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L'autre - L’Autre dans la langue : de la co-énonciation à l’interlocution - ... https://books.openedition.org/pufr/5027?

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L'autre | Janine Dove-Rumé, Michel Naumann, Tri Tran

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Catherine Douay et Daniel


Roulland
p. 15-33

Résumé
L’idée que c’est l’interaction, plutôt que le monologue, qui est au coeur du
fonctionnement des langues naturelles tend à se développer depuis ces
dix dernières années. Pourtant, on est loin d’avoir tiré toutes les
conséquences de l’introduction de l’interaction en grammaire. La thèse
que nous soutenons ici est que la grammaire doit être construite en
rapport avec les schèmes interactionnels, et non sur des bases
référentielles. La forme be + v-ing en anglais est un bon exemple d’une
marque de relation comparative ou oppositive entre l’émetteur et le
récepteur de la proposition. Cette analyse se situe dans le cadre général
de notre étude des conditions formelles de l’interlocution (Théorie de la
Relation Interlocutive).

Texte intégral

1. ÉTAT DES LIEUX


1 Le fait que cette communication sur « l’Autre » soit la seule
qui ait été proposée en linguistique pour ce colloque montre
à quel point la question est négligée dans notre discipline.
C’est pour le moins paradoxal. Parler, dans l’expérience
commune, c’est d’abord s’adresser à quelqu’un ou quelque
chose, fût-ce à soi-même. Pourtant, en linguistique, le rôle de
l’Autre s’est toujours trouvé minoré. Au mieux concède-t-on
à l’interlocuteur réel ou supposé une participation à la mise
en œuvre de la langue, dans la « parole », en laissant ainsi la
question de l’interlocution aux bons soins de la pragmatique,
traditionnellement conçue comme discipline connexe de la
linguistique. Le rôle de l’Autre dans la genèse et la
structuration des systèmes de langue est une des questions
les moins étudiées.
2 Pour G. Guillaume, par exemple, la langue est posée en
relation diachronique et synchronique avec le discours

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auquel elle fournit les moyens formels, la « puissance » qui


lui permet de se développer en effection. Mais Guillaume ne
se départit pas autrement de la position saussurienne au
sujet de la « parole » : il déclare le face-à-face homme-
homme un « petit » face-à-face au regard du « grand » face-
à-face homme-univers. C’est quand il touche aux lois
universelles et se représente face à l’univers que l’homme
construit le langage, non quand il s’adresse à ses congénères.
3 Les théories de l’énonciation dans leur ensemble ont cherché
à intégrer une certaine dimension interactive dans le cadre
benvenistien, et plus indirectement jakobsonien, en
concevant l’énonciation comme ce qui pose le sujet existant
dans le monde. Autrement dit, l’Autre est une conséquence
déictique de l’émergence du sujet, « tu » existant
secondairement par rapport à « je » comme déictique
« corrélatif » dans les formules culioliennes. Cette
participation de l’Autre à l’énonciation réduite à une co-
présence est manifestée par le terme courant de « co-
énonciateur » qui désigne l’allocutaire. Divers niveaux
modaux d’appréciation et d’illocution complètent le dispositif
à l’égard du « tu » récepteur, et en ce sens, la cible visée
interagit en déterminant des stratégies subjectives. Mais le
récepteur demeure un déterminant pragmatique, non un
déterminant linguistique. Pour l’énonciation, quand le sujet
parlant parle, fondamentalement il énonce. Si la perspective
n’est pas exactement monologale, elle demeure foncièrement
unilatérale. D’une certaine façon, le qualitatif et la modalité
énonciative sont des manières d’intégrer une dimension
interactionnelle, qui intéresse la cause et le mode de
production des messages, mais on ne dépasse pas les
frontières de l’univers énonçant, avec des paramètres tels que
l’anaphore ou la visée. Il s’agit toujours d’une problématique
de l’amont, et non de l’aval interlocutif. Le clivage ancien
entre grammaire et rhétorique se perpétue là. L’Autre
fonctionne évidemment à plein dans le plan rhétorique, mais

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pour ajouter au clivage traditionnel, le décret saussurien


définissant la langue hors de la parole la définit aussi et
surtout hors de l’interlocution.
4 Le privilège accordé au locuteur a été ces dernières décennies
logiquement discuté par les tenants d’une approche
ouvertement « interactionniste ». La promotion d’une
conception dialogale de l’acte de langage, en ouvrant à
l’analyse linguistique un nouveau champ d’investigation, a
permis l’exploration, qui se poursuit, de phénomènes passés
sous silence dans les approches monologales1. Il semble
cependant pour le moins hâtif de parler, à propos des
retombées théoriques de l’approche interactionniste sur la
linguistique en général, de « mutation fondamentale », ou de
« révolution ». Tout en insistant sur le fait que l’interaction
constitue la réalité fondamentale du langage2,
l’interactionnisme ne franchit pas les limites traditionnelles
de la pragmatique. On garde l’hypothèse d’un système de
langue déconnecté de la communication3. La pragmatique en
général accepte comme « légitime » un divorce4 entre les
deux plans et s’accommode d’une linguistique formelle du
« code » indépendante de l’interaction. Les linguistes « du
code » s’inquiètent, voire s’irritent alors de l’engouement
pour le phénomène de la communication, comme R. Martin5
qui déclare en 1987 :
« Pour communiquer, il faut préalablement être en mesure,
au moyen du langage, de former une pensée communicable.
Dans cette hypothèse, on traitera des phrases comme d’objets
formels : une telle attitude ne me semble en aucune façon
frappée de désuétude. »

5 C. Kerbrat-Orecchioni (1990 : 8) lui répond, somme toute


conciliante :
« Notre objectif n’est […] nullement de promouvoir un tout-
interactionnel […] qui nierait la multiplicité des contraintes
auxquelles sont soumises les productions langagières
(exigences de l’interactivité, mais aussi contraintes codiques

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ou psycho-cognitives), ni de sommer la communauté des


linguistes à se convertir en bloc à l’interactionnisme : la
linguistique du code a encore de beaux jours devant elle. »
« Il ne s’agit pas de nier l’existence des contraintes codiques,
ni de prétendre que tout se crée ex nihilo dans l’interaction :
celle-ci se construit à partir de matériaux préexistants dont la
description est et sera toujours légitime. » (C. Kerbrat-
Orecchioni, 1990 : 54).

6 Ce point de vue est partagé par J. Moeschler (2001) :


« Dans notre introduction à la pragmatique, Anne Reboul et
moi-même (Reboul & Moeschler 1998) avons insisté sur le
fait que le langage doit davantage, et ceci pour des arguments
de type phylogénétique, être considéré dans sa fonction
cognitive plutôt que dans sa fonction sociale. Le langage s’est
certainement développé par la nécessité de représenter, de
stocker et de communiquer de l’information sur le monde, et
non parce qu’il permettait aux individus de renforcer les liens
sociaux à l’intérieur des groupes humains. Ainsi, si le langage
a principalement une fonction cognitive, et accessoirement
une fonction communicative, comment peut-on définir le
rapport que le langage entretient avec la communication ? Il
n’est peut-être pas inutile de rappeler les deux propositions
suivantes : Le langage n’est pas la communication et la
communication n’est pas le langage. Les êtres humains
peuvent communiquer sans l’intermédiaire du langage, par
des gens (sic), des sons, des regards, etc. De même le langage
peut être utilisé en dehors de la communication. Dans les
termes de Banfield (1982), seule la présence d’un pronom de
deuxième personne relève de la communication […].
Le rapport entre le langage et la communication est donc le
suivant : le langage n’est pas un système dont l’émergence et
l’évolution est déterminée par la communication, mais dont
l’un de ses usages (sic) est la communication verbale ».

7 La déconnexion langue/discours peut aller jusqu’à l’extrême.


Le phénomène étant conçu comme bi-polaire, se sont
développées d’une part des théories fondées sur le postulat
de l’autonomie du système de codage (autonomie de la
syntaxe, et de la compétence, postulat d’une perfection de la

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structure, innéisme, LAD6, modularisation, recours au


formalisme mathématique7,... etc.) et d’autre part les théories
adverses de la grammaire « émergente » ou du
constructivisme radical8, qui considèrent que la forme est
totalement subordonnée pour ce qui est de sa valeur au
contexte et à l’usage. Dans cette dernière perspective, il n’y
aurait pas d’invariant grammatical, de valeur constante,
même abstraite, pour une forme donnée. Un certain
cognitivisme s’accommode en effet volontiers de
significations exogènes au langage et seulement traduites par
lui. Cette position se fait jour à l’occasion même dans le cadre
global qu’on peut appeler « énonciativiste ».
8 Si nous cherchons donc un « notionnel d’approche de
l’Autre » en linguistique, autant dire que ni l’énonciation, ni
la pragmatique ne le fournissent. Le modèle que nous
proposons a précisément pour objet d’installer l’Autre dans le
système de la langue, dans toute son acception structurante.
L’idée générale en est simple : la prise en compte de
l’interlocution comme motif structurant invite à considérer la
relation que le locuteur, en parlant, établit avec un
allocutaire, c’est-à-dire considérer une relation dans son
devenir. Le langage ne regarde pas vers l’amont mais vers
l’aval de l’interlocution, car s’il sert évidemment à parler de
quelque chose, c’est pour en dire quelque chose à quelqu’un.
Dans cette perspective, l’anaphore ne peut nous être d’aucun
secours car on voit difficilement à quoi pourrait servir un
énoncé qui dirait du « préconstruit », du déjà acquis, donc du
déjà-connu. Pour résumer, nous proposons d’inverser
complètement l’ordre descriptif en nous intéressant en
priorité aux conditions de réception du message et en leur
subordonnant ses conditions d’émergence et de production.
Pour autant, il semble hasardeux de nier la constance, ou
l’invariance des structures. Au contraire : pour que deux
individus se comprennent, il est nécessaire qu’ils s’appuient
sur des formes permanentes, qui ne changent pas (à leur

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échelle) au gré des contextes et qui soient les mêmes pour


tous les deux. La solution nous paraît être que la signification
passe par des formes et que ces formes sont celles de sa
propre négociation.
9 Pour la linguistique énonciative, tout se joue en amont, d’où
l’omniprésence de l’anaphore dans des analyses qui, pour
l’essentiel, perpétuent le préjugé philosophique tenace que la
matière est inerte et ne prend sens que grâce au sujet et à sa
subjectivité. Aussi l’hypothèse d’une organisation de la
langue fondée sur la relation interlocutive et non sur la seule
co-présence allocutive amène à une remise à plat radicale qui
ne se limite pas à des retouches. Il est sans doute difficile
d’accepter d’emblée ce changement de perspective, étant
donné l’âge et le poids de l’investissement subjectiviste, mais
inscrire, comme nous le proposons, la relation interlocutive
au cœur du système de la langue est à terme inévitable.
10 F. Armengaud (1993 : 115-116), à propos de l’approche
dialogique9 prônée notamment par F. Jacques, considère
qu’il faut ni plus ni moins refonder la subjectivité dans la
communication :
« destituer la subjectivité de ses privilèges classiques de
donation du sens pour en créditer la relation. Au XXème
siècle notre pensée de la subjectivité a été affectée par le fait
structural et par le fait systémique ; elle l’est maintenant par
le fait communicationnel. Pareille désappropriation à l’égard
de la production du sens est aussi radicale que celle qui avait
été réalisée par la découverte de l’inconscient freudien et par
cet inconscient structural qu’est la langue pour le sujet
parlant. »

11 Et C. Hagège (1985 : 266) résume parfaitement la question


qui est pour nous centrale :
« (...) En envisageant les hommes au sein d’une situation
dialogale, on se donne les moyens de conjuguer l’une avec
l’autre la langue et la parole, si mal conciliées dans les
théories linguistiques. Une voie peut alors être trouvée pour
échapper à l’aporie qu’affrontent les sciences du langage. Il

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devient possible d’esquiver les outrances distributionnalistes


d’un structuralisme aveuglément attaché au système de la
langue, comme celles d’une logique extensionnelle qui ne
veut retenir que la fonction de désignation. On échappe
également à la fascination de paroles contingentes, qui
méconnaît le terreau de la langue où elles puisent les
principes de leur vie. Il s’agit bien d’un des enjeux
fondamentaux de la linguistique d’aujourd’hui. »

2. RÉEXAMEN DE LA FORME
PROGRESSIVE
12 Bien que figurant parmi les questions les plus traitées en
grammaire anglaise, la forme progressive présente des cas
d’emploi qui laissent perplexe si l’on s’en tient aux
explications existantes. Ce sont pourtant des emplois
remarquables. Par exemple, selon la thèse couramment
acceptée, l’emploi performatif d’un verbe requiert la forme de
présent simple. Si on jure quelque chose à quelqu’un, on dira
“I swear...”. Dire “I am swearing…”, c’est se déclarer en train
de jurer. Si on s’excuse, on dira “I apologize...”. On perdrait
donc avec la forme progressive la valeur performative. « La
périphrase », explique par exemple P. Cotte, « repoussant les
actes désignés dans son préconstruit, en ferait des réalités
acquises, indépendantes de l’énonciation, et celle-ci ne
pourrait plus les fonder. Il est possible de construire “I am
apologizing”, mais un tel énoncé ne peut pas accomplir
normalement l’action de s’excuser. Il peut identifier, à
l’attention de l’allocutaire, ce que je fais en écrivant telle
lettre, mais il fait de cette action un donné objectif, entamé et
indépendant, qu’il ne porte pas à l’existence » (1997 :
99-100). Or regardons l’exemple suivant, extrait d’une série
télévisée (Inspector Barnaby, Beyond the Grave) :
(1) [L’Inspecteur Troy est amené à interroger Eleanor
Bunsall dans le cadre de son enquête sur un meutre. Lors de
l’entretien, celle-ci lui révèle qu’elle a toujours sur elle une
bombe de gaz lacrymogène, qu’elle s’est procurée en France.

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Les bombes lacrymogènes étant interdites en Angleterre,


l’inspecteur Troy s’en empare et lui annonce qu’il la lui
confisque.]
“Mrs Bunsall, C.S. gas is illegal in this country and I am
confiscating it”

13 Il s’agit bien ici d’un emploi performatif du verbe confiscate :


l’énonciation de l’acte de confiscation est nécessaire à son
accomplissement. L’inspecteur déclare qu’il confisque l’objet
et, ce faisant, le confisque de fait en le mettant de manière
ostensible dans sa poche. Si l’on s’en tient aux thèses
courantes, la forme be + v-ing aurait ici un sens purement
descriptif. Or il n’est pas question de penser que l’Inspecteur
Troy s’observe ou se déclare en train de confisquer ou qu’il
« commente » simplement son geste. Geste et énoncé sont en
fait une seule et même opération performative et ceci est vrai
de n’importe quel énoncé performatif. Il ne faut pas oublier
que l’énonciation de l’acte visé s’accompagne en effet
toujours normalement d’un geste et/ou d’un comportement
qui matérialise de son côté l’action visée (coup de marteau
sur le bureau pour déclarer la séance ouverte, sourire ou
regard contrit pour s’excuser, intonation spécifique,... etc). Si
le geste n’était pas joint à la parole, il y a de grandes chances
que l’énoncé tombe à plat. Autrement dit, tout énoncé
performatif peut être interprété comme commentaire ou
explicitation à l’attention de l’allocutaire de toute une « mise
en scène » à laquelle collabore l’acte d’énonciation10. Par
exemple, pour fixer les idées, un prêtre qui baptise un enfant
en lui mouillant le front d’eau bénite et en disant « je te
baptise », résume par la parole ce qu’il fait, et lui donne sens.
L’eau devient symbole. La parole seule du prêtre n’est guère
un acte en soi et elle ne fonctionne pas sans le rituel dont elle
fait partie.
14 L’extrait ci-dessous (2) offre un autre exemple d’emploi de be
+ v-ing dans un énoncé performatif :
(2) [David Becker s’est assis sans y faire attention à la table

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réservée d’un jeune punk. Il a débarrassé la table et mis par


terre des bouteilles vides. Le punk lui ordonne de les
ramasser et, devant le refus de Becker, se fait menaçant.
Becker se lève et cherche à partir.]
Becker attempted to step around him, but the teenager
blocked his way.
“I said, fuckin’ pick ’em up”.
Stoned punks at nearby tables began
turning to watch the excitement.
“You don’t want to do this, kid,” Becker said quietly.
“I’m warning you !” The kid seethed,
“This is my table ! I come here every night.” (DF, p. 251)

15 Avec la même valeur performative, de la même manière que


l’inspecteur Troy aurait très bien pu dire I confiscate it, le
jeune punk aurait pu dire I warn you. Contrairement à ce
qu’on pourrait penser, il n’y a pas de lien congénital entre
forme simple et performativité.
16 Regardons de plus près ce qui se passe : dans le premier
exemple, face à l’inspecteur Troy, Mrs Bunsall est très fière
de montrer sa bombe lacrymogène et ne s’attend pas à ce qui
va suivre. Comme le révèlent clairement sa physionomie et le
ton qu’il emploie, l’inspecteur Troy prend un malin plaisir à
la désarçonner et à faire valoir son autorité. Autrement dit, il
annonce performativement la confiscation de la bombe mais
il dit plus : il ajoute qu’il confisque l’objet à l’encontre
explicite des attentes de son interlocutrice. Nous posons que
c’est la forme progressive qui marque cet ajout. Dans le
deuxième exemple, la construction be + v-ing ne signifie pas
un retour anaphorique visant à expliquer l’ordre donné par le
jeune punk de remettre les bouteilles en place. Les indices
lexicaux (fuckin’), de même que l’intonation et le
comportement kinésique qu’on imagine facilement, ne
laissent d’ailleurs aucun doute possible sur le caractère
menaçant de l’injonction formulée. C’est parce que Becker
cherche à calmer le jeu (“he said quietly”) et s’apprête à
partir que le punk – qui, de son côté, n’a pas l’intention d’en

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rester là – le provoque en déclarant “I’m warning you”.


Autrement dit, be + v-ing marque explicitement qu’il entend
donner aux événements une suite autre que celle souhaitée
par son interlocuteur (glose : Vous ne pensez quand même
pas vous en sortir comme ça).
17 En revanche un président de séance qui ouvre les débats
selon la procédure normale et attendue n’ajoute évidemment
pas cette nuance d’opposition. Ne contrariant personne, il
utilise la forme simple (I declare the meeting open). “I am
declaring the meeting open” pourrait en revanche s’entendre
dans un contexte où le président devrait explicitement
s’opposer à des individus voulant empêcher l’ouverture de la
séance. Et l’énoncé n’en conserverait pas moins une visée
performative. Pour résumer, nous dirons que la forme simple
joue sur le contractuel, alors que la forme progressive joue
sur l’oppositionnel11.
18 Cette observation est également aux antipodes des
explications selon lesquelles la forme be + v-ing aurait une
valeur fondamentalement anaphorique. Pour J. R. Lapaire et
W. Rotgé (1991 : 417), par exemple, cette forme signale un
« acquis pour l’énonciateur car déjà repéré, déjà construit
mentalement, déjà exprimé ou logiquement prévisible
(« donné/acquis d’avance »)12. Selon les auteurs de Faits de
langue (1993 : 53), la forme progressive contraint le
destinataire à « s’incliner devant une relation qui par
définition vise une impossibilité de remise en question,
puisque l’énonciateur présente le co-énonciateur comme
étant déjà d’accord avec lui » Cette « connivence
intersubjective » marquée par be + v- ing expliquerait selon
C. Delmas (1993 : 105) les « classiques présents du
prestidigitateur » :
(3) “I take the scarf out of the box, I put it into the hat...”

19 Le prestidigitateur, selon l’analyse de C. Delmas, a recours à


la forme simple parce qu’il doit « pas à pas instruire le
destinataire de ce qu’il fait ». En réalité, c’est

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interlocutivement très exactement l’inverse qui se produit.


C’est précisément parce que le prestidigitateur se contente de
dire ce que n’importe quel spectateur peut voir de lui-même,
ou plutôt se contente de préciser ce qu’il fait (avec une
solennité convenue), qu’il a recours à des formes simples13. Il
joint la parole (quasiment superflue ici) au geste, ce qui nous
ramène au cas performatif. Avec des formes progressives
(“I’m taking... putting..”), la magie disparaîtrait, non pas
comme l’explique C. Delmas parce qu’il y aurait alors
« connivence entre le praticien et le destinataire » (op. cit. :
105), mais bien parce qu’il s’agirait au contraire de
détromper le spectateur, ce qui reviendrait à lui dévoiler
explicitement le tour de magie. C’est donc selon notre
hypothèse la forme progressive (et non la forme simple) qui
met en place ce que Delmas appelle une « stratégie
discordantielle ». L’exemple qui suit offre une autre
illustration du caractère oppositionnel de la forme be +
v-ing :
(4) Teabing felt Remy’s arm clamp hard around his neck as
the servant began backing out of the building, dragging
Teabing with him, the gun still pressed in his back.
“Let him go”, Langdon “We’re taking Mr Teabing for a
drive”, Remy said, still backing up. “If you call the police he
will die. If you do anything to interfere he will die. Is that
clear ?” (DVC, p. 477)

20 Loin d’exprimer une « connivence cognitive » ou bien le


retour sur un pré-construit, la forme progressive permet au
locuteur d’opposer explicitement à son interlocuteur une
autre version des faits (nous ne retenons pas Teabing en
otage, nous l’emmenons simplement faire un tour en
voiture). Le fait que l’énoncé renvoie à un présupposé logique
(vous le prenez en otage) n’est pas discriminant en faveur de
la forme progressive. Ce qui l’est, c’est que ce présupposé,
justement, est contredit.
21 Tous ces exemples montrent l’affinité de la forme progressive

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avec les contextes de désaccord ou de non-accord de


principe. Il s’agit toujours pour le locuteur de faire prévaloir
son point de vue sur celui de l’autre ou de l’informer de ce
qu’il ignore. Cette posture oppositionnelle explicitement
marquée par la forme be + v-ing se prête à des exploitations
très variées :
(5) “Looks like a nasty bump on your head. Does it hurt ?”
“No, not really. I took a pill this morning – the price one pays
for being a good Samaritan. The wrist is the thing that’s
hurting me. Stupid Guardia. I mean, really ! Putting a man of
my age on a motorcycle. It’s reprehensible.” (DF, p. 122)

22 On notera le passage de la forme simple dans la question


(Does it hurt) à la forme progressive dans la réponse (The
thing that’s hurting me). Il n’y a aucun renvoi anaphorique à
du contenu. Comme dans ses autres emplois, la forme
progressive marque explicitement un positionnement
oppositif (contrairement à ce que vous pensez – et à ce qui
serait normalement attendu vu la bosse que j’ai à la tête – ce
n’est pas la tête qui me fait mal mais le poignet). De même en
(6), loin d’exprimer le « logiquement prévisible », « acquis
d’avance », la forme be + v-ing souligne le changement
inattendu du comportement de la jeune femme (avec le
marqueur de rupture qu’est now), d’où l’étonnement du
personnage Becker :
(6) [A l’aéroport, Becker se fait jeter dehors des toilettes
pour femmes par une jeune fille. Elle le rappelle.]
- “Mister, wait !”
- “Now what ? Becker groaned. She wants to press invasion-
of-privacy charges ?”
The girl dragged her duffel toward him. When she arrived,
she was now wearing a huge smile. “Sorry to yell at you back
there. You just kind of startled me.”
“No problem,” Becker assured, somewhat puzzled.
“I was in the wrong place.” (DF, p. 295)

23 Dans l’extrait suivant, le locuteur de I’ve been repairing


informe ses interlocuteurs de ce qu’ils ne peuvent pas savoir

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et coupe court ce faisant à toute autre hypothèse qu’ont pu ou


que pourraient envisager ses interlocuteurs :
(7) A lighted torch lay abandoned on the ground at the
entrance of the shed. Phoebe picked it up. “What made you
go in there ?” she asked Fred. “We haven’t used it for years”.
He pulled a face. “I wish I hadn’t, madam, God knows. What
the eye doesn’t see, the heart doesn’t grieve over and that’s a
fact. I’ve been repairing the garden kitchen wall, where it
collapsed a week ago. Half the bricks are unsusable - I
understood when I saw the state of them, why the wall
collapsed. Handful of dust, some of them. Anyway, I thought
of the bricks we stored in here some years back, the ones
from the outhouse we demolished.” (IH, p. 5)

24 La posture oppositionnelle explicitement marquée par la


forme be + v-ing se retrouve dans les cas où l’on parle
couramment d’impression subjective : l’énonciateur
reviendrait sur une relation déjà repérée pour la commenter,
la forme be + v-ing prenant alors une valeur souvent
qualifiée de « modale ». Pour autant le critère de la
subjectivité ne saurait selon nous suffire. On peut d’ailleurs
fort bien exprimer une impression des plus subjectives avec
une forme simple. La posture oppositive est à nouveau
déterminante. (opposition des subjectivités ou différences
assumées) :
(8) [Midge, une responsable administrative de NSA,
constate des dysfonctionnements dans le service. Elle veut
téléphoner au directeur adjoint. Brinkerhoff, assistant
personnel du directeur général, hésite.]
“We should call him and double-check.”
Brinkerhoff groaned. “Midge, he’s the deputy director. I’m
sure he has everything under control. Let’s not second-
guess-”
“Oh, come on, Chad – don’t be such a child. We’re just doing
our job. We’ve got a snag in the stats, and we’re following up.
Besides,” she added, “I’d like to remind Strathmore that Big
Brother’s watching. Make him think twice before planning
any more of his hare-brained stunts to save the world.”

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Midge picked up the phone and began dialing.


Brinkerhoff looked uneasy. “You really think you should
bother hint ?”
“I’m not bothering him,” Midge said, tossing him the
receiver. “You are.” (DF, p. 231)

25 On est ici clairement dans un contexte de confrontation où il


s’agit de faire prévaloir son point de vue sur celui de l’Autre
(d’où la fréquence de la forme progressive dans les énoncés
négatifs, à valeur polémique, comme ici “I’m not bothering
him”). De même, dans l’exemple suivant (9), la forme “was
being played’’ ne rapporte pas simplement une impression
subjective du locuteur mais marque son changement de point
de vue : contrairement à ce qu’il a d’abord cru, la fille le fait
marcher :
(9) [Becker discute avec la jeune fille qui l’a rappelé.]
“Where are your parents ?” Becker asked.
“States.”
“Can you reach them ?”
“Nope. Already tried. I think they’re weekending on
somebody’s yacht.”
Becker scanned the girl’s expensive clothing. “You don’t have
a credit card ?” “Yeah, but my dad canceled it. He thinks I’m
on drugs.”
“Are you on drugs ?” Becker asked, deadpan, eyeing the
swollen forearm.
The girl glared, indignant. “Of course not !” She gave Becker
an innocent huff, and he suddenly got the feeling he was
beine played.
“Come on,” she said. “You look like a rich guy. Can’t you spot
me some cash to get home ? I could send it to you later.” (DF,
p. 296)
(10) [Midge téléphone à Jabba, chef de la sécurité. Jabba ne
veut pas croire qu’il y ait un dysfonctionnement grave. Ils en
ont déjà parlé mais cette fois il s’agit d’une coupure
d’électricité dans le dome qui abrite l’ordinateur] “Crypto’s
got problems.” Her voice was tense. Jabba frowned. “We’ve
been through this already. Remember ?” “It’s a power
problem.” “I’m not an electrician. Call Engineering.” “The

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dome’s dark.” “You’re seeing things. Go home.” He turned


back to his schematic. “Pitch black !” she yelled. (DF, p. 267)

26 On retrouve dans cet exemple la posture oppositionnelle


caractéristique selon nous de la forme progressive. Le
locuteur déclare en effet explicitement à son interlocutrice
qu’elle est la seule à voir ce qu’elle voit. Ici, le contexte amène
à inférer qu’il s’agit d’un sens figuré (hallucinations). Le
verbe see peut bien entendu s’employer à la forme
progressive sans pour autant avoir un sens figuré :
(11) [Susan découvre en examinant l’ordinateur d’un de ses
collègues, Greg Hale, qu’il fait partie de la conspiration
contre la NSA. Elle n’en croit pas ses yeux]
“It’s...’ Susan stammered. ‘It’s... not possible.” As if to
disagree, Hale’s voice echoed from the past : Tankado wrote
me a few times... Strathmore took a gamble hiring me... I’m
getting out of here someday.
Still, Susan could not accept what she was seeing. True, Greg
Hale was obnoxious and arrogant – but he wasn’t a traitor.
He knew what Digital Fortress would do to the NSA ; there
was no way he was involved in a plot to release it ! (DF, p.
193)

27 L’emploi de la forme progressive se prête parfaitement ici à


l’expression du refus de la locutrice de voir ce que pourtant
elle voit.
28 Nous avons voulu montrer à travers ces exemples que la
forme be + v-ing, comme toute forme verbale, formate la
réception dans une stratégie interlocutive. C’est tout le
contraire d’un processus anaphorique. Il suffit de penser à un
énoncé aussi banal que It’s raining ! qui annonce qu’il pleut
(voir la note 12). En d’autres termes, le présupposé
d’antécédence doit être abandonné en faveur d’un principe
systématique de subséquence.

3. THÉORIE DE LA RELATION
INTERLOCUTIVE (T.R.I.)

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29 Les analyses ci-dessus mettent en évidence des valeurs


relationnelles interlocutives qui informent le « sens »
grammatical de la forme progressive. Certains cas sont
particulièrement nets, comme lorsque la forme be + v-ing
(Ex. (4) “We’re taking him for a ridé”) ne signifie pas un
retour anaphorique sur un pré-construit mais pose un cours
des choses nouveau et inattendu, voire donc oppositionnel.
Par inférence, en (4), les interlocuteurs réels opposeront ce
signal en contexte à la demande de libération formulée par
Langdon. Dans d’autres cas, il n’y aura pas d’opposition à
proprement parler, mais on signalera simplement que
quelque chose est nouveau et inattendu. Dans d’autres cas
encore, la forme progressive ne fera que marquer
l’impossibilité pour l’interlocuteur de valider le procès dans
sa totalité, ce qui est le cas de l’imperfectif dans ses valeurs
les plus ordinairement aspectuelles.
30 On retrouve ce type de relation avec d’autres marqueurs
grammaticaux comme par exemple this :
(12) [L’interlocuteur de David, blessé dans une clinique, est
canadien francophone. David lui arrange ses oreillers.]
The old man sighed contentedly. “Much better... thank you.”
“Pas du tout,” Becker replied.
“Ah !” the man smiled warmly. “So you do speak the language
of the civilized world.”
“That’s about the extent of it,” Becker said sheepishly.
“Not a problem,” Cloucharde declared proudly.
“My column is syndicated in the U.S. ; my English is first
rate.”
“So I’ve heard.” Becker smiled. He sat down on the edge of
Cloucharde’s cot. “Now, if you don’t mind my asking, Mr
Cloucharde, why would a man such as yourself come to a
place like this ? There are far better hospitals in Seville. (DF,
p. 123)

31 This, en italiques qui plus est, intervient dans un contexte


comparatif (better hospitals), et dans une question par
laquelle Becker signale la discordance qu’il perçoit entre

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Cloucharde et la clinique de seconde zone où il le retrouve, ou


plus exactement entre ce qu’il pense de la situation et ce
qu’en pense Cloucharde. Les exemples de ce type sont très
nombreux.
32 Cette valeur formelle revient donc à déclarer à l’interlocuteur
qu’il n’est pas en mesure de valider la proposition, parce qu’il
ne dispose pas des éléments nécessaires, ou parce qu’il est
d’une opinion contraire. Comment cela est-il organisé ?
33 L’extension des formes grammaticales étant indéterminée,
on comprendra qu’elles ne signifient rien de directement
référentiel, mais qu’elles marquent des postures et des
relations très abstraites. Nous posons que ces relations sont
les relations interlocutives fondamentales. Le schéma général
que nous proposons est le suivant.
34 Les relations interlocutives ont une fonction commune qui
est d’assurer l’intercompréhension et l’entente entre deux
instances individuelles distinctes. Pour ce faire, il faut
nécessairement unifier deux représentations de manière à ce
que les deux individualités s’appuient sur un socle commun.
En d’autres termes, il faut passer de « deux » à « un ». Si on
utilise les symboles α et β comme représentants les rôles
émetteur et récepteur des interlocuteurs A et B, on constate
trois possibilités d’unification des signifiés ;
35 -α = β : dans cette configuration que nous appelons R
(apport) l(nterlocutif) D(irect), l’unité est obtenue par
équivalence superficielle et immédiate des désignations. De
manière générale, la configuration RID est signalée par une
réduction ou une absence de marquage particulier. C’est
parce que le nom propre, en anglais, se définit dans cette
configuration qu’il n’a pas a priori de déterminant.
36 L’adjonction d’un article, au nom propre, par exemple,
annule cette stricte équivalence de principe entre les
interlocuteurs.
37 -α → () : dans cette configuration que nous appelons C1,
l’unification est obtenue par un fonctionnement de la forme

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sans validation β. La proposition traduit la prévalence de


l’émetteur sur le récepteur, mais elle est en contrepartie
déclarée relative et opposable puisqu’elle est non-conclusive.
C’est cette configuration que marquent par exemple, chacun
dans son domaine, la forme progressive ou this (en contraste
avec that)
38 -() → β : dans cette configuration C2, la proposition traduit la
prévalence du récepteur et la désactivation-si l’on peut dire –
du pôle émetteur. La proposition n’est pas contestable, elle
est absolue et exclusive puisqu’elle est conclusive.
39 Il est remarquable que l’unification des signifiés et des
repérages est obtenue dans les trois cas de figure au prix
d’une contrepartie, voire d’une perte : le R1D fonctionne sur
la convention dans une situation commune qui fait le
« nom » de la chose, C1 sur le caractère relatif et opposable
de la proposition, C2 sur son caractère absolu et
inchangeable contraire à toute originalité. En ce sens, nous
poserons que les définitions formelles sont des définitions
« en creux » chargées de guider les inférences contextuelles
positives. Le problème de beaucoup d’analyses est un recours
excessif à l’anaphore comme principe d’explication qui
correspond à une formulation positive de la signification.
Pour la forme progressive que nous avons examinée ici,
comme pour d’autres formes Cl, cette définition est
basiquement le marquage d’une discordance plus ou moins
importante au niveau de la prédication entre α et β, et de la
prévalence d’α.

CONCLUSION
40 En définissant l’interlocuteur comme un co-énonciateur, les
théories de l’énonciation défendent une thèse subjectiviste
excessive. Nous avons voulu montrer qu’il était possible de
poser les jalons d’une reconnaissance féconde du rapport
entre langue et discours qui évite le partage dommageable du
champ en acceptant le principe de rôles dialogiques et

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d’équilibre des propositions dans une organisation du sens


en termes de guidage inférenciel. C’est d’une inscription « en
creux » de la signification intéressant des relations
interlocutives que le langage permet de dire non seulement
ce qui est et comment il faut le prendre, mais aussi ce qui
n’est pas encore advenu.

Bibliographie

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VION R., La Communication verbale ; analyse des


interactions, Paris, Flachette Supérieur, 1992.

Notes
1. Citons par exemple le problème de l’allocation des tours de parole
(turn-taking), étudié entre autres par Ochs et al. (1996).
2. P. Charaudeau (1989 : 8) : « Phénomène de mode comme il en est tant
d’autres dans le monde des sciences humaines ? Peut-être. Mais
n’écartons pas une autre hypothèse qui reposerait sur le sentiment que,
au delà des descriptions locales, c’est du fondement même du langage
dont il est question. »
3. Pour R. Vion, par exemple, on ne saurait présupposer un lien entre la
valeur des formes en langue et leur fonction dans la communication :
« Certes, les linguistes le savent fort bien, il n’est pas d’autre voie, pour
atteindre les processus, que de passer par la prise en compte du matériau
et, notamment, des formes et marques linguistiques. Cependant, une
chose est de prendre appui sur ces formes pour l’activité qu’elles
manifestent, autre chose est de les considérer en elles-mêmes,
indépendamment des fonctions qu’elles sont amenées à remplir dans
l’interaction ». (1992 : 238).
4. A. Moeschler et J. Reboul, à la fin de leur Dictionnaire Encyclopédique
de Pragmatique (1994 : 499), exposent les « raisons scientifiques pour
lesquelles le divorce entre linguistique et pragmatique est légitime », la
pragmatique ayant pour rôle de rendre compte des points sur lesquels
« la linguistique reste muette ». Cette conception résiduelle de la
pragmatique défendue par A. Moeschler et J. Reboul est liée à
l’acceptation de la distinction classique entre « phrase » et « énoncé ». Or
la possibilité d’une appréhension de la phrase hors contexte reste à
démontrer (voir à ce sujet Douay 2000 : 30-33 et 70-77).

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5. R. Martin, Intervention aux journées d’étude organisées par l’ASL,


avril 1987.
6. Language Acquisition Device
7. Ce recours aux mathématiques, outre qu’il repose sur une métaphore
(le mathématique), est paradoxal en linguistique (contrairement à la
logique) dans la mesure où la fonction de ce « langage » est précisément
d’interdire la variation contextuelle et communicationnelle.
8. Dans la conception défendue par Hopper (1988), la grammaire
« émergente » est constituée d’unités non définissables a priori, dont le
statut est sans cesse renégocié par les interlocuteurs au cours des
interactions. Cette grammaire s’oppose à la grammaire « a priori »
définie comme ensemble de catégories et règles prédéfinies et stables et
dont Hopper nie l’existence.
9. F. Jacques définit le dialogisme comme « la répartition de tout
message sur instances énonciatives qui sont en relation actuelle ».
10. A propos de l’emploi de la forme progressive avec un verbe
performatif, P. Cotte (op. cit.) parle de « dédoublement ». La forme be +
v-ing, explique-t-il, « dédouble I ; elle distingue dans l’énonciateur
l’agent du procès (...) et l’agent de l’énonciation. Du fait de ce
dédoublement, le second n’est pas entièrement dans l’acte auquel il réfère
ou il en sort, le temps de son énonciation, pour l’observer ». Il nous
semble que l’auteur confond ici deux plans. En effet, dès qu’un locuteur
fait référence à lui-même à l’aide du pronom I, il se dédouble dans la
mesure où, tout en s’énonçant « agent de l’énonciation », il se pose en
3ème personne, objet de discours, et le cas échéant agent du procès.
Autrement dit, P. Cotte attribue à la forme progressive une valeur
inhérente au pronom de 1ère personne.
11. En disant cela, nous ne voulons bien entendu pas dire que I am
declaring the meeting open a toujours, quel que soit le contexte, une
valeur performative. Mais, même dans le cas où il s’agirait par exemple
pour un président de séance de commenter une photo le montrant
ouvrant une réunion, la forme progressive garderait sa valeur
oppositionnelle en marquant explicitement le décalage entre les
interlocuteurs puisqu’il s’agirait de fournir à l’Autre une information qu’il
ne serait pas en mesure de fournir lui-même faute des éléments
nécessaires.
12. Définition qui nous semble difficile à appliquer ne fût-ce qu’à un
exemple aussi banal qu’une annonce ordinaire telle que It’s raining par
lequel on cherche à attirer l’attention de l’interlocuteur sur un événement
dont il n’a pas encore pris conscience (et dont, de surcroît, on souligne la

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plupart du temps le caractère inattendu, comme en français dans Tiens, il


pleut).
13. La même analyse peut s’appliquer aux cas bien connus d’emploi de la
forme simple pour les commentaires en direct des matchs de football (He
shoots ! He scores !).

Auteurs

Catherine Douay

U.P.J.V. Amiens

Daniel Roulland

Université Rennes 2
© Presses universitaires François-Rabelais, 2008

Conditions d’utilisation : http://www.openedition.org/6540

Référence électronique du chapitre


DOUAY, Catherine ; ROULLAND, Daniel. L’Autre dans la langue : de la
co-énonciation à l’interlocution In : L'autre [en ligne]. Tours : Presses
universitaires François-Rabelais, 2008 (généré le 29 décembre 2019).
Disponible sur Internet : <http://books.openedition.org/pufr/5027>.
ISBN : 9782869064850. DOI : 10.4000/books.pufr.5027.

Référence électronique du livre


DOVE-RUMÉ, Janine (dir.) ; NAUMANN, Michel (dir.) ; et TRAN, Tri
(dir.). L'autre. Nouvelle édition [en ligne]. Tours : Presses universitaires
François-Rabelais, 2008 (généré le 29 décembre 2019). Disponible sur
Internet : <http://books.openedition.org/pufr/5017>. ISBN :
9782869064850. DOI : 10.4000/books.pufr.5017.
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