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1 - Anđal Monika

1
Le réveil va bientôt sonner, mais déjà Vincent est à nouveau éveillé, les yeux grands
ouverts depuis plusieurs minutes. Il les regarde défiler sur le plafond de la chambre où l’heure
est rétroprojetée en caractères gras et rouge. Presque six heures.
À ses côtés son épouse dort encore, lovée sous la couette elle respire doucement en
émettant un léger ronflement. Mais ça ne le dérange pas, au contraire, ça le rassure, ça
l’apaise.
C’est pour elle que le réveil décompte. Lui n’en a jamais eu besoin pour sortir de la
torpeur du sommeil, même quand il travaillait encore, ou qu’il devait se lever tôt pour partir
en vacances. Son horloge interne ne lui a que rarement fait défaut. Mais pour Virginie c’est
différent.
Impossible d’émerger sans entendre le bruit de la radio matinale, d’une maison de
France qui à l’aube diffuse sa litanie d’infos et de chroniques bien pensantes.
Encore un nouveau lundi !
— Bonjour vous écoutez France Inter, nous sommes le lundi 7 janvier et il est six
heures. Jingle !
Aussitôt Virginie expédie la couette et se redresse prestement, puis commence à retirer
les bouchons qu’elle a dans les oreilles, et qui ont un peu préservé son repos des ronflements
de son homme. Elle enfile un vieux gilet posé sur le valet éteint la radio en passant et sort
prestement de la chambre rafraichie par la nuit.
Vincent ramène la couette sur ses épaules et reste dans le noir à écouter au travers de
la cloison qui le sépare de la cuisine, les bruits habituels de la préparation du petit déjeuner.
C’est fou comme l’on devient robotisé à la longue, répétant chaque matin les mêmes gestes,
presque dans le même ordre, sans même réfléchir. La même mécanique, et les habitudes que
l’on prend petit à petit et qui ne nous quittent plus, qui nous bouffent, qui nous rongent
jusqu’à la moelle.
Pour Vincent pourtant, cette belle mécanique s’est récemment enrayée et son train-
train quotidien a été bouleversé, chamboulé, « éparpillé façon puzzle », comme disaient les
Tontons ! Jamais en plus de trente ans il n’avait cessé de travailler. Mais il y a neuf mois il a
reçu sa lettre de licenciement, la première de sa vie professionnelle. Et ça change tout !
Le voilà dorénavant parmi la longue liste des demandeurs d’emploi, des chômeurs
quoi ! Lui qui doucement se rapprochait de la retraite, après avoir bossé pied à pied toutes ces
années, le voilà sur le carreau à cinquante-huit balais. Sacrifié sur l’autel de la rentabilité et
des profits des actionnaires de la multinationale américaine, laquelle d’un trait de plume a mis
un coup d’arrêt brutal à sa trajectoire et celle de ses cent quarante collègues d’infortune. Ça le
hante ! Qui voudra d’un ancien ingénieur en informatique surpayé, face à cette ribambelle de
petits génies tout frais moulus des grandes écoles et bon marché ?!
Pendant ce temps Virginie a terminé son petit déjeuner et s’engouffre dans la salle de
bain. La partie la plus importante pour elle et pour toutes les femmes, se dit Vincent un rictus
au coin des lèvres. Elle n’a qu’une heure pour se préparer et ça n’est pas de trop ! Il faut dire
que c’est une femme élégante, un peu sophistiquée et qui prend soin de son image. Mais c’est
comme cela qu’il l’aime et qu’il est fier de se promener à son bras dans la rue, et de voir le
regard des autres hommes qui se retournent sur son passage. Cinq ans maintenant qu’ils sont
mariés et il l’aime comme au premier jour où il se sont rencontrés, lorsque le hasard de la vie
a permis à leur chemin de se croiser. Tous leurs amis disent qu’ils forment un couple parfait,
qu’ils sont rayonnants et que leur Amour fait plaisir à voir. Mais Vincent sait bien que la
perfection ça n’existe pas et que rien n’est jamais acquis. Il sait que la vie de couple n’est pas
un long fleuve tranquille, et qu’il faut en permanence entretenir la passion qui,
malheureusement s’effrite au cours du temps. Les vicissitudes du quotidien sont parfois
redoutables et l’épreuve qu’ils traversent aujourd’hui pourrait bien faire voler en éclat cette
apparente félicité.
Alors du fond de son lit, les yeux rivés au plafond, tout ça tourne dans sa tête et il sait
qu’il va falloir qu’il se batte pour préserver ce qu’il a et ce coûte que coûte !
—Voilà Chéri, c’est l’heure il faut que j’y aille.
Virginie déboule dans la chambre toute pimpante, belle et parfumée, elle extrait
Vincent de ses songes comme un torrent d’eau fraiche dévalant de la montagne.
Vincent se redresse et l’attrape au vol, l’enlaçant de toutes ses forces pour mieux la
retenir quelques instants encore. Il dépose sur ses lèvres un baiser, puis deux, puis trois mais
déjà elle s’arrache à son étreinte.
— Allez à ce soir mon coeur, passe une bonne journée.
— Toi aussi mon Amour, je t’aime.
— Moi aussi, bisous.
La porte de la maison claque derrière elle laissant Vincent sur sa faim : putain de
lundi!
Il s’extrait du lit encore chaud lentement et enfile son peignoir. Dans la maison la clim
diffuse une douce chaleur qui l’enveloppe et l’aide à faire ses premiers pas vers les toilettes.
Virginie a encore oublié d’éteindre la lumière dans la salle de bain ! il y a quelques temps
encore ça l’aurait fait râler, mais il a cessé de s’évertuer à la changer ; ça fait partie d’elle et il
l’aime comme ça.
Lâcher ! Il faut apprendre à lâcher ! Et avec l’âge ça vient petit à petit. On devient plus
philosophe, plus cool. Fini le temps où jeune papa il faisait marcher ses deux garçons à la
baguette. Aujourd’hui ce sont les petits enfants qui mènent le bal, et il en a deux. Son fils ainé
lui a donné une petite fille : Charlotte. Adorable, espiègle, coquine à souhait et à laquelle il ne
peut rien refuser, en tout cas dans la limite du raisonnable. Lui qui a élevé deux garçons a
parfois des difficultés avec cette petite diablesse.
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2 - Antunović Matea
Et puis il y a Marco, le bambin de sa belle-fille. Pas vraiment son petit-fils, et bien que
les sentiments affectifs ne soient pas les mêmes, il essaie de ne pas faire de différence.
D’ailleurs il s’en est beaucoup occupé lorsqu’il était bébé, sans doute lui rappelait-il sa propre
progéniture. En tout cas, ce dernier l’appelle Papy et ça lui va bien.
Papy, même ses collègues de boulot lui avaient affublé ce sobriquet dans les derniers
temps de son activité. Eh oui mon vieux le temps passe trop vite, se dit Vincent tout en
finissant de pourvoir à son besoin naturel matinal, et qu’il lui faudrait mettre un peu de
renouveau dans sa vie.
Alors peut-être que ce qui lui arrive est l’occasion de rebondir et de retrouver un
nouveau souffle.
En attendant, c’est maintenant à lui de se consacrer au rituel du petit déjeuner.
Et si je changeais un peu tiens dit-il, histoire de casser la routine. Ce matin je vais me
faire un jus d’orange pressé, des oeufs et du jambon avec un bon café noir à l’américaine,
façon jus de chaussette.
Mais quand il ouvre le réfrigérateur, « américain » de surcroit, ses résolutions sont vite
déçues face au malheureux oeuf solitaire qui reste à l’intérieur. Dur-dur de faire une
brouillade ou encore mieux une omelette. Tant pis le changement ce sera pour demain. Retour
au fromage blanc allégé et aux fruits de saison bio qui trônent sur la table, laissés en place par
sa belle, le tout accompagné du traditionnel thé.
Le petit dej expédié, ainsi qu’un rapide brin de toilette, Vincent jette un coup d’oeil à
son portable, mais à part les notifications de pub pour des sites de vente en ligne, RAS. Déjà 8
heures du mat, et il est temps de se mettre au travail. Enfin, de chercher du travail ! Dans un
coin de la maison Vincent s’est aménagé un petit bureau avec son PC et un grand écran qu’il a
ramené de sa boîte. Seuls vestiges de ces années passées à supporter les équipes de terrain
dont il supervisait le travail à travers le monde ; en tout cas une partie. Vincent était un bon
manager, enfin il le croit, et maintenant la seule chose qu’il dirige c’est son avenir, enfin il
l’espère. Trouver du boulot à son âge relève de la gageure, et depuis son licenciement toutes
les heures qu’il passe à scruter les annonces et à envoyer des candidatures ont été
infructueuses.
Mais il s’accroche. Que faire d’autre de toute façon, à part aller braquer la banque du
coin ?
Bientôt deux heures qu’il s’abime les yeux sur son écran, quand la sonnette du portail
retentit.
Il n’attend personne, alors c’est sans doute un importun quelconque ou un témoin d’on
ne sait trop quoi qui veut vendre sa camelote. À moins que ce ne soit tout simplement le
facteur qui lui amène une nouvelle lettre recommandée.
Vincent abandonne son poste et enfile ses pantoufles pour se diriger vers le portail
extérieur de la maison à l’autre bout du petit jardin. Celui-ci fait grise mine en cette saison, les
arbres sans feuilles et la pelouse jaunie et dégarnie font peine à voir.
— J’arrive, dit-il
En se rapprochant de la barrière qui sépare la maison de la rue et s’attendant à voir un
quidam derrière. Personne ! La rue est déserte, calme à cette heure de la matinée où la plupart
des gens sont au travail ou bien au chaud chez eux. Peut-être le fait d’un petit plaisantin qui
fait une partie de sonnette dans le quartier, ou quelqu’un qui s’est trompé d’adresse. Il referme
le portail à clé et s’en retourne se mettre à l’abri du froid. Mais à peine la porte d’entrée
refermée et alors qu’il se dirige vers son bureau, à nouveau le carillon s’affole, une fois, puis
deux. Perplexe et légèrement énervé, Vincent se précipite dehors pour découvrir enfin qui
insiste à ce point.
— Oui, oui attendez je suis là ! Crie t’il
Avançant d’un pas déterminé et plus rapide que la première fois. Mais là encore
personne n’est au rendez-vous. Cette fois-ci relativement agacé il sort sur le trottoir et court
jusqu’au carrefour de la rue qui cingle la maison, espérant voir l’auteur de ce petit jeu. Les
alentours sont calmes. Pas âme qui vive, ni d’un côté ni de l’autre. Il reste ainsi quelques
instants à scruter le voisinage et fait demi-tour, dubitatif.
C’est alors qu’il passe devant sa boite aux lettres et s’aperçoit qu’elle est entrouverte.
Il finit d’ouvrir le battant de celle-ci et découvre un énorme paquet à l’intérieur qui occupe
presque toute la place disponible. Un carton plus exactement, banal, carré, vingt sur vingt,
soigneusement emballé avec de l’adhésif marron. Mais le plus étonnant, c’est qu’il n’y a rien
d’autre dessus. Pas d’écriture, pas de timbre ou de bordereau de transport qui puisse indiquer
l’origine de l’expéditeur et confirmer que c’est bien pour lui. Ou pour son épouse qui
commande régulièrement des trucs sur le Net, bien que ceux-ci soient désormais souvent
livrés à domicile par drone.
De plus en plus étonné, Vincent se saisit du colis, non sans regarder encore autour de
lui, car visiblement celui qui l’a déposé ne voulait pas se faire connaître, et ce mystère
l’intrigue. D’autant plus qu’il a pu ouvrir la boite aux lettres, comme le ferait un simple
facteur. En réfléchissant Vincent se demande ce qu’il doit faire de ce paquet suspect, mais sa
curiosité l’emporte finalement et il décide de l’emporter avec lui. On ne sait jamais, ce sera
peut-être une belle surprise ?
Arrivé dans la cuisine, il tente de trouver des indices et examine le carton sous toutes
ses coutures, le secouant pour essayer de déterminer son contenu, car visiblement ça remue
dedans.
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3 - Belamarić Helena
Il attrape une paire de ciseaux et commence à découper l’adhésif, puis ouvre
délicatement, quand même pas très rassuré et prudent.
À l’intérieur, une lettre en papier kraft et un autre petit paquet constitué de papier
bulles, qu’il dépose sur la table. Il déchire la lettre et en extirpe une petite clé USB attachée à
un porte étiquette sur laquelle est inscrit en lettre capitales rouges :
ASSASSIN
Brutalement son esprit se fige. Machinalement il défait l’emballage à bulles et en retire
son contenu : Un pistolet automatique.
2
Comme un automate, Vincent rejoint son bureau et insère la clé dans le port USB de
son ordi portable.
Un petit voyant rouge s’allume sur la clé indiquant que la communication s’établit.
Aussitôt sur l’écran mural une fenêtre s’ouvre. L’accès au contenu est protégé et un
mot de passe est requis. Vincent reste figé quelques secondes, puis sans même quitter les yeux
du mur, ses doigts s’agitent sur le clavier et une dizaine de petites étoiles remplissent
progressivement le rectangle.
ENTER
C’est tout d’abord un visage qui apparait. Un visage qu’il ne connaît pas, celui d’un
homme d’une quarantaine d’année, blanc, cheveux bruns, plutôt beau gosse, avec un sourire
de vedette américaine et en costume cravate. Sous le visage, un nom, qu’il n’a jamais entendu
non plus : Christophe Salanche.
ENTER
Une photo de ce qui semble être un magasin, une vitrine avec des affiches et une
pancarte au fronton portant le nom de l’homme. En dessous une adresse, ici dans sa ville,
mais qu’il ne connait pas non plus.
ENTER
À nouveau un rectangle qui réclame un mot de passe. Vincent s’exécute de la même
façon et soudain la petite clé émet un léger grésillement, puis le voyant rouge s’évanouit, et le
mur se vide au profit du fond d’écran montagneux habituel.
Vincent la retire de son PC, en arrache l’étiquette et la glisse dans la poche de son
pantalon. Puis il quitte son bureau et retourne à la cuisine. Là, il déchire la lettre et l’étiquette
en petits morceaux qu’il remet dans le carton avec le reste de l’emballage. Il saisit alors le
revolver. C’est un Glock, modèle 20, avec des cartouches de dix millimètres. Une arme
redoutable. Il retire et vérifie le contenu du chargeur qui semble plein de ses quinze
munitions, puis le place dans son dos, serré derrière sa ceinture. Puis il va dans le petit
dressing, choisit une paire de chaussures qu’il enfile rapidement et attrape un blouson. Il
récupère le colis, prend les clés du portail et de sa voiture.
Dehors le soleil commence à réchauffer l’atmosphère, en cette fin de matinée. Il
verrouille la porte d’entrée en apposant sa main sur le boitier extérieur et entend aussitôt les
volets roulants descendre et l’alarme intérieure qui s’initialise. La domotique fait désormais
partie de la plupart des foyers.
Il sort dans la rue et se dirige directement vers l’emplacement des conteneurs à déchets
qui sont à disposition un peu partout. L’écologie et le recyclage sont maintenant devenus
essentiels et rentrés dans les habitudes de tous. Il active la borne de commande qui s’allume et
se penche vers le micro de celle-ci en disant :
— Carton, emballage.
Sur le sol, une trappe s’ouvre alors d’où émerge une benne en métal argenté dans
laquelle il lance son paquet et avec un bref appui sur le bouton OK de la borne elle disparait
sous la chaussée. C’est beau la technique se dit-il en connaisseur !
Il marche ensuite vers sa voiture garée non loin, et en passant devant une bouche
d’égout se débarrasse de la clé USB en la jetant au travers de la grille.
Il rejoint son véhicule, met le contact, active le GPS, et entre vocalement l’adresse
qu’il a mémorisée.
— Veuillez suivre la route en surbrillance. Dans cent cinquante mètres tournez à
droite.
Vincent hésite, puis enclenche la marche avant de sa petite voiture électrique qui
l’emmène sans un bruit vers sa destinée.
Vincent habite en périphérie de la cité, un pied en ville et un autre presque à la
campagne, dans un petit quartier résidentiel préservé. La circulation est fluide. Il faut dire que
le trafic a un peu diminué depuis ces dernières années. L’avènement de la voiture volante y
est un peu pour quelque chose, même si elle est encore principalement réservée aux services
spécialisés de police, de sécurité civile ou de transport en commun et de taxi. Mais de plus en
plus de particuliers y viennent, à condition d’en avoir les moyens. Et pas seulement financiers,
car cela nécessite également une formation spécifique qui commence doucement à se
démocratiser. Le réchauffement climatique, a également poussé le gouvernement et les
individus à revoir les habitudes de déplacement et à favoriser les moyens de locomotion
propres et partagées au dépend de l’individualité. La sacro-sainte voiture a beaucoup perdu de
son aura et les gens privilégient désormais l’air-bus. Petit clin d’oeil à ce que fut autrefois ce
grand constructeur aéronautique européen qui a décliné lentement au fur et à mesure que
l’utilisation de l’avion s’est restreint, devenu source de pollution trop importante et n’ayant
pas su prendre le virage à temps. Seul un grand congloméra sino-américain surnage
actuellement sur le marché des vols internationaux, avec des engins hypersoniques voyageant
à la limite de l’espace. Et puis il faut bien dire que ces petites navettes aériennes sont vraiment
plaisantes, et que de se déplacer à cent mètres au-dessus du sol en toute sécurité a quelque
chose de magique qui plaît aux gens.
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4 - Belamarić Ena
Arrivé dans la cuisine, il tente de trouver des indices et examine le carton sous toutes
ses coutures, le secouant pour essayer de déterminer son contenu, car visiblement ça remue
dedans.
Il attrape une paire de ciseaux et commence à découper l’adhésif, puis ouvre
délicatement, quand même pas très rassuré et prudent.
À l’intérieur, une lettre en papier kraft et un autre petit paquet constitué de papier
bulles, qu’il dépose sur la table. Il déchire la lettre et en extirpe une petite clé USB attachée à
un porte étiquette sur laquelle est inscrit en lettre capitales rouges :
ASSASSIN
Brutalement son esprit se fige. Machinalement il défait l’emballage à bulles et en retire
son contenu : Un pistolet automatique.
2
Comme un automate, Vincent rejoint son bureau et insère la clé dans le port USB de
son ordi portable.
Un petit voyant rouge s’allume sur la clé indiquant que la communication s’établit.
Aussitôt sur l’écran mural une fenêtre s’ouvre. L’accès au contenu est protégé et un
mot de passe est requis. Vincent reste figé quelques secondes, puis sans même quitter les yeux
du mur, ses doigts s’agitent sur le clavier et une dizaine de petites étoiles remplissent
progressivement le rectangle.
ENTER
C’est tout d’abord un visage qui apparait. Un visage qu’il ne connaît pas, celui d’un
homme d’une quarantaine d’année, blanc, cheveux bruns, plutôt beau gosse, avec un sourire
de vedette américaine et en costume cravate. Sous le visage, un nom, qu’il n’a jamais entendu
non plus : Christophe Salanche.
ENTER
Une photo de ce qui semble être un magasin, une vitrine avec des affiches et une
pancarte au fronton portant le nom de l’homme. En dessous une adresse, ici dans sa ville,
mais qu’il ne connait pas non plus.
ENTER
À nouveau un rectangle qui réclame un mot de passe. Vincent s’exécute de la même
façon et soudain la petite clé émet un léger grésillement, puis le voyant rouge s’évanouit, et le
mur se vide au profit du fond d’écran montagneux habituel.
Vincent la retire de son PC, en arrache l’étiquette et la glisse dans la poche de son
pantalon. Puis il quitte son bureau et retourne à la cuisine. Là, il déchire la lettre et l’étiquette
en petits morceaux qu’il remet dans le carton avec le reste de l’emballage. Il saisit alors le
revolver. C’est un Glock, modèle 20, avec des cartouches de dix millimètres. Une arme
redoutable. Il retire et vérifie le contenu du chargeur qui semble plein de ses quinze
munitions, puis le place dans son dos, serré derrière sa ceinture. Puis il va dans le petit
dressing, choisit une paire de chaussures qu’il enfile rapidement et attrape un blouson. Il
récupère le colis, prend les clés du portail et de sa voiture.
Dehors le soleil commence à réchauffer l’atmosphère, en cette fin de matinée. Il
verrouille la porte d’entrée en apposant sa main sur le boitier extérieur et entend aussitôt les
volets roulants descendre et l’alarme intérieure qui s’initialise. La domotique fait désormais
partie de la plupart des foyers.
Il sort dans la rue et se dirige directement vers l’emplacement des conteneurs à déchets
qui sont à disposition un peu partout. L’écologie et le recyclage sont maintenant devenus
essentiels et rentrés dans les habitudes de tous. Il active la borne de commande qui s’allume et
se penche vers le micro de celle-ci en disant :
— Carton, emballage.
Sur le sol, une trappe s’ouvre alors d’où émerge une benne en métal argenté dans
laquelle il lance son paquet et avec un bref appui sur le bouton OK de la borne elle disparait
sous la chaussée. C’est beau la technique se dit-il en connaisseur !
Il marche ensuite vers sa voiture garée non loin, et en passant devant une bouche
d’égout se débarrasse de la clé USB en la jetant au travers de la grille.
Il rejoint son véhicule, met le contact, active le GPS, et entre vocalement l’adresse
qu’il a mémorisée.
— Veuillez suivre la route en surbrillance. Dans cent cinquante mètres tournez à
droite.
Vincent hésite, puis enclenche la marche avant de sa petite voiture électrique qui
l’emmène sans un bruit vers sa destinée.
Vincent habite en périphérie de la cité, un pied en ville et un autre presque à la
campagne, dans un petit quartier résidentiel préservé. La circulation est fluide. Il faut dire que
le trafic a un peu diminué depuis ces dernières années. L’avènement de la voiture volante y
est un peu pour quelque chose, même si elle est encore principalement réservée aux services
spécialisés de police, de sécurité civile ou de transport en commun et de taxi. Mais de plus en
plus de particuliers y viennent, à condition d’en avoir les moyens. Et pas seulement financiers,
car cela nécessite également une formation spécifique qui commence doucement à se
démocratiser. Le réchauffement climatique, a également poussé le gouvernement et les
individus à revoir les habitudes de déplacement et à favoriser les moyens de locomotion
propres et partagées au dépend de l’individualité. La sacro-sainte voiture a beaucoup perdu de
son aura et les gens privilégient désormais l’air-bus. Petit clin d’oeil à ce que fut autrefois ce
grand constructeur aéronautique européen qui a décliné lentement au fur et à mesure que
l’utilisation de l’avion s’est restreint, devenu source de pollution trop importante et n’ayant
pas su prendre le virage à temps. Seul un grand congloméra sino-américain surnage
actuellement sur le marché des vols internationaux, avec des engins hypersoniques voyageant
à la limite de l’espace. Et puis il faut bien dire que ces petites navettes aériennes sont vraiment
plaisantes, et que de se déplacer à cent mètres au-dessus du sol en toute sécurité a quelque
chose de magique qui plaît aux gens. Vincent s’y est adonné une fois ou deux et il a aussi
apprécié. Il faut vivre avec son temps !
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5 - Belina Iva
Même s’il reste encore réfractaire à certaines innovations qui ont envahi la société
actuelle. L’informatique quantique, la miniaturisation et la performance des composants
électroniques, ainsi que l’apparition des nano particules ont décuplé les possibilités et ont
accéléré ce qu’on a appelé la 4éme Révolution Industrielle. L’intelligence artificielle est
partout. Le bon vieux smartphone peut désormais s’implanter directement dans la main, sous
la peau. Des milliers de capteurs connectés nous entourent, dans le ciel, dans les bâtiments,
dans le revêtement des chaussées, dans nos vêtements. On est connecté en permanence avec
l’internet, d’où l’on peut aussi recevoir et partager des informations à vitesse grand V. Des
caméras plus sophistiquées ont été déployées à grande échelle, dans les rues, les bâtiments
administratifs et les magasins. Pour le peu que l’on accepte de partager son identité, ceux-ci
vous reconnaissent quand vous y pénétrez et vous accueillent de façon personnalisée en vous
proposant les articles susceptibles de vous intéresser, suivant vos préférences et vos habitudes
d’achats qui sont connues.
Et ça n’est pas fini ! Chaque année, la puissance des ordinateurs et des logiciels
augmente de façon exponentielle, laissant un champ d’action inépuisable aux chercheurs de
tout poil. Robots et machines de plus en plus intelligents, réalité augmentée ou réalité
virtuelle... Progrès ou aliénation ?
Vincent garde ses distances avec tout ça. Il ne va pas sur les réseaux sociaux, il ne
partage pas ses données personnelles avec le monde entier. Il se refuse le plus possible à être
identifié, pisté en permanence, et se méfie de la reconnaissance faciale. C’est son petit côté
vieux jeu à lui qu’il cultive et revendique.
Pour l’instant il conduit encore sa voiture, y prenant du plaisir comme il l’a toujours
fait et n’est pas prêt à la confier à une intelligence autre que la sienne. Même si l’avènement
du moteur électrique a quelque peu dénaturé les sensations de pilotage et a surtout
définitivement annihilé le vrombissement du bon vieux six cylindres qu’il avait autrefois.
Tout en douceur, il se rapproche inexorablement de sa cible, guidé néanmoins par le système
de navigation, technologie oblige !
Petit à petit il gagne le centre-ville où règne un calme de circonstance. L’hiver s’est
installé, la période des fêtes est passée et la ville semble au ralenti, comme endormie.
Quelques rares passants déambulent sur les trottoirs. Ici des employés municipaux collectent
des détritus juchés sur des aspirateurs high-tech. Là une joggeuse en collants fluo, s’emploie à
bruler des calories tout en semblant parler à son avant-bras.
Vincent avance dans le méandre des rues qu’il connait pour la plupart, ayant
l’habitude de s’y promener parfois au bras de son épouse. Le shopping est une activité qu’ils
partagent volontiers tous les deux. Ils aiment bien venir chiner dans les boutiques tendances et
un peu smart, et ne commandent que très rarement des fringues sur le Net. L’habillement et
l’image qu’ils renvoient est important pour eux, et leurs moyens financiers raisonnables leur
permettent de sacrifier quelque argent à la mode. Disons qu’ils font partie de la classe
moyenne supérieure.
— Dans cinquante mètres tournez à gauche et votre destination se trouvera sur la
droite.
Bien madame ! Le petit véhicule s’engage dans une petite rue adjacente au boulevard
que Vincent remontait jusqu’ alors. Au bout d’une vingtaine de mètres il passe devant
l’adresse recherchée.
— Vous êtes arrivés.
Vincent ne s’arrête pas. De toute façon le stationnement est interdit à cet endroit, pas
moyen de se garer. Il poursuit donc son chemin et décide de trouver une place de parking à
proximité. Après dix bonnes minutes de recherche, il se gare enfin à deux rues de son point de
chute. Il sort, puis verrouille la voiture en apposant sa main sur la portière. L’endroit est désert
et personne ne le remarque. Arrivé devant le magasin, Vincent vérifie une dernière fois sur le
trottoir opposé que cela correspond bien aux images qu’il a enregistrées dans sa mémoire.
Puis, sûr de son fait il traverse la ruelle et pousse la porte.
À l’intérieur, une seule pièce d’environ trente mètres carrés avec une petite porte sur le
mur du fond. À l’entrée, une table ronde en partie couverte d’une pile d’affiches et quatre
chaises. Et dans le coin gauche un bureau où deux personnes s’affairent face à face. L’homme
derrière le bureau semble bien être celui pour lequel Vincent est là, à quelques détails près. La
femme qui est de dos se retourne vers Vincent et l’accueille avec un large sourire.
— Bonjour monsieur, bienvenue à notre permanence. Je peux vous aider ?
Vincent ignore cette dernière, avance de deux pas et lance :
— Christophe Salanche ?
L’homme relève la tête, un peu interrogateur.
— Oui c’est bien moi, je pensais que mes affiches étaient plus ressemblantes. Dit-il
d’un ton à la fois narquois et inquiet.
Sans rien répondre, Vincent dégaine son revolver de derrière lui, le pointe sur
l’homme et fait feu. Une première balle vient se loger dans sa poitrine, le propulsant en arrière
et éclaboussant de sang sa chemise immaculée, son visage et celui de la femme. Il tire une
seconde fois et atteint cette fois la tête dont le crâne vole en éclats répandant os et cervelle
mêlés sur le bureau. Le cadavre s’écroule lourdement sous les cris de la jeune femme. Vincent
dirige alors son arme sur elle. Les yeux exorbités et remplis de terreur, elle cesse de hurler et
fixe son agresseur.
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6 - Cupar Katja
À l’intérieur, une seule pièce d’environ trente mètres carrés avec une petite porte sur le
mur du fond. À l’entrée, une table ronde en partie couverte d’une pile d’affiches et quatre
chaises. Et dans le coin gauche un bureau où deux personnes s’affairent face à face. L’homme
derrière le bureau semble bien être celui pour lequel Vincent est là, à quelques détails près. La
femme qui est de dos se retourne vers Vincent et l’accueille avec un large sourire.
— Bonjour monsieur, bienvenue à notre permanence. Je peux vous aider ?
Vincent ignore cette dernière, avance de deux pas et lance :
— Christophe Salanche ?
L’homme relève la tête, un peu interrogateur.
— Oui c’est bien moi, je pensais que mes affiches étaient plus ressemblantes. Dit-il
d’un ton à la fois narquois et inquiet.
Sans rien répondre, Vincent dégaine son revolver de derrière lui, le pointe sur
l’homme et fait feu. Une première balle vient se loger dans sa poitrine, le propulsant en arrière
et éclaboussant de sang sa chemise immaculée, son visage et celui de la femme. Il tire une
seconde fois et atteint cette fois la tête dont le crâne vole en éclats répandant os et cervelle
mêlés sur le bureau. Le cadavre s’écroule lourdement sous les cris de la jeune femme. Vincent
dirige alors son arme sur elle. Les yeux exorbités et remplis de terreur, elle cesse de hurler et
fixe son agresseur.
— Pitié, je vous en prie, ne me faites pas de mal.
Deux secondes s’écoulent. Deux secondes qui semblent durer une éternité.
Le doigt de Vincent presse à nouveau la détente. Presque à bout portant le projectile
pénètre l’orifice oculaire et pulvérise l’oeil bleu pour ressortir à l’arrière de la tête dans une
gerbe de matière qui vient recouvrir le mur. Le corps tombe au sol dans une mare de sang qui
commence à se former.
Vincent contourne le bureau, pour vérifier que l’homme est bien mort. Pour s’en
assurer tire une troisième balle dans ce qui reste de la tête. Puis il fait demi-tour, s’avance vers
la table ronde où il dépose son arme, et sort comme si de rien n’était.

3
La petite rue est désormais bouclée, comme tout le quartier d’ailleurs, illuminée par
les gyrophares des véhicules de police, aussi bien au sol que dans les airs. Il n’a pas fallu
longtemps pour que quelqu’un passe dans la venelle et découvre la scène macabre, alertant
aussitôt les forces de l’ordre.
Les agents caparaçonnés, bardés d’un attirail impressionnant, arme au poing et casque
connecté sur la tête, filtrent les allées et venues.
Une voiture banalisée s’approche et se range en double file sur le boulevard tout
proche. Un homme en descend, la quarantaine, cheveux clairs et coupés très courts, trapu et
visiblement adepte des salles de musculation à en juger à son poitrail épais qui affleure sous
sa veste. Il traverse le cordon de sécurité, répondant furtivement aux salutations, et se dirige
vers le petit local. À l’intérieur il rejoint l’équipe qui s’affaire à relever les indices. Un des
hommes se retourne en le voyant entrer.
— Bonjour commandant
— Salut Pichard, résumez-moi la situation.
Les deux hommes se rapprochent des corps, évitant de perturber le travail de leurs
collègues, du service scientifique, en combinaison blanche, chargés de collecter le maximum
d’informations.
— Christophe Salanche, quarante-six ans, actuel député du département et en pleine
campagne électorale. Nous sommes dans sa permanence. Abattu de trois balles, la troisième
pour rien, visiblement il était déjà mort. Et sa collaboratrice, Clarisse Vinoy, trente-huit ans,
sans doute un dommage collatéral ! Une seule balle aura suffi. Un tir de pro, il s’emblerait !
Les corps ont été découverts il y’a environ deux heures par un habitant du quartier, qui en
passant a vu la porte ouverte. On finit de l’interroger mais il n’a rien remarqué d’autre. Et on a
ce qui est visiblement l’arme du crime, que l’assaillant a déposé pour nous en partant ! Un
Glock calibre 20, les gars du labo sont dessus. Mais je serai surpris qu’on y trouve des
empreintes ! Nos gars ont commencé à faire le tour du quartier pour interroger le voisinage,
mais pour l’instant personne n’a rien vu. À peine si les coups de feu ont été entendus !
— Ok, des caméras exploitables ?
— Celle du bureau n’est pas branchée. Visiblement ils venaient tout juste de
s’installer. Il n’y en a pas dans la ruelle. On va faire toutes les rues adjacentes pour collecter
ce qu’on peut. À moins que le gars soit un fantôme on devrait pouvoir trouver quelque chose.
— Je veux un topo complet sur Salanche. Assurément, ce type devait gêner
quelqu’un ! Tenez-moi au courant dès qu’on aura les résultats du labo, et si vous avez des
vidéos intéressantes.
— Ok chef !
Le commandant, Fred Ravonski n’est pas du genre à s’étendre. Peu prolixe mais
efficace, il est à la fois respecté et craint de ses hommes. À bientôt cinquante ans, il a petit à
petit gravi tous les échelons pour devenir enfin le patron de la brigade criminelle du district.
Descendant d’immigrants polonais, il a en lui cette froideur et cette rigidité parfois
caractéristique. Célibataire endurci, solitaire et renfrogné, il s’est fait tout seul à force de
rigueur et d’efforts. Discipline mentale et physique qu’il impose aussi à son corps par de
longues et régulières séances de musculation, en poussant sur la fonte. Ses impressionnants
pectoraux lui valent le respect de ses collègues, mais aussi la moquerie de certains qui
l’affublent en coulisse du surnom de boeuf musqué.
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7 - Filipović Lara
Toute sa vie a été consacrée à son travail, sacrifiant pour ainsi dire sa vie personnelle.
Jamais il n’a pu mettre en place une relation pérenne avec une femme et a renoncé il y a bien
longtemps à fonder une famille traditionnelle. Mais aujourd’hui qu’il a atteint son but, il
commence vraiment à ressentir un vide, un manque de plus en plus grand et à se poser des
questions sur son existence. Se tenir éloigné des gens pour mieux se protéger l’a amené à se
refermer inexorablement. Peut-être était-il temps de s’ouvrir un peu plus aux autres.
Mais pour l’instant il doit rester concentré sur son travail. Cette nouvelle affaire
s’annonce compliquée et son flair ne l’a que rarement trompé. L’assassinat d’un homme
public, un politicien a fortiori n’est pas un crime ordinaire et cela ne tardera pas à faire les
choux gras des médias. Il a déjà vaguement entendu parler de la victime. Etoile montante du
principal parti d’opposition au gouvernement en place et pressenti comme en étant la future
tête de file. Ce qui intérieurement le fait sourire en pensant que cette même tête n’est plus que
bouillie informe ! Etant donné les circonstances il ne s’agit probablement, ni d’un crime
crapuleux, ni d’un crime de moeurs. Mais il ne faut surtout pas à cette heure, écarter aucune
hypothèse. Il rejoint sa voiture où il reçoit une première vague de photographes et journalistes
déjà à l’affût. Les nouvelles vont très vite et les médias disposent souvent de petits
informateurs au sein même de la police qui les renseignent en temps réel. Dans ce monde de
communication hypertrophiée, tout est presque instantané, et la course à l’information
primordiale. La chasse au scoop est devenue la priorité des chaînes d’infos qui diffusent en
continu et doivent à tout prix alimenter leur fonds de commerce. Il se fraye un chemin sous
les flashs, assailli par les questions.
— Commissaire, avez-vous déjà des pistes sur le meurtre ?
— Commandant, savez-vous s’il s’agit d’un assassinat politique ?
La tête baissée et protégé par le cordon de police, il s’engouffre dans son véhicule.
Ces journalistes, ils ne doutent de rien ! Est-ce qu’ils croient que j’ai déjà toutes les
réponses ? Et que je vais les partager avec eux ? Il connaît la puissance de l’information, et
des petites phrases lâchées à la débottée. La moindre déclaration pourrait rapidement être
exploitée, divulguée et interprétée voire déformée sur les réseaux à la vitesse de la lumière. Et
de cela il se méfie comme de la peste !
À peine s’est-il installé à son volant que son portable retentit. C’est son patron qui
appelle.
— Bonjour Joe.
S’adressant au commissaire divisionnaire, celui-là même qui l’a mis en place il y a
trois ans, et dont il a la confiance.
— Bonjour Fred, j’imagine que vous êtes déjà sur l’affaire Salanche !
—On ne peut rien vous cacher et j’imagine que c’est pour ça que vous m’appelez !
— En effet, je voulais juste vous dire que cette enquête risque d’être différente de
celles que vous avez menées jusque-là. Nous allons être sous les feux de la rampe de tous les
côtés.
— Oui je sais la presse est déjà sur les dents. Mais, vous craignez d’autres pressions ?
— Je ne sais pas encore, trop tôt pour le dire. Mais ce gars était en vue et sa mort va
faire du bruit. Alors il va falloir être prudent, on ne sait pas quelle merde on va soulever.
— Oui, je comprends ! Comptez sur moi pour être discret !
— Ok, surtout informez moi dès que vous avancez. Bonne chasse !
Il n’a même pas le temps de répondre que son interlocuteur avait raccroché. Ce coup
de fil suscite en lui un double sentiment ; rassurant d’abord, car il sait qu’il peut compter sur
le soutien de son patron ; inquiétant ensuite, car si celui-ci a pris la peine de l’appeler, chose
qu’il ne fait pas d’habitude, c’est qu’il pressent des emmerdes. Les affaires qu’il a eu à traiter
par le passé étaient plutôt banales. Une criminalité ordinaire, composée d’assassinats liés au
banditisme, de règlements de compte au sein du crime organisé, ou du fait de simples citoyens
qui un beau jour pètent les plombs et dégomment leur entourage. En tout cas il a toujours eu
de quoi s’occuper ! S’il y a bien une chose qui ne change pas dans ce foutu monde, c’est la
violence. Lui c’est sûr il n’est pas près d’être au chômage !
4
Vincent est rentré chez lui. Il a fait le voyage de retour comme un somnambule,
conduisant en pilotage automatique. Ne croisant personne sur son chemin, sans se faire
remarquer. Une fois à la maison, il s’est assis sur son canapé, et ressentant une grande fatigue,
il s’est vite endormi.
C’est en sursaut qu’il se réveille soudain, groggy, comme un boxeur victime d’un KO.
Il a la sensation d’avoir le cerveau en compote et la bouche pâteuse, comme un lendemain de
fête trop arrosée. Il a aussi l’impression d’avoir rêvé, mais comme bien souvent, impossible
de se rappeler de quoi ! Son estomac vide lui envoie des messages d’alerte insistants. Il jette
un coup d’oeil à sa montre : 15 heures.
Ça lui arrive fréquemment de faire la sieste, mais en général c’est après avoir déjeuné !
Quelque peu déconcerté par la situation, il décide de ne pas chercher à comprendre, mais
plutôt d’assouvir la faim qui lui tiraille le ventre. Après tout cette période d’inactivité, a créé
chez lui bien des changements d’habitude dont il doit s’accommoder. Il a perdu son rythme où
tout était bien ordonné et calé comme du papier à musique. Ce quotidien commun à la plupart
des gens qui vont travailler tous les jours.
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8 - Jazvić Marko
Désormais, il n’a plus d’horaire à respecter, plus d’obligations, si ce n’est celles qu’il
se fixe lui-même. Et ça n’est pas toujours facile de ne pas sombrer dans la facilité, dans
l’abandon de soi, de rester motivé, combatif et de garder la tête haute. Heureusement, sa petite
femme est là pour le pousser à rester actif et à conserver une discipline de vie correcte. C’est
elle notamment qui l’incite à faire du sport, pour son corps mais surtout pour son esprit.
Vincent n’a jamais été un grand sportif, car en ce domaine il manque bien souvent de
constance. Il a un peu touché à plusieurs disciplines, passant du foot au basket quand il était
ado, au tennis, au squash, à la natation, au VTT, puis au golf et finalement à la marche dite
nordique qu’il pratique aujourd’hui. Un sport qui correspond à son âge et à ses capacités
physiques diminuantes : pas facile de vieillir !
Dans la cuisine, la cervelle encore un peu au ralenti, Vincent s’apprête à se préparer
une collation et commence par se laver les mains dans l’évier. C’est alors qu’il remarque une
petite tâche rouge sur l’extrémité de la manche droite de sa chemise. Ça ressemble à du sang
et ça à l’air d’être récent. Bizarre, il ne se souvient pas s’être blessé ! Il s’essuie les mains et
retrousse sa manche pour vérifier la marque éventuelle d’une coupure. Rien, ni son poignet, ni
son avant-bras ne présentent de traces pouvant expliquer la présence d’hémoglobine. De plus
en plus dubitatif, il fouille sa mémoire et tente de refaire le film de sa journée. Pour
commencer, il est sûr d’avoir mis une chemise propre ce matin, comme tous les lundis et
presque certain qu’elle ne présentait pas de tâches. Ensuite il se rappelle avoir travaillé sur son
ordi et là, il ne voit pas comment il aurait pu se salir de la sorte. Mais après ça devient plus
compliqué et il a du mal à rassembler ses souvenirs. Il fournit alors un effort important de
concentration, comme lorsqu’ on essaie de retrouver le nom du groupe de musique qui passe à
la radio, que l’on connait pourtant si bien et dont la chanson fredonne à nos oreilles. C’est très
énervant et néanmoins on peut faire appel à une appli sur le téléphone, mais pour Vincent il
n’y a que son cortex qui puisse l’aider. C’est justement un son qui revient en premier, celui du
carillon. Oui c’est cela, il y a eu ces coups de sonnettes à répétition et puis il est sorti, et puis
il a cherché sans voir personne, et puis il a trouvé un carton dans la boite aux lettres, et puis…
Et puis plus rien ! Vincent s’assoie à la table de la cuisine pour réfléchir. Ce carton,
qu’en a-t-il fait ? Est-ce en l’ouvrant qu’il se serait tâché ? Qu’y avait-il dedans ? Il se lève
précipitamment et commence à fouiller rapidement autour de lui, cherchant nerveusement à
droite à gauche, passant d’une pièce à l’autre tout en interrogeant son esprit et en se
demandant s’il n’est pas en train de le perdre. Au bout de dix minutes de recherches
infructueuses, il renonce et tombe incrédule, dans le canapé où il se trouvait il y a encore une
demi-heure. Aurait-il rêvé ? Ce serait-il tout simplement endormi et ce colis ferait-il partie de
ses songes ? Ok, très bien, mais comment expliquer cette trace sur sa chemise ?
Vincent est du genre cartésien et il lui faut une explication à toute chose, ça fait partie
de la construction de son intellect. Il y a visiblement un trou noir dans son emploi du temps de
la matinée et ça n’est pas normal. Il ne peut et ne veut pas se contenter de simples
supputations et doit éclaircir le mystère. Il sait bien que son esprit ne tourne pas rond en ce
moment, qu’il n’est plus sollicité normalement par le travail, qu’il a plus de mal à se
concentrer et à mémoriser les choses. Mais là c’est le pompon !
Bon tant pis, pour le moment il a faim. Alors il va déjeuner rapidement et ensuite il ira
marcher et peut-être que ses neurones se remettront en place tout seuls.
Dans la cuisine, la cervelle encore un peu au ralenti, Vincent s’apprête à se préparer
une collation et commence par se laver les mains dans l’évier. C’est alors qu’il remarque une
petite tâche rouge sur l’extrémité de la manche droite de sa chemise. Ça ressemble à du sang
et ça à l’air d’être récent. Bizarre, il ne se souvient pas s’être blessé ! Il s’essuie les mains et
retrousse sa manche pour vérifier la marque éventuelle d’une coupure. Rien, ni son poignet, ni
son avant-bras ne présentent de traces pouvant expliquer la présence d’hémoglobine. De plus
en plus dubitatif, il fouille sa mémoire et tente de refaire le film de sa journée. Pour
commencer, il est sûr d’avoir mis une chemise propre ce matin, comme tous les lundis et
presque certain qu’elle ne présentait pas de tâches. Ensuite il se rappelle avoir travaillé sur son
ordi et là, il ne voit pas comment il aurait pu se salir de la sorte. Mais après ça devient plus
compliqué et il a du mal à rassembler ses souvenirs. Il fournit alors un effort important de
concentration, comme lorsqu’ on essaie de retrouver le nom du groupe de musique qui passe à
la radio, que l’on connait pourtant si bien et dont la chanson fredonne à nos oreilles. C’est très
énervant et néanmoins on peut faire appel à une appli sur le téléphone, mais pour Vincent il
n’y a que son cortex qui puisse l’aider. C’est justement un son qui revient en premier, celui du
carillon. Oui c’est cela, il y a eu ces coups de sonnettes à répétition et puis il est sorti, et puis
il a cherché sans voir personne, et puis il a trouvé un carton dans la boite aux lettres, et puis…
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9 - Jurišić Iva
Et puis plus rien ! Vincent s’assoie à la table de la cuisine pour réfléchir. Ce carton,
qu’en a-t-il fait ? Est-ce en l’ouvrant qu’il se serait tâché ? Qu’y avait-il dedans ? Il se lève
précipitamment et commence à fouiller rapidement autour de lui, cherchant nerveusement à
droite à gauche, passant d’une pièce à l’autre tout en interrogeant son esprit et en se
demandant s’il n’est pas en train de le perdre. Au bout de dix minutes de recherches
infructueuses, il renonce et tombe incrédule, dans le canapé où il se trouvait il y a encore une
demi-heure. Aurait-il rêvé ? Ce serait-il tout simplement endormi et ce colis ferait-il partie de
ses songes ? Ok, très bien, mais comment expliquer cette trace sur sa chemise ?
Vincent est du genre cartésien et il lui faut une explication à toute chose, ça fait partie
de la construction de son intellect. Il y a visiblement un trou noir dans son emploi du temps de
la matinée et ça n’est pas normal. Il ne peut et ne veut pas se contenter de simples
supputations et doit éclaircir le mystère. Il sait bien que son esprit ne tourne pas rond en ce
moment, qu’il n’est plus sollicité normalement par le travail, qu’il a plus de mal à se
concentrer et à mémoriser les choses. Mais là c’est le pompon !
Bon tant pis, pour le moment il a faim. Alors il va déjeuner rapidement et ensuite il ira
marcher et peut-être que ses neurones se remettront en place tout seuls.
-
Pendant ce temps, Ravonski est également de retour à son bureau. Les locaux de la
police criminelle sont installés dans un quartier moderne de la ville. Moderne ne voulant pas
dire neuf, mais réhabilité avec des nouvelles normes environnementales, de nouveaux
matériaux plus propres, une consommation d’énergie réduite au maximum, des toits
végétalisés…. Ces dernières années, l’État a également renforcé les moyens de la police,
maillon essentiel de son fonctionnement dans une société qui n’en a pas fini avec la violence.
Mais en cette fin d’après-midi tout semble calme vu de la large baie vitrée qui s’éclaircit
progressivement au fur et à mesure que la lumière décline et qui laisse filtrer les rayons du
soleil agonisant. Ravonski termine de classer des dossiers qui devront attendre, lorsque son
portable s’agite.
— Oui Pichard. Des nouvelles ?
— Oui chef. Tout d’abord les premières analyses montrent que le pistolet porte bien
des empreintes. Elles sont en cours d’identification et on en saura plus d’ici demain. De plus
on a fait le tour du quartier et pas de caméras de surveillance excepté celle d’une agence
bancaire située à deux rues. J’ai réussi à faire ouvrir l’agence et à récupérer l’enregistrement.
Je suis dessus au labo et je crois qu’on tient quelque chose. Vous devriez nous rejoindre.
— Ok j’arrive.
Du sixième étage, le commissaire descend au deuxième, où sont installés les
spécialistes chargés notamment de décrypter les images ou les disques durs d’ordinateurs. Des
pros de la cybercriminalité qui passent leur vie devant les écrans à triturer des logiciels,
comme le feraient des ados accros aux jeux vidéo. Il sort de l’ascenseur, traverse un couloir et
arrive devant un ensemble de portes transparentes et pose sa main sur la partie droite de l’une
d’entre elle. L’endroit sensible est évidemment sécurisé et les portes d’apparence si fragile
sont en fait composées non pas de verre, mais d’une résine qui les rend quasiment
indestructibles. La porte s’ouvre sur une vaste pièce emplie de bureaux organisés en open
space, avec au centre trois alcôves un peu plus protégées, d’où de l’une d’entre elles, émerge
la tête du grand Pichard. Celui-ci apercevant son supérieur se retourne et lui lance :
— Ha ! Patron venez voir, je crois que notre ami Guy a décroché la lune !
— Ok montrez-moi ça.
— La caméra filme en permanence l’accès à la banque et les allées et venues sur le
trottoir. À 11h45 ce matin, ce gars se dirige visiblement en direction du lieu du crime. Pour
illustrer sa démonstration Pichard invite l’opérateur à lancer le film, où l’on voit clairement un
homme passer, d’abord de trois quart face puis, de trois quart dos en s’éloignant.
— Ok mais qu’est-ce qui vous fait dire que c’est notre tueur ?
Pichard, tout sourire et ménageant le suspense comme un gamin malicieux :
— C’est là que la technique et notre génie ici présent interviennent. Ce que vous venez
de voir, c’est le dessus de l’iceberg. Mais avec les caméras actuelles et une petite
manipulation informatique on peut traiter l’image et découvrir ce qui se cache sous la surface,
un peu comme le ferait le portique qui vous scanne à l’aéroport.
À nouveau Pichard sollicite le technicien qui chatouille l’écran tactile de sa machine
pour modifier l’effet visuel et relancer la séquence. L’individu apparaît alors dans une espèce
de transparence, nimbé de différentes couleurs et lorsqu’il tourne le dos à la caméra on
distingue clairement la forme d’une arme à sa ceinture.
— On doit encore affiner, mais a priori, ça ressemble de très près au Glock qu’on a
retrouvé sur les lieux.
— Ok, beau boulot les gars ! Tirez-moi le portrait du suspect et passez le dans la base
de données au plus vite.
Ravonski laisse ses collègues à leur joie et remonte vers son bureau satisfait, mais
prudent. Il ne faut pas vendre la peau de l’ours trop rapidement. Avoir un visage c’est bien
mais ça n’est pas tout, et il est encore trop tôt pour se réjouir. Car maintenant il faut encore
mettre une identité, un nom sur cette bouille.
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10 - Klopotan Katja
Au même moment, cette même bouille termine sa séance de marche rapide.
Malgré la fraicheur de l’air, Vincent est en sueur et des gouttelettes perlent de dessous
son bonnet qui lui protège ses oreilles et camoufle les écouteurs diffusant dans ses tympans
une musique énergique. Il avance à grands pas, au rythme du balancement de ses bras et
propulsé par ses bâtons. Il fait toujours le même parcours d’environ dix kilomètres en partant
de sa maison pour cheminer sur des petites routes peu fréquentées qui traversent la campagne.
En général, même s’il a souvent du mal à décoller, cette sortie lui procure rapidement un bien-
être physique et psychique, lui permettant de maintenir son corps et son esprit dans une
relative forme.
Mais aujourd’hui, l’effort, la quiétude de l’endroit et la musique, ne suffisent pas à
évacuer son stress et ses pensées se bousculent. D’habitude elles vont et viennent dans sa tête
sans qu’il y prête attention, un peu comme s’il entrait en méditation. Il les laisse naitre et
mourir, sans vraiment réfléchir, passant de l’une à l’autre sans se focaliser. Mais là, depuis
qu’il est parti, il tente désespérément de trouver une explication à cette matinée étrange.
Creusant sa mémoire comme un chercheur d’or le ferait dans un filon prometteur. Ça tourne à
l’obsession, et comme il n’est pas parvenu à ses fins, cela dérive maintenant vers des pensées
plus sombres.
Qu’est-ce qui lui arrive ? Est-ce qu’il perd la tête ? Sont-ce les premiers signes de
vieillesse et de dégénérescence de son cerveau ? Est-ce la fin inéluctable de sa vie qui se
rapproche ?
Vincent a toujours été obsédé par la mort. Par la sienne bien sûr, mais aussi par son
concept. Cette échéance inévitable, ce saut dans l’inconnu, qui a questionné l’Homme depuis
son apparition, et a généré tant de croyances, de superstitions, de peurs. Lui, n’est pas croyant
pour deux sous ! Malheureusement peut-être, car ceux qui croient se rassurent en se disant
qu’un autre monde les attend après, un monde meilleur bien sûr, où ils auront la vie éternelle
sous la protection du créateur. Baliverne que tout cela ! Les religions sont une invention
destinée à pallier l’ignorance. Les premières civilisations vénéraient plusieurs dieux, comme
le soleil, car ils ne savaient pas expliquer l’alternance des jours et des nuits. Les Égyptiens
notamment pensaient que l’astre diurne était une divinité qui partait tous les soirs combattre
les démons nocturnes et revenait en vainqueur tous les matins. Et puis sont venues les
religions monothéistes, consacrant l’existence d’un Dieu tout puissant, à l’origine de tout, qui
un beau jour et pour des raisons qui lui sont propres et que l’on ne connait pas nous rappelle à
lui, dans son grand royaume de paix et d’amour ! Vincent est plus pragmatique et il est
persuadé que l’univers s’est créé tout seul et que bientôt, lorsque l’on aura enfin découvert la
vie ailleurs que sur notre petite planète, toute cette représentation s’écroulera. La
connaissance est la clé de tout.
Mais, pour ce qui est de la mort ? Vincent pense qu’il n’y a rien après. Que le corps
bien sûr disparait et que nos cellules se transforment en autre chose, mais que la pensée aussi
s’arrête. Bien qu’il ait un petit problème avec cela. L’idée que cette merveilleuse machine
qu’est son cerveau puisse stopper à tout jamais, le désole complètement, le désespère même,
le terrorise aussi. Comme la plupart des gens qui ont peur de la mort, il redoute ce moment à
chaque fois qu’il y pense.
Luttant pour évacuer ces sombres réflexions, il se dit qu’il doit se raccrocher au temps
présent et profiter des joies que la vie lui apporte, si éphémère soit-elle.
Il revient à son domicile alors que le jour décline. Se débarrasse de sa tenue de combat
toute moite et se précipite sous une douche chaude et réconfortante. Le sport c’est bien,
surtout quand ça s’arrête !
Une grosse heure plus tard, il se retrouve dans la cuisine à préparer le repas du soir
pour lui et sa chère et tendre.
Cela fait partie de ses nouvelles occupations auxquelles il aime bien s’adonner. Non
pas qu’il apprécie tant de cuisiner, (pour lui tout seul en général c’est vite bâclé), mais pour
son épouse il le fait bien volontiers. D’une part parce qu’il trouve normal qu’elle n’ait pas à
s’en soucier en rentrant d’une journée de travail, et d’autre part car il aime aussi lui faire
plaisir. Et le partage d’un bon repas est une de ces petites choses qui rendent la vie
quotidienne plus agréable. Et finalement il ne s’en sort pas si mal en matière de question
culinaire, bien aidé il faut le dire, du robot high-tech dernier cri, qui connecté au réseau lui
permet d’accéder à une infinité de recettes variées et quasi inratables. Ce soir ce sera poisson
en papillote, accompagné de ses petits légumes bio, carottes et poireaux.
— Coucou mon chéri.
Virginie vient de faire irruption dans la maison comme une tornade, suivie d’un paquet
d’air glacé venant du dehors et d’une trainée de parfum encore vivace malgré dix heures de
labeur. Vincent se précipite sur elle, l’enlace et l’embrasse tendrement, avant de la libérer et
de lui demander :
— Alors mon amour bonne journée ?
— Ouah ! Comme d’hab, plein de boulot, je n’ai pas arrêté une seconde. Suis crevée !
Et toi du nouveau ?
— Non pas grand-chose. Recherches du jour infructueuses, et puis je suis allé marcher
cet après-midi.
Vincent hésite ne sachant ni comment, ni s’il doit aborder le trou dans son emploi du
temps.
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11 - Komarić Nika
Vincent hésite ne sachant ni comment, ni s’il doit aborder le trou dans son emploi du
temps. En général il ne cache rien, ou presque, surtout quand quelque chose le tracasse. Car il
ne sait pas dissimuler ses inquiétudes et cela transparait inévitablement sur son comportement.
Alors que Virginie se débarrasse de son manteau et de ses chaussures, il tourne en rond
autour de la table jusqu’à ce qu’elle réapparaisse et dit d’un air préoccupé :
—A vrai dire j’ai fait aussi une petite sieste, ce matin, disons plutôt ce midi, en fait, je
ne sais pas vraiment quand je me suis endormi !
— Ha ! pas si petite alors, mais c’est que tu en avais besoin ! Réplique-t-elle,
ironiquement, connaissant les habitudes de son époux.
— Oui, je ne sais pas, mais c’est très bizarre, car je me suis réveillé avec la sensation
d’avoir raté un truc.
Vincent ne sait pas comment parler de la tâche de sang, du colis mystérieux, et du fait
de ne pas se rappeler de tous ces actes. Il cherche ses mots et reste bouche bée. Mais déjà
Virginie enchaîne sans vraiment attacher d’importance à l’aspect circonspect de son mari.
— Je ne pense pas que tu aies raté grand-chose mon chéri ! Si ce n’est l’actualité. Tu
as entendu ce qui s’est passé en ville ?
— Non, quoi ?
— Notre député s’est fait tuer avec sa secrétaire. On entend que ça à la radio.
— Notre député ?
— Oui, notre député, tu vois qui c’est ? Salanche.
— Salanche !
En prononçant ce nom, Vincent est soudain tétanisé.
-
La soirée s’est passée, bon an, mal an, discutant de tout et de rien en dégustant le
souper accompagné d’un excellent vin blanc Chardonnet. Vincent a fait de son mieux pour
assurer la conversation, mais son attention n’était que partielle, car une grande partie de sa
pensée était accaparée par cette histoire de meurtre. L’évocation du nom de la victime a
déclenché une vague de questionnement, comme une onde électrique se propageant dans ses
synapses à la vitesse de la lumière, sans pouvoir réellement trouver d’explication. De plus,
comme souvent quand il se passe quelque chose d’important, Virginie a souhaité regarder les
infos à la télé et les quelques images du lieu de la tragédie se sont rajoutées au trouble de
Vincent. Il éprouve une étrange sensation de déjà vu, comme s’il sortait d’un rêve ou lui
reviennent des bribes d’images qu’il n’arrive pas à mettre bout à bout et qui clignotent sous
son crâne.
Désormais couché, il scrute le plafond de la chambre, les yeux dans le vide, attendant
Virginie qui termine de se brosser les dents dans la salle de bain.
Elle apparait enfin, fermant la porte derrière elle pour conserver la tiédeur dans la
pièce, vêtue d’une adorable petite nuisette blanche. Elle se coule sous la couette, se
pelotonnant contre son mari pour mieux profiter de sa chaleur.
—Qu’est-ce qu’il y a mon chéri ? Je t’ai trouvé absent ce soir ! Tu nous fais un petit
coup de déprime ?!
— Je ne sais pas ! J’ai eu une drôle de journée.
— Ça va aller, tu vas voir, tu vas t’en sortir ! C’est normal parfois d’avoir des
moments de doute. Je suis là et je t’aime.
Sur ces mots elle se serre un peu plus encore et attire à elle la bouche de Vincent.
Celui-ci répond d’abord timidement à son baiser, puis se laisse aller, abandonnant volontiers
ses pensées morbides au profit de cette douce étreinte. Leurs lèvres se frôlent délicatement,
puis de plus en plus fougueusement, éveillant dans leur corps tout entier une sensation de
plaisir qui les envahie rapidement. La main de Vincent caresse voluptueusement le cou de sa
partenaire, puis descend sur son épaule, repoussant la bretelle de sa nuisette et faisant surgir
un sein lourd et rond. Il le saisit tendrement, faisant rouler sous ses doigts le mamelon
turgescent et augmentant encore ainsi leur excitation mutuelle. Puis il effleure son ventre et
prolonge jusqu’à ses cuisses d’une douceur qu’il aime tant, pour atteindre son sexe chaud et
légèrement humide, dont il s’approprie l’intimité, arrachant à Virginie un gémissement
évocateur. Cette dernière n’est pas en reste, effleurant le membre désormais épanoui au
maximum de son amant, qu’elle finit par chevaucher. La tête en arrière, les yeux mi-clos et la
poitrine offerte à Vincent qu’il embrasse goulument à pleine bouche. Les deux corps ne font
alors plus qu’un, ondulant à l’unisson, dans un mouvement magique de partage des sens que
seul l’Amour peut créer. Le rythme s’accélère progressivement, faisant battre les deux coeurs
plus fort et amenant le plaisir jusqu’à son paroxysme et la délivrance dans un râle lascif. Puis
Virginie s’affaisse sur le poitrail de son homme qui remonte la couette sur leur nudité pour
prolonger le contact de leur peau, à l’abri du duvet.
Ils restent ainsi de longues minutes, unis et isolés du monde.
Peu importe ce qui se passe ailleurs, seul cet instant compte, et demain sera un autre
jour.
5
Au commissariat central, les équipes s’activent pour tirer parti des indices disponibles
et faire avancer l’enquête. Fred est déjà dans son bureau épluchant les différents rapports que
ses troupes lui ont remis la veille au soir et qu’il a convoquées ce matin pour un premier
debrief. À neuf heures tapantes, tout le monde est réuni dans une des salles de conférence du
deuxième étage. Il y a là son fidèle lieutenant Pichard, bien sûr, et une dizaine d’inspecteurs
de la brigade ainsi qu’un représentant du service scientifique. Ils sont installés studieusement
autour d’une grande table rectangulaire dont l’une des extrémités n’est pas occupée pour ne
pas occulter l’écran géant qui couvre une grande partie du mur du fond de la pièce.
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12 - Magdalenić Vincek Ana
Fred fait son entrée avec, sous le bras un dossier et une petite tablette tactile, et vient
s’installer sur une chaise laissée vacante au beau milieu d’une des grandes longueurs de la
table.
— Bonjour messieurs
Chacun lui répond de concert, dans un méli-mélo de : bonjour commissaire, chef ou
patron, selon ses affinités.
— Bien. Notre affaire du jour concerne évidemment le cas Salanche, tué hier matin
avec sa collaboratrice à son antenne de campagne. Première chose, je veux que vous soyez
tous mobilisés dessus. Laissez tomber tout ce que vous aviez sur le feu jusqu’à nouvel ordre.
Concernant les faits, nous avons déjà quelques bons éléments.
Ajoutant le geste à ses paroles, il active sa tablette du bout des doigts illuminant
l’écran mural et faisant apparaître des photos de la scène de crime.
—Tout nous porte à croire que la cible du tueur était bien Salanche puisque celui-ci lui
a administré trois balles, dont une alors que la victime était au sol et déjà morte. L’angle de tir
de la troisième balle le confirme.
Tout en parlant il lance un regard appuyé au gars du labo, qui acquiesce d’un
hochement de tête.
— Néanmoins, je veux que deux d’entre vous creusiez la vie de sa secrétaire, on ne
sait jamais, ce pourrait être un crime passionnel déguisé. Le reste de l’équipe se concentre sur
le député. Apparemment ce type était en pleine ascension et dans ce milieu on ne gravit
rarement les marches sans écraser des pieds ou susciter des intérêts. Décortiquez-moi les
moindres détails de son parcours, son entourage politique, mais aussi comment il est arrivé là
et avec quels soutiens, notamment financiers et sans oublier sa vie privée. Je veux savoir si ce
type est aussi blanc comme neige qu’il le laissait paraître. Venons-en au suspect dont, nous
avons une photo.
L’écran affiche désormais un visage, de trois quart, retouché et agrandi par les experts
en image du labo.
— C’est notre cible numéro une. L’analyse spectrographique a confirmé que l’arme
qu’il portait à la ceinture colle avec celle retrouvée sur place. Et nous avons également des
empreintes sur cette même arme. Malheureusement, ni celles-ci, ni le visage ne sont dans nos
bases de données. Ce type est pour l’instant inconnu au bataillon, alors vérifiez qu’il
n’apparaisse pas quelque part dans la sphère des victimes, dans leurs relations de travail, leurs
familles, leurs voisins etc. … Vous avez la journée pour me faire un rapport. Si d’ici à demain
matin on n’a rien sur ce gars, je ferai paraitre sa photo dans la presse. Quant au pistolet, le
numéro de série a été effacé et il est intraçable. Donc rien à espérer de ce côté. Des
questions ?
Du regard il interroge l’audience et n’ayant pas de retour, se tourne vers son
lieutenant.
— Pichard, je veux que vous fassiez parler toutes les caméras de surveillance de la
ville. Ça vous a bien réussi jusque-là ! Que ce type soit venu à pied, à cheval, en voiture, ou
en transport en commun jusqu’à la périphérie de l‘agence, on a peut-être une chance de le
retrouver et retracer son itinéraire. Faites marcher les logiciels de reconnaissance faciale.
Allez messieurs au boulot !
-
Au même moment, Vincent est lui aussi en pleine recherche : celle du nouveau job qui
lui changera sa vie. Il a plutôt bien dormi. Faire l’amour hier soir a chassé ses idées noires et il
a vite sombré dans un sommeil réparateur. C’est dans ces moment-là qu’il se dit que d’être en
couple a du bon. Pouvoir compter sur l’autre pour vous soutenir et vous remonter le moral
quand ça ne va pas, c’est primordial. Et même s’il n’a pas vraiment tout dit à Virginie sur ses
interrogations, celle-ci a su le faire passer à autre chose. Il est heureux de l’avoir rencontrée il
y a maintenant six ans. Il était veuf depuis deux ans et elle était séparée du père de ses enfants.
Il se rappelle leur première rencontre lorsqu’il a embouti sa voiture sur le parking de la
boulangerie où ils venaient acheter leur pain sans soupçonner leur existence respective. Il faut
dire qu’il n’a jamais été très doué pour les manoeuvres, ayant souvent la tête en l’air. Il avait
carrément enfoncé la porte arrière de la petite voiture de Virginie, sans même s’en rendre
compte, ni égratigner le pare-chocs de son cabriolet V6. Cette dernière était alors sortie de son
véhicule comme une furie, vite désarmée par le sourire et les excuses de son agresseur. Pour
établir le constat, ils s’étaient réfugiés dans le petit commerce et pour se faire pardonner,
Vincent avait offert le café. Là, les yeux bleus de Virginie avait incité notre chauffard à
prolonger la conversation et elle s’était laissé séduire par une voix douce et rassurante, et
peut-être aussi par le cabriolet, bien qu’elle n’ait jamais voulu l’avouer ! La magie de l’amour
avait ensuite fait le reste. Depuis ils se sont mariés et vivent en harmonie, et bien
qu’évidemment la période passionnelle soit derrière eux, il est toujours très amoureux.
Tout en parcourant les offres d’emploi sur les différents sites de recherche, Vincent est
interrompu par la vibration de son smartphone. C’est un message de l’agence chargée de
l’aider à retrouver un travail.
— Rappel RDV : Bonjour, vous avez rendez-vous aujourd’hui à 14h avec votre
conseiller, Mr Cabales.
Bizarre ! Vincent ne se souvient pas de cette échéance. Il consulte rapidement son
agenda électronique et, en effet aucune trace de cette convocation. Décidemment, il a
vraiment un problème de mémoire en ce moment.
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13 - Medančić Lea
Bizarre ! Vincent ne se souvient pas de cette échéance. Il consulte rapidement son
agenda électronique et, en effet aucune trace de cette convocation. Décidemment, il a
vraiment un problème de mémoire en ce moment.
Il rectifie son éphéméride et ajoute une notification pour être certain de ne pas l’oublier.
Depuis son licenciement, il a été pris en charge par cet organisme privé sous contrat avec l’état
afin d’être accompagné dans ses démarches et sa prospection. Depuis quelques années et
l’avènement au pouvoir d’un jeune Président, bien des choses ont changé. Dorénavant, l’ancien
pôle administratif est remplacé par des sociétés privées exerçant entre elles une rude concurrence
pour attirer à elles les précieux chômeurs. Ce système a gagné en efficacité et couplé à une bonne
conjoncture économique, permis de résorber considérablement le nombre de sans-emploi.
En effet, l’avènement des nouvelles technologies et l’orientation écologique, ont créé une
dynamique et revigoré l’industrie du pays. À grand renfort d’investissements dans la formation et
la promotion de nouveaux métiers, souvent plus qualifiés, cela a permis à bon nombre de se
recycler. De plus, la politique de retour à l’emploi forcenée est également favorisée par une
diminution drastique des allocations versées, aussi bien en montant, qu’en durée. Bien sûr,
beaucoup n’ont pas réussi à prendre le train en marche et restent sur le carreau, en marge de la
société. Une frange de la population parfois oubliée et stigmatisée, qui un temps, a bien essayé de
se rebeller, mais en vain. Le gouvernement a tué dans l’oeuf toute initiative belliqueuse, bien aidé
en cela il faut le dire, par des moyens policiers renforcés et a réussi à museler les quelques
derniers syndicats existants. La société va de l’avant dans un monde de plus en plus individualiste
et ce malgré les fameux réseaux sociaux, qui au bout du compte, isolent plus les gens dans une
bulle, plutôt qu’ils ne les rapprochent. En tout cas, rien ne semble pouvoir arrêter l’ambition
réformatrice du jeune chef de l’état en route vers un prochain nouveau mandat.
C’est dans ce contexte que Vincent évolue et qu’il se doit de rebondir rapidement avant
qu’on lui coupe les vivres. Son problème est de mettre la main sur une boite voulant bien investir
sur un homme de son âge, pour qui il reste une petite dizaine d’années avant d’atteindre la retraite
fixée à soixante-sept ans. Peut-être que sa convocation au CARE (Centre Aide au Retour à
l’Emploi) lui apportera une bonne nouvelle !
C’est dans cet état d’esprit qu’il se rend quelques heures plus tard à son rendez-vous.
Après avoir été accueilli par une charmante hôtesse, Vincent est invité à patienter et
s’installe confortablement dans un des larges fauteuils prévus à cet effet. Le bâtiment cosy situé
dans le quartier des affaires respire l’opulence, bien loin des agences pour l’emploi traditionnelles.
Vincent se demande comment cette entreprise se débrouille pour avoir autant de moyens.
Quelques minutes s’écoulent avant que n’apparaisse le conseiller tiré à quatre épingles dans un
costume dernier cri qui lui donne davantage l’allure d’un homme d’affaire ou d’un trader de la
City. Il doit avoir une quarantaine d’années qu’il porte élégamment malgré une petite calvitie
naissante, et se déplace comme un danseur de tango.
— Bonjour Vincent, heureux de vous revoir, si je puis dire ! Comment allez-vous ? Lance-
t-il d’un sourire malicieux, tout en tendant le bras et avec une familiarité qui surprend Vincent.
— Bonjour Mr Cabales, pas trop mal, merci.
Les deux hommes échangent une poignée de main vigoureuse et se dirigent rapidement
vers le bureau de Cabales à l’invitation de ce dernier. La pièce est assez vaste, meublée de
mobilier moderne et design, dont une table de verre sur laquelle trône un unique écran high-tech.
— Installez-vous, je vous en prie.
Cabales prend place dans son fauteuil en cuir et pianote sur la table où apparait un clavier
qu’il parcourt rapidement, réveillant ainsi son écran multifonction.
— Bien ! Cela fait deux mois que nous nous sommes vus. Où en sont vos recherches ?
— Pas grand-chose d’intéressant, j’ai répondu à quelques offres, mais n’ai pas eu de
retour positif pour l’instant. Je ne me souviens pas que nous ayons prévu de nous revoir
aujourd’hui. J’espère que vous, vous avez du nouveau pour moi ?
— Eh bien non pas vraiment malheureusement ! Votre profil n’est pas des plus recherchés
et donc je pense qu’il va vous falloir vous adapter au marché. J’ai plusieurs formations, en
adéquation avec vos compétences à vous proposer, qui pourraient faciliter votre retour au travail.
— Ok, voyons cela.
Pendant les vingt minutes qui suivent ils examinent ensemble les différentes options
possibles, et sélectionnent finalement un programme qui satisfait les deux parties.
— Bien, parfait ! Voilà qui va vous faire avancer. Et le moral ? Pas trop déprimé ?
Vous savez que notre devise chez CARE, c’est de bien s’occuper de vous.
— Eh bien, évidemment il y a des hauts et des bas, ça n’est pas tous les jours faciles.
— Oui je comprends, c’est pour cela que nous sommes là ! Que diriez-vous d’une
séance de relaxation virtuelle ? Je pense que cela vous ferait le plus grand bien, comme la
dernière fois.
— Oui, pourquoi pas !
— Excellent ! Je vous organise ça.
Il effleure alors sa table et s’adresse à son écran.
— Sandrine, veuillez accompagner Vincent en salle de détente augmentée.
— Bien monsieur.
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14 - Mikek Tomislav
— Sandrine, veuillez accompagner Vincent en salle de détente augmentée.
— Bien monsieur.
— Voilà, l’hôtesse va s’occuper de vous. Profitez bien, et laissez-vous aller. C’est
important de rester en pleine possession de vos moyens. A très bientôt Vincent.
A ces mots ils se lèvent tous les deux pour se séparer et Vincent croit voir dans le regard
de son interlocuteur, une étincelle qui le met mal à l’aise. Définitivement, il n’aime pas ce type.
En sortant du bureau, il se remémore cette première expérience qu’il avait vécu ici même
comme un doux souvenir un peu vague. La politique de cet établissement est résolument de
prendre soin des personnes, en leur apportant des moyens de prospection, mais également un
soutien psychologique. Et c’est en quoi ce programme de relaxation virtuel est censé apporter une
aide. En tout cas c’est ainsi qu’on lui a présenté la chose la première fois. L’hôtesse l’attend dans
le hall, arborant un large sourire enjôleur et présentant à Vincent une petite tasse de style
japonisant. On aurait pu se croire dans un centre de bien-être !
— Je vous offre un peu de thé ?
— Volontiers, merci.
— Suivez-moi, je vous prie.
Tout en suivant la charmante jeune femme, Vincent déguste sa boisson légèrement chaude
et suave, d’une saveur piquante de thé qu’il ne connaît pas.
Ils arrivent au bout d’un couloir sur une double porte et pénètrent dans la fameuse salle.
D’une forme circulaire d’environ une dizaine de mètres de diamètre, elle n’est occupée que par un
énorme siège central hybride, entre fauteuil, lit et canapé, et positionné à la verticale. Les murs et
le plafond ne sont pas moins qu’un vaste écran, où des formes kaléidoscopiques, évanescentes et
multicolores semblent flottées en trois dimensions. Le tout dans une musique épurée, apaisante et
enveloppante, et une douce température qui donnent à Vincent l’impression de rentrer dans un
cocon. Ils se dirigent lentement et solennellement vers le siège.
— Je vous laisse vous installer, et je récupère votre tasse. Si vous avez fini ?
Sans un mot comme déjà anesthésié, Vincent termine son breuvage, puis obtempère et se
love confortablement.
— Vous vous rappelez le protocole ? Vous n’avez qu’à vous détendre et à vous laisser
aller. Bon voyage monsieur.
D’un grand sourire que lui renvoie Vincent, elle quitte la pièce le laissant seul dans cet
espace hallucinant. Quelques secondes et le siège s’incline légèrement prenant un angle à
quarante-cinq degrés. Puis il se met à tourner sur lui-même imperceptiblement. Tout autour les
images se modifient sans cesse, prenant des formes de plus en plus déstructurées et
psychédéliques, et l’environnement sonore devient un peu plus envoutant. Cela dure ainsi
plusieurs minutes, allant crescendo : la vitesse de rotation, le rythme des images, le flot
acoustique, tout s’accélère. Vincent commence progressivement à perdre pied, s’abandonnant à
une douce sensation ouatée qui envahie son corps et son subconscient. C’est alors qu’un bras
mécanique s’extrait du flan du fauteuil et vient déposer sur ses yeux un masque, comme un casque
de jeu vidéo, qui le plonge dans l’obscurité, avant de bombarder d’informations son cerveau semi
comateux.
-
Lorsqu’il revient à lui, Vincent a perdu toute notion du temps et d’espace. La machine le
libère et la salle retrouve une ambiance apaisée et bienveillante. La secrétaire refait alors son
apparition et l’invite à quitter les lieux.
— Alors tout s’est bien passé ? Comment vous sentez-vous ?
Vincent hésite, le temps de remettre ses idées en place, comme s’il sortait d’une cure de
sommeil de plusieurs jours.
—Eh bien, j’ai l’impression d’avoir la tête vide et une légère fatigue.
— Oui, rien d’anormal, rassurez-vous ! C’est un peu le but recherché de vider votre esprit
de pensées négatives et de vous rebooster. D’ici quelques minutes, vous commencerez à ressentir
les bienfaits de la séance. Je vous raccompagne.
Arrivés à la porte d’entrée.
— Bonne journée monsieur, nous vous recontacterons pour un prochain rendez-vous.
— Merci, au revoir.
Toujours un peu dans les nuages, Vincent retrouve l’air frais et revigorant et prend
quelques secondes avant de s’éloigner lentement du bâtiment, et sans remarquer qu’on
l’observe.
Derrière une fenêtre du premier étage, Cabales le regarde partir un écouteur fiché dans
son oreille.
— Monsieur, le sujet vient de quitter nos locaux. Nous lui avons implanté un nouveau
programme.
—…
— Oui Monsieur, si rapidement après la mission d’hier. D’une part pour effacer
d’éventuelles bribes de souvenirs résilients, et d’autre part, pour assigner une autre cible avant
que la police ne mette la main sur lui.
—…
— Oui Monsieur. Ainsi nous rentabilisons notre investissement et nous renforçons la
thèse d’un déséquilibré mental qui a agi de façon erratique.
—…
— Oui bien sûr Monsieur ! Nous avons utilisé la dernière génération de nos nano-
inhibiteurs, qu’il a ingurgité au début de séance, et qui devraient donner les résultats attendus,
mais …
—…
— Oui évidemment. Le sujet reste sous surveillance étroite et en cas de perte de
contrôle nous …
—…
—Oui Monsieur, bien sûr. Notre priorité est de rester invisibles. C’est ce qui justifie le
choix du sujet.
—…
— Bien Monsieur, parfaitement, je comprends …
A ces mots, Cabales presse son oreillette pour mettre fin à la conversation, puis
retrousse légèrement sa manche découvrant une montre digitale qu’il manipule rapidement
pour joindre un autre correspondant.
— Si quoi que ce soit tourne mal, éliminez-le.
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15 - Milanović Izabela
6
Vincent erre désormais dans les rues du centre d’affaires. Son crâne est en feu et il a
l’impression de ressentir chaque battement de son coeur, dans les vaisseaux sanguins de ses
tempes. Il se dit qu’il a peut-être prit froid, alors qu’il sent soudain son nez qui coule. Mais
quand il saisit un Kleenex pour se moucher, c’est du sang qu’il recueille.
— Merde ! se dit-il. Que m’arrive-t-il ? Que m’ont-ils fait ?
Totalement désorienté et incapable de retrouver l’endroit où il a garé sa voiture, il
décide de rentrer chez lui en Air-bus.
Il rejoint péniblement la station la plus proche, et recherche la ligne qui doit le ramener
à proximité de son domicile. Pas facile de s’y retrouver dans la somme d’informations
distillées par les panneaux indicateurs, d’autant plus qu’il n’a pas trop l’habitude de prendre
les transports en commun et que sa capacité d’analyse est considérablement diminuée. Il a
toujours détesté ça, mais là pas le choix, car de toute façon il ne se sentait pas capable de
conduire même s’il avait retrouvé sa voiture. Il viendra la rechercher demain, convaincu que
ce qu’il vit est passager et qu’il va bientôt aller mieux, comme lui a certifié l’hôtesse de
CARE. En général, il a tendance à faire confiance aux gens, surtout quand il s’agit de
professionnels qui sont censés connaitre leur métier. Après avoir déniché la bonne direction, il
s’engouffre dans l’ascenseur qui dessert la voie adéquate, quelques cent mètres plus haut.
C’est toujours pour lui une expérience incroyable que de monter dans ces engins d’une
nouvelle ère. Cela a d’abord commencé avec des flying boards, sortes de planches à roulettes
volantes, puis des petits véhicules individuels et enfin collectifs, avec une capacité réduite à
une vingtaine de personnes pour l’instant. Mais ce qui n’est pas gênant, car l’absence de
ralentissements et le trajet plus direct que sur la route, permettent de raccourcir sa durée et
donc le temps d’attente des voyageurs. Le tout, bien sûr, utilisant une propulsion propre et
indolore pour l’atmosphère. Arrivé à l’étage correspondant à la direction souhaitée, Vincent
patiente quelques minutes devant les doubles portes vitrées et blindées permettant l’accès à la
rame, profitant ainsi de la vue sur la ville, avant que la navette n’arrive et s’arrime
précisément au building. Il s’installe alors contre une vitre sur laquelle il pose sa tête
douloureuse, pas mécontent de pouvoir se laisser transporter. Lorsque tous les passagers sont
installés le bus volant se dégage alors lentement de son point d’ancrage et accélère
progressivement et en douceur vers le prochain arrêt. Vincent ferme les yeux et commence à
se détendre lorsqu’il est surpris par la vibration de son téléphone. Il le sort de la poche
intérieure de son blouson et l’active d’un regard pour découvrir qu’il a reçu un message. Il
l’ouvre pour lire :
ASSASSIN
Consigne de la gare n° 38
Code 3594
-
Fred Ravonski, installé derrière son bureau, examine les premiers rapports sur l’écran
de son ordinateur que lui envoie progressivement son équipe. Tout d’abord sur les victimes :
rien de spécial à dire sur la jeune femme, comme il s’y attendait. Une femme sans histoire,
mariée et mère de deux enfants, avocate de formation et ayant rallié l’équipe de Salanche
deux ans plus tôt. Pour ce dernier en revanche, il y a plus de matière. Ex-patron d’une startup,
qu’il avait créé, dans le domaine de la microélectronique et qu’il a finalement cédée, au plus
fort de sa cotation en bourse, empochant ainsi un joli pactole. C’était un brillant ingénieur.
Mais sa réussite sociale et professionnelle ne lui suffisait sans doute pas pour qu’il décide de
tout lâcher et de se lancer dans la politique, en rejoignant il y a cinq ans un parti moribond à
tendance écolo. L’appel du pouvoir, peut-être, sans doute, se dit Fred. En tout cas, son
intelligence, son dynamisme et son esprit d’innovation lui ont rapidement permis de faire son
trou et de promouvoir son parti, au point d’en faire aujourd’hui, l’adversaire principal du
pouvoir en place. Devenu député et en course pour un mandat local, il était pressenti pour être
un farouche prétendant aux prochaines élections présidentielles, prévues dans deux ans. Du
côté de sa vie privée, il semblait être le mari exemplaire d’une femme occupant une place
importante dans la fonction publique et n’ayant pas d’enfant, sans doute pour privilégier leurs
carrières respectives. De toute façon, Fred ne croit pas à la thèse du crime passionnel. Dans
toute affaire de meurtre, trouver le mobile permet souvent de remonter jusqu’au coupable. Si
Salanche est bien a priori la cible principale, l’explication ne peut être liée qu’à ses liens
d’affaires dont il s’était éloigné depuis plusieurs années, (donc peu probable), ou à ses
ambitions politiques. Mais quelque chose ne colle pas avec cette version : le modus operandi.
Un crime politique devrait être perpétré par un professionnel, ne laissant pas de traces.
Pourquoi l’assassin n’a-t-il pas pris plus de précautions pour se dissimuler ? Pourquoi avoir
laissé son arme avec probablement ses empreintes ?
Tout en s’interrogeant, Fred affiche l’image du visage du suspect dont ni la
physionomie, ni les empreintes ne sont fichées, comme s’il sortait de nulle part, et se demande
à voix haute.
— Qui es-tu ? Qu’est-ce que tu fiches dans cette affaire ?
En attendant le rapport d’analyse des caméras de la ville, tous les policiers des
environs possèdent déjà la photo de l’inconnu. Et si cela ne suffit pas, la diffusion dans les
médias de son portrait devrait faire avancer l’enquête, car quelqu’un finira bien par
l’identifier.
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16 - Muller Leonardo
Il faut mettre la main dessus rapidement, car s’il s’agit bien d’un assassinat politique,
il se pourrait bien que le tueur soit éliminé à son tour, comme le fut en son temps le meurtrier
de Kennedy. D’ailleurs à l’image d’Oswald, il n’est pas impossible qu’il ne soit qu’un pion
manipulé, d’une façon ou d’une autre. Reste à savoir comment et par qui ?
7
Vincent est désormais en approche de la gare centrale. A la lecture du SMS, son esprit
s’est à nouveau figé et il a mécaniquement changé d’itinéraire quittant rapidement sa
léthargie, pour atteindre au plus vite le but fixé. Bizarrement, ses maux de têtes ont disparu et
il a retrouvé une certaine lucidité et l’efficacité de son cerveau. Mais inconsciemment, il ne le
contrôle pas, ne répondant qu’à des stimuli artificiels, qui lui dictent ses actes. Il arrive enfin à
destination, sort du bus et empreinte plusieurs ascenseurs et couloirs avant de se retrouver
dans le grand hall principal de la gare ferroviaire. Enfin plus exactement l’Aérogare, car les
voies ferrées n’existent plus, remplacées par des tubes dans lesquelles des capsules flottant sur
des coussins d’air, se déplacent à très grande vitesse. Toujours plus haut, toujours plus vite,
toujours plus fort ! la société a engagé une course infernale contre le temps, comme si sa
survie en dépendait.
Vincent cherche un instant l’emplacement de la consigne qui est toujours présente bien
que réduite et dont les bonnes vieilles clés ont été remplacées par un code. Parvenu devant
une cinquantaine de casiers métalliques posés dans un coin du hall, il trouve rapidement celui
portant le numéro qu’il a mémorisé après avoir effacé le message de son portable. Il compose
le code déverrouillant la porte qui s’entrouvre pour laisser apparaitre un petit colis en carton.
Vincent s’en saisit et referme la boite. Il sait qu’il doit l’ouvrir, mais qu’il doit aussi le faire à
l’abri des regards. Il jette un coup d’oeil circulaire autour de lui et repère un panneau
indiquant la présence de toilettes dont il prend la direction. Il s’y engouffre subrepticement
son paquet sous le bras et s’enferme dans une cabine réservée aux hommes. Il rabaisse la
lunette des WC suspendus et s’installe posant le petit carton sur ses genoux. Il le tourne dans
tous les sens pour chercher l’extrémité du scotch qui en protège l’accès et le défait
énergiquement pour enfin parvenir à l’ouvrir. À l’intérieur, il découvre d’abord un pistolet,
ainsi qu’une enveloppe noire fermée hermétiquement. Il en déchire alors l’extrémité pour en
sortir la photo d’une femme avec au bas de l’image un nom et une adresse. Il fixe quelques
instants le papier glacé avant que lentement l’impression ne disparaisse, ne laissant qu’une
feuille immaculée. Il la replace dans son emballage, se lève et glisse le revolver dans son dos,
puis pose le paquet sur la cuvette et sort son portable pour rentrer l’adresse et activer le GPS
qui lui permettra d’y parvenir, avant de sortir des toilettes. De retour dans le hall, il se
débarrasse du colis dans la première poubelle venue et examine son téléphone pour savoir
quelle direction il doit prendre. La cible se situe assez loin, en périphérie de la ville, et son
application lui recommande de prendre le Tube, ce qui tombe bien puisqu’il est à la gare.
Suivant les indications, il se dirige vers les panneaux lumineux qui affichent les départs. Tout
en traversant l’esplanade, il croise alors une patrouille de policiers.
Il n’y prête pas attention tout concentré qu’il est à sa mission, mais un des deux agents
le dévisage puis interpelle son collègue.
— Hé ! Ce type, c’est pas celui qu’on recherche ?
Les deux hommes se figent, puis hèlent Vincent.
— Monsieur arrêtez-vous !
Indifférent à ces injonctions, Vincent continue sa route, obligeant les policiers à réitérer
plus fort leur ordre.
— Monsieur stop ! Arrêtez-vous ! Police !
Vincent s’immobilise alors et se retourne pour leur faire face.
— Oui c’est bien lui ! Crie l’un des deux, mettant directement la main sur son arme de
service, prêt à la dégainer.
Vincent comprend alors la situation et en un éclair, son subconscient lui intime l’ordre de
fuir.
Comme pris de panique, il se met à courir, bousculant des voyageurs tout en cherchant le
meilleur moyen d’échapper à ses poursuivants, lesquels de peur de toucher des passants ne font
pas usage de leur arme, mais tentent de le rattraper en vociférant.
Ce qu’il ne voit pas, c’est qu’une autre personne s’est lancée à ses trousses, bien décidée
elle aussi à l’arrêter.
-
En quelques foulées, Vincent a traversé le hall et s’engouffre dans les méandres de la
gare à la recherche d’une issue. Derrière lui les policiers tentent de suivre l’allure imprimée
par le fugitif qui semble mu par une énergie surnaturelle, et ont déjà informé par radio la
présence du suspect en demandant des renforts. Devant, Vincent court comme un dératé,
oubliant toute autre considération et la raison première de sa présence en ces lieux. Pour lui
désormais le seul objectif, sans même comprendre pourquoi, est de ne pas être appréhendé.
Pourtant il sent imperceptiblement monter dans son crâne, une douleur sourde qui lui parait
familière et qui commence à emplir son cortex et à y mettre le feu.
Il dévale une volée de marches, s’engage dans un couloir, remonte un escalier, le tout
au beau milieu de voyageurs qui pour la plupart accaparés par leur smartphone ou perdus dans
leur musique, ne font pas attention à lui. À force de courir comme un sprinter de compétition,
il a réussi à mettre un peu de distance avec ses traqueurs.
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17 - Murković Anna Valentina
Il dévale une volée de marches, s’engage dans un couloir, remonte un escalier, le tout
au beau milieu de voyageurs qui pour la plupart accaparés par leur smartphone ou perdus dans
leur musique, ne font pas attention à lui. À force de courir comme un sprinter de compétition,
il a réussi à mettre un peu de distance avec ses traqueurs. Étonnant lui qui n’a jamais aimé ça,
ni pratiqué d’entrainement ne sent plus ses jambes et à peine son coeur qui pompe à un
rythme infernal. Mais il sait qu’il ne va pas tenir très longtemps, que le secteur va bientôt
fourmiller de policiers répondant à l’appel de leurs collègues et qu’il doit sortir d’ici au plus
vite.
Au milieu d’un corridor, il aperçoit une porte portant un panneau « Réservé au Service ».
Il s’y arrête, tente de l’ouvrir, et comme elle est verrouillée, recule d’un pas et administre
un violent coup de pied digne d’un kickboxeur à la hauteur de la serrure ce qui a raison de cette
dernière. Il se précipite à l’intérieur et referme derrière lui. Il reste derrière la porte, s’arc-boutant
de toutes ses forces sur la poignée, aux aguets, surveillant le bruit des agents sur sa piste qui ne
manquent pas en passant de vérifier qu’elle est bien condamnée. Lorsqu’il est sûr qu’ils se sont
éloignés, il relâche la pression et se retourne pour découvrir où il a atterri. Devant lui un étroit
boyau aux murs de béton et au plafond parsemé de tuyaux s’étire dans une lumière blafarde de
néons épars. Sans doute un tunnel de maintenance permettant au personnel de circuler plus
promptement dans le réseau sous terrain de la gare. Il n’a nulle idée de l’endroit où il se trouve ni
où va le mener ce chemin, mais il n’a pas d’autre choix que de le suivre. Il s’élance dans
l’inconnu à pas mesurés, reprenant ainsi un peu de souffle, de plus en plus en butte aux maux de
tête et aux flashs qui commencent à déchirer ses connexions neuronales. Il tourne plusieurs fois à
droite, à gauche, comme perdu dans un labyrinthe infernal. Passant devant des portes toujours
verrouillées et dont il sonde à chaque fois la pertinence en posant son oreille dessus pour estimer
ce qu’il y a derrière et si ça vaut le coup de les traverser. Au bout de plusieurs minutes
infructueuses, il arrive à un accès plus prometteur, d’une part parce que le battant est équipé d’une
barre en permettant l’ouverture uniquement de l’intérieur, et d’autre part car la lumière en
émanant semble donner sur l’extérieur. Prudemment il enclenche le système de fermeture et
ressent dès l’entrebâillement du sas un air frais salvateur.
Miracle ! Il est bien dehors. Il avance un pied, gardant l’issue ouverte au cas où il devrait à
nouveau s’y réfugier et jugeant que l’endroit est propice et sûr, s’aventure finalement lentement
plus avant. Il est apparemment sur le côté de la gare, dans une sorte d’impasse menant vers les
quais et encombrée d’un tas de divers matériels en tout genre plus ou moins inusités. Il n’est pas
encore sorti de l’auberge et doit encore quitter le secteur, entendant déjà les sirènes des véhicules
de police qui se rapprochent au-dessus de sa tête. Il marche d’un pas rapide vers la sortie, lorsque
soudain, à une vingtaine de mètres en face de lui, un homme surgit de l’ombre.
8
Fred vient d’être prévenu que le suspect a été repéré et pris en chasse par une
patrouille de la gare centrale. Inutile pour lui de se rendre sur les lieux pour l’instant, il doit
laisser faire les équipes de terrain qui connaissent leur travail. Il a déjà donné des instructions
à ses subalternes pour porter main forte aux brigades mobiles, en précisant d’essayer de le
prendre vivant, même s’il sait bien que dans le feu de l’action cela ne sera pas forcément
facile. À cette heure où le soir commence à tomber sur la ville, l’homme n’est pas encore
identifié formellement et même si c’est bien le personnage recherché, il est encore présumé
innocent. Il faut éviter toute bavure qui pourrait nuire et ralentir l’enquête. Excité et impatient,
il tourne en rond dans son bureau comme un fauve en cage, se forçant pour ne pas enfiler sa
veste et courir sur les lieux de la traque. Il n’a jamais aimé attendre et c’est un homme
d’action, qui parfois regrette le temps où il était simple inspecteur, à arpenter les rues en quête
d’indices.
Pour se calmer il retourne derrière son pupitre et reprend l’examen des derniers
rapports qui lui parviennent sur le terminal de son ordinateur. L’enquête financière sur
Salanche n’a pour l’instant rien donné, et il semble que le personnage soit « clean » de ce
côté-là. Il avait investi une partie de l’argent de la revente de son entreprise dans l’immobilier
et profité de ses deniers pour financer un peu de sa campagne. Rien d’illégal, qui le
rattacherait de près ou de loin à des magouilles auprès de gens louches qui auraient pu lui
attirer des ennuis. Rien non plus du côté de son épouse, qui a été interrogée malgré la douleur
qu’elle affiche, et rien sur l’enquête de voisinage qui décrit le couple comme uni et sans
histoire. L’hypothèse de l’assassinat politique reste donc la piste privilégiée, ce qui inquiète le
commissaire qui aurait préféré que cela soit plus simple. Reste maintenant à déterminer qui
dans ce milieu pouvait lui en vouloir au point de s’en débarrasser de la sorte. Par qui le
meurtre a pu être commandité ? Quelqu’un de son entourage, jaloux de sa réussite ? Ou
quelqu’un à qui son ascension fulgurante et sa popularité croissante faisait peur ?
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18 - Ostojić Mihaela
Par qui le meurtre a pu être commandité ? Quelqu’un de son entourage, jaloux de sa
réussite ? Ou quelqu’un à qui son ascension fulgurante et sa popularité croissante faisait
peur ? C’est le rôle de Fred de se poser toute ces questions, pour pouvoir orienter les
recherches. Car l’arrestation du suspect qu’il espère imminente, ne pourra peut-être pas
donner toutes les réponses. L’idée que Salanche ait-été abattu pour le stopper dans sa course
au pouvoir, lui donne froid dans le dos. Fred commence à imaginer qui aurait l’intérêt et le
pouvoir de le faire ? Comment va-t-il procéder pour remonter le fil et atteindre l’origine des
responsabilités ? Pour l’instant son seul espoir réside dans la capture du fuyard, en espérant
qu’il pourra l’aider à résoudre le mystère.
De plus en plus piaffant, il saisit son portable et lance un appel à son inspecteur.
— Allo Pichard. Où êtes-vous ? Du nouveau ?
-
Vincent hésite, l’homme qui s’avance désormais vers lui est peut-être simplement un
employé de la gare et la lumière rasante et faiblissante de la fin d’après-midi ne permet pas de
bien l’identifier. Il reprend sa marche en avant, tentant de rester le plus naturel possible. Mais à
mesure qu’il s’en rapproche et l’observe, il se sent de moins en moins rassuré par cet inconnu,
plutôt grand athlétique et trop bien habillé pour être un ouvrier censé se trouver là. Au moment de
se croiser, Vincent hoche la tête en signe de bonjour et surprend dans le regard de l’autre une
froideur qui le glace, lui intimant de rester sur ses gardes. Ce dernier continue sa route, dépasse
Vincent puis se retourne brusquement en se jetant sur lui. Il saisit sa proie au cou comme le ferait
un félin sur une pauvre gazelle, entourant celui-ci d’un fil métallique extirpé rapidement de sa
manche et qu’il serre de ses deux mains. Vincent sent son souffle se couper et la douleur cinglante
de l’acier qui entaille ses chairs alors que son agresseur tire de toutes ses forces, appliquant sa
jambe dans le bas de son dos pour démultiplier l’effort.
Il vacille et tombe à genoux, incapable de desserrer l’étreinte et commençant à perdre
conscience, les yeux injectés de sang et le crâne en ébullition. Dans un réflexe désespéré, il attrape
son revolver caché dans sa ceinture et fait feu à plusieurs reprises derrière lui, totalement au
hasard. L’homme pousse alors un cri déchirant et libère sa victime. Vincent en profite aussitôt
pour se redresser et en pivotant assène un violent coup de crosse au visage de l’assaillant qui
s’écroule au sol. Retombant à quatre pattes, Vincent tente de reprendre sa respiration, le cou et le
nez sanguinolents, totalement halluciné par cet affrontement. À terre l’homme qui n’est que blessé
commence à reprendre ses esprits. Vincent sentant le danger se relève tant bien que mal et
s’éloigne aussi vite que possible sans se retourner, en direction de la lumière.
Après une cinquantaine de mètres, il parvient à un vieux grillage qui enserre le périmètre
et le sépare d’une petite ruelle obscure. Il remonte le long de ce rideau de fer avant de trouver un
petit passage au ras du sol, où les mailles du filet sont déchirées. Il s’accroupit, tire sur une
extrémité du grillage pour agrandir l’espace et s’y glisse comme il peut en rampant.
Parvenu de l’autre côté, il s’évanouit dans la pénombre, espérant échapper aux rayons
lumineux et inquisiteurs des forces de l’ordre qui envahissent le secteur.
9
La nuit est désormais installée, mais dans le quartier de la gare règne une
effervescence peu ordinaire et les halos de lumière dispensés par les projecteurs en tout genre
éclairent les lieux comme en plein jour. Des dizaines de policiers continuent de fouiller la
zone, aidés en cela par les voitures volantes auxquelles se joignent des aéronefs spécialisés et
mieux adaptés à ce type de traque. Des engins équipés non seulement de projecteurs
puissants, mais également de caméras pouvant voir la nuit ou à travers les murs. Mais de toute
évidence, le fugitif a réussi à quitter la gare, et on commence à étendre le périmètre de
recherche.
Ravonski a finalement craqué et quitté son perchoir pour venir se mêler à ses troupes
et mieux les coordonner. Son fidèle lieutenant est là pour lui donner les dernières informations
disponibles.
— Bonsoir chef. Le type a réussi à s’enfuir, mais il ne doit pas être bien loin et on va
le coincer.
— Comment a-t-il fait pour vous échapper ?
— Apparemment il a utilisé un tunnel de maintenance qui l’a fait déboucher dehors à
l’abri des regards. Mais il y a autre chose !
— Ah oui ! Et quoi ?
— Plusieurs personnes ont entendu des coups de feu, et en remontant la piste on a
retrouvé des balles et des traces de sang.
— Montrez-moi ça !
Pichard conduit alors le commissaire dans le passage emprunté par le suspect, et où
déjà le service scientifique est en action.
— Voilà, c’est ici. Les gens parlent de deux ou trois détonations, mais on n’a retrouvé
que deux balles pour l’instant. Elles semblent être du même calibre que celles utilisées hier
pour le meurtre de Salanche.
— Combien de temps entre les coups de feu et cette découverte ?
— Je dirais moins de trente minutes chef ! Et ça n’est pas tout. On a aussi trouvé par
où il est sorti, un peu plus loin en agrandissant un trou dans le grillage d’enceinte. Et là aussi
il y a des traces de sang.
— Ok ça veut dire qu’il est blessé, mais aussi qu’il s’est battu avec quelqu’un et que ce
quelqu’un a aussi disparu comme par enchantement. À moins qu’il ne se soit tiré une balle
dans le pied tout seul, ce qui m’étonnerait !
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19 - Palić Andrea
— Ok ça veut dire qu’il est blessé, mais aussi qu’il s’est battu avec quelqu’un et que
ce quelqu’un a aussi disparu comme par enchantement. À moins qu’il ne se soit tiré une balle
dans le pied tout seul, ce qui m’étonnerait ! Le problème est de savoir si le sang est le même et
si notre gars a aussi pu toucher son adversaire. Continuez à interroger le voisinage et les passants
de la gare pour savoir si un autre homme suspect, peut-être blessé, n’a pas été remarqué. Et faites
passer le message aux équipes de recherche de ne pas faire feu. Si on le retrouve, je le veux
vivant!
— Ok patron !
À ces mots Fred quitte la scène et refait le chemin inverse à travers la gare pour retrouver
sa voiture. Mais à la sortie, il est assailli par une nuée de photographes et de journalistes en quête
d’informations.
— Commissaire, commissaire, pouvez-vous nous dire ce qui s’est passé et si cela est en
rapport avec l’affaire Salanche ?
Fred ne peut pas se dérober cette fois et sous l’oeil des caméras doit lâcher quelques mots.
— Oui il est possible qu’un suspect que nous recherchons ait été identifié et pris en chasse
par une patrouille.
—Avez-vous des informations sur ce suspect ?
— Non pas encore suffisamment, mais je vais dès ce soir communiquer son portrait aux
médias afin qu’il soit diffusé pour nous permettre de l’appréhender plus rapidement. C’est tout ce
que je peux vous dire pour l’instant. Je vous remercie.
— Sans tenir compte des questions qui continuent à fuser, le fonctionnaire écarte les
micros et fend la foule pour se réfugier dans son véhicule.
Protégé par l’habitacle, il sort son portable et se met en relation avec une personne de son
service.
— Oui, c’est Ravonski. Diffusez la photo du suspect aux médias avec une demande
d’appel à témoins. Je veux que ça passe tout de suite, pas de temps à perdre ! Merci.
-
Vincent titube, luttant pour récupérer de l’agression qu’il vient de subir. Il a remonté le col
de son blouson au maximum pour dissimuler son coup, entaillé par la morsure du fil d’acier et
épongé avec un mouchoir son hémorragie nasale. Mais sa tête est comme un volcan en éruption.
Non seulement elle lui fait mal, mais elle est parcourue de pulsions antagonistes, entre l’injonction
d’ordre à effectuer et la reprise progressive de la possession pleine et entière de son mental. Tout
s’embrouille dans ses méninges, mais la seule chose dont il est sûr, c’est que quelqu’un a essayé
de le tuer, et qu’il doit se mettre en sécurité. Où aller ? Il sait qu’il ne peut pas rentrer chez lui, car
c’est là qu’on va l’attendre. Et pourquoi ce type a-t-il voulu l’éliminer ? Pour le voler ? Non on ne
tue pas quelqu’un de la sorte pour un portable ou un peu d’argent, ça ne colle pas ! Ce gars n’avait
pas le profil d’un délinquant des rues en manque de drogue, et en plus il semblait être là pour lui !
Alors comment savait-il qu’il sortirait à cet endroit ? Et moi qu’est-ce que je foutais dans cette
gare ?
Trop de questions, d’incertitudes. Il faut qu’il se pose, qu’il réfléchisse, qu’il essaie de
comprendre ce qui se passe et lui arrive. Il a l’impression d’être dans un rêve ou plutôt un
cauchemar. Tout cela est-il bien réel ?
Cela fait déjà un bon quart d’heure qu’il marche dans ce quartier un peu paumé lorsqu’il
arrive à un carrefour où il repère une station trotboard électriques. Ces petits engins, évolution des
anciennes trottinettes d’antan, devraient lui permettre d’évacuer la zone plus rapidement pour
s’éloigner des sirènes qui se rapprochent inexorablement de lui. Il dégaine son portable et lance
l’application l’aidant à louer et déverrouiller une de ces curieuses petites machines que lui avait
fait découvrir son fils cadet il y a quelques mois. Celui-là, éternel adolescent, un vrai geek,
toujours prêt à essayer les dernières innovations à la mode ! Parvenu à ses fins, il enfourche la
bête, qui décolle légèrement du sol, puis pousse la manette des gaz qui le propulse énergiquement,
et sans bruit en avant. Reste désormais à choisir sa destination ! C’est alors que lui vient l’idée de
rejoindre le petit bois dit de Belles-Branches, situé à l’orée de la ville. C’est un endroit où il allait
souvent se promener avec ses enfants autrefois et où désormais, s’est réfugiée et installée, une
communauté de sans logis, laissés tranquilles par les autorités. Là-bas on ne devrait pas venir le
chercher tout de suite !
En quelques minutes il arrive à proximité du bois et abandonne son destrier mécanique
avant de s’y enfoncer discrètement. Au bout d’une cinquantaine de mètres au milieu des arbres, il
débouche sur une petite clairière et son petit étang où il se souvient qu’il venait nourrir les canards
avec ses garçons.
Le coin a bien changé, à peine éclairé par un réverbère rescapé, l’espace est aujourd’hui
occupé par des tentes et des abris de fortune montés çà et là par les exclus de la société. Bien
longtemps qu’il n’y a plus de canards et que les familles ont cessé de venir s’y promener. L’étang
hier vivant, n’est plus qu’un marigot nauséabond et l’étendue d’herbe ou il jouait au foot avec ses
fils ressemble plus à une décharge couverte de détritus en tout genre. Il y a bien une centaine
d’abris répartis sur la zone, formant une sorte de petit village, avec des feux de camps ou
s’agglutinent des ombres tentant de se réchauffer. Légèrement à l’écart, il repère un vieux banc
tout rouillé qui lui tend ses bras défraichis et où il devrait pouvoir se reposer un peu. Furtivement,
pour ne pas attirer l’attention, il se glisse dans la pénombre et s’installe sur le siège, sans faire de
bruit.
En s’asseyant il sent une gêne dans son dos, comme un objet qui lui fait mal et met la
main à sa ceinture.
Il extirpe alors devant ses yeux exorbités et interrogateurs le pistolet automatique.
-
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20 - Vana Radić
Cela fait un petit moment maintenant que Vincent est perdu dans ses pensées, assis
dans la fraicheur et l’humidité du petit parc. Maintenant en total contrôle de son intériorité, il
essaie de répondre à des dizaines de questions qui se bousculent dans son crâne encore
endolori. Son nez a cessé de saigner, mais son cou lui fait mal et lui rappelle douloureusement
qu’il n’a pas rêvé. La présence également de cette arme en sa possession, lui fait prendre
conscience de la réalité et de l’incongruité de la situation dans laquelle il se trouve.
Son esprit vagabonde et se remémore les instants passés dans ce lieu avec ses garçons
et leur mère, décédée depuis emportée subitement par une rupture d’anévrisme. Des souvenirs
de bonheur, mais aussi de tristesse s’enchainent de façon erratique dans sa tête en ébullition.
Des choses qu’il prend plaisir à se rappeler parfois, et d’autres qui lui ont laissé une cicatrice
qu’il tente d’occulter sans pour autant les oublier. C’était dans une autre vie, bien avant de
rencontrer Virginie, mais cela fait partie de lui, de son histoire, qui continue aujourd’hui sur
une autre route.
Son portable émet alors la petite musique qu’il a spécialement sélectionnée pour
identifier celle qui lui est chère désormais. Il décroche rapidement, avant que le son ne
s’amplifie de trop.
— Chéri, où es-tu ? Que se passe-t-il ?
—Tout va bien chérie, enfin non, tout ne va pas bien ! Je ne sais pas ce qui m’arrive !
— Qu’est-ce que tu as fait ? La police te cherche ! Ton visage a été diffusé sur les
chaînes d’info ! Ils disent que c’est peut-être toi qui as tué Salanche ! Dis-moi que ça n’est pas
vrai ! Où es-tu ?
—…
— Chérie, écoute ! Je ne sais pas, je n’ai pas toutes les réponses, mais tout à l’heure on
a essayé de me tuer. Et j’ai l’impression d’avoir été manipulé. Où es-tu là ?
— Dans la voiture je rentre à la maison, mais Qui a essayé de te tuer ? Tu es blessé ?

— Non ! N’y va pas ! Je ne sais pas si tu seras en sécurité, va dormir ce soir chez ta
copine Domi.
— Mon Dieu chéri ! Qu’est-ce qu’il se passe ! Il faut te rendre à la police et …
— Non pas encore ! Je dois savoir ce qu’il m’arrive avant. Fais-moi confiance je t’en
prie ! Va chez Domi et ne répond à personne jusqu’à ce que je te rappelle, d’accord ? Est-ce
qu’ils connaissent mon nom ?
— Non pas encore ! C’est pour ça qu’ils diffusent ta photo. Ils font un appel à témoin,
mais —Bon très bien ! Ça me laisse encore quelques heures. Fais ce que je te dis ! Là je suis
en sécurité, je pense pour la nuit, je te rappellerai demain. Je t’aime !
— Moi aussi je t’aime, mais je voudrais comprendre !
— Moi aussi chérie, moi aussi ! À demain.
Vincent met fin à la conversation, submergé par l’émotion que suscitent en lui les
sanglots de son épouse. Quoi qu’il ait fait, il ne veut surtout pas qu’il lui arrive du mal, et
cette seule pensée lui fait monter les larmes aux yeux, et le remplit de colère.
Il a de plus en plus l’impression d’être tombé dans un piège et que quelqu’un tire les
ficelles qui le relient à lui, comme un marionnettiste à son pantin de bois. Cette sensation lui
glace le sang et le met en rage, lui qui a toujours cru détenir son libre arbitre ne peut supporter
cette idée et se doit d’analyser comment il en est arrivé là.
Dans la pénombre qui l’enveloppe, il n’a pas
remarqué l’ombre qui se rapproche et se tient
désormais devant lui.
— Salut mon gars ! Il me semblait bien que j’avais entendu parler par ici !
C’est un clochard qui l’interpelle, mais contrairement à l’image d’Épinal, celui-là est
plutôt bien habillé, en tout cas chaudement, vêtu d’un long manteau chiné et d’une écharpe de
laine. Un homme d’une quarantaine d’années, barbu mais pas hirsute, un peu hipster, qu’on
pourrait croire tout droit sorti d’un bureau d’affaires.
— Des ennuis mon pote ? T’es nouveau ici, je ne t’avais encore jamais vu !
Vincent hésite, il se sent mal à l’aise face à cet individu qui ne fait pas parti de sa caste.
Souvent les SDF font peur, on rechigne même à les regarder, et on préfère tourner la tête et faire
comme s’ils n’existaient pas. Alors de là à engager la conversation… Ce qu’il connait de ce
monde il l’a vu à la télé, avec les clichés d’un univers hostile, où il faut se méfier de tous si on ne
veut pas se faire dépouiller. Le seul contact qu’il n’ait jamais eu avec eux, c’est d’avoir lancer une
pièce dans un gobelet en ferraille à un pauvre hère allongé sur un vieux carton et quémandant
l’aumône pour pouvoir se payer le litron de rouge qui lui permettra de survivre.
Mais dans le contexte, un peu d’aide d’où qu’elle vienne, il en a grand besoin !
—Oui, en effet ! Je viens d’arriver et je suis un peu perdu, alors !
— Alors bienvenue à la cour des miracles !
10
Dans son bureau Cabales est dans tous ses états ! Il suit bien évidemment la cavale de
Vincent de près et tente par tous les moyens de colmater ce qui ressemble de plus en plus à un
naufrage. Il s’attend à recevoir la pression venant d’en haut prête à s’abattre sur lui comme la
foudre, ce qui ne tarde pas d’arriver.
— Allo, bonsoir Monsieur.
—…
— Oui, je peux vous expliquer la situation. Pour l’instant, nous avons perdu le contact
avec le sujet, mais nous avons le moyen de retrouver sa trace s’il continue à utiliser son
téléphone et …
—…
— Non, rien ne porte à croire que nous avons perdu le contrôle sur lui. Mais les
évènements d’aujourd’hui nous ont obligés à abandonner la dernière mission et …
—…
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21 - Reljanović Marta
— Oui, nous avons tenté de l’intercepter, mais il y a eu une complication. J’ai réussi à
faire exfiltrer notre agent de surveillance, grâce à quelques complicités internes à la police et

—…
— Non Monsieur, rassurez-vous, il n’y aura pas de problème de ce côté, nous utilisons
des professionnels qui …
—…
— Oui Monsieur, j’ai conscience que nous avons eu un raté de ce côté-là, mais cela ne
se reproduira pas et nous ne tarderons pas à remettre la main sur le sujet et à faire ce qu’il
faut.
—…
— Oui, bien entendu, pour le moment, le programme est stoppé, mais cela ne remet
pas en cause le développement de …
—…
— Parfaitement Monsieur. J’en prends la responsabilité. Bonsoir Monsieur.
Cabales connaît les risques de son métier. En tant qu’ex-barbouze, il sait qu’il n’est
qu’un exécutant qui peut sauter à tout moment comme un vulgaire fusible. Mais il ne compte
pas lâcher l’affaire si facilement. Il croit en ce programme qu’il a monté, il y a un peu plus
d’un an et qui consiste à transformer un simple civil inconnu et indétectable en une arme
efficace. Une façon plus sûre et moins couteuse que d’utiliser des mercenaires pour accomplir
les basses besognes. Un peu comme le font les cellules terroristes pour lancer des kamikazes
au suicide, l’endoctrinement religieux en moins.
Partant de cette idée, il s’était rapproché d’un scientifique véreux et un peu fou,
spécialiste de la manipulation mentale, qu’il avait côtoyé autrefois lorsqu’il travaillait pour un
gouvernement étranger et qu’il était chargé de soutirer des informations du cerveau d’un agent
ennemi. L’évolution de la technique médicale et notamment l’apparition des nanoparticules,
couplée aux progrès de l’imagerie virtuelle avaient concrétisé son rêve. Il avait ensuite soumis
son projet discrètement à l’un des pontes des services secrets, pour obtenir des financements
occultes. Il ne savait pas jusqu’où remontait l’implication de l’État, mais il s’en fichait, ça
n’était pas son problème et en bon soldat, il se contentait de remplir la mission qu’on lui avait
confiée.
Aujourd’hui, le plus important est de pérenniser son petit business et de rester en vie.
Après tous ses efforts, il est trop près du but pour renoncer.
Il faut qu’il resserre les boulons et reprenne la main sur les évènements. La
mésaventure d’aujourd’hui ne doit pas se reproduire et il a sous-estimé les capacités de survie
de son cobaye en affectant à sa surveillance un élément qui a failli à sa tâche. Cette fois, il
fera appel à une vieille connaissance de son réseau de mercenaires, plus sûre mais aussi plus
onéreuse. Tant pis ! Il n’a plus droit à l’erreur. Il pianote sur son bureau et ouvre un dossier
sécurisé où se trouve une liste de noms et de coordonnées. Puis ayant trouvé celui qu’il
cherchait, il compose un numéro et laisse sonner plusieurs fois …
— Allo, Sacha c’est Martin. J’ai besoin de toi.
11
Complètement bouleversée, Virginie s’est arrêtée sur le côté le temps de se rasséréner
un peu après la conversation avec son mari. Elle bascule sur le signet de son portable, sur
lequel elle a ouvert l’application de la chaîne d’info en continu et attend quelques secondes
avant que les présentateurs ne reviennent sur ce qui est désormais le scoop du jour, affiché en
fil rouge au bas de l’écran. Rien de nouveau pour l’instant, toujours les mêmes images et les
mêmes commentaires qui passent en boucle. L’interview du commissaire en charge de
l’enquête, la photo de Vincent et les images des environs de la gare où la recherche continue.
Les journalistes sont très forts pour maintenir l’antenne et les auditeurs en haleine avec deux
fois rien, qu’ils triturent et interprètent inlassablement en attendant une nouveauté à se mettre
sous la dent. Elle pose son smartphone et se laisse tomber au fond de son siège, bien à l’abri
dans l’habitacle de son véhicule. Elle pense à son époux essayant d’imaginer où il peut bien
être en ce moment. Pendant un instant elle se demande comment elle pourrait lui venir en aide
? Se lancer à sa recherche pour tenter de le retrouver ? Il a parlé de danger pour lui comme
pour elle, qu’est-ce que cela signifie ? Elle a l’impression de vivre un film d’espionnage de
série B ! Comment Vincent a-t-il pu se mettre dans cette affaire ? Est-il vraiment le meurtrier
qu’on suspecte ? Tout ça n’est pas possible, elle connait son mari et il n’est pas capable de
faire du mal à une mouche ! Enfin elle pense le connaitre ! Se pourrait-il qu’il ne soit pas
l’homme qu’elle croit ? Incrédule et désorientée, elle passe de longues minutes à s’interroger
avant de finalement se décider à suivre ses indications. Pour l’instant, et avant d’en savoir
plus, elle doit lui faire confiance. Elle reprend son téléphone et compose le numéro de son
amie tout en songeant à l’excuse qu’elle va trouver pour se rendre chez elle ce soir.
— Coucou Domi, ça va ma belle ?
—…
— Eh bien, Vincent est sorti avec des anciens collègues ce soir et je me disais que je
pouvais venir passer la soirée avec toi.
—…
— Parfait, j’achète une bouteille de vin et j’arrive.
Au moins, se dit-elle, si je bois trop elle ne pourra pas me laisser repartir !!!
12
Après son départ de la gare, Fred est rapidement repassé à son bureau pour prendre
connaissance des derniers rapports et communiquer avec sa hiérarchie sur les progrès de
l’enquête. La collecte des images vidéo de la ville est maintenant achevée et elles sont en cours
d’analyse par les ordinateurs du pôle scientifique avec l’aide des logiciels de reconnaissance
faciale.
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22 - Salopek Ena
Après son départ de la gare, Fred est rapidement repassé à son bureau pour prendre
connaissance des derniers rapports et communiquer avec sa hiérarchie sur les progrès de
l’enquête. La collecte des images vidéo de la ville est maintenant achevée et elles sont en
cours d’analyse par les ordinateurs du pôle scientifique avec l’aide des logiciels de
reconnaissance faciale. Les premiers relevés d’échantillons de sang retrouvés à la gare
montrent qu’il y avait bien deux personnes distinctes sur les lieux. Pour l’instant, tout réside
dans l’arrestation du suspect dont l’identité est encore inconnue, mais autour duquel les
mailles du filet se resserrent petit à petit. Il espère simplement pouvoir l’attraper et
l’interroger avant qu’il ne soit abattu par les forces d’interventions qui ont souvent la gâchette
facile ou une tierce personne décidée à le faire taire. Il est de plus en plus convaincu que cet
homme n’est qu’un petit bout de l’iceberg et que cette histoire sent mauvais, et qu’elle suscite
de plus en plus de questions. Comment ces deux individus, apparemment blessés, ont-ils fait
pour échapper au cordon de police, et disparaitre sans être repérés ? Fred a une sale
impression et se dit qu’il va devoir être vigilant et ne faire confiance à personne.
Inquiet et songeur, il a rejoint son appartement, situé au coeur de la ville, non loin de
son travail. Un grand loft lumineux et confortable pour lui tout seul, aménagé avec goût et où
il aime se ressourcer et se détendre. Son petit rituel en arrivant dans son antre, consiste
invariablement à lancer de la musique par commande vocale, en général du classique et à se
servir un jus composé de fruits ou de légumes selon les saisons et son envie, qu’il
confectionne avec son extracteur multifonction.
Assis dans son canapé à siroter son cocktail vitaminé, il se laisse bercer par la mélopée
envoûtante du Requiem de Mozart et ferme les yeux pour échapper aux questions qui
l’assaillent. Mais l’esprit est plus fort que tout, et il est difficile de s’affranchir complètement
de ses pensées. Et quand ça n’est pas le travail qui l’interroge, c’est la condition même de son
existence qui le perturbe. La solitude qu’il s’est imposée pour privilégier son métier
commence à peser lourd et n’a plus de raison d’être. Aujourd’hui, il n’est plus sur le terrain en
première ligne à risquer sa vie et à faire porter cette incertitude sur une compagne. Alors, il se
dit qu’il est temps de partager enfin et d’enjoliver un peu son triste quotidien avant de devenir
trop vieux, trop con et trop repoussant. C’est décidé. Dès que cette fichue affaire sera clôturée,
il consacrera du temps à rechercher l’âme soeur, ou en tout cas à s’ouvrir pour laisser rentrer
un peu de soleil dans sa vie.
À peine le temps de de se convaincre à prendre ces bonnes résolutions, que son
portable sonne.
— Oui Pichard. Du nouveau ?
— Oui chef. On n’a pas encore retrouvé le suspect, mais les ordinateurs ont parlé et
une caméra de circulation du centre-ville l’a filmé hier à bord de sa voiture. On a pu identifier
le code barre du véhicule et on a son nom.
13
Au sein du petit parc, Vincent s’est laissé embarquer par son hôte qui l’a invité à
rejoindre sa communauté et à se réchauffer auprès d’un des feux de joie.
— C’est quoi ton nom. Moi c’est Rémi.
— Vincent, Vincent …
—Laisse tomber le nom de famille, ici on n’est pas dans un centre de recrutement et
ton nom n’appartient qu’à toi.
— Ok ça me va !
—Un petit conseil mon gars, si tu as des ennuis avec la flicaille, commence par
éteindre ton portable, car personne ici n’a envie de les voir débarquer. Amène-toi, vu ta mine
je pense qu’un petit remontant ne te ferait pas de mal.
Vincent s’exécute immédiatement en éteignant son téléphone et suit Rémi vers une
petite tente de camping installée à proximité d’un brasier. Chaque abri est distant de quatre ou
cinq mètres, favorisant un semblant d’intimité. Il y a là des tentes dernier cri qui se
ressemblent toutes et probablement fournies par des associations, mais aussi des constructions
plus personnelles faites de palettes de bois et de bâches multicolores. Des hommes en
majorité, mais aussi quelques femmes qui forment un petit îlot à l’écart. Des gens de tous
âges, plus ou moins marqués par ces conditions difficiles. Paradoxalement et contrairement
aux clichés, l’endroit est plutôt propre et excepté quelques détritus çà et là, on a l’impression
qu’un certain ordre règne, comme si les habitants de ces lieux voulaient le garder vivable et
ainsi conserver une part de dignité et de sens civique. Une micro-société où certaines règles
semblent s’être établies, dont le respect des autres et du site.
Les deux hommes s’installent devant l’igloo de toile sur des petits sièges pliables qui
font penser à ceux qu’on utilise lors d’une petite partie de pêche sur le bord d’une rivière. En
s’asseyant, Vincent vérifie que l’arme qu’il a remise dans son dos ne risque pas de se voir.
— Une petite binouze, ça te va ?
— J’aurais préféré quelque chose de plus costaud ! Mais ça ira, merci.
— Désolé, mon prince, mais j’évite les alcools forts. Ici, si tu plonges là-dedans, t’es
mort !
— Ça fait longtemps que tu es là ?
— Bientôt deux ans. Et toi qu’est-ce qui t’amène dans ce trou ? Tu as l’air d’être
amoché !
En disant cela, Rémi désigne le cou meurtri que Vincent peine à cacher sous son col.
— Tu vas me laisser regarder ça, j’ai de quoi nettoyer les plaies.
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23 - Vaing Dora
En disant cela, Rémi désigne le cou meurtri que Vincent peine à cacher sous son col.
— Tu vas me laisser regarder ça, j’ai de quoi nettoyer les plaies.
— Merci, c’est toi le bon Samaritain ici ?
—Tu sais, j’ai été infirmier autrefois, alors j’ai gardé le réflexe de m’occuper des
autres.
— Infirmier ! Comment un infirmier peut-il finir dehors ? Ça n’est pas une profession
touchée par le chômage !
— Et qui te dit que je me suis retrouvé au chômage ?
— En général, c’est ce qui amène les gens à vivre dans la rue… Moi aussi je suis chômeur
!
— Et c’est pour ça que tu es là ?
— Peut-être, je ne sais pas encore !
— En tout cas, t’es paumé et tu as visiblement besoin de repos. Fini ta bière, ensuite je
nettoierai ton cou et tu pourras souffler un peu. Tu peux passer la nuit ici si tu veux. Tu as faim ?
— Oui volontiers, mais je ne veux pas te déranger, et j’ai un peu d’argent …
— Laisse tomber, tu es mon invité et je n’en ai pas souvent !
Vincent est soudain ragaillardi par la générosité de Rémi qui lui réchauffe le coeur et qui
lui en ferait presque oublier ses soucis. Il se sent en confiance avec cet homme et ressent une
envie de se confier à lui. Peut-être qu’il pourrait l’aider à y voir plus clair et à comprendre ce qui
lui arrive ? Il termine sa cannette et se laisse faire docilement par Rémi, qui en silence et avec
précaution, désinfecte la cicatrice souillée de sang séché. Puis toujours sans échanger un seul mot,
il l’invite à partager son frugal repas composé d’un paquet de chips, d’un peu de pain plus très
frais et d’une soupe lyophilisée qu’il prépare sur un petit réchaud à gaz. Le souper achevé, Rémi
se lance dans la confection d’une cigarette qu’il roule entre ses doigts, avant de la proposer à
Vincent.
— Non merci, je ne fume pas.
—Tu as raison. Ce n’est pas bon pour la santé ! Pour le coup, je ne veux pas me mêler de
tes affaires, mais j’ai souvent vu des blessures et celui qui t’a fait ça en voulait visiblement à ta
vie.
— Oui, probablement ! Je n’ai pas compris ce qui s’est passé. Comme tout ce qui m’arrive
depuis deux jours.
Vincent laisse passer un ange, puis devant le regard bien veillant de Rémi, se lance à lui
conter tout ce qu’il sait des évènements qui ont marqué ses dernières heures. Il essaie de ne rien
omettre, entre les souvenirs parcellaires, les images subliminales et les faits bien réels, évoquant
également les troubles ressentis et les interrogations qui le hantent. Tout en fumant sa cigarette,
Rémi l’écoute religieusement, sans le quitter des yeux ni l’interrompre.
À la fin du récit, les deux hommes restent muets un moment, avant de briser le silence
pesant.
— Et le revolver, tu l’as toujours sur toi ?
Discrètement et en regardant autour de lui pour s’assurer que personne ne les observe,
Vincent sort l’arme de sa cachette et le présente devant lui.
—Au moins, sur ce point, je suis sûr que tu n’es pas un mytho.
—Pourquoi ? Tu crois que j’aurais pu inventer tout ça ?
— J’ai déjà observé des cas de schizophrénie chez des personnes qui se persuadent de
choses qui n’existent pas. Mais, dans ton cas il y a des éléments tangibles : tu n’as pas pu te faire
cette blessure tout seul et si la police détient ta photo et te recherche, c’est sûrement pour une
bonne raison.
— Alors tu penses que j’aurais pu tuer ces personnes ? Et ne pas m’en souvenir ?
— C’est possible ! Mais je ne vois que deux explications : ou tu as pété les plombs et tu es
atteint d’un syndrome aigu de dédoublement de la personnalité, genre Dr. Jekyll et Mr. Hyde ; ou
bien on te manipule depuis le début.
—Je ne suis pas fou ! La deuxième solution me convient mieux. Mais comment, qui et
pourquoi ?
— Qui et pourquoi, je n’en sais rien. Mais comment, ça, j’ai une petite idée. Manipuler un
cerveau ça n’est pas très compliqué techniquement pour quelqu’un qui en aurait les moyens et qui
pourrait avoir eu accès à ta personne le laps de temps nécessaire pour en prendre le contrôle. Tu
n’es pas passé récemment à l’hôpital ou dans un centre d’imagerie pour des examens ?
— CARE !
— CARE. C’est quoi ce truc ?
__
Ravonski est en voiture vers le domicile du suspect dont l’adresse lui a été envoyée par
Pichard sur son portable. Une rapide enquête sur l’individu identifié s’est avérée des plus creuses,
n’indiquant aucun antécédent judiciaire, à part quelques amendes pour excès de vitesse datant déjà
de quelques années. Cela confirme les doutes de Fred quant à la place de cet homme dans cette
affaire. Pourquoi ce type visiblement banal et sans histoire aurait voulu tuer Salanche ? Quelque
chose ne colle pas !
Fred a fait appel à la brigade d’intervention spécialisée pour appréhender le fugitif censé
être armé et dangereux et il ne veut pas prendre de risques. Il a également, dans l’entremise,
obtenu un mandat lui permettant d’investir les lieux en toute légalité et de procéder à une
perquisition qui pourrait révéler des indices et confirmer l’implication du suspect dans les
meurtres. Mais tout le monde a ordre de ne pas intervenir avant son arrivée pour empêcher
certains de vouloir jouer aux cowboys, bien qu’il ne soit pas certain que l’homme soit rentré chez
lui après avoir échappé à la police il y a seulement quelques heures.
Rapidement il arrive sur zone et laisse sa voiture derrière un fourgon blindé où il aperçoit
Pichard et un autre officier en tenue de combat. Les hommes de la section d’élite se sont déjà
déployés dans le quartier et autour de la petite maison, survolée également et en silence par un
drone de surveillance.
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24 - Volarić Horvat Laura


Rapidement il arrive sur zone et laisse sa voiture derrière un fourgon blindé où il
aperçoit Pichard et un autre officier en tenue de combat. Les hommes de la section d’élite se
sont déjà déployés dans le quartier et autour de la petite maison, survolée également et en
silence par un drone de surveillance. Celui-ci, équipé de caméras infrarouges, détectera toute
fuite éventuelle du secteur désormais bouclé. Fred rejoint ses collègues et s’adresse au
militaire.
— Bonsoir Capitaine, tout est prêt pour l’intervention ?
— Oui commissaire ! On est paré et on attend votre feu vert.
— Bon ok. On y va, mais en douceur si possible, je le veux vivant.
— Bien reçu.
Aussitôt l’ordre est envoyé et l’assaut est donné. Équipés de leurs casques et de
lunettes à vision nocturne, armés jusqu’aux dents, les hommes se débarrassent facilement du
portail puis pénètrent prudemment dans le jardinet avant de s’attaquer à la porte d’entrée, qui
ne résiste pas plus longtemps. Les uns derrières les autres ils s’engouffrent dans la maison
armes aux poings, prêts à répondre à toute agression. Mais la demeure est bien calme,
personne ne les attend. Après quelques minutes la pression retombe, alors que l’information
est partagée avec ceux qui sont restés à l’extérieur.
Le commissaire et son équipe peuvent entrer à leur tour en toute sécurité.
— Périmètre sécurisé commissaire. Il n’y a personne mais on reste en attente.
— Merci Capitaine, mais vous pouvez récupérer vos hommes et rentrer, nous allons
prendre le relais.
— Bien Monsieur, à vos ordres !
— Pichard fouillez moi la maison et voyons si vous trouvez quelque chose
d’intéressant, à part des photos souvenirs.
L’équipe d’inspecteurs se met à l’oeuvre, alors que Fred s’attarde sur les cadres
accrochés çà et là montrant les visages de Vincent et de sa famille. Clichés évoquant des
instants de bonheur simples comme lui n’en a pas encore connus.
Il s’arrête plus particulièrement sur une photographie prise lors du mariage, cadrant les
époux en gros plan, et reste en admiration devant le sourire et les yeux pétillants de la mariée
qui suscitent en lui un certain émoi.
Il parcourt lentement les pièces, essayant de faire corps avec celui qui vit ici
habituellement et de comprendre un peu mieux qui il est. Au bout de plusieurs minutes, un
des inspecteurs hurle en sortant de la salle de bain.
— Chef ! Regardez ce que j’ai trouvé.
De ses mains gantées, il exhibe alors la chemise tâchée de sang que portait Vincent le
jour des meurtres.
— Ok ! Emmenez-moi ça toute de suite au labo. Et réveillez tout le monde s’il le faut.
Je veux savoir si ce sang appartient aux victimes avant demain matin.
Puis s’adressant à son lieutenant :
— Pichard, lancez un avis de recherche sur l’épouse qu’on puisse l’interroger et la
mettre en sécurité.
— Pourquoi, vous craignez pour sa vie, patron ?
— Peut-être bien ! La sienne et celle de son mari !
14
Vincent a décrit avec le plus de détails possible les souvenirs de ses deux séances dans
l’agence de Cabales, les mots de tête et les saignements de nez qui s’en sont suivis. Rémi,
comme un praticien attentif qui écoute son patient, comprend mieux désormais la situation
dans laquelle il se trouve.
— Ok ! Eh bien, je crois que tu as eu droit un bon lavage de cerveau mon ami. Et je
crois aussi que tu es bien dans la merde, et que tu vas avoir besoin d’aide car ceux qui t’ont
manipulé et sans doute essayé de te tuer, vont vouloir recommencer. Et te rendre à la police
est aussi risqué, car une organisation comme celle-là doit avoir des ramifications chez les
flics. Idéalement il faudrait que tu disparaisses de la surface de la terre !
— Ouais, pas folichon comme diagnostic docteur ! Mais, tu m’as l’air d’en savoir pas
mal !
T’es sûr que tu étais infirmier avant et pas agent secret ? D’ailleurs, je n’aurais peut-
être pas dû te confier tout ça ! C’est quoi ton histoire ? Qu’est-ce que tu fais ici ?
Rémi fixe alors son interlocuteur et, tout en se roulant une autre cigarette se lance dans
une tirade.
— D’accord, au point où l’on en est, tu as le droit de connaître quelques trucs sur moi.
J’étais bien infirmier autrefois, mais dans l’armée. J’étais infirmier militaire. J’ai d’abord été
militaire, en incorporant très jeune, et l’armée m’a tout appris. Elle m’a formé et puis elle m’a
déformé. Elle a été ma seule famille pendant longtemps, car la mienne m’avait fait défaut et je
ne veux pas rentrer dans les détails. Comme je n’étais pas un très bon combattant et que
j’avais envie d’aider les autres, je suis devenu infirmier. J’ai participé à pas mal de conflits,
principalement en Afrique et j’ai vu et vécu pas mal de choses, pas toujours belles à voir et
souvent pas très déontologiques. Alors un jour j’en ai eu marre de tout ça, des atrocités de la
guerre, de la violence, de la souffrance. J’ai tout laissé tomber et je suis rentré, dans un pays
où finalement, je n’avais plus d’attaches, plus de repères. L’armée a cet avantage qu’elle
t’apporte tout ce dont tu as besoin : ton travail, ta nourriture, ton logis, tes fringues…Alors
quand tu en sors, tu es perdu et il faut réapprendre à vivre dans une société qui ne t’attend pas
et que tu ne connais pas ! Je n’ai pas eu la force ni l’envie de me battre pour trouver ma place
et j’ai choisi la solution de facilité et de rester en marge. Ici j’ai trouvé un certain équilibre et
une certaine raison de vivre. Sans obligations, sans recevoir d’ordres de qui que ce soit et en
continuant à aider quand je peux des mecs comme toi qui ont besoin d’un coup de main !
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25 - Žura Iva
Et je crois que ton cas est particulièrement intéressant ! En Afrique, j’avais eu vent de
méthodes d’interrogatoire un peu spéciales, ayant recours à la manipulation mentale, mais ça
n’était que des rumeurs et franchement j’avais du mal à y croire. Mais en te voyant et en
écoutant ton histoire, j’ai vraiment l’impression que ça existe et que tu en es victime.
—Et comment est-ce que tu comptes m’aider ? Si tu as raison, ça veut dire que je suis au
centre d’une machination infernale et que je n’ai aucune chance de m’en sortir vivant !
—Pas beaucoup de chance en effet ! Surtout si tout ça a des ramifications importantes au
sein du pouvoir ! Mais j’ai appris que tant qu’il y a de la vie… Ce qu’il faut avant tout c’est
essayer d’identifier ceux qui te manipulent et ensuite de trouver de l’aide pour te mettre en
sécurité et dénoncer tout ce merdier.
—Mais j’ai tué des gens ! Et la police est à mes trousses ! Et ma femme comment lui
expliquer tout ça ? Et …
— Ok, du calme ! D’abord tu vas te reposer cette nuit. Je vais te donner des médocs pour
dormir. Je pense qu’on a un peu de temps avant qu’ils ne resserrent l’étau. Et demain, on
réfléchira à la manière de s’en tirer. Surtout ne rallume pas ton portable, car les flics vont le tracer
dès qu’ils auront ton identité, sans parler de ceux qui te traquent et qui eux te connaissent déjà.
— Mais si tu m’aides, tu vas aussi te mettre en danger ?!
— Le danger ça me connaît, et puis ça faisait un bout de temps que je commençais à
m’ennuyer, alors un peu d’animation dans mon quotidien morose ne va pas me faire du mal.
Et comme tu le vois, je n’ai pas grand-chose à perdre !
15
Six heures du matin, Virginie se réveille difficilement après la mauvaise nuit qu’elle a
passé chez son amie. Durant la soirée, elle a tenté de faire bonne figure et de se détendre en
faisant comme si tout était normal. Mais même si le vin l’a un peu grisée, impossible de chasser
son inquiétude concernant son époux. Après une nuit agitée sur le canapé-lit du salon, souvent
réveillée et en proie à des cauchemars, elle se lève avec un mal de crâne et des yeux gonflés de
fatigue. Par bonheur, Domi n’avait pas écouté les infos hier soir et elle a pu continuer de lui
cacher la vérité sur les raisons de sa présence. Mais ce matin, cette dernière qui s’est aussi levée
pour aller au travail vient d’allumer la radio dans la cuisine tout en préparant le petit déjeuner.
Virginie écoute d’une oreille attentive le flash matinal faisant le récapitulatif de l’affaire Salanche
en cours et décrivant avec force détails l’investigation qui a eu lieu la veille par les forces
spéciales dans la maison d’un suspect, dont l’identité est désormais connue. À l’énoncé de son
nom, incrédule et désemparée, elle ferme les yeux d’où s’écoulent des larmes, sans s’apercevoir
de la présence de son amie qui se tient dans l’embrasure de la porte la bouche ouverte de surprise
et d’incompréhension.
—Mon dieu, Virginie ! Qu’est ce qui se passe ?
— Je ne sais pas, c’est un cauchemar !
Désormais dans les bras l’une de l’autre, les deux femmes abasourdies, tentent de se
réconforter, alors que Virginie raconte, la voix parcourue de sanglots, la conversation qu’elle a
eue avec Vincent. Puis un long silence s’installe, pendant lequel elle se calme progressivement,
bercée par Domi qui cherche désespérément les mots qui conviennent.
— Il faut que tu ailles voir la police et que tu leur racontes tout ça. Il y a sûrement une
explication logique ! Une méprise ! Vincent ne peut pas être un assassin !
— Mais il avait peur pour lui et pour moi, et c’est pour ça qu’il m’a dit de ne pas rentrer et
de ne parler à personne !
— Justement, tu dois appeler la police et te mettre sous sa protection et convaincre
Vincent de se rendre aussi. Tu as essayé de le joindre ?
— Non, pas encore ! Il m’avait dit d’attendre son coup de fil.
La jeune femme attrape son portable et compose rapidement le numéro mémorisé de
Vincent, mais tombe rapidement sur la boite vocale.
— Ça ne sonne pas il a dû éteindre son téléphone !
Elle repose son mobile sur la petite table et il se met aussitôt à sonner, affichant un
numéro inconnu. Virginie hésite, interrogeant Domi du regard, puis se décide à répondre.
— Allo !
— Bonjour madame, commissaire Ravonski. Vous êtes bien l’épouse de Vincent Piéron ?
— Oui, c’est bien moi.
— Avez-vous des nouvelles de votre mari Madame ? C’est important, vous avez sans
doute entendu les infos ?
— Oui, je suis au courant ! Mais Vincent n’est pas un assassin, il a peur, on a essayé de le
tuer, et …
— Calmez-vous, madame ! C’est pour ça qu’il faut que je le retrouve rapidement, pour lui
parler et éclaircir cette affaire. Quand vous a-t-il donné des nouvelles et savez-vous où il se trouve
?
— Hier soir, il m’a dit de ne pas rentrer à la maison, qu’il ne savait pas ce qu’il se passait,
et qu’il me rappellerait, mais je n’arrive pas à le joindre et je ne sais pas où il est, et je suis morte
de peur…
— Oui, je comprends ! Où êtes-vous en ce moment ?
— Chez une amie, en ville.
— Parfait ! Ne bougez pas et ne répondez à personne, hormis à votre mari s’il appelle.
Donnez-moi l’adresse de votre amie et je vous envoie deux inspecteurs pour vous ramener au
commissariat et vous protéger. Faites-moi confiance et tout se passera bien.
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