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Je n’aime pas la « 3e revolution industrielle » de Jeremy Rifkin

Depuis 1975, Jeremy Rifkin, prospectiviste américain, économiste de formation, écrit des essais à succès et parcourt le monde pour donner à entendre ce qu’ils ont envie d’entendre aux décideurs, aux journalistes et aux populations avides de solutions à la triple crise actuelle. Très confortablement rémunérées par des sociétés et des gouvernements, les équipes du cabinet de prospective économique de Rifkin élaborent des Master plans pour guider des communautés locales et des régions vers une économie sans carbone. Tout cela serait parfait si les théories de Rifkin ne reposaient pas sur des assertions non fondées, des erreurs techniques, des données passées sous silence. Lors d’une conférence de Rifkin à Charleroi en décembre, la Région wallonne et son Plan Marshall ont reçu publiquement l’adoubement du conférencier. Comme d’autres régions, ailleurs en Europe. Partout, à quelques trop rares exceptions près, la presse fait écho à ses livres, que les journalistes n’ont pas eu le temps de lire, et rend compte de shows et d’interviews qui servent au conférencier à s’auto-légitimer, à créer sa légende. Je crains que les dirigeants wallons tombés sous le charme ne prennent pas la peine d’écouter les spécialistes qui les épaulent techniquement dans les cabinets et les administrations. Eux comme moi n’auront pas de mal à démontrer, calculs à l’appui, chiffres venus du terrain pour preuves, que Jeremy Rifkin vend du rêve. À 25.000 € la conférence, plus frais, à raison d’au moins 127 conférences depuis 2006. Gagner correctement sa vie n’est pas un crime. Vendre du vent peut le devenir si l’acheteur se jette dans le vide parce qu’on lui a fait croire qu’il sait voler. Le texte qui suit démontre l’inanité de 4 des 5 piliers de Jeremy Rifkin et donne quelques exemples d’erreurs manifestes relevées dans son dernier ouvrage.

Son dernier best seller
Jeremy Rifkin est né à Denver en 1945. On lui doit des ouvrages sur l’entropie, l’économie de l’hydrogène et son récent best-seller est « La troisième révolution industrielle ». En résumé, le principe qu’il propose repose sur 5 piliers : 1. Tout à l’énergie renouvelable. 2. Tous les bâtiments doivent être à « énergie positive », c’est-à-dire produire plus d’énergie qu’ils n’en consomment. 3. Tous les bâtiments doivent disposer de capacité de stockage de l’énergie (électrique) pour l’échanger au travers du réseau selon la demande. 4. Toutes ces « micro-centrales électriques » interagissent avec un contrôle décentralisé : c’est le concept du smartgrid ou réseau intelligent.

5. Les véhicules électriques ou à hydrogène sont connectés au réseau pour partager leur capacité de stockage de l’énergie. Ce principe a été adopté par l’Union européenne en 2007 et elle en a dérivé plusieurs directives que les États membres vont devoir transcrire dans leurs lois. Rifkin ayant été invité en décembre dernier par le gouvernement wallon à donner une conférence pour 25.000 €, plus frais de déplacement, la lecture de cette bible était devenue pour moi indispensable. En 380 pages, l’auteur décrit les principes de sa théorie, narre le parcours qui l’a amené avec son équipe à fréquenter les décideurs politiques du monde entier pour en convaincre certains d’adopter sa « religion ». Au fil du livre, Rifkin se dévoile comme militant contre la guerre du Viet-Nam, écologiste, marxiste, adepte de la décroissance de Nicholas Georgescu-Roegen. Ce dernier a préfacé son livre « Entropie » en 1980. Bien entendu, le constat de l’état de la planète, du déclin des énergies conventionnelles, de l’essoufflement des économies occidentales, des changements climatiques, du mauvais indicateur de développement que constitue le P.I.B. sont aujourd’hui des vérités convenues.

Pilier 1 : « Tout aux énergies renouvelables » : un truisme
Dans son premier pilier, Rifkin a entièrement raison : il faut passer aux énergies renouvelables. Mais c’est un truisme si on envisage de mettre en place le développement durable. Et ce sera mon seul point d’accord avec ses théories. Mais dès la page 62, mon front se plisse, mon scepticisme grandit suivi d’une indignation devant tant d’imposture intellectuelle. Le génie de Rifkin est de parvenir à manipuler la naïveté de grands hommes politiques européens comme Angela Merkel et de les escroquer sachant que c’est nous et les générations futures qui payerons la note. En fait, le livre jette aux yeux du lecteur des chiffres incohérents, des milliards de dollars, des GW qu’il faut parfois interpréter comme des GWh ou des GWc, des amortissements rapides jamais étayés de tout investissement dans son projet. Mais nulle part, il ne parle du coût et de la compétitivité des solutions qu’il envisage dans les 4 piliers douteux.

Pilier 2 : « Des bâtiments à énergie positive » : ne compter que sur eux revient à se priver de toute économie d’échelle
Son pilier repose sur le postulat qu’il vaut mieux produire et consommer localement que de bénéficier d’éventuelles économies d’échelle en centralisant une production et en la transportant. Dans plusieurs articles précédents, j’ai démontré que, même dans un pays aussi peu ensoleillé que la Belgique, il est rationnel d’équiper les bâtiments de panneaux photovoltaïques pour produire une partie de l’énergie qu’on consomme. Cela revient moins cher que d’acheter de l’électricité au travers du réseau à condition que celui-ci vienne en appoint en dehors des heures de production soit au moins deux heures sur trois. La technologie photovoltaïque est toujours un assemblage de panneaux individuels. Il y a donc peu d’économies d’échelle, qu’il s’agisse d’une installation individuelle de 3 kWc ou d’une installation

industrielle de 3.000 kWc. Par contre, si le coût du kWh photovoltaïque est inférieur à celui que vous achetez, de l’ordre de 0,22 € TVAC pour le particulier, il est supérieur au prix du kWh qu’un producteur fournit au réseau : environ 0,05 € HTVA. L’artifice qui consiste à stocker virtuellement sur le réseau le courant produit en excès par le mécanisme du compteur qui tourne à l’envers est dénoncé par les consommateurs à qui on présente la facture de cette utilisation gratuite du service collectif. Quand Rifkin évoque les nouvelles micro éoliennes, il ne dit pas que le prix de revient du kWh est deux à trois fois supérieur à celui du photovoltaïque. Ce courant n’a pas et n’aura jamais aucun intérêt car sa production ne bénéficie que d’une fraction du vent que peut capter une grande éolienne en altitude, à l’abri des turbulences des bâtiments. De plus, contrairement au photovoltaïque, l’investissement de l’éolien industriel bénéficie largement des économies d’échelle ce qui le rend au moins cinq fois plus compétitif que ces gadgets vendus par les marchands du temple des énergies renouvelables. Le bâtiment à énergie positive est le vieux phantasme écologique de la maison autarcique. C’est techniquement possible mais cela n’a guère plus d’intérêt que d’aller sur la lune. Je veux dire que la technique permet effectivement de produire toute son énergie, de la stocker et de la consommer toute l’année comme si vous viviez sur une île déserte mais cela revient nettement plus cher que de se connecter au réseau électrique alimenté par des centrales. Pour faire un parallèle, il ne faudrait pas idéaliser le concept de la maison « à nourriture positive », la maison qui produit plus de nourriture que ses habitants n’en consomment. Même s’il est possible d’avoir un potager varié, un poulailler, deux moutons et un cochon, de manger sa production toute l’année grâce au miracle du congélateur, la satisfaction de nos besoins serait médiocre avec une nourriture peu diversifiée au coût réel très élevé si vous comptez votre main d’œuvre à 10 € par heure. Vous devrez quand même acheter une série d’aliments au… réseau commercial pour équilibrer votre alimentation. La véritable richesse de la culture du potager n’est pas matérielle mais psychique comme l’expliquait Voltaire dans Candide. Contrairement à ce qu’affirme Rifkin, les maisons ne sont pas les meilleures centrales électriques, ce qui suppose d’ailleurs qu’on se chauffe à l’électricité. Or ce n’est pas toujours la meilleure solution, même avec une pompe à chaleur.

Pilier 3 : « Équiper les bâtiments de capacité de stockage d’énergie pour la restituer en fonction de la demande du réseau » : techniquement pas réaliste
Sans faire de grande théorie, il faut rappeler quelques fondamentaux élémentaires que Rifkin ignore ou escamote. La plupart des bâtiments sont raccordés au réseau basse tension où l’on perd quelques pourcents de l’énergie transportée par « effet Joule » (perte d’énergie sous forme de chaleur). Pour transporter l’électron sur de grandes distances, on élève la tension dans des transformateurs. Cette conversion grappille également un peu de l’énergie. Ensuite, dans les lignes à 70.000 V, par exemple, on perd entre 3,5 % et 14 % de l’énergie par 100 km selon la saturation du réseau. Tout mis dans

tout, en Belgique, on perd environ 5% entre la production et la consommation. Le coût du transport n’est donc pas nul. Dans le jargon du métier, il s’appelle le « timbre » et il s’élève à environ 0,05 €/kWh, soit le même prix que l’électricité transportée. Le reste, 0,12 € (pour arriver à un prix moyen pour le particulier de 0,22 €/kWh), est constitué de taxes, TVA et profit pour le fournisseur. Le stockage de l’électricité est affecté d’un rendement mauvais et de coûts élevés. Plusieurs technologies (volant inertiel, accumulateurs, pompage-turbinage, condensateurs, stockage à air comprimé) existent et sont d’ailleurs citées par Rifkin qui ignore superbement de les décrire. Limitons-nous à la batterie au plomb qui demeure le maître achat du stockage électrique individuel. Rappelons qu’elle ne restitue qu’environ 75 % de l’électricité introduite. Chaque fois qu’une opération de stockage-restitution est effectuée, la batterie vieillit d’un cycle. Ce n’est donc pas du tout comme un verre d’eau qu’on peut remplir et vider indéfiniment. Une batterie est comme un verre percé qui ne restituerait que 75% du liquide que vous auriez versé et qui de plus deviendrait inutilisable après un certain nombre de remplissages. Après quelques centaines de cycles, la batterie ne fonctionne plus. Elle ne stocke quasiment plus de courant et dissipe très vite la faible charge que vous lui injectez. Il faut donc la remplacer. La bonne nouvelle est qu’elle peut être recyclée quasi intégralement. Le plomb n’est donc pas détruit mais il faudra acheter une batterie neuve. Le coût d’utilisation d’une batterie compétitive entretenue avec soin – il faut vérifier le niveau d’électrolyte, ne pas la décharger trop profondément, la recharger lentement – est de 0,10 €/kWh. L’utilisation d’une batterie augmente donc le prix du courant, deux fois plus que celui du « timbre ». Imaginez alors toute la chaîne de valeur : vous produisez 1,33 kWh photovoltaïque (dont coût 0,13 €/kWh), vous la stockez dans la batterie (0,10 €/kWh) vous en restituez seulement 1 kWh (perte de 25 %) que vous transportez chez un autre consommateur (coût : 0,05 €/kWh). Celui-ci devrait donc vous payer plus de 0,28 € par kWh, sans compter de marge, de pertes de distribution, de taxe, de TVA. Passe encore pour le petit consommateur, mais le client industriel habitué à payer moins de 0,10 €/kWh HTVA n’appréciera pas de payer trois fois plus cher cette électricité « faite maison ».

Et demain ?
Le prix le plus compétitif du stockage de l’électricité est actuellement le pompage-turbinage (STEP – station de transfert d'énergie par pompage). Dans de très grandes installations qui couvrent des centaines d’hectares de bassins avec plusieurs centaines de mètres de différence d’altitude, on peut stocker le kWh pour un coût inférieur à 0,05 €/kWh avec un rendement de 75 %. Cela dépend beaucoup de la fréquence d’utilisation puisqu’il s’agit essentiellement d’investissement. C’est pour cela que le STEP convient bien pour le photovoltaïque et le nucléaire car le pompage et le turbinage s’effectuent quotidiennement. Le coût du STEP est deux fois plus bas que celui de la batterie, sans compter les frais énormes que provoquerait la gestion des micro-paiements et des pannes dans des millions de microcentrales. Les pertes du réseau basse tension ne doivent pas non plus être négligées de même que les investissements pour rendre ceux-ci bi-directionnels. Si on veut utiliser la technologie des batteries pour stocker l’électricité, c’est plus compétitif de construire des centrales de stockage reliée directement au réseau haute tension, probablement avec des accumulateurs NaS (sulfure de sodium) comme celle de Presidio, Texas http://www.enerzine.com/15/9500+une-batterie-geante-au-sodium-de-4-mw-au-texas+.html

Les batteries de ces « battery-centers » pourraient être entretenues et vérifiées méthodiquement contrairement à la poignée de batteries dispersées dans chacun des millions de ménage où il n’y a pas toujours un technicien soigneux pour en assurer la maintenance. L’idée de disperser les capacités de stockage dans les foyers casse les économies d’échelle. Elle est aussi naïve que de demander à tous les ménages de cultiver quelques légumes pour fournir la nourriture d’une région. Cela ne fonctionnerait pas bien. Les produits seraient d’une qualité très variable pour un coût prohibitif avec des problèmes logistiques complexes. Small might be beautifull but inefficient

4. « Gérer la communauté des micro-centrales par le smart grid » : comparaison n’est pas raison
Rifkin s’inspire des technologies de l’internet qui permettent de distribuer l’information sur les fibres optiques sillonnant la planète pour proposer de faire de même avec l’énergie électrique. Mais l’information codée sous forme de bits met en œuvre des courants faibles ou simplement de la lumière comme support de l’information. Par contre, le transport de l’énergie requiert une puissance sans commune mesure avec celle nécessaire pour transporter l’information d’où le jargon de « courant fort ». Celui qui ne comprend pas devrait tenter de toucher un câble électrique haute tension mais je lui conseille d’essayer d’abord avec un câble 220 volts du bout des doigts afin d’être encore en état de partager cette expérience douloureuse. Comme dit précédemment, la quantité inouïe d’électrons qu’on injecte sur les câbles en cuivre et en aluminium provoque des pertes par effet Joule de l’ordre de 5% auxquelles on ajouterait les pertes dues au stockage de 25 %, sans parler d’une série de petites pertes dans les nombreuses conversions entre les quelques volts continus aux bornes d’une batterie et les quelques centaines de milliers de volts alternatifs en haut des pylônes de nos campagnes. Pour l’information, c’est complètement différent. Vous ne vous attendez pas à ce que votre disque dur ne vous restitue que 75 % de l’information chaque fois que vous enregistrez un fichier ! Et vous ne perdez pas 5 % de l’information quand vous envoyez ce fichier par internet... Comparaison n’est pas raison. L’électronique et l’informatique dont j’ai été un des premiers passionnés dès les années 70 a pu se développer car l’information ne requiert pas une puissance déterminée pour être stockée. La loi empirique de Moore indique que les capacités de stockage doublent tous les 18 mois en utilisant la même quantité de matière et d’énergie. Quand il s’agit de stocker de l’énergie dans des batteries, la physique et la chimie donnent une limite théorique à la quantité de matière à mettre en œuvre. Cela explique pourquoi on a peu augmenté la capacité d’une batterie au plomb ces cinquante dernières années alors que cette technologie est utilisée dans un milliard de véhicules. Cela explique aussi pourquoi les progrès réalisés dans de nouvelles technologies de batteries comme les lithium-ion ne permettent de stocker que 5 fois plus d’énergie que dans une batterie au plomb du même poids… mais à un coût vingt fois plus élevé. Imaginons un hiver rigoureux, sans vent. Tous les bâtiments sont chauffés à l’électricité et demandent du courant. D’où va-t-il provenir si les batteries sont toutes vides ? Du petit malin qui produira du courant pour le vendre à prix d’or ? Que se passerait-il en cas de bug ? Un black out ?

Dans ce cas, le smart grid qui a besoin d’électricité pour fonctionner serait en panne. Comment réenclencherait-on le réseau ? Il faudrait que les millions de systèmes électroniques fragiles décentralisés possèdent leur propre backup pour fonctionner en cas de panne. Qui vérifierait que ces millions de systèmes sont tous et à tout moment opérationnels ? Pessimisme ? Que celui qui n’a jamais rencontré un problème informatique ou électronique me jette la première pierre. L’analogie avec les courants faibles et l’évolution technologique inouïe des systèmes de transport de l’information n’est hélas pas transposable aux courants forts, à la chimie et à la thermodynamique dont les rendements théoriques maximum sont balisés par les lois de Carnot. En un siècle d’engineering, les moteurs thermiques n’ont pu gagner que quelques pourcents de rendement alors que la limite à la quantité d’information qu’on peut stocker ou transporter avec une quantité donnée de matière est loin de plafonner.

5. « Les véhicules électriques ou à hydrogène partagent leur capacité de stockage de l’électricité pour augmenter la capacité du réseau » : en fait, ils ne seront pas en mesure de partager.
Rifkin se place dans un avenir incertain où les véhicules sont électriques et alimentés par batteries ou fonctionnent avec une pile à combustible alimentée à l’hydrogène. Il exclut d’emblée que le moteur thermique alimenté au méthanol de synthèse soit une possibilité pourtant aussi crédible que les deux autres. Soit. Examinons d’abord le véhicule électrique qui devrait se populariser en 2013. Au cœur du véhicule, des batteries. Chaque fois que je gare mon véhicule, celui-ci charge les batteries sur le réseau mais quand pourrait-il y restituer une partie de cette charge ? A priori, j’ai quasiment toujours besoin que les batteries soient chargées au maximum que ce soit le matin avant d’aller travailler ou le soir pour rentrer chez moi. À moins de disposer d’une immense capacité m’offrant 1.000 km d’autonomie, je ne serai pas enclin à partager une partie de ma capacité de stockage au risque de tomber moi-même en panne sèche. C’est précisément le talon d’Achille du véhicule électrique et la raison de sa tardive percée sur le marché : augmenter l’autonomie augmente le poids du véhicule et donc diminue ses performances. Cela n’aurait donc pas de sens de transporter une capacité de stockage superflue (au bénéfice du réseau) car elle diminuerait les performances du véhicule. Autant laisser cette capacité de stockage à la maison. D’autre part, les batteries sont sensibles au temps de charge et de décharge. Plus l’opération s’effectue lentement, plus elle est efficace et prolonge la vie de la batterie. Comment arbitrer entre décharge lente ou rapide sur plusieurs véhicules qui n’ont d’ailleurs pas été conçus pour stocker l’électricité du réseau mais la force motrice nécessaire à leur propulsion ? En supposant qu’une voiture consomme 0,2 kWh/km, avec un kWh stocké et restitué à 0,40 €, cela coute environ 0,08 € par kilomètre de « carburant » soit le même prix qu’une voiture classique qui consomme 5 litres/100 km à 1,6 €/litre. L’avenir du véhicule électrique semble acquis si les clients se

satisfont d’une autonomie plus faible et d’un temps de recharge plus long qu’avec un véhicule à essence. Quant à la voiture à hydrogène pour tout le monde, on devra encore attendre quelques années supplémentaires pour savoir si elle sortira un jour du domaine de la science-fiction alors que la technologie existe depuis des décennies. Deux problèmes majeurs subsistent aujourd’hui : le coût et le rendement.

Le coût
Il semblerait que le prix d’une voiture de série équipée d’une pile à combustible soit de l’ordre de 100.000 €. On peut alors y stocker une quantité suffisante d’hydrogène comprimé à 700 bars – si, si, je vous assure, c’est absolument sans danger ! – pour parcourir quelques centaines de kilomètres comme une voiture de série à 15.000 € alimentée à l’essence. Le surcoût de l’investissement est donc de 85.000 € soit, pour faire simple 0,85 € par kilomètre en supposant que le véhicule effectue 100.000 km sur sa durée de vie. Aujourd’hui, cette technologie n’est pas envisageable dès lors que la voiture électrique coûterait environ 0,08 € /km comme la voiture classique.

Le rendement du stockage par hydrogène
L’hydrogène est l’un des plus médiocres vecteurs énergétiques. Un mètre cube d’hydrogène contient trois fois moins d’énergie qu’un mètre cube de gaz naturel et 1.000 fois moins d’énergie qu’un mètre cube de pellets. La vérité, une fois encore, est dans les chiffres : Nous avons vu qu’en stockant un kWh, la batterie restitue 0,75 kWh. Supposons que la pile à combustible soit très bon marché et que nous disposions d’un kWh photovoltaïque, par exemple. Il nous faut d’abord l’utiliser pour produire de l’hydrogène par électrolyse de l’eau avec un rendement de 60 %. On oublie le coût de l’électrolyseur et de ses électrodes en platine. Ensuite, on va stocker l’hydrogène en le comprimant à 700 bars. Disons que cette opération ne coûte que 20 % de l’énergie contenue dans le gaz comprimé. Il ne reste que 60 % x 80 %=48 % d’énergie dans l’hydrogène comprimé. Enfin, ce gaz alimente la pile à combustible avec un rendement improbable de 60 %. En effet, les piles envisagées pour les voitures ont plutôt des rendements de 35 % dus à la « faible » température de fonctionnement de 300°C (n’ouvrez pas le capot !). Le rendement du stockage à l’hydrogène par cette micro-usine chimique à gaz est de 60 % x 48 % = 29 %. Ce calcul fastidieux démontre que le rendement du stockage par hydrogène est ridicule par rapport à une bonne vieille batterie au plomb. À moins que l’électricité soit gratuite et que la pile à combustible soit très bon marché par rapport à la batterie, cela n’a aucun sens économique de galvauder l’électricité en la stockant de la sorte.

Le seul avantage de la voiture à hydrogène est son autonomie par rapport à la voiture électrique mais pas par rapport à la voiture classique. En effet, nous avons vu que l’investissement renchérit le cout du kilomètre parcouru de 0,85 € par rapport à un véhicule classique sans compter le coût pour produire comprimer et transporter l’hydrogène. Plus de 85 € pour 100 km au lieu de 8 € pour la voiture à essence ou électrique, ce n’est absolument pas compétitif. Pour être plus compétitif que l’hydrogène, le carburant de synthèse devrait coûter moins de 17 € par litre. Est-ce réaliste ? Je ne connais pas la réponse aujourd’hui car il n’existe aucune demande pour produire un litre de carburant à 17 € à partir de CO2 et d’eau alors qu’un litre de pétrole hors taxe ou de biocarburant coute 0,60 € mais je suis persuadé qu’une industrie chimique produirait très facilement ce litre de carburant pour un prix de l’ordre de 2 € ou 3 €. C’est ce qui permettra sans doute de faire voler les avions dans le futur quand nous aurons épuisé le kérosène ou interdit son usage car faire voler un avion avec des batteries ou une pile à combustible, c’est aussi de la science-fiction.

Quatre piliers incohérents sur cinq ne permettent pas de bâtir une théorie solide
Le discours de Rifkin relève de l’essayisme invérifié : des chiffres sans cohérence, des prétéritions. Quelques perles. Page 63, il affirme que la société Southwest fournit pour 15.000 $ de petites éoliennes capables de fournir 25 % de la consommation d’un logement avec un amortissement de 14 ans. Cela ne veut rien dire. On ne sait pas ce que consomme un logement ni ce que coûte un kWh. On peut juste faire le calcul suivant : si on amortit 15.000 $ en 14 ans, c’est que le coût de 25 % de l’électricité consommée est de 15.000 $/14 soit 4.285 $ d’électricité par an au total. Cela paraît énorme quand on sait qu’un logement moyen en Wallonie consomme 3.500 kWh à 0,22 € soit 770 € par an. En tout cas, cette machine coûte fort cher pour produire une électricité hors de prix, si tout se passe bien. Page 70, il affirme que l’usine Général Motors Aragon à installé pour 78 millions de dollars une centrale solaire de 10 MWc amortie en 10 ans. À 7,8 $/Wc installé – le prix actuel est de 1,2 $/Wc – l’amortissement sur 10 ans n’a de sens qu’avec d’énormes subventions qui constituent une des raisons pour lesquelles le gouvernement espagnol mord la poussière. Ollé. Même avec le soleil d’Espagne, le coût du kWh produit avec un tel investissement est de 0,35 $, cinq fois le prix du kWh actuel. Toro bravo! Page 145, encore plus fort. Aucun chiffre. Juste l’affirmation, il existe aujourd’hui des éoliennes à axe vertical qui ne tournent pas (sic) pour produire de l’électricité de manière esthétique sur les immeubles de Monaco. Prix, rendement ? Page 172. Il affirme que le microcrédit de Grameen Shakti permet à des villageois de financer des « solar home systems » dans des milliers de village. Savez-vous ce qu’est le microcrédit ? Il s’agit de prêter des sommes de l’ordre de 100 € à un taux d’usurier compris entre 15 % et 25 % par an. Cela

permet de financer par exemple une machine à coudre pour une femme – l’homme aurait tôt fait de boire ce prêt – qui remboursera capital et intérêt grâce à son travail en un an ou deux. Si vous vous demandez pourquoi pratiquer un tel taux, sachez que les banques de microcrédit entrent en bourse et rendent très riches des hommes d’affaires sans scrupules du genre Mittal. Concrètement que coûte une installation solaire minimaliste de 1 kWc composée de quatre panneaux, un petit onduleur, un chargeur et une batterie ? Au moins 2.000 €. À supposer qu’elle soit remboursée en 5 ans, elle aura coûté le double avec les intérêts usuraires, 2 € par jour, soit tout le revenu du pauvre paysan. Ensuite, il sera temps de remplacer la batterie. Cinq ans plus tard, il faudra remplacer en plus l’onduleur et le chargeur. Le prix de revient du kWh serait de l’ordre de 0,40 €, le double du prix wallon. Sans commentaires. Sans qu’on lui donne ces chiffres réels, le lecteur verse une larme émue d’apprendre que le micromachin apporte la fée électricité aux plus démunis. Mais la réalité donne la rage. Page 250, il évoque une kenyane qui investit 80 $ pour acheter un petit système photovoltaïque afin de recharger son GSM et faire fonctionner 4 ampoules. Curieux. Le panneau fournit une tension de 35 volts, c’est trop pour charger un GSM qui va fondre s’il est connecté à cette tension et ce n’est pas assez pour faire fonctionner des ampoules outre le fait qu’en plein jour ce n’est pas très utile. Quant aux petites unités de biogaz alimentés au fumier bovin, aux micro-centrales électriques, et aux micro-centrales à biomasse, c’est inaccessible techniquement et financièrement aux paysans illettrés du tiers monde. Cela n’existe que dans des projets ONG qui sont le fait du prince capable de dépenser des dizaines de milliers d’euros (soit les revenus d’un siècle d’un ménage) pour qu’un prototype fonctionne quelque années puis tombe en panne sans personne qui puisse le réparer. Par ces exemples, Rifkin fait preuve d’une ignorance totale de la réalité du tiers monde, du coût réel et de l’organisation complexe à mettre en place pour allumer une ampoule dans la brousse comme nous l’avons réalisé à Bouyouye, Sénégal. www.bouyouye21.org La théorie de Rifkin inspirée du small is beautifull s’appuie sur le postulat que la connexion de microinitiatives orchestrées par l’informatique du smartgrid va permettre de se substituer aux systèmes complexes mis en place pour assurer le courant 24h/24 et 7j/7 aux consommateurs. Quand bien même cette organisation fonctionnerait – et pourquoi ne pas la mettre en œuvre dans un quartier expérimental avant d’engager des régions (Vendée, Nord-Pas de Calais, Émilie Romagne, Wallonie…) dans ce fiasco programmé – il est évident qu’en multipliant des micro-centrales dont le prix de revient du kWh est élevé, la collectivité payera au final un prix du kWh élevé. Elle s’empêchera de mettre en place les économies d’échelle de technologies renouvelables qui en bénéficient comme le grand éolien, le pompage-turbinage, la cogénération au bois ou au biogaz, la centrale électrique à la biomasse, la centrale hydroélectrique. Stop ou encore ? La réflexion de Rifkin reste enfermée de son postulat. Son système n’est pas compétitif mais il séduit les naïfs ou pire, ceux qui ont intérêt à ce qu’on suive ses plans invraisemblables.

Heureusement, la réalité sera là pour confronter les mauvaises idées à la réalité, mais il ne faudra pas se plaindre d’avoir voté pour des décideurs qui nous aurons fait perdre des centaines de milliards d’euros dans une vision chimérique basée sur des piliers de sable.