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LES CHANTIERS DE L’IDENTITE

par le F.°. M. EYNAUD, R.°. L.°. FRATERNITE CARAIBE, Or.°. de Trois-Rivières (GODF)

L’identité est construction, déconstruction et reconstruction.


L’identité est voyage renouvelé, l’identité est reconnaissance dans la rencontre.
L’identité est donc au coeur de l’être humain, comme au centre de l’initiation maçonnique.
Au premier abord cohérente et stable, elle n’est en fait qu’une invitation au voyage, un rythme qui
nous porte dans un mouvement que l’on essaye de canaliser vers des buts forts, mais qui se dérobent
en même temps toujours.

Le F.°. M.°. est donc un perpétuel immigré. Il est en effet appelé à explorer sans cesse de nouvelles
contrées et à tenter de s’y construire avec les matériaux et les outils qui lui sont proposés, sur des
chantiers où il doit tout ré-apprendre. Chaque nouveau chantier le confronte en effet à un nouveau
plan, à de nouveaux compagnons d’ouvrage, et donc à un nouveau chef-d’œuvre ) concrétiser sur la
voie ouverte d’un Grand Œuvre qui le dépasse. Mais si les plans et les ouvriers varient, si les
matériaux changent, et donc si les possibilités de réalisation sont infinies, des principes y sont
toujours communs.

L’IDENTITE EST CONSTRUCTION

Ses matériaux sont :


- biologiques : le capital génétique reçu en héritage de parents que l’on n’a pas choisis
conditionne le substrat corporel.
- Psychologiques : les relations affectives précoces, l’éducation, façonnent la personnalité à
partir du potentiel héréditaire et culturel
- Socio-environnementaux : le contexte socio-économique, les rencontres et les événements
de la vie traumatisent pour affaiblir ou enrichissent pour fortifier. Des dimensions
particulières en sont la culture et la langue maternelle.

L’IDENTITE EST EVOLUTION

L’identité de chacun est donc une équation personnelle à beaucoup d’inconnues et quelques
constantes. Cette « équation » ne va pas cesser d’évoluer, et nous ne sommes jamais les mêmes tout
au long de nos vies :
- la biologie nous pousse de la dépendance du bébé vers la dépendance de la sénilité à travers
l’autonomie de la maturité (et de toutes les étapes que l’on peut imaginer)
- la psychologie nous pousse de l’avidité affective infantile vers la sagesse (ou le gâtisme…)
du vieillard
- quant à l’environnement, malgré tous nos efforts pour le maîtriser, nous ne pouvons que le
subir en tentant de nous y adapter.

L’IDENTITE EST ADAPTATION

Les mécanismes de l’adaptation sont nombreux, mais j’insisterai sur quelques points essentiels :
- la prise de conscience nécessite la différence : on ne perçoit que par comparaison. Opposer
certains aspects de la réalité permet de les comparer, les mesurer, les classer… et donc de
réintroduire une unité dans la diversité.
- On procède souvent par assimilation-accomodation : nous faisons nôtres certains éléments
qui nous nourrissent et nous fortifient, nous nous transformons à cause de leur part
d’hétérogénéité
- On hésite toujours entre s’affirmer pour se distinguer, ou appartenir pour se ressembler
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L’IDENTITE EST OPPOSITION

C’est donc en s’opposant qu’on se construit : on se positionne par rapport à des repères (des re-
pères) comme différent, ou bien comme semblable (identification). L’essentiel c’est que
l’opposition ne soit pas destruction mortelle, et que l’identification ne soit pas dissolution aliénante.

Il en est de même de la construction du lien entre l’individu et sa communauté : il faut savoir y


équilibrer l’appartenance qui anonymise le membre, et la distance qui isole l’individu.

L’IDENTITE EST RENCONTRE

La construction de l’identité dépend des matériaux utilisés, la culture, la langue, l’environnement,


les rencontres effectuées, etc. Ce qui a été construit peut être déconstruit, dans la crise, dans la
psychothérapie, dans la mort initiatique. Mais aussi peut être reconstruit, et c’est le but de
l’initiation.

Cette construction n’est donc jamais solitaire : elle nécessite toujours la rencontre avec un autre. On
ne sait en effet jamais qui on est avant de l’avoir vu dans le miroir du regard ou des paroles de
l’autre.

L’IDENTITE EST RECONNAISSANCE

Les paroles de l’autre, ou celles que l’on tente de dire sur soi sont toujours incapables de tout dire.
Elles sont donc toujours un peu trahison d’une réalité qui échappe toujours un peu, et qui oblige à
réinventer d’autres paroles. C’est à cause de cela que l’identité est reconnaissance. C’est parce que
mon F.°. ou ma S.°. me reconnaît comme tel que je suis F.°. M.°., et c’est bien le secret enjeu de
notre initiation, ce qui la rend permanente et toujours renouvelée car à jamais incomplète.

Pour exister, nous sommes donc condamnés à renouveler notre naissance commune (re-co-
naissance).

L’IDENTITE EST IMMIGRATION

C’est pourquoi nous sommes assignés à un voyage interminable. Notre quête de nous-même, en
nous-même le long de la perpendiculaire, en nos FF.°. et SS.°. dans le plan du niveau, doit se
nourrir de nos relations, tissées au fil des rencontres, au long de périples sur d’innombrables
chantiers.

Sur chacun de ces chantiers le F.°.M.°. s’y sent chez lui, grâce au lien qui le relie au centre de
l’union. Pourtant il y est aussi un étranger qui peut avoir à tout ré-apprendre. Nous sommes tous des
immigrés qui n’ont jamais terminé d’assimiler les éléments d’une culture qu’ils n’en finissent pas
de découvrir pour se l’approprier et en faire des chefs-d’oeuvre à partager. Et au-delà, pour devenir
soi-même chef-d’œuvre, c’est-à-dire simple ouvrier au service, canal d’expression, du Grand
Œuvre.

C’est aussi mon travail de psychiatre que d’assimiler la culture qui imprègne mes patients pour
comprendre ce qu’ils expriment de particulier dans une maladie universelle. C’est ce qui me guide
pour tenter de ne pas confondre simple crise d’originalité, génie marginal, prophète vénérable ou
vrai « fou » à soigner… Les psychiatres sont aussi des immigrés tâtonnants !

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L’IDENTITE MAÇONNIQUE EST COMPOSITE

C’est mon travail de Surv.°. que de permettre aux App.°. ou Comp.°. une recherche sans limite qui
respecte cependant le corpus symbolique de leur degré de référence.

C’est mon travail de maçon qui se dépouille de ses métaux chaque fois qu’il revêt son tablier sur le
parvis et qu’il passe les 2 colonnes, disponible pour recevoir un nouvel influx de nouveauté. C’est
le travail de tout maçon qui se fait réceptif pour que le travail soit la source d’un nouveau
changement, d’une nouvelle facette d’une identité multiple.

C’est le paradoxe de tous les FF.°.MM.°., condamnés à un chemin qui ne peut être qu’individuel, et
pourtant qui ne peut se faire que dans un groupe. L’évolution personnelle qui nous est proposée ne
se fait que par notre participation à un travail collectif : celui qui se fait avec les autres FF.°. et
SS.°., parfois à leur place, ou même sans ou malgré eux… mais jamais tout seul.

L’IDENTITE EST RELATION

Le F.°.M.°., le psychiatre et l’immigré expérimentent en commun que l’identité n’est pas une racine
que l’on plante pour toujours dans une terre : du fait de l’histoire de cette construction active, jamais
terminée, elle est forcément plurielle, évolutive, incertaine, composite, interactive…

Pourtant ce mythe des racines a la vie dure. Il y a des mythes qui libèrent, nous le savons bien en
F.°.M.°., mais il y a aussi des mythes qui aliènent. Le mythe de l’identité qui dépendrait d’une
racine originelle est d’ailleurs de ceux qui tuent. Le conflit sans fin de la Palestine en est un
exemple évident. C’est aussi ce même mythe qui limite l’intégration de l’immigré qui pense un jour
repartir « chez lui »… et ne le fait jamais …finalement jamais « chez lui » ! C’est encore le mythe
de l’esclavage qui expliquerait toutes les difficultés sociales de la Guadeloupe, y compris le fait que
les « hommes sont volages »…

L’IDENTITE PEUT ETRE ILLUSION

Et quand les ailleurs de la terre (la terre du retour pour l’immigré, comme l’Afrique des origines des
fils d’esclaves), ou de l’histoire (la nostalgie de certains événements) ne marche plus, on peut
encore compter sur l’au-delà. Comme responsable du malheur, comme solution du malaise, il ne
reste plus qu’à dépenser ses ressources chez le gadé dzaffè, ou dans la dernière secte à la mode.

Même le F.°.M.°. peut se figer dans une identité illusoire. Abandonnant le travail, évitant la
pulsation de sa remise en question dans son abandon des métaux pour passer du profane au sacré et
vice-versa, il peut n’être plus qu’un « porte-manteau » à décors, totem figeant pour toujours le
souvenir d’une transmission dont l’écho dure plus longtemps que les concrétisations.

L’IDENTITE EST PARTAGE

L’essentiel de l’identité est le partage la reconnaissance :


- si tout le monde reconnaît un mystique comme un « prophète », aucun psy ne le soignera
comme un « fou »
- si ses FF.°. le reconnaissent comme maçon, nul ne sera rejeté comme un profane
- si ceux qu’il rencontre le reconnaissent comme Guadeloupéen, nul ne demandera
l’expulsion de l’immigré.

Mais pour cela, il faut partager suffisamment :


- que l’immigré, le FM.°. ou le psy intègrent suffisamment la culture ambiante

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- que chacun soit prêt à s’enrichir et se renouveler de ses rencontres, dans lesquelles les
différences ne sont pas forcément des menaces hégémoniques à rejeter.

L’IDENTITE EST FRAGILE

Sur les chantiers de l’identité menacent certains dangers :


- la fascination pour l’uniformité, mythe de l’intégration totale des différences (ou de leur
« tri ») dans un peuple « pur »… on sait où ça conduit
- la résignation au relativisme absolu, au syncrétisme confus. On sait aussi où conduit
l’absence de repères.

L’IDENTITE EST COMPLEXE

Le F.°.M.°. incarne la réussite d’une identité composite : il est bien toujours le même, mais il est
capable de renoncer à ses attributs sociaux pour rencontrer la Lumière dans le Temple. Il peut aussi
dissimuler à tous ceux qui l’entourent dans la société sa condition de maçon. Il peut encore être
différent dans ses associations, son syndicat, son parti politique. Toujours identique dans son noyau
de valeurs, toujours variable dans ses modes d’expression.

Mais pour assumer cette identité complexe, évolutive, incertaine et interactive, il doit tenter d’éviter
les nombreux quiproquos de la rencontre. Il faut tenir compte de tout ce que nous projetons sur
l’interlocuteur, ou vice-versa. Il faut s’attendre aux surprises de la référence à des modèles culturels
multiples, plus ou moins partagés ou congruents.

C’est là la difficulté que le F.°.M.°., le psychiatre ou l’immigré doivent sans cesse solutionner. C’est
la difficulté de la société guadeloupéenne. Mais c’est aussi la difficulté universelle d’une planète
soumise au grand brassage de la mondialisation et de l’urbanisation.

CONCLUSIONS

L’identité est donc d’abord relation en devenir. Elle génère l’équilibre dans le mouvement. Elle
façonne l’unité à partir de la diversité.

Finalement, la F.°.M.°. Guadeloupéenne ne devrait-elle pas relever le défi ? Elle est au centre d’un
creuset qui expérimente un monde en mutation, elle est dépositaire de clés s’appliquant à une
dynamique mondiale.

Peut-elle avoir d’autre mission que de partager ce qu’elle peine à apprendre sur les chantiers de
l’identité ? Laboratoire, peut-elle devenir modèle ?

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