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Neuropsychiatrie de l’enfance et de l’adolescence 55 (2007) 329–336

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Article original

La société procréatique, entre mythe et réalité.


Apport de la psychopathologie de la conception humaine
The procreatic society, myth and reality.
Contribution of the psychopathology of the human conception
B. Bayle (Praticien hospitalier, psychiatre des hôpitaux)*
Service de psychiatrie infanto-juvénile, centre hospitalier de Chartres, rue Georges-Brassens, 28000 Chartres, France

Résumé
La procréatique comprend l’ensemble des interventions visant à contrôler la procréation humaine (contraception, interruption de grossesse,
procréations médicalement assistées, etc.). L’auteur propose une lecture critique du modèle de l’enfant désiré, puis il présente une approche
psychopathologique de la conception humaine. Trois axes sont dégagés : environnemental, biographique et identitaire. Ces données sont appli-
quées au domaine des procréations artificielles.
© 2007 Elsevier Masson SAS. Tous droits réservés.
Abstract
The procreatic includes all of the interventions controling human procreation (contraception, abortion, in vitro fecondation, etc.). The author
proposes a critical reading of the model of the desired child and then he presents a psychopathological approach of the human conception. Three
axes are released: environmental, biographical and identity. These data are applied to the field of artificial procreations.
© 2007 Elsevier Masson SAS. Tous droits réservés.

Mots clés : Reproduction humaine ; Procréatique ; Procréation artificielle ; Psychopathologie ; Identité ; Désir d’enfant ; Enfant désiré

Keywords: Human reproduction; Procreatic; Artificial procreation; Psychopathology; Identity; Desired child

La procréatique a pris son essor dans la deuxième moitié du tion, l’interruption de grossesse et les techniques de diagnostic
e
XX siècle et n’a cesse de relever de nouveaux défis. Pourtant, prénatal : son objectif tend à contrôler la procréation humaine,
la définition de cette discipline biomédicale reste incertaine. quantitativement et qualitativement, en négatif comme en posi-
Par exemple, pour le petit Larousse 2003, il s’agit du tif [21].
« domaine d’étude relatif aux techniques de procréations
artificielles ». En réalité, cette définition paraît trop restrictive.
1. Procréatique entre mythe et réalité
La procréatique est le domaine le plus vaste de l’intervention
sur la procréation humaine, quelle qu’elle soit. Elle ne com-
prend pas seulement les méthodes de procréations artificielles La procréatique s’inscrit au sein de différents courants de
(et les applications qui en dérivent), mais aussi la contracep- pensée. Sur le plan historique, il faut noter la contribution du
néomalthusianisme et du mouvement eugéniste à l’essor de la
procréatique, relayés par le mouvement féministe [18]. Mais
* Auteur correspondant. SPIJ, rue Georges-Brassens, 28000 Chartres, elle bénéficie aussi des prodigieux savoirs scientifiques acquis
France. sur la reproduction, l’embryologie, l’hormonologie, etc. Soute-
Adresse e-mail : benoit.bayle@wanadoo.fr (B. Bayle). nue par divers slogans — « un enfant, si je veux », « un enfant,
0222-9617/$ - see front matter © 2007 Elsevier Masson SAS. Tous droits réservés.
doi:10.1016/j.neurenf.2007.06.005
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quand je veux » et faut-il ajouter désormais « un enfant comme il procède est un phénomène majeur. L’humanité change dans
je veux » —, la procréatique permet l’accès à la sexualité libre, sa profondeur à naître du désir. « Suis-je tel que j’ai été
à l’enfant désiré et à l’enfant dit « parfait ». espéré ? Hantise ravageuse qui appellera dans son sillage
La procréatique est ainsi à l’origine d’une véritable révolu- aussi bien un désir éperdu de donner des gages qu’un décou-
tion sociale, dont la société imaginerait difficilement s’affran- ragement autopunitif, voire encore une volonté haineuse de
chir aujourd’hui. Elle occupe une place quasi mythique au sein démentir ce vœu insoutenable de ses géniteurs. […] Plus je
de notre société. Il faudrait parler de ses héros, qu’ils soient suis sûr que j’existe par leur désir, plus je mesure que j’aurais
savants (de Gräfenberg et Lippes, pour le stérilet, à Edwards pu ne pas exister. » [16] (p. 117). Être conçu du désir change
et Steptoe, pour la mise au point de la fécondation artificielle, radicalement les conditions de l’advenue à soi, affectant la
en passant par Gregory Pincus ou Émile-Étienne Beaulieu, racine inconsciente de l’identité et le sens constitutif de la
pour la pilule contraceptive et le RU 486) ou qu’il s’agisse de contingence personnelle, explique le sociologue.
militants comme Margaret Sanger aux États-Unis, ou de per- L’enfant désiré, faut-il le présenter, c’est cet enfant pro-
sonnalités politiques comme Lucien Neuwirth ou Simone Veil, grammé au bon moment, c’est-à-dire au moment le plus favo-
en France. rable pour le couple, tant sur le plan économique que psychoaf-
Il faudrait faire le récit des combats et des luttes menées fectif. L’enfant désiré, c’est cet enfant qui a été choisi, qui a été
pour la reconnaissance de la contraception et la légalisation sélectionné parmi d’autres possibles, sinon parmi d’autres
de l’interruption de grossesse, ou encore raconter les promesses réels. Sa mère, ses parents ont peut-être supprimé avant ou
que la procréatique entend tenir, à l’aube de la médecine régé- après lui d’autres enfants dits « non-désirés » et qui ont été
nératrice par greffe de cellules embryonnaires, de la grossesse jugés de ce fait indésirables. L’enfant désiré, c’est encore cet
artificielle (la fameuse ectogenèse dont Henri Atlan annonce le enfant qui a passé avec succès l’épreuve de l’échographie et
caractère inéluctable [4]), et du clonage humain : autant de des dosages hormonaux maternels, voire même l’épreuve des
technosciences qui nous prédisent l’immortalité de l’homme tests génétiques. Qui voudrait aujourd’hui d’un enfant
de demain. trisomique ? L’enfant désiré, c’est enfin cet enfant qui ne doit
Il est impossible de raconter tous ces récits extraordinaires pas décevoir et qui se doit d’être en aussi bonne santé que
en si peu de temps. Voici seulement planté le décor, et pour possible, car il faut que sa vie vaille « la peine d’être vécue ».
ceux qui douteraient de la place qu’occupe aujourd’hui la pro- Il serait « égoïste » de le laisser vivre s’il devait être exposé à
créatique dans notre société, voici un court exercice une excessive souffrance, affirme-t-on dans un subtil renverse-
d’abstraction : imaginez un instant ce que serait notre société ment de valeur.
contemporaine si nous ne pouvions plus accéder à la contra- Lourdes charges par conséquent pour cet enfant soumis à la
ception, à l’interruption de grossesse, aux procréations artifi- toute-puissance du désir d’autrui, et au contrôle de la société
cielles, au diagnostic prénatal, etc., ou encore, si quelque procréatique. Le paradigme de l’enfant désiré soumet l’enfant à
tyran en décrétait subitement l’interdiction. Imaginez le chaos. un pouvoir parental et social exorbitant. Ses parents l’ont
Pourtant, par-delà le mythe bienfaisant de la procréatique, la désiré au point de sacrifier d’autres « enfants » à sa venue.
réalité transparaît parfois autrement [12]. Il importe d’y réflé- Quel est donc son prix pour qu’un tel sacrifice ait été
chir, lorsque la clinique laisse parfois pressentir des difficultés consommé ? Comment lui fixer des limites ? Quelle est aussi
qui mettent le praticien à l’épreuve. sa dette à l’égard de ses parents ? Quel est encore le poids de la
culpabilité ? Le modèle de l’enfant « désiré » ne véhicule-il pas
2. Paradigme de l’enfant désiré finalement un profond climat d’insécurité, puisque l’enfant s’y
trouve condamné à se soumettre au désir d’autrui au risque
Essayons maintenant de comprendre ce que structurent ces sinon de ressentir la « menace de son élimination » ? Une évi-
pratiques médicales, mais aussi ces luttes sociales, qui entou- dence s’impose en effet, « objet d’un oubli conjuratoire qui
rent la procréation humaine et qui ont notamment permis aux doit alerter : l’enfant désiré, c’est aussi, par définition, l’enfant
femmes d’être reconnues et d’occuper une place plus juste dans refusé. La société qui met en avant le modèle de l’enfant du
notre société. Pour faire court, la procréatique structure un nou- désir est objectivement la société du refus de l’enfant » [16]
veau rapport à la sexualité et à la procréation humaine. Elle (p. 109).
nous explique comment mener notre sexualité et notre procréa-
tion. 3. Menace prénatale : une clinique de la perte
Je n’aborderais guère ici la question de la sexualité, préfé- embryonnaire
rant renvoyer, par exemple, à la lecture du philosophe Domi-
nique Foscheid qui traite de la crise contemporaine de la sexua- L’expression n’est pas un jeu de l’esprit. La menace préna-
lité dans un ouvrage décapant, Sexe mécanique [15]. tale qui pèse sur l’être humain conçu est une réalité sociale et
Qu’en est-il pour la procréation ? La procréatique institue un médicale. Il n’y a pas de procréatique possible, techniquement,
nouveau paradigme, l’enfant désiré, qui occupe une place cen- sans le recours à l’embryocide et au fœticide (dont l’accepta-
trale, quoique largement négligée, au cœur de la société pro- tion tient lieu d’acte fondateur pour notre société procréatique)
créatique. Le sociologue Marcel Gauchet [16] souligne [21]. Cette réalité fait effraction dans le champ du réel de
d’ailleurs combien le retentissement sur l’enfant du désir dont l’enfant contemporain. La procréatique repose sur une véritable
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logique de surproduction, de sélection et de surconsommation prend des sens différents lors du devenir de l’être humain
embryonnaire, dont la puissance mortifère est loin d’être négli- conçu, notamment au gré des interactions fantasmatiques.
geable, et qui tend à instrumentaliser l’être conçu au cours de Parfois, de telles biographies font le lit de difficultés psy-
son existence prénatale [5]. Quel en est l’impact psychologique chopathologiques. Nous avons rapporté dans plusieurs cas,
sur l’enfant ? qui ne sont pas liés exclusivement aux pratiques de procréa-
tions artificielles, la triade psychopathologique de la
3.1. Des pertes qui passent inaperçues, des enfants qui survivance : culpabilité — « Je vis et les autres sont morts. Si
résistent j’étais mort, un autre vivrait à ma place, donc je suis respon-
sable de la mort des autres » — mégalomanie — « J’ai vaincu
Il y a des pertes embryonnaires qui passent pour ainsi dire l’épreuve de la mort. Je suis plus fort que les autres… » — ;
inaperçues. Celles du stérilet par exemple. En France, deux épreuve de la survie (pour se confronter à la mort et éprouver
millions de femmes portent un stérilet, dont le mécanisme la valeur de la vie) [6]. La procréation artificielle, mais aussi,
d’action est principalement antinidatoire, ce qui signifie qu’à de façon plus générale, la procréatique, favorisent très vraisem-
chaque cycle menstruel, un enfant est peut-être conçu, mais blablement de telles problématiques.
ne pourra s’implanter et se développer. Cette réalité contempo- Des parents pensent par exemple que leur fille issue d’une
raine reste d’interprétation difficile sur le plan de la clinique fécondation extracorporelle avec congélation, est « un être à
psycho(patho)logique. Est-elle vraiment vide de sens, lorsque part qui doit imposer l’admiration, car elle a réussi à surmonter
la sexualité devient paradoxalement porteuse — au même l’épreuve, le rite de passage de la congélation, pour prouver sa
moment — de vie puis de mort ? Quels en sont les effets psy- capacité à vivre » [14] (p. 71–76). Une mère, qui a dû se résou-
chiques sur l’individu et sur la société ? Il reste bien difficile de dre à la pratique de la réduction embryonnaire, est persuadée
le dire. Nous nous contentons d’observer certains de ses ava- que l’ « enfant » disparu était aussi une fille, qui envahit cons-
tars, parfois heureux, comme cet enfant conçu sous stérilet, tamment ses rêves et sa vie quotidienne. Quand elle donne à
dont la mère s’était réjouie de la venue, alors qu’elle portait manger à ses deux enfants, elle pense à nourrir le troisième. Si
un dispositif intra-utérin issu d’un lot défectueux (avec elle, elle achète des vêtements, elle s’arrête juste à temps avant d’en
d’autres femmes étaient enceintes et avaient eu recours à une choisir pour une autre fille [14].
interruption de grossesse)… Ailleurs, naissent d’autres Damien, enfant très désiré, conçu après fécondation in vitro
« résistants » qui ont échappé à la puissance mortifère de la et congélation, est né après dix ans de prélèvements et
technique, qu’elle ait pour nom « interruption volontaire de d’attente, après plusieurs fausses couches aussi. Ses parents
grossesse [IVG] par aspiration » ou « RU 486 » : des enfants consultent car ils n’en peuvent plus. Il fait colère sur colère.
naissent parfois, après l’échec d’une tentative d’interruption de Il se roule par terre, ne supporte aucune frustration, il n’a
grossesse à laquelle la mère renonce finalement. aucune limite, c’est un « enfant impossible », explique sa
mère. Les parents s’interrogent, ils se disent déçus. « C’était
3.2. Des pertes surinvesties un aboutissement d’avoir cet enfant. Qu’est-ce qu’on a
raté ? ». La mère explique : « il a survécu, il a été le plus fort,
Il y a aussi des pertes embryonnaires susceptibles d’être subir tout ça et vivre… après de telles épreuves, ce fut un
surinvesties, comme par exemple en procréation artificielle. miracle, un vrai miracle ». Elle parle d’ « enfant inespéré ».
Ici, chaque embryon est un enfant potentiel qui fait rêver, et « Maintenant on se dit "on a forcé la nature, on le paie !" ».
qui peut à tout moment s’éteindre au risque de l’insupportable Les parents se dévouent totalement à leur fils qui impose sa
verdict de l’enfant impossible. Seul un petit nombre d’élus loi et ne tolère aucune parole contradictoire : il prend sinon
vivra, ou peut-être « survivra » (il faut concevoir in vitro 20 un ton péremptoire, fait la grosse voix ou se met en colère.
embryons, en moyenne, pour que naisse un enfant — il en Dans les jeux, son père évite qu’il perde afin de ne pas déclen-
naîtrait sept ou huit en fécondation naturelle). Une telle biogra- cher de crise. Et Damien d’affirmer : « je suis le premier, le
phie conceptionnelle ou prénatale est particulièrement riche plus fort », « je peux tout faire, je pense que je sais tout
dans le domaine des fécondations in vitro. (sic) » [7] (p. 115–124)…
En voici un exemple. Dix embryons sont conçus par fécon-
dation in vitro, dans le service du Professeur-X. Trois 3.3. Pertes embryonnaires tantôt cachées, tantôt montrées
embryons sont mis à la poubelle parce qu’ils ne sont pas
assez beaux pour être réimplantés. Trois sont transférés in Il y a également des pertes embryonnaires tantôt cachées,
utero, mais ils ne se développent pas. Les quatre embryons tantôt montrées, comme dans le cas de l’interruption de gros-
restants, qui ont été congelés, sont transférés par la suite. Une sesse. Ainsi, une femme me raconte que jeune adolescente, elle
grossesse de triplé survient. Une réduction embryonnaire est a accompagné « en famille » sa mère à l’hôpital lors d’une
pratiquée. Des jumeaux se développent, mais l’un d’eux interruption de grossesse. Elle a développé un peu plus tard
meurt in utero. Gérard vient au monde issu de cette « fratrie » une phobie des hôpitaux, sans que je puisse affirmer si cette
conceptionnelle, après un séjour en réanimation néonatale. phobie a ou non un lien avec cet événement. À l’inverse,
Une biographie prénatale de ce type, qui appartient à cette autre femme, elle-même issue d’un viol, a caché son
l’histoire de l’enfant venu au monde au terme de ce parcours, IVG à son mari, laissant croire à une mort naturelle. Elle déve-
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loppe un état de stress post-traumatique, avec deuil patholo- psychopathologique de la conception humaine apporte des élé-
gique autour de cette perte périnatale qu’elle ne souhaitait ments de réponse. Il s’agit de découvrir l’émergence de problé-
pas, mais qu’elle a provoquée sous la contrainte psychologique matiques psychopathologiques, dès la conception [6], et de voir
implicite de sa mère : celle-ci la menaçait de couper les ponts si comment ces problématiques sont à l’œuvre, cela dès la
elle avait un deuxième enfant. période prénatale.

3.4. Et des pertes socialement programmées 4.1. Large corpus clinique

Il y a encore, pour finir, ces pertes embryonnaires ou fœta- Quels sont les repérages possibles au sein de cette psycho
les, organisées autour du dépistage prénatal d’affections (patho)logie conceptionnelle ?
comme la trisomie 21. Que dire de cette politique ? La société Tout d’abord, il faut remarquer que nous disposons de nom-
procréatique organise aujourd’hui une politique sanitaire, breux travaux dans ce domaine, qui ne demandent qu’à être
somme toute discriminatoire, qui aboutit à la réduction pro- envisagés sous ce jour. Par exemple, la notion d’enfant de rem-
gressive d’un groupe humain génétiquement déterminé. Bien placement, tellement étudiée, explore le lien entre conception
entendu, on ne peut pas parler de génocide au sens totalitaire et deuil. L’enfant de remplacement est conçu par ses parents
du terme, comme le souligne le Comité consultatif national pour remplacer un enfant mort, généralement en bas âge. Dif-
d’éthique dans l’un de ses avis [13]. Le dépistage n’est pas férents troubles psychopathologiques ont été décrits chez des
imposé à la population, il reste libre, facultatif. Au couple de enfants, des adolescents et des adultes [1,11,24]. Puis, des
décider s’il souhaite ou non accueillir l’enfant trisomique. Au réflexions psychopathologiques ont été proposées [20,25],
couple de disposer de la possibilité de supprimer cet enfant. dont l’intérêt est certain, à condition de ne pas réduire la cli-
Cependant, faut-il être dupe ? Ne flirte-t-on pas avec une nou- nique plus générale des grossesses après deuil à la probléma-
velle forme de génocide, qu’il faudrait qualifier à présent de tique de l’enfant de remplacement (qui, pour être schématique,
« génocide libéral », au même titre que Habermas a mis en témoigne davantage d’un deuil parental pathologique). Enfin,
exergue la notion d’ « eugénisme libéral » [19]. Le génocide des explorations cliniques plus larges ont été entreprises dès la
libéral serait cette forme démocratique du génocide, où la déci- grossesse et autour des interactions précoces parents–enfant
sion d’éliminer les individus génétiquement discriminés par la [17,22]. Au total, nous avons là une véritable méthodologie
société appartient au citoyen plutôt qu’à l’État… L’extension pour explorer la conception humaine…
du dépistage de la trisomie ne va-t-il pas d’ailleurs dans ce sens D’autres rapports psychopathologiques apparaissent aussi-
en offrant au plus grand nombre de citoyens la possibilité de tôt, demandant l’investigation de la conception humaine après
disposer de ce droit à éliminer « librement » l’enfant triso- traumatisme sexuel, cas plus rarement évoqué dans la littéra-
mique (puisque l’amniocentèse au-delà de 38 ans ne permet ture scientifique, mais qui reste paradigmatique et met en relief
de détecter qu’un faible nombre d’enfants trisomiques) ? la question de l’identité conceptionnelle. Être conçu d’un viol,
Tout se passe finalement comme s’il était impossible de ce n’est en rien une détermination biologique, mais bien une
libérer les femmes sans faire peser le joug qu’elles portaient problématique identitaire ontopsychique qui émerge dès la
sur une autre catégorie d’êtres humains, catégorie moins pal- conception et produit ses effets à la fois sur l’être conçu (qui
pable, plus incertaine, mais néanmoins bien réelle et dont le est « être conçu d’un viol » tout au long de son développement,
devenir est l’avenir même de notre humanité. Les incertitudes qu’il le sache ou non) et sur la femme devenant mère (qui
qui pèsent aujourd’hui sur le statut de l’embryon humain (et devient mère d’un enfant issu d’un viol, avec toute la douleur,
dont il reste difficile de sortir dans un tel contexte) ne doivent et la subjectivation particulière, traumatique, inhérente à cette
pas faire oublier en effet la place qu’occupent ces pertes maternité).
embryonnaires ou fœtales pour ceux qui leur survivent. La Il faut aussi explorer la conception « passage à l’acte », par
logique parfois paradoxale de la procréatique n’engage pas exemple chez une jeune fille en placement familial, qui conçoit
seulement le sort des embryons et des fœtus éliminés, mais un enfant avec un homme de passage, à l’approche de la majo-
aussi celui des vivants : enfants, adolescents et adultes de rité, alors qu’elle se prépare à se séparer du milieu nourricier.
demain. Il faut encore envisager le déni de grossesse, dont l’inter-
prétation psycho(patho)logique reste si énigmatique, et qui
4. Pour une approche clinique de la conception humaine passe par un déni de conception, etc.
Mais l’exploration selon ces catégories psychopathologi-
Dans un contexte aussi difficile pour l’exercice de la pensée, ques ne suffit pas, et nous devons étudier l’environnement
il est nécessaire de développer de nouveaux modèles de com- psycho-affectif de l’être prénatal, par exemple à travers la ques-
préhension. L’avènement de la procréation artificielle invite tion de l’enfant conçu de parents malades mentaux.
notamment à comprendre la place qu’occupe la conception Enfin, autre pan important de l’exploration psycho(patho)
dans le développement psychologique de l’être humain. En logique de la conception humaine, la biographie prénatale de
effet, comment comprendre la conception artificielle et son l’être humain conçu mérite d’être considérée, avec ses effets
impact psychique éventuel, si nous ignorons comment subjectivants, comme nous venons de l’envisager avec la bio-
« fonctionne » la conception dite « naturelle » ? L’approche graphie conceptionnelle des enfants issus de Procréations
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médicalement assistées (PMA), mais aussi, comme nous pou- diverses, pouvant être racontée ou tue, faire fantasmer ou non
vons l’observer avec l’ensemble des « psycho(patho)logies » les parents de l’enfant, d’une façon ou d’une autre.
conceptionnelles mises en exergue précédemment. Enfin, selon un troisième axe, nous observons des problé-
matiques conceptionnelles que nous pouvons déjà qualifier
4.2. Trois axes à explorer d’identitaires. L’être humain est, dès sa conception, « être
conçu d’un homme et d’une femme, à tel moment de l’histoire
de l’humanité, en tel lieu du monde », avec l’ensemble des
Ainsi, trois sortes de problématiques psycho(patho)logiques
déterminations psychosocioculturelles que cette définition sup-
sont présentes dès la conception et doivent être considérées
pose. Il possède une identité conceptionnelle. Pour reprendre
conjointement dès la grossesse.
l’exemple extrême du traumatisme sexuel, être conçu d’un
En premier lieu, nous observons diverses problématiques viol ou d’un inceste constitue une détermination identitaire
environnementales : l’être humain conçu évolue dès la période qui dépasse largement le registre biologique et qui inscrit
prénatale dans un environnement psychoaffectif qui a ses l’être en gestation dans l’ordre culturel dès sa conception. La
caractéristiques propres et qui contribue chez la femme femme enceinte ne « porte » pas son enfant de la même façon
enceinte à la création d’un espace psychique de préoccupation selon qu’il est issu du viol d’un agresseur sexuel ou de la ten-
maternelle pour l’enfant à naître. C’est l’étape de la nidification dresse de l’homme qu’elle aime. Sa préoccupation maternelle
et de la gestation psychique de l’être humain conçu. Nous com- ne s’élabore pas sur les mêmes bases. Elle ne construit pas les
prenons mieux l’importance de ce processus lorsque nous abor- mêmes représentations à l’égard de l’enfant à naître, selon
dons certains exemples psychopathologiques comme le déni de l’identité conceptionnelle qu’il possède.
grossesse où la création de l’espace psychique prénatal fait pré- Au total, ces trois axes (environnemental, biographique et
cisément défaut (ou plutôt se construit sur le mode, incons- identitaire) s’élaborent parallèlement. Toute psycho(patho)
ciemment actif, du déni de l’être conçu). Mais plus largement, logie conceptionnelle suppose qu’on les prenne en considéra-
nous observons combien cet espace psychique maternel que tion ensemble : « Quelle problématique affecte l’environne-
j’appelle l’espace maternel de différenciation et d’identifica- ment psychoaffectif de l’être conçu, en lien ou non avec sa
tion psychique de l’être humain conçu (EMDIPEHC) [6] struc- conception ? » « En quoi la biographie singulière de l’être
ture déjà la relation de la mère (des parents) à l’être humain conçu peut-elle marquer ou entraver son développement pré-
conçu, au risque d’être envahi par les diverses problématiques sent et futur ? » « La problématique repérée porte-t-elle atteinte
psycho(patho)logiques dont nous venons de parler. à l’identité conceptionnelle de l’être humain conçu, dans la
D’une façon globale, la problématique qui affecte les perspective de la construction de son sentiment d’identité ? »
parents (par exemple un deuil, une pathologie mentale, un trau- Ces trois aspects sont présents dans des exemples aussi divers
matisme sexuel passé ou récent, etc.) entraîne une perturbation que l’enfant de remplacement, l’enfant issu d’un viol, l’enfant
de l’environnement psychoaffectif de l’être conçu. La construc- de parents malades mentaux ou l’enfant issu des procréations
tion de l’espace psychique de préoccupation maternelle peut assistées. Il convient de les intégrer dans une compréhension
s’en trouver atteinte. Dans certains cas, la conception de psychologique du développement pré- et postnatal [6].
l’enfant correspond aussi à une véritable tentative de résolution
de la problématique parentale, comme par exemple dans la 5. Penser la grossesse, penser l’être humain conçu
conception de l’enfant de remplacement et lors de conceptions
d’enfants « passage à l’acte ». L’être conçu se trouve comme La psychopathologie de la conception humaine autorise
emprisonné dans la problématique parentale qui préside à sa ainsi une élaboration théoricoclinique de la période prénatale
venue au monde. Cette situation se rencontre parfois à l’occa- où la conception et la gestation sont envisagées dans la pers-
sion de procréations artificielles, lorsque l’éviction de la sexua- pective du développement mental de l’être humain conçu. Elle
lité qu’organise la technique répond à une problématique permet également de mieux discerner les éventuels effets de la
parentale consciente ou inconsciente. procréatique sur la conception des enfants, en offrant un
Selon un deuxième axe, la biographie conceptionnelle et modèle de compréhension que la procréatique elle-même rend
prénatale marque le développement et les interactions plus urgent. Ce modèle intéresse à la fois la grossesse et l’être
parents–enfant. L’être conçu possède une histoire déjà riche humain conçu.
qui participe à sa subjectivation. Cela ne signifie pas que
l’être en gestation a conscience de son histoire, mais que 5.1. Grossesse
l’histoire de l’être conçu a déjà commencé à se déployer et
contribue à produire divers effets, notamment intersubjectifs Du côté de la grossesse, les remaniements psychiques de
[6,7]. Par exemple, les pratiques des procréations artificielles cette période, observés chez la femme et décrits par différents
nous interrogent sur le poids psychique éventuel du parcours auteurs [8,9,10,26,27], ne doivent guère être envisagés sous
prénatal de l’être conçu, comme nous l’avons vu avec les l’angle du finalisme. Il est facile de dire par exemple que ces
exemples précédents de fécondations artificielles avec congéla- remaniements permettent à la femme devenant mère de s’adap-
tion, réduction embryonnaire, etc. Ces données biographiques ter aux besoins futurs de son enfant. En réalité, ce bouleverse-
particulières s’intègrent au cours du devenir selon des voies ment traduit avant tout la réaction du psychisme féminin à
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l’intrusion de l’être humain conçu dans son espace psychique l’histoire de l’humanité, en tel lieu du monde », avec
et corporel. Il s’agit plutôt de décrire un authentique processus l’ensemble des déterminations psychosocioculturelles que
de greffe psychique de l’être humain conçu au sein de la psy- cette définition suppose. Cette identité conceptionnelle définit
ché maternelle, car porter autrui à l’intérieur de son corps et l’être humain conçu tout au long de son développement, elle
dans sa psyché ne va pas de soi. colle à chaque cellule de son corps, et lui dit sans cesse qui il
Paul-Claude Racamier [26] a notamment remarqué, chez la est sans pouvoir le savoir par lui-même. Dès la conception,
femme enceinte, une transformation de la relation d’objet qui l’être conçu possède un corps subjectif, un corps subjectivé
évolue vers une modalité psychotique du rapport à autrui, où par son histoire et par son identité conceptionnelle.
autrui et soi se trouvent confondus. Cette indifférenciation soi– Cette identité conceptionnelle introduit à la notion de struc-
autrui favorise précisément la greffe psychique de l’être ture ontopsychique de l’être conçu, à ce que j’appelle la
humain conçu, évite son « rejet » et reflète l’implantation psy- « structure identificatoire intersubjective » de l’être humain
chique de l’être conçu au sein de la psyché maternelle (ce que conçu. En effet, l’identité conceptionnelle de l’être conçu se
j’ai appelé, à la suite de Sylvain Missonnier, le processus de définit en fonction de l’identité de ceux qui lui donnent la
nidification psychique [6]). vie : je dois passer par autrui pour connaître ma propre identité
Une fois la greffe « prise », il y a place, dans le cadre de la conceptionnelle, qui constitue un pan important de mon iden-
grossesse ordinaire, pour l’apparition d’un certain degré tité. Devenu enfant, adolescent ou adulte, mon corps me dit
d’objectalisation autour de l’être en gestation, ce que je traduis que je suis fait de deux autruis sexuellement différenciés.
pour ma part par la notion d’EMDIPEHC [6] et ce que Sylvain Autrui est responsable de ce savoir, c’est lui qui me le trans-
Missonnier expose de son côté avec la notion de relation met, à travers les dits, les non-dits et les secrets. Autrui a ainsi
d’objet virtuel (ROV) [23]. De l’indifférenciation soi–autrui, un pouvoir sur moi, il peut me tromper sur moi-même, me
nécessaire à la nidification psychique, la femme enceinte che- laissant croire par exemple que je suis un autre que « celui
mine au cours de la grossesse vers une gestation psychique où que je suis », par exemple à partir des réponses, implicites ou
la reconnaissance de l’être conçu s’effectue, en partie au explicites, qu’il donne aux questions que je me pose : « Qui
moins, sur le mode de l’objectalité. Cette notion d’ suis-je ? » « D’où est-ce que je viens ? » Autrui peut me trom-
« objectalisation » va aussi dans le sens des travaux de Mas- per sur ma propre identité conceptionnelle, c’est là tout l’enjeu
simo Ammaniti [2,3], et ceux d’autres auteurs comme Joan des secrets sur l’origine, des substitutions sur l’identité concep-
Raphael-Leff [3]. tionnelle [7] (p. 79–94) et des bouleversements psychiques qui
Penser la grossesse dans la perspective du développement accompagnent parfois violemment (telle une crise identitaire
de l’être humain conçu permet d’envisager alors, dans les situa- profonde) les révélations portant sur ce genre de savoir. Car
tions à risque, un travail de dégagement de l’être en gestation autrui est en moi, autrui est moi… Ou plutôt deux autruis
des problématiques psychopathologiques qui peuvent affecter, sexuellement différenciés sont en moi, « sont » moi, sans que
dès cette période, son développement mental : du fait de per- je me confonde pour autant avec eux. Il existe un véritable
turbations survenant au sein de l’espace maternel de différen- processus de subjectivation de l’être humain conçu par l’iden-
ciation et d’identification psychique de l’être conçu, l’EMDI- tité et l’histoire de ceux qui l’ont conçu.
PEHC, mais aussi du fait de trajectoires biographiques déjà Mais il faut aussi souligner le mouvement contraire. Ce
lourdes ou d’une identité conceptionnelle problématique, qui n’est pas seulement l’être humain conçu qui reçoit une part
impriment leur marque sur la relation de la femme à l’être de son identité de ceux qui le conçoivent. Par sa structure inter-
conçu (et réciproquement). Certaines situations sont directe- subjective, avec son identité conceptionnelle, l’être humain
ment issues du champ de la procréatique (biographie d’enfants conçu « transforme » aussi dans leur propre identité et subjec-
PMA, conception après IVG multiples, etc.), et gagnent sans tivité ceux qui l’ont conçu en les faisant parents de tel enfant,
doute à être accompagnées. Ce travail d’accompagnement, le père ou mère de telle manière.
thérapeute doit l’effectuer avec souplesse, sans surdéterminer Pour prendre un exemple extrême, l’être humain conçu issu
le poids du pathologique (c’est-à-dire sans sombrer dans un d’un viol participe, d’une façon particulière, à la subjectivation
déterminisme rigide et aliénant), mais dans une ouverture à de la femme qui l’a conçu malgré elle. La femme portant l’être
un monde pré- et postnatal en perpétuel changement, conçu d’un viol est sommée de devenir mère d’un tel enfant. Il
quoiqu’en continuité, sachant aussi que l’accompagnement ne s’agit pas seulement de porter le poids du traumatisme
psychothérapeutique ne peut tout résoudre, tout réparer. sexuel au cours de la grossesse. Il s’agit de porter à l’intérieur
de soi un être conçu qui possède une identité conceptionnelle et
5.2. Penser l’être humain conçu une structure intersubjective très particulière, qui « relie »
(ontopsychiquement) l’être conçu, à la fois à l’agresseur et à
La psychopathologie de la conception humaine permet éga- la femme qui le porte. L’être conçu, qui matérialise une
lement de penser l’être humain conçu et de mieux comprendre union inconcevable et traumatique par son corps subjectif
la mutation à l’œuvre au cœur de la société procréatique. — c’est-à-dire dans sa chair et par son être —, subjective
L’être humain conçu, dès sa conception, possède une iden- « d’une certaine manière » la femme qui le porte.
tité conceptionnelle. Il est, comme nous l’avons déjà souligné, Supposons qu’une femme, enceinte de l’homme qu’elle
« être conçu d’un homme et d’une femme à tel moment de aime, subisse une agression sexuelle pendant sa grossesse,
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cette femme portera le poids du traumatisme sexuel, mais elle clonage : l’être humain conçu par clonage est en effet « être
sera bel et bien enceinte de l’homme qu’elle aime, et non d’un conçu d’un homme de même génome, avec apport d’un ovule
être conçu d’un viol. La grossesse sera marquée par cet événe- énucléé (issu d’une femme), grâce à l’intervention d’une
ment traumatique, mais l’identité « mère de tel enfant » ne sera équipe biomédicale », ce qui abolit partiellement en lui la dif-
pas un poids. férence des sexes et la différence des générations.
Ainsi, l’espace psychique maternel se construit en emprun-
tant deux directions : 6. Conclusion

● celle de la femme devenant mère, avec son histoire person- Je voudrais poser la question du bonheur : la procréatique
nelle, l’histoire de son couple, sa psychologie, etc. ; rend-t-elle la femme, l’homme, l’enfant plus heureux ? Il faut
● celle de l’être conçu et de son identité conceptionnelle sin- juger la procréatique à ses fruits et observer ses effets sur
gulière. l’individu, sur le couple, la famille et sur l’enfant. Quel est
par exemple l’impact des pertes prénatales ? Quel est le poids
Il existe en définitive un véritable processus de subjectiva- de l’instrumentalisation de l’être humain conçu, pour la société
tion réciproque entre l’être conçu et ceux qui le conçoivent, et pour les personnes ? Cette instrumentalisation ne rend-t-elle
chacun transformant l’autre dans sa subjectivité et son identité pas notre relation à autrui plus précaire et plus fragile,
même. En clair, la conception inaugure un rapport intersubjec- puisqu’autrui y sert de moyen à la réalisation de nos désirs
tif à trois entre l’être humain conçu, l’homme devenant père et les plus ordinaires (sexualité, procréation), comme les plus
la femme devenant mère. Chacun des trois termes est désor- fous (immortalisation d’un génome individuel par clonage) ?
mais solidaire de l’autre dans son devenir, et chacun transforme Pour ma part, j’aurais rêvé que la procréatique parvienne à
l’autre dans son identité même. L’être humain conçu possède aider l’homme et la femme à construire plus solidement leur
ce que j’appelle une « structure intersubjective ». vie sexuelle et affective. Ce vœu est probablement naïf si l’on
en croit les combats du féminisme, combats qui relevaient
La notion de « structure (identificatoire) intersubjective » de
d’une logique de guerre entre l’homme et la femme, puisqu’il
l’être humain conçu permet alors de mieux comprendre cer-
s’agissait de lutter très légitimement contre la domination mas-
tains bouleversements de la procréatique sur l’identité même
culine. Maintenant que ce combat a permis à la femme d’occu-
des êtres humains conçus.
per une place plus juste au sein de la société, pouvons-nous
Dans le cadre des procréations artificielles, en reprenant
nous autoriser à penser la procréation et la sexualité dans une
l’exemple donné plus haut (fécondation in vitro hétérologue),
perspective plus pacifique, et pacifiante ? Les familles éclatées
ce que nous appelons la « structure intersubjective » de l’être
et recomposées, les familles monoparentales, le nombre impor-
humain conçu est profondément transformée. L’être conçu
tant des désunions, n’enseigneraient-ils pas un certain échec de
n’est plus « être conçu d’un homme et d’une femme », il ne
la procréatique ? La logique de surproduction, de sélection et
doit plus la vie aux deux « termes » de cette équation psycho-
de surconsommation embryonnaire n’a-t-elle aucun effet
génétique « être conçu d’un homme et d’une femme » qui
négatif ? L’ « enfant désiré » n’est-il pas, finalement, le para-
fonde son existence et lui confère son identité
digme séduisant mais trompeur de la science procréatique
conceptionnelle ; il est dans sa chair « être conçu d’un
contemporaine ? Comment survivra-t-il aux fantômes des
homme donneur-de-sperme qui ne sera pas son père et d’une
disparus ? Aujourd’hui soumis à l’aléa d’un désir versatile,
femme devenant-sa-mère, par le désir et l’amour d’un homme
l’être conçu ne mériterait-il pas, demain, un accueil plus
conjoint-de-sa-mère et devenant-son-père, grâce à l’inter-
sécurisant ? Ne devons-nous pas partir ainsi à la recherche
vention d’une équipe biomédicale », ce qui situe autrement sa d’un nouveau paradigme capable de construire autrement
dette de vie et la construction de son sentiment d’identité. La notre regard contemporain sur la procréation et sur la sexualité
structure identificatoire intersubjective de l’être humain conçu humaine ?
est modifiée ; celui-ci doit la vie à quatre « termes », sans les-
quels il n’existerait pas : le donneur de sperme, l’homme et la
Références
femme qui l’élèvent et l’équipe biomédicale. L’être conçu issu
des procréations artificielles révèle une véritable mutation [1] Alby N. L’enfant de remplacement. Evol Psychiatr (Paris) 1974(3):557–
ontologique ; il est, dans son être même, en relation (ontopsy- 66.
chique) avec toute une série d’êtres humains plus ou bien iden- [2] Ammaniti M. Représentations maternelles pendant la grossesse et inter-
tifiés, à qui il doit la vie (ainsi, le donneur de sperme devra actions précoces mère–enfant. Psychiatrie de l’enfant 1991;2:341–58
(XXXIV).
rester anonyme ; l’équipe biomédicale constituera une entité
[3] Ammaniti M, Candelori C, Pola M, Tambelli R. Maternité et grossesse.
assez floue, comprenant de nombreux intervenants, qu’incar- Paris: PUF; 1999.
nera probablement le médecin procréateur). Chaque cellule de [4] Atlan H. L’utérus artificiel. Paris: Éditions du Seuil; 2005.
son corps lui dit cette origine particulière, explicitement ou [5] Bayle B. L’embryon sur le divan. Psychopathologie de la conception
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chique. Ramonville–Saint-Agne: Erès; 2005.
Nous retrouvons, poussé à l’extrême, le même ébranlement [7] Bayle B. L’identité conceptionnelle. Tout se joue-t-il avant la naissance ?
de la structure intersubjective de l’être conçu dans le cadre du Cahier Marcé no 1. Paris: Penta-L’Harmattan; 2005.
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