques exemples à propos des déictiques : le
« c’est papa ! » de Toto, le « je n’y suis pas » de Guignol, et F. Recanati cite
encore « je ne sais pas écrire » énoncé par écrit, ou « le navire sur lequel je me
suis embarqué a péri avec tous ses passagers »), on parle alors de
« contradiction », ou de « paradoxe pragmatique107 ».
La valeur pragmatique d’un énoncé ne doit donc pas être confondue, même si
elle en découle d’une certaine manière qu’il faudra préciser, avec sa signification
intrinsèque : les axiologiques négatifs, même s’ils sont virtuellement
susceptibles de fonctionner comme telles, ne doivent pas être identifiés aux
injures, et le contenu sémantique de « ceci est bon » n’est pas assimilable à sa
fréquente valeur illocutoire « je te recommande ceci » – comme le remarque
polémique – ment Searle (1972, p. 190-197), la description sémantique de M est
indépendante de la spécification de A tel qu’« on emploie le mot M pour
effectuer l’acte A ».
Les valeurs pragmatiques constituent un objet théorique spécifique, relevant
d’une compétence langagière spécifique.

3.2 Que tout énoncé est illocutoirement marqué

La validité de l’hypothèse pragmatique, Ducrot la démontre d abord en


prenant le double exemple de l’interrogatif et de l’impératif, dont l’énonciation
« transforme ipso facto la situation du destinataire en mettant celui-ci devant une
alternative juridique inexistante auparavant » : répondre/ne pas répondre,
obéir/désobéir (1973 a, p. 125-126).
Mais il ne faudrait pas croire que seuls les énoncés de ce type, qui exigent de
leur destinataire une réponse verbale ou comportementale, sont illocutoirement
chargés : tout énoncé quel qu’il soit peut être considéré comme comportant,
outre son contenu propositionnel (correspondant à ce qui est dit), un marqueur
illocutoire, qui peut être complexe, et doit spécifier le statut pragmatique de
l’énoncé (ce à quoi vise le dire : obtenir tel type de comportement-réponse, mais
aussi, par exemple, l’adhésion du destinataire aux contenus assertés) Ainsi
Recanati (1979, p. 115-119), renvoyant dos à dos les deux fictions symétriques
de la performativité et de la constativité pures (il y aurait des énoncés qui
seraient de purs actes, et d’autres qui n’auraient aucune valeur d’acte), montre-t-
il clairement que les séquences explicitement performatives intègrent une
composante descriptive, et les séquences descriptives une composante
illocutoire : même si elles s’y hiérarchisent diversement, tout énoncé comporte
les deux dimensions descriptive et performative, dimensions qui s’y trouvent
étroitement imbriquées mais que l’on peut tenter par abstraction de dissocier.
On peut donc légitimement parler d’« acte(s) d’assertion », et tenter (comme
Attal, 1976) de le(s) caractériser108. Plus spécifiquement, on doit à Ducrot
d’avoir montré que des faits tels que la présupposition et « l’orientation
argumentative » d’un énoncé109 ne pouvaient être adéquatement décrits que dans
le cadre de cette problématique des actes de langage :
« Nous partirons de la remarque, fort banale, que beaucoup d’actes
d’énonciation ont une fonction argumentative, qu’ils visent à amener le
destinataire à une certaine conclusion, ou à l’en détourner. Moins banale, peut-
être, est l’idée que cette fonction a des marques dans la structure même de
l’énoncé : la valeur argumentative d’une phrase n’est pas seulement une
conséquence des informations apportées par elle, mais la phrase peut comporter
divers morphèmes, expressions ou tournures qui, en plus de leur contenu
informatif, servent à donner une orientation argumentative à l’énoncé, à
l’entraîner dans telle ou telle direction » (1973 b, p. 225-226).
Cette idée permet entre autres choses de rendre compte de certains
dysfonctionnements de l’échange verbal, qui fondent quelques-unes des
« histoires drôles » mentionnées par Freud dans Le Mot d’esprit. Ainsi :
– les « gaffes de marieurs » tirent leur efficacité comique d’une contradiction
entre l’intention illocutionnaire de l’énoncé global (vanter les mérites du produit)
et la valeur argumentative effective de son segment final110 ;
• histoire juive, p. 105 : « Deux juifs parlent de bains. "Je prends, dit l’un, un
bain tous les ans, que ce soit utile ou non" » ; l’intention argumentative de
l’énoncé (« je suis extrêmement propre ») entre ici en conflit avec la valeur que
lui octroie le consensus idéologique (L0 a de la propreté une conception bien
étrange, puisqu’il estime qu’il peut être parfois inutile de se laver une fois par
an) : entre l’encodage et le décodage s’interpose ainsi ce que l’on peut appeler
un opérateur d’inversion de la polarité argumentative de l’énoncé (qui s’inscrit
dans son contexte extralinguistique).

– Quant au fonctionnement pragmatique du présupposé, nous l’illustrerons à
l’aide des deux « histoires » suivantes, dont la « drôlerie » repose sur l’existence
d’un présupposé idéologique « para-doxal »111 :
p. 90 : « C’est encore une histoire de marieur. Le prétendant objecte que la
demoiselle a une jambe trop courte et qu’elle boîte. Le marieur répond : "Vous
avez tort. Supposez que vous épousiez une femme aux jambes droites et égales.
Qu’en aurez-vous ? Vous ne pouvez être sûr qu’elle ne tombera pas un jour et ne
se brisera pas une jambe et ne restera pas estropiée pour le restant de sa vie ;
d’où douleur, agitation, honoraires médicaux ! Si vous prenez cette femme, vous
serez à l’abri de ce tintouin ; c’est chose faite" » (présupposé para-doxal qui
fonde cette réplique : « un malheur accompli est préférable à un malheur (très)
éventuel ») :
p. 71 : « Un malheureux, en pleurant sa misère, emprunte vingt-cinq mille
florins à un ami riche. Le jour même le bienfaiteur le trouve attablé au restaurant
devant une portion de saumon à la mayonnaise. Il lui en fait reproche :
"Comment ! vous me tapez et vous vous offrez du saumon mayonnaise ! Voilà
l’emploi de mon argent !" – "Je ne comprends pas, dit l’autre ; sans argent,
impossible de manger du saumon mayonnaise ; j’ai l’argent, je ne dois pas
manger du saumon mayonnaise ; quand donc mangerai-je du saumon
mayonnaise ?" ».
On voit par exemple quel est l’intérêt stratégique du présupposé : c’est une
ruse langagière qui met le récepteur dans l’embarras, et cela doublement : d’une
part, son décodage exige un certain laps de temps, car il faut l’extraire,
l’exhumer des structures profondes de l’énoncé, et le reconstituer à l’aide d’un
raisonnement plus ou moins laborieux, ce qui prive l’allocutaire du plaisir d’une
réponse « du tac au tac », paralyse sa réplique, et pour tout esprit ne lui laisse
que celui de l’escalier. D’autre part, Ducrot montre lumineusement112 que les
présupposés ont pour fonction pragmatique d’enfermer l’adversaire dans un
cadre argumentatif qu’il ne peut qu’accepter, ou récuser par des moyens
polémiques si véhéments (c’est l’énonciation elle-même, et non plus seulement
les contenus énoncifs, qui se trouve en effet frappée de nullité) que l’on hésite
souvent à y recourir. Si le « tapeur » explicitait son présupposé idéologique, le
prêteur pourrait le contester tout aussi explicitement, et l’on assisterait alors à un
débat idéologique franc. Mais en le maintenant dans les zones troubles de
l’implicite discursif, le locuteur fait d’une pierre trois coups : il impose à son
allocutaire un effort supplémentaire de décodage, lui ôte toute possibilité de
contestation franche et sereine, et récolte en outre, en « mettant les rieurs de son
côté », les fruits de la gratification ludique.

3.3 Les « signes » illocutoires

Il va de soi (car on ne voit pas comment pourrait être décodée une valeur
dépourvue de tout support identifiable) que la visée illocutoire d’un énoncé
s’inscrit nécessairement en quelque lieu de sa structure signifiante. Mais cette
pétition de principe doit être assortie des remarques suivantes :

a) S’agissant des valeurs pragmatiques, les faits de synonymie et de polysémie
sont infiniment plus nombreux encore que lorsque l’on a affaire aux contenus
sémantiques proprement dits :

– Synonymie :
D’après Clark et Lucy (1973), la même requête peut être presque
indifféremment formulée en anglais à l’aide des phrases suivantes :
« Please colour the circle blue »
« Can you make the circle blue ? »
« I would like to see the circle coloured blue »
« Why not colour the circle blue ? »
« You should colour the circle blue »
« Shouldn’t you colour the circle blue ? »
« Doesn’t the circle really need to be painted blue ? »
« I’ll be very happy if you make the circle be painted blue »
« I’ll be very sad unless you make the circle blue », etc.,
et Brekle remarque de même que « dans certaines conditions » des phrases
telles que
« Ferme la fenêtre »
« Il y a des courants d’air »
« Il fait froid »,
peuvent être pragmatiquement équivalentes – ajoutant qu’« on ne dispose pas
à l’heure actuelle du cadre théorique qui permettrait de [...] décrire
systématiquement » ce phénomène de la « paraphrase pragmatique » (1974,
p. 72).

– Polysémie :
« Supposons que je vous dise "Pierre partira demain" [...]. Selon que j’ai voulu
vous faire plaisir ou vous être désagréable, vous inquiéter ou vous mettre en
garde [...], il s’agira d’un acte d’amitié ou d’hostilité, d’une menace ou d’un
avertissement » (Ducrot, 1972 b, p. 9).
Pour Todorov (1967, p. 277-278), la plupart des affirmations sont en fait des
questions détournées, et pour Wierzbicka (1973, p. 148-149), toute assertion est
de nature implicitement volitive... : il n’est pas étonnant qu’à l’extrême
complexité des faits empiriques réponde une égale confusion des propositions
descriptives, et qu’aucun inventaire exhaustif des diverses valeurs illocutoires et
de leurs divers supports signifiants n’ait encore été à ce jour proposé.

b) Les exemples précédents montrent à l’envi qu’il arrive bien souvent qu’un
même énoncé se trouve doublement, voire n-fois, chargé illocutoirement – une
ou plusieurs valeurs dérivées venant se greffer sur sa valeur pragmatique
littérale.
Voici quelques exemples de ce phénomène qu’exploite abondamment le jeu
discursif :
- valeur patente = constative/latente = jussive :
« on ne fume pas ici » = « ne fumez pas »
« la lampe de la cuisine est cassée » = « répare-la »
« il fait chaud dans cette pièce » = « ouvre la fenêtre » ;
- valeur patente = constative/latente = interrogative :
cf. Todorov précédemment mentionné, et Heddesheimer, qui montre que la
plupart des assertions appellent en retour une manifestation d’assentiment ou de
confirmation ;
- valeur patente = constative ou prédictive/latente = désidérative :
c’est ainsi par exemple que le discours de l’utopie politique emprunte souvent
les voies, pour se faire plus persuasif, de la modalité assertive (« Eva Forest
vivra » : rien n’est pourtant moins sûr...) ; ou encore, que le discours onirique
formule souvent, d’après Freud, en termes constatifs des contenus latents de
nature optative : « L’élaboration du rêve [...] soumet les matériaux cognitifs, qui
lui arrivent sur le mode optatif, à un traitement tout à fait singulier. Elle
transpose d’abord l’optatif en présent, remplaçant le "puisse-t-il être" par "cela
est" » (1971, p. 248-249) ;
- valeur patente = désidérative/latente = jussive :
certains désirs, c’est bien connu, sont en fait des ordres ;
- valeur patente = interrogative/latente = jussive :
« tu as une cigarette ? » = « si oui, donne-m’en une »
« vous avez l’heure ? » = « dites-moi, si vous êtes en mesure de le faire, quelle
heure il est »
(c’est-à-dire que ces phrases, en même temps qu’elles interrogent sur la
possibilité d’exécuter un certain acte, formulent implicitement l’ordre de
l’exécuter) ;
- valeur patente = interrogative/latente = assertive :
problème de l’interrrogation oratoire (« Qui peut croire que la négociation de
Genève débouche sur une paix durable ? »), et des sous-entendus assertifs qui
bien souvent se cachent sous une formule apparemment questionnante113 ;
- valeur patente = constative/latente = illocutoirement plurielle :
par exemple, optativo-impérativo-interrogative, s’agissant de la formule « Je
t’aime » qu’Alain Finkielkraut analyse en ces termes :
« "Je t’aime" est d’abord, c’est son évidence grammaticale, une formule
assertive : elle proclame une extase, affirme un paroxysme, nomme un bonheur.
C’est aussi un optatif : je dis "je t’aime", pour redevenir le "je" que, depuis mon
amour, je ne suis plus, pour réintégrer le royaume d’intériorité et de substance
dont j’ai été déposé [...]. Dans "je t’aime", il y a aussi la véhémence de
l’impératif : aime-moi ! je t’ordonne de m’aimer ! il faut que tu payes ta dette !
mon amour, que tu le veuilles ou non, fais de moi ton débiteur : c’est un tort, une
lésion que tu as produite et que tu ne pourras expier qu’en acceptant la
réciprocité [...]. Enfin, il faut entendre "je t’aime" à l’interrogatif : m’aimes-tu ?
Question panique puisque c’est mon entrée au paradis qui est subordonnée à sa
réponse114 ».
Remarques sur les actes de langage indirects
(1) La parole quotidienne recourt très massivement à ces procédés de
formulation indirecte des actes pragmatiques qu’elle prétend effectuer : on peut
ainsi affirmer sans grand risque de se tromper, en l’absence même de toute
confirmation d’ordre statistique, que la grande majorité des requêtes s’y
expriment de manière détournée115.
(2) Ce « détournement » des structures assertives au profit de l’expression des
ordres ou des requêtes s’explique d’après Lakoff par un souci d’atténuation
euphémistique de la brutalité de leur formulation directe :
« Dans de nombreuses cultures, y compris de nombreuses sous-cultures
britanniques et américaines, la politesse et la courtoise exigent que les personnes
qui ont le pouvoir de donner des ordres les "adoucissent" chaque fois que
possible. Quand un professeur dit [...] "Ce serait gentil d’ouvrir la fenêtre", il
donne un ordre "adouci" et ne fait pas une simple déclaration sur quelque chose
qui serait gentil. Mais cela ne signifie pas que la forme logique "It would be nice
if S" est "ORDER (I, you, S)". Cela signifie simplement que certaines cultures
ont des lois de conversation telles que l’accord d’une permission dans certaines
circonstances doit être interprété comme un ordre. Quand un maître dit à son
serviteur "you may go", il donne un ordre sans littéralement en donner un, et
cette "réserve" est ressentie comme une marque de bonne éducation et d’égard
vis-à-vis du serviteur » (1976, p. 105).
Semblablement, Barthes remarque dans l’une de ses « chroniques116 » :
« L’impératif.
Le hasard fait que j’ai reçu coup sur coup à titre de plaisanterie affectueuse (et
bien intentionnée) trois ou quatre comminations : "Ne fumez plus", "Ne soyez
pas triste", "N’oubliez pas vos lunettes", etc. Je pense alors : et si l’on supprimait
l’impératif ? Si les hommes se donnaient le pouvoir de rayer de la langue tous
ses morphèmes répressifs ? [...] - Si quelque décret du gouvernement Barre
supprimait l’impératif, d’abord : quel tollé ! Et puis, surtout, ce mode serait
immédiatement remplacé dans l’usage par mille autres formes de commination.
C’est d’ailleurs ce qui se passe dans au moins deux de nos discours : celui de la
Loi ("Il est interdit...", "Nul ne pourra...") et celui de la Politesse, qui use de
circonlocutions ("Auriez-vous l’obligeance de..."). En somme, vous êtes
formaliste. C’est la forme impérative qui vous gêne.
- La forme est une trace. Il y a dans l’impératif une violence qui est encore
plus manifeste lorsqu’il vous est adressé "pour votre bien". Quoi qu’on pense,
l’impératif est l’indice d’une mainmise, il est un désir de pouvoir » : en d’autres
termes, les expressions directe et indirecte, si elles peuvent avoir les mêmes
effets perlocutoires, ne sont pas absolument équivalentes quant à leur force
illocutoire117.
(3) La relation formelle existant entre les valeurs littérale et dérivée peut
varier considérablement d’une formulation à l’autre :
dans « on ne fume pas ici », les valeurs pragmatiques littérale (constative) et
dérivée (prohibitive) se greffent sur un contenu propositionnel inchangé (à
l’exception toutefois du pronom sujet) ;
dans des énoncés tels que « la lampe de la cuisine est cassée », ou « il fait
chaud ici », la valeur jussive dérivée vient au contraire investir un contenu
propositionnel (« réparer la lampe », « ouvrir la fenêtre ») sensiblement différent
du contenu littéral.
(4) Varie également d’un énoncé à l’autre le statut du sens dérivé, c’est-à-dire
sa « clarté » et sa force d’actualisation. Comparons en effet (i) et (ii) :
(i)

L1 - Quelle heure est-il ?

L2.– Je ne sais pas.


L1. – Tu n’as pas de montre ?

L2. - Si, j’en ai trois, mais il faudrait que j’en regarde au moins une.

L’attitude de L2 au cours de cet échange dialogique, R. Zuber la considère à


juste titre comme anormale et provocatrice ; c’est-à-dire que dans ce cas
particulier, le récepteur est censé non seulement décoder le niveau-2 (« dis-moi
l’heure, si tu as la possibilité de le faire ») en même temps que le niveau-
1 (« sais-tu en ce moment quelle heure il est ? »), mais aussi y répondre, donc
exécuter l’ordre. De même, la phrase « tu as une cigarette ? » appelle
« normalement » (c’est-à-dire, lorsque l’illocutaire joue honnêtement le jeu de
l’échange verbal) une double réponse :
au sens littéral : oui/non (et/ou le signe de tête équivalent) ;
au sens dérivé (dans le sens seulement où la réponse est affirmative : de ces deux
niveaux le second présuppose unilatéralement le premier) : « Tiens ! » (et le
geste corrélatif).
(ii) Roland Barthes remarque en revanche :
« Questionner, c’est désirer savoir une chose. Cependant, dans beaucoup de
débats intellectuels, les questions qui suivent l’exposé du conférencier ne sont
nullement l’expression d’un manque, mais l’assertion d’une plénitude. Sous
couvert de questionner, je monte une agression contre l’orateur ; "questionner"
reprend alors son sens policier : "questionner", c’est interpeller. Cependant, celui
qui est interpellé doit feindre de répondre à la lettre de la question, non à son
adresse. Un jeu s’établit alors : bien que chacun sache à quoi s’en tenir sur les
intentions de l’autre, le jeu consiste à répondre au contenu, non à l’adresse. Si,
d’un certain ton, on me demande "À quoi sert la linguistique ?", me signifiant
par là qu’elle ne sert à rien, je dois feindre de répondre naïvement : "Elle sert à
ceci, ou cela", et non, conformément à la vérité du dialogue : "D’où vient que
vous m’agressez ?" Ce que je reçois, c’est la connotation ; ce que je dois rendre,
c’est la dénotation » (1971, p. 10).
En fait, dans cet exemple que signale Barthes, la possibilité pour le récepteur
de répondre aussi à la valeur implicite de la question sans risquer ce faisant de
paraître inconvenant, ou simplement incongru, n’est pas véritablement forclose,
car les règles de ce code dialogique « jouent » avec la plus grande souplesse118.
Il n’empêche qu’en (ii) la réponse aux contenus latents de l’énoncé est bien loin
de présenter le caractère d’obligation qu’on lui a reconnu en (i) ; et que le statut
du sens dérivé (que l’on peut effectivement dire « connoté » : les valeurs
illocutoires indirectes, qui viennent se greffer sur les contenus littéraux qu’elles
présupposent unilatéralement et qu’elles détournent, avec plus ou moins
d’autorité selon le degré de codification de la règle conversationnelle impliquée,
à leur propre profit, sont en général assimilables à des contenus connotés119)
varie donc avec le type d’énoncé qui le supporte : tantôt les règles qui suscitent
son émergence sont suffisamment institutionnalisées pour lui octroyer une force
d’affirmation égale ou supérieure à celle du sens littéral ; tantôt son actualisation
plus floue, plus incertaine, l’apparente à un sous-entendu discursif, dont il est
impossible de déterminer avec assurance s’il appartient oui ou non à la structure
sémantique de l’énoncé.
L’axe d’opposition que nous tentons ici de dégager est bien entendu graduel.
Peut-être est-il cependant possible, histoire d’affiner la distinction binaire qui
vient d’être en première approximation reconnue, d’y admettre en seconde
approximation trois positions relativement distinctes, correspondant à trois
degrés d’affirmation du sens illocutoire second :
(i) La valeur dérivée est parfois si fortement conventionnalisée qu’elle vient
carrément se substituer au sens littéral : on peut alors parler de « trope
illocutoire120 », dans la mesure où l’on voit s’inverser – le sens pragmatique
dérivé venant subtiliser au sens littéral son rôle dénotatif- la hiérarchie
« normale » des niveaux de contenu. Qu’il soit dans certains cas « anormal » de
prendre au pied de la lettre la valeur illocutoire apparente d’une séquence, l’effet
comique du célèbre sketch de Pierre Dac et Francis Blanche « Le Fakir » le
prouve à l’évidence :

F.B. - Vous pouvez dire quel est le numéro de Sécurité sociale de Monsieur ?

P.D. - Je peux le dire !

F.B. - (surexcité) : Vous pouvez le dire ?

P.D. – (péremptoire) : Je peux le dire !

F.B. – (triomphant) : Il peut le dire ! (Fin du sketch. Rires de l’assistance.)


(ii) Il arrive encore que les deux valeurs littérale et dérivée (qui sont donc
d’une certaine manière, relative à la chronologie des opérations de décodage,
hiérarchisées toujours), viennent s’additionner sans qu’aucune prédomine sur
l’autre (c’est-à-dire sans qu’elles soient, du point de vue cette fois de leur
importance relative, aucunement hiérarchisées). C’est ainsi qu’une phrase telle
que « Tu ne trouves pas que Pierre est un peu bizarre ces temps-ci ? » autorise
tout aussi bien une réponse positive de type « oui c’est vrai » (réponse donc à
l’assertion qui se cache sous la question) que de type « si » (réponse orthodoxe à
la structure interro-négative interprétée littéralement).
(iii) La valeur dérivée peut enfin venir s’ajouter au contenu littéral, mais de
façon timide et aléatoire (Dillier, 1977, parle alors de « dérivation allusive »), et
de telle sorte que l’énonciateur ne peut être pris en flagrant délit de l’avoir
véritablement énoncée ; ainsi dans le dialogue suivant :

L1. - (passant devant la vitrine d’une pâtisserie) : Regarde, j’aime bien ces
gâteaux-là.

L2. – Tu ne vas tout de même pas manger un gâteau maintenant !

L1. - Mais j’ai jamais voulu dire ça, je peux tout de même te montrer les gâteaux
que j’aime mais évidemment si ça ne t’intéresse pas...

On voit que même lorsqu’elle n’est manifestement qu’« allusive » ou


connotée, la valeur dérivée peut servir de base à l’enchaînement discursif. Ainsi
dans cet exemple d’échange dialogique :

L1. - Je viens de faire du café.

L2.- Volontiers !

ou encore celui-ci signalé par Ducrot (1979, p. 22) :

L1. - Il paraît que ce film est intéressant.

L2. – J’y suis déjà allé.


Comme on ne peut donc se fier au type d’enchaînement qu’elle sollicite, il est
souvent difficile de déterminer comment se hiérarchisent dans une séquence ses
niveaux illocutoires – ce problème descriptif ne faisant d’ailleurs que refléter
celui que pose aux usagers leur maniement : « décodage aberrant121 »,
imbroglios juridiques122, controverses interprétatives sont les manifestations
usuelles et les conséquences inévitables de l’extrême souplesse et complexité de
ces mécanismes pragmatiques.
(5) Complexité d’autant plus grande qu’est plus élevé le nombre des niveaux
illocutoires qui se trouvent impliqués dans l’énoncé – car ce nombre peut
excéder deux ; c’est ainsi qu’énoncée dans un bistrot à l’intention du serveur,
une phrase telle que « Il y a une mouche dans mon blanc-cassis » comportera
vraisemblablement :
une valeur littérale de constat ;
une valeur dérivée de reproche plus ou moins scandalisé, laquelle est étroitement
liée au contenu littéral ;
une valeur dérivée jussive (qui se greffe sur un contenu propositionnel lui-même
dérivé : « changer le verre et son contenu »).
Tout un versant de la pragmatique illocutoire se trouve ainsi occupé par
l’étude des valeurs « indirectes » ou « dérivées » (vs « directes », « primitives »
ou « littérales »), de leur caractère plus ou moins « conventionnel », et des
procédures qui permettent leur décodage (existence d’un marqueur de dérivation,
d’un savoir préalable ou d’une information situationnelle ; intervention de telle
ou telle maxime conversationnelle...)123 : des problèmes que pose plus
généralement le « calcul interprétatif » d’un énoncé il sera plus loin rapidement
question.

3.4 Quelques problèmes théoriques

Considérons pour l’instant comme admis :


- que le « sens global » de tout énoncé se compose de valeurs à la fois
sémantiques et pragmatiques :
« tant qu’on ne sait pas si tel énoncé est, par exemple, un conseil ou une
menace, tant qu’on ne sait pas comment il doit être pris, il est évident qu’on
n’accède pas à son sens global, qu’une partie de sa signification nous échappe,
même si on comprend parfaitement la signification de la phrase énoncée »
(Recanati, 1979, p. 156) ;
- que les valeurs aussi bien sémantiques que pragmatiques susceptibles de
venir investir un énoncé sont le plus souvent pluralisées, et réparties en plusieurs
niveaux (dénoté/connoté, littéral/dérivé, explicite/implicite) généralement
hiérarchisés.
Surgissent alors un certain nombre de problèmes que nous nous contenterons
d’évoquer, vu la confusion dans laquelle se meut à l’heure actuelle la réflexion
pragmatique.

a) Problème des relations existant entre les composantes sémantique et
pragmatique (ce problème reflétant au niveau « méta- » de la modélisation celui
de l’articulation, dans la langue objet, des valeurs sémantiques et pragmatiques).
On peut concevoir in abstracto quatre attitudes théoriques vis-à-vis de ce
problème :
(1) L’opposition sémantique/pragmatique est non pertinente – soit que l’on nie
l’existence de l’un de ces deux niveaux d’analyse, le deuxième en l’occurrence
(telle était d’une certaine manière l’attitude inconsciente de la sémantique
« prépragmatique »), soit qu’on les déclare totalement indissociables.
(2) Les valeurs pragmatiques doivent être introduites dans la description, mais à
titre de traits sémantiques auxquels on octroie un statut spécifique, la
composante pragmatique se trouvant ainsi « intégrée » à la composante
sémantique.
(3) L’attitude inverse, beaucoup plus rarement représentée, consisterait à intégrer
les valeurs sémantiques dans la composante pragmatique. C’est dans une
certaine mesure celle de J. Petö ?, qui semble parfois dire (voir p. ex., 1974) que
les descriptions sémantiques (aussi bien intensionnelles qu’extensionnelles)
doivent finalement se fondre dans la composante pragmatique de son modèle
textuel.
(4) On peut enfin considérer que les deux composantes doivent être maintenues
autonomes, aucune d’entre elles n’étant de l’autre déductible.

Il n’est pas toujours possible de spécifier clairement la catégorie dont relève
tel ou tel discours attesté, et il serait (un peu) facile de mettre en évidence par un
collage de citations appropriées les tergiversations d’un Searle (1972, p. 187 :
« la distinction qu’il faut établir entre la signification d’une phrase et la force
illocutionnaire caractéristique de son énonciation... », vs p. 54 : « et c’est en cela
qu’une étude de la signification des phrases ne se distingue pas en principe d’une
étude des actes de langage ») et d’un Ducrot (1972 a, p. 80 : « il faut donc que la
valeur illocutoire de l’expression [...] ne puisse pas se dériver d’une
"signification" de l’énoncé », vs 1977 a, p. 181 : « je refuse de distinguer le
niveau sémantique et le niveau pragmatique »), lesquelles reflètent moins les
contradictions internes d’investigations remarquables au contraire par le souci
têtu de concilier les exigences de la progression heuristique (et les nécessaires
reformulations qu’elle entraîne) avec celles de la cohérence descriptive et
argumentative, que l’effroyable complexité du problème, d’où surnagent
pourtant, nous semble-t-il, les éléments suivants :

– La plupart des théoriciens s’accordent pour admettre que les valeurs
pragmatiques, tout en s’opposant aux valeurs sémantiques (au sens étroit),
constituent un sous-ensemble des valeurs sémantiques (au sens large) – c’est-à-
dire pour adopter ce que nous avons appelé la position (2). Mais ils divergent
quant à la façon d’envisager au sein de ce vaste ensemble la relation existant
entre les valeurs pragmatiques et sémantiques (au sens étroit bien sûr) :
Pour ceux qu’Anscombre et Ducrot (1976, p. 6) appellent les « néopositivistes »,
la composante pragmatique, intervenant après la composante sémantique, se
contenterait d’en récupérer les résultats descriptifs, et de convertir en
informations pragmatiques les informations sémantiques ainsi recueillies.
Pour Anscombre et Ducrot au contraire, « il y a, dans la plupart des énoncés,
certains traits qui déterminent leur valeur pragmatique indépendamment de leur
contenu informatif » (p. 7), ce qu’ils démontrent à partir de l’exemple des
comparatives du type « Pierre n’est pas aussi grand que Marie », dont la valeur
argumentative n’est en rien déductible de leur contenu strictement sémantique.
De façon plus évidente encore, il apparaît que la valeur interrogative ou jussive
d’une phrase repose sur des signifiants syntaxiques et/ou prosodiques
spécifiques, sans être directement tributaire du contenu informationnel de cette
phrase. C’est donc en un même temps et lieu que doivent logiquement opérer les
deux composantes : dès la structure profonde, les marqueurs illocutoires doivent
être introduits aux côtés des marqueurs sémantiques. On peut alors parler, non
plus d’une pragmatique « ajoutée » à la composante sémantique dont elle serait
le simple corollaire, mais d’une pragmatique véritablement « intégrée ».
(Revenant sur ce problème dans son article de 1979, Ducrot oppose encore
une fois ces deux attitudes qui consistent à surajouter après coup l’essentiel des
indications pragmatiques à un sens profond conçu comme aussi « contemplatif »
que possible, vs à les intégrer à la description sémantique du contenu
propositionnel. Prenant résolument parti pour la deuxième attitude descriptive, il
déclare (p. 31) : « Si on travaille dans la perspective d’une pragmatique intégrée,
c’est qu’on a décidé de prendre au sérieux les aspects "non logiques" des
langues », et le fait que la fonction première d’un énoncé n’est pas de véhiculer
des informations, mais d’« offrir aux interlocuteurs un ensemble de modes
d’action stéréotypés, leur permettant de jouer et de s’imposer mutuellement des
rôles » : il est sûr en effet que les différences que l’on observe dans le traitement
formel des énoncés reflètent des différences quant à la conception du langage
que ce traitement nécessairement présuppose.)

– La solution descriptive la plus couramment adoptée consiste en tout cas à
considérer qu’en structure profonde, le contenu global de tout énoncé se scinde
en deux sous-ensembles de valeurs que le modèle doit spécifier séparément, à
savoir :
• son « contenu propositionnel », ou « informationnel », qui sera par exemple
commun à
(i) « Pierre vient », et à
(ii) « Pierre vient ? »,
et il importe à ce propos de préciser que (i) ne doit pas être considéré comme
réalisant le contenu propositionnel de (ii) : le « dictum » est une structure
abstraite commune à (i) et (ii), mais qui ne se réalise telle quelle pas plus en (i)
qu’en (ii), car tous les énoncés, assertions comprises, sont « illocutoirisés » ;
• sa valeur illocutoire, spécifiable sous la forme d’un marqueur approprié
(d’assertion en (i), d’interrogation en (ii)).
Telles sont, avec quelques variantes non négligeables dans l’outillage
terminologique et formalisateur utilisé, les attitudes descriptives de Bally, qui
pour toute phrase distingue le dictum du modus124 ; de Searle, qui oppose son
contenu propositionnel à sa force illocutionnaire ; et des sémanticiens
générativistes (Mc Cawley, Lakoff, etc.125), pour qui toute phrase prend en
structure profonde la forme d’une complétive enchâssée dans une
« hypersentence » ayant en son centre un verbe « performatif », généralement
effacé en surface, explicitant la valeur pragmatique de l’énoncé réalisé.

– Il semble pourtant difficilement contestable que, dans certains cas au moins,
les valeurs pragmatiques s’articulent d’une certaine manière sur les contenus
sémantiques. Searle l’énonce en tout cas clairement (p. 54) : « L’acte de langage,
ou les actes de langage réalisés dans l’énonciation d’une phrase, sont fonction de
la signification de la phrase en question. » Il y aurait donc, entre les valeurs
pragmatiques et sémantiques, une relation d’interdépendance dans la
dépendance. Mais lorsque l’on tente, s’agissant de certains faits particuliers, de
préciser la nature de cette relation, tantôt l’on se heurte à la difficulté de les
articuler, tantôt à la difficulté de les distinguer :
• Le phénomène de l’ironie se caractérise ainsi par deux propriétés dont l’une
peut être considérée comme étant de nature pragmatique (ironiser, c’est se
moquer d’une « cible »), et l’autre de nature sémantique (ironiser, c’est dire le
contraire de ce que l’on veut laisser entendre) : l’ironie est une raillerie par
antiphrase, ou une antiphrase à fonction de raillerie126. Mais toutes les
moqueries n’exploitent pas le procédé sémantique de l’antiphrase, et toutes les
antiphrases ne fonctionnent pas pragmatiquement comme des moqueries – sans
qu’il soit possible d’élucider quel est le rapport précis qu’entretiennent les deux
aspects sémantique et pragmatique du phénomène ironique.
• Dans le cas des axiologiques au contraire, c’est la distinction de ces deux
aspects qui devient problématique. S’ils peuvent dans certaines circonstances
fonctionner comme des injures, c’est, nous l’avons vu, que certains signifiants
syntaxiques et/ou prosodiques viennent constituer avec le signifiant lexical, pour
le « pragmatiser », un signifiant illocutoire complexe prenant globalement en
charge le signifié injurieux. Mais en dehors de ce cas limite, les axiologiques
négatifs ont toujours pour fonction/effet de disqualifier l’objet à propos duquel
ils prédiquent. Faut-il en conclure que le trait de dévalorisation dont ils sont
porteurs relève de la composante pragmatique ? Mais ce trait évaluatif est
proprement indissociable des autres ingrédients (descriptifs) du sémème. Doit-on
donc admettre la possibilité, pour une même unité du contenu, de jouer à la fois
sur les deux tableaux sémantique et pragmatique ?
• Soit enfin le cas des « présupposés ». On sait qu’entre 1969 et 1977, Ducrot en
a sensiblement modifié sa conception, et qu’il en a successivement proposé deux
(au moins) définitions non équivalentes (c’est-à-dire qu’elles ne permettent pas
de construire exactement le même objet – mais là n’est pas notre problème, ni
d’évaluer comparativement ces définitions concurrentes127).
- Première conception (1969) : le présupposé, c’est ce qui dans un énoncé
reste intouché par les transformations négative et interrogative. Dans « Pierre a
cessé de fumer », l’information présupposée (selon ce critère)/Pierre auparavant
fumait/est, au même titre que les informations posées, de nature sémantique ; or
Ducrot démontre en même temps (1972 a, chap. 3), que même ainsi définie la
présupposition constitue « un acte de parole particulier [...], acte à valeur
juridique, et donc illocutoire, au sens que nous avons donné à ce terme : en
l’accomplissant, on transforme du même coup les possibilités de parole de
l’interlocuteur ». Est-ce à dire, une fois encore, qu’un même élément de contenu
puisse trouver place à la fois dans les deux composantes sémantique et
pragmatique128 ?
- Deuxième conception (1977 a) : dans une perspective plus nettement
argumentative, il convient d’opposer le posé au présupposé comme « ce qui
autorise » vs « n’autorise pas un enchaînement »129. Et Ducrot d’expliciter à
partir de ce même exemple sa conception « pragmatique » du langage : parler, ce
n’est pas fondamentalement informer, mais c’est argumenter ; ce n’est pas dire
des choses « nouvelles », mais des choses qui « tirent à conséquence » : un
énoncé se justifie par sa pertinence argumentative, c’est-à-dire par ses virtualités
d’enchaînement ; corrélativement, avoir une conception pragmatique de
l’activité langagière, c’est considérer comme prévalente sa finalité
argumentative. Quelle que soit l’évidente justesse de ces analyses, elles
soulèvent un problème théorique bien délicat : argumenter, ce serait donc agir ;
mais informer, n’est-ce pas déjà prétendre modifier le stock des savoirs dont
dispose le récepteur ? Se repose alors notre problème initial de la spécificité des
valeurs pragmatiques par rapport aux valeurs proprement sémantiques. Seront
dites pragmatiques celles qui permettent à l’énoncé « d’accomplir un type
particulier d’acte » : soit. Mais qu’est-ce qu’un acte ? Ce qui modifie la
« situation juridique » du récepteur ? Mais ce critère, trop restrictif si on
l’applique avec rigueur, devient infiniment trop laxiste si l’on accepte, ainsi que
le fait de plus en plus ostensiblement Ducrot, d’utiliser l’expression
métaphoriquement : c’est de proche en proche la totalité des contenus
sémantiques qui deviennent pragmatiquement pertinents130, et l’opposition
sémantique/pragmatique cesse progressivement d’être « décidable ».

b) Quoi qu’il en soit de ces difficultés, admettons donc que la valeur
illocutoire « primitive » d’un énoncé doive être inscrite dans sa structure
profonde. Que faire maintenant de ses éventuelles valeurs « secondaires » ?
Comment décrire les relations existant entre les valeurs littérale et dérivée (s)
d’un énoncé ?

– Si Ducrot refuse d’admettre une quelconque relation chronologique entre les
constituants sémantique et pragmatique de l’énoncé, il propose en revanche que
le modèle chargé de décrire le sens d’un énoncé A fasse intervenir
successivement les deux composants « linguistique » et « rhétorique », qui
rendent compte à la fois de certains aspects sémantiques et pragmatiques de A,
mais s’opposent selon le principe suivant :
« Un premier composant, c’est-à-dire un premier ensemble de connaissances
(nous l’appellerons composant linguistique) assignerait à chaque énoncé,
indépendamment de tout contexte, une certaine description, que nous appelons
signification, et, par exemple, à A, la signification A’. Et un deuxième composant
(le composant rhétorique) aurait pour tâche, étant donné la signification A’
attachée à A, et les circonstances X dans lesquelles A est prononcé, de prévoir le
sens effectif de A dans la situation X.
Cette proposition descriptive de 1969 (p. 31-32) et 1972 a (p. 111), Ducrot l’a
depuis quelque peu affinée, voire remaniée :
Première révision de ce « modèle standard » (in Anscombre et Ducrot, 1976) : le
terme de « rhétorique » change sensiblement de sens, puisqu’il en vient à
désigner l’étude des aspects argumentatifs de l’énoncé, lesquels peuvent être
tributaires des circonstances (il s’agit alors d’une rhétorique « non intégrée »,
que Ducrot laisse provisoirement de côté), ou s’attacher à la structure interne de
l’énoncé (et relever de ce fait de la rhétorique « intégrée »). D’autre part, le
« composant linguistique » de la première version éclate : s’y substituent CL1,
CL2 et CL3, qui permettent de convertir en « orientations argumentatives »
certains actes primitifs de présupposition : le composant linguistique accueille
donc lui-même, dans cette nouvelle version, certaines valeurs pragmatiques
dérivées.
En 1977 a, Ducrot s’intéresse de nouveau aux effets de la situation, et au
composant rhétorique, dont il précise les tâches et les ambitions : ce sont de plus
en plus clairement celles d’un « modèle d’actualisation ».
En 1979, il semble revenir clairement à la conception d’une rhétorique ayant pour
tâche de rendre compte de tous les aspects du sens de l’énoncé qui sont
tributaires du Cadre Énonciatif, tandis que la pragmatique recouvre ce qui dans
l’énoncé relève de l’illocutoire – la composante pragmatique se scindant alors en
deux sous-composantes, puisque ces valeurs illocutoires se localisent à la fois
dans la signification de la phrase abstraite, et dans le sens de l’énoncé actualisé
en situation131.
Il est donc bien difficile d’évaluer un modèle en si manifeste gestation.
Contentons-nous de mentionner quelques-uns des problèmes qui se trouvent
tapis sous ces diverses considérations :

– Dans ce même article de 1979, Ducrot montre que la situation peut
intervenir de diverses manières pour transformer la signification en sens, que le
rôle du composant rhétorique est en conséquence variable, et qu’il ne semble pas
toujours possible de décrire les mécanismes d’intervention de la situation en
termes de choix au sein d’un paradigme de valeurs inscrites déjà dans la
signification de la phrase.
Le problème est délicat, et c’est avec délicatesse que le traite Ducrot. Mais
formulées plus brutalement, certaines considérations similaires semblent bien
difficiles à admettre. Ainsi, lorsqu’on déclare que se passant de tout ancrage
signifiant dans l’énoncé, certaines valeurs seraient de toutes pièces sécrétées par
son énonciation132, ou lorsqu’on transpose dans le domaine des valeurs
pragmatiques, l’opposition souvent formulée en sémantique entre

Or nous aurions plutôt tendance à penser que quelles que soient les difficultés
(puisqu’une phrase telle que « Il fait chaud » peut effectivement servir à
affirmer, rappeler, adresser un reproche ou un compliment, faire une demande ou
une supplication...) à expliciter les règles d’émergence de ces différentes valeurs
illocutoires, l’énonciation ne peut rien créer qui ne soit, déjà, prévu en langue.
Soit ainsi l’exemple de « J’irai à la montagne cet été », à propos duquel
Ducrot déclare que « selon les circonstances dans lesquelles il est employé, sa
valeur sera celle d’une information ou d’une promesse », et que cette variation
étant liée « aux circonstances de l’énonciation », on ne peut espérer en rendre
compte linguistiquement. Il ajoute pourtant : « On a la première éventualité si
l’énoncé répond à la question "que ferez-vous cet été et la seconde, s’il est
destiné à satisfaire un interlocuteur désireux de vous voir aller à la campagne »
(1972 b, p. 26), lequel interlocuteur a bien dû verbaliser d’une certaine manière
ce désir pour que le locuteur puisse en avoir connaissance. C’est donc que
Ducrot admet implicitement que la polysémie illocutoire de cet énoncé obéit à
certaines règles co(n)textuelles, et que ces deux valeurs (ainsi que le choix entre
elles) ne sont pas complètement imprévisibles : rien ne se crée ex nihilo dans la
parole. Rien n’autorise donc à exclure ce type de faits sémantiques de la
description linguistique, si ce n’est une conception excessivement extensive de
l’« énonciation » (on peut ainsi reprocher à Ducrot d’y inclure le cotexte
transphrastique, et les signifiants de type prosodique : ce sont pourtant bien là
des propriétés de l’énoncé) ; une certaine suspicion à l’égard des données
situationnelles, dont le plein droit à être admises dans les descriptions
linguistiques n’est pas encore véritablement reconnu ; et la difficulté qu’il y a
effectivement à expliciter les règles (car les paramètres qui s’y trouvent
impliqués sont nombreux et hétérogènes) permettant de rendre compte de
l’émergence de telles valeurs. Mais il ne faut pas prendre cette difficulté, voire
impossibilité, pour l’inexistence de ces règles mêmes : des pans entiers de
compétence linguistique, les linguistes ne le savent que trop bien, échappent
(encore ?) à l’explicitation.
Plutôt donc que d’opposer l’illocutoire au perlocutoire comme ce qui est codé
à ce qui ne l’est pas, nous les opposerons comme ce qui est, dans l’état actuel de
la recherche linguistique, codifiable, à ce qui ne l’est pas encore. Car nous
pensons qu’il n’existe pas de frontière naturelle, postulable a priori, entre sens
et effet de sens, illocutoire et perlocutoire, langue et parole : la « parole », ce
n’est rien d’autre133 que l’ensemble des faits discursifs qui semblent, dans un
état donné de la recherche, rétifs à la codification, irréductibles à des règles
générales, c’est-à-dire rien d’autre qu’un résidu provisoirement non codifiable,
dont le domaine ne cesse de se rétrécir comme peau de chagrin à mesure que
progresse l’activité modélisatrice. Mais il va de soi que si les récepteurs
parviennent à décoder ces faits apparemment anarchiques, c’est qu’ils en ont la
compétence, et que s’ils en ont la compétence, c’est que ces faits obéissent à
certaines règles qu’ils ont intériorisées. Or le but d’un modèle linguistique, c’est
en principe de mimer au plus près la compétence intuitive des sujets parlants,
c’est d’essayer de rendre compte de tous les aspects de cette compétence – et en
particulier de leur compétence pragmatique.

– D’autre part, on peut se demander comment il convient de répondre à cette
question : qu’est-ce donc que le modèle doit, dans un deuxième temps, générer ?
Des valeurs illocutoires, et/ou les valeurs dérivées, et/ou les valeurs liées à la
situation ?
Question corrélative : comment s’articulent les trois problématiques suivantes,
qui ont fait récemment irruption sur le devant de la scène linguistique :
(1) problématique du sens dérivé, de la signification indirecte, de la polysémie
textuelle ;
(2) problématique de l’énonciation, et des relations existant entre l’énoncé et son
cadre énonciatif ;
(3) problématique des actes de langage ?

Que ces différentes problématiques soient régulièrement associées dans le
discours linguistique contemporain, cela apparaît dans la polysémie, que nous
avons déjà signalée, de termes tels que pragmatique (qui renvoie à la fois à (2) et
à (3)) ou rhétorique (qui traditionnellement s’applique plutôt à (1), mais chez
Ducrot, à (2), essentiellement). Elles ne sont pas en effet sans relations.
Énumérons, entre elles, quelques points de jonction :
• (1) et (3) :
La rhétorique, c’est avant tout la théorie des « figures », de toutes les manières
« détournées » de parler ; mais c’est aussi, dans la lignée d’Aristote134, l’étude
de l’art de persuader, et des moyens de s’exprimer efficacement : les figures se
justifient pragmatiquement. Et comme l’efficacité d’un discours dépend de son
appropriation aux circonstances135, c’est en même temps à (2) que se trouve
corrélée la problématique (1).
D’ailleurs, un certain nombre de tropes se situent à la charnière du sémantique
et du pragmatique (ainsi l’ironie et la litote, que Ducrot mentionne à plusieurs
reprises136), cependant que d’autres peuvent être justement qualifiés de « tropes
pragmatiques ».
• (1) et (2) :
Les informations situationnelles jouent un rôle décisif dans la genèse et le
décryptage des valeurs dérivées, qu’elles soient de nature sémantique ou
pragmatique : nous en reparlerons.
• (2) et (3) :
« Enfin, au dernier niveau, pragmatique, on prend en considération le fait que
l’emploi d’une phrase est un phénomène interindividuel, un événement dans
l’histoire des relations entre plusieurs individus : le locuteur l’emploie parce que
la situation où il se trouve face aux personnes qui l’entourent (destinataires et
auditeurs) l’amène, ou au moins l’autorise, à le faire ; et s’il l’emploie, c’est
d’autre part qu’il cherche, grâce à elle, à produire un certain effet sur ceux à qui
et pour qui il parle. Les questions à poser, en pragmatique, pourraient donc être :
Tel énoncé est-il approprié à telle situation ? Serait-il, au contraire, hors de
propos ? Quels actes de parole permet-il d’accomplir (assertion, interrogation,
ordre...) ? » (Anscombre et Ducrot, 1976, p. 5) :
la valeur d’acte d’un énoncé fonde et se fonde sur la relation interpersonnelle
existant entre les actants de l’énonciation. Dans le cadre de notre problématique,
il s’agissait d’étudier les rapports existant entre l’énoncé et tel constituant du
cadre énonciatif ; dans la problématique des actes de langage, il s’agit plutôt
d’analyser les relations qui s’établissent, via l’énoncé, entre les partenaires de
l’échange verbal : les deux perspectives sont bien entendu complémentaires, et
nous les avons sans doute trop radicalement dissociées dans notre présentation.
Pour souligner un peu tardivement l’étroitesse du lien existant entre elles
deux137, disons encore ceci : de même que dire à quelqu’un « Pars ! », ce n’est
pas l’informer de la nécessité de partir, mais l’en rendre obligé par l’effet de ma
parole même, de même les pronoms déictiques ont moins pour fonction de
dénoter certains objets de la réalité qu’ils n’ont pour pouvoir « de désigner des
êtres en tant que personnages du dialogue, dans leur rôle de locuteur et de
destinataire, c’est-à-dire dans cette activité, pragmatique, que constitue
l’énonciation » (Anscombre et Ducrot, p. 6) : quelle que soit la manière dont on
l’aborde et la traite, la pragmatique pointe les vertus non seulement descriptives,
mais aussi constituantes de l’acte de parole.

– Devant une telle constatation : ces trois problématiques ne sont pas
indépendantes, mais étroitement imbriquées l’une dans l’autre, on peut être tenté
de les assimiler. Et c’est effectivement le rêve informulé qui sous-tend un certain
nombre d’analyses pragmatico-rhétoriques : que coïncident sur toute la ligne les
trois axes oppositifs :
(1) contenus littéraux vs dérivés
(2) contenus indépendants vs tributaires de l’énonciation
(3) contenus informationnels vs illocutoires.
C’est ainsi par exemple que Flahault et Recanati considèrent, identifiant par là
même les axes (2) et (3), que les contenus informationnels d’une phrase s’y
attachent intrinsèquement, hors actualisation, alors que ses valeurs illocutoires,
n’étant pas identifiables indépendamment d’informations concernant son cadre
énonciatif, relèvent de la « phrase-token »...
Il apparaît pourtant que ces axes, ce serait trop simple, ne sont pas
superposables :
• Le décodage d’un trope (donc d’une valeur dérivée) se fonde parfois sur des
informations situationnelles (c’est parce que j’ai le référent sous les yeux que je
peux percevoir comme métaphorique ou ironique les séquences « cette faucille
d’or » ou « quel beau temps ! »), mais ce n’est pas loin de là le cas général :
certains indices de nature intonative ou cotextuelle peuvent fort bien jouer un
rôle équivalent, et l’on ne voit pas au nom de quoi de tels indices seraient à
rattacher à l’énonciation : ils sont véritablement inscrits dans la substance
signifiante de l’énoncé verbal.
S’il n’est donc pas toujours nécessaire de disposer d’informations
situationnelles pour décoder correctement un trope, il est inversement parfois
nécessaire d’en disposer pour identifier le sens littéral d’un énoncé : c’est ainsi le
cas s’agissant des déictiques, de certains cas d’anaphore, et d’établissement de la
cohérence transphrastique. Soit cet exemple d’échange dialogique :
« Brassaï, pourquoi ce parapluie quand il fait si beau ?
– C’est depuis que je ne fume plus. »
La pertinence de la seconde réplique (où aucun sens dérivé ne se trouve
pourtant impliqué) ne peut être reconnue qu’à la condition de savoir
qu’auparavant, Brassaï travaillait la nuit sans flash, mesurant le temps de pause à
la longueur de la cigarette qu’il fumait ; depuis qu’il ne fume plus, il a besoin de
travailler au flash, donc de ce parapluie qu’utilisent communément les
photographes pour en diffracter la lumière...
Les deux problématiques du sens dérivé et du rôle des informations
situationnelles ne coïncident donc pas.
• Ne coïncident pas non plus les deux problématiques du sens dérivé et de
l’illocutoire puisque, nous l’avons vu, tant les contenus informationnels
qu’illocutoires peuvent relever du niveau littéral, ou dérivé.
• Les axes (2) et (3) enfin doivent être également distingués puisque certains
contenus informationnels sont tributaires de l’énonciation, et que certains
contenus illocutoires s’attachent intrinsèquement à la séquence signifiante.

On peut avoir des contenus informationnels primaires ou dérivés, immanents
ou tributaires de l’énonciation ; des contenus informationnels dérivés
indépendants de l’énonciation, et des contenus informationnels littéraux
dépendants de l’énonciation... Même chose pour les contenus illocutoires : ils
peuvent être primaires et indépendants de la situation, primaires et dépendants de
la situation, secondaires et indépendants de la situation, secondaires et
dépendants de la situation ; entre les six catégories que ces trois axes binaires
supportent, toutes les combinaisons sont possibles, et attestées (avec une plus ou
moins grande fréquence, c’est vrai : il existe entre telle et telle de ces catégories
d’évidentes affinités). En particulier, on ne peut établir de relations
homologiques constantes entre le statut des informations sémantiques et les
mécanismes de leur genèse. C’est pourquoi un modèle prétendant en rendre
compte adéquatement ne peut être qu’infiniment plus complexe que ces
premières ébauches fonctionnant en deux temps successifs seulement.

3.5 La détermination du sens global d’un énoncé

Entrent en effet en jeu dans la détermination du « sens global » d’un énoncé :

a) En ce qui concerne la nature des signifiants pertinents

1 La totalité du matériel verbal et paraverbal constitutif de la séquence


énoncive : signifiants lexicaux, syntaxiques, prosodiques et mimo-gestuels (à
l’oral), typographiques (à l’écrit), qui même s’ils ne sont pas tous également
pertinents au regard des contenus dénotatifs, sont tous récupérés par les divers
mécanismes connotatifs.
Pour toute séquence dont il s’agit de déterminer le contenu, quelles qu’en
soient la nature et les dimensions, devront entrer en ligne de compte, outre les
signifiants qui la constituent proprement, certains éléments du contexte verbal,
étroit ou large. Ainsi dans la description d’un trope il convient de distinguer le
« focus » (lieu énoncif où s’actualise ce phénomène vertical que constitue le
trope) du « frame » (cadre cotextuel qui favorise ou autorise son émergence).

2 Certains éléments pertinents de la situation d’énonciation (contexte extra-
verbal).
La situation de communication, c’est un ensemble fort complexe et
hétérogène, aux contours flous et extensibles, qui comprend138 :
l’environnement physique dans lequel se déroule l’échange verbal : circonstances
spatio-temporelles du discours, caractéristiques « proxémiques » de l’espace
communicationnel, et ce morceau du référent qui apparaît comme
immédiatement perceptible aux partenaires de la communication139 ;
plus largement, l’ensemble des conditions matérielles, économiques, socio-
politiques qui déterminent la production/réception du message verbal.

Il est bien évident que l’on ne peut espérer formaliser jamais la totalité de ces
paramètres situationnels, qui pourtant affectent à des degrés divers les propriétés
linguistiques de l’énoncé.
– À l’encodage, la situation joue un rôle déterminant dans le choix des
déictiques, des appellatifs, du niveau de langue approprié, etc. ; elle permet
également des ellipses telles que « Donne-moi le crayon noir » → « Donne-moi
le noir » → « Donne-le moi » (accompagné d’un indice d’ostension) : pour
l’encodeur, la situation fonctionne alors comme un facteur d’économie
puisqu’elle lui épargne la verbalisation de certains éléments qui viennent
s’intégrer d’eux-mêmes à l’isotopie discursive.

– La situation permet symétriquement au décodeur de suppléer aux
informations manquantes, et plus généralement, elle lui fournit des informations
parfois nécessaires à l’identification des contenus sémantiques ou pragmatiques,
littéraux ou dérivés :
• Contenus littéraux
sémantiques : problème des déictiques, de la polysémie, etc. ;
pragmatiques : problème des « conditions de félicité » des actes illocutoires
(dont nous reparlerons sous peu).
• Valeurs dérivées
sémantiques : les informations situationnelles sont parfois nécessaires, nous
l’avons précédemment dit de l’ironie et de la métaphore, à l’identification et à
l’interprétation d’un trope ;
pragmatiques : soit les exemples suivants :
« Nous vous rappelons qu’il ne s’agit pas d’un entracte, mais d’une courte
pause », énoncé au micro dans un certain théâtre : seule la connaissance de la
situation particulière de ce théâtre et des comportements usuels de ceux qui le
fréquentent permettent de dériver, de la valeur littérale (informative) de l’énoncé,
cette mise en garde : « N’allez donc pas boire un coup au bistrot du coin comme
vous en avez l’habitude lorsqu’il s’agit d’un véritable entracte. »
« J’ai la crève », déclaration faite à la cantonade par L1 apercevant un groupe
d’amis à l’entrée de ce même théâtre : c’est ici la situation de salutation qui
permet d’interpréter cet énoncé moins comme une information sur l’état de santé
de L1 que comme une excuse et une justification : « Aussi ne vous fais-je pas,
comme j’en ai l’habitude, la bise, car je crains de vous passer ma crève. »
« Les assistants de lettres et sciences humaines sont souvent agrégés (58 %),
du moins dans les disciplines littéraires. Par contre, en sciences humaines, ils
sont pour la plupart titulaires de... RIEN ! ». Dans un autre contexte, cette
déclaration pourrait s’interpréter argumentativement comme : « Voyez qu’on
embauche n’importe qui, de vrais bons à rien, dans les universités. » Mais elle
prend en réalité place dans un tract de l’École Émancipée, ce qui interdit toute
interprétation de ce genre. Le scandale se déplace alors sensiblement : comment,
il est question de licencier des gens qui risquent de se trouver sans rien ! Mais on
le voit par cet exemple, il serait inexact de dire que le contexte énonciatif, quelle
que soit ici sa pertinence, crée ce sous-entendu : ce n’est que la résultante des
effets conjugués du contenu informationnel, de la connotation scandalisée
(laquelle a pour support divers signifiants typographiques), du contexte verbal, et
du contexte situationnel.
Entre le cotexte (linguistique) et le contexte (extralinguistique), les relations
sont étroites et diverses : relation de va-et-vient entre le texte et le contexte140
(nous avons vu à propos des axiologiques et du fonctionnement de « mais » que
l’on pouvait, à partir de notre connaissance du contenu inhérent de telle unité
lexicale, en inférer des informations concernant la compétence idéologique du
sujet parlant, lesquelles sont ensuite réutilisées dans l’interprétation d’autres
unités lexicales, et ce à l’infini : le texte et le contexte se construisent
simultanément, à partir de savoirs préalables sur l’un et sur l’autre), relation de
complémentarité, ou d’équivalence fonctionnelle : il serait en effet facile de
montrer que les contextes verbal et situationnel, le premier permettant en le
verbalisant de reconstruire le second, jouent bien souvent des rôles analogues.
Mais il ne faudrait surtout pas les assimiler pour autant dans le modèle
descriptif141 : il est loin d’être indifférent, du point de vue du fonctionnement de
la communication, que les informations situationnelles soient ou non explicitées
verbalement – encore faut-il dans le second cas que le récepteur ait directement
accès aux éléments pertinents de la situation.

b) En ce qui concerne la nature des compétences permettant d’associer à ces


signifiants certaines valeurs sémantico-pragmatiques, interviennent
conjointement :

1 Les compétences linguistiques et paralinguistiques de l’émetteur et du (des)


récepteur(s).

2 Leurs compétences encyclopédiques (culturelles et idéologiques) qui
recouvrent l’ensemble des connaissances, croyances, systèmes de représentation
et d’évaluation de l’univers référentiel dont disposent les énonciateurs au
moment de l’acte de parole (et en particulier les savoirs que L et A possèdent sur
la situation de communication et sur leur partenaire discursif, c’est-à-dire les
images que L se fait de A et imagine que A se fait de lui, et que A se fait de L et
imagine que L se fait de lui), et dont une partie se trouve alors mobilisée et
investie dans les opérations de décodage.
Cet ensemble que l’on appelle, c’est selon, « informations préalables »,
« savoir préalable », « postulats silencieux », « informations en coulisse »,
« propositions implicites », « complexe de présupposés », etc., peut être plus ou
moins commun aux partenaires de la communication : leurs compétences
encyclopédiques s’intersectionnent plus ou moins fortement, et selon le type de
discours c’est leur dissemblance (comme dans cette « guerre verbale » qu’est le
discours polémique) ou au contraire leur similitude (dans les échanges complices
qui servent surtout à confirmer un consensus préalable) qui sera emphatisée.
Mais l’échange verbal ne peut de toute façon s’effectuer que dans la dialectique
de l’identité et de la différence : il s’érige toujours, et le discours polémique lui-
même n’échappe pas à la règle, à partir de ce que Labov appelle une
« connaissance partagée » (shared knowledge), et Perelman une « base »
(ensemble de faits, vérités, présomptions, valeurs que le locuteur suppose connus
ou admis par son auditoire), en même temps qu’il modifie d’une certaine
manière les savoirs et positions discursives des individus en présence.
Distinguant selon qu’ils sont connus de l’émetteur A et/ou du récepteur B les
« A-events », « B-events », et « AB-events », Labov considère qu’au fur et à
mesure que se déroule le discours, s’accroît corrélativement le nombre des
événements AB : même si l’on peut estimer excessivement optimiste cette
profession de foi unanimiste, qui fait trop bon marché de l’évidente inertie des
compétences culturelles, et plus encore idéologiques, on ne saurait nier le
caractère dynamique et transformateur de la pratique discursive.
Le rôle de ces compétences est bien loin de se réduire au déchiffrage de ces
« allusions » culturelles qui peuvent à juste titre être regardées comme des
épiphénomènes : elles interviennent de façon fondamentale à tous les niveaux où
se trouvent impliqués les fonctionnements sémantiques. Pour n’en donner qu’un
simple aperçu :
• Malgré ce que prétendent Katz et Fodor, et comme a fini par le reconnaître
Chomsky lui-même – mais c’est une vérité d’évidence empirique pour tous les
lexicologues et lexicographes qui ont à se colleter avec les problèmes concrets
que pose la description des contenus lexicaux -, il est absolument impossible de
faire le départ entre les propriétés véritablement sémantiques d’un item et les
valeurs « encyclopédiques » ou idéologiques dont l’investissent ses utilisateurs :
les sèmes n’étant que les images abstraites des propriétés qu’attribuent au dénoté
les sujets parlants, c’est finalement l’ensemble de leurs savoirs et croyances sur
ce dénoté qui viennent se cristalliser dans le sémème.
• Corrélativement, la frontière est tout aussi perméable et fluctuante entre les
faits de nature sémantique et les faits de nature encyclopédique s’agissant du
problème de la grammaticalité (ou acceptabilité) sémantique d’une séquence,
dont P. Henry déclare que c’est une notion « assujettie à la subjectivité
individuelle, dépendante des croyances, opinions, convictions, connaissances,
etc., que chacun partage ou ne partage pas » (1977, p. 39).
• Soient les exemples suivants d’enchaînements phrastiques :
(i) « Nous sommes allés au restaurant. Le garçon nous a apporté la carte... »
(ii) « Le peintre Marcel Duchamp est mort à Paris à l’âge de 81 ans. Une
importante rétrospective de l’œuvre de l’auteur de "La Femme 100 têtes" aura
lieu cet hiver à l’ARC. »
Comme le remarque Van Dijk, seule la connaissance culturelle du rituel
particulier que constitue cet acte « macro-structurel » : « aller au restaurant »,
permet d’établir en (i) une relation anaphorique entre « le garçon » et la phrase
précédente (le garçon de ce restaurant, car nous savons tous que dans les
restaurants le service est assuré par des « garçons »)142. Quant à (ii), la phrase se
prête à deux interprétations : si l’on ignore que Duchamp n est pas l’auteur de
« La Femme 100 têtes », on aura tendance à établir entre les deux syntagmes
désignatifs une relation de co-référence ; si on le sait, le mécanisme anaphorique
se trouve bloqué, et la cohérence transphrastique prend un autre visage : le texte
apparaît alors comme une succession de flashs concernant le monde de la
peinture. La compétence culturelle est donc, on le voit, directement impliquée
dans le décodage des relations interphrastiques143.
Comparons maintenant (ii) à
(iii) « M. Giscard d’Estaing a fait une intervention à la télévision. Le président
de la République a déclaré que... ».
L’exemple est légèrement différent du précédent car la nature des prédicats
verbaux (le second spécifiant le premier) implique qu’ils déterminent le même
objet référentiel. Mais deux cas peuvent encore se présenter : ou je possède
l’information préalable selon laquelle Giscard d’Estaing est notre président, et de
cette information découlera pour moi la cohérence transphrastique ; ou je
l’ignore – mais cet enchaînement justement me l’apprendra : les propositions
implicites peuvent donc, ou bien être convoquées de l’extérieur pour permettre
l’interprétation du texte, ou bien être extraites de l’énoncé pour venir enrichir la
compétence culturelle ; selon un mécanisme de va-et-vient que nous avons déjà
mentionné entre les informations textuelles et extratextuelles, le discours est une
pratique qui exploite les savoirs préalables en même temps qu’elle en constitue
sans cesse de nouveaux.
Ces informations culturelles, il est bien entendu hors de question de les lister
toutes, une fois pour toutes144 – et pour tous les énonciateurs. On ne peut espérer
traiter ce problème qu’au coup par coup, et selon les besoins descriptifs
immédiats.

3 Interviennent enfin un certain nombre de « principes » qui sans être
véritablement impératifs au même titre que les règles de bonne formation
syntactico-sémantique, relèvent d’une sorte de code déontologique régissant
l’échange verbal « honnête ». L’ensemble de ces principes discursifs, dont le
statut est aussi peu clair que l’existence évidente, constitue une compétence
particulière, qui semble relever de la linguistique, de l’éthique, de la sociologie
et de l’anthropologie tout à la fois.
Il y aurait beaucoup à dire sur chacune de ces règles (maximes
conversationnelles de Grice, postulats de conversation de Gordon et Lakoff, lois
de discours de Ducrot), qui toutes soulèvent de délicats problèmes. Nous nous
contenterons d’énumérer les plus évidentes d’entre elles :

– La loi d’informativité
« Dans une situation de conversation où l’on ne fait pas de bavardage, c’est-à-
dire dans des situations où ce qu’on dit doit apporter de l’information,
normalement on n’énonce pas quelque chose que la personne à qui l’on parle sait
probablement déjà, ou tient pour acquis. C’est en gros ce que l’on entend par
avoir l’intention d’apporter de l’information » (Gordon et Lakoff, 1973, p. 41).

On ne saurait nier qu’une telle « loi145 » reflète certains aspects de la


compétence des sujets parlants, puisqu’elle permet de rendre compte de l’effet
bizarre ou scandaleux que produit parfois sa transgression :
verbalisation de faits qui « vont de soi », laquelle suscite souvent une réplique
narquoise ou irritée du genre « sans blague ! », « je le vois bien ! », « je suis au
courant ! »146 ;
truismes, lapalissades, tautologies (« Passées les bornes, il n’y a plus de
limites » ; « Mieux vaut être riche et en bonne santé que pauvre et malade » ;
« Seule l’eau d’Évian a les vertus de l’eau d’Évian ») ;
conseils superflus : « Ne mangez pas l’enfant dont vous aimez la mère147 » ;
correctifs superflus (on doit cet exemple à Louis Pradel, ex-maire de Lyon) : « Je
ne veux pas dire que c’est le préfet qui a mis la bombe » ;
réponses de Normand : « Peut-être bien que oui, peut-être bien que non » ; « À
qui penses-tu ? – À quelqu’un ».
Mais cette « loi » doit être maniée avec d’infinies précautions :
Tout d’abord, l’informativité d’un énoncé varie selon le sujet d’énonciation, et
le stock des choses qu’il tient pour évidentes : certaines séquences que l’on
pourrait, en vertu de ses propres standards, estimer non informatives, peuvent
ainsi être révélatrices des compétences culturelles et idéologiques de l’émetteur
du message, ou de ses destinataires usuels (ex. : « Respectez la bande bl