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LE QUIÉTISME

Doctrine de la confrérie musulmane tidjaniya


Croyances du monde
Collection dirigée par Babacar Sall

Aussi longtemps que l’on remonte dans l’histoire, les


croyances ont toujours permis aux sociétés humaines de
faire face à l’incertitude et à l’angoisse existentielle. Elles
ont fini par construire des identités fortes autour
desquelles des groupements ont forgé des communautés
de destin à partir desquelles ils pensent le monde et
bâtissent des fraternités universelles.
Les croyances sont aussi l’objet d’identités
conflictuelles qui génèrent des formes de violences aux
conséquences multiples et tragiques sur l’actualité et le
devenir des sociétés. Lues à travers les exigences de la
modernité, elles présentent bien des questions qui
montrent toute l’acuité de les replacer dans la
problématique contemporaine du monde.
Cette présente collection contribue à la meilleure
connaissance de ces phénomènes et de leur rôle dans le
développement du genre humain.

Déjà parus

Alassane Wade, L’islam et le monde moderne, 2010.


Sidi Mohamed Mahibou, Abdullahi Dan Fodio et la théorie du
gouvernement islamique, 2010.
PAPA ASSANE DIOUF

LE QUIÉTISME
Doctrine de la confrérie musulmane
tidjaniya

Préface de Cheikh Ahmadou TALL

L’Harmattan
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© L’Harmattan, 2012
5-7, rue de l’École-Polytechnique ; 75005 Paris
http://www.librairieharmattan.com
diffusion.harmattan@wanadoo.fr
harmattan1@wanadoo.fr
ISBN : 978-2-296-55792-5
EAN : 9782296557925
PREFACE
Au Nom de Dieu le clément, le tout-miséricordieux. Gloire à l’Eternel, le
souverain de l’univers. Qu’Il répande salutairement sa bénédiction pleine et
entière sur le dominium de ses théophanies, notre Seigneur et guide
Mouhammad, critérium de l’axialité des degrés et des subtilités du Trône
sous lequel coulent les océans béatifiques de l’amour, de la sincérité et de
l’humilité.
Mon Dieu daigne multiplier pérennement ton salut sur le Maître
incontesté de tes messagers, l’index des Connaissants, le baume salvateur
des rapprochés, prière qui s’actualise également sur sa famille sanctifiée et
sanctificatrice, ainsi que sur ses sublimes compagnons. Et sur eux le salut.
Papa Assane DIOUF est l’auteur de cet ouvrage aux enseignements
lumineux, sanctificateurs et rédemptionnels. L’auteur compte parmi les
plus avertis des chercheurs en sciences religieuses ; issu de l’Ecole tidjânî,
cet anthropologue, a vu le jour dans la ville de Saint Louis du Sénégal, qui
est l’une des cités de référence du soufisme en Afrique. Avant d’abonder
dans l’explicitation sommaire de son livre, nous invitons quiconque se
l’approprie, de le lire avec une attention soutenue et méthodique, afin d’en
tirer la jouvence sacralisatrice et salvatrice.
Les fondamentaux du Quiétisme sont à la fois une demeure spirituelle et
un champ paradisiaque, d’où s’énoncent, et s’annoncent à la fois, les
axiomes sanctissimes de l’Etre divin. A ce propos, Papa Assane DIOUF
nous invite à plonger dans l’océan charismatique de la sapienta coranique,
par le biais du Vrai par le Vrai, que ni la raison ni la prétention ne peuvent
cerner. L’auteur, penseur éclairé, est aussi un intellectuel responsable et
pondéré. Il nous apporte dans ce livre une relecture de la Gnose sous
l’éclairage seigneurial de la Tidjâniya.
Sa méthodologie est fondée sur une réévaluation des enseignements de la
philosophie classique et singulièrement des axiomes du siècle des lumières.
A cet égard il démontre que Heidegger s’est noyé dans l’océan tumultueux
de questionnements complexes et néantiels (référentiels au non être). Hegel
s’est cramponné au logos tout le temps en voulant se débarrasser, dans
l’impossible, du réel trop concret pour être vrai. Sur le Kantisme inquiétant,
qui pose l’éternel questionnement de l’aventurisme rationnel, l’auteur nous
décille les yeux du cœur, en dessinant dans ce livre de métaphores et de
paraboles, la carte universelle du droit d’être et de devenir, dans le prisme de
la co-naissance Soufique.
Pour lui, il ne s’agit pas de se projeter dans l’autre pour être, car c’est
encore philosopher comme Heidegger pour fuir le statut de la volonté d’être.
L’humanisme moderne, avec ses prétentions universalistes et para-
spirituelles, inscrites dans une trame de désacralisation et de narcissisme

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coupable, est dénoncé par l’auteur avec une rare éloquence digne de l’Imam
Ghazali, à l’instar de Cheikh Ibn Arabi (Dieu les Agrée).
Celui qui lit ce livre peut à prime abord être fasciné par son langage
académique. La cohérence mystique qui émane des thèmes élaborés, avec
une fermeté initiatique teintée de candeur et de sagesse, est remarquable.
L’auteur est considéré par ceux du dedans comme très attentif au Soufisme
Vrai, dans le prisme de la modernité. Il explicite les fondements du
tidjânisme originel et montre sa suzeraineté et sa prééminence sur toutes les
confréries islamiques.
Commenter ce livre est une tâche lourde car chacune de ses lignes est une
orfèvrerie multidimensionnelle aux parures multicolores qui apporte aux
esseulés, aux assoiffés, aux extatiques, le réconfort et la sérénité.
L’ouvrage est une mine florissante d’enseignements mystiques. L’auteur
y expose la doctrine essentielle du soufisme dans l’amplitude coranique, et
ce, dans la continuation dynamique d’une somme d’énoncés traditionnels.
En effet, se référant au Saint-Coran et à l’enseignement du Saint Prophète, il
nous expose la théorie vraie et évolutive de la Haqîqatul Muhammadiyah (la
réalité mouhammédienne). C’est ainsi que pour lui, la lumière
mouhammadienne est d’une indicible et profonde réalité.
L’auteur affirme, entre autre, que les lettres gouvernent les univers ; elles
en sont les sphères d’où procèdent les différentes spécificités de l’existence,
sous tous ses aspects. Relevons, notamment, que l’éminence de la pensée de
l’auteur est mise en relief par sa majestueuse maîtrise de la relation entre les
phonèmes et les nombres. A l’instar de Cheikh Abdoul Aziz Dabbagh Al
Maghribî (DA), Papa Assane DIOUF note que « La Voie droite est la seule
justification de l’existence de la créature contingente ; c’est celle de la
promesse de l’anoblissement véritable et absolu. Elle est un pont entre l’Alif
d’Allâh et le Sîn d’UNSIYA (toponyme du Légataire Universel dans le
processus de la Création), entre la compassion, la mansuétude et la
miséricorde divines d’une part, et l’authenticité du message ahmadien
d’autre part ».
Nous pouvons également constater que la "thématique de la Lettre
Cachée" (référentielle à la Gnose opérationnelle) est conçue et formulée par
Papa Assane DIOUF dans un style qui évoque Ibn Arabi, Roûmî, Hâfiz, et
fondamentalement le Maître des maîtres, le centre démiurgique des
intelligences suprématielles, le rédempteur triomphal du magistère des
Connaissants, le vicaire de la prophétie, Seydina Ahmad Tidjânî Cherif, Pôle
incontesté et incontestable de tout temps et pour tout le temps (RTH).
Le Vicariat prophétique est actualisé du dedans et du dehors par la
confrérie Tidjâniya. Il est vrai que pour le soufi, la quête de Dieu doit être
mue par les feux de l’amour, qui embrasent les cieux et la terre. Car il ne

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saurait exister d’autre être que Dieu (SHT), causaliteur de toute chose. Il
n’est d’élu que le Saint Prophète qui est l’amour divin, ou causalité de
l’existentiation de toute chose. Finalement le sens des secrets de l’amour et
des étincellements fusionnels entre les amants et l’Aimé, le principat de la
sauvegarde du Tawhîd, c’est assurément Cheikh Ahmad Tidjânî (DA).
En vertu de cela, l’auteur nous montre que la Tidjâniya est une. Elle est
salutairement typifiée par un seul Maître, Cheikh Ahmad Tidjânî Cherif
(RTH). En effet, tous ses disciples (considérés comme de Grands Maîtres et
cités dans plusieurs sections du livre) tirent leurs gradations mystiques de
Cheikh Ahmad Tidjânî, Sceau de la sainteté mouhammadienne (RTH). Cette
affirmation est le critérium incontournable de la doctrine tidjani.
Dans le présent ouvrage, l’auteur nous invite à cheminer dans la voie
lumineuse et béatifique du zikr des Noms divins. Et c’est ainsi qu’il explicite
les différents tableaux dévotionnels de la Fatiha, de la Salâtoul Fâtihi et de la
Diawharatoul Kamâl.
La science, dans ce livre, est largement convoquée pour démonter l’erreur
des rationalistes qui radicalisent le ratio au détriment de l’esprit. Ainsi
l’esprit de justice qui anime l’auteur le pousse à essayer, pour les initiés
vrais, les 78 lettres syriaques du Saint Coran. La Tidjâniya apparaît comme
la république des véritables soufis ; la doctrine des véridiques et l’essence du
vrai soufisme (ascétisme) dépouillé de toute facétie et de surnaturalité
magique.
Ce qui est intéressant dans ce livre, c’est la clarification du rôle de la
Prophétie mouhammadienne, de la Sainteté ahmadique, dans la Demeure
illuminative des Théophanies et des Epiphanies originelles. Le rôle du Pôle
Suprême ou Ghaws, illustré par les Compagnons de la Caverne, est explicité
par le Pèlerin spirituel qu’est Papa Assane DIOUF, de manière claire et
précise. En effet il montre que l’Amour, la Compassion et le Savoir sont les
trois éléments essentiels de la Gnose.
L’auteur est un gnostique tidjânî qui peut dérouter les scientistes du
moment ou les raisonneurs cartésiens sans foi. La philosophie est une
démarche souvent trop acrobatique, qu’on peut assimiler à un dragon à la
queue coupée qui nage maladroitement dans les eaux troubles de l’intellect.
L’Imam Ghazali en fait un être mutilé, qui se perd dans les conjectures d’une
raison amorphe et dépouillée de la vie de l’esprit. Cela est contraire à l’esprit
du Coran et de la Sounna. D’ailleurs le nom de philosophe s’applique
traditionnellement à un sage solitaire qui, comme Diogène de Sinope,
cherche dans son tonneau (dominium rationnel) le sens de la vie.
De nos jours, la philosophie est passée de la spéculation à l’appropriation
d’idées arbitraires qui attaquent la cité moderne avec l’arme de l’impudence
intellectuelle et de la raison, sans raison. Les philosophes sont pleins de

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préjugés à l’égard des soufis. Car préjuger, c’est méconnaître la vérité
expérimentale. C’est même présumer de son "pouvoir" ; c’est en quelque
sorte probabiliser l’avenir dans l’incertain. On se demande d’ailleurs si les
philosophes modernes ne forment pas les piliers préjudiciels de la quête de la
vérité. D’ailleurs Papa Assane DIOUF a dénoncé sans contours le caractère
déicide de l’exotéricité de certains théologiens paradoxalement frères de
certains penseurs occidentaux ; ce sont plus au moins des émanatistes
décadents.
Sachez en outre que l’existentialisme n’a jamais été un mode de pensée
opérationnel. Car, ce qui le préoccupe, c’est l’être de la raison. Jean WALL
dit « qu’exister signifie par lui-même qu’une chose a consistance à partir de,
c’est-à-dire à partir d’autre chose. Il s’agira de savoir à partir de quoi ce
qui existe aura son existence : à partir du néant, comme le pense Heidegger,
à partir des causes comme le pensaient les scolastiques. Existere signifiait
pour eux : ex alio sistere ».
Ce point de vue est trop insuffisant pour Sartre, qui référencie l’existence
de l’être au choix d’exister. Par ailleurs, celui qui aurait pu être un grand
soufi, Heidegger, s’est fourvoyé en croyant que l’existant est celui qui se
tient ou qui surgit à partir de … Cela a abouti à un compendium de
néologismes héctoriens tels que "Dasein", "Menshein", qui rappellent
d’autres "constructs" comme "du dedans", "en soi", jadis tant prisés par de
grands penseurs comme Averroès, Avicennes parmi tant d’autres, qui sont
allés beaucoup plus loin.
Papa Assane DIOUF est à coup sûr un esseulé, c’est-à-dire un chercheur
pugnace, qui nous aide à comprendre que la structure primitive de l’Univers
ne peut être comprise que dans la connaissance vraie, projective,
captationnelle, élective et illuminative de la sapienta mystique. Pour l’auteur,
même si l’isotropie et l’homogénéité sont mises en exergue par la physique
théorique, il faudrait tout de même dépasser les indices de causalités
premières.
L’essentiel est de "s’extraire" du module illusoire des instances pour
renaître dans la vie de l’esprit, qui n’est ni d’Orient ni d’Occident.
L’Univers, selon lui, n’est pas un édifice d’étages cubiques semblables à
l’acropole. Nous savons par expérience, que l’auteur comprend la causalité
fonctionnelle des "états crépusculaires" et des "dominiums spirituels", pour
avoir vu avec l’œil de la certitude, la lumière unidimensionnelle de "l’être
indivis", dans son amplitude seigneuriale, typifiée par le Saint Prophète
(PSL).
Les fondamentaux du Quiétisme tidjâni offrent, donc, un moyen salutaire
pour décoder les signes annonciateurs du message divin. Qu’est-ce que le
zikr ? Quels sont ses fondamentaux ? Qu’est-ce que la Maîtrise spirituelle ?

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Quels sont les signes fécondateurs de la sagesse coranique ? Est-il bon de
nier la science ? Faut-il la dépasser ? Pourquoi ? Comment ? Qu’est-ce que
la sainteté mouhammadienne ? Quelles sont les conditionnalités requises
pour obtenir l’Illumination ?
A tous ces questionnements, le chercheur Papa Assane DIOUF, dans ces
conditions, répond avec sagesse et prudence, par une logique cohérente.
En définitive, à l’heure où l’Islam est désacralisé par des us et coutumes
dignes du paganisme néronien, un homme s’appuie sur les enseignements
authentiques du fondateur de la Tidjaniya et adresse un rappel au pèlerin
spirituel : « ce qu’il faut accepter, c’est que les communautés dominées ou
assujetties ne le sont, du point de vue des épiphanies, qu’en fonction de leur
propre léthargie ; la signification ésotérique de la domination politique, ou
culturelle, est celle d’une situation propice à la repentance accordée par le
Créateur (SHT) à des Croyants sujets à l’errance (ou à la mécréance), ou à
des peuples infidèles dans le dessein de leur inculquer les bases de la
théodicée.
A l’opposé, la domination active politique, économique ou culturelle est,
sous l’angle des épiphanies, une épreuve grandissime imposée par Dieu
(SHT) au conquérant, dans le dessein de le conduire à sa perte, ou au
contraire dans celui de lui ouvrir de réelles perspectives de salut, à travers
la prise de conscience sereine de l’imparité de la seule Souveraineté
transcendante, celle du Créateur (SHT)".
Fidèle à l’orthodoxie sunnite et malékite, l’auteur ne manque pas
d’affirmer à sa manière et avec conviction l’impérieuse nécessité pour tout
enseignement ésotérique de s’établir dans les canaux consacrés par les
oulémas et le consensus.
Ainsi il estime que, les imams, les oulémas et les chouyoûkhs consacrés
par leurs communautés, selon les règles établies par les traditions
authentiques, sont les guides des croyants. Ils sont les dépositaires du flux
sanctificateur de la Présence prophétique. L’auteur ne prétend en aucune
manière disposer de telles prérogatives. Son ouvrage est une revue de
questions, un peu comme s’il a voulu partager avec ceux que les arcanes de
la Tidjaniya intéressent, les fruits provisoires d’une quête d’information
assidue auprès des Maîtres d’un ordre religieux auquel ses parents et grands-
parents, comme lui-même, sont affiliés.
Poser un acte de foi, ce n’est pas faire du prosélytisme confrérique ; c’est
encore moins mettre en cause la validité des statuts religieux consacrés. La
Volonté divine n’étant pas soumise aux règles et lois des logiques
conventionnelles humaines, chaque école confrérique est comme telle, une
singularité ; la cohérence interne de ses postulats ne met guère en cause celle
des autres. Par ailleurs, l’auteur proclame ici et maintenant que son approche

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de la Tidjaniya est de nature strictement spirituelle, à l’exclusion de toute
autre considération. Sous ce rapport, les canons, tableaux et autres
configurations numériques ou synthétiques utilisés dans le texte sont d’une
haute portée pédagogique.
Louange à Dieu Seigneur des Mondes. Paix et Salut sur le Prophète
Mouhammad, sur sa famille et ses compagnons. Et sur eux le Salut.

Cheikh Ahmadou TALL


Serviteur de Dieu et Chantre du Saint Prophète

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Bismillâhi Rahmâni Rahîm
Al hamdou lil Lâhil lezî hadânâ li hâzâ
wamâ kounâ li nahtadaya law lâ ane hadânâ Lâh
Wa salal Lâhou alâ Sayidinâ Muhammad ‘abdika wa nabiyika
wa rasûlika an nabiyil umiyi wa alâ âlihî wa sahbihî wa sallama taslîman

AVANT-PROPOS

Un discours à caractère religieux peut-il être d’actualité en ce début du


XXIème siècle ? La réponse à cette question est nécessairement plurielle, car
la condition de l’homme reste ce qu’elle a toujours été, malgré les progrès de
la science et les prouesses de la technologie. Qui est plus, ce progrès et ces
prouesses rendent encore plus poignant le statut de l’être-homme, à la
mesure de l’élargissement de l’horizon de nos connaissances et de nos
perceptions.
L’instruction dudit statut ne peut en conséquence être abandonnée aux
bons soins de la seule philosophie, dont la marque insigne est de toujours
référer de manière implicite ou explicite aux substrats idéologiques forgés
dans le prisme déformant des antagonismes sociopolitiques et économiques,
ou d’être construite sur un mode spéculatif, comme dérivée au énième rang
des théories générées par les mêmes antagonismes.
Les théories philosophiques n’ont qu’un intérêt anecdotique pour la
problématique et le statut de l’être-homme qui est la question centrale de la
religion. Ces théories auront fait cortèges, au plan historique, à
l’épistémologie, entendue comme le concert des cheminements intellectuels
et des procédures d’acquisition de connaissances. Pour la religion,
l’épistémologie est digne d’intérêt parce que l’une et l’autre se projettent au-
delà des contingences et tendent, constamment, à dévoiler ou à s’incruster
dans l’universel.
En ce début du XXIème siècle, l’idée-force de l’épistémologie est la
disqualification du raisonnement hypothético-déductif comme unique
panacée du savoir. Cette prise de position fait suite à toute une série de
découvertes, successivement rendues par des concepts tels que structures,
univers chaotiques, objets fractals, etc.
Du point de vue discursif, ces découvertes sont étroitement liées à la mise
en œuvre de procédures intellectuelles spécifiques tels que : la
déconstruction/reconstruction, les géométries non commutatives, et les
algèbres déformées. Nous définirons et ferons l’économie de ces concepts et
procédures dans le corps du présent ouvrage. Or donc, la notion de

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singularité qui regroupe ces procédures et notions nouvelles a été formulée
et utilisée par le fondateur de la Tidjâniya dans ses écrits comme dans le
corpus secret de son enseignement.
Il ne peut y avoir une meilleure illustration de l’actualité du discours
religieux !
La leçon (d’ordre idéologique cette fois) qu’il faut en tirer, est qu’il se
produit, de par le monde, sous nos yeux, une révolution culturelle
d’envergure qui remet en cause les schémas usuels de l’acquisition du
savoir, autant qu’elle a institué la relativisation de ce savoir lui-même.
Désormais, ce qui est intellectuellement correct, ce n’est pas seulement ce
qui est de l’ordre de la linéarité, c’est aussi ce qui est chaotique ou fractal, de
même que le virtuel (ce qui est immatériel) est devenu l’assiette
incontournable des progrès du futur. Pour traiter des fondements de la
doctrine Tidjaniya, nous avons choisi l’épistémologie moderne comme
instrument d’analyse.
Cela ne tend nullement à légitimer l’enseignement de la religion par les
découvertes de la science, mais à introduire des modèles explicatifs
pertinents et récents, dans l’exposé des invariants et des fondamentaux du
tassawûf en général et de la doctrine de la Tidjâniya en particulier.
Au bout du parcours, la modernité pour ne pas dire l’actualité du discours
religieux dans son ensemble peut être constatée, et l’adepte ou le fidèle est
réconforté dans sa sérénité, face au manque de discernement des
contempteurs de la religion de Notre Seigneur Mouhammad (PSL).
En ce qui concerne la doctrine de la confrérie Tidjaniya comme telle,
nous avons circonscrit son champ sémantique, dans le chapitre introductif du
présent ouvrage. Le quiétisme (en arabe : as sakîna) est le concept qui s’est
imposé à notre compréhension pour une qualification aussi exacte que
possible de la position spirituelle de cette confrérie. L’examen direct et
approfondi des principales thèses du fondateur n’est pas étranger à cette
qualification.
Ces thèses sunnite et malékite (donc orthodoxes) font droit à tous les
articles du dogme, sans concession aucune, autant qu’elles prônent l’effort
continu d’adaptation du droit canonique (charria) aux conditions de
l’époque, et le souci constant de la recherche individuelle de la perfection
dans l’adoration du Créateur (SHT).
Le reste, tout le reste, s’impose alors comme l’expression de la volonté de
Celui (Dieu – SHT) dont l’harmonie universelle manifeste la Toute-
puissance. Le quiétisme est une doctrine de l’instant (en arabe : al hîne).
Cette doctrine du fondateur s’appuie sur une vision circulaire du temps.
Celui-ci n’est pas réparti entre le passé, le présent et le futur ; l’instant est

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aussi la prééternité et la perpétuité. La responsabilité du croyant est ainsi
constamment engagée ; il répond à tout instant de ses actes, de la même
manière que la sollicitude de Dieu (SHT) lui est acquise sous ces conditions.
La question qui vient à l’esprit lorsqu’on prend connaissance de cette
doctrine, est celle de ses fondamentaux. Le présent ouvrage s’attache à
indiquer des repères susceptibles d’aider les pèlerins spirituels ou le
chercheur profane à se faire une idée de ces fondamentaux que la Tidjaniya
partage en partie avec toutes les confréries.
Ce trésor commun est notamment l’objet de la deuxième partie du présent
ouvrage : la lettre et l’esprit du culte sont le patrimoine de tous les
musulmans. Les marqueurs confrériques viennent, ensuite, selon les
sensibilités (mais aussi les dons et mérites des différents guides). Ces
marqueurs ont, essentiellement, des caractéristiques ésotériques1 et
mystiques2. Pour ainsi dire, les fondamentaux constituent la partie invisible
de l’iceberg qu’est une doctrine religieuse, à côté du dogme qui en est la
partie émergée mais qualitativement moins importante.
Le décryptage des marqueurs confrériques est rendu difficile par leur
nature ésotérique et mystique. Par la volonté de Dieu (SHT) nous avons
bénéficié de la sollicitude de quelques maîtres soufis qui ont bien voulu nous
instruire de l’essentiel dans ce domaine. Il s’agit en particulier de As Saïd El
Hadj Malick Dia (RTH), disciple et héritier spirituel de Cheikh Ahmad
Diagne Dâhira (RTH), qui tenait ses pouvoirs mystiques d’El Hadji Mbacké
Tandiang et de Mawlâya Ousmane (RTH) de Tim-Boukoutou. Nos chaînes
d’affiliation à la Tidjâniya ou de consécration dans cette voie, passent
invariablement par le Vénéré Saïd Hadj Malick Sy (QLS) et aboutissent à
son père spirituel putatif Cheikh Oumar al Foutiyou Tall (QLS) 3.

1
Esotérique : dont la compréhension est réservée à une minorité ; caché ; non manifeste ; le
contraire de ésotérique est exotérique.
2
Mystique : dérivé de mystère ; mystère = réalité pouvant être expliquée par la croyance ou la
foi.
3
Ces maîtres de nos chaines de transmission sont tous ouest-africains.

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PARTIE I : METHODOLOGIE GENERALE

1.1 Introduction
Bien des ouvrages ont été consacrés à l’ésotérisme et aux confréries
musulmanes. Il est par conséquent illusoire d’envisager dans ces domaines
une démarche novatrice à proprement parler. Pourtant, les travaux dont
l’objet est l’archéologie approfondie de la doctrine d’une confrérie à partir
des fondamentaux de la Tassawûf (ou soufisme) ne font pas légion.
Le présent ouvrage s’inscrit précisément dans cette perspective là. Sa
rédaction a été motivée par le fait que les chercheurs en anthropologie
religieuse ou sociale sont confrontés aux silences ou aux lacunes des textes
de référence dans le domaine en cause, lorsqu’ils souhaitent effectuer des
comparaisons, toujours utiles, pour réussir les cadrages culturels actualisés
que requiert leur profession.
A la vérité, s’agissant de l’Afrique de l’Ouest, les rares tentatives de
cadrage doctrinal4 que nous connaissons, n’abordent l’apport culturel de
l’Islam en général que de manière très superficielle, et l’Islam n’y est jamais
présenté comme un élément fondamental de l’héritage culturel des Africains
de l’Ouest5 ; c’est juste s’il n’apparaît pas comme un patchwork bigarré
d’oripeaux idéels sans consistance et, surtout, sans lien objectivable avec les
patterns originaires.
Le mode dominant du traitement de l’information relative aux confréries
est notoirement dérisoire. Il l’est d’autant plus que celles-ci sont censées
avoir prospéré en manière de réaction à la phase violente de la colonisation
de l’Afrique Noire au XIXème siècle de l’ère chrétienne.
Il s’y ajoute deux traits qui renforcent cette fâcheuse impression : d’une
part la production littéraire des Maîtres de confréries, quoique abondante, ne
témoigne pas, dans son ensemble, d’une vision ou d’un projet personnalisé
de gestion affranchie du monothéisme par les Africains ; d’autre part, hormis
des pétitions de principe sur l’ancienneté de la présence de l’Islam en
Afrique (on pense au célèbre pèlerinage à la Mecque de Moussa Kangou au
Moyen Age et au rôle historique de la Cité-Etat de Tim-Boukoutou, comme
foyer de diffusion de la culture islamique, avant et après les Askyas au
Moyen Age), le monothéisme n’est jamais convoqué pour expliquer
l’actualité et les faits historiques récents ou appartenant au passé plus ou

4
Voir notamment Monteil (Vincent) : L’Islam Noir ; Paris ; Seuil ; 1980 ; 465 pages ; et S.H.
Nasr : Essai sur le soufisme ; Paris ; A. Michel ; 1980 ; 145 pages.
5
L’oeuvre doctrinale des guides historiques (El Hadj Omar Tall et El Hadj Malick Sy) de la
Tidjâniya constitue à cet égard une exception notoire.

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moins proche ; il l’est encore moins lorsque les experts "glosent" sur une
prétendue personnalité de l’Africain.
Dans ces cas, on déterre, autant par commodité que par condescendance,
les bons vieux lieux-communs des Africanistes, c’est-à-dire "des rapports
fusionnels" avec la nature et des fratries ethno-centrées, avec comme
corollaires, toutes les formes possibles et imaginables de prétendues
solidarités communautaristes, le tout bâti sur des soubassements pseudo-
religieux et pseudo-spirituels : le polythéisme, les rites initiatiques, les
masques et les "pensées syncrétiques".
Tous ces clichés étriqués, contribuent au brouillage de la dynamique
réelle de l’Islam et des confréries en Afrique de l’Ouest, au point où la
Oumma elle-même ignore, dans son écrasante majorité, que les replis de
l’âme ouest africaine sont riches du limon apporté en Abyssinie par
l’Ambassade dépêchée auprès du Négus Khaïssar par N.S Mouhammad
(PSL), sous la conduite du Compagnon Jahfar B.A. Taleb (RTH).
En ce qui concerne l’histoire des hommes, et ceci est surtout valable pour
la chronologie longue, les faits s’emboîtent les uns dans les autres en un
faisceau de précédences rigoureuses, dans lequel chaque évènement est à sa
place. Ici, le hasard n’a aucune place comme le montre l’évocation de la
réalité de la Table Gardée dans la seconde partie du présent ouvrage.
L’Ambassade de Notre Seigneur Jahfar Boun Abou Taleb (RTH) a semé
les germes du monothéisme sans concession en Afrique, et c’est un
descendant du Prophète (PSL) par son petit-fils Notre Seigneur Al Hassan
(RTH) qui a inspiré la Tidjâniya, le mouvement islamique de revivification
spirituelle le plus orthodoxe, douze siècles plus tard, et de nouveau en
Afrique. Nous appréhendons ces deux moments historiques, comme des
temps forts de l’Emmanuel6, un continuum sacré, sur fond de "transferts de
compétences" successives.
La Tidjâniya trouve sa légitimité dans la rationalité de l’Emmanuel. C’est
qu’en effet, le Prophète de l’Islam (PSL) est l’Intellect Premier dont la
concrétion7 par excellence est Le Légataire Universel, le Sceau des Saints, le
Canon Discret8 des existences significatives et contingentes. Si l’Envoyé,
Notre Seigneur Mouhammad (PSL) est la réification9 de l’Intellect Premier
en tant que Lettre de la Prophétie10, son descendant Notre Seigneur Cheikhna

6
Emmanuel musulman : de AMÂNUEL en hébreu, qui signifie Dépôt de confiance ; voir
plus loin la section 2.7 consacrée à ce sujet.
7
Au sens ésotérique c’est un produit virtuel et réel de l’effusion existentielle sainte (la réalité
prophétique).
8
Canon discret : étalon de mesures à caractère ésotérique (repère ou référence)
9
Réification : incarnation
10
Lettre de la Prophétie : Modèle parfait du prophète législateur

18
Ahmad Tidjânî (RTH) 11, l’Africain, a incarné physiquement la réalité du
Légataire Universel12 sous les traits du Sceau des Saints, Régent dans
l’éternité et pour la perpétuité de la tradition mouhammédienne.
L’expansion de la Tarîqa Tidjâniya a été fulgurante, tant son orthodoxie
par rapport au rituel commun (rite et droit canon malékite13) est rigoureuse,
et ses bases ésotériques justes, saines et libératrices, au regard des
fondamentaux de la métaphysique musulmane, toutes obédiences
confondues.
L’Asie centrale, la Turquie, l’Afrique de l’Ouest, le Sahel et le Sahara,
une partie du Maghreb, du Pakistan, de la Chine, de l’Indonésie, de
l’Amérique et des Balkans ont accueilli la Tarîqa Tidjâniya avec la même
ardeur, délivrant ses liturgies caractéristiques, et psalmodiant ses litanies très
typées avec la même régularité, fondée sur une égale conviction quant à leur
force d’épiphanisation14.
Dans ce mouvement ample, empreint d’une quiétude sereine, l’Afrique de
l’Ouest se présente comme une figure de proue, en raison de l’ancrage
millénaire du monothéisme dans son paysage, dans ses mythes, dans ses
rêves, dans ses habitudes alimentaires et vestimentaires et, pour tout dire
dans ses angoisses comme dans ses espérances.
Toutefois, le contexte culturel dans lequel la Loi monothéiste et plus
singulièrement la Tidjâniya ont constitué, depuis des temps immémoriaux,
un limon fédérateur et un régulateur qui a estompé les aspérités des
particularismes infrahumains (ethnocentrisme, tribalisme et autres
différentiateurs centrifuges), l’écriture, médium pour les échanges ou
support des acquis culturels, est réputée d’intérêt secondaire, voire
négligeable, même lorsqu’elle est connue. Et dans ce cas son usage a
longtemps été réservé à des élites.
Voilà pourquoi la doctrine tidjâni, quoique théorisée par ses principaux
propagateurs, est méconnue de la masse des adeptes de la confrérie, en
Afrique de l’Ouest. La production littéraire sur ce sujet reste confinée entre
les mains des descendants des Maîtres des Zawâyâs historiques15.

11
Cheikh Aboul Abbass Ahmad boun Mouhammad boun Moukhtar boun Sâlim Tidjani
(RTH) est le Fondateur de la Tidjâniya; né en 1732/1150 (h) à Aïn Mahdi (Algérie), il est
décédé en 1815/1230 (h) à Fez (Maroc).
12
Légataire Universel : Celui qui est investi de la lieutenance (intérim) prophétique de
l’éternité à la perpétuité.
13
Inspiré par la tradition de l’Imam Malik Ibn Anas qui est l’un des fondateurs des quatre
voies orthodoxes (sunnites).
14
Epiphanie : impact d’odre idéel ou imaginal de la lumière divine sur la conscience
individuelle (ou collective).
15
Zawiya (pl. zawâyâs) : foyer de diffusion de l’Islam ; plus spécifiquement oratoire (ou
mosquée) consacré par un ordre religieux

19
Les seuls ouvrages de vulgarisation disponibles sont des bréviaires à
l’usage des adeptes. Mais quoiqu’on en dise, la scolarisation de masse des
populations dans les langues dites "officielles" des états qui ont accédé à la
souveraineté internationale, le long des quatre décennies écoulées, ouvre des
opportunités réelles pour la massification souhaitable de certains aspects du
Savoir religieux (théosophie).
D’aucuns estiment que les langues dites "officielles" comme le français et
l’anglais ne sont pas aptes à véhiculer avec fidélité des concepts religieux. A
la vérité, les tenants de cette thèse avouent indirectement que leur
connaissance de ces langues n’est que superficielle. Pour illustrer ce propos
je rappellerai que la propagation de l’Islam, jusque dans ses dimensions
ésotériques et métaphysiques, s’est faite pendant des siècles dans les langues
originelles des Africains avec, au besoin, la mise au point ex nihilo de
systèmes de cryptage appropriés.
Je tiens pour indiscutable que les maîtres de Zawâyâs ou d’écoles
coraniques classiques, ou leurs ancêtres, qui ont été ainsi formés, sont parmi
les meilleurs exégètes du Coran et quelques uns des critiques les plus avisés
en sciences religieuses. La décence voudrait que l’on gratifie les auteurs
africains, francophones ou anglophones de capacités intellectuelles au moins
comparables à celles des arabophones, surtout lorsque l’on sait que les
langues européennes de culture véhiculent les concepts et les idéaux de tous
les monothéismes, depuis des temps immémoriaux.
On peut toutefois concéder que le vocabulaire religieux français ou
anglais appartient aux registres des langages techniques ; ce sont des codes
professionnels réservés, auxquels ceux qui prétendent apprendre l’Islam en
français ou en anglais doivent se familiariser. Sous le bénéfice de ces
précautions, l’approche doctrinale de l’Islam comme de ses développements
confrériques en français ou en anglais est parfaitement possible.
Au risque de nous répéter nous assénons que notre propos n’est en rien
une innovation. Bien des ouvrages en français et en anglais sont consacrés à
des thématiques religieuses voisines et, à notre connaissance aucun
anathème n’a frappé leurs auteurs qui, contrairement à nous, ne sont pas nés
musulmans, et ont de l’Islam, le plus souvent, une connaissance livresque,
même si celle-ci est approfondie.
Qui plus est, l’ésotérisme est affaire de foi et d’initiation. Le savoir
livresque seul, quelle que soit son étendue ne suffit pas à s’en pénétrer. Si tel
devait être le cas, le Prophète de l’Islam (PSL) ne serait pas la Lumière des

20
Temps, et le Cheikh Abdoul Aziz Dabbâgh Al Maghribî (RTH)16 resterait un
"illustre inconnu".
Par la force des choses, et à tout le moins en ce qui concerne l’Afrique de
l’Ouest, l’Asie centrale et le Maghreb, les confréries figurent parmi les
principaux canaux de socialisation. Il est donc inadmissible que les langues
écrites d’origine européenne partagées par le plus grand nombre de citoyens
soient disqualifiées, et victimes d’un misonéisme archaïque, dès lors qu’il
s’agit de les utiliser pour propager les fondamentaux des convictions les plus
fortes des hommes et des femmes de ces aires socio culturelles.
Toutes les subtilités philologiques, grammaticales, sémantiques ou
logiques de la langue arabe peuvent être rendues dans les langues latines,
anglo-saxonnes ou locales, pour autant que l’on se donne la peine de
dialoguer avec les vrais Maîtres de Zawâyâs. Les Officiers des Affaires
Musulmanes, pendant la période coloniale ou les experts de l’Ecole Pratique
des Hautes Etudes aujourd’hui en France, sont des sommités dans la
connaissance des doctrines monothéistes, et pourtant ils ne sont pas
originaires de nos latitudes.
Nous devons faire confiance en nos propres ressources intellectuelles, en
nos capacités à nous appuyer sur notre propre génie, pour réaliser la fusion
avec les valeurs sûres du monothéisme, pourvu que ces développements se
cantonnent dans les limites canoniques établies pour les exégèses
unanimement acceptées par les Ecoles religieuses orthodoxes de toutes
obédiences.
Au-delà de cet argumentaire d’ordre linguistique, la présente partie
introductive est aussi et surtout axée sur trois points focaux. Le premier
s’attache à clarifier le concept de "doctrine" ; le second met l’accent sur
l’intérêt qu’il peut y avoir à s’appuyer sur les sciences formelles (plus
communément appelées sciences pures), lorsque l’on essaie d’exposer au
grand public les réalités des phénomènes ésotériques ; le troisième poursuit
le même objectif mais en partant des sciences humaines.
Le souci de mettre l’accent sur une approche interdisciplinaire pour
circonscrire et décrire la dynamique d’un fait de civilisation, est l’empreinte
de l’épistémologie dont la méthode est l’identification des filiations entre
différents domaines de l’activité et de la recherche scientifiques, pour asseoir
une perspective unifiée de la Raison Pure17.

16
Abdoul Aziz Dabagh Al Maghribî : soufi marocain décédé en 1720, dont les dires forment
un compendium publié sous le titre de Kitâb-al-Ibrîz cité plus loin.
17
Raison Pure : signifie dans cet ouvrage, la somme des modalités et procédures de
l’intellection ; le rêve, l’intuition, l’imagination, le sentiment et le raisonnement discursif ou
inductif en font partie.

21
Il est inconcevable, en ce début du XXIème siècle qu’un objet
épistémologique aussi complexe que la religion dont le sujet transcende les
existences individuelles et les siècles, puisse être traité autrement que sous
un angle interdisciplinaire.

1.2 Un Essai d’ordre doctrinal : champ sémantique du concept et


structure de l’ouvrage
Il n’est pas superfétatoire d’apporter des éclairages sur nos propres
choix lexicologiques car, de notre point de vue, des concepts tels que :
religion, dogme, doctrine, ésotérisme et mystique, se recoupent et se
fécondent tout en gardant, chacun en ce qui le concerne, son propre champ
sémantique.
Des données factuelles (historiques) ou supposées telles, et plus souvent
des mythes et des légendes, contribuent à camper les arcanes d’une religion,
laquelle assoit sa pérennité sur des principes et des règles constititutifs d’un
dogme. Par définition, le dogme reflète un consensus a minima ; il est
intangible, pour une religion donnée. Généralement, il inspire un droit canon
qui traite des procédures du rituel aussi bien que des affaires séculières.
L’Islam est une religion monothéiste, construite autour d’un crédo, ou
Tawhîd, lui-même articulé en 5 principaux articles, qui sont les principes
intangibles du dogme. Il s’agit de :
• La shahada : il n’y a de dieu que Dieu (SHT) et
Mouhammad est son Prophète (PSL) ;
• Les cinq prières quotidiennes : aux heures et dans les
modalités prescrites ;
• Le jeûne du mois de ramadan ;
• L’aumône légale ;
• Le pèlerinage à la Mecque (si possible).
L’Islam à proprement parler désigne ces cinq piliers. A ce dogme
s’articulent des arcanes ou conditions de validité de la soumission (ou
souscription) à ces principes. L’ensemble de ces conditions constitue le
champ de la doctrine de l’Islam ; cette doctrine est appelée Imâne ou éthique
du musulman.
Cette éthique, pour les musulmans de rite malékite, culmine (mais ne se
résume pas) dans la volonté de conformer leurs attitudes et comportements
aux enseignements du Prophète (PSL) tels qu’ils sont transmis par les
Savants (oulémas), les Guides (Imams), et la Tradition prophétique
(hadiths).

22
Ce substrat doctrinal initial, a donné naissance dans des circonstances
historiques connues à des rites et des rituels divers18, centrés sur la recherche
de la perfection dans l’adoration de Dieu (SHT) ; cette recherche de la
perfection constitue un chapitre important de l’Islam appelé Ihsân. Ainsi sont
nées les cinq grandes Ecoles de l’Islam dont quatre Ecoles orthodoxes, et
l’Ecole shiite qui comprend plusieurs démembrements19.
Ce souci de perfection est dans un troisième temps, la source des
enseignements spécifiques développés par des "Guides religieux" ou
"Chuyûkhs", singulièrement à partir du moment où la civilisation islamique
a perdu son lustre, sous la férule de souverains (khalifes) attirés par le
néoplatonisme20 et les sirènes de la laïcisation de l’Etat. C’est alors que des
hommes de Dieu (SHT) se sont appuyés sur le corpus ésotérique de la
religion (Wâsi’ât) qui a toujours été transmis dans le plus grand secret, de
maîtres à disciples, depuis les premiers siècles de l’hégire, pour initier les
musulmans, sur un mode sélectif, aux arcanes de ce corpus secret.
Cette initiation aux voies de la perfection est devenue, avec les siècles, de
moins en moins "confidentielle", pour être, aujourd’hui, la filière
polymorphe de socialisation que constituent les confréries. Celles-ci reposent
par conséquent sur le pilier qu’est l’Imâne, et leur vocation est naturellement
d’inspiration exclusivement doctrinale.
Dans le présent ouvrage consacré à la confrérie Tidjaniya, le rituel propre
à cette confrérie n’a pas été décrit. Cela n’aurait été d’aucun intérêt car
l’objet du livre est la spiritualité tidjani à proprement parler, en tant que
système de valeurs liées à une perception définie de l’univers et de l’être-
homme dans cet univers.
Pour les mêmes raisons, les biographies du Fondateur, de ses épigones et
de ses continuateurs ont à peine été campées. Par contre un accent particulier
a été mis sur le ressort intime de ce qu’on peut appeler "la pensée tidjaniya" ;
c’est-à-dire : les fondamentaux du soufisme, les avatars ésotériques de ces
fondamentaux adoptés par la Tidjaniya, et les procédures intellectuelles très
typées qui caractérisent les méthodes d’analyse du Fondateur.
Ce sont là en effet les principaux référents qui distinguent la Tidjaniya
des autres confréries.

18
Ces circonstances comme les contenus et différences des rites et rituels ne sont pas l’objet
du présent ouvrage.
19
Ecoles musulmanes officielles :
- Ecole de l’Imam Malik ibn Anas (école malékite)
- Ecole de l’Imam Abû Hanîfa (école hanafite)
- Ecole de l’Imam Châfî (école chafiite)
- Ecole de l’Imam Ahmad ibn Hanbal (école hanbalite)
- Les écoles shiites (plusieurs variantes).
20
Voir partie III du présent ouvrage.

23
Si le rituel d’une religion est, en tant que consensus, bâti sur des données
factuelles, mythologiques, ou légendaires, il n’en va pas de même des rites
car, en tant que système de valeurs, chaque religion véhicule une manière
d’être au monde ; elle est donc assujettie à l’épreuve du temps qui est
l’échelle véritable de toute Révélation.
Le Fondateur de la Tidjaniya explique dans son ouvrage majeur, sur
lequel nous reviendrons dans le corps du présent ouvrage, que la Révélation
est un continuum d’énoncés référés à un même dogme, et modulant les
rapports de l’Homme avec le Monde. Mais celui-ci étant de nature
chaotique, son dévoilement est un processus évolutif à l’image de la
compréhension que l’être humain peut en avoir.
Les doctrines religieuses sont, ainsi que nous l’avons déjà énoncé, des
voies de perfectionnement de la pratique individuelle et collective, établies
sur les modulations singulières de la Révélation qui est continue ; elles ne
sont pas en porte-à-faux avec le dogme et les arcanes, mais elles sont, pour
la spiritualité d’une époque et pour un collectif plus ou moins étendu
d’adeptes, une lecture actualisée (Tassaruf) du rituel référé.
En cela, toute doctrine véhicule des valeurs intellectuelles et morales,
ainsi qu’une éthique personnalisées. La doctrine Tidjaniya ou voie spirituelle
du Cherif Cheikh Aboul Abass Ahmed Boun Mouhamed Boun Salim Boun
Moukhtar Tidjani (RTH) n’échappe pas à cette règle.
Notre Cheikh est sunnite et malékite ; c’est donc un traditionnaliste pour
qui, cependant, la tradition prophétique ne se résume pas à l’enseignement
des Imâms classiques de son obédience. Il considère en particulier que la
Charria peut et doit évoluer et, il en a administré la preuve à travers bien des
"fatwas"21 qui ont révolté les exotéristes de son époque.
Pour le Fondateur de l’Ordre Tidjanî, "ceux qui croient que tout ce qui est
écrit dans les livres (gloses, exégèses, commentaires) est vrai sont des
bourriques". Car ici et maintenant, le Wâli dont l’existence est le reflet de la
vie quotidienne du Prophète (PSL) et qui, par ailleurs, contemple le secret
bien gardé (As Sirul Masûn) et la réalité occultée (Al Ghaïbul Maknûn) est
indemne de toute méprise ou jugement erratique.
Ses commentaires du Livre-Sacré reposent presque exclusivement sur le
procédé de "l’allusion-subtile dominicale"22, contrairement à la pratique du
Tahwîl23 largement répandue chez les exégètes. Mais "l’allusion subtile
dominicale" est une voie d’excellence réservée à une élite, car les signifiés

21
Fatwa : arrêt rendu par un jurisconsulte
22
Allusion subtile dominicale : dévoilement du sens caché d’un paradigme par connaissance
infuse ou par des procédures de logique formelle.
23
Tahwîl : procédé par lequel plusieurs versets sont mis en perspective réciproquement pour
éclairer le sens d’un énoncé ; on l’appelle aussi procédé de la reconduction.

24
du Livre-Sacré échappent au commun des Croyants en vertu de la
superposition des paradigmes (passés, actuels et futurs) qui les caractérisent.
Les gens de "l’allusion subtile dominicale" ont reçu du Seigneur des
Mondes (SHT) des grâces particulières en vertu desquelles ils ont accédé au
rang de "Guide" des Communautés musulmanes. Par les effets des mêmes
grâces, chacun d’entre eux est en mesure d’établir un corpus initiatique fait
de prières surérogatoires et de litanies inédites, qui orientent l’énergie initiale
des disciples sur le chemin de la véritable ouverture, qui mène
immanquablement à l’apaisement puis à la sagesse, c’est-à-dire à la
considération positive inconditionnelle du monde en tant que reflet de
l’Unicité de l’Existence de Dieu (SHT).
Le cheminement vers l’apaisement est par essence chaotique, parce qu’il
en est ainsi du déterminisme en général. Mais un Guide dans la voie de la
sagesse a certainement su moissonner "l’Amour qui fait mouvoir le soleil et
les étoiles" au long de son cursus, et disposer ainsi d’un viatique
indispensable à une action performante.
La Clémence et la Miséricorde procèdent de la Mansuétude divine mais
ne se confondent pas. La Clémence est la face exotérique de l’Amour
Universel de Dieu (SHT) pour ses créatures, cet Amour étant le sceau de Sa
Volonté (Mashî’a) sous laquelle la Création et l’Existence se déroulent. La
Miséricorde est la grâce singulière sous l’empire de laquelle la purification
des existences s’opère ou non, préalablement à leur dissolution finale dans
l’essence divine.
La Miséricorde est sélective alors que la Clémence ne l’est pas. Les
différences entre les rangs et statuts des serviteurs de Dieu (SHT) sont
imputées à l’intensité de la miséricorde qui leur est accordée par
prédétermination ou selon leur mérite, lequel dépend dans le deuxième cas,
de l’Amour de reconnaissance qu’ils vouent, en retour, au Seigneur des
Mondes (SHT), par le relais de leur Imâne.
Cet amour qui est reconnaissance de la Toute-Puissance du Créateur
(SHT) et corrélativement de sa présence proactive dans les destins singuliers,
est le levier de l’incommensurable Mansuétude divine. Sous ce rapport la
conquête de la Sagesse (Sakîna) est le tréfonds spirituel d’un idéal quiétiste
quel qu’il soit, ce par quoi la doctrine Tidjani s’est distinguée des
mouvements de revivification religieuse (Salafisme) originels.
L’ésotérisme, c’est l’ensemble des déterminants et réalités voilés d’un
dogme ou d’une doctrine. Ces entités et forces sont communément appelées
des mystères. Nous avons évoqué le caractère sélectif de l’aptitude à recourir
à "l’allusion subtile dominicale". Cette assertion introduit la question des
statuts des hommes de Dieu (SHT). Sur la base de leurs niveaux d’aptitude à

25