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QUE SAIS-JE?

Histoire de l'impôt
ANDRÉ NEURRISSE

,
\,

put'
DU M~ME AUTEUR

Précis de droit budgétaire, Librairie générale de Droit et Jurispru-


dence, 1961.-
La comptabilité économique française (Comptabilité nationale). Li-
brairiegénérale de Droit et Jurisprudence, 1963 (ouvrage couronné
par l'Académie des Sciences Morales et Politiques).
Les jeux de casino, Presses Universitaires de France, « Que sais-je? >,
no 985, 3' édition, 1977 (traduction en langue espagnole, 1978).
Histoire du franc, Presses Universitaires de France, «Que sais-je? _,
no 1082, 3' édition, 1974 (traduction en langue japonaise, 1971),
Les règlements internaUonaux, Presses Universitaires de France.
, Que sais-je? " n° 1495, 1972.

El;:';- 2 130357350

Wpôt légal. - 1,e édition : 3' trimestre 19,8


© 1978, Pre.lses Universitaires de France
'rous droits de traduction, de reproduction et d'adaptation
réservé, pour tous pays
INTRODUCTION

De nos jours, la notion d'impôt se révèle dans le


transfert sans contrepartie d'avoirs sous forme moné-
taire au bénéfice de la puissance publique. Dans le
passé, la monnaie avait moins de place et la puis-
sance publique était de tout autre nature : cepen-
dant, sans en revêtir les mêmes formes, l'impôt était
de même essence, à savoir la traduction comptable
de la mise en commun de richesses et de forces en
vue d'une action collective dans le cadre d'une ins-
titution publique. Ainsi en est-il, par exemple, de la
construction et de l'armement de bateaux par des
peuplades iliennes, en vue de la conquête de terri-
toires ou simplement de la protection de l'île. Dans
une optique opposée on pourrait considérer que les
exigences du vainqueur pouvaient entraîner pour
le peuple vaincu une répartition des charges de
telle sorte que le tribut est essentiellement lié à
l'impôt - au point d'en être synonyme. On peut
considérer aussi que la part des récoltes donnée
par l'exploitant au propriétaire ou au protecteur,
contrepartie du droit ou de la possibilité d'exploiter,
est devenue impôt lorsque le propriétaire ou le pro-
tecteur a assumé une autorité publique ou religieuse.
Une autre source pourrait résider dans l'institution-
nalisation d'actes illégitimes en péages, tonlieux

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et droits de douane dont l'essence profonde tient
peut-être plus du vol de grand chemin que de l'au-
torisation d'utiliser un ouvrage (pont, route) ou de
l'assurance de bonne fin acquise par une fraction
des marchandises transportées.
L'impôt est un phénomène à multiples facettes
dont il est impossible de saisir l'instant - et, par-
tant, le lieu - de sa naissance. Même dans l'hypo-
thèse où l'on ne considère l'impôt que sous sa
forme monétaire, il est difficile de cerner l'instant
où est apparue la monnaie - d'autant qu'il n'est
pas impossible qu'en Egypte la monnaie scripturale
ait précédé les espèces. Au reste l'impôt ne se mani-
feste pas que sous la forme monétaire. L'impôt peut
être en nature, qu'il s'agisse soit d'une prestation
ou d'une corvée, soit d'une fourniture de marchan-
dises (blé à l'origine, cuivre en 1943). A la vérité
il est d'évidence que l'impôt est né avec l'érection
de la vie collective en formation étatique, avec, du
reste, toute l'imprécision qu'une telle évolution peut
comporter. Aussi bien convient-il de remonter très
avant dans le cours de l'Histoire pour avoir une di-
mension perspective qui replace la fiscalité contem-
poraine dans l'évolution de la société. Cependant
c'est l'administration romaine, laquelle a marqué
d'une empreinte indélébile la vie publique en Occi-
dent, qui constitue le premier pôle de l'évolution de
la fiscalité; le second pôle se situe à la période qui a
suivi la Révolution de 1789, trouvant ses sources
dans l'impôt monarchique et son épanouissement
dans la fiscalité contemporaine. Entre les deux se
situe la plage de la féodalité où l'éclatement de
l'Etat s'est traduit par la provincialisation de la
fiscalité.
Au cours des siècles et des millénaires les lignes de
force des institutions fiscales, lesquelles avaient

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atteint leur maturité avec une précocité déconcer-
tante, se sont maintenues pratiquement inchangées.
Certes on ne connaît plus l'impôt en nature, l'impôt
de quotité élimine l'impôt de répartition, la fisca-
lité est devenue instrument de politique écono-
mique, mais depuis cinq mille ans la facilité et
la productivité appartiennent aux taxes indirectes,
la difficulté et l'équité (tout au moins sa recherche)
à l'impôt direct; ainsi, les techniques fiscales,
tout en se perfectionnant, n'ont-elles évolué que
modérément.
Sans doute l'impôt a-t-il varié dans son poids
global, dans sa répartition, entraînant des consé-
quences économiques et provoquant des réactions
sociales et politiques. Il fait partie intégrante de la
vie publique, au niveau de l'individu, surtout en
tant que phénomène de société. Mais, pour être
appréciées à leur juste mesure, ces incidences doivent
être rapportées à d'autres données essentielles, no-
tamment la dépense publique, le revenu national
et sa distribution, qui débordent du cadre de cette
histoire, étroitement sectorielle, de l'impôt en tant
que technique administrative et instrument de
l'Etat.

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CHAPITRE PREMIER

LES PREMIERS SYSTÈMES FISCAUX

Quelque perfectionnement qu'elles aient atteint,


les institutions fiscales romaines n'étaient pas pour
autant originales : elles avaient pris modèle dans
celles, très évoluées, qu'avaient eues auparavant
l'Egypte, puis la Grèce; elles n'ont pas pu ne pas
tenir compte par ailleurs du système que les Lagides
avaient perfectionné ni, pour ce qui est de l'appli-
cation en Gaule, de ce qui existait avant l'invasion
de César.

I. - L'impôt de l'Ancien Empire d'Egypte


(3500-2200)
Dès l'unification de l'Egypte par le roi Ménès,
chef de la Ire dynastie (3300), l'administration ra-
mifie l'autorité du roi jusqu'au sujet et recueille,
en sens inverse, la contribution de chacun aux
charges de l'Etat naissant. Il y avait à l'origine
deux organismes spécialisés dans la fiscalité : la
Maison Blanche dans le Sud et la Maison Rouge
spécialisées d'abord géographiquement (Sud et Nord)
puis très vite fonctionnellement, la Maison Rouge
gérant les biens affectés au culte, la Maison Blanche

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demeurant le département des Financcs. Ce dCll11Cr
se scinde vers 2500 en l'administration des greniers
(Shenout) et celle du Trésor (par Hedj) centralisant
les métaux précieux et les denrées non périssables.
Les charges publiques étaient principalement assu-
rées par l'impôt direct, accessoirement par les droÎts
d'enregistrement et de douane. L'impôt direct était
calculé sur la base d'un cadastre établi par des géo-
mètres (harpédonaptes) et des commissions d'ar-
pentage. Ces commissions étaient dirigées par un
scribe du cadastre et comprenaient deux scribes
agricoles, un porteur de cordeau et un tendeur de
cordeau. Les récoltes encore sur pied faisaient l'objet
de mensuration, puis, une fois entassé, le grain était
strictement décompté en boisseaux, le tout sous le
contrôle de géomètres et de scribes.
Le cadastre était fait tous les deux ans et chaque
chef de famille devait déclarer les personnes, femmes
et enfants, appartenant au groupe familial - et
signaler les femmes enceintes. Vers l'an 3000 s'ajoute
au cadastre un recensement (tenout) bientôt appelé
« compte de l'or et des champs» car il inventoriait
tous les biens meubles et les évaluait en or selon une
monnaie de compte: le deben, subdivisé en 12 shats
(le shat valait 7,5 grammes d'or sous l'Ancien
Empire). L'impôt direct (oudjeb) portait aussi à la
fois sur le revenu et sur le capital, l'évaluation de
l'un contrôlant l'évolution de l'autre et réciproque-
ment. Le recensement était contrôlé - et servait
de moyen de contrôle - par l'enregistrement obli-
gatoire de toute mutation, lequel donnait lieu à
expédition authentique (a nisout). TI ne semble pas
qu'il y ait eu de droits sur les ventes; par contre,
il est très vraisemblable qu'il y ait eu non seulement
taxe statistique mais droits de douane à l'importa-
tion comme à l'exportation car une administration
ayant à sa the le « DireclelU' des caravanes » était
chargée d'enregistrer tout ce qui entrait ou sortait
du royaume.
Les sanctions étaient sévères, allant de la bas-
tonnade ou la torsion des pieds et des mains jus-
qu'aux travaux forcés dans les régions frontières,
à temps ou à perpétuité. Parallèlement existait
un système d'offrandes, codifié, au bénéfice des
temples. L'impôt était payable en métaux précieux
ou toute autre denrée mais principalement en nature
et il existait de vastes greniers publics, de grandes
caves et de grandes resserres pour l'entrepôt du
grain, du vin ou de l'huile - et peut-être existait-il
aussi des étables publiques. Tel était dans l'Egypte
du Ille millénaire le système fiscal simple dans ses
principes, efficace dans son application qui permit
à la civilisation nilote de prospérer pendant si
longtemps.

II. - La fiscalité athénienne


du temps de Périclès
Au début du v e siècle Sparte dominait la terre
(Ligue du Péloponnèse), mais Athènes exerçait son
hégémonie sur les 200 cités des îles et des côtes,
alliées dans le cadre de la Ligue de Délos organisée
en 478 av. J.-C. Cette hégémonie n'était pas gra-
tuite car la ressource la plus importante de la Cité
athénienne était la contribution des participants de
la Ligue.
A l'origine Aristide l'avait fixée modérément à
460 talents et l'&vait répartie entre les cités suivant
les richesses foncières; cette contl"Ïbution, pharos,
d'impôt de répartition devint en 413 av. J.-C. un
impôt de quotité : elle fut en effet remplacée par
une taxe de 5 % sur les transactions effectuées dans

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l~s ports de la Ligue. En raison du développement
du commerce égéen, cette taxe était d'un rapport
important (1 500 à 2 000 talents) et son poids exces-
sif provoqua la dissolution de la Ligue. Aussi bien
lors de la reconstitution de la Ligue en 377, il fut
décidé que la contribution serait déterminée par le
Synédrion qui rassemblait en conseil les représen-
tants des cités. Mais les Athéniens accrurent par la
suite leurs exigences, envoyant des navires requérir
le phOTOS, provoquant finalement la révolte de
Rhodes, Chios, Cos et la fin de la Confédération (355)
et du « siècle de Périclès ».
La Cité d'Athènes disposait d'un éventail de
ressources propres très complet. Il y avait tout
d'abord les produits du domaine: les carrières (sauf
pour la pierre tendre) et les mines appartenaient à
l'Etat et faisaient l'objet de concessions consenties
par adjudication pour une période de trois à dix ans
(Thémistocle fit consacrer les nouvelles ressources
provenant de la découverte des gisements d'argent
dans le Laurion à la construction de la flotte qui
permit aux Athéniens d'écraser les Perses à Sala-
mine). Il existait aussi des droits de justice (amendes,
frais et confiscations) mais qui servaient principa-
lement à rémunérer, par affectation spéciale, les
juges qui étaient fort nombreux, et des droits d'en-
registrement; une taxe à tarif dégressif (l'éponia)
qui frappait les adjudications publiques (d'im-
meubles, de ferme des impôts) et une taxe propor-
tionnelle, de l'ordre du centième, exigée pour la
publicité de la vente d'immeubles.
L'impôt direct était bien connu à Athènes; à
l'origine il ne s'agissait que de prestations en nature,
qu'on appelait « liturgies ». Solon avait, dès le début
du VIe siècle, réparti les citoyens en quatre classes
suivant leurs revenus, déterminés par un recense-

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ment périodique et cette répartition imposait des
obligations, non seulement militaires mais civiles,
différentes selon les classes. Ce n'est qu'à la fin du
v e siècle, à l'occasion notamment de la guerre du
Péloponnèse, que la République athénienne béné-
ficia d'un impôt en argent. Au IVe siècle cet impôt
direct, l'eisphora, devint systématique et était cal-
culé sur la base de la fortune mobilière et immobi-
lière, esclaves compris: en 378 av. J.-C. les citoyens
furent divisés en vingt groupes appelés symmories,
de nombres différents, mais de capital équivalent,
qui servirent à répartir les liturgies et l'eisphora.
Le taux de l'impôt était relativement élevé, de 1 %
à 4 % du capital recensé (timema), avec, peut-être,
progressivité.
A cela s'ajoutaient des droits indirects: dans les
ports les navires effectuant le transport des mar-
chandises devaient obligatoirement accoster à l'em-
porion où les agents de l'adjudicataire de l'impôt
recevaient la déclaration en même temps qu'ils per-
cevaient un droit de douane du cinquantième à
l'entrée. A l'intérieur, sur les marchés, sur l'agora,
était perçue une taxe du centième, l'ekatostaï, an-
cêtre, au même taux, du centesima rerum venalium
des Romains, et de la taxe sur le chiffre d'affaires
de la première moitié du xx e siècle en France.
On ne peut que constater le parallélisme entre la
naissance et la fin de la splendeur athénienne et
l'évolution des ressources fiscales : dès le début du
v e siècle Athènes disposait de ressources abondantes
qui ont favorisé l'éclosion de la démocratie, l'essor
des lettres et des arts, et la prospérité économique.
Mais l'accl'oissement constant des charges finit par
trouver un butoir dans la difficulté de réunir les
ressources suffisantes, l'importance du prélèvement
provoqua des réactions à Athènes comme dans

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les cités alliées et le crépuscule de la civilisation
hellénique est intervenu avec la décadence des
impositions.

III. - Les impôts de l'Egypte ptolémaique


(Ille_1er siècle av. J.-C.)
Pendant près de trois cents ans Alexandrie fut
avec quelques alternances le phare de l'Orient
hellénistique que la richesse des descendants de
Lagos, général d'Alexandre, éblouissait de ses splen-
deurs. Cette puissance était fondée sur une économie
prospère et assurée par un système financier parti-
culièrement développé.
A l'inverse du système de l'Ancien Empire, la
fiscalité des Lagides frappait peu les personnes : il
n'y avait pas à proprement parler d'impôts sur les
revenus, mais des taxes professionnelles. Bien que
les recensements des individus et le cadastre des
biens aient été réalisés avec régularité et méticulo-
sité, avec ce sens statistique tenant à une hérédité
millénaire, il ne semble pas qu'il y ait eu une taxe
de capitation sous les Lagides, encore que vers
l'an 220 Ptolémée Philopator ait pu instituer une
syntaxis de ce genre.
Les commerçants, charcutiers, épiciers, établis-
sements de bains ... cordonniers, étaient tenus à une
redevance, le phoros, sorte de droit de licence ou de
patente. Les agriculteurs et les possesseurs de pi-
geonniers étaient redevables d'une taxe foncière,
au titre non de la propriété mais de l'usage du fonds,
cette taxe portait des noms variés et ses taux étaient
différents selon les cultures. De plus il y avait des
taxes sur les instruments de travail (bêches notam-
ment et, pour les pêcheurs, sur les barques). Tout le
bétail d'Egypte était dénombré, dans la période des

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hautes eaux plus propice au contrôle, sur la base
des déclarations des propriétaires ou exploitants
vérifiés par le délégué du fermier de l'impôt, l'emo-
mion, impôt spécifique par tête de bétail; était
également dû le phylakitikon, sorte de contre-
partie de la surveillance par les gendarmes des
troupeaux (1).
L'on trouve également un impôt foncier bâti au
taux de 5 %, assis sur la valeur locative de la maison
évaluée par le propriétaire.
Au roi, les vignerons payaient une autre taxe
l'eparourion, taxe foncière proportionnelle à la va-
leur et à l'étendue du sol, plus une tritée, taxe du
tiers, représentative du loyer lorsqu'il s'agit de
vignobles royaux.
Les Egyptiens subissaient les prestations en
nature. Ils étaient tenus au logement de la troupe
lors des déplacements (et en certaines régions des
vétérans s'installant en clérouques), à l'hospitalité
du roi ou de ses agents en mission, aux « cadeaux »
à l'occasion des fêtes et anniversaires - lesquels
cadeaux deviennent, pour les clérouques notam-
ment, une véritable taxe foncière annuelle. La
corvée existait aussi mais relativement courte et
pour des objets précis : moissons, entretien des
digues.
L'enregistrement semble n'être que facultatif.
Les droits de mutation des terres ou des immeubles
étaient de 5 % (puis de 8 1/4 %), perçus à Alexan-
drie en offrande au fondateur de la Cité (et à son
culte), dans le reste de l'Egypte au profit du roi avec
un supplément en offrande au dieu. Des taxes acces-
soires s'y ajoutent comme le droit de criée (1 %),

(1) Il Y avait aussi une taxe sur les fmes dont le produit était
constitué en dôréa, c'est·à-dire concédé.

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la taxe pour écritures publiques, la taxe du soixan-
tième. Les dévolutions à cause de mort étaient aussi
frappées d'un droit de succession : l'aparké, dû
même en ligne directe.
L'essentiel du revenu du roi provenait des taxes
indirectes à trois titres : monopoles, droits sur les
ventes, droits de douane et péages.
Le roi est maître des richesses minérales, carrières
de pierre (peu utilisée pour les constructions privées)
pour l'exploitation desquelles il semble qu'il y ait
eu le système des corvées, salines des marais ou du
sol (le sel était monopolisé et donnait lieu en sus
à un impôt local de consommation par personne,
l'aliké, au profit du nome), et mines d'alun, de mé-
taux, précieux ou non, et de pierres précieuses.
Les monopoles fiscaux étaient affermés et por-
taient, non sur le superflu, mais sur l'essentiel :
l'huile, le sel, les textiles, le nitre (produit minéral
extrait des salines et servant notamment de blan-
chiment des tissus), le blé, la bière, le meilleur papier
dit « papier royal ». Par ailleurs, le plus typique des
monopoles est celui de la culture des oléagineux
(sauf olivier) : sésame, croton, ricin, coloquinte, lin.
Dans chaque nome des étendues de terre étaient
déterminées à l'avance pour la culture et les culti-
vateurs devaient apporter la récolte aux maga-
sins généraux de chacun des nomes (le monopole
était affermé à des capitalistes). Il semble que les
graines étaient prêtées par l'administration royale
dont les fonctionnaires étaient responsables de la
culture, et les fraÏs de culture avancés par le fermier
du monopole qui était garant de la rentrée de
l'impôt. Il y avait procès-verbal contradictoire d'es-
timation des récoltes, puis la récolte était vendue
exclusivement à la Ferme. Sur le prix, le cultivateur
paie une taxe de 25 %. Les huileries sont privées,

IL
mais contrôlées par l'administration royale et l'ap-
provisionnement en matières premières fait l'objet
d'une stricte régulation entre les ateliers. Les hui-
leries clandestines sont sanctionnées d'amendes et
de confiscation. Une fois fabriquée, l'huile était
vendue au prix fixé par le roi à des détaillants sui-
vant des quantités programmées à l'avance et dé-
terminées par adjudication de quantité: le détaillant
était tenu d'acheter la quantité d'huile adjugée,
mais il pouvait la vendre au prix de son choix
- encore qu'il y ait eu prix maximal par décision
royale. C'était un système ingénieux qui garantis-
sait au roi la vente de l'huile à un prix rémunérateur.
Mais l'huile était plus chère qu'à l'étranger, en
Grèce notamment, et c'est ainsi que le monopole
a été étendu à l'importation sauf pour la consom-
mation personnelle, auquel cas il y a lieu de payer
un impôt spécial. Par aillems, le monopole de
l'huile a conduit à une surveillance étroite des char-
cutiers et de l'utilisation de la graisse animale. Il
semble aussi que l'on soit allé jusqu'à imposer par
une sorte de capitation un minimum d'achat.
La question se pose de savoir s'il y a eu une taxe
généralisée sur les ventes, comme il en existait en
Grèce. Il ne le semble pas, d'autant que les denrées
essentielles étaient monopolisées et que les taxes
sur les ventes atteignaient à des taux élevés les acti-
vités et non les Pl·oduits. Ainsi au taux de 33 1/3 (tri-
tée) étaient frappés les chiffres d'affaires des bains,
au taux de 25 % la vente des épiciers (kapelikon),
des pêcheurs et des agriculteurs. L'impôt sur le vin,
l'apomoira, était du sixième de la valeur de la récolte,
laquelle était évaluée par des recensements annuels
et les vendanges étaient l'objet d'une surveillance
très étroite (par exemple le vigneron ne pouvait
faire son vin qu'en présence d'un délégué du fermier

15
de l'impôt) ; l'impôt pouvait être livré en nature ou
payé en argent ou en cuivre. Il était en principe
affecté au culte de Philadelphe.
Les ventes d'esclaves, qui doivent toutes être
déclarées à l'avance, donnent lieu à perception de
deux taxes, l'une proportionnelle 17,5 % au profit
du roi, l'autre par tête d'esclave au profit de la
ville (l'importation d'esclaves est soumise à des
droits de douane).
L'organisation de la douane était aisée en raison
du nombre restreint des points de passage; les
droits à l'importation étaient fort élevés, à la
mesure des prélèvements faits au profit du Trésor
royal sur les produits du pays : 50 % pour l'huile,
33 1/3 % pour les vins, 25 % pour le miel et les
salaisons; par contre le bois, le fer, les chevaux qui
manquaient en Egypte ne payaient que des droits
très légers. A l'exportation existaient aussi des
droits qui furent très productifs sous les Lagides.
AlL" droits de douane s'ajoutaient diverses taxes
portuaires, droits de quai ou offrandes.
Des péages ou des droits d'octroi (telos) sont
prélevés un peu partout aux frontières, aux sépa-
rations des nomes, dans les ports fluviaux, aux
termes des pistes du désert; ces droits pouvaient
atteindre 40, même 50 %, mais étaient générale-
ment du vingt-quatrième (vins, laines).
Parmi les ressources du roi on trouve encore les
amendes fiscales ou pénales - et les confiscations,
parfois prononcées à la suite de rébellions; il y avait
aussi des amendes en quelque sorte convention-
nelles, sanctionnant au profit du roi le manquement
à des obligations de droit privé définies par contrat.
A partir de 179 av. J.-C.les amendes et confiscations
alimentaient pour la plupart le domaine privé du
roi. Par ailleurs, le roi bénéficiait de frais de justice,

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notamment de la taxe d'assistance judiciaire et la
dîme additionnelle (le dixième des sommes en litige
déposé en caution avant le procès et laissé par le
perdant).
De temps à autre, bien que les temples aient été
exonérés de toute fiscalité, le roi a effectué des
« reprises » sur les revenus des charges sacerdotales
et les fondations pieuses, des levées (eisphora et
epigraphon) sur les clérouques et les fermiers du
domaine sacré.
Ainsi les Lagides ont-ils pu adapter dans le cadre
de traditions locales, la fiscalité grecque d'autant
plus aisément que cette dernière se trouvait dans la
filiation égyptienne.

IV. - La fiscalité en Gaule


avant l'invasion romaine
Avant la conquête romaine, la Gaule avait subi
l'influence grecque non seulement du fait que le.
premier langage écrit y ait été le grec, mais aussi
politiquement et administrativement; la population
était divisée en tribus de 4 000 personnes environ,
avec une hiérarchie à la tête de laquelle se trouvait
un roi ou vergobret, élu. Il est logique d'avancer
qu'il y avait un système fiscal suffisamment struc-
turé pour faire face aux dépenses militaires (l'armée
de Bituit qui en 125 av. J.-C. faillit mettre en échec
l'Empire romain au faîte de sa puissance, était
forte de 180000 hommes) et civiles (Luerus, père de
Bituit, ne voyageait qU'~ll chariot d'argent (1),
entouré de sa cour). Ce système fiscal était apparenté

(1) L'argent et l'or abondaient, s'amoncelant dans les temples,


fleurissant aussi sou. forme de bijoux que portaient habituellement
les hommes, même en annes, et il est bien certain que, déployant leurs
fastes, Luerus et Bituit ont excité la convoitise romaine et provoqué,
à terme, l'invasion de la Gaule.

11
à celui d'Athènes, c'est-à-dire fondé sur l'impôt
indirect. A Marseille, cité grecque, n'existaient que
des droits sur les marchandises, à l'entrée, à la
sortie, et sur les marchés; l'impôt direct y était
inconnu (confirmation peut-être trouvée dans la
résistance et l'incompréhension opposées à l'établis-
sement du cens par Auguste dans la Narbonnaise).
Pour le reste du territoire, les peuplades gauloises
ne connaissaient en matière d'impôt direct que le
don volontaire, le herriban des Germains dans le
cadre des prestations fournies en nature : corvées,
fournitures, notamment épuration. En revanche,
les taxes indirectes, qui étaient avec les droits de
justice l'essentiel des revenus publics, étaient nom-
breuses et variées. Il existait quantité de droits de
passage et de douanes le long des fleuves et sur les
routes; en particulier, des taxes d'entrée et de
sortie étaient établies dans les ports de la Manche
sur les objets échangés avec l'île de Bretagne. Il est
vraisemblable que les taxes étaient ad valorem et de
manière uniforme sur toutes les marchandises. Leur
perception était assurée par les magistrats (qui
portaient des costumes distinctifs brodés d'or) et
les adjudicataires étaient riches et généralement
nobles. Aucune indication ne nous est parvenue sur
leurs taux, mais l'on peut penser qu'ils n'étaient
pas prohibitifs car ils ne décourageaient pas le
commerce, source essentielle de la vie économique
du pays. La Gaule, par ses richesses, constituait en
effet une active plate-forme d'échanges commer-
ciaux (le terme gaulois magus est venu jusqu'à nous
sous le nom de « marché» alors que concurremment
le forum latin a donné « foire »). Ces droits et péages
étaient néanmoins suffisamment rentables pour
provoquer des rivalités entre tribus : lorsque les
Eduens ont tenté d'occuper les deux rives de la

18
Saône, ce n'était sûrement pas pour interdire tout
commerce mais plutôt pour s'assurer la maîtrise
d'une source de revenus.
Il est vraisemblable qu'existait déjà une taxe sur
les ventes des marchandises sur les marchés; et le
centesima rerum venalium n'est que la romanisation
d'une taxe déjà existante. César en effet ne modifia
pas immédiatement les institutÎons ; il sc borna à
établir un portorium sur les frontières - le quadra-
gesima galliacum - et ce n'est qu'après la reddition
de Vercingétorix qu'il institua le tribut et romanisa
la fiscalité.

19
CHAPITRE II

L'IMPOT ROMAIN

De la création de Rome (750 av. J.-C.) à la fin de


l'empire d'Orient (1453 apr. J.-C.) vingt-trois siècles
se sont écoulés pendant lesquels les institutions se
sont formées mais auesi transformées, s'adaptant à
l'évolution qui a conduit la ville aux sept collines
à l'Empire romain.
S'il est vrai que Rome dut son ascension aux
exploits de ses légions, il.~'en est pas moins certain
qu'elle n'a pu maintenir son hégémonie que par la
qualité de 80n administration, et, plus singulière-
ment, de son système fiscal, lequel assurait à
J'Etat romain le renouvellement des sources de
richesses. C'est dans cette optique qu'il faut en-
tendre l'impôt romain dont les mécanismes devaient
avoir pour effet d'apporter à la ville de Rome les
moyens de sa prospérité, aux citoyens romains
l'élévation constante de leur niveau de vie; c'est
en quelque sorte l'organisation scientifique des pil-
lages (des biens privés et des temples) auxquels se
livraient habituellement les cohortes romaines en-
vahissant un territoire. Aussi bien les perfectionne-
ments qui ont été apportés tant à la technique qu'à
l'administration fiscale avaient-ils pour but de per-
maniser cette situation et d'assurer une productivité
croissante,

:.!u
Dans cette évolution on retiendra comme exem-
plaires trois périodes : celle du 1er siècle avant PEre
chrétienne (correspondant à la romanisation de la
fiscalité gauloise), celle du Bas-Empire au moment
où les Mérovingiens accueillent l'héritage romain,
puis celle de la mutation en Gaule de l'impôt romain
avant sa féodalisation.

1. - L'impôt romain au 1er siècle


A l'époque d'Auguste l'impôt direct, qu'il s'agisse
de prestations en nature ou de versements en numé-
raire, frappait peu le citoyen romain, et la prin-
cipale ressource de l'aerarium romain était l'impôt
indirect.
1. L'impôt direct. - L'impôt direct avait trois
formes essentielles : les prestations en nature, le
trihut, l'impôt sur les successions.
A) Les prestations en nature. - Lorsque l'armée
romaine prenait pied sur un nouveau territoire,
c'est à un gouverneur (nommé par le consul, l'em-
pereur ou le Sénat), qu'incomhait la charge d'admi-
nistrer et de mettre en valeur la nouvelle province.
Pour ce faire les gouverneurs avaient recours aux
prestations en nature: l'annone, qui consistait en
apport de hlé, vin et peaux de mouton, chevaux,
dans les magasins généraux de l'armée; les corvées
pour la construction de routes, mais aussi d'édifices
puhlics ou religieux (temples, autels et statues);
le logement militaire, c'est-à-dire l'ohligation pour
l'hahitant de donner aussi hien pour le soldat que
pour sa monture, s'il s'agissait d'un cavalier, le
couvert c'est-à-dire le toit, mais sans doute aussi le
vivre. S'y ajoutait éventuellement la fourniture de
hêtes féroces (en Gaule sans doute des loups et des

21
ours) pour les jeux du cjrque à Home ou à Nîmes.
Ces prestations en nature étaient temporaires, en
ce sens que l'armée, sauf aux frontières, n'était pas
en permanence sur le territoire; chaussées, temples,
forums une fois construits, ne demeurait plus que
l'entretien.
En sus de ces prestations destinées à l'administra-
tion, le gouverneur levait pour son profit personnel
des « cadeaux », par exemple l'aurum coronarium,
l'or coronaire, don d'or au général vainqueur.
B) Le tributum. - A l'origine la capitation, impôt
élémentaire, permit à Home de faire face aux pre-
mières charges. D'exceptionnel sous le roi Servius
Tullius cet impôt, le tributum civium romanum,
devint annuel en 406 av. J.-C. lorsque fut créée la
solde militaire. Mais, du fait de conquêtes suc-
cessives, il ne fut plus exigé à Home à partir de
167 av. J.-C. puis, à partir de 89 av. J.-C., des Ita-
liens devenus citoyens romains. Au 1 er siècle av. J.-C.
Rome, l'Italie et les cités dotées du jus italicum
étaient exemptes du tribut.
Le tributum était un impôt de quotité qui avait
pour hase la situation de fortune telle qu'elle était
déterminée par le cens, lequel constituait un véri-
tahle cadastre des situations individuelles. A l'ori-
gine, le cens était d'essence purement militaire
puisqu'il avait pour ohjet de dénomhrer la popula-
tion apte à porter les armes et à fournir la cavalerie;
il avait lieu tous les cinq ans et devait constater
l'âge des citoyens et le nomhre de leurs enfants,
ainsi que leur richesse = nomhre des esclaves, des
têtes de hétail, des arpents (jugum) avec la précision
des cultures. Le premier cens aurait été effectué en
555 av. J.-C. Tout naturellement ce recensement
devient la hase de l'impôt direct et sans doute

22
devra-t-on, dès le départ, distinguer l'impôt pure-
ment foncier (proportionnel à la valeur des terres
- c'était déjà l'impôt sur le capital) de celui qui
frappait les esclaves (capitatio).
Le cens fut institué en Gaule, en remplacement du
stipendium (1) qui avait été imposé à la Gaule par
César, en l'an 27 (vingt-quatre ans après la reddition
de Vercingétorix, dix-sept ans après la mort de
César) par Auguste qui s'installa d'ailleurs à Nar-
honne pour mieux présider aux opérations (c'est
à ce moment-là qu'il divisa la Gaule qui, depuis
César, ne formait qu"une province de la Méditer-
ranée au Rhin, en N arhonnaise, Aquitaine et Lyon-
naise). Le recensement fut renouvelé quinze ans
plus tard par Drusus, beau-fils d'Auguste, puis en
14 apr. J.-C. par Germanicus. Il n'y a pas de traces
de recensements postérieurs, du moins propres à
la Gaule, ce qui ne veut point dire qu'il n'yen ait
pas eu, mais ce qui tendrait à prouver que la po-
pulation gano-romaine s'était accoutumée à cette
imposition, laquelle, dans l'esprit et le langage des
l'edevables, prit peu à peu le nom de l'opération
cadastrale: c'est ainsi que le tributum devint, en
Gaule tout au moins, le cens.
C) L'impôt du vingtième sur les successions.
C'est par la loi Julia et Papia Poppœa qu'Auguste

(1) Le slipendium peut passer pour un impôt direct encore qu'il


soit fondamentalement une indemnité de guerre. il s'agissait essen-
tiellement d'un impôt de répartition que les peuples vaincus devaient
eux-mêmes répartir suivant leur mode d'imposition existant et le
montant en était fixé par le Sénat ou par le général vainqueur pour
un certain nombre d'années. C'est ainsi que Philippe de Macédoine
eut à payer 1 000 talents en termes annuels; c'est ainsi que Car-
thage dut payer, après la première guerre punique 2200 talent. en
20 termes annuels, après la deuxième guerre punique 10000 talents
en 50 termes annuels - soit 200 talents par an. Pour la Gaule l'on
manque de précision sur le stipendium que César déclare avoir fixé
lui-même au chiITrc de 40 millions de sesterces (30 miIlions de
francs 1978).

23
établit en l'an 6 de notre èrc uu impôt Jc 5 %sur les
donations, legs et successions. A la suite des guerres
civiles, il éprouvait quelques difficultés à réunir les
sommes nécessaires au paiement de la solde des
troupes et, pour éviter ·les séditions, il créa une
caisse militaire, dirigée par trois prétoriens tirés
au sort, à laquelle il affecta le produit de l'impôt
du vingtième (c'est là un excellent exemple du lien
entre la fiscalité et les charges militaires). Min que
cette nouvelle charge ne parût ni trop lourde ni
trop injuste, Auguste l'atténua de deux exceptions:
l'une en faveur des pauvres, l'autre en faveur des
proches. Les « pauvres )) s'entendaient en réalité de
tous ceux dont la succession ne dépassait pas la
valeur de cent pièces d'or; quant aux « proches ))
il s'agissait, bien entendu, des enfants, à défaut, des
petits-enfants du défunt (sauf ceux qui étaient nés de
la fille et qui se trouvaient dans la lignée du gendre),
puis du plus proche des « agnats n, c'est-à-dire les
parents par mâles, frères ou cousins germains (il
semble aussi que les gentiles étaient exempts puis-
qu'ils participaient au culte religieux particulier à
la maison). On notera que cet impôt ne frappait que
les citoyens romains puisque les peregrini, c'est-à-
dire les alliés et les habitants des provinces ne
pouvaient, de par leur état qui les privait du droit
de bourgeoisie, rien recevoir par testament (lorsqu'ils
obtenaient le droit de bourgeoisie, ils ne pou-
vaient plus hériter de leurs parents, à moins que
ces derniers aient obtenu ledit droit eux aussi).
L'empereur Néron reconnut la succession par les
mères et l'exempta du vingtième; puis Trajan
exempta le père de la succession de son fils, le
frère à l'égard de la sœur et de manière générale
écarta le's frais funéraires de l'ensemble succes-
soral ; Adrien plafonna ces frais en raison des abus

24
auxquels celte dernière disposition avait conduit.
Antonin Caracalla doubla l'impôt qui devint le
dixième (mais Macrin, son successeur, rétablit le
vingtième) et n'admit plus en exemption que les
héritiers directs à l'exclusion des agnats; en accor-
dant systématiquement le droit de bourgeoisie à
tous les sujets de l'Empire romain, il les soumit tous
au droit commun des successions et de l'impôt s'y
rapportant. C'est Justinien qui, par une Constitu-
tion de l'an 531, semble avoir aboli les droits de
succession dans l'empire d'Orient.
Pendant cinq siècles l'impôt fut donc levé avec
régularité, affermé généralement aux publicains
groupés souvent en sociétés et appelés vicesimarii,
c'est-à-dire receveurs du vingtième; ils étaient sur-
veillés par le surintendant de la caisse militaire
(qui succéda aux trois prétoriens originels), lequel
avait dans les provinces des préposés: les procureurs.
Ces derniers, dont la fonction sociale a été très va-
riable (il y eut des soldats et des muletiers), étaient
chargés de veiller aux intérêts du fisc, c'est-à-dire
non seulement de recueillir les successions pour le
compte du domaine privé (1), mais aussi de faire
une juste estimation de la valeur de celles qui allaient
aux particuliers afin de lever sans possibilité de
transaction l'impôt dans les délais les plus rapides;
Auguste avait prévu des délais très courts pour
l'ouverture des testaments et le débiteur ne dispo-
sait que d'un bref délai au-delà duquel il payait
une indemnité de retard de un centième par mois.

2. Les taxes indirectes (<< vectigIia »). - De très


honne heure l'impôt indirect était devenu un im-

(1) TI semble que selon les époques les deux fonctions furent assu-
mées par deux procureurs distincts.

25
pôt ad valorem, cc qui laisse entendre une maturité
précoce de l'administration fiscale. De très bonne
heure aussi il atteint le transfert de la marchandise,
qu'il soit matériel (aux frontières, aux ports, à l'en-
trée des villes) ou juridique (droit sur les marchés)
(vecti,glia viendrait de velwre, transporter). Du temps
d'Auguste, il y avait deux ta.'œs générales: droits
de douane et taxe sur les ventes, des taxes spéciales,
et le monopole du sel.
A) Les droits de douane et la taxe sur les ventes. --
On peut penser que c'est du jour où Rome eut un
port à l'embouchure du Tibre que l'idée vint d'im-
poser l'entrée et la sortie des marchandises. Dès lors
date-t-on d'Ancus Marcius, créateur du port d'Ostie,
l'institution du portorium (l'étymologie semble en
effet indiquer que portorium vient de portus, encore
que le péage perçu sur les ponts (1) et les chemins
avait le même nom). Il semble que ces droits aient
été abolis avec l'avènement de la République. Ils
ont en tout cas été rétablis par les consuls Lepidus
et NobiIior, lorsque les Romains étendirent leur
domination; la Sicile en particulier paya de très
importants droits de douane (le taux y était de
5 %) ; de même dans les ports de l'Asie et de Grande-
Bretagne on payait un portorium de 21/2 % qui
prit en Gaule le nom de quadragesima galliacum.
Dans le même temps le préteur Caecilius Metellus
supprima les droits de douane en Italie, moins pour
leur incidence que, selon Cicéron, pour les procédés
vexatoires auxquels ils donnaient lieu. César cepen-
dant les rétablit et ils furent par la suite constam-
ment maintenus jusqu'à la chute de l'Empire.
Les droits de douane étaient prélevés sur toutes

(1) Par la suite l'impôt sur les ponts prit le nom de pontaticum,
pontage.

26
les marehanùises apportées ùans les ports ùe com-
merce, à l'exception de celles qui n'étaient point
destinées à la vente dès lors qu'il ne s'agissait pas
de denrées de luxe (1) (ainsi un père de famille ne
payait pas de droit pour un esclave destiné au
service de sa personne, mais il le payait pour les
eunuques). Les ambassadeurs étaient exempts de
droits à la sortie mais pas à l'entrée et les mariniers
qui apportaient le blé à Rome bénéficiaient de
tolérances.
L'impôt était payé sur la base d'une déclaration
du commerçant importateur ou exportateur, la-
quelle comprenait les marchandises sujettes ou non
à l'impôt. Les publicains, chargés de percevoir
l'impôt, pouvaient ouvrir les ballots, procéder aux
fouilles nécessaires et même décacheter les lettres.
Les marchandises non déclarées étaient confisquées,
sauf erreur reconnue de bonne foi - auquel cas
une amende égale s'ajoutait au droit.
Quelquefois confondue avec le portorium, la taxe
sur les ventes, le vectigal rerum venalium, s'appli-
quait non pas au passage des marchandises dans les
ports (ou sur les ponts et les chemins) mais à la
transaction commerciale. Auguste la créa pour sub-
venir notamment à l'entretien des gardes de nuit
établis à Rome pour la sécurité publique; il l'appli-
qua d'abord aux ventes d'esclaves au taux de 2 %
puis l'étendit, au taux de 1 % (centesima), à toutes
les ventes commerciales (2), y compris les vins et
les fruits, à l'exception - du moins jusqu'à Caligula
qui y mit fin - des objets de première nécessité.

(1) Il Y eut un procès célèbre défendu par Cicéron d'un commerçant


qui ne voulut pas payer le portorium pour les marchandi.es qu'il
n'avait pas vendues.
(2) C'est en ce sens qu'il faut prendre l'acception , ventes pu-
bliques • et non par ventes aux enchères publiques.

27
L'impôt était prélevé pal' les procurateUI's duccnaires
pour le compte de l'empereur.
La taxe sur les ventes ne paraît avoir été instituée
que fort tard dans l'Empire romain. Auguste passe-
rait pour l'avoir établie en Gaule, si l'on ne se sou-
venait de l'existence d'un tel impôt dans la Gaule
celtique. Auguste l'a simplement codifiée, romanisée
(sous le nom de centesima rerum venalium) et étendue
à l'Empire tout entier. Le taux en était de 1 % (il
a été ramené à 1/2 % pendant une courte période,
de 17 à 31) et frappait tous les contrats d'achat et
de vente, toutes les ventes sur marchés et pas seu-
lement les seules ventes par adjudications publiques.
B) Les taxes indirectes spéciales. - Il existait
deux taxes concernant les esclaves et proportion-
nelles à leur prix. La première, le vicesima libertatis
(5 % sur la valeur des esclaves affranchis), fut intro-
duite en 357 av. J.-C. (lex Manlius Capitolenus)
et étendue à tout l'Empire. Puis Auguste institua
un impôt de 4 % SUI' le prix des esclaves vendus
(quinta et vicesima venalium mancipiorum). La per-
ception d'abord affermée à des publicains fut assurée
en Gaule par une administration spéciale, le fiscus
libertatis et peculiorum. Le produit en était affectl'l
à un fonds de réserve: l'aerarium sanctus.
Caligula créa un impôt de consommation sur les
denrées alimentaires (edulia), sorte de droit d'octroi.
Il y avait aussi les droits de marché, notamment
l'ansarium et leforicularium qui paraissent avoir été
l'un, un droit de place, l'autre un droit de patente.
Après Auguste deux impôts indirects virent le JOUI' :
le quadragesima litium (l'impôt sur les procès), sorte
de droit d'enregistrement créé par Caligula et le
vectigal urinae que Vespasien infligea à ceux qui
plaçaient les amphores sur la voie publique. En

28
Narbonnaise il existait un impôt sur les vins, ins~
titué par Fontius et le produit en était affecté pour
partie à la construction des routes, pour partie à la
fortune de son créateur.
C) Le monopole du sel et l'administration du do-
maine. - TI existait aussi à Rome un monopole du
sel, mais contrairement à ce qu'il avait été en
Egypte et en Grèce et ce qu'il sera en France, il
avait été créé pour la protection du consommateur
par Livius Salinator en 555 av. J.-C. (à moins que
ce ne soit Ancus Marcius en 508). Les employés du
monopole portaient le nom de Salinatores aeraii,
alors que ceux des fermiers des salines portaient
le nom de salarii. En 204 av. J.-C. un vectigal fut
établi sur le sel, en même temps que les censeurs
fixaient aux fermiers le prix de la vente du sel.
Depuis la République, le Sénat avait pris en
charge l'administration financière et les provinces
sénatoriales, dites stipendiaires, constituant, selon
Gaïus, le Domaine public. Les territoires directe-
ment administrés par le chef de l'Etat et les pro-
vinces tributaires constituaient le Domaine privé.
En l'an 6 Auguste créa l'aerarium militaire qui
s'ajouta aux deux autres trésors: du peuple (admi-
nistré par le Sénat) et du prince (relevant du chef
de l'Etat), lequel prit, sous Tibère, le nom de Fiscus.
Tel était, après les réformes d'Auguste, le sys-
tème fiscal qui. sans modifications profondes, as-
sura pendant quatre siècles les ressources néces-
saires au maintien de l'Empire. TI y eut certes des
innovations, notamment cet impôt de capitation sur
les Juifs, le didrachme (paiement annuel de deux
drachmes) institué après leur soulèvement, en
66 apr. J.-C. Mais les textes et l'administration
fiscale présentaient une solidité telle qu'ils permirent

29
à l'Empire de surmonter la grande crise du milieu
du Ille siècle, grande crise économique (hausse des
prix, disette agricole qui sévit en Italie), grande
crise politique caractérisée par la révolte des légions
en Gaule, amenant la création d'un Empire gaulois
avec Postumus comme chef, puis la Bagaudie
(écrasée par Maximin en 285), grande crise religieuse
qui voit le christianisme évincer la religion romaine.

II. - La fiscalité du Bas-Empire


au temps de Dioclétien
Les années 397, 398 et 399 apportèrent à la fisca-
lité bon nombre de réformes qui, par leur étendue,
constituèrent une étape importante dans l'évolution
historique de l'impôt, la dernière avant que ne se
disloque l'Empire en Occident. C'est donc la fisca-
lité dioclétienne que les Mérovingiens ont trouvée
à leur prise de pouvoir, et qui a constitué la base de
départ de l'évolution de l'impôt sous les rois des
deux premières races.
1. Les impôts directs :
A) Le dédoublement du tributum. - C'est de Dio-
clétien que date vraisemblablement la division de
l'impôt du cens en deux impôts, l'un frappant la
terre, l'autre les personnes. L'impôt frappant la
terre, ce fut la jugatio terrena qui fut appliquée à
tout l'Empire, même à l'Italie (qui fut également
soumise à l'annone). Le contribuable était tenu à un
certain nombre d'aureus ou de solidus proportion-
nellement à l'étendue des terres. C'était, en quelque
sorte, un impôt sur le capital foncier - destiné
vraisemblablement à forcer à la mise en valeur des
terres. Quant à l'impôt frappant les personnes,
c'était le capitatio humana ou plebeia qui frappait

30
ceux qui ne possédaient pas d'immeubles (sauf la
plèbe des villes et de Rome), les femmes étant
taxées pour moitié. Son origine remonterait peut-
être au 1er siècle, vraisemblablement à Vespasien.
Pour ces deux impôts Dioclétien fit procéder dans
tout l'Empire à un recensement rigoureux des biens
et des hommes: chaque chef de famille était tenu de
déclarer ses immeubles et leurs valeurs, ses biens
mobiliers et ses esclaves. La quotité de chacun de
ces impôts n'est pas connue avec certitude (on sait
cependant que Julien réduisit les impôts de la
Gaule à 7 aureus par caput). Ils étaient payables
par tiers.
A cela s'ajoutait pour les hommes illustres (cla-
rissimi viri) et les sénateurs un impôt de capitation
appelé foUis ou gleba, à raison de 3 à 8 livres d'or
par an suivant la fortune (les clarissimi sans fortune
ne payaient que 7 soHdus). Il existait aussi un impôt
extraordinaire que les dignitaires de l'Empire de-
vaient payer à raison de leurs chevaux de luxe. Ega-
lement on trouve trace d'impôts sur la luxure sous la
forme de taxes établies sur les entremetteurs (ap-
pelés leones) et les filles de joie (meretrices), taxes
qui ont pu être abolies par Anastase ou Théodose II
(réformes de 444 ?).

B) L'impôt sur les entreprises. - L'innovation


la plus importante fut la création, vraisemblable-
ment sous Alexandre Sévère, de l'impôt des patentes,
connu sous des noms divers : lustralis collatio, chry-
sargirum, aurum negotiatorium, aurum lustrale ou
aura functio (1).

(1) II peut y avoir confusion entre lus/ralis colla/io qui devait être
la mise sur une liste tous les cinq ans et le chrysargirum qui était
l'impôt lui-même, à moins que colla/io signifie bien contribution,
mais que llls/ralis signifie' au jour " c'est-à-dire éventaire, de telle

31
Cet impôt était proportionnel (2 % ?) soit aux
bénéfices présumés, soit, plus vraisemblablement,
au capital engagé : il avait pour base la matricula
registre établi par et sous le contrôle des commer-
çants : il y avait là une sorte d'autocontrôle, favo-
rable certes à une meilleure justice fiscale, qui
laisserait d'ailleurs entendre un impôt de répartition
plutôt que de quotité. La tenue du registre, sans
annoncer le registre du commerce de nos jours,
favorisera la naissance d'un régime corporatif et à
travers le chrysargire apparaissent les corporations
du Moyen Age.

2. Les taxes indirectes. - La taxe sur les ventes


persistait encore au taux de 1 % (peut-être fut-elle
portée sous Théodose Il à 4 1/6 %, mais temporai-
rement). Elle devait exister encore en Italie après
l'invasion des Ostrogoths, mais il n'est pas certain
qu'elle fut partout perçue. Il semble qu'elle soit
tombée en désuétude en Orient puisque aussi bien
le Code de Justinien constate qu'elle n'est plus
levée. Par contre, elle était toujours prélevée en
Gaule.
Les portoria ont été élevés du 1/40 (2,5 %) au
1/80 (12,5 %) et portent le nom d'octavarii vectigal,
ce qui se serait finalement déformé en « octroi ». Il
semble que le taux de 1/40 se soit maintenu aux
frontières et que le 1/80 n'était perçu qu'à l'entrée
des villes et leur produit allait pour 1/3 dans la
caisse des villes, pour les 2/3 dans la Caisse impériale.

sorte que chrysargirwll et lus/raUs col/atio seraient ùeux terIlles


désignant le même impôt.
La thèse généralement soutenue selon laquelle les commerçants
n'étaient tenus qu'à payer l'impôt tous les cinq ans, ne résiste pas à la
réflexion; d'une part, il eftt suffi au commerçant de fermer boutique
l'année du lustre pour éviter l'impôt, d'autre part, on ne voit pas
pourquoi l'Empire, toujours à court de ressources, se serait privé
d'une recette annuelle.
Les portoria étaient les seuls impôts avec les droits
d'octroi dans les villes, qui demeuraient affermés
à des publicains par contrats intervenant tous les
cinq ans (tous les trois ans à partir de 321).
Les péages subsistaient aussi, certains pensent
que Pertinax eût pu, vers 195, les supprimer. Mais
trente ans après, Alexandre Sévère les aurait réta-
blis. Ils portaient, ainsi que le bureau du percepteur,
le nom grec de telonium, sacrifiant à la mode de
l'orientalisme de l'époque dioclétienne ou plutôt
résurrection du nom antérieur (du moins en Gaule
où les termes de la fiscalité grecque s'étaient main-
tenus sous Rome). Il faut noter que sous Dioclétien
n'existaient plus ni le 1/20 d'affranchissement des
csclaves, ni, ce qui est plus notable, d'impôt sur les
successions, lequel semble avoir disparu sous Gor-
dien III le Pieux en 240.

3. Les prestations en nature. - Au Bas-Empire


les prestations en nature sont très répandues et
portent le nom de munera (munus : présent, mais
aussi chargc publique) et on distinguait les charges
civiles, personnelles et corporatives. Il s'agissait
dans tous les cas de travail gratuit et obligatoire.
Parmi les charges civiles il y avait celles imposées
aux curiales, magistrats municipaux, tenus gratui-
tement d'assurer la marche des services de la Cité,
qu'il s'agisse des travaux publics, de la poste, ou du
recouvrement des impôts directs (les curiales étaient
tenus solidairement et c'était là la charge la plus
périlleuse). Les charges personnelles étaient connues
sous le nom de munera sordida dont étaient exempts
les clal'issimi, les professeurs, les membres des
églises, les vétérans, etc. Elles pesaient sur les ou-
vriel'S et commerçants et étaient spécialisées par
professions, c'est-à-dire que tel ou tel ouvrier devait

33
A. NEURRlS::'J::, 2
telle ou telle prestation mais pas d'autre, et ne
pouvait y échapper pas plus que ses descendants.
Ces charges étaient au profit de l'Etat ou des
communes. Ainsi pour ces dernières, les boulangers
(pistores) étaient tenus à cuire le pain, les portefaix
(saccarii) aux divers transports. Au profit de l'Etat
les monetarii devaient battre monnaie, les navi-
cularii - dont les immeubles garantissaient la
bonne fin du transport - faire les transports par
eau, etc.
L'administration de l'annone était au Bas-Empire
non seulement le fournisseur des distributions popu-
laires de blé, mais l'approvisionneur de l'intendance
des armées. Elle portait sur les chevaux comme sur
le blé (canon frumentaire) et dépendait de la Caisse
du Préfet du Prétoire. Son assiette était basée sur
le capitatio terrena (en certaines provinces, annone
et capitatio terrena étaient confondus). En principe,
le paiement devait avoir lieu en nature; il pouvait
se faire aussi en argent et les fonctionnaires récupé-
rateurs acceptaient volontiers de l'argent car, avec
un taux de conversion suffisant, ils rachetaient du
blé avec des marges bénéficiaires.

4. Le Domaine et le Trésor public. - Au Bas-


Empire la rivalité constante entre le Sénat et le
chef de l'Etat avait abouti à l'agrandissement du
Fiscus, lequel recueillait l'ensemble des ressources
sauf les droits d'octroi. Parallèlement l'adminis-
tration fermière des publicains cédait le pas à l'admi-
nistration publique, vraisemblablement constituée
à l'origine des mêmes personnels d'encadrement et
d'exécution. Dioclétien acheva cette évolution et
prit directement entre ses mains l'administration
fiscale qu'il structura, hiérarchisa, avec des rému-
nérations progressives et des avancements statu-

34
taires (les titulaires s'appelaient stabuli, les auxi-
liaires supernumerarii).
Le responsable du Fiscus était appelé Rationalis
summae rei sous Dioclétien (sous Constantin il prit
le titre de Comes sacrarium largitionum et la dignité
de comte était à l'origine attachée à la fonction -
et non à la personne). Au Bas-Empire, il semble que
les fonds affectés à la Maison impériale ne provien-
nent plus d'impôts, mais de ressources spéciales
comme le produit net de la frappe monétaire aux
mains des monetarii, corporation devenue hérédi-
taire, les biens vacants et ceux des condamnés et
proscrits. Le Domaine public comprend les pâtu-
rages, avec leurs droits de passage et de paissance,
les arsenaux, dont les ouvriers étaient attachés à
vie à leur métier, les salines, les mines et le cursus
publicus (poste publique).
Les réformes de Dioclétien, au tout début du
IVe siècle, avaient, par leur étendue et leur profon-
deur, doté l'Empire tout entier d'une structure
fiscale particulièrement solide, et, partant, durable.
Aussi bien, la fiscalité du Bas-Empire s'est-elle
maintenue fort longtemps en Orient : cent cin-
quante ans plus tard elle est encore vivante sous
Justinien. Elle s'est maintenue également en Occi-
dent, en Gaule en particulier où les héritiers de
Rome n'eurent garde de détruire une telle source de
richesse et de puissance.

III. - L'altération de l'impôt romain


sous les rois des deux premières races
Lorsque l'Empire romain s'effondre en Occident
au cours du v e siècle (Romulus Augustule. dernier
empereur, est déposé par Odoacre en 476), les
Francs, depuis longtemps, se sont infiltrés en Gaule.

35·
Apl'ès l'avoir ravagée au Ille siècle, ils se romanisent
par l'enrôlement dans la Légion et aident notam-
ment les Romains à repousser les Huns avant que
Clovis, fils de Childéric et petit-fils de Mérovée,
prenne définitivement le pouvoir. Le système admi-
nistratif romain ne s'est pas effondré du jour au
lendemain : les impôts en vigueur sous les Méro-
vingiens étaient romains, sauf quelques héritages
du régime des Goths et des Francs.

1. Les impôts mérovingiens. - L'impôt foncier,


le tribut ou le cens, est généralement assis à pro-
portion des récoltes et du cheptel; il revient à sa
forme originaire de prix de location et semble être
prélevé régulièrement sans décret ni rôle, notam-
ment depuis Clotaire II. Il devait y avoir deux cens,
assis à la fois sur les personnes et sur les terres ou
le cheptel: l'un traditionnel payé par les proprié-
taires au roi, l'autre contractuel payé par le loca-
taire au propriétaire; peu à peu les grands proprié-
taires - Eglise et hauts fonctionnaires - ne voyant
plus la raison de payer le cens traditionnel, récla-
mèrent et obtinrent des immunités.
Les droits de douane et de péage non seulement se
sont maintenus tout au long de la période post-
romaine, mais se sont développés (sous Charlemagne
c'était la ressource la plus importante) atteignant
un haut degré de variété avec la féodalité. On en
percevait un peu partout : dans les ports - en
particulier à Marseille, Sète, Aigues-Mortes - , aux
frontières et à l'intérieur, non seulement à la limite
des circonscriptions administratives (notamment
lors des deux partages du royaume), mais à l'entrée
des villes et des bourgs, aux passages et au fran-
chissement des ponts, des routes et des rivières et
sur les marchés. Douanes et péages portaient le
nom général de tonlieu (du grcc lelos, latinis6 cn
teloneum) mais aussi dcs noms particuliers: droit
de pont, de marché, de porte, de roue, de route, etc.
Un capitulaire de Louis le Pieux en 820 en donne
une bonne réglementation avec les sanctions éven-
tueUes aux excès; ces tonlicux avaient en effet
tendance à une privatîsation au profit des proprié-
taires terriens et finalement, les immunités puis les
concessions aidant, devinrent l'essence de la fisca-
lité féodale.
Le cens et les tonlieux étaient théoriquement
payables en espèces; ils l'étaient en fait aussi en
nature, en raison de l'insuffisance du stock moné-
taire. En revanche, il semble que les frais de justice
(predu) et les amendes pour sanctionner le refus
de participer à la dépense militaire furent toujours
exigibles cn espèces.
En fait le fonctionnement de l'Etat mérovingien
ou carolingien tenait beaucoup à la participation
directe des habitants sous forme, soit de prestations
obligatoires, soit de corvées. Parmi les prestations
obligatoires, ceUe du droit de gîte et de transport,
issu de l'obligation d'hospitalité et de la poste impé-
'riale romaines, était la plus importante: les envoyés
du roi pouvaient exiger, où qu'ils se trouvent, au vu
de la lettre de mission (tractoria) , couvert, nour-
riture, chevaux et voitures sous peine d'une amende
de 60 sols d'or (1). Seule l'Eglise était exempte de
cette obligation. Quant aux corvées, c'était une
sorte de service civil à réquisition des missi, grâce
à quoi furent construits et entretenus ponts (douze
ponts sur la Seine furent édifiés de cette sorte à
Paris à la fin du VIlle siècle), routes, endiguement

(1) Le sou d'or de l'époque carolingierme n'était qu'une monnaie


de compte.

37
des fleuves (notamment de la Loire), murailles,
églises, édifices publics ...
Tous les habitants pouvaient être soumis à
corvées, même les ecelésiastiques. De même tous
étaient tenus à verser, plus ou moins régulièrement,
des « dons » entre les mains du souverain.
Il y eut aussi des « levées » extraordinaires pour
payer tribut aa,;: Nonnands afin qu'ils évacuent les
territoires. Ainsi en 866 préleva-t-il 4000 livres
d'argent sur prêtres, grands du royaume comme sur
les paysans et les commerçants.

2. L'Eglise et l'impôt. - La puissance de l'Eglise,


à la fin de l'époque romaine, lui a permis non seule-
ment de se soustraire à l'impôt, mais de l'accaparer
en partie à son bénéfice. C'est envers les Eglises que
les premières remises d'impôts directs se font :
Clovis affranchit l'église de Reims de toutes charges
publiques; Théodobert, son petit-fils, remit aux
églises d'Auvergne tous les impôts directs dont elles
étaient redevables. Entre-temps Clotaire voulut im-
poser toutes les églises de Neustrie au tiers de leurs
revenus, mais leur abandonna quinze ans plus tard
(560) les redevances établies Sill' les champs et les
pâturages et interdit aux percepteurs et décima-
teurs de toucher aux biens de l'Eglise.
Parallèlement, un nouvel inlpôt se créait au béné-
fice de l'Eglise, sous le nom de dîme. Bien que les
théologiens se soient employés à démontrer que
cette institution, si elle ne figurait pas dans les or-
donnances royales, remontait pratiquement à l'ori-
gine des temps puisqu'elle était dans les Lois de
Moïse, en réalité la dîme ecclésiastique, c'est-à-dire
le paiement du dixième (1) sur revenu, récoltes,

(1) Il Y eut pru:fois des, d!mes • du huitième et du douzième.

38
fruits et croît des animaux, à l'Eglise, est née sous
les Carolingiens. Charles Martel avait enlevé un
grand nombre de biens à l'Eglise, mais il finit par
les faire restituer par les détenteurs (certains s'y
refusèrent mais furent contraints de payer, outre
la dîme, la neuvième partie de leurs revenus : la
none). La dîme ecclésiastique fut reconnue par
Pépin en 765 qui ordonna exceptionnellement de la
payer pour remercier Dieu d'une année d'abondance
après quatre années de disette et devint loi civile
par les capitulan:es de 779 et 794 et Charlemagne
lui-même s'y soumit. Il s'agissait donc d'une sorte
de taxe parafiscale, d'un véritable impôt d'Etat
avec affectation spéciale. La dîme comportait
quatre parts: l'une pour l'évêque, la seconde pour
les clercs, la troisième pour l'entretien de l'Eglise,
la quatrième pour les pauvres, à charge pour les
clercs de la distribuer. (Cette taxe des pauvres
finançait en quelque sorte l'assistance publique de
l'époque.) On pouvait l'acquitter en nature ou en
argent et les sanctions pour non-paiement étaient
sévères, allant jusqu'à la prison. On distinguait,
d'une part, les dîmes prédiales, lesquelles portaient
sur les héritages et se subdivisaient en dîmes an-
ciennes et dîmes novales, suivant l'ancienneté de
la mise en culture, d'autre part, les dimes mixtes
(sur les fruits du travail conjugué de l'homme et de
la terre), grosses, lorsqu'elles portaient sur le blé ou
le vin (les prés, bois, étangs n'étaient pas sujets à
la dîme), menues, lorsqu'elles concernaient les pou-
lets, agneaux, cochons, etc., et vertes (pois, fèves,
lentilles, oignons ... ). Les dîmes, et partant, leurs dis-
tinctions, variaient bien entendu, selon les régions.

3. Le consentement à l'impôt et l'apparition du ré·


gime féodal. - Cette intervention fiscale de l'Eglise

39
qui s'ajoutait il sa neutralisation eut pOllr cons{,~
quence automatique l'accroissement des chargcs des
autres redevables qui ne manquèrent pas de réagir
et même de se soulever (Limoges en 578, puis la
résistance des barons). Six cents ans avant Jean
sans Terre, en Angleterre, lc roi Clotaire II pro-
mulgue en 615 un édit d'importance capitale parce
qn'il constitue d'une part une amorce du consente-
ment à l'impôt, d'autre part parce qu'il porte en
germe le régime féodal. L'article 8 en effet indique
que lorsqu'un cens nouveau a été ajouté de manière
impie il sera, apl'ès enquête ct sur réclamation du
peuple, réformé. On n'est guère loin de l'édit de
Pistes (864) par lequel Charlcs le Chauve déclare que
« le consentement du peuple confirmé par le roi fait
la loi ». Par ailleurs, il est indiqué que les juges ou
comtes du roi doivent choisir parmi les propriétaires
du pays où s'exerce leur juridiction afin de mieux
obtenir restitution s'ils commettaient quelque exac-
tion illicite; il y a la prise de conscience de la res-
ponsabilité du fonctionnaire, mais aussi établisse-
ment d'un lien entre le pouvoir et la propriété
foncière.
Charles le Chauve réinventa en 854 le serment de
fidélité, en un temps où personne ne lui était plus
fidèle et, par le capitulaire de Kiersy en 877, accorda
aux comtes et leudes l'hérédité - et, partant, la
propriété - des bénéfices et offices, alors que déjà
les comtes et autres officiers du roi retenaient pour
eux-mêmes les profits et hommages qui devaient
remonter jusqu'au roi; dans leur juridiction les
comtes et leudes, généralement grands propriétaires,
vont se transmettre le droit de lever l'impôt mais
leur inamovibilité héréditaire va faire qu'ils le
lèveront à leur seul bénéfice, et c'est une mesure
d'administration fiscale qui ouvre la porte au

40
régime féodal. Cette date marque incontestablement
le déhut de l'ère féodale caractérisée par la subor-
dination des vassaux aux seigneurs et par la patri-
monialisation au profit desdits seigneurs des revenus
de souveraineté du roi.
Ainsi dès la fin du IX e siècle, l'empire de Charle-
magne n'est déjà plus que souvenir, morcelé par les
partages héréditaires, contesté par la puissance
spirituelle et économique de l'Eglise, et affaibli par
l'incapacité des rois.

41
CHAPITRE III

L'IMPOT FÉODAL
(877-1285)

Aux IX e et xe siècles l'ensemble français n'est


plus qu'une mosaïque de petits Etats indépendants
entre eux, où, dans chacun, s'est établie, du duc ou
comte au simple chevalier, une hiérarchie héritée de
la fonction publique romaine. Le seul lien les unis-
sant est l'allégeance à l'un d'eux, l'héritier de Char-
lemagne, puis après l'assemblée de Noyon de 987,
le duc des Francs, Hugues Capet et ses héritiers.
Chaque seigneur détient les attributions fondamen-
tales du chef d'Etat qui découlent de l'autorité mo-
rale qui lui est reconnue. Cette aura, fondée sur le
serment d'allégeance, se traduit matériellement par
le droit de justice, c'est-à-dire la disposition souve-
raine des hommes et des choses : la faculté de lever
l'impôt, d'exiger redevances n'en est qu'une parti-
cularité et se fond, au reste, dans l'acception géné-
rale du revenu du domaine. Pendant plus de quatre
siècles l'impôt va être exclusivement dans la main
des seigneurs et le roi n'a pas d'autres ressources
que celles de son domaine propre, sa situation
n'étant pas, de ce point de vue, différente de celle
des autres seigneurs qui l'ont porté sur le trône.
Seule l'Eglise assure, par le prélèvement de la dîme,
une sorte de parafiscalité d'ordre national.

42
1. --- Les droits seigneul'iaux

Les droits seigneuriaux étaient particulièrement


variés et les seigneurs ne se sont pas fait faute de
les multiplier, diversifier et moduler dans un en-
semble hétérogène où l'on peut distinguer deux
catégories principales selon que l'essence de la res-
source soit principalement d'ordre patrimonial ou
de souveraineté.

1. Les ressources de patrÙDonialité :

A) La concession des terres. - L'effet conjugué


de l'insécurité pour les populations et du goût
prononcé que les héritiers des Francs avaient pour
la chasse, a fait qu'après la chute de l'Empire ro-
main de grandes étendues de bois se sont constituées
loin de toute habitation. Ces forêts appartenaient
au seigneur qui les gérait, avec l'aide d'officiers
forestiers, principalement en vue de la chasse. Ce-
pendant, il pouvait en concéder la faculté d'y faire
paître les bestiaux, moyennant un droit de pâturage
ou de pacage (de frésange lorsqu'il s'agissait de la
glandée des porcs). Les paysans eurent faculté de
chasser pendant longtemps dans les forêts et ce
n'est qu'au XIVe siècle que les seigneurs se réser-
vèrent le droit de chasser qui devint ainsi l'un des
privilèges de la noblesse. Pour pouvoir prendre du
bois pour le chauffage ou la construction des maisons,
des chariots et outils, les habitants devaient payer
un droit de ramage ou d'affouage. Le régime des
eaux était analogue à celui des forêts : les seigneurs
étaient considérés comme propriétaires des rivières
et concédaient le droit de pêche (ou décenage) et
le droit de prélever l'eau pour arrosage ou pour faire
tourner les moulins (droit d'abevenis).

43
Le domaine éminent du seigneur haut j us Licier,
comportait deux catégories de terres, selon la
nature du lien personnel par la foi et l'hommage
ou réel dans le cas contraire : les terres nobles (les
fiefs) dont les possesseurs (vassaux) n'étaient soumis
à aucune redevance pécuniaire permanente hors la
présence à la Cour féodale et le service militaire,
les terres roturières et serviles dont les possesseurs,
serfs et roturiers (1), étaient soumis au régime de la
cenSlve.
La censive était une sorte de contrat d'exploi-
tation des terres au seul profit du concessionnaire
moyennant paiement, en nature ou en argent, au
concédant, d'une somme fixe : le cens. Incontes-
tablement hérité de la fiscalité romaine le cens est
devenu, aux alentours de l'an mil, une prestation
réelle, moins récognitive de la puissance que consé-
quence de la patrimonialité. Au reste, l'on distin-
guait deux sortes de cens - lesquelles coexistaient
généralement - le capitalis-census, appelé aussi
chef cens ou menu cens payé au titre de la souve-
raineté parfois en une seule fois, quérable en tous
les cas par l'envoyé du seigneur, prévôt ou bailli,
le gros cens ou cens proprement dit et de caractère
contractuel, payable en terme annuel (à la Saint-
Rémi par exemple) et portable entre les mains du
seigneur (ce sera ce cens qui prendra plus tard le
nom de rente).
Le concessionnaire ne pouvait concéder à son
tour tout ou partie de sa concession : « Cens sur
cens ne vaut. » Si le concessionnaire ne pouvait
payer le cens, le seigneur disposait de sanctions

(1) Du latin ruptarius : celui qui brise la terre. La condition des


roturiers était moins contraignante que celle des serfs puisqu'ils
pouvaient contracter librement mariage et choisir librement le
domicile.

44
coutumières allant de l'amende à la reprise des
terres par la saisie censuelle. Les redevances censives
étaient fixes et la dévalorisation constante des
monnaies fit que leur produit s'amenuisa avec le '
temps. Aussi naquirent des redevances supplémen-
taires, sortes d'impôts sur le revenu, forfaitaires ou
non, suivant qu'ils se rapportaient au cheptel ou
aux récoltes. En ce dernier cas, on appelait cham-
part, agrier ou terragrier, une part prélevée direc-
tement sur la récolte par des officiers du seigneur
(les numeratores). Le taux était varia.ble suivant les
pays : une gerbe sur vingt, sur douze, sur huit,
souvent sur quatre; en certaines régions, le sei-
gneur prélevait la récolte entière tous les quatre ans.
Lorsque les terres étaient laissées incultes pendant
un certain nombre d'années, sept ou dix, le seigneur
avait un droit de reprise des terres. Le champart se
payait sur toutes les récoltes de fèves, navets,
chanvre, avoine, blé; le droit sur les grains s'appe-
lait: civerage sur l'avoine, mestive sur le blé. Pour
les vignes, la part sur la vendange prenait nom de
terceuil ou terceau, de complant dans l'Anjou, de
quart-pot en Beaujolais. Souvent à ces champarts
s'ajoutaient les prémices qui se prélevaient sur les
premiers fruits des arbres ou les portées des ani-
maux (agneaux, porcelets et veaux). Dans le Midi,
lors de la cuisson de son pain, le tenancier apportait
au seigneur les premiers petits pains, ronds, qui
prirent le nom d'oblies ou d'oublies (le droit d'ou-
blies a revêtu par la suite un sens plus large).
Le seigneur participait également au revenu de
ses terres en imposant le tenancier de droits forfai-
taires suivant le cheptel, mort ou vif. En effet,
outre le droit de fouage qu'acquittait chaque chef
de famille (ou de blaude que l'on payait par
cheminée), les tenanciers payaient une redevance
par charrue (charruée), par tête de bœuf (cornage)
même quand on n'en avait pas (droit de lande), de
vif ou de mort herbage pour les bêtes à laine, de
chevrotage pour les chèvres, de frésange pour les
porcs, de plume pour les volailles, de caninage sur
les chiens.

B) L'usage monopolistique des moyens de produc-


tion : la banalité. - La banalité est un droit sei-
gneurial, création originale de la féodalité, exorbi-
tant au reste de la nature des fiefs, bien que lié à
la seigneurie en vertu du droit de réglementer,
c'est-à-dire de faire un « ban ll, ordre ou prohi-
bition.
La banalité est donc un droit qui ne peut être
exercé que par le seigneur, c'est en quelque sorte
un droit mixte d'exploitation du patrimoine en
vertu du droit de souveraineté; à la limite, la ques-
tion n'a pas été tranchée de savoir si le droit à la
banalité ressortit à la justice ou au fief. En tout
état de cause il était de tradition que le droit de
banalité ne pouvait être détaché du fief et de sa
justice et qu'il en suivait le sort, ce qui n'interdisait
nullement la concession de la banalité d'une ma-
nière précaire moyennant redevance (en certains cas
elle fut concédée à des villes ou bien, gratuitement,
« aumônée ll, à l'Eglise).
C'est un droit qui appartient incontestablement
au seigneur d'interdire aux habitants d'utiliser
d'autres moulins, fours, pressoirs, taureaux, verrats
et étalons que les siens. On distinguait la banalité
réelle (celle du pressoir) de la banalité personnelle
(four et moulin) dont étaient dispensés les ecclésias-
tiques et ceux qui résidaient dans une autre sei-
gneurie (les nobles étaient soustraits à toute
banalité).

16
Le pain était, à l'époque, la base essentielle de
la nourriture et la banalité du moulin et du four
était, par sa généralité, une ressource commune à
tous les seigneurs comme une charge qui pesait sur
l'ensemble des habitants du royaume; ainsi s'est
constitué un droit coutumier de la banalité valable
à quelques nuances près pour toutes les régions.
Ainsi les grains devaient-ils être moulus dans l'ordre
de leur arrivée; en cas d'attente de plus de trente-six
ou quarante-huit heures, le grain pouvait être moulu
ailleurs. Le droit prélevé par le meunier générale-
ment en nature, rarement en argent, était dans la
plupart des cas du seizième; le meunier était d'ail-
leurs justiciable d'amende s'il prélevait plus que ce
qui était fixé ou pour toute autre fraude (de poids
par exemple) et celui à qui le meunier avait fait
tort avait droit à indemnisation. La banalité des
fours était moins exclusive, car la cuisson de pâtis- .
series et le séchage des fruits étaient tolérés. Ce-
pendant, ce système ne put se maintenir dans les
grandes villes en raison du développement de la
population et de son urbanisation croissante. Ainsi
à Paris, Philippe Auguste permit-il aux boulangers
de cuire le pain dans leurs propres fours, leur ac-
cordant ainsi privilège et mettant fin de la sorte à
la banalité dont profitaient l'évêché et les trois
abbayes auxquels elle avait été antérieurement
concédée (en 1305 Philippe le Bel autorisa quiconque
à avoir son four).

2. Les m:oits de souveraineté. - En sus des re-


venus liés à la possession de droits réels le seigneur
disposait d'un éventail de ressources que l'on peut
répartir en quatre catégories : les prestations, les
droits de justice et de mutation, les impôts directs,
les taxes indirectes.

17
A) Les prestations. - Le droit de gîte consistait
en la possibilité pour le roi de loger chez l'habitant
et d'y être nourri ainsi que sa suite pendant trois
jours au plus. L'origine se trouve dans la tradition
romaine et les rois des deux premières races avaient
été particulièrement attentifs à son maintien. Les
premiers capétiens y portèrent la même attention,
s'attachant à conserver ce droit dans les églises,
abbayes ainsi que dans les villes qui bénéficiaient
d'une charte. Puis ce droit fut peu à peu converti
en redevance annuelle en argent (200 livres à payer
à la Toussaint pour la ville de Laon en 1189), géné-
ralement à la demand.e des villes qui se libéraient
ainsi d'une sujétion incontrôlable. Saint Louis le
réglementa mais s'appliqua à visiter villes et monas-
tères pour en recueillir le montant. Au droit de
gîte s'ajoutait le droit de prise, c'est-à-dire le droit
pour le seigneur, le roi ou les grands officiers de la
couronne, de prélever chez l'habitant blé, vin, lé-
gumes, animaux, fourrage, etc. Ce droit justifiait
toutes les exactions et il ne fut limité et réglementé
qu'à partir des ordonnances de 1254 et 1255.
Plus connues sont les corvées qui se sont parti-
culièrement développées en régime féodal, frappant
tout homme libre, tenu d'aider le seigneur par la
participation aux travaux des champs, à l'entretien
des routes, chemins, fossés et bâtiments. Ces corvées
étaient fixées par la coutume et, plus tard, elles
furent strictement réglementées par la législation
royale. De façon générale, les corvéables étaient
convoqués deux jours auparavant par la proclama-
tion du hauban pour effectuer les travaux dcs
champs, pour construire et entretenir routes, ponts
et surtout le château, demeure du seigneur, mais
forteresse et abri pour cenx qni l'entourent. Les
corvéables étaient nourris par Je seigneur et avaient

l"
·.u
liberté de revenir chaque soir chez eux. Les corvées
ne pouvaient être remplacées par une prestation
d'argent. Elles étaient de deux sortes: au titre des
personnes (corvées personnelles) ou au titre du
fonds et en frappaient le possesseur (corvées réelles).
Bien entendu, il y avait anssi les prestations au
titre de la défense, à savoir la triple obligation de
défendre la terre du seigneur, de faire le guet, de
suivre le seigneur en expédition guerrière.
B) Les droits de justice et de mutation. - C'est
en vertu de ce pouvoir de justice démembré de
l'autorité royale que le seigneur pouvait, dans la
tradition romaine, hériter les épaves, biens vacants
ct sans maître et, bien entendu, prélever amendes,
droits de greffe et de geôle, et confisquer biens
meubles et immeubles, notamment de son vassal
coupable de félonie (il y eut aussi des confiscations,
particulièrement intéressées et hors toute justice,
des biens des Juifs puis des banquiers lombards et
cahorsins).
Dans cet ordre d'idées les seigneurs bénéficiaient
des dl'Oits d'aubaine, c'est-à-dire d'une partie ou de
la totalité de la succession des aubains (serfs de
corps, non attachés à la terre) de mort aille (s'agis-
sant de ce que laissait un serf à sa mort) et de bâtar-
dise (dans certains pays les bâtards ne pouvaient
tester que de 5 sols, le reste revenant au seigneur).
Le mariage des serfs donnait lieu à un droit de
mariage, ou de formariage quand l'un des deux
conjoints était de condition librc.
Lorsque l'évêque, l'abbé ou le tUl'é mourait, un
certain délai s'écoulait jusqu'à la nomination de son
successeur. Pendant ce temps c'était le seigneur
qui assumait l'intérim de la vacance, tout au moins
au plan matériel (au plan spirituel c'était l'évêque,
l'abbé ou le curé le plus voisin) en vertu de quoi il
percevait tous les revenus. C'était le droit de régale
qui donna lieu à des abus tels (certains seigneurs
coupaient et vendaient des forêts, s'emparaient des
troupeaux, pressuraient les paysans) qu'il dut être
réglementé.
Enfin les seigneurs pf;)Uvaient percevoir des droits
de sceau, des droits d'étalonnage et d'aunage pour
la vérification des poids et mesures et pouvaient
battre monnaie (le bénéfice de la frappe s'analysait
en droit de monnayage).
Par ailleurs, le seigneur pouvait exiger de l'Eglise
des droits d'amortissement lorsqu'elle procédait à
l'acquisition d'immeubles; les roturiers acquéreurs
de terres nobles acquittaient, eux, le franc-fief.
Quand il y avait vente de terres nohles, le seigneur
percevait le quint (20 % du prix total, soit 25 %
du prix net) avec parfois un supplément le re-
quint (5 %). A la mort du vassal le seigneur per-
cevait un droit de relief et parfois, en vertu du droit
de meilleur catel, le meilleur meuble (ou cheval)
de la succession. Les roturiers acquittaient le même
droit de succession sous le nom d'acapte.
C) Les impôts directs. - Les seigneurs percevaient
généralement deux sortes de taille (l'étymologie
pourrait en être latine: talia ou tolta) : la taille per-
manente sur les seuls serfs, la taille extraordinaire
ou aide, occasionnelle, sur tous les habitants.
La taille ordinaire était prélevée généralement
deux fois l'an à des taux tout à fait variables sur les
serfs qui se trouvaient taillables à merci; c'était
une sorte d'impôt de capitation dont l'établissement
était à l'origine arbitraire. Mais la taille fut normali-
sée et même abolie dans les villes affranchies et
certains seigneurs abonnèrent d'eux-mêmes d'autres

50
villes. De plus, l'affranchissement des serfs se déve-
loppait et les soustrayait ainsi à l'impôt. Pas plus
que la taille des débuts du Ile millénaire n'a aucun
lien avec l'impôt du même nom créé par Charles VII,
l'aide féodale n'a de rapport avec les aides des états
généraux de 1355. Elle consistait en droit pour le
seigneur d'imposer ses sujets, serfs, roturiers, nobles
et vassaux d'un subside extraordinaire dans des
circonstances très précises que définissait la cou-
tume ; en général quand le seigneur était prisonnier
pour sa rançon, pour le mariage de la fille aînée,
quand il armait chevalier son fils aîné (il s'y ajouta
un quatrième cas avec les croisades) ; le t~ux était
variable selon la fortune et l'état des personnes.
Une taille (ou cens) tout à fait spéciale, sorte de
capitation, s'était établie sur les Juifs, sans doute
avant la grande confiscation de Philippe Auguste,
sûrement aprês; s'y ajoutaient des taxes sur leurs
contestations judiciaires et leurs prêts : il y avait
jusqu'à une sorte d'appropriation des personnes
juives au profit des seigneurs.
Certains seigneurs bénéficiaient d'une l'edevance
sur les mines, héritée du Code Théodosien, et
frappant le produit extrait d'un prélèvement du
dixième. De même, ils disposaient d'un droit parti-
culier sur les ventes des coupes de bois dont le
montant pouvait atteindre la moitié lorsqu'il y avait
une sorte de copropriété dite graierie entre le sei-
gneur et le particulier; en Normandie les droits
frappant les coupes de bois s'appelaient tiers (33 %)
et danger (10 %). Enfin le seigneur pouvait béné-
ficier de dîmes ecclésiastiques lorsqu'il avait acquis
un fief du clergé; la dîme devenait alors inféodée.

D) Les taxes indirectes. - Avec la féodalité les


taxes indirectes retrouvent leur double sens pri-.

51
mitif : droit d'usage d'un ouvrage ou de passage
sur un territoire, prélèvement forfaitaire de rançon
et de sécurité. Elles connaissent aussi une proli-
fération exceptionnelle : tout est barré, rivières,
ponts, routes, pour que l'on acquitte des droits,
tout est prétexte à imposer des péages et des ton-
lieux. Les péages étaient les droits de passage, de
calciage (marche), de travers, sur les hommes et les
bêtes, de rouages sur les chariots pour le dommage
causé par les roues des chariots sur les routes et
chemins du seigneur. Sur les marchandises il y avait
droits généraux de barrages (pour le franchissement
des barrières), de quayage (sur les quais des fleuves) ;
surtout des droits particuliers sur le sel (droit de
salage et manée de sel), et, plus spécialement, sur
les vins à toutes occasions (droits de vinage, de
leage et de forage) ; pour la bière il y avait un droit
de gambage.
Aux frontières des provinces et du royaume, dans
les ports maritimes, se percevaient des droits de
douane appelés alors traites foraines dans le Nord,
droits de rêve dans le Midi (les douanes intérieures
ne furent abolies qu'en 1799).
Sur les marchés et foires des villes et bourgades
se percevaient grand nombre de droits, connus sous
le terme générique de tonlieux. Il y avait les droits
payés pour la place ocçupée par le marchand :
droits de plaçage, d'estallage, d'establage, de ter-
rage (pour les objets exposés à même la terre), de
piquage (pour planter les pieux); d'autres droits
étaient exigés sur les marchandises mises en vente:
droits de bichenage, droits de sextillage, de minage
sur les graines vendues, droits de moutonnage et
droits de coutume pour les moutons et bestiaux
vendus. Il ne semble pas qu'il y ait eu une taxe géné-
rale sur le chiffre d'affaires, sauf en quelques pays
où certains seigneurs prélevaient un droit d'accise
proportionnel au prix de toutes les marchandises
vendues sur leur territoire.

II. - L'altération de la fiscalité féodale


Avec la dîme perçue au profit du clergé, l'en-
semble de ces droits et taxes, péages et monopoles
s'est maintenu avec des fortunes diverses et des
modifications plus ou moins importantes jusqu'à la
Révolution.
Avec les croisades, cependant, un changement se
produit dans la seconde moitié du XIe siècle : non
seulement la guerre sainte attire en Orient la meil-
leure noblesse, mais, pour se croiser, les seigneurs
ont à faire face à de lourdes dépenses. En échange
de disponibilités immédiates, des libertés sont
accordées aux villes pendant que le seigneur le plus
riche, le roi, agrandit au moindre prix son do-
maine - ce qui ne l'empêche point de réclamer, à
certaines occasions, une aide à ses vassaux. Ainsi
peu à peu naissent simultanément une fiscalité
locale et une fiscalité d'ordre national.

1. L'affranchissement des communes et la fisca-


lité locale. - La fiscalité féodale, l'autorité sans
limite des seigneurs (( Serfs, soyez soumis dans la
crainte de vos maîtres », s'écriait dans une homélie
l'archevêque de Reims en 1213) finirent par pro-
voquer des réactions. Si les paysans isolés étaient
pratiquement sans défense, la concentration ur-
baine fit que les marchands des villes et des hourgs,
las de payer l'impôt sans limite, réagirent, se concer-
tèrent, se lièrent en communauté sous la foi du
serment, en vue de se protéger contre leurs ennemis
(le seigneur et, parfois, l'évêque). Ainsi le terme

53
commune est-il originellement synonyme de conju-
ration et le mouvement des communes est-il de
nature insurrectionnelle, qui a pris naissance à la
fin du XIe siècle (Le Mans en 1102) et s'est amplifié
au XIIe siècle. Les villes obtiennent ainsi par révolte,
ou par rachat des taxes, que soit mis fin au bon
vouloir des seigneurs et qu'elles s'administrent
elles-mêmes par un consulat formé de douze consuls
élus par la bourgeoisie, leur franchise étant reconnue
par l'octroi d'une charte.
Au plan fiscal ces chartes réglementent et limitent
l'impôt seigneurial. Le droit de gîte est réglementé,
la taille est réduite dans certaines villes, supprimée
dans d'autres. Parfois même le vin destiné à la
consommation des bourgeois est exempt de taxes;
le droit d'aubaine et les droits de mutation sont
abolis. Cependant ce sont les communes qui s'ar-
rogent à leur profit ce que leurs habitants ne paient
plus au seigneur.
La fiscalité locale naît ainsi au XIIe siècle lorsque
les communes s'approprient le bénéfice de la taille,
des péages, des droits de marché. D'une manière
générale, on peut dire que dans les villes bénéficiant
d'une charte il n'y a plus d'arbitraire dans les rede-
vances et l'écrit se substitue peu à peu à la coutume.
Ce phénomène de décentralisation s'accompagne
d'une innovation démocratique : l'impôt local est
approuvé par les contribuables au vu des comptes
qui leur sont rendus. De plus l'impôt local n'est
plus perçu au profit d'un individu, son caractère
patrimonial s'efface puisqu'il est prélevé pour le
compte d'une personne morale.

2. La renaissance de l'impôt royal. - Pleinement


souverain dans sa seigneurie, le roi n'était au début
de l'ère capétienne que le plus puissant des seigneurs,

54
le premier parmi les inégaux. S'il conservait quelques
droits régaliens (il rend justice entre les grands feu-
dataires et sa monnaie a cours sur tout le territoire),
il n'avait aucune possibilité de percevoir droits,
péages et tonlieux dans les autres seigneuries. Ce-
pendant la guerre sainte l'amena à l'essusciter le
droit régalien de l'aide féodale; il put grâce à une
suzeraineté de plus en plus affirmée réclamer le
concours financier de ses vassaux et lever des contri-
butions nationales.
C'est en 1149 que Louis VII le Jeune, à la suite
d'une désastreuse expédition en Terre sainte, ajouta
un quatrième chapitre à la coutume de l'aide aux
trois cas : celui de la croisade, en demandant une
contribution sur les biens de 1 sou par livre, soit
le vingtième, non seulement dans son domaine sei-
gneurial mais à tous les seigneurs justiciers, ses
vassaux. Cette innovation fiscale fut imitée qua-
rante ans plus tard quand Philippe Auguste résolut
de délivrer Jérusalem du sultan Saladin : il réunit
un concile d'évêques et de barons et leur demanda
de consentir à lever, pendant que durerait l'expédi-
tion, le dixième des revenus de tous ceux qui ne
portaient pas la croix: ce fut la dîme saladine dont
les difficultés de recouvrement furent telles qu'elle
ne fut prélevée qu'une seule fois. Cette dîme était
un impôt à la fois sur le capital et sur le revenu
puisque assise sur la valeur des biens meubles et
valeurs mobilières ainsi que sur le produit et les
revenus des terres et immeubles; l'estimation vénale
des biens se faisait par la déclaration du contri-
buable, qui, en cas de parjure, risquait l'anathème.
Elle était levée non seulement sur les clercs, laïques,
chevaliers, sauf ceux qui avaient pris la croix, mais
sur les communes et - fait particulièrement nota-
ble - les églises. Elle bénéficiait aux seigneurs

55
croisés pOUl' cc qui {tait pl:{lcvé dans leur propre
domaine: le roi ne profitait donc de la dîme que des
comtés dont le seigneur n'était pas croisé. Les bour-
geois et marchands des villes furent les plus atteints,
car ils détenaient principalement les valeurs mobi-
lières; leurs récriminations furent telles que Phi-
lippe Auguste promit qu'elle ne serait pas levée
l'année suivante. Les successeurs en tirèrent leçon.
Saint Louis lui-même se contenta, pour les croisades,
d'aides volontaires et ce n'est que lorsque son fils
fut armé chevalier qu'il demanda l'aide tradition-
nelle. Cependant il obtint du pape de pouvoir im-
poser les revenus ecclésiastiques pour la guerre
sainte (déjà Louis VIII avait pu, autorisé par le
pape Honorius, lever un décime pour la guerre contre
les Albigeois) ct il préleva d'abord un centième
denier puis bien vite un douzième denier à qui l'on
donna le nom de décime : en vingt ans il y eut ainsi
treize impositions. Mais, pour que se constitue une
véritable fiscalité nationale, il fallut attendre la
conjonction de trois éléments: l'affaiblissement de
la noblesse, ruinée et décimée par les croisades, le
prestige accru de l'autorité royale, due à la réputa-
tion de Saint Louis, la montée sur le trône d'un
personnage hors du commun: Philippe le Bel.

56
CT r ""PITRE IV

LA FORMATION
DE L'IMPOT MONARCHIQUE
(1285-1498)

L'accroissement des charges administratives dû


à l'extension constante du domaine propre, les
goûts de luxe importés de l'Orient à la suite des
croisades, les guerres surtout, notamment avec
l'Angleterre, obligèrent les rois à recourir à d'impor-
tants prélèvements fiscaux, au-delà de l'aide aux
quatre cas, et à solliciter le consentement des rede-
vables. Ainsi de Philippe le Bel à Louis XII la fis-
calité royale s'établit-elle progressivement avec l'as-
sentiment plus ou moins formel des états généraux.

1. - Philippe le Bel
et l'institution de la fiscalité monarchique
La réputation de Philippe le Bel en matière mo-
nétaire masque l'œuvre réelle qu'il accomplit dans
le domaine de la fiscalité, qu'il s'agisse de l'accrois-
sement des ressources ou du renouvellement des
méthodes.

1. L'accroissement des ressources. - A deux re-


prises Philippe le Bel tenta d'établir une taxe sur le
chiffre d'affaires. Dans un premier temps (1292) il

57
taxe toutes les ventes de 1 denier par livre soit
41/8 %0' mais beaucoup de villes proposèrent im-
médiatement le rachat et les provinces résistèrent;
aussi bien limita-toi! en 1295 cette taxe aux Lom-
bards, qui détenaient alors le monopole des opé-
rations financières, la transformant ainsi en une
sorte de taxe sur les opérations de banque. En 1313
il revint à son idée primitive en étendant la taxe à
toutes les ventes et en portant son taux à 6 deniers
par livre, soit près de 2,5 %, mais les résistances des
redevables, puis la mort du roi, mirent fin à cette
nouvelle tentative.
Pour les impôts directs, Philippe le Bel fit appel à
l'aide féodale lorsqu'il arma son fils chevalier et
qu'il maria sa fille. Mais ses besoins permanents
excédaient les ressources que lui procurait son
propre domaine et l'amenèrent à s'attaquer à l'im-
munité de l'Eglise. En 1294, il réunit le clergé de
France et obtint pour deux ans la levée d'un décime
sur les revenus de l'Eglise. Deux ans plus tard, il
obtint du pape non seulement le renouvellement du
décime mais les annates (c'est-à-dire la prolongation
pendant un an de la régale après nomination du
titulaire) et l'application au clergé des autres impôts
qui frappaient les laïcs (sauf la taille personnelle
dont les clercs demeuraient exempts). En 1301
le pape Boniface VIII retira l'autorisation et par
la bulle ausculta fili réaffirma la primauté du
spirituel sur le temporel. C'est pour faire pièce à
cette prétention que, pour la première fois, le roi
réunit le 13 avril 1302 dans la nef de Notre-Dame
une assemblée représentant la noblesse, le clergé et
les villes pour réaffirmer l'indépendance du pouvoir
temporel à l'égard du Saint-Siège. C'est ainsi que
les successeurs de Boniface VIII ne firent plus, par
la suite, obstacle à la levée de décimes et d'annates.

58
Par ailleurs, pour ce qui est de l'Eglise, Philippe
le Bel étendit le droit d'amortissement aux acquisi-
tions faites dans tout le royaume et le porta à quatre
années de revenu pour les biens acquis à titre gratuit,
à six années pour les hiens acquis à titre onéreux.
A l'égard des laïcs et plus particulièrement à
l'égard des grands feudataires, Philippe le Bel eut
une attitude identique. En 1293 il mit en place un
emprunt forcé sur les bourgeois des villes et des
bailliages. Puis il leva d'abord le « centième », en
partageant par moitié avec les grands feudataires
ce qui était encaissé sur leurs terres, puis le « cin-
quantième » partageant également le tiers ou le
quart avec comtes et archevêques - dont il avait,
au reste, obtenu le consentement dans une assem-
blée spéciale. Centième et cinquantième étaient
assis à la fois surIe revenu, même pour ceux qui n'ont
pas de patrimoine, et sur les capitaux, les meubles
corporels en particulier, estimés d'après la décla-
ration du redevable. Au-dessous d'un revenu de
100 sols on ne paie rien; au-dessus on paie à pro-
portion de l'assiette avec un taux progressif, mais
dont le produit est plafonné à 20 livres. Une exemp-
tion importante qui laissera trace et se dévelop-
pera : les nobles ne faisant pas de commerce ne
paient pas d'impôt sur leurs valeurs mobilières ni
sur la valeur de leurs fiefs nobles.
Malgré les promesses contraires, Philippe le Bel
préleva à nouveau le cinquantième en 1297 et 1301,
mais sans recoUl·ir au consentement des seigneurs.
Les années suivantes, il imagina, sous le prétexte
de la guerre contre la Flandre, de réorganiser et de
moderniser l'aide militaire, l'ost (l'ancien hauban) :
nobles et non-nobles doivent au roi le service des
armées, il faut donc non seulement la réglementer
mais prévoir la substitution d'une aide financière

59
dans l'hypothès~ du non-accompliRsemeni de l'ost.
C'est le subside fixé à 20 % sur le revenu et 5 % sur
le capital et qui fut levé en 1302, 1303 et 1304 puis
en 1314.

2. Le renouvellement des méthodes. - Philippe


le Bel procéda à la réorganisation de l'administration
financière, déjà amorcée par ses deux prédécesseurs
Louis IX et Philippe III le Hardi, notamment
l'administration des douanes aux frontières du
royaume : aux anciens péages qui subsistaient il
ajouta la traite foraine, c'est-à-dire l'autorisation
d'exporter. Dans sa lutte contre le pape il avait
imaginé (1), en effet, d'interdire l'exportation de
marchandises: les métaux précieux (c'était déjà le
contrôle des changes), les chevaux et les bêtes de
somme, puis toutes les marchandises, les laines
notamment. Il installa des agents et des bureaux
tout autour du royaume et n'autorisa les sorties
que moyennant paiement de droits. Il s'applique
aussi à composer le Parlement de juristes romani-
sants, plutôt soucieux de centralisation etenne-
mis de la féodalité, en fixe le siège à Paris et lui
confie l'administration financière: une « Chambre»
du Parlement devient la Chambre des Comptes
devant laquelle les comptables fiscaux devaient
rendre leurs comptes.
Mais par ailleurs il a deux fâcheuses innovations:
il institue la vénalité de l'anoblissement en faisant
payer ce qui n'aurait dû être qu'un privilège hono-
rifique, et surtout, il afferme à deux Florentins qui
lui avaient avancé de l'argent les tailles et certains
autres revenus dans plusieurs provinces.

(1) Saint Louis avait déjà interdit l"expol'tation de marchandises


destinées aux Sarrasins.

60
La gestion financière de Philippe le Bel s'est aussi
caractérisée par deux tendances paradoxalement
contl'aires. D'une part, il sollicita le consentement à
l'impôt, résurrection des dons germaniques et de
leur tendance démocratique, par la réunion de
conseils: en 1305, par exemple, un conseil de barons
et prélats pour l'aide militaire; surtout, il réunit les
trois « états » de la noblesse, du clergé, de la bour-
geoisie des villes, en 1302, pour affirmer l'indépen-
dance du pouvoir temporel, en 1313 pour consentir
à donner au roi l'aide suffisante. A l'inverse, Phi-
lippe le Bel se signala par des exactions bien oppo-
sées : il y eut le célèbre procès des Templiers qui,
outre l'exceptionnelle opération de police qui le
précéda, permit au roi de faire main basse en 1310
sur leur fortune (à l'exception des immeubles remis
aux frères de l'Hôpital ou chevaliers de Saint-Jean).
Il y eut aussi la confiscation des biens des Lombards
après leur arrestation intervenue le 1er mai 1291, de
ceux des Juifs, qu'il avait perfidement rappelés
(Saint Louis les avait bannis) pour les arrêter, les
chasser et les dépouiller en 1306. Il rappela les uns
et les autres par la suite, leur offrant mêmes privi-
lèges et garanties, et les dépouilla et les chassa à
nouveau en 1311 et 1312.
Au total l'œuvre de Philippe le Bel, dans le do-
maine fiscal, contient en germe bien de ce qui sur-
gira depuis : il réunit le premier les états généraux
pour consentir à l'impôt, il généralisa dans tout le
royaume la perception d'impôts au bénéfice du roi,
il s'appliqua à restreindre les privilèges fiscaux
dont bénéficiait l'Eglise. Ainsi est-il le véritable
créateur de la fiscalité monarchique et, par-delà, de
l'Etat français.

o!
II. - La poursuite de l'œuvre
de Philippe le Bel et sa décadence

Les trois fils de Philippe le Bel qui lui succédèrent


tour à tour s'efforcèrent de consolider son œuvre qui
résista très difficilement à la guerre de Cent ans
caractéristique du règne des Valois.

1. La consolidation de la fiscalité monarchique. -


Louis X le Hutin, suivant en cela la recommandation
de son père de modérer les impôts, renonça à la
subvention imposée pour l'armée. Il ne réunit pas
des états généraux mais des assemblées provinciales
qui lui permirent de continuer à prélever le décime
sur le clergé. Devant l'Assemblée de Normandie,
il s'engagea pour lui et ses successeurs à ne prélever
aucune imposition hors celles dues légitimement à la
couronne (Charte de Normandie, 1315) et régle-
menta, notamment, le droit de prise qui ne put dé-
sormais être exercé que sur lettres du roi. Cepen-
dant, il poursuivit l'affranchissement des serfs
moyennant paiement et développa la vente, aux
enchères, des offices de judicature, accomplissant
un pas décisif et difficilement réversible dans la
vénalité des charges. Philippe V le Long se signala
par l'affirmation de l'inaliénabilité du domaine et
confirma la Chambre des Comptes en la séparant
du Parlement et lui donnant autonomie. Il régle-
menta la comptabilité royale en remettant en vi-
gueur la règle d'or de la séparation de l'ordonnateur
et du comptable. Quant à Charles IV, troisième fils
de Philippe le Bel, il n'œuvra dans le domaine
fiscal, pendant son court règne, que par l'accrois-
sement des tarifs des droits de douanes, appelés
alors de rêve et de haut passage, frappant les mar-
chandises à l'exportation.

62
Pour se concilier la noblesse qui, depuis la mort de
Philippe le Bel, avait repris puissance, indépendance
et arrogance, le premier des Valois, Philippe VI,
livra à l'Assemblée des Trois Etats - qui prit
à ce moment le nom d'états généraux - Pierre
Rémy de Montigny, surintendant des Finances qui,
comme son prédécesseur, Enguerrand de Marigny,
fut spolié de ses biens et pendu. De plus, il prit
l'engagement pour lui et ses successeurs (qui de-
vaient en prêter serment le jour du sacre) de ne lever
« aucun denier extraordinaire sur le peuple sans
l'octroi et gré des trois états ». Cependant Phi-
lippe VI créa sans autorisation le monopole du
sel (1) au bénéfice du roi: cette « gabelle» (du mot
saxon gabel : taxe) était de 2 deniers par minot de
sel, ou 8 sous par muid, assortie d'une taxe à la vente
de 4 deniers pour livre; pour en garantir la per-
ception, le sel devait être entreposé dans des gre-
niers à sel publics avec monopole de vente aux
particuliers.
En 1338, il obtient des trois ordres une taxe sur
les ventes des marchandises et des boissons dans
les villes, de 6 ou 4 deniers pour livre.

2. La détérioration de la fiscalité monarchique. -


La guerre de Cent ans allait consacrer la puissance
des seigneurs au détriment de celle du roi. Aussi
Jean le Bon fut-il conduit à demander des aides
aux assemblées provinciales et l'on eut une mosaïque
d'impositions variant selon les provinces. En 1355,
il réunit cependant les états généraux devant les-
quels il dut promettre de ne plus altérer les monnaies
pour obtenir la levée pour une seule année d'une

(1) Il semble que l'imposition fut instituée sans monopole par


Philippe le Long hors les élats gc'nl'raux qui. réunis en 1318, en t1rent
l'cmontranC2 au roi.

6:';
taxe sur les ventes de marchandises de 8 deniel's
pour livre (3,33 %) et l'extension à tout le royaume
de la gabelle sur le sel. Les états généraux décidèrent
de l'affectation du produit de l'imposition à l'en-
tretien des troupes et désignèrent parmi leurs
membres des préposés au recouvrement qui furent
envoyés dans les provinces sous le nom d'élus. Ils
choisirent aussi trois personnes dans chaque ordre
pour constituer une avant-cour des aides composée
de neuf généraux pour statuer souverainement sur
les difficultés de recouvrement.
L'année suivante, les états généraux remplacèrent
ces subsides par un nouvel impôt sur le revenu frap-
pant chaque personne, des nobles jusques aux serfs
« taillables hauts et bas)) à la volonté des seigneurs,
à l'exception des pauvres, des moines mendiants ou
des gens d'Eglise payant décime. La déclaration du
contribuable était reçue par le curé et la perception
du subside assurée dans chaque localité par des re-
ceveurs désignés par les élus des états généraux.
La captivité du roi ajouta encore aux rapports
de force en faveur des états généraux, lesquels
commencèrent à s'élever contre les abus et à faire
des remontrances, au sujet notamment de la véna-
lité des offices; ils constituèrent aussi un conseil de
surveillance de l'administration du royaume de
36 membres (12 par ordre).
Pour rembourser la dette contractée pour le paie-
ment de sa rançon, le roi, prétextant l'insécurité
(insun-ection des Jacquiers), ne réunit pas les états
et préleva des taxes indirectes en imposant le cin-
quième SUI" le prix du sel (25 %), le treizième sur
le prix des boissons et 12 deniers pour livre (soit
20 %) pour toutes ventes de marchandises à l'inté-
rieur du royaume. Pour l'exportation il ajouta une
imposition foraine de 20 %. Certaines provinces
(Flandre, Artois, Languedoc) rachetèrent les droits
mis sur les boissons et devinrent « provinces abon-
nées », d'autres refusèrent l'imposition de 12 deniers
sur les choses vendues et devinrent « provinces ré-
putées étrangères » et les droits de douane s'appli-
quèrent aux sorties de marchandises vers ces
provinces.
Le dauphin devenu Charles V le Sage s'efforça de
remettre de l'ordre dans l'administration et réussit
partiellement à lutter, par l'envoi de «réformateurs »,
contre les détournements, exactions, malversations;
il parvint à se passer des états généraux par la
création d'assemblées de notables. De son règne
date la garantie sur les matières d'or et d'argent.
Les gabelles et les aides (à cette époque le terme
« aide » devint synonyme de « droit sur les boissons »)
furent affermées et dans chaque évêché deux élus,
désignés par le roi, étaient chargés de l'adjudication
des droits affermés, de l'assiette des tailles sur les
paroisses et de la surveillance du recouvrement (les
provinces où ces élus furent envoyés prirent le nom
de provinces d'élection).
Mais le règne de Charles VI fut, au plan de l'auto-
rité fiscale de l'Etat, désastreux. Déjà au lendemain
du sacre l'insurrection éclate à Paris : artisans,
marchands et bourgeois détruisent registres et tarifs
des receveurs d'impôts et obtiennent l' « abolition
ct la mise au néant » de tous les impôts et taxes mis
en vigueur depuis Philippe le Bel; le duc d'Anjou,
alors régent, tente néanmoins de lever de nouveaux
impôts: c'est la sédition dite nes Maillotins. Ce-
pendant la vjctoirf' sur les Flamands à Roosebeke
permet à l'autorité royale de rétablir impôts, ga-
belles, aides, fouages ou tailles avec des tarifs plus
éïevés qu'auparavant, et de lever un emprunt forcé
sans intérêt sur les bourgeois aisés.

u5
A. NEtJHRISSE
Si en 1396, à l'occasion du mariage de la fille de
Charles VI, on put lever une taxe générale pour le
paiement de la dot (un millier de livres), la démence
du roi permit aux seigneurs de s'arroger le produit
des taxes royales, au désordre de s'installer dans le
royaume, avec son cortège d'exactions, d'emprunts
forcés dont les échos retentirent lors des états géné-
raux de 1413. Nonobstant, de nouvelles taxes furent
établies et, fait singulier, les bouchers furent chargés
du recouvrement. On notera que ce fut le roi d'An-
gleterre qui, en 1420, après le traité de Troyes, leva
un emprunt forcé sur le territoire qu'il occupait,
et remit en vigueur, au nom de Charles VI, la gabelle,
les aides et la taxe sur les ventes.

III. - L'établissement de l'impôt monarchique


Voulant « bouter les Anglais hors de France ))
Charles VII, « roi de Bourges », pour se réconcilier
avec le duc de Bourgogne, accepta de lui abandonner
les droits, taxes, aides et profits qui appartenaient
à la couronne. Fiscalement il y avait ainsi deux
royaumes : celui de France et celui de Bourgogne.
Dans ce qui restait du royaume de France, les états
généraux réunis souvent séparément (langue d'oïl,
langue d'oc, Dauphiné) accordaient régulièrement
des subsides. Le languedoc s'affranchit par le
versement d'un « équivalent » des droits à l'expor-
tation qui défavorisaient l'industrie et le commerce
locaux : cette préoccupation économique dans une
décision fiscale doit être soulignée, à laquelle Jacques
Cœur, alors financier de Charles VII, pouvait ne
pas être étranger.
Au mois d'octobre 1439, les états généraux furent
réunis à Orléans et l'ordonnance du 2 novembre
concrétisa leurs décisions. Il s'agit là d'une véritable

66
loi organique relative à l'organisation de l'Etat
II.pour obvier aux pilleries et vexations des gens de
guerre» et portant charte de la fiscalité; elle limite
pour la première fois, fait singulier, beaucoup plus
les droits des seigneurs, barons et autres nobles que
ceux du roi. Le droit de prise, c'est-à-dire de préle-
ver chez l'habitant vivres, chevaux et argent,
l'établissement de nouveaux péages à leur profit
leur sont interdits. Surtout - et c'est le fait ca-
pital - il leur est défendu de retenir le produit du
recouvrement de la taille destinée au roi, d'accroître
les tarifs de la taille royale pour se procurer des
ressources, enfin (article 44), sous peine de confis-
cation des biens, de mettre en recouvrement aucune
taille sans l'autorisation du roi et sans ses instruc-
tions écrites. Ainsi seul le roi peut lever la taille
sans l'autorisation du Parlement dès lors que son
produit est affecté à l'entretien des armées. Dès
lors que l'armée devient permanente, la taille devient
aussi permanente avec, il est vrai, les exemptions
dont bénéficiaient clergé et noblesse. Après plus
d'un siècle fertile en rebondissements, l'autorité
royale parvient ainsi, de manière inattendue, à
soustraire aux seigneurs leurs droits fiscaux en
même temps qu'elle se débarrasse de la tutelle
des états généraux.
Malgré les promesses faites le jour de son sacre à
Reims, Louis XI, toujours en guerre, eut grand be-
soin d'argent et tout au long de son règne majora
les impôts et taxes. La Bourgogne et la Picardie'
une fois réunies à la couronne après la mort de
Charles le Téméraire ainsi que la Provence bénéfi-
ciaient, en théorie tout au moins, du consentement
à l'impôt par les états provinciaux. Les états d'élec-
tion, par contre, subirent la majeul'e part des aug-
mentations. Les majorations et les « crues» étaient

67
faites sans en référer aux états généraux simplement
par simple enregistrement au Parlement. Mais à la
mort de Louis XI, pour calmer le mécontentement
général, les états généraux furent réunis à Tours
en 1486 : les trois ordres demandèrent la suppres-
sion des frontières intérieures et l'abolition du nom
et de l'impôt des tailles. Ds consentirent néanmoins
à la levée, en manière de don et octroi, d'un impôt
limité à ce qui était prélevé par Charles VII et
également réparti dans le pays. Cet impôt n'était
autorisé que pour deux ans; Anne de Beaujeu, ré-
gente, continua à le lever avec simple enregistre-
ment par le Parlement qui, de la sorte, devint le
législateur fiscal, la fiscalité monarchique s'affran-
chissant de toute contrainte sérieuse.

tiG
CHAPITRE V

L'IMPOT MONARCIDQUE
(1498-1789)

Au début du XVIe siècle, le roi dispose de res-


sources étendues qui forment son domaine. En sus
des produits des biens qui lui sont propres et des
droits féodaux qu'il exerce en tant que seigneur,
il bénéficie de revenus tenant à sa qualité de suze-
rain : les amendes et confiscations, les droits de
franc-fief et d'amortissement, les droits de bâtar-
dise et d'aubaine, la redevance des mines, les droits
de sceau, les péages et droits à l'exportation, les
régales et annates, la gabelle du sel et les aides
(droits sur les boisssons et taxes sur les ventes)
ainsi que deux impôts directs, les décimes sur le
clergé et la taille; le décime est perçu par le clergé
lui-même, la taille par les fonctionnaires royaux, et
les aides sont affermées. Il n'y a pas d'uniformité
sur le territoire, en particulier pour la gabelle, et
les villes ont des privilèges, alors que la noblesse
et le clergé sont généralement exempts. Au cours
des trois siècles de la grandeur de la monarchie
française, les rois se sont efforcés de faire face à
l'extension considérable des charges par des inno-

69
vations plus ou moins désordonnées, par la lutte
contre les privilèges, plus ou moÏns couronnée de
succès.

I. - La fiscalité désordonnée
du XVIe siècle
Ayant renoncé au commencement de son règne
au tribut de joyeux avènement - lequel était à
charge de tout titulaire de privilège, charge ou
office - Louis XII s'employa à adoucir la situation
des paysans en faisant cesser rapines et exactions et
surtout à réduire les privilèges (titulaires d'office
et nobles furent soumis à la taxe sur la vente des
vins au détail) et réglementa la gabelle du sel. Il
améliora le contrôle du recouvrement de la taille si
bien qu'il put la diminuer d'un dixième, puis d'un
tiers.

1. François 1er , - Ayant le goût du faste et de


la magnificence, allant de guerre en guerre par sa
rivalité avec Charles Quint, François 1er rechercha
d'abord des ressources en procédant à l'aliénation
systématique des emplois publics de tous genres,
qu'au reste il multiplia (par exemple, il porta de
6 à 16 le nombre des receveurs généraux et créa,
bien sûr, un emploi de trésorier des parties casuelles
pour recevoir le prix de vente des offices). Le dé-
sastre de Pavie et la rançon de deux millions d'écus
d'or qu'il devait fournir pour la libération de ses
fils se traduisit par une contribution du clergé, à
titre de don gratuit, de la noblesse (du dixième au
quart du revenu) et des bourgeois, notamment ceux
de Paris. Pour financer la formation d'un corps de
50 000 hommes en vue de la conquête du Milanais,
il leva un impôt additionnel que l'on appela, en

70
raison de son montant, grande crue, et émit plu-
sieurs emprunts sous forme de rente au denier douze
(5 %). Il n'accrut pas les aides, mais lutta contre la
fraude en autorisant les visites de cave et en inven-
tant le congé, titre de transport accompagnant le
vin. En 1539, il créa la formalité de l'insinuation,
c'est-à-dire de l'enregistrement, pour les donations
entre vifs (Henri II l'étendit aux testaments) et
taxa cette formalité qui vint en sus des droits sei-
gneuriaux de quint et de requint, de lods et ventes.
Il institua aussi le monopole du salpêtre au bénéfice
d'une régie comprenant 3 trésoriers et 300 ouvriers
et autorisa la loterie, la « Blanque» qu'il afferma
pour 2 000 livres.
Pour la gabelle du sel, il institua le contrôle
de la consommation: chaque foyer devait consom-
mer un minimum de sel sauf à être condamné à
paiement du droit et à amende. La perception fut
modifiée et transférée des greniers à sel aux marais
salants où l'acheteur payait le droit aux officiers
royaux et pouvait transporter et revendre le sel
quelle que soit sa destination (aussi les pays de
l'Ouest qui bénéficiaient de droits inférieurs se
révoltèrent-ils) mais -le Languedoc et la Provence
conservèrent un régime modéré et la Bretagne son
privilège d'exemption.
François Ier s'intéressa aussi aux droits de douane
spécialement à l'importation. Les taxes frappant les
draps de soie venant d'Italie furent étendues aux
autres étoffes ainsi qu'aux drogueries et épiceries,
qui furent ainsi imposées à 4 %.

2. Henri II. - Dès le début de son règne il réforma


la gabelle en vue d'obtenir des rentrées immédiates
- mais au détriment de l'avenir. Il accepta que les
états provinciaux du Poitou, de la Saintonge, du

71
Périgord, du Limousin puissent, en Vi50, sc rache-
ter de la gabelle par le versement de 400 000 li-
vres, puis des anciens droits, qui persistaient, de
quart et demi-quart, de quint et demi-quint pour
1194000 livres. De la sorte les provinces de
la France de l'Ouest se trouvèrent redimées et
furent exemptées à perpétuité de tous droits sur le
sel. Dans l'autre partie du royaume soumise à la
gabelle, les droits ne furent plus perçus par des
fonctionnaires royaux mais par des cc traitants » :
chaque grenier à sel fut en effet adjugé pour dix ans
à des fermiers particuliers et, depuis, l'on assista à
relèvement constant du prix du sel.
Par ailleurs, il procéda à la multiplication, en
vue de leur vente, des charges à la cour des monnaies,
de contrôleurs de chancellerie, de magistrats (neuf
formant un cc présidial» dans chaque bailliage) ainsi
que l'érection, pour la vente égalemeIl,t, de profes-
sions, telles que vendeur de vin ou jaugeur, en
offices royaux. On procéda même au doublement
des comptables publics qui assumaient leurs fonc-
tions par alternance, l'un les années paires, l'autre
les années impaires.
C'est également aux droits de douane que le roi
demanda de nouvelles ressources. A l'exportation
il fusionna les droits de rêve, d'imposition foraine,
de haut passage qui frappaient telle ou telle mar-
chandise en un impôt unique dit de cc domaine
forain » prélevé, du moins dans un premier temps,
sur toutes les marchandises même celles qui étaient
antérieurement exemptées (Henri III assortit ce
droit d'une autorisation de sortie, que l'on appela
cc traite domaniale» et qui donnait lieu à paiement
de droits). A l'importation les droits furent étendus
à toutes les marchandises, de quelque origine
qu'elles soient, et fixés à deux écus par quintal et

72
ùe 4. % d~ leur valeur, sans préjudice des taxalions
locales.
Quant à l'impôt direct, Henri II ohtint en 1552
du clergé, en plus du décime, une imposition de
20 livres, sur tous les clochers du royaume, laquelle
t'nt recouvrée pendant plusieurs années. En 1558,
après la reprise de Calais sur les Anglais, il réunit
une assemhlée de notahles, leur permit de former
un quatrième ordre, l'état de la justice, prenant
place entre la noblesse et le tiers état, mais obtint
un million d'écus à titre de pur don du clergé, en
sus des décimes, et deux millions du tiers état. Cette
dernière somme fut recouvrée sous forme d'emprunt
forcé par répartition d'ahord entre les provinces,
puis entre les paroisses, enfin entre les redevahles
par les fonctionnaires royaux.
C'est surtout par la constitution de rentes, à
l'image de ce que fit François 1er mais sur une tout
autre échelle - 30 emprunts au lieu de cinq,
543 000 livres de rentes au lieu de 75 000 - que
Henri II s'assura des ressources à la hauteur de ses
dépenses. Cette politique avait l'inconvénient d'ohé-
rer gravement l'avenir, d'autant que pour garantir
ces rentes, il y avait assignation du produit des aides
ou gabelles. A la mort de Henri II le capital de la
dette publique atteignait 41 millions de livres dont
15 millions étaient assignés (le produit total des
revenus publics était de l'ordre de 15 millions).

3. François II et Charles IX. - Dès lors, Fran-


çois II n'eut plus qu'à recourir à l'impôt. Dans son
court règne, il préleva 2 tailles de 6 millions de
livres et, sur les conseils de Michel de l'Hôpital,
convoqua à Orléans les états généraux. Aucune déci-
sion d'ordre fiscal n'y fut prise, sinon le vote des
recommandations : abolition de la vénalité des

73
charges, des épices (1), réduction de la taille, réunion
plus fréquente des états généraux. C'est d'une
assemblée restreinte, un député pour chaque ordre
de chacune des treize provinces, qu'à Pontoise
Charles IX obtint pour cinq années (mais elle fut
reconduite et doublée par la suite) une nouvelle
taxe sur les boissons de 5 sols par muid (2) de vin
payable à l'entrée des villes sans exception ni de
personnes, ni de vins. L'assemblée s'accorda pour
que le clergé verse chaque année pendant six ans
1 600 000 livres pour racheter et rembourser les
rentes affectées sur les revenus publics; dix ans après,
soit au bout de seize ans, le clergé devait restituer
les domaines, aides et gabelles engagés par le roi
pour garantie des rentes. En contrepartie le clergé
était dispensé pendant seize ans de tous autres
contribution, décime ou don gratuit. Cela n'empêcha
point que deux ans plus tard le roi, dûment auto-
risé par le pape, ordonna à son profit l'aliénation
de domaines ecclésiastiques et la vente d'ornements
précieux et de reliques.
4. Henri III. - Dès son accession au trône,
Henri III réunit les états généraux, lesquels, fin 1576
début 1577, refusèrent tout subside et renouvelèrent
les doléances habituelles, y ajoutant l'expulsion des
étrangers participant au gouvernement ou au ma-
niement des finances. Déférant aux désirs ainsi
exprimés, Henri III rendit en 1579 une ordonnance
déterminant droits et privilèges, limitant les exemp-
tions, réduisant le nombre des emplois dans les
services financiers et créant une Chambre royale

(1) A l'origine, il s'agissait de douceurs, notamment de confitures,


apportées aux magistrats après un procès; depuis Charles VII
l'usage s'était établi de tarifer ces «épices. et de les tarifer en argent;
c'était la vénalité institutionnelle de la justice.
(2) Le muid de Paris valait 18 hl.

74
pour la recherche ùes abus commis dans l'adjuùi-
cation des aides et gabelles. Deux ans après, un édit
déclara que le travail était du domaine du roi, que
pour travaillel' il convenait de payer droit; en
compensation marchands et artisans sc constituè-
rent en corporations et jurandes, bénéficiant d'un
monopole. Par ailleurs on créa un droit pour licence
de tenir hôtellerie ou cabaret, puis pour les mar-
chands de vins et commerçants en boissons un droit
annuel, l'annuel des marchands; enfin tout donna
lieu à prestation de serment et, bien entendu, à droit
de serment (en certains cas appelé marc d'or).
Malgré cela, et surtout par le fait du désordre de
la cour et de l'administration, Henri III réunit à
Blois les états généraux, qui se refusèrent à tout
subside.

II. - La sage fiscalité du XVIIe siècle


1. L'équitable fiscalité de Sully. - Après avoir
commis l'erreur de confier la responsabilité des
finances au marquis d'O, financier italien, Henri IV
s'attacha le concours de Sully qui devint en 1599
surintendant des finances. S'étant rendu compte de
la grave disproportion existant entre les sommes
qui étaient prélevées sur les contribuables et celles
qui parvenaient au Trésor royal (les principaux
revenus n'étaient pas affermés au quart de leur
valeur), Sully lutta contre les détournements et
mit en adjudication les fermes, réussissant à en
doubler le produit. Il protégea les cultivateurs
par des remises de taille et par l'interdiction de
saisir bétail et charrue. Cependant, les besoins
financiers après la guerre contre l'Espagne et contre
les ligueurs en Bretagne firent que Henri IV crut
devoir réunir les états généraux à Rouen en 1596.

7S
Ces derniers arrêtèrent une mesure singulière en
créant un Conseil de Raison, formé de membres
choisis par eux, pour partager par moitié la gestion
des finances publiques avec le roi : le conseil était
chargé du paiement de la moitié des dépenses pu-
bliques et devait recouvrer la moitié des impôts.
Opportunément, Sully, dans le partage, affecta au
Conseil du Roi les impôts les plus difficiles et les
plus chers à recouvrer (une partie des tailles et le
nouveau « sou pour livre ») si bien qu'au bout de
quelques mois le Conseil du Roi abandonna la partie.
De plus, les états généraux établirent pour trois ans
un impôt qui devait être perçu à l'entrée des villes
et des bourgs du vingtième (1 sou pour livre) du
prix de toutes les marchandises excepté le blé. Ce
droit, connu sous le nom de « pancarte », fut renou-
velé trois ans après; en raison de son peu de ren-
dement et des vexations qu'il entraînait, le roi y
mit fin.
A la suite de la reprise d'Amiens par les Espagnols,
Henri IV finança l'effort militaire nécessaire pour les
déloger par un emprunt volontaire de 1 200 000 li-
vres, souscrit très rapidement, amorti par le produit
d'une addition de 15 sous par minot de sel. Par
ailleurs, il fit enquêter sur les fortunes des financiers
et trésoriers et obtint des restitutions; il procéda
aussi à la vente d'offices de finances triennaux sur
la création desquels Sully revint plus tard. Dans cet
esprit, ne pouvant revenir sur l'hérédité des charges,
il taxa annuellement du soixantième du prix de la
charge la veuve et les héritiers (c'est la Paulette,
du nom de l'inventeur, Charles Paulet; plus tard
cette taxe fut appelée « annuel des offices »).

2. L'intennède de Louis XIII et des cardinaux.


- La réserve d'épargne de 42 millions dont le roi

76
disposait au moment de l'assassinat de Henri IV
fut vite dissipée pendant les premières années du
règne de Louis XIII encore mineur, par les soins de
Concini, qui put ainsi faire remise de trois millions
sur les tailles, diminuer aussi les droits sur le
sel, et, surtout, distribuer largement les pensions
- ce qui provoqua le départ de Sully, puis la convo-
cation des états généraux par le prince de Condé,
qui se tinrent pendant plusieurs mois à Paris. Une
commission fut chargée de vérifier les comptes
présentés par le chancelier. Les états réclamèrent
l'abolition de la vénalité des charges - et, par
conséquent, de la Paulette qui devait être remplacée
par une taxe additionnelle de 30 sous par minot
de sel - , la réduction des tailles et du prix du sel
et la réforme de l'administration financière. La reine
et Concini firent litière de ces réclamations et, malgré
le Parlement qui commençait à s'ériger en corps de
contrôle, ils augmentèrent les impôts, créèrent des
charges de judicature et seule la mort de Concini
en 1617 put mettre un frein à cette dispendieuse
politique.
L'arrivée au pouvoir en 1625 de Richelieu a été
marquée par la poursuite de financiers concussion-
naires et leur condamnation capitale. Mais le car-
dinal aux projets ambitieux avait besoin de res-
sources à leur mesure et, bien que doctrinaire de
la légitimité de l'autorité absolue en matière d'im-
pôts, il convoqua une assemblée de notables. Celle-ci,
avec les recommandations habituelles, autorisa l'en-
tretien d'un corps d'armée et l'armement d'une
flotte, la dépense incombant pour un tiers au Trésor,
pour les deux tiers aux Provinces laissées libres
d'imposer à leur choix. Ce qui n'empêcha pas l'aug-
mentation des gabelles, la constitution de rentes et
la vente de nouveaux offices. Les droits de traite

77
furent relevés substantiellement et on rétablit la
taxe sur les ventes du sou pour livre qui prit le nom
de subvention générale (elle fut vite convertie
en un supplément sur les tailles). En Bretagne,
Louis XIII obtint des états provinciaux un secours
annuel de 600 000 livres tiré d'un impôt sur le vin.
Innovation en 1629 : le tabac, connu alors sous le
terme de pétun, fut frappé à l'entrée d'un droit de
30 sous par livre, sauf celui en provenance des
possessions françaises. Les révoltes de paysans et
les refus d'enregistrement des Parlements, notam-
ment celui de Paris, montraient que les limites
étaient atteintes et Richelieu fit appel à une émis-
sion forcée de rentes qui échoua, puis à une subven-
tion extraordinaire du clergé.
Le cardinal Mazarin appelé à la direction des
affaires pendant la régence d'Anne d'Autriche se
déchargea au début des questions financières sur
un italien Jean Particelli, sieur d'Emery, qui, pour
faire face aux dépenses exigées par trois armées
en campagne, procéda non seulement à des accrois-
sements continuels d'impôts, taxes, prix du sel qu'il
poursuivit avec férocité (il y eut à un moment donné
23000 prisonniers pour non-paiement de tailles)
mais se livra à quelques innovations: tel est l'édit
dit de « toise» de 1644 qui frappait ceux qui avaient
construit hors les faubourgs de Paris (il ne put
cependant être levé), telle est la quadriennalité des
charges de finance et de magistrature, tel est aussi
l'accaparement des taxes locales au profit du Trésor.
La résistance des magistrats et du Parlement finit
par obtenir l'éviction d'Emery ainsi que la réduction
de la taille et des droits sur les boissons. Cette dimi-
nution de recettes entraîna une banqueroute en
1647 : les assignations données aux prêteurs, et qui
portaient sur 60 millions, furent révoquées. Mais

78
les impôts rentraient de plus en plus difficilement
et le pays glissait vers l'anarchie à la veille de la
majorité du roi.
L'accession à la pleine souveraineté de Louis XIV
débute par l'interdiction au Parlement de se mêler de
finances - réaffirmation de l'absolutisme fiscal -
le rétablissement de la quadriennalité des offices et
le retour de Mazarin (1652). Ce dernier procéda à
une nouvelle élévation des droits, ainsi qu'à une
dévaluation des monnaies de un sixième : il établit
la Tontine, emprunt à rente viagère qui eut un
succès certain, imposa les anoblis et leurs descen-
dants d'une taxe annuelle. Il créa le papier timbré,
aux armes de Franèe, pour l'expédition des actes
judiciaires et soumit les exploits d'huissier au
contrôle, c'est-à-dire à l'enregistrement et aux droits
y afférents. Ayant appelé Fouquet auprès de lui,
il établit un droit de fût de 50 sous par tonneau et
par voyage sur les navires étrangers et manifesta
l'intention d'établir les péages sur la Seine et ses'
affluents.

3. Le colbertisme fiscal. - Fouquet fut rapide-


ment écarté du pouvoir et jeté dans la prison de
Pignerol, au bénéfice de Colbert, d'abord intendant
des Finances puis Contrôleur général. Ce dernier
commença, tout comme Sully, à renflouer l'épargne
(le Trésor public) par la poursuite des abus. Il
institua une Chambre de Justice qui poursuivit
traitants et agents royaux des finances; il régle-
menta la comptabilité des deniers royaux, révoqua
l'hérédité de tous les offices de finances, exigea
cautionnement des comptables publics et leur im-
posa, d'une part résidence au lieu des fonctions,
d'autre part privilège illimité sur leurs biens meu-
bles et immeubles, revint à l'adjudication publique

79
pour l'affermage des gabelles, traites, aides et autres
droits et s'efforça de réduire privilèges, exemptions
et immunités fiscales. C'est ainsi qu'il rechercha les
immunités sans titres, qu'il supprima nombre d'of-
fices et charges lesquels étaient assortis d'exemption
de taille et de gabelle (il en resta encore 46000 dans
le royaume), qu'il mit fin aux usurpations de no-
blesse et révoqua les anoblissements vendus au
cours des trente dernières années.
Dans ces conditions, l'assiette s'élargissant, le
rendement s'améliorant, Colbert put réduire le taux
des tailles, s'appliquant à rendre leur incidence plus
équitable entre les provinces. Les pays d'élection
étaient soumis à la taille personnelle qui frappait,
pratiquement à la merci du collecteur, tous les
roturiers; les pays d'état au contraire subissaient
la taille réelle répartie dans la province sur la base
d'un cadastre, dit compois terrien, parfois remis à
jour. Colbert souhaita étendre la taille réelle à toutes
les provinces mais n'y parvint point.
Mais ce qui caractérise la fiscalité colbertienne
c'est le souci, en matière d'impôt, d'autres préoc-
cupations que le seul rendement. Si Colbert commit
l'erreur, sans doute pour préserver le pays de la
famine, d'autoriser les cours de justice à réserver
pour la consommation de leur juridiction les blés
récoltés sur leur territoire et s'il frappa le blé d'une
taxe à l'exportation de 22 livres par muid (tarif
de 1664) ce qui provoqua une chute des cours et une
baisse substantielle du reVenu agricole, en revanche
il arrêta toute une série de mesures fiscales propres
à assurer le développement économique et la richesse
de la Nation. L'interdiction de saisir les bestiaux
réunis en cheptel alliée à la restitution des pacages
aux communes favorisa le développement de l'éle-
vage. Il supprima, sauf pour les boissons, le poisson

oU
de mer, le bétail à pied fourché et le bois, l'ancien
sou pour livre qui s'appliquait à toutes les ventes,
s'attacha à réduire les péages notamment ceux qui
s'étaient établis sur les rivières depuis moins de
cent ans; il réglementa la gabelle, supprimant dans
certaines provinces les greniers à sel et surtout, pour
la première fois dans l'histoire de l'impôt, aménagea
les droits de douane dans un souci économique.
Pour mettre au point les réformes qu'il souhaitait,
Colbert institua auprès du roi un conseil du com-
merce rassemblant les négociants des ports et
villes de commerce. Ainsi fut établi le célèbre
tarif de 1664 qui répondait au triple objet de
réduire les droits à l'exportation pour les denrées
et les objets fabriqués, et, à l'entrée, d'une part
élever les droits sur les produits des manufactures
étrangères, d'autre part alléger les droits portant
sur les matières servant aux fabriques. Toutefois,
ce nouveau tarif ne fut pas adopté par toutes les
provinces : certaines, étant réputées étrangères,
préférèrent garder l'ancien système, plus productif
à leurs yeux, des revenus locaux (domaine de Lyon,
patente de Languedoc, trépas de Loire, coutume
de Bayonne, etc.), les autres, dites des cinq grosses
fermes, eurent un droit de sortie unique et uniforme
par article aux lieu et place des droits locaux, des
droits de rêve, de domaine forain, de haut passage.
Mais Colbert obtint par la suite des provinces répu-
tées étrangères le système du transit, c'est-à-dire.
que les marchandises provenant des autres provinces
à destination de l'étranger ne payaient pas de droits.
Dans cet esprit, il s'efforça de faire du territoire tout
entier comme une sorte de zone franche en autori-
sant les négociants à réexporter, sans payer de
droits et en obtenant le remboursement des droits
d'entrée, les marchandises importées. Pour autant

ül
la douane ne devint pas reglc directe (1), mais
continua a être affermée, par adjudication publique
cependant.
Néanmoins les exigences de la campagne de Hol-
lande avec une armée de 100 000 hommes en même
temps que se poursuivait la construction de châteaux
(Versailles, Marly) infléchirent la politique fiscale
de Colbert qui dut rechercher des ressources nou-
velles. D'abord par la taxation des lettres et la
réorganisation de la poste en la fusionnant avec
l'exploitation des voitures publiques : il l'afferma
pour 900 000 livres par an, puis releva les impôts
(il renouvela l'annuel pour trois ans) et se mit à
créer à nouveau des offices. Sous la pression du roi
il constitua des:rentes d'abord par émissions annuel-
les, qui ne se placèrent que difficilement, puis par
la création de la Caisse d'Emprunt qui fonctionna
comme UIle caisse d'épargne de nos jours. Il vit
dans le tabac une source appréciable de revenus:
il réserva au roi le droit de vente et afferma le mo-
nopole pendant que la plantation en était restreinte
dans des régions déterminées; la contrebande fut
l'objet d'une sévère répression, allant jusqu'au
carcan. Le monopole fut maintenu la paix revenue
(Colbert en souhaitait la disparition) et les impôts
légèrement réduits, car les dépenses de luxe et de
magnificence se développaient et Louis XIV dési-
rait disposer d'une forte armée et d'une flotte
puissante.
Au lendemain de la mort de Colbert une disette
frappe le pays obligeant l'importation de grains,

(1) En revanche Colbert mit fin au bail général de la fabrication


des monnaies qui laissait au fermier le bénéfice exorbitant des
o remèdes. (la double tolérance en titre et en poids) pour la faire
assurer en manufactures royales sous l'autorité d'un Directeur
général des Monnaies.

82
l'Edit de Nantes est révoqué et les charges militaires
s'accroissent, des majorations de tailles sont faites,
des rentes émises, des parties du domaine aliénées,
mais pour quatre ans, le clergé contraint à un nou-
veau don gratuit. Mais la libre circulation des blés
est enfin établie avec la liberté d'exportation, les
droits sur les vins et alcools abaissés. Cependant la
prospérité du pays due aux initiatives fiscales de
Colbert pouvait laisser penser qu'une administration
convenable permettrait de modérer le poids de la
fiscalité. Hélas, en 1688 la guerre contre la ligue
d'Augsbourg éclate et précipite le pays dans un
siècle d'aventures fiscales.

III. - Les aventures fiscales


du XVIIIe siècle
Dès la fin du XVIIe siècle il apparaissait que le
système fiscal n'était plus adapté .aux beFoins crois-
sants de l'Etat: les exemptions et pri', ilèges le ren-
daient trop injuste pour être supportable, l'affermage
était trop coûteux et les abus poussaient à la révolte.
Des tentatives eurent lieu pour modifier l'appareil
fiscal et obtenir de lui le rendement nécessaire.
Souvent imaginatives et courageuses, ces réformes
aggravèrent jusqu'à rupture, parce que ne brisant
pas les privilèges et exemptions, les défauts de la
fiscalité monarchique.

1. La capitation. - En 1688, Louis XIV eut à


conduire la guerre contre la ligue d'Augsbourg qui
l'obligea pendant dix ans à un déplacement sur terre
et sur mer de forces sans précédent, et, partant, à un
effort financier extraordinaire. Emprunts, création
- pour les vendre - de charges (notamment de
gretfiers conservateurs pour les actes d'état civil,

83
d'essayeur de beurre salé, etc.), décri de la monnaie,
obligation (même pour le roi et ses chefs-d'œuvre de
Versailles) de porter à l'Hôtel des Monnaies toutes
les pièces d'argenterie de plus d'une aune, majora-
tions de taxes (en 1701 on majora la taxe sur la
poste, en 1708 les droits de péage furent doublés),
création de droits (droits d'entrée sur le cacao, le
thé, droits de marque sur les chapeaux), monopole
de la vente de la glace et de la neige, tous ces expé-
dients furent retenus successivement ou simulta-
nément mais leur produit demeura insuffisant.
Aussi bien, le roi se résolut-il par déclaration du
18 janvier 1695 à établir jusqu'à la Paix sur toutes
les familles, sauf celles des taillables imposés à moins
de 40 sols, une taxe générale de 1 livre à 2 000 livres
selon une classification des assujettis de 22 classes :
dans la première se trouvaient le dauphin, les princes
de ,:ang, les ministres et les fermiers généraux; dans
la seconde (1 500 livres) les maréchaux et gouver-
neurs de pr.;lvince, ... dans la septième (250 livres)
les marquis, comtes, barons et receveurs de taille
et domaine, oH dans la douzième (120 livres) les
avocats, procureurs du roi, greffiers en chef, ... dans
la dix-septième (20 livres) les professeurs du Collège
royal, les médecins, chirurgiens et apothicaires de
Paris, dans la dix-neuvième (6 livres) les capitaines
d'infanterie, les cabaretiers et artisans tenant bou-
tique, dans la vingt-deuxième (1 livre) les soldats,
manœuvres et journaliers. La taxation fut établie
sans autre difficulté que le dénombrement des rede-
vables, lequel fut fait par les propriétaires et les
chefs de famille. Cependant on admit avec facilité
abonnements et rachats si bien que le produit ne
dépassa pas 23 millions alors qu'on en attendait 30.
Aussi bien lorsqu'elle fut rétablie en 1701 en fit-on
un impôt de répartition, la responsabilité en étant

84
confiée aux intendants (à Paris, au prévôt des
marchands et aux échevins). C'est ainsi que dans les
pays de taille personnelle la capitation se modela
très rapidement sur la taille, dont elle devint un
supplément pour finir par être totalement confon-
due. Dans les pays de taille réelle elle fut, avec
inégalité et arbitraire, établie sur les facultés contri-
butives supposées. Dans les villes franches, privi-
légiées et abonnées, la répartition se fit d'une ma-
nière diversifiée : par exemple, à Bordeaux, on
répartit les professions en 99 rôles, le 9g e étant pour
les bourgeois, à Rouen, on fit une sous-répartition
par quartier, à Paris, on finit par rapporter la capi-
tation au loyer ou à la valeur locative, ce qui annonce
clairement la contribution mobilière de la Consti-
tuante. Bien qu'en théorie elle portât sur tous les
sujets du roi « d'après les moyens et les facultés de
chacun », la capitation fut légère au clergé qui la
racheta très rapidement et à la noblesse dont la
participation resta très modique.

2. L'épuisement du royaume et l'impôt sur le re-


venu : dixième, vingtième, cinquantième. - La
guerre persistant avec ses exigences financières, le
contrôleur général Desmarets créa en 1710 le
dixième inspiré du projet de dîme royale (1) de
Vauban. C'était une sorte d'impôt sur le revenu à
quatre cédules portant sur le foncier, le mobilier,
les professions libérales, l'industrie.
- Le dizième. - Le dixième des biens-fonds était
prélevé sur tous les propriétaires ou usufruitiers,
au vu d'une déclaration du redevable, à raison de
leur revenu net, c'est-à-dire déduction faite des

(1) La dîme royale de Vauban, dixième des revenus de chacun,


devait être prélevée en nature pour les fruits de la terre, en argent
pour les autres revenus,

85
charges et frais de culture. Le dixième mobilier
devait être payé à la source, c'est-à-dire par le pro-
priétaire d'un bien hypothéqué pour les intérêts de
l'emprunt, par les communes, villes pour les rentes
(en fait il fut très mal appliqué). Le dixième des
charges et offices consistait en un prélèvement par
les titulaires sur les usagers à proportion des hono-
raires versés; à peu près indolore il persista après la
suppression du dixième en 1717. Pour le dixième
d'industrie aucune déclaration ne fut exigée des in-
dustriels et commerçants: on taxa généralement en
bloc les corps de métiers en les chargeant de la
répartition.
Les rôles établis par les contrôleurs et les direc-
teurs du dixième (un par généralité) étaient rendus
exécutoires par les intendants, la pel·ception se fai-
sant en principe par les collecteurs de taille. En fait,
il y eut nombre de rachats et abonnements de pro-
vinces (la Bretagne pour 1 200000 livres), de villes
(Lyon pour 650000 livres), de corps de métiers. Le
clergé s'exempta par un don gratuit de 8 millions
représentant à peine un peu plus que le montant
annuel. Surtout les déclarations de biens-fonds dans
les provinces n'étaient généralement pas faites et le
dixième s'y alignait alors sur la taille. Par ailleurs
nobles, membres du Parlement, agents de l'adminis-
tration n'y mirent aucun élan mais fraude, résistance
et mauvaise volonté. Le dixième de 1710 fut pro-
longé jusqu'en 1717. Il fut à nouveau établi de 1733
à 1736, puis de 1741 à 1750.

- Le cinquantième. - Une fois apaisée la tem-


pête que le « système » de Law avait répandue sur
tout le territoire à l'image de la tornade de la rue
Quincampoix, la question s'est posée de savoir
comment rétablir l'équilibre de l' « Epargne» et,

86
dans cette optique, comment alléger le poids de la
Dette publique. S'inspirant de la « Dîme royale» de
Vauban, retenant les leçons du dixième, le financier
Pâris-Duverney imagina de créer un fonds d'amor-
tissement alimenté pendant une relativement longue
période (douze ans) par un impôt permanent, plus
léger que le dixième mais prélevé sans exemptions
et pour cela en nature comme en argent. C'est dans
cet esprit que fut établi le 5 juin 1725 un impôt du
cinquantième du revenu brut des maisons, des of-
fices et des rentes sur particuliers, ainsi que des biens-
fonds pour lesquels le prélèvement devait être effec-
tué en nature avant enlèvement de la récolte.
Faite pour faciliter le paiement de la contribu-
tion, cette particularité fit, en réalité, obstacle à
l'exécution de la déclaration et l'on eut les pires
difficultés pour trouver des adjudicataires. Dès l'an-
née suivante le prélèvement en argent fut substitué
au prélèvement en nature, deux ans après, le cin-
quantième fut aboli. Entre-temps une déclaration
solennelle avait confirmé l'immunité générale et
perpétuelle de l'Eglise (<< sans aucune exception ni
réserve, tel événement qui puisse arriver »).

- Les corvées et leur rachat. - Après la guerre


d'Autriche (1733) qui avait été l'occasion de la re-
mise en vigueur du dixième avec le renouvellement
désormais classique de tous les expédients, y compris
la création d'une loterie royale, l'obligation de pres-
tations en nature jusqu'alors réservée au bénéfice
des seigneurs fut établie en faveur du Royaume sous
le nom de corvées (1738) pour procéder à la remise
en état et au développement du réseau des routes
et des chemins. Comme pour le cinquantième, la
contributÏtm en argent eut tendance à se substituer
à la prestation en nature et certains intendants

87
(Foutette en NOl'mandie, Tmgot ~n J,imousin) y
procédèrent de leur propre initiative, sous le vocable
d'abonnement tacite. Après le départ de Turgot,
qui avait tenté de la supprimer, la corvée fut limitée
à une durée de douze jours par an avec possibilité
de rachat. Dès lors, ledit l'achat prit très rapide-
ment la forme d'un nouvel impôt, lequel rencontra
de fortes résistances et dans la majorité des géné-
ralités le rachat fut décidé par les assemblées pro-
vinciales, sous fmme d'une taxe additionnelle à la
taille (de 4 à 6 sous par livre de principal, soit du
quart au tiers). Calonne en 1787 étendit ce système
à tout le Royaume en substituant à la corvée une
imposition additionnelle à la taille du sixième au
plus; seule la Bretagne connaissait encore la corvée
en nature lorsque éclata la Révolution.

- Les vingtièmes. - La guerre de la succession


d'Autriche provoqua le rétablissement à nouveau
du dixième (1741) à l'occasion duquel le clergé, qui
y échappait par principe, fit un don gratuit; néan-
moins les expédients continuèrent (multiplication
et vente des charges; majoration des droits sur les
épices, sqr la taille, sur les suifs, le papier, etc.). A
la fin des hostilités, le contrôleur général Machault
substitua au dixième, à compter du 1 er janvier 1750,
le « vingtième » dont la charge, en principe moins
lourde mais étendue aux usufruitiers et au clergé,
devait être permanente et dont le produit devait
aller à une caisse d'amortissement. Cette nouvelle
tentative d'imposer une contribution à raison du
revenu connut des fortunes diverses : dans les pays
d'élection, où le dixième avait été appliqué, on tint
plus sévèrement la main aux déclarations et à la
taxe des nobles; dans les pays d'état, lesquels
avaient souscrit un « abonnement » au dixième, le

88
vingtième put être appliqué individuellement non
sans résistance; quant au clergé, il échappa au
vingtième ainsi qu'à la contribution forfaitaire que
Machault tenta de lui imposer.
Cependant, lorsque les exigences de la guerre
survinrent à nouveau, c'est vers le doublement du
vingtième que l'on se tourna en 1756, mais en pro-
mettant la suppression du second vingtième dès la
paix revenue et du premier vingtième dix ans après
ladite paix. Néanmoins, Bertin, nouveau contrôleur
général qui succéda à Silhouette, créa, en même
temps qu'il doublait la capitation des non-taillables
et triplait celle des officiers de finances, un troisième
vingtième pour deux ans (1760 et 1761) qu'il pro-
longea en 1762 et 1763. L'enregistrement de ces
deux déclarations suscita des remontrances de la
part des Parlements et des résistances dans le pays
telles que le troisième vingtième ne put être renou-
velé. Les deux autres vingtièmes furent maintenus
après 1763, le second pour dix ans, avec l'intention
affirmée de procéder à un nouveau cadastre des
biens-fonds. La réaction des Parlements fut telle
que le chancelier Lamoignon fut exilé et Bertin
chassé de son contrôle général. Les Parlements ac-
ceptèrent alors le nouveau recensement à condition
qu'il n'y ait pas de modification dans les cotes.
En novembre 1771 l'abbé Terray, nouveau contrô-
leur général, en même temps qu'il crée les conser-
vateurs des hypothèques, déclare que le premier
vingtième sera indéfiniment prolongé, que le second
sera maintenu jusqu'en 1781 et que tous deux seront
perçus à juste proportion des revenus. En 1780 on
prorogea pour dix ans le second vingtième et en
1782, après la chute de Necker, un troisième ving-
tième fut mis en recouvrement pour la durée de la
guerre. A l'expiration en 1786, Calonne crut pouvoir

89
leur substituer un impôt en nature; ce fut un échcc
et c'est Brienne qui, en 1788, tenta de créer le der-
nier impôt de la monarchie sous la forme d'une
subvention territoriale de 80 millions, répartie en
1
l, cascade par le Conseil, les états provinciaux:, les
l, assemblées provinciales et municipales. La magis-
" trature, hostile à cette forme de contribution, s'y
opposa et le second vingtième fut prorogé de 1790
à 1792.

90
CHAPITRE VI

L'IMPOT RÉPUBLICAIN
(1790-1914)

Ni l'invasion romaine, ni la chute de l'Empire


romain n'avaient donné lieu à solution de conti-
nuité. Réunis le 5 mai 1789 les états généraux, qui
avaient reçu mission de jeter bas l'édifice fiscal,
allaient amorcer un renversement total de la poli-
tique fiscale antérieure. Le souci de justice fiscale
a servi de motivations à toutes les innovations et
toutes les réformes depuis lors entreprises, sans que
l'on puisse affirmer que les buts aient jamais été
atteints. L'idéalisation qui a marqué la fiscalité
révolutionnaire s'est modulée à la confrontation de
l'événement et le retour rapide aux exigences de la
productivité a permis une longue stabilité des
institutions.

I. - La Révolution fiscale
L'expansion économique qui a caractérisé le
XVIIIe siècle subit décélération dans les années 1780,
et l'hiver 1788-1789, par sa rigueur, vient aggraver
la situation. Tout à coup, des explosions ont lieu
çà et là : registres brûlés, bureaux saccagés et in-
cendiés, commis insultés et molestés puis châteaux
et seigneurs subissent d'identiques attaques. Malgré
les spectaculaires engagements pris dans la nuit du

91
1/. aolÎt - notarnmen t la suppression de la dîme
prélevée par le clergé, l'impôt ne rentre plus. On
modifie la législation sur le sel en diminuant le prix
et allégeant les contraintes, le sel ne se vend plus.
L'emprunt d'août 1789, au bout de treize mois de
souscription, ne produit pas les ressources attendues.
Dès lors, Necker apporte aux états généraux déjà
mués en Assemblée nationale, un projet de contri-
bution patriotique du quart du revenu net payable
en quinze ou dix-huit mois ainsi qu'une taxe de
2 1/2 % sur la valeur des bijoux, de la vaisselle, du
numéraire thésaurisé. Le contribuable doit se taxer
lui-même mais en raison du peu de rendement de
l'impôt, la déclaration est rendue obligatoire et les
membres des conseils des communes doivent la véri-
fier. Les rôles n'atteignent pas le tiers du produit
escompté et le recouvrement est encore plus déri-
soire. On change le nom des impôts, taille et capi-
tation prennent le nom d'impôts ordinaires: malgré
le serment de la Fédération par lequel chacun s'en-
gage à payer les contributions publiques et à en
protéger la perception, les rentrées sont plus que
décevantes; les produits des droits sur le tabac, des
actions et des traites se tarissent et l'insurrection
fait échec aux droits sur les boissons.

1. L'œuvre novatrice de la Constituante. - De-


vant cet effondrement de l'autorité de l'Etat en
matière fiscale, il y avait la solution drastique de la
mutation radicale de la législation. La Constituante
s'y résolut, portant tout son effort sur l'impôt
direct.
- La contribution foncière. - S'inspirant des
théories des physiocrates qui estimaient que la ri-
chesse nette ne provenait que de la terre, les cons·

92
tituants établissent, par une loi du 23 novem-
bre 1790, une contribution portant sur le revenu
net des propriétés foncières. C'est un impôt de
répartition qui, dès 1791, doit rapporter 240 millions
plus 48 millions pour les dépenses départementales
et 12 millions pour non-valeur et réductions. La ré-
partition se fait par départements, communes et
sections de communes. La perception est assurée
par un adjudicataire solvable et donnant caution
pour une communauté. La contribution est exigible
par douzième à la fin de chaque mois, le retard étant
sanctionné d'abord par des intérêts moratoires (6 %
les quatre premiers mois, 5 1/4 les quatre suivants
et 4 % par la suite), puis par la saisie des fruits et
loyers. D'une application trop rapide, l'impôt
souffrit du retard dans les rôles et du mauvais tra-
vail, lent et imprécis, des municipalités.

- La contribution mobilière. - Elle fut établie


par la loi du 13 janvier 1791, au lieu de la princi-
pale habitation et se composait de 5 cédules : une
taxe égale à la valeur de 3 journées de travail,
une taxe par domestique, une taxe par cheval ou
mulet, une taxe d'un sou pour livre (5 %) évaluée
d'après le prix des loyers, une taxe d'habitation du
300 e au 40 e du revenu supposé d'après le prix du
loyer.
Les contribuables devaient fournir déclaration,
laquelle était examinée par la municipalité chargée,
sur ces bases, d'établir les matrices de rôles et la
répartition se faisait comme en matière de contri-
bution foncière, mais sur la base d'une somme glo-
bale de 60 millions. Il y eut lenteur de mise en place,
comme pour la contribution foncière, et beaucoup
de variétés dans les répartitions entre les départe-
ments et dans les communes.
- La patente. - Les jurandes et maîtrises furent
supprimées par une loi du 2 mars 1791, laquelle
instituait en contrepartie un droit de patente pour
tous ceux voulant exercer négoce, art ou métier.
Assis sur le prix du loyer (2 sous pour livre
jusqu'à 400 livres) èe droit était réduit de moitié
pour les houlangers, douhlé pour les caharetiers.
Tout particulier se trouvant en situation irrégu-
lière était passible de la confiscation des marchan-
dises et d'une amende du quadruple de la patente
qu'il aurait dû payer. C'était un impôt de quotité;
de ce fait, il ne fut pas appliqué, surtout dans les
campagnes et les petites hourgades.

- Les autres droits. - La loi du 2 mars 1791, qui


avait créé la patente, supprima tous les droits d'aide
sur les hoissons ainsi que les droits sur les papiers,
cartons et cartes à jouer. Peu après l'assemblée dé-
créta la suppression des droits d'octroi, du mono-
pole et du droit sur les tabacs (par 372 voix. contre
360).
Seuls trouvèrent grâce les droits de timhre et les
droits d'ènregistrement, encore que pour ces der-
niers il y eut substitution à tous les droits créés an-
térieurement d'un droit proportionnel aux sommes
inscrites dans les actes de notaires, exploits d'huis-
siers, actes judiciaires, actes portant mutation de
propriétés. Survécurent aussi le monopole des
poudres et salpêtres, la marque de l'or et de l'argent
et la loterie. Quant aux droits de douanes, ils furent
abolis à l'intérieur le 30 octohre 1790 ; aux frontières
ils sont maintenus mais modérés à l'entrée (ad
valorem) et à la sortie (spécifique) ; 21 prohibitions
à l'entrée sont établies (poudres, cartes à jouer, na-
vires, étoffes, verrerie), 26 à la sortie (charhon de
hois, soie ... ).
Pour prélever les droits, impôts directs et taxes
indirectes, on mit fin au système des receveurs
généraux et trésoriers que l'on remplaça par deI>
receveurs de district, élus pour six ans par les
administrations de district. L'inexpérience de cette
nouvelle fonction publique élue fut un obstacle sup-
plémentaire au recouvrement de l'impôt bien que
l'ancien personnel des tailles et gabelles y fût pour
partie réemployé. Le clergé, au surplus, fut réfrac-
taire à l'impôt et les prêtres refusèrent les contri-
butions.

2. Les déboires anarchiques de la Convention. -


La Législative ne s'intéressa pas aux problèmes
fiscaux. La Convention, pour abaisser les coûts
d'approvisionnement en grains, lève, à trois reprises,
une taxe sur les ({ riches » par addition à la contri-
bution foncière et à la cote d'habitation de la mohi-
lière. L'échec de l'emprunt forcé de 1793 n'empêcha
pas d'établir l'année suivante une contribution
extraordinaire de 1/10 de l'emprunt forcé et puis
l'on assista, pendant que l'on réquisitionnait les
métaux précieux chez les particuliers comme dans
les églises, à la levée anarchique sans textes ni li-
mites à propos de tout et de rien, au bénéfice géné-
ralement des villes ou de ({ sociétés populaires », de
taxes révolutionnaires ou d'emprunts forcés sur
les riches ou prétendus tels. Fouché, futur duc
d'Otrante et futur millionnaire, s'illustra particuliè-
rement en créant, dans la région lyonnaise, un ({ co-
mité philanthropique » chargé de taxer les riches,
propriétaires ou fermiers, à proportion de leur for-
tune et de leurs ... incivismes. La Convention tenta
de lutter en plaçant, en décembre 1793, tous les
fonctionnaires sous la tutelle des comités de salut
public et en interdisant la levée de taxes sans son

95
accord. En vain : les impôts étaient bien théori-
quement en vigueur mais étaient si peu appliqués
que, en 1794, la contribution mobilière fut suspendue
et la contribution foncière réduite aux trois quarts
de l'année précédente, le paiement en nature fut
partiellement admis.

3. Le Directoll'e et les réformes de l'an VII. - Au


début du Directoire, les administrations financières
sont complètement désorganisées, l'impôt, les taxes
et la douane ne rentrent plus même en assignats ou
en mandats territoriaux.
Les déficiences de rentrées poussent un instant
à recourir aux contributions indirectes que la Cons-
tituante avait imprudemment bannies et l'on majore
l'impôt des tabacs. Cependant c'est la réforme des
contributions directes qui est entreprise en l'an VII.
La loi du 1 er brumaire procède à la refonte de la
patente, en répartissant les professions en 7 classes
et en confirmant l'institution par la loi du 6 fructidor
an V du double droit: fixe, variant avec le nombre
de la population et la nature de la profession; pro-
portionnel et égal au dixième du loyer des magasins,
boutiques et ateliers. Les lois du 7 brumaire, du
3 frimaire et du 2 messidor règlent, avec beaucoup
de bonheur, la répartition et sous-répartition jus-
qu'aux communes, de la contribution foncière, or-
ganisent les contraintes et les poursuites, les récla-
mations, et donnent du revenu net une définition
précise.
La loi du 4 frimaire crée la contribution des portes
et fenêtres avee un tarif par ouverture variant avee
la population : 0,80 dans les communes de moins
de 5 000 habitants à 0,60 dans celles de plus de
100 000 habitants (ce tarif a été rapidement doublé,
puis triplé).
La loi du 3 nivôse allège le poids de la contribution
personnelle, mobilière, somptuaire, et -la partage en
quatre parties, les deux premières étant de quotité,
les deux dernières de répartition : une contribution
somptuaire sur les domestiques, chevaux, voitures,
une retenue de 5 % sur les salaires, traitements et
remises, une contribution mobilière, qui doit être
répartie au marc le franc des loyers, une contribution
personnelle d'un minimum de trois journées de
travail.
La loi du 13 brumaire fixe définitivement les prin-
cipes de l'impôt du timbre et celle du 22 frimaire
astreint les actes à l'enregistrement en distinguant
les droits fixes et les droits proportionnels et re-
lève substantiellement les tarifs (au double pour les
ventes d'immeubles).
Les villes et communes qui ne bénéficiaient que
d'additions à des impôts qui ne rentraient pas, re-
trouvent le produit des droits d'octroi qui sont réta-
blis le 27 vendémiaire pour Paris, le 11 frimaire
pour la province.

II. - La fiscalité du Consulat


et de l'Empire

L'héritage laissé par le Directoire n'était pas plus


brillant que celui que lui avait légué la Consti-
tuante, sauf que la législation en matière d'impôts
directs était maintenant susceptible de connaître
application. Il restait, d'une part, à trouver les
moyens de cette exécution - ce fut l'œuvre du
Consulat - , d'autre part, d'obtenir d'abondantes
ressources par la résurrection des droits indirects
- ce fut l'œuvre de l'Empire.

91
A. NEURRISSE 4
1. Le Consulat et les réformes administratives de
Gaudin. - La loi du 3 frimaire an VIII substitua à
l'agence des contributions directes une Direction des
Recouvrements des Impositions directes compre-
nant dans chaque département un directeur, un
inspecteur et des contrôleurs soumis non plus aux
corps élus mais à l'autorité du pouvoir central. Elle
était chargée de l'établissement et de l'expédition
des rôles ainsi que de la vérification des réclamations
(lesquelles relevèrent, au contentieux, des conseils
de Préfecture). Les receveurs généraux demeuraient
chargés du recouvrement, mais avec l'obligation de
souscrire des obligations et de fournir un caution-
nement en espèces - dont le produit fut versé à une
Caisse d'Amortissement. Ce cautionnement fut du
reste étendu aux régisseurs et employés des do-
maines, douanes, postes, loterie nationale et même
aux notaires. Quelques années plus tard, en l'an IX,
l'on créa un corps de 15 inspecteurs généraux du
Trésor public et le 5 ventôse an XII on substitua
aux adjudicataires du recouvrement des contribu-
tions des percepteurs, fonctionnaires soumis hiérar-
chiquem"ent à l'autorité centrale.
Les impôts directs rentraient mieux, mais des
difficultés demeuraient. On substitua un relèvement
des droits d'octroi en remplacement de la mobilière
personnelle à Paris d'abord, puis à Marseille, Lyon
et d'autres grandes villes. Dans le souci de rendre
la contribution foncière plus équitable et, partant,
plus rentable, Gaudin institua le cadastre. Cepen-
dant, il fallait aller vite et l'on ne pouvait tout
recenser: Gaudin écarta la suggestion d'un cadastre
par masses de culture pour faire un cadastre par
terres dans 1 915 communes tirées au sort. Après
quoi une commission de 5 experts au chef-lieu
d'arrondissement devait répartir par assimilation ou
comparaison les terres imposables de toutes les
autres communes de l'arrondissement. Puis vite
après on s'attaqua aux autres communes pour effec-
tuer le cadastre général qui s'achèvera bien plus
tard, car on manquait d'arpenteurs et de géomètres.
Par ailleurs, Gaudin remit en vigueur les droits
indirects: il augmenta d'abord ceux qui frappaient
l'importation du tabac et le droit de fabrication -
en instituant la surveillance des fabriques. La loi
du budget pour l'an XII rétablit les anciens droits
sur les boissons, en tant que droits d'inventaire, que
l'on appela « droits réunis )), pour le recouvrement
desquels on créa la Régie des droits réunis qui fut
chargée de percevoir aussi les droits sur le tabac, sur
les cartes à jouer, sur les voitures publiques et sur
la garantie des matières d'or et d'argent.

2. L'Empire et la fiscalité indirecte. - A peine


amorcé sous le Consulat, le retour aux impôts indi-
rects vient pleinement avec l'Empire. « Il faut orner
les impôts pour qu'ils paraissent moins lourds )) disait
Napoléon. C'est ainsi que la loi du 24 avril 1806
taxa le sel de 2 décimes par kilogramme à la sortie
des salines. De plus la même loi ajouta au droit d'in-
ventaire créé par le Consulat un droit sur la vente en
gros des vins et boissons alcoolisés de 5 % du prix
déclaré ainsi qu'un droit de 10 % sur la vente au
détail des mêmes boissons, marchands en gros et
détaillants étant tenus à la visite et à l'exercice de
la part des employés de la Régie des Droits réunis.
Tout enlèvement des boissons des entrepôts de gros
devait donner lieu à paiement du droit constaté par
congé sans lequel la boisson ne pouvait circuler.
Deux ans après, au droit d'inventaire et à celui de
vente en gros se substitua un droit de mouvement par
hectolitre variant suivant la nature de la boisson et

99
la qualité; de plus un droit d'entrée dans les villes de
plus de 2 000 habitants fut établi en faveur du Trésor.
Le 29 décembre 1810 le monopole du tabac est
rétabli. Depuis deux ans déj à les planteurs étaient
astreints à déclarer les quantités récoltées et à subir
les inventaires des agents de la Régie. C'est la Régie
des Droits réunis qui gère le monopole d'achat, de
fabrication et de vente (un quinzième seulement
pouvait être du tabac d'origine étrangère).
Aux ressources purement nationales l'Empire
ajoutait le produit des territoires occupés et des
conquêtes : des subsides étaient prélevés dans les
pays alliés, des contributions étaient demandées
dans les pays occupés : le total des sommes levées
sur la Prusse et ses alliés fut d'un peu moins de
500 millions, ce qui représentait 150 % du produit
des contributions directes en 1813. Dès lors Napoléon
eût pu considérer que, financièrement, les guerres
n'étaient pas sans intérêt, si la campagne de Russie
ne lui avait apporté démenti et conduit aux der-
niers expédients fiscaux: un décret du 11 novem-
bre 1813 créa 10 centimes additionnels aux droits
réunis et' aux droits d'octroi, 30 centimes addition-
nels aux contributions foncières, des patentes, des
portes et fenêtres, doubla le pl·incipal de la contri-
bution personnelle, infligea deux décimes supplé-
mentaires paI' kilogramme de sel. Le 9 janvier 1814
d'autres majorations plus importantes sont appli-
quées aux mêmes droits. Mais la France est envahie
et la perception des impôts s'arrête dans l'agonie
de l'Empire.

IlL - La fiscalité du XIXe siècle


A la chute de l'Empire la situation de la trésorerie
est désastreuse, la source fiscale étant, dans le pays

10U
cnvahi, complètcmclll taric. L'arscnal dc la légis-
lation est cependant au point - encore que l'impôt
sur les boissons rencontre beaucoup d'opposition -
et va permettre une stabilité assez remarquable des
textes pendant tout un siècle.

1. L'aménagement de l'héritage fiscal. - Lors de


la première Restauration, le baron Louis abaisse
droits de douane et modère droits réunis : les
ressources nouvelles sont tirées de la vente de
300 000 ha de forêts et des biens communaux. res-
tants. Après les Cent-Jours cependant il ne put
faire moins que d'établir, par une ordonnance du
16 août 1815, une contribution extraordinaire de
100 millions répartie, en tenant compte notamment
des dommages éprouvés, entre les départements
et, dans les départements, entre les patentés et les
propriétaires par des comités siégeant près des pré-
fets et sous-préfets. Malgré son application quelque
peu arbitraire, cette contribution fut recouvrée ra-
pidement en totalité.
Ce fut la seule innovation fiscale de la Restaura-
tion : l'assainissement financier fut cependant réalisé
grâce à une politique très éclectique d'emprunts et
de rentes et une réglementation très stricte de la
dépense et de la comptabilité de l'Etat, des dépar-
tements et des communes (ordonnances de Villèle
1822, 1823, 1826 et 1827).
A plusieurs reprises, les impôts, dont le produit
ne cessait d'augmenter avec l'expansion écono-
mique, furent allégés et le privilège des bouilleurs
de cru confirmé (1824).
Louis-Philippe ne créa pas de nouveaux. impôts :
il modéra les droits sur les boissons et réduisit sub-
stantiellement le droit de timbre et le cautionnement
des journaux. IJa loi du 26 mars ]831 sépara Ja

101
contrihution mohilière de la contrihution person-
nelle et fit de la valeur des trois journées de travail
une taxe spéciale. Cependant il fut appliqué des
centimes aux rôles de l'année précédente pour pré-
senter un budget équilibré. La loterie fut supprimée
en 1836 (et les maisons de jelLx en 1838).
La Ile République supprime le droit de timbre
sur les écrits périodiques, mais applique, en 1848,
45 centimes additionnels aux rôles des quatre contri-
butions, majore en 1850 les taxes postales et les droits
de mutation, lesquels ne sont pas levés sans fortes
oppositions, et crée un impôt sur les créances hypo-
thécaires, jamais appliqué. Elle s'efforce en contre-
partie d'alléger les droits indirects, tente de modifier
l'impôt sur les boissons et d'abolir les droits d'octroi
sur la viande, réduit des deux tiers l'impôt du sel.
Le seul impôt nouveau fut la taxe spéciale sur les
biens de mainmorte, de 62,5 centimes du principal
de la foncière.
Louis Napoléon poursuit au dépaI·t la politique
de réduction des droits indirects (sur les octrois et
les boissons) mais le poids du service de la Dette
publique èt la guerre de Crimée l'obligent à recourir
à un nouveau décime sur tous les impôts et droits,
à une taxe de 10 % sur les transports par chemins
de fer (personnes et marchandises grande vitesse).
En 1858 il innove : un droit de 0,20 % frappe les
transmissions de valeurs mobilières nominatives;
pour les valeurs au porteur, ce droit est converti en
une taxe annuelle forfaitaire de 0,12 % du capital.
En 1860 les droits de douane furent abaissés no-
tamment sur le sucre, le café et le cacao. D'une ma-
nière générale il faut voir dans l'exceptionnelle
croissance économique que connaît le Second Em-
pire l'explication du fait que les budgets ont pu
être équilibrés malgré l'accroissement des dépenses :

102
le produit des impôts et revenus indirects est ainsi
passé de 800 millions en 1832 à 1 300 en 1869.

2. La lUe République et l'imposition de la richesse


mobilière. - L'indemnité de guerre imposée par
l'Allemagne est rapidement payée grâce notamment
à l'emprunt, mais la charge qui en résulte exige de
nouveaux impôts. C'est ainsi qu'en 1871 six lois
fiscales intervinrent, majorant les droits de douane
(sucre, café, huiles, etc.), les droits d'enregistrement
et les taxes de transport d'un second décime, les
droits de timbre de demi: décimes, les taxes postales
de 25 %, doublant les droits de circulation sur le
vin, le droit de consommation sur l'alcool et le
prix des poudres de chasse ainsi que le permis
de chasse, frappant de taxes allumettes, chicorée
et papier.
Mais c'est en 1872 qu'apparaît un impôt double-
ment nouveau puisqu'il frappe le revenu, mais le
seul revenu des valeurs mobilières. On ne retint pas
en effet un projet d'impôt général sur le revenu pro-
posé par la Commission du Budget à l'image de
l'incorne-tax (( l'impôt sur le revenu, c'est le socia-
lisme par l'impôt» proclama Thiers), ni l'impôt sur
les matières premières importées auquel tenait parti-
culièrement Thiers (qui réussit à le faire voter mais
la loi fut abrogée l'année suivante), ni la taxe sur le
chiffre d'affaires que préconisaient les industriels
et la Commission du Budget, La loi du 29 juin 1872
finit par être votée frappant le revenu des valeurs
mobilières d'un impôt de 3 % (le taux ne sera porté
à 4 % qu'en 1914), avec une diminution corrélative
du droit de transmission pour les valeurs au porteur.
Cet impôt atteignait ainsi les revenus du capital,
provenant de dividen.des, d'actions, d'obligations (à
partir de 1875 les lots et primes de remboursement)

103
à l'exception flc la l'ente d'Etat; il est acquitté tl"i-
mestriellement par l'établissement qui le récupère
en précomptant sur le montant du coupon. Par
ailleurs, une loi du 2 août 1872 crée le monopole,
concédable, d'achat, de fabrication et de vente des
allumettes et par ailleurs limite à 40 l (chiffre
ramené à 20 deux ans après) d'alcool pur par au la
franchise des bouilleurs de cru. .

3. Les préparatifs militaires et l'accroissement de


la pression fiscale. - Les années de la fin du siècle
voient une augmentation constante des dépenses
(le budget atteint 1 milliard en 1828, 3,5 milliards
en 1901, 5,2 en 1914), à laquelle la croissance éco-
nomique ne permet de pallier qu'en partie. On ne
peut se passer de majorer les taux des droits en
vigueur: par exemple en 1888 les droits de succes-
1~C3~sion, en ~'impôt sur les cartes à jouer, en 1906
le timbre ~ la lettre est porté à 10 centimes. A
mesure que l'on s'approche de la guerre de 1914,
ces majorations se multiplient à tel point que dans
le budget de 1907 comme dans celui de 1910 presque
tous les impôts en sont affectés. L'impôt sur le
revenu, que Gambetta avait proposé dès 1&Ji, re-
vient au premier plan avec une proposit~ de
Jaurès en 1893 et la constitution en 1894 d'une
commission extraparlementaire de l'impôt sur les
revenus. En attendant qu'il voie le jour de nom-
breuses réformes interviennent.
En 1890 une modification est apportée à la
contribution foncière, celle concernant les immeubles
(foncier bâti) devient impôt de quotité. En 1892
suppression de l'impôt de 10 % sur les transports à
grande vitesse, de voyageurs, de messageries, den-
rées et bestiaux.
La loi du Il janvier 1892 réforme le tarif des

104
douanes: au régime « coup par coup » des traités de
commerce est substitué le système du double tarif,
le tarif minimum étant accordé aux marchandises
qui proviennent des pays donnant à la France des
avantages douaniers équivalents.
La loi du 18 juillet substitue à l'impôt, très impo-
pulaire, des portes et fenêtres une taxe de 2,40 %
du revenu net des propriétés bâties (c'est à l'occasion
de la discussion du projet au Sénat que le sénateur
GranIt proposa une « patente d'oisifs ») (1), mais la
loi ne fut pas immédiatement appliquée.
L'année suivante, un impôt de 10 F est institué
sur les bicyclettes; par ailleurs un aménagement de
la législation de la patente relevait les tarifs pour les
professions libérales et, surtout, pour les grands
magasins. L'on crée aussi un impôt sur les opérations
de Bourse, c'est-à-dire celles ayant pour objet
l'achat ou la vente au comptant ou à terme de va-
leurs de toute nature : le taux en était de 0,05 %,
réduit de moitié pour les opérations de reports.
En 1897 des modérations furent apportées aux
possibilités pour les villes d'établir les droits
d'octroi : elles eurent notamment faculté d'abolir
les droits sur les hoissons hygiéniques, compensa-
tion étant faite par élévation des droits sur l'alcool.
La loi du 13 avril 1898 crée une taxe annuelle sur
les compagnies d'assurances à proportion des capi-
taux assurés, taxe qui sera doublée d'une surtaxe
en 1907.
En 1901 deux notables innovations fiscales in-
terviennent. La loi du 25 février remplace les droits
proportionnels sur les successions par un tarif gra-
duel qui introduit ainsi le système de la progressi-

(1) Une taxe sur les oisifs s"r~ votée en 1954. mais ne sera pas
appliquée,

105
vité dans nos institutions fiscales. On distingue sept
catégories de parenté et dans chacune d'elles huit
tranches (qui deviennent 13 en 1902). Par ailleurs
la déduction des dettes est admise et l'usufruitier
paie des droÎts réduits. La loi du 29 décembre sup-
prime les droits de détail, d'entrée et de taxe unique
sur les vins, cidres et poirés qui ne sont plus pas-
sibles que du droit de circulation, le droit de consom-
mation de l'alcool étant porté, en contrepartie, à
220 F par hectolitre, les droits de licence des débi-
tants s'échelonnent de 5 à 112,50 F par trimestre.
Les bouilleurs de cru sont libérés de toute déclara-
tion, puis soumis à nouveau en 1903 à la déclaration
préalable et aux visites domiciliaires, puis à nouveau
dispensés en 1906.
La loi du 29 mars 1914 transforme la contribu-
tion foncière des propriétés non bâties en impôt de
quotité (4 % du revenu imposable) avec exemption
des petites cotes, majore à 4 % l'impôt sur les va-
leurs mobilières (5 % pour les valeurs étrangères
auxquelles il est étendu), relève le droit de timbre
et de transmission de la valeur mobilière et sup-
prime, â partir de 1915, les licences des débitants de
boissons.
Après un quart de siècle de discussions passion-
nées et de résistance du Sénat, l'impôt général sur
le revenu finit par prendre corps dans un texte légis-
latif : la loi du 15 juillet 1914 institue à partir du
1er janvier 1915 un impôt de 2 % sur les revenus
nets au-dessus de 5 000 F (plus 2 000 pour les mariés,
plus 1 000 par enfant à charge). Il y a un commence-
ment de progressivité en ce sens que, au-dessous
de 25000 F, il Y a des abattements par tranche
de 5000 F.
L'imposition des revenus des valeurs mobilières
(1872) et l'assujettissement de la rente d'Etat (1914),

106
l'apparition de minorations pour charges de famille
dans la contribution mobilière (1903) avaient été
les signes annonciateurs d'une prise de conscience
de la notion de facultés contributives, et de l'ère,
qui va s'ouvrir, de la personnalisation de l'impôt,

107
CHAPITRE VII

L'IMPOT CONTEMPORAIN
(1915-1978)

La guerre de 1914 bouleverse les données budgé-


taires en raison de l'accroissement sans précédent
de la dépense publique, comme un fleuve qui a
rompu ses digues, selon Joseph Caillaux. Si le
financement se fait d'abord bésitant (il faut attendre
la loi du 19 juillet 1916 pour trouver une nouvelle
ressource dans un impôt sur les bénéfices de guerre)
il se concrétise en 1917 par l'instauration d'une nou-
velle fiscalité, qui s'est aménagée pendant les trente
ans qui ont suivi, puis renouvelée au cours d'une
égale période.

1. - Les bases de la fiscalité contemporaine


(1917 -1920)
C'est la loi de finances du 30 décembre 1916 qui
met en vigueur pour 1917 l'impôt global sur le
revenu adopté au printemps 1914, avec un taux
de 10 % et un plancher de 3000 F. Puis la loi du
31 juillet 1917 apporte la réforme la plus marquante
en matière d'impôt direct, supprimant la patente,
la personnelle mobilière, les portes et fenêtres (main-
tenues « provisoirement » comme bases des impôts
communaux et départementaux) et créant en substi-
tution les impôts cédulaires sur le revenu frappant
séparément et modulant la charge fiscale selon les

108
bénéfices industriels et commerciaux, les bénéfices
non commerciau."C, les revenus agricoles, les revenus
des créances et les traitements et salaires (il avait été
prévu concurremment un impôt de capitation, la
taxe civique de 3, 6 ou 9 F par tête, mais qui ne fut
pas votée par le Parlement).
La cédule des bénéfices industriels et commer-
ciaux frappe personnes physiques et sociétés, à rai-
son du bénéfice net, c'est-à-dire « après déduction
de toutes charges, y compris la valeur locative des
immeubles affectés à l'exploitation et les amortis-
sements généralement admis d'après les usagers de
chaque nature d'industrie et de commerce ». La
déclaration est, pour les sociétés, obligatoire, pour
les personnes physiques, facultative (au cas où il
n'y a pas déclaration le revenu est évalué forfaitai-
rement d'après le chiffre d'affaires). Les grands ma-
gasins ou maisons à succursales multiples sont sou-
mis à une surtaxe spéciale et le taux de l'impôt est
de 4,5 %. L'imposition des bénéfices non commer-
cia.ux peut passer pour l'extension à l'ensemble des
professions libérales de la patente qui n'en frappait
qu'un petit nombre (médecins, avocats, architectes).
Elle s'applique, au vu de la déclaration du contri-
buable, à l'excédent des recettes totales sur les dé-
penses nécessitées par l'exercice de la profession; le
tarif est, pour les charges et offices, le même que
pour les bénéfices industriels et commerciaux; pour
les autres professions libérales il est identique à celui
des traitements et salaires (3 %).
Les bénéfices agricoles, c'est-à-dire de l'exploi-
tant - et non du propriétaire - avaient traditionnel-
lement échappé à l'impôt, en raison notamment de
leur extrême difficulté d'appréhension. Aussi leur
calcul est-il fait forfaitairement; à l'origine le béné-
fice était supposé égal à la moitié de la valeur loca-

lU9
tive cadastrale; ce n'est qu'en 1920 qu'ont été ins-
titués des coefficients variables suivant la région et
la nature des cultures. Le taux est de 3 %.
Le revenu des dépôts et des créances chirogra-
phaires ou hypothécaires, à l'exception des intérêts
des livrets de Caisse d'Epargne, est désormais taxé,
comme l'était depuis 1914 le revenu des valeurs mo-
bilières, au même tarif, 6 % puis 10 % en 1920.
L'impôt est à la charge du créancier mais le débiteur
et le créancier sont tenus solidairement. Il a d'abord
été prélevé sous la forme de timbre sur l'écrit cons-
tatant le paiement, puis les banques ont été auto-
risées à l'acquitter en compte avec le Trésor.
L'impôt sur les traitements, salaires et pensions est
prélevé par voie de rôle sur la base des déclarations
de l'employeur ou du débirentier (pour les rémuné-
rations et pensions supérieures à 1 250 F par an).
Le taux est de 3 %, avec une large exemption à la
base, variant du reste selon la concentration urbaine.
En 1917, apparaît une taxe sur les paiements,
mais de peu de rendement (son taux était faible:
0,20 %) et de grande complication : il y avait une
taxe pour les paiements civils, perçue à l'occasion
d'un écrit, reçu ou quittance, et payable par l'ap-
position de timbre mobile et une taxe sur les paie-
ments commerciaux n'atteignant que les ventes au
détail ou à la consommation d'objets de valeur
supérieure à 150 F. Par ailleurs, les dépenses somp-
tuaires portant sur certains objets ou faites dans
certains établissements étaient frappées d'une taxe
de luxe de 10 %. La loi du 25 juin 1920 modifie ce
système; conservant la taxe sur les objets et les
établissements de luxe, elle institue une taxe sur le
chiffre d'affaires atteignant, en cascade, toutes les
ventes en gros, demi-gros ou détail, ainsi que les
prestations de service. Le taux est de 1 %, mais

IlO
élevé à 10 % pour la vente à la consommation des
objets de luxe, ou les dépenses dans les établisse-
ments de luxe (3 % pour les établissements de demi-
luxe). Les assujettis doivent tenir une comptabilité
faisant ressortir leur chiffre d'affaires et produire
chaque mois à l'administration fiscale un relevé des
opérations et payer les droits correspondants. Ainsi
la taxe sur le chiffre d'affaires complète-t-elle, par
ses possibilités de rendement, l'impôt direct sur le
revenu qui doit, par principe, se moduler sur les
facultés contributives du contribuable. Avec des
droits de douane évolutifs, en large part de quotité,
fondés sur le tarif de 1892, et des impôts sur le capital
sous la forme de droits de succession assortis de-
puis 1918 d'une taxe successorale frappant l'en-
semble de l'actif dévolu, cependant que les com-
munes et les départements tirent leurs ressources
d'impositions autonomes, basées sur l'ancienne
fiscalité, le dispositif est en place qui permettra aux
institutions fiscales françaises d'apporter la ressource
nécessaire à l'accroissement considérable de la dé-
pense publique, caractéristique de l'Etat moderne.

II. - L'aménagement
de la fiscalité contemporaine
(1920-1948)
Au cours des trois décennies qui vont suivre la
Paix de 1919, les institutions fiscales vont être amé-
nagées pour obtenir des ressources sans cesse accrues.

1. La période 1920-1939. - En 1924, c'est la


majoration de 20 % de tous les impôts et la création
du bordereau de coupons pour les valeurs mobilières.
Tenté un instant par un impôt sur le capital puis
par une taxe civique de capitation, le gouvernement,

111
tout en limitant à 30 % le prélèvement de l'impôt
sur le revenu, procède à un relèvement de droits
surtout indirects (la taxe sur le chiffre d'affaires
est portée à 2 %). Par ailleurs, la loi « Niveaux »
sur les finances locales donne en 1926 aux com-
munes et aux départements la possibilité d'ins-
taurer des taxes nouvelles notamment sur le revenu
des locaux professionnels, sur l'enièvement des or-
dures ménagères et sur le déversement à l'égout, en
même temps que disparaît complètement la contri-
bution sur les portes et fenêtres dont le principal
fictif est réparti entre ceux de la patente et de la
contribution mobilière.
Une évolution s'amorce qui tend à substituer, à la
taxe générale, des taxes uniques ne frappant qu'une
fois soit certains produits spécifiques, tels le vin,
le thé, l'engrais, le charbon, soit des marchandises
faisant l'objet d'un commerce déterminé tels les
boissons, les produits alimentaires et les huiles mi-
nérales. Au bout de dix ans les complications dues
à l'interférence de ces deux catégories de taxes
exigent une simplification. La loi du 31 décem-
bre 1936 leur substitue une taxe à la production, au
taux de 6 %, s'appliquant à la généralité des pro-
duits mais une seule fois, au stade du dernier pro-
ducteur, c'est-à-dire au moment où le produit sort
du cycle de production pour entrer dans le cycle de
commercialisation. Pour les prestations de service,
la taxe demeure en cascade au taux de 2 %.

2. La pél'Ïode 1940-1947. - La guerre de 1939-


1945, dans sa conduite comme dans sa liquidation,
a exigé un effort fiscal sans précédent et provoqué
de nombreuses innovations. Dès le printemps 1939,
à la taxe à la production s'ajoute, frappant cumu-
lativement toutes les ventes à tous les stades, une

112
taxe en cascade de 1 %, baptisée d'abord taxe
d'armement, ensuite taxe sur les transactions. Puis,
en 1941, au bénéfice. des collectivités locales est
créée une taxe locale additionnelle de 1,75 % portant
d'abord sur les seules ventes au détail, puis sur
les ventes non soumises à la taxe à la produc-
tion : cette taxe se substitue aux très anciens droits
d'octroi, enfin supprimés.
Quant à l'impôt sur le revenu, ses taux s'accrois-
sent (par exemple l'impôt sur les BIC passe de 16
à 21 %, et l'impôt sur les traitements et salaires,
prélevé à la source à partir de 1940, est doublé de 8
à 16 %), la progressivité de l'impôt global se trouve
aussi portée en 1942 au taux de 70 % pour les
tranches de revenus supérieurs à 400000 F.
Cependant plusieurs impôts voient le jour :
en 1939, une contribution nationale extraordinaire
s'ajoute à l'impôt général sur le revenu avec lequel
elle est fusionnée en 1942; la loi du 30 janvier 1941
institue un prélèvement temporaire sur les excédents
de bénéfice réalisés par les entreprises industrielles
et commerciales, à l'exclusion de celles soumises
au forfait et des artisans; l'excédent apparaissait
dans la différence entre les bénéfices réalisés et ceux
des exercices 1937-1938 et le taux en était progressif
de 20 à 80 % (ce prélèvement a été supprimé
en 1945).
A la libération deux impôts exceptionnels sont
créés. D'abord une ordonnance du 18 octobre 1944
prescrit la confiscation totale des profits dits illi-
cites, c'est-à-dire ceux réalisés entre le 1er sep-
tembre 1939 et le 1er juin 1946 et provenant d'opé-
rations faites soit avec l'ennemi, soit en infraction
de la législation sur les prix, les changes, le ravitail-
lement. soit grâce aux mesures de spoliation dont
des Français avaient pu être victimes. Puis, une

113
ordonnance du 15 août 1945 institue un prélève-
ment exceptionnel sur le capital dit impôt de soli-
darité nationale sur la fortune des personnes phy-
siques et des personnes morales; les personnes
physiques étaient soumises à deux sortes d'imposi-
tion : un premier prélèvement progressif de 3 à 20 %
(majoré du « cinquième quart )) en 1947) sur la
valeur globale nette du patrimoine, sous déduction
d'abattements à la base, un deuxième prélèvement
progressif de 5 à 100 % sur l'accroissement de for-
tune des contribuables réalisé entre le 1 er jan-
vier 1940 et le 4 juin 1945 ; les personnes morales
ne subissaient qu'un prélèvement, proportionnel,
égal au vingtième du fonds social.
Instauré par la loi du 31 décembre 1945, un sys-
tème original de prise en considération des charges
de famille va désormais caractériser la législation
de l'impôt sur le revenu: le quotient familial qui
consiste à diviser le montant du revenu imposable
en un certain nombre de parts déterminé en fonction
du nombre de personnes vivant dans le foyer, et à
appliquer le tarif progressif au quotient familial
ainsi obtenu. Le résultat de cette opération mul-
tiplié par le nombre de parts donne le montant de
l'impôt. Tout se passe comme si chaque membre de
la famille était censé percevoir une fraction du re-
venu familial et était taxé sur cette fraction d'après
le barème progressif. La progressivité de l'impôt se
nuance ainsi suivant les charges familiales.

III. - Le renouvellement
de la fiscalité contemporaine
(1948-1978)
1. Les réformes de 1948. - L'année 1948 est fer-
tile en modifications fiscales dans bien des domaines.

114
Un nouveau tarif douanier se substitue à celui
de 1892 : c'est la généralisation du droit ad valorem,
la valeur étant, selon la définition de la convention
de Bruxelles, « le prix normal des marchandises au
moment et au lieu où elles sont présentées au service,
dans des conditions de pleine concurrence entre un
acheteur et un vendeur indépendants JJ. Le 7 janvier
est institué un prélèvement exceptionnel de lutte
contre l'inflation dont le produit devait, négative-
ment, éponger des liquidités excédentaires, posi-
tivement, servir à financer la reconstruction et
l'équipement rural; on pouvait s'en libérer par
souscription de même montant à un emprunt lancé
à cet effet: c'est l'exemple moderne de l'emprunt
forcé.
En 1948 la taxe à la production subit une modi-
fication annonciatrice de la réforme ultérieUl'e :
chaque producteur concourant à la fabrication d'un
produit n'est plus « en suspension JJ de paiement,
mais contraint au paiement fractionné sur la seule
valeur qu'il ajoute au produit.
Le décret du 1er octobre 1948 supprime l'impôt
cédulaire sur les traitements, salaires et pensions et
met à la charge des employeurs ou débirentiers une
taxe de 5 % pour les salaires, de 3 % poUl' les pen-
sions, puis un décret du 9 décembre 1948 modifie
substantiellement le système d'impôt sur le revenu.
Les personnes morales ont désormais une taxation
particulière frappant leurs bénéfices; le taux a
d'abord été fixé à 24 % (il a par la suite été élevé
par paliers pour atteindre 50 % en 1958). Les per-
sonnes physiques sont soumises à un double impôt:
une taxe proportionnelle qui frappe tous les revenus
(sauf les traitements et salaires) et qui était dans le
cas général de 18 % et une surtaxe progressive d'un
taux échelonné entre 10 et 70 % avec abattement

115
à la base et modulation selon les charges de famille,
cependant que la notion de cédule est abandonnée.

2. La TVA et la fiscalité locale. - Des réformes


importantes qui ont marqué les vingt dernières
années, l'une des plus notables est celle qui a affecté
le régime des taxes sur le chiffre d'affaires. La loi
du 2 avril et le décret du 30 avril 1955 ont supprimé
taxe à la production, taxe sur les transactions et
taxe additionnelle pour leur substituer trois nou-
velles taxes: la taxe sur la valeur ajoutée est perçue
au taux général de 20 % (avec de\l.x taux réduits
de 6 et 10 % et des taux majorés de 25 et 23 %) sur
les affaires faites par les producteurs et les négo-
ciants en vin; la taxe sur les prestations de service
au taux général de 8,50 % qui frappe la valeur glo-
baie des prestations (il y a des taux réduits de 5
et 3 % et un taux majoré de 12 %) ; une taxe locale
sur les affaires perçue à la vente au détail d'un taux
général de 2,75 % et de 8,50 % pour les affaires de
spectacles, hôtels et restaurants.
Aucune de ces taxes n'est affectée aux collecti-
vités locales; ces dernières vont en contrepartie
bénéficier de 85 % du produit de la taxe sur les
salaires (VRTS). Par ailleurs, une ordonnance du
7 janvier 1959 a posé le principe d'une réforme des
impositions locales en substituant aux quatre vieilles
contributions quatre taxes : la taxe foncière des
propriétés bâties, la taxe foncière des propriétés non
bâties, la taxe d'habitation et la taxe profession-
nelle. Ces quatre taxes sont toutes basées sur la valeur
locative foncière, ce qui implique la révision générale
des évaluations foncières, laquelle a porté sur une
longue période: les résultats n'ont pu être incorporés
dans les rôles qu'en 1974 et un étalement portant
sur cinq ans a été prévu pour la taxe d'habitation.

116
En 1960 on ne perçoit plus la taxe sur les véloci-
pèdes. En matière d'impôt sur les sociétés est intro-
duite la notion d'amortissement dégressif. Plus im-
portant est l'abandon (loi du 28 décembre 1954) de
la dualité en matière d'impôt sur le revenu: l'impôt
devient unique par la fusion des deux taxes propor-
tionnelle et progressive; subsiste provisoirement une
taxe complémentaire qui a été supprimée en 1970
(en 1965, elle avait été supprimée pour les artisans
et pour les revenus mobiliers).

3. L'imposition des plus-values. - En 1963 inter-


vient une innovation fiscale qui ne restera pas sans
lendemain: les lois des 15 mars et 19 décembre sou-'
mettent à l'impôt les profits provenant de la vente
d'immeubles ou de droits immobiliers et de terrains
à bâtir. Les profits de construction réalisés par des
particuliers sous forme notamment de prises de par-
ticipations dans le capital de sociétés immobilières,
sont assujettis à un prélèvement de 15 % (porté
à 25 % en 1965), libératoire de l'impôt sur le revenu
pour les profits afférents à des constructions entre-
prises jusqu'à l'expiration du VIle Plan. Par ailleurs
les plus-values réalisées sur la cession de terrains à
bâtir sont désormais soumises, quoique modéré-
ment, à l'impôt sur le revenu, ainsi que sur la cession
d'immeubles dans un délai inférieur à cinq ans (porté
à dix ans en 1974). Sont exonérées notamment les
plus-values portant sur la résidence principale oc-
cupée au moins cinq ans. Les plus-values profession-
nelles sont également taxées pour les professions
libérales au taux progressif de l'impôt sur le revenu;
pour les entreprises industrielles et commerciales
(sociétés ou individus), la plus-value consécutive
à une cession à court terme est imposable à l'impôt
sur le revenu ou sur les sociétés (avec étalement

117
sur tl'ois ans), à lon~ terme (plus de deux ans) à
15 %. Les entreprises soumises au forfait ainsi que
les entreprises agricoles sont, sauf en peu de cas,
exonérées.
Pour ce qui est des sociétés (et des entreprises
individuelles industrielles et commerciales non sou-
mises au forfait) il est mis fin au laxisme de droit
- et surtout de fait - du régime antérieur qui exo-
nérait d'impôts, sous réserve qu'elles viennent en
déduction de la valeur amortissable du réinvestis-
sement, les plus-values réemployées. La loi du
12 juillet 1965 a modifié à nouveau l'imposition des
plus-values des sociétés et a institué l'avoir fiscal,
c'est-à-dire le droit pour le propriétaire d'actions de
sociétés françaises de déduire de l'impôt frappant
son revenu la moitié du dividende perçu.
La taxation des accroissements nominaux de ca-
pitaux a reçu par la loi du 19 juillet 1976 une exten-
sion notable; si le régime des plus-values profes-
sionnelles instauré par la loi de 1963 n'a pas été
sensiblement modifié, celui des plus-values effec-
tivement réalisées par des personnes physiques (ou
des sociétés de personnes) lors de la cession à titre
onéreux de biens ou droits de toute nature, a été
substantiellement aménagé. Désormais sont taxables
à l'impôt général sur le revenu les ventes d'im-
meubles effectuées soit moins de deux ans après
l'achat (pour la différence entre le prix de vente et
le coût d'achat), soit dans un délai de dix ans (pour
la différence entre le prix de vente et le coût d'achat
revalorisé de 3 % pour les cinq premières années,
5 % pour les suivantes), soit dans un délai de dix
à vingt ans (le prix d'achat est alors abondé des im-
penses et majoré de 5 % par an au-delà de la dixième
année). Sont exonérés les immeubles détenus depuis
plus de vingt ans, la résidence principale occupée

Ila
depuis plus de cinq ans, la résidence secondaire
lorsque le contribuable n'est pas propriétaire de la
résidence principale. Par ailleurs, les plus-values des
cessions de valeurs mobilières (sauf les obligations
non indexées), jusqu'alors exonérées, sont, à partir
de 1978, incorporées dans le revenu de l'année
lorsque le total des cessions a excédé 20 000 F dans
l'année et que les titres ont été détenus pendant
moins de dix ans. Enfin, autre innovation, les ventes
par les particuliers d'or et de métaux précieux sont
soumises à une taxe de 4 % représentant forfaitai-
rement la taxation de la plus-value; de même les
ventes d'objets d'art et de bijoux sont passibles, dès
lors qu'elles dépassent 20000 F, d'une taxe forfai-
taire de 3 % s'il s'agit d'une transaction privée,
de 2 % s'il s'agit d'une vente publique.

4. Aménagements divers. - La loi du 6 jan-


vier 1966 intègre la taxe sur les prestations de ser-
vices, la taxe locale, onze taxes uniques dans la
TVA, laquelle s'est trouvée ainsi étendue à la distri-
bution commerciale, à l'artisanat et à l'ensemble
des services (à l'exception des professions libérales).
En 1974 une nouvelle étape a été franchie pour'
rapprocher les barèmes et les règles d'assiette des
différentes catégories de revenus en matière d'im-
position sur les revenus des personnes physiques
tandis que les personnes morales passibles de l'im-
pôt sur les sociétés étaient soumises à une taxation
forfaitaire annuelle de 3 000 F.
La loi de finances du 30 décembre 1974 a institué
un impôt de caractère purement économique puisque
le produit doit en être restitué aux entreprises : le
prélèvement conjoncturel. L'objectif est d'associer
les entreprises à la lutte contre l'inflation en les
obligeant à répercuter les baisses de prix et les gains

119
de p:wductivité. Il cesse d'avoir effet dès (lue la
hausse des produits manufacturés devient inférieure
à 1,5 % pour trois mois consécutifs et doit être
autorisé chaque année par le Parlement. Il ne
concerne que les grosses entreprises (15 000 sur
1 700000). Il est assis sur la différence de marges
bénéficiaires d'un exercice sur l'autre et son taux
est de 331/3 %.
La taxe professionnelle a été profondément mo-
difiée dans ses bases par la loi du 29 juillet 1975.
Désormais seuls deux éléments interviennent : la
valeur locative des biens ou immobilisations utilisés
pour les besoins de l'activité professionnelle, le cin-
quième des salaires versés l'année précédente pour
la généralité des entreprises.
La loi du 29 octobre 1976 a institué une majora-
tion exceptionnelle des cotes d'impôt sur le revenu
dite « impôt sécheresse ». Cette majoration de 8 %
pour les revenus supérieurs à 20 000 F (4 % de 4 500
à 20000 F) a pour caractéristique d'être à concur-
rence de moitié libérable par souscription à un
emprunt nominatif remboursable cinq ans après
l'émission et portant intérêt à 6,5 %.
Ainsi dans le dernier quart du xx e siècle le législa-
teur bénéficiant d'un système d'impôts particuliè-
rement.productif semble s'orienter vers la recherche
d'une plus grande justice fiscale par l'impôt direct.
Les « différences » qui, dans une économie de dis-
torsion inflationniste, sont la source parfois de
revenus substantiels, entrent dans la base impo-
sable; est-ce un pas vers l'assimilation, pour les
particuliers, du revenu annuel à la différence d'avoir,
et, partant, vers le cadastre des fortunes et l'impo-
sition du capital, ce qui ne serait qu'un retour tardif
à la fiscalité des Pharaons ?

120
CONCLUSION

Condition essentielle de l'existence même de


l'Etat, l'impôt est l'un des rouages majeurs de la
puissance et de l'indépendance des Nations. C'est
l'impôt qui assure aux dirigeants les ressources
qu'exige leur politique; c'est l'impôt qui, tout au
long des siècles, a permis, en particulier à nos rois,
de faire face aux exigences des hostilités -lesquelles.
à leur tour, pour leur préparation, leur poursuite,
leur conclusion, que le sort soit défavorable ou non,
ont été l'un des principaux facteurs de l'évolution
fiscale. L'accroissement des charges qui en était la
conséquence a inéluctablement conduit à augmenter
le poids de l'impôt et, pour ce faire, à tenter d'inno-
ver sans pour autant traumatiser les contribuables.
La réaction du contribuable, réelle ou seulement
supposée, a toujours servi de frein à l'accroissement
de l'impôt (César a été plus hésitant pour étendre à
la Gaule l'impôt romain que pour passer au fil de
l'épée des milliers de Gaulois). Ainsi, de préférence
à l'impôt direct, la taxation des faits et actes a
toujours eu la prédilection des autorités, lesquelles,
du reste, ont trouvé avec elle l'abondance des res-
sources souhaitée - encore que les taxes indirectes
ne soient pas totalement indolores, notamment lors-
qu'elles frappent des produits essentiels (la gabelle
du sel n'a-t-elle pas la pire réputation ?).
Pour les Etats en expansion, pour l'Etat moderne
aux charges toujours croissantes, le problème est de

121
gagner sans les ùallchir les limites des facultés
contributives réelles et psychologiques, et, pour ce
faire, s'il est nécessaire que l'impôt soit consenti, il
est également essentiel qu'il soit équitablement ré-
parti. La justice fiscale n'est pas en effet forcément
liée au consentement à l'impôt, ne serait-ce que par
le fait que les classes politiques dominantes ne s'em-
ploient pas à s'imposer équitablement. Au reste,
même si elle est théoriquement établie, elle demeure
soumise au jeu des fmces économiques, lequel, par
le phénomène imprécis et diffus de l'incidence, fait
que les économiquement forts réussissent à s'alléger
en partie de l'impôt. Or, l'équité en ce domaine ne
peut échapper aux précoccupations économiques et
sociales. Est-il équitable que telle ou telle catégorie
sociale - quel que soit l'intérêt économique -
bénéficie d'une situation privilégiée? Est-il équi-
table que les taxes indirectes soient proportionnelle-
ment plus lourdes - mais n'est-ce point profitable
au rendement de l'impôt? - que l'impôt sur le
revenu? A la vérité le domaine de la fiscalité est en
lui-même conflictuel. Il y a opposition entre, d'une
part, la quête nécessaire de la productivité de l'im-
pôt, d'autre part, la recherche de la simplicité des
textes et le souci de la justice fiscale - et il y a aussi
incompatibilité entre la simplicité et la justice d'une
réglementation fiscale. Il ne saurait dès lors s'agir
d'absolutisme doctrinal, mais essentiellement de me-
sure avec tout le tempérament qu'implique la marge
entre la théorie et l'application.
Dans l'hypothèse où elle pourrait être établie
dans la lettre, la justice fiscale n'entrerait pas pour
autant dans les faits. Le prélèvement de l'impôt ne
se fait pas toujours sans rencontre des obstacles,
par exemple, lenteur d'établissement d'un cadastre,
ou bien insuffisance des moyens de contrôle, ou bien

122
encore lacunes dans les sanctions éventuelles, sallS
heurter aussi la propensioll du contribuable - d'au-
tant plus vive que le bénéfice en est grand - à se
soustraire au paiement de l'impôt. La fraude fiscale,
non seulement porte atteinte au rendement de
l'impôt, mais par ses effets seconds met en jeu les
principes d'équité et, par-delà, la crédibilité du sys-
tème. Ainsi le conflit fiscal réside-t-il entre le ren-
dement et la fraude, et, comme le produit de l'impôt
conditionne l'action de l'Etat, sa grandeur et son
prestige, la fraude fiscale en devient par ses effets
pervers un frein d'autant plus efficace que la justice
fiscale à laquelle elle porte atteinte est, pour une
large part, fondée sur des aspects psychologiques.
TI importe dès lors que tout texte fiscal soit, par sa
stabilité et sa simplicité, d'application univoque,
par les moyens de contrôle qui lui sont apportés,
d'application sans faille. Si l'accoutumance à l'im-
pôt est une condition de bonne application, le
contrôle fiscal et les sanctions qui s'y rapportent ap-
paraissent ainsi comme l'une des pièces maîtresses,
certes du rendement, mais aussi de l'équitable répar-
tition de l'impôt. Les leçons de l'Egypte d'il y a
cinq mille ans ne doivent pas, sur ce plan, être
oubliées: s'il n'est plus question de bastonnade ou
sévices du même genre, le système du contrôle réci-
proque du revenu par le cadastre des fortunes doit
cependant retenir une particulière attention. En
tout état de cause, l'innovation ne peut se faire sans
prudence; quelle que soit l'ingéniosité dans l'inven-
tion, on ne peut perdre de vue ni ses conséquences
directes, ni ses effets seconds.
TI est vrai aussi que la législation fiscale moderne
a d'autres mobiles que de pourvoir à la dépense
publique. Sans doute, à l'époque contemporaine,
l'extension du rôle de l'Etat et l'alourdissement des

123
dépenses classiques f0111 que, a vce un développe-
ment sans précédent, la fiscalité demeure, dans son
essence, le moyen de pourvoir aux charges publiques:
en particulier le coût de l'armée et, surtout, de l'ar-
mement continuent à se répercuter sur la majoration
des Împôt6 ou la création de nouvelles taxes, dans
le droit fil d'aillcurs des exemples historiques tel
ceux d'Auguste et l'impôt sur les successions, de
Philippe Auguste et la Dîme saladine, de Louis XIV
et l'impôt sur le revenu du cinquantième ...
Mais pendant longtemps négligé - ce furent les
droits de douane qui, les premiers, mais fort tardi-
vement, servirent d'instrument économique, d'abord
de protection de l'économie intérieure puis de
conquête des marchés extérieurs - l'aspect écono-
mique de l'impôt apparaît maintenant en filigrane
dans presque tous les textes fiscaux et parfois en est
le mobile principal. Le découragement ou l'encou-
ragement de la consommation trouvent incitation
dans la modulation des droits indirects (les taxes
sur l'alcool, les taux modulés de la TVA par exemple)
et, pour y être venu plus récemment, l'impôt direct
sur le revenu n'en participe pas moins à cette évo-
lution. Les déductions des frais de travaux d'amélio-
ration et d'entretien des revenus fonciers contri-
buent à préserver le capital, celles concernant les
constructions neuves encouragent sa formation;
toute la réglementation de l'amortissement favorise,
en matière industrielle, l'investissement pour lequel
peuvent même intervenir des aides fiscales spéciales
(ainsi en 1976 les achats de biens d'équipement
amortissables). Dans le même esprit la transforma-
tion de la patente en taxe professionnelle a eu pour
objet d'apporter une aide indirecte aux petites et
moyennes entreprises. Plus généralement, par l'inci-
dence de ses taux, l'impôt sur le revenu devient un

124
facteur de la politique globale de redistribution des
revenus que pratiquent plus ou moins délibérément
tous les Etats modernes et les variations de taux sont
un des éléments importants de toute politique éco-
nomique contracyclique.
L'impôt, tout en gardant hautement privilégiée
sa fonction originelle de fournisseur du Trésor, s'in-
sère dans l'éventail des instruments de politique
générale. Il accroît son poids avec la complexité de
la vie sociale, le développement économique de la
Nation, à la mesure même de la modernisation de
l'Etat, tissant un réseau chaque jour plus serré de
contraintes administratives. Ainsi s'affirme-t-il en
son universalité et se confirme-t-il en sa perennité,
bien que l'on eut pu rêver que les techniques moné-
taires parviendraient un jour à permettre le finan-
cement indolore de l'action publique. Au reste, la
dimension plurimillénaire ne peut-elle qu'apporter
un scepticisme nuancé à toute prospective en la
matière : les institutions fiscales transcendent les
siècles et les régimes, naissent, disparaissent et
renaissent, se transformant, se modulant, mais ne
déviant pas pour autant d'axes permanents, comme
si l'impôt, pourtant soumis aux pulsations du temps,
se complaisait paradoxalement dans l'Histoire
immobile.

us
BIBLIOGRAPHIE SOMMAIRE (1)

AGOULT (d'), Des impôts indirects et des droits de consommation,


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(1) Cette bibliographie ne porte que sur des ouvrages de langue


française ayant traité de l'évolution de la fiscalité sur une longue
période.

126
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ROUSSET (Auguste), Histoire des impôts indirects, Rousseau,
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WAGNER (A.), Traité de la Science des Finances, t. IV et V :
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127
\.
)

TABLE DES MATIÈRES

INTRODUCTION .. . . . . . . . . . . . . . • . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 3
CHAPITRE PREMIER. - Les premiers systèmes fiscaux. . 7
1. L'impôt de l'Ancien Empire d'Egypte, 7. - II. La
liscalité athénienne du temps de Périclès, 9. - III. Les
impôts de l'Egypte ptolémaïque, 12. - IV. La fiscalité en
Gaule avant l'invasion romaine, 17.
CHAPITRE II. - L'impôt romain. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 20
1. L'impôt romain au 1 er siècle, 21. - II. La fiscalité du
Bas-Empire au temps de Dioclétien, 30. - III. L'altération
de l'impôt romain sous les rois des deux premières races, 35.
CHAPITRE III. - L'impôt féodal (877-1285). . . . . . . . . . 42
1. Les droits seigneuriaux, 43. - Il. L'altération de la
fiscalité féodale, 53.
CHAPITRE IV. - La formation de l'impôt monarchique
(1285-1498) . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 57
1. Philippe le Bel et l'institution de la fiscalité monar-
chique, 57. - II. La poursuite de l'œuvre de Philippe le Bel
et sa décadence, 62. - III. L'établissement de l'impôt mo-
narchique, 66.
CHAPITRE V. - L'impôt monarchique (1498-1189). . . . . 69
1. La fiscalité désordonnée du XVI' siècle, 70. - II. La
sage fiscalité du XVII' siècle, 75. - III. Les aventures fiscales
du XVIII' siècle, 83.
CHAPITRE VI. - L'impôt républicain (1190-1914). . . . . 91
I. La révolution fiscale, 91. - II. La fiscalité du Consulat
et de l'Empire, 97. - III. La fiscalité du XIX' siècle, 100.
CHAPITRE VII. - L'impôt contemporain (1915-1918).. 108
J. Les bases de la fiscalité contemporaine (1917-1920), 108.
- II. L'aménagement de la fiscalité contemporaine (1920-
1948), 111. - III. Le renouvellement de la fiscalité contem-
poraine (1948-1978), 114.
CONCLUSION . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . " 121
BIBLIOGRAPHIE SOMMAIRE . . . . . . . . . . . . . . , . . . . . . . . ,. 126

Imprimé en France, à Vendôme


ImfiriitH!ric des Presses Universitaires à", France
• 197ü N° ~GI51 .