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Salut à toutes et à tous !

Je suis ravi de vous retrouver pour ce nouvel épisode qui, comme


d’habitude, arrive en retard ! Vous avez sûrement remarqué que cette année, le rythme de
publication a été, comment dire, assez irrégulier… Je pense publier un épisode fin décembre pour
faire le bilan de cette année 2020. Il me semble que je faisais ça, au début du podcast. Je faisais le
bilan, j’annonçais mes plans pour l’année suivante, je donnais des conseils de productivité. C’est
drôle, quand je vois le titre de certains anciens épisodes, je me demande si c’est vraiment moi qui
l’ai fait. Parce que moi, cette année, je suis tout sauf productif. Je suis devenu le champion de la
procrastination ! Heureusement, je me suis trouvé quelques bonnes excuses, je vous en parlerai dans
cet épisode bilan dans quelques semaines.
[00:01:12] Mais je peux déjà vous dire que la meilleure de ces excuses pour justifier ma
procrastination, c’est évidemment le covid ! Alors, bon, j’ai pas de chance, je suis pas tombé
malade. Si j’étais tombé malade, j’aurais pu être en arrêt maladie pendant quelques semaines et
rester au lit sans culpabiliser. Ah oui, «être en arrêt maladie», c’est l’expression officielle qu’on
utilise en entreprise quand un employé est malade et qu’il ne vient pas au travail. «Un arrêt», vous
savez, c’est une pause, un stop, comme «un arrêt de bus» par exemple. Bref, je plaisante bien sûr.
J’ai beaucoup chance de ne pas être tombé malade, je touche du bois pour que ça continue. Et
comme je le répète à chaque nouvel épisode cette année, j’espère que vous et vos proches êtes aussi
en bonne santé.
[00:02:08] Aujourd’hui, après les mois qu’on a passés en confinement, on se rend compte que le
covid ne représente pas seulement un risque sanitaire. C’est aussi un risque pour notre santé
mentale. Des experts du très sérieux British Medical Journal estiment que l’impact mental de la
pandémie va probablement durer plus longtemps que son impact sanitaire.
[00:02:32] Alors, je sais, je vous avais promis de ne pas faire d’épisode sur le covid. Mais comme
j’hésitais entre plusieurs sujets, je vous ai envoyé un petit sondage par email et vous avez choisi
celui-ci. Et je vous comprends. J’imagine que vous avez peut-être remarqué quelques changements
qui vous inquiètent. Peut-être que certains d’entre vous ont des idées noires. «Avoir des idées
noires», c’est une expression pour dire «être déprimé», «être démoralisé». Peut-être que vous
n’avez pas d’énergie, que vous avez envie de dormir tout le temps. Et même sans parler de
symptômes aussi extrêmes, peut-être que vous avez des problèmes de concentration, une baisse de
motivation. Ou peut-être tout simplement que vous avez peur, peur pour votre santé, peur pour vos
proches, peur pour l’avenir.
[00:03:24] Ce sont des problèmes qui nous touchent toutes et tous, donc je comprends que vous
ayez choisi ce sujet. Et vous avez raison, c’est important d’en parler. Vous allez voir que si vous
avez ce genre de problème en ce moment, vous n’êtes pas les seuls et qu’il existe des solutions.
Alors j’espère que cet épisode vous aidera à mieux comprendre vos émotions ou réactions pendant
le confinement, et surtout à prendre soin de votre santé mentale jusqu’à la fin de cette pandémie.
Ah oui et puis, accessoirement, on va faire un peu de français ! On va apprendre du vocabulaire
très utile, par exemple sur les émotions.
[00:04:04] En plus, j’étais assez content que vous choisissiez le sujet parce que je déteste prendre
des décisions donc ça me facilite la vie quand vous le faites à ma place ! Du coup, je pense
continuer d’organiser des sondages régulièrement. Si vous voulez y participer, il faut vous inscrire à
la liste email sur innerfrench.com.
[00:04:25] Avant de commencer, je voudrais avoir une pensée pour les personnes qui sont mortes
du covid. Elles sont déjà plus d’un million quatre cent mille. C’est facile d’oublier que derrière ces
chiffres, il y a des individus. D’ailleurs, j’imagine que parmi vous, certains ont perdu une personne
chère à cause de la maladie. Donc même si on va se concentrer sur les effets psychologiques du
covid dans cet épisode, n’oublions pas qu’il faut d’abord et surtout prévenir le risque sanitaire en
portant un masque, en respectant les gestes-barrières, la distanciation sociale et en se lavant les
mains régulièrement.
[00:05:15] À l’école, quand on étudiait un évènement historique, par exemple une guerre, je me
demandais toujours pourquoi les habitants n’avaient pas fui leur pays avant le début du conflit. Je
me disais : «Mais, c’était évident qu’une guerre approchait ! Pourquoi les gens sont restés chez eux
à attendre les bombardements au lieu de quitter le pays ?» Ma conclusion, c’était qu’à l’époque de
ces guerres, par exemple la 1ère et la 2nde guerres mondiales, les gens avaient un moins bon accès à
l’information que nous aujourd’hui.
[00:05:50] Mais maintenant que j’ai vécu une pandémie mondiale, je comprends que c’est loin
d’être si évident.
[00:05:55] Déjà, quand on vit ce genre d’évènement, on ne voit pas les choses aussi clairement que
quand les historiens l’analysent ensuite ! On ne sait pas vraiment quand ni comment il commence.
Même dans le cas d’une guerre, il y a une déclaration de guerre avec une date officielle, mais les
causes qui ont conduit à ce conflit sont bien plus anciennes. Donc les historiens définissent les dates
de ces évènements de manière disons, symbolique, mais, en réalité, pour les personnes qui les ont
vécus, qui ont vécu ces évènements, le début et la fin ne sont pas aussi clairement établis. Par
exemple, avec le covid, il est impossible de dire quand le virus a vraiment commencé à se propager.
Le consensus scientifique était de dire que la pandémie avait démarré à Wuhan en Chine en
décembre 2019. Mais depuis, il y a d’autres experts qui ont trouvé des traces du virus en Espagne,
en Italie et en France plusieurs mois avant cette date.
[00:07:04] Ensuite, et c’est ça, le plus important, quand on vit un évènement comme celui-ci, on
met du temps à réaliser ce qui est en train de se passer. D’ailleurs, notre première réaction, c’est
souvent le déni. On refuse de croire ce qui nous arrive. On est tellement ancrés dans notre vie
quotidienne, absorbés par nos habitudes et nos petits problèmes, qu’on n’est pas en mesure
d’imaginer un tel bouleversement. Au début, on a cru que le covid resterait à Wuhan. Et puis,
quand le virus a commencé à se propager dans d’autres régions chinoises, on est restés convaincus
qu’il n’irait pas plus loin. Bah oui, normal, on s’est dit : le covid n’a pas de passeport donc il ne
passera pas les frontières de la Chine… Ah oui, petite précision. Quand je dis «on», ici, je fais
référence aux responsables politiques et à certains médias des pays occidentaux, en Europe et en
Amérique. Je ne sais pas exactement comment les gouvernements d’autres pays ont réagi.
[00:08:09] En France, par exemple, le 6 mars, le Président Emmanuel Macron et sa femme sont
allés voir une pièce de théâtre. Le 6 mars, il y avait déjà des dizaines de décès liés au covid en
France. Notre voisin, l’Italie, était dans une situation critique. Emmanuel Macron lui-même avait
déclaré quelques jours plus tôt qu’une épidémie était en train d’arriver et qu’elle pourrait durer des
semaines voire des mois. Malgré tout, ce vendredi-là, il est allé au théâtre et il a écrit sur Twitter
«La vie continue. Il n’y a aucune raison, mis à part pour les populations fragilisées, de modifier
nos habitudes de sortie.» Quelques jours après cette déclaration, Emmanuel Macron et son
gouvernement ont décidé de confiner tout le pays.
[00:09:00] Évidemment, le Président Macron n’est pas un cas isolé. Il y a d’autres responsables
politiques qui sont allés bien plus loin dans leur déni des dangers du covid. D’ailleurs, ils sont
souvent tombés malades peu de temps après…
[00:09:14] Mais quand on voit que même nos dirigeants, des gens qui sont entourés des meilleurs
experts, quand on voit que même ces personnes attendent d’être dos au mur pour réagir, comment
voulez-vous que les citoyens prennent ce virus au sérieux ? Ah oui, là j’ai utilisé l’expression «être
dos au mur». C’est une expression assez universelle, c’est exactement la même en anglais. Quand
vous êtes «dos au mur», vous êtes forcés d’agir, vous n’avez plus d’autres choix, vous ne pouvez
plus reculer. Certains dirigeants politiques ont attendu que leur pays soit dos au mur avant de
prendre des mesures pour ralentir la pandémie. Bon, dans le cas d’Emmanuel Macron, c’était peut-
être parce qu’il y avait des élections municipales la semaine suivante et qu’il voulait convaincre les
Français qu’ils pouvaient sortir sans danger pour aller voter. Bref, que ce soit par manque de
lucidité ou par cynisme, cette sortie au théâtre n’était pas une bonne idée.
[00:10:17] Mais bon, on ne va pas faire de politique. Certains auditeurs trouvent déjà que j’en parle
trop souvent ! Et c’est facile de jeter la pierre à nos dirigeants, mais moi aussi, je suis tombé dans
le piège du déni. J’ai vu ce qui se passait en Chine. J’ai vu à quelle vitesse le virus se propageait en
Italie, en Espagne et en France. Mais je me disais : «Oh, en Pologne, il y a moins d’habitants et de
touristes, la situation ne va pas être aussi catastrophique.» Évidemment, une semaine plus tard, le
gouvernement polonais a lui aussi décrété un confinement général. Et c’est seulement à ce moment-
là que j’ai eu un électrochoc, que j’ai compris. Moi qui me considère comme quelqu’un d’assez
rationnel et de très intelligent, eh bien là, j’ai eu la preuve du contraire. Jusqu’au dernier moment,
j’étais convaincu que ma vie ne serait pas affectée par le covid.
[00:11:16] Donc voilà, ça, ce n’est pas vraiment un effet psychologique du confinement, mais plutôt
une chose dont j’ai pris conscience grâce à cet évènement : notre capacité à nier un danger qui nous
menace.
[00:11:26] Évidemment, ça dépend des personnes. Je suis sûr que certains d’entre vous ont pris la
menace du covid très au sérieux dès les premiers signes et que vous vous y êtes mieux préparés que
moi. On a tous vu ces gens qui achetaient des caddies entiers de papier toilette avant le
confinement. Bon, ça non plus, ce n’était pas toujours rationnel. Mais au moins, maintenant, ils ont
du papier toilette pour les trois prochaines années !
[00:11:53] Bref, quand les gens ont commencé à être obligés de se confiner, le déni a fait place à la
peur. Vu que les gouvernements prenaient des mesures aussi drastiques, on a compris que ce virus
n’était pas comme les autres. On a commencé à avoir peur pour notre santé et pour celle de nos
proches. Chaque jour dans les médias, on voyait le nombre de morts qui augmentait de plus en plus
vite. On recevait des informations contradictoires sur le taux de mortalité du virus. On voyait les
hôpitaux qui n’avaient pas assez de lits de réanimation pour tous les malades, les médecins obligés
de choisir qui sauver et qui laisser dans le couloir. C’est à ce moment-là qu’Emmanuel Macron a
annoncé aux Français : «nous sommes en guerre».
[00:12:47] Alors, quel impact le choc du covid a-t-il sur notre santé mentale ?
[00:12:52] En mars, la prestigieuse revue médicale The Lancet a publié une synthèse de 24 études
menées dans 10 pays différents au moment des épidémies du Sras, d’Ebola et du H1N1. Dans cette
synthèse, on peut lire que le confinement déclenche une augmentation des dépressions et du stress
post-traumatique, autrement dit le stress provoqué par un évènement traumatisant, comme le décès
d’un proche par exemple. La synthèse indique aussi que certains facteurs favorisent l’apparition de
ces troubles psychologiques, par exemple la durée du confinement, le manque de clarté dans la
communication des responsables politiques, la peur pour soi ou pour ses proches, mais aussi la
précarité économique.
[00:13:48] Mais, ces conclusions, elles concernaient d’autres épidémies. Alors, est-ce qu’on a
observé la même chose avec le covid ?
[00:13:56] Eh bien, oui. À présent, on a pas mal de données qui confirment ça. Par exemple,
l’institution Santé publique France a lancé une étude dès le début du confinement, mi-mars, pour
suivre l’évolution psychologique des Françaises et des Français. Et sans grande surprise, ses
conclusions corroborent celles de la synthèse publiée dans The Lancet.
[00:14:22] Pendant les deux premières semaines du confinement, mes compatriotes étaient en état
de choc. Les troubles psychologiques ont augmenté de manière significative. Par exemple, le
nombre de personnes en état de dépression a doublé. Habituellement, le taux de personnes en
dépression est d’environ 10%. Mais au début du confinement, il est passé à quasiment 20%.
[00:14:46] Aux États-Unis, des médecins de l’Université de Boston ont publié une étude dans le
Journal of the American Medical Association, une étude qui a été menée entre le 31 mars et le 14
avril, et leurs conclusions étaient encore plus alarmantes. Dans ces études, ils ont observé que les
symptômes de dépression chez les adultes ont triplé ! Ils sont passés de 8,5% à 27,8%. Même après
les attentats du 11 septembre, ce taux n’était pas aussi élevé (à l’époque, il avait «seulement»
doublé).
[00:15:28] Ces études confirment aussi la conclusion de la synthèse du Lancet à propos du facteur
économique. Avoir des difficultés financières favorise l’anxiété en période de confinement. De
nombreuses personnes ont perdu leur emploi à cause du covid, d’autres se sont retrouvées en
chômage partiel. Le chômage partiel, c’est quand une entreprise réduit les heures de travail de ses
salariés. C’est mieux que de perdre son travail mais ça représente quand même une baisse de
revenus significative pour ces employés.
[00:16:04] Et en plus, ce sont les personnes qui étaient déjà dans une situation économique précaire
qui ont été le plus contaminées par le covid. Déjà, parce qu’elles exercent souvent une profession
qui ne peut pas être faite en télétravail, autrement dit à distance, en restant à la maison. Par
exemple les caissières, les livreurs, les ouvriers dans les usines etc. Ce sont des métiers pour
lesquels il faut être présent physiquement. Donc tous ces gens étaient en première ligne sur le
champ de bataille. Et en plus, comme ils vivent dans des quartiers avec une forte densité de
population, dans des petits appartements, ça augmente encore le risque de contamination.
[00:16:47] En France, une étude de l’Inserm (l’Institut national de la santé et de la recherche
médicale) a montré que les familles précaires ont été plus souvent contaminées par le virus et que
leur situation économique s’est encore plus dégradée. Aux États-Unis, les médecins de l’Université
de Boston ont observé le même phénomène. Dans l’étude que j’ai citée précédemment, on peut voir
que 50% des personnes ayant moins de 5 000 dollars d’épargne présentaient des symptômes
dépressifs. Autrement dit, la moitié des personnes qui avaient moins de 5 000 dollars d’économies
sur leur compte en banque avaient des symptômes dépressifs. Vous vous rendez compte ? La
moitié ! C’est vraiment énorme. Bon, je ne vais pas rentrer dans les détails des symptômes
dépressifs, de ce qu’est une dépression etc. Ça pourrait faire l’objet d’un épisode entier. Mais
comme d’habitude, je mettrai le lien vers cette étude et toutes les autres références sur la page de
l’épisode sur innerfrench.com.
[00:17:57] Un autre facteur aggravant qui était cité par la synthèse publiée dans The Lancet, c’était
la durée du confinement. Pour les épidémies étudiées précédemment, le confinement n’avait duré
que quelques semaines. Donc avec le covid, quand les gouvernements ont décidé de confiner leurs
citoyens pour plusieurs mois, les experts ont commencé à s’inquiéter.
[00:18:22] Au début, certaines personnes se sont réjouies du confinement. Ah oui, «se réjouir de
quelque chose», ça signifie «être content de quelque chose». Certaines personnes se sont réjouies
de pouvoir travailler tranquillement à la maison, de ne plus perdre de temps dans les transports.
Elles se sont dit qu’elles allaient pouvoir commencer un nouveau hobby ou redécorer leur
appartement. Bref, elles ont vécu ça un peu comme un jeu. Elles ont eu l’impression qu’on leur
accordait des vacances à la maison.
[00:18:54] Je vous avoue que c’était mon cas. Je fais partie des privilégiés qui travaillent à la
maison et qui n’ont pas perdu d’argent à cause du covid. Comme ma famille et la plupart de mes
amis vivent dans un autre pays, j’ai déjà l’habitude de leur parler principalement par internet. Le
seul changement avec le confinement, c’était que ça me donnait une bonne excuse pour ne plus aller
à la salle de sport. Du coup, je me suis dit que j’aurais plus de temps pour faire des podcasts et des
vidéos, ou pour apprendre à jouer du piano !
[00:19:28] Mais au bout de deux semaines, je me suis rendu compte que même en ayant plus de
temps, j’étais beaucoup moins productif. Je suis tombé dans une sorte de léthargie. J’avais de plus
en plus de mal à me concentrer. Je ne trouvais pas l’énergie d’enregistrer une vidéo, de faire des
choses créatives. À la place, je passais mes journées à corriger des petits détails sur mon site ou à
mettre à jour des exercices dans mes cours, des choses qui ne demandaient pas beaucoup d’efforts.
Je passais aussi plus de temps à suivre l’actualité, à regarder le nombre de morts. J’étais pris dans
une boulimie médiatique alors qu’en temps normal, je suis assez peu l’actualité. Bref,
progressivement, j’ai compris que ce confinement affectait mon bien-être mental plus que je ne
l’aurais soupçonné.
[00:20:10] En France, il y a un psychiatre et professeur qui s’est intéressé de près à cette question. Il
s’appelle Nicolas Franck et il vient de publier un essai intitulé Covid-19 et détresse psychologique :
2020, l’odyssée du confinement. Nicolas Franck dit qu’aujourd’hui, peu de Français sont encore
terrorisés par ce virus. Ce qui les dérange vraiment, c’est le confinement imposé par l’État ,la
privation de liberté. Pendant plusieurs mois cette année, les Français devaient avoir une
autorisation pour sortir de chez eux, et ils n’avaient pas le droit d’aller à plus d’un kilomètre de leur
domicile. Donc c’était assez stricte (mais moins que dans d’autres pays comme la Chine, je sais).
[00:21:08] On vit à une époque où on a l’impression de pouvoir tout faire sans sortir de chez soi. On
peut travailler, se faire livrer à manger, acheter tout ce qu’on veut sur internet et le recevoir deux
jours plus tard. On a accès à une quantité illimitée de divertissement : des films, des séries, des
livres, des jeux vidéo. Alors, pourquoi ressent-on un tel mal être quand on est confiné ?
[00:21:32] Selon les experts, un des aspects les plus difficiles à vivre, c’est l’incertitude. On ne sait
pas combien de temps cette situation va durer. Est-ce une question de semaines, de mois ou
d’années ? Et après le covid-19, est-ce qu’il y aura d’autres virus semblables qui apparaîtront
chaque année ? Est-ce que le confinement va devenir une partie intégrante de nos vies ?
[00:21:57] Sur Brut, un média que je vous recommande souvent, il y a une interview très
intéressante de Sébastien Bohler qui est journaliste et rédacteur en chef de la revue Cerveau &
Psycho. Je vous propose d’en écouter un extrait :
«L’incertitude est quelque chose de très difficilement gérable par le système nerveux humain. L’être
humain est câblé pour essayer de maîtriser son environnement. […] Nous aimons savoir ce qui va
arriver et le contrôler. Mais là, nous ne contrôlons plus rien. […] L’incertitude libère des hormones
de stress, elle crée une angoisse, parfois une angoisse existentielle.»
[00:22:32] En France, comme dans beaucoup d’autres pays, il y a eu plusieurs phases de
confinement. Une première phase de deux mois, de mi mars à mi mai, puis un deuxième
confinement qui a commencé fin octobre et qui devrait durer jusqu’à mi décembre.
[00:22:50] Pendant le 1er confinement, on s’est serré les coudes, autrement dit on s’est aidés les uns
les autres. Je crois que j’ai déjà utilisé cette expression dans un autre épisode : se serrer les coudes,
s’aider mutuellement. On s’est dit : «d’accord, c’est la guerre, il faut qu’on soit solidaires si on veut
vaincre ce virus.» On s’est adaptés, on a commencé le télétravail, on a mis en place des règles pour
protéger les personnes âgées et les personnes à risques. On en a profité pour prendre des nouvelles
d’amis à qui on n’avait pas parlé depuis longtemps. On a organisé des soirées sur Skype et sur
Zoom. On a commencé un cours en ligne ou on s’est acheté une console de jeux pour se changer
les idées. Bref, on a vécu ça comme un défi à relever.
[00:23:39] Mais à l’époque, on croyait qu’un seul confinement suffirait. On pensait qu’en sacrifiant
notre liberté pendant quelques semaines, on viendrait à bout du virus. Ah oui, «venir à bout de
quelque chose», ça aussi, c’est une bonne expression, ça signifie «vaincre», «battre». Pendant le
1er confinement, on pensait qu’on viendrait à bout du covid rapidement.
[00:24:04] Alors, être confinés une 2ème fois, ça a été un coup dur pour le moral des Français.
Vous savez peut-être que mes compatriotes sont très attachés à leur liberté. Ils n’aiment pas qu’on
leur dise quoi faire. Alors forcément, ils vivent très mal le fait que l’État leur interdise de sortir de
chez eux, d’aller au restaurant ou de partir en vacances. Maintenant, quand je demande à mes
proches si ça va, certains me répondent «Non, pas trop.» Et ça me fait bizarre. D’habitude, les
gens répondent automatiquement : «ça va et toi ?». Mais en ce moment, non. En ce moment, ils
n’ont pas le moral. Et je suis sûr que pour une fois, ce n’est pas une spécificité française, même si
on a la réputation d’être les champions du monde du pessimisme.
[00:24:54] Maintenant, il y a moins ce côté «effort de guerre». Certaines personnes se demandent
même si le confinement a été utile, si ça valait vraiment la peine de faire ces sacrifices.
Évidemment, oui, il y a plusieurs études qui ont montré que les mesures de confinement ont permis
de sauver des dizaines de milliers de vies. C’est un choix que nos sociétés ont fait. Nous avons
choisi de sacrifier un peu de liberté pour sauver des vies. Personnellement, je pense que ça en valait
la peine.
[00:25:24] Dans tous les cas, on sait à présent que la bataille est loin d’être gagnée et qu’elle va
durer plus longtemps que prévu. Même avec l’espoir des vaccins qui arrivent, la vie ne semble pas
prête de revenir à la normale. D’ailleurs, on ne sait pas si après le covid, tout sera exactement
comme avant.
[00:25:42] Mais ça, c’est un autre sujet. Ici, je voulais simplement souligner l’effet que cette
incertitude produit sur notre santé mentale. C’est une source de stress et d’anxiété, notamment pour
les jeunes. Quand on est jeune, on se pose beaucoup de questions sur son avenir. On se demande
quelles études on aimerait faire. Si on est étudiant, on se demande quel métier on pourra trouver
après nos études. Alors dans un contexte aussi incertain que maintenant, comment imaginer son
futur, comment faire des plans pour l’avenir ?
[00:26:16] Mais le confinement a aussi d’autres effets sur notre cerveau, notamment un auquel je
n’avais pas du tout pensé. Encore une fois, j’ai appris ça grâce à l’interview de Sébastien Bohler.
Écoutez bien la suite si vous aussi, vous n’êtes pas très productifs depuis le début du confinement.
Ça va vous intéresser.
[00:26:33] En ce moment, beaucoup de nos désirs sont bridés, autrement dit, ils sont restreints. Par
exemple, notre désir de socialisation, de manger au restaurant avec des amis ou de parler avec nos
collègues à la machine à café. On ne peut plus se déplacer librement, en tous cas dans les pays qui
sont confinés. Et, réfréner tous ces désirs, ça demande des efforts à notre cerveau, en particulier à
notre cortex préfrontal, là où on trouve les fonctions comme la volonté, le contrôle de soi. Comme
ça consomme beaucoup d’énergie, eh bien on a moins de force pour contrôler nos autres désirs.
Alors, au bout d’un moment, on craque. On se laisse aller à des plaisirs sans aucune limite. Par
exemple, on fait une orgie de nourriture grasse, on regarde des séries toute la nuit… Donc voilà, si
vous avez du mal à vous concentrer sur des projets difficiles en ce moment, c’est peut-être parce
que le confinement force trop sur votre cortex préfrontal…
[00:27:40] Mais ce qui a probablement été encore pire que l’incertitude pour notre santé mentale,
c’est l’isolement social. Je ne vous apprends rien en vous disant que l’être humain est un animal
social. Nous avons besoin d’interagir, d’être en contact avec nos semblables. Nous sommes
programmés pour coopérer. Et ça, ça s’explique par la théorie de l’évolution.
[00:28:04] Avant, pour survivre, les êtres humains étaient obligés de coopérer. Un homme seul face
à un mammouth n’avait aucune chance de survivre. Il avait forcément besoin de l’aide d’autres
membres de sa tribu pour chasser le mammouth et le manger. Donc les rapports sociaux étaient
essentiels à notre survie. Seuls les individus qui avaient ce désir de coopération pouvaient survivre
et avoir des descendants. Aujourd’hui, ça peut sembler un peu moins vital, mais ce désir de
coopération est toujours ancré dans notre cerveau.
[00:28:41] Le problème, c’est qu’à cause du confinement, on ne peut pas voir les membres de notre
famille qui ne vivent pas sous le même toit, on ne peut pas prendre de café avec nos amis ou aller à
un concert. Donc notre désir de contact social est bridé lui aussi.
[00:28:58] Malheureusement, quand on est privés de contact social, on a tendance à développer des
comportements compulsifs ou des addictions : fumer, boire de l’alcool, prendre de la drogue… On
essaye de combler ce désir de toutes les manières possibles, notamment avec des solutions qui ne
sont pas toujours bonnes pour notre santé. Là aussi, l’étude réalisée par Santé publique France a
constaté une augmentation de la consommation de substances psychoactives pendant le
confinement.
[00:29:30] On pourrait penser que les moyens de communication actuels nous permettent de
combler ce désir de contact social. C’est vrai qu’on peut appeler et voir nos proches facilement avec
notre smartphone. Mais certains experts estiment que les écrans ne comblent pas complètement
notre désir de contact social, car il manque le contact physique qui est très important lui aussi. De
nombreuses expériences ont montré que le contact physique réduit le sentiment d’anxiété, par
exemple si un proche vous tient la main ou vous embrasse. Et malheureusement, ce n’est pas
encore possible de le faire avec un smartphone.
[00:30:12] Enfin, le dernier danger lié à l’isolement social, c’est ce que certains journalistes ont
appelé «le syndrome de la cabane.» À la fin du 1er confinement, au lieu de courir dehors pour
profiter de leur liberté, certaines personnes ont préféré continuer de vivre enfermées chez elles.
Elles ont décidé de rester dans leur cocon, dans leur cabane, là où elles se sentaient en sécurité.
Donc le terme «syndrome de la cabane» est apparu pour expliquer le comportement de ces
personnes (mais attention, ce n’est pas un vrai syndrome psychiatrique, il n’y a pas encore eu
d’études sur le sujet).
[00:30:53] Je pense que c’est sûrement une question de personnalité, mais j’ai remarqué ça moi
aussi. En Pologne, le confinement était un peu moins stricte qu’en France, mais il m’est arrivé de ne
pas sortir de chez moi pendant 3 ou 4 jours. Ensuite, quand je sortais, je me sentais un peu mal. Je
ne dirais pas que j’avais peur, mais je me sentais mal à l’aise. Je regardais les gens avec un peu de
méfiance, je n’avais pas envie de parler à qui que ce soit. Et quand je rentrais chez moi après ça, je
me sentais soulagé. Parce que même si nous sommes des animaux sociaux, on peut vite devenir des
sauvages si on s’isole trop longtemps.
[00:31:34] C’est ça que je trouve dangereux. J’ai peur qu’à cause du confinement, le lien social se
brise, que les tensions entre les gens augmentent et que nos sociétés se délitent progressivement,
qu’elles tombent en morceaux. Bon, je reconnais que c’est une vision très pessimiste. Mais je
pense qu’il faut être attentif à tous ces signes, à nos réactions, et faire encore plus d’efforts pour
protéger ce lien social (tout en continuant de respecter les gestes barrières pour empêcher la
propagation du virus, bien sûr). Donc voilà, si vous êtes confinés, continuez d’appeler vos proches
régulièrement, continuez d’avoir un petit mot d’encouragement pour la caissière au supermarché,
donnez un pourboire aux livreurs pour les remercier. Bref, faisons tout ce que nous pouvons pour
rester des animaux coopératifs.
[00:32:28] Merci d’avoir écouté cet épisode jusqu’au bout et surtout, merci de l’avoir attendu
patiemment. Moi, je ne fais pas un métier essentiel comme le personnel hospitalier ou les gens qui
sont en 1ère ligne, mais si je peux vous aider à vous changer les idées de temps en temps, c’est déjà
pas mal ! Donc je vais faire tout mon possible pour ne pas vous laisser tomber et recommencer à
publier plus régulièrement. D’ici là, je vous souhaite du courage pour les semaines à venir et je vous
dis à bientôt !