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Didier BOURGUIGNON

TRAVAIL DE SÉMINAIRE
Construction identitaire, le cas des Balkans
"L'homme n'appartient ni à sa langue, ni à sa race:
il n'appartient qu'à lui-même, car c'est un être libre, c'est un être moral"
(E. Renan, Préface aux discours et conférences, 1876)

Un patrimoine culturel partagé

Dans un édifiant documentaire intitulé "Whose is this song?", la cinéaste bulgare


Adela Peeva part sur les traces d'une chanson que tant les Turcs, les Grecs, les
Albanais, les Bosniaques, les Macédoniens, les Serbes et les Bulgares considèrent
comme originaire de leur patrimoine culturel national et réclament donc comme
la leur1. Avec une même mélodie et des paroles adaptées dans chaque pays, on
aurait pu croire qu'une telle chanson, marque d'un héritage commun à ces
peuples (en l'occurrence celui de l'empire ottoman), pourrait jouer un rôle
fédérateur. Il n'en est rien, au contraire.

Les paroles de cette chanson, qui présentent dans les différentes versions une
forte coloration locale et des divergences de sens considérables, sont l'élément qui
permet à chacun d'affirmer avec aplomb son droit de propriété culturelle sur
cette chanson. Cette affirmation se fait parfois, comme le montre le film, de
manière émotionnelle, violente, voire ouvertement xénophobe. Il ne s'agit pas
d'un cas isolé: comme j'ai pu moi-même le constater en voyageant dans les
Balkans, l'affirmation identitaire se fait bien souvent avec une vigueur teintée
d'une virulente intolérance. Ce sentiment, manipulé avec soin par certains
démagogues, comme Slobodan Milo!evi", a d'ailleurs connu son expression la plus
forte et la plus tragique lors des guerres qui ont déchiré les Balkans dans les
années 1990.

Bien que le présent travail porte avant tout sur les Balkans, je m'appuierai de
manière plus large sur des exemples tirés des territoires ayant appartenu à
l'empire ottoman et à l'empire habsbourgeois, qui se partageaient la région
jusqu'au début du 20e siècle.

Il existe dans les Balkans, en Europe centrale et ailleurs de très nombreux


exemples de patrimoine culturel hérité d'une histoire commune mais perçu
comme signe distinctif d'une nation. On remarquera notamment que des
personnalités relevant de l'histoire et du mythe peuvent être revendiquées par

1 Il se pourrait même que cette chanson soit présente dans des pays du Moyen-Orient.
Voir <http://www.imdb.com/title/tt0387926/>: "In some later interviews in Bulgarian
media Mrs Adela Peeva said that Iranian and Lebanese colleagues who saw the film
confirmed that this song also exists in their countries. There is a speculation that it may
have been originally a Jewish song carried all over the area by the Jewish migrations –
'because it sounds most impressive when performed on a certain type of Jewish flute'."

1
différents peuples. Je me contenterai de citer trois exemples: le roi Matthias
Corvin, le prince Marko, et l'épopée Hasanaginica.

Mathias Corvin, roi hongrois du 15e siècle, né à Cluj-Napoca en Transylvanie, a


régné sur pratiquement toute l'Europe centrale, des pays tchèques à la Croatie.
C'est incontestablement un roi hongrois, bien qu'il soit généralement adopté par
les différentes histoires nationales et considéré dans la culture populaire de bon
nombre de ces pays comme un des grands rois nationaux. Les Slovènes
raconteront volontiers la légende du roi Matja#, héros de la lutte contre
l'envahisseur turc, endormi sous le mont Peca avec ses guerriers et prêt à se
réveiller pour défendre le pays si besoin en est.

La figure du prince Marko2 constitue un autre exemple. Ce prince vassal des


Turcs au 14e siècle, originaire d'Herzégovine, au rôle historique plutôt
insignifiant, est un héros célébré par la poésie épique serbe, bulgare et
macédonienne. Il est ainsi devenu, dans les chants populaires et dans la mémoire
collective de ces pays, le protecteur et le sauveur de la population face au joug
turc, doté d'une force extraordinaire et d'une grande noblesse d'esprit.

L'épopée Hasanaginica, qui raconte l'histoire de la femme d'un garde frontière


nommé Hasan Arapovi", est généralement considérée dans les Balkans comme
l'une des plus belles et des plus diffusées3. Elle est considérée en Croatie comme
une épopée croate, bien que les personnages principaux de cette épopée, Hasan et
Fatima, ne soient vraisemblablement pas des Croates catholiques. Les
Bosniaques la voient quant à eux comme une épopée à la fois bosniaque et
bosnienne4. Elle a d'ailleurs servi de base au premier opéra bosniaque, joué à
Sarajevo en 2000.

Éléments constitutifs de l'identité

Si l'on recherche les principales marques de l'identité dans les Balkans, la


religion est le premier élément qui apparaît de manière évidente. Les guerres du
début des années 1990 ont violemment divisé la région entre Serbes orthodoxes,
Croates catholiques, et Bosniaques musulmans. L'appartenance religieuse est ici
devenue synonyme d'appartenance ethnique. À ce sujet, il est essentiel de noter
que le christianisme orthodoxe est divisé en Églises jouissant d'une très large
autonomie sur un territoire donné, et que cette structure a très tôt contribué à
donner un sentiment d'identité nationale à la population.

2 Connu sous le nom de Kraljevi! Marko en serbe; de "#$%& '$#() en macédonien, et de


"#$%* '$#() en bulgare.
3 En témoignent les nombreuses traductions par d'illustres écrivains, notamment celle

de Goethe en allemand, de Scott en anglais, de Pouchkine en russe, et celles de Mérimée


et de Nerval en français.
4 On appelle généralement "bosnien" ce qui est relatif à la Bosnie, et "bosniaque" ce qui

se réfère à la communauté musulmane de Bosnie.

2
Il y a ainsi plusieurs Églises orthodoxes autocéphales dans les Balkans: le
Patriarcat de Serbie, le Patriarcat de Roumanie, le Patriarcat de Bulgarie,
l'Église de Grèce et l'Église d'Albanie. Outre ces Églises reconnues appartenant à
la communauté orthodoxe5, il existe des Églises non reconnues dans des
territoires disputés6. En Macédoine s'affrontent ainsi depuis 1967 l'Église
macédonienne, non reconnue par les autres Églises, mais qui dispose d'un large
soutien populaire, et le Patriarcat de Serbie, qui a créé en Macédoine un exarchat
nommé Église autonome d'Ohrid. Une situation semblable existe au Monténégro
depuis 1990, et l'indépendance du pays en 2006 a ravivé les tensions entre
l'Église du Monténégro et le Patriarcat de Serbie.

Certes, ces conflits pour la légitimité au sein du christianisme orthodoxe ne sont


pas propres aux Balkans, et ils ont également des enjeux financiers
considérables, mais ils montrent que dans l'orthodoxie, appartenance à une
Église et appartenance à une nation vont de pair. On peut à juste titre supposer
que cette organisation nationale n'a pas manqué d'influencer, par mimétisme, la
façon dont tous les habitants de la région, quelle que soit leur religion, perçoivent
et vivent leur appartenance religieuse.

Cependant, l'exemple albanais montre que la religion n'est pas nécessairement


un facteur de graves divisions. On compte actuellement en Albanie 60% de
musulmans, 25% d'orthodoxes et 15% de catholiques, et les clivages religieux
semblent jouer un faible rôle dans la société albanaise.

La religion ne serait donc pas toujours un facteur essentiel de l'identité


nationale. Si l'on y regarde d'un peu plus près, on verra que l'identité se base
également sur un autre élément fondamental: la langue. Ce n'est d'ailleurs pas
un hasard si les différentes communautés nationales de l'ex-Yougoslavie
revendiquent chacune leur langue propre, pour superposer au clivage religieux
un clivage linguistique, et cimenter ainsi leurs différences. On notera également
que dans le film d'Adela Peeva, c'est par les paroles, et donc la langue, que se
marque l'ancrage culturel de la chanson étudiée.

Pour comprendre l'importance que revêt la langue, il convient de rappeler


l'histoire récente de la région. Au 19e siècle apparaissent dans toute l'Europe
centrale et orientale, à la suite des guerres napoléoniennes, des mouvements
nationaux initiés par la bourgeoisie locale désireuse de participer au pouvoir
politique. Si les intellectuels de 1848 ont à Prague ou à Zagreb le même slogan
que les révolutionnaires français de 1789, l'État nation, ils y mettent un autre
contenu. La nation n'est plus un projet politique tel que décrit par Rousseau ou
Montesquieu mais une entité mystique caractérisée par une langue et une
culture. En effet, avec Humboldt se répand au 19e siècle l'idée selon laquelle
chaque langue conditionne la manière de penser, que chaque langue est une
vision du monde et donc un être collectif.

5 Voir <http://fr.wikipedia.org/wiki/Liste_des_%C3%89glises_orthodoxes>.
6 Voir <http://fr.wikipedia.org/wiki/Liste_des_%C3%A9glises_orthodoxes>.

3
Pour se démarquer des oppresseurs autrichiens ou turcs, les intellectuels slaves
empruntent à leurs confrères d'Europe centrale, et notamment d'Allemagne, les
thèmes de la "libération" et de l'"émancipation" nationale chers aux romantiques.
On va ainsi assister à toute une série de mouvements de "renaissance nationale",
de la Bohème à la Bulgarie, à mesure que les populations s'émancipent de la
tutelle autrichienne ou du joug ottoman.

Le moteur de ces "renaissances nationales" sera la langue. Mais tout est à


construire. Comme il n'existe pas de norme, les romantiques vont mener un
grand travail unificateur, chercher les parlers vernaculaires dans les campagnes
et construire une langue "littéraire", qui deviendra vecteur d'identification. C'est
ainsi que naissent successivement une knji+evni jezik en Serbie, une spisovn,
jazyk en Bohème, et une (-*.)/&- &0*( en Bulgarie. Ces langues construites
artificiellement, qui présentent parfois de grandes divergences avec les variétés
parlées dans le pays, ont souvent été glorifiées par les poètes romantiques, qui se
sont vus par la suite décerner le titre de "poète national", comme Karel Hynek
Mácha en Bohème, Sándor Pet$fi en Hongrie, France Pre!eren en Slovénie, ou
Petar Preradovi" en Croatie.

La langue constitue donc un point extrêmement sensible, car elle est un facteur
d'identification crucial. Il est pourtant difficile, dans le continuum dialectal allant
des Alpes à la Grèce notamment, de marquer des limites claires. Tout élément
distinctif sera accentué, et deviendra un signe de ralliement, une bannière
linguistique au service de l'identité nationale. En voici quelques exemples:

Les Slovènes sont très fiers de leur "duel", forme grammaticale entre le singulier
et le pluriel dont on trouve des vestiges dans les autres langues slaves, mais qui
reste usitée uniquement en slovène (du moins dans la variante standard et dans
certains dialectes). C'est là un marqueur clair qui contribue à différencier le
slovène du croate.

Depuis l'indépendance de leur pays, les Croates ont mené une vaste campagne
visant à différencier leur langue de ce que l'on appelait alors le "serbo-croate".
Des mots à consonance trop serbe ont été remplacés par des néologismes. De
nouveaux manuels scolaires ont bien sûr été édités. Le nettoyage linguistique a
même touché certaines œuvres étrangères, notamment celles appartenant à la
culture populaire, qui ont été retraduites. Il me semble intéressant de citer, à
titre anecdotique, la retraduction de Mickey Mouse et d'Astérix, et notamment
les noms des personnages. Le cas de l'album "Une aventure d'Astérix le Gaulois",
traduit en serbo-croate dans les années 1970, est particulièrement édifiant, parce
que ce type d'ouvrage est rempli de références culturelles. Une nouvelle
traduction croate est publiée en 1992, alors que fait rage la guerre avec le voisin
serbe, et comporte de nombreux passages clairement anti-serbes. En 1995, une
nouvelle traduction serbe sera publiée à Belgrade7.

7Pour plus détails, lire Kadric Mira, "Astérix als Grenzgänger: grenzüberschreitende
und grenzziehende Strategien in der serbokroatischen, kroatischen und serbischen

4
À l'instar de la Croatie, on observe au Monténégro depuis quelques années un
mouvement visant à différencier le monténégrin du serbe. La différence
principale par rapport au serbe (qui constitue d'ailleurs un point commun avec le
croate) est la présence du son [j] avant certaines voyelles8. Cette lettre
supplémentaire justifierait ainsi la création d'une langue monténégrine.
Cependant, on ne peut pas affirmer que Podgorica mène une politique officielle
en la matière. Le flou règne par exemple quant à la désignation à donner à la
langue du pays. Pour preuve, on constatera que sur plusieurs sites internet
officiels du Monténégro (en anglais/langue du pays), la version en langue locale
est parfois appelée "serbe", "monténégrine-serbe", ou encore "monténégrine"9.

La problématique de la désignation de la langue est sans doute la plus forte en


Bosnie. Les manuels scolaires de langue maternelle (serbe, croate ou bosnien)
sont intitulés "na! jezik" (c'est-à-dire "notre langue"), ce qui contourne la question
sans y apporter de réponse. Le phénomène n'est d'ailleurs pas si nouveau: cette
appellation était déjà usitée du temps de la Yougoslavie, et laissait à chacun la
liberté d'appeler sa langue comme il l'entendait: croate à Zagreb et à Split, serbe
à Belgrade ou à Novi Sad, et serbo-croate à Sarajevo.

Désormais, les Bosniens appellent leur parler local "bosnien", "serbe", "croate" ou
"serbo-croate" en fonction de leur (non-)identification à l'un des trois groupes
éthnico-religieux du pays10. Ainsi à Mostar, selon que l'on se trouve d'un côté ou
l'autre du "bulevar" séparant la ville en deux, on dira parler croate ou bosnien,
alors que les parlers ne diffèrent pas plus qu'entre les rives gauche et droite de la
Seine à Paris11.

Les différences entre les nouvelles langues issues du serbo-croate, si elles sont
bien réelles, sont loin d'empêcher l'intercompréhension12. Comme nous le verrons
plus loin, une vision politique et étatique héritée du 19e siècle a fait place à de
nouvelles idées et à de nouveaux sentiments identitaires.

Übersetzung", in Proceedings of the association of Slovenian literary translators, vol. 25,


Ljubljana, 2000.
8 Les linguistes parlent des variantes "ekavienne" et "ïekavienne".

9 Il s'agit respectivement d'un portail officiel sur le Monténégro


<http://www.montenegro.yu/english/naslovna/index.htm>, du site de la présidence
<http://www.predsjednik.cg.yu/eng/>, et du site du gouvernement
<http://www.vlada.cg.yu/eng/>.
10 On remarquera que les Bosniaques appellent leur langue "bosnien" et non "bosniaque",

dans une tentative d'affirmer leur possession de la Bosnie-et-Herzégovine toute entière.


11 D'ailleurs, la page internet de la ville de Mostar est "bilingue" bosnien/croate

<http://www.mostar.ba>.
12 Pour preuve, le tribunal pénal international pour l'ex-Yougoslavie de la Haye n'utilise

dans le cadre de son fonctionnement qu'une seule langue pour toutes ces variations,
désignée par l'acronyme "BCS" (Bosnian/Croatian/Serbian), et les documents sont
traduits par une seule équipe de traducteurs.

5
La construction des identités

Comme le montre cette multitude d'exemples, nous assistons actuellement à la


création de nouvelles langues "nationales" qui sont bien souvent détachées des
réalités linguistiques du terrain, mais répondent bien plus à des motivations
politiques. En cela, le processus de création de ces nouvelles langues, et partant
de nouvelles identités, reprend un modèle qui a fait ses preuves au 19e siècle.

D'aucuns entretiennent une vision mythique, romantique de la nation et de


l'identité nationale. Un peuple aurait des caractéristiques intrinsèques, héritées
de temps anciens, obscurs et héroïques. On pourrait établir, des ancêtres à la
nation moderne, une lignée directe, ayant résisté à tous les assauts et à toutes les
influences de l'étranger. Qui plus est, l'histoire tout entière est vue par le prisme
de cette communauté prétendument atemporelle et naturelle.

D'autres, inspirés par Ernest Renan, opposent à cette approche une vision plus
rationnelle, un modèle parfois perçu comme français, précisant que l'existence
d'une nation est la volonté de vivre ensemble, "un plébiscite de tous les jours". Ce
qui fait la nation, ce serait "un riche legs de souvenirs", "le culte des ancêtres",
"l'aboutissement d'un long passé d'efforts, de sacrifice et de dévouements"13. Ce
serait donc sur ces éléments symboliques et matériels que porte le plébiscite de
tous les jours.

À mon sens, ces deux visions se rejoignent cependant, car dans un cas comme
dans l'autre, "le processus de formation identitaire a consisté à déterminer le
patrimoine de chaque nation et à en diffuser le culte"14. Les nations modernes
n'ont pas été construites comme le racontent les mythes officiels, ni comme on
l'enseigne dans les manuels scolaires. Une identité nationale moderne ne
commence à voir le jour que lorsque des intellectuels, des décideurs ou des
faiseurs d'opinions (pour utiliser des termes tout à fait contemporains) décident
qu'elle existe et qu'ils entreprennent de le prouver.

Dans un premier temps, il leur faut sélectionner les éléments fondateurs de


l'identité nationale, trouver les ancêtres et les événements qui joueront le rôle
d'éléments fédérateurs et rassembleurs, bâtir leur mythe. "La nation naît d'un
postulat et d'une invention. Mais elle ne vit que par l'adhésion collective à cette
fiction"15. Pour ce faire, il faut que ces éléments entrent dans la mémoire
collective, soient intériorisés, principalement par le biais de l'enseignement. Ce
n'est qu'alors que le sentiment national devient spontané et "naturel", et qu'il
peut ensuite s'entretenir de manière autonome.

Pour les intellectuels engagés de l'Empire autrichien, qui pour bon nombre
portaient des noms et des prénoms à consonance allemande, étaient

13 Renan Ernest, Qu'est-ce qu'une nation?, Mille et une nuits, Paris, 1997.
14 Thiesse Anne-Marie, La création des identités nationales, Le Seuil, Collection Univers
historique, Paris, 1999, p. 12.
15 Ibid, p. 14.

6
germanophones et ne parlaient que mal la langue qu'ils entendaient sanctifier, il
s'agit avant tout d'un choix idéologique et politique. Certains prennent un
patronyme, à la russe, d'autres slavisent leur nom et leur prénom16. C'est là la
marque d'un choix délibéré, celui d'œuvrer à la promotion d'une langue et d'une
culture, et de participer à la construction d'une identité.

Nombreux sont les ancêtres à qui l'on confie un rôle fondateur. C'est ainsi que
dans la mythologie nationale tchèque par exemple, la première dynastie du pays
aurait été fondée au début du 12e siècle par un simple laboureur, P%emysl, choisi
par la reine Libu!e, fondatrice de Prague, pour devenir son mari. Pour les
Croates, c'est le roi Tomislav (mort en 928) qui remplit cette fonction.

Les batailles sont bien entendu propices à la création de mythes, non seulement
quand il s'agit de victoires, mais aussi de défaites. C'est ainsi que pour les Serbes,
la défaite de Kosovo polje (le champ des merles) contre l'armée ottomane, le 28
juin 1389, est devenue le symbole de l'héroïsme et du courage de leurs
combattants et donc l'expression de leur nation. Cela représente aussi
l'oppression des chrétiens des Balkans pendant plusieurs siècles. C'est
notamment pour cette raison que les nationalistes serbes sont extrêmement
attachés au Kosovo17.

Un mythe peut également se fonder sur un non-événement. En Bulgarie par


exemple, les cinq siècles de présence turque, communément appelés le "joug"
ottoman, se résument à quelques pages dans les livres d'histoire les plus
complets et les plus sérieux. Comme si le temps s'était arrêté. En revanche, on lui
impute volontiers tous les problèmes de la société bulgare actuelle.

La construction identitaire n'est pas l'apanage d'une forme de gouvernement


précise. Les royaumes n'y sont pas plus enclins que les républiques, et les
régimes communistes, qui se disaient internationalistes, ont largement entretenu
ces identités nationales. En quelque sorte, il n'y a rien de plus international,
transcendant toutes les frontières, que la création des identités nationales.

Pour montrer à quel point ces identités sont le fruit de savantes constructions, il
me semble intéressant de citer deux exemples de constructions ratées, et qui ne
semblent donc pas "aller de soi".

Le premier est l'affaire des královédvorsk, a zelenohorsk, rukopisy (manuscrits


de la cour royale et de la montagne verte) en République tchèque. Il s'agit de
deux manuscrits "découverts" en 1817, le premier datant du 13e siècle et le
second du début du 9e siècle, censés attester d'une présence précoce des tribus
slaves dans les pays tchèques. Découverte aux vastes implications, s'il ne s'était
agi de faux, que l'on impute généralement à Václav Hanka et Josef Linda, deux

16 À titre d'exemple, Ludwig von Gay se fait appeler Ljudevit Gaj, Ignaz Fuchs traduit
son nom en Vatroslav Lisinski, Jakob Frass devient Stanko Vras.
17 Il faut par ailleurs noter que le siège honoraire du Patriarcat de Serbie est situé à Pe",

au Kosovo.

7
scientifiques tchèques. Ce n'est toutefois qu'à partir des années 1850 que
l'authenticité des manuscrits est mise en cause. S'en suivra une longue
polémique très animée, qui ne sera conclue qu'à la fin des années 1880,
notamment grâce à Tomá! Garrigue Masaryk, qui revendique le droit à l'analyse
scientifique et contribue à prouver que ces manuscrits ne sont qu'une
contrefaçon18.

Le second exemple est la création d'une langue littéraire commune pour les
peuples slaves du Sud. Au milieu du 19e siècle, les élites entendaient créer un
espace homogène pour les populations slaves, mettant en évidence des solidarités
linguistiques et culturelles. L'œuvre convergente de trois intellectuels
débouchera, au terme de négociations, sur la signature d'un accord en 1850 à
Vienne relatif à la création d'une langue littéraire, ou langue normée. Il s'agit du
Slovène Jernej Kopitar, auteur d'une grammaire slovène fondée sur les parlers
populaires, du Serbe Vuk Karad#i", qui a procédé à une réforme de l'orthographe
serbe et se base sur les méthodes de Kopitar, et du Croate Ljudevit Gaj, qui a
décidé d'adopter comme norme le dialecte stokavien, largement répandu en
Serbie et en Bosnie19. Ainsi voit le jour une langue littéraire unifiée pour l'espace
serbo-croate, la variante serbe utilisant l'alphabet cyrillique et la variante croate
l'alphabet latin20, la langue littéraire slovène restant toutefois une entité séparée.
Aujourd'hui, force est de constater que cette langue serbo-croate appartient au
passé. Elle était le fruit d'une idée étatique, et donc politique, celle de la
Yougoslavie (qui signifie "pays des Slaves du Sud"). Cette idée est définitivement
morte avec le bombardement de Dubrovnik et de Vukovar, le siège de Sarajevo, le
génocide en Bosnie, et plus récemment, la tutelle onusienne sur le Kosovo et
l'indépendance du Monténégro. Nous sommes désormais à une époque de
nouvelles idées étatiques, plus morcelées, qui appellent donc la création de
nouvelles langues.

Identités et rapport à l'Autre

Ces nombreux exemples, et notamment le film d'Adela Peeva, laissent entrevoir


des identités nationales exclusives (je suis Serbe, et non Bosniaque, je ne puis
être les deux en même temps). Celles-ci sont toutefois confrontées à toute une
série de représentations commues, de valeurs communes, de traditions
communes, de culturèmes communs à ces pays qui partagent des langues proches
ou quasiment identiques, et un même passé.

18 B&lina Pavel, 'ornej Petr, Pokorn( Ji%í, Histoire des Pays tchèques, Éditions du Seuil,
Paris, 1995, pp. 334-5.
19 Seriot Patrick, "Inventer l’autre pour être soi : l’instrumentalisation de la linguistique

en ex-Yougoslavie", in Regards croisés sur l'ex-Yougoslavie, L'Harmattan, Paris, 2005,


pp. 192-3.
20 Cette distinction n'est plus tout à fait pertinente aujourd'hui. L'alphabet latin est très

répandu en Serbie également, dans tous les domaines de la vie courante (presse,
littérature, panneaux indicateurs, publicités, documents officiels). Il n'en reste pas
moins que l'alphabet cyrillique est considéré comme une marque de serbitude, et est
donc très largement utilisé en Republika Srpska par exemple.

8
Cet Autre proche et tellement familier peut ainsi devenir un objet de haine, un
objet de projection collectif de soi. Un Autre plus lointain et plus différent ne se
prêterait d'ailleurs pas à un tel exercice: si les Serbes et les Croates peuvent
éprouver une haine mutuelle, se projeter sur un peuple lointain et méconnu,
comme les Boliviens ou les Laotiens, n'aurait aucun sens.

Chaque nation entend se distinguer fermement de ses voisines, justement parce


qu'elle partage avec elles de nombreuses représentations collectives. Ainsi
l'affirmation identitaire passe-t-elle nécessairement par la mise en exergue,
l'accentuation, et le grossissement de ces différences, d'ordre religieux ou
linguistique notamment. L'affirmation identitaire est d'autant plus forte que les
cultures et les représentations sont proches.

Quel avenir pour les Balkans et ces identités nationales exclusives à fleur de
peau? Il s'agit de nations jeunes, dont l'identité reste parfois instable, vulnérable,
et doit donc s'affirmer d'autant plus. Ces identités ont été encore renforcées par
des guerres, des conflits et des tensions. Pour que les identités soient vécues et
exprimées de manière plus tolérante et moins exclusive, il faudra bien sûr du
temps, beaucoup de temps, mais aussi une approche commune face à l'histoire et
une justice pour les atrocités commises pendant les années 1990. C'est par là que
passent une réconciliation et une normalisation des relations.

La tentative de création d'un pays des Slaves du Sud, la Yougoslavie, s'est donc
soldée par un échec. En revanche, d'autres constructions identitaires du 19e
siècle, qui paraissaient à l'époque purement idéalistes, comme en Italie et en
Allemagne, sont désormais solidement ancrées dans le paysage identitaire
européen21.

Dans les Balkans, on assiste désormais à une multiplication des identités, qui
s'affirment parfois avec virulence. Ces identités seraient-elles à terme solubles
dans l'Union européenne? Une identité européenne commune pourrait-elle venir
se superposer aux identités nationales, dans les Balkans et ailleurs en Europe,
comme l'identité allemande s'est superposée aux identités bavaroise, saxonne et
prussienne, par exemple?

Cela paraît aujourd'hui très improbable. Quoi qu'il en soit, le mouvement ne


pourrait s'opérer seul et devrait être le fruit d'une savante construction politique
et culturelle.

21 On pourra noter que ces deux pays ont d'ailleurs connu, à la première moitié du 20e
siècle, des régimes caractérisés par un nationalisme extrême.