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1859-1944 : Le Progrès

à contre-courant
Le Progrès, qui a fêté la publication de son 50 000e numéro le 11 novembre der-
nier, n’est pas connu pour ses prises de position radicales. Pourtant, dès 1859, le
quotidien lyonnais s’est fait une réputation en s’opposant au pouvoir, au clergé ou
encore aux militaires. Retour sur le premier siècle d’existence de l’un des jour-

D
naux les plus anciens de France.
istribuer un journal XIXe siècle.
grâce à une charrette Boulanger, Dreyfus et les
à bras. La scène est autres. Le journal réaffirme
incongrue pour un lecteur du son attachement à la Répu-
XXIe siècle. Le maître-édi- blique face au boulangisme,
teur Chanoine n’a cepen- qui cherche à attiser l’esprit
dant pas hésité à employer de revanche de la France
les grands moyens quand, le face à l’Allemagne après la
lundi 12 décembre 1859, il a défaite de 1870. Il fait égale-
fait parvenir les mille tirages ment partie des premiers ti-
du premier numéro du Pro- tres à réclamer la révision du
grès aux Lyonnais. Une telle procès de Dreyfus. Le 14
démarche demande du cou- janvier 1898, au lendemain
rage et de l’engagement, de la publication du J’accuse
des qualités qui caractéri- de Zola dans L’Aurore, les
sent bien ce journal créé à journalistes lyonnais écri-
l’apogée du Second Empire. vent : « Une nation ne peut
Dès l’origine, la feuille impri- vivre en paix quand la justice
mée dans les sous-sols de est violée ».
l’hôpital de la Charité sou- Au début du XXe siècle, les
haite « contribuer […] au dé- grands noms de la gauche
veloppement et à se relaient dans les pages
Le Progrès a essayé de lutter contre la censure lors
l’expansion de la vie indivi- du Progrès : Léon Gam-
de la Seconde guerre mondiale et a été condamné
duelle et collective » comme betta, Edouard Herriot, Jean
pour avoir refusé de publier ce titre sur la violence
l’indique son sous-titre. Le Jaurès, Aristide Briand,…
des bombardements anglais.
titre est placé d’emblée sous En 1864, Jules Vallès a été
le signe des Lumières. Son gérie et proche de l’empereur. Le Progrès va même jusqu’à la première grande plume à
mot d’ordre est la liberté qu’il faire campagne pour le refus au plébiscite du 8 mai 1870 publier ses manifestes dans
définit comme « l’améliora- lancé par Napoléon III. le quotidien lyonnais. L’en-
tion du sort du plus grand Une autre ligne directrice du journal est l’anticléricalisme. treprise de presse dirigée
nombre ». Très tôt, Le Progrès se range du côté des positivistes. En par Léon Delaroche ne se
Une liberté face au pou- 1867, le directeur de la rédaction est envoyé en correction- cache d’ailleurs pas de dé-
voir d’abord. Napoléon III nelle pour avoir dénoncé l’organisation d’une expédition fran- fendre des valeurs de
règne déjà depuis huit ans çaise au secours du Pape, Pie IX. Pour la journaliste Anne gauche. Elle reste fidèle au
en 1859. L’idéal républicain Philip, le quotidien de Lyon se veut le « champion de l’idée radicalisme et au principe de
du Progrès va à l’encontre démocratique et laïque ». laïcité jusqu’en 1914 où le
de ce régime autoritaire. Le Républicain mais pas aveuglément. Lorsque les incidents slogan choisi pour les élec-
journal subit alors les fou- de la Commune éclatent en 1871, Le Progrès appelle à tions législatives est sans
dres des puissants. Le 30 l’unité des Républicains et condamne la violence des insur- équivoque : « toujours à
novembre 1863, il est sus- gés au même titre que la répression orchestrée par le chef gauche ».
pendu pour deux mois pour du gouvernement de la République, Adolphe Thiers. Le nu- La parenthèse de la Pre-
un article qui attaque les méro du 9 juillet est saisi par les autorités, tandis que le ré- mière guerre mondiale.
mœurs politiques et les pra- dacteur en chef doit payer une amende de 1000 francs pour Entre 1914 et 1918, Le Pro-
tiques électorales de « excitation à la haine et au mépris du gouvernement de la grès se range à la cause de
l’époque. Deux ans plus République ». l’Union sacrée. Il participe à
tard, le 4 juin 1865, une nou- Même une fois la IIIe République installée, Le Progrès la passion nationaliste qui
velle suspension de quatre n’abandonne pas son rôle de contestation. Du 22 juillet au 11 s’empare de la presse fran-
mois est prononcée contre septembre 1873, sa parution est une nouvelle fois suspen- çaise en général et dénonce
le quotidien qui a osé criti- due pour avoir critiqué l’Ordre moral imposé par MacMahon les soi-disant atrocités alle-
quer la cruauté du maréchal et accusé Thiers de crime de « Lèse-Nation ». Mais le ca- mandes.
Pélissier, gouverneur de l’Al- ractère contestataire du Progrès s’exprime surtout à la fin du Néanmoins, à partir de
1917, les reporters n’hésitent pas à dé- mentaux sans commentaire. Le 4 juin chargée du bulletin d'informations gé-
peindre dans leurs colonnes le moral 1942, elle doit faire face à la Censure nérales du bureau d'information et de
déclinant des soldats et le drame social centrale pour avoir refusé de publier un propagande de la Résistance. Le jour-
qui touche le reste de la population. Ils sous-titre imposé sur « l’agressivité naliste du Progrès Pierre Corval se-
s’attaquent également au pouvoir mili- meurtrière » des bombardements an- conde Georges Bidault dans ce projet
taire qu’ils soupçonnent d’antisémi- glais. Le Progrès passe sous silence et devient, selon les mots de ce dernier,
tisme envers le ministre de l’Intérieur les révocations d’enseignants ou les la “cheville ouvrière de l'entreprise".
Louis Malvy et le pacifiste Joseph Cail- premières manifestations d’antisémi- Ce certificat de respectabilité permettra
laux. tisme contrairement au Lyon Républi- au Progrès de reparaître rapidement
Le Progrès de l’entre-deux-guerres est cain et au Nouvelliste qui approuve sous le même nom à la Libération. Mal-
acquis à la cause d’Edouard Herriot, officiellement les mesures de Vichy. gré quelques tentatives du directeur du
maire de Lyon de 1905 à 1942 et prési- Elle se saborde en novembre 1942, journal, Emile Brémond, de s’illustrer
dent du conseil en 1924, 1926 et 1932. mais l'activité ne cesse pas pour autant lors de la rédaction des nouveaux sta-
Le quotidien apporte donc tout son sou- rue de la République. Les journalistes tuts de la presse, Le Progrès de Lyon
tien au Cartel des Gauches et au Front du Temps y ont trouvé refuge depuis s’installe dans un confort éditorial fait
populaire en 1936. La contestation du l'exode de juin 1940. Comme ceux de d’actualité régionale et de fortes ventes.
pouvoir passe alors au second plan. La Montagne à Clermont-Ferrand, les Désormais jugé comme « pantouflard »
Retour à l’opposition. Les principes locaux du Progrès deviennent des lieux par la journaliste lyonnaise Nathalie
du Progrès reviennent en force sous de rencontre d'une importance majeure Garrigo, les jours d’activisme politique
l'Occupation. Les Lyonnais sont notam- pour les journalistes résistants. Deux du Progrès sont loin derrière lui.
ment les seuls à rendre public des ex- de ses journalistes, Georges Altman et
traits de l’appel du général De Gaulle. Yves Farge, dirigent le bulletin clandes- Clara Tomasini
La rédaction résiste de son mieux à la tin Franc-Tireur. En 1944, la rédaction et Rudy Flochin
censure gouvernementale, se conten- prend une toute autre importance en
tant de publier les comités gouverne- accueillant l'équipe de Georges Bidault,

Un républicain parmi les Lyonnais : les concurrents du Progrès


A la naissance du Progrès, en 1859, les rares gazettes régionales sont souvent de simples feuilles d'annonces surveillées
de près par la préfecture, voire soutenues par le gouvernement, comme Le salut public, premier concurrent du Progrès.
La rédaction du Progrès se scinde le 2 septembre 1872. Eugène Véron, Ballue et Lucien Jantet partent fonder La France
républicaine. A son interdiction, le 11 juillet 1873, ils reprennent le concurrent principal du Progrès, Lyon Républicain. Plus
à gauche que le Progrès, le journal radical fondé par Auguste Ferrouillat atteint un tirage égal en 1880.
Sur sa droite, le Progrès doit faire face à la puissante feuille à 5 centimes de Joseph Rambaud, Le Nouvelliste, qui tire à 75
000 exemplaires en 1914. Après-guerre, Le Nouvelliste devient le grand journal catholique de droite de Lyon, sous l'égide
de Régis Rambaud et Félix Garcin. Le Progrès doit constamment réaffirmer son identité républicaine face à cette publica-
tion, quitte à hésiter à se saborder immédiatement sous l'Occupation, afin de ne pas lui laisser la place. Après novembre
1942, la pluralité de l'information lyonnaise est assurée par Lyon Franc-Tireur, publication dirigée par Georges Altman et Yves
Farge, deux journalistes du Progrès.