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·SAGIM···

Achevé d'imprimer en mai 1998


par l'imprimerie SAGIM à Courtry (77)

Imprimé en France

Dépôt légal: mai 1998


N" d'impression: 2896
Vivre libres
ou
La splendeur de l'économie
Raoul Audouin

Vivre Libres
ou
La splendeur de l'économie

Éditions LAURENS
© LAURENS Éditions. Mai 1998
115, rue de l'abbé GrouIt . 75015 Paris

ISBN: 2-911838-32-7

La loi du II mars 1957 interdit les copies ou reproductions destinées à une utilisa-
tion collective. Toute représentation ou reproduction intégrale ou partielle faite par
quelque procédé que ce soit, sans le consentement de l'auteur ou de ses ayant cause, est
illicite et constitue une contrefaçon sanctionnée par les articles 425 et suivants du Code
pénal.
PRÉFACE

Ouvrir Vivre libres c'est être convié à un voyage, intel-


lectuel et spirituel, en compagnie d'un sage, Raoul
Audouin. Je souhaite donc que de nombreux lecteurs
suspendent le tumulte de leur vie afin de savourer et de
méditer ces pages empreintes de sérénité autant que de
passion et de foi. Ce livre est ancré au plus profond des
convictions de Raoul Audouin, de ses convictions reli-
gieuses, spirituelles, morales, et constamment éclairé par
l'usage rigoureux de la raison. C'est un ouvrage bouillon-
nant dont les multiples facettes permettent à ceux qui le
connaissent de retrouver, au-delà des pages imprimées, la
personnalité de l'auteur et d'avoir, sans qu'il l'ait voulu -
car sa modestie est légendaire - le portrait même du sage
qui nous accompagne. Le lecteur passe sans souffrance et
sans étonnement d'un beau morceau de théorie écono-
mique fondamentale à une remarque d'inspiration philoso-
phique et à des aperçus historiques ramassés et saisissants.
Et pourtant, en dépit de ce foisonnement, il y a une ligne
directrice continue, celle que peut inspirer la passion pour
la liberté humaine.

7
Vivre libres

C'est la combinaison de cette capacité à revenir


toujours aux principes et de son insatiable curiosité intel-
lectuelle qui permet à Raoul Audouin de nous offrir un
ouvrage où, sous l'éclairage unique de la liberté, on trouve
des réponses claires et définitives à une foule de questions
qui font si souvent dans les médias l'objet des débats aussi
longs que confus. Et c'est ainsi que sont passés en revue la
monnaie, la fiscalité, la souveraineté, l'entreprise (définie
comme « école de liberté dans la coopération»), le profit,
le droit des nations et bien d'autres thèmes. On peut donc
ainsi bien entrer dans ce livre pour y trouver une réponse
précise à un problème particulier que pour acquérir ou
renforcer une vision cohérente du fonctionnement des
sociétés.
Le langage de Raoul Audouin est simple et il faut un
certain courage pour revenir à la simplicité à une époque
où tout ce qui est confus est considéré comme profond et
où l'usage des mots savants (ou prétendus tels) cache avec
difficulté l'indigence de la pensée. Comme il le dit lui-
même, « un langage simple et précis est l'arme essentielle
requise pour lutter contre la falsification des mots tels que
liberté, droit, légitimité, qui sont devenus de véritables
pièges intellectuels ».
Ce faisant, Raoul Audouin donne comme écho à un
auteur qu'il admire, Frédéric Bastiat, selon lequel « Les
faits économiques agissant et réagissant les uns sur les
autres, effets et causes tour à tour, présentent, il faut en
convenir, une complication incontestable. Mais, quant aux
lois générales qui gouvernent ces faits, elles sont d'une
simplicité admirable, d'une simplicité telle qu'elle embar-
rasse quelquefois celui qui se charge de les exposer, car le
public est ainsi fait, qu'il se défie autant de ce qui est
simple qu'il se fatigue de ce qui ne l'est pas ».

8
Préface

C'est avec cette même facilité apparente - inséparable


de la simplicité - que Raoul Audouin explore des thèmes
aussi ardus que ceux de la conciliation entre la tradition et
l'innovation, les aspirations individuelles et l'importance
des liens sociaux. Je n'aurai cependant pas la prétention de
passer en revue tous les thèmes analysés par Raoul
Audouin, et encore moins d'essayer d'en faire le résumé.
mais à titre d'illustration je voudrais prendre deux
exemples. L'un d'eux est tout à fait spécifique, mais il me
paraît caractéristique de la capacité de Raoul Audouin à
synthétiser en une phrase claire des raisonnements
complexes, parce qu'il va à l'essentiel : « le marché du
travail, écrit-il, est celui où s'achètent les services actuels,
non incorporés à un objet; tandis que le marché des biens
est celui où s'achètent des services futurs, incorporés dans
les objets ».
L'autre exemple est d'un ordre tout différent, il
concerne la justice, concept central auquel il redonne sa
véritable signification. S'appuyant sur Saint Thomas
d'Aquin, Raoul Audouin explique que « la justice est la
qualité de l'homme juste (tout passe par le cœur de l'indi-
vidu) et l'homme juste est celui qui se tient dans l'ordre,
c'est-à-dire à sa place vis-à-vis du Créateur, du prochain et
de la propre finalité de sa personne (nul ne vit qu'en rela-
tion du tout) ».
La justice, pour Raoul Audouin, a donc un fondement
personnel et ceci dans toutes les dimensions de la
personne. Pour éclairer cette vision - mais peut-être aussi
pour donner un reflet de la personnalité même de Raoul
Audouin - j'ai envie d'ajouter cette citation en lui laissant
le dernier mot de cette préface : la clef de voûte de la
liberté, écrit-il, « est spirituelle, mais en même temps
pratique; c'est la discipline intérieure et volontaire de

9
Vivre libres

l'homme libre, faite de souci de droit et de délicatesse


morale ».

Pascal SALIN
Professeur d'économie à l'Université de Paris Dauphine
Ancien président de la Société du Mont Pèlerin

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PRÉSENTATION

Raoul Audouin, témoin de son siècle

Raoul Audouin fait partie de ces auteurs dont l' œuvre


est aussi célèbre que le nom demeure inconnu. Sauf bien
sûr de ses amis et de la petite cohorte, attentive, qui sait la
dette essentielle que la pensée libérale a contractée envers
lui. Sans Raoul Audouin, il manquerait à la philosophie
politique, en cette seconde moitié du XXe siècle, quelques
chaînons essentiels. Il est vrai que si trop de gens l'igno-
rent, c'est en partie la faute de Raoul Audouin lui-même.
Par son caractère, par son style de vie, il a choisi de s'ef-
facer derrière les grands penseurs qu'il entendait servir,
vouant sa vie à faire connaître les autres plutôt qu'à se
mettre en avant. Cet exemple rare d'abnégation n'est pas
sans grandeur mais il n'a plus lieu d'être. Voilà pourquoi la
publication de Vivre libres permet de rendre à Raoul
Audouin la place qui est la sienne en rappelant ce que tous
les libéraux lui doivent.
L' œuvre de Raoul Audouin? On la trouve en premier
lieu dans les forts volumes de la collection « libre-
échange », dirigée par Florin Aftalion, aux PUE Elle porte

Il
Vivre libres

les noms de Hayek et Mises, dont Raoul Audouin aura été


bien plus que le traducteur : l'initiateur en France. Au
lendemain de la Seconde Guerre mondiale, grâce à l'édi-
trice Marie-Thérèse Génin, il y avait eu une première
tentative pour faire connaître Hayek et Mises, avec la
traduction de La Route de la servitude et du Gouvernement
omnipotent. Nous étions en 1946 pour l'un, et 1947 pour
l'autre. La France n'était pas, alors, en retard dans le
domaine des idées. En même temps, la faible audience de
ces livres dans notre pays, tandis qu'ils suscitaient des
débats passionnés dans le monde anglo-saxon, montre que
nous étions engagés sur une mauvaise voie, celle du diri-
gisme et du centralisme économique. La pensée libérale
entrait dans un long tunnel, dont elle ne devait sortir
qu'une trentaine d'années plus tard.
Pour permettre au public français intéressé par la pensée
politique dans sa plus haute expression de se familiariser,
en particulier avec l' œuvre de Hayek, il fallait que Raoul
Audouin vînt. En 1980, lors d'une mémorable conférence
organisée par l' ALEPS à l'Assemblée nationale pour fêter
à la fois la venue d'Hayek à Paris et la sortie des trois
volumes de Droit, législation et liberté, son traducteur
pouvait enfin savourer l'aboutissement de son labeur
anonyme et tenace.
Il ne devait pas s'en tenir là.
Quelques années plus tard Raoul Audouin permettait au
public français de pénétrer dans un autre livre capital du
XXc siècle, L'Action humaine de Mises et, tout dernière-
ment encore, ce fut la publication de La présomption
fatale, le dernier livre de Hayek. Entre temps, grâce à Guy
Millière, les éditions Litec avaient accueilli un autre
ouvrage essentiel de Hayek La Constitution de la liberté,
dans une traduction commune de Raoul Audouin et

12
Présentation

Jacques Garello. Cet ouvrage, paru en Grande-Bretagne en


1960, aura donc attendu plus de trente ans sa traduction
française. Non certes par la faute d'un excès de lenteur
propre à Raoul Audouin mais tout simplement parce que
les éditeurs, dans les années soixante, ne s'intéressaient
d'aucune façon à une pensée qu'ils estimaient surannée ...
Cependant, si nous avons cité d'entrée de jeu les noms
de Friedrich Hayek ou de Luwig von Mises, il serait injuste
de résumer la vie et le travail de Raoul Audouin à ces deux
seuls noms. Né au début du siècle, Raoul Audouin a été
associé aux principaux événements qui ont marqué ce qu'il
faut bien appeler la résistance de la pensée libérale face à
l'emprise de la pensée étatique.
Pour Raoul Audouin, l'année charnière se situera en
1938. Cette année-là, qui fut aussi celle où se tint à Paris le
colloque Walter Lippmann, du nom de ce grand publiciste
américain auteur d'un livre demeuré fameux outre-
Atlantique The Good Society, Raoul Audouin rencontra
Pierre Lhoste Lachaume.
Depuis la crise de 1929 et ses tardifs soubresauts en
France, la vogue intellectuelle était au corporatisme faisant
des entreprises un instrument du dirigisme étatique. C'est
la tendance qui culmina dans les Comités d'Organisation
de Vichy. C'est contre elle que Pierre Lhoste Lachaume fit
campagne, avant, pendant et après l'occupation nazie.
Pierre Lhoste Lachaume écrivait des livres simples,
clairs et précis pour dénoncer la montée du dirigisme et les
méfaits de ce qu'on appelait alors le capitalisme d'État. Il
avait besoin d'un assistant. L'association Lhoste
LachaumelAudouin était née. Elle dura jusqu'à la mort de
Pierre Lhoste Lachaume en 1973. C'est alors que Raoul
Audouin mit son inlassable dévouement au service de
l'ALEPS, l'association pour la liberté économique et le

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Vivre libres

progrès social, qui avait été fondée sous les auspices de


Jacques Rueff en 1966.
Comme Hayek, Jacques Rueff n'aura jamais cédé face
à la montée du keynésianisme. Déjà, en 1947, il avait
demandé à Raoul Audouin une présentation simplifiée de
ses thèses monétaires, ce qui donna un petit livre Monnaie
saine ou État totalitaire dont la relecture est singulière-
ment instructive. En cette année, qui est celle du centenaire
de la naissance de Jacques Rueff, on peut penser que le
refus d'écouter, au lendemain de la guerre, les préceptes
sages du penseur libéral aura constitué une grande occa-
sion perdue pour notre pays.
L'époque que nous évoquons, jusqu'aux années
soixante-quinze, n'était pas loin d'être celle du samizdat
pour la pensée libérale. C'est un peu cette forme que prit
Hygiène des libertés, une série de bulletins ronéotypés où
Raoul Audouin s'efforça, avec succès, de produire un
« extrait sec» de la doctrine libérale jusqu'au point où elle
était parvenue à la veille du cataclysme des années trente,
et mise en regard des procédés gouvernementaux inspirés
par les théories keynésiennes et néo-keynésiennes alors
triomphantes.
La conclusion majeure à laquelle l'auteur aboutissait
était que, pour assurer la complémentarité - seule féconde
- des activités humaines sans intervention de la puissance
publique, il fallait distinguer fortement la responsabilité,
aussi bien des individus que des collectivités. Pour l'es-
sentielles intérêts et fonctions des individus relèvent de la
famille et du marché tandis que les droits et les devoirs au
sein des pouvoirs institutionnels sont formulés de façon
quasi-contractuelle au cours des générations. Dira-t-on
qu'il y a quoi que ce soit à changer à une telle conclusion
aujourd'hui?

14
Présentation

Vingt ans ont passé. Hygiène des libertés, devenu Vivre


libres, a été revu pour être resserré sur ce qui fait l' ensei-
gnement permanent du message libéral. Voilà ce qui est
présenté au lecteur aujourd'hui. À chacun de s'imprégner
de cette « leçon de bien penser », à un moment où, plus que
jamais, nos compatriotes ont besoin de retrouver les certi-
tudes essentielles qui leur permettront de sortir du senti-
ment de doute qui les habite.
Il est un dernier point sur lequel il nous faut insister.
Sans que cela soit explicitement exprimé, l'ensemble du
texte qu'on va lire est sous-tendu par les profondes convic-
tions religieuses auxquelles Raoul Audouin est toujours
demeuré fidèle. Non seulement il a employé toute sa vie à
faire entendre la voix libérale mais, doublant la difficulté,
il s'est attaché à renouer les fils entre catholicisme et libé-
ralisme. D'où la fondation du Cercle libéral spiritualiste
français (CLSF) et la publication du Point de rencontre,
dont la parution est toujours assurée grâce à la petite
équipe dont Raoul Audouin a su s'entourer.
Aujourd'hui encore cette cassure entre les libéraux et
les catholiques constitue une source d'incompréhension
dommageable dans la vie publique française. L'éthique de
la responsabilité devrait pourtant réunir les uns et les
autres. La publication de l'encyclique Centesimus annus a
marqué une date importante dont on s'étonne qu'elle ne se
soit pas révélée plus féconde pour la réflexion issue des
milieux catholiques. Il faut souhaiter que, sur ce point
aussi, les positions claires de Raoul Audouin puissent être
dorénavant mieux entendues.
La leçon de vie que nous donne Raoul Audouin est un
modèle de constance envers quelques idéaux, dont il n'a
jamais éprouvé le besoin de changer pour la bonne et
simple raison qu'ils étaient et demeurent justes. En les

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Vivre libres

rappelant, il nous invite à les redécouvrir. Il nous a si


souvent incités à cheminer en compagnie de Hayek ou de
Mises, qu'il est bien temps que nous fassions une partie du
chemin en sa seule compagnie.

Antoine CASSAN
pour le Cecle FREDERIC BASTIAT de Paris

16
INTRODUCTION
Chapitre 1

Problèmes et objectifs

Notre fin de siècle est pessimiste.


On y devine une obscure résignation face aux diffi-
cultés économiques comme au déclin de la morale. Ce
fatalisme est-il fatal? Autrement dit: est-il impossible de
réagir à son encontre? Sans doute ne peut-on rien faire si
nous raisonnons dans des cadres de réflexion viciés. Mais
pourquoi devrait-il en aller ainsi? « Travaillons donc à
bien penser » nous intimait déjà Pascal, et tout homme
digne de ce nom doit s'y appliquer, mais que penser et
comment le penser?
Le but que nous souhaitons atteindre est aussi simple
qu'immense: comment purger notre vie économique de ce
qui heurte à la fois la morale, l'équité et la charité, sans
risquer de retomber dans les utopies dont la force des
choses et la psychologie des hommes nous ont montré les
échecs? Comment corriger les structures de la vie natio-
nale et internationale pour qu'elles cessent de contredire
les droits naturels communs à tous les hommes?

19
Vivre libres

Nous en connaissons le meilleur moyen : il s'agit


d'avancer vers plus de liberté. Mais si désirable que soit la
liberté, elle n'est pas une fin en soi. Elle est le terreau dans
lequel peut germer une humanité plus lucide et plus sage.
Ce que seront les êtres et cette société du futur, nous ne le
savons pas. Le propre de la vie, c'est précisément d'in-
nover, de réaliser l'imprévisible. Défendre la liberté, toute
la liberté, c'est préparer un cadre de vie en commun, qui
entrave le moins possible les potentialités, encore incon-
nues, de notre espèce.
Et pour cela, pourquoi ne pas s'inspirer de la méthode
qui s'est révélée si fructueuse depuis des siècles? Il s'agit
de procéder du simple au complexe, observer sans passion,
définir les concepts par un vocabulaire précis et, à partir de
là, dégager des enchaînements de cause à effet qui permet-
tent de comprendre certains phénomènes, puis de les
modifier.
N'y a-t-il rien de changé en notre mentalité depuis
Auschwitz et Hiroshima? Si nous réfléchissons sur ces
étapes - récentes par rapport au règne d'Auguste et à la
naissance du Christianisme - nous constatons deux faits
complémentaires: les mobiles fondamentaux de l'homme
restent les mêmes, mais les générations vivent avec
d'autres perspectives, se souviennent d'autres épreuves.
Pour les peuples occidentaux d'aujourd'hui, l'essentiel
n'est plus le triomphe d'une foi, la gloire d'un suzerain, la
puissance d'un empire, le culte du drapeau mais leur
niveau de vie et leur sécurité. Mais il faut bien voir - pour
rester au plan objectif - que rien d'humain n'est complète-
ment pur. Il y avait une part d'ignorance, d'instinct préda-
teur, chez nos ancêtres des croisades, ou de la colonisation.
À l'inverse, il y a à coup sûr dans nos sociétés une volonté
de démystification, un désir de générosité authentiques.

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Problèmes et objectifs

Cela ne manque pas de noblesse, que de vouloir protéger


les hommes, les femmes et les enfants contre la faim, la
misère, l'ignorance, et les ravages du fanatisme de groupe.
Le détournement de la politique par les objectifs écono-
miques, s'il marque un profond recul de l'idéalisme,
témoigne en même temps d'une réaction contre sa carica-
ture qu'est l'idéologie. La feuille de paie prend aujour-
d'hui le pas sur l'appel aux armes, mais il doit y avoir
quelque chose de bon à tirer de cette revanche de l'instinct
de conservation.
L'intuition qui nous donne espoir de tirer quelque clarté
d'un débat ouvert et méthodique sur cet immense sujet, est
la suivante: nous pensons que la période de paix relative,
plus exactement de guerres limitées, qui s'est étendue de
1815 à 1914, avait permis aux hommes de faire d'impor-
tants progrès dans la connaissance des phénomènes écono-
miques, et dans la délimitation des pouvoirs politiques qui
est favorable à leur fonctionnement. Inversement, les
« guerres totales» de ce siècle ont tout obscurci, parce que
les peuples ont trop compté sur leurs États pour régir leur
vie économique. Retrouver une idée claire dela juste place
et de l'autonomie réciproque qu'il convient de conférer à
l'activité privée d'une part, et à l'action collective de
l'autre, devrait nous remettre sur le chemin qui conduit à
une prospérité plus saine dans une paix plus stable.
Nous ne prétendons pas avancer sans idées arrêtées sur
ce que nous allons essayer de démontrer. Une vie passée à
débattre de ces questions nous a ancrés, au contraire, dans
des conclusions en majeure partie traditionnelles, que
beaucoup de nos contemporains rejetteraient sans examen
sous prétexte qu'elles seraient « désuètes » voire « péri-
mées ». Mais précisément, l'expérience nous a montré que
leur rejet marque, en général, le cheminement classique

21
Vivre libres

pour se fourvoyer dans l'utopie. Nous avons donc choisi


de suivre l'exemple auquel nous invite Socrate, c'est-à-
dire de commencer par inventorier ce que pensent nos
contemporains, pour déterminer où la fausse route est
apparue.
La première des difficultés tient au vocabulaire. Il ne
s'agit pas de créer un jargon supplémentaire, mais d'em-
ployer le langage habituel, à condition de resserrer, d'un
commun accord, l'emploi des termes dans leur sens le
moins ambigu possible. Un langage simple et précis est
l'arme essentielle requise pour lutter contre la falsification
des mots tels que liberté, droit, légitimité, qui sont devenus
de véritables pièges intellectuels. Il est vrai qu'il ne suffit
pas d'avoir en commun un vocabulaire stable et clair pour
mettre d'accord des gens qui poursuivent des buts
opposés, parce que leurs convictions fondamentales sont
antinomiques. On ne peut cependant tout faire en même
temps. Toute connaissance scientifique part d'intuitions
qui agencent les faits bruts d'observation en une hypothèse
théorique; c'est ensuite seulement que l'on demande à
l'expérience de trier les déductions valables.
Les convictions fondamentales obligent à adopter un
certain nombre de principes, qui conditionnent la cohé-
rence, la stabilité et l'efficacité de l'ordre social évolutif
que les hommes adoptent dans leur vie en commun. Ces
règles - la constitution, la législation ou les mœurs - sont
suggérées par la raison. Cependant, celle-ci est bornée :
elle doit être rectifiée par la comparaison issue des
diverses formes empruntées par les sociétés dans l'his-
toire. L'expérience historique offre des réussites, qui sont
toujours partielles. Il convient de dégager les raisons du
succès, qui tiennent à l'accord entre la nature de l'homme
et celle de la société, ainsi que les motifs d'échec, qui sont

22
Problèmes et objectifs

les conséquences des passions humaines, des erreurs et des


révoltes contre la loi morale.
Le but est de discerner quel genre de règles, compa-
rables à celles de l'hygiène, permettrait de favoriser les
libertés innées des hommes, en pacifiant leurs relations à
l'intérieur et au travers des frontières. Une telle recherche
implique, de la part de ceux qui l'ont entreprise, un
postulat initial: l'homme est un être constitué pour devenir
de plus en plus libre, c'est-à-dire de plus en plus maître et
responsable de son propre sort.

23
Chapitre II

L'objet de l'étude

Qu'est-ce que l'homme?

L'homme, un être « charnière» vers l'avenir. En effet,


l' homme est un animal, avec ce que cela implique de
besoins et d'instincts. Ses besoins le soumettent à des
contraintes matérielles qui encadrent son activité écono-
mique, car les ressources dont il doit se servir sont limitées
(rareté), et doivent être transformées (travail) avec le
concours spécialisé des autres hommes (échange). Ses
instincts le guident vers sa propre survie, et vers son
épanouissement dans l'association, mais aussi vers la
destruction et la domination. D'où la permanence et
l'universalité de la relation politique, au sens étymolo-
gique du terme.
L'animal humain est doté d'un cerveau dont la com-
plexité permet une infinité de résonances entre ses percep-
tions, et l'accumulation prodigieuse de mémoires ainsi que
les liaisons réflexes. C'est un fait que« l'homme ne vit pas
seulement de pain ». Et l'instrument - propre à l'espèce

25
Vivre libres

humaine - de cette autre vie, est le langage articulé. Le


langage et l'écriture mettent à notre portée, au moins
potentiellement, l'expérience et les aspirations de tous les
autres hommes et des générations passées.
Au contraire des animaux, dont le comportement ne
peut s'alimenter que dans leur expérience physique, nous
disposons ainsi d'une masse illimitée de connaissances,
en quelque sorte désincarnées. Nous pouvons nous servir
d'un nouvel outil: l'abstraction. Et de même que notre
corps exulte de s'exercer dans le sport ou la lutte, nous
éprouvons le besoin et le plaisir d'agencer les idées en
raisonnements, de créer des situations nouvelles par
l'imagination, de les traduire en projets, d'en assembler
les moyens, de les faire passer dans la réalité par l'action.
Le plaisir de créer, et celui de contempler ce qu'on a créé
ou que d'autres ont créé, introduit enfin l'homme au
domaine de l'esthétique.
L'intuition directe nous montre comme connexe au sens
esthétique du Beau, le sens éthique du Bien. Toutefois les
rudiments des notions de droit et d'infraction existent aussi
dans le comportement des animaux. Là encore l'homme
marque un dépassement plus qu'une rupture. Il n'est pas le
seul dans la nature à savoir se sacrifier pour le conjoint, la
progéniture, voire à prendre des risques pour secourir un
congénère. Mais nous savons qu'il éprouve du bonheur
lorsqu'il répond à une vocation, et de la culpabilité à s'y
dérober ou à nuire sans nécessité. L'homme reconnaît ainsi
des vertus : le respect de soi et de ses semblables, le désir
de contribuer à leur bien commun. Il a le sentiment de s'en-
noblir en les pratiquant, de se dégrader en les repoussant.
Enfin, quelles que soient ses convictions, il se fait une
idée - au moins sommaire et implicite - de sa destinée et
du sens de l'univers. Autrement dit, il a conscience d'une

26
L'objet de l'étude

dimension métaphysique de son être. Croyants ou agnos-


tiques, nous pouvons être d'accord sur cela, qui ne prétend
pas expliquer mais seulement constater. Pour situer cepen-
dant ce minimum de consensus spirituel, nous pourrions
dire que la double nature de l'homme, à la fois animal et
esprit, est l'un des deux pôles de la tension qui résume le
problème de la liberté. L'autre pôle est la nature de la
société.

Société, n'es-tu qu'un mot?

La société humaine n'est pas un organisme vivant dont


les individus seraient les cellules. L'image classique du
« corps social» n'est qu'une métaphore, d'ailleurs contes-
table et dangereuse pour les libertés par les conséquences
qui en sont tirées. Ce n'est pas non plus une ruche ou une
termitière: les insectes « sociaux» sont captifs de leur spé-
cialisation morphologique, et le mystère de leur « cité »
nous reste impénétrable.
La réalité du fait social est marquée par toute la force
des multiples besoins que nous avons les uns des autres
pour protéger notre vie, à ses différents stades, contre ce qui
la menace, pour répondre aux exigences matérielles de
notre subsistance et de nos activités ainsi que pour assurer
le développement de nos facultés mentales et affectives.
Nul ne peut faire face seul et pour lui-même à l'ensemble
de ces nécessités. Tous ensemble nous y répondons pour
chacun, grâce à la spécialisation des tâches, qui permet
d'occuper chacun à ce qu'il fait le plus efficacement. Ille
fait alors de mieux en mieux.
Bien que cette spécialisation soit particulièrement
visible dans le domaine économique, on la retrouve aussi
dans toutes les autres institutions que comporte la vie en

27
Vivre libres

société. Il Y a société là où des rapports réguliers s'établis-


sent pour répondre à un besoin. Les rapports entre indi-
vidus sont plus ou moins étroits et stables, selon leur objet.
Lorsqu'il s'agit d'un besoin à la fois impérieux et durable,
les hommes y répondent par un accord sur des règles de
coopération. Elles peuvent être explicites (notamment juri-
diques) ou implicites (morale et tradition). Certains
besoins sont universels, on retrouve donc partout les ins-
titutions qui leur correspondent sous les formes les plus
diverses : famille, école, marché, association, tribunal,
force publique, lieux de prières.
Mais toute institution étant aussi une convention
élaborée par l'histoire d'un groupe, la diversité des
groupes se reflète aussi dans le détail des règles adoptées.
L'homme forme ainsi des sociétés. Il peut relever de
plusieurs à la fois, quitter l'une pour gagner l'autre par
l'émigration, voire vivre en « ermite» quant à son exis-
tence matérielle (mais non spirituelle). Historiquement, il
y eut d'abord autant de sociétés que de langages, puisque
le langage en est à la fois l'outil essentiel et le signe
distinctif. Aujourd'hui encore, à l'intérieur d'une même
nation, les groupes sociaux ont un langage particulier qui
les soude.
Les sciences et les techniques, avec leurs vocabulaires
universels et leur complémentarité, tendent à unifier les
modes de pensée et les mœurs de ceux qui les pratiquent,
au-delà de leur nationalité. Ces échanges matériels et
mentaux créent de multiples osmoses, à travers les fron-
tières et les générations. Il n'y a pas de marche vers une
« société globale », dans le sens du spectre agité pour faire
peur, mais de multiples sociétés transgéographiques qui se
fondent et disparaissent sans cesse. Internet n'est qu'un
jalon dans cette histoire sans fin. S'il existe une « société

28
L'objet de ['étude

humaine », puisque tous les hommes peuvent se


comprendre et que tous sont, de proche en proche,
entraînés dans un destin commun, il y a toujours des
sociétés ethniques, géographiques, historiques, culturelles,
économiques, qui se chevauchent de multiples façons.

Individu et société : un conflit sans objet

Chez tous les animaux vertébrés, l'individu est une


réalité matérielle et mentale irréductible, bien que transi-
toire. Ce qui est permanent c'est l'espèce. Toutefois celle-
ci n'existe que par les individus qui la composent. Elle
disparaît avec le dernier survivant. La société humaine
constitue une réalité distincte. Elle ne relève pas de l'ordre
physique, mais de l'ordre cérébral: c'est une construction
intellectuelle. Elle n'en est pas moins d'une importance
suprême pour les individus, parce que c'est ce qui fait
d'eux des personnes.
L'étymologie latine éclaire le sens de ce mot: persona,
c'est le masque de théâtre qui caractérise le rôle que l' ac-
teur remplit. Un rôle qui l'oppose et le relie aux autres
« personnages » de la pièce, ainsi qu'aux spectateurs.
Aussi bien ne peut-il y avoir de conflit entre l'individu et
la société - ils ne sont rien l'un sans l'autre - mais seule-
ment entre des « acteurs », qui sont des hommes en chair
et en os. Le moyen fondamental dont dispose depuis
toujours le genre humain pour satisfaire ses besoins et
développer ses aptitudes, est la vie en groupes organisés.
La plupart de ces groupes, répondant à des nécessités
qui se retrouvent de génération en génération, ont une
durée qui dépasse les existences individuelles. Certes, ces
groupes stables, que nous appelons sociétés, sécrètent des
règles internes, qui deviennent des institutions. Ces règles

29
Vivre libres

mêmes, acceptées par les individus parce qu'elles élargis-


sent en fait leur autonomie concrète, peuvent se retourner
contre celle-ci. Là encore, ce n'est pas la« société» qui est
en cause, mais le problème de la répartition du pouvoir
entre les hommes. Laquelle répartition peut déboucher sur
cette autre cause d'atteintes à la liberté des hommes et qui
tient au problème de la paix: les sociétés actuellement les
plus cohérentes - les nations - se sont édifiées à partir des
objectifs de survie et de rapine des clans primitifs, et conti-
nuent de s'affronter en conflits armés. Ces conflits-là sont
parfaitement réels. Ils constituent même l'objet fonda-
mental de notre étude, car de leur solution dépend la
liberté.
La liberté est un instinct vital et un enjeu de sagesse. La
liberté a la même signification pour l'existence sociale, que
la santé pour le corps : un état que nous ressentons comme
« normal », conforme à notre « nature ». Un état, pourtant,
rien moins qu'assuré a priori puisqu'il est sans cesse attaqué.
Par conséquent, la liberté est à la fois une finalité, qui nous
est congénitale, ainsi qu'un idéal difficile à poursuivre et
défendre chaque jour. Nous connaissons d'abord nos libertés
par « l'image en creux» qu'en dessinent les sujétions et
entraves dont nous souffrons. De même que la santé devient
une idée plus nette quand frappent les maladies.
Cette connaissance intuitive, éclairée par les obstacles,
est caractéristique des sciences de la vie : nous avons
besoin de savoir ces choses bien avant de pouvoir les
nommer. Cela est évident dans l'art des guérisseurs : il
existe indubitablement un « flair », une perception non
conceptualisée mais efficace, des « vertus curatives ». Elle
fut à la source même de la science médicale. De même,
nous pressentons qu'il existe une dynamique des forces de
groupe pour expliquer la chaîne sans fin de l'histoire:

30
L'objet de ['étude

absolutisme, féodalité, anarchie, oligarchie, prépondé-


rance, oppression, insurrection, dictature. Et le cycle
recommence. Au cœur de ce cycle, la liberté se fraie des
moments d'équilibre instable, qui la font fleurir et
essaimer.
Ainsi naissent des régimes, c'est-à-dire des manières de
vivre en groupes organisés, qui favorisent l'épanouisse-
ment des talents, des initiatives, et par voie de consé-
quence la prospérité commune. Tandis que d'autres les
entravent. L'ordre optimum est donc à rechercher par
approximations successives. L'intelligence doit pour cela
s'allier au bon vouloir et à une forte dose d'humilité. Il faut
se soumettre au réel pour pouvoir l'améliorer. C'est
l'adage de Francis Bacon : « Non nisi parendo vincitur
natura » (Ce n'est pas sans lui obéir que l'on vainc la
nature).
Notre civilisation occidentale a déjà clarifié - sinon
réalisé - plusieurs conditions fondamentales de la liberté
dans la paix civile, telles que le respect de la vie, la
propriété privée, la force exécutoire des contrats, la
suppression des guerres privées. Bien des zones d'ombre
demeurent. Par exemple l'étendue du droit de tester,
l'appropriation des sources d'énergie, des zones de pêche,
des voies de communication aériennes, des gammes
d'ondes hertziennes, l'exploitation des inventions, des
œuvres intellectuelles et artistiques ... En bref, tout ce qui
relève de la soi-disant « propriété collective ».

31
Chapitre III

Comment tout a commencé

La vie a un sens

La vie, disait Bichat, est « l'ensemble des fonctions qui


résistent à la mort ». Point de vue du biologiste, qui
descend la chaîne des causalités et constate ainsi, dans les
corps, des phases d'organisation et des phases de décom-
position. La vie, disent les grandes religions, est un temps
d'épuration, durant lequel l'homme peut et doit croître
dans la connaissance de l'immatériel, vers Quelqu'un
auquel il ressemble déjà, et auquel il doit ressembler
davantage pour engendrer un homme nouveau. Teilhard de
Chardin cherchait Celui qui est à la fois la cause première
et la fin suprême de cet énorme drame: « Dieu, disait-il,
est un pédagogue ». Le monde créé nous enseigne la foi, et
l'espérance nous guide. La grâce nous meut et nous attire
vers le but où nous devons nous achever.
Pourquoi y aurait-il contradiction entre causalité et
finalité? Entre processus et programme? Entre instinct et
intelligence? Entre raison et amour? Nous croyons que le

33
Vivre libres

monde n'est pas absurde. Nous croyons qu'il évolue vers


un stade qui dépasse les réalités d'aujourd'hui, et qui est
en elles comme l'arbre est dans la graine. Nous croyons
que la vie marche vers plus de vie. Cela dit, nous voyons
aussi dans ce monde : la violence, l'erreur et le mensonge.
Notre vie est un combat. Mais nous croyons que ce combat
doit conduire à la paix. Nous croyons que la fraude et la
guerre sont des défaites, des rechutes, et que nous vivons
pour que les hommes apprennent de mieux en mieux à les
éviter.

Le droit naturel: idée floue mais aspiration


incoercible

Peu de notions ont été aussi dégradées par l'usage


abusif ou l'exploitation tendancieuse, que celle du droit
naturel, à l'exception, sans doute, de mots comme démo-
cratie. Par réaction contre la mythologie politique de Jean-
Jacques Rousseau, des juristes allemands du XIXème siècle
ont souligné qu'on ne peut parler de droit que s'il Y a des
règles codifiées et sanctionnées, donc s'il existe un
pouvoir qui fasse obéir. C'est la puissance politique qui,
positivement, permet la création du droit. D'où l'expres-
sion « droit positif ».
Le droit naturel représente cependant l'idéal vers lequel
doit tendre le droit positif. Le premier fonde le droit de l'in-
dividu à se défendre contre toute agression et contre l'ar-
bitraire du pouvoir, voire contre la loi injuste; le droit
positif, lui, donne force à la loi. Mais c'est le sentiment de
sa conformité au droit naturel qui lui donne autorité.
L'Antigone de Sophocle (442 av. le.) brave les lois de la
cité pour obéir aux « lois non écrites» qui les priment selon
sa conscience. L'idée de droit naturel est le reflet de cette

34
Comment tout a commencé

exigence intuitive des hommes, se réclamant d'une autorité


suprême, plus juste que la justice de leurs rois et plus
salubre que leur prévoyance. Cela relève de l'instinct
davantage que de la pensée claire.
La légitime défense et la propriété du territoire existent
déjà chez les animaux. L'individu n'attend pas l'appui d'une
loi pour réagir à l'injuste. Pour chacun, est injuste ce que
l'on ne voudrait pas que d'autres vous fassent. À partir de
cette évidence, on peut définir l'objet de la loi comme la
prohibition de l'injuste. Si elle s'en tient là, la loi dispose,
ipso facto, de l'adhésion commune. Le pouvoir n'a plus que
la tâche, réalisable, de prévenir, réprimer ou punir les infrac-
tions.
Pour Robinson Crusoé, il n'y a ni lois ni droits, tant qu'il
est seul dans son île. Les droits naissent là où il y a société,
c'est-à-dire au minimum un gr~)Upe organisé pour répondre
à des besoins en répartissant les tâches entre ses membres.
Si j'ai besoin de mes voisins, mon propre instinct de
conservation me fait un devoir de respecter leur vie, et de ne
rien faire qui trouble notre nécessaire coopération. Ce qui
est un devoir pour chacun, constitue la substance des droits
des autres.
Cette définition primaire de la loi est aisément compa-
tible avec l'idée tout empirique du droit naturel: celle-ci est
née du fait que les Anciens constataient, chez tous les
peuples qu'ils connaissaient, des interdictions et des obliga-
tions analogues aux leurs. C'est ce que les Romains appelè-
rent le « jus gentium » et que nous traduisons trop
littéralement par le « droit des gens ». De façon expérimen-
tale, cette similitude est venue indiquer l'existence virtuelle
d'un code des règles conformes à la nature de l'homme.
Mais le contenu ne s'en dégage qu'historiquement, et non
sous la forme d'un concept logique.

35
Vivre libres

La vie en société fonde des droits innés

La théorie française du droit distingue, il est vrai, les


droits sur les choses (propriété) et les droits sur les
personnes (créances). Cette opposition se résout au fond
par le fait que le droit du propriétaire sur une chose est,
simplement, le devoir qu'ont tous les autres de s'abstenir de
le troubler dans l'usage de cette chose. La créance, d'autre
part, forme un droit dont la réalité tient au devoir d'un ou
plusieurs débiteurs déterminés de fournir une prestation;
les autres individus ne sont pas concernés.
Le droit s'élabore par deux principes qui sont comme la
loi naturelle de la vie en société : le principe du respect de
la personne d'autrui, et le principe de la réciprocité des
services. Comme les relations élémentaires sont partout les
mêmes, il est possible de parler de droits innés de la
personne, au même titre que d'un droit naturel à l'échelle
du genre humain. Constatons simplement que le Décalogue
- XIU~m" siècle avant l-C. - en donne déjà une première
formulation, même si celle-ci est encore concise. Il est au
demeurant possible de remonter plus haut encore : cette
formulation est déjà reconnaissable dans la stèle chal-
déenne d'Hammourabi au XIXomc siècle avant J.-c.
Le Décalogue porte deux séries d'interdictions (devoir
de s'abstenir). D'abord, l'interdiction de porter atteinte à la
vie d'autrui : dans son corps (V « Tu ne tueras pas»), son
esprit (VIII « Tu ne mentiras pas ») et sa dignité (VI « Tu
ne commettras pas d'impureté»). Ensuite, l'interdiction de
porter atteinte aux moyens de vivre d'autrui (VII « Tu ne
voleras pas»). La règle d'or, dans son aspect négatif -« Ne
faites pas aux hommes ce que vous ne voudriez pas qu'ils
vous fassent» - confirme les interdictions du Décalogue et
en généralise la portée.

36
Comment tout a commencé

Dans son aspect positif, cette règle devient « Ce que


vous voudriez que les autres fassent pour vous, faites-le de
même pour eux », telle qu'elle est énoncée par l'évangéliste
Luc (6-31). Elle élargit le principe de réciprocité posé dans
le Lévitique (19-18) : « Tu aimeras ton prochain comme toi-
même ». Si sommaire qu'elle soit, la« codification» existe
donc. Mais le droit naturel est aussi doté d'un minimum de
sanctions, indépendantes du pouvoir politique. Ainsi, pour
l'individu « asocial », la réprobation et l'exclusion de
certains rapports sociaux constituent-ils une sorte d'exil.
Le service que les gouvernés tirent de la vie en société
est différent de celui qu'en reçoivent les gouvernants; mais
les uns et les autres doivent « y trouver leur compte ». Il
s'agit d'un échange en vue d'un bien commun, ce qui
constitue la loi essentielle qu'implique le fait de « vivre
ensemble ». Cela ne justifie pas la démagogie qui, sous
prétexte de l'égalité des droits, s'attaque à la nécessaire
division des fonctions : la sanction naturelle est alors la
disparition des élites, l'appauvrissement et l' affaiblisse-
ment du groupe (ce fut notamment le sort de la démocratie
athénienne ).

Comment passa-t-on de la prédation à l'échange?

L'homme primitif pillait la nature partout où il le


pouvait et nous faisons encore de même, là où elle n'est
pas propriété de quelqu'un d'autre. Lorsque ses migrations
le conduisaient au contact d'un autre clan, il pillait aussi
bien la provende que les occupants eux-mêmes. Au siècle
dernier, les ethnologues ont remarqué que les peuplades
restées à l'âge de la pierre se désignaient partout elles-
mêmes par le mot qui, dans chacune de leurs langues,
signifie « les hommes ». Les Spartiates se nommaient les

37
Vivre libres

« égaux »; et les Grecs appelaient tous ceux qui ne


parlaient pas leur langue, « les barbares ».
La littérature homérique montre, toutefois, comment le
fait de connaître personnellement un étranger qui voyage
et demande asile, le transforme d'ennemi (en latin :
hostis), en hôte (hospes) , avec lequel on échange des
cadeaux et un serment d'amitié, et que l'on protège contre
ses propres concitoyens (à titre de réciprocité quand on
sort de la cité). La Bible nous montre, dans Sodome, Lot le
juste risquant sa vie pour défendre deux voyageurs
(Genèse 19, 1 à 9), « Ne faites rien à ces hommes puis-
qu'ils sont venus s'abriter sous mon toit ». Ces « Lois de
l'hospitalité» sont la première assise - non écrite, mais
respectée comme « sainte» - d'un droit humain interna-
tional. Le rôle civilisateur du contact avec l'Étranger n'est
pas moindre en ce qui concerne la vie économique. Dans
le clan patriarcal chacun apporte et puise à la masse, sous
l'administration, plus ou moins prévoyante du chef, et non
selon la règle du donnant-donnant. Il en est encore large-
ment de même dans la famille moderne : les codes napo-
léoniens précisent qu'il n'y a pas de vol entre parents
vivant au même foyer.
Tout change dès lors qu'on sort de l'optique autarcique
du petit groupe. Sous peine de guerre permanente, qui
ruine tantôt l'un, tantôt l'autre, l'on ne peut indéfiniment
prélever sur le voisin sans fournir une contrepartie. S'y
obstiner appauvrit tout le monde. Un exemple historique
récent nous le montre : les oasis sahariennes, razziées
périodiquement par les nomades guerriers au détriment
des sédentaires, se dépeuplaient irrémédiablement avant la
colonisation. Ce fut le grand bienfait des empires - depuis
les Perses, les héritiers d'Alexandre et les Romains,
jusqu'aux ensembles politiques d'hier: portugais, espa-

38
Comment tout a commencé

gnol, hollandais, anglais, français et russe - que de


supprimer dans leur domaine les luttes tribales et
ethniques, et de remplacer le pillage par le commerce.
Quand il faut remplacer ce qui est consommé, donner
en même temps que l'on reçoit, il s'ensuit la nécessité de
mettre en valeur ce qui est possédé, donc de cultiver pour
vendre, d'épargner, d'investir et de se spécialiser selon ses
meilleures aptitudes. Alors apparaissent les notions de
capital, de monnaie, de crédit. L'autorité politique formule
et sanctionne des règles juridiques connues de tous les
sujets, et frappe une monnaie capable de circuler tant à
l'extérieur qu'à l'intérieur de ses frontières: la darique des
Perses, la drachme des Hellènes, le denier des Romains, le
ducat des Vénitiens ... Le luxe suit, avec les arts, les lettres,
les sciences. En un mot la civilisation s'étend par les
routes des marchands. La ruine et la barbarie reviennent
avec les conflits des empires. Alors ceux-ci se disloquent
par l'impossibilité de tout administrer du centre quand la
société se raffine et se diversifie. Pour les nations, l'his-
toire de Lacédémone, comme celle des Aztèques, montre
que les sociétés fondées sur l'esclavage, ou la domination
d'une ethnie belliqueuse, finissent toujours par s'effon-
drer, d'un coup et sans retour. Avec l'effondrement de
l'empire soviétique, la fin du siècle nous a apporté une
superbe confirmation de ce que l'histoire aurait dû nous
permettre de deviner.

Rudiments d'un droit humain

En fait d'une philosophie de la vie en société, comme


en tout autre domaine, le savoir humain est comme une
marche à travers le réel, qui nous entoure et nous dépas-
sera nécessairement toujours. Nous avançons par deux

39
Vivre libres

procédés, l'intuition et l'expérimentation. L'intuition nous


fait apercevoir la forme imprécise d'un droit naturel, l'ex-
périmentation nous montre que, parmi les contenus,
enfermés dans cette forme suivant les races et les époques,
certains sont cohérents et stables, d'autres discordants et
épisodiques.
Après-coup, nous pouvons dire si les premiers sont
véritablement « naturels », c'est-à-dire conformes aux
équilibres possibles entre ce qu'est l'homme et ce qu'est
son environnement. Mais la « forme » même du concept
de droit naturel nous indique quelque chose de distinct de
son contenu : il s'agit de règles de conduite, susceptibles
d'être mises en concepts précis, et sanctionnées par des
moyens politiques. C'est ce que signifie le mot droit.
Pour que la cité politique - la « polis» - soit effective-
ment capable de fournir des sanctions, il faut que la procé-
dure soit adaptée aux facultés limitées des autorités;
c'est-à-dire qui empêche d'introduire la totalité des règles
de conduite dans la catégorie du droit positif d'une ethnie
et d'une époque données. Les règles de conduite
conformes à la nature de l' homme et de ses sociétés -
c'est -à-dire celles qui conduisent au maximum de coopé-
ration et au minimum de conflits - sont en effet plus larges
que celles du droit positif. Toutes cependant tirent leur
force essentielle de l'adhésion des consciences, dans la
mesure, toutefois, où l'expérience constante en montre la
validité.
On peut, sous cet angle, répartir leurs impératifs en trois
catégories. D'abord, le droit porte sur ce que je reconnais
devoir à mon semblable, en fait de non-ingérence ou de
prestations équilibrées. Ensuite, la morale porte sur ce que
je dois de respect à moi-même (dignité) et à l'opinion
(mœurs). Enfin, la religion porte sur ce que je dois
d'amour au Père commun et à mes frères. Toutes les tenta-

40
Comment tout a commencé

tives pour appuyer par la force politique, en les transfor-


mant en lois, les impératifs de morale et de religion, se
sont retournées contre leur autorité sur les consciences.
Inversement, il est certain que des convictions et façons de
vivre bien enracinées dans les mentalités, influent tôt ou
tard sur le droit positif; autant donc laisser jouer de lui-
même ce processus au lieu de prétendre le devancer.
La liberté en matière spirituelle, au sens le plus étendu
compatible avec la paix civile, doit donc prendre rang en
tête des droits innés des personnes. Si le droit positif régit
les relations entre les personnes à l'exclusion de leur for
intérieur, cela implique que les gouvernants sont soumis,
eux aussi, à ses règles vis-à-vis des gouvernés. Tous ont
droit au respect de leur vie, de leur accès à la vérité, de leur
dignité, et du fruit de leur travail.
Nous restons là dans le champ traditionnel du « droit
naturel» ; mais de telles évidences doivent être réaffirmées
car, en cette fin du XXème siècle, les gouvernants sont aux
prises avec une marée de conflits qui les incite à effacer
toute frontière entre ce qui est public et ce qui est privé. Or
il y a un domaine où, depuis des décennies, ces frontières
sont de plus en plus indécises, et où les conflits se multi-
plient: c'est l'activité économique.
Il n'y a, en effet, que deux méthodes imaginables pour
résoudre les conflits: la libre transaction entre individus,
ou l'emploi de la force pour imposer ce que veulent ceux
qui la détiennent. La première est compatible avec la
liberté de tous, la seconde consacre la volonté du vain-
queur (au moins momentanément), en supprimant la
liberté du vaincu. Nul ne peut avoir la naïveté d'imaginer
que tous les conflits humains pourront jamais se résoudre
pacifiquement dans une hypothétique société parfaite. Du
moins pourrait-on en diminuer le nombre, si l'on prenait

41
Vivre libres

conscience du fait qu'ils se divisent en deux catégories:


les conflits d'intérêts d'une part, les conflits de puissance
de l'autre.
Les conflits d'intérêts peuvent trouver des solutions à
l'avantage de tous, si l'on se décide à appliquer simple-
ment le principe du donnant-donnant. Quant aux conflits
de puissance, notre conviction est qu'ils seront en majeure
partie désamorcés le jour où - cette liberté des échanges à
travers le monde étant reconnue comme un « droit inné »
de chaque homme - les gouvernants se refuseront à inter-
venir par la force, là où le dernier mot doit être laissé au
contrat.

42
...
PREMIERE PARTIE

UNE ÉCONOMIE DE SERVICES MUTUELS


La formule « économie de service » a été inventée par
des personnes de bonne volonté, mais affligées d'un
complexe de culpabilité qui leur a fait choisir cette expres-
sion pour l'opposer à une « économie de profit ». Ce ne
sera pas notre cas. Le profit et l'enrichissement sont de
bonnes choses, pour l'individu et pour la société; comme
le plaisir conjugal et les joies de la paternité sont de bonnes
choses pour les époux et les membres de la famille.
Une économie de services mutuels constitue l'aboutis-
sement nécessaire de l'intuition de Jean-Baptiste Say :
« Les produits et les services s'échangent contre des pro-
duits et des services ». En effet, les produits mêmes ne sont
achetés qu'en vue des services qu'en escompte l'acheteur:
j'achète un disque pour la musique que j'écouterai, de la
même façon qu'un billet pour le concert. Et dans un
échange, chaque échangiste se décide parce qu'il juge
pouvoir tirer, de ce qu'il acquiert, plus de services que de
ce qu'il cède. Cette notion, fondamentale et simple, fournit
la clef de toute l'économie de libres contrats.
Parler d'échanges de services, c'est sortir de la fausse
opposition entre égoïsme et altruisme. C'est ramener la
notion de valeur-travail à sa place limitée de composante
du prix demandé. C'est éclairer le rôle de la monnaie par
son utilité de tierce marchandise, gage de services rendus
ouvrant créance sur d'autres services. L'économie

45
Vivre libres

d'échanges, c'est-à-dire de services mutuels librement


offerts et acceptés, nous paraît à la fois conforme à l'ordre
naturel et au commandement de la charité : si je dois, de
mes talents, servir mon prochain, celui-ci doit aussi me
servir de ses talents, moi qui suis son prochain.
Qu'il faille savoir dépasser le donnant-donnant, c'est à
la fois le prix de notre dignité quand nous sommes forts, et
la rançon qui nous libère quand nous sommes désarmés.
Qu'il faille dresser des garde-fous contre la malfaisance
« trop humaine », c'est le fruit amer de nos fautes et de nos
aveuglements. Il est normal de mériter les biens dont on
profite, en fournissant à ceux qui nous les procurent une
contrepartie, fixée de gré à gré. L'économie d'échanges
libres n'est fondamentalement rien d'autre, bien qu'à notre
époque cela implique un processus d'une extrême
complexité. En ce siècle, l'intelligence des choses a été
obscurcie par les idéologies, conservatrice ou révolution-
naire, démocratique ou aristocratique, fidéiste ou positi-
viste, nietzschéenne ou marxiste ...

46
Chapitre IV

Nature de la société économique

Ni anarchie, ni tyrannie, mais interdépendance

Pendant des millénaires, l'homme a vécu comme un


animal grégaire, dont la vie dépendait de la force du clan.
L'homme comme individu est apparu tardivement, et prati-
quement dans un domaine restreint: celui de la civilisation
chrétienne, amalgamant l'héritage judaïque et le gréco-
romain. Le propre de ce nouveau type d'humanité, est que
l'individu yale sens de sa destinée unique, et qu'il
cherche les moyens de la réaliser par lui-même. Ces
moyens sont ce qu'on appelle ses intérêts.
Toutefois, la Cité antique, l'Empire romain et les struc-
tures féodales qui lui ont succédé étaient des sociétés
closes, dans un monde économiquement pauvre où
l'étranger était l'ennemi. Là où il s'agissait de ne pas être
exterminé, la capacité d'attaque et de défense étaient des
atouts essentiels. Le pillage et l'esclavage étaient une
réponse à la menace de famine. La révolution économique

47
Vivre libres

provoquée par l'apparition de l'industrie et du commerce


mondial, a renversé les données du problème humain.
La nation autarcique et souveraine est désormais
anachronique. Il est désastreux de considérer encore l'in-
teraction des intérêts individuels à la manière des affronte-
ments entre les hordes originelles. Paradoxalement, les
progrès de l'analyse économique ont aggravé, plutôt que
dissipé, cette vision fausse. La tournure d'esprit de notre
temps, imbu des succès de la physique et des mathéma-
tiques, l'a conduit à découper l'observation de la vie
économique selon deux aspects extérieurs.
La microéconomie étudie comment les agents prennent
leurs décisions à l'échelon individuel. C'est le domaine
exploré depuis Adam Smith, mais où l'on a trop tendance
à surévaluer les mobiles à court terme de l' homo oecono-
micus. Cependant que la macroéconomie étudie les résul-
tats des statistiques, où se traduisent l'influence de la
politique des États et celle des groupes d'intérêts. D'où les
notions plus récentes - et en grande partie sans la moindre
valeur - de « niveau de vie », de « revenu national », de
« brut» ou de « net », des « balances des paiements» et
tant d'autres concepts entrés, hélas, dans le langage
courant.
Un instrument d'analyse qui rejoint plus profondément
la nature complexe de l'activité a été précisé par le philo-
sophe économiste EA. Hayek (prix Nobel 1974). Il s'agit
de la distinction entre deux phases complémentaires. Celle
où des groupes relativement clos s'organisent pour
atteindre un objectif commun de production-consomma-
tion, groupes que EA. Hayek appelle «économies ». Celle
où s'agence la coopération ouverte de ces groupes par voie
d'échanges; coopération qu'il appelle « catallaxie » c'est-
à-dire accords de réciprocité dans la poursuite d'objectifs

48
Nature de la société économique

différents. Pour éviter l'écueil d'un double sens du mot


« économie » et l'emploi d'un néologisme encore peu
connu, nous parlerons ci-après d'unités économiques et de
milieu économique.

L'économie n'est-elle pas le champ de bataille des


intérêts ?

Cette idée fausse relève du « romantisme de la bruta-


lité ». Faire la guerre, c'est prétendre imposer à l'adver-
saire le choix entre asservissement et destruction.
Concurrence et compétition ont au contraire, sur un
marché où la contrainte n'intervient pas, des conséquences
bienfaisantes: les rivalités aboutissent à des méthodes de
production améliorées, et à une liberté accrue tant pour les
consommateurs que pour les salariés. Comme toute acti-
vité humaine, l'économie comporte des éléments passion-
nels, liés à la vanité, au goût de l'ascendant, à la jalousie,
mais ces éléments sont moins nocifs en économie que dans
tous les autres domaines. En effet, les données objectives
y sont chiffrables, et les alternatives de solution nom-
breuses.
Les intérêts sont aussi divers que les hommes, c'est
pourquoi les objectifs sont souvent complémentaires, et les
oppositions rarement irréductibles. Cette complémentarité
est le facteur d'intégration des unités économiques où s'or-
ganise la collaboration. La diversité mouvante des objec-
tifs particuliers parvient à un degré élevé d'harmonisation
au moyen de la liberté des échanges. Le caractère commun
à la collaboration d'une part, et aux échanges d'autre part,
réside dans leur principe contractuel. Le réseau de ces
transactions n'a pas de frontières. C'est lui qui constitue le
milieu économique.

49
Vivre libres

Une économie de libres transactions n'est pas anar-


chique puisque, précisément, l'anarchie est marquée par
l'absence d'ordre économique. Or cet ordre s'édifie sur
deux structures spontanées : le commandement à l' inté-
rieur des unités économiques et l'observation de règles de
conduite dans le milieu économique.
Le commandement est nécessaire pour atteindre ration-
nellement à travers la spécialisation des tâches, un objectif
de production dont on se partage le fruit. La règle de
conduite fondamentale du milieu économique réside dans
le respect des engagements pris. Elle est indispensable à
un niveau satisfaisant de confiance mutuelle soit pour
collaborer à la réalisation d'un objectif commun, soit pour
échanger si les objectifs sont différents.
L'étymologie grecque du mot économie, qui repose sur
oikos (la maison) et sur nomos (la règle) évoque la « tenue
du ménage» autrement dit, l'art de régler l'activité de la
famille de sorte que ses ressources suffisent à ses besoins.
Mais, à quelque stade de complexité que ce soit, l'essence
de l'activité économique consiste toujours à opérer un
double choix, dans l'ordre des priorités quant aux besoins
à satisfaire et dans celui de l'affectation des ressources (les
biens du groupe et les services de ses membres) selon leur
rareté et selon leur efficacité.
À l'intérieur de l'entreprise, il ne s'agit pas d'un
pouvoir, mais d'une fonction de responsabilité: choisir
pour l'avantage de l'unité de production. La responsabilité
de ces choix incombe forcément, en dernier ressort, à un
seul individu : patron pêcheur, gérant de coopérative,
intendant de domaine agricole, chef d'entreprise indus-
trielle ou commerciale ...
Lorsque l'exclusion de la contrainte est assurée par les
institutions politiques, il est nécessaire d'établir par accord

50
Nature de la société économique

mutuel, tant le commandement à l'intérieur de l'unité


économique, que la contrepartie des services demandés à
l'extérieur. C'est ce qui rend la hiérarchie interne pleine-
ment compatible avec le principe de liberté du milieu
économique.

L'homme est-il captif des phénomènes


économiques?

Dans le cadre de la vie en société, la liberté consiste pour


chacun à établir un ordre de préférence, d'une part entre les
satisfactions que l'on demande, et, d'autre part, entre celles
que l'on consent à offrir en échange. La combinaison se
manifeste par des choix.
L'homme-animal a des besoins, l'homme-esprit a des
aspirations. Il est inutile de chercher la frontière entre les
premières et les secondes : en économie, seules agissent les
décisions de choix qui rencontrent leur contrepartie, et
aboutissent alors à une transaction. Devant une transaction
possible, l'homme est d'autant plus libre qu'il est plus
maître de ses désirs, ou qu'il peut fournir une contrepartie
désirée par d'autres. Il dépend d'autant plus d'autrui, ou doit
borner d'autant plus ses désirs, qu'il a moins d'aptitudes
utilisables et moins de possibilités de chercher d'autres
échangistes. La liberté est donc concrètement fonction de la
compétence de l'individu et de l'ouverture du marché.
Parler de mécanismes, de courbes, n'est qu'un moyen
commode pour indiquer que les transactions - bien que
diverses en volume et en prix pour chaque personne -
évoluent toutes dans un certain sens quand les conditions
matérielles et psychologiques se modifient. Il y a d'autant
moins « mécanisme » que, dans chaque transaction, les
individus peuvent obéir à des mobiles moraux, esthé-

51
Vivre libres

tiques, humanitaires, étrangers à leur intérêt purement


monétaire. De telles considérations jouent davantage entre
« prochains »; elles perdent une partie de leur pouvoir
modérateur quand les échanges sont anonymes (marchés
mondiaux); elles en sont à peu près dépourvues quand il
s'agit de groupes (nations, ou coalitions d'intérêts).
Il reste que, freinée ou non par des mobiles extra-
économiques, l'adaptation de la demande aux quantités
disponibles d'un bien déterminé s'opère inéluctablement:
par l'augmentation des contreparties obtenues si la
demande excède les disponibilités, ou par leur diminution
dans le cas inverse. C'est là une application de la loi
d'équilibre qui régit tout phénomène social, non sans
laisser aux individus une zone irréductible d'autonomie.

L'économie au service de qui?

À l'ancienne vision de la vulgate marxiste, qui opposait


les « capitalistes» et les « travailleurs », s'est substitué une
vision où l'économie est accusée de ne fonctionner que
pour elie-même, en fonction de sa propre rationalité. Cette
conception n'est pas plus justifiée que la précédente. Pour
s'en dégager, il suffit de reprendre la définition des
facteurs de production, héritée des Physiocrates.
Leur trinôme - Terre, Capital, Travail - reflète l' éco-
nomie encore agraire pour l'essentiel, au milieu du
XVIIIèouo siècle. La « Terre» est vue comme le substrat, tant
minéral (matière) que végétal (vie), que l'homme peut
améliorer mais qu'il ne crée pas. Le « Capital », c'est le
cheptel (force motrice), les outils et les provisions - y
compris la monnaie - nécessaires pour attendre la récolte
sui vante; laquelle fournira les denrées (pouvoir d'achat
réel) et les semences (réinvestissement). Aujourd'hui

52
Nature de la société économique

comme alors, le Capital est du travail antérieurement


immobilisé dans des moyens de production, lesquels n'ont
pu être créés qu'au moyen d'une épargne, c'est-à-dire en
renonçant à une part de la consommation possible.
L'analyse classique, toujours valable, doit être généra-
lisée en fonction de la réalité plus complexe de l'économie
industrielle. On peut la résumer sous forme d'équation :

p= R + (T x M)
Production égale Ressources plus Travail multiplié par
Machine

Il convient de noter que, dans cette formule, le mot


« Machines » est chargé de la fonction de coefficient. On
ne peut en effet augmenter rapidement, ni la masse des
ressources brutes sur lesquelles s'exerce le travail humain,
ni ce travail lui-même. En revanche, lorsque le travail est
équipé de façon à utiliser l'énergie, son efficacité est
multipliée. C'est le secret de la productivité.
Quant au mot capital, il désigne trois formes de
richesses lorsqu'elles interviennent dans la production.
D'abord les ressources que sont le sol, les bâtiments, les
sources d'énergie, les matières premières ... Ensuite, les
réserves financières, constituées des encaisses et des
créances; enfin, les équipements mécaniques. A propre-
ment parler, ne sont « capitalistes » que les propriétaires
des ressources et des réserves. Mais celles-ci ne devien-
nent productives industriellement que lorsqu'elles sont
investies.
Or, à partir du moment où elles le sont, ces richesses ne
sont plus commandées par leur propriétaire, mais par leur
utilisateur, qui en cette qualité, est un travailleur d'un
genre particulier : l'entrepreneur.

53
Vivre libres

Par conséquent, l'opposition entre « travailleurs » et


« capitalistes », qui régna si longtemps et qui menace sans
cesse de resurgir, était d'ordre rhétorique et non pas
logique. Ce n'est pas elle, en tout cas, qui peut définir deux
formules distinctes de l'économie industrielle moderne.
Celle-ci, par la force des choses, est fondamentalement
une économie d'entreprise. L'économie contemporaine est
partout fondée sur du capital, des machines, et de la main-
d'œuvre dirigée par des dépositaires de la fonction de
commander un cycle de production.
La différence des régimes réside dans le mode d'acces-
sion à la direction des entreprises, et pas ailleurs. En
économie de marché, ce sont les consommateurs qui déci-
dent (même si c'est par un suffrage très indirect!) sinon ce
sont les détenteurs du pouvoir politique.

Peut-on déterminer un juste prix?

La première idée qui vient à l'esprit devant une telle


question est que la valeur d'un bien est, sans plus, celle des
services incorporés. Mais quelle est la valeur des services
incorporés? En réalité, il faut commencer par distinguer
valeur d'usage et valeur d'échange. La valeur d'usage
d'un bien est subjective : c'est la somme des services
escomptés par le possesseur ou l'acquéreur. La valeur
d'échange est doublement subjective : les deux échan-
gistes se mettent d'accord parce qu'ils ont une vue
opposée sur la valeur d'usage des biens échangés. Chacun
estime davantage ce qu'il obtient, que ce qu'il cède.
De plus, valeur d'usage et valeur d'échange n'ont pas
de proportion directe avec les services payés par le produc-
teur pour fabriquer le bien considéré; le total de ces rému-
nérations constitue le coût de revient. S'il fallait, par

54
Nature de la société économique

exemple, construire aujourd'hui la pyramide de Kéops,


son coût de revient excéderait évidemment sa valeur
d'usage. Pourtant, les anciens Égyptiens l'ont construite,
parce qu'ils comptaient en être d'autant mieux protégés
par les mânes d'un pharaon si immensément glorieux. Ils
n'avaient pas la même idée que nous de la valeur d'usage
du monument.
Il y a néanmoins une relation entre le coût de revient et
la valeur d'usage ou d'échange, d'un bien. Quand le
premier excède durablement la seconde, le bien cesse
d'être produit. Dans le cas inverse, la production s'inten-
sifie. Or, dans le coût de revient, la rémunération du travail
représente le principal. Bien que l'expression soit trom-
peuse, la notion de valeur-travail n'est donc pas vide de
sens. L'erreur commence quand on prétend la donner
comme base au juste prix, ou en déduire qu'il Y a usurpa-
tion d'une plus-value. Beaucoup de travail pour un produit
invendable, ne lui donne pas de prix.
Nous débouchons alors sur le problème technique qui
est au cœur de toute économie d'échange: celui de la
formation des prix, et - encore en amont - celui de la
nature, et des fonctions de la monnaie qui sert à définir ces
prix. Car finalement - l'expérience soviétique l'a prouvé a
contrario - le caractère le plus marquant de l'économie
d'entreprise moderne est d'être une économie monétaire.

55
Chapitre V

Le rôle de la monnaie commune


dans une économie d'échanges

Comment des valeurs subjectives peuvent-elles se


traduire en prix objectifs?

L'analyse précédente permet de le comprendre, en se


référant parallèlement à l'histoire des moyens de paie-
ment. C'est effectivement un point très important car il
met en lumière la nécessité de lier tous les prix à une vraie
monnaie, c'est-à-dire à une« tierce marchandise» réelle et
universellement désirée.
On nous excusera donc de reprendre succinctement
cette classique question d'école. Deux valeurs d'usage
inégalement désirées aboutissent à un troc, qui dégage
deux valeurs d'échange relatives (1 bœuf contre 4
chèvres; une chèvre contre 10 lapins donc un bœuf contre
40 lapins). Mais le troc engendre autant de « marchés»
que le troqueur trouve de contreparties (bœuf contre
mouton, contre poulet, contre farine ... ).

57
Vivre libres

Seule l'apparition d'un bien acceptée par tous en règle-


ment de la vente du bien qu'on possède ou qu'on fabrique,
donne naissance à un véritable marché où le vendeur fait
face à tous les acheteurs, quel que soit le bien qu'ils possè-
dent ou fabriquent initialement. L'échange indirect, la
vente du bien contre de la monnaie et l'achat d'un autre
bien contre cette monnaie, simplifie considérablement
l'économie.
C'est le marché qui engendre une monnaie - un instru-
ment de transfert de pouvoir d'achat - qui est d'abord la
marchandise la plus commode à échanger parce que la plus
courante. Dans la Rome primitive, qui était un bourg rural,
la première monnaie a précisément été la « tête de bétail»
(pecunia), remplacée ensuite par son signe monétaire : un
lingot de bronze portant l'image d'un bœuf. (D'où l'ex-
pression « avoir un bœuf sur la langue », avoir été payé
pour se taire). Le métal est en effet plus facile à conserver
et transporter que le bétail.
L'unité de marchandise-référence devient un poids de
métal déterminé : la livre est un nom dérivé du mot
«balance» (libra, d'où dérive «équi-libre », poids égaux).
Comme ce poids de métal peut se diviser en petites frac-
tions homogènes, il est pratique de se servir de pièces, en
échange desquelles les marchandises de peu de valeur
peuvent également être achetées ou vendues plus aisément
que troquées. D'où la généralisation du prix en monnaie
métallique (implicitement en poids de métal) et l'incorpo-
ration du système des prix au système des poids et
mesures.
La valeur d'usage de telle ou telle quantité de monnaie
ne cesse pas pour autant d'être subjective, car les encaisses
que les individus désirent conserver sont variables de l'un
à l'autre. Et, pour chacun, elles sont variables dans le

58
Le rôle de la monnaie commune dans une économie d'échanges

temps selon les emplois possibles du pouvoir d'achat


qu'elles représentent. Mais comme le métal monnayé a un
coût de revient, et que ce coût peut être comparé à celui de
toutes les autres marchandises, il s'établit à partir de cet
« étalon » relativement stable une échelle des prix géné-
rale.

Peut-on donner un prix au travail comme à de


simples marchandises?

Nous rencontrons derechef un « faux problème ». Il n'y


a pas de différence de nature entre travail et marchandises,
parce que l'on n'achète et ne vend jamais que des services.
Une brève analyse est à nouveau nécessaire.
Dans un échange de biens, qu'ils soient bruts (les
ressources) ou fabriqués (les produits), ce qui est détermi-
nant pour chaque échangiste c'est la valeur d'usage des
marchandises une fois leur transfert opéré. Cette « valeur »
est l'estimation des services que le nouveau possesseur
compte tirer du bien acquis. Celui qui achète une journée du
travail d'autrui, achète directement des services.
L'acheteur paie ces services avec de la monnaie, qui
permettra au travailleur d'acheter à son tour des services,
incorporés ou non à des marchandises. On peut dire, par
conséquent, que le marché du travail est celui où s'achètent
des services actuels, non incorporés à un objet; tandis que le
marché des biens est celui où s'achètent des services futurs,
incorporés à des objets.
Reste que du point de vue moral, il faut traiter celui à
qui l'on achète ses services contre un salaire, comme un
prochain. Mais le boucher à qui j'achète un bifteck est
aussi mon prochain, et si je trouve mieux chez son
confrère, ou aussi bien à moindre prix, je n'enfreins pas la

59
Vivre libres

morale en changeant de fournisseur. La loi qui m'empê-


cherait de suivre ainsi mon avantage serait, elle, contraire
au droit naturel; car elle me priverait de ma liberté de
choix, et conférerait un privilège au premier boucher au
détriment du second.
En conclusion, on échange toujours des services contre
d'autres services. Il n'y a pas de différence fondamentale
entre apprécier la valeur d'échange de services contre
monnaie, et la valeur d'échange de biens contre monnaie.
La formation des prix est par nature la même dans les deux
cas, et le rôle de la monnaie y est aussi indispensable.

Qui a le droit de battre monnaie?

Quiconque est en mesure d'offrir un bien susceptible de


servir de référence commune à des échanges, a naturelle-
ment liberté de le faire. C'est le rôle des cigarettes dans un
camp de prisonniers. Par conséquent, quiconque possède
du métal monnayable doit pouvoir le transformer en pièces
de monnaie, à condition de ne pas tromper les preneurs sur
la« marchandise ». Il suffit pour cela de graver sur la pièce
son poids et son titre, ou un symbole comportant la même
signification.
Le pouvoir d'achat de ces pièces sur un marché libre,
est celui du poids de métal fin, tel qu'il ressort, d'une part
de son coût de revient (ce qu'il coûte à produire) et, d'autre
part, des quantités de monnaie métallique en circulation
ainsi que de la concurrence des autres moyens de paie-
ment.
Cette monnaie en frappe libre a effectivement existé.
Elle était directement façonnée par des ateliers de
monnayeurs d'or dans plusieurs villes des États-Unis au
XIXèmc siècle. Ailleurs elle était issue des Banques d'État

60
Le rôle de la monnaie commune dans une économie d'échanges

chargées de débiter des lingots (système de l'Union latine


avant 1914).

L'or n'est-il pas trop rare pour servir de monnaie


universelle?

Même en supposant que les gens n'acceptent aucun


autre moyen de paiement que des pièces d'or, le problème
se résoudrait selon la loi de l'offre et de la demande; c'est-
à-dire qu'une monnaie or-poids verrait son pouvoir
d'achat augmenter si elle était plus demandée que les
marchandises (et baisser dans le cas contraire), jusqu'à ce
que le prix de la monnaie soit en équilibre avec les besoins
de paiement.
Le phénomène d'une baisse de pouvoir d'achat de l'or
s'est notamment produit au XVlèm<, siècle, lorsque les
conquistadores espagnols en envoyèrent des cargaisons
entières dans l'empire de Charles-Quint, où la production
économique avait peu augmenté. Le niveau général des
prix s'éleva rapidement car il y eut une inflation de
moyens de paiement. Il faut donc se garder de croire que
« l'étalon-or» ait une valeur fixe. En matière économique
il n'y a que des rapports fluctuants. Mais le prix de l'or
varie peu sur un marché réellement libre, parce que sa
rareté relative change lentement; c'est ainsi une référence
plus pratique que d'autres.
La rareté relative des moyens de paiement, quels qu'ils
soient, dépend non seulement de la quantité en circulation,
mais aussi de leur vitesse de rotation. C'est pourquoi une
même masse d'or monnayé peut répondre à des besoins
accrus en moyens de paiement, lorsque l'activité écono-
mique augmente; l'équilibre n'est que retardé, même lors-
qu'il Y a thésaurisation, mais marché libre.

61
Vivre libres

L'histoire du XIXème siècle montre que le niveau général


des prix en or a très peu varié - bien que le stock d'or ait
alors considérablement augmenté - car la production
consommable fortement accrue a neutralisé l'effet de l'ap-
port métallique. D'autant qu'il y a toujours, en régime de
liberté monétaire, des moyens de paiement autres que l'or
monnayé : d'autres métaux (notamment l'argent et le
bronze) et surtout la monnaie fiduciaire et scripturale.

Le bimétallisme n'a-t-i1 pas échoué historiquement?

Le bimétallisme consistait à pouvoir payer en pièces


d'or et en pièces d'argent. Leur valeur faciale en monnaie
nationale était gravée sur ces pièces (li' les, dollars etc.).
L'utilité du système consistait à recourir, pour opérer des
paiements de faible montant, à un métal peu coûteux. Le
poids d'or correspondant, par exemple, à un franc d'ar-
gent, serait trop minime pour constituer une pièce manipu-
lable.
L'erreur du bimétallisme était de mettre en circulation
des pièces exprimant non pas un poids de métal or, et un
poids de métal argent, mais une unité de compte nationale.
Il était arbitraire, et vain, de prétendre que tel poids d'ar-
gent « valait» constamment tel poids d'or, parce que les
deux pièces portaient un même chiffre d'unités de compte
nationales. Le coût de revient de l'argent a considérable-
ment baissé au cours du XIXèmc siècle, et sa proportion
initiale avec le coût de revient de l'or s'est trouvée entiè-
rement faussée. Dans un cas semblable, la mauvaise
monnaie chasse la bonne, c'est-à-dire que les porteurs
thésaurisent l'or, et prétendent ne payer qu'en argent.
En France, l'expédient fut de ne conférer à l'argent
monnayé qu'un pouvoir libératoire limité : les dettes

62
Le rôle de la monnaie commune dans une économie d'échanges

dépassant une certaine somme étaient exigibles en or. Une


solution théorique, conforme au principe de liberté de
contrat, aurait consisté à frapper des pièces d'or en francs,
et des pièces d'argent dans une autre unité, par exemple en
thalers. Leur pouvoir d'achat aurait suivi l'évolution de
leur coût de revient respectif, et il y aurait eu un change
Franc contre Thaler, traduisant ce rapport mouvant.
Un tel système a été appliqué en fait tout au long du
Moyen Âge par les changeurs. On en trouve une applica-
tion dérivée dans les centres commerciaux des lignes
aériennes. Les prix en monnaie nationale sont simplement
complétés par le barème fluctuant des taux de convertibi-
lité (francs contre marks, florins, etc.). La seule différence
- mais essentielle - est que les changeurs de jadis fournis-
saient, par exemple en ducats, un poids de métal fin équi-
valent à celui acheté en écus ou pistoles (moins leur
commission, bien entendu) tandis que nous n'échangeons
plus que des monnaies de compte, figurées par du papier
imprimé.

63
Chapitre VI

La monnaie, vecteur
de la coopération économique mondiale

Qui est souverain en matière de monnaie: l'État ou


l'individu?

C'est la question concrète fondamentale que doivent


résoudre ceux qui veulent une société où les hommes
soient plus libres. On ne l'est pas, quand on doit quoti-
diennement se servir d'instruments de paiement qui
comportent une proportion de fraude indéterminée et,
aujourd'hui, fort élevée.
Or il y a dans notre système politico-économique deux
sources d'instruments frauduleux: le papier d'État à cours
forcé, et le crédit monétisé. La première source accroît la
domination des détenteurs du pouvoir politique, et de ces
« pouvoirs parallèles» que constituent les groupes d'inté-
rêts dits représentatifs; les uns et les autres confèrent ainsi
à leurs clientèles ce que Jacques Rueff a appelé des « faux
droits ». La seconde donne une influence prépondérante

65
Vivre libres

dans l'économie aux financiers, alors qu'ils sont normale-


ment des auxiliaires de l'activité d'entreprise.
Il serait parfaitement utopique de vouloir supprimer le
métier de banquier, ou les monnaies-papier nationales. Les
moyens de paiement supplétifs sont nécessaires, et l'acti-
vité économique en crée irrésistiblement. L'émission de
papier-monnaie par les États n'est historiquement qu'un
prolongement des procédés privés de création d'instru-
ments de paiement. Le problème véritable est de soumettre
ces procédés à une discipline qui permette d'éliminer,
aussi continûment que possible, l'inévitable proportion de
faux droits monétisés qui circulent concurremment avec
les vrais.
Les moyens classiques sont d'une part la procédure de
faillite, en ce qui concerne la source privée des créances
illusoires; d'autre part la procédure de libre convertibilité
en monnaie-marchandise réelle, en ce qui concerne leur
source publique. Payer en matière est le cran d'arrêt qui
permet seul de « fermer le robinet » des fausses créances
de l'une et l'autre espèce, lorsque leur proportion dans la
circulation arrive au point de déclencher ce que nous avons
appris à nommer - fort confusément -l'inflation.
Dans l'activité économique privée, les mauvais débi-
teurs ne peuvent indéfiniment prélever sans payer : ils ne
trouvent plus crédit. Les États ont tourné l'obstacle par le
cours forcé; mais ce pouvoir ne peut s'exercer qu'à l' inté-
rieur de leurs frontières. La souveraineté que ces États
usurpent sur leurs citoyens est sans effet, lorsque les indi-
vidus étrangers refusent d'acheter ou de vendre sur ces
bases truquées: force est alors d'en revenir à l'antique
formule du troc. Autrement dit : payer en matière ou en
droits réels (propriétés foncières ou industrielles, œuvres
d'art etc.).

66
La monnaie. vecteur de la coopération économique mondiale

Même sur le plan des réalités contemporaines, la ques-


tion de la souveraineté est ainsi tranchée : elle appartient
aux individus, l'usurpation étatique ne fait qu'en entraver,
distordre ou, à la limite, bloquer l'exercice. Elle est sans
pouvoir pour imposer un ordre factice à la vie économique
internationale. Nous débouchons ainsi sur une constatation
grosse de conséquences : les monnaies-papier nationales
sont des instruments de paiement simplement supplétifs et
subordonnés. La véritable monnaie est à trouver - ou
retrouver - sur le plan mondial. C'est là qu'il faut situer la
discipline hors de laquelle la liberté ne peut être que
boiteuse.

Quelle expérience avons-nous d'une monnaie


internationale?

Parce que nous ne connaissons guère l'humanité que·


par des écrits datant de la phase récente où elle a pris sa
structure politique, nous y voyons la monnaie sous la
forme déjà élaborée de monnaies de compte nationales, à
la fois abstraites pour les valeurs élevées (le « talent» des
Grecs) et métalliques (leur drachme).
Engendrées par la géographie et l'histoire, ces conven-
tions indispensables à l'ordre intérieur des empires, puis
des États-nations, marquent légitimement leur individua-
lité permanente.
Elles restent aujourd'hui de droit naturel. Mais c'est,
très certainement, bien avant la constitution de ces collec-
tivités politiques vastes et structurées, qu'ont dû apparaître
des monnaies-marchandises ou des objets monétaires
(notamment parures!) pour répondre aux besoins
d'échange entre les groupes clairsemés vivant, les uns
d'activités pastorales, les autres d'activités agricoles.

67
Vivre libres

L'archéologie a établi qu'il existait des routes commer-


ciales à travers toute l'Asie et toute l'Europe. La présence
de pointes de flèches en silex taillé dans les tombes de
l'époque franque, suggère que la tradition les considérait
alors comme des objets d'une très grande valeur - en dépit
du fait que ces objets n'avaient plus aucune utilité - depuis
au moins un millénaire. li est donc très plausible qu'elles
aient longtemps joué le rôle d'instruments monétaires
avant l'âge de bronze.
Il est symptomatique que l'or ait reçu d'abord son rôle
monétaire dans ce carrefour des civilisations anciennes
que furent les pays riverains de la Méditerranée orientale:
le commerce international est le père de la monnaie réelle.
Il l'est encore aujourd'hui comme à l'aube de l'histoire. À
noter aussi que le fer - plus difficile à fondre - a été
d'abord beaucoup plus précieux que l'or: Toutankhamon
en avait un petit lingot dans son trésor funéraire. Mais une
fois maîtrisé l'art de l'extraire du minerai, le fer devint
trop abondant pour servir de monnaie. Pourtant l'Afrique
Centrale où il était rare au moment de l'exploration colo-
niale, s'en servait pour le trafic sous forme d'objets déco-
ratifs, sans utilité autre que l'épargne.
La poudre d'or fut certainement une monnaie interna-
tionale pour les Phéniciens. La première monnaie frappée
(il en existe des exemplaires au Cabinet des Médailles) est
un lingot informe fondu à partir des paillettes du fleuve
Pactole, et portant le sceau du roi Crésus. La richesse
légendaire de ce petit monarque d'Asie Mineure s'ex-
plique par le service considérable qu'il rendit aux trafi-
quants, en leur épargnant le souci de peser le métal et d'en
vérifier le titre.
C'est toujours le même service qu'ont rendu les États
d'avant l'ère contemporaine en « battant monnaie»; mais

68
La monnaie, vecteur de la coopération économique mondiale

comme cela leur procurait l'occasion de lever un impôt


(légitime aux yeux du Christ, cf. St Mathieu 22-15 à 21),
ils s'en sont généralement réservé le monopole. Les
monnaies nationales naquirent ainsi d'une restriction à la
liberté des individus.
Restriction mineure dès lors que la valeur « faciale» ne
disparaissait à la fonte que pour céder la place à la valeur
marchande du poids du métal fin.

Comment en est-on venu à l'idée d'étalon


monétaire?

Après l'éclipse profonde du commerce au haut Moyen


Âge, la multiplicité des monnaies féodales fit des chan-
geurs les praticiens de l'étalon-argent et de la monnaie de
compte (la livre tournois dans le royaume de France). La
souveraineté monétaire était ainsi revenue aux particuliers,
malgré les apparences. Ils apprirent vite à rectifier la
prétention des monarques rogneurs de pièces, par le
gonflement corrélatif des prix. À la même époque, les
Lombards, les Juifs et les Templiers fournirent au
commerce international, réveillé par les croisades, les
moyens de paiement supplétifs nécessaires, par la compta-
bilisation des titres de créance. Le crédit entrait ainsi
massivement dans le circuit.
La mésaventure de Philippe le Bel, volatilisant par son
coup de force la fortune de l'Ordre du Temple - qui, juste-
ment consistait dans un réseau immatériel de relations et
de cautions - montra une première fois qu'une encaisse
métallique peut servir de pivot à une circulation scripturale
énormément plus considérable, aussi longtemps que, d'un
bout du circuit à l'autre, tout le monde ou presque respecte
ses engagements.

69
Vivre libres

La formule fut reprise au XVlIIème siècle par le banquier


Law, qui put résoudre ainsi pour un temps les embarras
fiscaux de la monarchie. Mais le crédit ne peut suppléer
longtemps à un manque de productivité : la Compagnie
des Indes fit faillite, entraînant avec elle tout l' échafau-
dage. Même des gages réels, comme les « biens natio-
naux » confisqués à l'Église et aux émigrés, ne pouvaient
donner durablement une consistance aux assignats, pour la
même raison : ce papier-monnaie ne servit pas à une
production économique accrue, mais à financer l'effort de
guerre du Comité de Salut Public. La monnaie de papier
reste du crédit. Et la preuve de la productivité du crédit est
faite au moment des échéances. Celui qui n'a pas produit
assez pour rembourser, doit faire l'appoint sur son capital.
La règle doit être la même pour le banquier.
La leçon des assignats fut comprise par Bonaparte :
l'émission des billets doit être étroitement liée au volume
du « portefeuille commercial» sévèrement sélectionné; le
capital du banquier est garant du remboursement en or des
billets qu'il aurait émis au-delà de ses créances effective-
ment recouvrables. D'où, en 1804, le statut du Franc-
Germinal obligeant les banques d'émission (il y en eut
plusieurs en province jusqu'à 1848, concurremment avec
la Banque de France) à rembourser à vue leurs billets
contre des francs-or. Mais en même temps la Banque de
France recevait sa pleine autonomie vis-à-vis du pouvoir
politique, pour que celui-ci ne puisse l'obliger à financer
ses déficits avec de simples reconnaissances de dettes. La
Banque d'Angleterre fonctionnant de la même façon, les
deux principales puissances politiques et économiques des
débuts de l'ère industrielle fournirent le modèle du
système de règlements internationaux dit Gold Bullion
Standard qui dura jusqu'en 1914.

70
La monnaie, vecteur de la coopération économique mondiale

La liberté laissée aux particuliers de faire monétiser des


lingots, ou démonétiser des pièces, assurait la concordance
entre le prix industriel du métal (fonction de la production
minière et des utilisations diverses de l'or) et le pouvoir
d'achat des pièces.
Symétriquement, la convertibilité à vue des billets de
toutes les Banques Nationales en pièces d'or, garantissait
aux porteurs l'équivalence du pouvoir d'achat de la
monnaie papier des divers pays. Un tel système fait
reposer la régulation du volume total des moyens de paie-
ment métalliques et supplétifs sur ce qui est le gage véri-
table de toute monnaie : la production vendue. Le stock
d'or n'y joue que le rôle de réserve pour le cas où le
volume des moyens de paiement supplétifs (monnaie fidu-
ciaire et scripturale) se trouve accidentellement supérieur à
la production. C'est un volant amortisseur des à-coups
inévitables d'un régime d'échanges libres.
L'on peut donc considérer que l'expression d'étalon
monétaire est mal adaptée à la réalité du rôle de l'or.
L'économie moderne tient en équilibre à la façon d'un
gyroscope : la force qui fournit son mouvement, c'est la
confiance mutuelle des producteurs efficaces et honnêtes.
L'or n'intervient alors, à la limite, que comme preuve de
cette compétence et de cette honnêteté.

Un État n'a-t-il pas le droit d'édicter le cours forcé


de son papier monnaie?

Le cours forcé a pour justification l'adage Salus populi


suprema lex (le salut de la nation est la loi suprême). S'y
dérober en temps de guerre est une sorte de désertion. En
réalité il est édicté pour permettre à un État de réserver aux
achats extérieurs, d'une part le stock d'or de la banque

71
Vivre libres

d'émission; et d'autre part les créances des nationaux sur


des Étrangers, autrement dit les devises.
Le cours forcé a pour effet d'imposer un sacrifice
spécial aux porteurs de monnaie métallique, et aux expor-
tateurs de biens et services. Il met en échec le droit de
propriété; et aussi le droit de contrat, puisque les nationaux
ne peuvent stipuler entre eux des paiements en or. Le cours
forcé est donc une atteinte au droit naturel. Le vrai
problème serait de savoir si la guerre est un moyen légi-
time; et dans le cas où elle l'est - c'est-à-dire pour résister
à l'invasion ou à la spoliation - de savoir si le cours forcé
est indispensable à cette légitime défense.
En fait, un État sainement géré ne devrait pas avoir
besoin de recourir à cet impôt déguisé qu'est le cours forcé.
Il peut obtenir les mêmes ressources par des impôts excep-
tionnels et par des emprunts. Ni Napoléon 1er , ni Louis
XVIII, n'ont édicté le cours forcé. Adolphe Thiers a obtenu
des places étrangères plus de prêts qu'il n'en fallait, pour
payer l'indemnité de guerre imposée par Bismarck.

Le sterling-papier n'a-t-il pas été avant 1914 la


véritable monnaie internationale?

Le régime monétaire conforme au droit naturel, que


constituent la libre circulation et la libre inter-convertibi-
lité de toutes les formes de moyens de paiement, réduit l'or
au rôle de marchandise d'appoint et de test de solvabilité
universel.
L'expérience de 1815 à 1914 montre que ce rôle était en
pratique aussi restreint - et aussi utile - que celui du ther-
momètre en médecine. En fait, lorsque le crédit des parti-
culiers et des banques est apuré au jour le jour par la
procédure de la faillite, et lorsque le crédit de l'État est

72
La monnaie, vecteur de la coopération économique mondiale

fondé sur son équilibre budgétaire, l'absence d'un volume


important de mauvaises créances rend exceptionnel le
recours aux paiements en or dans la vie des affaires.
Dans de telles conditions d'honorabilité de la gestion
économique et politique, le papier-monnaie et la monnaie
fiduciaire et scripturale sont plus pratiques et donc plus
demandés que la monnaie métallique. C'est pourquoi
avant 1914, les coupures de la Banque de France faisaient
souvent prime sur l'or. On achetait 1.000 francs papier
avec un peu plus de 50 louis, parce qu'il était moins
encombrant de transporter des coupures que du métal, ou
moins coûteux d'en assurer l'envoi.
À l'intérieur même du pays, les règlements commer-
ciaux s'effectuaient par lettres de change. On appelait
change de place la commission que les banques deman-
daient pour acheter, par exemple à des Parisiens leurs
créances sur des Bordelais, et les revendre à Bordeaux à
des négociants qui devaient régler une dette à Paris. Les
chambres de compensation régionales permettaient ainsi
aux banquiers de ne payer par transferts d'or que le solde
de leurs opérations sur une place déterminée.
De même entre Londres et Paris, on effectuait la
compensation des effets de commerce ou devises. Lorsque
les créances anglaises sur des Français étaient plus abon-
dantes que les créances françaises sur des Anglais, le
change que des Français devaient payer pour acquérir de la
devise anglaise montait. Lorsque ce change était plus élevé
que le coût du transport et de l'assurance de sommes en or,
les Français préféraient envoyer de l'or. C'est ainsi que ce
coût déterminait l'écart entre les gold points, ou points
d'entrée et de sortie de l'or d'un pays vers l'autre.
Plus le commerce extérieur d'un pays, et ses placements
à l'étranger étaient importants, plus aussi il était facile de se

73
Vivre libres

procurer sa devise, c'est-à-dire des créances payables sur sa


place financière. C'est pourquoi même des négociants de
pays tiers avaient un intérêt à stipuler leurs paiements en
Livres Sterling. Par exemple des Italiens et des Russes
pouvaient régler leurs échanges à Londres au moyen de
traites sur des Français et des Japonais.
La monnaie-papier internationale était ainsi composée de
Livres Sterling, et dans une moindre mesure de francs, de
marks, de dollars, de florins ... par le simple fait qu'ils étaient
tous librement convertibles, entre eux et avec l'or monnayé.
Pas plus qu'à l'intérieur des pays, ce système monétaire
international n'était gagé sur le stock d'or, exigu par rapport
au volume des transactions; mais constamment tenu en ordre
par l'exigibilité en or du solde des transactions.
Le système était d'ailleurs autorégulateur: un pays qui
vendait peu et achetait beaucoup de biens ou de services
devait exporter de l'or; celui-ci se raréfiant dans ses fron-
tières y augmentait de prix, c'est-à-dire que celui des
autres biens et services baissait. Le pays pouvait alors
exporter davantage et sa balance des paiements se rééqui-
librait d' elle-même.

Pourquoi l'or servait-il aux paiements particuliers?

À l'échelon individuel le paiement en monnaie métal-


lique réalise un transfert de possession complet et défi-
nitif; alors qu'un effet de commerce ou un billet de banque
ne marquent qu'un transfert de créance. Celui qui reçoit un
paiement en or, n'a plus à craindre la disparition ou l'in-
solvabilité de son débiteur ou de la Banque d'émission.
Celui qui est payé en or peut s'en servir aussitôt pour
acheter autre chose; mais il peut aussi, sans recours à
quiconque, conserver et transporter n'importe où, le

74
La monnaie, vecteur de la coopération économique mondiale

pouvoir d'achat inutilisé. Son épargne est gagée sur une


marchandise dont le troc est toujours possible. En épar-
gnant il achète de la sécurité. La libre circulation du métal
monnayé peut seule fournir la preuve du pouvoir d'achat
des pièces, la mesure de ses fluctuations, et sa stabilisation
maxima par l'intercommunication de tous les marchés.

75
Chapitre VII

Les moyens de paiement supplétifs


de la monnaie réelle

Comment peut-on développer les liquidités selon


l'activité?

Véritable « quadrature du cercle» de notre époque, une


telle question est, en réalité, posée à l'envers. Il s'agirait
plutôt de savoir comment donner un pouvoir d'achat déter-
miné à la masse de moyens de paiement abstraits issus de
l'usage déréglé du crédit. Mais cet usage est déréglé parce
qu'il n'a plus de cran d'arrêt. L'or ne sert plus que d'ins-
trument de thésaurisation, tant pour les États que pour les
particuliers.
Au point de départ de la solution classique, par laquelle
l'économie de marché se donnait les moyens de paiement
nécessaires, il y a tout uniment la reconnaissance de dette
individuelle (sans doute même est-elle antérieure à la
monnaie, qui combine le gage à la créance, comme l' in-
dique le lingot romain à l'image d'un bœuf). Celui qui
cède un bien ou un service accepte en échange une

77
Vivre libres

créance, c'est -à-dire une promesse de payer le prix à un


terme convenu. Le document écrit constatant ce contrat
constitue, dans l'immédiat, un instrument de paiement
entre le vendeur et l'acheteur. Si le débiteur a bonne répu-
tation, ce titre de créance peut servir de moyen de paie-
ment au créancier, qui, par un endos, transfère la créance à
un tiers, et ainsi de suite.
À l'échéance convenue, le bénéficiaire du dernier endos
est le créancier du premier débiteur. Si celui -ci s'acquitte
en espèces métalliques, ces pièces de monnaie n'auront
changé de mains qu'une fois, et auront néanmoins soldé
plusieurs paiements intermédiaires en monnaie de compte.
Si, à l'échéance, le premier débiteur s'acquitte en vendant
un bien ou service au dernier endossataire, le circuit sera
fermé sans aucun mouvement d'espèces métalliques, tous
les échanges ayant été réglés en monnaie de compte; la
reconnaissance de, dette aura donc joué le rôle de monnaie
supplétive. La différence essentielle avec le régime actuel
de la monnaie papier inconvertible réside en ce que, dans
le circuit classique de la reconnaissance de dette, celle-ci
retrouvait son gage à chaque étape dans un bien ou service,
et se soldait définitivement à l'échéance.

La comptabilité bancaire ne peut-elle remplacer la


monnaie?

Cette idée-là non plus n'est pas neuve: les Templiers


s' y étaient spécialisés; et sous les cendres de Pompéi, la
maison du Banquier nous a livré ses écritures. Mais deux
millénaires plus tôt encore, les temples chaldéens en
tenaient déjà sur des briques crues. En quarante siècles, le
point faible du système n'a pas changé: la reconnaissance
de dette n'est un moyen de paiement satisfaisant que si le

78
Les moyens de paiement supplétifs de la monnaie réelle

débiteur et les endossataires successifs sont de bonne foi et


solvables. La créance peut, en effet, être fictive (les traites
de cavalerie par exemple), ou le débiteur insolvable à
l'échéance. C'est parce que la transaction implique un
élément de confiance dispensant le débiteur de payer
comptant, que l'on parle de monnaie fiduciaire.
Certains agents économiques sont spécialisés dans l' es-
timation du degré de confiance que méritent les deman-
deurs de crédit. Ils s'en portent garants vis-à-vis des
offreurs de crédit ou de capitaux. Ce sont les banquiers -
originairement des changeurs, dépositaires de monnaies
métalliques pour compte d'autrui - qui ont élaboré les
diverses formes de monnaie fiduciaire. La reconnaissance
de dette est devenue un billet à ordre endossable. La traite
acceptée permet, lorsque le tiré fait défaut, d'engager la
procédure de protêt et de faillite. De la sorte, celui qui a
initialement consenti un crédit à la légère en subit la péna-
lité par l'amputation de sa créance.
La lettre de change implique un transfert géographique
(le« change de place »), et l'intervention de Chambres de
compensation. C'était le moyen de règlement de loin le
plus usité, avant 1914. À partir de ce moment, le passage
devenait aisé, de la monnaie fiduciaire à la monnaie-
papier, ainsi qu'à la monnaie scripturale. Le banquier lui-
même a pu vendre son propre crédit, en émettant des
billets de banque. Au début, ceux-ci étaient transmis par
endos. Plus tard, ils sont devenus payables à vue et au
porteur.
Les chèques sont des traites sur une banque, émises par
le titulaire d'un compte de dépôt et payables à vue par le
banquier. Enfin, la procédure du virement remplace
l'émission et la présentation des chèques, par un simple
jeu d'écritures entre comptes de dépôt. C'est la monnaie

79
Vivre libres

scripturale proprement dite. Ainsi, le «problème des liqui-


dités » s'est-il trouvé résolu au jour le jour par le fonction-
nement même de l'économie. Il n'y a jamais eu manque de
moyens de paiement. En revanche, il y a toujours eu des
créanciers imprudents et des débiteurs insolvables. Par
conséquent un problème d'élimination des créances sans
valeur.
La monnaie fiduciaire et scripturale remplit l'un des
trois rôles de la monnaie métallique: celui d'instrument de
transfert. Elle ne remplit pas celui d'étalon des prix, ni celui
de conservatoire du pouvoir d'achat.

Quelles furent les utilités spécifiques de la monnaie


métallique?

La monnaie métallique n'était qu'une des nombreuses


marchandises qui peuvent servir de moyens de paiement.
Toute monnaie réelle de cette nature - par contraste avec
les monnaies abstraites - a un double effet économique
général.
D'abord, elle constituait un étalon des prix parce qu'elle
avait un coût de revient, au-dessous duquel sa valeur
d'échange ne pouvait durablement descendre. Ce coût de
revient constituait ainsi un point d'ancrage pour l'ensemble
de l'échelle des prix (En Afrique, au XIXèmc siècle, ce rôle
a été joué par les roues de sel, la brasse de cotonnade, les
défenses d'éléphant). Le coût de revient rattachait les prix
à la valeur-travail, puisqu'il se décomposait presque totale-
ment en rémunérations de services salariés ou autres.
En outre, l'usage de la monnaie marchandise a eu pour
effet l'élimination de l'inflation, liée, elle, à l'existence des
monnaies abstraites. Dans l'exemple déjà cité, si le débiteur
pouvait obtenir des reports d'échéance répétés, la masse

80
Les moyens de paiement supplétifs de la monnaie réelle

des moyens de paiement en circulation était, pendant ce


temps, augmentée du montant de sa dette. Lorsqu'il s'ac-
quitte, il y a une réduction correspondante. Si le débiteur ne
pouvait finalement s'acquitter, il est mis en faillite. La
vente de son patrimoine remettait en circulation des valeurs
équilibrant le crédit inflationniste. Si cette vente ne couvre
pas la totalité de la dette, c'est le pouvoir d'achat du créan-
cier imprudent qui est réduit d'autant.
Ce double rôle d'étalonnage et d'assainissement est, en
théorie, rempli par n'importe quelle monnaie marchandise.
La supériorité de la marchandise qu'est un métal
monnayable consiste (outre ses avantages pratiques d'ho-
mogénéité et de divisibilité) dans le fait que le métal est
inaltérable, alors que toutes les autres marchandises se
dégradent avec le temps. Le service exclusif que rendait la
monnaie métallique était donc de conserver durablement le
pouvoir d'achat inutilisé. Pour cette raison, c'était la
meilleure des monnaies réelles, bien que ce ne fût pas la
seule.

Les crédits à découvert sont-ils ou non un


« mal nécessaire? »

Il est de droit naturel que le propriétaire d'une épargne


puisse en confier l'usage à un emprunteur, et qu'il stipule
ou non une garantie. Il est courant que ce genre de services
soit fourni par un banquier, et normal qu'il se le fasse
payer. Sur les fonds dont il peut ainsi disposer légitime-
ment, le banquier peut (comme le prêteur non profes-
sionnel), sans contrevenir au droit naturel, prendre le
risque de ne pas réclamer de garantie à quelqu'un dont la
surface est insuffisante, mais dont la productivité probable
lui paraît mériter un crédit personnel. Les crédits non

81
Vivre libres

garantis ne sont donc en eux-mêmes ni un bien, ni un mal;


ce sont des outils dangereux, mais il n'y a pas d'activité
économique sans risque.
Les crédits personnels sont très souvent indispensables
aux jeunes initiatives. Leur abus est évidemment facteur
d'inflation, mais celle-ci a d'autres sources, même à ne
considérer que l'économie privée. Notamment il est clair
que - toutes choses égales d'ailleurs - une activité
nouvelle très rentable pèse sur le niveau des prix de la
branche considérée; et que réciproquement des activités
périmées et déficitaires ont un effet de cherté accrue. En
outre, des intempéries ou des récoltes exceptionnelles
entraînent des fluctuations du niveau général des prix.
L'essentiel pour la salubrité du milieu économique est
de ne pas laisser persister les causes de perte de substance,
que représentent les activités non rentables, ni se gonfler
durablement les injections de crédit. L'existence de
monnaies réelles, l'exigence de solvabilité à échéances
rapprochées, et la procédure de faillite sont les moyens
légitimes et efficaces que l'économie privée a spontané-
ment inventés pour s'assainir elle-même.

82
Chapitre VIII

Le binôme fondamental:
initiative et coopération

Les institutions sont-elles des créations biologiques


ou idéologiques?

Les institutions sont œuvre d'hommes, et leur structure


porte la marque du milieu comme de l'époque. Mais les
hommes ne peuvent impunément choisir n'importe quelle
règle: le contenu de celles-ci est déterminé quant au fond,
à la fois par le besoin commun auquel il faut répondre, et
par les exigences immanentes que nous appelons le droit
naturel. Les besoins se rattachant à l'ordre biologique, et
les exigences de droits à l'ordre des idées, les institutions
ressortissent aux deux sans s'y confondre.
L'expression de « physiologie » peut résumer en une
image certains caractères de l'organisation économico-
juridique à laquelle ont abouti, à notre époque, les efforts
des hommes pour satisfaire leurs besoins. L'économie
d'échanges est, comme la vie physiologique, à la fois
déterminée et finalisée par ces besoins incompressibles.

83
Vivre libres

Elle comporte des enchaînements de cause à effet qui


provoquent le succès (prospérité) ou l'échec (misère),
comme l' hygiène ou les abus provoquent la santé ou la
mort de l'organisme. Elle est douée d'une inventivité qui
surmonte ou contourne les obstacles, comme les corps
vi vants sécrètent des antitoxines et s'adaptent aux change-
ments du milieu.
Déjà à l'échelon animal on voit les besoins déclencher
les initiatives à la recherche des moyens, et l'instinct
grégaire organiser un degré de coopération. Cela reste vrai
dans la vie sociale humaine, de même que les phénomènes
physiques et chimiques du règne minéral continuent à
opérer dans le règne animal.
D'un règne à l'autre, ce qui a changé c'est l'aptitude
supplémentaire au mouvement volontaire: c'est l'appari-
tion de la liberté. De l'animal à l'homme, il yale supplé-
ment de liberté que fournit l'intellect: les besoins devenus
conscients deviennent des intérêts, la coopération prend la
forme d'institutions. Alors que dans les sociétés animales
les ébauches d'institutions - par exemple chez les loups,
les marmottes, les babouins, les éléphants - sont extrême-
ment stables et impératives, nous les voyons chez
l'homme évoluer même dans la période (si brève à
l'échelle cosmique) de l'Histoire connue. C'est que par les
idées nous sommes en mesure de critiquer, modifier, expé-
rimenter les modalités de notre indispensable coopération.
En bref, à l'intérieur de ce cadre qu'impose notre
nature, l'homme est l'auteur, l'acteur, et la raison d'être
des institutions. Elles sont filles de ses besoins et de sa
liberté.
La liberté est la faculté d'explorer le réel, et ainsi de
reculer les frontières de notre emprise sur les choses ou
d'étendre nos échanges avec tous nos semblables. D'où il

84
Le binôme fondamental: initiative et coopération

découle que le critère des bonnes institutions est de


protéger et de développer la liberté.
Protéger est la fonction de cet ensemble d'institutions
que nous appelons l'État: organisations militaire, délibé-
rative, judiciaire, gouvernementale, policière, fiscale,
auxquelles nous reconnaissons le monopole de la
contrainte réglée en vue de réprimer la violence et la
fraude.
Développer la liberté concrète est la fonction de cet
autre ensemble d'institutions que nous appelons l'éco-
nomie - patrimoine, marché, monnaie, entreprise, syndicat
- à travers lesquelles nos initiatives autonomes s'agencent
en coopération en vue de produire et échanger des
services.
L'une des thèses majeures du présent ouvrage est qu'il
faut éviter de confondre aux mains des mêmes hommes
ces deux fonctions, politique de protection et économique
de production; leur distinction - aussi nette que possible -
car ce n'est qu'un idéal - est une condition fondamentale
de la liberté.
Parmi les sauvegardes de l'homme à l'encontre du poli-
tique et de l'économique, il ne faut pas oublier: la famille
et les églises qui assurent sa vie affective et spirituelle.
L'histoire montre que lorsque les sociétés, au sens de cités,
se désagrègent, leurs fonctions peuvent être suppléées
pour l'essentiel par ces noyaux fondamentaux de vie
sociale.
Mais dans le cadre de la présente civilisation, le foyer
et la religion sont des domaines réservés, qu'il faut
défendre comme tels et sans leur conférer un rôle, ni un
pouvoir propre, là où la loi et le marché doivent - par prio-
rité - garantir les mêmes droits à tous les adultes, sans
acception de personnes.

85
Vivre libres

Le marché est-il effectivement un coordinateur


général des activités?

À notre époque où beaucoup de femmes préfèrent


travailler hors du foyer à une activité salariée, il est clair
que c'est le marché qui arbitre leur choix. Le coût des
services de domestiques monte à proportion de cet « exode
ménager ». De même, le salaire (direct ou indirect) des
ouvriers agricoles est en passe de rattraper - voire dépasser
-le niveau de revenu réel des exploitants directs non sala-
riés. Autre exemple en sens inverse: beaucoup d'artistes,
de sportifs, de chercheurs, ont un métier gagne-pain. Ils
mesurent ainsi le coût du « temps libre» qu'ils réservent à
leur activité non mercantile.
De toute façon, il n'est guère d'occupation qui ne
nécessite des « fournitures » qu'il faut que quelqu'un
paye : jusques et y compris la cellule du moine contem-
platif.
La principale leçon que nous fournit l'expérience des
États qui, comme l'URSS, ont prétendu s'affranchir de la
« tyrannie» du marché à l'intérieur de leurs frontières, est
qu'ils n'eurent plus le moyen de comparer la valeur des
produits, fabriqués conformément aux consommations
prévues et permises, avec les autres possibilités d'emploi
des matériaux, de l'énergie, du travail et de l'épargne
absorbée dans la production planifiée. Autrement dit, le
marché permet seul le calcul économique qui rend ration-
nelle l'affectation des facteurs de production.
À l'autre bout de l'échelle des unités économiques, cela
est clair dans l'exemple de la fermière qui ne peut savoir si
elle utilise bien le grain dont elle nourrit ses poulets, qu'en
comparant les prix du grain consommé et du poulet vendu.
C'est encore vrai au niveau de l'entreprise fortement inté-

86
Le binôme fondamental,' initiative et coopération

grée qui ne peut jauger la productivité de ses ateliers qu'en


comparant ce qu'ils coûtent avec ce qu'auraient facturé
des sous-traitants; ou celle de son autofinancement, qu'en
observant sur le marché quel rendement elle aurait tiré du
même capital placé à l'extérieur.
Ce n'est jamais sans prendre en considération l'échelle
des prix, que les individus concluent ou écartent une tran-
saction. En cela, la fiction intellectuelle que représente
l' Homo oeconomicus est une partie de la réalité de chaque
personne, mais une partie seulement. De même le marché
- où chaque individu cherche dans les services offerts par
les autres, les moyens de réaliser ses propres fins - ne
reflète pas seulement la poursuite de gains en monnaie,
mais la totalité des aspirations égoïstes ou altruistes, dans
la mesure où elles nécessitent l'emploi des services d'au-
trui.
En outre, le marché assure aux individus le maximum
de moyens de se soustraire aux abus de pouvoir toujours
possibles à l'intérieur des unités économiques: le fils
adolescent peut chercher son gagne-pain ailleurs que dans
sa famille, le salarié peut changer de patron, le commer-
çant de fournisseur, l'employeur peut recruter des
travailleurs à l'étranger ou y fonder une autre entreprise ...
D'un mot cela s'appelle la concurrence. C'est la
démarche légitime des individus, recherchant les parte-
naires d'échange, ou les coéquipiers de travail, qui leur
conviennent le mieux. C'est cette possibilité de déborder à
tout moment les cadres préexistants pour rencontrer
d'autres hommes, qui fait du marché le terrain nourricier
de l'innovation, de la spécialisation, et de l'interconnexion
toujours plus grande des activités. Toutes conditions qui
concourent à rendre le travail de chaque producteur le plus
efficace possible.

87
Vivre libres

L'entreprise n'est-elle pas une enclave féodale?

Ce fut longtemps une accusation en forme de lieu


commun. Elle n'est plus guère formulée aujourd'hui mais,
dans le même temps, les diverses politiques envers les
entreprises montrent qu'elle conserve une attraction impli-
cite. D'ailleurs, la question n'était pas sans fondements.
Pour y répondre, Hayek a distingué précisément les unités
(économies) fondées sur le commandement, et le réseau
(catallaxie) fondé sur l'échange. Dans les entreprises, les
participants à tous échelons engagent une partie de leur
activité, mais ne chiffrent pas les innombrables services
impliqués par leur collaboration quotidienne. Toutefois ces
unités de travail, où la loi du marché est momentanément
suspendue, sont des relais - et non des enclaves indépen-
dantes - dans la longue chaîne du donnant -donnant.
L'entreprise constitue la structure spontanée qui
découle de deux groupes de prérogatives que le droit
naturel reconnaît à l'individu : propriété, c'est -à-dire
faculté exclusive de décider de l'emploi de ses ressources;
autonomie des contrats, c'est-à-dire faculté de débattre,
accepter ou refuser les termes d'un engagement mutuel. Si
le propriétaire des installations et de l'outillage en dispose
seul d'après son meilleur jugement, les propriétaires de
brevets, de capitaux liquides, de compétences, de forces de
travail etc. ont le même droit. Ils ne peuvent pas grand-
chose isolément, et chacun a intérêt à ce que soient conclus
les divers contrats dont l'entrepreneur prend l'initiative, et
qui combineront leurs ressources.
Ainsi, l'entreprise est le lieu où les hommes organisent
contractuellement leur collaboration, en fonction de leurs
aptitudes et de leur degré d'acceptation des risques, pour
offrir en fin de cycle leur commune production sur le

88
Le binôme fondamental: initiative et coopération

marché. Ce qui incite les individus à s'engager mutuelle-


ment pour courir ensemble l'aventure d'une production
que personne ne s'oblige d'avance à acheter, c'est la
complémentarité de leurs facultés infiniment diverses.
L'efficacité de chacun est multipliée par la coopération de
tous. Laquelle implique l'acceptation du commandement,
dans ce qu'exige la production visée.
Ce qui oblige les partenaires à convenir de cette struc-
ture hiérarchique de leur équipe de travail, c'est la centra-
lisation indispensable de la fonction de choix devant un
grand nombre de décisions qui doivent être promptes et
cohérentes. Ce qui limite la discipline convenue au strict
nécessaire quant à la nature des prestations et à leur durée,
c'est la volonté des personnes de disposer de leur temps et
de leurs efforts, là où bon leur semble. La loi leur en
confirme le droit, et le marché leur en procure la possibi-
lité.

Comment « l'anarchie» des entreprises peut-elle


aboutir à un ordre productif?

L'erreur commune de notre époque est de ne concevoir


qu'une solution à ce qu'ils analysent comme un désordre,
et qui serait le commandement unique, en l'occurrence par
le biais des orientations issues de la politique macro-
économique. Erreur intellectualiste, qui correspondrait en
biologie à faire des lobes frontaux du cerveau le centre
unique d'impulsion des fonctions physiologiques! En
matière sociale, l'indépendance des entreprises converge
vers un ordre parce qu'une nécessité commune pousse ces
indépendances à une coordination volontaire.
L'autonomie des centres de production est imposée par
la fécondité de la spécialisation, laquelle implique à la fois

89
Vivre libres

la division du travail et la coordination de ses diverses


phases, depuis la fourniture des matières premières et de
l'équipement jusqu'au commerce de détail. Le commer-
çant a longtemps passé pour « parasiter» l'agriculteur; en
fait, il ajoute à la valeur des denrées en les amenant jusqu'à
l'endroit - ou en les conservant jusqu'au moment - où le
consommateur désire les trouver. Cela est vrai aussi de
tous les produits de l'industrie.
Le financier est un producteur analogue au commer-
çant : il achète et vend des moyens de paiement, immédiats
(monnaies) ou différés (crédits); et des capitaux (émis-
sions, placements, participations). Le spéculateur achète et
vend des risques dont le contenu ~arie dans l'espace (arbi-
trages) et dans le temps (marché à terme). Il rend des
services indispensables notamment à l'industriel (le fila-
teur par exemple, peut ainsi acheter à prix certain la laine
qui sera tondue dans plusieurs mois). La publicité qui
renforce la liberté de choix du consommateur, le modelé
qui ajoute l'agrément esthétique à l'utilité, sont également
des activités productives.
L'ordre de la production n'est donc pas un agencement
antérieur et extérieur à l'activité. Il est comparable à la
structure d'une chaîne, qui tient ensemble de bout en bout
parce que chaque maillon est fermé sur lui-même et sur les
deux maillons voisins. En économie, les maillons sont les
entreprises : elles doivent tenir leurs engagements vis-à-
vis des unités en amont et en aval, et elles doivent négocier
ces engagements de telle sorte que leurs ressources ne
diminuent pas mais augmentent; autrement dit, il leur faut
être solvables et faire un profit. Ainsi, une économie
fondée uniquement sur le droit naturel, qu'ont les indi-
vidus de disposer, selon leur jugement propre, de leur
personne et de leurs ressources, est un système qui

90
Le binôme fondamental,' initiative et coopération

contient en lui-même son moteur et son appareil de direc-


tion.

La recherche individuelle du profit peut-elle servir


la société?

La première utilité sociale de l'entreprise est d'obtenir


un surcroît de biens et services consommables, en valori-
sant les ressources et en supprimant les gaspillages. Il y a
en somme, pour compte de la société, une gestion décen-
tralisée et assortie de sanctions : en effet les gestionnaires
- les entrepreneurs - portent personnellement la responsa-
bilité de leur succès ou de leur échec.
Est entrepreneur quiconque prend le risque de fournir
lui-même, ou d'acheter ferme, les ressources et le travail
nécessaires à une production, et d'en proposer le résultat
aux consommateurs. Si le produit lui est acheté moins cher
que ce qu'il a coûté à produire, l'entrepreneur se ruine et,
à terme, disparaît en tant que promoteur d'une équipe de
production. S'il fait un bénéfice, la masse consommable a
augmenté d'autant, bien que l'entrepreneur ne s'en soit pas
préoccupé.
Observons au passage que l'affectation rationnelle des
ressources matérielles et humaines dépend ainsi de la
flexibilité des prix auxquels elles sont volontairement
échangées, moyennant la libre circulation des personnes,
des marchandises et des capitaux.
Tout en ne se guidant que sur les prix quotidiens de ce
qu'il lui faut acheter ou rémunérer, et sur le prix probable
de ce qu'il est en train de produire, l'entrepreneur (et avec
lui son équipe) contribue à l'extension de la branche
pratique du savoir humain. Même quand il échoue, l'en-
trepreneur remplit une fonction sociale fondamentale :

91
Vivre libres

l'exploration du réel, matériel et psychologique, et la


recherche des moyens.
Plus il y a d'entreprises libres de toutes dimensions, et
plus leur inépuisable variété d'objectifs effectue cette
exploration « tous azimuts », et augmente, chemin faisant,
l'arsenal de la technologie pour l'usage de tous. Dans la
mesure où elles font des bénéfices et étendent leur activité,
les libres entreprises accroissent la demande de services de
tous ordres. Depuis le veilleur de nuit et le manutention-
naire jusqu'au laboratoire hautement qualifié qui informe
la direction des utilisations possibles des recherches de
science pure, que subventionne la firme, toutes les apti-
tudes se trouvent valorisées les unes par les autres.
On ne pense pas assez à cet effet proprement social de
l'entreprise: la femme de ménage et le garçon d'ascenseur
valorisent le travail du P.D.G., en contribuant à lui donner
le temps de faire uniquement ce qu'il fait le mieux; et si le
P.D.G. fait mal son métier, la femme de ménage et le liftier
risquent de perdre leur emploi. L'aptitude s'améliorant
avec son exercice, l'entreprise accroît le potentiel humain
de la société, en offrant d'innombrables variétés de spécia-
lisation possible. Elle est ainsi, notamment, la meilleure
école de direction et d'animation des équipes de travail
économique, à tous échelons.
Les entreprises sont le seul terrain où poussent les capi-
taux neufs : sur le surcroît de valeur qu'elles ont vendu, et
qui est représenté par leur bénéfice net, une part impor-
tante sera investie, et ainsi l'équipement matériel de la
société entière s'accroîtra. Enfin, l'entreprise est le lieu où
s'effectue la répartition des risques, entre les fournisseurs
de services en amont, le personnel salarié, les capitalistes,
et l'entrepreneur: seuls celui-ci et les actionnaires reçoi-
vent des rémunérations aléatoires: profit et dividendes.

92
DEUXIÈME PARTIE
L'ÉTAT ET L'ENTREPRISE
Chapitre IX

L'État, structure sociale et agent économique

La cité politique n'a-t-elle pas priorité sur


l'organisation économique?

La priorité est affaire de circonstances : tantôt il est


urgent de se protéger, tantôt il est essentiel de prospérer.
Comment se défendre si l'on est sans forces, et à quoi bon
être riche si l'on se laisse asservir? Il faut mener cela de
front, et comme les hommes ne peuvent tout faire à la fois,
la solution est dans la division des tâches.
La cité, aujourd'hui, a formé d'État, et en partie de
super-État. Il y a péril dans ce gonflement qui met les
gouvernants de plus en plus loin de leurs mandants et de
leurs intérêts concrets. Mais il ne suffirait pas de décentra-
liser les pouvoirs pour écarter ce danger: il faut en contre-
partie revitaliser l'autonomie des personnes. Là encore
c'est la spécification des tâches qui est le moyen néces-
saire.
Le rôle de l'État dans la vie économique doit être nette-
ment reconnu, si l'on veut pouvoir le délimiter. Ce rôle a

95
Vivre libres

trois aspects distincts. D'abord, l'État est un apporteur de


services. Ensuite, il est le législateur du droit de l'éco-
nomie. Enfin, il est le gérant de l'unité économique, en
partie autarcique, qu'est la Nation au sein de la société
mondiale.

L'État n'est-il pas un producteur économique?

Au sens large, il y a deux catégories de producteurs. Les


entrepreneurs, dont la fonction consiste à adapter la
production d'une certaine gamme de produits ou services,
à la demande de leurs consommateurs. Et tous les agents
économiques qui se trouvent en amont de l'entreprise,
c'est-à-dire qui lui fournissent des services concourant à la
production. Ces apporteurs de services - capitalistes,
travailleurs manuels et intellectuels - peuvent être actifs à
l'intérieur de l'entreprise (associés et salariés) ou à l'exté-
rieur. Parmi les apports extérieurs figurent ceux de fonc-
tionnaires et de gouvernants.
L'État a sa place dans la division du travail, comme
apporteur de sécurité, d'infrastructures et d'information.
Pour voir que ce sont là des apports productifs, il suffit
d'imaginer une situation où l'État n'existerait pas.
S'il n'y avait point d'armée, de police, de pompiers, de
tribunaux, les entreprises devraient organiser leur sécurité
elles-mêmes, comme firent jadis les marchands de la
Ligue Hanséatique.
Le coût de ces services communs entrerait forcément
dans le prix de revient des produits et services écono-
miques. S'il n'y avait pas de routes, de ports, de télécom-
munications, des entreprises privées en fourniraient (et
souvent à meilleur compte que les régies d'État). Mais
leurs services ne seraient pas gratuits. Par conséquent,

96
L'État, structure sociale et agent économique

l'État qui les fournit reste un producteur, même s'il est trop
onéreux.

Les services publics ne fournissent-ils pas au prix


coûtant?

La conception classique du service public s'appuyait


sur l'idée qu'un certain nombre de besoins communs à
tous les citoyens doivent être servis d'une manière égale et
permanente. Pour l'être également, ils ne devaient pas être
vendus au plus offrant, mais payés par l'impôt. Pour l'être
en permanence, ils devaient être assurés par des agents de
l'État (ou de collectivités publiques plus étroites),
auxquels le droit de grève était refusé en échange de la
sécurité d'emploi et d'une pension de retraite.
L'administration, la police, la magistrature, l'émission de
la monnaie, la poste, furent rangées dans cette catégorie .
ainsi que, plus tard l'enseignement, les transports en
commun, la fourniture d'énergie, les émissions radiopho-
niques et télévisées.
Nous avons reconnu que l'État est normalement four-
nisseur de services qui sont un apport positif à la vie
économique. Mais en revanche, il faut - à la lumière d'ex-
périences décevantes - admettre que cela n'implique pas
que l'État en soit le meilleur apporteur possible. L'histoire
des chemins de fer est instructive: la SNCF chroniquement
déficitaire est née de la Caisse de compensation qui, entre
les deux guerres, a prélevé sur les bénéfices des réseaux
concédés pour combler le déficit de l'Ouest-État.
Un très grave inconvénient du monopole reconnu à l'État
est de tarir des possibilités de solution qu'aurait explorées
l'initiative privée. Mais qui, en 1880, aurait pu imaginer que
le fret des trains de marchandises pourrait être distribué plus

97
Vivre libres

vite et à domicile, en France et à l'étranger, par des trans-


porteurs routiers ou aériens autonomes? Heureusement,
l'industrie des moteurs à explosion n'a pas été monopolisée
à sa naissance. Le monopole, et le financement par l'impôt,
protègent l'État contre le jugement que l'utilisateur porterait
à travers un marché concurrentiel. Il n'y a plus de profits
privés, mais pas non plus de juste prix. Enfin, en concédant
le droit de grève aux employés des monopoles d'État, on
prive les « usagers» de la garantie de permanence qui était
la justification initiale du service public.

L'État n'a-t-il pas la liberté d'intervenir dans la vie


économique pour en corriger le cours?

Étant une institution, l'État ne peut être proprement


qualifié de « libre» à l'égard des hommes qui composent la
nation. Seuls des hommes peuvent être libres, et dans les
bornes de leurs engagements mutuels. Cette objection appa-
remment académique est d'une importance considérable,
car elle fonde en raison le principe - aujourd'hui continuel-
lement violé - de la non-rétroactivité des « lois et actes de
la puissance publique ».
Dans ce domaine de la politique fondamentale, le
XVIIpmc siècle a été marqué par deux monuments
inégalés: la constitution des États-Unis d'Amérique d'une
part, les codes napoléoniens de l'autre. Mais à la base de
ces deux constructions institutionnelles, il y a deux
conceptions de la nature de l'État, issues de traditions
divergentes. Les fondateurs des États-Unis édifièrent une
confédération d'États dont chacun se voulait composé de
libres citoyens, jaloux de leurs « franchises » enracinées
dans la Grande Charte anglaise. Napoléon était l'héritier
d'un droit civil élaboré au long des Temps Modernes par

98
L'État, structure sociale et agent économique

les Parlements provinciaux (qui étaient des Cours d'appel,


et non des Assemblées représentatives). Le Premier
Consul eut la sagesse de le faire codifier - c'est-à-dire
harmoniser et rassembler en un seul corps de lois générales
- par des juristes cultivés et expérimentés, tels Camba-
cérès et Tronchet.
Mais l'Empereur était aussi le successeur de la monar-
chie centralisée, bâtie par Richelieu et Louis XlV. Cette
structure modérément autoritaire avait été débarrassée de
toute entrave par les Jacobins, au nom d'une souveraineté
électorale inventée par Jean-Jacques Rousseau. Les deux
Napoléon la transformèrent en souveraineté plébiscitaire.
Il est malheureusement indubitable que le courant « rous-
seauiste » l'a emporté, dans tous les États du monde qui se
croit encore libre. Ce sont les gouvernements qui y ont les
mains « libres », tandis que les individus redeviennent des
sujets, même quand ils font partie de la majorité électorale.
Dans les nations anglo-saxonnes, cependant, la menta-
lité reste attachée à l'idée que les individus ont un droit
inviolable au « self-government ». En conséquence, les
attributions du pouvoir sont considérées comme autant de
concessions spécifiques et limitées que les citoyens
consentent au bien commun. Sur le continent, au contraire,
les gens admettent inconsciemment que leurs droits leur
soient concédés, par dérogation aux facultés illimitées de
commandement du souverain collectif, incarné par le
gouvernement et l'administration. Typique aussi est la
différence entre les magistrats du continent, qui sont des
fonctionnaires, et ceux d'Angleterre qui sont des notables.
Ici l'on pense que seuls les agents de l'État peuvent être
indépendants des intérêts qu'ils devront départager. Là-
bas, on estime que la justice est trop indispensable à la
liberté personnelle, pour qu'on la confie à des gens qui

99
Vivre libres

n'ont pas assuré eux-mêmes leur indépendance par leurs


talents.

Notre époque n'a-t-elle pas besoin d'un nouveau


droit économique?

La tradition napoléonienne fait que, sur le continent, on


n'imagine guère de moyens de définir le droit, autre que :
légiférer et réglementer. L'avènement du suffrage
universel a renforcé ce privilège du pouvoir comme légis-
lateur, et entraîné malencontreusement les Britanniques
sur la même pente. En fait, si l'on se place devant le
problème fondamental qui est de rapprocher du droit
naturel le droit positif de chaque nation - seul moyen de
parvenir à des droits de l'homme communs à toutes - la
voie actuelle est une impasse.
L'histoire du droit indique un tout autre processus
naturel d'élaboration. Il passe d'abord par la coutume et
les mœurs, qui sont la matière première d'un droit issu de
la vie quotidienne, de ses nécessités, de ses conflits et de
ses transactions. La deuxième phase est la lente constitu-
tion d'une jurisprudence: les juges, avocats, juristes - ex-
perts attachés à adapter les précédents (la « chose jugée» )
aux exigences de l'équité - sont ainsi les affineurs des
règles de conduite traditionnelles. La troisième phase est
celle de la codification, et c'est là seulement que l'État
intervient légitimement, pour consolider de son autorité les
lois que l'expérience a montrées acceptables par la menta-
lité générale.
C'est ce que fit Napoléon dans le Code civil. Mais à son
époque, le droit du commerce et de l'industrie naissante
était beaucoup moins assuré de ses principes que le droit
civil. Il avait souffert des déviations corporatives de

100
L'État, structure sociale et agent économique

l'Ancien Régime, et l'individualisme abstrait des


Conventionnels avait poussé la réaction jusqu'à l'absurde.
Prudemment, Napoléon fit largement place, dans son code
du commerce, aux us et coutumes des négociants, ainsi
qu'aux décisions des tribunaux élus par eux. Il n'en posa
pas moins la base d'une répression des atteintes à la
loyauté et à l'ouverture du marché: les articles 419 et 420
du Code pénal qui renforcent le principe de l'article 1382
du Code civil.
Le cadre juridique modernisé dont il faut doter l'éco-
nomie ne pourra pas se construire autrement que l'a été le
droit civil. Il faudra combiner l'action sur les mœurs, la
jurisprudence et - pour finir seulement - la législation.

L'État ne doit-il pas protéger les intérêts de ses


nationaux?

La réponse à une telle question doit tenir compte de la


situation présente du monde, laquelle est fort différente
(elle l'a toujours été depuis la faute originelle!) de ce
qu'elle devrait être en droit naturel. Dans le monde tel
qu'il est, les individus ont besoin de leur État pour que
ceux des autres États lèsent le moins possible leurs inté-
rêts. En droit naturel, les individus devraient pouvoir
recourir aussi bien aux États étrangers qu'au leur propre,
pour faire respecter leurs droits.
Sur le plan de la logique la distinction entre droits et
intérêts est correcte, puisque les droits de tous les indi-
vidus sont identiques au regard de l'ordre naturel, tandis
que leurs intérêts sont infiniment variés. La distinction
n'est pas moins fondée quant aux institutions, lesquelles
doivent obéir à la règle pratique de la division des tâches
et de la répartition corrélative des responsabilités.

101
Vivre libres

Rappelons une fois de plus que les institutions étant des


conventions, tâches et responsabilités incombent en réalité
à des personnes en chair et en os : simples citoyens,
gouvernants ou agents de l'État. C'est donc aussi pour une
meilleure efficacité, qu'il faut viser à ce que les individus
se chargent seuls de leurs intérêts et recourent aux institu-
tions publiques uniquement pour assurer leurs droits.
Enfin et surtout, cette division du travail dans la société
est le seul moyen de sortir de l'ère des clans dans la vie
internationale, comme on a commencé à le faire dans la
vie nationale. En effet, l'un des facteurs (non le seul) de la
survivance, entre les nations, des mœurs violentes ances-
trales réside dans les contradictions des droits positifs d'un
État à l'autre. Ces contradictions se multiplient dans la
mesure où les États empiètent sur le domaine des intérêts
privés. Elles se raréfieraient s'ils restaient dans leur
mission propre de défendre les droits des individus; car
dans toutes les nations civilisées ces droits tendent à s'ho-
mogénéiser et à être reconnus aussi bien aux étrangers
qu'aux nationaux.

L'État pourrait-il être géré comme une entreprise?

L'État n'est pas une entreprise, parce que les services


qu'il fournit ne sont pas soumis à l'évaluation du marché.
C'est néanmoins une unité économique, dont les moyens
d'action sont limités aux ressources qu'elle mobilise. Ce
que l'État dépense ne peut l'être aussi par les citoyens,
dont le pouvoir d'achat est amputé d'une façon ou d'une
autre soit par les contributions, soit par la dévalorisation de
la monnaie-papier nationale.
Une unité économique se définit par l'objectif pour-
suivi en commun, et par le fait que cette collaboration ne

102
L'État, structure sociale et agent économique

comporte pas de mesure directe des services fournis en son


sein par les participants. L'ordre interne de l'unité repose
sur la fonction de commandement. Et sur la solidarité des
participants dans l'obtention des fruits de la collaboration.
Il y a donc entre l'État et l'entreprise une analogie de
structure, mais en même temps une différence radicale
sous l'angle du contrôle et de la mesure des résultats.
Le handicap des activités en circuit fermé est que le
calcul économique n'est possible que dans la mesure où
une partie des ressources absorbées, et une partie des fruits
obtenus, peuvent eux-mêmes être évalués par un marché.
C'est dire que tout groupe social - de la famille à l'État -
qui fonctionne de la sorte, est exposé au gaspillage quant
aux ressources, et au parasitisme quant aux fruits. L'État
n'échappe pas cependant entièrement à la mesure et à la
sanction de sa gestion économique. Le commerce exté-
rieur jouant nécessairement un rôle dans l'activité écono-
mique de toute nation, sa balance des paiements et le cours
de sa devise manifestent sa sujétion à l'économie
mondiale.
Il reste que les objectifs communs poursuivis au sein de
l'État - paix publique, défense nationale, justice - ne
peuvent pas être appréciés sur un marché. Les fruits non
plus ne sont pas distribués en fonction des apports. Le
soldat ou le policier tués n'ont aucune compensation de
leur sacrifice, le diplomate qui évite une guerre au pays n'a
aucune part des richesses qu'il sauve de la destruction.
C'est cette notion de sacrifice et de mérite - déjà spéci-
fique de la structure familiale - envers le passé et l'avenir
du groupe, qui spécifie aussi la nature du domaine civique.
Même si l'on admet que la collectivité nationale doive
organiser une partie de son activité économique en
autarcie - par exemple en ce qui concerne ses armements

103
Vivre libres

- il est contraire à sa bonne gestion de priver cette activité


du régulateur efficace que représente le marché. Le secteur
nationalisé doit être le plus réduit possible et le plus
possible soumis à concurrence.

L'État n'est-il pas seul capable de promouvoir les


techniques de pointe?

L'État tel qu'il est aujourd'hui, ayant mis la main sur les
sources d'épargne et de crédit, est en mesure d'en canaliser
l'usage à son gré. On voit donc ce qu'il stimule, par
exemple les techniques aérospatiales.
Mais on ne voit pas ce qu'il empêche de réaliser parce
qu'il en a drainé ailleurs les moyens : où en seraient les
télécommunications, si une partie des capitaux et des
cerveaux accaparés par les priorités politiques avaient été
disponibles pour l'industrie privée? C'est l'apologue
fondamental de Frédéric Bastiat « Ce qui se voit et ce qui
ne se voit pas ».
Lorsqu'un progrès technique a un quelconque mérite
économique, on n'a que faire de l'intervention de l'État
pour le promouvoir. Les industriels sont mieux placés pour
imaginer comment l'employer, afin d'offrir des services
meilleurs ou nouveaux à des consommateurs qui les paie-
ront de plein gré. Ce que l'État recherche à travers son
soutien, ce sont des moyens de domination ou d'intimida-
tion.
Mais qui dira l'énormité du travail humain englouti
pour être, quelque temps, en tête dans cette course entre
États? On en donnera sans doute des justifications poli-
tiques; il n'yen a guère de soutenables d'ordre écono-
mique.

104
L'État, structure sociale et agent économique

N'est-il pas normal que l'État oriente l'activité de la


nation?

L'irréalisme de la question ainsi formulée est masqué


par l'usage qui nous fait parler d'entités collectives,
comme si elles étaient des personnes. Il s'agit, en fait, de
gouvernants d'une part, et de l'autre des hommes et des
femmes qui les ont élus; la moyenne d'intelligence, de
sagesse, de capacités de travail, ne saurait être, chez les
élus, très supérieure à ce qu'elle est chez les électeurs.
L'avantage des gouvernants est qu'ils commandent à une
multitude d'exécutants spécialisés, grâce auxquels le
simple citoyen n'a le choix qu'entre la soumission et les
aléas de l'évasion.
Le handicap des gouvernants est qu'ils ne connaissent
les situations dans lesquelles ils veulent intervenir, qu'à
travers cette même multitude de relais. Comme ces relais
sont autant de spécialistes (de la police, du fisc, de la
finance ... de la recherche spatiale etc.) aucun d'eux ne sait
en quoi consiste le métier quotidien de ses concitoyens.
Ceux-ci ont donc souvent de valables raisons de protester
contre des ordres entachés d'ignorance, voire d'en bloquer
l'application. Surtout à l'échelle des grandes nations
industrielles, l'appareil humain auquel commandent les
gouvernants est inévitablement trop lourd, trop lent, trop
mal informé et trop mal embrayé sur les décisions
, pratiques des particuliers, pour que l'on puisse le charger
d'orienter les activités privées.
Les gouvernants sont, il est vrai, obligés de puiser dans
ce domaine qui n'est pas le leur. Leurs responsabilités
propres concernent la paix intérieure, la défense exté-
rieure, la sauvegarde du patrimoine commun, la vocatjon
civilisatrice de la nation. Ces tâches requièrent l'emploi de

105
Vivre libres

ressources considérables, qui sont nécessairement préle-


vées sur le travail productif des citoyens. La fiscalité est
ainsi un élément perturbateur que l'existence de l'État
introduit dans la vie économique. C'est la contrepartie
d'un service qui doit être loyalement payé, lorsqu'il est
loyalement fourni dans sa nature propre.
L'image médiévale du Prince chargé de prévoir les
besoins de ses sujets, de guider en conséquence leur travail
et d'arbitrer leur rémunération, correspondait à l'économie
domaniale de l'époque carolingienne. Elle n'était déjà plus
adaptée à l'économie en partie artisanale et commerciale
du temps de St Thomas d'Aquin. Même si l'on tient que le
politique prime l'économique, il faut admettre que l'éco-
nomique conditionne le politique : on ne tire pas un État
fort d'une nation passive et anémique.

106
Chapitre X

Légitimité du profit et du commandement


d'entreprise

L'entreprise individualiste est-elle moralement


justifiable?

Qualifier d'individualiste l'entreprise privée - alors


qu'elle est un organisme de travail en commun - c'est
souligner que chacun de ses membres s'y agrège pour
servir ses intérêts personnels. Cela est exact, mais pour-
quoi serait-ce péjoratif? Il est plus moral de se charger de
ses intérêts et de ceux de ses proches, que d'attendre de la
« collectivité » (c'est-à-dire des autres individus et
familles) qu'elle y pourvoie au nom du droit à la vie, du
droit au travail, du droit à l'instruction, aux loisirs, à une
retraite décente, hier à l'avortement et demain à l'eu-
thanasie.

107
Vivre libres

On oppose couramment à l'égoïsme l'altruisme. Il


serait plus exact de lui opposer l'angélisme qui est une
prépondérance des ambitions moralisatrices, contraire à la
double nature de l'homme; l'égoïsme est une prépondé-
rance morbide de l'instinct de conservation. Mais les inté-
rêts personnels ne sont qu'en partie centrés sur l'individu.
En réalité, la vie humaine n'est possible que parce que l'ins-
tinct de conservation est équilibré par l'instinct social. La
sagesse consiste à laisser jouer normalement l'un comme
l'autre, sans prétendre y substituer le pouvoir d'une société
sortie du cerveau d'idéologues.
L'entreprise privée est une combinaison de ces deux
tendances, sous la pression de la nécessité. D'une part, il
nous faut collaborer parce que nos ressources et nos apti-
tudes sont complémentaires: l'entreprise n'est rien d'autre
qu'un faisceau de contrats, disciplinant nos libertés. D'autre
part, nous n'entrons volontairement dans cette collaboration
que si chacun y trouve son propre avantage. Nos prétentions
opposées sont soumises à l'arbitrage du marché (c'est-à-dire
ajustées par comparaison à ce que d'autres obtiennent).
Certaines entreprises sont immorales par le mauvais
service qu'elles mettent à la disposition de leurs consom-
mateurs : drogues, littérature et spectacles pornographiques
etc. Cela ne met pas en cause leur structure, mais la respon-
sabilité de ceux qui entreprennent de telles productions, et
s'y associent ou les réclament. En revanche, la structure
même d'une entreprise est immorale si elle enrôle de force
tout ou partie de sa main-d'œuvre, la frustre de la rémunéra-
tion qu'indique le marché, ou exploite le consommateur à la
faveur d'une situation de monopole. Autrement dit, la
conformité des structures - en tant que telle - avec la
morale, se définit par le respect des règles d'un marché
libre, ouvert et informé.

108
Légitimité du profit et du commandement d'entreprise

La liberté d'entreprendre a-t-elle un fondement


philosophique?

Il est courant de justifier cette liberté-là comme le


prolongement nécessaire du droit de propriété. Celui qui
ne peut engager dans un processus de production sa
personne et ses biens, selon son propre choix, n'est qu'un
esclave, même si on le laisse circuler, discourir à sa
fantaisie, et voter sans contrôle de temps à autre. Mais l'on
peut considérer que, dans la société industrialisée d'au-
jourd'hui, c'est plutôt la propriété qui découle de la liberté
de travailler, investir, échanger.
Pour l'homme contemporain, l'entreprise est la structu-
re sociale qui a le plus de réalité concrète et quotidienne.
Or, l'entreprise n'est pas une entité de droit (une
« personne morale »). Elle ne peut le devenir qu'en adop-
tant l'une des structures juridiques qui définissent les
droits et responsabilités de ses membres (par exemple, une
société en nom personnel). C'est là un phénomène très
significatif, du point de vue des sciences humaines : cette
structure sociale, sur laquelle repose notre système écono-
mique moderne, ne découle pas d'un plan préconçu, d'un
schéma intellectuel.
C'est donc que certains agencements humains prennent
la cohérence d'un ordre de fait, que le droit positif ne vient
que consolider. Une finalité déterminée (ici la production
pour la consommation), impose un certain équilibre à l'en-
semble des composantes: lois du monde inanimé, lois de la
vie, instinct, intelligence, volonté, traditions, information,
techniques. Nous devrions donc y regarder à deux fois
avant de toucher à cette liberté d'entreprendre, qui a existé
avant que nous lui donnions un nom, et que nous risquons
de ne savoir comment remplacer, si nous la paralysons.

109
Vivre libres

Si l'entreprise est une forme de l'action humaine déter-


minée par la loi naturelle ainsi définie, il y a dans cette
institution une raison d'être, qui dépasse les fins maté-
rielles poursuivies par les individus qui s'agrègent dans
cette forme. Notre esprit ne peut renoncer à faire « coller»
notre savoir à un réel qui nous enserre. Ou bien ce réel est
absurde, ou bien il a une finalité. Dire qu'il est le « résultat
du hasard et de la nécessité » (Jérôme Monod) traduit
seulement d'une part notre aptitude à constater un enchaî-
nement de causalités, et d'autre part notre impuissance
initiale à savoir pourquoi - en vue de quoi, « pour» quoi
- il Y a enchaînement.
Chercher quel est ce but au-delà de nos objectifs, vers
lequel nous pousse une manifeste « force des choses »,
c'est philosopher. Une philosophie moderne ne mériterait
pas ce nom si elle ne rendait pas compte - dans la pers-
pective du devenir humain - de la réalité sociale appelée
l'entreprise. Dans une vue simplement utilitarienne, le
volet individualiste du phénomène est le suivant: l'entre-
prise est une école de liberté dans la coopération -l'école
la plus objective, et la plus formatrice de la responsabilité
qui fait la noblesse de l'homme.
L'entreprise privée, où nous entrons non de force mais
par accord mutuel, nous offre - autant qu'il est réalisable
dans la vie économique -la possibilité de choisir au mieux
de nos affinités. Donc de nous sentir plus aisément proches
les uns des autres.
Même en métaphysique, il y a une place pour la liberté
d'entreprendre, dans ce que la doctrine chrétienne
enseigne comme le plan de la Création. Ce plan, affirme-
t-elle, propose à l' homme de ressembler à son Créateur,
par ce moyen pratique : « Tu aimeras ton prochain comme
toi-même ». Or l'entreprise est, de nos jours, un cadre de

110
Légitimité du profit et du commandement d'entreprise

vie commune où nous pouvons appliquer cette méthode de


perfectionnement spirituel.
En termes philosophiques temporels, on peut affirmer
que, si l'objet de la société est la concorde entre hommes
libres, la liberté est le présupposé nécessaire; il faut donc
tendre à la développer. Or les libertés individuelles se limi-
tent lorsqu'elles s'affrontent, mais, au contraire, s'addi-
tionnent quand elles s'accordent. Donc l'entreprise privée,
fondée sur le contrat, est plus conforme à l'objet de la
société que l'économie étatisée, fondée sur la contrainte.

Peut-on contrôler le profit?

Fixer une « marge de bénéfice» reviendrait à ajouter au


coût de production une sorte de salaire au rendement,
auquel aurait droit l'entrepreneur (avec les actionnaires), et
qui est alors exigé du consommateur. À l'inverse, le véri-
table bénéfice apparaît comme la différence entre ce que le
consommateur accepte de payer, et ce qu'il a fallu dépenser
pour lui fournir ce qu'il désire.
Pour que la marge bénéficiaire puisse être effectivement
prélevée sur le consommateur, il faut que le prix de vente
soit imposé, soit par une administration dirigiste, soit par
une coalition de producteurs. L'on sort alors de la règle de
liberté des échanges, qui est évidemment de droit naturel.
Les producteurs s'en accommoderaient volontiers. Et pas
seulement les entrepreneurs, mais aussi leurs salariés mis
en situation d'obtenir plus facilement des augmentations.
Le bénéfice est généralement rattaché à la gestion de
qualité courante, dégageant un surplus de valeur aux yeux
du marché. Le profit proprement dit provient d'une inno-
vation, ou de l'utilisation d'une ressource négligée par les
autres producteurs. Ce qui confère à l'entrepreneur visé une

111
Vivre libres

rente de situation; celle-ci est généralement momentanée,


car les concurrents ont tôt fait de comprendre et d'appliquer
la recette, ou d'en inventer de meilleures. Qu'il s'agisse de
simple bénéfice d'exploitation ou de profit pur, l'essentiel
est qu'il s'agit d'un revenu résiduel. C'est la rémunération
du risque; cette rémunération peut être négative, c'est-à-
dire se changer en perte.
Il est socialement de la plus haute importance qu'il y ait
ainsi une zone élastique dans le total des revenus attribués
aux producteurs par les consommateurs. Sur des marchés
libres, rien ne peut faire que le total des rémunérations
fixes, où se décompose le coût de revient, soit exactement
équivalent au prix de vente. C'est là le risque de ce que
nous aimons appeler l'aventure de la production. Que ce
soit faute ou malchance, quand une exploitation est défici-
taire, il y a eu gaspillage d'une partie des ressources dispo-
nibles pour la Société; en ce cas, les moyens de paiement
mis en circulation par les rémunérations fixes excèdent le
total de ce qui peut être acheté.
Cette inflation de moyens de paiement doit être
compensée par une déflation équivalente; et c'est ce
qu'opère l'imputation de la perte sur le patrimoine de l'en-
trepreneur et des actionnaires. Ils devront limiter d'autant
leurs dépenses personnelles, voire décider une réduction du
capital de l'entreprise, à la rigueur déposer leur bilan. Dans
ce cas extrême, la procédure de faillite aboutira souvent à
amputer également les créances de ceux qui ont trop à la
légère fait confiance aux faillis. Du moins, la déflation
frappe-t-elle des gens qui ont une certaine responsabilité
dans la mésaventure.
Une analyse de la situation inverse - celle où il y a gain
pour l'entrepreneur et les actionnaires - montrerait que
l'accroissement de leur patrimoine vient équilibrer celui

112
Légitimité du profit et du commandement d'entreprise

des biens et services achetables. Ainsi, l'imputation des


pertes ou des profits aux seuls capitalistes et entrepreneurs
constitue l'élément stabilisateur du pouvoir d'achat des
moyens de paiement. Quel ministre des Finances d'une
économie dirigiste pourrait trouver un mécanisme aussi
efficace et, finalement, aussi équitable?

À qui les profits réinvestis appartiennent-ils


en équité?

Dans un régime économique fondé sur la liberté des


contrats, le partage des gains est déterminé selon les conven-
tions adoptées par les gens qui coopèrent dans l'entreprise.
Ces conventions peuvent doser de façon variable les droits
financiers des apporteurs de capitaux, de la direction et du
personnel. En droit naturel, l'autorité publique n'a rien à y
changer dès lors que les règles convenues ne sont pas
léonines, immorales, attentatoires à la santé des travailleurs,
à la liberté de changer d'employeurs ou d'employés.
D'autre part, une économie d'échanges libres n'a qu'un
moyen de contrôler la rationalité de la gestion et le bon
aloi des profits : c'est de soumettre le plus grand nombre
de phases de l'exploitation à des marchés spécialisés, où la
concurrence s'exerce entre experts, et où l'information est
rapide, étendue, et techniquement claire. Les Bourses des
marchandises de base, et les marchés financiers, sont les
instruments de concurrence indispensables à ce contrôle.
Quand une entreprise de grandes dimensions doit
décider du réemploi de la part des gains nets que les ayants
droit ont renoncé à se répartir, elle peut choisir entre :
a) les réinvestir dans sa propre production, en augmen-
tant ou modernisant son équipement, en recrutant du
personnel et des cadres compétents;

113
Vivre libres

b) les investir dans d'autres firmes par des prises de


participation;
c) les placer en titres ou devises qui renforcent sa
souplesse de financement.

Le réinvestissement à l'intérieur est la solution la moins


rationnelle du point de vue du contrôle de la rentabilité,
puisque les capitaux disponibles n'ont pas été affectés
d'un prix certain en passant par le marché. Les deux autres
solutions présentent subsidiairement l'avantage de ne pas
soulever la question démagogique de la propriété des
accroissements de biens sociaux de l'entreprise.
En fait, à l'époque où les marchés internationaux dispo-
saient d'une monnaie mondiale stable, et où les places
financières n'étaient pas manipulées et drainées par l'État
et ses dépendances, le procédé du réinvestissement n'était
pas courant. Ill' est devenu par nécessité, en raison du diri-
gisme du crédit. C'est malsain, car cela prête à l'accusa-
tion de « situation dominante » et au risque de
nationalisation. Au contraire, la justification de la crois-
sance des grandes firmes était jadis fournie chaque année
par la distribution de dividendes; la cotation des titres
traduisait avec une grande sensibilité les prévisions des
observateurs financiers, et orientait vers les champions de
la rentabilité l'épargne de la population. Les réussites
industrielles étant ainsi constamment remises en cause par
les achats et ventes des porteurs de titres, personne ne
suspectait ceux qui prospéraient de « dominer» le marché.
Il ne s'agit pas là d'une vue théorique; l'histoire écono-
mique en fournit maintes preuves. En 1901, l'Industrie
électrique allemande était à la pointe du progrès technique,
quand la S.A. Schuckert et la Société Lahmeyer se trouvè-
rent incapables de payer un dividende. Leurs titres s'effon-

114
Légitimité du profit et du commandement d'entreprise

drèrent en Bourse, et Schuckert (4000 employés) fut


racheté par Siemens. Une autre société entraînée dans la
crise, la Helios, « regroupa son capital dans la proportion
de 5 à 1, anéantissant en un tour de main 16 millions de
Marks de valeur nominale d'actions» (K. Pritzkoleit, Le
Saint Empire Industriel Germanique, Ed. Denoël 1954).

L'entreprise ne doit-elle pas être démocratisée?

S'en prendre aux « privilèges» du « patron de droit


divin» est peut-être encore vaguement explicable dans les
régions du globe où les termes du marché sont défavo-
rables aux demandeurs d'emploi parce que les capitaux
liquides ou investis industriellement sont rares, et la main
d'œuvre à la fois abondante et inculte. C'était le cas en
Europe il y a seulement 200 ans, ce l'est encore dans les
pays du « Tiers-monde ». Les propriétaires fonciers et la
caste des gens cultivés y sont effectivement des héritiers.
Ils bénéficient d'une rente de situation, qui, jointe au
monopole de fait sur le pouvoir politique, leur permet de
recruter des vendeurs de services à bas prix.
Dans nos nations occidentales, l'essor de l'activité
industrielle a progressivement changé ce rapport entre
l'offre et la demande. Maintenant, les revenus du capital
sont de loin inférieurs à ceux de la masse considérable des
salaires. Le phénomène a été très visible pendant toute la
période qui va des débuts du XIXème siècle à la première
guerre mondiale : le salaire réel moyen y a plus que
doublé, tandis que l'intérêt courant de l'argent baissait
jusqu'au taux - qui nous semble aujourd'hui dérisoire - de
3 % l'an. Le résultat conjoint de l'accumulation de capi-
taux investis d'une part, et de la liberté des marchés
d'autre part, a été de faire passer le « pouvoir de l'argent»

115
Vivre libres

du côté des consommateurs dont l'énonne majorité est


salariée.
Il est vrai que parmi ces salariés, l'on compte mainte-
nant ce nouveau type de dirigeants d'entreprises : les
managers. Ce n'est qu'un signe de plus de la disparition
progressive de l'avantage initial des propriétaires sous la
poussée, dans ce cas, de la spécialisation des fonctions
économiques : le capitaliste fait le plus souvent un métier
distinct de celui d'entrepreneur, et seul le patron proprié-
taire cumule encore les deux. Le «patronat de droit divin»
n'étant plus qu'un slogan vide de sens, même aux yeux des
démagogues qui s'en servent, ils s'en prennent maintenant
au pouvoir dans l'entreprise, qualifié par eux d'autocra-
tique.
L'angle d'attaque n'est pas meilleur quant à la valeur
logique. Car le chef d'entreprise ne peut conserver sa posi-
tion que s'il fait des bénéfices. Pour faire des bénéfices
dans une économie aussi industrialisée que la nôtre, il faut
satisfaire à la demande du marché. Avec toute sa puissance
financière et publicitaire, Henry Ford Jr n'en a pas moins
dû, il y a quelques années, renoncer au lancement d'un
modèle très novateur dont les Américains n'ont pas voulu.
Par conséquent, le chef d'entreprise ne commande pas
à sa fantaisie; il est le délégué des consommateurs pour la
conduite la moins onéreuse possible de la production.
Réciproquement, dans ses décisions concernant les prix de
vente à obtenir des consommateurs, il est le délégué des
producteurs qui veulent travailler pour la rémunération
qu'il leur offre. Sa position est comparable à celle du
commandant de navire : celui-ci doit décider seul en
dernier ressort, mais il est le représentant des armateurs
vis-à-vis de l'équipage et celui de l'équipage vis-à-vis des
armateurs. Ce n'est pas un autocrate; il doit juger ce qui

116
Légitimité du profit et du commandement d'entreprise

est possible et le faire accepter de part et d'autre.


Reste évidemment que la manière de commander, le
soin pris de s'informer et d'informer, de comprendre et de
se faire comprendre, constituent le secret de l'efficacité
comme de la bonne harmonie sans lesquelles rien de
durable ne réussit. Le vrai patron est un homme libre qui
sait se faire aider par des hommes libres; et se faire aider,
c'est aussi déléguer des tâches et des responsabilités,
contrôler les résultats, rémunérer la réussite ou sanctionner
l'échec.
Ceux qui parlent de « démocratisation » le font pour
mobiliser des réactions émotionnelles favorables (comme
« autocratie» en provoque de défavorables). L'habileté
est de proposer de transformer l'entreprise en un fief
collectif où dirigeants, personnel et délégués syndicaux
poursuivraient l'exploitation d'après leurs intérêts
coalisés, devant lesquels les consommateurs d'une part,
les capitalistes de l'autre, n'auraient qu'à s'incliner. Une
telle aventure est vouée à l'échec. Le personnel pourra
imposer ses prétentions de revenus accrus et de travail
diminué. Mais le prix de vente fera se dérober les ache-
teurs ; et si les bailleurs de fonds ne sont pas correctement
rémunérés, l'outillage ne sera pas renouvelé. Dans une
économie libre - la seule conforme au droit naturel - le
marché a inéluctablement le dernier mot.

Un système coopératif ne peut-il remplacer


l'économie de marché?

Les coopératives - qu'elles soient de consommation ou


de production - ont fait leurs preuves, dans une bonne
proportion des cas, comme moyen de faire contrepoids à
des sociétés de capitaux qui s'étaient assuré des rentes de

117
Vivre libres

situation par leur avance technique (ce fut le cas en Suède


pour la fabrication des ampoules à incandescence). En
renonçant à s'approprier cette rente, les coopératives
deviennent compétitives. De même, les magasins coopéra-
tifs servent de frein aux appétits des « grandes surfaces »
privilégiées dans leurs rapports avec les sources d'appro-
visionnement. Les coopératives agricoles de producteurs
répondent à d'autres problèmes, propres à l'agriculture;
nécessité d'employer intensément l'équipement méca-
nique, régularisation de l'écoulement par des conserveries
et des marchés massifs avec le commerce de gros.
Le handicap psychologique des coopératives ouvrières de
production réside dans la difficulté de trouver parmi leurs
membres des dirigeants ayant les talents, la formation et l' au-
torité personnelle nécessaires à la bonne gestion administra-
tive, financière et commerciale. Les gens doués pour assumer
cette fonction et ses aléas, ont plus souvent vocation à devenir
des entrepreneurs pour leur propre compte. Aussi les échecs
ont-ils été beaucoup plus fréquents que les réussites, malgré
la faveur et les appuis des gouvernants.
Le handicap financier des organismes coopératifs, réside
dans le fait que les innovations industrielles et commerciales
- de plus en plus nombreuses et fréquentes dans une
économie moderne - comportent des risques considérables en
capital (alors que les coopérateurs en ont peu) et exigent des
services d'étude dont la rentabilité peut demander de longs
délais.
S'y ajoute une raison de structure sociologique, plus
fondamentale. Les coopératives n'ont pas pour objet de
réaliser des bénéfices; alors que c'est par là que se mesure
l'efficacité des entreprises capitalistes, lesquelles trouvent à
proportion, sur le marché des capitaux, l'aliment de leur déve-
loppement.

118
Légitimité du profit et du commandement d'entreprise

Un système où il n'y aurait que des coopératives ne dispo-


serait pas des critères nécessaires à la bonne utilisation des
capitaux. Il évoluerait forcément vers un régime de planifica-
tion centralisée; ou bien on reviendrait au système de marché
en transformant les gérants en véritables entrepreneurs
concurrentiels. Ce fut, en son temps, une des expériences de
l'autogestion yougoslave. En définitive, les coopératives ont
une place légitime, mais minoritaire, à l'intérieur d'un
système d'économie de marché, à condition d'être normale-
ment soumises à la concurrence des entreprises à but lucratif.

119
Chapitre XI

Les maladies du marché libre

Les dangers du marché ne sont-ils pas excessifs


pour l'individu?

Il faut d'abord observer que dans un système de liberté,


l'individu n'est pas condamné à agir seul, et que l'éco-
nomie industrialisée offre des sécurités par toute une
gamme de combinaisons. Le salariat et le droit des sociétés
permettent de moduler l'apport de chacun en biens et en
travail. La mutualité et l'assurance, de pratiquer la limita-
tion des risques par compensation. L'épargne et la capita-
lisation, d'étaler dans le temps les fluctuations des revenus
du travail. Le marché ouvert et libre permet de prévoir les
évolutions et de classer les activités selon leurs aléas.
Il est malheureusement trop évident qu'aujourd'hui
l'efficacité de tous ces moyens est sapée fondamentale-
ment par la dislocation du système monétaire qui fournis-
sait au marché manomètres et régulateurs. Ceci nous
amène à distinguer les risques normaux de la vie écono-
mique, des dangers qui la menacent pour des causes exté-

121
Vivre libres

rieures au système de marché. L'État qui devrait être


protecteur est devenu perturbateur. Mais en quoi l'État
doit-il protéger?
Raisonner sur des généralités trop vastes, ne conduit
qu'à des réponses simplistes (du genre « l'État doit
protéger les valeurs humaines contre la tyrannie de l' ar-
gent»), qui ne fournissent aucun critère de décision devant
les faits, toujours complexes, de la vie en société. Il faut
donc diviser les questions jusqu'au niveau où l'on trouve
des situations concrètes, et des risques ou dangers déter-
minés. S'agissant de l'économie en harmonie avec la loi
naturelle, et qui nous paraît être celle fondée sur les
services mutuels, le problème général est d'assurer à tous
les individus le maximum de liberté, de voir à quels
risques ils sont exposés du fait de cette liberté et comment
l'on peut y obvier - au moins en partie car notre sagesse
est bornée - tout en respectant l'axiome selon lequel les
institutions doivent avoir un champ d'action distinct.
Assurer aux individus le maximum de liberté consiste à
légiférer au plus près du droit naturel, en matière civile,
pénale et commerciale; à charger les tribunaux d'appliquer
ces règles juridiques, et à sanctionner leurs décisions; à
négocier des accords internationaux, pour que les juge-
ments régulièrement prononcés dans un État reçoivent
caractère exécutoire dans les autres (ou permettent l'extra-
dition du coupable dans son pays d'origine).
Les dangers d'ordre extra-économique peuvent
provenir de l'État lui-même, dans le domaine monétaire,
dans l'extension abusive des services publics, dans les
excès de la fiscalité, et dans les ingérences législatives à
l'encontre du marché.
Écarter les dangers économiques imputables à l'État est
l'affaire des citoyens. À eux, en tant qu'électeurs, de faire

122
Les maladies du marché libre

abroger ce qu'ils ont permis de promulguer. Restent les


risques découlant, pour les acteurs de la vie économique,
de la liberté dont ils jouiraient si l'État était ramené à ses
fonctions légitimes.
Parmi ces risques inhérents à l'autonomie économique
des individus, et aux effets du marché dont l'existence est
indissociable de cette autonomie, il faut encore distinguer
entre les conséquences défavorables, pour un individu, des
décisions qu'il a prises lui-même; les dommages qu'un
individu, ou une catégorie d'intérêts légitimes, subissent
du fait de tiers qui ont enfreint les règles du marché; les
répercussions générales de circonstances économiques
détériorées par une force majeure.
La première catégorie ci-dessus sort du champ des
problèmes de protection: la liberté implique responsabilité
personnelle. La seconde appelle l'intervention répressive
de l'État, qui doit en outre obliger à réparation. La troi-
sième est du ressort du marché lui-même, et le gouverne-
ment doit dans ce cas se comporter comme le médecin à
l'égard d'un malade : aider les forces de guérison, et
veiller surtout à ne pas les entraver.

Dans un État économiquement neutre, les faibles ne


sont-ils pas exploités?

Il faut encore distinguer entre le contrôle qui doit être


exercé par les intéressés, et la police du marché qui
incombe à l'État. Le contrôle est exercé par les offreurs et
les demandeurs, avec une intensité et une ubiquité
qu'aucun fonctionnaire ne pourrait approcher. Un vendeur
qui force ses prix est contrôlé par les autres vendeurs qui
attireront les acheteurs en offrant à meilleur marché. Un
vendeur qui a mal calculé son coût de revient voit affluer

123
Vivre libres

les acheteurs; et plus son chiffre d'affaires augmente, plus


vite il va à la banqueroute.
La compétition des preneurs et l'émulation des fournis-
seurs constituent ce mécanisme de contrôle qu'on appelle
en bloc « la concurrence ». Et le marché, où les transactions
ponctuelles sont surveillées par les candidats à l'achat ou à
la vente, dégage ainsi des cours dont la succession forme le
mouvement des prix. La police du marché repose aussi en
partie sur la vigilance des intéressés, dont les récrimina-
tions attirent l'attention des pouvoirs publics sur les
manœuvres déloyales: ventes systématiques au-dessous du
coût de revient, accaparements, prix discriminatoires ...
Plus efficaces (et trop rares en raison des frais de justice)
sont les procès en atteinte à la concurrence, que les produc-
teurs lésés sont en droit de faire aux ententes, cartels et mo-
nopoles artificiels.
Sur un marché ouvert, informé et assisté par des tribu-
naux diligents, les acheteurs ne sont exploités que s'ils
négligent de s'adresser aux concurrents de ceux qui leur
demandent des prix trop élevés, ou leur fournissent des
services de mauvaise qualité. On retrouve alors l'hypothèse
de décisions libres: les personnes lésées ont préféré ne pas
se donner la peine de se défendre, elles en portent en toute
logique la responsabilité. Il en va de même de vendeurs qui,
par exemple, se contentent de fournir quelques administra-
tions ou grandes firmes trop exigeantes, notamment quant
aux délais de paiement; ils sont pénalisés pour n'avoir pas
fait l'effort de chercher de meilleurs clients.

La concurrence ne se détruit-elle pas elle-même?

Cet argument classique des adversaires d'une économie


libre ne résiste pas à un examen sérieux des faits histo-

124
Les maladies du marché libre

riques. Et le rythme rapide des évolutions techniques fait,


à notre époque, éclater maintes situations « dominantes »
que l'on croyait indestructibles. Il y a un petit nombre de
cas où se forme naturellement un monopole: il n'y a qu'un
canal de Suez! Mais ce même exemple montre que la
concurrence indirecte - autres voies navigables, lignes
aériennes, oléoducs etc. - ne laisse pas sans recours les
transporteurs. Les prix de monopole ne peuvent être dura-
blement arbitraires. Certains oligopoles résultent des
exigences techniques très élevées que présentent certaines
fabrications: les carburateurs, par exemple. L'avance prise
par les ingénieurs et les services commerciaux des firmes
existantes est telle, que l'apparition de nouveaux fabri-
cants est très peu vraisemblable. Mais la concurrence de
substitution est apparue avec les turbines, les réacteurs, les
moteurs à injection.
La plupart des firmes géantes d'Europe et d'Amérique
ont eu leur origine dans un fait non pas économique, mais
politique : les conflits armés. Leur survie s'explique
ensuite comme celle des oligopoles visés à l'alinéa précé-
dent. Leurs atouts résident principalement dans la qualité
professionnelle exceptionnelle de collaborateurs choisis et
formés avec soin, dans l'expérience scientifique et organi-
satrice des états-majors, et dans l'esprit « maison» du
personnel entier. « Bigness is not badness », disent les
Américains: ce n'est pas une faute d'être grand, dès lors
que le consommateur en est mieux servi.
En définitive, même aux États-Unis - le pays de la
« concurrence sauvage » - les grandes branches indus-
trielles sont animées chacune par quelques très puissantes
entreprises en vive concurrence, harcelées par de
nombreuses firmes moyennes. Le palmarès des « cent plus
grandes » entreprises mondiales change profondément

125
Vivre libres

d'une décennie sur l'autre : et loin de disparaître, les


petites affaires indépendantes ne cessent de renouveler les
contingents d'entrepreneurs libres.

Les crises ne sont-elles pas le vice rédhibitoire d'une


économie de marché?

Dans la vie économique, les crises sont des phéno-


mènes complexes, qui font tomber l'activité au minimum;
pendant cette phase, l'élimination des entreprises mal
conçues ou mal gérées allège le coût de revient moyen.
Quand celui-ci s'abaisse au-dessous d'un certain seuil, la
probabilité de bénéfices futurs ranime l'activité en
commençant par les industries d'équipement. Ce n'est pas
à ce genre d'oscillations, rapprochées et de faible ampli-
tude, que se réfèrent ceux qui critiquent l'économie libé-
rale. Pour analyser le présent, ils ont en tête les images de
la « grande dépression» des années trente, et condamnent
« un système économique qui fabrique des pauvres de plus
en plus pauvres ».
Comparaison n'est pas raison, mais une métaphore
permet de sauter de longs raisonnements. Le marché
entraîne des récessions comme la fatigue quotidienne
entraîne le sommeil. Par rapport aux cycles expansion-
recession qu'a connus la longue période 1815-1914, la
dépression de 1927-1938 est comme un accès de léthargie
par rapport au sommeil de chaque nuit.
Pour tirer de la métaphore tout ce qu'elle permet de
résumer, on peut encore dire que la léthargie a eu pour
cause une hémorragie - la guerre de 1914-1918 - suivie
d'un empoisonnement médicamenteux par des stimulants:
l'abus du crédit et les injections de monnaie papier entre
1918 et 1927.

126
Les maladies du marché libre

Il est clair, par conséquent que si, comme tous les


phénomènes vitaux, l'activité économique est soumise à
un rythme cyclique, il est abusif d'imputer au système de
marché les accidents de notre époque qui sont d'origine
politique.

La spéculation n'est-elle pas la cause essentielle des


crises?

Resterait à voir comment il se fait que l'activité de


libres marchés suive une sinusoïde. Il y faudrait encore
plus de temps que pour expliquer comment le corps
humain passe de la veille au sommeil et inversement. Mais
le profane peut se contenter, dans ce dernier exemple, de
savoir que la teneur du sang joue un rôle fondamental; que
cette teneur est modifiée par la dépense musculaire et
nerveuse; et perturbée par l'alcool, les somnifères ...
De même, à notre niveau de simple bon sens, il est
suffisamment établi que la principale relation sur laquelle
convergent les nombreux facteurs d'accélération ou de
freinage de l'activité, est la proportion entre, d'une part, la
masse des moyens de paiement avec leur coefficient de
rotation, et, d'autre part, la masse des biens et services à la
fois disponibles et désirés. On doit encore noter que ces
facteurs globaux ne sont pas homogènes. Ils comportent
chacun des variables qui peuvent évoluer indépendamment,
au gré d'événements économiques (mauvaises récoltes,
cataclysmes naturels, faillites importantes) ou politiques
(abus fiscaux, grèves, législation spoliatrice).
Les moyens de paiement comportent des monnaies
réelles (marchandises ou services échangés, et réglés par
compensation) ; de la monnaie-papier ou scripturale (billets
et comptes chèques), des monnaies fiduciaires (effets de

127
Vivre libres

commerce, warrants); enfin des crédits bancaires ou parti-


culiers (billets de fonds, reconnaissances de dette). La
vitesse de rotation de ces divers moyens de paiement varie
considérablement de l'un à l'autre, et d'un moment à
l'autre. De même la quantité et la désirabilité des biens et
services varie presque à l'infini (il suffit de penser à la
valeur marchande erratique des tableaux, bijoux, terrains à
bâtir, collections de timbres ou médailles ... ).
Deux phénomènes expriment les résultantes psycholo-
giques de toutes ces composantes; certaines combinaisons
des deux déclenchent une crise générale. D'abord la dési-
rabilité des moyens de paiement : quand les consomma-
teurs commencent à s'abstenir d'en conserver (soit qu'ils
les gagnent trop facilement, soit qu'ils en voient fondre le
pouvoir d'achat), la demande de biens et services s'accé-
lère, les prix s'emballent. C'est l'inflation. Ensuite la dési-
rabilité des moyens de production : quand les producteurs
commencent à redouter une baisse des achats, ils cessent
d'investir: c'est la récession et le chômage.
En temps normal, sur des marchés libres et ouverts, les
spéculateurs professionnels jouent un rôle stabilisateur. En
effet, leur métier consiste à prévoir les variations de l'offre
et celles de la demande. Anticipant une hausse de tel ou tel
prix, ils se portent acheteurs (ou une baisse, et ils se
portent vendeurs). Ces mouvements préviennent les indus-
triels de tendances qu'eux-mêmes n'ont pas le temps
d'étudier. Et le rythme de la production est ajusté en
conséquence. Il y a ainsi entre le présent et l'avenir prévu,
un jeu de vases communicants, qui amortit les oscillations.
Mais lorsque l'inquiétude se répand, la spéculation
change radicalement de nature : elle devient recherche
panique de valeurs-refuge chez la plupart, et recherche
cynique, chez d'autres, de profits qui n'ont aucun rapport

128
Les maladies du marché libre

avec une production marchande ou un service financier.


En conclusion : ce n'est pas la spéculation normale qui
cause la crise générale; c'est un dérèglement du système
monétaire qui déclenche la spéculation sauvage.

129
Chapitre XII

Le marché et les inégalités sociales

L'économie de marché n'est-elle pas condamnée


par des profits trop faciles?

C'est par une conception trop matérielle des échanges


que l'on considère - plus ou moins consciemment -
comme parasites les fonctions qui ne consistent pas à
fabriquer quelque denrée ou quelque outil. En réalité les
marchandises mêmes n'ont de valeur que par les services
qu'elles rendent, si bien qu'on n'échange jamais que des
services. Le « rentier» n'est jamais qu'un détenteur de
capital, dont le « prêt » lui procure un revenu. Beaucoup
sont cependant persuadés que ce profit dénote l'intrusion
dans le circuit des échanges d'un facteur de privilège. La
disposition des capitaux donnerait à ceux qui en jouissent
le moyen de se rémunérer au-delà de la valeur de leur
apport.
En réalité, dans toute économie hautement industria-
lisée, ce« pouvoir de l'argent» est aux mains des consom-

131
Vivre libres

mateurs (même les régimes communistes ont dû apprendre


cette leçon). Les plus grandes fortunes industrielles ou
financières fondent comme neige au soleil quand elles
« travaillent» peu, ou à perte.
C'est le consommateur qui les fait vivre, et à condition
d'y trouver son avantage. Lorsque sur un marché libre,
ouvert, fonctionnant dans des conditions correctes d'infor-
mation et de régime monétaire, une entreprise fait un profit,
c'est parce qu'elle a, au jugement des consommateurs,
dégagé dans ce qu'elle vend un supplément de richesses
consommables.
Reste que les conditions idéales de fonctionnement du
marché ne sont jamais réalisées que partiellement. Il y a des
profits dus à des monopoles, à l'ignorance des acheteurs, à
la passivité ou à la complicité des concurrents. Il est de
droit naturel qu'une rémunération, à quelque échelon
qu'elle se trouve, doive correspondre au service rendu; elle
« parasite » la collectivité dans toute la mesure où elle
excède l'apport du bénéficiaire.
Il faut voir notamment qu'un plancher de salaire -
même quand on le baptise « minimum vital » - prive de
ressources précisément les gens les moins doués ou les plus
handicapés.
Ceux-là pourraient rendre des services de moindre
utilité; mais lorsqu'on interdit de les embaucher pour un
moindre salaire, on empêche les entrepreneurs de leur
procurer du travail à leur mesure. Jadis, aux États-Unis,
pour pallier cette conséquence, les syndicats imposaient le
feather bedding (le loisir payé), c'est-à-dire l'emploi de 2
ou 3 personnes là où une seule suffit; c'est finalement le
consommateur qui est parasité, étant contraint de payer,
dans le prix d'achat des marchandises ou services, ces
salaires de l'ennui.

132
Le marché et les inégalités sociales

L'entreprise n'a-t-elle pas des


responsabilités sociales?

L'entreprise est une institution. Nous avons vu qu'elle


remplit des fonctions sociales multiples et fécondes. Mais
elle n'a pas de devoirs humanitaires alors que c'est cela
qu'on prétend lui attribuer. En revanche, tous les hommes
qui en font partie ont effectivement des devoirs moraux.
Travailler ensemble leur impose d'abord de remplir
honnêtement leur contrat, et de ne pas user de fraudes ou
de chantage les uns à l'égard des autres. Mais pas plus à
l'intérieur de l'entreprise qu'au-dehors, ils ne sont
dispensés de se traiter avec loyauté, respect mutuel, ouver-
ture au prochain et sens de l'entraide gratuite.
Le chef d'entreprise et ses collaborateurs directs ont des
devoirs sociaux plus étendus : ceux qui incombent à tout
notable. Responsables de la bonne marche de l'une des
cellules essentielles de l'organisation d'une société libre,
ils doivent en comprendre et en faire comprendre autour
d'eux la raison d'être, et les exigences d'ordre politique
national et international.
Beaucoup malheureusement pèchent par défaut d'infor-
mation et de réflexion à cet égard. L'ordre naturel a, contre
ces lacunes humaines, des sanctions immanentes qui
tendent à les corriger. Si l'économie libre n'est pas expli-
quée et justifiée aux yeux de l'opinion publique par ceux
qui l'animent et en tirent leur prestige, leur indépendance
disparaîtra avec elle. Leurs successeurs seront des fonc-
tionnaires (que les Romains appelaient servi publici, c'est-
à-dire: esclaves publics !).
Ceux qui n'apportent rien à l'économie doivent-ils être
laissés sans ressources? Il est clairement de droit naturel
que les hommes libres de leurs décisions en supportent les

133
Vivre libres

suites, favorables ou non. Si je préfère ne travailler pour


autrui que de loin en loin, pour me consacrer à étudier
l'économie, libre à moi; personne n'est tenu, directement
ou par l'intermédiaire de lois dites sociales, de m'assurer
un niveau de ressources pour lequel je ne fournis pas un
apport qui y corresponde. Si je me lance dans une entre-
prise, personne n'est tenu de me payer pour un travail dont
le produit ne lui plaît pas.
En regard des risques économiques de ce genre, ni le
mécénat, ni le soutien aux entreprises en difficulté ne relè-
vent de la fonction de protection. Le devoir d'assistance
est tout autre chose. Si la loi et le marché doivent rester
neutres, l'homme de cœur ne s'abstient pas. Mais il le fait
sans que personne ait le droit de l'y forcer. Et lui-même
intervient à ses propres frais, sans pouvoir obliger
quiconque à y contribuer. La raison économique et sociale
pour laquelle il faut que la charité soit libre et qu'elle coûte
à celui qui la fait, réside dans le fait que le don sans contre-
partie économique est un acte « inflationniste» s'il ne
s'accompagne pas d'une « déflation» correspondante du
pouvoir d'achat du donateur.

Une économie axée sur le profit n'est-elle pas un


danger pour l'environnement?

L'objection est à la mode depuis vingt ans, qu'il


s'agisse de l'épuisement de certaines ressources minérales,
de la pollution, des atteintes à l'environnement naturel et
urbain ... On peut préalablement remarquer que, pendant la
centaine d'années où l'Occident a connu une liberté
économique plus large que de nos jours, les ressources
n'ont pas diminué mais augmenté, parce que l'Industrie en
a découvert ou fabriqué de nouvelles. Notre inventivité n'a

134
Le marché et les inégalités sociales

pas diminué.
La solution est à rechercher dans la ligne du marché. Si
les gens veulent de l'air et de l'eau propres, ils doivent
s'accoutumer à ce que les prix remboursent aux industriels
l'amortissement des installations nécessaires. C'est le
préalable indispensable à une action législative réduite au
minimum, par laquelle les « pollueurs » obstinés devront
progressivement être obligés d'adopter les procédés que la
nouvelle industrie de l'assainissement aura expérimentés
et mis au point.
Quant à l'environnement naturel et culturel, on a trop
tendance à penser que « c'est à l'État de le défendre ». Un
peuple n'a que les dirigeants qu'il mérite, et le « Prince »
n'a rien d'une « providence ». Si au début du XIXèmcsiècle
tant de monuments du Moyen âge ont été dépecés comme
carrières de pierre, c'est que les gouvernants, fidèles
reflets de la population, n'appréciaient que le style néo-
classique.

L'économie de marché n'accroît-elle pas l'écart


entre pays riches et pauvres?

Aucune nation développée ne peut vivre en autarcie,


pas même les États-Unis. Mais entre les nations
« adultes », un circuit fermé n'est plus impossible :
ensemble, elles ont les ressources naturelles et énergé-
tiques nécessaires, ou peuvent en produire des succédanés.
Boycottées par le « Tiers-monde », ces nations accélére-
raient leurs recherches et réduiraient leurs gaspillages.
Sauf à jouer quitte ou double par un conflit armé, les pays
pauvres n'ont aucune chance de gagner à ce jeu.
L'Occident dispose en abondance d'infrastructures
matérielles et scientifiques, de capitaux fixes et circulants,

135
Vivre libres

de travailleurs manuels et intellectuels habitués au travail


d'équipe, d'entrepreneurs que ni les distances ni les
langages n'isolent plus les uns des autres. Les gains réin-
vestis augmentent encore l'avance de productivité sur des
populations mal nourries, sous-équipées, peu formées au
travail et à l'épargne. Puissent les « pauvres» comprendre
que les « riches » continueront à s'enrichir, avec ou sans
eux. Il vaut mieux, pour tout le monde, que ce soit « avec»
- comme l'ont admis des pays asiatiques et sud-américains
en pleine expansion.

Le marché peut-il réduire les inégalités?

C'est un argument ambigu et maladroit qu'emploient


certains partisans sincères de la liberté, en disant :
« Vouloir imposer l'égalité est contraire à la nature, qui fait
les hommes inégaux en aptitudes et en courage ». Ils
paraissent alors soutenir qu'un don reçu du Créateur
donne, en outre, le droit de jouir plus que d'autres des
biens de ce monde.
Ils ont raison de dénoncer l'illusion (souvent intéressée)
des démagogues qui croient possible d'imposer l'égalité.
Ils peuvent aussi souligner que, par essence, le pouvoir est
inégalitaire. César ne fait que renforcer le privilège de
ceux, parmi les mieux doués, qui se mettent à son service,
en leur donnant à régir le reste du troupeau : il leur permet
de s'enrichir sans demander leur avis à ceux qui doivent
payer. Ce qu'il faut surtout, c'est montrer comment la
liberté est capable à la fois de relever le niveau de vie de
tous, d'en diminuer l'écart relatif, enfin d'amener les
meilleurs à traiter comme des égaux, en dignité et en
mérite, ceux à qui il leur échoit de commander, par mutuel
accord, au sein d'une œuvre commune.

136
Le marché et les inégalités sociales

De même en ce qui concerne l'institution fondamentale


du droit naturel : la propriété privée. Elle est le moyen
primordial pour réduire les conflits au sein de la société, en
la divisant en une multitude de souverainetés.
En effet, en reconnaissant à l'individu le droit de décider
seul de l'emploi de ses biens, de ses talents et de son acti-
vité, la propriété lui impose automatiquement de ne pas
intervenir dans le domaine d'autrui. « Charbonnier est
maître chez soi ». Au contraire, tout ce qui n'est pas
propriété d'un seul n'est utilisable que par la décision du
« prince»; et quand celui-ci est collectif, l'emploi peut
convenir seulement à une majorité (en mettant les choses
au mieux !).
Même l'avantage initial de ceux qui, en vertu du droit de
propriété, bénéficient d'un héritage important, n'a qu'une
portée limitée dans une société hautement industrialisée :
s'ils veulent conserver leur fortune, ils doivent la mettre
efficacement au service des consommateurs, en se faisant
entrepreneurs, ou en investissant des capitaux liquides dans
d'autres entreprises. Il ne peut y avoir de société plus
authentiquement égalisatrice que celle ainsi fondée sur les
principes du droit naturel, et sur l'institution du marché
d'où sont nées l'économie commerçante et l'économie
industrielle moderne.
C'est sans doute l'excuse de notre époque d'avoir géné-
reusement voulu brûler les étapes, et fournir tout de suite
aux individus les fruits de sécurité et de confort que la
première expérience d'économie mondiale libre, ébauchée
au siècle dernier, permet d'espérer dans l'avenir.
Nous devons maintenant voir par quels moyens institu-
tionnels les États contemporains ont entrepris de forcer la
nature; quels profonds déséquilibres ils ont ainsi provo-
qués; et dans quelle direction l'on peut chercher à corriger

137
Vivre libres

le désaxement extrêmement périlleux auquel nous avons,


pour l'instant, abouti.

138
TROISIÈME PARTIE
UN DROIT HUMAIN DES NATIONS
« L'homme ne vit pas seulement de pain », dit l'écriture
(Deutéronome, 8-3); il vit tout autant de la présence et de
la parole de ses semblables. La pédiatrie moderne a
observé que des nourrissons recueillis par l'Assistance
Publique peuvent se laisser mourir de faim et d'inertie
quand les infirmières, débordées, n'ont pas le temps de
leur donner de la tendresse. De même l'adulte a besoin de
famille, d'amis, de patrie. Il a besoin d'estime et de justice,
non seulement pour lui-même mais pour les autres.
Le reproche fait à l'économie moderne d'avoir
engendré une « société de consommation » est certes
outrancier, et manifeste un complexe d'enfants gâtés. Mais
il y entre une composante valable: la perception d'une
inégalité blessante entre « nous », les héritiers de siècles
d'épargne et d'initiative, et les peuples qui ne jouissent pas
de cet énorme avantage initial. Le malheur est que ce qu'il
faudrait pouvoir fournir aux handicapés de l'histoire - le
savoir-gérer et l'esprit d'entreprise - n'est pas transférable
à volonté. La colonisation y a échoué presque complète-
ment, et la décolonisation aggrave les dégâts en empêchant
le brassage humain qui pourrait, avec du temps, diffuser la
mentalité créative.
La politique se met en travers du sens universaliste
imprimé à l'évolution humaine par l'avènement de l'éco-

141
Vivre libres

nomie industrielle de marché. Ce n'est pas à dire qu'il


faille dissoudre les communautés affectives, historiques,
culturelles, pour ne faire qu'un seul magma mercantile
d'un univers le plus confortable possible. La vie du genre
humain ne se réduit pas plus à l'économie, que le corps ne
se réduit au tube digestif. Le foyer, la cité, la province, la
nation nous sont aussi indispensables que le champ, l' ate-
lier, l'entreprise et le marché. Et parce que toutes ces
communautés se forment et se maintiennent par affinités,
entre « prochains» à multiples degrés, le morcellement de
l'humanité en groupes autonomes est non seulement
nécessaire, mais à la fois inéluctable et bénéfique.
Or, qui dit groupe autonome dit gouvernement à l' inté-
rieur, et probabilité de conflits à l'extérieur. Nécessité et
danger de l'institution politique, il faut nous accommoder
de cette arme à double tranchant. La vie est faite de
tensions de cette nature. Nous avons examiné le rôle de
l'État sous l'aspect des structures juridiques et écono-
miques qui encadrent l'activité de production et consom-
mation des citoyens. Reste à nous placer à l'autre pôle de
leur vie en commun : le gouvernement. Il ne s'agit alors
plus de structures et de mécanismes, mais d'objectifs,
d'orientations et de réactions.
Gouverner, c'est résoudre des problèmes de faits et de
circonstances. C'est jouer avec et contre d'autres volontés.
Il faut certes démythifier cette activité dont s' enorgueillis-
sent les « grands de ce monde»; elle n'est qu'un métier
parmi d'autres dans la division du travail et des responsa-
bilités. Mais il s'agit d'un métier difficile et de responsa-
bilités énormes. Il incombe aux gouvernants d'assumer
pour le compte de tous des décisions hasardeuses: résister
à des périls, assurer l'indépendance des choix, prévoir les
moyens et les mobiliser, réagir aux imprévus.

142
Et puisque l'on veut une société d'hommes libres, il
incombe en revanche à tous les citoyens de veiller à ce que
l'instrument qu'est le gouvernement ainsi conçu cesse de
se retourner, comme il le fait aujourd'hui, contre la liberté
qu'il doit servir.

143
Chapitre XIII

La paix sera-t-elle enfin perpétuelle?

La paix n'est-elle pas seulement une trêve


anormalement longue?

Trêve et paix se ressemblent par l'absence de combat.


La paix, dit saint Thomas d'Aquin, est la tranquillité de
l'ordre. La trêve implique qu'on n'est pas d'accord sur
l'ordre. Frédéric II de Prusse disait, paraît-il: « J'annexe
d'abord; je trouverai bien ensuite des juristes pour prouver
que j'en ai le droit ». À toute échelle l'on peut rencontrer
des gens aussi peu scrupuleux mais généralement moins
francs. Certains en ont conclu que la paix serait une
anomalie, et que la guerre ferait partie intégrante de la
« condition humaine ».
Cette vue pessimiste s'appuie sur la dose incontestable
d'agressivité qui meut tout être vivant. Toutefois elle est
certainement plus élevée chez les animaux inférieurs, tels
que les poissons. On ne voit pas que les hominiens les plus
proches de notre morphologie s'entre-tuent, sinon par
accident dans la conquête des femelles. Certaines espèces

145
Vivre libres

d'insectes « sociaux », notamment des fourmis, présentent


un phénomène vaguement comparable à nos guerres; mais
il s'agit de razzias aboutissant au pillage, parfois à la
réduction en esclavage, d'espèces différentes.
On ne constate nulle part ce triste privilège des sociétés
humaines: la destruction massive des semblables; et pire
encore la guerre civile, qui sévit pour des motifs dynas-
tiques, d'ambition dominatrice, voire de religion! Les
guerres humaines sont autre chose que des conflits d'indi-
vidus : ce sont des heurts entre groupes organisés.
Les hommes ont inventé un moyen social pour résoudre
leurs conflits individuels, à savoir les institutions poli-
tiques. L'organisation du pouvoir peut, sinon faire taire les
rivalités, du moins leur interdire le recours à la violence.
Cette fusion plus ou moins complète des volontés à l'inté-
rieur confère au groupe une puissance supérieure à celles
des groupes moins unis. Ainsi apparaissent un orgueil
collectif, une rapacité et une agressivité collectives.
De « l'union fait la force» - accord qui permet d'in-
hiber ou de réprimer les entreprises prédatrices - l'on
passe au « Malheur aux vaincus» qui permet la prédation
au détriment de l'étranger. Le problème de la paix est là :
tant que les hommes n'auront pas l'intelligence du réel et
la stature voulues pour s'abstenir de léser leurs
semblables, il faudra les en empêcher par le pouvoir. Mais
l'édification du pouvoir les soumet à d'autres tentations
lourdes de catastrophes.

La paix n'est-elle pas seulement la prépondérance


incontestée du plus fort?

Parler de fort et de faible évoque une situation de lutte.


Cela ne suffit pas pour conclure que le fort détruit la paix

146
La paix sera-t-elle enfin perpétuelle?

ou viole la justice. Il peut au contraire protéger et guider le


faible, pour un commun avantage. Chacun sait que vivre
en homme, cela signifie une lutte incessante, interne et
externe: pour disposer de soi, malgré inclinations et répu-
gnances, pour choisir entre des buts sans mesure
commune, pour rejeter l'ingérence d'autrui ou imiter son
exemple, pour s'accomplir dans la compétition ou l'ému-
lation. En un mot, pour prouver à soi-même et aux autres
que l'on est « libre ».
Ainsi, liberté et lutte sont indissociables. Mais toute lutte
n'est pas pour nuire. Toutefois, il y a un domaine où le
conflit est inévitable: celui des biens qui, étant moins abon-
dants que demandés, ne peuvent être utilisés que par un
seul individu ou un groupe d'individus; autrement dit les
biens qui doivent être appropriés. Or, il y a deux genres de
moyens pour se les approprier : l'échange ou l'extorsion,
l'accord de gré à gré ou la spoliation. Le premier est paci-
fique, l'autre ne l'est pas. L'échange respecte la liberté et
l'ordre, l'extorsion les enfreint, même si le spoliateur n'use
pas de violences mais seulement de dol ou d'intimidation.
Il n'y a qu'apparence d'ordre quand la victime se
soumet plutôt que d'encourir les sévices de l'oppresseur. Il
n'y a qu'apparence de justice quand l'accord est entaché
de fraude ou d'abus d'autorité. Mais on ne caractérise ainsi
que l'oppression et l'injustice, non l'ordre et la justice.
Selon saint Thomas, la justice est la qualité de l'homme
juste. Et pour être juste il faut accepter l'ordre. C'est-à-dire
que chacun doit reconnaître et occuper sa place - toute sa
place et rien que sa place - dans la relation que Dieu a
voulue entre la créature et le créateur d'une part, entre l'in-
dividu et son prochain d'autre part.
Cette définition a le mérite d'intégrer les deux aspects
de l'ordre - le naturel et le surnaturel - impliquant que ce

147
Vivre libres

qui contredit l'un contredit aussi l'autre. C'est d'une


grande importance pour le philosophe et le croyant, mais
le juriste n'en est pas plus avancé. Cette absence de défini-
tion concrète est sans doute, sur le plan métaphysique,
nécessaire à notre liberté. Abraham accepte de sacrifier
Isaac et « cela lui est compté comme justice » écrit saint
Paul. Faire à n'importe quel prix ce qui plaît à Dieu, quoi
qu'en pensent les hommes, est l'objet de la liberté du
croyant. Et cela le rend juste puisqu'il entend se mettre
ainsi à la place exacte qu'il doit tenir dans l'œuvre dont le
Créateur confie l'achèvement aux hommes.
Dans l'épisode de la Samaritaine, le Christ dit à ses
disciples: « Ma nourriture, c'est de faire la volonté de mon
Père ». Or, il était en train de parler à une hérétique de
mauvaise vie, donc doublement rejetée par les gardiens de
l'orthodoxie juive; on ne saurait méconnaître que ces
derniers faisaient ainsi preuve d'une explicable prudence.
Paix, justice et liberté sont donc des biens que nous ne
pouvons découvrir in abstracto : nous avons à les réaliser
de notre mieux, en nous guidant sur ce qu'ont fait les
meilleurs d'entre nos congénères passés et présents. Cette
genèse pragmatique est cela même qu'expriment les termes
de « mœurs» et de « morale », relatifs à ce qui est consi-
déré comme bienséant et juste par les gens « normaux ».
C'est le mérite des agnostiques utilitariens tels que
Henry Hazlitt, d'avoir explicité que la morale est un corps
de lois expérimentales, dont le critère est qu'elles favori-
sent la coopération pacifique - seule féconde au total -
entre les hommes qui vivent en société. Sur le plan
temporel, le test de Hazlitt nous fournit un commun déno-
minateur pratique: la paix est cet état de la société qui faci-
lite au maximum la libre coopération d'hommes
poursuivant des objectifs aussi divers qu'eux-mêmes.

148
La paix sera-t-elle enfin perpétuelle?

Il est alors possible d'intégrer dans notre vue du


problème cette objection, qu'une apparence de paix
recouvre parfois la résignation des opprimés. Il s'ensuit, en
effet, que si des gens ont les moyens de se rebeller et ne le
font pas, si une nation fortement armée n'envahit ni ne
menace ses voisins, il y a paix véritable et un degré de
justice qui suffit aux intéressés. Paix et justice peuvent
donc coexister, l'une et l'autre restant imparfaites comme
tout ce qui est humain.

Liberté et pouvoir ne sont-ils pas complémentaires?

Pour certains, les libertés consistent à disposer de


pouvoirs : la liberté du propriétaire est son pouvoir sur ses
biens, celle du père de famille, son pouvoir sur ses proches,
celle du patron, son pouvoir sur les objectifs et les moyens
de l'entreprise, celle du dirigeant, son pouvoir sur l' asso-
ciation ...
Dans chaque situation, le pouvoir est reconnu et sanc-
tionné par la société, dans la mesure où il a pour contre-
partie légitimante la responsabilité des décisions. Nous ne
contestons aucunement cette analyse. Mais elle nous paraît
ne pas distinguer clairement la source, le champ d'action et
le mode d'opération de ces divers « pouvoirs ».
Dans le cas de la personne et du pater familias, nous
parlons de faculté. Ce dont nous sommes capables par
nature, et qui est permis par les mœurs. L'individu a la
faculté de penser, parler, agir. Le propriétaire a la faculté de
disposer de ses biens. Le père a la faculté de se faire obéir
dans son foyer etc. La source des facultés est dans la nature
physique et ce que nous appelons le droit naturel.
Dans le cas d'une activité collective, notamment de l'en-
treprise, nous parlons de fonction: ce qu'il faut faire dans la

149
Vivre libres

division d'une tâche commune : la source en est contrac-


tuelle. Dans le cas d'une association, société, institution
publique, nous parlons d'attributions. C'est-à-dire d'une
variété de fonctions dont la source est statutaire ou coutu-
mière. L'autorité, acceptée par ceux qui obéissent ou adhè-
rent aux décisions, traduit la légitimation sociale
qu'engendre la compétence avec laquelle le sujet du droit
considéré s'acquitte de la responsabilité correspondante.

Réprimer l'injustice, n'est-ce pas user d'un pouvoir


contraignant?

Il est clair que lorsque l'exercice normal des facultés,


fonctions ou attributions définies comme ci-dessus se trouve
entravé, il y a injustice, et donc légitime défense, même si la
réaction comporte violence. Mais comme ce recours peut
déboucher sur la guerre privée - c'était le cas en régime
féodal - les peuples évolués lui ont substitué l'appel à la
force publique.
Appel conditionné par la définition des droits : ces
droits sont donc des facultés, fonctions ou attributions,
ratifiées et sanctionnées par la société politique. C'est à
l'organisation de ce mécanisme d'action solidaire, que
nous préférons réserver l'appellation de « pouvoir ». Pour
nous, un pouvoir est la faculté de contraindre, reconnue à
un organe politique, pour imposer l'obéissance, là où l'as-
cendant du droit et de l'autorité n'y suffit pas. Vous pouvez
faire appel à la police pour expulser un intrus, faire cesser
une atteinte à la « paisible jouissance » de votre logis.
Dans cette perspective, nous pouvons affirmer que cette
fonction répressive est compatible avec la liberté, dans
toute la mesure où la répression garantit l'exercice des
mêmes droits pour tous.

150
La paix sera-t-elle enfin perpétuelle?

L'antinomie n'est donc pas intrinsèque, entre pouvoir et


liberté. Elle n'apparaît que lorsqu'il y a usage du premier
ou de la seconde, hors de leur finalité respective. La fina-
lité de la liberté est de donner à la personne l'occasion et
l'incitation nécessaires pour accomplir ses virtualités. La
liberté n'a pas pour fin de permettre à l'un d'entraver l'ac-
complissement de l'autre. La finalité du pouvoir est d'em-
pêcher cette seconde forme d'utilisation des forces
individuelles; subsidiairement, le pouvoir doit servir à
faciliter la première. Le pouvoir, ainsi considéré, entre
dans la catégorie des attributions, ou fonctions de source
statutaire (dans ce cas : constitutionnelle). Il est, en
somme, une délégation du droit de légitime défense à des
organismes, spécialisés pour formuler la loi, rendre la
justice, assurer la sécurité intérieure et extérieure.
La fonction répressive existe dans les sociétés ethniques
les plus rudimentaires; même là elle est à la fois question de
force (réalité du pouvoir) et de mœurs (source du pouvoir, et
contrôle de sa légitimité). Des tribus océaniennes, sans autre
institution que le conseil des hommes adultes, sanctionnent
les rébellions par l'exil. Le criminel expulsé de son clan est
livré à la solitude, qui entraîne sa mort. Des rudiments de ce
rejet social subsistent chez nous. On peut y rattacher l'ex-
communication et le boycott. La réclusion à perpétuité est
une transaction entre la répugnance à tuer un meurtrier, et la
nécessité de l'empêcher de tuer à nouveau.
Un bon exemple de l'organisation juridique élémentaire
de la cité nous est donné à Rome aux premiers temps de la
république: chaque pater familias était monarque absolu et
seul justicier dans sa maison en ville (damus), et dans son
domaine agricole (hartus). Les conflits entre ces chefs de
clan étaient tranchés par le préteur, assisté des licteurs; mais
il ne pouvait intervenir que lorsque les deux parties se trou-

151
Vivre libres

vaient sur le domaine public : au marché (le forum) et/ou


dans les rues. Ainsi, à Rome, la légitimité était territoriale,
soit patriarcale, soit « civile» c'est-à-dire en ville. Et dans
ce dernier cas, le Préteur ne devait trancher qu'en confor-
mité avec la loi connue d'avance: soit les « Douze Tables »,
soit sa propre législation affichée sur son « album» lors de
son élection (ce qui excluait toute rétroactivité).

Qui est le dépositaire légitime de la fonction


répressive?

Les caractères de légitimité de la fonction répressive


n'ont pas changé dans les deux millénaires d'élaboration
du droit. Elle émane de l'assentiment général, ce qui admet
un aménagement mais non un bouleversement de la tradi-
tion. Elle doit respecter le domaine privé. Elle doit définir
des lois qui puissent être connues des justiciables lors-
qu'ils prennent leurs décisions. Elle ne peut ni ne doit faire
obstacle aux compromis de gré à gré.
C'est à partir de cette fonction de pacification intérieure
que s'est constituée la monarchie centralisée en France.
saint Louis ne levait pas l'impôt sur ses grands vassaux,
mais il était l'instance suprême d'appel de leurs tribunaux
et il lutta énergiquement contre leurs guerres privées.
L'État moderne a renforcé progressivement ce monopole
de la fonction répressive. Il a même aboli la prison pour
dettes privées (alors qu'il est en train de la rétablir en
matière fiscale !) ne laissant subsister que la possibilité de
sanctions contractuelles, telles qu'indemnités de retard,
amendes statutaires, exclusion.
La légitimité ne subsiste que si elle est efficace pour la
paix intérieure, et pour cela il lui faut la force. Mais la
force qui heurte le droit détruit le consensus, hors duquel

152
La paix sera-t-elle enfin perpétuelle?

il n'y a plus ni légitimité, ni force durable, ni paix véri-


table. À l'intérieur d'une nation, la légitimité du Pouvoir
est normalement garantie par les procédures démocra-
tiques, et notamment l'institution d'une cour suprême.
Lorsqu'elles sont bloquées par un abus des dirigeants, la
légitime défense prend la forme ultime de l'insurrection ou
de la sécession. À l'extérieur, les instances pacificatrices
n'existent malheureusement qu'à l'état embryonnaire de
conventions entre États « souverains ».

153
Chapitre XIV

La question de la souveraineté

La souveraineté n'est-elle pas la liberté du groupe?

En première approche, l'analogie est visible: la souve-


raineté est au peuple ce que la liberté est à l'individu, c'est-
à-dire la faculté de s'accomplir sans ingérence extérieure.
C'est ce qu'exprime le vieux dicton « charbonnier est
maître chez soi ». Le « chez soi » d'un peuple, c'est la
patrie, la terre des Përes, parfois aussi une terre vierge où
un groupe d'émigrants s'enracine pour déjouer la servi-
tude du milieu natal.
Comme toutes les sociétés que forment les hommes, la
patrie n'est ni un être ni une fiction, mais une réalité
psychologique. Les individus se solidarisent autour d'un
patrimoine fait du langage, de la culture, de la fraternité
dans les épreuves et les gloires, de la terre améliorée par le
travail des générations, de l'habitat, de l'équipement
économique; et encore des traits courants de caractère,
d'aptitudes héréditaires, de façons de réagir aux événe-

155
Vivre libres

ments, qui font que les concitoyens se sentent « entre eux»


et différents des autres peuples.
L'homme civilisé est un héritier. Nous bénéficions tous
d'une rente de civilisation, qui fait du développement de
l'Occident un phénomène exponentiel, et qui justifie la mise
en commun volontaire d'une part importante des fruits de
notre activité. Parce que la liberté de l'individu est concrè-
tement multipliée par tous ces instruments matériels et
mentaux, qui sont à lui avant qu'il ait rien fait, il est tenu aux
devoirs du citoyen par la justice sociale, au sens étymolo-
gique du terme (ce que l'on doit à la société en contrepartie
des services qu'on en reçoit). Chacun doit assumer sa part
d'une œuvre collective qui consiste à conserver vivant et à
améliorer l'héritage reçu, pour le transmettre aux généra-
tions futures.
C'est ce fait qui engendre la vie politique (du grec polis
= cité) avec son double aspect : les fonctions extra-judi-
ciaires de l'État c'est-à-dire le gouvernement, et les rela-
tions de puissance avec l'étranger, c'est-à-dire la
diplomatie. Gouvernement et diplomatie sont des attribu-
tions souveraines, en ce sens que les étrangers à la nation
n'ont pas qualité pour y participer: car il s'agit de la gestion
et de la défense des intérêts communs aux seuls membres du
groupe. De même, les membres d'une famille ont seuls
qualité pour juger de leurs intérêts familiaux, et décider à
leurs communs risques et périls. Ainsi considérée vis-à-vis
de l'extérieur, la notion de souveraineté est identique à celle
d'indépendance. À l'intérieur, elle a pour borne la capacité
de sécession.
On peut dire aussi que dans les États modernes démocra-
tiques les trois « pouvoirs» classiques - législatif, judi-
ciaire et gouvernemental - sont « souverains » chacun
dans son domaine. Mais c'est une souveraineté à terme,

156
La question de la souveraineté

par le recours périodique à la ratification populaire. C'est,


en outre, une souveraineté limitée par la suprématie du
droit naturel, au moins en tant que norme idéale admise
par les citoyens et plus ou moins traduite dans les tradi-
tions.
L'idée de souveraineté est donc distincte de la notion de
liberté; elle doit encore moins être confondue avec celle de
« bon plaisir », de droit à l'arbitraire, pour ses divers dépo-
sitaires. Elle implique que les relations au sein du groupe
sont régies par un pacte social qui institue des instances
spécialisées, dites souveraines parce qu'il n'y a aucune
possibilité légale de paralyser leurs décisions. Mais ces
décisions doivent être prises en vue du groupe entier, pour
son « bien public ».

L'idée de souveraineté n'a-t-elle pas permis


d'étouffer les libertés?

Les réalités humaines sont faites de tensions et d'équi-


libres. Il y a toujours tension entre la liberté des individus,
et la dose de souveraineté qu'exigent les nécessités collec-
tives. La première de ces nécessités collectives étant la
paix civile, il est clair qu'en ce qui concerne la définition
et la sanction du droit positif, il faut que les décisions
soient prises sans appel à un certain niveau. Cela implique
inévitablement une limitation des libertés auxquelles
prétendent des minorités.
Il est non moins évident que la résistance à une agres-
sion étrangère exige, d'une part, une unité dans l'action
excluant l'exercice normal des libertés individuelles, et
d'autre part, des sacrifices dont l'extrême inégalité est
incompatible avec la justice commutative. Les Anciens,
chez qui la guerre était endémique, savaient clairement

157
Vivre libres

qu'il fallait alors suspendre le jeu des lois: Salus populi


suprema lex, le salut du peuple est la loi suprême! Les
Romains, lorsque la guerre tournait mal pour eux,
nommaient un dictateur. Ses ordres seuls faisaient la loi
pendant un an. Historiquement, c'est cette institution d'ex-
ception, concentrant pour une durée restreinte des pouvoirs
illimités aux mains d'un seul homme, qui a servi de point
de départ au pouvoir absolu des empereurs romains.
Avec le déclin de l'empire romain, le pouvoir absolu se
démembra territorialement, entre les fonctionnaires impé-
riaux (devenus des comtes, commensaux du Prince), les
généraux des provinces menacées (devenus les ducs et
marquis) et les propriétaires fonciers capables de s'armer à
leurs propres frais (les barons). Tous se payaient de leurs
services en s'appropriant des terres, avec les paysans qui
les cultivaient. Charlemagne regroupa cette mosaïque de
souverainetés, et la structura par le système féodal; c'est-
à-dire un réseau de contrats bilatéraux entre vassaux et
suzerains, étagés en pyramides qui devinrent des
royaumes. Le Moyen âge vit la lente reconquête des
libertés personnelles, par les franchises qui étaient autant
d'exceptions à l'absolutisme des détenteurs de la terre et
des armes. La Grande Charte arrachée à Jean Sans Terre
par ses sujets fut le premier triomphe de ce mouvement,
qui aboutit à nos régimes constitutionnels et parlemen-
taires.
D'ailleurs, même aux temps féodaux et monarchiques,
la conscience commune a toujours considéré que les diri-
geants étaient légitimement tels, dans la mesure où ils
s'acquittaient eux-mêmes loyalement de leurs devoirs
envers leurs sujets. Ce qui impliquait une situation de
contrat tacite, même si la dévolution des attributions
suivait la règle patrimoniale de la filiation. L'idée d'un

158
La question de la souveraineté

« droit divin» n'a été qu'une outrance de légistes devenus


ministres royaux, et soucieux de consolider leur autorité
déléguée en face des survivances féodales.
La formule du « peuple souverain », inventée par la
Révolution, est, elle, carrément contradictoire dans les
termes. Le corps électoral ne peut être qu'un arbitre pério-
dique entre les hommes politiques, qui se disputent des
attributions temporaires définies par la Constitution.
Personne n'est souverain sur des citoyens qui se réservent
d'accepter ou de rejeter les règles du jeu. Le droit de
commander est une fonction révocable, déléguée pour
servir le bien commun, normalement justiciable d'une
cour suprême en cas d'excès ou abus de pouvoir, et d'at-
teinte au droit naturel. Ainsi comprises, les attributions de
souveraineté au sein de la cité restent en équilibre - impar-
fait mais tolérable - avec l'impératif de liberté.

Une force publique mondiale ne pourrait-elle


assurer la paix entre nations?

Ce fut l'idée de base de la Société des Nations: mais


bien que celle-ci ne comptât pas la multitude de nouveaux
États d'aujourd'hui (d'autant plus jaloux de leur indépen-
dance qu'elle est plus factice, et qu'ils sont généralement
imbus de protectionnisme socialisant), l'échec fut total. La
raison en est que l'on prit alors le problème à l'envers: la
force ne peut empêcher des conflits que si elle jouit d'une
légitimité qui prend sa source dans les mentalités, et s' ap-
puie sur une jurisprudence codifiable à terme. Faute de ce
substrat psychologique et juridictionnel, la force reste l' ar-
gument sans appel.
C'est pourquoi l'État est à la recherche de sa taille
optima, entre deux exigences divergentes. Plus il est

159
Vivre libres

proche de la consistance d'une ethnie ayant langue, mœurs


et traditions communes, plus il a de cohésion interne. Plus
il est vaste et peuplé, plus il dispose de ressources, talents
et compétences qui font sa force militaire, policière et
administrative; mais un État composite souffre des diffé-
rences de tempérament et de culture des ethnies englobées,
trop faibles pour suffire à leur autodéfense. L'Histoire
fournit une multitude d'illustrations de cette dialectique
qui regroupe les noyaux humains trop petits, et émiette les
États trop vastes. Que l'on songe à l'Empire de Charles
Quint; ou à l'Allemagne depuis 1815, passant de la féoda-
lité médiévale au Zollverein, puis à l'unité bismarkienne et
au Grand Reich hitlérien, pour en revenir, même réunifiée,
au moyen terme d'une fédération de Lander.
L'État n'est d'ailleurs pas la seule forme de la puissance
de groupe: les partis, les syndicats d'intérêts, les sectes en
sont d'autres exemples actuels. L'homme, nous l'avons
constaté, forme des sociétés et il appartient simultanément
à plusieurs. De nos jours l'État-nation est de toutes la plus
organisée, la plus armée pour se faire obéir. Nous assistons
pourtant à la montée de tous ces « pouvoirs parallèles »,
qui mettent en échec la « souveraineté» du tandem démo-
cratique gouvernement-Parlement.
Non seulement la force seule ne peut assurer la paix,
mais encore elle accroît les occasions et la gravité des
conflits. La hantise de puissance nationale enferme aujour-
d'hui les États dans une dangereuse spirale. La guerre est
fille de la crainte et du mépris: crainte du voisin qu'on
imagine vainqueur, mépris du voisin qu'on imagine
vaincu. Crainte et mépris, à l'échelle du groupe, sont
renforcés par l'ignorance. Ce n'est pas la souveraineté qui
conduit à la guerre, mais la méconnaissance du fait que les
hommes, individus ou groupes, s'enrichissent mutuelle-

160
La question de la souveraineté

ment - grâce aux différences qui rendent complémentaires


leurs aptitudes - par l'échange libre et pacifique.
Attila, jadis, envahit l'Occident parce qu'il n'imaginait
pas possible de faire vivre l'effectif de sa horde sur les
plaines du Danube, qui en nourrissent aujourd'hui cent
fois autant, au bas mot! Le Reich hitlérien prétendait
étouffer dans les frontières de 1919. L'Allemagne, même
ramenée aux dimensions de la RFA fut très vite prospère et
respectée. La souveraineté n'est pas plus source de guerre
entre nations respectueuses du droit d'autrui, que la liberté
des individus ne l'est entre familles ou communes
voisines. Souveraineté nationale et propriété privée sont,
au contraire, des moyens de prévenir les conflits, en déli-
mitant des domaines où le droit de décider appartient clai-
rement à un seul groupe ou un seul individu.
C'est par la distinction de leurs domaines que l'on
résout l'antinomie apparente entre la paix civile et la lutte
des intérêts. De même entre le pouvoir légitime et les
droits personnels. Il en est encore de même, en ce qui
concerne la souveraineté et le droit des gens qui doit tendre
vers un droit humain. La guerre de conquête est un aveu
d'impuissance à poser objectivement des problèmes, que
seules la raison et l'équité peuvent résoudre à long terme.
Un sain réalisme tient largement compte de la morale.

La morale peut-elle être la même pour les nations et


les individus?

« Ni anges, ni bêtes », 'nous vivons dans un monde où


le mal est mêlé au bien (et chacun de nous ajoute aux deux
tableaux). De sorte que nous avons, comme individus,
souvent à choisir entre deux maux. Les gouvernants ne
sont ni meilleurs ni pires que ceux qui les élisent; mais,

161
Vivre libres

ayant plus d'influence sur le cours des choses, ils sont


soumis à des tentations plus graves.
Il est trop aisé pour les chefs d'invoquer la « raison
d'État », afin de commander un crime; de même pour
certains « objecteurs », il est abusif d'invoquer la morale
afin de refuser des sacrifices au bien commun. Il reste
qu'un chef d'État - une fois engagé dans la guerre - peut
n'avoir le choix qu'entre sacrifier des civils ennemis ou
ses propres soldats. D'où le meurtre d'Hiroshima ordonné
par Truman en 1945. La même raison d'État a pu
commander à la fois à Pétain de signer un armistice, pour
sauver des Français, et à de Gaulle d'entrer en rébellion,
pour préserver les chances du pays.
La sagesse politique est de prévoir assez loin et assez
juste pour éviter de se laisser enfermer dans de telles
impasses, et pour cela, les hommes d'État doivent
constamment apprendre à leurs concitoyens les consé-
quences prévisibles des mesures que ces derniers récla-
ment. Les hommes politiques sont souvent capables de
ressentir, formuler et coordonner les aspirations de leurs
« clients » électoraux. Mais s'ils fraudent avec la vérité
pour obtenir le pouvoir, ils sont menteurs et voleurs
comme un marchand malhonnête; s'ils flattent les appétits
et pénalisent les mérites, ils enfreignent la justice distribu-
tive. S'ils attisent l'envie et la haine, ils sont complices des
spoliations et des meurtres à venir.
La religion chrétienne, plus forte sur le comportement
individuel que le vague humanitarisme contemporain, n'a
pu arrêter le recours aux armes, car il y a des situations où
il est inéluctable. C'est à l'échelon des mécanismes de
décision collective qu'il faut chercher à raréfier les causes
de recours aux armes; de même qu'on ne lutte pas contre
les incendies en supprimant les pompiers, mais en dimi-

162
La question de la souveraineté

nuant les risques de combustion incontrôlée. Or il est


incontestable que l'amoralisme de la « grande politique»
est une cause majeure de conflits entre les nations. Cet
amoralisme s'explique par la distance que les institutions
politiques intercalent entre les décisions des individus -
dirigeants, exécutants administratifs et militaires, électeurs
- et les conséquences qui retombent sur des inconnus. La
voie de la paix, intérieure et internationale, passe donc
probablement par un dégonflement radical du champ d'ac-
tion des gouvernants, dont l'interposition obscurcit ou
détruit le sentiment de la responsabilité personnelle à tous
les échelons.
Or, le rôle de la politique peut être réduit en élargissant
deux sphères complémentaires d'actions humaines. Celle
du droit international, qui devra homogénéiser la défini-
tion et la sanction des droits personnels en se guidant sur
le droit naturel. Celle du marché, dont le rôle est de conci-
lier les intérêts qui animent en totalité la vie économique;
notamment en matière monétaire, aujourd'hui si chao-
tique. Nous sommes actuellement orientés à rebours de
cette évolution vers la paix internationale. Un équilibre
tolérable entre souveraineté et droit humain ne sera atteint
que par un triple effort sur les mœurs, les lois et les
moyens de contrainte. La méthode a donné des résultats
quant à la paix intérieure. Malheureusement, en matière
internationale, la dégradation est manifeste : les mœurs
sont marquées par l'oppression policière et intellectuelle,
les prises d'otage, le chantage, le terrorisme; et les lois
nationales sont de plus en plus disparates, depuis que le
protectionnisme social y a fait inclure des mesures de
redistribution des revenus. À l'intérieur même des nations,
loin de réduire le rôle de la politique, on n'a cessé depuis
un demi-siècle de l'accroître.

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Chapitre XV

La prévoyance collective

Le corps social ne doit-il pas avoir une tête?

L'un des premiers échantillons de la sagesse antique


rencontrés dans le De Viris illustribus était l'apologue de
Menenius Agrippa, sur la solidarité des membres et de
l'estomac. Mais l'astucieux orateur du Sénat, désireux de
ramener à l'obéissance la Plèbe qui faisait grève sur le
mont Aventin, s'était gardé de la vexer en comparant la
« Haute Assemblée » au cerveau pensant de la Répu-
blique!
En fait, pour quiconque veut bien réfléchir, une collec-
tivité nationale n'est pas un organisme, mais un milieu de
vie pour des individus qui remplissent divers métiers selon
leur vocation, leur formation ... et leur chance. Le métier de
gouverner est nécessaire, autant qu'hasardeux. On l'a dit
justement, gouverner c'est prévoir. C'est choisir entre de
nombreux objectifs souhaitables, en fonction de ressources
aléatoires. C'est aussi avoir le talent de convaincre ceux
qui devront se passer des ressources ainsi mobilisées : le

165
Vivre libres

talent encore de former des équipes de travail pour les


employer.
Tous ces mêmes talents sont nécessaires au simple chef
d'entreprise. Mais la fonction sociale de celui-ci est de
détecter les besoins qu'a la population présente, d'une
gamme déterminée de produits ou services. La fonction
sociale du politique est de préparer les moyens de répondre
aux besoins généraux des citoyens actuels et à venir.
L'entrepreneur est guidé par des coûts et des prix que
chiffre le marché; il mesure les offres et les demandes de
gens qui cherchent leur bien particulier. Le politique n'a
pas de tels repères et doit servir le bien commun en
évaluant des aspirations et des dangers concernant tout le
monde.
Ce fut le mérite du système libéral de cantonner autant
que possible chacun dans sa spécialité. La séparation de
l'économique et du politique ne pourra jamais être
complète, mais elle repose sur cette règle de bon sens
qu'un métier a ses exigences propres, et qu'il est malsain
de prétendre faire celui du voisin. C'est pourquoi par
exemple, en pleine guerre de Crimée, des Russes partici-
paient à la Foire Internationale de Paris. Les armées se
faisaient la guerre, pas les peuples. Le commerce entre
belligérants continua même en 1914-1918 par l'intermé-
diaire des neutres.,

Le dirigisme n'est-il pas insuppressible?

« Dirigisme » est un mot forgé entre les deux guerres


mondiales, pour désigner moins un système de pensée
politique qu'un ensemble de réactions contre celui qui
avait prévalu avant 1914. Ce revirement était dû au carac-
tère de guerre totale qui avait déjà marqué le conflit

166
La prévoyance collective

mondial de 1914. Celui de 1939-1945 l'ancra dans les


mentalités.
Le dirigisme est un phénomène de régression consé-
cutif aux traumatismes des deux guerres, et aux boulever-
sements économiques qu'elles ont causés. La régression
s'est manifestée sur le plan du droit international, qui
s'ébauchait avec des institutions telles que la Cour de La
Haye, et qui reposait sur un système monétaire mondial
doté de mécanismes automatiques d'assainissement
aujourd'hui disparus. Régression encore, parce que les
expériences les plus fécondes des groupes humains avaient
été, non dans le sens introverti, mais dans le sens extra-
verti.
Les pharaons ont construit le plus parfait modèle, intro-
verti, d'État dirigiste et bureaucratique de l'Antiquité; leur
influence civilisatrice n'a pratiquement jamais débordé
plus loin que la Palestine. L'Égypte a été absorbée par le
très cosmopolite et tolérant Empire Perse, et s'est rapide-
ment décomposée sous la domination hellénistique. Les
Phéniciens - très anciennement parvenus à une civilisation
urbaine - étaient des pygmées en face des multiples
conquérants qui se sont disputé le « croissant fertile ».
Tournés vers la mer - extravertis - ils ont survécu à tous
les empires, alphabétisé tout le bassin méditerranéen,
poussé les routes économiques jusqu'au Cap Vert, et à la
Cornouaille.
Auguste, monarque issu des guerres civiles, paria sur le
commerce; il ouvrit à l'empire romain deux siècles de
prospérité en détruisant la piraterie et en faisant respecter
les droit des citoyens (cf. Actes des Apôtres 23 à 25).
Dioclétien qui ne croyait qu'en ses armées mercenaires,
ruina définitivement Rome et les provinces d'Occident en
falsifiant la monnaie, et en édictant le « maximum» pour

167
Vivre libres

les salaires et pour les prix des quelque 300 denrées alors
commercialisées.
Ce choix vital entre le repli et l'ouverture, entre la
protection et le risque, entre la carapace et l'agilité, c'est le
choix entre l'étatisme et la liberté. Il ne dépend pas étroi-
tement du régime politique. L'autocrate Élisabeth 1 choisit
la mer comme la républicaine Hollande, et au rebours de
Richelieu le centralisateur.
Napoléon III et Victoria se mirent d'accord pour
imposer le libre échange à leurs industriels respectifs,
également protectionnistes des deux côtés de la Manche.
Le véritable fondateur du dirigisme moderne fut Bismark,
qui imagina de rallier les masses ouvrières à son expan-
sionnisme et à son antiparlementarisme, en instaurant la
première sécurité sociale.
Du moins le Chancelier de Fer respecta-t-il l'ortho-
doxie monétaire; le dirigisme moderne n'a pris définitive-
ment son essor qu'avec la « rationalisation» de l'inflation
par Keynes.
L'empire soviétique, gouverné par une oligarchie
cooptée, restait dans la ligne inaugurée par Pierre 1er:
imiter les techniques de l'Occident pour devenir plus puis-
sant que lui, mais en rejeter le libéralisme pour que rien
n'entrave la direction bureaucratique. Inversement, les
États-Unis sont nés comme une confédération d'États
formant un marché commun à l'échelle du continent, et
fondés sur la liberté totale d'entreprise. Les nations occi-
dentales qui en arrivent à confier le pouvoir effectif à une
technocratie, renoncent à leur héritage le plus moderne
pour retomber dans leur mercantilisme des XVJèmo et
XVIFmè siècles.

168
La prévoyance collective

Le dirigisme ne reprend-il pas des politiques


archaïques?

Le dirigisme puise ses sources dans l'idée scolastique


de la « société parfaite» - celle qui suffit à tous les besoins
de ses membres - dans ce qui fut l'idéal des empires colo-
niaux : le « pacte colonial » espagnol, la « préférence
impériale» britannique, l'éphémère Union française. Il
survit dans l'isolationnisme américain et dans certaines
politiques européennes. On retrouve encore l'état d'esprit
du mercantilisme, dans la course aux excédents d'exporta-
tions, les entraves variées aux importations, la hantise du
« stock de devises» et de la « balance des paiements » ...
On retrouve dans le statut des sociétés pétrolières natio-
nales, la pratique régalienne de l'attribution de « chartes»
aux « Compagnies des Indes ». Le secteur dit des services
publics a des monopoles, comme les corps de métiers
médiévaux, ou les manufactures créées par Colbert. La
Banque de France émet seule du papier-monnaie, comme
la banque de Law sous Louis Xv. Les intendants royaux
savaient déjà alourdir la fiscalité et compliquer les règle-
ments, de façon que les exemptions servent d'incitations à
telle ou telle activité économique. Cela constitue toujours
le fondement du dirigisme occidental.
Le dirigisme a ses réalisations de prestige, qui donnent
- coûteusement - à la nation le sentiment de sa puissance,
et lui font accepter sacrifices et efforts. De même, jadis les
princes - soucieux surtout de disposer d'une armée et d'un
trésor de guerre - savaient flatter le peuple par le spectacle
de leur faste. L'orgueil par procuration reste un ressort
puissant aux mains des dirigeants.

169
Vivre libres

En quoi les objectifs et les procédés du dirigisme


sont-ils nouveaux?

Les objectifs généraux sont ceux de toujours puis-


sance à l'extérieur, abondance et discipline à l'intérieur. La
liberté des personnes se réduit à ce qui ne gêne pas l'action
gouvernementale. Mais la technicité diversifie et spécia-
lise le processus de cette action: Napoléon voulait des
artilleurs, des pontonniers, des comptables d'État, des
préfets et des savants à ses ordres. Les « Grandes Écoles»
lui fournirent cette aristocratie de cerveaux qui, depuis, a
servi la France sous tous les régimes. Elle est aujourd'hui
dominée par les spécialistes dans l'organisation du
commandement et la gestion des fonds publics, sélec-
tionnés et entraînés au sein de l'École Nationale
d'Administration et de l'Inspection des Finances.
L'organisme le plus puissant de l'État est le ministère
qui manipule à la fois le pouvoir de prélèvement fiscal, le
financement des autres ministères, la tutelle sur les insti-
tuts d'épargne et de crédit. De surcroît, il joue de l'accélé-
rateur et du frein sur l'économie nationale tout entière, à
travers les administrations chargées de l'Industrie, du
Commerce, de l'Agriculture, des Travaux Publics, des
transports terrestres, mantImes et aériens, des
Télécommunications; à travers aussi les politiques d'amé-
nagement du territoire, de la recherche scientifique, de
l'atome civil et nucléaire. Telle est la mécanique humaine
par laquelle l'État est devenu, comme l'annonçait, après la
Libération, un ministre des Finances, « la pompe aspirante
et foulante de l'économie ». Pour alimenter ses statis-
tiques, fichiers et dossiers, l'appareil a des corvéables: les
groupements professionnels et les employeurs de tout
rang. Des ordinateurs « traitent » cette information, les

170
La prévoyance collective

bureaux en tirent des projets de loi, décrets d'application et


circulaires. Les cabinets donnent à ces textes la coloration
voulue par le chef de l'État, et les ministres n'ont plus qu'à
les faire entériner par le Parlement.
Les chefs de file politiques étaient jadis - à droite
comme à gauche - des juristes et des hommes de doctrine
(comme Waldeck Rousseau, Poincaré, Jonnard, Millerand,
Barthou). Ce sont maintenant des pragmatiques qui se
guident seulement sur la dose variable de contrainte
tolérée par les divers secteurs d'intérêts dans la nation.
Aussi n'y a-t-il plus de différence d'ordre philosophique
ou éthique entre les dirigistes de l'opposition et ceux de la
majorité. Quels qu'aient été les hommes au pouvoir depuis
1945 leur politique n'a cessé de poursuivre les mêmes
objectifs avec les mêmes techniques.

171
Chapitre XVI

Le problème des déséquilibres

Le gouvernement ne doit-il pas parer aux à-coups


de conjoncture?

Il en est de la sollicitude civique comme de toutes les


vertus: aucun catalogue d'obligations et d'interdictions -
sinon très générales - ne dispense les individus (gouver-
nants et gouvernés), d'identifier dans les situations
concrètes leurs devoirs, leurs ressources et les limites de
leur capacité d'intervention. La règle, quant aux responsa-
bilités gouvernementales, est qu'elles sont d'ordre subsi-
diaire. C'est d'abord aux individus de prévoir, pourvoir, et
réagir aux événements. Le rôle des gouvernants ne peut
d'ailleurs effectivement être que supplétif. Et cela d'autant
plus que la société est plus différenciée. L'erreur foncière
de notre époque a été d'admettre que plus l'économie est
complexe, plus il faut la « diriger du centre ».
Même en matière de défense commune, les états-majors
les meilleurs ne peuvent rien si les citoyens ne veulent pas
se battre, ou ont omis de se préparer. Même en matière de

173
Vivre libres

répression de la criminalité, les polices les mieux équipées


sont débordées quand les citoyens n'ont pas le courage de
prêter main-forte. Quelles qu'en soient les explications
historiques, il est clair que le sens de la responsabilité de
soi et des siens régresse. La multiplication des institutions
étatiques fait que chacun compte sur les ressources d'au-
trui. Il y a là, au plan intérieur, un processus cumulatif qui
se conjugue avec la course à la puissance extérieure, pour
réserver toujours plus de choix et de moyens d'action au
gouvernement et aux administrations.
Par voie de conséquence, l'équilibre global des tâches
et des ressources se fait de plus en plus mal : les citoyens
rejettent trop de décisions sur les pouvoirs publics, et trop
de risques sur la collectivité. L'initiative privée s'atrophie
et les caractères se détrempent, pendant que les organes de
l'État s'hypertrophient et se sclérosent. Par rapport à des
objectifs toujours plus ambitieux, et à des prélèvements
toujours accrus sur le produit net de l'activité nationale, le
rendement décroissant du système devient évident. Cette
baisse d'efficacité se répercute sur le pouvoir d'achat de la
monnaie, et sur le tonus économique général.

L'inflation n'a-t-elle pas rendu nécessaire


le dirigisme?

En régime de libre marché monétaire, l'inflation consti-


tuait, avec son contraire la déflation, un phénomène de
rééquilibrage - momentané et plus ou moins cyclique -
entre les ressources offertes sur le marché et les moyens de
paiement mis en circulation, tant par les particuliers que
par les États. La décennie qui suivit les Traités de
Versailles a été marquée par des expériences de manipula-
tion politico-financière sans précédent, parce que le volant

174
Le problème des déséquilibres

de sécurité de l'orthodoxie monétaire - le stock d'or


mondial - avait été déséquilibré par une guerre « totale»
et prolongée.
L'Allemagne vaincue en 1918 a systématiquement
sabordé sa monnaie par le déficit budgétaire; les gouver-
nants de la république de Weimar voulurent ainsi rendre
impossible le règlement des réparations. Et ses industriels
ont opéré de gigantesques concentrations au détriment des
classes moyennes. L'Angleterre a voulu reprendre sa place
de banquier du monde, en restaurant la livre sterling à son
taux de convertibilité en or de 1914; elle a ainsi plongé son
industrie dans le marasme et le chômage, ce qui a conduit
Keynes à prôner l'inflation dirigée pour relancer l'activité.
La France, avec le Cartel des gauches en 1924, a laissé le
franc glisser des 4/ymcs, puis l'a stabilisé avec Poincaré en
1928. On s'est ensuite accroché - pour faire du franc une
monnaie-refuge - à ce taux, qui s'est trouvé excessif du
fait du krach de 1929.
Les États-Unis - saturés d'or et surindustrialisés
pendant le conflit - ont prétendu empêcher désormais
toute récession par l'inflation du crédit (la « prospérité
perpétuelle» promise par Hoover). jusqu'au moment où le
vertige de la spéculation à la hausse s'est brisé en 1929 sur
la faillite de l'Europe danubienne, occasionnée par de
mauvaises récoltes après des emprunts excessifs. La
Russie bolchevisée en 1917 a parachevé la dislocation
économique de l'Occident par ses sanglantes expériences
de collectivisme à l'intérieur, et ses menées subversives en
Europe centrale et méditerranéenne.
Dans ce contexte de dépression et de révolution,
l'Allemagne hitlérienne a préparé un nouveau partage de
l'Europe orientale avec l'Empire soviétique, et une
revanche militaire sur la France en décadence. Le réarme-

175
Vivre libres

ment a ranimé l'activité industrielle chez les futurs belli-


gérants, mais en y accentuant l'emprise étatique sur les
économies nationales. La victoire des Alliés occidentaux a
été acquise au prix du partage de Yalta, qui les a laissés
longtemps sous la menace constante d'un troisième conflit
mondial, menace d'autant plus grave que la dislocation de
leurs empires coloniaux les exposait, croyaient-ils, à une
pénurie de matières premières.

La législation ne ratifie-t-elle pas dirigisme et


planification?

Après la guerre, les nationalisations ont soustrait aux


capitaux privés des secteurs entiers des industries dites de
base : charbon, électricité, transports, postes et télécom-
munications.
S'y ajoutent de nombreuses ramifications par les
diverses modalités d'économie mixte. En outre, l'État
s'est vu conférer la prépondérance sur les circuits de
l'épargne et du crédit, notamment par la nationalisation
des grandes banques, les privilèges du Crédit Foncier, du
Crédit Agricole, des Chèques Postaux, de la Caisse des
Dépôts et Consignations ...
La planification a encore entamé l'autonomie du
marché, en coordonnant une série d'interventions législa-
tives partielles, et de réglementations annexes : interdic-
tions ou incitations à l'implantation d'industries, de
logements, de bureaux; préemption et utilisation du sol
urbain, rural, forestier, voire sous-marin; organisation de
villes-satellites, de complexes industriels et portuaires;
développement des centrales thermiques, hydrauliques,
atomiques, orientation et financement des recherches de
science appliquée; objectifs et financement des offices du

176
Le problème des déséquilibres

lait, de la viande, des céréales, du sucre, des vins et alcools


etc. dont la Commission de Bruxelles a pris le relais;
centralisation, ou décentralisation, de l'abattage, de l' ap-
provisionnement des grandes villes, réseau des autoroutes,
ou celui des transports urbains, du téléphone, des lignes
aériennes, des relais de télévision; autorisation ou inter-
diction des commerces à grande surface, régime de faveur
des coopératives ...
Une liste bien loin d'être exhaustive! Il faut y ajouter
l'enseignement, du primaire à l'universitaire, en passant
par le technique, englobé dans un service public de quasi
monopole. La formation professionnelle, le recyclage, le
placement de la main-d'œuvre ont connu la même poussée
centralisatrice.
L'information, aujourd'hui dominée par les techniques
audiovisuelles, est de ce fait étatisée à proportion par le
monopole maintenu sur la majeure partie de la télévision
et de la radiodiffusion. L'importance de la publicité pour la
presse imprimée, et le volume que les entreprises dépen-
dant de l'État peuvent y consacrer, mesurent l'influence
indirecte que subissent les moyens classiques d'expres-
sion.
La sécurité sociale au sens large (le « budget social de
la nation» égale au moins celui de l'État et des collecti-
vités locales) est également une création législative et
réglementaire qui soustrait au jeu du marché une part
considérable du revenu individuel. Celle-ci représente
probablement en moyenne 40 % des salaires payés par les
entrepreneurs. Cet énorme échafaudage de transferts de
pouvoir d'achat pèse en outre sur les entreprises par les
corvées administratives nécessaires pour le prélèvement
des cotisations, leur comptabilisation mensuelle et
annuelle.

177
Vivre libres

La fiscalité n'est-elle pas un instrument


d'équité sociale?

La fiscalité ne vise que subsidiairement à « redistribuer


la richesse» par l'impôt progressif sur le revenu qui, aux
plus hauts paliers, atteint des taux qui entament le capital.
Son effet pratique est d'intensifier les dépenses comme
moyen d'évasion fiscale, et de raréfier les investissements
productifs auxquels se consacrait l'essentiel des grandes
fortunes. Le fisc français tire le principal de ses recettes sur
la consommation par les diverses taxes indirectes. Il
prélève ainsi davantage sur les revenus faibles et moyens
que sur les gros. En réalité, de l'aveu des responsables des
finances publiques, il n'y a pas en France un système fiscal
mais un conglomérat de régimes fiscaux d'inspiration
diverse.
La masse du budget ne cessant de croître, les lois de
finances ajoutent chaque année de nouvelles bases d'im-
position. Les taux sont fréquemment différenciés pour
charger certains contribuables et alléger le fardeau d'autres
catégories. Le fisc ampute la propriété privée par l'impôt
foncier, les droits de mutation et de succession. Il lève
tribut sur le revenu des investissements et de l'épargne. Il
faut lui payer le droit de circuler, de s'assurer, de jouer aux
courses, de rester célibataire, de dépenser son capital (le
train de vie constituant un élément de l'impôt sur le
revenu).
Le fisc lève l'impôt sur l'impôt même, puisque le
contribuable ne peut déduire de son revenu ce qu'il a versé
au titre de l'exercice précédent. Il frappe les échanges par
la taxe à la valeur ajoutée, par les droits d'enregistrement,
l'impôt sur les plus-values foncières. Il prélève la moitié
des bénéfices des sociétés; bénéfices comptables artifi-

178
Le problème des déséquilibres

ciellement surévalués par l'interdiction de tenir compte de


la fonte de la monnaie.
À chaque imposition ses exceptions : en fonction de la
politique de la natalité, de l'agriculture, de l'exportation,
de l'aménagement du territoire; selon le statut de locataire,
de petit commerçant, d'artisan, de coopérateur. .. Dans ce
maquis fiscal, la fraude et l'évasion sont partout. La
répression de ces pratiques devient une source importante
de recettes et de privilèges frauduleux. Le tout met à la
disposition de l'administration un clavier extrêmement
étendu qui permet au gouvernement de freiner ou de faci-
liter à son gré telle ou telle activité économique. C'est en
définitive cet aspect dirigiste qui caractérise la fiscalité
contemporaine, comme pour la politique monétaire fondée
sur le cours forcé.

179
Chapitre XVII

L'effritement de la liberté

Sommes-nous condamnés aux excès de pouvoir?

Par les convulsions qu'ils déclenchent, et dont le


souvenir se transmet d'âge en âge, des personnages tels
que Sylla, Cromwell ou Lénine font partie des « hommes
illustres ». Mais il en est d'autres, les sages, comme
Confucius, Cicéron ou Adam Smith, dont l'œuvre intellec-
tuelle a marqué un tournant de l'histoire et inspiré des
siècles de la vie politique, sans qu'ils aient eux-mêmes
disposé du pouvoir. Dans l'un comme dans l'autre cas,
l'influence d'un individu est énorme et retient l'attention;
mais elle est conditionnée par un fait social : ces hommes
ont tous exprimé l'une des aspirations fondamentales de
leur époque. Saint Bernard et la civilisation féodale n'ex-
pliquent qu'ensemble les croisades. Luther et Calvin n' au-
raient pu implanter la Réforme, hors de leur siècle
tourmenté par la naissance de l'esprit scientifique, des
monarchies nationales et des empires coloniaux.
Bonaparte et les Français de 1789 n'expliquent qu'en-

181
Vivre libres

semble la diffusion du Code civil et de l'État centralisé;


encore fallait-il que l'Europe y eût été préparée par
Montesquieu et Frédéric II.
L'Europe des cent dernières années a été tiraillée entre
deux conceptions opposées: le libéralisme qui restreint les
pouvoirs du souverain, et le socialisme qui ampute les
droits du propriétaire. Cela explique l'apparition de ce
type hybride: les dictateurs modérés. Ceux-là demandent
au plébiscite une légitimation démocratique, qui les dote
d'un pouvoir illimité pour atteindre des objectifs natio-
naux et sociaux qu'entraverait le principe de la souverai-
neté du droit (Rule of Law).
Napoléon III voulait ménager une place au libre
échange, au parlement et aux syndicats, dans la société
bourgeoise industrialisée et protectionniste qui l'avait
porté au pouvoir. Les défaites du Mexique et de Sedan ont
fait avorter son entreprise, mais elle était bloquée de l' in-
térieur même par l'hostilité des Républicains. Salazar
cherchait dans des structures corporatistes le moyen de
neutraliser les camarillas politiciennes et de dissoudre les
antinomies sociales. Il est mort sans avoir su former un
personnel politique apte à mener sa tutelle à bonne fin.
Charles de Gaulle avait institué le monopole des centrales
syndicales et la Sécurité Sociale, mais les électeurs lui ont
refusé de supprimer ce qui restait du Sénat traditionnel,
obstacle à ses projets de réduction de l'autorité des
notables et des patrons. Il a alors abdiqué.
Il est plausible que nos peuples et leurs gouvernants se
fourvoient ensemble, en misant sur des institutions poli-
tiques dont les diverses versions s'inspirent du principe
plébiscitaire, inauguré il y a 2000 ans par l'empereur
Auguste, et dont le présidentialisme américain ou français,
et le gouvernement de Cabinet britannique, sont des

182
L'effritement de la liberté

formes édulcorées. La raison fondamentale de nos


déboires est probablement celle-ci : le pouvoir politique -
qu'il soit démocratique, monarchique ou oligarchique -
n'est pas un instrument adéquat pour résoudre les
problèmes sociaux posés par l'énorme mutation écono-
mique de l'Occident contemporain.
C'est cette faille intellectuelle qu'il faut combler; nous
n'avons pas encore compris que, pour garder les avantages
d'une économie libre, il nous faut maintenant apprendre à
être aussi politiquement libres et responsables.

La science ne peut-elle structurer une société


rationnelle?

Une telle question semble ne même pas se poser à nos


contemporains, imprégnés d'une sorte de fidéisme positi-
viste. Pourtant il est clair qu'on ne peut construire, dans un
domaine où les psychismes sont déterminants, comme l'on
construit des machines avec des objets et des énergies
matérielles. Il y a, en outre, dans notre mentalité une
contradiction. D'une part, l'on admet que la raison peut
concevoir de toutes pièces une société à la fois efficace,
juste et généreuse. D'autre part, l'on consent que les droits
de tous les individus dépendent en dernier ressort des déci-
sions d'un seul d'entre eux.
Jean-Jacques Rousseau n'avait pas méconnu ce piège
de la « volonté générale », mais il croyait que les citoyens
n'auraient pas la sottise de se donner un maître;
Tocqueville, le premier, vit que l'envie égalitaire les y pous-
serait. Les multitudes se croient aujourd'hui « souve-
raines» ; elles se trompent à la fois sur ce que les institutions
politiques sont capables de réaliser, et sur ce que les intérêts
personnels sont en droit de leur demander. Notre époque est

183
Vivre libres

ainsi celle du vertige, celle de l'homme placé en situation


d'apesanteur. Pour remettre de l'ordre dans notre monde, il
faut en remettre dans l'homme, aveuglé par l'idolâtrie de la
science et celle du pouvoir. La première étape indispensable
est de reconnaître à quel point nous manquent deux
« radars» que notre temps a négligés: la philosophie sociale
et la morale personnelle.
Les conquêtes de notre civilisation mécanicienne ont
pour rançon la spécialisation de savoirs qui ne peuvent
guère éviter de s'ignorer les uns les autres. Combien d'in-
génieurs, de médecins, voire d'avocats, savent écrire claire-
ment deux pages sur un sujet qui ne relève pas de leur
profession? Faute de curiosité et de réflexion sur les
problèmes humains généraux, même d'authentiques savants
s'entichent, comme des collégiens, de la première idée
séduisante reçue dans leur milieu familial ou social.
Quand l'intérêt, l'ambition ou la passion s'en mêlent, ces
convictions sommaires prennent la force particulière d'une
hérésie; elles contiennent quelque vérité simple, à laquelle
on s'attache exclusivement, sans voir que toute connais-
sance valable doit englober et concilier plusieurs aspects
complémentaires du réel.

Un dirigisme démocratique n'est-il pas le compromis


souhaitable?

L'idée que le compromis est la clef pragmatique de la


solidarité civique, est l'ingrédient essentiel de la vie poli-
tique des pays anglo-saxons. Et ce sont ces pays qui ont,
historiquement, approché du plus près l'idéal de la liberté
personnelle et de l'État de droit. Sans parler de « gouverne-
ment par le peuple» (ce qui n'a pas plus de sens que
« monter sur ses propres épaules»), est démocratique ce

184
L'effritement de la liberté

qui donne la parole à l'ensemble des citoyens, ce qui les


protège de l'arbitraire. Et par extension, tout ce qui accroît
concrètement leur liberté de choix.
Dans ces trois directions, l'on peut dire que l'économie
moderne est foncièrement démocratique: le marché donne
la décision à chaque producteur, à chaque consommateur.
La concurrence des vendeurs, la compétition des acheteurs
garantissent contre l'abus quiconque prend la précaution
de s'informer. La division du travail, la spécialisation des
compétences, l'ouverture internationale des marchés,
produisent un élargissement rapidement croissant de la
gamme des échanges possibles de biens et de services. Cet
argument - parfaitement juste en lui-même - est très usité
parmi les partisans de l'économie de marché, notamment
aux États-Unis, où le prestige de la démocratie reste quasi
religieux; mais il conduit, par son astuce même, à généra-
liser l'ambiguïté qui a si fort servi aux adversaires du libé-
ralisme, tant politique qu'économique.
Le terme « démocratique », dans le vocabulaire occi-
dental, s'applique à un système où les décisions sont prises
à la majorité de suffrages librement exprimés, et où ces
décisions sont entérinées par les minorités parce que l' in-
térêt de tous exige l'uniformité dans l'action. S'agissant de
l'activité économique, et si l'on pose en principe que tout
individu a le droit de définir lui-même ses préférences
positives et négatives (liberté de choix) et de les satisfaire
s'il trouve contrepartie de gré à gré (liberté de contrat), il
est évident que les citoyens n'ont rien à décider à la majo-
rité, qu'aucune minorité n'a à se sacrifier au jugement de
l'électorat. L'intervention du processus électoral en ce
domaine a pour but d'annuler la règle du donnant-donnant
et d'imposer des transferts du pouvoir d'achat. C'est un
abus incontestable de l'idée de souveraineté; le malheur,

185
Vivre libres

pour ceux qui le commettent au nom de l'égalité, est qu'il


la détruit là où elle existe naturellement - sur le marché -
et produit finalement un désordre artificiel appauvrissant
pour tous.

Un État fort n'est-il pas indispensable


au progrès social?

La plus répandue des idées simplistes est que l'État est la


structure essentielle de la société. Il est assurément une
organisation nécessaire, mais ni la seule, ni même la plus
importante qui doive concourir au développement humain,
matériel, intellectuel et spirituel. Il faudrait sans doute aux
gouvernants une vertu peu commune, pour qu'ils cherchent
à dissiper l'illusion populaire sur leur capacité de satisfaire
toutes les revendications.
Mais ils devraient dresser le bilan des « conquêtes
sociales » car en face de l'actif que représente l'allégement
des risques de l'existence pour une grande partie des sala-
riés, il faut aujourd'hui constater un passif redoutable. Dans
la mesure où il a déconnecté un grand nombre de consom-
mations de toute contrepartie immédiate fournie par le
consommateur, l'État-providence a provoqué à la fois une
dégradation des équilibres économiques et une sorte de
schizophrénie sociale : nous avons commencé à vivre
comme s'il suffisait de crier assez fort pour que les cailles
tombent du ciel.
Concrètement, on constate qu'à l'expansion des
missions sécurisantes de l'État, et à l'alourdissement
corrélatif de ses ponctions sur le revenu national, corres-
pondent partout les mêmes réactions. Chez les individus:
dissimulation, fraude, inertie, désobéissance passive - et,
chez certains, l'insubordination a priori. Dans la mentalité

186
L'effritement de la liberté

générale: recherche du fonctionnariat, par passivité chez


les humbles et par appétit de pouvoir chez les intellectuels.
L'État a en outre suscité la coagulation, par activités et par
régions, des intérêts privés: syndicalisation des salariés,
du grand patronat, des entreprises petites et moyennes, des
agriculteurs, des enseignants, de ses propres fonction-
naires ; plus récemment de policiers, de médecins et autres
professions libérales, voire de magistrats.
L'État a institutionnalisé ces groupements pour s'en
faire des partenaires dans la concertation. Ces « parte-
naires », le gouvernement les trouve aujourd'hui en face
de lui comme des pouvoirs de fait, appuyés par les mœurs,
légalisés par les majorités parlementaires et armés du droit
de grève. Ces organes, plus ou moins représentatifs d'inté-
rêts sectoriels mènent contre les anciens, issus du suffrage
national, une guerre larvée. Et nous les voyons exiger des
gouvernants des négociations de puissance à puissance.
Le recours à l'intimidation, à l'occupation des lieux de
travail, à la séquestration des personnes, habitue les reven-
dicateurs à l'idée que leurs intérêts sont au-dessus des lois.
Le chantage exercé par le blocage de services publics sur
les usagers conduit à battre en brèche ces monopoles;
l'anarchie sporadique d'une partie de la jeunesse trop
longtemps scolarisée fait naître des réactions d'auto-
défense. Ainsi l'État, qui s'est voulu omnipotent, n'est
plus le garant de la paix civile.
Enfin, faute de renoncer à se servir de leurs pseudo-
monnaies pour financer leurs politiques de redistribution
sociale, les États occidentaux n'ont pu remettre sur pied un
système monétaire mondial. Les échanges internationaux
ne peuvent donc être régis par des marchés authentiques.
Le commerce est canalisé et conditionné par des tracta-
tions entre gouvernements.

187
Vivre libres

Les institutions ne sont-elles pas là pour neutraliser


le pouvoir de l'argent?

Le pouvoir de l'argent est une réalité : sinon, pourquoi


tout le monde en voudrait-il davantage? L'expression est
devenue une arme politique associant des récriminations
égalitaires diverses, avec une légitime méfiance contre
certains emplois de ce « pouvoir ». Méfiance légitime que
celle soulevée par des campagnes électorales dont le finan-
cement fut longtemps clandestin. Légitime aussi devant les
probabilités de « pots de vin » influant sur telle ou telle
attribution de marché. Mais la source première de ces
campagnes ou de ces concussions n'est-elle pas l'empiéte-
ment inverse: celui de la politique sur les intérêts privés?
Dans le fait, par exemple, qu'une élection peut décider de
la nationalisation ou de la privatisation d'industries
entières, de l'accroissement ou de la réglementation des
privilèges syndicaux?
Si l'on veut - et c'est de saine raison - que l'argent
intervienne le moins possible dans la politique, il faudrait
commencer par exclure la politique de l'énorme partie du
domaine économique qu'elle s'est annexée à tort. Mais par
ailleurs, l'égalitarisme diffus vise trois cibles principales,
les inégalités du pouvoir d'achat, l'influence de la finance
sur les activités économiques, l'organisation hiérarchique
de l'entreprise.
Le pouvoir d'achat met chaque individu dans l'obliga-
tion désagréable de sacrifier certaines des satisfactions
qu'il désire, pour obtenir celles auxquelles il tient le plus.
C'est cette « servitude» qui est aujourd'hui contestée au
nom d'une série de « droits» inclus dans le « minimum
vital» et complétés par ceux à l'instruction, aux loisirs, à
la santé ... Le motif de ces exigences est que le «progrès»

188
L'effritement de la liberté

doit permettre à la collectivité de les satisfaire, et que le


refus porte atteinte à la dignité de la personne humaine. Le
bénéficiaire de ces « prestations » les reçoit comme son
dû. Mais il n'y a rien de donné qui ne soit pris à quelqu'un
d'autre. Ainsi se trouve abolie la garantie de liberté, par
laquelle nul ne doit être obligé de fournir une prestation
sans une contre-prestation qui lui convienne.
Sur la place qu'occupe aujourd'hui le financier dans la
cité et dans les relations internationales, l'opinion publique
n'a guère que des figurations mythologiques. Le fait
fondamental est que le cours forcé du papier-monnaie a
complètement dénaturé le commerce des moyens de paie-
ment, qui est le métier indispensable et périlleux du
banquier : il ne vend plus que du crédit, dont le flux est
éclusé par le pouvoir politique, selon les fluctuations de
l'inflation d'origine budgétaire et non plus selon l'évolu-
tion des besoins et des techniques. Il y a maintenant
soixante-dix ans que ces dérèglements politico-financiers
ont engendré la grande crise de l'économie occidentale, et
poussé les électorats à réclamer sa mise en tutelle par les
gouvernants.
Les remèdes - abandon de l'étalon-or, politisation des
salaires, nationalisations, planification, inflation mani-
pulée, fiscalisation croissante du revenu national- se sont
avérés pires que le mal. On ne peut faire fonctionner
correctement le marché, fondé sur la décentralisation des
décisions de production, en paralysant l'un après l'autre
les régulateurs du système. Passées les « trente
glorieuses » années de reconstruction, le chômage crois-
sant qui s'est installé n'a cessé de nous le rappeler.

189
Chapitre XVIII

La porte étroite du droit

Des hommes sans principes ne peuvent former une


société ordonnée

Il Y a soixante ans, Pierre Lhoste-Lachaume engageait


le combat, qu'il ne devait cesser qu'à sa mort, « pour une
économie ordonnée et sociale, mais individualiste et
libre»; et il avertissait ses confrères dirigeants d'entre-
prises - tentés d'accepter la protection et la sujétion d'en-
tentes entre producteurs homologuées par l'État - qu'une
telle collusion les conduirait à« l'abdication du patronat ».
Ces deux formules sont les titres mêmes des brochures qui
furent alors largement diffusées, et qui déclenchèrent un
courant de résistance libérale dont nous sommes aujour-
d'hui les héritiers.
La défaite de 1940 jetant bas les obstacles parlemen-
taires, ouvrit le champ aux pIanistes, alliés à certains néo-
corporatistes; d'où la juxtaposition des « Comités
d'organisation» et de la« Charte du travail ». Après quatre
ans de guerre, tel était encore l'impact psychologique de la

191
Vivre libres

grande dépression des années trente, que les mêmes illu-


sions dirigistes, la même optique anti-capitaliste, inspirèrent
aussi bien le programme du gouvernement provisoire
d'Alger, que l'échafaudage diplomatico-financier de
Bretton Woods.
Pierre Lhoste-Lachaume avait vu juste. La première de
ses brochures avait posé clairement le problème qui
continue à dominer notre vie politique; et la seconde,
annoncé la rançon que nous payons pour avoir laissé le poli-
tique imposer sa tutelle à l'économique. Il est vrai
qu'énoncer les qualités que devrait présenter l'économie, ne
suffit pas à faire voir comment combiner ces complémen-
taires : ordonnée et libre d'une part, sociale et individualiste
d'autre part.
C'est toute la philosophie de la société libre, de l' éco-
nomie concurrentielle et de l'État de droit, qu'il faut faire
entrer en ligne de compte, sans pour autant s'abstraire des
réalités concrètes de l'histoire contemporaine. L'œuvre
considérable écrite au fil de l'actualité, de 1935 à 1973,
témoigne de ce constant souci de « synthèse pratique de
pensée et d'action» (sous-titre du premier livre de P.L.-L. :
Réalisme et Sérénité); on en trouve l'essentiel dès 1950
dans Réhabilitation du libéralisme, et dans une brève
plaquette de 1953 intitulée La Clef de voûte de la liberté.
Cette clef de voûte est spirituelle, mais en même temps
pratique; c'est la discipline intérieure et volontaire de
l'homme libre, faite de souci du droit et de délicatesse
morale. L'expression « spirituel » a dérouté, parfois, au
point d'être confondue avec « spiritisme ». Ce serait pour-
tant de la superstition à rebours que de nier sans examen
sérieux l'existence de facultés mentales et psychiques que
les Orientaux ont traditionnellement développées par l' as-
cèse et la méditation. Les chrétiens en rencontrent de

192
La porte étroite du droit

nombreux échos dans la Bible, et leur credo professe la


survie de l'âme ainsi que la communion des saints.
Nous parlons intentionnellement de délicatesse, car cette
morale-là est davantage que l'ensemble des règles externes
admises par les mœurs. C'est ce que les chrétiens appellent
charité, du mot latin qui signifie amour. C'est une attitude
génératrice d'actions qui témoignent du respect porté au
prochain. Et ce respect est d'ordre métaphysique, car il
dépasse la sympathie naturelle que déjà beaucoup d'ani-
maux éprouvent pour leurs congénères. Nous avons tous
une métaphysique : il est clair pour tout homme que son
esprit a une vie propre, et que l'inspiration - en tant que
distincte de l'information observée ou transmise - joue un
rôle incessant dans ses pensées et surtout dans ses volitions.
Si l'homme ne veut pas tomber sous le joug de contraintes
policières imposant la direction arbitraire de quelques-uns, il
doit en payer le prix tel que l'a défini Emmanuel Kant : se
conduire lui-même par des principes universels. Or notre
époque technicienne n'a plus, en fait de principes, que des
slogans sans cohérence; en fait de philosophie, qu'un
magma de cynisme et d'humanitarisme. Le résultat est un
mélange d'anarchie et d'égalitarisme oppresseur.

L'ordre est un faisceau d'équilibres

Jusqu'à ce que les hommes reconnaissent leurs erreurs,


l' histoire répète ses leçons. Il y a donc un ordre créé, aussi
bien dans la psychologie humaine que dans la nature des
choses. La connaissance de cet ordre conduit à la paix, sa
méconnaissance rend endémiques la violence et la
tyrannie.
Nous avons déjà noté combien est éclairante la double
définition de saint Thomas d'Aquin : la justice est la

193
Vivre libres

qualité de l'homme juste (tout passe par le cœur de l'indi-


vidu), et l'homme juste est celui qui se tient dans l'ordre,
c'est-à-dire à sa place vis-à-vis du Créateur, du prochain et
de sa propre finalité de personne (nul ne vit qu'en relation
au tout). Sur le plan de la vie en société, on retrouve cette
même relation trinaire, car l'ordre s'établit à trois niveaux
par des équilibres complémentaires: pour l'individu, entre
ses droits et ses devoirs; pour le citoyen, entre ses libertés
et les pouvoirs qui les garantissent; pour le membre du
genre humain, entre l'autonomie et la solidarité.
Ces trois niveaux d'équilibre forment un faisceau, parce
qu'à chacun l'on trouve aussi un lien avec les deux autres.
En effet, droits, libertés, autonomie relèvent du même
principe: la dignité congénitale de la personne. Et devoirs,
pouvoirs, solidarité relèvent du principe complémentaire :
la justice.
Or nul individu ne peut se réclamer de sa dignité s'il
n'observe la justice: et la justice n'existe que si les insti-
tutions sont fondées sur le respect de la dignité de chacun.
Notre société n'est donc pas « ordonnée»; et elle a tort de
se dire « libre » car elle est, en fait, encombrée d'une
multitude de privilèges et de routines.
Nous ne sommes d'ailleurs pas seuls en Occident à
vivre dans un désordre d'idées qui prouve - par l'absurde
- la prodigieuse fécondité de notre système économique,
pourtant gravement entravé. Dans les pays anglo-saxons,
la vie politique intéresse moins que les tournois de foot-
baIl. On peut généraliser en disant que les peuples de
l'Occident industrialisé n'ont tout simplement aucune
philosophie politique.
Il y a bien des partis plus ou moins organisés mais ils
s'affrontent surtout sur l'étendue et le rythme des généro-
sités sociales et des restrictions corrélatives aux libertés

194
La porte étroite du droit

des citoyens. Au mieux, les discussions peuvent porter sur


le centralisme opposé au fédéralisme.
Cela est particulièrement net aux États-Unis, entre
Démocrates et Républicains. Dans chacune de ces deux
confédérations d'équipes électorales, on trouve des réfor-
mistes (liberals) et des modérés (conservatives); les révo-
lutionnaires (radicals) sont une infime minorité; et les
libéraux orthodoxes (libertarians) attendent encore leur
percée sur le plan électoral.

Liberté et égalité : des prérogatives incontestées

La formule républicaine tient plus de place sur le


fronton de nos édifices publics que dans l'esprit de nos
contemporains; mais au XVIIpmc siècle, elle résuma bien
les aspirations de gens qui, sensibles aux anomalies d'une
hiérarchie sociale sclérosée, réclamaient pour tous l' auto-
nomie et la parité de droits que l'on se doit entre conci-
toyens.
Il y a là l'héritage d'un long effort intellectuel, où
avaient concouru des bourgeois cultivés généralement
issus des professions judiciaires, et des aristocrates ouverts
aux critiques adressées à leurs privilèges, parce que la
monarchie centralisée (dite à tort « absolue ») en avait
dissous le fondement de services rendus au corps social.
Louis XVI essaya de retrouver, dans une réconciliation
avec son peuple, la légitimité que les « Sociétés de
pensée» avaient sapée par l'affirmation croissante d'un
droit naturel. La Fête de la fédération de 1790 - au premier
anniversaire de la prise de la Bastille - montra qu'un tel
espoir correspondait au vœu presque unanime des
Français. L'on ne saurait donc sans outrance reprocher aux
« Philosophes» d'avoir plaidé la cause de la liberté, puis-

195
Vivre libres

qu'ils ne pouvaient prévoir« combien de crimes» seraient


par la suite « commis en son nom ».
Très lourde en revanche est leur responsabilité dans la
dose considérable de guerre au christianisme qui s'est
mêlée à leur entreprise de libération politique. C'est cela
qui a coupé en deux la France de 1793, rejeté le clergé de
la Restauration vers « l'alliance du trône et de l'autel »;
soudé par réaction la IIFmc République avec le radicalisme
anti-clérical; et jusqu'à nos jours, entretenu parmi les
bourgeois et ruraux conservateurs une « chouannerie »
viscéralement hostile au libéralisme.
Rien ne fut plus désastreux que cette coupure, car les
libertés juridique, économique et politique du libéralisme
sont indispensables à la défense des libertés familiales,
intellectuelles et religieuses des « bien-pensants ». Rien,
en outre, ne rendait cette coupure inévitable au début. Les
grands intellectuels du XVIUèmc siècle (Diderot sans doute
excepté) étaient au moins déistes; de même que la plupart
des loges maçonniques aussi bien en France qu'en
Angleterre et dans la naissante Amérique.
Les mascarades de la « déesse Raison » ne sauraient
dévaloriser l'idée que les fondateurs des États-Unis ont
placée comme pierre angulaire de leur édifice politique :
1'homme est doté par son Créateur de droits que nul
pouvoir humain ne doit enfreindre.
En langage moderne laïcisé, cela veut dire: ce que nous
percevons des lois des choses et de l'esprit, ne peut avoir
d'autre sens que de permettre à chaque homme de s'ac-
complir. '
C'est la stabilité de ces enchaînements de cause à effet,
qui nous guide pour trouver dans la nature, et dans nos
relations avec nos semblables, les moyens de poursuivre
des fins de notre propre choix. Nul n'a par conséquent le

196
La porte étroite du droit

droit de rompre arbitrairement cette prévisibilité du


résultat de nos décisions.
Telle est d'ailleurs l'idée directrice de ce qu'à notre
époque Ludwig von Mises a appelé la praxéologie, c'est-
à-dire la science de l'action humaine ordonnée à des choix
conscients d'objectifs et de procédés. Il est clair que cette
rationalité de nos décisions et comportements est
perturbée par l'intrusion de contraintes extérieures. D'où
la nécessité de borner aussi précisément que possible les
domaines respectifs de la propriété et du pouvoir. Un tel
bornage est l'objet spécifique du droit.

Fraternité, mais propriété!

La liberté nous apparaît ainsi comme un concept « en


creux » : un champ d'action que l'on peut et doit remplir
par une destinée choisie, ou du moins acceptée. Celui qui
ne veut pas faire quelque chose de sa vie, s'inscrire dans
une œuvre, ne sera jamais un homme libre, même s'il est
le détenteur d'une immense fortune. Inversement, est libre
celui qui dispose consciemment de lui-même et de ce qu'il
produit ou possède. Sa liberté est réduite, et il est frustré de
sa destinée, dans la mesure où d'autres le contraignent ou
l'entravent.
D'où l'importance primordiale que les juristes de la
Révolution et du Consulat ont reconnue à la propriété
privée, comme base concrète de la liberté individuelle et
même politique. Individualiste, laïque et bourgeoise, cette
idée de la liberté est assurément incomplète; mais elle
fournit, sur le plan temporel, une fondation cohérente au
deuxième terme de la devise: l'égalité. Là encore, il est
vrai, c'est un concept « en creux », car le respect de la
propriété privée limite l'égalité à la parité des droits et

197
Vivre libres

exclut le nivellement des moyens. C'est précisément ce


que lui reprochent les tenants d'un égalitarisme concret.
La liberté et l'égalité républicaines sont effectivement
des prérogatives « formelles ». Les droits qui en découlent
dans la cité ne sont que des possibilités de recourir à la
puissance publique, pour repousser les empiétements d'au-
trui contre l'autonomie personnelle et patrimoniale de l' in-
dividu. On oublie trop facilement que l'idée de justice, en
ce qui relève des relations entre individus, commence par
l'exclusion de l'injuste c'est-à-dire de ce que chacun ne
voudrait pas que les autres lui fassent. Notion assurément
« négative» mais qui est l'élément de base de la Rule of
Law, de l'État de droit.
C'est le troisième terme de la devise qui est le moins
convaincant. On a souvent fait remarquer que la fraternité
ne peut s'exiger comme un droit, ni s'imposer de l'exté-
rieur. Liberté et égalité requièrent seulement que l'on
agisse chez soi, ou selon le donnant-donnant. La fraternité,
au contraire, suppose l'affection et le secours, même sans
contrepartie.
Les « Grands Ancêtres» étaient trop bons juristes pour
ne pas avoir perçu la différence entre le droit strict de ne
pas être troublé dans la légitime possession, et la créance
morale qui fonde le « frère» à attendre du frère une pres-
tation gratuite. C'est précisément l'analogie avec les
« liens du sang» au sein de la famille, que les républicains
ont retenue comme type de la solidarité entre concitoyens,
et même entre étrangers. La fraternité est d'ailleurs une
conséquence logique des deux premiers termes, car les
« droits de l' homme» ne sauraient dépendre de la couleur
de la peau.
C'est à ce que le XVlIIèmosiècle gardait d'imprégnation
chrétienne, qu'il est plausible de rattacher l'impulsion de

198
La porte étroite du droit

« sensibilité » en question. Il est vrai que déjà les Grecs


antiques disaient Zeus « père des dieux et des hommes» ;
mais c'est quand même l'Espagne catholique des XVFmc et
XVIIFmc siècles qui a envoyé des évêques et des moines
protéger les Indiens des Amériques, contre ses propres
gouvernants et colons. Les révolutionnaires français ont
continué dans la même voie et donné la preuve de leur
sincérité, en proclamant l'abolition de l'esclavage des
noirs.
La faille véritable, dans l'idéologie du XVIIFmc siècle,
c'est le mythe du bon sauvage (que Jean-Jacques Rousseau
a modernisé, mais dont la racine figure dans Hésiode,
Socrate et Platon). C'est là que gît la rupture avec la
conception chrétienne de la « nature blessée », de l'homme
« pécheur» qui doit remonter toute la pente de ses appétits
égoïstes pour retrouver sa dignité originelle, et n'en est pas
capable sans le secours d'En-Haut. Pour réclamer plus à
l'aise la liberté, les Philosophes n'en ont pas souligné les
contreparties nécessaires, même si Montesquieu a écrit
que c'est le régime qui réclame des citoyens le plus de
vertu.
L'individu ne peut vivre que dans des groupes, et les
groupes n'ont de raison d'être que le service des individus.
Équilibre instable, et dont le fruit est toujours aléatoire car
l'erreur, la faute et l'accident sont inhérents à l'existence.
Pris dans les pièges du besoin, de la souffrance, et de l'ins-
tinctive préférence de soi - équivalent psychologique de la
« faute originelle » - nous devons dire, à plus juste titre
sans doute que saint Paul dans son Épître aux Romains
(7 -19), « Le bien que je voudrais, je ne le fais pas, et je
commets le mal que je ne voudrais pas ».

199
QUATRIÈME PARTIE
OUVRIR DES ROUTES DE LIBERTÉ
Chapitre XIX

Rebâtir sur des caractères

Sans morale, l'État devient trop lourd

« Il n'est de richesse que d'hommes », écrivait il y a


quatre siècles Jean Bodin. Encore faut-il qu'ils aient du
cœur et de la tête. Les Français en ont rarement manqué
dans leur histoire; s'ils paraissent aujourd'hui hors de
forme, la faute en est surtout à des structures socio-poli-
tiques qui stérilisent leurs atouts et flattent leur tendance
au laisser-aller.
Ce mal nous est commun avec d'autres démocraties
occidentales. Alexis de Tocqueville avait prévu le dépéris-
sement de la fibre civique et l'affaissement moral qui
résulteraient de la trop grande dimension des États
modernes, et de leur manque de hiérarchies spirituelles.
Henri Bergson a bien évoqué le remède : « Il faut à nos
civilisations un supplément d'âme ». Mais nous n'avons,
sous cette splendide formule, mis rien d'autre qu'une
sensibilisation exagérée à l'envie égalitaire.

203
Vivre libres

Combien de citoyens osent, comme jadis, « prêter


main-forte» aux passants agressés? C'est à la police d'en
prendre les risques. Combien d'enfants soutiennent encore
leurs parents dans le besoin? C'est à la Sécurité Sociale de
les prendre en charge. Combien de citadins s'intéressent à
la gestion de leur commune? L'on vote à peine de loin en
loin, pour reconduire les édiles dans leur mandat. Combien
y aurait-il de volontaires pour l'armée de métier qui
devrait suppléer un service militaire abrégé et édulcoré?
Combien de fils de famille reprennent-ils la responsabilité
de l'entreprise paternelle?
En bref, nous avons depuis un grand demi-siècle
compté sur des mécaniques politiques, législatives, admi-
nistratives et fiscales, pour nous dispenser de vertus. Nous
avons méconnu que des institutions sont opérantes seule-
ment dans la mesure où elles consacrent et appuient des
mœurs vigoureuses. Or, la vigueur des mœurs tient à la
vitalité d'un idéal partagé par la grande majorité des indi-
vidus, qui nourrissent cet idéal et le transmettent dans leurs
foyers et leurs communautés.
À la diffamation systématique de la morale - tant laïque
et « républicaine » que chrétienne et « bourgeoise » -
concourt l'irénisme défaitiste de dirigeants politiques,
économiques, religieux, qui traînent de réformes en aban-
dons par peur d'être traités de conservateurs (encore une
réussite des faussaires du langage). Ils ne savent plus ce
qu'il faut conserver pour sauver la liberté et la dignité du
peuple. Ils ne sentent pas qu'il est vain de retarder certains
refus car l'échéance n'en est que plus brutale.
Pourtant, il y a dans les sociétés, à travers les individus,
un vouloir-vivre qui condamnera à l'échec cette dissolu-
tion de l'autorité, cette nécrose des caractères. La faillite
de cet état d'esprit se profile dans les signes de plus en plus

204
Rebâtir sur des caractères

nets de notre paralysie sociale: la morosité des nantis, la


contestation jointe aux trafics douteux, la revendication
jointe à la fraude, l'amertume et le désarroi des diplômés
sans débouchés, le chantage des grèves-bouchons et des
barrages ...

Ne pas confondre objectivité et scepticisme

Une autre philosophie politique existe, en partie


réalisée jadis; il faut ré-assembler et compléter ces frag-
ments d'une doctrine qui correspond à l'instinct profond
de notre pays: la preuve en est qu'aujourd'hui la propa-
gande communiste elle-même brandit les thèmes de liberté
et de pluralisme, de patriotisme et de respect des droits de
la personne.
Il est prudent de se méfier des phrases et de juger les
arbres à leur fruit; c'est l'objectivité. Renoncer à trouver
des voies de raison et se contenter de tirer son épingle du
jeu, serait pire que du scepticisme. Il est bon de ne pas
suivre les avocats de la table rase: ils n'ont jamais instauré
que de pires injustices. Il est sage de considérer les tradi-
tions comme un mélange où il faut trier le grain de l'expé-
rience et la balle des préjugés. Mais quand la civilisation
est en crise - et personne ne nie qu'elle le soit - il faut
choisir entre les thèses existantes, ou alors en construire
une sur d'autres perspectives. Tel a été le but de ce livre.
Nous sommes persuadés que l'Occident a servi l'huma-
nité tout entière en visant à accroître et à systématiser les
libertés individuelles, économiques et politiques; il y a
réussi en partie, mais ces libertés aujourd'hui sont
malades. Et voici maintenant notre opinion : nos libertés
sont menacées parce que nous avons hérité du « siècle des
lumières » une version intellectualiste de la liberté, posée

205
Vivre libres

comme un impératif absolu, sans racines historiques,


dispensé d'expliquer sa raison d'être, et même de se justi-
fier si ce n'est par le sophisme d'un imaginaire « contrat
social ».
En fait, tout au long de nos analyses, nous avons
rencontré et remonté ces racines historiques; et constaté
qu'elles partent du cœur et de l'esprit des hommes aux
prises avec leurs besoins, encadrés, contraints et servis par
les lois impersonnelles de l'Ordre Créé. Quant à la raison
d'être de la liberté et à sa justification par ses fruits, nous
avons à plusieurs reprises tiré des lumières de la sagesse
antique ou médiévale.
Loin de nous, par conséquent, la prétention d'inventer
quoi que ce soit. Encore moins, de diminuer l' incontes-
table mérite des philosophes et hommes d'État qui ont
accouché l'Occident de structures constitutionnelles et
juridiques d'une immense efficacité libératrice. Mais il ne
faut pas oublier qu'ils ont aussi fait œuvre de combattants,
leur objectif immédiat étant de renverser une autre théorie
de la société, celle des monarchies de droit divin. D'où
leur insistance à mobiliser les aspirations populaires et
l'effort des intellectuels, sur le thème de l'égalité des droits
de l'homme en général, et des droits des citoyens dans et
sur l'État, en particulier.
Plaidoyer habile qui a sapé la résistance des privilégiés,
voire obtenu leur appui; mais en même temps plaidoyer
tronqué, pour une liberté égalitaire et sans contrepoids.
Ces spécimens remarquables de l'élite de leur temps n'ont
pas imaginé que les générations suivantes de dirigeants
démocratiques feraient de la liberté une idole, dont la
suprématie rhétorique a engendré pour une bonne part les
maux dont nous souffrons. Il reste à préciser une idée de la
liberté mieux en harmonie avec la nature des hommes en

206
Rebâtir sur des caractères

chair et en os. Car ainsi seulement aura-t-on une référence


solide pour discerner les solutions correctes aux problèmes
concrets de notre proche avenir.

Ce sont les devoirs qui fondent la liberté

La liberté est inscrite dans nos constitutions; mais l' as-


sujettissement est installé dans les faits, concurremment
avec l'anarchie endémique des asociaux et la lutte des
féodalités sectorielles. Ce sont là des maladies de la
société libre. Comme celles du corps, elles nous rensei-
gnent sur la fonction normale de l'organe atteint. Nous
sommes de plus en plus assujettis, parce que les « droits»
à la santé, à l'éducation, à l'emploi, aux loisirs, etc. sont de
plus en plus nombreux à honorer et donc à financer. Les
asociaux se livrent à la violence et au vandalisme parce
que la « société » leur dénie le « droit » au bonheur sans
apport. Des groupes socioprofessionnels bloquent tel ou
tel circuit économique parce que l'État ne respecte pas leur
« droit» à maintenir leurs avantages acquis.
Les auteurs de la Déclaration des Droits de l'Homme,
ou du préambule de la constitution américaine, ont prêté le
flanc à cette distorsion de la liberté, en proclamant que
« les hommes naissent libres et égaux en droits ». Car la
liberté est alors présentée comme une liste de droits a
priori (qui, pour les Pères Fondateurs, comprend explicite-
ment le « droit à la poursuite du bonheur»). Or, si l'on
demande aux hommes quels sont ces droits, il est clair
qu'ils en élargiront sans cesse la liste.
L'ambiguïté apparaît dans l'exemple du droit à la santé.
Dans la conception libérale, c'est le droit d'être protégé
contre une contamination intentionnelle, ou indemnisé si
elle est commise. Dans la conception collectiviste, c'est le

207
Vivre libres

droit à être soigné à n'importe quel prix. Les libéraux


pensent à la protection contre une agression. Liberté
« négative» décrètent leurs adversaires, qui réclament la
liberté « positive» de recevoir une prestation prélevée sur
autrui. Des chrétiens traditionalistes ont proposé une issue
à ce traquenard sémantique, en disant: « Rester libre, c'est
pouvoir faire ce que l'on doit ». Formule encore ambiguë
car le nazi « doit» obéir au Führer puisque celui-ci a été
plébiscité sans violer la lettre de la constitution de Weimar.
Ainsi, être libre c'est en définitive ne pas être empêché
de remplir les devoirs que l'on se reconnaît en conscience.
(Celui qui agit au rebours de son devoir abuse de la liberté,
et sait qu'il ne peut s'en réclamer, mais parie sur le « pas
vu, pas pris»). Si l'on pose ainsi en premier lieu le « for
intérieur» de l'homme et ses devoirs, la revendication de
liberté se trouvera circonscrite; car si l'on demande aux
hommes quels sont les devoirs qu'ils se reconnaissent en
conscience, la liste en sera la plus courte possible. En
outre, la filiation « devoir, donc liberté » a une valeur
inconditionnelle puisque l'homme isolé reste libre.
Robinson dans son île se reconnaît des devoirs envers lui-
même et envers Dieu, et il est libre de les remplir alors
qu'il n'est pas en mesure de faire valoir des droits,
réclamer des réparations, exiger des rétributions, infliger
ou subir des pénalités.

La liberté en société est faite de droits protégés

Arrêtons-nous un instant sur le cas historique


combien plus éclairant que le mythe du « bon sauvage» -
de cet Alexandre Selkirk, marin écossais coupé du reste
des hommes pendant cinq ans, dont Daniel Defoë a
romancé l'aventure.

208
Rebâtir sur des caractères

Nous le voyons poussé à réagir par ses besoins, premier


moteur de tout être vivant. Mais aussi, régi par sa mentalité
de civilisé et de chrétien. Il ne peut se contenter de manger
sa cueillette et dormir dans une tanière; il se fait une autre
idée de lui-même. Il retourne à l'épave, en ramène outils,
armes, semences; il se fait un calendrier, bâtit, défriche,
enclôt, fabrique des récipients et y range réserves puis
récoltes. Et il prie, fixe ses souvenirs, songe aux chances et
moyens de son retour. En bref, il impose un ordre à son
existence, imprime sa marque sur un domaine en y combi-
nant son travail aux ressources de l'environnement. Il fait
son devoir d'homme, et sa liberté n'a d'autres bornes que
ses forces, son savoir, son équipement.
Un certain vendredi, il rencontre un autre naufragé, un
noir fugitif. Il le nourrit, le loge, l'instruit, organise leur
travail à deux, règle le partage des résultats accrus par cette
coopération. Il y a désormais sur ce coin perdu de l'océan
deux hommes liés par des devoirs réciproques, donc des
droits de chacun sur l'autre; c'est déjà la société en micro-
cosme. Lorsqu'enfin un navire le ramène en Europe,
Robinson va retrouver la société contemporaine infiniment
plus complexe, mais l'échelle seule a changé, non la nature
élémentaire des rapports humains. Il y aura désormais
spécialisation: Selkirk reprendra son métier, il n'assurera
plus directement la production de ce dont il a besoin, et si
quelqu'un lui fait tort il pourra, et devra, recourir à des
tribunaux qui jugeront selon les lois du pays.
La liberté d'Alexandre Selkirk, sujet de la reine Anne,
n'a pas les mêmes modalités que la liberté du naufragé soli-
taire. Elle est coulée dans des droits précisés par la coutume
et la jurisprudence, sanctionnés par la force publique. « Sa
maison est son château », on ne peut l'y arrêter de nuit, ni
sans mandat. Il y décide seul de l'emploi de ses ressources,

209
Vivre libres

de ses aptitudes et de son temps. Hors de chez lui, il est juge


d'accepter ou refuser les transactions qui s'offrent pour
louer son travail, vendre ou acheter ce qui lui convient.
En contrepartie, il sait qu'il lui faudra - bon gré, mal gré,
mais comme tout le monde - payer les redevances au land-
lord, la dîme au pasteur, et l'impôt au fisc. S'il y a guerre
avec le roi de France, il pourra être pris dans une « presse»
et aller servir sur un vaisseau de Sa Majesté comme matelot
ou canonnier. Telle est, à l'actif et au passif, dans
l'Angleterre du premier quart du XVIIFmo siècle, en vertu de
la Grande Charte et des limitations ultérieures aux droits du
souverain, la liberté du marin Selkirk qui n'est ni noble, ni
clerc, ni serf. Cette liberté n'est pas une liste de revendica-
tions qu'une constitution lui permet d'élever sur les biens
d'autrui, mais les Français qui visitent le pays constatent
que cette liberté est plus grande que chez eux.
Dégagée des fumées idéologiques, la liberté en société est
donc faite de droits légitimés par des devoirs bilatéraux
(envers des personnes ou envers des institutions communes),
et protégés par des pouvoirs reconnus par tous. En suivant
cette genèse psychologique et historique de la liberté posi-
tive, nous retrouvons donc la même essence de relations
justes que nous avons perçue au début de notre étude, en
examinant les concepts de droit naturel, de droits innés, de
solidarité et de bien commun.

Exemples actuels des conséquences de


cette perspective

Si nous disons que les parents sont « libres» de décider


de l'instruction à donner à leurs enfants, cela laisse le
champ ouvert à la carence et à l'arbitraire (les individus
peuvent s'en rendre coupables, aussi bien que les gouver-

210
Rebâtir sur des caractères

nants). Mais disons que les parents ont le devoir d'éduquer


de leur mieux les enfants, c'est leur reconnaître à la fois le
droit de choisir la meilleure école, et le devoir de payer
convenablement les bons maîtres mais aussi de chasser les
mauvais, ce qui améliorerait le service rendu à la société.
Si nous disons que les enseignants sont « libres» de gagner
leur vie dans le métier de leur choix, ils en déduisent logique-
ment qu'ils ont « droit» au minimum vital, à la promotion et
à la retraite. Pour appuyer le tout, le droit de faire grève, c'est-
à-dire de nuire aux enfants pour forcer les parents à payer
(directement ou comme contribuables) un service qui ne les
satisfait pas. Finalement l'État définit à la fois le service et la
rémunération; son monopole détruit la liberté des parents,
celle des enseignants, et la qualité de l'enseignement.
Prenons le problème par l'autre bout. Constatons que
chacun de nous reçoit de son pays des instruments de
liberté fort précieux: le langage, la culture, et tout l'apport
matériel d'équipements réalisés par les générations
passées. Chacun de nous a donc le devoir de contribuer à
l'effort commun de survie dans l'indépendance. La ques-
tion ne se posait d'ailleurs pas dans l'Antiquité, quand
chacun savait que la défaite de la cité signifiait pour tous
l'extermination ou l'esclavage. Nous avons vocation à être
libres, parce que nous avons à remplir des devoirs selon
notre conscience. Et nous devons nous défendre les uns les
autres afin de garder cette liberté-là. La liberté n'est pas un
cadeau de la nature, c'est la récompense du courage et
l'instrument de notre dignité.

Nature bilatérale de la justice sociale

Une telle analyse soulève, chez nos contemporains, une


objection automatique : « c'est une perspective périmée,

211
Vivre libres

réactionnaire, qui n'offre pas de solution au problème


fondamental de la redistribution d'avantages inégalement
répartis ». L'idée est si fortement ancrée aujourd'hui, que
la « redistribution » usurpe les noms de justice sociale et
de justice distributive.
Or la justice sociale est ce devoir que nous venons
d'évoquer, qui consiste pour chacun à rendre à la société
autant qu'il en reçoit. Le devoir non seulement de payer à
l'État ses services, mais encore de transmettre à la nation
de demain l'héritage de la nation passée. Quant à la justice
distributive, elle ne saurait être « justice» en prenant aux
uns ce qu'ils ont légitimement acquis, pour le donner à
d'autres qui ne fournissent pas de contrepartie. Cette
justice-là détruirait la justice commutative. Pour retrouver
le sens véritable de l'expression, il faut se référer à saint
Thomas d'Aquin: dans le langage de son temps, il en fait
un devoir du « prince ». Ce n'est pas d'une collectivité
qu'il s'agit; nous ne devons pas traduire par société, mais
par: les gouvernants, personnellement.
Les gouvernants ont le droit de commander parce qu'ils
ont des devoirs spécifiques, dont l'exercice est impossible
sans ce droit particulier, qui est le pouvoir de contraindre.
Ces devoirs ont un double aspect, le premier est d'employer
au service de tous les membres de la cité le patrimoine
commun reçu des ancêtres : infrastructures, domaine public,
monuments matériels et immatériels de la culture. En outre,
le prince doit récompenser les services souvent considérables
que certains citoyens rendent à tous les autres, mais que le
marché ne peut ni évaluer ni rémunérer par le donnant-
donnant: non seulement le prestige du pays, mais même sa
prospérité matérielle dépendent des talents d'hommes hors
du commun, tels que de grands stratèges ou diplomates,
savants et inventeurs, missionnaires et éducateurs ...

212
Rebâtir sur des caractères

Revendiquer nos devoirs d'état

Le devoir de justice distributive envers ceux qui appor-


tent au pays (et souvent au monde) des bienfaits « sans
prix », incombe non seulement aux gouvernants mais
encore à tous les citoyens qui disposent de ressources au-
dessus de la moyenne. C'est ce que le Moyen âge enten-
dait par le devoir de munificence, et que nous appelons
mécénat.
Il serait logique de rattacher à la justice distributive la
récompense de ce service « hors marché» que rendent à la
nation des familles matériellement et moralement saines.
Le système actuel des allocations familiales est au con-
traire fondé sur un égalitarisme qui en explique les
mécomptes. Les patrons qui en avaient pris l'initiative,
accusés de paternalisme, ont été « récupérés » dans cette
machine à collectiviser. En revanche, il est impossible de
rattacher à une branche quelconque du principe de justice,
l'édifice incohérent et écrasant dit « Sécurité Sociale ».
Les problèmes que pose la nécessité de répartir les risques
et d'en assurer par l'épargne une couverture efficace et
équitable, relèvent des techniques privées de l'assurance et
de la mutualité. Là encore il a été imprudent de proclamer
des droits au lieu d'éduquer sur des devoirs.
Le devoir de munificence et le mécénat faisaient partie
des « devoirs d'état », et ils avaient pour contrepartie le
droit de « vivre selon son rang ». Aujourd'hui, où tout le
monde est du « Tiers-État », il semble que l'on ait perdu
l'idée que richesse oblige parce que tout le monde est
devenu riche, en comparaison des « gens du commun» d'il
y a trois siècles. La richesse n'a plus qu'un devoir: payer
l'impôt progressif. En contrepartie, elle n'a même plus le
droit de faire la charité (le mot est devenu insultant !).

213
Vivre libres

Le Moyen âge chrétien - plus libéral que notre époque


sur ce point comme sur bien d'autres - ne confondait pas
le devoir unilatéral de soulager le prochain dans la misère,
avec une pseudo-justice mécanique envers une catégorie
de citoyens anonymes. L'Église même n'était que la
gestionnaire de la majorité des institutions financées par
l'aumône (étymologiquement: compassion) et la généro-
sité (comportement des gens de « bonne famille »). L'État
cumule aujourd'hui tous les rôles de justice, de mécénat, et
d'aide aux plus démunis; il les remplit mal, mais nous
avons pris l'habitude de nous en décharger sur lui.
Reconstruire une société libre n'en sera que plus difficile,
et plus impérieuse la nécessité de restaurer en sa place
primordiale la notion de devoir, source de droits et légiti-
mation de la liberté.

214
Chapitre XX

La clé de voûte : la responsabilité

Devoirs d'état et cadre social

Débarrassée des échafaudages de notre raisonnement


« personnaliste », la structure fondamentale d'une société
libre est aussi simple que cohérente: devoirs d'état des
citoyens et devoirs des gouvernants, c'est tout un, chacun
à sa place. Devoirs d'état individuels dans la famille et
l'école, le métier et le marché, l'armée et l'église; devoirs
envers Dieu, envers soi-même, le prochain, l'humanité.
Devoirs de l'État, qui sont des devoirs d'état de l'électeur
et de l'élu, du fonctionnaire et du ministre, de l'avocat et
du juge ...
Qui obéit à son devoir a autorité sur lui-même et sur les
autres : c'est sa liberté à lui, bien définie et incontestable
car il ne serait pas juste que quiconque l'entrave; et le
devoir de l'État est d'empêcher cette injustice, de sanc-
tionner cette liberté, d'en faire un droit. La notion de droit
naturel n'est que l'intuition de cette relation sociale idéale,
où la paix régnerait entre les hommes parce que nul ne

215
Vivre libres

serait empêché de faire son devoir selon sa conscience.


Relation « idéale », car même quand personne ne l'em-
pêche, l'homme remplit rarement tout son devoir et même
fait parfois le contraire.
Concédons encore que l'idée des devoirs diffère en
partie d'une civilisation à l'autre (le chasseur de têtes de
Bornéo tenait pour un devoir d'offrir à sa fiancée le crâne
d'un autre guerrier). Mais dans l'aire de la civilisation
hellénique et judéo-chrétienne, le contenu empirique de
notre droit naturel est très semblable aux consignes
simples et évidentes que donnait Jean le Baptiste à ceux
qui lui demandaient: « que devons-nous faire, pour entrer
dans le Royaume?» (Luc, 3,12-14).
D'ailleurs, il n'y a rien d'irrationnel dans le conseil du
Christ disant « Cherchez d'abord le Royaume et sa justice,
le reste vous sera donné par surcroît » : qui douterait que
la paix et la prospérité gagneraient énormément si, pour
répondre à l'amour du Père commun et le répandre,
chacun pratiquait l'honnêteté et la charité? Seulement, la
réalité est lourdement mêlée de transgressions et d'erreurs.
C'est pourquoi la liberté doit être, en société, « surveillée»
c'est -à-dire encadrée par la responsabilité personnelle et le
pouvoir de la cité.
Examiner par un recoupement ce trinôme - liberté,
responsabilité, pouvoir - nous permet de récapituler la
substance du plaidoyer pour la société de droit naturel,
développé dans les vingt chapitres antérieurs. Ayant
conclu, au vingtième, que la liberté n'est pas un postulat
mais le corollaire des devoirs de l'individu, il nous reste à
raccorder ce résultat avec celui que l'on doit aussi obtenir
en partant du pôle opposé, c'est-à-dire du point de vue de
la « société». Étant entendu que la société, c'est « tous les
autres », pourquoi est-il utile à la société que l'individu

216
La clé de voûte,' la responsabilité

soit libre? Et comment garantir qu'en disposant de sa


liberté, il nuit le moins possible aux chances qu'ont ses
semblables d'être libres aussi.
La réponse à la première question est que la liberté
constitue, dans la société, la fonction exploratrice: l'indi-
vidu libre sert les autres, même sans le vouloir ni le savoir,
lorsqu'il invente pour ses propres buts des moyens que
d'autres pourront imiter et améliorer. Nous l'avons vu
spécialement à propos de l'économie, mais c'est presque
plus visible encore dans les arts et les sciences. Autrement
dit, l'intérêt social est de mettre le plus possible les indi-
vidus à même de déployer leurs énergies créatrices.
Pour éviter qu'ils s'en servent mal, il faut faire en sorte
que les conséquences bonnes ou mauvaises de leurs initia-
tives retombent le plus directement possible sur eux-
mêmes! La responsabilité remplit, dans la société, la
fonction régulatrice. Et comme il est évident que les
hommes cherchent volontiers à éluder les sanctions de
leurs fautes et erreurs, il est nécessaire d'organiser la
responsabilité et d'en faire respecter les règles, au besoin
par force : le pouvoir est donc essentiellement fonction
stabilisatrice.

La liberté, facteur de maturation personnelle

La personne humaine -l'individu nourri par son milieu


et le nourrissant en retour - est comme une machine à
inventer, dont l'efficacité virtuelle dépasse l'imagination à
condition d'en contrôler, pas à pas, les réponses par l'ex-
périence. Connais-toi toi-même : pour cela imite, innove,
essaye, corrige, et constate ainsi ce dont tu es vraiment
capable. Artisans, savants, artistes, sportifs, tous suivent
cette démarche fondamentale pour améliorer leurs

217
Vivre libres

« performances », entraînant avec eux leurs émules. Si


chacun peut ainsi s'appliquer à ce qu'il espère faire mieux
que d'autres, c'est dans toutes les directions que le savoir
et la technique progressent, car même les échecs sont
instructifs. Telle est la dynamique sociale de la liberté indi-
viduelle.
Non moins important est l'aspect inverse, celui de la
reconnaissance expérimentale des limites de soi. L'homme
n'apprend vraiment la force de la nécessité que par la
privation. Celui qui reçoit tout sans effort juge mal de la
hiérarchie des besoins (là-dessus, une évasion en pays
ennemi enseigne plus de choses que des années passées
dans une grande École). L'individu ne se heurte pas seule-
ment aux exigences de son propre corps et à la résistance
du monde physique : il rencontre la volonté d'autres
hommes. Mais là aussi, la liberté est son éducatrice: quant
au vrai, quant au possible et quant au sage. Car là où l'on
ne peut contraindre, il faut s'accorder.
C'est par la discussion qu'il faut ajuster les vérités
partielles que chacun perçoit. C'est par l'engagement
mutuel qu'il faut concilier les objectifs et borner les
prétentions, et comme l'accord s'avère parfois impossible,
l'on acquiert dans ces affrontements décevants la sagesse,
qui consiste à tenir compte de l'irrationnel, en soi-même et
dans les autres.
C'est ce que, dans son Traité des Sentiments Moraux
Adam Smith a montré être le catalyseur essentiel de la vie
en société : la sympathie. L'auteur de La Richesse des
Nations désignait par ce mot l'aptitude de l'homme à
imaginer chez ses semblables ce qu'il éprouve en lui-
même, à comprendre ce que l'autre pense et ressent, à s'en
émouvoir par résonance. N'est-on pas là au ressort le plus
profond de l'irrépressible liberté humaine?

218
La clé de voûte.' la responsabilité

La liberté, moteur de croissance sociale

La liberté est encore le moyen par lequel les hommes


explorent ensemble le réel, et non pas seulement chacun
pour soi. Pas seulement en rivalité et concurrence, mais en
alliance et solidarité volontaire. Nous l'avons vu en
matière d'entreprise et de marché, mais œuvrer en
commun - conjoindre les libertés pour que leur complé-
mentarité multiplie leur efficacité - prend aussi les formes
diverses de l'association (y compris les églises, associa-
tions d'apostolat mutuel).
Enfin, la différence essentielle entre les sociétés libres
et celles qui ne le sont pas, est que les premières reposent
consciemment et organiquement sur l'égalité de tous leurs
membres devant ce devoir fondamental de fraternité :
respecter pour autrui ce qu'on exige pour soi. Telle est la
loi interne qui a poussé leurs élites spirituelles à explorer
de nouvelles voies dans le fonctionnement de la cité.
Il n'est pas douteux que la vie économique, dans son
évolution vers la civilisation industrielle, a été le terrain
sur lequel a germé l'idée démocratique, au sens occidental
du terme. C'est sur le marché des services qu'il devient
évident que chacun est indispensable aux autres, dans sa
place propre : que le PDG a besoin du laveur de vitres, et
le savant du plombier. Les fonctions sont diverses, mais
égale la dignité potentielle - laquelle se matérialise ou se
détruit par le comportement.
Si les trompettes de la renommée n'avaient pas été
monopolisées par le camp collectivisant, on n'aurait pris
Marcuse ou Galbraith que pour d'étincelants manieurs de
paradoxes. Mais on aurait placé parmi les bons défricheurs
des routes de l'esprit, des hommes comme Friedrich
Hayek et Leonard Read. Parce que ceux -ci ont formulé

219
Vivre libres

certaines idées, accessibles à tous, et dont la simplicité est


d'une justesse explosive. Comme jadis J.B.Say, disant que
les produits s'échangent finalement contre des produits.
Par exemple, Hayek montre que, pour la vitalité et l'équi-
libre de la vie économique, les raisonnements sur le
produit national brut comptent beaucoup moins qu'une
infinité de connaissances individuelles, prosaïques et
rebelles à la mise en statistiques: comme de savoir qu'il y
a à tel endroit un terrain, une machine ou un talent qui
pourraient être mieux utilisés.
Si Hayek a reçu tardivement un prix Nobel, il est
improbable que soit officiellement reconnue la valeur de
l'américain Leonard Read, animateur d'une modeste (à
l'échelle USA) Fondation pour l'Éducation Économique,
et qui a découvert Frédéric Bastiat au profit de ses compa-
triotes.
Read conteste l'idée de Teilhard de Chardin - si belle
en apparence - que « tout ce qui monte converge» car les
connaissances humaines sont, dit-il, comme une sphère en
expansion : plus elle grandit, plus elle entre en contact
avec de l'inconnu. Les progrès « verticaux» divergent,
chaque découverte pose des problèmes nouveaux, ouvre
de nouveaux défis. Les plus grands esprits n'illuminent
jamais qu'un canton de cette galaxie mentale; mais chaque
homme, si humble soit-il, éclaire le point où il vit. C'est
cette poussière d'étoiles minuscules qui nous fournit à tous
la « luminescence générale du savoir humain ».
C'est le même Read qui donnait à ses émules et
disciples cette excellente leçon de liberté : cherchez à
épurer et approfondir ce que vous savez; ce que vous
estimez comprendre, exercez-vous à l'exprimer claire-
ment. Ne l'expliquez qu'à celui qui vous le demande: si
vous l'éclairez, il vous en amènera d'autres. Ne comptez

220
La clé de voûte: la responsabilité

pas sur la propagande massive, elle éteint l'intelligence.


Seule la vérité honnêtement dite conduit à plus de liberté.

La responsabilité, régulateur des libertés

L'étymologie du mot responsabilité nous en révèle le


sens : l'adverbe latin « sponte » signifie « de sa propre
volonté» (d'où notre « spontané»). Le verbe « spondeo »
veut dire « je promets solennellement» (le participe passé
« sponsi » désigne notamment les « époux »). Par suite,
« respondeo », « je m'acquitte de ma promesse », « je
réponds à mon engagement ». Un « irresponsable », dans
nos langues juridiques, est quelqu'un qui n'a pas la luci-
dité, la capacité, la constance nécessaires pour porter la
conséquence de ses actes et, plus spécialement, pour s'en-
gager valablement. L'anglais « sponsor» désigne celui qui
se porte garant, qui s'engage comme recours afin de
donner confiance dans la promesse : le banquier qui
endosse une traite, le parrain de l'enfant pour qui l'on
demande le baptême.
On voit ainsi à nouveau - en se plaçant cette fois dans
le cadre social - combien la liberté implique l'idée de
devoir encore plus que celle de droit. La société est avant
tout un tissu d'obligations réciproques. Il y a plus, et c'est
le grand mérite de Bastiat que de l'avoir explicité: là où la
responsabilité manque, intervient inéluctablement une
solidarité non voulue. C'est que nos actes (et omissions)
engendrent leurs conséquences, non d'après nos intentions
mais d'après le jeu mécanique des causalités. Le langage
familier traduit cela par : « Il y a toujours quelqu'un qui
paie les pots cassés ». Si l'auteur (ou son garant, père de
l'enfant, maître du chien ... ) indemnise les gens lésés, la
responsabilité joue et la justice est sauve. Sinon, c'est une

221
Vivre libres

automatique solidarité naturelle, manifestement injuste


puisque ceux qui souffrent n'avaient eu aucune part à la
décision.
C'est pourquoi il est regrettable que le langage ne dis-
tingue pas cette solidarité de fait, de la solidarité contrac-
tuelle (aval, société, association), ou quasi contractuelle
(familiale, nationale, humanitaire). Ces solidarités consen-
ties établissent en pratique une co-responsabilité en faisant
intervenir un engagement formel ou tacite. Tout le progrès
de notre civilisation vers une société libre a résulté d'un
effort constant pour préciser ainsi les responsabilités et
réduire d'autant les solidarités mécaniques. Bastiat l'avait
bien vu, soulignant que les instruments juridiques fonda-
mentaux de cette liaison entre liberté et responsabilité
sont: la propriété privée et le contrat.
Mais il y a des situations qui échappent à la volonté
consciente, l'erreur, l'accident, la force majeure; c'est la
catégorie du risque. Là encore, la liberté a fait la preuve de
sa fécondité: car c'est au sein même de l'activité privée,
dans le cadre du marché, que sont apparues les solutions
contractuelles du problème du risque: l'assurance lucra-
tive et la mutualité. Inventions remarquables, qui organi-
sent une responsabilité collective de dédommagement, là
même où il est impossible de remonter du dégât à une
décision individuelle volontaire. La politique dite
« sociale» qui, à notre époque, étatise la compensation des
risques, n'est qu'une dénaturation de ces procédés issus de
la volonté de prévoyance et le désir d'équité morale.
Cette greffe autoritaire porte ses fruits amers sous nos
yeux. Notre liberté concrète est amputée des ressources
prélevées pour retransformer nos responsabilités person-
nelles en solidarité automatique. L'incitation à produire et
gérer sainement ces ressources diminue, le « droit à la

222
La clé de voûte,' la responsabilité

sécurité » remplaçant le devoir de gagner sa vie. Le désé-


quilibre chronique s'installe entre les charges et les possi-
bilités de la sécurité étatisée, et finalement les promesses
doivent être dévaluées. C'est la preuve par l'absurde de la
fonction régulatrice de la responsabilité.

Le pouvoir, arc-boutant de la liberté

Puisque la responsabilité est la clef de voûte d'une


société libre, le devoir essentiel de ceux qui ont mission de
maintenir debout l'édifice est de faire en sorte que les indi-
vidus ne puissent rompre, à leurs étages respectifs, l'équi-
libre entre leurs libertés et leurs responsabilités. A cela
peut seul servir le pouvoir politique, si l'on ne veut tomber
dans l'anarchie. Pour que les individus puissent, en droite
justice, être tenus responsables envers la cité, il faut qu'ils
sachent clairement ce qui, par elle, est permis et interdit.
C'est-à-dire ce à quoi ils peuvent s'engager entre eux
(droit des contrats), ce qu'ils encourent s'ils font ce qui est
interdit (droit pénal), ce à quoi ils sont tenus en tant que
membres du corps politique (droit constitutionnel, admi-
nistratif, fiscal).
La valeur libératrice de cet ensemble de structures est
proportionnelle à son degré de clarté et de fixité, ainsi qu'à
la rigueur avec laquelle le pouvoir en impose - et s'impose
à lui-même - une stricte application. Clarté, fixité et rigueur
de ce cadre public permettent de laisser, en contrepartie, le
maximum d'autonomie, de souplesse et d'adaptabilité à
l'activité économique. Solution d'autant plus réaliste, que la
complexité croissante des circuits économiques entrave
toujours davantage le pouvoir central dans ses prises de
décisions, tandis que cette même complexité favorise l' in-
docilité des agents économiques dispersés à la périphérie.

223
Vivre libres

Ainsi concourent à la même conclusion, à la fois la


règle pragmatique de division des tâches et responsabi-
lités, les considérations objectives d'efficacité, et le prin-
cipe moral d'autonomie des personnes: il est à la fois
raisonnable et juste de distinguer au maximum le domaine
économique, qui est celui des intérêts privés, et le domaine
politique qui ne devrait couvrir que les intérêts publics.
Cette « séparation de l'économie et de l'État » a été
réalisée en bonne partie, à quelques moments de l'histoire,
par des régimes autoritaires : l'empire perse, le règne
d'Auguste, celui de Napoléon III par exemple. Pour faire
une société libre, il faut, en outre, que la structure même
du pouvoir incorpore tous les membres adultes de la cité
dans des fonctions politiques aussi larges que possible.
Ce « possible » dépend des lieux et des époques. À
Athènes les citoyens étaient une oligarchie, légiférant et
gouvernant seule, et excluant de l'agora les « métèques »
(= résidents). La république de Venise fut le modèle des
ports francs et des juridictions consulaires, mais en même
temps une oligarchie nullement « démocratique ».
Aujourd'hui, les nouveaux États africains ne peuvent
transposer les institutions européennes, parce qu'il leur
manque une bourgeoisie (qui chez nous est démographi-
quement majoritaire, et traditionnellement politisée); le
« parti unique» en est le substitut, faute de mieux.
À nos yeux d'occidentaux, est démocratique un
système où nul membre de la nation n'est exclu par sa
naissance de quelque fonction publique que ce soit. Cela
ne veut pas dire que tous exercent le pouvoir, mais qu'il
existe certaines fonctions effectivement exercées par tous
ceux qui le veulent. En tant qu'électeur, chacun a le
pouvoir de désigner les candidats de son choix, d'inter-
peller les élus, de saisir législateurs et gouvernants d'une

224
La clé de voûte: la responsabilité

pétition, de participer à un référendum. Nous considérons


aussi comme un trait distinctif de la liberté politique le fait
que tout citoyen ait le droit de se présenter aux élections et,
s'il est élu, de participer à part entière à l'élaboration ou
aux modifications de la Constitution, de la législation et
des obligations fiscales. (Notons à ce sujet la suggestion de
Hayek, qui attribuerait le pouvoir budgétaire et fiscal à une
assemblée distincte de la chambre législative. Cela atté-
nuerait peut-être le pouvoir de spoliation dont disposent
actuellement les majorités parlementaires).

Déléguer mais non abdiquer.

Il serait naïf, ou hypocrite, de dire que n'importe qui


peut accéder en vertu de ses seuls talents aux fonctions de
gouvernement. Il y faut une conjonction de compétences et
de relations qui fait que le « personnel politique » se
recrute pratiquement par cooptation. C'est vrai de n' im-
porte quel régime, à n'importe quelle époque, parce que le
métier de gouverner est un travail en équipe, et que former
une équipe implique un minimum de confiance laquelle ne
s'accorde que de personne connue à personne connue.
C'est pourquoi un parti au pouvoir pendant de longues
années finit par sécréter une caste. Le seul remède est que
des équipes rivales puissent se constituer, et qu'elles soient
périodiquement départagées par une consultation popu-
laire.
Ce serait encore une illusion de penser que par ce biais
le peuple conserve sa « souveraineté» ; du moins le risque
de se trouver évincés au cours d'élections proches inspire-
t-il généralement aux gouvernants le souci d'éviter des
actes d'arbitraire flagrant, ou des erreurs trop coûteuses
pour le pays.

225
Vivre libres

C'est donc avec scepticisme qu'il faut évaluer le degré


de liberté que laisse aux citoyens ce pis-aller dit « démo-
cratique ». Aussi est-il moins utile de raffiner sur le mode
de désignation des législateurs et gouvernants, que de
définir étroitement le champ d'action où le droit de décider
pour tous leur est délégué. Notre époque a, au contraire
distendu ce champ d'action au point qu'il n'a pratiquement
aucune borne.
De même, la pratique des décrets, des lois cadres, des
offices et des commissariats - pratique elle-même engen-
drée par l'extension abusive des attributions du pouvoir-
aboutit à ce qu'aujourd'hui, des fonctionnaires s'arrogent
sans difficulté le pouvoir d'interdire ou de modifier des
décisions d'entreprise ou des transactions de marché, alors
qu'elles ne contreviennent pas à la loi.
Le remède à la relative subordination du judiciaire à
l'exécutif serait de transposer les expériences étrangères
qui habilitent les juges à mettre en cause la constitutionna-
lité des lois et décisions de la puissance publique à tous ses
échelons. Une société libre a le droit d'être défendue par
ses magistrats lorsque ses principes fondamentaux sont
attaqués, et l'un d'entre eux exige le respect strict du droit
de propriété et du droit des contrats. Les juges ont à « dire
le droit », donc à appliquer la loi, et lorsqu'elle n'est pas
claire, à la préciser par la jurisprudence de sorte que le
« précédent» jugé puisse être ultérieurement généralisé et
législativement consolidé.
Enfin, il est indubitable que l'invasion du domaine
privé par des législations touchant des intérêts sectoriels
(loyers, fermages, salaires) amène les tribunaux à sortir de
leur rôle défini comme ci-dessus, et à départager des inté-
rêts au lieu de sanctionner des droits. Le mal collectiviste
corrompt de proche en proche toute la structure du

226
La clé de voûte: la responsabilité

pouvoir, qui cesse de protéger les libertés afin d'assumer


lui-même les décisions.
Ce n'est pas montrer de la suspicion envers nos poli-
tiques, nos juges, ni nos fonctionnaires, que de dire que,
pour obtenir le maximum de liberté, il faut demander aux
pouvoirs le minimum d'interventions. La raison en est que
la meilleure garantie de la liberté réside dans la possibilité
de faire établir et sanctionner les responsabilités; c'est-à-
dire d'obliger les individus à réparer leurs fautes et leurs
erreurs. Or, il est malaisé de demander compte au pouvoir
lui-même de ses propres fautes et erreurs.

Parions sur la liberté

La quête de la liberté ne saurait être davantage qu'un


enchaînement d'intuitions à vérifier, d'approximations à
rectifier. C'est l'unique procédé par lequel nous puissions
nous rapprocher d'une vision correcte de l'ordre naturel et y
adapter nos institutions temporelles. La vision est œuvre indi-
viduelle, les institutions œuvre collective.
Notre logique doit compter avec la force des choses, et
observer patiemment comment chemine la vie: elle aussi, « a
ses raisons que la raison ne connaît point ». L'histoire répète
à satiété que rien n'est jamais acquis, que vivre c'est réagir à
des risques. L'absolutisme paternaliste et administratif n'a pu
sauver ni l'empire des pharaons, ni celui des Incas.
Aujourd'hui, Finlandais ou Polonais savent ce qu'il leur en a
coûté de sacrifices et d'obstination, à vouloir rester ou rede-
venir libres.
Notre indépendance et notre prospérité relatives sont
menacées de l'intérieur: les contraintes omniprésentes du
dirigisme « démocratique » suscitent ces foules « en
colère» qui se livrent lâchement au vandalisme anonyme.

227
Vivre libres

Notre hantise de sécurité dite « sociale» sape l'infrastruc-


ture d'investissements de la nation, en détournant
l'épargne vers la consommation courante; tandis que l'ex-
tension abusive du secteur nationalisé prive la production
de son instrument majeur de pilotage : le marché concur-
rentiel. Il faut avant tout admettre qu'on ne fabrique pas
une société comme une machine.
S'agissant de préparer une société libre, le « matériau »
est fait d'hommes adultes et responsables d'eux-mêmes, en
perpétuelle éducation mutuelle par l'autonomie et les sanc-
tions du marché. Notre temps a méconnu à la fois ce dont les
hommes sont capables, et ce dont ils sont incapables. On a
cru « inhumain» de laisser aux individus la charge de leur
propre destinée et plus « rationnel » de leur distribuer pros-
périté, culture et sécurité, en plaçant un petit nombre d'entre
eux aux « leviers de commande ». Or nous voyons qu'il ne
suffit pas de drainer la moitié du Produit National pour satis-
faire toutes les « revendications ».
Un peuple libre sera fait d'hommes développant leur
intelligence et leur volonté, comme les athlètes développent
leur corps, par l'exercice systématique: des hommes habi-
tués à réagir sans attendre d'impulsion extérieure, appli-
quant aux circonstances leur expérience sans cesse remise à
l'épreuve.
Les hommes naissent inégaux en aptitudes, et le devien-
nent davantage par leur façon de les mettre en œuvre. C'est
par là qu'ils sont complémentaires, et donc susceptibles de
progresser ensemble par l'association et par l'émulation.
Enfin, il y a des entraîneurs d'hommes, et cela est heureux
pour tous; mais à condition d'éviter qu'une trop grande
concentration de forces, ou un ascendant sans contrepoids,
ne les induise à l'orgueil, qui stérilise les subordonnés au
lieu de les valoriser.

228
La clé de voûte.' la responsabilité

À cette ultime étape de notre exploration, pas plus qu'au


départ nous ne disposons d'une pharmacopée. Cela était
prévisible car, si le passé et le présent renseignent sur les
impasses à éviter désormais, seule l'expérimentation
montrera quelles voies nouvelles sont ou non praticables.
Qui veut vivre libre doit garder les yeux ouverts sur les
autres et sur lui-même.
En l'état rudimentaire des sciences humaines et
sociales, l'espoir de progrès se situe d'abord dans l'élimi-
nation d'un amas de faux problèmes où nous ont enfermés
des orientations hâtives et simplistes. Pour cela, il nous
faudra pratiquer la méthode dite « étude de cas », lorsqu'il
semble que ni le marché ni le pouvoir n'ont encore suggéré
de solutions efficaces et moralement acceptables.
L'exemple le plus souvent évoqué est celui de l'agricul-
ture. C'est un secteur crucial, tant pour le pouvoir d'achat
réel de tous - citadins et ruraux - que pour l'indépendance
de la nation, et pour l'amélioration du sort des sous-déve-
loppés. Or, ces trois préoccupations motivent des exigences
souvent divergentes. En outre, la prévision des moyens et
des résultats est rendue aléatoire par les variations météo-
rologiques, la longueur du cycle d'investissement, l'am-
pleur des oscillations de prix, les répercussions
surprenantes et durables des changements de techniques.
Toutefois, en ce domaine précisément, les « faux
problèmes » encombrent la perspective. Leurs racines
plongent dans les malfaçons politiques générales du
siècle : destruction de l'ordre monétaire intérieur et inter-
national, tentatives récurrentes d'autarcie, émiettement des
aires de souveraineté, exaspération des nationalismes,
hantise de l'industrialisation, paralysie du droit de
propriété et du droit des contrats, revendications secto-
rielles et démagogie politicienne en matière de revenus.

229
Vivre libres

Par conséquent, avant de trancher dans l'abstrait, en


posant en axiome que les lois du marché sont irrecevables
pour l'Agriculture, et d'imposer des prothèses politiques
supplémentaires à cet organisme fécond mais déséquilibré,
il y a lieu de rechercher comment le débarrasser des
emplâtres qui l'ont empêché de s'adapter à ces lois, de
toute façon inéluctables.
Ce genre d'examen critique peut s'appliquer à mainte
question d'importance immédiate et concrète: par quel
processus pourrait-on dissoudre les obstacles artificiels
qui, par exemple, nous détournent de créer des entreprises
ou développer celles qui existent, au lieu de faire entretenir
ceux qui n'ont pas d'emploi par ceux qui en ont un, ou qui
travaillent à leur propre compte? D'investir nos écono-
mies, au lieu de les remettre à l'État-banquier qui les
emploie maladroitement et nous sert un intérêt négatif?
D'entretenir, rénover et étendre l'immobilier locatif privé,
au lieu de financer collectivement la création de termi-
tières-dortoirs? De diversifier les modes de travail et de
rémunération, au lieu de subir des « grilles» et réglemen-
tations qui réduisent au chômage les candidats peu quali-
fiés, ou à la retraite les plus expérimentés? D'organiser et
financer volontairement des organismes de prévoyance, au
lieu de perpétuer des monstres administratifs à la gestion
décevante?

230
Sept axiomes en euise d'épiloeue

Ne pas violenter la nature, car le choc en retour est propor-


tionnel à l'offense. On détruit des choses ou des êtres, et ils vous
manquent; on contraint des humains, et ils s'insurgent ou se
dérobent.

Ne pas chercher l'omnipotence, car l'omniscience n'existe


pas. Rapprocher au contraire, autant que faire se peut, les quatre
niveaux de l'action: information, décision, exécution, respon-
sabilité.

Ne pas se priver de la tradition, car c'est désorienter la


coopération. S'il faut innover, s'assurer d'abord que le change-
ment est compris et admis sur le chantier.

Ne pas sacraliser les routines, car le contexte changé peut les


avoir rendues inadéquates. Renforcer les composantes intellec-
tuelles (lucidité) et morales (finalité) des comportements, qu'il
s'agisse de direction ou d'exécution.

Ne pas faire les métiers d'autrui, car on les fait mal et on ne


fait plus le sien. Légiférer, gouverner, juger ont d'autres critères
que produire, échanger, investir.

Ne pas réglementer à vide, car le pouvoir s'y discrédite. Au


regard de tout ce qui peut se conclure sur un marché, se borner
à informer au maximum, et empêcher de nuire.

Ne pas donner carte blanche, car c'est couvrir d'avance l'ar-


bitraire. Quand l'instauration d'un pouvoir s'avère indispen-
sable, rendre strictes les règles du contrôle par les assujettis.

Ces axiomes à respecter en vue d'une société libre ne sont


que des règles de sagesse, sous son aspect de prudence poli-
tique.

231
TABLE DES MATIÈRES

Préface ............................................................................................... 7
Présentation .................................................................................... Il

Introduction ........................................ '" ......................................... 17


Chapitre 1 - Problèmes et objectifs ................................................. 19
Chapitre II - L'objet de l'étude ...................................................... 25
Chapitre III - Comment tout a commencé .................................... 33

Première partie - Une économie de services mutuels ................. 43


Chapitre IV - Nature de la société économique ........................... 47
Chapitre V - Le rôle de la monnaie commune dans une
économie d'échange ................................................. 57
Chapitre VI - La monnaie, vecteur de la coopération
économique mondiale .......................... '" .......... '" .... 65
Chapitre VII - Les moyens de paiement supplétifs de la
monnaie réelle .......................................................... 77
Chapitre VIII - Le binôme fondamental: initiative et
coopération ................... '" ......................................... 83

Deuxième partie - L'État et l'entreprise ...................................... 93


Chapitre IX - L'État, structure sociale et agent économique ..... 95
Chapitre X - Légitimité du profit et du commandement
d'entreprise ............................................................ 107
Chapitre XI - Les maladies du marché libre .............................. 121
Chapitre XII - Le marché et les inégalités sociales .................... 131
Vivre libres

Troisième partie - Un droit humain des Nations ...................... 139


Chapi tre XIII - La paix sera-t-elle enfin perpétuelle? .............. 145
Chapitre XIV - La question de la souveraineté .......................... 155
Chapitre XV - La prévoyance collective ..................................... 165
Chapitre XVI - Le problème des déséquilibres .......................... 173
Chapitre XVII - L'effritement de la liberté ................................ 181
Chapitre XVIII - La porte étroite du droit ................................. 191

Quatrième partie - Ouvrir des routes de liberté ...................... 201


Chapitre XIX - Rebâtir sur des caractères ................................. 203
Chapitre XX - La clé de voûte: la responsabilité ...................... 215

Sept axiomes en guise d'épilogue ................................................ 231


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Mort. La souffrance et l'accompagnement des mourants
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du Subud
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Tsahal dans la Première Guerre mondiale
Michel Mouillot - Un complot en Provence
Jean-Pierre Thiollet - Le Chevallier à découvert. Portrait
vérité par son ex-conseiller