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Bonjour.

Je suis Frédéric Worms.
Bienvenue dans ce cours de philosophie
française contemporaine qui
portera sur les problèmes métaphysiques à
l'épreuve de la politique.
>> Bonjour.
Je suis Marc Crépon.
Dans ce cours, Frédéric vous parlera
plutôt des problèmes
métaphysiques et quant à moi, de l'épreuve
de la politique.
Dans ce cours, nous allons chacun à tour
de rôle
vous expliquer ce qu'il faut entendre par
ces deux expressions.
>> Notre cours commence en 1943, c'est à
dire en plein cœur de la seconde
guerre mondiale dans une date qui n'a rien
d'anodin, de banal ou d'indifférent,
mais de cette situation, de cette date qui
est plus qu'un contexte, nous tirerons
tout de suite non pas une seule
mais deux remarques qui nous serviront
chacune d'orientation.
La première remarque c'est que bien
entendu, on
ne peut pas faire abstraction de cette
situation
historique et politique, bien particulière
qui ne concerne
pas seulement les philosophes comme tout
le monde, comme
chaque individu, comme chaque homme comme
chaque citoyen
mais qui concerne aussi les livres de
philosophie, les
pensées philosophiques qui sont écrites ou
publiées dans
ces mêmes années, dans ce même moment, en
1943,
écrites d'ailleurs non seulement sur des
tables ou dans des bureaux bien
confortables, mais parfois dans l'exil,
dans
la clandestinité et même dans des prisons.
Et pourtant, plus intensément que jamais
peut-être encore d'une
manière philosophique, dans ce même
moment, dans cette année 1943.
Ces livres et ces pensées sont donc tout
autant que ces hommes placés à l'épreuve
de
la politique et Marc dans un instant va
revenir sur ce qu'il faut entendre par là.
Mais il y a bien une deuxième remarque,
qui n'est pas moins frappante et pas moins
importante
et qui concerne les problèmes
philosophiques et même métaphysiques

Les textes de philosophie qui sont écrits ou qui sont publiés en France dans ce moment-là. le fait d'être situé dans l'histoire mais aussi dans la vie et dans l'existence d'une manière aussi directe et non pas choisie ni maîtrisée par elle a priori. Ces textes. est-ce tout le contraire et est-ce une relance de la métaphysique ? Dans le thème de l absurde comme dans cette situation de l existence face à l histoire . L’Étranger. aussi bien que dans le roman qu'il publie la même année. l'expérience dans sa nudité et de l'autre côté ce qui lui fait face. la puissance apparemment dérisoire de la philosophie. elle semble mettre en question l'idée de la philosophie. de la métaphysique pardon comme savoir absolu. Ou bien. la guerre mondiale qui se déroule. Cette nudité de l'expérience face à l'histoire et à la vie n'est-elle pas alors le signe d'un abandon de la philosophie ? Est-ce cet abandon qui retentit pas exemple dans le thème de l'absurde qu'Albert Camus fait entendre en France en 1942. un an avant le début de notre cours. Mais d'un autre côté elle pose aussi un problème à la métaphysique. plus directe que jamais entre l'homme d'un côté. qui suscitent en nous une impression de contraste et même de défi entre l'immensité des événements. dans son essai célèbre Le mythe de Sisyphe. Cette situation face à l'histoire mais aussi face à l'existence pose bien un problème métaphysique puisqu'elle touche aux dimensions ultimes de notre vie. de la pensée. c'est l'année de la bataille de Stalingrad d'un côté et de l'autre côté. une assise sur laquelle elle peut se reposer.qui animent aussi ces œuvres dans ce même moment. Ce problème c'est la nature de la relation directe. la conscience. comme recherche d'un sens qui est au-delà de notre expérience et qui lui fournit un sol. ces livres posent justement aussi un problème philosophique simple et central.

la source de la vérité dans la connaissance. mais bien philosophiquement et métaphysiquement. mais d un autre côté. sans aucun fondement transcendent et disponible facilement. Dès lors on le voit. à l épreuve de la philosophie et de la métaphysique si par là on entend non pas un savoir absolu ou un système mais bien la question des principes. mais qui affrontent cette expérience qui sont en elles non seulement historiquement et politiquement. entre la conscience et l être qui ne serait donc pas alors simplement un fait. et cela d une manière difficile. Tel est à nos yeux dans ce problème de l existence. et Marc va y insister dans un instant. c est bien de mettre ces œuvres et ces pensées à l épreuve de la politique. Ce sont deux taches qui s imposent à nous. la question sur les principes qui demeurent poser la question de la justice. mais un principe. la question de la vérité. sans aucun fondement transcendent c est-à-dire supérieur ou extérieur à notre expérience. le problème central qui caractérise des œuvres pourtant très différentes entre elles. Il faudra mettre la politique et l histoire elles-mêmes à l épreuve de ces pensées. le problème nouveau. est-ce qu on ne doit pas trouver encore non pas l abandon de la métaphysique mais un nouveau problème métaphysique dans cette relation entre l homme et le monde. entre la conscience et l histoire. . alors même que l on s impose de partir de l expérience. mais aussi de la justice dans l action. la question de la liberté. ce qui ne veut pas dire les soumettre au jugement de l histoire. et c est ceux à quoi nous allons nous attacher aussi. dans cette relation entre la conscience et la vie et l histoire. La source de normes.et à la vie. La première. un donné incompréhensible.

Et au-delà de ce problème commun et de . Sur cette base. La première remarque sur ces problèmes et ces œuvres métaphysiques porte sur leur diversité. Nous commencerons ce cours avec le livre que Jean Paul Sartre publie en 1943 et qui fait date aussitôt L être et le néant. le livre que Simone Weil écrit à la demande du gouvernement de la France libre à Londres et qu elle n a pas le temps de le publier puisqu elle meurt elle-même dans cette année.de l expérience d une conscience humaine faite de la guerre et de la situation. mais aussi la singularité de chacune de ces pensées qui assure sa portée véritablement philosophique dans la mesure où elle rayonne dans tout le domaine de notre expérience et où chacun de ces grands livres part d un principe mais rejoint toute notre vie. il y encore deux remarques à faire avant d entrer dans le vif du sujet et que Marc nous. c est non seulement le problème commun. de la liberté et du sens de l existence. 1943 et que c est Albert Camus qui en fera le premier titre de sa collection Espoir chez Gallimard en 1952. Quoi de commun entre ces livres et ces pensées ? Quoi de commun entre la philosophie de l existence de Jean Paul Sartre et la philosophie de la nécessité de Simone Weil ? Quoi de commun entre la liberté que l un défend et le malheur et l amour de Dieu à laquelle l autre accède ? Et sans même parler des autres œuvres que nous allons rencontrer. nous revienne sur l épreuve de la politique. mais aussi de ses choix. L enracinement. En réalité. la diversité de ces œuvres qui affronte ce problème commun mais qui chacune aussi pose leur problème singulier. pour n en prendre qu un seul. ce qui fait la force de ce moment. Mais nous rencontrerons d autres ouvrages et par exemple.

car ce n est pas la même situation ni le même problème et il ne faut pas confondre les situations et les problèmes de moments différents. il s agira beaucoup plus de la confrontation. le rapport à l histoire mais pensés cette fois aussi depuis la philosophie. Mais il faudra aussi dire non. Est-ce qu il y a ici la même situation. Pensées critiques et pensées de la différence. Ce sera un autre moment non seulement historique mais philosophique et pourtant ce sera encore un moment. des problèmes philosophiques et une certaine . qui est d ailleurs un concept inventé par Jean Paul Sartre dans L être et le néant en 1943. qui est le terme que nous allons vous proposer. vaudra-t-il encore en 1968 qui évoque de toutes autres images à notre pensée ? À cette question je répondrai oui et non. Ce sont ces trois thèmes que nous retrouvons à chaque fois et telle est la première remarque que je voulais faire avant d entrer dans le vif du sujet. La dernière remarque introductive portera donc bien sur la continuité de ce cours depuis 1943 dont nous partons donc jusqu à 1968. le concept de situation que. non seulement l épreuve de la politique mais bien des problèmes métaphysiques. En 1968. d une pensée critique avec l histoire et de la mise en place d une différence radicale qui excède toute dialectique. qui sont en relation étroite avec ce qu on a appelé les événements. loin de se centrer sur la relation existentielle entre l homme et le monde ou entre la conscience et l existence. pour chacun de ces livres. et nous y retrouverons donc. et par exemple les événements de mai en 1968 à Paris. dans une certaine mesure puisqu il y a toujours une situation et toujours un lien entre les problèmes philosophiques et l expérience historique. toute relation aussi entre la conscience et le monde. Oui d une certaine.ces problèmes singuliers. nous retrouverons aussi les engagements concrets.

et celle d une résistance. mais la philosophie contemporaine en général. seul pouvait être déclaré innocent. À la fois celle d une évaluation. Il faut donc en venir maintenant à ce que signifie pour elle. celui qui survivrait à cet épreuve. à la chaleur. le terme d épreuve désigne également ce qui permet de juger la valeur d un individu ou d une idée. Ce double passage à la limite ne caractérise pas seulement la philosophie que l on dit trop vite française même si elle la constitue concrètement. comme on dit d un matériau qu il résiste au froid. L épreuve de la politique. limites de la philosophie avec ses problèmes ultimes et limites aussi de l épreuve de la politique devant laquelle il ne faut pas se dérober. les conditions d existence d une . Mais très vite aussi. Être mis à l épreuve. c est se plier au rituel d un jugement et au verdict qui l accompagne avec l idée que ce jugement et ce verdict sont fonctions d une résistance. d adversité. l épreuve de la politique. le terme d épreuve est synonyme de souffrance de malheur. aux secousses qui le font trembler. à leurs limites. Toutes ces locutions ont en commun de faire signe vers une double signification. nous pouvons dire sans trop nous avancer qu elle concerne des décisions qui engagent collectivement la liberté. Et c est de là que procède toute une série de locutions comme celles que nous avons retenues dans l intitulé de ce cours.manière de pousser l un et l autre à l extrême. mettre à l épreuve être à l épreuve. Dans le droit féodal. Comment l entendre ? De ses premiers emplois attestés dans la littérature du Moyen Age. alors quelle est-elle? De la politique. >> L épreuve de la politique. la sécurité. l épreuve judiciaire signifiait une souffrance sinon une torture à laquelle on soumettait les accusés en faisant appel à l intervention de Dieu pour désigner le coupable.

Cet abîme. il se pourrait bien. le philosophe a peu de part. parce qu elles engagent des intérêts et des forces qui donnent lieu à d autres calculs. qui la fait douter de la vérité et du langage. que ce soit tout simplement son impuissance et que ce soit là ce qui fait son malheur. Parce que les décisions répondent à une autre logique. à ces décisions. Il ne les infléchit ou ne les oriente. de la vie ou du monde. Vous pouvez écrire des pages et des pages. à la différence d autres domaines du savoir. autrement dit. La politique. Cette épreuve. constitue une épreuve pour la philosophie du simple fait qu elle la fait douter d elle-même. de la justice. il faut reconnaitre qu ordinairement. ce gouffre. des traités entiers sur la liberté. la justice. du sens même qu il y aurait à dire quelque chose de quelque chose. la paix. marque une différence avec la philosophie et il nous donne une première façon d entendre l épreuve à laquelle la politique la contraint. comme le droit ou l économie. que de façon exceptionnelle ou sinon de façon tellement souterraine et à travers tant de médiations qu il lui faut douter légitimement de sa capacité à modifier le cours des évènements. Si la politique est ce que nous venons d en dire de façon très minimale et préliminaire. ce retournement de la pensée contre elle-même. nous en connaissons le nom. Ainsi se dessine la possibilité d un abîme entre d une part ce que pense et fait la philosophie. par exemple de la liberté.pluralité d hommes et de femmes qui constituent une communauté de fait et de droit par le simple fait qu ils partagent communément l effet de ces décisions. en effet. l hospitalité et constater leur absence totale des faits sur l ordre du monde. rien de plus et . Cette dévalorisation. sinon aucune. c est déjà en soi une épreuve. individuel et collectif. et d autre part les décisions qui conditionnent de la façon la plus concrète l ordre de l existence. Cet effet direct.

de la façon la plus active qui soit. la pensée ne sert à rien. Troisièmement. à une politique déterminée. Voilà peut-être ce qu il y a de plus radical. Ici. un système métaphysique ou une anthologie. ceux . Par exemple. ces trois façons d affronter l épreuve du politique ne sont pas toujours rigoureusement dissociables. parce que c est l affaire de la politique et de toutes les forces qu elle mobilise. aux injustices et aux misères qui divisent le monde. il convient de faire quelques distinctions. aux violences qui ne s arrêtent jamais et qui dessinent le cours de l histoire. Par exemple. Le nihilisme. Mais pour autant que leur distinction reste nécessaire. déduire d une philosophie déterminée. ou encore se donner une théorie politique. La tentation de se dire que face aux multiples formes d insécurité qui fragilisent l existence. Pas plus que la théorie et la pratique ne désignent des activités rigoureusement indépendantes l une de l autre. contester telle forme de domination ou d oppression. une théorie de l état ou de la constitution.rien de moins que le nihilisme. penser la politique en général. Toute la question alors est de savoir comment et jusqu à quel point la métaphysique permet de l affronter. tel ensemble de lois. une politique particulière. Ce n est pas la même chose en effet que premièrement. car il existe trois façons bien différentes pour la pensée de se mettre à l épreuve de la politique. La tentation du nihilisme. tel système de gouvernement. Deuxièmement. de plus périlleux pour la philosophie dans l épreuve que nous cherchons à cerner. s engager en politique en s opposant. qu elle ne changera jamais rien à rien. C est même tout l enjeu de ce cours que de montrer comment les engagements politiques des philosophes français. critiquer.

Et si la violence occupe une place centrale dans l épreuve de la politique. ce n est pas seulement parce que tel et tel philosophe parmi ceux et celles que nous allons étudier se sont attachés à en démonter les mécanismes et à la dénoncer. du racisme.de Sartre. Simone Weil. La politique ne serait pas pour les philosophes l épreuve qu elle est. Toute la question alors est celle de leur articulation : comment passe-t-on de la métaphysique à la politique et que veut dire ici passer? Il reste que l épreuve de la politique comporte une dernière dimension sur laquelle il convient de mettre l accent. elle ne solliciterait pas leur engagement. à chaque fois. Merleau-Ponty. une analyse précise. du système colonial. comme nous le verrons bientôt en lisant quelques textes de Simone Weil. et de l antisémitisme. dont nous parlerons en lisant tels essais de Claude Lévi-Strauss. l expérience de la violence. que nous découvrirons dès la semaine prochaine en étudiant de près un essai décisif de Sartre. sinon comme Frédéric l expliquera dans les semaines qui viennent dans leur métaphysique. . Violences de la guerre. nous servir de fil conducteur dans les textes politiques que nous allons lire. elle n en appellerait pas à leur responsabilité. trouvent leur source ou leur justification dans leur philosophie fondamentale. du droit des étrangers. à savoir. des régimes totalitaires. du régime carcéral des sociétés punitives. Elle devrait. à chaque fois. au risque de l erreur ou de la faute si elle n était liée à l expérience de formes de violences très déterminées qui appellent. du capitalisme et du confort bourgeois des démocraties occidentales. Deleuze ou Foucault entre autres.

de la révolution ou de tout autre absolu et celles qu il est nécessaire de combattre? Ou revient-elle à tenir le cap du refus principiel de toute justification de la violence? Voilà la question à laquelle nous n avons pas fini de retourner.c est aussi parce qu au nom de cette lutte légitime. à commencer par la violence révolutionnaire. la question se sera posée. . celles qui sont légitimes au regard de l histoire. D où la question : l épreuve de la politique revient-elle à choisir entre les formes de violence. de la possibilité. de justifier en retour telles formes de violence que cette lutte appelait. ou de l impossibilité. pour eux.