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Journal « LE SOIR ECHOS », n° 254 du vendredi 13 février 2009

Le ciblage d’inflation
dans un contexte de crise (*)

Dr. Kamal El-Oualy


Economiste chercheur
Kamal.eloualy@yahoo.fr

La théorie de la politique monétaire matière de conduite de la politique


a subi, durant ces quinze dernières années, monétaire semble constituer une tendance
une refonte de ces concepts anciens et mondiale au cours de la dernière décennie
l’apparition de nouveaux soubassements notamment avec l’adhésion d’un nombre
dictés par l’émergence d’un nouveau important de pays émergents au peloton
consensus en matière de politique des pays développés ayant opté pour un
monétaire centré sur le régime du ciblage régime de ciblage d’inflation depuis le
direct de l’inflation. Ce régime, fondé début des années 1990.
essentiellement sur la prévision de
Toutefois, cette référence quasi-
l'inflation, agit comme un processus dans
unanime à un même schéma pour la
lequel l'instrument de la politique monétaire
conduite de la politique monétaire plaide
est ajusté pour garder l'inflation anticipée
pour des recherches éclairant la portée
à son niveau cible. Les cibles de maîtrise de
pratique du régime de ciblage d’inflation
l’inflation offrent ainsi un cadre de décision
dans un contexte économique mondial
qui vise à accroître la transparence et la
turbulent. Quelles enseignements doit-on
crédibilité de la politique monétaire tout en
tirer de son application du moins jusqu’à
favorisant des prises de décisions
l’éclatement la crise financière en 2008 et
économiques et financières plus judicieuses.
ces retombées économiques qui s’annoncent
Ceci étant, en faisant de l'inflation un
négatives en 2009 ?
objectif en soi, ce nouveau cadre de
politique monétaire constitue une ancre En effet, d’aucuns prétendent qu’au
alternative aux autres formes d'ancrage départ, le ciblage d’inflation a été mis en
nominal, telles que le ciblage du taux de œuvre dans une période marquée par une
change et le ciblage d’un agrégat baisse d’inflation et que cette stratégie
monétaire, qui se sont révélées de plus en devrait encore être mise à l’épreuve des
plus difficile à mettre en œuvre. faits dans un contexte plus turbulent. Il
importe de souligner qu’au cours de la
Par ailleurs, la mise en application
période 2007-2008, ce nouveau consensus
du régime de ciblage d’inflation ne peut
monétaire axé sur l’ancrage par l’inflation
être envisagée sans le respect de certains
a failli en deux phases successives :
prérequis institutionnels et techniques.
L’expérience de plusieurs pays nous - La première phase, a trait à la
enseigne également qu’un certain nombre résurgence de l’inflation au niveau mondial,
de défis méritent d’être relevés avant notamment avec la flambée des prix des
d’opter définitivement pour un tél régime. matières premières et des produits
Sur le plan pratique, ce renouveau en alimentaires. Après plus d’une décennie
d'absence, les craintes inflationnistes ont tel comportement face à une volatilité
fait leur grand retour avec la hausse des persistante de l'inflation pourrait remettre
prix du pétrole et des denrées alimentaires en cause le principe d'indépendance de la
laissaient entrevoir de nouvelles pressions banque centrale en validant l'argument
sur la chaîne des prix. La faible inflation d’A. Posen (1993) et de B.
observée jusqu’à 2007 était principalement McCallum(1996). Ces économistes se sont
due à la faiblesse des cours du pétrole et interrogés sur la nécessité de
des prix des matières premières au sens l’indépendance de la banque centrale qui
large ainsi qu'à la désinflation importée n'est pas une condition suffisante ou
liée aux faibles coûts de la main-d'œuvre nécessaire pour la stabilité des prix.
des pays émergents.
- La deuxième phase, s’explique par le
Or, dès que les prix du pétrole et fait que le risque inflationniste, longtemps
ceux des autres matières premières évoqué par plusieurs banques centrales
flambent, le cercle vertueux de la faible pour ajuster le taux d’intérêt à la hausse,
inflation des années 90 laissera place à passe au second plan notamment avec le
une résurgence de l'inflation qui risquerait ralentissement économique, dû à
de déstabiliser la croissance notamment l’éclatement de la crise financière en 2008,
avec la propagation de la flambée des et face à une conjoncture marquée par la
prix de l'alimentaire et de l'énergie sur les baisse des prix de l'énergie. Le prix du
autres postes de consommation. En effet, la baril du pétrole oscille autour de 40
flambée des cours du pétrole remonte dollars US, en janvier 2009, après avoir
effectivement au début des années 2000 atteint un pic de 147 dollars en 11 juillet
et s'est intensifiée de 2003 à 2007 2008. En effet, les risques à la hausse
notamment au cours du premier semestre pesant sur l’inflation se sont atténués. En
2008. Cette montée des prix du pétrole est contrepartie, l'intensification de la crise
la conséquence d’une augmentation financière a accru les risques pesant sur la
soutenue de la demande depuis 2000, croissance, ce qui justifie la décision des
conséquence d’une forte croissance principales banques centrales d’assouplir
économique, notamment des nations davantage leurs taux directeurs.
industrialisées d’Asie. Elle est également
Désormais, l'objectif prioritaire des
exacerbée par la dépréciation de la
banques centrales, dans le sillage d’une
valeur du dollar par rapport à l’euro.
crise financière profonde, est de relancer
Avec la résurgence de l’inflation au la croissance d’autant plus que le maintien
niveau mondial, le ciblage de l’inflation se d’un ancrage solide des anticipations
trouve dénué de toute pertinence. Les pays d’inflation. Ceci paraît très crucial en
ciblant l’inflation qui devraient faire face à période d’incertitude économique et
des taux d’inflation plus élevés notamment financière. Une banque centrale tournée
à cause de l’envolé des prix du pétrole et vers l'avenir doit faire de son mieux pour
des denrées alimentaires n’ont pas agis au anticiper l'évolution éventuelle de
moment opportun, faute d’instruments l'économie.
efficaces susceptibles de contrecarrer les
En effet, face à la réalité d'un
effets incertains de chocs exogènes. En
système financier qui s'effondre dont les
outre, du fait qu’il s’agissait en grande
retombées économiques sont désastreuses,
partie d’une inflation importée, juguler
les banques centrales ont eu recours à des
celle-ci via un ajustement des taux d’intérêt
actions concrètes, via un appui financier de
n’aurait qu’un impact fictif sur le
l’Etat, en contournant toutes formes
redressement de la tendance inflationniste
d’orthodoxie budgétaire et monétaire pour
au niveau intérieur. Le comportement
répondre à la crise. Cet état de fait ne
adopté par la plupart des banques
confirme pas l’avis de nombreux
centrales était de temporiser face à la
économistes, du moins à court terme, qui
montée de l’inflation sans penser que ceci
considèrent qu'une politique fondée sur des
pourrait être coûteux en crédibilité. Or, un
cibles d'inflation est une politique de
stabilisation de la production. (*) Cet article fait partie d'une série de
De ce qui précède, il importe de travaux effectués par l'auteur relevant de la
souligner que la mission de stabilité des macroéconomie financière, de l'économie
prix tellement prônée par les banques monétaire et du ciblage de l'inflation. Voir
centrales ne devrait pas primer sur celle de aussi :
la stabilité financière. Ces deux missions
- « Efficacité de la politique monétaire
devraient plus interférer pour une stabilité entre rhétorique et réalité » LE SOIR
globale de l’économie. D’ailleurs, faut-il le ECHOS" n° 269, 6 mars 2009
souligner, la stabilité du système financier - « La Fin des Trente Glorieuses du
est-elle conçue comme étant un des Marché » "LE SOIR ECHOS" n° 273, 13
principaux prérequis à la mise en mars 2009
application du ciblage d’inflation ? Dans
cette optique, il est difficile de connaître
avec certitude les avantages que l'on peut
attendre de l'introduction d'une stratégie
de ciblage d'inflation dans un contexte
marqué par des incertitudes et des chocs
récurrents d’offre et de demande imprévus
et qui pourraient conduire à une récession
économique et à une érosion de la
crédibilité de la politique monétaire.
Globalement, la mise en application
du régime de ciblage de l’inflation aussi
bien dans les pays développés
qu’émergents montre que son application
n’est pas sans difficulté. Il s’agit de
distinguer deux déterminants majeurs de
l’inflation. En premier lieu la volatilité des
taux de change et celle des cours des
matières premières sur le marché mondial
qui génèrent de l’inflation importée, et en
second lieu, le phénomène des incertitudes
qui augmente les risques auprès des
marchés financiers et freine par conséquent
l’investissement et donc la croissance.