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Carte blanche

Histoire des idées sur des éPaules de géants

La génération des Sékou Touré et Thomas Sankara a sonné le glas du rêve colonial d’une Afrique sans les Africains. Désormais, l’écrivain camerounais Patrice nganang appelle de ses vœux une « nouvelle gauche » porteuse d’une vision renouvelée de la dignité.

rendra en effet jamais service

à l’Afrique d’aujourd’hui si elle n’est que recension de soubre- sauts chaotiques; si elle se perd dans l’accumulation de mani- festations et se ferme aux pulsations des idées ; si elle enlève à tous les conflits qui secouent le continent leur intelligence

ignore l’archive de la dignité africaine – le fait que la repré- sentation d’une Afrique sans les Africains soit devenue une impossibilité fondamentale. Il est des conflits qui, par delà la bêtise rapace de ceux qui y sont plongés, disent l’intelligence d’un conti- nent qui, obstinément,

écrit

son

Histoire. La différence entre le conflit en Côte d’Ivoire et celui, par exemple, en RD Congo, est dans cette dimension intellectuelle-là, tout comme l’insistance sur le Rwanda qui ne cesse d’accoucher de romans chez cette généra- tion d’écrivains. La mise en perspective historique des actions politiques ne peut se faire qu’a posteriori, et c’est ici que l’écrivain fait corps avec la politique pour trouver dans le présent une phi- losophie manifestée.

 

histo-

rique ;

africaine » est passée par là. Il suffit d’entendre le discours de Sékou Touré tenu le 25 août 1958 pour voir les commence-

si elle

ments de la formulation poli- tique de cette pensée. Mais surtout, il faut écouter la prise de parole de Thomas Sankara dans son discours d’orientation politique du 2 octobre 1983, pour voir sa clôture. Clôture d’une époque à l’ombre de révolutions qui n’attendront que six ans pour dénuder tant de tyrans, mais pas d’une idée, mais pas d’un élan, mais pas d’une vision. Il sera pourtant toujours nécessaire d’activer cette archive de la dignité afri- caine pour donner un sens à toute bataille future, car elle seule peut rendre indignes les miasmes de la tyrannie qui s’infiltrent dans le présent afri- cain. Elle seule fixe la grandeur des actes communs et les trans- forme en Histoire. Elle seule

métamorphose des batailles – qui autrement ne seraient que des guerres civiles – en chocs de concepts faits chair, en rencontres d’hommes et de femmes transformés le temps d’un fratricide en réceptacles d’idées séculaires. Le charme de l’analyse idéo- logique en politique est qu’elle libère les Africains de la pesan- teur tribale. Elle est un saut qualitatif pour les États aussi, même si sa promesse n’est pas l’absence de conflits. L’analyse politique ne

À Yaoundé, le plus

vieux bâtiment du

rond-point de la

d’Africains pour laquelle l’Occi- dent se vit comme lieu de désir et ne survit comme ennemi que dans la propagande et les discours hypocrites des tyrans. Les barques du désespoir et les corps qui s’empilent sur les berges de la Méditerranée disent l’histoire d’un désir qu’on serait fourbe de ne pas écouter politiquement. Les

qu’on serait fourbe de ne pas écouter politiquement. Les affres de l’indigénat ne sont en effet

affres de l’indigénat ne sont en effet plus que références scolaires pour nous, parce que dans toute sa largeur, dans la vérité de ses 54 États, l’Afrique révèle le champ extraordinaire d’une bataille gagnée contre l’idée même de colonisation.

Gagnée, je dis bien, parce que le rêve d’une Afrique sans les Africains, le vieux rêve colonial qui a trouvé sa manifestation la

l’auteur

• Né en 1970 à Yaoundé

• Professeur de théorie littéraire à l’université d’État de New York

• Dernier ouvrage paru :

La Saison des prunes (éd. Philippe Rey, 2013)

plus radicale aux Amériques, s’est fracassé sur le visage de ce continent mis trop tard dans le champ de mire des colons

– comme nous savons, en 1884

seulement. Parce que ce rêve infâme n’aura plus lieu nulle part sur le continent, parce qu’il lui manquera toujours les conditions politiques effec- tives de sa manufacture, l’on

Poste centrale est

frappé de la date « 1939 », mais ce carrefour cherche encore son histoire. Parfois appelé « place Ahmadou Ahidjo », ce lieu qui a vu défi- ler les généraux De Gaulle et Leclerc, mais aussi les héros

indépendantistes Um Nyobé et Ernest Ouandié, attend encore son nom… et le leader came- rounais qui aura le courage d’en faire une « place de la République ». Carrefour d’une histoire en jachère, au cœur d’un pays visiblement frappé de constipation, il ouvre sur un problème africain : le lieu politique de l’Histoire. C’est que l’Histoire est le gouffre convulsif dans lequel le présent révèle son joyau. Interprète latente de notre vécu, elle donne aux actes de chacun le sens dont nous avons besoin pour mesurer nos acquis. Elle frappe à la porte comme un destin palpitant, comme un appel lointain, pour révéler l’illumination insondable dans des évidences. « Les Africains d’aujourd’hui sont nés citoyens. » Cette phrase plutôt banale révèle la grandeur historique de cette génération à laquelle j’appar- tiens et qui, à la différence de celle de nos parents, n’a connu ni la colonisation, ni l’escla- vage. De ce point de vue, elle est la première génération

Lutteurs aux bracelets tranchants, d’Ousmane Sow.
Lutteurs aux bracelets tranchants, d’Ousmane Sow.
Lutteurs aux bracelets tranchants, d’Ousmane Sow.
Lutteurs aux bracelets tranchants, d’Ousmane Sow.

Lutteurs aux bracelets

tranchants, d’Ousmane Sow.

l’afrique d’aujourd’Hui a ce visage-lÀ : une révolution susPendue dans sa lancée, un javelot stoPPé en l’air.

ne saurait parler de trêve his- torique, mais bien de victoire fondamentale sur les forces colonisatrices. Or la défaite d’une idée a aussi le visage d’un champ de bataille après la guerre. L’Afrique d’aujourd’hui

a ce visage-là: celui d’une révo-

lution suspendue dans sa lan- cée, d’un balancement entre deux épiphanies, d’un javelot stoppé en l’air, d’une victoire pas encore consommée sur une idée infâme. Cette victoire, la voici : ce

qui se passe encore ailleurs

qu’en Afrique, la positivation

même du mot « occupation » telle qu’on la lit dans des décla-

rations ici et là, est devenue uneimpossibilitépanafricaine. Car la pensée de ce que nous appelons « l’ancienne gauche

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jeune afrique hors-série n° 39 l’afrique en 2015

Le discernement de l’intelli- gence politique des batailles exige plus qu’une sagacité de critique ; il force à ne jamais oublier l’archive historique de la dignité africaine qui a été constituée par l’ancienne gauche africaine et doit ser- vir de référent constant. C’est simple, nous sommes assis sur des épaules de géants.

La nouvelle gauche africaine cherche encore ses voies parce que la prise en otage des concepts de libération, de révolution, de changement, qui rythment l’idée fonda- mentale d’émancipation, fait écho à l’extraordinaire de notre temps, qui veut que depuis le prélude que sera toujours la révolution iranienne de 1979, mais surtout depuis les pre- mières conférences nationales africaines de 1989, les révolu- tions soient mises en branle à partir de la droite. Le pastiche que sont les leaders politiques africains d’aujourd’hui devant l’archive historique de l’an- cienne gauche tient moins au ratatiné de leur personna- lité qu’au fait que leur aura été arraché le grand référent intellectuel historique. Tout politique étant humain, seule l’Histoire donne à ce dernier une grandeur manifestée. Le changement tectonique qui a eu lieu sous les pieds de leaders de notre temps est plus conceptuel que politique, mais c’est lui qui révèle l’anachro- nisme de rhéteurs tel Mugabe. Le ridicule du président gam- bien tient

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autant à ses frasques qu’au vide intellectuel sous ses pieds. De même, si les paroles de Gbagbo à la Cour pénale internationale raisonnent dif- ficilement dans l’archive his- torique de l’ancienne gauche, elles frappent cependant par le sublime de leur écho. La trans- formation d’idées en hommes, qui est au fondement de la tra- gédie, la manifestation dans des conflits sanglants d’idées- forces n’étaient pas moins bru- tale hier qu’aujourd’hui, car la force de la raison est bien ce qui a toujours structuré l’Histoire. Tout conflit inscrit au diapa-

son de la raison est tragique. Mais la raison, elle aussi, a une histoire qui est celle des idées. La vision de l’Histoire comme projectionrectiligned’uneidée rédemptrice, l’émancipation, ne saurait longtemps servir d’échappatoire devant les ruines de ce champ de victoire pas consommée qu’est le conti- nent africain, car la définition de l’émancipation est elle aussi fondamentalementhistorique. Or aujourd’hui, l’impunité est bien un cancer auquel ne pas faire face condamnerait des générations d’Africains à une jactance encore plus longue. S’ils ne sont pas contrôlés, la violence des tyrans et de leurs partis administratifs fera pen- dant encore plus longtemps

despaysafricainsdeslieuxsim-

plement inhabitables pour les Africains, et l’ironie du retour logique de cette idée maléfique d’uneAfriquesanslesAfricains se sera ainsi révélée.

Le droit des minorités a ins- crit au détour de génocides sa présence dans toute défi- nition de la démocratie, et nul ne saurait longtemps, au nom de l’idéologie, fermer les yeux devant la brutalité qu’on oppose aux droits des gens. Le lavage des cerveaux auquel les

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aux droits des gens. Le lavage des cerveaux auquel les 116 citoyens sont confrontés par les
aux droits des gens. Le lavage des cerveaux auquel les 116 citoyens sont confrontés par les

citoyens sont confrontés par les nouvelles religions révé- lées les transforme en esclaves dont la libération demande à gauche une sagacité politique renouvelée. Le flux migratoire vers l’Occident prend dans son emportée autant les pauvres que les riches, et le sol pari- sien tout comme new-yorkais distingue très peu le professeur du vendeur à la sauvette séné- galais. Les institutions interna- tionales, Banque mondiale, FMI et CPI, qui à elles seules transportent dans le symbo- lique les recherches populistes d’alternatives gauchisantes, sont de plus en plus aux mains

d’administrateurs africains. S’ i l e s t i m p o s s i b l e aujourd’hui de voir l’empereur Hailé Selassié, seul membre africain de la Société des nations, faire face, comme le 30 juin 1936, aux ligues fas- cistes voulant lui empêcher de prendre la parole, il sera aussi difficile de transformer en Blanc Barack Obama qui, à son élection il y a quelques années, avait été célébré comme Noir. L’accumulation de ces choses banales aura causé une éro- sion évidente de la signification même de la liberté en Afrique aujourd’hui. L’histoire afri- caine des idées devra ainsi se

Représentation de Sékou Touré en Saint Georges terrassant le dragon du colonialisme, en 1958.

séparer de l’anti-impérialisme comme incarnation néces- saire de l’émancipation, et la gauche faire ses adieux à l’anti- colonialisme comme horizon indépassable de sa politique. La nouvelle gauche africaine devra faire face à l’archive his- torique de la dignité africaine autant qu’à cette évidence simple : la vie est la manifes- tation primordiale de toute idée de liberté. Le respect de la vie est la mesure éternelle de toute dignité. n

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