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Conference Series

Le quinzième jumelage organisé à Thessalonique


marque le terme du programme de conférences ELO
(ELO Conference Series) 2003-2004.
Ronan GIRARD,
ELO Representative

Lancé le 6 novembre 2003, par la conférence de Bruxelles « Réforme de la PAC :


opportunités entrepreneuriales dans l’UE élargie », le programme de Conférences ELO,
soutenu par la DG Elargissement, s’achève un an plus tard, avec le jumelage Grèce-
Bulgarie-Turquie-Chypre des 23 et 24 novembre 2004.
La région de l’Est Macédoine et de la Thrace est à la croisée du monde oriental et
occidental.
Jouxtant la Bulgarie et la Turquie, culturellement proche de Chypre, cette région et la ville
de Thessalonique ont accueilli l’ultime jumelage organisé dans le cadre du programme
élaboré par ELO avec l’aide de l’Union Européenne.
La rencontre était centrée sur le statut de la propriété forestière privée. Celle-ci est en
pratique inexistante en Turquie, rare et malmenée dans les trois autres pays invités. Or les
propriétaires privés démontrent aujourd’hui qu’ils sont capables, comme ils l’ont toujours
été, de gérer un patrimoine forestier de manière durable et d’innover quant à la mise en
valeur de ce patrimoine.

Quatre pays, une histoire commune.

Pourquoi les représentants des propriétaires forestiers privés de ces quatre pays ont-ils
souhaité se rencontrer sous l’égide d’ELO et en présence de M. Michalis ANGELOPOULOS,
Secrétaire Général de la région de l’Est Macédoine et de Thrace (l’équivalent d’un préfet
de région en France) ? Au-delà des avatars historiques les plus récents : coups d’Etat
militaires en Grèce et en Turquie, régime communiste en Bulgarie, partition à Chypre, ces
quatre pays partagent un passé commun : leur appartenance à l’Empire Ottoman et la
survivance de cette empreinte au travers du droit de propriété appliqué à la forêt.

En effet, dans chacun de ces pays la forêt reste une affaire d’Etat. Conformément à la
tradition juridique ottomane, la dévolution de la propriété dans l’Empire ne recouvrait pas
la même notion que dans le droit positif d’origine latine, qui analyse le droit de propriété
en termes d’usufruit, d’usus et d’abusus. La personne du Sultan se confondant avec l’Etat
et l’Etat se confondant avec son territoire, toute terre appartenait au souverain. Des
parcelles pouvaient être concédées, mais l’entière propriété n’était pas nécessairement
transmise. Par comparaison d’un point de vue libéral moderne nous pourrions dire
aujourd’hui que l’usufruit, ou encore une concession temporaire était accordée, sous
réserve de résiliation. Le souverain pouvait bien entendu revenir sur les faveurs octroyées.
L’usus et l’abusus restaient, quoi qu’il en soit, à l’Empire.

Seuls certains dignitaires, tels les pachas dans les provinces, et les congrégations
religieuses, quelle qu’était leur obédience, voire les municipalités, pouvaient se voir
accorder une propriété foncière pleine et entière. Ce n’est que le 6 juin 1858 que la
première loi permettant l’enregistrement des terres privées des sujets ottomans et des
étrangers a été promulguée. Toutefois il semble qu’elle ait surtout permis à la « Sublime

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Porte » de réaffirmer son pouvoir sur les terres sous sa domination. Les textes juridiques
subséquents ont réduit les droits des personnes privées en matière foncière et forestière. Il
faudra en effet attendre juillet 2003 pour que la loi dite « sur la Propriété » pour que les
ressortissants étrangers puissent à nouveau devenir propriétaire dans la Turquie moderne.

Mais de fait qu’aujourd’hui encore, congrégations et municipalités sont les premiers


propriétaires « privés », y compris en Bulgarie où elles ont bénéficié des restitutions post-
communistes.

Cette empreinte historique perdure. Il n’est pas surprenant de constater que l’Etat turc laïc,
héritage de Mustapha KEMAL, alias Ataturk, ait édité en 1937, 1945, 1950 et 1956 une
série de lois nationalisant les terres forestières. Les personnes privées ayant eu
l’opportunité d’acquérir en propre de quelque dignitaire, d’une congrégation ou d’une
municipalité un patrimoine foncier ont été à cette occasion expropriées. Expropriation qui
a rarement donné lieu à compensation, moins encore lorsque le propriétaire était de
nationalité étrangère.

Aujourd’hui 100% des terres forestières turques sont publiques bien que d’un point de vue
théorique la forêt privée existe. En fait ne sont privées que les parcelles qui n’ont pas
encore fait l’objet d’un recensement et n’ont donc pas encore était juridiquement
identifiées comme « forêts » pour être nationalisées.

Ainsi que le souligne la Fondation Laona pour la Conservation et la Régénération de la


Campagne Chypriote, « Les forêts, qui couvrent 19% du territoire chypriote, sont très
majoritairement publiques ». L’Administration coloniale britannique puis l’Etat chypriote
indépendant ont mis en place un cadastre et un cadre juridique permettant d’enregistrer les
droits privés portant sur les terres. La faible proportion de propriétés forestières privées
peut-être expliquée par des conditions climatiques et géographiques difficiles.

En Bulgarie une même tradition se perpétue bien que la fin du 19ème et le début du 20ème
siècle aient permis l’essor de la propriété privée dans un Etat autonome puis indépendant.
En 1946, la proclamation de la République Populaire de Bulgarie a débouché sur la
confiscation des terres et a mis un terme au programme de cadastrage engagé dans les
années 30. Les titres acquis à l’époque ottomane mais non enregistrées avant la seconde
Guerre Mondiale sont aujourd’hui presque impossible à faire reconnaître. Dans le même
temps, nombre de familles, aculées par une propagande vantant un régime communiste
éternel, ont tout simplement détruit leurs titres de propriété aujourd’hui si précieux. A
contrario, les congrégations et les municipalités, plus méthodiques, ont pu soit exhumer les
documents nécessaires, soit s’appuyer sur la coutume reconnaissant leur droit de propriété.

Le Royaume de Grèce à son indépendance s’est substitué à l’Empire Ottoman,


s’appropriant les terres, y compris celles acquises par des nationaux et des ressortissants
étrangers auprès de personnalités turques. En raison des obstacles bureaucratiques et
juridiques, seuls quelques personnages éclairés ont eu la ténacité, la lucidité et le courage
nécessaires à faire enregistrer coûte que coûte leurs droits. Ainsi, dans le Nord de la Grèce,
sur les territoires conquis sur l’Empire Ottoman au début du XXème siècle, l’Etat se
réservait néanmoins une quote-part de 20% de la propriété qui, si elle n’a pas été
immédiatement rachetée, se matérialise aujourd’hui par une taxe supplémentaire de 20%
sur les revenus forestiers.

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De fait, si l’on exclu les communes et les églises, le patrimoine forestier privé ne dépasse
jamais 7 à 8% de l’ensemble des forêts dans aucun des quatre pays.

Quelles forêts pour quel rendement ?

La qualification de « forêt », malgré une législation spécifique, reste floue, notamment en


Grèce et en Turquie. La loi turque de 1937, plusieurs fois amendée, définit la forêt comme
« plusieurs arbres ou buissons poussant naturellement ou plantés par l’homme ». Elle en
exclut les haies, les parcs, les espèces domestiques et les maquis. Cette liste a été d’ailleurs
élargie en 1956 sans pour autant réduire dans les faits la surface de la forêt publique.
En effet, la qualification de forêt est d’abord légale plus que botanique et concerne des
terres qui ne portent souvent pas ou peu d’arbres.

La forêt étant domaine étatique en Turquie, toute terre juridiquement qualifiée comme
forestière est par définition publique, quelle que soit la réalité du terrain. Certains
propriétaires, dont les titres ont été reconnus par les instances judiciaires turques, n’ont
néanmoins pas pu rentrer en possession de leurs parcelles. Leurs terres, qualifiées de
forestières, ont été immédiatement nationalisées, malgré une qualification sujette à
controverse.

En Grèce, plus de 50% des terres dites forestières sont en réalité des pâtures accessibles
aux éleveurs locaux d’ovins et de caprins. Le pâturage empêche d’ailleurs la régénération
naturelle des arbres. En conséquence, sur 6,4 millions d’hectares de terres dites forestières,
seules 3,1 millions sont effectivement des forêts.

La tradition accorde à ces éleveurs, bien souvent démunis de toute terre, le droit de pacage
dans les forêts communales et publiques et par extension dans les forêts privés, sans
aucune contrepartie. Pour les forêts publiques qui sont gérées sans souci de rentabilité, la
tradition est sans incidence économique. Il n’en est pas de même pour la forêt privée dont
la régénération naturelle est endommagée et dont les arbres subissent broutage des
bourgeons et écorçage.

A Chypre la qualification de « forêt » est conforme à celle utilisée par la FAO ; le droit
public ne concerne que les forêts étatiques. Les zones forestières sont essentiellement en
zone peu accessible. Elle ne représente pas un enjeu économique important et reste sous le
contrôle étatique. La propriété privée est principalement représentée dans les plaines
côtières qui comptent peu d’arbres, sinon des vergers qui ne peuvent être assimilés à la
forêt.

La Bulgarie enfin, influencée par son double héritage ottoman et soviétique, conserve une
forêt publique mais n’en a plus forcément les moyens. Le pays était auparavant reconnu
pour la formation de ses ingénieurs forestiers et la qualité de ses futaies. La situation est
aujourd’hui paradoxale car si le gouvernement souhaite conserver la maîtrise de la forêt,
elle n’a plus les moyens d’y attribuer les équipes et les budgets nécessaires. 80% des forêts
appartiennent à l’Etat.

La forêt publique, dans chacun de ces quatre pays, est une survivance plus que le fruit
d’une décision en faveur d’une gestion optimalisée. Elle ne répond pas aux impératifs

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économiques et de protection de l’environnement qui sont ceux de l’Union Européenne du


21ème siècle. Sa gestion durable n’est pas assurée puisqu’elle n’est pas une priorité
politique, sinon en terme de maîtrise du sol, ce qui ne suffit pas à faire une politique
forestière. Le maintien de l’activité humaine et la protection du patrimoine naturel ne sont
pas assurés. L’exemple chypriote est sans doute une exception dans la mesure où l’activité
forestière est rendue difficile par la géographie montagneuse et le climat. Néanmoins il
n’est pas irréaliste de penser que, même dans ce cas, une exploitation multifonctionnelle
(foresterie, tourisme, agriculture, pêche, chasse, …) permettrait d’améliorer les conditions
de gestion. Le secteur privé apparaît en matière de rationalisation de gestion, comme un
catalyseur.

Pour les propriétaires privés, une seule option : faire reconnaître leur crédibilité.

Le jumelage organisé à Thessalonique s’est déroulé à Kastania propriété forestière à


l’ouest de la ville. Le choix de l’endroit était bien sûr symbolique. Sur 1700 hectares, ses
gestionnaires parviennent à maintenir une activité tout en conservant la biodiversité.
L’essence dominante est à 75% le chêne hongrois (Quercus frainetto), exploitée par
rotation d’une vingtaine d’années. De larges zones de réserve avec des rotations plus
longues sont également prévues. Selon une étude menée par l’université de Thessalonique
cette forêt recèle 17 autres espèces d’arbre dont l’orme, et une grande biodiversité animale.

Elle est actuellement exploitée pour la fabrication du charbon de bois et pour le bois de
chauffage, sans aucune subvention. Cette situation est la résultante de la volonté de
conserver une certaine liberté, certes encadrée et d’une obligation, dans la mesure où l’Etat
est pratiquement le seul bénéficiaire des aides européennes. En effet, il représente 85% des
surfaces forestières.

Constater et analyser les défauts de systèmes publics défaillants n’est pas suffisant. Une
étude n’a de sens que si elle débouche sur l’action. Il est impératif que les propriétaires
fonciers soient reconnus par les autorités nationales comme des partenaires
économiquement et environnementalement responsables, disposant de droits réels sur leurs
terres.

C’est un objectif qui doit conduire les Etats, notamment en Bulgarie et en Turquie, à
restituer à leurs légitimes propriétaires les parcelles confisquées. Il doit également
permettre de desserrer le carcan administratif qui trop souvent obére l’activité forestière. Il
pousse les propriétaires à se désintéresser de leur patrimoine et fait fuir les éventuels
investisseurs. Il contribue ainsi à appauvrir la zone rurale.

Pour être propriétaire forestier dans ces pays, il faut avoir une autre motivation que celle du
retour sur investissement. Néanmoins, pour survivre, il faut également être un très bon
gestionnaire. Les règles appliquées aux forêts publiques, si elles étaient transposées aux
forêts privées, les feraient immanquablement disparaître. Une autre vue doit être
privilégiée qui permet aux différents acteurs, économiques et administratifs, de collaborer
et de coopérer.

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Les actions en cours, les perspectives dessinées :

La rencontre avec le Secrétaire Général Michalis ANGELOPOULOS est décisive. Elle ouvre la
perspective à ELO et aux Propriétaires Fonciers Grecs de faire reconnaître leur savoir-faire
forestier. La Région grecque de la Macédoine de l’Est et de la Thraces, administrée par
Michalis ANGELOPOULOS, est limitrophe de la Turquie et de la Bulgarie. Elle est donc
particulièrement touchée par l’actualité européenne et concernée par les programmes de
développement disponibles. La réunion a permis d’évoquer les dispositions forestières en
matière de Développement Rural, les opportunités de développer la séquestration du
carbone dans le cadre du Protocole de Kyoto, la révision de la Stratégie Forestière
Européenne de 1998, les programmes de prévention du feu, Natura 2000 et les
programmes LIFE.

Rendez-vous a été pris afin de créer des partenariats entre les propriétaires privés et les
autorités administratives grecques. Trois programmes d’action ont été identifiés :
Technogénésis sur la recherche en matière de prévention des risques d’incendies et LIFE
sur la protection des forêts alluviales, Natura Networking Initiative pour la mise en place
d’un réseau Natura 2000 respectueux des spécificités locales.

Dans une plus large perspective ELO et PFG étudieront ensemble l’élaboration de projets
innovants permettant de mettre en valeur l’action des propriétaires forestiers. Michalis
ANGELOPOULOS apparaît prêt à les accueillir et s’est engagé à créer une « équipe d’action »
incluant un représentant des propriétaires, afin de faire évoluer la gestion forestière.

Dans le même temps ELO organisera en 2006 un programme de conférences régionales


dont l’une en Bulgarie, afin de faire connaître les opinions des propriétaires sur le
Développement Rural et d’en débattre avec les autorités nationales. Cet événement sera
l’occasion d’accueillir les membres d’ELO et notamment des pays environnants.

Il est légitime de se poser la question de l’adéquation du corpus juridique turc aux


principes européens, notamment en matière de propriété. Ce n’est sans doute qu’une
question de temps, mais le droit de propriété qui est désormais l’un des Droits de
l’Homme, doit être pleinement reconnu et protégé. Il participe de la construction d’un Etat
libéral et démocratique.

La question est d’autant plus pertinente que l’Union Européenne est entrée dans un
processus d’adoption d’une Constitution. L’un de ses articles, issus de la Charte
Européenne des Droits Fondamentaux, protège spécifiquement la propriété privée. La
Turquie ne peut ignorer la portée de cette disposition qui devrait acquérir valeur
constitutionnelle. Les propriétaires veulent mettre à profit ce temps d’adaptation afin de se
faire connaître et reconnaître d’un gouvernement encore trop timide.

La réunion de Thessalonique ne peut être un aboutissement.


Certes elle marque la fin d’un projet de jumelages élaboré en 2003 par ELO qui a permis
d’organiser quinze conférences et groupes de travail dans chacun des pays de l’UE15. Une
rencontre par pays ; jusqu’à cinq pays représentés dans chaque jumelage et surtout une
volonté commune de faire reconnaître l’efficience, l’expérience et l’inventivité des
propriétaires privés en matière de gestion de territoire.

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Les réformes de la Politique Agricole Commune, la mise en place du réseau Natura 2000,
la révision de la Stratégie Forestière 1998, la ratification du Protocole de Kyoto, la
protection de la propriété privée dans le futur texte constitutionnel européen créent autant
d’opportunités que d’incertitudes.
Le programme de Conférences ELO 2003-2004 a permis aux propriétaires d’aborder
ensemble ces nouveaux défis, d’échanger leurs expériences, de s’appuyer mutuellement et
de développer des activités conjointes. Les prochaines rencontres organisées par ELO
aborderont, dans le cadre d’un programme PHARE, les réformes nécessaires des activités
rurales dans les nouveaux pays membres, notamment en ce qui concerne la sécurité
alimentaire et la santé animale. Il est nécessaire pour cela que l’entreprise et la propriété
privées, avec une législation adaptée, puissent exprimer pleinement leurs potentialités.

« La propriété est un droit antérieur à la loi, puisque la loi n'aurait pour objet que de
garantir la propriété » (Frédéric BASTIAT – Economiste 1801-1850).

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