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Antonio Mirabile,

conservateur-restaurateur
en œuvres d’art sur papier.
LE MONDE DE L’ART I INTERVIEW

Antonio Mirabile, au chevet


de la conservation
préventive
Éminent conservateur-restaurateur en œuvres d’art sur papier,
Antonio Mirabile est l’interface entre le monde scientifique
et celui des conservateurs de musée au sein d’Apache,
regroupant les meilleurs professionnels du secteur.

PAR ALEXANDRE CROCHET

A
PACHE : derrière cet amusant restaurateurs et de scientifiques de la conser- Quelle est l’origine du projet Apache ?
acronyme se cache un très sérieux vation. Le service du musée réunit une Doté d’un budget de 6,8 millions d’euros,
projet européen aux enjeux équipe de spécialistes dont la mission – au- Apache s’inscrit dans le programme de finan-
majeurs pour la conservation delà des traitements curatifs – est d’assurer un cement de la recherche et de l’innovation de
préventive du patrimoine culturel : Active & suivi des œuvres et d’anticiper les consé- l’Union européenne – Horizon 2020 – pour la
intelligent PAckaging materials and displays quences éventuelles liées à leur vie matérielle période 2014-2020, qui s’articule autour de
cases as a tool for preventive conservation of ou à des spécificités techniques. Le Centre trois axes : l’excellence scientifique, la pri-
Cultural HEritage. Le colloque des 3, 4 et Pompidou est donc concerné en premier chef mauté industrielle et les défis sociétaux. Il est
5 février doit pour la première fois rassembler par nos recherches. coordonné par le professeur Piero Baglioni,
ses membres au Centre Pompidou, à Paris. de l’université de Florence. Lancé en jan-
Quels sujets allez-vous aborder vier 2019, il doit se terminer le 30 juin 2022.
Qu’est-ce qui a conduit à organiser lors de ce grand rendez-vous ? C’est un projet de grande envergure qui mobi-
cette première réunion annuelle La réunion a pour objectif d’examiner l’évolu- lise vingt-six partenaires dans douze pays, dix
au Centre Pompidou ? tion de chaque produit, matériau et outil universités, quatre centres de recherche, six
Le Centre Pompidou est partenaire du projet développé. C’est l’occasion de faire un point musées, quatre fournisseurs de matériaux et
Apache. Pour cette toute première réunion, sur la cohérence entre le calendrier et le tra- partenaires commerciaux, un consultant en
qui rassemblera la totalité de l’équipe qui tra- vail effectivement réalisé, les besoins en for- affaires et moi-même.
vaille sur le sujet, soit près de soixante-dix per- mations et en échanges entre les partenaires.
sonnes, nous avons pensé qu’il fallait l’organi- Cela permet de mieux comprendre et de s’ins- Quels en sont les objectifs ?
ser dans un lieu emblématique, connu dans le crire dans la stratégie globale. Le service res- Notre but est de développer des outils et des
monde entier pour ses importantes collec- tauration du Centre Pompidou a en plus orga- solutions pour permettre d’assurer une
tions d’art. Celles du Centre Pompidou possè- nisé une visite privée des réserves de Paris conservation préventive efficace mais aussi
dent deux caractéristiques qui les singulari- Nord, et je suis certain que beaucoup de parti- abordable, en particulier pour les musées, les
sent : une extrême diversité morphologique cipants, surtout ceux avec un profil éminem- galeries, les storages – espaces de stockage et
et une très forte mobilité. La diffusion des ment scientifique, n’ont jamais mis les pieds de rangement – et les bibliothèques de petite
œuvres, avec environ six mille prêts annuels, dans une réserve de musée, qui plus est de et moyenne tailles. Nos recherches portent sur
et leur variété, en termes de techniques et de cette envergure ! la conception, la réalisation et la mise en forme
supports, requièrent de multiples compé- de matériaux actifs qui interagissent avec le
tences à leur chevet, parmi lesquelles celles de microenvironnement des caisses d’emballage,

LA GAZETTE DROUOT N° 4 DU 31 JANVIER 2020 2


LE MONDE DE L’ART I INTERVIEW

tion. Et il sera possible de répondre rapidement


à ces problèmes. L’atmosphère du musée sera
surveillée sans fil et en temps réel, ce qui per-
mettra un aperçu complet de la qualité de l’en-
vironnement et de ses relations avec les activi-
tés quotidiennes, le climat et les événements
imprévus. Ce nouveau système pourra réduire
les coûts d’au moins 50 % par rapport aux solu-
tions existantes.

En quoi les nouveaux matériaux


et technologies bouleversent-ils
l’approche de la conservation préventive
pour le futur ?
Face au changement climatique, à la multiplica-
tion des catastrophes naturelles et industrielles,
à la raréfaction des ressources naturelles, les
musées ont commencé à prendre très au
sérieux la conservation préventive, conscients
que cette pratique doit s’orienter de plus en
plus vers des solutions en adéquation avec le
développement durable et le respect de l’envi-
ronnement. Dans ce contexte, les nouvelles
technologies, grâce à une meilleure connais-
sance des matériaux, à la prise en compte de
l’évaluation des risques et aux progrès de la
science, apportent des solutions plus adaptées.
Elles exploitent, dans les nanotechnologies par
exemple, les capacités auto-organisatrices de la
matière et permettent la création de matériaux
Image capturée par un microscope électronique à balayage (MEB) sur un matériau nano. intelligents et fonctionnalisés. La particularité
COURTESY GABRIELLA DI CARLO
du monde nanométrique n’est pas seulement
celle de l’échelle et de la taille, mais aussi des
propriétés – physiques, chimiques, électriques,
des boîtes et des vitrines contenant du patri- d’exposition, les caisses de stockage et les boîtes magnétiques et optiques – des nanomatériaux,
moine culturel, pour créer un climat optimisé. d’archives font l’objet d’une étude attentive. qui diffèrent souvent de celles de matériaux de
Un deuxième axe de recherche concerne le Il faut savoir que l’étanchéité des vitrines et les plus grande échelle.
développement de matériaux intelligents qui systèmes presque fermés des caisses et des
possèdent des fonctions spéciales leur permet- boîtes d’archives génèrent une atmosphère sta- Est-ce un projet européen, à long terme,
tant de se comporter à la fois comme un cap- tique et confinée à l’intérieur de ces conteneurs, financé par l’Europe pour les scientifiques
teur, en détectant des signaux, et comme un un microclimat déterminé par les fluctuations et conservateurs européens ? Ou bien est-il
processeur. Ce dernier sera capable de traiter, de température et d’humidité relative et l’émis- envisageable qu’il profite aussi au reste
comparer et transmettre des informations. sion de polluants particulaires et gazeux, résul- du monde scientifique hors d’Europe ?
Pour vous donner un exemple, le Centre Pom- tant de l’œuvre d’art elle-même ou des maté- Dans le cadre du prochain budget à long terme
pidou compte travailler sur l’environnement de riaux d’emballage. Lorsqu’il y a une source de de l’Union européenne (2021-2027), la Com-
la vitrine enserrant le fameux «mur» d’André polluants, la concentration des composés déga- mission propose une enveloppe de cent mil-
Breton. zés peut augmenter de façon continue s’il n’y a liards d’euros pour la recherche et l’innovation.
pas de réaction ou de processus physique pour Deux à quatre milliards pourraient être attri-
Quels sont les enjeux autour du packaging, les transformer ou les capturer. Il faut donc bués directement ou indirectement à la conser-
qui est l’un des axes d’étude d’Apache ? introduire des matériaux absorbants appro- vation du patrimoine culturel.
C’est en effet l’un des aspects importants du priés pour capturer les composés, pendant Avec le programme Horizon 2020, doté au
projet, qui embrasse les questions de conserva- qu’ils sont libérés, mais aussi des régulateurs de total de 79 milliards d’euros, l’Union euro-
tion liées à l’utilisation de différents matériaux fluctuations d’humidité relative et de tempéra- péenne a prévu de financer des projets résolu-
d’emballage, d’exposition, de transport et de ture. La détection précoce des émissions de pol- ment interdisciplinaires et a couvert l’ensemble
mise en réserve des œuvres d’art. Les vitrines luants et la surveillance continue des fluctua- de la chaîne de l’innovation, depuis la gestation
tions d’humidité et de température sont d’une jusqu’au marché, avec pour objectif d’assurer la
importance capitale pour le succès d’un projet compétitivité et l’attractivité de l’Europe. Le
de conservation préventive. La grande innova- mode opératoire repose sur le principe de la
à consulter tion, c’est que si ces fluctuations ou concentra-
tions de polluants atteignent des valeurs au-
« science ouverte » avec un accès libre aux
publications et aux données. Le monde entier
hiip://www.apacheproject.eu/ delà des seuils convenus, des systèmes intelli- devrait bénéficier des avancées scientifiques
gents – les capteurs – transmettront l’informa- issues de ce type de projet. <

3 LA GAZETTE DROUOT N° 4 DU 31 JANVIER 2020


Le mur de l’atelier d’André Breton.
© CENTRE POMPIDOU, MNAM-CCI/
PHILIPPE MIGEAT/DIST. RMN-GP
© ADAGP, PARIS