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ISSN : 0338/5019 - FRANCE MÉTRO : 6,50 € - DOM : 6,80 € - BEL : 6,80 € - CH : 11,10 FS - TOM/A : 1700 CFP -TOM/S : 930

CFP - CAN : 9,99 $ CAN - TUN : 7,20 TND - D : 9 € - ESP : 6,80 € - GR : 7,20 € - ITL : 6,80 € - LUX : 6,80 € - NL : 6,80 € - MAR : 55 DH - PORT. CONT : 6,80 € NUMÉRO 453 - MARS 2017 LE MAGAZINE DES LIVRES ET DES ÉCRIVAINS
GER - EXEMPLAIRE NUMERIQUE

Patrick

M 01974 - 453 - F: 6,50 E - RD

’:HIKLTH=YU[ZU]:?a@o@f@d@k"
dernières
ENTRETIEN

du pouvoir
chroniques
RAMBAUD,

LA CAPITALE
Paris
est un roman
COMMENT ILS ONT ENCHANTÉ
DE BALZAC À MODIANO
GIESBERT
EXTRAITS

Franz-Olivier

Erri DE LUCA
Luis SEPÚLVEDA

# 453 mars 2017 www.lire.fr


GER - EXEMPLAIRE NUMERIQUE

3 1 .0 3
017
2 .0 4 . 2
Lyon

FESTIVAL INTERNATIONAL
littérature—cinéma—enquête urbaine
GER - EXEMPLAIRE NUMERIQUE
N° 453 MARS 2017

EN COUVERTURE
L’édito par Julien Bisson x5
COURRIER DES LECTEURS x6
CITATIONS 888

MAGAZINE 10
Tendance : variété française, L’île déserte, En hausse, en baisse,
Le témoin du mois, Le choix des libraires, Théâtre, Hommage à Annie
Saumont, Adieu à Ricardo Piglia et Harry Mathews, Les primés, De l’écrit à
l’écran, Livres audio, Le match, L’observatoire gastronomique, L’agenda
radio/télé, Quavez-vous lu?, Agenda, Le palmarès des meilleures ventes

32
L’UNIVERS D’UN ÉCRIVAIN Víctor del Arbol 28
POCHES
LES ÉCRIVAINS DU BAC Jacques Prévert
31
46 p.
DOSSIER
SPÉCIAL SALON DU LIVRE
Le Maroc à la croisée des chemins
50
LES MYSTÈRES
ACTUALITÉ LITTÉRAIRE
ROMANS FRANÇAIS Bernard Pivot, Matthieu Galey,
Dominique Fabre, Marie-Eve Lacasse, Rebecca Lighieri, Frédéric Viguier,
54 DE PARIS
Eric Metzger, Patrik Ourednik, Stéphanie Kalfon, Didier Decoin, Carole Zalberg
ROMANS ÉTRANGERS Zeruya Shalev, Franz Hessel, 64

94
Erich Maria Remarque, Donal Ryan, Kate Atkinson, Vivian Gornick,
Lauren Groff, Victor Remizov, Vea Kaiser, Patrick deWitt,
Evguénia Iaroslavskaïa-Markon
ESSAIS Tuer le cancer par P. Paterlini-Bréchot,
Quand le souffle rejoint le ciel par P. Kalanithi,
Comment ne pas mourir par M. Greger et G. Stone
78
p.
HISTOIRE Guerre sainte, martyre et terreur par P. Buc,
La Guerre des islamismes par M. Guidère, Quand les Européens
80 L’ENTRETIEN
découvraient l’Afrique intérieure par O. Grenouilleau, Le 30 février :
Et autres curiosités de la mesure du temps par O. Marchon
PATRICK
SOCIÉTÉ Mes indépendances : Chroniques 2010-2016
par K. Daoud, Céline, la race, le Juif par A. Duraffour et P.-A. Taguieff,
82 RAMBAUD
Lucette Destouches, épouse Céline par V. Robert-Chovin
PSY Le Chant du signe par L. Naccache, Sur le divan : Les écrivains 83
racontent… par O. Elkaim, Et toujours elle m’écrivait par J.-M. Savoye
IDÉES Les Débuts de la philosophie : Des premiers penseurs 84
ARNAUD BERTRANDE/PHOTONONSTOP – ALEXANDRE ISARD/PASCO POUR LIRE

grecs à Socrate par A. Laks et G. W. Most, Le monde va beaucoup mieux


que vous ne le croyez ! par J. Lecomte, La Pratique de l’anthropologie :
Du décentrement à l’engagement par M. Godelier
EXTRAITS
FRANZ-OLIVIER GIESBERT AVANT-PREMIÈRE
BD 90
JEUNESSE 91 Belle d’amour x 60
JEUX 103 ERRI DE LUCA AVANT-PREMIÈRE

La Nature exposéex 70
SYLVAIN TESSON Par les livres et par les champs 24

la
CHRONIQUEDE
ADÈLE VAN REETH L’avis d’Adèle
PHILIPPE ALEXANDRE La politique en volume
85
x 92
LUIS SEPÚLVEDA
La Fin de l’histoire
AVANT-PREMIÈRE

x 74
GÉRARD OBERLÉ Livres oubliés ou méconnus x 104 PETER WOHLLEBEN AVANT-PREMIÈRE

ABONNEMENTS : Lire – service abonnements — 4, route de Mouchy, 60438 Noailles Cedex. Tél. : 01 70 37 31 54. La Vie secrète des arbres x 86
Ce numéro comporte un encart Art et Vie et un encart l’Express déposés sur la couverture sur une sélection d’abonnés
et un tiré à part BRUXELLES déposé sur la couverture sur une sélection d’abonnés.
Couverture : Charles Berberian pour Lire

LIRE MARS 2017•3


GER - EXEMPLAIRE NUMERIQUE

« FOR-MI-DABLE ! »
Olivia de Lamberterie, Télématin

DANS TOUTES LES LISTES DES MEILLEURES VENTES

« Lisez Decoin. » Bruno Corty, Le Figaro littéraire


« Exquis. » Frédéric Potet, Le Monde des Livres
« Un grand roman d’amour. » Nathalie Crom, Télérama
« Entêtant. » Alexandre Fillon, Le JDD
« Enchanteur. » Marianne Payot, L’Express
« Fantastique et sensuel. » Marie-Françoise Leclère, Le Point
« Merveilleux. » Thomas Tissaud, L’Obs
« Frais, drôle, érotique et exotique. » Thierry Gandillot, Les Échos
« Fascinant. » Jean-Claude Raspiengeas, La Croix
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L’édito
C
DE JULIEN BISSON


ÉTAIT UN WEEK-END DE GRI- quadragénaire à la dérive, projeté dans le passé, dans le
SAILLE qui n’avait vraiment pas besoin corps de ses 14 ans. L’occasion pour lui de revivre cette
de cela. Un samedi froid comme le marbre jeunesse perdue, mais aussi de comprendre pourquoi son
qui n’augurait décidément rien de bon. En père a fui un jour le domicile conjugal, laissant derrière
fin d’après-midi, la nouvelle est tombée : lui un foyer brisé. Avec son dessin naturaliste tout en
Jirô Taniguchi venait de mourir, à 69 ans. nuances de gris, où percent mille détails, Jirô Taniguchi
Le matin même, apercevant Quartier lointain y livre une méditation onirique sur la magie de l’enfance
dans ma bibliothèque, j’avais songé et des rêves oubliés, un voyage intros-
que je ne l’avais pas relu depuis long- pectif au bout duquel son héros devra
temps. Depuis au moins un an. Car répondre à la seule question qui
Quartier lointain, mais aussi Le Journal vaille : que faire de sa vie ? Cette
de mon père ou Un zoo en hiver appar- interrogation, c’est au fond celle qui
tiennent à ces œuvres dont on ne se accompagne la plupart des albums
lasse jamais et qui prennent à chaque de cet enfant de la guerre et de la red-
lecture une profondeur renouvelée. dition japonaise, qui opposait à la fré-
Elles grandissent en vous, comme vous nésie de son pays un éloge du petit
grandissez en elles. temps et de l’éphémère. Que faire de
De Jirô Taniguchi, on a souvent sa vie selon Taniguchi ? Avant tout
clamé qu’il était le plus « européen » ne pas la perdre en chicaneries, pour
des mangakas – étonnant brevet pour mieux en apprécier les instants de
un artiste qui ne cessa, tout au long de grâce et de félicité.
sa carrière, de célébrer l’âme nip-
pone… Sans doute fallait-il y voir un DERRIÈRE SES LUNETTES ET SA
lien avec son esthétique très ligne claire PETITE MOUSTACHE BLANCHE,
et son usage du gaufrier aux cases tra- l’auteur de Furari était un homme dis-
ditionnelles. Car, pour le reste, le génie cret, à la parole rare mais précieuse.
derrière L’Homme qui marche s’est « Pour accéder à l’opulence et la
toujours montré un auteur singulier, conserver, les humains ont perdu une
inclassable, qui par la finesse de son certaine disponibilité d’esprit et de
trait parvenait à restituer mieux que cœur », m’avait-il un jour confié. « Je
quiconque l’impalpable, la relation aux éléments ou le pas- me demande si nous ne sommes pas justement arrivés à un
sage du temps. Un auteur universel, qui a su toucher au fil moment où, comme l’homme qui marche, il est nécessaire
des ans des milliers de lecteurs d’ordinaire réfractaires au de s’arrêter un peu pour bien observer ce qui se trouve
manga. Vous ne trouverez pas de pin-up ni de robots high- autour de soi. » Celui que Moebius décrivait avec admiration
tech dans ses albums, mais une attention portée aux détails comme un « samouraï à la plume dénuée de toute crainte »
du quotidien, aux plaisirs de la chère (Le Gourmet solitaire), se méfiait des parcours littéraires tout tracés, leur préférant
à la proximité avec la nature et les animaux (Terre de rêves). les sentiers de traverse, les escapades rêveuses. « J’ai l’im-
JIRÔ TANIGUCHI/CASTERMAN 1998

Autant de récits intimistes et précieux, qui convoquent le pression d’apercevoir déjà le bout du chemin, je veux avancer
cinéma d’Ozu comme les événements de sa propre vie. dans cette direction sans précipitation, l’esprit ouvert »,
glissait-il encore récemment. Passionné d’alpinisme, Jirô
COMME BEAUCOUP, J’AI DÉCOUVERT LE TRAVAIL Taniguchi connaissait les vertus de l’effort, le vertige des
DE TANIGUCHI sur les conseils d’un ami, avec le nos- ascensions. Il repose désormais seul, là-haut, tout là-haut,
talgique Quartier lointain. Soit l’étrange aventure d’un sur le sommet des dieux.

LIRE MARS 2017•5


GER - EXEMPLAIRE NUMERIQUE

COURRIER
DES LECTEURS RENTRÉE
D’HIVER
À FONDÉ EN 1975 PAR BERNARD PIVOT

30
ROMANS OUT)
NE (SURT R ET JEAN-LOUIS SERVAN-SCHREIBER
PAS RATE

Hermétisme Société éditrice : Groupe L’Express


au capital de 47150040 euros

D
ans Lire de février, Sylvain Tesson ENTR ETI
EN
Siège social : 29, rue de Châteaudun,
Daniel 75308 Paris Cedex 09. Tél. : 01 75 55 10 00
fuit « les versifications hermétiques :
PE NNACnt
“Comme ”
Télécopieur : 01 75 55 41 16
en attente de Champollion ». Cela j’écris ... RCS 552018681 Paris

me rappelle que Jacques Robichez, professeur Président et directeur général : Alain Weill
Directeurs généraux délégués :
de littérature jadis à la faculté des lettres de François Dieulesaint, Guillaume Dubois
Lille, en était réduit à nous dicter mot à mot Principal actionnaire : SFR Presse
Directeur de la publication : Guillaume Dubois
une « traduction » des poèmes incompréhensi- s
Aux source
IR E?
du Mal

TH=YU[ZU[ZU]:U]:?a@e@p@c@k
DERLEA

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bles de Stéphane Mallarmé ! Nous avions eu des Fleurs

- RD
BAAU
Pour joindre directement votre correspondant,

- F: 6,50 E
moins de mal à traduire Cicéron au lycée…
BELLE
composez le 01 75 55…

M 01974 - 452
C OU

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suivi des numéros entre parenthèses.
Janine Giusti, Coudekerque-Branche RÉ
#452 février 2017
.lire.fr
www
Rédaction

Citations
Rédacteur en chef Julien Bisson
Assistante de la rédaction

P
Sabine Dard (44 42)

ourquoi votre dictionnaire (mensuel)


des citations ne ferait-il pas l’objet d’un
Voyages, voyages Chroniqueurs Philippe Alexandre, Gérard
Oberlé, Sylvain Tesson, Adèle Van Reeth

J
Ont collaboré à ce numéro
livre, regroupant toute cette somme de ’aurais voulu savoir si vous avez le Hubert Artus, Thomas Billot, Raphaële Botte,
pensées, de réflexions et de savoir ? Ce serait projet d’un nouveau numéro spécial Marine-Sophie Brudon, Jean-Pierre Colignon,
Cyrille Derouineau, Jérôme Dupuis,
un ouvrage à garder à portée de main… USA, comme il y a quelques années. Christine Ferniot, Alexandre Fillon,
Gérard Wehrlé, Illkirch-Graffenstaden Peut-être en aurais-je raté un ? Je serais Fabrice Gaignault, William Irigoyen,
Estelle Lenartowicz, Baptiste Liger,
très intéressé. Françoise Monier, Jean Montenot, Pascal Ory,
La réponse de Lire Emmanuel Tahon, Beloeil (Belgique) Lou-Eve Popper, Marie-Thérèse Poux,
Marc Riglet, Céline Roman, Alain Rubens,
D’excellents dictionnaires de citations (clas-

D
Camille Savage, Claire Tarrière
siques) existent déjà, cher Gérard. N’hésitez epuis 2009, votre magazine n’a www.lire.fr Eric Mettout (emettout@lire.fr)

pas à vous les procurer ! pas publié de numéro spécial


Italie. Au fil des numéros, des Management
éditions spéciales littérature anglaise et
Autisme américaine ont vu le jour. Dommage ! Il
Directeur délégué du pôle culture
Tristan Thomas

D
Directeur des ressources humaines

ans votre article de décembre « Au existe des pépites qui paraissent réguliè- Jules Neutre
Directeur commercial pôle news culture
cœur de l’autisme », vous citez plu- rement, traduites en français. Pierre-Etienne Musson

sieurs références littéraires sur le Catherine, Nanterre Publicité littéraire Orélie de Conty,
directrice de la publicité (44 11)
sujet. J’aimerais partager avec vous et les Directeur technique et production

lecteurs intéressés la lecture de Robinson La réponse de Lire Pascal Delépine


Responsable services généraux
(Gallimard). L’auteur belge, Laurent Lire n’a jamais cessé de vous faire voya- Martin Claire

Demoulin, nous confie une magnifique décla- ger : Argentine, Japon, Allemagne, pays Planning Gérald Poissant
Gestion Yvane Perchat
ration d’amour à son drôle de fils autiste nordiques… L’an passé encore, nous Diffusion Alexis Bernard

« Robinson », constat aussi douloureux que avions visité l’Extrême-Orient, et ce mois- Lire, service abonnements :

magique, livré avec humour par un écrivain ci, nous vous offrons un éclairage sur la lit- 4, route de Mouchy
60438 NOAILLES CEDEX

qui a dû réinventer la paternité. Le lecteur qui térature marocaine. Il est essentiel pour Tél. : 01 70 37 31 54 abonnements@lire.fr

le lit pour Robinson, car lui n’a pas accès à la nous de continuer ces voyages littéraires, Ventes au numéro N° vert : 08 00 42 32 22

parole, devient passeur d’amour. afin de vous faire découvrir les plus belles
Catherine Dardenne, Belgique pages de la littérature mondiale, sans se
limiter à quelques pays.
Lire sur iPad ! Téléchargeable gratuitement dans
l’Apple Store, l’application donne accès à toute l’actualité
littéraire en temps réel, ainsi qu’aux anciens numéros de IMPRESSION : ROULARTA PRINTING,
Lire à un tarif préférentiel. MEIBOOMLAAN 33, 8800 ROESELARE (BELGIQUE).

Anciens numéros Pour commander les hors-séries et


les anciens numéros de Lire, vous pouvez vous connecter
ERRATUM PHOTOGRAVURE : MAURY IMPRIMEUR

Publication mensuelle éditée par GROUPE ALTICE


MÉDIA. Principal actionnaire : Altice Media France. ©
sur le site : www.lire.fr/anciens-numeros « Enivrés » par les vers de Baudelaire, GROUPE EXPRESS-ROULARTA N° Commission par-
itaire : 0614 K 85621. Dépôt légal : mois en cours. ISSN
Où adresser votre courrier ? nous avons trébuché sur deux dates dans n° 0338-50-19. Second Class Postage paid at Long
Island City N.Y. Diff. Presstalis.
> par voie postale : 29, rue de Châteaudun, 75308 Paris son portrait : c’est en 1858, et non 1758,
Cedex 9.
> par courrier électronique : redaction@lire.fr que sa santé commence à se détériorer, et
> sur la page Facebook du magazine : c’est en 1857, et non 1957, que son père,
www.facebook.com/Lire.Magazine le général Aupick, disparaît.

6 •LIRE MARS 2017


GER - EXEMPLAIRE NUMERIQUE
Communiqué

LIRE EN NUMÉRIQUE En partenariat avec

Le palmarès numérique
spécial Polar
Kobo by Fnac consacre, ce mois-ci, son classement numérique au polar, genre littéraire préféré des français. Depuis ces
10 dernières années, le roman policier n’a jamais fait autant d’adeptes. De Stieg Larsson et son Millenium aux Rivières pourpres de
Grangé, le polar manie habilement intrigue et psychologie des personnages, et offre ainsi à son public une immersion totale. Ce
palmarès d’un tout nouveau genre a sélectionné, parmi les 100 meilleures ventes Fnac de romans policiers, les cinq livres les plus ap-
préciés par les lecteurs eux-mêmes. En s’appuyant sur les usages des lecteurs et leurs données de lecture – durée, abandon, reprises...
Voici donc le Top 5 kobo by Fnac, des polars que vous allez adorer lire !

Territoires Travail soigné


Olivier Norek - Éd. Michel Lafon Pierre Lemaitre - Éd. Le Livre de Poche
À travers le regard du capitaine Coste, l’auteur Premier opus de la série Verhoeven, Travail
– également lieutenant de police en Seine-Saint- soigné présente à ses lecteurs le commandant
Denis – nous plonge dans le microcosme des Camille Verhoeven dans une enquête noire et
cités, du trafic de drogue, des politiques et du sanglante où le tueur en série se révèle être un
crime organisé... Véritable page turner, tous copycat diablement habile. Crimes atroces et
ceux qui l’ont ouvert l’ont presque terminé enquête qui piétine... parfait si vous cherchez
d’une traite ! un moyen de ne pas dormir !

La faille souterraine Miséricorde


Henning Mankell - Éd. Points Jussi Adler-Olsen - Éd. Albin Michel
C’est à la demande de ses lecteurs que Mankell Cinq ans après, Carl Morck et son assistant
a décidé de dévoiler les origines de son célèbre sont bien décidés à rouvrir l’enquête sur la
héros. De Malmö à Ystad, le policier Wallander mystérieuse disparition de Merete Lyyngaard,
est mis à nu pour le plus grand bonheur des vice-présidente du parti démocrate danois...
inconditionnels du polar nordique. On parie 528 pages qui ont su tenir en haleine les lec-
que vous aurez du mal à vous endormir avant teurs jusqu’à la dernière ligne.
d’avoir lu la fin...

Lontano
Jean-Christophe Grangé - Éd. Albin Michel

Après l’arrestation de l’Homme-Clou, à Katan-


ga, dans les années 70, par le père, c’est au tour
du fils Morvan, d’enquêter sur le même mode
opératoire. Magie noire, vieux démons... du
Grangé comme on les aime. Entre peur et plai-
sir de lire, les lecteurs ont dévoré les pages les
unes après les autres.

Retrouvez l’intégralité du Palmarès numérique sur


lexpress.fr/culture/lire-en-numerique #LireEnNumerique

Spécial Livre Paris 2017 ! Kobo by Fnac, organisateur du concours d’écriture « A la découverte des talents de demain »,
dévoilera le nom des cinq finalistes sur le stand Lire pendant le salon du livre de Paris. A la clé pour le lauréat : un contrat
d’édition avec les éditions Préludes, partenaire de cette édition.
GER - EXEMPLAIRE NUMERIQUE

MAGAZINE

Dico (mensuel) des citations


Chaque mois, Lire vous propose une sélection des citations les plus belles et les plus frappantes.
Pour inviter à penser et à découvrir…

Je voudrais passer « Etre enfant « Je suis un homme qui ne sait pas poser
ma vie à récolter c’est être otage. de questions, même pour une information.
des histoires. De belles Devenir parent C’est sans doute pour ça que j’ignore
histoires. Dans un sac, d’un adolescent la foi. La divinité veut qu’on frappe
je les mettrais et c’est devenir otage. » à sa porte, qu’on l’interroge. »
HÉLÈNE COUTURIER, ERRI DE LUCA,
les emporterais avec Il était combien de fois, Le Dilettante La Nature exposée, Gallimard
moi. Et puis au moment
propice les offrir “Je me demande si la froideur des pères
à une oreille attentive fait l’extrême sensibilité des fils.”
pour voir la magie PHILIPPE BESSON, « Arrête avec tes mensonges », Julliard

naître dans le regard.”


MARYAM MADJIDI, « Les riches d’aujourd’hui n’ont plus « On peut passer des
Marx et la Poupée, Le Nouvel Attila heures à rôder dans
besoin de la ville pour s’enrichir et la vie des autres. L’idée
« Les hommes c’est ils n’ont plus besoin de son univers de se faire surprendre
est délicieuse, mais
comme les pommes, culturel non plus. Ils s’enferment d’autres fois elle nous
si tu les entasses dans des citadelles high-tech, sans dégoûte de nous-
ils pourrissent. » même, ça dépend. »
NAN AUROUSSEAU,
livres, sans racines et sans âme. » DOMINIQUE FABRE,
Des coccinelles dans des noyaux PHILIPPE SÉGUR, Les Soirées chez Mathilde,
de cerise, Buchet-Chastel Extermination des cloportes, Buchet Chastel Editions de l’Olivier

“Un roi méprisable rend sa nation haïssable.” “Pourquoi ces pingres


JEAN-FRANÇOIS KERVÉAN, La Naissance du sentiment, Robert Laffont d’écrivains, ils inven-
« La compassion ne dure pas tent rien de nouveau
“Lorsque le froid sous le soleil ? Juste
indéfiniment. Comme une pierre
que l’on jette dans l’eau – une de l’hiver est le plus rude, des mots qui ont déjà
éclaboussure, quelques rides à c’est que le printemps été mis en boîte dans
la surface, et puis c’est terminé. »
DONAL RYAN,
n’est plus si loin.” le dictionnaire.
Une année dans la vie de Johnsey Cunliffe, RAO PINGRU, Notre histoire, Seuil AURA XILONEN,
Albin Michel Gabacho, Liana Levi

8•LIRE MARS 2017


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PORTE DE VERSAILLES

3 000 auteurs
en dédicace
Le Maroc à l’honneur
Les coulisses de l’édition
Débats, animations,
flâneries littéraires
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- de 18 ans !

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AVEC LE SOUTIEN DE PARTENAIRE ASSOCIÉ LIVRE PARIS


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MAGAZINE
TENDANCE

Claude François avec ses


Clodettes sur un plateau télé.

On connaît la chanson
L
e très controversé prix Attal, L’Appel de Portobello road (Ro-
Nobel de littérature attri- De nombreux bert Laffont), soudain réveillé par un
bué à Bob Dylan nous
aura au moins rappelé une interprètes coup de fil de ses parents décédés…
Mais s’il y a bien une vedette de la
chose : la chanson est certes
une affaire de compositeurs et d’inter-
s’essaient chanson française à l’honneur en ce mo-
ment, c’est Claude François. Personnage
prètes, mais aussi d’auteurs. La culture – avec succès – récurrent du roman Barracuda for ever
française ne le sait que trop, elle qui as- de Pascal Ruter (JC Lattès), il est égale-
sume l’ambiguïté du mot « chanson » à la littérature ment le sujet d’une étude, La Chanson
(désignant à la fois celle dite de « Ro- exactement (Puf), de Philippe Chevallier,
land » comme celles des ex-vedettes du blier ses nouvelles, Retourner à la mer montrant avec force références artis-
Top 50) et a placé au panthéon des let- (Gallimard), où il sera question entre tiques, biographiques, sociétales, scé-
tres Brel, Brassens ou Ferré. Il ne faut autres de l’histoire d’amour entre un niques ou scientifiques, en quoi Cloclo a
dès lors guère s’étonner que les librai- vigile et une strip-teaseuse. La passion révolutionné ce genre musical souvent
ries croulent sous les ouvrages mettant est également au cœur du roman médi- regardé de haut. Il existe naturellement
à l’honneur la musique populaire – et terranéen de Helena Noguerra, Ciao des ponts entre les cultures dites « popu-
ce, au-delà des inévitables autobiogra- Amore (Flammarion) ou la trouble re- laire » et « élitiste » : pour s’en convain-
phies signées par des tiers… lation entre une certaine Cléophée et cre, il n’y a qu’à lire les sept leçons de
Bien avant le succès de Gaël Faye l’étrange Ferdinand. On recommandera Parler, composer, jouer (Seuil) données
(salué par le Goncourt des lycéens), un aussi l’émouvant Lointain de Marie par Karol Beffa. Voilà un compositeur
autre habitué de la scène musicale Modiano (Gallimard), dans lequel la contemporain qui assume un héritage
s’était vu attribuer en 1991 un grand chanteuse évoque, de manière certes in- pop, tout comme l’Allemand Max
prix d’automne : Yves Simon, lauréat du directe, son expérience de comédienne Richter, dont on peut écouter l’adapta-
Médicis pour La Dérive des sentiments, en tournée et sa proximité avec un jeune tion musicale de l’œuvre de Virginia
dont le nouveau recueil, Générations Américain rêvant de devenir écrivain Woolf, Three Worlds (Deutsche Gram-
ALAIN LIENNARD/INA/AFP

éperdues (Flammarion), paraîtra en (derrière lequel on reconnaît aisément mophon). D’ailleurs, « Orlando » ne
avril. En attendant, l’un de ses héritiers son ami décédé, Tristan Egolf). Et com- désigne-t-il pas à la fois un roman de
directs, Raphaël, a décidé d’ajouter son ment ne pas suivre le héros du onzième l’Anglaise et le prénom du frère et
nom de famille – Haroche – pour pu- roman de l’auteur-compositeur Jérôme manager de Dalida ? Baptiste Liger

10•LIRE MARS 2017


GER - EXEMPLAIRE NUMERIQUE

Bruxelles ou
la puissance du rêve
Du 9 au 13 mars, dans les bâtiments de Tour


et Taxis, la 47e édition de la Foire du livre
accueillera des auteurs venus du monde entier. EN HAUSSE

L
SUITE À SES PRISES DE
a Foire du livre de Bruxelles est un encore Philippe Besson. Au palais des Ima- POSITIONS contre le décret
événement culturel qui fleure bon ginaires, les fans de bande dessinée pourront, anti-immigration de Donald
l’espérance. Après une édition 2016 eux, faire la connaissance du mangaka japo- Trump, l’auteure J. K. Rowling
consacrée à « la recherche du bon- nais Kouiti Shimaboshi, repreneur d’Albator, ne s’est pas fait que des amis
heur », le salon s’est donné pour mission cette ou apprécier le spectacle de Jacques Tardi. auprès des partisans du
année de « réenchanter le monde ». Un objectif Nos cousins d’outre-Atlantique seront eux nouveau président, et les
qui ne pouvait qu’enthousiasmer le premier aussi sous le feu des projecteurs. Ville sœur de attaques via Twitter n’ont pas
président d’honneur du festival, Eric-Emmanuel Bruxelles, Montréal sera en effet mise à l’hon- tardé : des lecteurs ont promis
Schmitt, ainsi qu’un de ses invités Luis Sepúl- neur à l’occasion de ses 375 ans. De nombreux de brûler leurs exemplaires
veda, connu pour son engagement humaniste. représentants de la « Belle Province » vien- de Harry Potter. Ce à quoi la
Les amateurs de polar seront heureux dront fêter l’événement comme Dany Lafer- romancière a répondu avec
d’apprendre que le maître américain Harlan rière, Larry Tremblay ou Kim Thúy. humour et ironie, offrant son
Coben sera lui aussi de la partie, tout comme Enfin, comme à son habitude, le festival « briquet » aux adeptes de
ses pairs Víctor del Arbol, Philip Kerr ou accordera une place particulière à la jeunesse l’autodafé et assénant sur son
encore Sandrine Collette. De nombreuses avec une série d’activités. Pour les petits compte aux neuf millions
rencontres littéraires auront lieu en compa- comme pour les grands, la Foire est à nou- d’abonnés : « On peut
gnie de Serge Joncour, Grégoire Delacourt, veau gratuite ! Lou-Eve Popper pousser quelqu’un à lire des
Emmanuel Dongala, Didier Decoin ou Plus d’informations : www.flb.be romans évoquant l’ascension
et la chute d’un autocrate,
mais pas le forcer à réfléchir. »

Sur une île déserte...


PÉNÉLOPE BAGIEU* emporterait l’intégrale


EN BAISSE
de Dorothy Parker, Fun Home d’Alison Bechdel LES ARCHIVES
et Les Belles Images de Simone de Beauvoir. NATIONALES ONT ÉTÉ
SOMMÉES DE REVOIR
LEUR COPIE. Dans son
Voici les livres que j’empor- à des personnes qui n’en sont lu, j’ai dû vérifier plusieurs rapport publié le 2 février,
terais sur une île déserte. Je pas friandes. Il s’agit de Fun fois qu’il n’avait pas été publié la Cour des comptes
vous les donne dans l’ordre Home d’Alison Bechdel, un récemment tellement je le constate que « les missions
chronologique où je les ai album autobiographique qui trouvais contemporain. N’im- de collecte, classement,
découverts. Je prendrais tout prouve que la bande dessinée porte quelle femme d’au- conservation et
d’abord avec moi l’œuvre de n’est pas un art mineur. Car le jourd’hui devrait éprouver de communication des archives
Dorothy Parker, que je juge récit, qui aborde à la fois les l’angoisse à la lecture de ce sont assurées de manière
intemporelle. Sa vision du thèmes de l’adolescence, de livre. Car Beauvoir montre inégale et souvent
monde est aussi cruelle que l’homosexualité, de l’écriture avec lucidité que les femmes défaillante ». Elle pointe
drôle. De ce point de vue, ou encore de la psychothéra- se sentent malheureusement également « une gestion des
cette écrivaine incarne à mes pie, bouleverse autant qu’il toujours coupables, qu’elles ressources humaines
yeux tout l’humour noir dont donne à réfléchir. On n’en travaillent ou qu’elles restent médiocre » ainsi qu’un risque
sont capables les femmes. Et sort pas indemne de cette his- à la maison. Tous ces livres d’« impasse immobilière ».
puis, comme elle a été une toire, et, personnellement, il ont été écrits par des femmes Face à ces anomalies, la
auteure très productive, je m’a fallu beaucoup de temps et parlent de femmes. J’as- Cour propose de regrouper
n’aurai donc pas le temps de pour la digérer. sume, il faut bien les évoquer les trois sites au sein
D. HURFORD BROWN – M. BRAUN

m’ennuyer. Enfin, il me faudrait impé- puisqu’ils ne sont pas au bac d’un établissement public
Avant de partir, j’emporte- rativement apporter un livre de français…” administratif, de redéfinir
rais également une bande de Simone de Beauvoir. Si je Propos recueillis par L.-E.P. l’organisation du temps de
dessinée qui, selon moi, peut devais choisir, ce serait Les * Dernier livre paru : travail et de construire un
faire aimer ce genre littéraire Belles Images. Lorsque je l’ai Culottées, tome II (Gallimard) nouveau bâtiment sur le site
de Pierrefitte-sur-Seine.

LIRE MARS 2017•11


GER - EXEMPLAIRE NUMERIQUE

MAGAZINE
LE TÉMOIN DU MOIS

Rao Pingru
et l’amour en Chine au XXe siècle
Chaque mois, Lire donne la parole à un écrivain pour qu’il nous ouvre les portes de sa réalité.
Ce mois-ci : Rao Pingru, auteur de l’émouvant Notre histoire, magnifique récit à l’encre et à l’aquarelle
de son mariage avec sa bien-aimée, Meitang. L’occasion pour cet homme âgé de 94 ans d’évoquer
en creux le quotidien de la Chine rurale, mais aussi les soubresauts de l’histoire, qui lui ont fait
connaître la guerre contre le Japon et l’internement, vingt ans durant, dans un camp de rééducation.

Dans l’éducation traditionnelle chinoise, il y a une valeur qui


revient souvent, c’est celle de vieillir ensemble, d’avoir des
“cheveux blancs ensemble”. Et quoi qu’il arrive, nous considé-
rons qu’il faut être unis dans le bonheur et dans le malheur. Il
n’est pas possible d’être heureux en permanence, il vient tou-
jours un temps où l’on rencontre des crises. Pendant ces
moments difficiles, il s’agit de persévérer, de prendre son mal en
patience. Cela finit toujours par passer. C’est cette confiance
mutuelle qui nous a permis de garder espoir, même dans les
périodes de grande difficulté. En 1958 notamment, j’ai été pris
dans une sorte de marée à laquelle personne ne pouvait s’oppo-
ser. Tout ce que nous pou-
vions faire, c’était de sui-
vre ce courant contre
lequel nous étions impuis-
sants. Alors nous nous
sommes échangé des let-
tres, plus d’un millier en
tout. Avant cela, j’avais
connu la guerre ; je suis
allé sur le champ de

M
bataille et j’ai vu beaucoup
« a femme et moi avons été mariés pendant de mes camarades se sacri-
soixante ans, avant qu’elle ne décède en fier. C’était leur destin d’y
2008. J’étais extrêmement triste. Quelques rester, le mien était de sur-
mois après sa mort, je me suis demandé vivre. J’ai à présent 94 ans
comment garder sa mémoire. La seule et j’ai donné naissance à
solution pour moi était de noter tout ce qui touchait à sa vie. des enfants, des petits-enfants et des arrière-petits-enfants.
Ça m’a permis d’alléger ma souffrance et de raconter à mes Toutes ces épreuves que Dieu m’a infligées, je ne m’en plains
enfants cette histoire commune. J’en suis venu à dessiner pas, je les reçois comme elles sont. Je me suis toujours efforcé
notre cérémonie de mariage, avec beaucoup de tendresse. d’en venir à bout en me disant qu’il y aurait des jours meilleurs.
Puis je me suis mis à noter les épisodes de son enfance, qu’elle Beaucoup de jeunes couples chinois s’offrent aujourd’hui
me racontait autrefois. C’est tout à fait par hasard que ma Notre histoire comme preuve d’amour, de fidélité, de persévé-
petite-fille a vu mes premiers dessins et les a diffusés sur rance. Certains me demandent même de dédicacer leur livre
DESSIN EXTRAIT DU LIVRE DE RAO PINGRU/SEUIL – H.T. GUAN

Internet. Le récit est devenu populaire, un éditeur m’a pro- comme une forme de bénédiction. Je leur réponds que leur
posé d’en faire un livre, mais, pour ma part, je voulais simple- couple ne durera que s’ils apprennent à pardonner les défauts
ment raconter mon histoire à mes enfants. de l’autre. Meitang et moi avons été séparés par sa maladie,
Pour moi, la mémoire est un trésor bien plus essentiel que mais ce livre aujourd’hui nous rapproche. J’ai conservé ses
n’importe quelle richesse. On peut dépenser l’argent, on cendres dans une urne et je souhaite qu’on y ajoute les
peut aussi l’épargner. Quand les souvenirs sont partis, en miennes à ma mort. Et j’espère à présent que, dans la pro-
revanche, il est impossible de les récupérer. A 94 ans, je ne chaine vie qui nous attend, mon âme renaisse dans un corps
possède rien de plus précieux. Notre histoire, c’est celle que qui rencontrera à nouveau le sien, et que nous puissions rede-
Meitang et moi avons partagée, mais c’est aussi un récit venir mari et femme. » Propos recueillis par Julien Bisson
assez typique de ce qu’ont vécu les gens de notre génération
– la seule différence, c’est que les autres ne l’ont pas forcé- Notre histoire (Pingru Meitang : wolia de gushi) par Rao Pingru,
ment écrit et dessiné. traduit du chinois par François Dubois, 360 p., Seuil, 23 €

12•LIRE MARS 2017


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NO HOME
MAGAZINE

Enlivrez-vous !
A LE ROMAN PHÉNOMÈNE
l’initiative du ministère de la
Culture et de la Communication,
la Semaine de la langue française
et de la Francophonie invite, du 18 au
26 mars, les amoureux des mots à célébrer ĞƵdžƐƈƵƌƐăůĂĚĞƐƟŶĠĞďŽƵůĞǀĞƌƐĂŶƚĞ
la richesse de notre langue. Plus de deux
cents librairies permettront au public de
dƌŽŝƐƐŝğĐůĞƐĚŚŝƐƚŽŝƌĞĞŶƚƌĞĨƌŝƋƵĞ
découvrir les subtilités du français grâce à ĞƚŵĠƌŝƋƵĞhŶĞůĞĐƚƵƌĞŝŶŽƵďůŝĂďůĞ
une large sélection de livres. Il y en aura
pour tous les goûts : de J’te kiffe, Je t’aime :
69 Histoires de mots d’amour de Mariette
Darrigand aux 100 Mots croisés décroisés de Gilles Moinot,
en passant par Les Doreurs de pilule : Dictionnaire illustré
des métiers imaginaires de Mathias Daval.
L’occasion également de promouvoir l’opération Dis-moi
dix mots qui invite chacun à jouer et à s’exprimer sous une
forme littéraire ou artistique avec une thématique bien spé-
cifique. Cette année la question est la suivante : comment le
français s’adapte-t-il aux nouvelles technologies ? Et les dix
mots choisis sont : avatar, canular, émoticône, favori, fure-
teur, héberger, nomade, nuage, pirate, télésnober. L’auteure
et illustratrice Delphine Panique se prêtera au jeu en propo-
sant de créer de petites histoires en BD à partir des dix mots
sélectionnés. Albert Lemant, illustrateur et plasticien, invi-
tera quant à lui les participants à plonger dans le monde de
l’imaginaire avec son « encyclopédie sur toile d’araignée ».
Un beau programme qui satisfera sans nul doute la curio- Un livre
sité de tous les passionnés. Marine-Sophie Brudon
Plus d’informations: www.semainelanguefranaise.culturecommunication.gouv.fr
Lire

Levallois « Il y a les bons, il y a les beaux,


au fil de l’histoire et il y a les grands livres. Ceux qui émeuvent
et instruisent, et puis ceux, bien plus rares

L
a 6e édition du Salon du roman et précieux, qui ont en eux la force
historique de Levallois, qui sera de changer notre manière d’appréhender
présidé par le romancier algérien
Yasmina Khadra, recevra près de cent la complexité de ce drôle de monde.
cinquante écrivains dont, pour la pre- No Home, le premier roman de Yaa Gyasi,
mière fois, des auteurs de documents et ĂƉƉĂƌƟĞŶƚăĐĞƩĞƐĞĐŽŶĚĞĐĂƚĠŐŽƌŝĞ
d’essais. Ils se donneront tous rendez-
vous dans les salons d’honneur de l’Hôtel ƐƚĞůůĞ>ĞŶĂƌƚŽǁŝĐnj, Lire
de Ville de Levallois dimanche 26 février.
Parallèlement aux événements de la jour-
MCC/CONCEPTION GRAPHIQUE: E. VITALI & L. KNOOPS

née, des rencontres et des cafés littéraires,


« Dans une écriture limpide et resserrée,
animés par notre journaliste Christine Ferniot, seront pro- Yaa Gyasi signe un roman de survie porté
posés afin que jeunes auteurs et écrivains confirmés puis- ƉĂƌĚĞƐƉĞƌƐŽŶŶĂŐĞƐĐŽŵƉůĞdžĞƐ
sent échanger, montrant la volonté du salon de ne pas enfer-
mer la littérature historique. La jeunesse ne sera pas en 'ůĂĚLJƐDĂƌŝǀĂƚ, Le Monde des Livres
reste avec de nombreux rendez-vous organisés les jours
précédant le salon. Une belle manifestation qui, à travers hŶĞĨƌĞƐƋƵĞĚƵŶĞĨŽƌŵŝĚĂďůĞĂŵƉůĞƵƌ
ces conteurs du passé, nous fera découvrir la scène littéraire
historique de demain. M.-S.B. DĂĚĞůĞŝŶĞ>ĂƵŶĂLJ, Vanity Fair
Plus d’informations: www.salonromanhistorique-levallois.fr
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MAGAZINE
LE CHOIX DES LIBRAIRES
Pleins feux LAURENT

sur le Grand Prix


DIEU ET MOI Librairie Cajelice
par Jean Soler, PERPIGNAN (66)
344 p., Editions
de Fallois, 22 €

/ L’essayiste nous relate son enfance catalane,


sa carrière et son cheminement intellectuel.
Dieu et moi est la confession inversée de

A
près délibération du jury, composé de journalistes des saint Augustin, l’évolution de la vision du monde d’un homme
deux rédactions, les finalistes du 26e Grand Prix RTL- curieux de tout et vacciné contre la rage dogmatique. Jean
Soler écrit de manière concise, directe, avec beaucoup de
Lire sont enfin connus. Une femme au téléphone de
franchise et d’humanité. Il a le don de dévoiler tout en finesse
Carole Fives (L’Arbalète/Gallimard), Sous le compost de Nicolas des pans entiers de sa personnalité, offrant ainsi un autre
Maleski (Fleuve), Le Cas Malaussène de Daniel Pennac regard sur les multiples soubresauts du monde d’hier.
(Gallimard), Tout ce dont on rêvait de François Roux (Albin
Michel) et enfin Article 353 du Code pénal de Tanguy Viel UE FRÉDÉRIQ
(Minuit) sont les coups de cœur des rédactions. Le nom du lau- LA TRISTESSE Librairie Le Goût des
DES ÉLÉPHANTS MORTAGNE Mots
réat sera annoncé le 20 mars, après deux mois d’intenses lec- -AU-PERCHE
tures. Car maintenant, c’est au tour du public de délibérer. par Jodi Picoult, (61)
traduit de l’anglais
Comme chaque année vingt libraires, dans toute la France, com- (Etats-Unis) par Pierre
poseront des jurys régionaux parmi leurs clients. Au total, cent Girard, 448 p., Acte Sud, 23 €
lecteurs choisiront leur grand gagnant qui succédera à Olivier Jenna a 13 ans et décide de partir à la
Bourdeaut, qui avait remporté le prix avec son premier roman En recherche de sa mère, disparue dix ans
attendant Bojangles, vendu à 300 000 exemplaires. Il n’y aura plus tôt. Persuadée qu’elle n’a pas pu l’abandonner, elle
plus qu’à lui souhaiter pareil succès… commence à lire le journal de bord de cette dernière.
Marine-Sophie Brudon L’histoire se construit ainsi peu à peu autour de plusieurs
voix, chacune menant l’enquête à sa manière. La Tristesse
des éléphants est un roman étonnant, une pépite de sus-
pense et d’émotions, captivant jusqu’au dénouement final.

MANUEL
HEIMSKA : Librairie La Buissonniè
LA STUPIDITÉ re
YVETOT (76)
par Eirikur Örn
Norddahl, traduit de l’islandais par
Eric Boury, 160 p., Métailié, 17 €
Un roman vif et alerte qui ne manque pas de
Jean-Paul DUBOIS déranger ni d’interroger le lecteur face à
l’avènement d’une société où chacun s’expose volontaire-
ment au regard de tous, par caméras et écrans interposés.
Didier BEZACE
Aki et Lenita, couple d’écrivains célèbres en crise, baignent
dans cette ambiance délétère, révélant chacun un narcis-
sisme qui confine à la stupidité. Sous l’acidité mordante
d’Eirikur Örn Norddahl, le lecteur, troublé, reste éveillé
devant cet effarant cauchemar de notre modernité.

JEAN-CLAUDE
Pierre LA VIE Librairie
AUTOMATIQUE
ARDITI par Christian
Le Forum Arts et Livres
MOUANS-SARTOUX (06
Oster, 144 p., )
BOUR DEBRUN FOURCAULT GIBAULT
Editions de l’Olivier, 16,50 €
Un style sobre et rigoureux, une atmosphère
particulière qui donne un sentiment d’iné-
luctable. Le narrateur tient les émotions à distance, il semble
vivre sa vie à travers un filtre, comme détaché de tout ce
qui l’entoure. Comme le titre l’indique, le héros s’est en
quelque sorte mis en pilote automatique. Un roman qui a
indéniablement du style et un charme qui lui est propre.

Retrouvez tous les choix des libraires sur le site :


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MAGAZINE
THÉÂTRE
Par Philippe Alexandre La Tragédie
du roi
Christophe.

Scènes
d’anthologie
C
omme les romanciers, les auteurs de théâtre, après
leur mort, sont condamnés à un purgatoire qui liser : arracher à l’oubli le poète martiniquais Aimé Césaire.
peut être très bref ou interminable. Mais il suffit Pour mener à bien ce projet, Schiaretti a constitué une troupe
du coup de foudre d’un comédien ou d’un metteur d’une quarantaine d’acteurs venus d’Afrique. Avec eux, il a
en scène pour en sortir par la grande porte. Disparue il y a présenté l’an dernier Une saison au Congo. Cette année, c’est
vingt ans, Marguerite Duras ne sera pas absente de nos au tour du chef-d’œuvre de Césaire, La Tragédie du roi
scènes de sitôt grâce à une pièce, L’Amante anglaise, qui en- Christophe, flamboyant oratorio théâtral créé il y a cinquante
flamme les comédiennes. Elle a été créée en 1968 par ans à l’Odéon grâce à des admirateurs de Césaire, notam-
Madeleine Renaud, puis jouée par Suzanne Flon et, en 2009, ment Picasso, Giacometti et Alejo Carpentier. Pour cette tra-
par Ludmila Mikaël. Aujourd’hui, une autre « grande », gédie haïtienne, entre révolution et dictature, la mise en
Judith Magre, incarne cette étrange meurtrière qui a coupé scène est magnifiquement échevelée : les 37 acteurs et musi-
une amie en morceaux, égaré la tête, et dont on ne sait si elle ciens, d’une incroyable énergie, font de cette pièce une œuvre
est plus que diabolique ou simplement fêlée. Judith Magre est plus que jamais vivante.
éblouissante : à sa grâce aristocratique, elle ajoute dans ce L’Amante anglaise de Marguerite Duras, mise en scène de
rôle son humour et un soupçon de nostalgie. Ce grand mo- Thierry Harcourt, Le Lucernaire, 53, rue Notre-Dame-des-Champs,
ment de théâtre a lieu dans une de ces innombrables petites Paris 6e, du mardi au samedi à 19 heures, le dimanche à 15 heures,
scènes parisiennes qui font vivre, sans doute difficilement, jusqu’au 9 avril.
La Tragédie du roi Christophe d’Aimé Césaire, mise en scène
l’avant-garde du théâtre. de Christian Schiaretti, Les Gémeaux, 49, avenue Georges-
M. CAVALCA

Le directeur du TNP, Christian Schiaretti, lui, a repris à son Clemenceau, 92330 Sceaux, du mercredi au samedi à 20 heures,
compte le rêve d’Antoine Vitez, mort avant d’avoir pu le réa- le dimanche à 17 heures, jusqu’au 12 mars.

Le parti pris

Quand
du réalisme pur et
dur n’empêche pas
l’auteur de décrire
aussi la beauté d’une

Un cont e de fées
l’amour file
rencontre amoureuse
dans ce qu’elle a de
plus gracieux.

ncha nté
Françoise Dargent,

dése
Le Figaro

à l’anglaise Kerry Hudson


sait rendre la peur
etCette
l’enthousiasme,
comédie a
un charmelafou.
comme coexistence
On en
de la vulnérabilité
ressort ébranlé et ému et :
du courage.
eux c’est nous.
F. BY.,
Le Monde
Françoise des Livres
Dargent,
Le Figaro
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MAGAZINE
HOMMAGE

Annie Saumont ADIEU À


Reine de la nouvelle Ricardo Piglia, romancier, éditeur et essayiste
argentin, 75 ans. Il est l’auteur de nombreux romans

E
n quelques pages, Annie Saumont parvenait à tels que Respiration artificielle, qui a grandement
l’essentiel : une situation précise, un dialogue contribué à renouveler les formes narratives en
acéré, l’instant où tout dérape, une vie suspen- Argentine, Argent brûlé ou encore Cible nocturne. Il
due. Une reine de la nouvelle, disait-on d’elle pour sim- est également connu pour ses nouvelles telles que
plifier. Mais, derrière ce titre, elle cachait un travail Rencontre à Saint-Nazaire. Ricardo Piglia avait ob-
acharné, reprenant ses textes courts, les récrivant pour tenu de nombreuses récompenses dont le prix
parvenir à l’essence même d’une histoire ouverte, d’un Bartolomé-March de la critique en 2001 et le pres-
dialogue aigu, d’un rythme arraché à la vie. Les titres tigieux prix Ricardo-Gallegos en 2011. (6 janvier)
de ses recueils étaient déjà l’amorce d’une fiction :
Quelquefois dans les cérémonies, Le lait est un liquide Harry Mathews, écrivain et poète américain,
blanc, Je suis pas un camion, Les voilà quel bonheur… 86 ans. Auteur de Conversions et du Naufrage du
Quand on l’interrogeait, Annie Saumont confiait qu’elle stade Odradek, il fut, grâce à Georges Perec, le
était sûre, parfois, de tenir la matière d’un roman, mais, deuxième Américain, après Marcel Duchamp, à
au bout de trois ou quatre pages, tout était dit. rejoindre le groupe littéraire de l’Oulipo aux côtés
On glose souvent sur cet art de la nouvelle qui ne sé- d’écrivains comme Raymond Queneau ou Italo

PHILIPPE MATSAS/OPALE/LEEMAGE
duit pas le public français. Annie Saumont s’en moquait Calvino. Il fonde en 1961 la revue Locus Solus
bien. Elle écrivait, obtenait un prix Goncourt, racontait le monde en une avec trois poètes de l’école de New York.
poignée de phrases pour l’offrir à des lecteurs fidèles qui attendaient son Partageant sa vie entre les Etats-Unis et la France
nouveau livre en se frottant les mains. Elle s’est éteinte le 31 janvier dernier. il se définit justement comme un agent double lit-
Les éditions Julliard, qui ont publié une bonne partie de son œuvre, ont téraire et publiera en 2005 son livre le plus célè-
promis une anthologie pour le mois de mai prochain. Christine Ferniot bre, Ma vie dans la CIA. (25 janvier)

LE CENTRE NATIONAL DU LIVRE


STAND VOUS PROPOSE 25 RENCONTRES LORS DU
F68 SALON LIVRE PARIS
24-27 MARS 2017
TEMPS FORTS

RENCONTRES
PROFESSIONNELLES

RENCONTRES JEUNESSE

Choix de tables rondes (susceptibles de modification)

Programme complet sur WWW.CENTRENATIONALDULIVRE.FR


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MAGAZINE

Tzvetan Todorov Embarquez pour


Humaniste insoumis un magnifique
Quelques jours après la disparition de l’essayiste
paraît Le Triomphe de l’artiste, ouvrage posthume voyage
et lumineux sur l’engagement et la création.
émotionnel...
I
l y a plus d’un demi-siècle, en 1966,
un jeune exilé bulgare publiait en
France Théorie de la littérature,
une anthologie de textes russes
d’avant-garde qui soulignait le rôle de
la littérature face au totalitarisme.
Disparu le 7 février dernier, Tzvetan
Todorov est pourtant présent en
librairie avec Le Triomphe de l’artiste,
essai posthume qui lui permet d’élargir
le spectre de ses recherches : comment
les artistes russes ont-ils annoncé la
révolution d’Octobre? Comment ont-
ils ensuite obéi ou se sont-ils soustraits
au dogme du réalisme socialiste ? De
Maïakovski à Boulgakov, de Male-
vitch à Pasternak, le philosophe et historien des idées livre
ainsi un plaidoyer pour l’engagement et la résistance, dont
l’écho résonne aujourd’hui. Car Todorov, qui en soixante-
dix-sept ans d’existence avait bien connu les deux sys-
tèmes, devine dans ce livre une continuité rampante entre
le totalitarisme soviétique et des démocraties libérales à la
dérive, minées par « la tentation du bien » et la déshuma-
nisation. « Par bien des côtés, l’ultralibéralisme contempo-
rain ressemble plus au totalitarisme communiste qu’au
libéralisme classique », souffle-t-il dans son épilogue. « La
tyrannie des individus peut avoir des conséquences aussi
graves que celle de l’Etat. » Ultime avertissement d’un

272 pages - 19,50 €


humaniste insoumis, rétif à toute idéologie, convaincu de
l’accomplissement par la création. Julien Bisson
Le Triomphe de l’artiste par Tzvetan Todorov, 336 p., Flammarion, 20 €

LES PRIMÉS
l KÉTHÉVANE DAVRICHEWY, Prix des Deux-Magots pour L’Autre Joseph
(Sabine Wespieser Editeur) l ÉRIC LAMBÉ et PHILIPPE DE PIERPONT,
Fauve d’or d’Angoulême, Prix du meilleur album pour Paysage après la bataille Augustin, scientifique en mission dans l’Arctique,
(Actes Sud/Fremok) l MARTIN VEYRON, Fauve d’Angoulême, Prix spécial refuse de quitter sa base alors qu’une catastrophe
du jury pour Ce qu’il faut de terre à l’homme (Dargaud) l TÉBO, Fauve est annoncée. Sully, astronaute, tente
d’Angoulême, Prix jeunesse pour La Jeunesse de Mickey (Glénat) l BAP-
TISTE MORIZOT, Prix François-Sommer pour Les Diplomates : Cohabiter de regagner la Terre lorsqu’elle perd tout contact
avec les loups sur une autre carte du vivant (Wildproject) l THIERRY SMOL- avec Houston. Augustin capte son appel...
DEREN et ALEXANDRE CLÉRISSE, Prix de la BD Fnac pour L’Eté Diabolik
HANNAH ASSOULINE/OPALE/LEEMAGE

(Dargaud) l STÉPHANE AUDEGUY, Prix Version Femina pour Histoire du « L’intrigue, admirablement ficelée, révèle des lieux,
lion Personne (Seuil) l HISHAM MATAR, Prix du livre étranger JDD-France
Inter pour La Terre qui les sépare (Gallimard) l JEAN-MICHEL DARLOT et des amours insaisissables, et cette absolue nécessité
JOHAN PILET, Prix des collèges d’Angoulême pour Ninn, tome I : la Ligne des hommes à communiquer. »
noire (Kennes) l YANNICK GRANNEC, Prix littéraire du deuxième roman Publishers Weekly
pour Le Bal mécanique (Anne Carrière) l NATHACHA APPANAH, Prix lit-
téraire de la Ville de Caen pour Tropique de la violence (Gallimard).
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MAGAZINE
DE L’ÉCRIT À L’ÉCRAN
Par Baptiste Liger
DVD
MADEMOISELLE DE
PARK CHAN-WOOK (M6)
Wrong Elements de Jonathan Littell Après avoir
proposé des

I
ls s’appellent Geofrey, relectures du
Nighty, Mike et Lapisa. Comte de Monte-
Ils auraient pu avoir Cristo (Old boy) et
une jeunesse un tant soit de Thérèse Raquin
peu paisible, mais ils ont eu (Thirst), Park Chan-wook
la malchance de naître en s’est ici amusé à transposer,
Ouganda, au moment où entre la Corée et le Japon,
les autorités étaient en un roman de la Britannique
conflit avec l’Armée de ré- Sarah Waters, Du bout des
sistance du seigneur, menée doigts. Tout commence par
par l’illuminé sanguinaire l’arrivée d’une servante chez
Joseph Kony. Cette milice une belle et riche héritière
a kidnappé de nombreux nippone. Leur relation va
enfants formés pour deve- rapidement virer à la liaison
nir des soldats sans états érotique. Mais gare aux
d’âme. Ces adolescents ont manipulations… D’une
ainsi connu la barbarie, Geofrey, à Kitgum, Ouganda. grande élégance visuelle,
l’ont perpétrée aussi. Ils ont Mademoiselle surprend par
survécu, mais comment revenir à la vie après quent l’effroi, lorsque la violence passée sem- ses ruptures de ton, ses
une telle expérience ? Après le dignitaire ble relever de la banalité. En outre, Littell rebondissements et des
nazi Max Aue des Bienveillantes, l’écrivain fuit tout discours pontifiant sur le Bien et le scènes aussi perverses que
Jonathan Littell s’interroge à nouveau sur la Mal, décrivant un territoire en proie à la spi- vénéneuses. On conseillera
figure du bourreau dans Wrong Elements, ritualité. Et le format 4/3 pour éviter toute af- l’édition Blu-ray qui propose
passionnant documentaire où il laisse la pa- féterie esthétisante sur les paysages, pour une version plus longue
role à ces témoins actifs des massacres, sur les mieux capter l’expressivité des visages. de vingt-trois minutes.
lieux mêmes des exactions. Les mots provo- Glaçant. (En salles le 22 mars)

DERNIÈRES NOUVELLES
DU COSMOS
Fences de Denzel Washington DE JULIE BERTUCCELLI
(PYRAMIDE VIDÉO)

S
aluée à la fois un ancien joueur de base-ball devenu Retranscrire à
par le prix Puli- éboueur, résidant avec sa famille dans le l’écran les
tzer et le Tony Pittsburgh des années 1950. Cet homme al- méandres de la
Award en 1987, la coolique n’aime guère son épouse (Viola création, c’est le
pièce Fences d’August Davis) – qu’il trompe allègrement – et dé- challenge qu’a
Wilson – décédé en teste plus encore son fils, Cory (Jovan relevé Julie
2005 – est aujourd’hui Adepo). Lentement, les vérités seront révé- Bertuccelli en
portée à l’écran. Et pas lées et la tragédie rattrapera les personnages observant la poétesse
par n’importe qui, jusqu’à un final poignant. Si l’on peut regret- Hélène Nicolas dite
puisque c’est Denzel ter une mise en scène un peu sage « Babouillec ». Précision :
Washington qui a choisi de la transposer, en (vieillotte ?), Fences vaut par la qualité de sa cette jeune femme est autiste
s’offrant au passage le rôle principal. construction, la justesse des comédiens et la et compose ses mots grâce
L’acteur oscarisé de Training Day campe ici puissance de ses dialogues. (En salles) à des caractères plastifiés.
Au-delà du portrait de cette
écrivaine pas comme les
‘ ET AUSSI… Inspiré par Le Bloc de Jérôme Leroy – coscénariste du film –, Chez nous de Lucas Belvaux autres, le documentaire
peine hélas à convaincre, avec Emilie Dequenne en jeune candidate d’un parti d’extrême droite, dans le Dernières nouvelles du
nord de la France (en salles). On préférera les tribulations des pionnières de l’espace évoquées dans cosmos capte une pensée
Les Figures de l’ombre, basé sur l’ouvrage de Margot Lee Shetterly (8/3). Les nostalgiques de Trains- en mouvement. En
VEILLEUR DE NUIT/ZERO ONE FILM

potting seront ravis de retrouver les junkies écossais déjantés d’Irvine Welsh dans la suite, T2, toujours supplément des scènes
réalisée par Danny Boyle (1/3). Plus d’un demi-siècle après Jean-Pierre Melville, Nicolas Boukhrief porte coupées, un court-métrage
à l’écran Léon Morin, prêtre de Béatrix Beck, sous le titre La Confession, avec le couple antagoniste décrivant la collaboration
(mais glamour) Romain Duris-Marine Vacth (8/3). Enfin, après le film noir et le drame, le génial James entre Babouillec et une
Gray s’essaie – à sa manière – à la grande saga d’aventures en nous plongeant dans l’Amazonie de dessinatrice autiste, ainsi
Lost City of Z, tiré d’un best-seller de David Grann (15/3). qu’un livret. Etonnant.

18•LIRE MARS 2017


GER - EXEMPLAIRE NUMERIQUE
PRIX LITTÉRAIRE DOMITYS 2017
MAGAZINE
LIVRES AUDIO
Bienvenue
Le Testament par François Villon.
Lu par Arthur H, Thélème, 1 CD MP3
AUX CLUBS
En mai, les clubs de lecture chargés de décerner le prix littéraire
Il n’y a pas plus romanesque que
la vie trépidante et mystérieuse de
DOMITYS 2017 rendront leur verdict. Composés de résidents et
l’immense François Villon (1431- de lecteurs extérieurs, ils se sont mis au travail dès octobre. Mais
1463), l’étudiant parisien, licencié il est encore temps de les rejoindre pour participer aux débats
et maître ès arts, devenu un cam- autour de la sélection.
brioleur professionnel ayant connu
la prison et les condamnations à
mort. En trouvant pourtant le
temps, entre les heures de ripailles
et de rixes, de laisser une grande œuvre à la littérature française.
Des vers uniques qui, comme le disait si bien Kléber Haedens,
éblouissent à jamais avec « une sorte de pureté méditative, pleine

PHOTOS : GRÉGOIRE HURET


de souvenirs, d’amers et charmants regrets ». Arthur H prête
aujourd’hui sa voix rauque et profonde au fameux Testament du
poète qui avait déjà inspiré Georges Brassens et Alain Souchon.
Un chef-d’œuvre de la littérature médiévale composé, en 1461,
d’une vingtaine de poèmes. « Je suis pêcheur, je le sais bien », dit
d’entrée de jeu celui qui cite Aristote et Le Roman de la Rose. Le
musicien et chanteur colle parfaitement à la langue riche et rigou- Pour sa sixième édition, le prix littéraire DOMITYS fait preuve d’une
reuse de Villon. On aime l’entendre se demander : « Mais où sont réelle maturité. Pour choisir entre les cinq romans issus de la sélec-
les neiges d’antan? » dans l’une de ses plus belles ballades. Ou tion établie par la librairie Lamartine à Paris, 56 clubs de lecture -
affirmer : « Dame serez de mon cœur, sans débat, entièrement, contre 14 en 2012 - sont entièrement dédiés à la sélection du lauréat
jusque mort me consume. » En rendant un fier hommage à la qui obtiendra le prix 2017. Réunissant des résidents et des lecteurs
magie du « pauvre Villon » qui boit un dernier verre de vin avant extérieurs, ces clubs, parfois soutenus par des médiathèques,
de tirer sa révérence. Alexandre Fillon s’étoffent au fil des ans. À Royan, « le club est passé de deux à
une vingtaine de participants en trois ans » précise Marine Cour-
tois, son animatrice. Un partenariat avec Royan Accueil a permis
d’enrichir le club de lecteurs non-résidents. À Maizières-lès-Metz,
Titus n’aimait pas Bérénice par Nathalie Azoulai. on est passé de cinq à douze en trois ans aussi. Autant dire que
Lu par Elsa Lepoivre de la Comédie-Française, Ecoutez lire, les réunions donnent lieu à des débats passionnants et riches.
Gallimard, 2 CD MP3 Voire vifs !

Révélée en 2002 avec un récit, Mère agi- Retrouvez les cinq romans en lice, ainsi que l’interview vidéo
tée, Nathalie Azoulai a ensuite publié six de Marina Carrère d’Encausse, présidente du jury, et les
romans. Le dernier en date, Titus n’aimait commentaires de Stanislas Rigot (Librairie Lamartine) sur
pas Bérénice (P.O.L, 2005), lui a valu les ouvrages sélectionnés sur www.prixlitteraire-domitys.fr
d’être couronnée par le prix Médicis. Le
voici aujourd’hui magnifié par la grande RENCONTRER, PARTAGER, RÉFLÉCHIR
Elsa Lepoivre de la Comédie-Française, On rapporte qu’à la résidence du Mans, le club s’est divi-
que l’on a récemment admirée dans Les sé en deux clans lors de la confrontation des avis sur Le Fils,
Damnés où elle campe une épatante de Jo Nesbø. Confrontation évidemment constructive car
baronne Sophie von Essenbeck. Titus a les inconditionnels ont fini par convaincre les réfractaires
tant aimé Bérénice, mais il la quitte pourtant, préférant retourner de dépasser la page 50 ! D’où un retournement de situa-
auprès de Roma, son épouse légitime. Nous ne sommes pas tion inattendu. Même scénario à Maizières-lès-Metz avec
dans un lointain hier, mais aujourd’hui. La Bérénice contempo- les 700 pages de L’Improbabilité de l’Amour, d’Hannah
raine est heurtée de plein fouet. Il lui faut réapprendre à vivre. Rothschild. À Montluçon, le débat a opposé deux écoles quant
Se ressourcer en s’abreuvant de thé et des tragédies de Racine à l’interprétation de la fin des Délices de Tokyo, de Durian
dont elle s’entiche. Essayant même de comprendre comment Sukegawa. Si les travaux des clubs de lecture ont commencé
ce bourgeois de province a pu écrire des vers aussi poignants en octobre, ils restent ouverts à tout lecteur passionné désireux
sur l’amour des femmes. L’auteur de Phèdre et d’Andromaque d’échanger et de partager. À la joute intellectuelle générée par
lui sert de parfait consolateur, elle veut tout savoir sur lui. Sur ce des œuvres de qualité se greffe un lien social et amical qui fait
« Jean » dont elle relit la biographie, qu’elle suit pas à pas dans toute la richesse de ce prix vraiment atypique.
son travail. Qu’elle montre en rival de Corneille et de Molière,
puis entrant à l’Académie. Posée et précise, la voix d’Elsa Il est encore temps de faire partie du jury ! Soit en intégrant
Lepoivre souligne toute la subtilité d’un texte aussi surprenant un club de lecture de la résidence DOMITYS la plus proche
que riche. A.F. de chez vous. Soit en participant au vote final via la page
Facebook de DOMITYS.

PLUS DE 60 RÉSIDENCES EN FRANCE ET EN BELGIQUE, OUVERTES SUR


LE MONDE, LIEUX D’ÉCHANGE, DE VIE ET D’ANIMATION : DOMITYS.FR
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MAGAZINE
Tournier en Pléiade
Disparu il y a tout juste un an, Michel
Tournier fait son entrée dans la presti-
Le match
Arbitré par Thomas Billot

Exercices
gieuse « Bibliothèque de la Pléiade »,
conclusion d’un projet conçu de son Trois Minutes Calme et attentif
à méditer par comme une
vivant. Artisan déclaré de l’écriture, disci- Christophe grenouille : Ton
ple de Giono, « l’ermite de Choisel » André, 240 p., guide de sérénité

de sérénité
voyait dans la littérature le moyen pour le L’Iconoclaste, par Eline Snel,
romancier « d’irriguer, de rafraîchir, de 19,90 € 100 p., Les Arènes,
19,90 € En librairie
renouveler, voire de bouleverser, pour le 15 mars.
leur donner un nouveau visage, les
légendes et les héros qui forment la subs-
tance de l’âme de ses contemporains et de L’AUTEUR Psychiatre à l’hôpital Sainte- L’AUTEURE Thérapeute néerlandaise,
leurs descendants ». Outre ses plus grands Anne depuis 1992, Christophe André Eline Snel a fondé l’académie inter-
romans (Le Roi des Aulnes, Les Météores, s’est fait connaître du grand public par nationale pour l’enseignement de la
Vendredi ou la Vie sauvage…), des essais sur les troubles anxieux et pleine conscience. En 2012, elle
ce volume de près de deux mille dépressifs. Prix Psychologies-Fnac en publie Calme et attentif comme une
pages contient également un 2007 pour Imparfaits, libres et heureux grenouille (Les Arènes), ouvrage
essai, Le Vent Paraclet, récit (Odile Jacob), il connaît un grand suc- destiné aux enfants et à leurs parents,
autobiographique doublé d’une cès en 2016 avec Trois Amis en quête qui est vendu à 250 000 exemplaires
interrogation profonde sur la de sagesse (L’Iconoclaste/Allary), dans une trentaine de pays. Il est
création littéraire au travers de rédigé avec le moine Matthieu Ricard suivi, en 2015, de Respirez.
ses différentes œuvres. et le philosophe Alexandre Jollien.
Romans suivi de Le Vent Paraclet LE LIVRE Forte du succès de son pre-
par Michel Tournier, 1824 p., LE LIVRE Dans Trois Minutes à médi- mier ouvrage, Eline Snel le décline
« La Pléiade », Gallimard, 66 € ter, issu de ses chroniques sur France aujourd’hui avec un « guide de séré-
Culture, le « psy préféré des Fran- nité » adressé aux 5-8 ans. Dans ces
çais » réunit quarante exercices sim- cent pages d’activités, on trouvera
ples proposés aux néophytes de la des jeux, des coloriages, mais aussi
méditation afin d’atteindre la « pleine des contes initiatiques, des expé-
conscience ». Soit une citation, un riences sensorielles ou des travaux
petit texte thématique, une suite pratiques. Un CD avec des exercices
d’exercices physiques et quelques de yoga, enregistré par Sara Girau-
conseils à respecter. Sans oublier un deau, complète l’ensemble.
CD d’accompagnement.
L’OBJECTIF Avec son slogan « L’at-
L’OBJECTIF Pionnier de la « médita- tention, ça marche ! », l’auteure met
tion laïque », Christophe André déve- l’idée de méditation au service du
loppe des thématiques basiques : développement de la concentration,
bienveillance, gratitude, contempla- de l’imagination, de la curiosité et
tion, mais aussi bon usage des écrans, de la mémoire des plus petits.
marche et endormissement. « En Favorisant les activités entre parents
nous permettant de nous recentrer et enfants, l’ouvrage avance in fine le
sur l’essentiel, la méditation mérite secret de la félicité : « Le bonheur,
bien son appellation d’“entraînement c’est se rendre compte qu’on est heu-
de l’esprit” », assure l’auteur. reux au moment où on est heureux ! »

LE CONSEIL « En matière de vie de LE CONSEIL « Faut-il toujours croire


l’esprit, la liberté, c’est d’utiliser ce que disent nos pensées ? Non…
toutes ses capacités. Pas seulement certaines ne sont pas vraies ; ce sont
la merveilleuse faculté de notre comme des petites histoires qui se
esprit à faire des projets ou à songer racontent dans ta tête et qui t’empê-
au passé, mais aussi la capacité à chent de vivre simplement et claire-
habiter et à pleinement savourer le ment ce que tu es en train de vivre.
présent, et tous les instants uniques Mais tu n’es pas obligé de les suivre,
qu’il nous offre. » c’est toi le chef de tes pensées ! »
C. HÉLIE/GALLIMARD

LE VERDICT Adeptes de méthodes semblables, les deux livres


convaincront sans mal leurs publics. Mention spéciale pour les illustrations
de MARC BOUTAVANT dans le Guide de sérénité !

20•LIRE MARS 2017


GER - EXEMPLAIRE NUMERIQUE

MAGAZINE

L’observatoire veilleuse tarentelle qui


sent bon l’Italie du nord

gastronomique Lasagnette
au sud. Puis vient la pré-
au beurre paration des bouillons, et
d’algues en route pour un petit

P
et homard. tour d’épices, d’herbes
arce qu’il est un peu blagueur, Michel Guérard aromatiques et autres
commence son abécédaire par le mot « addition » condiments. Surgit le moment de vérité quand il convient de
– trop salée –, mais le tempère avec ses définitions choisir entre la lasagnette au beurre d’algues et homard et les
de l’amour et de l’appétit. Depuis les années 1970, linguine à l’ail, citron, piment et poutargue. Certaines recettes
ce chef joue les provocateurs souriants, rappelant somptueuses blufferont les gourmands sans donner de sueurs
que la cuisine est une science et une sorcellerie, mais surtout froides au cuisinier ou à la cuisinière. De là à parler de jeu
une affaire de cœur. Dans Mots et mets, il ne nous assomme pas d’enfant… il y a une distance à respecter.
avec un excès de phrases. Il passe rapidement à des recettes Du naturel, du vrai avec L’Homme et le Bois, signé Lars
personnelles et quelques plats taquins, évoquant les arêtes de Mytting, qui révèle les secrets de la méthode scandinave pour
poissons en salade et la crème de cassis dans la daube. Rien de fendre, stocker et sécher le bois. Avec cette bible écrite par un
mieux que la simplicité quand le chef étoilé décrit sa salade de Norvégien pur jus, c’est l’autosuffisance garantie, la nature à
pommes de terre œcuménique qui bombe le torse en début de portée de vie quand les projets les plus fous deviennent réa-
L.-L. GRANDADAM/ÉDITIONS DE LA MARTINIÈRE

repas. Michel Guérard raconte un peu sa vie et beaucoup ses listes. En lisant ce bel ouvrage, tout est possible : le coin du
passions. Il a surtout le bon goût de déculpabiliser tous les feu, la pomme de terre sous la cendre, le barbecue des familles
gourmands avec son « gâteau au chocolat sans farine et sans et le rêve absolu les pieds devant la cheminée, en levant son
reproche ». Et rien que pour ça, on voudrait l’embrasser. verre d’akvavit. Skål! Christine Ferniot
On a beau nous expliquer que les pâtes ne sont qu’une HHH Mots et mets par Michel Guérard, 144 p., Seuil, 17 €
banale association d’eau et de farine, le doute s’installe le soir HH Pâtes autrement par William Ledeuil, 224 p., Editions de
à l’heure du repas. Avec Pâtes autrement, le chef William La Martinière, 35 €
Ledeuil est prêt à nous tenir la main pour faire la part des HH L’Homme et le Bois par Lars Mytting, traduit du norvégien
choses entre rigatoni, fusilli, bucatini, linguine et toute une mer- par Alexis Fouillet, 240 p., Gaïa, 24 €

Après Les derniers jours de Stefan Zweig


Photo © Louis Monier / Gamma-Rapho via Getty Images ; Portrait de Laurent Seksik : Astrid di Crollalanza © Flammarion

et Le cas Eduard Einstein

“ DES PORTRAITS
SUPERBES.
C’EST LE
CHARME SEKSIK
QUI OPERE.
“ Également en poche
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MAGAZINE
RADIO/TÉLÉ

La Grande Librairie
(France 5, jeudi à 20 h 45 et
dimanche à 23  h  25) par
François Busnel.
23 février : Thierry Frémaux,
Sélection officielle (Grasset).
2 mars : Bernard Pivot, La
mémoire n’en fait qu’à sa tête
(Albin Michel). 9 mars : Philippe Djian, Marlène
(Gallimard). Philippe Claudel, Inhumaines france5.fr
(Stock). 16 mars : Laurent Gaudé, De sang et
de lumière (Actes Sud).

TÉLÉ l DANS QUELLE ETA-GÈRE (France 2,


du lundi au vendredi à 9 h 5) par Monique
Atlan. 27 février : Néhémy Pierre-Dahomey, Rapatriés (Seuil).
28 février : Gilles Leroy, Dans les westerns (Mercure de
France). 1er mars : Hervé Le Corre, Prendre les loups pour
des chiens (Rivages). 2 mars : Philippe Ségur, Extermination
des cloportes (Buchet Chastel). l AU FIL DES MOTS (TF1,
lundi à 2 heures) par Christophe Ono-dit-Biot. 27 février :
Jean-Louis Debré, Dictionnaire amoureux de la République
(Plon). 6 mars : Dominique Bona, Colette et les Siennes
(Grasset). Franz-Olivier Giesbert, Belle d’amour (Gallimard)
et Le Théâtre des incapables (Albin Michel). Raphaël
Haroche, Retourner à la mer (Gallimard). l UN LIVRE, UN
JOUR (France 3, du lundi au vendredi à 16 h 5) par Olivier
Barrot. 27 février : Donal Ryan, Une année dans la vie de
Johnsey Cunliffe (Albin Michel). 28 février : Arthur Dreyfus,
Sans Véronique (Gallimard). 1er mars : Christian Oster, La
Vie automatique (Editions de l’Olivier). 2 mars : Guillaume
Le Touze, La Mort du taxidermiste (Actes Sud). l UN LIVRE
TOUJOURS (France 3, samedi à 16 h 50) par Olivier Barrot.
25 février : Armistead Maupin, Chroniques de San Francisco
(10/18). 4 mars : Robert Musil, L’Homme sans qualités
(Points/Seuil). l 21 cm (Canal+, lundi à 23 heures) par
Augustin Trapenard. 27 février : Edouard Louis.

RADIO l LA COMPAGNIE DES AUTEURS


(France Culture, du lundi au jeudi
à 15 heures) par Matthieu Garrigou-Lagrange. Du 27 février
au 2 mars : Michel Tournier. Du 6 au 9 mars : les sœurs
Brontë. Du 13  au 16  mars  : Jean Giono. Du 20  au
23 mars : Tennessee Williams. l LE MASQUE ET LA
PLUME (France Inter, dimanche à 20 heures) par Jérôme
Garcin. 12 mars : Philippe Claudel, Inhumaines (Stock).
Olivier Rolin, Baïkal-Amour (Paulsen). Anne Wiazemsky, Un
saint homme (Gallimard). Hervé Le Corre, Prendre les loups
pour des chiens (Rivages). Laurent Chalumeau, VIP (Grasset).
l LES NOUVEAUX CHEMINS DE LA CONNAISSANCE,
(France Culture, du lundi au jeudi à 10 heures) par Adèle
Van Reeth. l LE TEMPS DES ÉCRIVAINS (France Culture,
samedi à 17 heures) par Christophe Ono-dit-Biot. l LES
LIVRES ONT LA PAROLE (RTL, dimanche à 7 h 40) par
Bernard Lehut. l LAISSEZ-VOUS TENTER (RTL, tous les
jours à 9 heures) par Yves Calvi.

www.grandest.fr
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MAGAZINE
QU’AVEZ-VOUS LU ?
D e c e s r om a ns
qu i m ar que nt
l a mé m oi r e.

Jean-Paul Rouve

D
« epuis ma découverte des aventures du Petit
Nicolas, j’ai toujours aimé lire, aussi bien des
romans que des bandes dessinées. Mais mon
premier vrai choc a certainement été L’Appel de la forêt
de Jack London – qui est tout sauf un livre pour enfants,
quand on y songe… J’ai vraiment compris ce qu’était la
littérature grâce aux ouvrages que l’on me forçait à
décortiquer, au collège et au lycée. Cela peut sembler
étrange, mais je crois que j’ai tout aimé, y compris les
histoires qui ne me passionnaient pas de prime abord
– je garde ainsi un souvenir quasi intact d’Au bonheur
des dames de Zola, du Père Goriot de Balzac et du
Nœud de vipères de Mauriac. Il y a une exception :
Salammbô de Flaubert – j’étais sans doute trop jeune…
Par la suite, D’un château l’autre de Céline et L’Attrape-
cœurs de Salinger ont été de véritables révélations. J’ai
également dévoré plein de titres de Philippe Djian, dont
le style et l’univers m’ont orienté naturellement vers la
littérature américaine contemporaine. Aujourd’hui,
deux de mes meilleurs amis sont écrivains : David
Foenkinos [dont Jean-Paul Rouve a porté à l’écran Les
Souvenirs] et Yann Moix. Charlotte et Naissance – qui
ont tous deux reçu le Renaudot – sont quand même des
livres importants ! J’apprécie sincèrement leurs œuvres,
même s’il m’est difficile d’être objectif [rires] ! Très sou-
vent, ils me conseillent des romans, même si finalement
je ne suis pas toujours d’accord avec eux. En ce moment,
je suis en pleine lecture du document du journaliste
Philippe Pujol – lauréat du prix Albert-Londres –, Mon
cousin le fasciste, consacré à l’ancien dignitaire du Front
national – et exclu du parti –, Yvan Benedetti. C’est édi-
fiant et passionnant. Mais je vous en dirai plus quand
SÉBASTIEN BOZON/AFP

j’aurai fini… »

Propos recueillis par Baptiste Liger,


au festival international du film fantastique de Gérardmer
la
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Par les livres et par les champs


CHRONIQUEDE
SYLVAIN
TESSON

LE RÊVE
LE PLUS LONG DE L’HISTOIRE

C
ertains écrivains s’occupent à veiller sur les figures qu’il se laissait enjôler, il ne se doutait pas que des chefs
de proue. Jean-Pierre Perrin ravive la mémoire de guerre comme Djallal ud-Din Haqqani préparaient le
d’Alexandre le Grand. Dans son essai poétique, « djihad global ». Dans ces frontières afghano-pakistanaises
Le Djihad contre le rêve d’Alexandre, le reporter dont Perrin brosse un tableau magnifique, la figure « de
de guerre médite sur le fantasme somptueux du l’homme nouveau destinée à revivifier l’Oumma » était en
Macédonien. Alexandre voulait fusionner l’Orient et train de s’élaborer. « Comment imaginer que l’insurrection
l’Occident. Et le prince emmena son armée vers le Levant afghane [allait] servir de matrice à une vaste entreprise
pour donner corps à sa vision. En Afghanistan, il faillit réus- militaro-religieuse qui s’étendra au monde entier ? » La
sir, rappelle Perrin. A un moment, le génie grec et la beauté grande opération de propagation planétaire du fondamen-
bouddhique se rencontrèrent. « Le Macédonien sait que la talisme musulman prenait pourtant corps là-bas, dans les
guerre ne se résume pas à la faire. Aussi apporte-t-il avec confins pachtouns « dont les pointes sont Peshawar, le
lui une culture, notamment pour comprendre l’autre, fut-il Waziristan et Djadji »…
l’ennemi. » Et dans le sable d’or des vallées afghanes se dres-
sèrent alors les statues des bouddhas de Bâmiyân aux traits UN VOILE SUR LA PENSÉE
apolliniens, deux « guetteurs mélancoliques ». C’était un Au moment où les résistants anticommunistes fourbissaient
rêve « pacifique », un « imaginaire généreux ». Lecteurs, leurs armes pour la restauration du califat mondial, une im-
souvenez-vous ! Les bouddhas furent dynamités par les ta- posture intellectuelle se développait en Europe. Sous l’im-
libans en 2001. Le rêve était mort. Pourtant, cette féconda- pulsion des Frères musulmans et avec la complicité d’une in-
tion indo-grecque « aurait pu donner un autre destin à telligentsia en mal de nobles causes, une cinquième colonne
l’Afghanistan », mélancolise Perrin. morale diffusait le concept d’« islamophobie ».
Dans un essai limpide et aiguisé – Un racisme Le Djihad contre
le rêve d’Alexandre
LE LABORATOIRE imaginaire – Pascal Bruckner démonte la mé- par Jean-Pierre
DU MAL canique de ce verrouillage de la pensée. Perrin, 304 p., Seuil,
A partir des années 1980 Jean- La technique consistait à transformer une 19,50 €
Pierre Perrin vadrouilla opiniâtre- « religion en race » et à faire croire qu’une cri- Un racisme
imaginaire :
ment en Afghanistan pour deux tique théorique (comparable à la critique du Islamophobie et
raisons : le journalisme et le roman- socialisme, par exemple) exprimerait une culpabilité par
tisme. Pour le journalisme, c’était « haine de l’autre ». Rien de moins ! Point Pascal Bruckner,
idéal : les Soviétiques avaient en- culminant de l’« imposture », l’islamophobie 19 272 p., Grasset,

vahi le pays, les hélicos traquaient se prétendait comparable à l’antisémitisme !
le moudjahid (ils manquèrent Le résultat de la manœuvre consterne Bruckner : l’islamo-
même – ce qui eût été dommage phobie est l’« arme de destruction massive du débat intel-
pour nous – de tuer l’auteur d’une lectuel ». La tactique cache des objectifs : empêcher toute
rafale). Pour le romantisme, le pays réforme de l’islam, étouffer tout débat sur lui, surfer sur le
convenait. Perrin y ressentait « grand marché de l’affliction », donner à tous les « idiots
« l’impression d’une cristallisation utiles » du gauchisme impuissant l’occasion d’excuser la vio-
intérieure ». Il observait la guérilla lence de prétendus « opprimés », exploiter la « haine de soi »
et retrouvait ce qu’Alexandre avait d’un Occident « toujours coupable ».
ILLUSTRATION : S. HUMBERT-BASSET – PHOTO : T. GOISQUE

connu : la dérobade, l’esquive et Bruckner avec sa limpidité et son courage coutumiers dis-
les retournements d’alliance dans sipe le brouillard de cette guerre psychologique : « La France
le vide steppique. Depuis deux est détestée par les intégristes non parce qu’elle opprime les
mille quatre cents ans, sous les musulmans, mais parce qu’elle les libère. »
assauts grecs, mongols, anglais,
russes, américains, c’était la même Redonnons la parole à Perrin : « L’anéantissement des
histoire : un tourbillon de « conqué- bouddhas de Bâmiyân, conclut-il dans son récit, apparaît […]
rants fantômes, de régiments dans l’ordre tragique des choses. » Nous autres, Européens,
errants, de bataillons disparus, de fugitifs aussi… » qui assistons au retour du tragique dans notre histoire, ne
Perrin comme tous ses confrères était fasciné par l’ascé- sommes pas obligés de finir en poussière comme les deux
tisme des moudjahidin. Le journaliste l’avoue : pendant statues. D’abord ne pas trembler, ensuite rester debout.

24•LIRE MARS 2017


GER - EXEMPLAIRE NUMERIQUE

AGENDA
ENNEMIS
‘ n DU 21 FÉVRIER AU 22 AVRIL
C’est l’adaptation d’un roman de Jean-Paul Dubois, Le Cas
Sneijder, que nous propose le théâtre de l’Atelier : victime UN JOUR,
d’un terrible accident d’ascenseur, Paul Sneijder (Pierre
Arditi) ne voit plus la vie de la même manière et décide de
tout changer. Pourquoi ne pas se faire promeneur de chiens
ENNEMIS
et quitter cette société matérialiste ? L’incompréhension
poussant ses proches à l’interner, Paul devient alors Le Cas TOUJOURS.
Sneijder. www.theatre-atelier.com

n DU 22 FÉVRIER AU 5 MARS
Témoin de cette bibliothèque géante qu’est le métro, Audrey
Siourd a décidé de photographier celles qu’elle appelle ses
« liseuses », des femmes de tous âges et de toutes origines
qui, entourées par le vacarme et l’agitation, interrompent leur
voyage quotidien en se plongeant dans un livre. « Liseuses de
bonne aventure », exposition à voir et à entendre à la galerie
La Ville A des Arts, souligne le contraste entre le recueillement
de ces « liseuses » et le bruit incessant de leur environnement.
De quoi questionner notre rapport à la lecture. villadesarts.paris

n DU 2 AU 5 MARS
La 5e édition du festival Atlantide, les Mots du monde, a pour
ambition cette année de participer à la circulation de paroles
et d’idées ! Durant quatre jours, Nantes accueillera plus de
cinquante auteurs, parmi lesquels Abdelaziz Baraka Sakin,
Emma-Jane Kirby, Eduardo Mendoza ou encore Eric Vuillard.
Lors de rencontres, ils se questionneront sur le pouvoir de la
littérature face aux régimes totalitaires ou encore sur la diffé-
rence entre fiction et mensonge. www.atlantide-festival.org

n DU 4 AU 19 MARS
Ce 19e Printemps des poètes, dont les parrains seront
Abderrahmane Sissako et Soro Solo, explorera le continent
largement et injustement méconnu de la poésie africaine fran-
cophone. Si certaines voix ont trouvé l’écho qu’elles méritent,
d’autres restent ignorées. Cet événement sera l’occasion de
mettre en avant les œuvres de Léopold Sédar Senghor et de
Tchicaya U Tam’si, mais aussi celles de beaucoup d’autres,
permettant ainsi au public de partir à la découverte d’un
monde de poésie inexploré. www.printempsdespoetes.com

n DU 7 AU 18 MARS
Cette année la 3e édition des Editeuriales donne carte
blanche à la maison Flammarion. Durant douze jours, la ville
de Poitiers accueillera auteurs, libraires, éditeurs et lecteurs
à la médiathèque François Mitterrand. L’occasion de réunir
toute la chaîne du livre, mais aussi d’en savoir plus sur le Si Orwell avait
travail des éditeurs parfois mal connu. www.bm-poitiers.fr
rencontré Almodóvar,
n DU 10 AU 12 MARS cela aurait donné quelque chose
La Fête du livre de Bron, qui se consacre aux littératures dans ce goût-là.
contemporaines, invite chaque année plus de 70 auteurs fran-
çais ou étrangers. Cette 31e édition se posera une double Le Point
question : qu’est-ce qu’une parole d’écrivain et que vient cher-
cher le public dans cette parole? Afin d’y répondre, des lec-
tures, des regards croisés et des tables rondes inscriront ces
deux problématiques au cœur du débat. Ont ainsi été conviés :
Laura Alcoba, Magyd Cherfi, Marcus Malte, Daniel Arsand ou
encore Shumona Sinha. www.fetedulivredebron.coma
EMMANUEL
GER - EXEMPLAIRE NUMERIQUE

MAGAZINE
DONGALA PALMARÈS
11/ Patrick BOUCHERON

C ette vision d’une histoire de France à


dimension mondiale à travers 140 dates
expliquées et argumentées par presque autant
d’historiens a été tirée à 6 000 exemplaires
puis réimprimée trois fois. 40 000 exemplaires
ont été vendus à ce jour. L’Histoire mondiale
de la France a fait l’objet d’articles dans
L’Express, Télérama ou Libération. La présence
de Patrick Boucheron à la matinale de France
Inter a considérablement dopé les ventes.

21/ Audrey CARLAN

D ouze livres écrits comme une série télé et


égrenés tous les mois : ce « sexy roman »
s’est rapidement fait une place parmi les vingt
meilleures ventes du New York Times et envahit
la France depuis sa sortie en janvier. Avec un
tirage à 200 000 unités et de nombreux articles
dans Elle, Biba ou encore Cosmopolitan, la
vague Calendar Girl déferle dans les librairies.
Audrey Carlan utilise aussi Facebook Live pour
rester en contact avec ses fans.

22/ Michel LEJOYEUX

L e professeur Michel Lejoyeux, auteur du


best-seller Tout déprimé est un bien portant
qui s’ignore, nous livre, cette fois, un programme
précis pour faire le plein d’énergie toute l’année.
Les 4 Saisons de la bonne humeur a été tiré à
14000 exemplaires et réimprimé une dizaine de
© AKG images

fois. L’auteur fut l’invité de C à vous, de C à


dire?! et du Magazine de la santé. Enfin, les
articles dans la presse (Figaro, Psychologies…)
ont contribué à tirer les ventes vers le haut.

“Un roman historique absolument 28/ Olivier de KERSAUSON


passionnant ! Un tour de force,
un livre capital.”
L e succès populaire d’Olivier de Kersauson
n’est plus à démontrer. En effet Promenades
en bord de mer et étonnements heureux a été
tiré à 70000 exemplaires puis réimprimé quatre
François Busnel, La Grande Librairie, France 5 fois. Cet éloge de la contemplation et du temps
présent a su trouver un écho auprès des
lecteurs. Les ventes ont augmenté durant les
“Un roman édifiant et passionnant. Bravo !” fêtes de fin d’année et à la présence médiatique
de l’auteur dans On n’est pas couché, au JT de
Bernard Lehut, RTL 20 heures et dans l’émission Vivement dimanche.

“Un texte lyrique, intense, une sorte 6/ Delphine de VIGAN


de contre-histoire mulâtre de l’Europe.
On applaudira longtemps.” L es nombreux prix que l’auteure a reçus, dont
le Renaudot, ont eu une incidence positive
sur le premier tirage et ont élargi son lectorat :
Hubert Artus, Lire 250000 copies ont été imprimées pour la
version poche de D’après une histoire vraie.
Delphine de Vigan a été l’invitée de Laissez-vous
“Un roman historique intense.” tenter sur RTL, et son livre a fait l’objet d’articles
dans Elle, Le Parisien, Cosmopolitan…
Frédérique Briard, Marianne Sa présence au Salon du livre et sa tournée avec
la Grande Sophie pourraient relancer les ventes.
ÉGALEMENT DISPONIBLE EN LIVRE NUMÉRIQUE

ACTES SUD
GER - EXEMPLAIRE NUMERIQUE

LES MEILLEURES VENTES


Réalisé par du 26 décembre 2016 au 22 janvier 2017 à partir des résultats de
JAUME CABRÉ
JAUME
400 points de vente, librairies et grandes surfaces spécialisées. F : fiction. NF : non fiction.
Rang Auteur Titre Editeur
Classement
précédent /
Nb. de mois

F 1 Elena Ferrante L’Amie prodigieuse (t. III) Gallimard Entrée


Celle qui fuit et celle qui reste

CABRÉ
F 2 Daniel Pennac Le Cas Malaussène (t. I) Ils m’ont menti Gallimard Entrée
F 3 Leïla Slimani Chanson douce Gallimard 1/5
NF 4 Jean-Luc Mélenchon L’Avenir en commun Seuil 23/2
F 5 Gaël Faye Petit Pays Grasset 2/5
F 6 Raphaëlle Giordano Ta deuxième vie commence quand Eyrolles 8/11

VOYAGE
tu comprends que tu n’en as qu’une
NF 7 Michel Onfray Décadence Flammarion Entrée
NF 8 François Cheng De l’âme Albin Michel 7/2

D’HIVER
NF 9 Sylvain Tesson Sur les chemins noirs Gallimard 5/3
F 10 Tanguy Viel Article 353 du Code pénal Minuit Entrée
NF 11 Sous la direction Histoire mondiale de la France Seuil Entrée
de Patrick Boucheron
F 12 Grégoire Delacourt Danser au bord de l’abîme JC Lattès Entrée
NF 13 Giulia Enders Le Charme discret de l’intestin Actes Sud 24/17 nouvelles traduites du catalan
NF 14 Emmanuel Macron Révolution XO 4/2 par Edmond Raillard
NF 15 Yuval Noah Harari Sapiens : Une brève histoire de l’humanité Albin Michel –/7
NF 16 Jean d’Ormesson Guide des égarés Gallimard/ 6/3
Héloïse d’Ormesson
F 17 Adélaïde Le Dernier des nôtres Grasset 10/5

JAUME
de Clermont-Tonnerre
F 18 Philippe Besson Arrête avec tes mensonges Julliard Entrée

CABRÉ
NF 19 Céline Alvarez Les Lois naturelles de l’enfant Les Arènes 16/5
F 20 Didier Decoin Le Bureau des jardins et des étangs Stock Entrée
F 21 Audrey Carlan Calendar Girl : Janvier Hugo Entrée

VOYAGE
NF 22 Michel Lejoyeux Les 4 Saisons de la bonne humeur JC Lattès Entrée
F 23 Laurent Gounelle Et tu trouveras le trésor qui dort en toi Kero 13/3

D’HIVER
NF 24 Idriss Aberkane Libérez votre cerveau! Robert Laffont 18/3
F 25 Lisa Gardner Le Saut de l’ange Albin Michel Entrée
© Fedor Karlovich Burkhardt

F 26 Bernard Werber Demain les chats Albin Michel 11/3


NF 27 Christophe André Trois Minutes à méditer L’Iconoclaste Entrée NOUVELLES TRADUITES DU CATALAN
NF 28 Olivier de Kersauson Promenades en bord de mer Cherche midi Entrée PAR EDMOND RAILLARD
et étonnements heureux
NF 29 Gérard Davet “Un président ne devrait pas dire ça…” Stock 3/3
et Fabrice Lhomme
NF 30 Mickaël Launay Le Grand Roman des maths Flammarion 26/2 ACTES SUD
NF 31 Elisabeth Badinter Le Pouvoir au féminin : Flammarion 15/2
Marie-Thérèse d’Autriche 1717-1780
F 32 Guillaume Musso La Fille de Brooklyn XO –/6
NF 33 Christophe André Méditer jour après jour L’Iconoclaste 40/2
F 34 Olivier Bourdeaut En attendant Bojangles Finitude –/9
F 35 Paulo Coelho L’Espionne Flammarion Entrée
Quatorze nouvelles indépendantes et
F
F
36 Jim Fergus
37 Harlan Coben
La Vengeance des mères
Intimidation
Cherche midi
Belfond
29/3
21/3
pourtant intimement liées par Jaume
F
F
38 Gilles Legardinier
39 Négar Djavadi
Le Premier Miracle
Désorientale
Flammarion
Liana Levi
20/3
–/3
Cabré, où l’on retrouve sa manière de
F 40 Andreï Makine L’Archipel d’une autre vie Seuil 39/5 fouiller les manifestations du mal, de
l’amour, du destin, et de ses mauvais
LES MEILLEURES VENTES DE POCHES
Rang Auteur Titre Editeur Class. préc./
Classement
précédent /
Nb.
Nb.de mois
de mois
tours.
F 1 Elena Ferrante L’Amie prodigieuse (t. II) Le Nouveau Nom Folio Entrée
F
F
2
3
Elena Ferrante
Paula Hawkins
L’Amie prodigieuse
La Fille du train
Folio
Pocket
5/10
1/4
PAR L’AUTEUR DE CONFITEOR
F 4 Michel Houellebecq Soumission J’ai lu Entrée
F 5 Aurélie Valognes Mémé dans les orties Le Livre de poche 6/5
F
F
6
7
Delphine de Vigan
Gilles Legardinier
D’après une histoire vraie
Quelqu’un pour qui trembler
Le Livre de poche
Pocket
Entrée
Entrée
PRIX
F 8 Arnaldur Indridason Opération Napoléon Points 3/3 DE LA RENTRÉE LITTÉRAIRE D’HIVER
F 9 Laurent Gounelle Le Jour où j’ai appris à vivre Pocket –/7
NF 10 Miguel Ruiz Les Quatre Accords toltèques : Jouvence Entrée
CATÉGORIE LITTÉRATURE HISPANIQUE
la Voie de la liberté personnelle
ÉGALEMENT DISPONIBLE EN LIVRE NUMÉRIQUE

ACTES SUD
GER - EXEMPLAIRE NUMERIQUE

MAGAZINE
L’UNIVERS
D’UN ÉCRIVAIN

Dans la noirceur
de Barcelone
Víctor del Arbol
D’un roman à l’autre, l’auteur catalan s’échappe souvent d’Espagne pour parcourir
la Sibérie, l’Argentine ou l’Algérie. C’est pourtant dans sa ville natale que cet ancien
policier revient toujours. Le berceau de son enfance, le cœur de son inspiration.

F
évrier affiche un petit air où se cachent des maisons aux portes de un crème et un donut. Víctor habite ce
printanier du côté de la place fer forgé, de belles façades aux balcons pâté de maisons depuis seulement deux
Francesc Macià, au nord de fleuris. Rendez-vous est pris au café ans. Il était auparavant dans une grande
Barcelone, bien au-dessus Horoscopo. Un bar qui ne paye pas de villa à la campagne avec de vastes biblio-
des Ramblas, du vacarme de mine avec quelques tables sur le trottoir. thèques. A présent, par manque de
la circulation et du pépiement des C’est là que, chaque matin, le romancier place, ses livres sont dans des cartons,
oiseaux. Derrière les grands bâtiments Víctor del Arbol s’installe en terrasse en attendant de repartir à nouveau pour
modernes et les immeubles de bureaux pour écrire et fumer. Il y a visiblement se rapprocher de la mer. Depuis sa nais-
rutilants, on devine toute une vie de ses habitudes car le patron le laisse tran- sance, en 1968, ce Barcelonais n’a par-
quartier dans les ruelles plus ombragées quille des heures durant, attablé devant couru qu’une poignée de kilomètres

28•LIRE MARS 2017


GER - EXEMPLAIRE NUMERIQUE

Ci-contre : une
statuette de
don Quichotte
calant des
dictionnaires.
Ci-dessous : Víctor
del Arbol écrivant
au stylo-plume
dans l’un de ses
nombreux carnets.
A droite: le coin
bureau de
l’appartement où
se trouvent rangés
dans un tiroir les
fameux carnets.

entre l’appartement familial situé dans de « mama » avec une admiration qui Quant aux pères, ils n’ont pas souvent
les quartiers chauds de la cité et les ave- devrait inquiéter toutes ses amoureuses. le beau rôle ou bien, comme dans Toutes
nues bourgeoises d’aujourd’hui. « Un Cette mère de six enfants fut longtemps les vagues de l’océan, ne parviennent
kilomètre huit », précise-t-il, tandis que femme de ménage et apprit seule, et tar- guère à comprendre leurs enfants. Ce
les souvenirs d’une vie glissent d’une rue divement, à lire et à se cultiver. De son livre est d’ailleurs dédié : « A mon père
à l’autre, d’un monde à l’autre. père, le fils aîné parle moins volontiers. et à nos murs de silence. »
S’il écrit depuis l’enfance, Víctor n’a Militaire, boxeur et ombrageux, peut- Quand il écrit ses premiers livres (La
commencé à publier qu’en 2006. Il pré- on résumer. Le ton montait facilement Tristesse du samouraï, La Maison des
férait ne rien montrer, plus par goût du entre les deux hommes. Au point que chagrins), Víctor del Arbol est encore
secret que par crainte d’être jugé. Víctor a demandé à entrer au séminaire policier en exercice. Un hasard plutôt
Aujourd’hui encore, il garde soigneuse- dès que possible pour vivre en internat. qu’un choix. Car, à l’époque, le jeune
ment cachés les poèmes qu’il rédige A présent, ils se téléphonent parfois, homme sorti de l’internat et étudiant en
entre deux romans. Ces textes-là, mais ne se voient guère. histoire à l’université de Barcelone est
explique-t-il, sont beaucoup trop per- On ne peut s’empêcher de chercher plutôt du genre rebelle. Il rencontre un
sonnels pour être lus par quelqu’un. Son des ponts entre la vie personnelle et les officier de police qui lui propose un
premier roman, Le Poids des morts (non romans noirs de Víctor del Arbol, stage, puis le voilà engagé, pour vingt
traduit en français) fut envoyé à son insu comme le premier traduit en français, ans. Il fera tout : la circulation, le garde
par une amie qui reste sa première lec- La Tristesse du samouraï (Actes Sud, du corps pour président et officiels, la
trice. « Le manuscrit a gagné un prix et 2012). Un livre puzzle où le passé et le paperasse dans les bureaux, mais, sur-
j’ai été publié. » Avec ses airs de beau présent se croisent, où les femmes sont tout, la rue, la nuit. Il apprécie les
gosse du sud – cheveux noirs, teint hâlé, soit des victimes de la barbarie, soit des maraudes dans les voitures banalisées,
dents ultra-blanches, sourire facile –, on pasionarias que rien n’arrête. Telle l’avo- et par-dessus tout il garde le souvenir des
n’est pas étonné que les femmes aient cate Maria qui ne lâchera jamais les cou- nuits de permanence, chevauchant sa
joué un rôle dans sa vie comme dans sa pables de crimes d’état. Au cœur de moto avec son équipe. Il restera quelques
carrière. Sa mère d’abord, une Anda- cette fiction rongée par la guerre civile années à la brigade des mineurs puis à
louse enceinte de lui à 14 ans. « On a et le franquisme, les enfants n’ont pas celle des femmes battues. De quoi
appris la vie ensemble. Imaginez, quand d’autre choix que de mourir en silence engranger des faits divers, réfléchir sur
j’avais 15 ans, elle en avait 30. » Il parle ou de se transformer en bourreau. la violence du monde. Quand il décide lll

LIRE MARS 2017•29


GER - EXEMPLAIRE NUMERIQUE

MAGAZINE

l’expérience et la maladie. Confir-


mation dans l’appartement, au der-
nier étage d’un immeuble discret.
La décoration est visiblement l’œu-
vre de sa fiancée, Eva, éditrice d’es-
sais et de romans policiers. Seuls
quelques objets signalent une pré-
sence masculine : un placard où les
vestes de Víctor sont soigneusement
rangées (il en possède une belle col-
lection !) et le coin bureau (avec le
tiroir aux cahiers). Par-ci, par-là, on
remarque la statuette du célèbre prix
Nadal (le Goncourt espagnol obtenu
en 2016 pour La Veille de presque
tout), une poupée Matriochka en
référence à l’organisation maffieuse
qui sévit dans Toutes les vagues de
l’océan, une incontournable statuette
du Quichotte, une photo de Frida
Kahlo, une reproduction d’Edward
Hopper, des dictionnaires. Quelques
En haut : une reproduction du tableau Morning Sun d’Edward CD révèlent des goûts musicaux
Hopper et des poupées russes. Au milieu : le prix Nadal décerné classiques. « J’écoute volontiers
à l’auteur en 2016 pour La Veille de presque tout. En bas : Miles Davis, mais j’écris plutôt avec
l’un des carnets rempli de notes manuscrites et entièrement
consacré à l’un des personnages de son dernier roman. de la musique religieuse, des chants
Ci-dessus : Víctor del Arbol et sa moto Lola, une Guzzi V7. grégoriens. »
En fait, la vérité est ailleurs. Au
lll de quitter la police, del Arbol n’est d’abord un nom, puis un passé, un phy- coin de la rue, peut-être, quand il nous
pas encore devenu un écrivain au succès sique, un destin et surtout une voix. arrête devant sa moto Guzzi V7. Elle
international, mais ses premières traduc- Quand les pages sont noircies, la narra- s’appelle Lola, et c’est avec elle qu’il file
tions se profilent. Et surtout, il a peur du tion peut commencer sur l’ordinateur. au bout de la ville. L’après-midi, sou-
cynisme, craint de trop s’habituer à ces Au lecteur qui suggère une construction vent, Víctor del Arbol part seul, vers la
morts qu’il croise et finit par ne plus voir. très élaborée, l’écrivain répond qu’il n’a mer. C’est là qu’il aimerait avoir une
« Ce que j’ai le plus ressenti dans mon pas vraiment de plan, tout juste une idée maison. Il l’envisage si l’adaptation de
métier, dit-il, c’est l’affrontement entre de titre, un poème en exergue, une Toutes les vagues de l’océan au cinéma
la loi et la justice. » Il rompt avec ce passé musique qui lui donnera le rythme. « Je se concrétise. Mais tout cela est secon-
en décidant d’être seul devant ses pages crois que lorsque j’ai fini de construire daire, car il peut écrire partout, il lui suf-
blanches qu’il remplit d’une petite écri- mes personnages, toute l’histoire est fit d’un papier et d’un stylo, et cette
ture régulière. « La solitude, je ne la claire dans ma tête, et je n’ai plus qu’à liberté le rassure. Soudain, les dernières
crains jamais, je la cherche », dit-il en taper sur les touches du clavier comme pages de La Veille de presque tout
souriant largement. si on me dictait les mots. Je me pose des reviennent en mémoire, à propos du
Víctor del Arbol possède une belle questions, et mes héros me répondent. » policier, prénommé Germinal : « La vie
collection de cahiers qu’il range dans ses En quittant le café Horoscopo pour suit son cours. Plus rien ne retient Ibarra
tiroirs, mais qu’il est plutôt fier de mon- gagner son appartement, on a déjà com- dans le passé, ni les liens du sang ni l’or-
trer. Chaque couverture cartonnée est pris que, sous des dehors affables et gueil, encore moins les vanités vaincues.
volontairement différente. Ainsi, pour chaleureux, Víctor del Arbol n’attache Personne n’attend rien de lui, si ce n’est
La Veille de presque tout, son dernier d’importance qu’à l’écriture de ses livres. qu’il disparaisse sans faire de bruit. »
roman paru ces jours-ci, a-t-il un bloc- A peine son dernier roman est-il publié Christine Ferniot
notes pour l’inspecteur Germinal Ibarra qu’il pense au suivant. Tandis qu’il Photos : H. Mediavilla/Polaris pour Lire
qui n’en finira jamais avec le passé, un entame une tour-
HHHH La Veille de presque
autre pour Eva Mahler, la femme dou- née en France tout (La víspera de casi todo)
ble qui voudrait oublier ses blessures, – avant les Etats- par Víctor del Arbol,
un autre encore pour Daniel, jeune Unis – pour La traduit de l’espagnol par
homme torturé, ou Mauricio qui attend Veille de presque Claude Bleton, 320 p., Actes
Sud/Actes noirs, 22,50 €
le châtiment de ses crimes. Ensuite, tous tout, il remplit ses
se croiseront dans ce roman choral sur carnets d’une nou- HHH Toutes les vagues de
l’océan (Un millón de gotas)
les racines du mal et de la folie. velle histoire avec, par Víctor del Arbol, traduit de
Del Arbol travaille comme un artisan pour héros, un l’espagnol par Claude Bleton,
qui peaufine ses caractères, leur donne homme usé par 688 p., Babel noir, 9,90 €

30•LIRE MARS 2017


la
GER - EXEMPLAIRE NUMERIQUE

Les livres de poche


CHRONIQUEDE
FABRICE
GAIGNAULT

LE VIEIL HOMME ET LA MORT

C
’était une cathédrale. Un minute les changements d’états d’âme
barbu que rien n’effrayait, de son condamné, au fur et à mesure que
pas même l’immensité de les aiguilles de l’horloge fatidique se rap-
l’Univers qu’il narguait de sa prochent du couperet. Espoir, désespoir,
stature démesurée. Ce colos- abattement, révolte, hébétude, indiffé-
se touchait à tout avec une égale maî- rence… l’homme est là dans ses trem-
trise : poésies, romans, pièces de théâtre, blements contradictoires face au néant
pamphlets, articles, dessins… Ce sur- effrayant. « Dans la position désespérée
homme ? « Victor Hugo, hélas », pour où je suis, on croit par moments qu’on
reprendre le fameux mot de Gide. briserait une chaîne avec un cheveu », La mort d’un homme… naturelle, celle
Hélas, car c’était aussi un Himalaya fait-il dire à son condamné. Nous le sui- de Victor Hugo, puisque c’est d’elle qu’il
d’immodestie. Ne s’était-il pas comparé vons avec une terreur fascinée, pour re- s’agit. Victime à son tour « du couperet
à un flambeau éclairant le néant dans le- prendre l’expression de Roger Borderie, auquel aucun d’entre nous n’échappera »,
quel nous pataugeons aveuglés par notre au plus près de ses palpitations mentales, comme se console le condamné… Judith
médiocrité ? Victor Hugo fut aussi, on de ses sanglots, de ses paroles intérieures Perrignon s’est attachée dans un petit livre
le sait, un infatigable défenseur des op- qui s’agitent dans une grande confusion. formidable à nous décrire la fin du grand
primés, et un avocat obstiné de causes Nous sommes le condamné, et c’est là homme le 22 mai 1885 et les « festivités »
alors perdues. Peu nombreux étaient que Victor Hugo est si grand, dans cette crêpées de noir qui s’ensuivirent jusqu’aux
ceux de ses contemporains qui se révol- écriture qui nous absorbe entièrement. adieux au Panthéon de l’immortel. Entre
taient contre la peine de mort. Hugo ne Rédigé trois ans plus tard, Claude le bal des importants, les amis soudain dé-
lâcha jamais sur le sujet de l’abolition Gueux est inspiré d’un vrai fait divers. clarés, les pleurs du petit peuple, les in-
de la peine capitale. Peine perdue… Si Le Dernier Jour d’un condamné s’at- trigues des proches, Judith Perrignon té-
Toutes classes confondues, c’était alors tachait à décrire le mécanisme de la mise moigne d’un monde disparu, celui de
l’unanimité ou presque contre lui. Le à mort, Claude Gueux en montrait les Paris, ville de lumière et d’ombre dont le
peuple se repaissait des exécutions capi- raisons. La misère, la faim, le vol, la pri- premier des poètes avait si bien éclairé le
tales en place publique comme d’un son, l’inexorable enchaînement jusqu’au ballet des heureux et des damnés.
spectacle à sensations fortes. Le poète meurtre… Il y a au détour du texte une
des Châtiments, qui avait assisté malgré phrase énorme qui vaut cent plaidoiries : HHH Le Dernier Jour d’un condamné
lui à une exécution en passant devant par « Cette tête de l’homme du peuple, par Victor Hugo, édition de Roger Borderie,
208 p., Folio classique, 3 €
hasard, choisit de raconter en 1829 le cultivez-la, défrichez-la, arrosez-la, HHH Claude Gueux par Victor Hugo, édition
dernier jour d’un condamné à mort. fécondez-la, éclairez-la, moralisez-la, d’Arnaud Laster, 144 p., Folio classique, 2,50 €
Hugo parvient avec une maîtrise hallu- utilisez-la ; vous n’aurez pas besoin de HH Victor Hugo vient de mourir
cinante à nous faire ressentir minute par la couper. » par Judith Perrignon, 168 p., Pocket, 5,95 €

SUR LA TABLE DES NOUVEAUTÉS


Emerence décide de tout, n’obéit qu’à elle-
Magda SZABÓ même, prête main-forte quand elle le sou-
Trente ans après sa parution haite. Surtout, elle ne laisse jamais quiconque
en Hongrie, La Porte franchir le seuil de sa demeure – avant, un
reste un classique atemporel. jour, d’ouvrir à la narratrice la porte de ses
secrets… Lucide et déchirant, ce drame psy-

Q
ue ceux qui n’ont encore jamais lu chologique offre une inoubliable histoire
La Porte se jettent sur ce livre, toutes d’amitié entre deux
affaires cessantes! Car Magda Szabó, femmes que tout oppose,
dont on fête cette année le centenaire, a su avec la Hongrie commu-
MAGDA SZABÓ’S ASSIGN, GEZA TASI

porter au sommet les lettres hongroises avec niste pour singulier décor.
ce roman amer et déroutant. Paru en 2003 chez Viviane Hamy Une petite merveille, à lire et à offrir, en at-
– et prix Femina étranger cette année-là –, épuisé et enfin tendant la parution d’un roman inédit à l’au-
réédité, La Porte évoque l’histoire étrange d’un couple d’écri- tomne, chez Viviane Hamy. Julien Bisson
vains sans enfants et de leur femme de ménage, Emerence, HHHH La Porte (Az ajtó) par Magda Szabó,
une âme grise aussi infatigable qu’énigmatique, cœur simple traduit du hongrois par Chantal Philippe, 352 p.,
et farouche dont le quartier a fini par s’enticher. Revêche, Le Livre de Poche, 7,90 €

LIRE MARS 2017•31


GER - EXEMPLAIRE NUMERIQUE
EN
GER - EXEMPLAIRE NUMERIQUE

COUVERTURE

LES
MYSTÈRES
DE PARIS
On connaît la phrase de Jules Renard: « Ajoutez deux
lettres à Paris: c’est le paradis. » Ces lettres, elles
sont l’apanage des écrivains, qui ont su, au fil des
siècles, trouver les mots justes pour magnifier la ville,
pour tresser sa légende. Car si Paris a inspiré les
écrivains, l’inverse est aussi vrai: c’est à la lecture
des grands romans et des beaux récits que Paris,
soudain, s’offre à nous, sous un jour nouveau, secret,
mystérieux. C’est en mettant nos pas dans ceux
des romanciers qu’il nous est permis d’apprécier la
mythologie de cette ville unique. C’est en arpentant
ses rues qui ont connu Hemingway, Proust et
Modiano, mais aussi Malaussène, Maigret et Monte-
Cristo, qu’on peut en savourer le caractère aventurier.
Dans le remarquable L’Invention de Paris, Eric Hazan
invite ainsi le lecteur à flâner dans les rues d’une cité
hantée par son histoire, habitée par ses souvenirs,
enchantée par ses auteurs. Il ose même y plaider
une cause salutaire: rebaptiser les rues de
Paris d’après des héros romanesques, en lieu et
place des « noms honteux du second Empire ».
Habiter rue Emma-Bovary, boulevard de Rubempré
ou avenue Charles-Swann? Avouez que ça ne
manquerait pas de cachet…
Julien Bisson

SOMMAIRE
Sur les traces des grands romans .................................... p. 34
ARNAUD BERTRANDE/PHOTONONSTOP

Paris, ville muse ....................................................................... p. 38


Paris, côté noir ......................................................................... p. 40
Paris imaginaire ........................................................................ p. 42
Demain, le grand Paris des écrivains? ............................ p. 44
Les écrivains du bac : Jacques Prévert ........................... p. 46
LIRE MARS 2017•33
GER - EXEMPLAIRE NUMERIQUE
LES
MYSTÈRES
DE PARIS

SUR LES TRACES DES


GRANDS ROMANS
Se promener dans Paris, c’est mettre ses pas dans ceux des écrivains et de leurs personnages :
d’un quartier à l’autre, on découvre une ville « habitée » par ses héros, enchantée par ses artistes.
Petite balade au fil des hauts lieux parisiens et de leur apport à la littérature de la ville.

CHÂTELET/CITÉ
Cœur battant de la capitale, la petite place du Châtelet est située à quelques encablures
de son « ventre », ces Halles déjà évoquées par Emile Zola dans son fameux roman,
ou par Robert Giraud plus récemment. C’est presque à leurs pieds que mourut
Gavroche, sur la barricade de la « rue de la Chanvrerie ». A l’opposé se tient l’âme
de la ville, la cathédrale Notre-Dame-de-Paris, immortalisée par Victor Hugo évidemment,
mais aussi présente chez Fargue ou Gautier. Si la Nadja de Breton aime à déambuler
place Dauphine sur l’île de la Cité, l’Aurélien d’Aragon a, lui, ses quartiers au 45, quai
de Bourbon sur l’île Saint-Louis. Cette même île où Théophile Gautier visitait le mystérieux L’Institut de France
club des hachichins et où il rencontra Baudelaire. La rue de la Vieille-Lanterne, en revanche,
a disparu depuis le XIXe siècle pour laisser place au Théâtre de la Ville : on y avait retrouvé
Gérard de Nerval pendu à une grille, dans la nuit du 25 au 26 janvier 1855.

SAINT-GERMAIN-
DES-PRÉS MONTPARNASSE
Pour découvrir le quartier historique de Connu pour sa vie nocturne et
l’édition, il faut prendre pour guide le Manuel ses grands cafés (La Coupole,
de Saint-Germain-des-Prés de Boris Vian, Le Select, La Rotonde…), Mont-
avant de plonger dans ses ruelles, riches parnasse est l’un des QG de l’in-
en cafés, en librairies et – désormais – en telligentsia littéraire parisienne. Dans
boutiques de luxe. Plutôt que de chasser l’entre-deux-guerres, le journaliste amé- La maison
les fantômes du Flore et des Deux Magots, ricain Jake Barnes, héros du Soleil se lève de Balzac
mieux vaut parcourir les souvenirs d’enfance aussi (Ernest Hemingway) vient s’y brûler
de Sartre dans Les Mots, ou savourer la les ailes dans la fête et l’alcool, à l’instar
Tentative d’épuisement d’un lieu parisien de Henry Miller dans Tropique du Cancer,
de Georges Perec, chronique minutieuse rédigé villa Seurat où il habitait avec Anaïs
de trois jours de la place Saint-Sulpice. De Nin. Quant à Simone de Beauvoir, elle
là, il sera toujours possible de visiter la petite raconte le Montparnasse beaucoup plus
rue Servandoni par exemple, où vécurent calme et bourgeois de ses jeunes années.
Roland Barthes et William Faulkner, mais C’est ici que la philosophe est née, ici
aussi le d’Artagnan des Trois Mousquetaires qu’elle a grandi et fera bientôt la connais-
et le Marius des Misérables! De l’autre côté sance de Sartre (Mémoires d’une jeune
du jardin du Luxembourg, au 24, rue fille rangée)… En poussant vers le sud, on Le Café de Flore
Tournefort, se situait la pension Vauquer, pourra surprendre le domicile d’Adèle
où séjournaient selon Balzac le père Goriot, Blanc-Sec, l’héroïne de Jacques Tardi, au
« PARIS EST LA GRANDE
D. MCSPADDEN – B. LIEUSONG

Vautrin et Rastignac. Quant à Jérôme et 43, rue Bézout, avant de filer vers la Cité
Sylvie, le couple de consommateurs des universitaire chère à Patrick Modiano. SALLE DE LECTURE
Choses de Perec, ils résident 7, rue de
Quatrefages, non loin de la célèbre librairie D’UNE BIBLIOTHÈQUE
Shakespeare and Company, évoquée par QUE TRAVERSE LA SEINE »
Hemingway dans Paris est une fête. Walter Benjamin
34•LIRE MARS 2017
EN
GER - EXEMPLAIRE NUMERIQUE

COUVERTURE

Le restaurant Drouant

Le cimetière du Père-Lachaise

La maison de Victor Hugo

EMILE
APPLICATION LITTÉRAIRE
Lancée à l’automne dernier, Emile est
une application qui vous aide à décou-
vrir le Paris littéraire : en vous localisant
dans la ville, elle vous permet de lire
ou d’écouter un extrait de roman dont
l’action se situe à proximité. Si l’appli-
cation souffre encore aujourd’hui d’un
nombre trop restreint de références,
elle ne demande qu’à s’étoffer et à
ROBOPPY – O. BRUCHEZ

devenir une compagne indispensable


de vos prochaines balades littéraires…
Le marché du livre ancien
La Closerie des Lilas

LIRE MARS 2017•35


GER - EXEMPLAIRE NUMERIQUE
LES
MYSTÈRES
DE PARIS

CHAMPS-ELYSÉES
La plus belle avenue du monde a été célé-
brée dans de nombreux romans, de La
Dame aux camélias d’Alexandre Dumas fils
à La Chamade de Françoise Sagan. C’est
au numéro 30 de l’avenue que Dumas (père
cette fois) loge son comte de Monte-Cristo.
Mais cette atmosphère de fête, de luxe et
de mondanités cache un Paris plus obscur,
que montre Patrick Modiano dans La Place
de l’Etoile, celui du siège de la Gestapo
française, rue Lauriston, ou du bureau de
son père, rue Lord-Byron. Maurice Leblanc
avait installé, lui, son « gentleman cambrio-
leur » d’Arsène Lupin au 8, rue Crevaux,
non loin de la place Victor-Hugo. Quant à
Marcel Proust, il décrit dans la Recherche
ce quartier où ses personnages se retrou-
vent chez Mme Verdurin, rue Montalivet. Dans
A l’ombre des jeunes filles en fleur, il évoque
même le « chalet de nécessité » du rond-
point des Champs-Elysées, tenu par une
dame pipi au titre de « marquise »!

GRANDS
BOULEVARDS
Quartier de commerces et de bureaux, les
Grands Boulevards forment l’écrin de nom-
Dans le 18e arrondissement de Paris,
breux romans du XIXe siècle, qui en souli- place Marcel-Aymé, une statue
gnent les rêves de fortune. George Duroy, de Jean Marais représentant Dutilleul,
le Bel-Ami de Maupassant, se fait ainsi un le héros du Passe-muraille.
nom à La Vie française, journal sis boulevard
Poissonnière, avant de passer ses nuits aux
Folies Bergères. Denise, l’héroïne d’Au bon- « QUICONQUE
heur des dames de Zola, travaille dans un REGARDE AU MONTMARTRE
grand magasin place Gaillon, d’où elle FOND DE PARIS
observe la naissance de la société de A LE VERTIGE. Perché sur les hauteurs de la ville, four-
consommation. Quant à Frédéric Moreau, millant de petites ruelles et d’escaliers, le
le héros de L’Education sentimentale de RIEN DE PLUS quartier de la butte Montmartre abrite un
Flaubert, c’est au 24 bis, rue de Choiseul FANTASQUE, Paris à la fois sombre, miséreux et très
qu’il vient observer Mme Arnoux, non loin de RIEN DE PLUS pittoresque. C’est dans ce décor ambiva-
l’Opéra et de son fameux fantôme. Le quar- TRAGIQUE, lent, sorte de carte postale un peu trouble,
tier est aussi celui des passages parisiens, qu’habite et sévit Dutilleul, le voleur du
admirablement décrits par Aragon dans Le
RIEN DE PLUS Passe-muraille de Marcel Aymé. A deux
Paysan de Paris ou par Walter Benjamin SUPERBE » pas de chez lui, au 22 de la rue des
dans Paris, capitale du XIXe siècle. Victor Hugo Saules, se trouve aussi le mythique cabaret
du Lapin Agile, lieu de rencontre des héros
du Quai des brumes de Mac Orlan, adapté
en 1938 par Marcel Carné et Jacques
AUTEUIL/PASSY Prévert (voir p. 46). Le cabaret existe
encore aujourd’hui! Gervaise et Coupeau,
Territoire bourgeois de l’Ouest parisien, Berton, résidait Balzac (sous le faux nom de les héros de L’Assommoir, souffrent eux
XAVIER RICHER/PHOTONONSTOP

Auteuil fut avec son voisin Passy un lieu de « M. de Breugnol »), dans une demeure de dans le quartier de la Goutte-d’Or. Enfin,
résidence apprécié des écrivains, célébré campagne munie d’une trappe pour échap- au 39 bis, boulevard Ornano (autrefois,
notamment par Léon-Paul Fargue dans Le per à ses créanciers – l’endroit est depuis 41) résidait Dora Bruder, la jeune déportée
Piéton de Paris. Dans Un amour de Swann, devenu un musée. Quant au 122, boulevard évoquée par Modiano – une promenade
Odette y habite rue La Pérouse, comme son Murat, il abrita quasi simultanément Malraux, Dora-Bruder a été inaugurée en son hon-
modèle Laure Hayman. Un peu plus loin, rue Pagnol et Nabokov ! neur en juin 2015.

36•LIRE MARS 2017


EN
GER - EXEMPLAIRE NUMERIQUE

COUVERTURE
BASTILLE NOS CHOIX EN LIBRAIRIE
La place de la Bastille forme l’épicentre
du Sud-Est parisien, trait d’union entre le
chic Marais et le vibrionnant faubourg Saint- PROMENADES LITTÉRAIRES
Antoine. Si la forteresse qui l’occupait est DANS PARIS
évidemment présente dans 14 Juillet d’Eric
Il n’y a pas catalogue plus riche sur la capitale que
Vuillard, le quartier a aussi accueilli la noce
celui proposé par Parigramme : en l’espace de vingt
de Marius et Cosette, dans l’église Saint-
ans, l’éditeur a défriché les innombrables réalités
Paul-Saint-Louis, sise 99, rue Saint-
de la vie parisienne, de l’art de vivre au patrimoine,
Antoine. Victor Hugo connaissait bien le
des adresses branchées aux recoins les plus privés.
quartier : il a longtemps vécu au numéro 6
Il est donc logique que la littérature y soit bien
de la place des Vosges, qui accueille
représentée, en témoigne la parution ce mois d’une sélection de
aujourd’hui son musée. D’autres écrivains
Promenades littéraires dans Paris : soit une grosse douzaine de balades
se sont donné rendez-vous sur cette place
à pied, à la découverte des « adresses habitées par les mots » – maisons
historique : Bossuet, Tocqueville, Colette
d’écrivains, demeures de personnages célèbres, cafés incontournables…
ou Simenon y ont séjourné.
Une déambulation comme autant d’occasions de multiplier les anecdotes
littéraires et historiques. Saviez-vous, par exemple, qu’au 5, rue de
BELLEVILLE Tournon, près du jardin du Luxembourg, vécurent successivement trois
poètes, Charles Baudelaire, Charles Cros et Jacques Prévert ? Ou
qu’Au Rêve, le café favori de Modiano lors de sa jeunesse à Montmartre,
Quartier emblématique de l’Est parisien,
fut aussi celui où Jacques Brel griffonna Ne me quitte pas ?
populaire et cosmopolite, Belleville forme
Promenades littéraires dans Paris par Gilles Schlesser (Parigramme)
le repaire de la tribu Malaussène, au 78,
rue de la Folie-Régnault – Daniel Pennac
y vécut lorsqu’il était étudiant. Non loin de LE PARIS DES ÉCRIVAINS
là, rue Bisson, habitent Madame Rosa et Raconter la vie littéraire de la capitale par le biais
Momo, héros de La Vie devant soi de de ses plus grands auteurs : tel est le pari de cette
Romain Gary. Quant à M. Hire, héros de collection lancée il y a quatre ans par les éditions
Simenon, on le trouve au 67 de la rue Saint- Alexandrines. Après Le Paris des écrivains, premier
Maur, au fond d’une cour. Le commissaire volume de Jean Le Nouvel rassemblant une pléiade
Maigret lui-même n’habite pas loin, au 132, de romanciers pour guides, la maison a choisi de
boulevard Richard-Lenoir… C’est aussi dans décliner son approche avec de séduisants petits livres
ce quartier qu’erre Vernon Subutex, l’ancien présentant le Paris singulier de Dumas, Hugo, Balzac,
disquaire imaginé par Virginie Despentes. Duras, Modiano, Proust ou Molière. A découvrir cet hiver, Le Paris
De l’autre côté du cimetière du Père- de Céline, signé David Alliot, propose ainsi un parcours biographique et
Lachaise, où dorment tant d’écrivains, se littéraire, du passage Choiseul à Clichy, de Montmartre à Meudon.
situe, non loin de la rue Stendhal, la petite Le Paris de Céline par David Alliot (Editions Alexandrines)
rue Lucien-Leuwen, l’une des rares de Paris
à porter le nom d’un personnage de roman!
PARIS AU FIL DE L’EAU
Qui sait qu’à Paris la Seine compte un affluent? La
Bièvre, puisque tel est son nom, entre dans la capitale à
PARIS SOUTERRAIN la Poterne des Peupliers, en contrebas de la Porte
d’Italie. Puis, traversant les 13e et 5e arrondissements,
Le métro parisien est peut-être le plus littéraire elle se jette dans le fleuve à la hauteur de la gare
au monde. Céline, dans Voyage au bout de d’Austerlitz. Longtemps, on a pu la voir serpenter au
la nuit, évoque cette « caisse en fer » qui flan de la Butte-aux-Cailles, fournir l’hiver, à la
avale tout et tous, tandis que Julio Cortazar Glacière, ses pains de glace, offrir son eau aux tanneurs
en célèbre l’étrangeté dans Les Armes des Gobelins et irriguer les champs maraîchers de la rue Mouffetard. Et
secrètes. Et s’il ne faut pas se laisser tromper puis, épuisée de servir ainsi aux industries de la ville, devenue cloaque, elle
par Zazie dans le métro de Queneau – la fut recouverte en 1912 et disparut à nos yeux. Avant de connaître ce funeste
jeune fille ne le visitera jamais –, le livre entre- destin, la Bièvre avait toutefois enchanté artistes et écrivains. C’est en
tient le fantasme d’un Paris souterrain. Kafka, retrouvant sa présence chez Rabelais, Restif de La Bretonne, Rousseau,
dans son journal, résumait ainsi les choses : Alfred de Musset, Balzac, les Goncourt et quelques autres encore,
« Le métro fournit à l’étranger la meilleure qu’Adrien Gombeaud nous invite à cheminer sur son cours. Que vous soyez
occasion d’imaginer qu’il a compris, rapide- natif de la Butte-aux-Cailles, ou simplement amoureux de balades
ment et correctement, l’essence de Paris. » buissonnières, vous goûterez l’évocation sensible de cette modeste rivière
« célébrée par ses écrivains et ravagée par ses riverains ».
Julien Bisson et Estelle Lenartowicz Un été sur la Bièvre par Adrien Gombeaud (Warm)

LIRE MARS 2017•37


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LES
MYSTÈRES
DE PARIS

PARIS
VILLE MUSE
boulevard Richard-Lenoir de Maigret,
la pluie sur le quai des Orfèvres, le Paris
des bourgeois et des prolos, des humiliés
et des nantis, Simenon a bâti une cathé-
drale empathique où l’auteur se fait le
catalyseur d’un monde vibrant de vie et
Pourquoi la ville a tant inspiré les écrivains? de douleur. La littérature semblait tra-
Eléments de réponse avec Nicolas d’Estienne verser Simenon comme la musique tra-
d’Orves, auteur de plusieurs ouvrages sur la capitale. versait Mozart. En quelques jours, la
partition est là, intouchable. Et sa ville
de Paris – grande sœur de la Liège de
son enfance – est d’une absolue justesse.
Qui sont à vos yeux les plus grands écrivains
de Paris? Quel est pour vous le meilleur livre écrit
> Nicolas d’Estienne d’Orves. La litté- sur Paris ?
rature parisienne est presque aussi > Voilà une question à laquelle je peine
ancienne que la ville elle-même. Le pre- toujours à répondre. Par « livre » entend-
mier à faire mention du site est bien évi- on roman, guide, Mémoires, pamphlet ?
demment Jules César, dans sa Guerre La littérature parisienne est trop vaste
des Gaules. Le premier à en chanter la pour y dresser un podium. Outre les
douceur, la poésie, reste cependant l’em- auteurs que j’ai cités plus haut, il faudrait
pereur Julien (le fameux « Apostat ») plonger chez Queneau, Hazan, Hillairet,
qui aimait se retirer à Lutèce comme on l’admirable Mercier, Restif, Rochegude
passe un dimanche à la campagne. et même Edgar Pierre Jacobs… Il est tou-
Depuis lors, Paris a peu à peu fait son tefois un Paris de papier qui me parle
trou dans le monde des mots. C’est tou- plus que tout autre, qui me fait instanta-
tefois à partir du XIXe siècle que la ville nément rêver et me plonge dans un ail-
devient un personnage à part entière, leurs. C’est celui qu’a représenté Louis
une entité en soi. La cité et son peuple Bretez à la demande du prévôt des mar-
se confondent à dater des grands romans chands Turgot, en 1739. Ce qu’on appelle
populaires de la monarchie de Juillet : (abusivement) le plan de Turgot offre
Sue, Dumas, Hugo, Balzac, puis plus tard une vue à la fois parfaite et fantasmée du
Zola n’ont jamais écrit sur autre chose Paris prérévolutionnaire. On y découvre,
que sur ce vaste corps passionnant et avec une précision d’orfèvre, l’enchevê-
malade qu’est Paris. Mais les auteurs qui trement des rues issues de la cité médié-
parlent à mon cœur sont moins les vale, immeuble après immeuble, et on
grandes plumes du XIXe que les prome- d’Haussmann car, malgré tout, la ville a peut y poser le calque du Paris haussman-
neurs plus buissonniers du siècle suivant : bien peu changé depuis les années 1860. nien, constatant que 60 % de cette ville
le Paris poétique de Léon-Paul Fargue, Mais plutôt que Balzac ou Zola, je choi- a disparu en un peu plus d’un siècle. C’est
Jean Follain ou Henri Calet. Le Paris sirais Eugène Sue et surtout Alexandre passionnant, d’une tristesse vibrante, et
magique de Marcel Aymé. Le Paris mau- Dumas. Avec Monte-Cristo, nous avons cela me rappelle cette phrase de Morand :
dit de Jacques Yonnet, Jean-Paul Clébert un fascinant tableau d’un Paris terrible- « Il y a quelque chose d’encore plus beau
ou Claude Seignolle. Et bien sûr le Paris ment balzacien ! que Paris : la nostalgie de Paris. »
rêvé d’André Hardellet, qui est le dernier
témoin d’une cité à la foudroyante dis- Que pensez-vous de la manière de parler Jamais, dites-vous, la littérature parisienne
parition de laquelle il a assisté durant de Paris du Belge Simenon ou de l’Améri- n’a été plus abondante qu’aujourd’hui.
les années de Gaulle et Pompidou. cain Hemingway ? Comment expliquez-vous cela ?
> Hemingway ne m’a jamais vraiment > Je crois que les Parisiens se rendent
Etes-vous plus friand du Paris de Balzac touché. Trop de poses, trop de soûleries. peu à peu compte qu’ils habitent un chef-
ou de celui de Zola ? Il a certes dû connaître l’âge d’or d’œuvre en péril. Pendant longtemps, ils
> Le Paris de Balzac est un monde d’une certaine frénésie parisienne (les considéraient Paris comme un acquis,
englouti ; celui de Zola, nous y marchons années 1920) mais son Paris est une fête mais on a réveillé leur regard. Ils ne pre-
encore. Si l’univers prodigieux du Ventre m’a toujours semblé un peu frelaté (aux naient surtout pas le temps de regarder
de Paris n’existe (hélas…) plus, les modi- rodomontades bornées de Hemingway, leur ville. Or, en quinze ans, les choses
fications urbanistiques décrites dans La je préfère les blessures de Fitzgerald). ont en effet changé. Peut-être est-ce
Curée sont toujours là. Nous vivons En revanche, le Paris de Simenon ne d’abord dû au fait que les travailleurs
B. KLEIN

encore dans le Paris de Napoléon III et cesse de me fasciner. En décrivant le français ont eu plus de temps libre

38•LIRE MARS 2017


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Plan de Turgot (détail), 1734-1739,


levé et dessiné par Louis Bretez.

depuis ces quinze dernières années (les « PARIS SERA TOUJOURS PARIS,
fameuses RTT). Il y a également l’action QUE VEUX-TU QU’IL FASSE D’AUTRE ? »
de la mairie de Paris qui, avec des bon-
heurs divers, une forme de terrorisme Frédéric Dard
idéologique et beaucoup de flonflons
politiques, s’escrime à éradiquer les voi- passion pour Paris, Lorànt Deutsch a tout ce que cette ville a dû traverser pour
tures de la ville pour la rendre aux pié- réveillé plusieurs millions de personnes. arriver jusqu’à nous : à côté des invasions
tons. D’où une floraison de petits guides, De nombreux livres sur Paris – notam- barbares, de l’arrivée des Vikings, des
destinés bien sûr aux touristes de passage, ment ceux de Parigramme – lui doivent guerres de religion, de la Fronde, de la
mais surtout à des citadins qui disposent une fière chandelle, car il a ouvert l’ap- Terreur, de la Commune, des occupa-
tout à coup de deux ou trois heures pétit à tant de lecteurs ! Les précieux et tions successives, les récents attentats
devant eux. Alors, pourquoi ne pas lever les jaloux lui sont tombés dessus pour sont du pipi de geai… Et malgré tout,
le nez et regarder ce qui les entoure des raisons sottes et injustes, ulcérés que Paris est là, comme ce vieil arbre du
depuis toujours sans qu’ils aient jamais cet homme qui ne se prétend pas histo- square Viviani, en face de la librairie
songé à y prêter attention ? Rendons rien, ni même écrivain, réussisse là où ils Shakespeare and compagny et de l’église
d’ailleurs ici hommage au fabuleux travail avaient échoué. Ses livres sont une excel- Saint-Julien-le-Pauvre : un robinier
des éditions Parigramme, qui ont admi- lente porte d’entrée pour l’amour de planté en 1602. Paris n’a pas fini de nous
rablement augmenté l’historiographie Paris, et Deutsch est un amoureux pas- faire peur et de nous enchanter : que
parisienne et qui ne cessent d’aiguiser le sionné et presque frénétique de son sujet. demander de plus à une ville qui est là
regard et la culture de ses habitants. Je n’ai pas fini de lui tirer mon chapeau. depuis deux mille ans ?
Propos recueillis
Comprenez-vous le succès des livres d’un Diriez-vous comme Frédéric Dard : « Paris par Alexandre Fillon
KYOTO UNIVERSITY LIBRARY

Lorànt Deutsch ? sera toujours Paris, que veux-tu qu’il fasse


> Absolument ! Et je le défends, contre d’autre ? »
Dictionnaire amoureux
vents et marées. Voilà encore quelqu’un > C’est une formule, mais elle n’est pas de Paris par Nicolas
qui a redonné aux Parisiens le goût de dénuée de sens. On nous annonce la mort d’Estienne d’Orves,
leur propre ville. En faisant passer sa de Paris depuis sa fondation. Songez à 736 p., Plon, 25 €

LIRE MARS 2017•39


GER - EXEMPLAIRE NUMERIQUE

PARIS CÔTÉ NOIR


Elle est la reine du crime, la ville Lumière où se niche un peuple de l’ombre. Les auteurs de polar
sont nombreux à réécrire leurs Mystères de Paris. Une visite guidée s’impose…

A la veille de son déména-


gement du 36, quai des
Orfèvres vers le quartier
des Batignolles, il y a de
la nostalgie dans l’air à la préfecture de
police. Abandonnée la tour pointue si
chère à Jules Maigret et ses collègues de
Malet et son détective privé Nestor
Burma, ou Pierre Lesou (l’auteur du
Doulos) ont commencé ou achevé plus
d’une aventure policière dans ce lieu
mythique que le cinéma et la télévision
ont tant de fois investi ou reconstitué.
« l’homme qui met le mystère K.-O. »
On l’accompagne surtout à partir de 1954
dans une suite d’enquêtes mythiques inti-
tulées Les Nouveaux Mystères de Paris.
« L’idée me vint, explique Malet, d’une
série de romans policiers se passant cha-
cun dans un arrondissement, sans en
la PJ. Terminée la déambulation dans franchir les limites administratives. Ce
les couloirs décrépits, après avoir salué
PLUS QU’UN DÉCOR, PARIS serait – paradoxe – le roman en vase clos,
les deux agents en uniforme sous le por-
EST UNE HÉROÏNE mais en plein air. » Le lecteur se plonge
tail. Le Paris du polar commence ici, aux « Sur 192 romans signés de son patro- alors dans La Nuit de Saint-Germain-des-
premières lueurs de l’aube, quand notre nyme, 63 Maigret et 49 “romans de la Prés (6e arrondissement) ou Brouillard
commissaire enfile son pardessus, les destinée” ont la capitale comme cadre au pont de Tolbiac (13e arrondissement).
yeux lourds de fatigue à la fin d’un inter- intégral ou partiel », rappelle Michel Lire Léo Malet aujourd’hui, c’est péné-
rogatoire : « Depuis la veille à huit heures Carly à propos de Georges Simenon. trer dans un monde disparu, un Paris de
du matin, Maigret n’avait pas quitté l’at- Cette géographie intime va bien au-delà l’après-guerre où les quartiers ressem-
mosphère surchauffée de son bureau. » du décor romanesque. Même chose avec blent à des villages, des images évanouies,
Il est temps pour le flic harassé de ren- Léo Malet qui, dès 1943, dans 120, rue comme la rue Watt nichée dans la
trer boulevard Richard-Lenoir où de la Gare, y fait apparaître le détective pénombre, au-delà du pont d’Austerlitz.
M me Maigret lui a fait réchauffer un de choc, Nestor Burma, fondateur de « Nous débouchâmes au quai de la Gare,
TARDI

frichti. Georges Simenon, mais aussi Léo l’agence Fiat Lux, et présenté comme lugubre et désert. De loin en loin, les

40•LIRE MARS 2017


EN
GER - EXEMPLAIRE NUMERIQUE
Nestor Burma, devant
le 36, quai des Orfèvres,
dessiné par Tardi. COUVERTURE

globes électriques per- documentées, permettant de déambuler, En 2010, Aurélien Masson réunissait
çaient péniblement la au temps de l’Exposition universelle et ainsi dans une anthologie intitulée Paris
brume de leur lumière des grandes découvertes scientifiques, noir la fine fleur du polar contemporain.
fantomatique. Au pied dans une ville en mouvement. Depuis On y croisait ainsi Chantal Pelletier du
des candélabres, allon- l’an dernier, les sœurs Izner se sont lan- côté du parc de Belleville, Marc Villard
gés sur les grilles d’aé- cées dans une autre série, située dans le aux Halles ou Hervé Prudon vers la pri-
ration du chauffage Paris des Années folles. Mais le ton et la son de la Santé. Autant d’écrivains qui
urbain, quelques clo- curiosité restent les mêmes, vadrouillant plongent leurs histoires dans une cité en
dos, sourds aux appels dans des quartiers qui sentent le Paris perpétuelle métamorphose. Nouveaux
de l’abbé Pierre, dor- populaire, modeste et bruyant. « Il sif- quartiers qui tout à coup sortent de terre
maient d’un sommeil flotait les premières mesures de Swanee pour les uns, déplacement des SDF et des
torpide. » (Brouillard quand il aborda le boulevard de prostituées pour les autres, et, pour tous,
au pont de Tolbiac) Strasbourg. Pas un bout de trottoir sans le désir de pointer du doigt des habitants
camelot vantant les qualités de son pro- qui ne sont pas tous des bobos locavores
digieux détachant ou de son presse- se réjouissant de voir les épiceries bio
UNE SOMBRE purée. Les vieilles maisons abritaient des remplacer les peep-shows de la rue Saint-
HISTOIRE commerces pourvus d’écriteaux cloués Denis. Ces écrivains du réel jouent les
DE PARIS à chaque porte. Lunettiers, coiffeurs, maraudeurs, les piétons infatigables.
Si Malet et Simenon bijoutiers, marchands de montres, de Comme Ingrid Astier qui préfère passer
nous décrivent une chaussures. Si on entrait chez l’un d’eux, trois ans avec la brigade fluviale avant
capitale telle qu’ils on était pris à la gorge par une odeur d’écrire, tandis que Thierry Jonquet uti-
l’ont connue, d’autres rance. » (Le Pas du renard, 10/18) lise sa lecture des faits divers et son expé-
auteurs de polar en Avec Fred Vargas, c’est un peu rience médicale dans les hôpitaux pour
font un personnage l’union des Anciens et des Modernes. imaginer des romans noirs tel Mon vieux,
historique, s’intéres- Adamsberg, son flic, a quelque chose de situé dans la capitale, lors d’un été cani-
sant aux événements d’un passé qui ne Maigret arpentant un Paris contempo- culaire. Et pendant ce temps-là, sur le
passe pas. Ainsi Patrick Pécherot envoie rain, mais truffé de références historiques. quai des Orfèvres, le ballet des déména-
un coup de chapeau à Malet lorsqu’il Comme le crieur de nouvelles dans Pars geurs continue, laissant place à la nostal-
écrit dans les années 2000, ses Brouillards
de la Butte suivi de Belleville-Barcelone
et de Boulevard des Branques. Une tri- « CHAQUE QUARTIER DE PARIS A POUR AINSI DIRE
logie qui se déroule dans les années 1930
et 1940. Mais ce styliste, amoureux de SA FAÇON DE TUER […] ON CONNAÎT LES
l’argot parisien, y ajoute d’autres amis et QUARTIERS À COUP DE COUTEAU, CEUX OÙ L’ON SE
admirations, comme Didier Daeninckx SERT D’UNE MATRAQUE ET CEUX, COMME
ou Jean Amila et leur désir commun de
balayer le silence sur des faits méconnus MONTMARTRE, OÙ DOMINENT LES ARMES À FEU »
ou enterrés. Ses fictions se veulent un
hommage aux petits, aux dégradés, ainsi
Simenon
qu’une promenade nostalgique dans une
ville où l’on croise l’ombre de la Goulue vite et reviens tard : « Il drainait ainsi les gie qui nous pousse à rouvrir Simenon,
du côté du Chat Noir. « Dans la cour, on habitués du marché, les résidents, il cap- le plus parisien des romanciers belges.
finissait de décharger les légumes des tait les employés des bureaux, mêlés aux Par exemple, Maigret et l’Inspecteur
halles et les tonneaux de vin qui arri- assidus discrets de la rue de la Gaîté, et Malgracieux : « Maigret prenait un air
vaient de Bercy. Près des carrioles, les happait au passage une partie du flot grognon, mais, en réalité, il n’aurait pas
cochers poireautaient, enveloppés dans déversé par la gare Montparnasse. » donné sa place, à ces moments-là, pour
leur cache-poussière. De temps en Archéologue, Fred Vargas plonge son le meilleur fauteuil de l’Opéra. Etait-il
temps, ils traversaient s’en jeter un sur imaginaire et ses enquêteurs dans un possible d’être davantage chez lui, dans
le zinc en jurant après le mauvais temps monde nourri d’un passé stratifié. les vastes locaux de la police judiciaire,
pendant que les chevaux se refroidis- qu’au beau milieu de la nuit? Tellement
saient en attendant le retour au bercail. » chez lui qu’il avait tombé la veste, retiré
(La Saga des brouillards, Folio policier)
PARIS D’AUJOURD’HUI la cravate et ouvert son col. Il avait
Avec Claude Izner, pseudonyme de Mais il n’est pas question de faire de même, après une hésitation, délacé ses
Liliane et Laurence Korb, place au Paris une carte postale en noir et blanc, souliers qui lui faisaient un peu mal. »
Paris 1900 en compagnie de leur héros une ville musée qui s’endort sur ses La nuit parisienne sera longue. Que
libraire, Victor Legris. Leurs souvenirs crimes. Elle est aussi le symbole d’une diriez-vous de commander les sand-
de bouquinistes devant Notre-Dame leur société qui change ici et maintenant dans wiches et la bière dès maintenant ?
inspirent des aventures fictionnelles très les romans noirs du XXIe siècle. Christine Ferniot

LIRE MARS 2017•41


GER - EXEMPLAIRE NUMERIQUE
LES
MYSTÈRES
DE PARIS

PARIS
IMAGINAIRE
Le Paris fantasmé ne s’avère cepen-
dant pas toujours aussi joyeux, ni
accueillant. Et l’anticipation rime sou-
vent avec la perspective d’une destruc-
tion. Pour René Barjavel comme pour
Inondée, rasée, larguée, mais aussi arborée, beaucoup de Français, la période de
l’Occupation signifiait ainsi l’idée d’une
écologique ou robotisée : la fiction a maintes fois repeint certaine disparition. Ecrit durant ces
le portrait d’une ville fantasmée, perdue et retrouvée. années de trou noir, paru en 1943,
Balade dans cette capitale qui n’existe que dans les livres. Ravage est assurément l’un des livres de

I
science-fiction les plus connus sur Paris.
Le roman se déroule en 2052, et tout le
l ne faut pas chercher bien loin une société guidée par le Profit. Mais son fonctionnement de la société y repose
pour dénicher un Paris de fiction. Paris vaut aussi pour sa vision d’une ville sur la technologie : les véhicules se
Il suffit de se référer à l’histoire de portuaire (l’océan « arrive » jusqu’au déplacent dans les airs, les robinets dis-
France, et à l’un de ses épisodes quartier de Grenelle, devenu port mar- tribuent de l’eau et du lait. Mégapole de
les plus insolites. Peu avant l’armistice chand) qui s’étendrait… jusqu’à la vingt-cinq millions d’habitants, Paris est
du 11 novembre 1918, l’état-major de l’ar- Normandie. Quand il parut finalement paralysée par une gigantesque panne
mée française avait en effet planifié l’édi- (en 1994), Paris au XXe siècle avait certes d’électricité, laissant la population hébé-
fication d’un Paris en carton-pâte, un perdu de son caractère prophétique, mais tée et apeurée par ses machines deve-
leurre destiné à tromper l’ennemi et à rien de sa saveur imaginaire. nues inutilisables. Une communauté
dérouter les avions allemands en cas de d’individus choisit alors de tout plaquer
bombardements. Pseudo-place de l’Etoile, et d’expérimenter le mythe du retour à
faux Grands Boulevards, gares factices,
FANTASMES ET la terre et à la vie simple. Barjavel ima-
bras de Seine recréés : les travaux débu-
DESTRUCTIONS ginait déjà l’envie de déconnexion…
tèrent dans la zone dite de l’Orme de Publié en 1883 et quasi-oublié depuis, Autre motif d’inquiétude, qui nourrit
Morlu, près de Villepinte, avant que la Le Vingtième Siècle d’Albert Robida l’imaginaire parisien : l’eau. La « crue du
fin du conflit ne mette un terme à ce projet résonne singulièrement à l’heure du siècle » monte à la tête dès qu’il pleut plus
pharaonique. Révélée en 1920 par le jour- Grand Paris à venir : la capitale y avait que de raison. En janvier 1910, c’est en
nal L’Illustration, l’anecdote croustillante largement débordé de ses frontières, barque qu’on se déplaçait dans la ville,
a été retracée en 2013 dans Paris est un englobant puis annexant des communes où 20000 immeubles furent inondés. La
leurre : la Véritable Histoire du faux Paris de sa lointaine banlieue, lesquelles deve- Seine avait atteint son niveau maximal
(Inculte). Son auteur, Xavier Boissel,
avait arpenté avec le photographe Didier
Vivien les lieux choisis pour reproduire « LA VILLE RADIEUSE SE DRESSAIT
la capitale. Nourri de récits, de documents SUR L’EMPLACEMENT DE L’ANCIEN QUARTIER
et de photos, la déambulation pistait les
traces de l’histoire et jouait avec le sym- DU HAUT-VAUGIRARD, LA VILLE ROUGE SUR
bole même de ville Lumière : l’ingénieur L’ANCIEN BOIS DE BOULOGNE… »
électricien chargé du projet, Fernand
Jacopozzi, réalisa en 1925 le premier éclai- René Barjavel
rage de la tour Eiffel!
Ce récit savoureux vient en tout cas naient des arrondissements. On y décou- (8,62 m sur l’échelle hydrométrique du
rappeler un constat de fond : Paris est un vre une ville dont les immeubles préfi- pont d’Austerlitz). Soit deux mètres de
fantasme, une fiction. Et c’est parfois guraient le « village vertical » de plus que la crue qui frappa la capitale en
dans la création d’un Paris imaginaire l’architecte Roland Castro. Depuis, la juin 2016. Trois mois auparavant, un
que se révèle sa vraie nature, voire son science-fiction a souvent mis Paris en roman avait imaginé Paris sous les eaux :
avenir. Dans la seconde partie du perspective. Dans Bleue comme une dans Austerlitz 10.5 de François-Xavier
XIXe siècle, les écrivains y ont ainsi campé orange (1999), Norman Spinrad le dépei- Dillard et Anne-Laure Béatrix (Belfond),
un rêve technologique. Un rêve secret et gnait notamment en cité tropicale deve- la cité se noie aux trois quarts, ne résistant
perdu parfois, comme Paris au XXe siècle, nue havre de paix sur une planète acca- ni à l’eau ni à la boue qui drainent hysté-
un des romans de jeunesse de Jules blée de chaleur par le réchauffement rie, peur et violence jusqu’au lieu symbo-
Verne, rédigé en 1861. Ce récit d’antici- climatique et la montée des eaux. Paris lique de la ville musée, le Louvre. Fluctuat
pation imagine la capitale en 1960, sillon- redevenait une fête et un décor savou- et mergitur… Les auteurs s’inscrivent ainsi
née par des « trains de métro » propulsés reux accueillant l’étranger. Une « éco- dans une veine post-apocalyptique par-
à l’air comprimé, des voitures à hydro- ville » qui, là aussi, a été rêvée par des faitement adaptée au fantasme de la dis-
gène, un trafic automobile surchargé et architectes contemporains depuis. parition de Paris. En août dernier, Crue,

42•LIRE MARS 2017


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François
Schuiten,
La
Passerelle
de Notre-
Dame
(catalogue
de
l’exposition
« Revoir
le superbe roman de Philippe Paris »).
Forest (Gallimard), jouait sur les
diverses acceptions du mot, mais
avait bel et bien pour cadre une
ville sous les eaux, qui, bien
qu’anonyme, ressemblait à la
capitale : un homme y cherchait
son passé, dans un lieu désolé que
le sort n’avait pas épargné. Même
vision, plus fantasque celle-là,
dans la bande dessinée Paris-
sous-Seine, signée Morvan et
Munuera (Dupuis), qui dépeint
un Paris submergé par un étrange
raz de marée.

UN AVENIR
À IMAGINER
Le neuvième art est d’ailleurs lié
de très près à la représentation
d’un Paris imaginaire. Songeons
aux visions très sombres d’un Enki
Bilal qui dans La Foire aux
immortels (Casterman) imagine la
ville en 2023, gouvernée par un
dictateur fasciste et divisée en
deux arrondissements : au centre,
celui des nantis; autour, celui de la
classe populaire, véritable cloaque
où sévit la misère. L’installation
d’un astroport va y apporter
d’étranges visiteurs… Dans l’al-
bum Le Piège diabolique (Blake
et Mortimer), Edgar P. Jacobs
imagine un futur éloigné où la ville
a été réduite en miettes par une guerre ville et la banlieue, les survivants étaient pour dessiner un Paris imaginaire.
nucléaire. Autre atmosphère chez surtout des gamins. Livrés à eux-mêmes, Certains se contentent de rajouter des
François Schuiten : le dessinateur, qui a ils se donnaient pour mission de repro- bis ou des ter à des adresses réelles.
conçu la station de métro Arts-et-Métiers duire les œuvres d’art disparues, se fiant D’autres vont plus loin dans l’invention.
en hommage à Jules Verne, avec son faux à leurs souvenirs et la force inébranlable Dans Les Misérables, Victor Hugo situe
air de Nautilus, développe sa vision de la de leurs rêves. Dans La Désobéissante, ainsi « rue du Petit-Picpus » le couvent
capitale dans Revoir Paris (Casterman) son troisième roman, paru en janvier où grandit Cosette – rue fictive, mais
sur un scénario de Benoît Peeters. Soit un chez Robert Laffont, Jennifer Murzeau peut-être pas totalement imaginaire
récit onirique situé en 2156, dans lequel imagine, en 2050, une femme enceinte puisqu’il existait bien un couvent au
la cité s’est muée en véritable ville musée perdue dans un Paris d’horreur : la pol- 62 de la rue Picpus… Marcel Proust, qui
sous cloche, parc d’attractions pour riches lution a envahi définitivement l’atmo- vécut dans les beaux quartiers de la rive
touristes ébaubis devant ces vestiges du sphère, les puissants vivent sous des droite, a lui aussi parfois modifié, recom-
passé que sont la gare du Nord, la bulles protectrices, les autres dans des posé la géographie parisienne, rendant
Samaritaine ou les Halles de Baltard. asiles à ciel ouvert. A travers sa lutte difficile de localiser certaines scènes de
Paris sera toujours Paris, dit la chan- pour offrir un monde viable à son la Recherche. Avérés mais transfigurés,
son de Maurice Chevalier. Une aire de enfant, c’est là encore le sens même de ces lieux romanesques contribuent à
liberté, un terrain de jeu où rient et cou- la civilisation à venir qui est mis en ques- l’imaginaire de Paris, s’appuyant sur la
rent les enfants. Dans La Commune des tion. Ces deux dystopies recréent un puissance de la littérature pour modeler
SCHUITEN/CASTERMAN

minots, paru en 2000 dans la « Série imaginaire et une cartographie de Paris. la géographie urbaine. En inventant une
Noire », Cédric Fabre faisait d’eux les Sur ce point, on notera avec curiosité ville nouvelle, ils nous invitent à consi-
témoins de la mémoire : après une que même certains grands classiques de dérer sous un autre jour celle qui se
« Grande Emeute » qui avait détruit la la littérature ont joué avec le cadastre déploie sous nos yeux. Hubert Artus

LIRE MARS 2017•43


GER - EXEMPLAIRE NUMERIQUE
LES
MYSTÈRES
DE PARIS

DEMAIN
LE GRAND PARIS
DES ÉCRIVAINS ?
Longtemps cantonnée aux frontières du périphérique, la ville déborde aujourd’hui
sur sa banlieue, offrant un espace créatif nouveau aux écrivains. Dans Le Grand
Paris, Aurélien Bellanger esquisse ainsi les contours de cette « ville-monde » qui
pourrait bousculer notre imaginaire. Entretien sur l’avenir de la littérature parisienne.

Comment avez-vous appréhendé Paris, lit- même chose, en plus large, et quarante
térairement, dans ce nouveau roman ? ans après. En outre, au contraire des
> Aurélien Bellanger. Je suis né à Laval, villes anglo-saxonnes qui montrent tout,
mais j’ai grandi dans l’Essonne, en ban- Paris a toujours dissimulé sa propre
lieue sud. Pour moi, Paris est la ville machinerie : les centrales thermiques,
proche et lointaine à la fois. Durant mon les dépôts de métro, les usines, et même
enfance, y aller, c’était aller voir les son marché alimentaire (à Rungis). On
vitrines de Noël, les dorures, les grands les a déplacés en banlieue, cette vaste
magasins. Mais d’un autre côté, c’était zone qui sert de dépendances. D’autant
emprunter l’autoroute A6, entre Corbeil- que là, l’aménagement du territoire ne
Essonnes et Paris, quarante kilomètres cache rien du tout ! Mais la banlieue et
d’un itinéraire dont je connais chaque ses habitants en ont assez de faire office
sortie. La ville était une petite amande de coulisses et de servitudes pour que
dorée préservée dans une sorte d’énorme la capitale reste une ville musée. Et écrire
coquille, un peu moche mais impression- c’est montrer les coulisses.
nante. Ce que j’ai vu de Paris en premier,
ce sont des murs antibruit, des lignes à Vous y êtes allé, dans ces coulisses ?
haute tension. Le tout formait une entité > Oui… à vélo ! J’en ai acheté un pour
à deux faces qui n’étaient pas réunies. Il ce livre, car je m’étais pris de passion
m’a fallu y habiter pour que l’échelon pour l’Ile-de-France. Tous les endroits
métropolitain devienne la ville dans son du roman, je les ai parcourus à bicyclette.
entièreté. Deux choix s’offrent alors : Il n’y a pas une ville francilienne que je
soit on s’enfonce dans l’érudition (l’his- ne connaisse pas.
toire des rues, etc.), mais c’est un peu
réac et on finit par tourner à vide car mondiale du Airbnb, c’est que c’est une En quoi la métropole du Grand Paris
l’histoire ne se fait plus complètement « ville-monde », où cohabitent plus de génère-t-elle un nouvel imaginaire? Et quel
ici, soit on décide d’agrandir l’échelle et cent nationalités. Et tout cela existe bien peut y être le rôle des écrivains ?
de considérer que l’unité urbaine de Paris plus extra-muros qu’intra-muros. Il y a > Une telle métropole, c’est un vaisseau
n’est plus le quartier, mais la ville entière. un Paris d’antiquaires, sympa, mais le interstellaire dont dépend la survie des
J’ai fait le second choix. vrai Paris est sorti du périphérique hommes tout autour… et vice versa
depuis longtemps. Notamment depuis (Rungis est le garde-manger de Paris).
Comment inclure la banlieue et la région la construction du Forum des Halles à La fiction est là pour proposer une vision
parisienne dans un récit du Grand Paris la fin des années 1970, qui avait inversé en coupe de cet appareillage-là. Comme
F. MONTOVANI/GALLIMARD

aujourd’hui ? les notions de périphérie et de centre car l’ont fait ceux qui ont déjà travaillé sur
> La vraie échelle pour en penser l’exis- les banlieusards n’entraient plus dans la des « villes-mondes », offrant des
tence dépasse l’intra-muros. Tout ce qui capitale par les gares extérieures, mais « romans-mondes », avec des narrations
fait de Paris une ville intéressante, à par le cœur. Or, qu’est-ce que le projet chorales et des personnages multiples.
moins de le transformer en une capitale de métro Grand Paris Express ? La Ces livres assument, dans leur structure

44•LIRE MARS 2017


EN
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COUVERTURE

LES TEMPS
FORTS
DU SALON
‘ L’Afrique occupe le devant de la
scène au salon. Outre le Maroc, pays
invité d’honneur (lire notre dossier
Préfiguration de la gare Saint-Denis-Pleyel. p. 50), un nouveau pavillon de 400 m2
ouvrira ses portes cette année. Sur
le thème Lire et écrire l’Afrique, ce
carrefour des littératures africaines
même, la notion de mondialisation. Un réalisme magique à la française ? accueillera plus d’une dizaine de pays
Je pense à Cartographie des nuages de > Non, plutôt l’idée d’une sortie pro- dont le Bénin, Madagascar, le Togo,
David Mitchell (Points), qui porte l’idée gressive du naturalisme. La forme idéale le Cameroun ou encore la Côte d’Ivoire.
d’une écriture postterritoriale. Ou aux serait la massification du discours direct
romans de William Gibson, avec des libre. Pour le dire simplement : le plus ‘ Pour la première fois, Livre Paris
sortes d’êtres ultra-cosmopolites, qui possible d’entités parlantes, de narra- donne carte blanche à une romancière
passent d’une métropole futuriste à une teurs. Faire feu de tout bois. Se permet- et un historien : Alice Zeniter sera
autre. Ces dernières jouent le rôle des tre un long paragraphe sociologique, présente sur la scène littéraire avec le
planètes dans Star Wars, une galaxie de puis une digression lyrique, singer un rendez-vous Vous avez dit écrivains?
villes interconnectées. Une autre piste discours technocrate, etc. Cette forme et sur celle de la jeunesse lors de
possible pourrait être celle des guerres referait du genre romanesque un lieu l’événement Hansel et Gretel, le pays
civiles entre Paris et la banlieue. Ce serait du réenchantement. C’est d’ailleurs des oubliés? Notre collaborateur
une continuité du travail de Maurice pourquoi, dans ce roman sur l’Ile-de- Pascal Ory proposera, lui, une réflexion
G. Dantec « première période », quand France, j’ai voulu dépasser le sentiment autour de la nouvelle histoire de la BD
il était le romancier du Val-de-Marne : un peu houellebecquien du « c’est moche ainsi qu’une rencontre baptisée
Villa Vortex faisait ce pari d’une guerre et c’est déprimant » au profit du mien : La cuisine, ça fait mauvais genre!
civile à venir. Dernière hypothèse, plus « C’est exaltant quand même, il se passe
positive : celle qui reviendrait à privilégier quelque chose. » ‘ Comme un fil rouge, le mot
les paysages naturels au détriment du « imagine » jalonnera la manifestation
décorum urbain et technologique. Et comment fait-on littérature de ce cette année, créant un lien entre les
« quelque chose » ? thématiques jeunesse, littérature, BD
Et que serait cette forme, concrètement? > En faisant en sorte qu’un personnage ou encore cuisine et bien-être, à
> Ce serait celle où j’aimerais aller doré- se retrouve dans un certain type d’état travers des débats et des rencontres.
navant. Je suis très marqué par les tra- d’âme, et que celui-ci soit lié au paysage
vaux du philosophe Bruno Latour, qui même. En somme, c’est réutiliser les ‘ En partenariat avec l’Institut français,
SOCIÉTÉ DU GRAND PARIS – AGENCE KENGO KUMA & ASSOCIATES 2

allie les approches sociale et scientifique. vieux outils du romantisme allemand. Livre Paris accueillera trois invités
Pour lui, par exemple, une autoroute Mais en le modernisant, car sinon ce étrangers : le philosophe sénégalais
n’est pas seulement la décision d’un res- serait ringard. Aux descriptions paysa- Souleymane Bachir Diagne, auteur de
ponsable, venue d’en haut, mais une gères à l’ancienne, il faut injecter quelque Ma vie en islam (Philippe Rey), ainsi
négociation entre les choses elles- chose comme du réalisme augmenté, que les romanciers américains Louise
mêmes. J’aimerais un récit où des êtres comme si le protago- Erdrich (Dans le silence du vent,
hybrides dialoguent : la grenouille, la niste portait des lunet- Femme nue jouant Chopin…) et Philipp
rivière, etc. Le roman deviendrait le lieu tes Google Glass. Meyer (Le Fils, révélation étrangère
de représentation de ces échanges, car Propos recueillis 2014 pour Lire).
l’écrivain a la liberté de prendre qui il par Hubert Artus Programme complet: www.livreparis.com
veut comme protagoniste. Il convient Le Grand Paris par
alors de ne pas tomber dans l’allégorie Aurélien Bellanger, Marine-Sophie Brudon
ou dans le kitsch… 480 p., Gallimard, 22 €

LIRE MARS 2017•45


Les écrivains
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DU BAC

Jacques

PRÉVERT
« Paris est tout petit, c’est là sa vraie grandeur », aimait-il à rappeler.
Toujours suivi par sa bande de copains, le joyeux drille mènera une vie
de bohème avant de devenir le poète préféré des écoliers.

C
igarette au bec, regard BIOGRAPHIE
impassible, visage doux en
forme de lune. Combien 4 février 1900 : naissance à Neuilly-
de Français doivent à sur-Seine. 1907 : entame sa scolarité ;
Prévert leur goût des mots bons résultats malgré une pratique
et du verbe joli ? Avec assidue de l’école buissonnière.
1915 : arrête ses études et commence
La Fontaine, il est celui dont les écoliers à travailler. 1920 : départ pour le
se souviennent toute leur vie. Penseur service militaire, en Lorraine, où il fait la
libre, esprit rebelle qui a l’amitié pour connaissance d’Yves Tanguy, puis à
boussole, Prévert n’a pourtant rien d’un Constantinople, où il rencontre Marcel
enfant sage. Il n’embrasse que tardive- Duhamel. 1924-1928 : vie de bohème à
ment le métier de poète, en disant non la rue du Château. 1929 : ses premiers
avec la tête, mais oui avec le cœur… poèmes paraissent dans diverses
revues. 1932-1936 : membre actif d’une
troupe de théâtre militant amateur,
> La fête à Neu-Neu le groupe Octobre. 1936-1946 : carrière

C
au cinéma, en tant que scénariste et
’est à Neuilly-sur-Seine, le 4 février dialoguiste ; forme un tandem historique
1900, que Jacques Prévert voit le avec Marcel Carné. 1946 : parution
jour. A l’époque, la tranquille ville du recueil Paroles ; succès immédiat.
de banlieue n’a pas encore la réputation 1950 : rupture avec Marcel Carné et
qu’elle connaît aujourd’hui, et c’est pour Joseph Kosma. 11 avril 1977 : décès
sa grande fête populaire, la « fête à Neu- des suites d’un cancer du poumon.
Neu », que les Parisiens l’apprécient. Son
père, André, un Breton farfelu et rêveur, ment plus modeste, un bébé dans les bras. C’est au « Luco » que les fils Prévert pas-
a pour passions le théâtre, le sport, la André troque sa fréquentation du grand seront désormais tout leur temps libre et
politique et le Picon. Employé dans un café contre celle d’un rade bon marché, leurs vacances, faute de mieux.
bureau où il s’ennuie à mourir, ce fervent tandis que Suzanne fait les courses à cré-
bonapartiste, anticlérical par réaction à dit. On sauve les apparences, mais la pau- > Les tréfonds de la ville
son propre père, fait un brin de critique vreté ronge. Bientôt, les Prévert doivent

S
dramatique et, dès qu’il le peut, emmène s’exiler à Toulon. André a les idées noires. ouvent, Jacques accompagne son
ses fils au spectacle. Suzanne, la mère de « Je vais me fiche à l’eau », lâche-t-il à père dans ses visites des tréfonds
Jacques, une jolie Auvergnate, ancienne son fils un soir d’hiver lors d’une triste de la ville. Ebahi par ce qu’il voit,
vendeuse aux Halles, les promène au bois promenade. « Allons, papa, fais pas de le jeune garçon emmagasine les images
de Boulogne, leur chante des chansons bêtises », lui répond ce dernier, prenant que l’on retrouvera plus tard dans tant
et leur apprend la lecture. A 5 ans, son père par la main, comme un enfant, de ses films. « On allait partout, on entrait
Jacques sait lire couramment et affiche pour l’éloigner du quai1. Quelques jours partout comme à la fête. […] C’était tou-
des goûts littéraires prononcés. Son père, plus tard, le grand-père paternel, alias jours les rues des plus pauvres quartiers
traumatisé par ses années en pension, n’a Auguste le Sévère, sort la famille de la qui avaient les plus jolis noms : la rue de
pas encore jugé bon de le mettre à l’école. gêne en procurant à son fils un emploi à la Chine, la rue du Chat-qui-Pêche, la rue
1906 voit l’arrivée d’un nouveau petit l’Office central des œuvres charitables de aux Ours […]. C’était sûrement les pau-
Prévert, Pierre, que ses deux frères Paris, en qualité de visiteur des pauvres. vres qui les avaient trouvés, ces noms,
BOTTI/STILLS/GAMMA

accueillent avec tendresse. La même Sa tâche sera de juger si ces derniers méri- pour embellir les choses2. » Chaque
année, André perd subitement son tent une aide et en font bon usage. La semaine, la famille se rend au cinéma du
emploi. Sans le sou, voilà la petite troupe famille pose ses maigres valises rue de Panthéon. « Derrière l’écran, il y avait un
forcée de déménager pour un apparte- Vaugirard, à deux pas du Luxembourg. petit homme qui faisait tous les bruits

46•LIRE MARS 2017


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BIBLIOGRAPHIE
avec un petit attirail qui n’avait l’air de quette6. » Catalogué « rêveur » et « mau-
rien3. » En 1907, Jacques entre enfin à vais esprit », le voilà renvoyé pour avoir Œuvres
l’école primaire, mais il s’ennuie et « détourné du bon chemin » une demoi- Danièle Gasiglia-Laster et Arnaud Laster
s’amuse à tester son sens de la repartie. selle du magasin. Commence alors une ont dirigé l’édition des Œuvres complètes,
« J’avais eu des ennuis avec le maître et vie dans le Paris des marges : il fréquente 2 vol., « La Pléiade », 1992 (nouvelle
édition à paraître en mars 2017). Tous
comme je parlais il s’était mis à crier : des voyous, commet quelques larcins,
les recueils sont par ailleurs publiés
“Prévert, voulez-vous vous taire !” et fricote avec des filles de modeste vertu… en format poche, Folio Gallimard. Paroles
j’avais répondu “non”, c’était pendant la Mais a le bon goût de se tenir en dehors (1946), Histoires (1946), Spectacle
leçon de grammaire et j’étais dans mon des radars de la police. « La virginité de (1951), La Pluie et le Beau Temps
droit répondant à une question. Il n’avait mon casier judiciaire reste encore pour (1955), Histoires et d’autres histoires
qu’à me dire taisez-vous, je me serais tu, moi un mystère7 », dira-t-il à propos de (1963), Fatras (1966), Imaginaires
sans le vouloir, parce que c’était un ordre. ces années qui sont les moins bien (1970), Hebdromadaires (1972), Grand
Tout ça pour un point d’interrogation ! connues de sa biographie. Bal du printemps suivi de Charmes de
dit mon père…4 » Quand Jacques, qui En mars 1920, Jacques se voit à son Londres (1973), sans oublier Choses
obtient par ailleurs de très bonnes notes, tour contraint de partir pour le service et autres (1972) qui contient notamment
le récit autobiographique « Enfance ».
se plaint à son paternel des inepties militaire. Direction Lunéville, en Lorraine,
qu’on lui enseigne au catéchisme, celui- où il tombe sur un drôle d’énergumène
ci s’empresse de lui offrir une petite du nom d’Yves Tanguy : à la caserne, on Filmographie
Prévert a écrit les scénarios ou les
mythologie : « Cela te changera les idées, croit le bonhomme aliéné parce qu’il dialogues de quelques-uns des
enfin leurs idées5 ! » s’exclame André. mange des araignées en guise de rillettes. plus grands chefs-d’œuvre du cinéma
Jacques commence à pratiquer l’école Feint-il la folie pour se faire réformer et français des années 1930 et 1940.
buissonnière et parfait ses humanités sur rentrer chez lui ? Prévert flaire le subter- A voir et revoir : Le Crime de monsieur
les pavés grouillants de la capitale. Pour fuge et les deux camarades se lient d’ami- Lange de Jean Renoir (1936), Drôle de
justifier ses absences à répétition, son tié. Quelques semaines plus tard, un chan- drame de Marcel Carné (1937), Ernest
complice de père va jusqu’à écrire au gement d’affectation mène Prévert à le rebelle de Christian-Jaque (1938),
directeur de l’école pour lui signaler que, Constantinople, où il fait la connaissance Le Quai des brumes (1938), Le jour se
sa femme étant très malade, le petit de Marcel Duhamel, traducteur inter- lève (1939) et Les Visiteurs du soir
(1942) de Marcel Carné, Lumière d’été
Jacques aurait fréquemment à manquer prète à l’état-major et futur éditeur chez
de Jean Grémillon (1943), Adieu Léonard
la classe… L’insolent gavroche, dont la Gallimard. Les deux garçons s’aiment de Pierre Prévert (1943), Les Enfants
mère se porte comme un charme, en pro- aussitôt comme des frères. du paradis (1945) et Les Portes de la
fite aussi pour explorer le Paris du petit Après deux années de service, Prévert nuit (1946) de Marcel Carné, Souvenirs
peuple et pour aller au cinéma, au musée regagne Paris où l’attendent sa bien- perdus de Christian-Jaque (1950).
du Luxembourg, à la piscine… aimée Simone et sa bande de copains,
anciens et nouveaux. Forcé de remplir la Biographies
> Quelle connerie la guerre marmite, mais sans autres ressources que La plus complète et passionnante est
sa dernière solde, il décroche, avec Yves celle d’Yves Courrière, Jacques Prévert :

A
l’été 1914, la déclaration de Tanguy (le mangeur d’araignées, qui En vérité, Folio Gallimard. Voir aussi,
guerre pose une chape de plomb deviendra peintre), un emploi au Courrier plus synthétique et très riche en
sur la ville et sur cette vie de de la Presse, boulevard Montmartre. Leur iconographie, Jacques Prévert :
bohème. Allergique à tout ce qui porte mission consiste à sélectionner les articles Inventaire d’une vie par Bernard
Chardère, Découvertes Gallimard.
l’uniforme, Jacques reste hermétique à dans lesquels les clients sont nommés et
l’enthousiasme militariste qui saisit la à les leur expédier. Mais les deux lascars,
A la table des nouveautés
jeunesse. « Quelle connerie la guerre », qui ne pensent qu’à rigoler, envoient des
A l’occasion du quarantenaire de sa mort
écrira-t-il plus tard dans l’un de ses plus collages et des coupures si fantaisistes paraissent une bande dessinée,
célèbres poèmes, « Barbara » (Paroles). qu’ils ne tardent pas à être congédiés. Jacques Prévert n’est pas un poète par
En 1915, il interrompt sa scolarité et se Tant pis ! Chacun dispose d’un toit, et Cailleaux et Bourhis, Dupuis, et un
fait embaucher en qualité de commis pour le couvert on peut compter sur beau livre, Paris Prévert par Danièle
dans un bazar de la rue de Rennes. Les Marcel Duhamel, qui régale la compagnie Gasiglia-Laster, Gallimard.
quelques sous qu’il rapporte à sa mère à l’hôtel de Wagram où il travaille comme
ne sont jamais de trop, d’autant qu’un chef réceptionniste.
drame vient d’endeuiller la famille : C’est à cette époque de joyeuse
Jean, l’aîné de la fratrie, a été emporté bohème que Prévert et Tanguy décou-
par une fièvre typhoïde foudroyante. En vrent, rue de l’Odéon, La Maison des
1916, Jacques travaille au Bon Marché Amis des livres. Hôtesse des lieux, la
où il se livre avec malice à du « déplace- femme de lettres Adrienne Monnier a
ment d’objets » : « C’est-à-dire qu’un fait de l’endroit l’un des noyaux de la vie
objet, qu’une marchandise qui ne nous littéraire de l’entre-deux-guerres. Che-
appartenait pas, il fallait s’arranger pour veux courts et gilet de velours, la jeune
qu’elle nous appartienne, qu’on la trentenaire apprivoise les deux loustics,
reçoive par la poste, en changeant sim- leur fait lire la NRF, Lautréamont, Valéry,
plement deux ou trois choses, une éti- Léon-Paul Fargue, Valery Larbaud…
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Les écrivains DU BAC


« ON DIT QUE LA PARESSE C’EST LA MÈRE Nocturne et diurne / Solide et insolite /
DE TOUS LES VICES : MOI JE TROUVAIS Beau comme tout11 ». Ce qui épate ses
QUE LE PÈRE, C’ÉTAIT LE TRAVAIL » contemporains, c’est d’abord sa puissance
expressive, sa capacité à faire quelque
Grâce à elle, Prévert entre de plain-pied Début 1928, Prévert quitte discrètement chose à partir de rien. « Sa poésie est celle-
dans le monde de la culture et croise les la rue du Château et s’installe avec là même du peuple, explique Maurice
amis d’Adrienne que sont André Breton Simone, son épouse depuis trois ans, au Nadeau : naïve, charmante et agressive,
et Louis Aragon. Les deux étudiants pied de la butte Montmartre. Ce départ naturellement sceptique devant le spec-
en médecine dirigent alors la revue coïncide avec ses débuts dans l’écriture. tacle des fausses grandeurs12. » Malgré la
Littérature. Prévert, lui, n’a pas encore Les copains le rejoignent dans le quartier. reconnaissance de ses pairs, Prévert ne
pris la plume. Certains emménagent dans son immeuble. se sent pourtant ni écrivain ni encore
En février, il compose son tout premier moins poète. Homme de main plutôt que
> La vie de Château poème, « Les animaux ont des ennuis », de plume, l’apprenti scénariste préfère se
que l’on retrouvera dix-huit ans plus tard tourner vers des projets de films, notam-

A
l’été 1924, la bande à Prévert dans Paroles. Les temps sont durs et le ment aux côtés de son frère Pierre.
emménage au 54 de la rue du couple Prévert tire le diable par la queue.
Château, dans le 14e arrondis- Des amis lui présentent Pierre Batcheff, > Sur les planches
sement. Marcel Duhamel, désormais un jeune comédien à succès qui veut se

I
directeur d’un petit hôtel, paye le loyer lancer dans la réalisation et cherche nstallé désormais rue Dauphine, à
pour la troupe, qu’il considère comme désespérément un scénariste pour son deux pas de Notre-Dame, Prévert
sa famille : il y a là Prévert, Tanguy, leurs film. « Ce fut un véritable coup de foudre, est la star de sa bande, les « Lacou-
compagnes respectives, le jeune comé- se souvient sa femme Denise. Depuis ce dem ». Le groupe est lié par une amitié
dien Maurice Touzé… Château fort de déjeuner, on ne s’est plus quittés. » Quand très forte, scellée par un tas de rituels
l’anticonformisme, la petite maison ils apprennent les conditions de vie du dont ce salut d’un petit battement d’ailes
devient vite un lieu de refuge pour la couple Prévert, les Batcheff les hébergent du bout des coudes. En 1932, l’inventi-
bande. Et, parfois, pour des clochards chez eux et deviennent leurs protecteurs. vité verbale du jeune Jacques passe enfin
recueillis au hasard d’aventures noc- Après les séances de travail, ce bavard de la sphère privée à la sphère publique :
turnes. La journée, Prévert lit, fait des génial de Prévert continue de faire la fête à l’initiative du communiste Paul
collages, va au cinéma. « Je ne voulais et se livre à des jeux dangereux : par Vaillant-Couturier, des militants du
travailler nulle part, racontera-t-il. On exemple, devant les regards haletants de théâtre ouvrier proposent à « ce gars
dit que la paresse c’est la mère de tous la bande, marcher les bras en croix sur le marrant qui a l’air très bien » d’écrire
les vices : moi je trouvais que le père, parapet du cinquième étage… Débordant pour eux. Formatrice à tous égards, sa
c’était le travail8. » Le soir, la troupe fait d’imagination dans la vie comme dans le collaboration avec le groupe Octobre
la tournée des cafés de Montparnasse. verbe, Prévert devient dans ces années durera quatre ans. Sous son impulsion,
Slalomant parmi la foule de la Rotonde, un auteur à part entière. En 1929, plu- le groupe devient une véritable compa-
du Dôme et du Select, Jacques Prévert sieurs de ses poèmes paraissent dans gnie de théâtre engagé, qui se produit
est ici comme un poisson dans l’eau, tou- diverses revues, avec déjà ce style, cette devant ouvriers et grévistes. Les specta-
jours très élégant dans son costume patte bien à lui. A l’été 1931, sa Tentative cles, d’une drôlerie grave, sont composés
trois-pièces. « Il n’est personne qui de description d’un dîner de têtes à Paris- dans le feu de l’actualité. Le jour où
donne un tour de profondeur si folle à France fait forte impression dans le petit Hitler devient chancelier, Prévert tient
une conversation plaisante, faite de sail- milieu des lettres. Toute l’esthétique de le premier rôle, la mèche sur le front :
lies de noire malice et d’un jeu verbal Prévert est déjà là et donne à voir un « C’est moins dangereux qu’un général
enragé9 », témoigne Georges Bataille, monde à la fois « Tendre et cruel / Réel / Un ancien peintre en bâtiment / Et
un ami de l’époque. Une connivence et surréel / Terrifiant et marrant / maintenant / Les quartiers ouvriers sont
immédiate rapproche le groupe peints couleur de sang13. » A
de Prévert et celui de Breton. l’été, la troupe est invitée à
« On riait ensemble comme des Moscou. De ce voyage en terre
gens qui s’aiment10 », se sou- soviétique, Prévert revient
vient le pape des surréalistes. moins communiste que jamais.
C’est Prévert qui transformera L’aventure du groupe Octo-
le jeu des petits papiers en bre se clôt en 1936, avec la
divertissement poétique, le victoire du Front populaire.
cadavre exquis. Baignant dans Prévert, qui n’avait pas aban-
cette atmosphère dada d’in- donné la composition de scéna-
souciance, d’invention per- rios, va se consacrer au cinéma,
manente, de rire libérateur, dans l’espoir de mettre enfin un
Prévert et Tanguy jouent les peu de beurre dans ses
provocateurs, multiplient les Le Café épinards. Dès sa pre-
happenings, signent à tour du Dôme, mière collaboration
ULLSTEIN BILD

à Paris,
de bras des manifestes et des en 1929. avec Marcel Carné
pétitions… (Jenny, 1936), il sem-

48•LIRE MARS 2017


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Jacques
Prévert au
ble avoir trouvé son style, ini- centre C’est là qu’il composera Fatras,
mitable et flamboyant : le même de un recueil où cinquante-sept de
Paris des bas-fonds, l’atmo- l’un de ses ses collages s’entremêlent à des
collages.
sphère onirique et désen- extraits de journaux, des frag-
chantée, la gouaille qui fait ments d’interview, des préfaces
mouche (« Quand la morale fout d’expositions. A chaque livre
le camp, le fric cavale derrière. »). qu’il publie, année après année,
En une décennie, Prévert devient le tendre rêveur continue d’im-
le plus grand dialoguiste de sa pressionner et de charmer le
génération et une figure majeure public par sa verve comique, sa
du réalisme poétique : il tourne férocité poétique, son art de la
avec Renoir (Le Crime de mon- simplicité tendrement subver-
sieur Lange), Christian-Jaque sive… Enfilant le calembour, la
(Ernest le rebelle) et, bien sûr, contrepèterie, le pataquès, il sait,
Marcel Carné (Quai des brumes, mieux que personne, faire rire les
Les Visiteurs du soir, Les Enfants exploités au détriment de ceux
du paradis…). Il gagne désormais qui les oppriment.
sa vie et n’a jamais été aussi riche. Ami de nombreux artistes, il
signe des catalogues d’expositions,
> « Publier? Moi, préface des livres de photogra-
phies, écrit sur ses tableaux pré-
jamais! » férés, dont ceux de Miró, Picasso,

R
éfugié à Nice pendant la Ernst ou encore Braque, dont la
guerre, Prévert avait sympa- de Saint-Germain-des-Prés, le clou de simplicité descriptive est proche de l’es-
thisé avec un certain René cette année reste pourtant la naissance thétique du poète. Jusqu’à la fin de sa vie,
Bertelé, professeur de lettres qui allait, de sa fille, Michèle. L’arrivée de « Minet- Prévert reste un observateur attentif de
en 1946, créer sa maison d’édition, Le te » pousse le poète à s’essayer à un nou- son époque, s’engageant là où le mène son
Point du Jour. L’homme veut rassem- veau registre : Histoires (1946) et Contes cœur, là pour l’environnement, ici pour
bler les poèmes épars de son ami pour enfants pas sages (1947) marquent les animaux, là encore pour défendre les
Prévert, qui à l’époque, selon Nadeau, son entrée par la grande porte dans la enfants et les femmes contre le sentiment
« circulent déjà assez largement dans culture collective enfantine. Dès lors, de supériorité des hommes, auxquels, d’ail-
[leur] milieu. On les recopiait, on les Prévert prend des distances avec le leurs, il préfère les « humains » : « Il / tou-
ronéotait, on les faisait passer. On se cinéma et se consacre à l’écriture poé- jours Il / Toujours Il qui pleut et qui neige
réunissait sous l’Occupation et on lisait tique et à ses collages, composés à partir / Toujours Il qui fait du soleil / Toujours
du Prévert. Cela nous mettait en joie14 ». de coupures de presse et de dessins. Il / pourquoi pas Elle / Jamais Elle15. »
Quand il a vent du projet, Prévert appelle
Bertelé : « Publier? Moi, jamais ! » Il ne
se voit pas « auteur de livres » pour un « IL / TOUJOURS IL / TOUJOURS IL QUI PLEUT ET QUI
sou. Mais se laisse convaincre. En NEIGE / TOUJOURS IL QUI FAIT DU SOLEIL /
mai 1946 paraît officiellement son pre- TOUJOURS IL / POURQUOI PAS ELLE / JAMAIS ELLE »
mier recueil, Paroles, avec une couver-
ture signée de son ami Brassaï. Le suc-
cès, critique et public, est immédiat. La Un an avant sa mort, il voit pour la pre-
semaine de sa sortie, cinq mille exem-
> Calembour et pataquès mière fois son nom associé à une école,

E
plaires sont vendus. A La Maison des n 1948, de passage dans un dans la Vienne. Il s’éteint en 1977 à
Amis des livres, Adrienne Monnier est immeuble des Champs-Elysées Omonville-la-Petite, alors qu’il travaille
en rupture de stock. L’un de ses derniers pour une interview, il se penche sur une nouvelle version du Roi et
exemplaires est acheté par André Gide. par la fenêtre et fait une chute de quatre l’Oiseau. Il laisse derrière lui cinquante-
Parmi les fans de prestige du poète, mètres. Dans le coma pendant plusieurs cinq films, trente livres, des centaines de
citons aussi René Char, Henri Michaux, jours, il sort de l’hôpital avec des collages et cinq cent quarante-trois chan-
Charlie Chaplin. séquelles neurologiques irréversibles. sons16. Et dire qu’il se trouvait pares-
Au lendemain de la Libération, Paroles C’est affaibli qu’il s’attaque avec Paul seux… Estelle Lenartowicz
surgit comme un concentré de tout ce qui Grimault à un ambitieux projet de dessin
avait été réprimé, quatre ans durant, par animé, La Bergère et le Ramoneur, qu’il
1. Récit autobiographique « Enfance », Choses et autres.
ROBERT DOISNEAU/GAMMA-RAPHO

les « Travail, Famille, Patrie » : l’individu, désavoue à sa sortie en 1953. En 1955, 2. Ibid. 3. Ibid. 4. Cité par Yves Courrière dans Jacques
la révolte, le rêve, l’amour, l’humour… celui qui changea cent fois d’adresse s’ins- Prévert : En vérité. 5. Hebdromadaires. 6. Ibid. 7. Ibid.
Du jour au lendemain, « Le Dîner de talle définitivement à Pigalle, cité Véron, 8. Cité par Bernard Chardère dans Jacques Prévert :
Inventaire d’une vie. 9. Ibid. 10. Ibid. 11. « Lanterne
tête » ou « La Crosse en l’air » deviennent sur une terrasse au-dessus du Moulin- magique de Picasso », Paroles. 12. Maurice Nadeau,
des classiques qui accompagnent la jeune Rouge, dans une petite maison construite « Jacques Prévert ou l’avènement de la poésie matéria-
liste », Serviteur ! 13. « L’Avènement d’Hitler », Octobre.
génération dans sa découverte du jazz et par des décorateurs de cinéma. L’un de 14. Cité par Yves Courrière, op. cit. 15. « Refrains enfan-
de la liberté. Pour la nouvelle coqueluche ses voisins n’est autre que Boris Vian. tins », Spectacle. 16. Yves Courrière, op. cit.

LIRE MARS 2017•49


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MAGAZINE

Le centre commercial et les appartements du quartier de Guéliz à Marrakech.

LE MAROC demeure un produit cher, victime d’une

À LA CROISÉE
certaine censure à l’importation et d’un
piratage de plus en plus important. Mais
le chiffre est tombé début février : il s’est

DES CHEMINS
édité 2 711 livres en 2015-2016, soit une
centaine de plus que l’année précédente.
Les œuvres littéraires représentent le
quart de la production : 675 romans, nou-
velles, recueils de poésie, théâtre. Des
A la veille du Salon du livre, Lire dresse un panorama données issues du deuxième rapport
de l’histoire littéraire récente du royaume, invité d’honneur annuel sur l’édition au Maroc, un outil
aussi récent qu’indispensable créé par
de la manifestation. Entre questionnements identitaires, la Fondation du roi Abdul Aziz Al-
problèmes structurels et dynamisme éditorial. Saoud pour les études islamiques et les
sciences humaines, basée à Casablanca.

L
« Quant à ses diverses expressions lin-
guistiques, y lit-on, elles semblent refléter
a dynamique de la littérature les évolutions culturelles profondes que
au Maroc n’est pas sans para- connaît la société marocaine depuis les
doxe. D’un côté s’y épanouit années 1980. Elles se traduisent par le
un secteur culturel et litté- lent déclin de la littérature marocaine
HELLIER/ROBERTHARDING/ANDIA

raire émergent, on ouvre des maisons d’expression française, qui ne représente


d’édition, la chaîne du livre est soutenue plus que 13 % des œuvres publiées, et
comme rarement jusqu’ici par le minis- par la domination de l’arabe dans le
tère de tutelle. De l’autre, on observe champ littéraire à près de 80 %. » Un
un marché encore faible et insuffisam- « lent déclin » qui s’explique par l’ara-
ment structuré dans lequel le livre bisation du système éducatif public

50•LIRE MARS 2017


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depuis ces trente dernières années. On Souffles. Fondée par Abdellatif Laâbi LA LITTÉRATURE
notera que les textes traduits (du français, autour d’un collectif d’intellectuels, de
de l’anglais, de l’espagnol et de l’ama- plasticiens et d’écrivains (parmi lesquels
MAROCAINE SELON…
zighe) sont en très forte augmentation : Tahar Ben Jelloun), la publication enga-
+ 43 %, soit 160 livres. gea la littérature dans le mouvement
général de contestation et de revendica-
tion culturelles. La revue compta vingt-
RAPPEL HISTORIQUE deux numéros en français et huit en
Indépendant depuis 1956 après qua- arabe et eut une grande influence sur la
… LEÏLA
rante-quatre ans passés sous protectorat formation de l’intelligentsia marocaine SLIMANI
français (régions centrales et bords de de gauche. En 1972, sa publication fut « La littérature
l’Atlantique) et espagnol (au nord et au définitivement interdite, Laâbi arrêté et marocaine,
sud), le Maroc reconnaît deux langues emprisonné jusqu’en 1980. Exilé en les auteurs
officielles : l’arabe et l’amazighe (ber- France en 1985, il y reçut le prix marocains sont
bère). Le français et l’espagnol demeu- Goncourt de la poésie en 2009 et le mal connus alors que
rent comme langues culturelles. Dans les grand prix de la Francophonie de certains sont extrêmement importants,
domaines de la poésie et du roman, l’ex- l’Académie française en 2011. internationalement. Et je prendrai pour
pression littéraire marocaine s’est arti- Cette période de rupture esthétique exemple la sociologue Fatima Mernissi
culée principalement autour de l’arabe est considérée comme une période de (1940-2015) et son livre qui fut ma
et du français. Ce, pour la génération qui résistance, face à ce que les Marocains bible, Rêves de femmes : Une
a grandi sous le protectorat, celle du appellent les « années de plomb » pour enfance au harem. Cette intellectuelle
poète arabophone Mohammed Ben désigner le règne de Hassan II. Par la est née dans un harem et, le temps
Brahim (1897-1955) ; pour celle qui est suite, et surtout depuis le début du règne d’une seule génération, elle s’est
apparue dans les années 1930, avec le de Mohammed VI en 1999, est apparue diamétralement opposée à ce qu’a
mouvement nationaliste naissant, au sein une littérature de l’intime (enfance, vécu sa mère. Elle est devenue
de laquelle brillait l’écrivain et journaliste sexualité) et de critique sociale et histo- une universitaire exceptionnelle,
arabophone Abdelkrim Ghallab (1919- rique, incarnée par Mahi Binebine, une spécialiste de l’islam, s’est battue
2006) ; ou pour celle enfin qui se mani- Fouad Laroui, Bahaa Trabelsi, Abdellah pour le féminisme, a su parler de
festa au lendemain de l’indépendance, Taïa, Rajae Benchemsi, Souad Bahéchar la sexualité, en étant subversive sans
où l’on trouve Abdelmajid Benjelloun ou Habib Mazini. être scandaleuse. Car, en réalité,
(d’expression française) et Mohammed la littérature marocaine est très
Berrada (qui écrit en arabe). subversive, intéressante et libre.
Entre les années 1930 et les années
DYNAMISME ET NOUVEAUX Mais elle souffre de l’absence d’un
1960, les écrivains d’expression française
BESOINS marché dynamique, d’une chaîne
se posèrent des questions sur leur iden- Mais aujourd’hui, quelles sont les traces, du livre encore mal développée.
tité : ignorés par un peuple peu attiré l’héritage, de cette histoire littéraire Parmi les auteurs marocains
par le roman, rejetés par l’intelligentsia encore fraîche, au Maroc ? Le dyna- francophones qui ont marqué mon
traditionnelle comme par la puissance misme, encore. Après avoir tenu la adolescence, je citerai Mohamed
coloniale, ils choisirent la langue de cette rubrique littéraire du Journal hebdoma- Choukri (1935-2003) pour Le Pain nu.
dernière afin d’affirmer aux yeux mêmes daire (un fleuron de la presse indépen- Un livre d’une grande violence sur
du colon l’identité autochtone. Ce fut le dante, disparu en 2010), Kenza Sefrioui son enfance pauvre, dans le nord du
cas de Driss Chraïbi (1926-2007) dans est aujourd’hui journaliste free-lance. Maroc. Mohamed Choukri n’a appris
Le Passé simple (1954) ou d’Ahmed Pour elle, « la littérature marocaine a à lire et à écrire qu’à l’âge de 20 ans,
Sefrioui (1915-2004) avec La Boîte à une tonalité très contestataire, très sub- est devenu instituteur, professeur, avant
merveilles (1954), qui mirent en avant la versive. Il n’y a pas eu d’écrivains de de se mettre à écrire. Il y a également
question identitaire. La période 1965- régime, et il n’y a pas eu non plus une les œuvres de Driss Chraïbi (1926-
1990 sera celle de la défiance et de la tentative d’installer un système étatique 2007), comme Le Passé simple ou
remise en cause. Une génération d’au- d’édition. [Au Maroc], ce sont unique- Vu, lu, entendu.
teurs arriva à maturation, constituée ment des structures indépendantes ». En Et bien sûr, Tahar Ben Jelloun pour
généralement d’universitaires et d’en- 2012, elle a cofondé les éditions En La Nuit sacrée et L’Enfant de sable,
seignants, opposés à la violence exercée toutes lettres, qui publient des essais. mais surtout L’Homme rompu. Cet
par le régime du nouveau roi, Hassan II, Dans son propre ouvrage, intitulé Le ouvrage raconte subtilement les
aux enlèvements, aux arrestations et à Livre à l’épreuve, qui y paraît en mars, mécanismes de la corruption, dans les
la torture. Parmi les plus connus, citons elle souligne l’émergence progressive années 1990, années que j’ai connues
les noms d’Abdelkébir Khatibi (1938- d’un « pôle éditorial dynamique », avec et où je vivais encore au Maroc. »
2009), de Mohammed Khaïr-Eddine des « premières structures [qui] sont Propos recueillis
C. HÉLIE/GALLIMARD

(1941-1995) – dont les œuvres seront apparues à la fin des années 1970 et sur- par Christine Ferniot
interdites au Maroc de son vivant, mais tout dans les années 1980, se distinguant
rééditées à partir de 2002. C’est dans ce des imprimeries, librairies et revues lit- Dernier livre paru : Chanson douce
contexte que naquit, en 1966, la revue téraires, et marquant une tendance lll (Gallimard, prix Goncourt 2016)

LIRE MARS 2017•51


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MAGAZINE

LA LITTÉRATURE lll à la spécialisation ». Créée en 1949 à


Tanger, la librairie des Colonnes fut le
MAROCAINE SELON… repaire de Marguerite Yourcenar, André
Gide ou Jack Kerouac et demeure un
… ABDELLAH TAÏA passage obligé. Audrey Capponi, qui y
« La littérature officie aujourd’hui, souligne « une vraie
marocaine, qu’elle vivacité et une vraie diversité dans les
soit francophone publications, motivées aussi par l’appa-
ou arabophone, rition de jeunes maisons d’éditions en lit-
est mal connue en térature et poésie (DK Editions, La Vir-
France. On ne sait gule), en sciences humaines (En toutes
rien de son histoire lettres), en art et en littérature jeunesse.
et, plus encore, on Signalons aussi qu’une politique cultu-
ne sait rien de ce qui relle d’aide à la publication se met en
se produit aujourd’hui. Une place et permet des projets plus auda-
toute jeune génération est en train cieux. Ainsi qu’un travail de traduction
de sortir des thématiques anciennes. des auteurs arabophones en français
Ces nouveaux écrivains d’une (Fadel, Taïa) et des auteurs francophones
vingtaine d’années ne se préoccupent en arabe (Bouanani, Chraïbi) ». En effet,
plus uniquement du poids colonial lié ces cinq dernières années, le ministère
à la France, mais de la réalité sociale de la Culture a mis en place un fonds de
d’aujourd’hui. Il se passe avec eux soutien à l’édition. L’objectif : la mise à
quelque chose de frontal, de très niveau de la chaîne du livre. Elle en a
libre, connecté aux printemps arabes. bien besoin, comme le remarque Younes
Malheureusement, l’édition marocaine Ajarraï, commissaire du pavillon du
ne suit pas, alors qu’il y a tout un Maroc à Livre Paris : « L’édition maro-
champ culturel à investir. Depuis caine est jeune et souffre d’un manque
toujours, j’entends dire que les de professionnalisme, d’un lectorat
La « Fnaque Berbère », une échoppe qui vend des cartes
Marocains ne lisent pas, mais c’est limité, de canaux de distribution et de
parce qu’on ne veut pas qu’ils lisent. diffusion parfois approximatifs, voire
Evidemment, c’est une excellente inexistants à l’étranger. Il faut réfléchir échelle, conséquence du prix exorbitant
nouvelle que le Maroc soit le pays rapidement à une politique de soutien de d’un livre qui va de 250 à 360 dirhams
invité au Salon du livre de Paris. la demande en promouvant la lecture, le (soit environ 25 à 36 euros). Comme le
Pour beaucoup, la littérature et livre à l’école, la professionnalisation des montre Kenza Sefrioui dans son ouvrage,
l’écriture sont liées à l’histoire de la libraires et des bibliothécaires, le prix il s’agit de photocopies ou d’impressions
France, des écrivains français qui, unique du livre, etc. » De fait, la grande reliées quasi à l’identique, vendues à la
comme Rimbaud, ont investi le champ majorité des quelque 300 maisons d’édi- sauvette sur les trottoirs. On peut y négo-
social de l’époque. Le livre est un tion du pays sont de petites structures qui cier à bas prix des livres de Marc Levy,
symbole fort et révolutionnaire. fonctionnent de façon quasi artisanale et Yasmina Khadra, Tariq Ramadan, Karl
Si je devais citer trois livres essentiels, ne publient qu’une dizaine de titres par Marx, et autres Albert Camus ou Driss
je commencerais par Le Pain nu de an. Et Kenza Sefrioui de poursuivre : Chraïbi. Le vendeur élude toujours la
Mohamed Choukri (1935-2003). Il est « Le marché est très faible et insuffisam- question de la provenance (« C’est
mon « Coran choisi ». Puis, Le Dernier ment structuré, avec des courts-circuits ramené d’Egypte par des gens… »). Et
Combat du capitaine Ni’mat de à tous les niveaux de la chaîne, ce qui quand un livre de poche original coûte
Mohamed Leftah (1946-2008), fragilise les libraires. Il y a environ 80 dirhams (8 euros environ), lui le vend
l’histoire d’un officier égyptien qui 800 librairies pour 34 millions d’habitants. quatre fois moins cher. Problème : ce
tombe sous le charme de son jeune La plupart d’entre elles sont des points phénomène ne profite pas au roman
boy nubien et décide d’aller vivre avec de vente, parfois saisonniers, car au marocain, mais aux seuls livres importés.
lui dans les quartiers pauvres Maroc c’est avant tout le livre scolaire Le second est un fléau, que la journaliste
du Caire. Et enfin, Chronique d’un qui se vend. Il y a à peine plus d’une nomme « les mains blanches de la cen-
enfant du hammam de Karim Nasseri quinzaine de librairies vraiment profes- sure ». « Il n’y a pas de censure en amont
qui révèle l’existence dure d’un enfant sionnelles. Les autres sont de petites bou- pour les ouvrages publiés au Maroc, pré-
dans l’Est marocain Mais il faudrait tiques qui font aussi de la papeterie, du cise-t-elle, mais il y en a une à l’importa-
ajouter également le poète tabac, des journaux, etc. » tion. Le ministère de la Communication
Mohammed Bennis car j’ai une dispose d’un bureau des publications
vénération pour cet auteur. » étrangères qui délivre le visa d’importa-
Propos recueillis
PIRATAGE ET CENSURE tion. Pour l’obtenir, il faut apporter les
par Christine Ferniot Outre ces problèmes structurels, le sec- factures au ministère, à Rabat : si des
A. ANNAG

Dernier livre paru : Celui qui est digne teur rencontre deux écueils majeurs. Le titres sont à vérifier, ils font une croix sur
d’être aimé (Seuil) premier, c’est le piratage à grande la liste et vous demandent d’en amener

52•LIRE MARS 2017


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sont jamais arrivés au royaume (ou alors nous avons eu les “années de plomb”.
tardivement) bien qu’ils aient été com- Depuis, l’instance Equité et Réconci-
mandés par les magasins : on prétexta liation, voulue par l’actuel roi, a permis
un bon de commande mal transmis, une au Maroc d’avancer sur le chemin de
tracasserie bureaucratique. Tel fut par l’Etat de droit. » Il admet que « tout
exemple le destin du roman qui, pour- n’est pas réglé, loin s’en faut. Mais tous
tant, venait de remporter le prix litté- les sujets sont dorénavant débattus dans
raire de la Mamounia, le plus géné- la société marocaine, qui aspire à avan-
reusement doté au Maroc : Le Dernier cer vers la démocratie, c’est-à-dire vers
Combat du Captain Ni’mat de Mohamed la gestion apaisée de la pluralité des
Leftah (1946-2008), publié à titre pos- opinions et des dissensus ». Il affirme
thume aux éditions de La Différence, vouloir présenter lors de Livre Paris
demeura impossible à trouver en librai- « le Maroc dans son ensemble :
rie, chacun se renvoyant la responsabi- un Maroc ouvert, transparent, dé -
lité de ce que la journaliste appelle complexé. Un Maroc dans sa diversité
l’« indisponibilité organisée ». Le roman et sa pluralité, dans ses réalisations et
de Leftah traitait d’homosexualité, ses aspirations, dans ses avancées et ses
encore illégale au royaume (article 489 hésitations ». Et de conclure : « S’il
du Code pénal). La même année, devait rester une seule chose de cette
Abdellah Taïa eut un peu plus de belle manifestation de rencontre entre
chance : son livre Le Jour du roi mit les lettres marocaines et françaises, je
deux mois à arriver au Maroc. Il racon- forme le vœu de voir se mettre en place
tait la rivalité de deux amis pour baiser un véritable partenariat durable autour
la main de Hassan II, alors que l’auteur de la question de la traduction. Dans
avait révélé son homosexualité quelques les deux sens, cela va de soi. Nous pou-
années auparavant… vons ainsi imaginer un fonds dédié à la
traduction, des bourses attribuées à des
étudiants français et marocains en
postales et des livres dans un souk de Marrakech. LE MAROC À PARIS traduction, des aides à destination
Missionné par le ministère de la des organismes de recherche en la
les exemplaires. Neuf fois sur dix, ils les Culture pour établir et piloter la thé- matière, etc. » Le dynamisme du sec-
rendent et accordent le visa. » Son matique « Maroc à livre ouvert » au teur semble bien à même de pouvoir
ouvrage rapporte plusieurs cas, confir- Salon du livre, Younes Ajarraï n’élude relever le défi.
més par des libraires, de romans qui ne pas la question épineuse : « Certes, Hubert Artus

LA LITTÉRATURE MAROCAINE SELON…


… TAHAR BEN JELLOUN livres sur le marché français ou juste à l’occasion d’une foire
« La littérature marocaine d’expression ou d’un salon du livre. Cependant l’édition en arabe est beaucoup
française est arrivée en France au plus importante et plus ancienne. Mais elle aussi a du mal à se
début des années 1950 avec Ahmed faire diffuser dans le monde arabe.
Sefrioui (1941-1995) (Le Chapelet La littérature marocaine, toutes langues confondues, est témoin de
d’ambre) et surtout avec Driss Chraïbi son époque. Ce n’est pas une littérature paisible et confortable;
(1926-2007) (Le Passé simple) et au au contraire elle est rebelle et exprime les maux d’un peuple dont
début des années 1960 avec les poètes plus de 30 % des individus ne sait ni lire ni écrire.
Zaghloul Morsy et Mohammed Khaïr-Eddine Mais c’est surtout la poésie qui prime chez ces écrivains.
(1941-1995) (Agadir). A l’époque c’était principalement la littérature En dehors des romanciers et essayistes publiés ici en France,
algérienne qui dominait avec Kateb Yacine (1929-1989), je vous signale quelques auteurs : Mohamed Nedali (Morceaux
Mohammed Dib (1920-2003), Mouloud Feraoun (1913-1962), de choix), Mohamed Leftah (Demoiselles de Numidie, traduit
Mouloud Mammeri (1917-1989), Assia Djebar (1936-2015), etc. de l’arabe), Abdallah Laroui (L’Exil, traduit de l’arabe), Rajae
Quant aux lettres arabes, pas de trace à cette époque. Benchemsi (Fracture du désir), Rachid O. (L’Enfant ébloui),
JARRY/ANDIA.FR – C. HÉLIE/GALLIMARD

L’édition au Maroc a commencé juste après l’indépendance. Zaghloul Morsy (Ishmaël ou l’Exil); cette liste n’est pas exhaustive.
En 1966, un groupe de poètes et de plasticiens crée la revue De plus en plus de jeunes publient. Ceux qui écrivent en arabe
Souffles; à côté, Abdellatif Laâbi, son directeur, lancera les éditions sont de loin les plus nombreux. »
Atlantes où seront publiés les contributeurs de la revue. Ensuite Propos recueillis par Christine Ferniot
une jeune femme dynamique, Layla Chaouni, fondera la maison A paraître : Romans (Gallimard, mars 2017)
d’édition Le Fennec, suivie par d’autres éditeurs. Mais le problème Derniers livres parus : Le Terrorisme expliqué à nos enfants (Seuil);
sera et reste encore celui de la distribution. On ne trouve pas leurs Le Mariage de plaisir (Gallimard)

LIRE MARS 2017•53


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ROMANSFRANÇAIS

En chair
et en mots
Bernard PIVOT
Avec La mémoire n’en fait qu’à sa tête, le journaliste littéraire propose un autoportrait
sensuel et facétieux, où transpirent l’amour des livres et le plaisir des sens.

L
’écrivain est pareil à un chets », comme autant de madeleines littéraire, retenu en stage car sa mère
homme politique en cam- pour une mémoire qu’il ne juge par ail- possédait quelques hectares de vigne,
pagne : il faut s’en méfier leurs plus guère vaillante. Ici, la lecture de son travail de courriériste, chargé de
dès qu’il vous promet un de la correspondance amoureuse de glaner les échos de la vie des lettres,
semblant de vérité. Mieux François Mitterrand et Anne Pingeot lui secrets des prix, crêpages de chignon et
qu’un autre, il saura vous embobiner et rappelle cette lettre d’amour envoyée à autres complots à l’Académie. Renée
se montrer habile dans l’emploi du fictif. une « méchante cousine », dont il attend Massip, romancière familière de la
Aussi, quand, aux deux tiers de son nou- toujours la réponse soixante et un ans rédaction, lui avait alors trouvé un sobri-
vel ouvrage, le facétieux La mémoire quet qu’il n’aimait guère : « Petit
n’en fait qu’à sa tête, Bernard Pivot Rimbaud. » Rebelle, le jeune Pivot l’était
affirme qu’« un jour il faut bien passer pourtant. Il mena ainsi la révolte contre
aux aveux », hausse-t-on le sourcil avec
défiance et curiosité. Sa faute ? Avoir
« Un jour, la collecte mise en place pour honorer
le 80e anniversaire de son célèbre col-
invité sur le plateau d’Apostrophes une
poétesse dont il était secrètement l’amant
il faut bien lègue François Mauriac. « Même si nous
signions des articles à la suite des siens,
depuis six mois. « Son silence à la télé-
vision était-il le prix à payer de mes ten- passer aux nous n’étions à ses yeux que les soutiers
de l’hebdomadaire qui battait pavillon
dres sentiments pour elle ? Quelle injus-
tice ! La promotion de la littérature, en
particulier la sienne, si admirable, ne
aveux » Mauriac. Alors, pourquoi donner de son
bon argent à un homme sans généro-
sité ? » Le denier du culte fut refusé.
dépasse-t-elle pas de beaucoup nos plus tard. Là, c’est un passage de La Poursuivant sa propre version du « Je
petites vanités morales ? » La jeune Délicatesse de Foenkinos qui le renvoie me souviens », l’ancien animateur de
femme en question – à vous de découvrir à ces livres qu’on ne finira jamais, la mort Bouillon de culture évoque sans rancœur
son nom –, pardonnera sans doute cette nous ayant devancés. La mort, dont le le jour où Jean d’Ormesson lui retoqua
posthume trahison… spectre vient hanter un des chapitres les la direction du service culture du Figaro,
Ce n’est certes pas la première fois que plus émouvants du livre, qui convoque afin de complaire à André Malraux et
le plus célèbre journaliste littéraire de les figures parentales de l’auteur. Ou ses obligés. Avant d’expliquer avoir lui-
France – et fondateur de Lire – se livre lorsqu’il confie avec retenue : « Plus le même renoncé à la présentation du jour-
à l’exercice de l’épanchement intime. temps passe, plus je me rapproche du nal de 20 heures ou à la direction d’une
Dans Les Mots de ma vie déjà, paru en seul jour de la vie, le dernier, d’où sont chaîne de télévision, afin de respecter le
2011, Bernard Pivot se promenait dans exclues l’hésitation, la réserve, l’éven- sacro-saint principe de Peter et, donc,
son passé au gré de son dictionnaire per- tualité ou l’exception du peut-être. » de ne pas s’élever « jusqu’à son niveau
sonnel. D’« admiration » à « vieillir », de Au fil des pages, le roi Lire se promène d’incompétence ». Réticent aux hautes
« dictée » à « football », il y retraçait l’iti- dans sa biographie, évoquant notamment fonctions qu’il n’aurait pas su remplir,
néraire spirituel – et spiritueux – d’un son entrée dans la carrière, avec un Bernard Pivot n’a en revanche jamais
gamin du Beaujolais devenu ministre roman sans lendemain, L’Amour en rechigné devant les plaisirs de la vie.
cathodique de la culture. Six ans plus vogue, dont il regrette encore d’avoir L’auteur du Dictionnaire amoureux du
tard, ce sont des phrases, glanées au corrigé la dernière phrase, sur les vin leur accorde les plus belles pages de
hasard de ses vagabondages littéraires, conseils d’un de ses professeurs. Il y est l’ouvrage, égrenant les plaisirs qui ont
qui font surgir des souvenirs. Des « rico- aussi question de ses débuts au Figaro égayé son existence. Plaisir des mots,

54•LIRE MARS 2017


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La faune
littéraire
Matthieu GALEY
Trente ans de la vie
du journaliste et écrivain
désormais publiés
dans leur intégralité.

C
ritique dramatique aux
Nouvelles littéraires et à
Combat, chroniqueur litté-
raire à L’Express, Matthieu Galey
(1934-1986) a d’abord été connu
pour son livre d’entretiens avec
Marguerite Yourcenar, Les Yeux
ouverts, ou ses adaptations de pièces
d’Edward Albee et de Tennessee
Williams. Avant que ne paraissent
à la fin des années 1980 chez Grasset
les deux tomes de son passionnant
Journal qui s’étend de 1953 à 1986.
Une somme que l’on retrouve
bien sûr, et notamment du calembour, leur, que de ne pas jeter un œil, même aujourd’hui dans sa version inté-
« cette fiente de l’esprit qui vole », dont furtif, sur les tendres cachettes ouvertes grale qui comprend également une
il a toujours goûté l’usage – un détour soudainement à notre concupiscence. sélection de ses arti-
par son compte Twitter vous en convain- Comment résister au tropisme de la cles, une correspon-
cra. Plaisir du cigare, appris de Jean libido ? » L’auteur ose même évoquer, dance amoureuse
Hamelin. Plaisir des soirées à Geoffroy- pour la première fois, un épisode singu- avec Herbert Lugert
Guichard. Plaisir de la tartine beurre lier de sa jeunesse : pensionnaire chez et une préface de
confiture, qui confirme la maxime de les frères du Sacré-Cœur, à Lyon, il vit Jean-Luc Barré.
Félicien Marceau, « du bon sur du bon, un jour l’un de ses camarades d’internat L’occasion de redé-
ça ne peut faire que du bon ». Plaisirs de l’embrasser sur les lèvres, avant de s’en couvrir une plume et
la chair, surtout. aller prestement, étonné de sa propre un regard affûtés en
Coquin comme jamais, Bernard Pivot audace. Un « baiser interdit, volé, raté », diable. D’abord ceux HHH
Journal intégral
évoque longuement dans ces pages son dont il ne garde qu’un souvenir fugace. d’un jeune homme de 1953-1986 par
amour des femmes et de leurs appas, De ce garçon, il n’a pas retenu le nom, 19 ans qui croisait Matthieu Galey,
célébrant ces dames avec qui il apprécie juste un simple visage. « Il était pas mal. » aussi bien Louis 1 248 p.,
la pratique de « la géométrie dans les Fort d’une soixantaine de courts cha- Aragon que Georges Bouquins,
30 €
spasmes ». Aucun nom n’est donné, pitres, l’ouvrage file ainsi à toute vitesse, Pompidou, Françoise
l’homme reste discret, mais il livre une à saute-mouton d’une époque à l’autre, Sagan que Jean Cocteau, et les cou-
galerie de portraits joliment croqués. Il de Léautaud à Littell, de Duras à chait sur le papier avec un épatant
y a celles qui habillent le salon des Durand. Parfois mélancolique, souvent sens de la formule. Puis ceux d’un
Goncourt d’un érotisme ardent, voyant joyeux, La mémoire n’en fait qu’à sa tête homme apprenant qu’il va bientôt
dans le déjeuner mensuel le signe qu’elles n’est pas une autobiographie, ni même mourir de la maladie de Charcot et
ont affaire à un bon vivant. Il y a celles le recueil de souvenirs d’un vieux lecteur qui se livre alors avec une rare
qui, l’été venu, dévoilent leur nombril, confit dans sa bibliothèque, mais un auto- dignité et une urgence sidérante. Ce
cette « arobase » corporelle qui relie l’es- portrait piquant, faussement léger, dia- précieux document vaut pour son
sentiel. Celles que Pivot confesse trouver blement intime. A l’ombre des grands art époustouflant du portrait. Ses
« bandantes » – bien qu’il ne se soit crus du roman, le Pivot nouveau a tout coups de griffes et ses règlements
jamais permis d’user de l’adjectif dans du beaujolais gou- de comptes. Ses aphorismes impla-
un article. Celles que, trop pusillanime, leyant. Frais, corsé, à cables, tel celui-ci : « Dans la vie,
il n’osa pas embrasser. Celles dont, plus siroter sans tarder. on n’est jamais qu’un locataire, sans
VINCENT MULLER/OPALE/LEEMAGE

tard, il goûta les lèvres expertes, à force Julien Bisson bail. » Sa manière de ne jamais
de faire rouler le vin sous la langue. Il y s’épargner. De parler sans fard de
a celles encore dont il aime à zyeuter le HHH La mémoire n’en sa sexualité. D’offrir une visite gui-
fait qu’à sa tête par
décolleté quand elles se penchent avec Bernard Pivot, 240 p., dée du petit monde des lettres avec
candeur. « Ce serait en effet faire violence Albin Michel, 18 € ses usages et ses serviteurs.
à ma nature, et beaucoup d’hommes à la En librairie le 1er mars. Alexandre Fillon

LIRE MARS 2017•55


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ROMANSFRANÇAIS

Les unes loge dans une chambre de bonne près d’un boulevard des
Maréchaux et traîne souvent dans un café de la porte de

et les autres
Clignancourt. Là où il croise Ahmed Sid Ahmed, l’Egyptien
qui a une chambre au foyer des travailleurs et enchaîne les chan-
tiers au noir en attendant de réaliser son rêve : devenir chauffeur
de taxi au Caire. Plus étonnant encore est celui que l’on sur-
Dominique FABRE nomme l’Ingénieur. Un spécialiste en énergie nucléaire qui
Dans les années 1980, un étudiant raconte avec aime boire plus que de raison et ne rechigne jamais à lui offrir
émotion son errance dans un Paris envoûtant! des tournées. Un drôle de pistolet capable d’oublier sa sacoche
quand il a trop forcé sur l’alcool. L’occasion pour le héros de

O
n ne sait pas comment il fait, Dominique l’auteur de Photos volées (Ed. de l’Olivier, 2014; Points, 2016)
Fabre, pour nous cueillir comme ça à de se rendre utile, de prendre le métro et le train en direction
chaque fois. Depuis Moi aussi un jour, des collines de Sèvres afin de la lui rapporter. Pour se voir ensuite
j’irai loin (Maurice Nadeau, 1995 ; Points, 2012), invité chez la fiancée dudit Ingénieur. Cette Mathilde diaphane
ce prosateur vibrant ne cesse de creuser un même qui habite une grande maison entre Sèvres et Meudon. Une
sillon. D’affiner au possible une écriture qui le voit ancienne danseuse, fragile, qui reste la majeure partie de la
marcher inlassablement sur des chemins empruntés journée chez elle, sort parfois pour se rendre à des fêtes ou à
avant lui par Patrick Modiano ou Emmanuel Bove, des spectacles, mais préfère recevoir ses amis tels Sylviane
en explorant à son tour les contours d’un Paris aussi Valeira, l’infirmière, ou Edouard Wasserlin, l’architecte…
HHH Les énigmatique qu’envoûtant. Dominique Fabre est un maître de l’émotion et du mystère.
Soirées chez
Mathilde Son nouveau roman, Les Soirées chez Mathilde, Du flottement aussi. Ses protagonistes sont éternellement des
par Dominique est une merveille. Nous voici parti pour un voyage êtres incertains, qu’on dirait entre deux eaux. Comme dans
Fabre, 240 p., vers le début des années 1980, sur les pas d’un nar- l’attente de quelque chose. C’est bien ce qui les rend si touchants,
Editions de rateur alors âgé de 23 ans. En un temps où ce jeune portés si haut comme ils le sont par l’écriture sensible d’un
l’Olivier, 18,50 € homme étudie vaguement à la faculté de Nanterre, écrivain dont la musique ne vous quitte jamais. Alexandre Fillon

Liaison Construisant son livre comme on feuil-


lette un album de photos, Marie-Eve

sulfureuse Lacasse se place dedans et dehors, côté


Peggy et côté Françoise, en observatrice
fascinée par les deux séductrices. Le
Marie-Eve LACASSE rythme des phrases sait piquer des ins-
Une plongée dans l’intimité tants de vie, intimes ou superficiels : une
addiction aux drogues qui bouleverse le
de deux amantes, Peggy quotidien, mais aussi les soirées chez
Roche et Françoise Sagan. Castel, les journées sous le soleil de Saint-
Tropez ou au manoir du Breuil, l’aban-

T
rès jeune, elle sut choisir la coupe don d’un chandail rouge en boule sur le
de cheveux qui lui conviendrait fauteuil ou d’un petit imprimé panthère
parfaitement et la conserva toute tellement chic. Les années cinquante
sa vie : courte, au carré mais sous l’oreille deviennent fantasques, les années
avec une frange. « Sa liberté, son énergie soixante se dorent à la terrasse de
animale donnaient immédiatement envie Sénéquier, puis le temps passe avec les
de la regarder », dit Marie-Eve Lacasse bleus à l’âme. Peggy dans les phares n’est
à propos de Peggy Roche. Françoise pas un livre prétentieux et son auteure
Sagan la voit ainsi : « Une dégaine de ignore l’exhaustivité. Elle poin-
femme fatale et des pudeurs d’adoles- tille avec bienveillance des nuits
cente, la colère prompte mais le cœur sur vénéneuses, des jours endormis,
la main, l’œil distrait mais un regard de des heures riantes et des
lynx. » Peggy Roche et Françoise Sagan se camouflait », explique-t-elle. minutes affolées. De Sagan, on
vécurent une grande histoire d’amour qui Peggy fut longtemps celle qu’on croit, bien à tort, tout savoir,
PHOTO CLAUDE GASSIAN © FLAMMARION

dura près de vingt ans. Une belle amitié mettait de côté, cachée, discrète mais quel bonheur de retrouver
aussi, composée de soirées somptueuses, et pourtant présente à chaque l’œil sombre, le talent inoublia-
d’instants douloureux et de complicités instant d’une double vie folle- ble et l’immense charme de
décrites par Marie-Eve Lacasse. Dans ment capricieuse. Elle se décou- HHH cette femme pressée avec, à ses
son roman portrait biographie, elle célè- vre dans ce portrait qui célèbre Peggy dans côtés, Peggy qui lui murmure :
les phares par
bre Peggy, mannequin d’une classe folle, son élégance hollywoodienne, Marie-Eve « Vivre avec toi c’est vivre avec
rédactrice de mode, styliste. « Je voulais sa taille fine, son ambition et son Lacasse, 256 p., d’autres vies. »
la sortir du brouillard derrière lequel elle sens de la mode. Flammarion, 18 € Christine Ferniot

56•LIRE MARS 2017


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Les dents basque. Le père, Jérôme, est un phar-


macien apparemment tranquille. Sauf

de la mère
qu’on apprend vite qu’il a besoin de
devenir bestial entre les bras de Maud,
sa maîtresse de longue date. La mère,
Mylène, s’occupe à plein temps de la
Rebecca LIGHIERI maison et des enfants. Des deux aînés,
Dans ce thriller rondement les blonds et beaux Thadée et Zachée,
mené, il suffira d’un drame et de leur sœur cadette, Ysée. Les gar-
çons sont férus de surf, ils arrivent à
pour tout faire basculer… l’aube sur la plage pour enchaîner les
vagues et s’enivrer au possible de houle

L
es écrivains sont d’étonnants jon- et d’écume.
gleurs, ils parviennent mieux que Parti pour une année sabbatique à
personne à se dédoubler, à chan- La Réunion avec Zachée, Thadée a eu
ger d’identité. Ainsi, au catalogue des la jambe droite happée par un requin pas
éditions P.O.L, on peut trouver à la fois vraiment commode. Séducteur devant
les livres poétiques qu’a écrits Emma- qui toutes les filles se pâment, doublé A parler de la jeunesse à
nuelle Bayamack-Tam, de Rai-de-cœur d’un élève brillant, il s’avère également laquelle on s’accroche, des
(1996) à Je viens (2015), et ceux, d’une sujet à des pulsions sadiques inquiétantes barrières que l’on cherche à
HHH
démarche toute différente, qu’elle signe auxquelles il a bien du mal à ne pas céder. faire sauter, des réalités que Les Garçons
du nom de Rebecca Lighieri. Après Mylène, que les îles angoissent et les tro- l’on refuse de voir. Sous sa de l’été
Husbands en 2013, le dernier en date, piques encore plus, s’envole pourtant plume, le lecteur passe tour par Rebecca
Les Garçons de l’été, s’amuse à détourner vers La Réunion afin de ramener son fils à tour du soleil à l’ombre, du Lighieri, 448 p.,
P.O.L, 19 €
les codes du roman de genre en adressant au bercail à sa sortie de l’hôpital… calme à la tempête, comme
même quelques clins d’œil au Stephen Rebecca Lighieri attrape le lecteur dans toute tragédie qui se respecte. Jadis
King de Ça. dans ses filets et l’y maintient serré en chantés par Dylan Thomas et Don
On découvrira ici les tribulations d’une alternant habilement les narrateurs suc- Henley, Les Garçons de l’été réservent
famille française, assez dysfonctionnelle cessifs et les points de vue. Elle réussit bien des surprises à mesure qu’on y
alors qu’elle semble de prime abord idyl- ici à donner corps à ses personnages en sonde la part d’ombre de chacun de ses
lique. Direction le sud-ouest et la côte variant leur manière de s’exprimer. protagonistes. A.F.

Un accusé tout trouvé pour le meurtre de deux petits


garçons. Dans Aveu de fai-
blesses, l’écrivain met ainsi en
Frédéric VIGUIER lumière les rouages d’une justice
Aveu de faiblesses nous entraîne dans la chute défaillante, des flics peu rigou-
d’Yvan Gourlet, un adolescent solitaire accusé de meurtre. reux, prêts à tout pour recueillir
des aveux plutôt que des

D
ifficile de ne pas se laisser em- boîtes de fromage et sculpte des preuves, des avocats paresseux
porter par ce conte cruel, à mi- petits animaux dans des mottes et des hommes politiques oppor-
HHH
chemin entre le polar et le roman de beurre. Quant au père, réac, Aveu de tunistes, trop heureux de s’ap-
social. Dès les premières lignes, Frédéric raciste et désillusionné, il n’a pas faiblesses par puyer sur un sordide fait divers
Viguier nous plonge dans le triste quoti- la force de s’opposer aux manies Frédéric Viguier, pour se faire élire. Le tout sur
dien de l’étrange famille Gourlet. Yvan, de son épouse. Rien ne semble 224 p., Albin fond de misère sociale, l’action
Michel, 18 €
le fils, est un adolescent timoré de 16 ans, pouvoir ébranler ce huis clos se déroulant dans une bourgade
élève menuisier sans ambition. Harcelé familial angoissant. Jusqu’au jour où l’un imaginaire du nord de la France, à la
par les camarades de son lycée, il accepte des gamins qui maltraitent Yvan est veille de l’élection présidentielle de 2002.
sa condition de victime dans un renonce- retrouvé sauvagement assassiné près des Par-delà le portrait réussi de cette
ment inquiétant : « Je ne réplique jamais, poubelles d’une usine. Celles-là mêmes France ombrageuse, Frédéric Viguier
comme si j’admettais que mes bourreaux où le jeune homme a l’habitude de fouiller parvient à instaurer très rapidement une
avaient raison, comme si j’étais d’accord pour dénicher les fameuses boîtes de ambiance poisseuse, qui rend le récit
avec eux. Je me dis que je ne mérite pas camembert… Mis en garde à vue, torturé addictif. L’écriture, sèche et implacable,
mieux que leur mépris, puisque person- psychologiquement, Yvan, devenu le sus- est au service de cette descente aux
nellement je me méprise. La différence, pect idéal, finit par avouer un crime qu’il enfers survoltée, cauchemardesque,
H. BAMBERGER/P.O.L

c’est que je m’accepte, et qu’eux me rejet- n’a vraisemblablement pas commis. racontée du point de vue d’Yvan. Tout
tent. » A la maison, le jeune homme passe Frédéric Viguier a confié être fasciné s’accélère jusqu’à l’issue finale, parfai-
son temps à manger, car sa mère, person- par l’histoire de Patrick Dils, accusé puis tement maîtrisée. Un roman aussi envoû-
nage étouffant et sinistre, collectionne les innocenté après quinze ans de prison tant que glacial. Lou-Eve Popper

LIRE MARS 2017•57


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ROMANSFRANÇAIS

A la recherche qu’Adolphe a disparu.


Adolphe ? Depuis des
mois, la pauvre femme

du chat perdu « passe ses journées à


nourrir des chats aban-
donnés dans le bois de
Eric METZGER Boulogne ». Reconnaissa-
Un second roman faussement ble à sa petite moustache
noire, Adolphe est l’un
léger sur la relation mère-fils. d’entre eux.
Mais où diable est passé

O
n le connaît pour ses sketches humo- Adolphe? Déboussolé par
ristiques, prodigués sur le petit écran la rupture, voilà le narra-
avec son acolyte Quentin Margot. teur qui, guidé par sa matrone, s’embarque dans une mission
Mais le trublion Eric Metzger, du duo Eric commando à la recherche du matou perdu. S’avançant dans
et Quentin, écrit aussi des romans ! Après des coins peu fréquentables du bois de Boulogne, ils vont à
un premier essai en 2014 (La Nuit des trente), la rencontre d’une étrange et attachante faune locale. Il y a
le gentil plaisantin poursuit son bonhomme là Yves le transsexuel. Un peu plus loin, Paola et son nouveau
de chemin littéraire dans l’étonnante veine camping-car. Là-bas, Luciana, qui signale sa présence aux
de l’introspection sentimentale. A la fois clients avec une jolie guirlande de préservatifs gonflés… Ainsi
tendre, joyeux et piquant, le résultat est plus HH Adolphe a que Gabriella, une plantureuse et sympathique femme noire
profond, plus sérieux qu’il n’en a l’air. Et si disparu par Eric en talons et bikini fluo, verbalisée sous leurs yeux par deux
derrière l’humoriste se cachait une graine Metzger, 144 p., élégants gendarmes à cheval. Déambulant dans ce drôle de
d’écrivain ? L’Arpenteur, 12 € décor peuplé d’une incroyable galerie de marginaux, mère et
C’est l’histoire d’un trentenaire qui vient d’être brusquement fils, hier encore plutôt distants, baissent la garde, réapprennent
quitté par sa belle. Tout allait à merveille, et pourtant elle est doucement à se parler, bientôt se confient. De ce voyage ini-
partie. Alors l’amant éconduit commence à nous conter ses tiatique en miniature, le narrateur sortira grandi, ses certitudes
peines. Et pour scruter son cœur en miettes, il ne manque pas ébranlées. Quant à Metzger, il montre qu’il sait manier la
de jolies formules. « Les belles lettres d’amour sont des lettres plume et fichtrement bien trousser un récit. De bout en bout,
d’adieu », écrit-il par exemple. Dès la fin du premier chapitre, son roman est une friandise. Le genre qu’il faudrait toujours
le malheureux reçoit un coup de fil de l’autre femme de sa avoir sous la main, en cas de coup de blues. Tout ça grâce à
vie : sa mère. Paniquée, elle lui annonce, entre deux sanglots, un félin nazi ! Estelle Lenartowicz

Une volée ses lecteurs. Subvertissant les codes de


l’écriture, multipliant les jeux de distan-
la composition faussement
aléatoire témoigne de la

de Boisvert ciation, les scies, les clichés, les phrases


toutes faites, mêlant ici les vérités aux
demi-vérités, voire aux franches absur-
manière fine de Patrik
Ourednik : de courts cha-
pitres distribués comme
Patrik OUREDNIK dités, forçant le trait là, le tout au service autant d’aphorismes pou-
d’une ironie des plus réjouissantes et des vant être lus pour eux-
Un antiroman grinçant, plus dévastatrices, cette Fin du monde mêmes tout en invitant à
véritable festival drolatique au conditionnel, après Europeana : Une des lectures transversales,
de pensées incorrectes. brève histoire du XXe siècle et Histoire de pour ainsi dire, rhizoma-
HHH
France : A notre chère disparue, règle ses tiques. Ainsi, voyager dans La fin du monde

A
vec Patrik Ourednik, on ne sait comptes à une certaine manière de le monde d’Ourednik n’est n’aurait pas eu
jamais trop sur quel pied danser, raconter l’histoire et de dire le présent. jamais ennuyeux, toujours lieu par Patrik
ni même d’ailleurs s’il faut dan- Castigat ridendo mores – Ourednik suggestif, et au bout du Ourednik, 176 p.,
Allia, 10 €
ser. Traducteur en tchèque de Rabelais, pointe la crétinisation qui à toute époque compte le lecteur s’aper-
de Queneau ou de Beckett notamment, (surtout la nôtre ?) infantilise masses et çoit que ce monde fictif qui finit par s’ef-
ayant quitté la Tchécoslovaquie commu- individus. En cette dystopie paradoxale, fondrer sur lui-même, engoncé dans le
niste et les charmes de sa police politico- notre présent est pour ainsi dire dévoilé mouvement de sa propre crétinisation,
idéologique pour s’établir en France, il comme le passé d’un avenir sans fin ou ressemble à s’y méprendre au nôtre…
a entamé, dans les années 1990, une car- plutôt dont la fin est peut-être justement Et si cet odradek littéraire n’était pas
rière d’écrivain original, se signalant par ce glissement sans fin perceptible. Que jusque dans sa forme même la seule
quelques ouvrages traduits du tchèque le livre ait pour fil d’Ariane les derniers manière appropriée de parler de ce
C. HÉLIE/GALLIMARD

ou rédigés directement en français. moments de Gaspard Boisvert, ancien monde qui finit dans « l’abrutissement
Comme dans chacun de ses livres, conseiller « du président américain le […] jusqu’ici inconcevable de l’huma-
Ourednik engage dans La Fin du monde plus bête de l’histoire », est en partie la nité ». A prescrire toutes affaires ces-
n’aurait pas eu lieu une partie serrée avec couture de convention d’un livre dont santes. Jean Montenot

58•LIRE MARS 2017


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Salut que, un ivrogne un Sauve


l’artiste!
clown, un paranoïa-
que », écrit Stéphanie
Kalfon dans un livre
poétique, un premier
qui peut
Stéphanie KALFON roman pétillant de Carole ZALBERG
Ce premier roman est un bel vigueur et de sagacité. Un roman déchirant
hommage rendu à Erik Satie A cet homme mysté- qui dépasse le simple
rieux et décousu, elle
– musicien insaisissable à offre de courts chapi- HHH et déjà cruel récit d’une
l’existence décousue. tres qui parviennent
Les Parapluies
d’Erik Satie
petite fille séquestrée
à saisir cet insaisissa- et de son ravisseur.

F
par Stéphanie
acétieux et mélancolique, plus ble et lui tire un por- Kalfon, 216 p.,

P
timide que lointain, mais totale- trait en puzzle, un Joëlle Losfeld remier acte : Marie, 13 ans, est le
ment intransigeant, Erik Satie hommage piaffant et Editions, 18 € symbole de l’enfance joyeuse,
(1866-1925) quitta un jour la faune de sonore d’une grande liberté de ton. palpitante de vie et d’avenir. En
Montmartre, du Chat Noir et des pré- Quand il mourut, l’état des lieux de quelques minutes, sa légèreté est
misses du jazz pour la solitude d’une son studio gourbi, à Arcueil, ne manqua broyée par un monstre qui l’enlève,
chambre crasseuse, refusant toujours pas de noter quelques surprises. Outre l’enferme et la transforme en poupée,
de choisir entre l’exubérance et le vide. les pianos désaccordés et la pile de faux paralysée de terreur entre ses mains.
Il était « un égaré dans le siècle », disait cols presque neufs, on pouvait découvrir Mais la romancière ne s’arrête pas à ce
Debussy, un grand enfant hypersensible quatorze parapluies identiques. Une canevas et décide de faire parler le
menant une vie en zigzag, douloureuse, belle image digne de déclencher une ravisseur, un homme défiguré, tombé
folle et cruelle. « Ici demeure Erik Satie enquête musicale et de résoudre le amoureux d’une fillette qui a croisé
que l’on prit pour un fou, un misérable, malentendu qu’il y aura toujours entre son regard par hasard et ne s’est pas
un fumiste, un analphabète musical, un ce doux génie et les enfants du siècle. détournée. En séquestrant cette icône
fantaisiste, un raté, un aigri, un mania- Christine Ferniot de jeunesse, il croit
pouvoir la séduire,
partager sa passion,

Un chemin sans fin


tandis que Marie
s’étiole, absente puis
rongée par le poison
fou de la culpabilité
Didier DECOIN et du dégoût d’elle-
Un voyage olfactif et spirituel dans lequel deux êtres qui se même. Elle est l’en-
sont jadis aimés se retrouvent grâce à l’appel des souvenirs. fant crucifiée, il rêve HH
de rédemption.

E
Je dansais par
rudit et sensuel, Le Bureau des laissant Miyuki épuisée. Sans même les Au fil des pages, Carole Zalberg,
jardins et des étangs est un convoquer, elle bute dans ses rêves sur le roman de Carole 160 p., Grasset,
voyage initiatique en odorama les souvenirs de son époux, l’intimité Zalberg prend une 16 €
dans le Japon de l’an mille. Une surprise de leurs nuits d’amour et la nostalgie ampleur inattendue, dépasse le fait
envoûtante, un étonnant plaisir de lec- d’un bonheur fait de plaisirs mutuels. divers et le témoignage pour devenir
ture à la fois spirituel et palpable. A l’élégant récit de Didier Decoin un chœur tragique. Au-delà d’une his-
Katsuro, pêcheur talentueux installé s’ajoute un voyage au pays des corps toire de ravisseur et de séquestrée, Je
dans le village de Shi- avec leurs parfums musqués, sauvages, dansais est un cri de douleur et de
mae, sait mieux que aux relents de tanière ou de vent frais. révolte pour toutes les innocentes qui
personne attraper des Miyuki n’est pas forcément une beauté, ne sont pas revenues de l’enfer et conti-
carpes destinées aux mais elle est terrienne, distillant des pré- nuent d’attendre : « Nous n’avons pas
étangs de la cité impé- gnances triviales sans détour. Le roman- été sauvées. Une poignée d’entre nous
riale de Heiankyo. Sa cier se plaît à mettre en mots l’odeur de s’est enfuie mais nous n’avons pas été
mort par noyade lais- la vie, tantôt écœurante et nauséeuse, sauvées. Nous sommes pour la plupart
se les habitants dému- tantôt sucrée comme le kaki trop mûr. encore entre leurs mains », écrit Carole
nis et son épouse, Ce roman, qui débute comme un hom- Zalberg en exergue, comme un appel
Miyuki, désolée. La mage au Japon médiéval, s’échappe vers exemplaire, une exhortation à ne pas
HHH jeune veuve doit d’autres rêveries inattendues. Elles oublier les esclaves de Boko Haram et
Le Bureau des
jardins et des prendre la relève et décrivent, bien mieux que n’importe d’ailleurs. Je dansais est donc un livre
étangs par porter, à son tour, les quel récit érotique, la mélancolie du utile que l’amplitude structurelle et
Didier Decoin, poissons chez l’empe- plaisir fugitif, composé d’instantanés l’écriture tantôt rugueuse tantôt
396 p., Stock, reur. La route est qu’on ne cesse de chercher en vain, ondoyante transforment en roman
20,50 €
longue, dangereuse, jusqu’à la mort. C.F. puissant. C.F.

LIRE MARS 2017•59


EXTRAIT
GER - EXEMPLAIRE NUMERIQUE

ROMAN FRANÇAIS
AVANT-PREMIÈRE

Belle d’amour
Franz-Olivier
BIOGRAPHIE
Né en 1949
à Wilmington

GIESBERT
– dans l’Etat du
Delaware –,
Franz-Olivier
Giesbert a grandi
en Normandie.
Après avoir écrit
à l’adolescence
ses premiers
articles dans
Paris Normandie,
il rentre au Centre
de formation
des journalistes LE LIVRE La bonne chère la croisade de Louis IX en
en 1969 et, dans et la bonne chair ne sont Terre sainte. Si, lors de cette
la foulée, intègre
la rédaction jamais éloignées, chez Franz- odyssée, Tiphaine la char-
du Nouvel Olivier Giesbert – souvenez- meuse deviendra soignante
Observateur.
C’est le début vous de La Cuisinière du monarque « moitié loup,
d’une grande d’Himmler. Il en va ainsi de Belle d’amour
moitié agneau », elle décou-
carrière de
journaliste, le l’héroïne de son nouveau par Franz Olivier vrira une autre culture, une
Giesbert, 380 p.,
menant du Figaro roman, Belle d’amour, qui 21 € Copyright
autre religion – l’islam –, et
au Point.
Il présentera nous plonge dans le XIIIe siè- Gallimard. En librairie fera évidemment la connais-
le 2 mars.
aussi différentes cle. A la suite de la mort de sance d’autres hommes…
émissions
sur les chaînes
ses parents, la jeune Tiphaine Il appartiendra à un romancier, à
de France Marjevols s’en va à Paris rejoindre sa Marseille en 2016, de raconter cette
Télévisions, tante, qui l’embauche dans son histoire, d’écouter la voix de Tiphaine
mettant
généralement échoppe où elle apprend à réaliser et de comprendre que l’époque de
à l’honneur la d’exquises gaufres, tartes et darioles. Saint Louis n’est peut-être pas si éloi-
culture. Auteur
d’essais Mais son aînée va s’éteindre et un gnée de la nôtre.
politiques (dont obscur « courcibaut » (petit gros), Fantaisie historique prétexte à la des-
le best-seller
La Tragédie du Charles Jean-Bon, qui se prétend pro- cription d’un monde en basculement,
président), priétaire des lieux va contraindre Belle d’amour multiplie les rebondisse-
« FOG » a signé
une quinzaine de Tiphaine à assouvir ses moindres ments, du Paris poisseux à l’Egypte, en
romans, parmi désirs (ceux de ses trois fils aussi) et passant par Tunis ou la Syrie. Malgré
lesquels L’Affreux
(grand prix à se montrer « dure au mal et corvéa- une certaine trivialité, des anachro-
du roman ble à merci » si elle souhaite rester nismes et des dialogues parfois un peu
de l’Académie
française dans les lieux… Avec l’aide d’un Juif, kitsch, Franz-Olivier Giesbert s’amuse
en 1992) et Moshé, la malheureuse finira par s’en- et réussit, à travers ce feuilleton, à cas-
La Souille (prix
C. HÉLIE/GALLIMARD

Interallié en fuir de cet enfer et rencontrera un ser des idées reçues et à rapprocher
1995). Il est par bourreau, Enguerrand, qu’elle épou- les individus, « les belles et les bêtes »,
ailleurs membre
du jury Renaudot. sera. Surtout, il l’entraînera à rejoindre les seins et les saints. Baptiste Liger

60•LIRE MARS 2017


GER - EXEMPLAIRE NUMERIQUE

1
Je suis belle de nuit le jour
La fille à la sansonnette et belle de jour la nuit.
On m’appelle Belle d’amour
Parce que je suis belle toujours.
ANJOU, 1246. C’est l’une des dernières images que je
garde d’eux : mes parents gisant dans la gadoue, les C’était ce que je chantonnais sous mon ramas de
poignets et les chevilles liés comme des chèvres au vieilles hardes, en marchant comme une somnambule
marché aux bestiaux. J’avais passé une partie de la sur la route boueuse. Répandant autour de moi une
journée à essayer de les raisonner : odeur aigre, j’avais le sentiment de trébucher à chaque
« Pourquoi n’abjurez-vous pas, coquefredouille ? pas. Quand je passais devant les gens, ils n’avaient

Franz-Olivier GIESBERT
— Pardonne-moi, dit mon père, mais je suis inca- qu’une envie : détourner les yeux.
pable de mentir. Mais n’était-ce pas précisément ce que je recherchais,
— Y a pas plus facile, objectai-je. La vie est quand dissimulée sous mes chiffons et coiffée d’un ridicule
même une farcerie… bonnet en peau de chien ? Je jetais sans cesse des
— Pas pour nous, murmura ma mère. Notre foi est regards furtifs par-dessus mon épaule parce que
notre béquille et elle nous interdit les mentements. je redoutais d’être suivie par la maréchaussée,
Toi, tu as toujours été plus forte que nous, Tiphanie. » l’Inquisition, des meutes de loups, des mâles en chaleur.
Pour rire, un soldat affligé d’une verrue qui lui faisait En somme, par le Mal.
un second nez avait vidé un pot d’aisances sur mes Je portais un sac en drap sur le dos et, dans ce sac,
parents. Les nettoyant avec soin, j’étais si près d’eux il y avait un luth, un couteau, une gourde d’eau,
que mon père a pu me souffler sans être entendu : quelques défroques, mais pas de quoi se changer vrai-
« N’avoue jamais et fuis loin, le plus loin possible, ment. S’il m’arrivait de me laver, on aurait dit que
Tiphanie. Y a plus rien à faire ici. Les gens comme c’était à la terre, à en juger par le gris de ma peau.
nous n’ont rien à attendre du royaume des Francs. » Chez moi, n’étaient propres que les dents, blanches
La mauvaise odeur persistant, je suis allée chercher comme du lait.
un autre seau d’eau. Quand je suis revenue, mes parents Il y a longtemps que j’étais sur les routes : au moins
étaient debout : après avoir dénoué la corde qui atta- quatre mois. Parfois, j’avais l’air pressée mais je n’ac-
chait leurs chevilles, les soldats les faisaient avancer célérais jamais longtemps, une lieue ou deux, pas plus,
en les menaçant de leurs épées. puis ralentissais le pas avant de me traîner en cherchant
« Où les emmenez-vous ? m’écriai-je. toutes les occasions de m’arrêter et de m’asseoir, par
— Au ciel. exemple quand je rencontrais quelqu’un ou quelque
— Vous disiez qu’ils ne le méritaient pas. chose sur mon chemin. Une fleur, un enfant, une rivière,
— Eh bien, alors, ils vont aller au feu. » un mendiant.
J’étais tout près d’eux. Mon père a fait semblant de Ce jour-là, ce fut d’abord un escargot. Un gros bijou
tomber et je me suis précipitée pour le soutenir, le humide, glissant, au corps luisant et au toit nacré, qui
temps qu’il me glisse à l’oreille quelque chose que je s’était empégué dans des cailloux en traversant la
n’ai pas envie de répéter et qui allait changer ma vie : route. Après l’avoir écrasé sans le faire exprès, je
j’y pense au moins une fois par jour. m’assis près de lui, le pris délicatement entre le pouce
C’est depuis ce jour-là que j’ai les yeux morts. et l’index, le portai à ma bouche et lui murmurai à
Cherchez bien, vous ne trouverez jamais rien dedans, l’oreille :
ni haine, ni remords, ni désir de vengeance. J’ai le « Pardonne-moi. »
regard inexpressif de ceux qui se sont retranchés du Je restai un moment dans la même position, comme
monde après avoir trop souffert, trop pleuré, trop si j’attendais une réponse. L’escargot reprit confiance.
vécu. Mais ne vous y fiez pas. C’est une ruse, celle des Le réflexe de rétraction passé, il commença à se déten-
survivants qui ont décidé de passer inaperçus dans dre et à s’étirer, avant de darder ses yeux dansants au
notre monde de brutes. bout de ses tentacules. La coquille cassée, il bavait
une mousse blanche en cherchant éperdument ma
* bouche, comme s’il voulait m’embrasser.
Je posai un baiser sur ses petites lèvres tremblantes,
C’était un temps à brouée1 et à corbeaux. Depuis mais ce baiser tourna mal : soudain, écoutant ma faim,
plusieurs jours, le soleil vivait caché, il pleuviotait sou- j’arrachai ce qui restait de la coquille et gobai l’escargot
vent, le ciel bas suintait la tristesse des fins d’automne. d’un coup, de la tête au muscle, sans le mâcher.
Les forêts et les champs soupiraient en songeant à ce « Pardonne-moi », répétai-je en léchant le mucus
qui les attendait. qu’il avait laissé sur mes lèvres.

LIRE MARS 2017•61


GER - EXEMPLAIRE NUMERIQUE

J’avais honte. Dans la journée, je m’arrêtais souvent avances par des soupirs appuyés. S’ils insistaient, je
pour manger. Des racines, des feuilles, de l’herbe, des leur hurlais dessus.
pommes ou des poires sauvages. Je dormais dans les Un jour, l’un d’eux réussit à échanger quelques
champs, au milieu des vaches, pour me protéger des phrases avec moi. Un grand haricot, la peau sur les
loups ou des chiens errants. Je me réfugiais dans les os, qui parlait comme s’il priait, les yeux baissés, la
étables quand il pleuvait. J’aurais été bien incapable voix mourante. Après les présentations, il fronça les
de dire quel jour on était, mais je sentais venir l’hiver sourcils :
au froid qui me mordait la peau, le matin, quand il ne « Tiphanie est un prénom qui ne sonne pas fran-
me rongeait pas les os et les sangs. çais.
Un après-midi, entre Loudun et Saumur, une petite — Mon vrai prénom est Tiphaine, mon père. Mes
neige dentue tomba, qui m’aurait transformée en statue parents m’ont surnommée Tiphanie à cause de ma
de glace si je ne m’étais retrouvée, comme par miracle, grand-mère maternelle qui était anglaise.
devant le portail d’une abbaye. Tremblant et claquant — Quelle horreur ! Du sang anglais ! N’est-ce pas à
des dents, je fus accueillie par les moniales qui m’al- cause de lui que vous semblez avoir si peur ?
longèrent sur une couche, près d’une cheminée, avant — Je n’ai pas peur, mon père. Je fuis quelque chose
de me donner, quand je fus réchauffée, mon premier qui me rattrape toujours. J’ai vécu l’enfer. »
repas depuis longtemps. Je n’avais pas envie de poursuivre cette conversation.
C’était une sorte de purée noire, très épicée, qui Je secouai la tête et retournai à mon travail pendant
aurait cuit pendant des années : elle laissait dans la que le moine marmonnait, la gorge serrée :
bouche le goût de sciure humide du rutabaga. Après « Vous êtes si belle, je suis sûr que vous êtes éter-
l’avoir avalée, j’ai failli m’évanouir en apprenant que nelle. »
c’était du ragoût de chien. Je ne mangeais jamais de Une nuit printanière, alors que les jardins commen-
« blessures sanglantes ». Ni du bœuf ni du chien. çaient à se réveiller, l’herbe à reverdir et les bosquets
Je fus émue par la compassion des sœurs qui, pendant à pépier, le grand haricot me sauta dessus en me met-
plusieurs jours, furent aux petits soins. Des saintes. tant la main sur la bouche. Je lui ai fait la surprise du
Après m’avoir retapée, elles assurèrent ma pitance, bélier : un coup de genou dans les pices3.
en échange de menus travaux. Dommage qu’elles fus- « Verrat ! Maroufle ! Coquebert ! » ai-je hurlé pen-
sent si peu causantes. J’aurais bien aimé leur parler, dant qu’il prenait ses coilles4 à pleines mains comme
mais elles me fuyaient comme elles fuyaient tous les si elles allaient tomber.
êtres vivants. Impossible d’accrocher leur regard, tou- Après quoi, je me suis affublée de nouveau de gue-
jours tourné vers le ciel dans lequel il volait, bien plus nilles pour dégoûter les hommes, avant de reprendre
haut que les oiseaux. Je fus affectée, entre autres, au la route d’une démarche incertaine.
ramassage des ordures, au curage des latrines, ainsi En chemin, j’adoptai un étourneau sansonnet blessé
qu’à la récupération des peaux et des cornes à la bou- à l’aile. Une sansonnette, pour être précise : son plu-
cherie. mage était moucheté de blanc et elle avait les yeux
Cette abbaye était Notre-Dame de Fontevraud, clairs. Pendant plusieurs jours, elle resta perchée sur
haut lieu de la royauté et du christianisme. Y avaient mon épaule. Quand elle s’est remise, elle me suivait
notamment été enterrés, quelques années auparavant, en voletant. Nous parlions beaucoup et, de temps en
Richard Cœur de Lion et Aliénor d’Aquitaine. D’où temps, elle m’embrassait sur la bouche.
la gravité sépulcrale qui y régnait, troublée de temps C’était une époque où tout, en ce bas monde, inclinait
en temps par des meuglements, des cocoricos ou des au fatalisme, sauf à se gaver de soleil et à observer,
sonneries de cloches. Ici, personne ne fatrouillait2, sauf comme je le faisais, les herbes et les branches s’élancer
en pensée, quand on était seul avec soi. vers le ciel. Chaque fois que je m’étais sentie plus bas
Fondée par l’ermite Robert d’Arbrissel, l’abbaye que terre, prête pour la tombe, il m’avait suffi, pour
de Notre-Dame de Fontevraud avait longtemps permis me redonner courage, de regarder ma sansonnette,
aux hommes et aux femmes de cohabiter en tout bien de respirer un bon coup, d’entendre un rire d’enfant
tout honneur, les uns et les autres surmontant leurs ou de m’oublier dans une rivière qui, au fond des bois,
tentations charnelles. Après quoi, sur la pression de s’enfuit entre les branches en emportant vos yeux.
l’Église, les sexes furent séparés et elle avait été divisée
en plusieurs monastères, notamment pour les lépreux
et les pécheresses repenties.
Mon travail m’obligeant à aller sans cesse d’un
monastère à l’autre, je rencontrai beaucoup de moines
qui devinrent entreprenants dès que j’eus retrouvé
mes formes et mes couleurs. Je répondais à leurs

62•LIRE MARS 2017


GER - EXEMPLAIRE NUMERIQUE

EXTRAIT ROMAN FRANÇAIS

2 visage s’éclaira et elle se jeta dans mes bras en pleurant


et en transpirant.
Sur le Petit Pont de Paris « Ma petite fille, a-t-elle marmonné, comme tu es
grande ! »
Elle avait couvert mon visage d’un mélange de
PARIS, 1246. Enjambant la Seine dans un équilibre larmes et de suées. C’était très salé et ça collait. Je me
précaire, non loin de la cathédrale Notre-Dame encore dégageai et m’essuyai.
en construction, le Petit Pont de Paris était comme un « Comment va ta mère ?
arbre dont les branches ploient sous le poids des étour- — Mes parents m’ont donné un trésor et ils veulent
neaux qui, en l’espèce, étaient des gens, des échoppes, que tu en profites. »
des marchandises. Quelque temps avant de mourir, ils m’avaient dit

Franz-Olivier GIESBERT
Reliant la rive gauche et l’île de la Cité, le Petit Pont que, s’il leur arrivait malheur, je devrais aller déterrer
était le cœur palpitant du royaume. Très étroit, il sem- une petite boîte sous le chêne de leur jardin qui donnait
blait assez facile à défendre contre les barques de sur le lac d’eau de source des Ferricres, non loin de
Normands ou de brigands qui, parfois, remontaient Montségur, en Occitanie : j’y trouverais des sous d’or,
la Seine pour leurs voleries, leurs pillements5. C’était des deniers d’argent et des bernardins de la seigneurie
comme un joyeux paradis, à l’ombre de l’imposante d’Anduze. De quoi vivre longtemps sans rien faire et,
forteresse du Petit Châtelet. surtout, rejoindre ma tante, à l’autre bout du pays, sur
En ce temps-là, Paris, qui soupait à six heures, se cou- le Petit Pont de Paris où elle tenait son commerce.
chait tôt : pour éviter les incendies, il était interdit de Pour éviter que les pièces n’attirent l’attention en
travailler dans le noir, à la bougie. Après le couvre-feu, sonnant, mes parents m’avaient invitée à les enfouir
il était également défendu de faire la fête, à moins d’en dans un sac rempli de terre humide que j’accrocherais
avoir obtenu l’autorisation du prévôt. À la brune, comme à une ceinture et porterais entre mes cuisses, sous ma
on disait, la capitale devenait un grand corps mort. De robe. Pendant le voyage qui me mena du fond de ma
temps en temps, pendant la nuit, la sentinelle du Châtelet province à la capitale, mon chargement me donna une
sonnait du cor ou un grand cri troublait le silence : c’était allure si disgracieuse qu’elle découragea les obsédés
quelqu’un qui se faisait occire ou dépouiller. de la bête à deux dos, déjà refroidis par mon affreux
Paris se réveillait toujours au son des trompettes, chapeau en peau de chien enfoncé jusqu’aux sourcils.
et, jusqu’à la tombée du soir, les cloches des églises Sans me vanter, mes grands yeux ressemblaient à
ne cessaient de sonner pour une raison ou une autre. ces saphirs qui, sous les rayons du soleil, font scintiller
Dans le tintouin général, le Petit Pont se distinguait : des étoiles à six branches, parfois douze. Tant qu’on
c’était l’un des endroits les plus bruyants de la capitale. ne regardait qu’eux, je semblais très belle. Le reste
Une volière. n’était pas à la hauteur mais j’avais une excuse : avec
En plus des odeurs de latrines et de mangeaille, le mon trésor dans mon entrejambe, je marchais d’un
Petit Pont répandait dans le ciel une joie pleine de cris pas lourd, les pieds écartés, comme une fille de joie
et de rires. La joie du monde. S’élevait aussi du matin après qu’une armée de soldats lui est passée dessus.
au soir un parfum grisant de pain chaud. Ça sentait le Prenant ma tante à part, au fond de l’échoppe, j’ai
petit Jésus en personne. À cause de la Halle de Beauce, soulevé ma blouse et lui ai montré le sac. Elle resta
pleine à craquer de blé et de farine, tous les boulangers un moment la bouche ouverte, le regard effrayé :
semblaient s’être donné rendez-vous là, jusqu’à la rue « Qu’est-il arrivé à tes parents ? »
de la Juiverie6 qui traversait l’île de la Cité et passait Il y eut un silence et elle a répété la question d’une
devant la synagogue. voix stridente.
Ce jour-là, au milieu de la foule en crue, je m’avançais « Ils sont morts », ai-je répondu.
comme un bateau qui coule, avec l’air foutimassé7 des Ma tante s’est mise à genoux :
personnes qui n’ont pas dormi depuis leur naissance. « Seigneur Dieu, raconte-moi.
Portant un sac de voyage et m’arrêtant souvent, pour — Je n’ai pas envie d’en parler mainte… »
reprendre mon souffle, je regardais les échoppes du Les mots s’embourbèrent dans ma bouche et elle a
Petit Pont, le museau fouineur. serré pendant longtemps mes jambes dans ses bras. Je
Mes pas ont fini par me mener devant la tenancière n’avais pas l’air cloche. Une cliente est arrivée. Ma tante
d’une oblayerie8. Une dame bien en chair et sans men- s’est levée et, avant de la servir, m’a soufflé à l’oreille :
ton, avec un nez très large. C’était ma tante. Elle ne « Ne t’en fais pas. Tu vas travailler avec moi dans
m’a pas reconnue, mais le contraire eût été surprenant : la boutique, j’ai besoin d’aide, et je vais bien m’occuper
nous ne nous étions jamais rencontrées. de toi, je serai une mère pour toi. »
« Dieu est comme un enfant qui nous regarde. » 1. Brume. 2. Bavardait. 3. Testicules. 4. Idem. 5. Pillages. 6. Elle est devenue
C’était le mot de passe de la famille Espinasse. Son la rue de la Cité en 1834. 7. Fatigué. 8. Pâtisserie.

LIRE MARS 2017•63


GER - EXEMPLAIRE NUMERIQUE

ROMANSÉTRANGERS

Portrait(r)iste
de l’âme
Zeruya SHALEV
L’écrivaine israélienne, Prix Femina étranger en 2014, nous revient avec Douleur. Un roman
d’une énergie féroce dont l’héroïne a, tout comme son auteure, été blessée dans un attentat.

S
on œuvre est traduite dans
vingt-cinq langues et boule-
verse les lecteurs à travers le
monde entier. Il faut recon-
naître que peu d’écrivains
arrivent comme elle à signer d’aussi sai-
sissants portraits de femmes au bord du
gouffre, à parler du couple, de la famille,
de l’amour et des guerres intérieures
avec autant d’intensité. Les livres de
Zeruya Shalev sont des alcools forts.
Des voyages émotionnels qui vous trans-
portent et vous marquent durablement.
Il y a d’abord eu la découverte de Vie
amoureuse (Gallimard, 2 000). L’histoire
de Ya’ara. Une femme mariée tombant
folle amoureuse d’un vieil ami de son
père, Arieh, marié lui aussi, et ne pen-
sant bien vite plus qu’à son nouvel
amant. On y prenait de plein fouet une
écriture nerveuse et une solide dose
d’humour dans la façon de décrire des
situations complexes. Une manière
intense de coller aux basques d’une formé par une assistante sociale, Naama, étranger). Le récit des derniers jours de
héroïne plongeant au plus profond de et un guide touristique, Oudi, parents Hemda Horowitch, une vieille dame qui,
ses démons, en oubliant en chemin d’une fille de 10 ans, Noga. entre lucidité et confusion, regarde défi-
toute sa raison. Son roman suivant, le lancinant Thèra ler les longues heures de son existence
Née en 1959 dans un kibboutz en (Gallimard, 2007), la montrait continuant sur un lit d’hôpital. Et repense alors à
Galilée, Zeruya Shalev a fait des études de creuser les mêmes thèmes avec une un père trop sévère, à un mariage sans
bibliques à l’université avant de se puissance renouvelée. Difficile de n’être réel amour. A ses deux enfants, Avner
mettre à écrire et de devenir éditrice à pas remué par les interrogations d’Ella et Dina, pour lesquels elle n’éprouve pas
Jérusalem – c’est elle qui a notamment Miller qui décide de quitter Amnon, un les mêmes sentiments…
publié le premier roman de sa talen- époux qui l’étouffe, lasse des conflits, « L’œuvre de Zeruya Shalev fonc-
tueuse compatriote Alona Kimhi. des bagarres et des reproches après dix tionne comme un vortex auquel nul
L’Israélienne n’a jamais cessé de nous années de vie commune. Entre eux, un n’échappe : chaque mot, chaque phrase
surprendre et de nous éblouir. Dans fils de 6 ans, Guili, qui peine à compren- nous entraîne plus loin dans les couches
C. HÉLIE/GALLIMARD

Mari et femme (Gallimard, 2002), elle dre ce qui se passe autour de lui… enfouies de la psyché de ses personnages
explorait plus loin encore les méandres En France, la consécration publique et, par là même, dans notre propre
de la psychologie féminine en mettant est arrivée avec l’admirable Ce qui reste inconscient. Mot par mot, elle pénètre
en scène un couple qui se délite. Celui de nos vies (Gallimard, 2014, prix Femina dans nos doutes, nos espoirs et nos

64•LIRE MARS 2017


GER - EXEMPLAIRE NUMERIQUE

contradictions, descend dans les profon- Un « grand dadais » qui ronfle, joue pen- Cousins
deurs de l’âme humaine », résume par-
faitement Jean Mattern qui a longtemps
dant des heures aux échecs sur son ordi-
nateur et cuisine éternellement du riz germains
été son éditeur dans la collection « Du aux lentilles. Avec lui, elle a eu deux
monde entier » de Gallimard. Pour lui, enfants. Une fille, Alma, qui a quitté la Erich Maria REMARQUE
« Zeruya Shalev est un écrivain qui maison et travaille comme serveuse à Franz HESSEL
excelle à dire l’ambivalence, voire l’am- Tel-Aviv, et un garçon de 17 ans, Omer,
biguïté, de chacun de nos gestes, chacune qui a déjà une petite amie attitrée. Deux classiques de
de nos décisions. Dans un monde qui Iris est une héroïne comme les affec- la littérature allemande
réclame des réponses simples, elle tionne Zeruya Shalev, intense et tour- inédits en France.
dépeint la complexité de l’amour – et mentée. Une femme dans le mitan de la

S
peut-être surtout du désamour – avec quarantaine, constamment en train de urtout connu pour avoir signé
une puissance bien à elle, des images s’interroger. Sur la distance qui s’est ins- A l’ouest rien de nouveau, Erich
surprenantes, souvent tallée entre elle et Micky Maria Remarque (1898-1970) a
bibliques, un ton recon- avec qui elle fait désormais également laissé un roman posthume
naissable entre mille par- chambre à part alors qu’il et inachevé que l’on découvre pour
faitement rendu en fran-
çais par l’extraordinaire
« Mot voudrait un peu plus
d’amour et de chaleur. Sur
la première fois en France. L’épatant
Cette terre promise s’ouvre à Ellis
Laurence Sendrowicz ». par mot, sa vieille mère qui perd Island à l’été 1944. Le narrateur dit
D’elle, Jean Mattern pré-
cise encore ceci : « Si elle elle pénètre chaque jour un peu plus la
tête et prétend qu’elle va
avoir 32 ans. Il a cheminé par la
France, la Belgique et l’Italie, possède
manie le scalpel sur le
papier, rien dans la
dans nos épouser son auxiliaire de
vie sri lankais. Sur sa fille
un passeport presque authentique au
nom de Ludwig Sommer, l’antiquaire
manière d’être de Zeruya doutes, nos qu’elle trouve dénuée chez qui il a fait son apprentissage.
Shalev ne laisse soupçon-
ner une telle cruauté dans espoirs… » d’ambition et de motiva-
tion, uniquement préoccu-
Sommer, on le retrouve ensuite à
New York, où il se bat pour survivre,
le regard, car je connais pée par son apparence. Et découvre le hamburger et le pastrami,
peu d’écrivains aussi doux et attentifs à puis il y a celui qu’elle n’a jamais oublié. mais aussi le charme d’un mannequin
l’autre dans la vie de tous les jours. Sa Son amour de jeunesse et son premier du nom de Maria Fiola. Lucide, il sait
gentillesse et son amitié profonde ont chagrin d’amour. Ethan Rozenfeld, qui que l’espoir « vous démolit un
été un cadeau dans ma vie d’éditeur a rompu brusquement avec elle après la homme plus vite que le malheur. »
autant que ses livres. » mort de sa mère, lorsqu’ils avaient tous Franz Hessel (1880-1941), lui, nous
L’héroïne du poignant Douleur pos- les deux 17 ans, la laissant brisée. revient avec Berlin secret. Un court
sède au moins un point commun avec sa Ethan, elle ne l’a jamais revu. Avant roman de 1927 qui saisit les errances
créatrice. Le 26 janvier 2004, alors qu’elle de tomber sur lui dans les couloirs de de Wendelin et de Karola. Le beau
venait de déposer son fils à l’école, l’hôpital alors qu’elle vient consulter. jeune homme sans le sou et l’épouse
Zeruya Shalev a été blessée dans un Ethan est désormais le docteur Rozen, et mère qui se sent « si superflue ».
attentat suicide qui a fait onze morts dans un chef de service barbu. Entre eux, la La dame cherche un allié pour fuir,
une rue commerçante de Jérusalem. Iris, flamme ne s’est manifestement pas son soupirant a besoin d’elle pour
elle, n’est pas romancière, mais directrice éteinte… Douleur suit à la trace la méta- grandir. Il serait si facile de se laisser
d’école. Un jour, après avoir conduit ses morphose d’une Iris qui a besoin d’écou- griser, de croire aux mirages et aux
enfants à l’école alors qu’elle n’aurait ter ses envies, d’oublier pour une fois le illusions… Hessel enchante avec son
pas dû le faire, elle s’est trouvée au mau- devoir et la raison. Au sommet de son goût du théâtral. D’attraper dans ses
vais endroit au mauvais moment, a eu la art, Zeruya Shalev parle à merveille de filets ce qui n’aura jamais lieu et ne
malchance de passer devant un bus qui ce qui vous échappe, les êtres comme les restera qu’un songe. A.F.
a explosé. La déflagration l’a éjectée hors situations. De l’envie irrépressible d’une HHH Cette terre promise (Das gelobte
de sa voiture et projetée sur l’asphalte. seconde chance. De la nécessité de se Land) par Erich Maria Remarque,
Coccyx et sacrum brisés, bassin fracturé. sauver, de respirer un autre air. De la traduit de l’allemand et postfacé par
Avec des trous dans les membres infé- difficulté à se débarrasser des heures Bernard Lortholary, 486 p., Stock, 23 €
rieurs et des éclats dans le thorax. La sombres de son histoire. On en sort HH Berlin secret (Heimliches Berlin)
par Franz Hessel, traduit de l’allemand
pauvre a enduré trois opérations diffé- ébranlé et fasciné à la fois. Ebloui par la par Danielle Risterucci-Roudnicky, 192 p.,
rentes, des mois d’hospitalisation, la maîtrise narrative et la puissance d’in- Albin Michel, 18 €
convalescence et la récupération. Depuis, carnation d’une pro-
elle s’est habituée à vivre avec des élan- satrice majeure.
cements « aux changements de saison Alexandre Fillon
ou après un effort ». En s’efforçant
d’avancer, vaille que vaille.
Dix ans plus tard, voici que la douleur HHH Douleur (Ke’ev)
par Zeruya Shalev,
est de retour et qu’elle impose sa loi traduit de l’hébreu par
comme jadis. Le lecteur apprend à mieux Laurence Sendrowicz,
connaître Iris. Celle-ci est mariée à Micky. 416 p., Gallimard, 21 €

LIRE MARS 2017•65


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ROMANSÉTRANGERS

La terre
marchandise
tiroir ». En douze mois et autant de cha-
pitres, on suivra la descente aux enfers
du jeune homme qui verra les autres
habitants user des moyens les plus torves
et violents pour racheter son domaine
et le livrer aux promoteurs. C’est l’his-
toire d’une communauté qui s’autodé-
truit, victime des folies spéculatives et
des mirages de la modernité. Avec sa
Donal RYAN galerie de personnages cocasses et tra-
Une peinture mordante de la société moderne irlandaise giques, dont on ne connaîtra souvent
que le surnom – Dave Charabia, docteur
au travers du portrait d’un jeune paysan assailli Couille-Molle, Mary Œil-de-Merlan-
par les habitants de son village qui convoitent son bien. Frit –, Ryan se révèle décidément à son

E
aise dans la peinture de l’Irlande rurale.
n Irlande et en Grande- Lui-même natif de Tipperary où il a
Bretagne, il avait été longtemps vécu, le romancier reven-
la révélation de l’an- dique vouloir « partir du réel », du
née 2013 : cent cinquante « matériau vivant » dans lequel il a
mille lecteurs y avaient « toujours été immergé ». A la lecture
apprécié Le Cœur qui tourne, finaliste de ses deux romans traduits en fran-
du Man Booker Prize et lauréat du çais, on saisit l’importance du réalisme
Guardian First Book Award. Le lec- chez Ryan et de son travail sur la
teur français avait, lui aussi, découvert façon dont ces communautés s’expri-
ce premier roman en 2015. Mais c’est ment. « A un moment donné, avoue-
avec Une année dans la vie de Johnsey t-il, j’ai trouvé une clé pour entrer
Cunliffe, publié dans la foulée outre- en littérature, c’était le travail sur la
Manche, que Donal Ryan s’était réel- langue vernaculaire, celle des gens
lement fait la main. Or, apprend-on que j’ai connus toute ma vie dans mon
en retrouvant l’auteur, tout était né village ou par mon ancien métier. »
d’un défi amoureux. « Ma femme et Le parcours littéraire de Ryan se
moi venions d’emménager ensemble. poursuivra avec un roman tout à fait
J’écrivais depuis mon plus jeune âge, différent, bien que toujours situé dans
mais c’était creux, raconte le frais qua- la région du Munster : All We Shall
dragénaire avec un sourire ému. Et Know, paru à la fin de 2016 en
elle m’avait tant entendu dire que Grande-Bretagne, sera porté par une
je voulais être écrivain qu’elle m’a jeune femme qui enseigne à des
lancé : “Mais écris-le, ton grand familles gitanes et voit sa vie exploser
livre !” Je m’y suis mis pour lui mon- quand elle se retrouve enceinte d’un
trer de quoi j’étais capable. Elle n’est garçon mineur de la communauté. En
pas facile à impressionner, et elle a France, nous lirons l’an prochain la
adoré. » Le livre lui est dédié.
Le Cœur qui tourne proposait un
« A un moment traduction du recueil de nouvelles paru
en 2015, A Slanting of the Sun. Certes,
roman choral, qui racontait la récession donné, j’ai trouvé les histoires de l’Irlandais appuient là où
dans un village après que le patron d’une ça fait mal. Mais, ancrées dans l’actua-
entreprise était parti avec la caisse. Avec une clé pour entrer lité, elles n’en oublient pas l’éternité.
ce drame social, c’était la crise écono-
mique de son pays que racontait Ryan,
en littérature, c’était Dans Une année dans la vie de Johnsey
Cunliffe, on est saisi par la façon splen-
celle des années 2008-2010 qui succédait le travail sur la dide avec laquelle il rend le rythme répé-
à une décennie de grande embellie. titif, immuable et éternel du temps des
« C’était incroyable ce qui se passait, se langue vernaculaire » bêtes et de la terre. Une littérature en
souvient l’auteur qui était alors… ins- tout point opposée à la frénésie écono-
pecteur du travail! Des patrons cessaient milliers d’euros, voire plus. Et la bulle a mique. Hubert Artus
de payer les charges sociales et établis- explosé, comme partout, en 2008. »
saient de fausses comptabilités, tout ça La fin de ce boom constitue l’arrière- HHH Une année
pour avoir un maximum de fric à inves- plan d’Une année dans la vie de Johnsey dans la vie de Johnsey
tir. On construisait à tour de bras, on Cunliffe. Ce dernier, âgé de 24 ans, tra- Cunliffe (The Thing
préemptait des terrains agricoles. On vaille à la coopérative agricole de About December)
pouvait acheter une maison sur plan et Tipperary (province du Munster). par Donal Ryan, traduit
de l’anglais (Irlande)
A. WOODS

la revendre dès le lendemain en faisant Comme disent les habitants d’ici, il par Marina Boraso,
une plus-value de plusieurs dizaines de « n’est pas le couteau le plus affûté du 304 p., Albin Michel, 24 €

66•LIRE MARS 2017


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Un pilote frontière polonaise. Année après année,


Teddy a ensuite été le mari de Nancy,
qu’il connaissait depuis l’enfance; le père

en action de Viola, qui l’a continuellement dérouté


avec ses choix ; le grand-père du compli-
qué Sunny et de la plus simple Bertie.
Kate ATKINSON Vaille que vaille, notre homme n’a jamais
Le parcours émouvant d’un cessé de faire son possible pour aider les
autres, leur donner le meilleur de lui-
rescapé de guerre qui doit même et lutter avec pugnacité contre les
assumer d’être toujours en vie. vents contraires.
L’homme est un dieu en ruine se lit

K
ate Atkinson est une conteuse comme un puzzle dont les pièces s’as-
brillante dotée d’un sens psycho- semblent chapitre après chapitre. Sans
logique affûté en diable. Elle l’a cesse attentive aux détails et aux émo-
prouvé dans des livres aussi réussis que tions, Kate Atkinson s’in-
Dans les coulisses du musée (Editions de terroge sur la famille dont
Fallois, 1996, repris en Livre de Poche), on vient et sur celle que l’on
qui l’a révélée en France, La Souris bleue essaye de construire. Sur ce
(Editions de Fallois, 2004, repris en Livre que le temps efface et sur
de Poche) ou le récent Une vie après l’au- ce qui reste à jamais gravé
tre (Grasset, 2015) qui réaffirmait l’am- Ce dernier est l’un des cinq enfants dans la mémoire. Impos-
pleur de son talent. Son nouveau roman, d’un banquier et d’une artiste. Il a sible de ne pas vibrer devant
L’homme est un dieu en ruine, est une d’abord été un gamin honnête, féru d’oi- le destin de ce Teddy pour
réussite éclatante. Il y est question des seaux et de reptiles, qui se rêvait conduc- qui l’amour devrait être
HHH L’homme
hasards de la vie, des chemins que l’on teur de trains. Devenu employé de absolu et pour qui la guerre est un dieu
emprunte, des succès et des échecs. Au banque, il s’est engagé dans la Royal Air a été un « gouffre terri- en ruine (A God
cœur de cette fresque mélancolique et Force quand la Seconde Guerre mon- fiant ». On le quitte à regret, in Ruins) par
terrible dont le titre vient d’une citation diale a éclaté, manquant plus d’une fois ému au possible et ébloui Kate Atkinson,
de Ralph Waldo Emerson, on trouve la d’y passer et de finir carbonisé dans la par la force d’une roman- traduit de l’anglais
par Sophie
figure d’Edward Beresford Todd que carlingue de son zinc avant d’atterrir cière au sommet de son art. Aslanides, 528 p.,
tout le monde appelle Teddy. dans un camp de prisonniers près de la Alexandre Fillon JC Lattès, 22,50 €

Avec amour le même puzzle immobilier avec crises passionnelles, confi-


dences et férocités. Autour de ce duo de génie, les autres sont

et abjection des figurants insipides : un mari trop vite disparu, quelques


amies de passage, une poignée de sœurs et de cousins qui se
fondent dans la masse. Seules comptent ces deux silhouettes
toujours à la même place. L’une est allongée sur le canapé
Vivian GORNICK
avec cet air de désespoir extrême que seules les femmes aban-
Au fil du temps, la relation à la fois fusionnelle données parviennent à afficher. L’autre se tient assise dans
et conflictuelle de l’auteure avec sa mère. le fauteuil, écoutant inlassablement les plaintes maternelles
sur la solitude et les affres du temps.

L
es années ont filé, mais elles continuent de Vivian Gornick est une icône du journalisme amé-
marcher dans les rues de New York, bras des- ricain, une grande féministe, une redoutable critique
sus, bras dessous, en évoquant le passé. Elles littéraire. Dans ce texte autobiographique, elle ne se
restent mère et fille, s’adorant et se détestant, inca- ménage pas : fille soumise qui rue dans les brancards,
pables de vivre l’une sans l’autre, mais prêtes à s’ar- ratée du sentiment, incapable de générosité. Mais
racher les yeux comme deux bêtes sauvages qui se c’est la description de la figure maternelle, dévorante
connaissent trop bien. Vivian Gornick est une enfant d’égoïsme et de colère, qu’elle réussit le mieux. Ici,
du Bronx, élevée dans un immeuble sombre du quar- Woody Allen bavarde avec Philip Roth pour com-
tier juif. Là-bas, les chambres sont des réduits sans HHH poser un feu d’artifice de mauvaise foi et d’amour
Attachement
lumière, donnant sur une cour humide et bruyante. féroce (Fierce vache. L’écriture pique au vif, décrit le moindre accroc
Seule la cuisine est chaleureuse car les femmes s’y Attachments) par sur la jupe, la plus petite piqûre venimeuse. Mais au
retrouvent pour échanger les potins, confier leurs Vivian Gornick, bout du voyage entre Central Park, Greenwich Village
peines, écouter les bruits de la ville et des voisins en traduit de l’anglais et Lexington Avenue, c’est la mélancolie qui gagne
E. MYLES COURTESY

(Etats-Unis) par
frottant leur lessive ou en préparant le dîner. Plus Laetitia Devaux, le lecteur, rêvant à son tour de prendre le bras de ces
tard, Vivian et sa mère migreront vers de beaux quar- 224 p., femmes insupportables, mais capables des plus belles
tiers, mais elles parviendront toujours à reconstituer Rivages, 20 € astuces pour rester dans la vie. Christine Ferniot

LIRE MARS 2017•67


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ROMANSÉTRANGERS

Double couple est à l’image de sa vie. En symé-


trie de lui-même, sa femme est l’incar-
nation de la « pureté absolue ». Comé-

face dien raté puis dramaturge à succès, il a


besoin d’une supposée perfection pour
consolider son optimisme, pour fortifier
Lauren GROFF ses inflexions. A mesure que l’on avance
Dans une alternance de points dans ce premier récit très fluide et
conquérant, sa part de leurre, d’aveu-
de vue et une étonnante glement prend forme entre les lignes.
dualité, un couple se raconte. La seconde partie, relatée, elle, du
point de vue de Mathilde, va précisément

E
n gros plan sur l’écran de son télé- s’engouffrer dans ces blancs. D’abord,
phone portable, la photo d’une par une série de révélations qui, pas tou-
lettre manuscrite avec en-tête de jours vraisemblables, jettent une lumière
la Maison-Blanche. « Il a une belle écri- nouvelle sur l’histoire du couple, donnant
ture, n’est-ce pas ? nous demande-t-elle à voir la relativité de la vision de Lotto.
avec un grand sourire. Je n’en reviens Bien sûr, Mathilde n’est pas tout à fait
toujours pas ! » A l’été 2015, Lauren celle que Lotto croyait. Bien sûr, pris
Groff a reçu chez elle, en Floride, un dans son narcissisme bourgeois, il n’a
courrier officiel rédigé de la main de pas vu que ce qu’il pensait être le fruit
Barack H. Obama. Le prési- du hasard pouvait avoir été préparé,
dent des Etats-Unis tenait à amoureux dès le premier regard, ourdi par elle, elle qui l’aime autant que
la féliciter pour son nouveau Mathilde et Lancelot, alias Lotto, for- lui, mais autrement. « Paradoxe du
roman, Les Furies : l’un des ment en apparence un couple fusionnel. mariage : on ne connaît jamais entière-
livres plus intéressants qu’il Ils se sont rencontrés lors d’une fête à ment quelqu’un ; on connaît entièrement
ait lu cette année, assure celui l’université et se sont mariés à peine quelqu’un. »
qui a toujours clamé son quelques semaines plus tard. Le récit Mais c’est surtout par ruptures de
amour pour la littérature. A s’ouvre par une scène idyllique de leur styles et de narrations que Lauren Groff
l’époque, le roman a déjà fait lune de miel : ils font l’amour sur une parvient, dans ce face-à-face de deux
HHH couler beaucoup d’encre. plage de Nouvelle-Angleterre ; ils sont sections très différentes l’une de l’autre,
Les Furies Pour de nombreux lecteurs, riches, beaux, confiants dans l’avenir. à questionner les inégalités de genre – et
(Fates and il y avait longtemps que le Rien ne semble les atteindre. Tout leur de classe – face au mariage. Son écriture
Furies) par
Lauren Groff, mariage n’avait pas été scruté sourit. La première partie retrace leur tout à la fois flamboyante et crépuscu-
traduit de l’anglais avec tant d’acuité, d’ambition vie commune à travers les yeux de laire, pétrie d’un lyrisme shakespearien,
(Etats-Unis) et de cruauté. l’époux. Elevé dans une famille très for- donne à l’ensemble, d’une puissance tra-
par Carine Le roman raconte l’histoire tunée de Floride, Lotto est un homme gique, une unité paradoxale. En perpé-
Chichereau,
432 p., Editions d’un couple à travers les plein d’assurance et de charisme, un être tuelle et harmonieuse tension, à la
de l’Olivier, points de vue successifs solaire et égocentrique qui embrasse son manière d’un lit conjugal.
23,50 € des deux conjoints. Tombés existence en vainqueur. Pour lui, son Estelle Lenartowicz

Chasse, pêche et trahisons


Victor REMIZOV
Premier roman d’un Russe sexagénaire pour qui la taïga n’a aucun secret,
Volia Volnaïa est une composition naturaliste, sociétale et métaphysique.

A
u début, tout est calme, les échos de la nature sont surée. Mais, de ces courses contre la mort,
des harmonies dans les confins de la Sibérie. On l’auteur tire une histoire plurielle, puissam-
s’enfonce dans la forêt, sur la presqu’île sauvage de ment naturaliste et morale, à base d’amitié, HH Volia Volnaïa
Rybatchi habitée par les hommes et par les zibelines, les par Victor
de fidélité à la terre des ancêtres moujiks, Remizov, traduit
ours, les élans. Puis arrivent les braconniers et les miliciens, d’éclatement de l’unité patriotique, de du russe par
piliers d’un système de trafics d’œufs de saumon, de bêtes retournement des idéaux en profits. Luba Jurgenson,
sauvages et d’alcool. Pour certains des (nombreux) person- Premier roman d’un sexagénaire qui fut 400 p., Belfond,
nages, la chasse est l’art de la liberté. Pour d’autres, c’est un géomètre, journaliste puis professeur de 21 €
carnage où tout devient bestial. Bientôt, l’intrigue tourne littérature, Volia Volnaïa (littéralement « liberté libre ») est
M. BROWN

autour d’un individu qui a ridiculisé la milice locale et dont une histoire aussi actuelle qu’éternelle, de celles où l’homme
la fuite dans la taïga déclenche une chasse à l’homme déme- appartient à la terre et non l’inverse. Hubert Artus

68•LIRE MARS 2017


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Le divin Epopée russe


du monde
Evguénia IAROSLAVSKAÏA-MARKON
Sa vie comme son récit vont vite, très vite, et pour cause, c’est
avant son exécution que cette femme rédigea son autobiographie.
Vea KAISER
Pour son deuxième roman
Q
uelle femme ! Avec sa poigne, un bâton de dynamite. Après une tendre
l’auteure change d’espace- son courage brut, son énergie et courte enfance dans une famille
tonitruante, elle a de quoi aba- d’intellectuels très à gauche, Evguénia
temps tout en conservant sourdir la plus farouche des féministes fait la révolution, puis une grève de la
une plume réaliste et cocasse. d’aujourd’hui. Son autobiographie, faim, puis des études de philosophie,
retrouvée en 1996 dans les archives d’un tombe follement amoureuse, glisse sous

C
« ar les héros sont soumis aux bureau des services secrets russes, est un train, se fait amputer des deux pieds,
mêmes règles que les hommes : un document exceptionnel. En quelques parcourt le monde, découvre Paris et
nous sommes tous le jouet des dizaines de feuillets, Evguénia Berlin, revient au pays, pratique
dieux », écrit Vea Kaiser. Mais si la Iaroslavskaïa-Markon expose le vol et la cambriole (par plaisir
romancière joue avec son univers, elle sa courte et chienne de vie, et conviction), dort sous des
en maîtrise diablement les ficelles. commencée en 1902 à Saint- porches, dans des gares, s’exile,
Comme dans le remarquable Blasmusik- Pétersbourg et achevée vingt- devient diseuse de bonne aven-
pop : Comment un ver solitaire changea neuf ans plus tard sous les coups ture. Dans les bas-fonds de
le monde (2015), tout de feu de la police soviétique, Moscou et de Leningrad, en
part d’un lieu microsco- sur une île glacée au sud de compagnie d’une ribambelle
pique et fictif : nous voici l’Arctique. « Avertissement : d’ivrognes, de prostituées et
en 1956 en Grèce, dans ne soyez ni étonnés ni troublés HHH d’orphelins, cette femme éton-
la petite localité mon- par ma sincérité », lâche-t-elle Révoltée par nante nous emporte au pas de
tagneuse de Varitsi. en guise de préambule. « J’écris Evguénia course dans sa vie brûlante et
Comme le pays, le vil- pour moi. Ecrire pour falsifier Iaroslavskaïa- virevoltante, celle d’un esprit
lage va sombrer dans la la réalité, ça n’a aucun intérêt. » Markon, traduit
du russe par libre qui fonce droit devant sans
guerre civile puis subira D’une force détonante, son Valéry Kislov, jamais se retourner.
la dictature des colonels. récit crépite à toute vitesse, tel 176 p., Seuil, 16 € E.L.
HHH L’Ile des
Bienheureux Yaya Maria, entremet-
(Makarionissi) teuse patentée qui ne se

Sa Majesté
par Vea Kaiser, fie qu’aux voies de sainte
traduit de Parascève, décide de pro- par l’éblouissante Klara – la voir, pour
l’allemand
(Autriche) par mettre la main de sa lui, « c’était comme marcher sous l’aura
Corinna Gepner, petite-fille Eleni, 7 ans,
Minor
lumineuse d’un cerisier en fleur ». Mais
464 p., Presses à son cousin Lefti, 11 ans. peut-il lutter face à l’exceptionnelle pres-
de la Cité, 21 € L’union forcée marquera tance d’un colosse local, Adolphus? Que
le destin des quatre générations sui- Patrick DEWITT se passe-t-il vraiment dans
vantes, dont l’histoire nous est contée la salle de bal ? Et à quoi
sur soixante années et en cinq pays : Un conte dont la profondeur sert le Très Grand Trou ?
Grèce, Allemagne, Autriche, Suisse et noire happe le lecteur… Après une relecture du
même Etats-Unis – sans compter l’île western – Les Frères

I
du titre, qui réserve bien des surprises. l se nomme Lucien Minor, mais tout Sisters, bientôt porté à
Le microcosme familial est en réso- le monde l’appelle Lucy – oui, comme l’écran par Jacques
nance permanente avec le macrocosme une fille. Peu aimé dans son hameau Audiard –, Patrick deWitt
du « vieux continent » dont le futur sem- natal, il coupe les ponts avec ses proches joue avec les codes du
ble, comme celui de la lignée, s’écrire et rejoint un manoir, dans la montagne : roman gothique et des
en pointillé. Politique, le récit évoque le château Von Aux. Un poste de sous- contes d’Europe centrale
HH Heurs et
des exilés grecs qui résistent à la dicta- majordome y est en effet libre, depuis dans Heurs et malheurs du malheurs du
ture, la guerre froide, ou encore les le départ (ou la mort ?) de M. Broom. sous-majordome Minor. sous-majordome
actuelles crises financières et migra- Rien ne semble normal dans ce domaine, Ce mélange d’aventures Minor
toires. Enchanteur et universel, L’Ile et, en particulier, ceux qui le fréquentent : et de suspense – d’éro- (Undermajordomo
Minor) par
des Bienheureux scrute nos actes le vieux Olderglough qui l’a recruté, tisme aussi – vaut notam- Patrick deWitt,
héroïques comme nos renoncements. Agnès la cuisinière ou le quasi invisible ment pour la manière traduit de l’anglais
Jeune Autrichienne ayant étudié le grec baron propriétaire des lieux, qui dort la qu’a l’auteur canadien de (Canada) par
ancien, Vea Kaiser offre à nouveau une journée et dont l’épouse a mystérieuse- faire rebondir son histoire, Emmanuelle et
sorte d’histoire européenne alternative. ment disparu. Les villageois du cru s’avè- dans un crescendo. Entrez Philippe Aronson,
400 p., Actes
Avec cocasserie et malice, et dans une rent d’ailleurs tout aussi curieux… Dans sans hésiter dans cette Sud, 22 € En
langue qui régale. H.A. cet univers décalé, Lucy sera subjugué demeure… Baptiste Liger librairie le 8 mars.

LIRE MARS 2017•69


EXTRAIT
GER - EXEMPLAIRE NUMERIQUE

ROMAN ÉTRANGER
AVANT-PREMIÈRE

La Nature
BIOGRAPHIE
Né en 1950 à
Naples, dans une
famille
bourgeoise
exposée
ruinée par la

Erri DE LUCA
guerre, Henry
« Erri » De Luca
grandit dans
le quartier
populaire de
Montedidio
– théâtre du
roman du même
nom, prix Femina
étranger en
2002. A 18 ans,
il décide de
rejoindre Rome
et les courants LE LIVRE « On les connaît de révéler la nudité du Christ,
révolutionnaires
qui agitent alors les écrivains, ils vendent des voulue par l’artiste avant
l’Italie : jusqu’en histoires », souffle le narra- d’être cachée par l’Eglise.
1977, il est l’un
des dirigeants du teur de La Nature exposée, Mais comment recréer la
mouvement le nouveau roman d’Erri De « nature » du Fils de Dieu,
d’extrême
gauche Lotta Luca. Lui n’est pas roman- La Nature exposée que l’opération ne manquera
continua, avant cier, mais sculpteur à ses (Laparnatura esposta)
Erri De Luca,
pas d’abîmer ? Faut-il lui ren-
de devenir
ouvrier chez Fiat
heures perdues, écoulant sa traduit de l’italien par dre ce début d’érection, cette
où il participe maigre production aux tou- Danièle Valin, 176 p.,
16,50 € Copyright
étincelle de vie que le sculp-
aux luttes ristes qui viennent visiter la Gallimard. En librairie teur lui avait attribuée dans
syndicales. le 2 mars.
En 1989 paraît vallée. La nuit, ce villageois son dernier spasme ? Hanté
son premier livre montre le chemin à des hommes et par le souvenir de son frère disparu,
autobiographique,
Pas ici, pas des femmes qui souhaitent passer la l’homme va se lancer dans un corps
maintenant, frontière. « Ils les appellent des réfu- à corps singulier avec la divinité…
première pierre
d’une œuvre giés. Pour moi, ce sont des voyageurs Sec et enchanteur, ce nouveau roman
prolifique qui d’infortune qui en ont eu trop à la est à l’image de son auteur, convo-
compte
notamment Tu, fois. » L’homme a tant de pitié pour quant ses combats et ses obsessions.
mio, Le Jour eux qu’il ne leur fait pas payer le pas- De sa langue empreinte de poésie,
avant le bonheur,
Au nom de la sage – une générosité qui attire bien- l’écrivain italien signe un conte aussi
mère, ou encore tôt le regard des médias. Devant cet contemporain qu’atemporel, un récit
le magnifique
Trois Chevaux… intérêt déplacé, le « saint des mon- qui tresse avec maestria le drame des
Il reçoit en 2013 tagnes » se décide alors à fuir, vers migrants et les interrogations théolo-
le prix européen
C. HÉLIE/GALLIMARD

de littérature. une ville du bord de mer. Là, un curé giques, le geste artistique et le sens
lui confie une étrange mission : retirer du sacré. Du très grand De Luca.
le drapé d’un crucifix en marbre, afin Julien Bisson

70•LIRE MARS 2017


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J’habite près de la frontière, au pied de montagnes Ils sont cocasses ces États qui mettent des frontières
que je connais par cœur. Je les ai apprises en chercheur sur les montagnes, ils les prennent pour des barrières.
de minéraux et de fossiles, puis en alpiniste. Le Ils se trompent, les montagnes sont un réseau dense
commerce de ce que je trouve et de petites sculptures de communication entre les versants, offrant des
en pierre et en bois me procure un gain aléatoire. variantes de passage selon les saisons et les conditions
Je grave des noms pour les amoureux endurcis qui physiques des voyageurs.
les préfèrent sur des branches et des cailloux plutôt Nos pistes à tous les trois débouchent de l’autre côté
que sur des tatouages. Ils durent plus longtemps sans sans rencontrer âme qui vive. Les frontières fonction-
pâlir. Je cherche des racines sèches, des pierres qui nent dans la plaine. On dresse des barbelés et personne
ressemblent à des lettres de l’alphabet. Faciles à déni- ne passe. Impossible en montagne.
cher celles en forme de cœur, en remontant le lit des Se faire accompagner a un tarif. Chez nous, ce sont
torrents à sec. Les autres formes plus irrégulières je les deux autres qui l’ont fixé, et moi je préfère que ce
les trouve dans les pierriers, où s’entassent les débris soit eux qui décident de la rémunération. Les voyageurs
des parois. Dans la nature, il existe des abécédaires. paient comptant, forcés de faire confiance. On utilise
un anglais de dix mots, le jargon des déplacements.

Erri DE LUCA
On fait appel à moi pour de petits travaux de réparation
de sculptures, le plus souvent dans des églises. Chez Certains essaient de passer sans nous et se perdent,
nous, on tient à impressionner avec des décorations d’ar- ils s’épuisent et nous les trouvons morts, picorés par
tistes. Moi, je n’en suis pas un, je répare des nez, des les corbeaux. Nous leur donnons une sépulture. Nous
doigts, les parties les plus fragiles. Quand j’étais jeune, emportons une pelle à chaque voyage.
j’ai pu étudier au lycée artistique. Le bac en poche, je De loin, on croit voir un passage, puis de près, de
suis parti travailler ensuite à la mine de charbon. Depuis l’intérieur, on ne le trouve plus.
qu’elle a fermé, je me débrouille avec ce que je trouve. On voit arriver des femmes, des enfants seuls, pas
Je sortais de mes heures de travail dans la galerie question de réduction, l’accompagnement n’en est pas
et, au lieu de descendre au village, je grimpais dans la plus léger, il est même plus long. S’il s’agit d’hommes
montagne. Poussé par un désir de neige, je me lavais costauds, je les emmène sur un chemin difficile qui
les mains et le visage avec. Je montais en courant dans raccourcit le trajet. Dans certaines parties plus raides,
le bois, une saine transpiration sortait par tous les je leur attache une corde autour de la taille et je les
pores de ma peau. Je me hissais dans les branches d’un hisse. C’est pour ça que je leur demande d’avoir un
pin cembro en me poissant les mains de résine. De la sac à dos et les mains libres.
scène la plus haute, je regardais l’horizon pour me Avec les enfants et les femmes, on suit une piste
débarrasser de la mine. Un ébrouement de chien sorti plus lente. Je contrôle leurs vêtements et leurs chaus-
de l’eau parcourait mon dos. sures. Je ne pars pas sans une bonne paire de chaussures
J’ai gardé mon admiration pour les artistes, un sen- et des vêtements chauds, même en été. Les deux autres
timent de spectateur et non de collègue. Proche de la les prendraient même les pieds nus. Ils se font plus
soixantaine, je monte encore bien sur les échafaudages d’argent maintenant que tout le reste de leur vie.
et les montagnes. J’habite la dernière maison hors du L’un est forgeron, l’autre boulanger. Nous nous
village. Pour moi, c’est la première en descendant des connaissons depuis notre enfance turbulente.
bois, à quelques mètres d’une petite cascade qui me Ensemble, nous avons fait de l’escalade, fouillé sous
donne de l’eau courante. Un petit filet coule même toutes les pierres quand on nous payait les vipères
quand il gèle. capturées.
Nous avons dormi dans les montagnes et sous les
Depuis quelque temps, des étrangers désorientés arri- arbres. Le forgeron est grand et trapu, il laisse des
vent au village. Ils essaient de passer la frontière, les empreintes d’ours. Le boulanger est le plus âgé de
autorités laissent faire pour ne pas avoir à s’occuper nous trois, ses mains sont cuites comme des miches
d’eux. Nous vivons sur une terre de passages. Certains de pain, plus bonnes à rien. Mais ses pieds marchent
d’entre eux pourraient s’arrêter, mais aucun de ceux qui bien et avec eux il s’en met plein les poches.
sont arrivés jusqu’ici ne l’a fait. Une adresse en poche Nous ne partons pas ensemble, chacun fait son pro-
leur sert de boussole. Pour nous qui n’avons pas voyagé, pre voyage. Il nous arrive de nous croiser dans nos
ils sont le monde venu nous rendre visite. Ils parlent des allées et venues.
langues qui font le bruit d’un fleuve lointain.
On a créé pour eux un petit service d’accompagna- Nous sommes sortis de la même avalanche qui nous
teurs au-delà de la frontière. Nous sommes trois, des a traînés sur des centaines de mètres dans sa soudaine
vieux, parce que ici on est vieux à soixante ans. Nous obscurité en plein jour. À la fin de sa course, elle nous
trois seulement savons par où passer, même la nuit. a recrachés comme des noyaux dépulpés.

LIRE MARS 2017•71


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Quand on tombe, la lenteur des premiers mètres Le patron s’occupe d’installer les nouveaux arrivés
est effrayante, puis on accélère, on roule, on se cogne dans l’étable. Si le temps n’est pas au rendez-vous, il
et on se dispute avec la mort. J’ai revu l’air au bout faut l’attendre.
de la descente, une fois expulsé du sac, stupéfait d’être Ce ne sont pas des mendiants, ils ont assez d’argent
vivant et entier. Je me suis levé, j’ai vu le forgeron la pour voyager en première classe. Au lieu de ça, ils
tête en bas dans la neige, les pieds qui sortaient. Je l’ai doivent nous suivre, en cachette, à pied, en payant
extrait de là et j’ai soufflé dans ses poumons jusqu’à chaque mètre parcouru. Ils sont habitués aux bandits,
ce qu’il me crache à la figure sa première expiration. nous sommes les derniers qu’ils rencontrent, et pas
Le boulanger était plus loin, mais le visage à l’air libre, des pires.
évanoui. Quelques gifles ont suffi. Il avait un bras Je parle au pluriel pour ne pas m’exclure, mais je
cassé. Vivants tous les trois, mieux qu’impossible. Le fonctionne différemment. Je me fais payer comme les
soir, nous avons vidé une bonbonne de vin de cinq autres et, une fois que je les ai conduits de l’autre côté,
litres, ce n’était même pas trop. je rends l’argent. Il leur est plus utile. Je ne leur dis
pas avant que j’ai l’argent sur moi, pour qu’ils n’aient
Notre village n’est pas un village pour les femmes. pas l’idée de le reprendre de force.
Elles sont parties en ville, mariées ou non. Elles ont Ne soumets pas à la tentation : cette phrase du caté-
par tradition une beauté de croisement avec des gens chisme est restée plantée dans ma tête. Si tu as soumis
de passage. Elles ont une caravane dans le sang. Les à la tentation, c’est à moitié de ta faute.
hommes restent, ici chez nous le monde vit avec cette
inversion et il s’en porte bien. Nous sommes restés un De l’autre côté de la frontière, je leur indique où
pays d’hommes et de bêtes. s’arrêter pour se reposer et où ils trouveront des
L’été, je vends aux vacanciers mes trouvailles et les moyens de transport. Je leur remets l’argent et je
sculptures que je fais en hiver. J’installe tout ça sur tourne les talons. Je me bouche les oreilles, ils
une table en bois brut devant chez moi. Ils s’arrêtent comprennent ainsi que je ne veux pas de remercie-
par curiosité. Le temps est lié pour eux à l’achat, ils ments. Je suis allergique aux thank you.
ne s’arrêtent pas s’ils n’ont pas d’argent. Ils le disent, Je suis content d’être utile à un âge où, dans cette
et s’excusent même, en passant leur chemin, comme région, on est voué au pilon, au délire alcoolique, à
s’ils s’adressaient à quelqu’un qui tend la main. Ils l’hospice. L’avantage de ne pas être père, c’est de ne
n’imaginent pas que je puisse offrir mes objets à ceux pas avoir un fils qui veuille m’enfermer là-dedans.
qui s’arrêtent pour regarder, pour toucher, pour une La montagne est mon hospice. Un jour, ce sera elle
question. qui me fermera les yeux et qui les donnera aux cor-
Ici, il y avait des poissons, des coraux, des coquillages. beaux, leur morceau préféré.
Les montagnes sont faites de leurs restes. À ceux qui Les montagnes du village ont connu la guerre de
disent que nous sommes des montagnards, je réponds mes aïeux. De retour d’une traversée, je m’arrête sur
qu’avant nous avions la mer. Je le prouve avec les pois- un champ de bataille. Je m’allonge près des corps qui
sons gravés sur le plat d’une pierre, l’empreinte d’une n’y sont plus et je ferme les paupières.
arête ou d’une valve d’huître. J’attends jusqu’au moment où j’imagine être l’un
d’entre eux, compagnon de malheur du même âge.
Je fais prendre l’air aussi à mes bouquins, je les offre Cela dure le temps de quelques respirations.
en lecture, je fais office de bibliothèque municipale En montagne, l’imagination et la mémoire se mélan-
qui n’existe pas. gent. Quand j’escalade une paroi, je mets mes doigts
Les livres m’ont servi à connaître le monde, la diver- sur les mêmes centimètres et les mêmes prises que les
sité des personnes, qui sont rares dans le coin. Compacts alpinistes qui l’ont gravie pour la première fois. Mes
contre la paroi au nord, ils gardent la maison au chaud. gestes correspondent aux leurs, je glisse le mousqueton
Ma vue a baissé et je lis moins, je repousse l’achat dans l’œil du piton qu’ils ont planté, mon nez est à la
d’une paire de lunettes. Le corps a ses générations, la même distance de la roche.
dernière va un peu à l’aveuglette. C’est pour ça que
je sais m’orienter la nuit en montagne. Si mon frère jumeau était encore vivant, il approu-
Les rencontres avec les voyageurs se font à l’auberge. verait. Il avait six ans quand il fut effacé par la vague
D’habitude, un seul entre, il vient au nom des autres. de crue du torrent au printemps. Il pêchait la truite
L’un de nous se trouve là, sinon il attend. sur une langue de terre au milieu du courant. Du village,
Il n’est pas nécessaire de se mettre à l’écart, ici on nous avons entendu le bruit de tempête produit par
sait tout sur tout le monde, les torts, les compétences, la vague de crue quand elle fauche les arbres et les
les trahisons. Ils font un ensemble avec les os. On laisse pierres des rives, ravageant tout. Nous avons trouvé
vivre sans mettre son grain de sel. une de ses chaussures des kilomètres en aval.

72•LIRE MARS 2017


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EXTRAIT ROMAN ÉTRANGER

Il y a plus de cinquante ans : sa pensée me tient Le forgeron et le boulanger ne me saluent plus,


compagnie. Il était courageux sans ostentation, il grim- l’acte le plus grave entre gens du pays, une expulsion
pait aux arbres, il plongeait dans l’eau glacée. Encore du registre des vivants. Je suis d’accord avec eux, je
maintenant, je le considère comme mon frère aîné. Je refuserais de me saluer moi-même.
pense à lui dans mes décisions, je l’interroge. Il a droit L’écrivain. Il fallait qu’il y ait un écrivain parmi les
au dernier mot. Je ne suis pas sûr de reconnaître ce centaines de personnes que j’ai accompagnées, il fallait
mot, il me suffit de penser que c’est le sien. qu’il en fasse un livre et qui ait même du succès : tous
Il était gaucher, moi non. En mémoire de lui, j’ai ces hasards réunis sont quasiment impossibles, et pour-
voulu apprendre à me servir aussi de ma main gauche. tant ils sont là qui propulsent un homme hors des rangs.
Sur mon cahier, j’écris une page avec la mienne et une Il a dû croire me faire plaisir. Il pouvait me le deman-
autre avec la sienne. À table, je change les couverts der, revenir ici et me demander si ça me faisait plaisir.
de place. Ainsi nos mains restent jumelles. Mais non, il se met à écrire : « Il m’a fait traverser les
montagnes dans le noir, avec une boussole dans la tête
En attendant, voilà la dernière : la télévision étran- et pas dans la main. Il nous a traités en êtres humains
gère est venue me chercher. Ils sont allés chez l’au- et pas en troupeau à tondre. Il nous a rendu notre

Erri DE LUCA
bergiste. Il savait que j’effectuais une traversée et il argent, il s’est retourné et il est parti très vite en se
leur a donné une chambre. Il est venu à ma rencontre bouchant les oreilles pour nous faire comprendre qu’il
sur le sentier du retour. Il m’a dit que j’étais devenu n’avait pas besoin de remerciements. Nous sommes
quelqu’un d’important. Un de ceux que j’avais accom- restés bouche et mains ouvertes, certains étaient tou-
pagnés un an plus tôt est écrivain, il a publié un livre chés aux larmes. J’écris ces pages par gratitude. »
sur son voyage, qui a eu du succès. Il parle de notre C’est de la camelote, les lecteurs d’aujourd’hui ne
village et de la traversée nocturne. Il raconte qu’à sont pas difficiles. Il m’a payé, non ? Il m’a donné son
l’aube, de l’autre côté, j’ai rendu l’argent. argent et je l’ai pris. La restitution ne change pas les
Et comme ça, il m’a mis dans de beaux draps. choses. Je l’ai empoché et j’ai fait le contrebandier de
L’aubergiste se frotte les mains pour la publicité faite personnes contre paiement. De l’autre côté de la fron-
au village et à son auberge. La veille au soir, ils ont tière je me suis allégé d’un poids pour le voyage de
filmé l’intérieur et même notre table vide où nous retour.
concluons les accords.
« Les touristes vont venir, il faudra autre chose que Je parle sérieusement, je revenais léger sans cet
l’étable. » Il m’entraîne à sa suite, je sens le poids de la argent, sans le poids de la fatigue de la nuit de l’aller.
nuit sur mon dos, mais je ne passe même pas chez moi. Je rentrais à temps pour dîner et dormir. Il m’arrivait
de repartir la nuit d’après. La stimulation de l’argent
Je m’arrête, je me campe devant lui. Un écrivain ? ne m’aurait pas suffi pour repartir.
Tout est faux, il a inventé cette histoire. Qui peut croire Ce sont mes affaires et elles devaient le rester. Au
que je rendais l’argent ? On les connaît les écrivains, lieu de quoi, elles sont exposées, avec impudence. Le
ils vendent des histoires. saint des montagnes, le gentilhomme contrebandier :
L’aubergiste me regarde de travers : « Ne sois pas la célébrité est une dérision.
rabat-joie. Pour une fois que ce fichu pays intéresse
quelqu’un. » Les jours suivants, un groupe monté faire un tour
Quels bobards puis-je lui débiter ? en car s’arrête à ma porte devant mes objets étalés sur
« Avec le succès du livre, d’autres témoins intervie- ma table en bois brut. Ils viennent pour moi, ils ont
wés ont confirmé eux aussi les passages gratis. Ils veu- vu l’histoire au journal télévisé. Ils achètent en une
lent faire une émission pour nous inviter eux et moi. » seule fois ce que je ne vends même pas en une saison.
C’en est fini de ma petite satisfaction d’être encore Je ne fais pas de photos, ils les font entre eux.
utile. L’attention, la publicité mettent fin aux traversées Je continue à nier l’affaire, ils ne me croient pas.
par ici. On dirait que même mes dénégations leur plaisent. Je
Je réponds à l’aubergiste que même sur mon lit de ne le dis pas pour qu’on me croie, mais pour qu’on me
mort je ne reconnaîtrai jamais l’avoir fait gratis. laisse tranquille.
Il ne me reste plus qu’à faire l’imbécile, nier, dire
qu’il s’agit d’une pure invention de l’esprit. Je répète
cette phrase le reste de la journée à ceux qui me posent
des questions. Jusqu’ici, jamais un inconnu ne m’avait
demandé mon avis et, brusquement, c’est toute une
foule qui s’y met.

LIRE MARS 2017•73


EXTRAIT
GER - EXEMPLAIRE NUMERIQUE

ROMAN ÉTRANGER
AVANT-PREMIÈRE

La Fin
BIOGRAPHIE
En 1975, Luis
Sepúlveda avait
de l’histoire
25 ans lorsque,

Luis SEPÚLVEDA
militant contre
la dictature
chilienne, il fut
détenu pendant
deux ans
et demi dans
les geôles
du régime
de Pinochet.
Sa peine fut
commuée en
exil, l’amenant à
bourlinguer entre
Equateur, Pérou,
Nicaragua,
Colombie, LE LIVRE Paru en 1996, et spécialement le fils d’un ex-
Allemagne,
France et Un nom de torero (qui repa- chef de commando de cosa-
Espagne (où il raît sous une nouvelle cou- ques qui avaient combattu
vit désormais).
Ancien verture) était le troisième livre dans les régiments SS,
journaliste, il est de Sepúlveda en France. Un Miguel Krassnoff. Réfugié au
devenu l’un La Fin de l’histoire
des auteurs roman noir où l’on rencontrait (El fin de la historia) Chili, ce dernier avait servi
hispanophones Juan Belmonte, ancien gué- par Luis Sepúlveda,
traduit de l’espagnol
comme général d’armée et
les plus connus
au monde. Aussi rillero aux côtés d’Allende au (Chili) par David tortionnaire sous Pinochet,
Fauquemberg, 208 p.,
poétique que Chili puis des sandinistes au 17 € Copyright
avant d’être lui-même empri-
politique, son
œuvre compte
Nicaragua, engagé dans une Métailié. En librairie sonné lors du retour à la
le 2 mars.
de nombreux course au trésor : des pièces démocratie. Mais quelques
ouvrages d’or dérobées par les nazis durant la nostalgiques ont décidé de le libérer,
(romans,
nouvelles, Seconde Guerre mondiale venaient ce à quoi les gouvernements russes
essais, récits), de réapparaître en Patagonie. La Fin et chiliens se refusent. L’intrigue bat
parmi lesquels
Le Vieux de l’histoire marque le retour de ce au rythme de cette course contre la
qui lisait des héros, et celui de l’auteur au genre montre. Et Sepúlveda remet toute
romans d’amour
ou Histoire noir. Depuis des années, Belmonte vit l’histoire sur le tapis : le rôle des
d’une mouette et près de la mer avec sa compagne anciens nazis dans les dictatures du
du chat qui
lui apprit à voler. Verónica, victime de la torture sous sous-continent, les exilés soviétiques
Pinochet. Mais son passé le rattrape, ayant fui le stalinisme dans cette partie
lorsque les services secrets russes du monde. Lyrique, limpide, dyna-
font appel à ses compétences d’an- mique, ce roman revient au nerf de la
cien combattant à l’aise dans la clan- littérature sepulvédienne : raconter ce
D. MORDZINSKI

destinité. Ce sont à nouveau des fan- que l’histoire officielle préfère taire.
tômes du nazisme qu’il faut retrouver, Hubert Artus

74•LIRE MARS 2017


GER - EXEMPLAIRE NUMERIQUE

2 sous la main et je retire la merde qui les empêche de


penser. Passez-moi le journal.
33° de latitude sud Apparemment il avait saisi l’allusion, parce que d’un
coup il ferma son clapet. Le taxi empruntait une auto-
Cela faisait vingt ans que je n’avais plus remis les route qui m’était inconnue, le long du rio Mapocho
pieds dans cette ville aux étés infernaux, et je ne comp- s’étalaient les vieux faubourgs populaires malmenés
tais pas m’y attarder. Je venais pour un rendez-vous par l’impitoyable soleil de février, et à travers le voile
que je n’avais ni cherché ni désiré, et, si je le faisais, grisâtre du smog se profilaient les silhouettes des plus
c’est parce que personne ne peut échapper à son ombre. hauts gratte-ciel de la ville.
Quelles que soient les routes que l’on prend, l’ombre En regardant la photo du journal, je repensai à un
de ce que nous avons fait et de ce que nous avons été autre homme noble et loyal, Luis Lorca, un jour de
nous poursuit avec la ténacité d’une malédiction. 1971 il m’avait montré une petite blonde en uniforme
Je donnai au chauffeur du taxi l’adresse de l’hôtel de lycéenne, qui marchait en tête d’un défilé des jeu-

Luis SEPÚLVEDA
et me calai sur la banquette arrière pour profiter de nesses socialistes.
la climatisation en priant pour ne pas être tombé sur – C’est la fille du général Bachelet. Que deux cama-
un taxi bavard, mais je n’eus pas cette chance. À peine rades du service d’ordre la suivent comme son ombre,
avait-il démarré qu’il se mit à déblatérer contre la pré- il faut la protéger, avait alors déclaré Luis Lorca, non
sidente, lui reprochant jusqu’à la chaleur de février. sans raison.
– Heureusement qu’elle s’en va. Vous savez pourquoi À l’époque, les paramilitaires de l’extrême droite
elle a été élue présidente ? demanda-t-il en tournant se montraient assez agressifs et, bon Dieu, nous leur
à moitié la tête. rendions coup pour coup.
– J’imagine que vous allez me le dire, de toute façon. À l’hôtel, on me remit la carte magnétique de ma
– Parce que c’est une femme, une communiste et, chambre et, une fois à l’intérieur, j’inspectai les tiroirs,
évidemment, la fille de Bachelet. Mais maintenant on ouvris les portes, jetai un coup d’œil par la fenêtre, guet-
va avoir un président digne de ce nom, un qui sait diriger tant dans la rue quelque chose d’inexplicable et qui
le pays, un qui est riche et qui sait s’y prendre en affaires, n’était déterminé que par la force de l’habitude. Je suis
quelqu’un comme moi, avec l’esprit d’entreprise. un homme de la seconde moitié du XXe siècle, de ceux
Il y a des types qui exigent à grands cris qu’on leur qui dorment peu et qui, sans jamais avoir lu le fameux
enfonce le canon d’une arme dans la bouche en leur ouvrage de Lobsang Rampa, possèdent un troisième
offrant le choix entre une balle et le silence, mais je œil sur la nuque. J’étudiai ensuite le plan de l’hôtel récu-
venais à peine d’arriver et je n’avais pas de flingue sur péré à la réception, mémorisai les itinéraires de fuite
moi. La voiture était de marque coréenne, une imitation possibles, et comme j’avais encore deux heures devant
de berline haut de gamme avec l’inévitable désodori- moi avant mon rendez-vous, je m’allongeai sur le lit.
sant en forme de sapin accroché au rétroviseur. Loin d’être fatigué à cause de mon lever matinal et
– Vous savez qui était le père de la présidente ? de la chaleur, j’avais tous les muscles en tension, alertes,
insista le chauffeur. comme aux temps anciens où cette ville avait été une
– J’imagine que vous allez me le dire, même si je ne souricière, et, pour chasser les démons du souvenir,
vous le demande pas. je fermai les yeux et me repassai les événements des
– Encore un communiste, déclara-t-il en adressant un derniers jours.
regard courroucé au journal posé sur le siège passager.
En première page, la présidente qui allait bientôt L’appel qui m’avait fait quitter la tranquillité de
quitter son poste, toute de blanc vêtue et arborant Puerto Carmen, à l’extrême sud de l’île de Chiloé, avait
l’écharpe tricolore. Elle souriait, comme pour s’excuser l’écho caractéristique des menaces. Je n’ai pas de télé-
de ce pays peuplé d’insurpassables crétins. phone portable ni d’ordinateur connecté à Internet,
La seule pédagogie efficace en ces circonstances aurait rien qui puisse permettre de me suivre à la trace, mais
consisté à enfoncer un flingue dans la bouche de ce type personne n’est plus à l’abri de l’œil du Big Brother qui
et à lui rappeler qu’Alberto Bachelet, alors général de nous surveille depuis l’espace. Il suffit de s’asseoir
l’armée de l’air, était resté fidèle à Allende, et qu’il avait devant un écran, de taper Google Earth, et le simple
payé cette loyauté au prix fort en étant frappé, insulté, déplacement du curseur sur un continent, un pays, une
torturé et assassiné par ses propres frères d’armes. région, une ville, un quartier nous livre jusqu’aux détails
– Vous êtes à Santiago pour affaires ? interrogea le récents les plus intimes du sujet recherché. Je suppose
chauffeur. que c’est comme ça que Kramer m’a retrouvé.
– Non. Je suis chirurgien. Expert en lobotomie. Je me croyais en sécurité à Puerto Carmen, où je
– Et c’est quoi, ça ? Pardonnez mon ignorance. ne faisais rien d’autre que ramasser du bois avec l’aide
– J’ouvre le crâne à tous les tarés qui me tombent d’el Petiso, le Petit Râblé, pour nous approvisionner

LIRE MARS 2017•75


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en chaleur en vue du long hiver austral. Je ne désirais après vingt ans passés à tenter de l’oublier, j’entendis
rien d’autre que contempler la mer avec Verónica à la voix de Kramer.
mon bras et sentir son regard glisser de la berge aux – Belmonte, mon vieil ami au nom de torero. Mon
premières vagues, puis de là vers les îles Cailín et émissaire va te remettre une enveloppe contenant de
Laitec, jusqu’à se fixer sur la rive indécise de la l’argent et un billet d’avion pour Santiago. Non. Ce n’est
Patagonie continentale. Là-bas, ses pupilles cherchent pas la peine de me remercier. Et tu ne peux pas non plus
toujours la cime enneigée du volcan Corcovado puis refuser notre invitation, surtout si on considère tous mes
elles s’immobilisent, impassibles, insensibles à mes efforts pour démontrer à la police chilienne que tu n’as
promesses de franchir un jour le canal pour aller voir rien à voir avec l’assassinat d’un certain Allemand, ex-
les baleines bleues s’accoupler dans les eaux du golfe agent de la Stasi, il y a vingt ans en Terre de Feu. Étrange
de Corcovado. pays que le tien, Belmonte, où on peut boire l’apéro
Ce jour-là, el Petiso et moi profitions du temps clé- avec un génocidaire, mais où le meurtre est un délit
ment de février et de ses longues journées pour ramas- imprescriptible. Ce sera un plaisir de se revoir, Belmonte.
ser du bois et réparer le matériel de pêche, tandis que Non. Nous ne pouvons pas échapper à l’ombre de
Verónica prenait le soleil, quand mes deux bergers ce que nous avons été.
allemands, Zarko et Laïka, distinguèrent le bruit d’un
véhicule qui approchait. Ils grognèrent en hérissant 3
le poil et coururent s’asseoir, protecteurs, aux pieds
de Verónica. Quelques minutes plus tard, nous vîmes 46° de latitude nord
le Land Rover remonter la piste côtière.
Certains groupes, aguerris aux alertes, réagissent La matinée du 8 février 1945 était glaciale à Yalta,
sans mot, et celui que nous formons, Verónica, el Petiso comme dans le reste de la péninsule de Crimée et les
et moi, en fait partie. Tandis que le véhicule se garait, vastes étendues d’Ukraine, où les températures refu-
el Petiso accompagna Verónica jusqu’à la maison, avant saient de dépasser les moins quatre degrés, mais Miguel
de revenir en courant. Il me tendit le Makarov 9 mm, Ortuzar – Micha, comme l’appelaient les fonctionnaires
avec une balle déjà engagée, et marcha jusqu’à la remise soviétiques – refusa la tasse de thé que lui offrait son
à bois, son petit copain à la main : un fusil à pompe assistant et se lança dans la préparation du menu.
Remington 870 avec des cartouches à billes d’acier. Selon le désir exprès de Staline, le banquet devait
Un homme, jeune, descendit du Land Rover. En s’ouvrir par du caviar, suivi d’un plat d’esturgeon en
guise de salut, il désigna les chiens. gelée et d’un rôti de chèvre sauvage des steppes. Les
– Ils sont méchants ? Anglais de Churchill désiraient eux aussi commencer
– Ça dépend. par du caviar – pas un ne faisait la fine bouche – et pour-
Il prit ma réponse pour une invitation à s’approcher, suivre par un bœuf à l’étouffée accompagné de macaronis.
ce qu’il fit, lentement. Tout en marchant, il fit coulisser Ceux qui refusaient ne serait-ce que de sentir l’odeur
la fermeture de son blouson et écarta les bras pour du caviar, c’étaient les Yankees de Roosevelt, qui comme
montrer qu’il n’était pas armé. tous les jours exigeaient soit un poisson blanc au cham-
– Juan Belmonte ? demanda-t-il sans quitter des pagne, soit du poulet frit avec salades et crudités.
yeux les chiens, qui montraient leurs crocs. Constatant avec satisfaction qu’il disposait d’ingré-
– Ça dépend, ai-je répondu en les calmant. dients de qualité, acheminés dans des caisses étiquetées
– Un torero célèbre portait ce nom, dans le temps. “Yalta 208”, Micha décida d’ajouter au menu quelques
– Un lecteur d’Hemingway. Qu’est-ce que je dois brochettes d’agneau, ainsi que des cailles en escabèche.
savoir d’autre sur vous ? Pendant que l’aide-cuisinier se chargeait de plumer
L’homme s’immobilisa devant moi et tourna la tête les cailles, Micha inspecta minutieusement le trésor
vers el Petiso, qui le tenait en joue avec le Remington. dont il avait la garde, notant toutes les sorties dans l’in-
– Vous devez être Valdivia, dit-il. ventaire. Les Anglais, qui résidaient au palais de Livadia,
– De Valdivia. Pedro de Valdivia, corrigea el Petiso, face à la mer Noire, avaient apporté 144 bouteilles de
convaincu depuis toujours que le de qui précédait son whisky, 144 bouteilles de gin, 144 bouteilles de sherry,
nom lui donnait un air de noblesse, un peu comme le 100 kilos de thé, 100 kilos de bacon, 100 rouleaux de
von des Prussiens. papier hygiénique, 2 500 serviettes en papier, 350 jeux
– On m’avait prévenu que je ne serais pas accueilli de vaisselle et de couverts, 500 cigares Robert Burns
en fanfare, reprit l’homme. destinés à Churchill, Staline et aux membres du haut
Il sortit un objet de la poche intérieure de son blou- commandement, et les 1 000 boîtes d’allumettes qui
son. C’était un téléphone satellite dernier cri. Il déploya allaient avec. Les Américains avaient fourni 1000 bou-
une petite antenne, composa un numéro, patienta teilles de vin du Rhin, 1500 bouteilles de whisky Johnnie
quelques instants puis me tendit le combiné. Alors, Walker et King George, 2 000 boîtes de corned-beef,

76•LIRE MARS 2017


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EXTRAIT ROMAN ÉTRANGER

1 000 kilos de café et 1 000 bocaux de sauce barbecue. À la demande du camarade Kolstov, le NKVD avait
L’inventaire s’était enfin enrichi de l’apport personnel remis en janvier 1939 un sauf-conduit à Ortuzar, et
de l’ambassadeur d’Angleterre à Moscou : une douzaine tous les moyens nécessaires pour se rendre à Moscou,
de bouteilles de Château Margaux 1928 et 500 bouteilles où on lui avait confié le poste de premier cuisinier au
de whisky supplémentaires, de différentes marques, club ouvrier Roussakov.
car Winston Churchill lui avait donné l’ordre de ne pas Le 1er septembre 1939, le camarade Joseph Staline,
lésiner sur ce point, en précisant : “Le whisky est efficace Premier secrétaire du Conseil des ministres de l’Union
contre le typhus et mortel pour les poux.” La vodka, soviétique et Secrétaire général du Parti communiste
le caviar et le champagne de Crimée étaient offerts par de l’Union soviétique, s’était rendu au club ouvrier
le pays d’accueil. Roussakov, avait dîné à la cantine et aussitôt donné l’or-
La mission de Micha consistait à nourrir Joseph dre d’octroyer la nationalité soviétique à Ortuzar et de
Staline, Winston Churchill, Teddy Roosevelt et les le faire transférer au Kremlin. Le dîner avait été inter-
700 hauts fonctionnaires, traducteurs et autres pro- rompu par l’annonce de l’offensive allemande en Pologne

Luis SEPÚLVEDA
jectionnistes de cinéma qui composaient leurs suites et, à compter de ce jour, Ortuzar avait exercé les fonctions
respectives. Il avait sous ses ordres des cuisiniers et de cuisinier personnel du camarade Staline…
aides-cuisiniers russes, anglais, américains, et tous se
demandaient qui pouvait bien être cet homme à la Les cuisines du palais de Livadia donnent sur une
chevelure noire gominée, capable de communiquer vaste terrasse où sont conservés divers produits de
en russe et en anglais avec la même aisance, respecté salaison et où deux aides-cuisiniers russes sculptent
et même craint de tous, y compris les officiers du les saladiers de glace dans lesquels sera servi le caviar.
NKVD – le Commissariat du peuple aux Affaires inté- Micha Ortuzar sent soudain le silence qui précède le
rieures –, parce qu’il était le chef personnel de Staline. pas lent du grand homme, et aussitôt, les aides-cuisiniers
Le dossier du NKVD sur Miguel Ortuzar était plein disparaissent. Son épaisse cape grise sur les épaules,
de trous. A la rubrique “Nationalité”, il était indiqué Staline discute avec le commissaire général à la Sûreté
que l’homme était chilien, et, dans la case “Informations de l’État, Lavrenti Beria.
non vérifiées”, qu’il était apparemment arrivé à Lisbonne Micha Ortuzar sait ce que désire Staline et il se hâte
en mars 1936 pour suivre une femme, une chanteuse de sortir d’un tonneau un hareng conservé dans le
portant le nom de María Marta Esther Aldunate, artiste vinaigre avec des graines de moutarde et des airelles.
célèbre dans l’Allemagne nazie, où elle avait joué dans Il se précipite en cuisine et revient avec une tranche
quelques films avec la bénédiction du ministre de la de pain noir sur laquelle il a disposé le poisson de la
Propagande, Joseph Goebbels, et était devenue très Baltique.
populaire sous le pseudonyme de Rosita Serrano. – Mon cher Micha, tu devines toujours mes envies.
Le rapport précisait ensuite que, durant son séjour Le filet de bœuf à la sauce d’huîtres du dîner était
à Lisbonne, il avait travaillé comme cuisinier à l’hôtel magnifique, ajoute Staline.
Vitória, emploi qu’il avait abandonné en avril de la Il lui donne une tape sur l’épaule, avant de s’aban-
même année pour rejoindre Madrid, sans entrer en donner à la dégustation de son hareng à la Bismarck.
contact avec aucun camarade connu du Front populaire – Ce matin, je suis allé faire une promenade avec
espagnol, et qu’il avait alors été embauché par le res- Churchill et, à propos de la Pologne, cet arrogant
taurant de l’hôtel Florida, au numéro 2 de la Plaza del d’Anglais m’a dit : “L’aigle doit permettre aux petits
Callao. Là, il avait eu des contacts avérés avec les jour- oiseaux de chanter, sans se soucier de ce qu’ils chan-
nalistes américains Ernest Hemingway et John Dos tent.” Et ma réponse a été : “Cher Premier ministre,
Passos, et avec le cinéaste néerlandais Joris Ivens, qu’il avant de parler des oiseaux, j’aimerais que tous les
avait aidé pendant le tournage de son film Terre cosaques que vous avez rassemblés en Autriche rega-
d’Espagne. La rubrique “Opinions” mentionnait une gnent la patrie soviétique.”
sympathie pour la cause républicaine, mais il n’était Une fois Staline et Beria repartis, Miguel Ortuzar
inscrit comme militant dans aucun organe politique. contemple la mer Noire à demi recouverte d’une
En juillet 1936, selon ce même dossier du NKVD, couche de nuages bas qui empêchent de voir l’horizon.
il s’était lié d’amitié avec Mikhaïl Kolstov, correspon- L’allusion aux petits oiseaux l’a plongé dans une mélan-
dant de la Pravda. Prévenu du cosmopolitisme suspect colie qu’il déteste, mais il se laisse emporter par le
d’Ortuzar, le camarade Kolstov présentait celui-ci, souvenir de cette femme, Rosita Serrano, le “rossignol
dans les rapports transmis à Moscou, comme un “artiste chilien”.
de la gastronomie” qui ne cachait pas sa sympathie
pour l’Union soviétique. Le dernier rapport du cama-
rade Kolstov signalait qu’il lui avait enseigné la langue
russe, et qu’Ortuzar la parlait avec une certaine aisance.

LIRE MARS 2017•77


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ESSAIS&IDÉES

L’édition a la santé
Les ouvrages signés par des médecins caracolent aujourd’hui
dans les palmarès de meilleures ventes. Décryptage de ce phénomène.

C
’est l’une des réussites édi- anxiogène, il y a un besoin d’informations s’appuyant sur les études scientifiques
toriales les plus étonnantes claires, triées sur le volet, exprimées autre- récentes, distille une multitude de conseils
de ces dernières années. Un ment que par le jargon médical. A ce titre, pratiques touchant à des domaines variés,
livre où il est question de le livre reste une référence. Il a un côté et notamment nutritionnels, psycholo-
flatulences, de laxatifs et de sacré car il a été validé par un éditeur. » giques, spirituels, sociaux… « La popu-
constipation. Un livre qui vous explique En librairie, la concurrence est donc larité de Michel Cymes n’est pas l’unique
comment bien vous asseoir au petit coin, rude. Et pour sortir son épingle du jeu, raison du succès de ses livres, précise
dessins à l’appui. A seulement 26 ans, la diverses stratégies coexistent. Certains Sylvie Delassus, son éditrice chez Stock.
jeune Allemande Giulia Enders a auteurs, les moins nombreux, peuvent La preuve : ils se vendent aussi à l’étran-
conquis les lecteurs du monde entier compter sur l’effet propulseur de leur ger ! Sa force, c’est de répondre aux
avec Le Charme discret de l’intestin, un renommée médiatique. Ainsi Michel inquiétudes du public de manière
ouvrage scientifique atypique qui pro- Cymes, le très célèbre et sympathique ludique. Son humour assouplit le côté
pose un étonnant et drolatique voyage ORL du PAF, qui, un an après le triom- austère des recommandations de santé.
dans les méandres de notre tube digestif. phe de Vivez mieux et plus longtemps Jamais il n’adopte de ton autoritaire ou
Déjà vendu en France à plus de (Stock), écoulé à plus de 330 000 exem- anxiogène. S’il s’efforce de donner des
400 000 exemplaires, ce livre d’un genre plaires, vient de publier un nouvel informations complexes, c’est sur un
inédit – et dont le succès ne se dément ouvrage, Votre cerveau. Dans ce livre mode simple et accessible. »
pas – n’a rien d’un cas isolé. Car un vent couteau suisse, le présentateur vedette,
nouveau souffle en ce moment sur les La santé, un sujet lucratif
rayons santé de nos librairies. Face à un Beaucoup plus lisse et très soutenu dans
secteur en plein boom, éditeurs et certains médias, le docteur et homme d’af-
auteurs doivent innover, diversifier sans faires Frédéric Saldmann s’est, lui, spécia-
cesse leur approche du genre. Objectif : lisé dans le secteur très lucratif des
séduire et convaincre un lectorat tou- « conseils de bon sens ». Voilà bientôt
jours plus informé et exigeant. dix ans que le cardiologue au sourire
« Les livres actuels n’ont rien blancheur squatte les palmarès de ventes
à voir avec ceux publiés il y avec des livres qui se ressemblent : Le
a vingt-cinq ans », com- meilleur médicament, c’est vous! On s’en
mente Florence Lecuyer, lave les mains, Prenez votre santé en
éditrice au département main!… Dans le dernier en date (Votre
grand public des éditions santé sans risque, Albin Michel),
Flammarion. « D’abord le nutritionniste et profession- A. DELORME – G. ENDERS – PHILIPPE MATSAS/OPALE/ÉDITIONS ALBIN MICHEL

parce que notre rapport nel de l’hygiène nous explique


à la santé a changé. Nous par exemple qu’il faut « laver
vivons de plus en plus son lave-vaisselle tous les
vieux et voulons rester mois », « serrer les poings
en forme le plus long- pour stimuler sa mémoire »
temps possible. Il y a aussi et « manger de la sauce pesto
les nombreux scandales pour lutter contre les ballon-
sanitaires, qui ont choqué nements ». « Mes livres
le grand public. Si les apportent des réponses sim-
citoyens ont conscience ples à ceux qui veulent être
d’être acteurs de leur santé, rassurés », réplique-t-il à
ils sont inondés d’informa- ceux qui lui reprochent son
tions, à la télévision, à la absence de rigueur, ses redites
radio, sur Internet. Face à ce et son art très culotté d’enfon-
trop-plein qui peut être cer des portes ouvertes…
Michel Cymes,
Giulia Enders et
78•LIRE MARS 2017 Frédéric Saldmann.
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A rebours du lieu commun, des LE PLUS PERSONNEL


ouvrages plus rigoureux se détachent par Rien ne la destinait à étudier la médecine. Encore moins à mettre en
leur ambition de traduire, sous forme de route une révolution dans la détection des cancers. Née en Italie
guides pratiques accessibles à tous, les dans une famille bourgeoise où les filles étaient plutôt encouragées à
toutes dernières avancées de la recherche faire un beau mariage, Patrizia se rebelle. Devenue médecin, elle voit
médicale. Notamment en matière de mourir en quelques jours un jeune homme d’un cancer du pancréas
nutrition, véritable clé de voûte de la très foudroyant. Et déclare la guerre à ce mal qui existe depuis l’Antiquité,
en vogue médecine préventive. Dans mais qu’on ne sait éradiquer. Elle rencontre un patron extraordinaire,
Comment ne pas mourir (Belfond), les « il maestro » Mario Coppo, qui lui apprend à ne jamais baisser les
Américains Michael Greger et Gene bras. Dans ce livre haletant, l’auteure décrit son parcours, entrelaçant
Stone se proposent ainsi d’expliquer, son trajet personnel et son expérience scientifique. Car l’interne
preuves scientifiques à l’appui, comment italienne est devenue la patronne d’un laboratoire de l’Inserm, à Paris,
certains aliments préviennent les mala- mondialement connue pour ses travaux sur l’identification précoce
dies et en inversent le cours (voir enca- des cellules cancéreuses dans le sang. Entre-temps, l’hématologue
dré). Dix ans plus tôt, c’est un chercheur s’est formée à la biologie moléculaire, a fondé une famille avec
français qui ouvrait le bal avec deux livres Christian Bréchot, brillant savant français et actuel
précurseurs du genre, Anticancer et directeur de l’institut Pasteur, et a inventé une
Guérir. Fils du flamboyant JJSS, David « Si les méthode utilisée par une trentaine de laboratoires
Servan-Schreiber proposait de combattre dans le monde. Cette guerrière veut aller plus
citoyens ont
le cancer autrement que par la chimio- loin, trouver le moyen de dire de quel organe les
thérapie. Si ses ouvrages battaient des conscience cellules malignes proviennent. Alors on aura
records de vente, c’est non seulement d’être acteurs gagné un temps précieux pour la guérison. F.M.
parce qu’il mettait en avant des méthodes de leur santé, Tuer le cancer par Patrizia Paterlini-Bréchot,
naturelles et démocratiques (entre autres ils sont inondés 250 p., Stock, 19,50 €
vivre et manger équilibré, boire du thé d’informations,
vert), mais aussi parce qu’atteint de la à la télévision,
maladie il disait s’appliquer à lui-même
LE PLUS ÉMOUVANT
à la radio, Que se passe-t-il lorsqu’un médecin fait face à sa propre mort?
sa propre thérapie.
sur Internet. A 36 ans, Paul Kalanithi, promis à une brillante carrière de
Des récits humains Face à ce neurochirurgien aux Etats-Unis, découvre qu’il est atteint d’un cancer
Car c’est aussi le lien entre vie person- trop-plein du poumon en phase terminale. Il s’est éteint en 2015 avant d’avoir
nelle et vie professionnelle qui touche qui peut être pu terminer son manuscrit, publié par sa famille. Ecrit sur un ton
les lecteurs. A l’instar du récit de la can- anxiogène, simple et sincère, c’est d’abord un témoignage très émouvant sur
cérologue Patrizia Paterlini-Bréchot, il y a un besoin le passage de l’état de soignant à celui de patient. Dans la première
Tuer le cancer (Stock), qui pulvérise les partie du livre, l’auteur partage ses réflexions sur la signification
d’informations de la vie humaine, qui l’ont conduit d’études en
ventes malgré l’austérité du sujet (voir
encadré). A la croisée du récit autobio-
claires, triées littérature à la médecine. La deuxième partie,
graphique et de l’essai scientifique sur le volet, déchirante, est consacrée au récit des derniers
pointu, la chercheuse italienne revient exprimées mois de son existence, au cours desquels
sur les prémisses de son engagement autrement que l’auteur a espéré reprendre une vie normale,
dans la recherche en cancérologie. Alors par le jargon avant d’être rattrapé par la maladie.
que les crédits servent surtout à tenter médical. Lou-Eve Popper
de soigner les tumeurs installées, elle A ce titre, Quand le souffle rejoint le ciel par Paul Kalanithi,
rêve de pouvoir détecter, beaucoup plus 220 p., JC Lattès, 18 €
en amont, les signes précurseurs du can-
le livre reste
cer. En se confiant et en se mettant en une référence »
LE PLUS ENCYCLOPÉDIQUE
scène, elle raconte son combat pour
qu’un jour on puisse avec une simple Les Américains ont l’art d’écrire des livres scientifiques clairs, précis,
prise de sang reconnaître le mal avant très bien construits, allant droit au but. Celui-ci ne fait pas exception.
qu’il ne se fixe sur un organe. Cette révo- Voici un ouvrage qui, en s’appuyant sur quantité d’études
lution a déjà passionné plusieurs milliers scientifiques, explique tout ce qu’il faut savoir sur les liens capitaux
de personnes. Preuve que les lecteurs ne – et encore trop peu connus – entre santé et nutrition. Une partie
cherchent pas seulement des conseils théorique décrypte les impacts des choix
pratiques, mais aussi des histoires alimentaires de nos sociétés occidentales.
humaines, faites de travail acharné, de Aliment par aliment, les auteurs proposent
rencontres, de doutes, de passions et ensuite une multitude de conseils et de réflexes
d’espoirs. Ces petites et grandes histoires qui permettront de manger plus intelligemment.
qui, dans l’ombre et la lumière, conti- Le tout est optimiste, frais, vivifiant. Un régal
nuent de faire avancer la marche des à picorer. E.L.
sciences et des savoirs. Comment ne pas mourir par M. Greger et
Estelle Lenartowicz et Françoise Monier G. Stone, 576 p., Belfond, 23 € En librairie le 6 avril.

LIRE MARS 2017•79


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HISTOIRE

Guerres et seraient « des fous, des possédés » qui

religions
auraient subi « un lavage de cerveau ».
Rien de tel. Ce sont bien « les motiva-
tions religieuses des acteurs historiques
[…] qui expliquent la forme et le rythme
de leur violence ».
S’agissant de l’islam, le propos de
Mathieu Guidère est différent. Il ne s’at-
tarde pas sur les fondements coraniques
Philippe BUC, Mathieu GUIDÈRE de la violence religieuse. L’islam a pour-
Les deux auteurs révèlent la violence religieuse, le premier à tant, comme le christianisme, son comp-
tant d’injonctions contradictoires. Au
l’aide d’une analyse théologique de la chrétienté, le second au « Point de contrainte en matière de reli-
travers d’une étude historique des conflits internes à l’islam. gion » du Coran (sourate II, verset 256),
combien d’appels à la guerre sainte et à
l’extermination des mécréants ! Non, le
propos de Mathieu Guidère est plus
« Les historique que théologique. Il nous
invite à prendre la mesure de l’éton-
motivations nante intensité et, surtout, de la quasi-
religieuses permanence des conflits religieux à l’in-
des acteurs térieur même de l’islam, des origines à
historiques […] nos jours. La séparation entre sunnisme
et chiisme est loin d’épuiser le sujet.
expliquent la Au sein du chiisme, à l’instar de nos
forme et le protestantismes, la multiplication des
rythme de leur sectes prospère. Mais le sunnisme, pour
majoritaire qu’il soit, connaît des frac-
violence »

Q
tures profondes. Avec, dès les origines,
les quatre écoles juridiques : hanbalite,
uoiqu’on ne doute pas qu’il anglais de haut vol. Et le second, à hanafite, chaféite, malékite. Puis, plus
y eut, et qu’il y a toujours Mathieu Guidère, un de nos meilleurs près de nous, au XVIIe siècle, le wahha-
aujourd’hui, des guerres connaisseurs de l’histoire de l’islam et bisme, version radicale du hanbalisme,
de religion, notre monde du monde arabe contemporain. et, au XIXe siècle, les Frères musulmans.
occidental, profondément L’ouvrage de Philippe Buc, qui étudie Aux conflits doctrinaux se superpose la
sécularisé, n’associe pas spontanément donc Les Formes chrétiennes de la vio- dimension régionale, de sorte que la
les deux mots « guerre » et « religion ». lence en Occident, est, tout à la fois, d’une guerre des islamismes prend des formes
Il rechigne même à établir un lien entre folle érudition et d’une lecture passion- différentes au Moyen-Orient, au Sahel,
les deux termes, sensible qu’il est, d’abord, nante. Non seulement, il nous fait par- au Maghreb, en Europe. A côté du dji-
aux pétitions pacifiques que telle ou telle courir au grand galop vingt siècles de vio- hadisme antioccidental, il faut donc
religion affiche et réfractaire, pour ne pas lence et de guerre en Occident mais compter sur le djihadisme antimusul-
dire aveugle, à ses contenus belligènes. surtout il établit que la très grande majo- man. Le panorama ainsi brossé ne per-
Le mode ordinaire de ce déni s’exprime rité de ces actes, sur la longue période, met pas seulement de
dans la formule : « Ça n’a rien à voir. » aura eu des motifs religieux. Il part comprendre les éléments
Autrement dit, nous sommes invités à ne ensuite à la recherche des fondements constitutifs de la violence
retenir dans les rhétoriques religieuses proprement religieux de cette violence. religieuse propre à l’islam,
que les ingrédients pacifiques – « religion Il ne reste pas les bras ballants devant les il donne la mesure de
d’amour », pour le christianisme, distinc- injonctions contradictoires des Evangiles l’ignorance dans laquelle
tion entre djihad, « guerre sainte », et ijti- – « Tu aimeras ton prochain… » (Marc, les Occidentaux patau-
had, « effort sur soi », pour l’islam, par XII, 31) et « Qui n’est pas avec moi est gent. Marc Riglet
exemple – et à tenir pour obsolète, ou contre moi » (Mathieu, XII, 30; Luc, XI,
hors sujet, toute injonction belliqueuse 23). Il identifie dans la prétention à « la » HHH Guerre sainte,
et toute profession d’intolérance dont ces vérité de la parole révélée la source de martyre et terreur :
les formes chrétiennes
rhétoriques sont pourtant abondamment la violence religieuse et la « légitimité » de la violence en Occident
fournies. Ce n’est pas le meilleur chemin de la « terreur ». Il établit, sur ce dernier par Philippe Buc, traduit
pour comprendre et l’histoire des religions point, une audacieuse homologie entre de l’anglais par Jacques
et notre monde actuel, confronté si tra- la terreur révolutionnaire et la terreur Dalarun, 544 p., Gallimard,
36 €
GODONG/LEEMAGE

giquement à leur regain. religieuse, entre Robespierre et saint


HHH La Guerre des
Heureusement, deux ouvrages nous Augustin ! Il conclut enfin sur une cri- islamismes par Mathieu
aident à sortir de ce déni. Nous devons tique du « discours occidental » qui pré- Guidère, 272 p., Gallimard,
le premier à Philippe Buc, médiéviste tend que les « combattants de Dieu » « Folio actuel », 7,70 €

80•LIRE MARS 2017


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Carnets
de curiosités
Olivier GRENOUILLEAU
Après la traite négrière, l’historien
dévoile la découverte de l’Afrique
par les explorateurs européens.

I
l y a plus de dix ans déjà, Olivier Grenouilleau
avait provoqué quelque émoi avec un ouvrage
sur Les Traites négrières (Gallimard, 2004). Cet Heureusement, Olivier Grenouilleau ne s’est pas
« essai d’histoire globale » avait pour particularité laissé intimider. Il a continué de creuser son sujet. Et,
d’aller au-delà de l’historiographie classique. Celle- une dizaine de livres plus tard, il nous donne
ci, en effet, s’en tenait jusque-là à décrire l’ignoble HHH aujourd’hui cette étude originale, et passionnante, qui
commerce dans sa dimension « triangulaire ». Nos Quand les s’attache à décrire les circonstances dans lesquelles
Européens
manuels d’histoire évoquaient ainsi ces marchands découvraient les Européens ont engagé leur découverte de l’Afrique
européens, chargeant leurs navires de verroterie, l’Afrique intérieure. Ces derniers sont peu nombreux : une petite
l’échangeant contre des esclaves, les transportant dans intérieure : dizaine d’explorateurs, Anglais, Ecossais, Français.
des conditions épouvantables aux Antilles, en Afrique Nous connaissons un peu l’un d’entre eux, le Français
occidentale, vers
Amérique du Nord ou au Brésil, les vendant et reve- 1795-1830 René Caillé, qui, se faisant passer pour un marchand
nant enfin à bon port, les cales chargées d’épices. Or, par Olivier musulman, parvient à joindre Tombouctou. Le
cette traite négrière là n’épuisait pas le sujet. Olivier Grenouilleau, contexte géopolitique dans lequel ces explorations
Grenouilleau démontrait que le commerce des esclaves, 352 p., Tallandier, sont conduites est particulier. Nous sommes dans un
en Afrique, s’exerçait de deux autres façons : un négoce 23,90 € entre-deux. L’abolition de la traite des Noirs est à l’or-
entre les Africains eux-mêmes, fruit des guerres intestines, dont dre du jour, et les entreprises de domination coloniale ne sont
l’objectif était moins la destruction de l’adversaire que sa capture, pas encore inscrites à l’agenda des puissances européennes.
d’abord, et un trafic transcontinental, ensuite, commis depuis De sorte que, chez nos aventuriers, la curiosité ethnologique
des siècles par les Arabes venus du nord et de l’est. Tout compte l’emporte sur l’intérêt politique ou économique. Cela ne pré-
fait, concluait-il, ces deux derniers commerces avaient affligé munit pas toutefois contre les préjugés.
l’Afrique et les Africains plus massivement et plus durablement Si l’attention portée aux « cultures » africaines apparaît
que le « commerce triangulaire » des négriers européens. Que authentique, le stéréotype du « sauvage », « encore dans l’en-
n’avait-il pas dit! Il dédouanait les Européens de leur péché! fance », se porte bien. On voit par là comment le souci de
Il faisait des victimes la cause de leurs propres malheurs ! Il savoir fait bon ménage avec le désir de pouvoir et comment,
apportait de l’eau au moulin de l’islamophobie ! Il lui fallut un demi-siècle plus tard, la « mission civilisatrice » de l’homme
même répondre devant les tribunaux de ces ineptes accusations. blanc s’articulera à ses prédations coloniales. M.R.

A la bonne qu’ainsi tous les pays se sont accordés


pour calculer leur propre heure.
lution solaire restait
imparfaite. C’est ce que

heure! Encore reste-t-il bien des complica-


tions pour nous désorienter. Qui, par
exemple, ne désespère pas, deux fois
régla, en 1582, le passage
du calendrier julien au
calendrier grégorien. Avec
Olivier MARCHON l’an, de savoir, spontanément, s’il faut l’année bissextile et le rat-
Un petit livre truffé retrancher ou ajouter l’heure qui nous trapage, à cette occasion,
fera être en été ou en hiver ? des dix jours oubliés par
d’amusantes anecdotes Ce petit désagrément n’est rien, pour- la précédente mesure, on
sur la mesure du temps. HH
tant, au regard des acrobaties auxquelles tenait le bon bout. Que, Le 30 février :
nos ancêtres ont dû, à de nombreuses de ce fait, Thérèse d’Avila Et autres

O
n en aura mis du temps à s’ac- reprises, se livrer. Ainsi, ce qui a long- soit morte dans la nuit curiosités de
COLLECTION DUPONDT/AKG-IMAGES

corder sur la façon de le mesu- temps empoisonné les faiseurs de calen- du 4 au 15 octobre 1582 la mesure du
temps par Olivier
rer ! Ce n’est, finalement, que drier, c’est la mesure de l’année. Calculer représente un inconvé- Marchon, 176 p.,
dans la dernière décennie du XIXe siècle sur le cycle lunaire, c’était la promesse nient supportable ! Seuil, 14,50 €
que le méridien de Greenwich a été de faire les moissons en hiver. Avec le C’est de ce genre de très
reconnu comme méridien origine, que cycle solaire, on gagnait en stabilité. sérieuses drôleries que ce petit livre est
le Greenwich mean time, le temps moyen Encore fallait-il récupérer ce satané quart joliment fait. L’heure est venue de le lire.
de Greenwich, ou GMT, a été adopté et de jour sans quoi la mesure de la révo- M.R.

LIRE MARS 2017•81


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ESSAIS LITTÉRAIRES

La raison du juste
Kamel DAOUD
La publication d’une partie des chroniques de l’ancien Un policier en faction devant
journaliste permet de saisir son aversion pour tous ceux les affiches de la campagne
électorale de Bouteflika.
qui, laïcs ou religieux, défendent le pouvoir de l’arbitraire.

D
e 1997 à 2014, Kamel Daoud tient une chro- cation du pouvoir par le Front de libération nationale n’au-
nique au Quotidien d’Oran. Sa plume écorne raient donc rien changé : « Le colon n’est pas toujours un
ce qui, à ses yeux, ressemble aux deux faces étranger, il peut avoir votre nationalité, votre visage, vos
d’une même pièce : le pouvoir algérien incarné par papiers, mais pas votre peau. »
Abdelaziz Bouteflika, président cacochyme dont les Kamel Daoud est aussi critique sur ce qui se passe encore
bulletins de santé vantent pourtant l’extraordinaire plus loin. Au fil des pages, il vise Bachar al-Assad et ses séides,
vaillance et l’islamisme, être « angoissé par le corps la « cause palestinienne » (trop « arabisée » et « islamisée »),
de la femme », mais obsédé par la restauration du le régime saoudien (« L’Arabie Saoudite est un Daesh qui a
califat. Comme l’écrit l’ancien journaliste Sid Ahmed réussi. ») ou l’extrême droite française, ce culte salafiste avec
Semiane qui signe la préface de Mes indépendances, ses figures de proue, « Marine Laden et Ben Le Pen ». Qui
HHH Mes le travail de son célèbre confrère s’assimile à une trouve grâce à ses yeux ? L’homme, en tant que victime, quelle
indépendances :
Chroniques transgression du « récit national ». que soit sa nationalité, sa religion.
2010-2016 par Homme épris de liberté, Kamel Daoud veille à Visé en 2014 par une fatwa édictée par Abdelfattah Hama-
Kamel Daoud, ce que ses critiques ne soient pas instrumentalisées dache, un imam salafiste, Kamel Daoud saisit la justice de son
480 p., Actes (« Comment dénoncer l’islamisme sans servir les pays. Verdict : trois mois de prison ferme pour le prédicateur.
Sud, 23,90 € causes malveillantes du rejet des autres en Occident Quelques mots d’une chronique sans concession reviennent
et ailleurs ? »). Ce que l’auteur de Meursault, contre-enquête en mémoire à l’écoute de cette sentence : « L’islamisme est un
espère, c’est avant tout un sursaut du peuple algérien. Il l’ap- fascisme. Sa vision est bâtie sur une prétention mondiale, un
pelle à se débarrasser des chaînes qui l’enserrent depuis la totalitarisme sournois et une ruse de guerre : il ne peut être
colonisation française. L’indépendance du pays et la confis- modéré, il est seulement patient. » William Irigoyen

D’un Céline l’autre avec les céliniens patentés, tous ou


presque accusés de complaisance pour
leur « grand homme » par Duraffour et
Annick DURAFFOUR et Pierre-André TAGUIEFF Taguieff. En ce sens, il devrait marquer
Véronique ROBERT-CHOVIN une date dans les études céliniennes.
Si les trois pamphlets antisémites de
Deux livres sur l’auteur de Mort à crédit : une somme polémique l’ermite de Meudon ne sont toujours pas
sur son antisémitisme et le témoignage émouvant de sa veuve. réédités, on le doit à la volonté d’une
femme qui va sur ses 105 ans, Lucette

Q
uel énorme pavé dans la mare romancier sous l’Occupation pour récu- Destouches, veuve de l’écrivain mort en
célinienne ! Du haut de ces pérer son poste) jette lui aussi une ombre 1961. Hasard du calendrier, un petit livre
presque 1 200 pages, le duo peu glorieuse sur l’auteur de Mort à crédit. étonnant raconte le destin de cette cen-
Duraffour-Taguieff n’ambitionne rien Tout comme les liens de l’écrivain avec tenaire très cash, qui sou-
moins qu’une révolution copernicienne : nombre de « grosses légumes » du pire : « J’ai la vie d’un pois-
Louis-Ferdinand Céline ne serait pas un IIIe Reich, qui lui valurent laissez-passer son rouge. » L’ancienne
romancier génial égaré un temps dans et autres faveurs entre 1940 et 1944. danseuse se remémore les
l’antisémitisme, mais un raciste viscéral Mais cela fait-il pour autant de Louis- lubies de son écrivain de
qui aurait publié un ou deux romans pota- Ferdinand Céline un « agent d’influence » mari ou les visites de
bles. Au cœur de leur enquête, évidem- du Welt-Dienst, l’organe de propagande Marcel Aymé, en ingurgi-
ment, les trois terribles pamphlets écrits nazi ? Et fut-il réellement informé de la tant des homards, son
par l’auteur de Voyage au bout de la nuit. « solution finale » dès l’été 1942, comme péché mignon. Un émou-
Pour les besoins de leur démonstration le soutiennent les deux auteurs ? Sur un vant voyage au bout de la
résolument à charge, les deux chercheurs plan plus littéraire, peut-on vraiment vie. Jérôme Dupuis
s’appuient sur leur profonde connaissance croire que Céline se soit lancé dans l’écri- HH Céline, la race,
de la littérature antisémite du début du ture de Voyage au terme d’une sorte le Juif par Annick Duraffour
XXe siècle, laquelle, ils le démontrent, a d’« étude de marché » des thèmes por- et Pierre-André Taguieff,
directement alimenté le Céline de teurs du moment? Le torrent d’informa- 1182 p., Fayard, 35 €
Bagatelles pour un massacre. Le décor- tions contenues dans cet ouvrage à la fois HH Lucette Destouches,
épouse Céline par
ticage de « l’affaire Hogarth » (ce méde- riche et contestable va, c’est inévitable, Véronique Robert-Chovin,
cin haïtien de Bezons dénoncé par le donner lieu à d’innombrables polémiques
AFP

180 p., Grasset, 16 €

82•LIRE MARS 2017


GER - EXEMPLAIRE NUMERIQUE

PSY

Le sens étourdi
Lionel NACCACHE
Le signifié que nous donnons aux signes
n’est pas toujours celui du sens commun.

N
ous vivons souvent dans un monde de signes
pauvres. Le rouge intime de freiner, le caducée
vert clignotant indique la pharmacie, le M
signale l’entrée du métro, l’inévitable W.-C. bisexué toute sa jeunesse généreuse et cosmopolite qu’il a reçu
oriente vers le chemin du soulagement. Une signalé- le signe. Nous interprétons avec notre passé, notre
tique sans ambiguïté, certes indispensable. Mais notre éducation, notre culture et surtout notre désir.
HH Le Chant
univers quotidien, fort heureusement, n’est pas un du signe : Neurologiquement, c’est l’encodage imparfait des
code de la route que nous suivons à la trace. Bien au Aventures et caractères chinois qui est en cause. Un dernier exemple,
contraire, il est balisé de signes équivoques et trompeurs. mésaventures pour le plaisir. Interne en neurologie, auprès d’un
Lors d’un séjour à Lisbonne, Lionel Naccache, brillant de nos malade, il remarque un CD avec une pochette marquée
neurologue, tombe dans l’ascenseur sur le nom interprétationsquotidiennes « PRIONS ». Aussitôt, il pense à la protéine qui inté-
« Pessoa ». Quel peuple cultivé, se dit-il émerveillé, par Lionel resse ses recherches, plus qu’à de la musique religieuse.
d’avoir ainsi dédié la cage au grand écrivain lusitanien. Naccache, Dans un vif mouvement de bascule inconscient, l’esprit-
Mais le mot renvoie à « personne », au « tonnage » en 176 p., Odile cerveau investit une signification, celle qui concerne
kilos qu’il ne faut pas dépasser. 4 Pessoas, c’est vraiment Jacob, 22,90 € nos préoccupations du moment, notre désir. Comme
trop lourd. C’est une collision, selon Naccache, un signe mal lors de la lecture d’un livre, il oriente, encore et toujours, notre
interprété. Reprenons. Un jour, à San Francisco, il traverse un interprétation. Accusant de la sorte un petit décalage avec
carrefour avec de grandes lettres blanches plaquées au sol : Freud, Naccache avance un léger primat de la conscience sur
PED XING. Son imagination soixante-huitarde ne fait qu’un le travail mental. Ce livre enthousiasmant est une promesse de
tour. Multiculturalisme, ouverture aux autres et aux Chinois liberté. Sujet et non objet, l’homme est confronté à l’ouverture
bien sûr! Mais le jeune Naccache déchante vite. Il s’agit plutôt infinie du monde, non pas à une pauvre signalétique. Celui
de pedestrian crossing, un banal carrefour piétonnier, le X figu- dans lequel nous nous aventurons est pluriel et divers, et jamais
rant, évidemment, le croisement. Qu’en conclure? C’est avec un dérisoire smiley ne remplacera un sourire. Alain Rubens

Ecrivains catesses. Congédiant le poncif médiatique


d’inconscient collectif, pour l’excellente
imaginaires ; c’est vrai, il n’y a pas de
petites productions psychiques. Jean-

sur le divan raison qu’il n’y a d’analyse que singulière,


ces écrivains évoquent, chacun, leurs iti-
néraires chaotiques. Laurence Nobécourt
Marc Savoye raconte lui aussi, avec le
contrepoint subtil de Philippe Grimbert,
écrivain et psychanalyste, son histoire.
Olivia ELKAIM (collectif), est vraiment exemplaire. Après vingt ans Grand randonneur, heureux éditeur, il
de publication sous le pseudonyme de doit à la psychanalyse de ne s’être pas
Jean-Marc SAVOYE Lorette, elle revient, enfin, à son vrai pré- dérobé à son désir d’écrire.
Cure analytique, vertus nom, Laurence, ce qu’elle raconte dans Philippe Forest, lui, ne s’est jamais
Lorette en 2016. Le livre est dans les librai- allongé sur le divan, mais il met les points
thérapeutiques de l’écriture… ries le lendemain même de l’enterrement sur les i. On peut être analysant et ne pas
des auteurs racontent. de son père, un homme plutôt détestable écrire une ligne. Il ne croit pas
à qui elle « doit » sa naissance. Mais il ne d’avantage aux vertus théra-

L
a psychanalyse n’a pas le vent suffit pas de naître pour exister. La place, peutiques de l’écriture dont le
en poupe, elle en verra d’autres. enfin, est libre. « Le scoop d’une vie », style oblige à la mise en forme,
Non par quelque privilège exor- dit-elle, c’est que nous ne sommes pas la étrangère au vagabondage psy-
bitant qui lui donnerait le dernier mot, prolongation de nos parents, et Lorette chique. La psychanalyse, par
mais parce qu’elle s’appuie sur un roc. s’efface au profit de Laurence, enfin déles- contre, s’est toujours intéressée
L’homme parle, il parle même comme il tée de l’empreinte paternelle. Fort heu- à la littérature, de Homère à
respire, et la langue l’emberlificote dans reusement, le mort ne saisit pas fatalement Joyce. A.R.
ses tours, ses filets et ses manœuvres. le vif. Dans l’ascenseur qui la mène, si ce HHH Sur le divan : Les
OLIVIER CULMANN/TENDANCE FLOUE

Pensons au lapsus, ce pauvre déchet qui n’est au septième ciel, du moins chez son écrivains racontent les mystères
excita si fort Freud. C’est donc une bonne analyste, Camille Laurens s’avise que du corps parlant, collectif,
chose que des écrivains, et non des moin- l’ascenseur évoque la « censeure », sa sous la direction d’Olivia Elkaim,
dres, viennent témoigner de leur expé- mère inhibitrice. Véronique Olmi se 172 p., Stilus, 17 €
rience du divan, poussés par la nécessité, remémore ses pensées, lors de son trajet HH Et toujours elle m’écrivait
par Jean-Marc Savoye, avec
la souffrance, d’aller y voir. Ce n’est pas, de Vincennes à Montreuil qui la mène le regard de Philippe Grimbert,
en effet, en touriste qu’on aborde ces déli- chez son analyste, paré de toutes les vertus 240 p., Albin Michel, 18 €

LIRE MARS 2017•83


GER - EXEMPLAIRE NUMERIQUE

IDÉES

L’art d’une Les présocratiques


discipline André LAKS et Glenn W. MOST Un corpus ambitieux et bilingue des textes
de ces penseurs qui inventèrent la philosophie.
Maurice GODELIER HHH

A
Une défense et une illustration u nom de Hermann Diels qui
Les Débuts de
vés (original et tra- la philosophie :
du métier d’anthropologue. donna, il y a plus d’un siècle, duction en regard) Des premiers
une première édition systéma- en distinguant pour penseurs grecs

D
ans ce livre d’entretiens, tique des présocratiques – les fameux chaque penseur sous à Socrate, textes
édités, réunis
Maurice Godelier rappelle l’im- Fragmente der Vorsokratiker que com- une rubrique P son et traduits par
portance décisive des rencon- pléta ultérieurement Walther Kranz par caractère ou ses dits, André Laks et
tres qui firent de cet élève doué, fils de un troisième volume –, il convient dés- sous une rubrique D Glenn W. Most,
garde mobile, issu d’un milieu modeste ormais d’ajouter ceux d’André Laks et les éléments de sa 1672 p., Fayard,
d’ouvriers et de paysans, un normalien, de Glenn W. Most. Ils proposent sous doctrine, et sous la 70 €
puis un agrégé de philosophie atypique le titre Les Débuts de la philosophie une rubrique R – c’est l’une des originalités
et enfin un anthropologue de renom. édition bilingue « des premiers penseurs de cette édition – les textes concernant
L’évocation de son terrain d’étude, chez grecs à Socrate ». On sait que seuls sont la réception de cette doctrine dans
les Baruyas, en immersion à la fin des parvenus jusqu’à nous des témoignages l’Antiquité. Le lecteur, déambulant à
années soixante dans cette tribu sans sur leur vie et des fragments de leurs sa guise, pourra aussi prendre connais-
classe et sans État d’une vallée reculée œuvres cités par des auteurs postérieurs sance de nouveaux documents tirés des
des montagnes de Nouvelle-Guinée, ou évoqués dans des compilations sources syriaques, arabes ou liés à l’ex-
sert de point d’accroche à une sorte de anciennes. Il faut donc se contenter de ploitation de découvertes plus récentes
« discours de la méthode » dans lequel ces copeaux si l’on veut tenter de se – un chapitre est dédié au papyrus de
sont énoncées les règles fondamentales faire quelque idée de leur pensée. Telle Derveni, le plus ancien manuscrit
qu’un ethnologue se doit de suivre. Il n’est toutefois pas l’ambition de cette retrouvé en Europe (en 1962) et qui
doit apprendre à se décentrer, à lutter entreprise considérable. Plus modeste- remonte au milieu du IVe siècle av. J.-C.
sans relâche contre les préjugés de sa ment, elle vise à donner en un volume Bref, une somme dont il convenait de
culture pour pratiquer l’« observation l’ensemble du corpus des textes conser- saluer la publication. J.M.
participante » depuis le lieu paradoxal
où, à la fois au-dehors et au-dedans, il
s’efforce de comprendre comment les
hommes produisent les formes d’exis-
tence sociale dans lesquelles ils vivent,
Un peu dication. Et le nombre
d’enfants scolarisés a plus
l’esprit de finesse contrebalançant sans
cesse l’esprit de géométrie. Godelier
offre une synthèse claire des résultats
d’optimisme que doublé depuis 1990.
Bref, le monde va mieux
qu’on ne le pense! Donner
de sa discipline concernant les systèmes Jacques LECOMTE des nouvelles encoura-
de parenté et les formes de famille, geantes ne suppose pas de
l’importance du politico-religieux dans Et si tout n’allait pas si mal? minimiser la gravité des HH
la fabrique des sociétés humaines ou Un essai lumineux à méditer. problèmes de la planète. Le monde va
beaucoup mieux
encore les représentations de la mort. Au contraire. Comme le

C
que vous ne
Un travail tourné vers le passé ? Que ’est un petit livre jaune qui vous montre l’éclairante intro- le croyez!
nenni, l’anthropologie, croi- remet les idées en place. Un duction de ce livre, scien- par Jacques
sée avec les disciplines manifeste de réalisme optimiste tifiques, journalistes et Lecomte, 180 p.,
complémentaires que sont qui, par ces temps sombres et incertains, militants ont tendance à Les Arènes, 17 €
l’histoire, la sociologie et redonne foi en notre capacité à agir et à croire que pour alerter et capter l’atten-
l’économie, permettrait, si changer la donne. Chiffres à l’appui, en tion du public, le moyen le plus efficace
les « décideurs » politiques une série de courts chapitres qui vont et le plus sûr serait de dramatiser, d’ag-
ou non y avaient davantage droit au but, le psychologue Jacques graver, d’effrayer. Plusieurs études ont
recours, de mieux compren- Lecomte passe en revue les grandes réus- pourtant montré que la peur démobilise
dre et d’agir plus intelligem- sites écologiques et sanitaires de ces der- et crée un sentiment trompeur d’inef-
ment dans le monde contem- nières années. Pas par angélisme naïf, ficacité. Le catastrophisme serait donc
HH
La Pratique de porain où la globalisation des mais par rigueur scientifique et par néces- contre-productif. A rebours d’une vision
l’anthropologie : échanges réveille les antago- sité. Car le sida recule, le trou dans la unilatérale et décliniste du monde, il
Du nismes, où la modernisation couche d’ozone sera bientôt résorbé, la faut donc encourager, présenter les faits
décentrement à ne se confond plus avec l’oc- mortalité infantile a été divisée par deux avec éthique, sans céder aux sirènes du
l’engagement
par Maurice cidentalisation et l’uniformi- en vingt-cinq ans, l’extrême pauvreté a sensationnel. C’est ce que fait ce livre
Godelier, 104 p., sation des manières de vivre. chuté de deux tiers dans le même temps. rigoureux, stimulant et plus que jamais
PUL, 10 € Jean Montenot Quant au paludisme, il est en voie d’éra- nécessaire. Estelle Lenartowicz

84•LIRE MARS 2017


la
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L’avis d’Adèle
CHRONIQUE DE
ADÈLE
VAN REETH

VOUS CITIEZ?
EH BIEN, LISEZ MAINTENANT…

Q
uand le vent se lève, il est normal de s’accro- A la lecture de 1984, on découvre le novlangue, langage
cher au bastingage. De s’assurer de la présence ultra-simplifié imposé par la dictature en place, et qui procède
des étoiles au-dessus de nos têtes et de la lu- non par invention (comme c’est le cas pour l’écrivain), mais
mière du phare qu’on a laissé derrière soi. Le par réduction : « Vous croyez, n’est-ce pas, que notre travail
premier réflexe, en cas de tempête, c’est de principal est d’inventer des mots nouveaux ? Pas du tout !
s’agripper à ce qui est pour affronter ce qui ar- Nous détruisons chaque jour des mots, des vingtaines de
rive. La littérature est une boussole comme les autres. Qui mots, des centaines de mots. Nous taillons le langage jusqu’à
n’a jamais fait appel à ses écrivains préférés en cas de coup l’os. […] Prenez “bon”, par exemple. Si vous avez un mot
dur ? Qui n’a pas son roman fétiche, son livre doudou, son comme “bon” quelle nécessité y a-t-il à avoir un mot comme
texte sacré, sa famille de pensée qui lui vient en aide quand “mauvais”? “Inbon” fera tout aussi bien, mieux même, parce
il n’y comprend plus rien ? Le soutien de ces compagnons qu’il est l’exact opposé de bon, ce que n’est pas l’autre mot.
de papier est aussi vital que celui des êtres de chair et d’os. Et si l’on désire un mot plus fort que bon, quel sens y a-t-il
On les tient pour des éclaireurs venus d’un autre monde à avoir toute une chaîne de mots vagues et inutiles comme
quand le réel s’effondre. Grâce à eux, nous vivons mieux. “excellent”, “splendide” et tout le reste? “Plusbon” englobe
Mais quand au désir de lire se substitue la nécessité de guérir, le sens de tous ces mots, et, si l’on veut un mot encore plus
c’est la littérature que l’on fait souffrir. fort, il y a “doubleplusbon”. […] En résumé, la notion com-
En janvier 2015, après les tueries de Charlie Hebdo et de plète du bon et du mauvais sera couverte par six mots seu-
l’Hyper Cacher, les ventes du Traité sur la tolérance de lement, en réalité un seul mot. »
Voltaire ont décuplé en quelques jours. Face à l’obscuran- L’immense apport du livre d’Orwell
tisme, quel meilleur remède que la sagesse des Lumières ? est de montrer que la conséquence di-
Cette année, l’élection de Donald Trump à la présidence recte de l’appauvrissement du langage Quand au
des Etats-Unis a hissé le roman dystopique de George est la transformation du réel. Moins désir de lire
Orwell, 1984, en tête des ventes. Quelques jours après le on peut en dire, plus la réalité s’ame-
discours d’investiture du 45e président, les librairies étaient nuise. Le fascisme est d’abord une af-
se substitue la
en rupture de stock de ce texte jugé visionnaire. A une autre faire de mots. Barthes ne dit pas autre nécessité de
échelle, mais dans le même souci de légitimer la référence chose, lorsqu’il affirme que « la guérir, c’est
au fascisme pour désigner le mode de gouvernement des re- langue, comme performance de tout
présentants politiques, ce sont les références à La Peste de langage n’est ni réactionnaire ni pro- la littérature que
Camus qui se sont multipliées sur la toile. gressiste; elle est tout simplement fas- l’on fait souffrir
Le problème ? Ces textes, certes beaucoup achetés, encore ciste, au sens où le fascisme, ce n’est
plus cités, références (tronquées) à l’appui, sont en fait très pas d’empêcher de dire, c’est d’obliger à dire ». 1984 met en
peu lus. Et en utilisant ces trésors de pensée comme des slo- scène la tentative d’un « je » capable d’écrire autrement que
gans engagés, nous reproduisons ce même rapport à la réalité par le langage imposé, mais surtout autre chose que ce qui
que nous voulons dénoncer, celui qui consiste à brandir une lui est demandé de dire. Ce combat d’une parole intime, c’est-
vérité tellement simplifiée qu’elle devient erronée. Réduire à-dire subversive, c’est celui de tout écrivain, et c’est ce que
le livre à son titre, ce n’est pas seulement amputer une pa- nous ratons chaque fois que nous réduisons le langage à la
role, c’est soumettre le pouvoir de la littérature à la tyrannie commodité des mots et des formules. Barthes, encore : « Mais
du hashtag, du mot-clé et de la formule choc. C’est abdiquer à nous, qui ne sommes ni des chevaliers de la foi ni des sur-
RADIO FRANCE/CHRISTOPHE ABRAMOWITZ

devant le réel que l’on cherche à soigner. Or si l’écrivain hommes, il ne reste, si je puis dire, qu’à tricher avec la langue,
écrit, assure Roland Barthes, c’est précisément pour retrou- qu’à tricher la langue. Cette tricherie salutaire, cette esquive,
ver derrière les étiquettes commodes du langage l’étrangeté ce leurre magnifique, qui permet d’entendre la langue hors-
d’un monde qui ne peut se dire qu’en inventant une nouvelle pouvoir, dans la splendeur d’une révolution permanente du
langue : « L’écrivain […] est celui qui ne laisse pas les obli- langage, je l’appelle pour ma part : littérature. »
gations de sa langue parler pour lui, qui connaît et ressent
les manques de son idiome et imagine utopiquement une A lire : 1984 par George Orwell, Folio. Sollers écrivain
langue totale où rien n’est obligatoire. » par Roland Barthes, Points. Leçon par Roland Barthes, Points.

LIRE MARS 2017•85


EXTRAIT
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ESSAI ÉTRANGER
AVANT-PREMIÈRE

La Vie secrète
BIOGRAPHIE
Né en 1964,
Peter Wohlleben
des arbres
a grandi à Bonn,
en Allemagne.

Peter WOHLLEBEN
Très sensible
à l’écologie,
il est engagé
par l’Etat
comme forestier
dans le Land
de Rhénanie-
Palatinat en
1987. Pendant
près de vingt
ans, son travail
consiste en
un abattage
massif du bois, LE LIVRE Les arbres absor- humains, élèvent leurs enfants,
considéré bent le gaz carbonique et communiquent, s’échangent
comme une
simple rejettent l’oxygène dans l’at- des nutriments, ont une
marchandise. mosphère. Jusque-là, tout va mémoire et même le sens
Ecœuré par
cette vision bien. Mais savez-vous que du  goût. D’ailleurs, Peter
La Vie secrète des
mercantile, ces grands végétaux vivent arbres (Das geheime Wohlleben pousse l’anthro-
il démissionne
de son poste de en famille, se soutiennent les parLeben der Bäume)
Peter Wohlleben,
pomorphisme un peu loin
fonctionnaire. uns les autres et nouent des traduit de l’allemand pour décrire la société des
En 2006, par Corinne Tresca,
le village de
amitiés fortes au point de 272 p., 20,90 €
sapins, des hêtres ou des
Hümmel dans mourir ensemble ? Non ? Copyright Les Arènes. chênes, notamment lorsqu’il
l’Eifel propose à Alors il est temps de vous En librairie le 1 mars. évoque des arbres qui « allai-
er

Peter Wohlleben
de s’occuper plonger dans le captivant ouvrage de tent leurs bébés ». Cependant, le pro-
de la forêt l’auteur allemand Peter Wohlleben, La cédé est efficace et rend ses explica-
communale
de façon Vie secrète des arbres. Partant de son tions, pourtant savantes, tout à fait
écologique, sans expérience de forestier et s’appuyant accessibles. La preuve, le livre est
machines ni
insecticides. sur les recherches scientifiques les devenu un best-seller en Allema -
Près de dix ans plus récentes, ce dernier est parvenu gne, où il s’est vendu à près de
plus tard, en
2015, il publie à la conclusion selon laquelle « les 650 000 exemplaires, et a été traduit
La Vie secrète forêts sont comme des superorga- en trente-deux langues. Pour son
des arbres,
qui devient nismes, des organisations structurées auteur, faire preuve d’empathie à
rapidement un comme le sont par exemple les four- l’égard des arbres et les respecter est
best-seller
en Allemagne. milières ». Son livre, divisé en trente- une source de bonheur. Peut-être
six courts chapitres, lui permet de le devrions-nous suivre ses conseils.
démontrer de façon limpide, sur un Après tout, la traduction littérale de
LES ARÈNES

ton amical et passionné. On apprend son patronyme, Wohlleben, est


ainsi que les arbres, tout comme les « bonne vie »… Lou-Eve Popper

86•LIRE MARS 2017


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Amitiés d’une même espèce et d’un même peuplement sont


reliés entre eux par un véritable réseau. L’échange de
IL Y A LONGTEMPS DE CELA, ALORS QUE JE PARCOURAIS substances nutritives et l’intervention des arbres voisins
l’une des anciennes réserves de hêtres de mon district, en cas de besoin seraient la norme. Il apparaît ainsi que
de curieuses pierres moussues ont attiré mon attention. les forêts sont des superorganismes, des organisations
J’étais passé maintes fois à côté sans les remarquer, structurées comme le sont par exemple les fourmilières.
jusqu’à ce jour où je me suis arrêté et accroupi. Leur Il est légitime de se demander si les racines des
forme, en léger arc de cercle, était peu ordinaire. En arbres ne se développent pas au hasard dans le sol et
soulevant un peu la mousse, je mis au jour de l’écorce. ne s’associent pas simplement avec les congénères ren-
Ce que je croyais être des pierres était en fait du vieux contrés sur leur chemin. L’échange de substances nutri-
bois. Le bois de hêtre pourrissant habituellement en tives ne serait pas intentionnel et la structure en com-
l’espace de quelques années sur un sol humide, la dureté munauté sociale serait un leurre, puisque seules des

Peter WOHLLEBEN
du morceau que j’examinais m’étonna. Surtout, je ne transmissions fortuites seraient à l’œuvre. La belle
pouvais pas le soulever, il était solidement ancré dans image d’une entraide active céderait la place à la loi
le sol. Je grattai un petit morceau de cette écorce avec du hasard, qui serait toutefois également d’intérêt
un canif et découvris une couche verte. Verte? Cette pour l’écosystème forestier.
couleur n’apparaît que lorsqu’il y a présence de chlo- Le fonctionnement de la nature n’est pas aussi sim-
rophylle, soit dans les feuilles fraîches, soit stockée sous ple : les végétaux, par conséquent les arbres, sont par-
forme de réserve dans les troncs des arbres vivants. faitement capables de distinguer leurs racines de celles
Une seule explication était possible : ce morceau de d’espèces différentes et même de celles d’autres indi-
bois n’était pas mort ! À y regarder de plus près, les vidus de la même espèce.
autres « pierres » n’étaient pas disposées au hasard, Mais pourquoi les arbres ont-ils un comportement
mais formaient un cercle de 1,50 mètre de diamètre. Je social, pourquoi partagent-ils leur nourriture avec des
me trouvais en présence des très anciens vestiges d’une congénères et entretiennent-ils ainsi leurs concurrents?
immense souche d’arbre. Il ne subsistait que quelques Pour les mêmes raisons que dans les sociétés humaines :
fragments de ce qui avait jadis été l’écorce tandis que à plusieurs, la vie est plus facile. Un arbre n’est pas une
l’intérieur s’était depuis longtemps décomposé et trans- forêt, il ne peut à lui seul créer des conditions climatiques
formé en humus, deux indices qui permettaient de équilibrées, il est livré sans défense au vent et à la pluie.
conclure que l’arbre avait dû être coupé entre 400 et À plusieurs, en revanche, les arbres forment un écosys-
500 ans auparavant. Mais comment était-il possible que tème qui modère les températures extrêmes, froides ou
des vestiges survivent aussi longtemps? Les cellules se chaudes, emmagasine de grandes quantités d’eau et aug-
nourrissent de sucres, elles doivent respirer, se déve- mente l’humidité atmosphérique. Dans un tel environ-
lopper, ne serait-ce qu’un minimum. Or, sans feuilles, nement, les arbres peuvent vivre en sécurité et connaître
donc sans photosynthèse, c’est impossible. Aucun des une grande longévité. Pour maintenir cet idéal, la com-
êtres vivants de notre planète ne résiste à une privation munauté doit à tout prix perdurer. Si chaque individu
de nourriture de plusieurs centaines d’années, et cela ne s’occupait que de lui-même, nombre d’entre eux n’at-
vaut aussi pour les vestiges d’arbres, du moins pour les teindraient jamais un grand âge. Les morts successives
souches qui ne peuvent compter que sur elles-mêmes. provoqueraient de grandes trouées dans la canopée2 par
À l’évidence, ce n’était pas le cas de celle-ci. lesquelles les tempêtes pourraient s’engouffrer et endom-
Elle bénéficiait de l’aide que les arbres voisins lui mager la forêt. La chaleur estivale parviendrait au sol et
apportaient par l’intermédiaire des racines. La trans- le dessécherait. Tous les individus en souffriraient.
mission des substances nutritives s’effectue soit de façon Chaque arbre est donc utile à la communauté et
diffuse par le réseau de champignons qui enveloppe mérite d’être maintenu en vie aussi longtemps que
les pointes des racines et contribue ainsi aux échanges, possible. Même les individus malades sont soutenus
soit par un lien racinaire direct. Je ne pouvais savoir et approvisionnés en éléments nutritifs jusqu’à ce qu’ils
quelle forme de transmission était ici à l’œuvre, car je aillent mieux. Une prochaine fois, peut-être les rôles
ne voulais pas causer de dommages à cette vénérable s’inverseront-ils et ce sera l’arbre-soutien qui à son
souche en fouillant le sol. Mais une chose était sûre : tour aura besoin d’aide. Les gros hêtres à l’écorce grise
les hêtres environnants lui diffusaient une solution de qui se protègent mutuellement me font penser aux
sucre pour la maintenir en vie. éléphants qui vivent en troupeaux. Eux aussi défendent
On peut observer cette association des arbres par chacun des membres du groupe, eux aussi aident les
leurs racines au bord des chemins, là où la pluie a lessivé malades et les moins vaillants à reprendre de la vigueur
la terre des talus et mis au jour les systèmes racinaires. et ne laissent qu’à regret leurs morts derrière eux.
Des scientifiques ont constaté, dans le massif forestier Chaque arbre représente une part de la commu-
du Harz1, en Allemagne, que la plupart des individus nauté, mais tous ne sont pas logés à la même enseigne.

LIRE MARS 2017•87


GER - EXEMPLAIRE NUMERIQUE

La plupart des souches pourrissent et se transforment oui, et même un moyen auquel nous reconnaissons une
en humus en quelques décennies (un laps de temps certaine efficacité, sinon pourquoi utiliserions-nous du
très court pour un arbre). Les individus qui survivent parfum et des déodorants? Notre seule odeur corporelle
plusieurs siècles, comme ces « pierres moussues », ne suffit pourtant à interpeller le conscient et le subconscient
sont que peu nombreux. Pourquoi une telle différence? de nos congénères. Il existe des personnes que nous ne
Y aurait-il chez les arbres une société à deux vitesses ? pouvons pas sentir, d’autres au contraire dont l’odeur
Le terme « vitesse » est impropre, mais l’idée est juste. nous attire irrésistiblement. D’après les scientifiques,
En réalité, c’est du degré de lien, voire d’empathie les phéromones présentes dans la sueur joueraient un
que dépend la serviabilité des collègues. Levez les rôle déterminant dans le choix du partenaire avec lequel
yeux vers les houppiers3, au sommet du tronc, et vous nous souhaitons nous reproduire pour assurer notre
l’observerez par vous-même. Un arbre ordinaire s’étale descendance. Nous possédons donc un langage olfactif
jusqu’à ce que sa ramure rencontre l’extrémité des secret, ce dont les arbres peuvent aussi se prévaloir.
branches d’un voisin de même envergure. Il ne peut Dans les années 1970, des chercheurs ont mis en évidence
pas aller plus loin car l’espace aérien, ou plutôt l’espace l’étonnant comportement d’une espèce d’acacia de la
lumineux, est déjà occupé. Mais il met une belle énergie savane africaine dont les feuilles sont broutées par les
à renforcer ses branches latérales, comme pour s’armer girafes. Pour se débarrasser de ces prédateurs très
contre son voisin. En comparaison, deux véritables contrariants, les acacias augmentent en quelques minutes
amis veillent d’emblée à ne pas déployer de trop grosses la teneur en substances toxiques de leurs feuilles. Dès
branches en direction de l’autre. Pour ne pas empiéter qu’elles s’en rendent compte, les girafes se déplacent
sur le domaine du partenaire, chacun développe son vers les acacias voisins. Voisins? Non, pas tout à fait,
houppier exclusivement vers l’extérieur, vers des « non- elles ignorent tous ceux qui se trouvent dans le périmètre
amis ». Ces couples sont liés si intimement par leurs immédiat du premier arbre et ne recommencent à brou-
racines qu’ils meurent parfois en même temps. ter qu’une centaine de mètres plus loin. La raison en
Les belles amitiés qui vont jusqu’à alimenter une est surprenante : les acacias agressés émettent un gaz
souche en substances nutritives s’observent uniquement avertisseur (dans ce cas, de l’éthylène) qui informe leurs
dans les forêts naturelles. Il est possible que toutes les congénères de l’imminence d’un danger. Aussitôt, les
espèces pratiquent le même altruisme, pas seulement individus concernés réagissent en augmentant à leur
les hêtres. Pour ma part, j’ai rencontré de très anciennes tour la teneur en substances toxiques de leurs feuilles.
souches encore vivantes, de chênes, de sapins, d’épicéas Les girafes, qui n’ignorent rien du manège, se déplacent
et de douglas. Les forêts plantées, comme le sont la jusqu’aux arbres non avertis. Ou bien elles remontent
plupart des forêts de conifères du centre de l’Europe, le vent. Les messages olfactifs étant transportés d’arbre
fonctionnent plutôt sur le schéma des enfants des rues en arbre par l’air, si elles se déplacent dans le sens
dont nous parlerons plus loin. La plantation endom- contraire au vent, le premier arbre voisin n’aura pas
mageant durablement les racines, elles peinent à se été informé de leur présence, et elles n’auront pas à
constituer en réseau. Les arbres de ces forêts sont des interrompre leur repas. Nos forêts tempérées sont le
solitaires dont les conditions de vie sont particulière- théâtre de phénomènes similaires. Les hêtres, les chênes,
ment difficiles. Il est vrai qu’ils ne sont pas destinés à les sapins réagissent eux aussi dès qu’un intrus les agresse.
atteindre un âge canonique puisque, selon les espèces, Quand une chenille plante ses mandibules dans une
leurs troncs sont déjà considérés comme matures et feuille, le tissu végétal se modifie aussitôt autour de la
bons à être récoltés au bout d’une centaine d’années. morsure. Au surplus, il envoie des signaux électriques,
exactement comme cela se produit dans le corps humain
Le langage des arbres en cas de blessure. L’impulsion ne se propage pas en
millisecondes, comme chez nous, mais à la vitesse d’un
D’APRÈS LE DICTIONNAIRE, LE LANGAGE EST LA CAPA- centimètre par minute. Il faut ensuite compter une
CITÉ des hommes à s’exprimer et à communiquer entre heure de plus pour que les anticorps qui vont gâcher la
eux. Nous serions donc les seuls aptes à parler, puisque suite du repas des parasites soient synthétisés. Les arbres
la notion ainsi définie se limite à notre espèce. Est-ce ne sont pas des rapides, et, danger ou pas, c’est là leur
bien certain? Pourquoi les arbres ne s’exprimeraient- vitesse maximale. En dépit de cette lenteur, aucune
ils pas? Mais comment s’exprimeraient-ils? Une chose partie de l’arbre ne fonctionne isolément. Un agresseur
est sûre, ils ne parlent pas et n’émettent aucun son. Les met les racines en difficulté? L’information gagne l’en-
branches qui craquent quand il y a du vent, le bruisse- semble de l’arbre et déclenche si nécessaire l’émission
ment du feuillage sont des phénomènes passifs indé- de substances odorantes par les feuilles. Pas de n’importe
pendants de leur volonté. Les arbres disposent cependant quelles substances : l’arbre les fabrique sur mesure en
d’un moyen d’attirer l’attention : l’émission d’odeurs. fonction de l’objectif à atteindre. Cette aptitude à réagir
Les odeurs seraient un moyen de communication? Mais de façon ciblée l’aide à juguler l’attaque en quelques

88•LIRE MARS 2017


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EXTRAIT ESSAI ÉTRANGER

jours. Parmi tous les insectes qu’il sait reconnaître, un animal des espèces comme les méduses ou les vers qui
arbre est en effet capable de repérer le chenapan qui ne sont guère plus rapides. Dès qu’ils ont connaissance
s’en prend à lui, car chaque espèce possède une salive de la nouvelle, tous les chênes environnants mettent
spécifique qui permet de l’identifier avec certitude. Le à leur tour de grandes quantités de tanins en circulation
système fonctionne si bien que des substances attirantes dans leurs vaisseaux. Les racines d’un arbre s’étendent
peuvent être émises pour ameuter des prédateurs spé- sur une surface qui dépasse de plus du double l’enver-
cialistes de l’espèce qui vont se faire une joie de prêter gure de la couronne. Il en résulte un entrelacement
main-forte aux arbres en dévorant les parasites. Les des ramifications souterraines qui crée autant de points
ormes et les pins font ainsi appel à des petites guêpes de contact et d’échanges entre les arbres. Ce n’est pas
qui pondent leurs œufs dans le corps des chenilles qui systématique, car une forêt héberge aussi des solitaires
les envahissent. Les larves de guêpes y éclosent à l’abri et des individualistes réfractaires à toute idée de col-
puis se développent en dévorant petit à petit la grosse laboration. Suffirait-il qu’une poignée de ronchons

Peter WOHLLEBEN
chenille de l’intérieur. Il existe des morts plus douces, refusent de participer pour bloquer la diffusion de
je le concède, mais c’est à ce prix que l’arbre libéré de l’alerte ? Non, heureusement, car la plupart du temps,
ses parasites peut de nouveau croître et embellir. des champignons sont appelés à la rescousse pour
Petite parenthèse : leur capacité à identifier la salive garantir la continuité de la transmission. Ils fonctionnent
d’un insecte prouve que les arbres, parmi d’autres spé- sur le même principe qu’Internet par fibre optique. La
cificités, possèdent également un sens du goût. densité du système de filaments qu’ils développent
Les odeurs ont l’inconvénient de se diluer si rapi- dans le sol est à peine imaginable. Pour vous donner
dement dans l’air que leur rayon d’action est souvent une idée, une cuillerée à café de terre forestière contient
inférieur à 100 mètres. Ce défaut est néanmoins contre- plusieurs kilomètres de ces filaments appelés hyphes.
balancé par un double champ d’intervention. La dif- Au fil des siècles, un unique champignon peut ainsi
fusion du signal d’alerte au sein de l’arbre étant très s’étendre sur plusieurs kilomètres carrés et mettre en
lente, utiliser la voie des airs permet à l’arbre de franchir réseau des forêts entières. En transmettant les signaux
de grandes distances en peu de temps et ainsi de pré- d’un arbre à un autre par ses ramifications, il concourt
venir beaucoup plus vite les parties de son corps éloi- à l’échange d’informations sur les insectes, la sécheresse
gnées de plusieurs mètres. du sol ou tout autre danger. Aujourd’hui, les scienti-
L’appel à l’offensive antiparasite n’a souvent même fiques parlent même de « Wood-Wide-Web » pour évo-
pas besoin de cibler une espèce. Le monde animal perçoit quer l’activité de ce réseau forestier. La recherche sur
tous les signaux chimiques émis par les arbres et sait le type et le volume d’informations échangées est encore
qu’une attaque est en cours et à quelle espèce appartien- embryonnaire. Des contacts entre espèces différentes,
nent les agresseurs. Quiconque est friand des petits orga- alors même qu’elles se considèrent comme concur-
nismes à l’œuvre se sent irrésistiblement attiré. Les arbres rentes, ne sont pas exclus. Les champignons ont en
sont toutefois capables de se défendre seuls. Les chênes effet une stratégie qui leur est propre, et ils peuvent
envoient des tanins amers et toxiques dans leur écorce être de très efficaces intermédiaires.
et leurs feuilles. Si les ravageurs ne sont pas exterminés, Les défenses d’un arbre affaibli s’émoussent, mais
au moins cela transforme-t-il la succulente salade en ver- sans doute aussi son aptitude à communiquer. Sinon
dure immangeable. Les saules obtiennent le même résultat comment expliquer que les insectes agresseurs ciblent
en fabriquant de la salicyline aux effets tout aussi des- leurs attaques précisément sur les individus fragiles ?
tructeurs. Chez les insectes, pas chez nous autres humains, Il n’est pas inconcevable qu’ils écoutent les arbres,
où une tisane d’écorce de saule, ancêtre de l’aspirine, cherchent à capter les signaux chimiques d’alerte et
atténue au contraire les maux de tête et la fièvre. testent d’une morsure dans l’écorce ou une feuille la
Ce système de défense prenant du temps à se mettre réactivité des individus silencieux. Parfois le mutisme
en place, le bon fonctionnement du réseau d’alerte est imputable à une atteinte pathologique grave, mais
précoce est déterminant. Les arbres évitent de se reposer il peut aussi résulter d’une rupture de l’association avec
sur la seule voie des airs, qui ne garantit pas que tous le réseau de champignons. Coupé de toute information,
les voisins aient vent du danger. Ils préfèrent assurer l’arbre ignore qu’un danger le menace, et c’est buffet
leurs arrières en envoyant aussi leurs messages aux à volonté pour les chenilles et les coléoptères. Les indi-
racines qui relient tous les individus entre eux et tra- vidualistes mentionnés plus haut sont tout aussi fragiles;
vaillent avec la même efficacité, qu’il pleuve ou qu’il ils présentent certes les signes d’une parfaite santé,
vente. Les informations sont transmises chimiquement mais leur isolement les condamne à l’ignorance.
mais aussi, ce qui est plus surprenant, électriquement,
à la vitesse d’un centimètre par seconde. Comparé à 1. Massif montagneux du nord de l’Allemagne s’étendant sur les trois Länder
de Basse-Saxe, Saxe-Anhalt et Thuringe. 2. Etage supérieur des houppiers
la vitesse de diffusion au sein du corps humain, c’est des arbres d’une forêt formant un toit en contact direct avec la lumière solaire.
d’une extrême lenteur, mais il existe aussi dans le règne 3. Ensemble des branches et rameaux situé au-dessus du tronc.

LIRE MARS 2017•89


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BD

Anneli FURMARK
La vie d’Alberte HHH
Un soleil
entre

L
des planètes
e premier bénéfice qu’on retire de mortes
la lecture de ce roman graphique (En sol bland
tient à la découverte par ricochet döda klot)
d’une auteure norvégienne, Cora Sandel par Anneli
Furmark,
(1880-1974), méconnue en France alors traduit du
même qu’elle a entretenu avec notre suédois par
pays un rapport étroit, sans doute modelé Florence
sur la figure de Colette. Cette découverte Sisask, 176 p.,
Çà et là, 24 €
est indirecte parce que ce que nous
raconte à présent la Suédoise Anneli très bien ce qu’elle vient y chercher – elle- donc Anneli Furmark et, séduit, on en
Furmark ne se situe pas dans les années même, évidemment. Elle y promène sa profitera pour demander aux Editions
1920 de la trilogie romanesque de Cora « manie de l’introspection » et se confie des Femmes – qui ont publié, il y a un
Sandel et de son héroïne, Alberte, ado- de lourdes missions, comme celle d’« aller quart de siècle, le premier tome – s’il ne
lescente asphyxiée par la médiocrité pro- dans un bar et d’y prendre une bière ». serait pas opportun de traduire les
vinciale qui, à l’issue du premier tome, Au reste, elle a raison, puisque c’est là tomes II et III du roman d’Alberte, dont
finit par s’en libérer en embarquant pour qu’elle fera une rencontre décisive. l’objet est toujours d’actualité puisqu’il
Paris. L’auteure d’aujourd’hui se retrouve L’atmosphère est douce et triste. La s’agit du difficile combat d’une femme
dans la petite ville de Norvège où un siè- société a beaucoup changé, mais la pour son épanouissement.
cle plus tôt végétait Alberte, sans savoir mélancolie est toujours présente. On lira Pascal Ory

Miguelanxo PRADO Sonny LIEW


Affaires de fric Au pays du génie
N L
om connu de la BD hispa- ’apparence est déjà assez étonnante : près de cinq
nique, Prado est un bon arti- cents pages de la biographie d’un bédéaste singapou-
san du neuvième art, fasciné rien, aujourd’hui septuagénaire, dont la vie et l’œuvre
par l’absurde qui naît du social. Il résument à la fois le destin de ce petit pays souverain et celui
nous propose de la belle ouvrage. de la bande dessinée mondiale. La survie et la prospérité,
C’est propre, net, sans bavures d’abord improbables, de cette ville-Etat doivent beaucoup
– même policières, car ici la police à un homme politique hors pair dénommé Lee Kuan Yew
fait vite et proprement son boulot, – trente et un ans d’un pouvoir sans partage, entre paterna-
sous l’égide d’une inspectrice éner- lisme, social-démocratie et capitalisme : c’est d’ailleurs,
gique et équilibrée, Olga Tabares. comme son adversaire communisant du début, un person-
L’intrigue est on ne peut plus claire : nage récurrent de toute cette histoire. Quant aux bandes
un tueur en série cherche à se venger dessinées dont Charlie Chan Hock Chye est l’auteur proli-
des banques. On reconnaît là une fique, elles sont au long de ces pages brillamment illustrées
HH Proies faciles (Presas
thématique d’actualité, alourdie par par quantité de planches et de couvertures, de styles variés.
fáciles) par Miguelanxo Prado, la conjoncture espagnole, où les ban- A ce stade, le plus troublant est que les inserts autobiogra-
traduit de l’espagnol par quiers et les promoteurs immobiliers phiques qui font le lien entre les documents d’époque sont
Sophie Hofnung, 96 p., Rue sont devenus les nouveaux méchants, eux-mêmes dessinés. Et c’est là que l’on comprend soudain
de Sèvres, 18 € sans que soit pour autant éclaircie la le secret de tout ce livre : Charlie est
question de la complicité de leurs victimes. un artiste imaginaire, inventé de
C’est sur cette ambiguïté, justement, que joue l’auteur. toutes pièces par un jeune bédéaste
On laissera le lecteur découvrir comment. La séquence singapourien d’aujourd’hui, Sonny
finale, dans le bureau du juge, nous montre l’inspectrice Liew. Mais alors, si Charlie est un
Tabares évoquer clairement l’hypothèse que les assassins artiste aux talents multiples, que dire
soient acquittés par le « jury populaire », parce qu’ils n’au- de Sonny Liew ? On est tenté par le
ront fait que rendre une justice qui ne l’avait pas été. On mot génie. Au lecteur d’en juger. P.O.
voit la radicalité de cette proposition, et comment tous les
« populismes », de droite comme de gauche, se rejoignent. HHH Charlie Chan Hock Chye : Une vie
dessinée (The Art of Charlie Chan Hock
Ce qu’en pense Prado lui-même est suffisamment équi- Chye) par Sonny Liew, traduit de l’anglais
voque pour que l’histoire file comme une flèche jusqu’à la (Singapour) par Françoise Effosse-Roche,
catastrophe finale. Oui, de la belle ouvrage. P.O. 488 p., Urban Comics, 22,50 €

90•LIRE MARS 2017


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JEUNESSE
Alex GINO
Derrière lui, elle rôde
I
l y a des livres jeunesse dont on a envie de se
méfier! L’histoire d’un garçon qui se sent fille
peut en faire partie pour mille raisons – la
principale étant la crainte du message consensuel
de l’adulte envers de jeunes lecteurs loin de ce Illustrations extraites du Chat le plus mignon du monde.
questionnement. Eh bien, pas avec George ! Les
deux premiers chapitres laissent d’abord le lec-
teur désarmé : qui est ce George, écrit sans s, Agnès de LESTRADE
désigné par un pronom personnel féminin et que et Clothilde DELACROIX
l’institutrice affuble d’un « jeune homme » en
HHH George par s’adressant à elle/lui ? Ce personnage rêve du Vincent PIANINA
Sacrés matous
Alex Gino, traduit de futur en feuilletant des magazines féminins qu’il
l’anglais (Etats-Unis)
par Francis Kerline, cache soigneusement. Ce n’est pas étonnant : il
se sent fille. Alors pourquoi ne pas postuler pour

H
176 p., L’Ecole
des loisirs, 14,50 € obtenir le rôle féminin de la pièce de théâtre que umour, simplicité et efficacité sont de mise!
(dès 13 ans) sa maîtresse prépare ? L’Américain Alex Gino, Dans Son Chat-chat à sa Chouchoute, tout
lui-même transgenre, parvient à raconter le cheminement de son commence mal. Petit gilet et nœud roses,
héros pour se faire accepter. Le récit sonne juste et ne tombe pas Chouchoute passe son temps à ranger sa coquette
dans la facilité. On regrette parfois un léger décalage entre une cer- maison et à entretenir son mignonnet jardin.
taine maturité de George et des références par moments beaucoup Quand Chat-chat déboule, il n’est pas question de
plus puériles (la pièce de théâtre très enfantine, la façon dont est le laisser prendre ses aises. Oust ! Il suffit de voir
employé le mot « maman » dans la narration…). Mais les conversa- la mine effarée de Chouchoute, lunettes en l’air,
tions avec sa mère et avec son grand frère demeurent les passages cheveux dressés, en découvrant son parterre de
les plus émouvants de ce livre qui parvient à créer une belle empathie « bégonias-pétunias-hortensias » piétiné pour
chez son lecteur. Le débat est ouvert, car ce roman a autant été primé comprendre la panique ! On retrouve dans cet
qu’il a pu déranger d’autres esprits. Raphaële Botte album les bons mots d’Agnès de Lestrade et le
trait délicat et tout en mouvement de Clothilde
Delacroix. Ce duo a déjà été remarqué avec Le
Chien-chien à sa Mémère.
Anne LOYER Pour rester dans le ton, le jeune illustrateur

Tôle froissée Vincent Pianina (Ours molaire, Le Magicien, etc.)


présente, quant à lui, Le Chat le plus mignon du
monde. Cet esprit facétieux manie aussi bien les

P
« ’tit con, sombre idiot, mouflet de mal- couleurs que l’humour singulier. Voilà une petite
heur, sale mioche… » Les noms que Ben famille embarquée dans une belle voiture ronde
utilise pour appeler son fils Raphaël et rouge, direction l’animalerie. Papa et maman
Mirami ne sont pas toujours des plus tendres. ont enfin dit oui pour adopter un chat, alors forcé-
L’adolescent passe de longues heures tapi dans ment ils ont décidé de prendre le plus mignon du
une vieille voiture. Raph a atterri dans la casse monde. Bizarre, cet animal ne veut jamais montrer
de son père après la mort de sa mère. Il fait HHH Car Boy sa tête. Il y a un loup dans cette histoire ! R.B.
connaissance avec cet homme bourru et inconnu par Anne Loyer, HH Son Chat-chat à sa Chouchoute par Agnès
jusqu’alors, qui « vit des accidents des autres ». 144 p., Editions de Lestrade et Clothilde Delacroix, 48 p.,
Dans les bonnes surprises collatérales, heureu- Thierry Magnier, Sarbacane, 14,50 € (dès 4 ans) En librairie le 1er mars.
sement, il rencontre Mylène, une demi-sœur tel- 12 € (dès 12 ans) HH Le Chat le plus mignon du monde par Vincent
lement belle et gentille que Raph pourrait en tomber amoureux. Il y Pianina, 48 p., Editions Thierry Magnier, 12,50 € (dès 4 ans)
a aussi Kathia, une petite voisine de 8 ans, en fauteuil roulant et tou-
jours de bonne humeur. Bon an, mal an, déjà cabossé par la vie, Raph
avance comme il peut entre les engueulades paternelles, le collège
qu’il sèche, sa mère qui lui manque… Anne Loyer (Le Phare mysté-
rieux, Happy-End…) réussit à peindre un univers très fort autour des
destins du vieux, de ses enfants, de la petite voisine et de Fanny, la
mère défunte. Le lecteur entend le bruit des tôles froissées, sent le
froid dans les carcasses et respire l’odeur métallique qui règne sur ce
texte. Voilà un bel exemple de la place que peut prendre un décor
dans la littérature : cette casse déteint sur les protagonistes. Si quelques
personnages apparaissent peut-être moins subtils, le héros a, lui, une
belle consistance, et son histoire familiale se tisse habilement. R.B.

LIRE MARS 2017•91


la
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La politique en volume
CHRONIQUEDE
PHILIPPE
ALEXANDRE

LA POLITIQUE
ENTRE AMOUR ET HAINE

O
n dit parfois que les bons sentiments ne donnent Olivier Beaumont n’a pas une ambition de romancier, mais
pas de la bonne littérature : les mauvais feraient- cette résidence maudite lui offre le terrain d’une minutieuse
ils de la bonne politique ? Telle est sans doute et passionnante enquête. S’agissant des Le Pen père et filles,
l’opinion d’Aquilino Morelle. L’ancien conseiller difficile d’éviter le pamphlet et la caricature. « Depuis 40 ans,
politique du président de la République a écrit écrit l’auteur, les Français observent les frasques de cette famille
un gros livre dont chaque page, chaque syllabe est une décla- comme on suit un feuilleton à la télévision. Avec l’impression
ration de haine à François Hollande. Ce n’est pas très original : de voir le spectacle depuis le trou d’une serrure. » Olivier
quand un homme politique est déchargé de la fonction qu’il Beaumont, dans son journal, est en charge de l’extrême droite :
occupait, soit de son propre gré, soit par la volonté du corps il connaît donc tous les acteurs. Son texte fourmille de témoi-
électoral, son premier souci est d’exprimer, par tous les gnages. Et d’abord celui de Jean-Marie Le Pen alors que sa pré-
moyens possibles, son dépit, son ressentiment, sa fureur. Car sidente de fille, Marine, n’a pas osé. Le livre nous apprend qu’il
la politique est la seule profession où l’on se croit propriétaire lui arrive à elle d’avoir du vague à l’âme et de rêver alors de
à vie, en toute légitimité, du job confié par la République. laisser tomber le combat politique pour créer un élevage… de
Dans son méchant ouvrage, l’auteur avoue d’où lui est venue chats! Les filles ont toutes quitté la prison dorée de Montretout
cette rage forcenée : le président l’a viré pour une histoire de et, à l’exception de l’aînée, Marie-Caroline, elles y sont toutes
cireur de chaussures qui faisait rire plus qu’elle ne scandalisait. revenues. Contrairement à ce qu’on pourrait croire, Jean-Marie
« Pendant un an, écrit rageusement l’auteur, alors qu’il la a le pardon facile. Marine aussi. Le patriarche a fini par héberger
connaissait, pas une seule fois il n’a évoqué cette faute avec à Montretout son ex-épouse, Pierrette, qui avait posé nue un
moi […] Pas une seule fois il ne s’est comporté normalement, aspirateur à la main pour l’humilier. Terrible combat : quand
simplement, humainement – je n’ose dire loyalement […] elle avait quitté le domicile conjugal avec un journaliste « un
Pendant un an, il a dissimulé, menti, feint l’amitié […] Il savait peu » homosexuel, elle avait emporté comme butin de guerre
que cette histoire de cireur […] serait douloureuse pour moi, l’œil de verre de secours de son mari. Dans cette singulière
le fils d’ouvrier. » Le plus sérieusement du monde, Aquilino famille, les haines ne sont pas éternelles : père et filles sont de
Morelle assimile son renvoi à un épisode de la lutte des classes : la même race, du même sang, sang chaud de marin breton.
« Il ne s’agissait pas seulement de se débarrasser de moi en
m’extorquant ma démission; il fallait m’éliminer, me détruire, Après ces promenades plus ou moins divertissantes en enfer,
s’assurer que je ne me relèverais pas de cette exécution on trouvera un plaisir inattendu dans le voyage auquel nous
publique. » Diable ! Les Français ne savaient pas que l’Elysée convie la ministre de l’Education, du petit vil-
avait été le théâtre d’une tentative de coup d’Etat. lage marocain de Beni Chiker au mammouth H L’Abdication par
Aquilino Morelle,
Mais l’auteur est bien obligé de justifier son exécution de de la rue de Grenelle, en passant par Abbeville, 416 p., Grasset, 22 €
façon plus politique : le discours de campagne de Hollande au Amiens et Lyon. Najat Vallaud-Belkacem HH Dans l’enfer
Bourget, dont Morelle a été l’une des plumes, a fait l’objet consacre le tiers de son livre à son enfance aux de Montretout par
d’un renoncement… Pis : d’un reniement. « Pendant deux ans pieds nus, quand elle allait chercher l’eau du Olivier Beaumont,
352 p., Flammarion,
et demi, insiste l’auteur, le président a fait semblant de puits dans un seau trop lourd, gardait les chè- 19 €
conduire la politique pour laquelle il avait été élu, celle pré- vres et jouait avec des poules maigrichonnes. HHH La vie a plus
sentée et détaillée dans le discours du Bourget. » Fameux, his- Elle décrit son itinéraire avec tendresse et d’imagination que
torique discours qualifié par son rédacteur de « principale charme. Puis elle raconte ses débuts d’élue à toi par Najat
Vallaud-Belkacem,
pièce à charge dans le procès en haute trahison » de François Lyon : « J’ai tout aimé. Les gens comme les pay- 180 p., Grasset, 16 €
Hollande. Quand même ! Pour en arriver à une haine aussi sages […] Pour la première fois, je choisissais
implacable, il faut qu’il y ait eu un amour aussi exalté : Aquilino de changer de métier, de ville, de vie. J’étais embarquée. » Et
Morelle dit n’avoir jamais refusé de faire ce que le président elle s’excuse drôlement : « Peut-être que j’aime aimer. » Mais
lui a demandé. « Tout cela par devoir et par amitié […]. » après cette déclaration, elle revient aux choses sérieuses et
annonce qu’elle sera candidate aux élections à Villeurbanne.
Après l’enfer de l’Elysée, auquel Morelle pleure d’avoir Ce livre marque donc son entrée en campagne bien qu’il soit
été arraché, voici un autre enfer, celui politique et familial de adressé à ses enfants : « Ils sauront que j’aime la France avec
la tribu Le Pen : Montretout. Cet hôtel particulier du second une telle fierté, une telle joie. »
Empire, avec parc et dépendances, réplique miniature et déla- Ainsi, quoi qu’il en coûte de déchirures et d’affronts inavoua-
brée de l’Elysée où se cachent des haines filiales et mortelles, bles, d’échecs injustes, forcément injustes, la politique ne se
aurait sans doute inspiré François Mauriac. Le journaliste laisse jamais oublier.

92•LIRE MARS 2017


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A paraître
le 1er mars 2017 1AN
45€
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au lieu de 81,50€

Et recevez le roman
de PATRICK RAMBAUD
Chronique
d’une fin de règne
« Tout allait pour le mieux dans le pire des mondes. Les calamités
fortifiaient François le Petit. Il profitait des inondations ou des
incendies de broussailles pour afficher un calme impérieux. Surtout,
il se spécialisait dans les célébrations. Les anniversaires des deux
guerres mondiales lui donnèrent l’occasion de trousser vingt-cinq
discours. C’était de la parlote, mais le souverain espérait l’emporter
par son allure stoïque. Il tenait enfin un rôle à sa mesure, jouait
de son embonpoint rassurant d’employé modèle, tournait d’une
voix monocorde de fiers laïus… »
Rien ne va plus au Royaume de France : le duc d’Evry bouillonne,
Nicolas le Flambard ne s’est pas résolu à la perte du Trône, le
duc de Cherbourg recherche un dangereux Abdelkader Youssouf
Cruchon, mademoiselle de Montretout se cache et ne montre
plus ses dents… 2016, année difficile. Est-ce la dernière saison de
François le Petit ? Entre House of Cards et Game of Thrones, il
nous reste la chronique terrible, facétieuse, hilarante, inoubliable,
d’un règne qu’on espère vite oublier. C’est compter sans le talent
240 pages de Patrick Rambaud. Rire ? Oui, mais de tout, Sire !

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PATRICK RAMBAUD
À PARIS, JANVIER 2017.

94•LIRE MARS 2017


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L’ENTRETIEN
DE BAPTISTE LIGER

Patrick RAMBAUD
« Une phrase idiote,
ça fait toujours un bon titre! »

LE LIVRE Il ne paie pas de mine, avec littéraire, Chronique d’une fin de règne,
son mouchoir à la main. Et c’est bien là qui nous mène de l’attentat de Charlie
toute la force, pas si tranquille, de Patrick Hebdo à la primaire de la droite désignant
Rambaud. On l’a connu tour à tour le duc de Sablé. Dans le royaume de
grande plume d’Actuel, maître de la pa- François IV (surnommé aussi François le
HHH
rodie, lauréat surprise du prix Goncourt Chronique d’une fin Triste, François l’Hésitant ou François le
qui allait finir par avoir son couvert per- Rambaud, 220 p., Lutin), tout part à vau-l’eau, entre les at-
de règne par Patrick
pétuel chez Drouant. Mais l’une des fa- Grasset, 16,50 € taques terroristes du Bataclan ou de Nice,
En librairie le 1er mars.
cettes les plus passionnantes de ce l’affaire dite du « burkini », la montée en
Droopy, c’est sans doute celle d’historien – dans flèche du Parti populiste de la famille de
le sens large du terme. Ou, plutôt, de chroniqueur Montretout ou l’impopularité croissante du Parti
de la France d’aujourd’hui. Depuis 2008 et la pa- social de Sa Majesté. La situation n’est pas for-
rution de Chronique du règne de Nicolas Ier, cément plus reluisante du côté de la formation
Rambaud s’est en effet amusé à raconter l’ac- « impériale » de Nicolas le Féroce qui imagine un
tualité politique dans de courts volumes, à la fois flamboyant retour qui n’aura jamais lieu. A l’étran-
précis sur le fond et sarcastiques sur la forme, à ger, les Grands Bretons ont voté en faveur du
la manière de La Bruyère ou de Saint-Simon. « Brexit » et les Américains s’emballent pour l’es-
Sarkozy y était décrit en clone de Bonaparte, dans sor d’un « gosse de riche », « le Donald ». Ajoutez
un empire rempli de ducs et de courtisan(e)s. Le à cela de nombreux portraits savoureux – mention
succès fut tel que Rambaud enchaîna les volumes entre autres au duc d’Evry et au comte Macron –
sur ce quinquennat, puis se décida à remettre le et vous obtenez un bilan, pas glorieux, des années
couvert avec le successeur, François le Petit. François Hollande. « Qui finirait par le remplacer?
Voici donc le dernier volet en date – et probable- Inch Allah ! Après lui, le déluge. » Réponse très
ment le plus sombre – de cette étrange entreprise bientôt… lll

LIRE MARS 2017•95


L’ENTRETIEN
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lll Quand la littérature vous est-elle tombée pour les enfants. Pas du tout. Mon père Quelles études avez-vous suivies ?
dessus ? m’avait dit : « Tu verras, on le comprend > Je suis allé en fac pour faire plaisir à ma
> Patrick Rambaud. Oh, j’avais 5 ans. Il mieux à 40 ans! » Il avait parfaitement rai- famille. Je m’étais inscrit en lettres mo-
fallait impérativement que j’apprenne à son. C’était la référence de Proust, qui écri- dernes en imaginant que j’allais me re-
lire pour pouvoir déchiffrer les bulles dans vait comme Flaubert. Il faut se souvenir trouver à la Sorbonne, avec tous les ciné-
Tintin. J’en avais marre de regarder les de son pastiche : on est tout à fait dans mas à proximité – la carte de réduction
albums sans vraiment comprendre ce qui l’écriture flaubertienne, largement recon- pour les étudiants, c’était le rêve ! Hélas,
se disait. Quelque temps après, mon père naissable, et, soudain, la phrase s’allonge on m’a envoyé à Nanterre, qui venait d’ou-
est arrivé à la maison avec une énorme et ça devient du Proust. Voilà. Proust, c’est vrir… On y expédiait tous les gens du hui-
pile de livres de poche et m’a déclaré : « Il Flaubert plus de l’asthme! tième et du seizième arrondissement. A
faut que tu lises tout ça ! » Et, comme je l’époque, le trajet place de l’Etoile-
suis de nature obéissante, je me suis exé- D’ailleurs dans quels quartiers de Paris Nanterre prenait une heure et demie.
cuté. Il faut dire que c’était une époque avez-vous grandi ? C’était compliqué. Il y avait un cours à
où on n’avait que ça. Ma première télé, > Je suis né à Neuilly-sur-Seine en 1946, 10 heures le matin et un autre à 7 heures
je l’ai eue à 33 ans ! car il y avait sans doute une bonne clinique. du soir et, entre-temps, on n’allait pas ren-
A ce moment-là, cette ville ressemblait trer à Paris. Alors, il fallait s’occuper. Mais
Pendant votre adolescence, justement, plutôt à Orléans ou Châteauroux et n’avait on glandait – d’où les problèmes qui ont
quels auteurs ont particulièrement compté rien à voir avec la cité pleine de fric d’au- suivi [rires]…
pour vous ? jourd’hui! Ensuite, j’ai habité dans le hui-
> Déjà, j’ai reçu les œuvres de sir Arthur tième jusqu’à mes 20 ans, avant de m’ins- Ecriviez-vous déjà des articles, des
Conan Doyle pour mon huitième anni- taller dans le quartier des Halles, que je poèmes, des nouvelles ou des débuts de
versaire, dans la belle collection Robert n’ai plus quitté et où je me sens bien. roman ?
Laffont. C’est ainsi que > Non. Mais j’allais à la


j’ai dévoré tout Sherlock Cinémathèque tout le temps.

‘ dèsAujourd’hui,
Holmes, et même les romans Je me tapais au moins trois
historiques un peu moins films par jour. J’ai déjà vu
connus de Conan Doyle, en les films de Louis Lumière
un an. Depuis, je relis au qu’on dit à la vitesse normale ! Le
moins une fois par an Le temps a passé trop vite, et
Chien des Baskerville. C’est un truc qui j’avais oublié mon sursis
un roman parfait, un modèle
pour tous les romanciers, no-
dépasse, on se fait pour le service militaire. Un
matin, je reçois une lettre de
tamment pour sa construc- traiter de l’armée m’informant que


tion. Mais, bon, plein d’au- j’étais attendu précisément
tous les noms
tres auteurs ont compté, par
exemple Dumas. ’ le 4 mars 1968 à la caserne
du Bourget, pour seize mois
dans l’armée de l’air. C’est
Et Balzac ? là-bas que j’ai chopé ce
> Moins. A part La Bataille – je vois où Etiez-vous un bon élève ? Notamment en rhume atroce, qui m’habite toujours… A
vous voulez en venir –, il n’y a jamais eu lettres ? la sortie de l’armée, j’avais vaguement
de rencontre entre Balzac et moi. Ce n’est > Oh, pas particulièrement. J’étais un terminé un manuscrit. C’était, rétrospec-
vraiment pas mon écrivain préféré. Oui, élève moyen, pour être tranquille. Même tivement, un peu n’importe quoi. Je pen-
c’est bien, il y a plein de mots. Mais je n’ai si, bon, je n’étais pas mauvais en français sais que ce texte pouvait intéresser Pierre
pas de souvenir impérissable – contraire- et en philo. J’ai eu la chance d’avoir Belfond, puisqu’il tenait à l’époque une
ment, tiens, au Vicomte de Bragelonne. un maître de philosophie au lycée collection où l’on trouvait des machins bi-
Vous connaissez l’anecdote sur celui-ci ? Condorcet, Jean-Paul Milou – oui, zarres comme les écrits de Tristan
comme dans Tintin, tiens… Il arrivait Corbière ou Le Moine de Lewis. Pendant
Laquelle ? avant les élèves, dormait dans l’amphi- un an, je lui ai écrit une lettre par jour
> Paul Morand la raconte dans sa préface. théâtre, et tout le monde rentrait sans pour qu’enfin il me réponde. Ce qu’il a
Un jour, Marcel Proust avait réuni tous ses bruit pour ne pas le réveiller. La discipline fait. Et c’est comme ça que j’ai fini par
amis pour leur expliquer le sujet de la ne l’intéressait pas, et elle était pourtant sortir un bouquin en juin 1970. Et dont je
Recherche. Comme ils ne pigeaient pas naturelle chez lui. C’était quelqu’un qui n’ai absolument, mais absolument pas en-
vraiment, il a tenté de simplifier en disant : nous demandait de venir au tableau. vie de parler.
« C’est un peu comme Vingt ans après! » « Parlez-moi des clowns ! » Bon… Mais
Là, Léon Daudet se lève et dit : « Pas du cela nous apprenait à nous exprimer en Pourquoi ?
tout, c’est Bragelonne ! » Il avait raison : public, ça n’était pas idiot. Surtout, il > Oh, pas envie… A la même époque,
chez Dumas, c’est la question du temps qui nous a intéressés à cette matière, et nous Belfond m’a poussé vers une revue bap-
passe… A ce titre, Les Trois Mousquetaires avions tous eu, dans ma classe, de très tisée Actuel – et qui n’était pas encore
et ses suites sont ce qui a été écrit de plus bonnes notes au bac. 17/20 en ce qui me celle qu’on connaît aujourd’hui. Elle avait
beau sur le sujet. Il y a tout, dans cette œu- concerne, alors que je n’étais pas parti- été rachetée par les disques BYG, spé-
vre. On pense souvent que c’est une histoire culièrement une flèche. cialisés dans le free-jazz. On m’avait lancé

96•LIRE MARS 2017


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« Il faut bien reconnaître que c’est plus facile de travailler à deux : quand on fait rire l’autre, ça veut dire que ça marche. »

dans cette rédaction pour voir ce que je Vous avez pratiqué la magie ? ment. Je vous assure, c’est curieux… Et
pouvais faire. Un jour sont arrivés Jean- > Absolument. Et la seule carte dont je puis, bon, après, il y a eu Marguerite
François Bizot et Michel-Antoine sois fier, c’est celle de la F.F.A.P. – la Duraille…
Burnier, qui voulaient proposer une re- Fédération française des artistes presti-
vue radicalement différente. Et, de digitateurs ! J’exerçais le soir, dans un ca- Comment réussit-on une parodie ? Et
l’équipe en place, je suis le seul à être baret de la rue de Tocqueville, nommé comment saviez-vous si celle-ci fonction-
resté. C’est comme ça qu’est née la nou- La Boîte à Magie. C’était un restaurant nait ou pas ?
velle formule, en 1970. avec spectacle où, entre deux plats, on fai- > Quand ça ne marchait pas, on ne publiait
sait des tours de close-up, comme on dit pas. Par exemple, nous avions essayé avec
Mais votre célèbre comparse Michel- aujourd’hui. Oui, ça m’a beaucoup appris. Brassens, et ça ne fonctionnait pas. Même
Antoine Burnier n’était autre que votre Je ne faisais rien de bien original : les tours chose avec Gainsbourg. Il faut bien re-
cousin, non ? de cartes, les boules qui se multiplient… connaître que c’est plus facile de travailler
> Oui, mais on ne le savait pas, et on ne Je me souviens, j’avais même un soir à deux : quand on fait rire l’autre, ça veut
s’en est aperçus qu’au bout de quinze ans! coupé la cravate du prince Ioussoupov, dire que ça marche. Sinon, pas la peine,
Nous sommes tous originaires de Rhône- l’homme qui avait tué Raspoutine. Si mieux vaut arrêter. Dans le cas de
Alpes, ceci explique peut-être cela. j’avais su qui était ce monsieur, je n’aurais Marguerite Duraille, je plaide coupable :
peut-être pas osé… Parfois, mieux vaut je l’ai inventée tout seul. C’est l’unique
Avec lui, vous avez signé de fameuses pa- ne pas rigoler avec les cravates. fois, dans ma vie, où je me suis fait marrer
rodies littéraires qui vous ont offert une tout seul. Du Duraille, j’en produisais
certaine réputation. Quelle est la différence Quel est le lien entre la magie et la litté- comme du papier peint. Mais, bon, je n’ai
entre le pastiche et la parodie ? rature ? aucun mérite : son modèle, Marguerite
> Le pastiche est un exercice d’admiration, > Un tour, ça doit raconter une histoire. Duras, fait naturellement rire ! Essayez,
tandis que la parodie est purement cri- C’est une vraie narration. Il faut soigner lisez, c’est irrésistible. Je trouvais déjà
tique. Au lieu de dire « je n’aime pas tel le début et la fin. Ça vaut pour un roman l’original grotesque, il n’y avait pas à pous-
ou tel auteur » – ce qui n’est pas très in- comme pour une parodie. Avec Burnier, ser le bouchon très loin.
téressant –, on l’imite en se moquant. Plus on en a fait une quarantaine qui ont été
exactement en poussant un tout petit peu réunies dans un volume, paru chez André Y a-t-il des livres d’elle que vous aimiez
ses traits caractéristiques et ses défauts Balland. On y trouvait Montherlant, bien, quand même ?
pour se foutre de sa gueule. Et le rendre Aragon, Sagan et Simone de Beauvoir. > Pour être honnête, au début, Duras,
ridicule. On en écrivait déjà à Actuel. C’est D’ailleurs, notre parodie de cette dernière c’était pas mal. Un barrage contre le
une façon de critiquer qui a au moins une avait beaucoup plu en Pologne. Ça leur Pacifique, c’est même vraiment bien…
vertu : celle de faire rire ! D’une certaine parlait. Après, on a signé Le Roland Mais, bien vite, on voyait ses tics, elle faisait
manière, la parodie, c’est un peu un exer- Barthes sans peine. C’est curieux, le du Marguerite Duras, s’imitait elle-même.
cice de music-hall. D’ailleurs, quand j’avais Roland Barthes : il s’agit d’une langue Je vous assure : ceux de la fin sont à pisser
16 ans, j’ai été illusionniste… proche du français, qui n’en est pas vrai- de rire… Il y avait aussi l’époque où lll

LIRE MARS 2017•97


L’ENTRETIEN
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lll elle réalisait des interviews, au début qui, une fois parue, m’a valu le seul article Lesquels ?
des années 1980. Un jour, je me disais que de ma vie dans L’Equipe : Max Ramirez > Un en particulier : les Mémoires de la
ça serait drôle de la voir interroger, tiens, existait vraiment! C’était un champion du comédienne Paulette Dubost. Elle était
un footballeur. Pourquoi pas Platini? Alors, monde de je ne sais plus quelle catégorie sympa, Paulette. Il a fallu inventer un tiers
j’imaginais déjà des questions idiotes et les – poids lourds, je crois. Et l’article en ques- du livre, car ça n’était pas assez long. Elle
réponses qui allaient avec. Et, le lundi ma- tion me reprochait : « Max Ramirez ne m’avait même donné sa bénédiction. Je
tin, je m’en vais acheter Libé au kiosque. parle pas comme ça ! » Forcément, j’igno- lui soumettais mes ajouts, et elle me ré-
Et qu’est-ce que je vois? L’interview, mais rais son existence, à ce brave monsieur. pondait systématiquement : « Oui, c’est
en vrai, de Platini par Marguerite. Je me Marguerite m’avait eu, une nouvelle fois. tout à fait ça! » Je devais tout lui lire, d’ail-
suis dit : « La vache, elle m’a eu! » [rires] leurs – car elle ne lisait rien –, en imitant
A-t-elle réagi à vos attaques ? la voix de Julien Carette, car ça la faisait
Vous avez fait d’autres tentatives ? > Non. De toute manière, elle prenait les éclater de rire. Ah, Paulette… J’allais la
> Absolument. J’ai dans la foulée imaginé gens par le mépris. Aujourd’hui, dès qu’on voir Porte de Saint-Cloud le matin dans
une vengeance : prendre un type encore dit un truc qui dépasse, on se fait traiter une petite maison sans grilles, car elle les
plus con… Tiens, un boxeur ! C’est bien, de tous les noms. Je n’ai pas à me plaindre : avait données à un dompteur pour qu’il
ça, un boxeur. Il fallait trouver un nom. en général, je ne reçois guère qu’une lettre puisse fabriquer une cage! Elle faisait trop
Comme je n’y connaissais rien, j’avais d’insulte par volume de mes Chroniques à bouffer, aussi, façon menu des années
choisi « Ramirez », en référence au sketch de Nicolas ou de François. Suite à un 1930. Imaginez… Je n’en pouvais plus, je
Monsieur Ramirez de Bedos. Et pour le concours réservé, dans les années 1960, rentrais chez moi après l’avoir enregistrée
prénom, je m’étais dit « Max » – oui, Max j’avais brièvement intégré Le Masque et et je pionçais aussitôt. Comment vouliez-
Ramirez, ça sonne bien. J’ai donc rédigé la Plume, pour critiquer le cinéma, aux vous bosser, après ça ?
ma vraie fausse interview, bien grotesque, côtés de Jean-Louis Bory et de Georges
Charensol. A vrai dire, Comment avez-vous travaillé pour compo-
j’émettais surtout des ser ces ouvrages ?
borborygmes… Là, j’en > Pas la peine de se tracasser : on prend
ai reçu un paquet, des let- un magnéto, on enregistre et on se dé-
tres d’insulte. brouille pour que ça ne soit pas trop em-
merdant. Croyez-moi, il y a des cas où c’est
Y a-t-il des auteurs très difficile… Mais il ne s’agissait que de
contemporains que vous Mémoires, de documents, et jamais de ro-
aimeriez parodier, au- mans. Il faut juste dérouler une histoire,
jourd’hui ? pour ne pas que les gens s’ennuient. Tiens,
> Non, ça m’est passé. Ce Paulette m’avait raconté qu’elle avait une
n’est pas une déforma- fois déjeuné avec Hitler. A cet instant, je
tion permanente. me disais : « Formidable, je tiens un su-
perchapitre. » Je commence à l’interroger
Christine Angot ? et, à ma grande surprise, je n’avais pas
> Non. C’est du Duraille. grand-chose à en tirer. Je lui demandais :
C’est pareil. « Alors, il mangeait beaucoup ? » Elle me
répondait juste : « Non, il chipotait. » Je
Et Michel Houellebecq ? suis revenu à la charge, et il n’y avait rien
Non plus. Il n’a pas de à en tirer. Elle avait aussi travaillé avec
style. On ne va pas le pa- Jean Renoir au sujet duquel elle ne me
rodier : il n’y a rien. sortait guère que des formules banales
comme : « Il était très gentil. » C’est pour
Vous êtes également cette raison que j’ai inventé pas mal de
connu pour un pan obs- choses. Et donc fait du roman malgré moi.
cur de votre bibliogra-
phie, que vous ne signez Cette activité vous a-t-elle dès lors appris
pas. Vous avez en effet des choses sur l’art du roman ?
rédigé de nombreux ou- > Oui et non. J’ai quand même travaillé
vrages pour les autres, dans un journal où on réécrivait tout. Alors,
dits de «  nègre  », de quand j’ai arrêté Actuel au bout de quinze
ghost writer. Les considé- ans, j’en avais vraiment marre. En 1979, il
rez-vous comme faisant pouvait y avoir jusqu’à 800 feuillets par
partie de votre œuvre ? mois. Vous imaginez ça, aujourd’hui? On
> Non, pas forcément. faisait de longs, longs articles. Je me sou-
C’était juste une activité viens d’avoir écrit sur le nettoyage de
alimentaire. Il y en a tou- Barbès par la police : 90 feuillets ! Or, la
tefois quelques-uns dont plupart des journalistes ne tenaient pas la
« Il faut se méfier des interviews, et celui qui me l’a appris, c’est Cioran. »
je garde un bon souvenir. distance. Les papiers ne fonctionnaient

98•LIRE MARS 2017


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Patrick RAMBAUD

pas. Il fallait ajouter des dialogues, utiliser


des techniques romanesques pour que l’en-
semble soit lisible. Donc, j’en réécrivais
plein, plus encore que mes propres articles.
C’est ainsi que je me suis mis à écrire, en
quelque sorte, des livres pour les autres.
Bravo, la reconversion!

Au total, combien de livres en tant que


« nègre » avez-vous signé ?
> Une cinquantaine. Certains sont très très
nuls. J’en ai oublié beaucoup. Il y avait no-
tamment un feuilleton complètement con
qui se passait en Turquie, qui avait inspiré
une série pour la télé… Le dernier que j’ai
fait, ce fut Tu ne seras pas médecin, mon
fils, pour Jean-Yves Neveux, le premier
docteur ayant pratiqué des greffes de cœur
sur des bébés. Ça n’était pas son métier,
d’écrire, et il fallait bien que quelqu’un
mette en mots sa parole. C’était en 1997,
La bataille d’Essling (21 et 22 mai 1809) qui inspira un roman à l’auteur.
peu avant que je me lance dans La Bataille.

Justement, La Bataille, c’est le livre qui vous caine souvent un peu décriée. J’adore aussi programmé cette année-là… Quand vous
a fait connaître à un large public en 1997. la comédie italienne des années 1960-1970. êtes en finale du Goncourt, les médias
D’où vous est venu le point de départ? Dino Risi, Mario Monicelli, tout ça. On viennent chez vous par anticipation pour
> D’un problème de fric. Mon loyer arrivait, les résume souvent à leur humour mé- vous interroger, comme si vous étiez lau-
et je n’avais rien sur mon compte. Je me chant, mais ça n’est pas que ça. Revoyez réat, et vous devez réagir comme tel.
suis donc pointé chez Grasset et j’ai soumis Joyeux Noël, bonne année, malgré ce titre On vous pose des questions comme :
un sujet de livre à Jean-Claude Fasquelle idiot. J’aime moins Marco Ferreri, que « Qu’allez-vous faire de tout cet argent? »
afin qu’on signe rapidement un contrat j’avais interviewé à l’époque d’Actuel. Je Moi, j’avais répondu que j’allais faire ré-
– une histoire d’astrologue sous Louis XIV. l’avais trouvé un peu con. Mais, bon, il parer mes lunettes – une phrase idiote, ça
Il regardait le plafond, sans vraiment faut se méfier des interviews, et celui qui fait toujours un bon titre ! Et puis, une
m’écouter. Et, à la fin de ma présentation, me l’a appris, c’est Cioran. J’étais allé le fois qu’on a le Goncourt, on est Miss
il me dit : « Et si tu racontais plutôt la ba- voir, en haut de la rue de l’Odéon. On a France pendant un an. Le copain avec qui
taille d’Essling? » Je ne savais même pas discuté trois heures, et, après, je me suis on bouffe ensemble tous les mercredis,
de quoi il me parlait. Il me retrace alors ce aperçu que je n’avais rien. Mais absolu- on doit lui dire : « Ah, non, désolé, je serai
moment d’histoire en précisant que Balzac ment rien. C’est lui qui m’avait interviewé, à Perpignan. » Et là, fatalement, il se dit :
n’en avait écrit qu’une demi-ligne. Je ré- avait passé tout ce temps à me poser des « Ah, lui, il a pris la grosse tête ! » Pas du
ponds à Fasquelle que ça n’est pas mon questions. J’avais répondu spontanément tout, on a juste un boulot en CDD pendant
truc, qui réplique aussitôt en soulignant et je ne m’étais aperçu de rien ! Il m’avait un an… On perd des amis, mais on gagne
qu’il me donnerait un à-valoir plus impor- piégé. Fortiche… des relations.
tant. Ah, bon, on signe tout de suite!
Le fait d’avoir reçu un doublé grand prix Vous avez depuis intégré le jury Goncourt.
Vous êtes-vous imprégné de la littérature de l’Académie française-prix Goncourt Comment rejoint-on cette vénérable ins-
de Balzac en écrivant ? pour La Bataille vous a-t-il libéré d’un poids titution ?
> Pas du tout. Même si, la demi-ligne en – ne serait-ce que financièrement ? > C’est tout bêtement par cooptation. Le
question, je l’ai retrouvée, à la maison de > D’autant que je n’étais pas prévu pour jour même, on vous appelle pour vous dire
Balzac – au dos du manuscrit du Médecin un prix ! Grasset n’y croyait pas. Pendant de venir prendre un café, et voilà… Il n’y
de campagne. La bataille d’Essling, c’est l’été, j’ai reçu des lettres, notamment de a pas de candidature ! Edmonde Charles-
très visuel, ce que n’est pas du tout Balzac! Maurice Rheims, me demandant si ça ne Roux m’a contacté pour me le demander.
A sa décharge, il faut dire qu’il n’a pas me gênait pas d’avoir le grand prix de On teste les gens pour voir s’ils vont ac-
connu le cinéma… Moi, je pensais à de l’Académie. Ça m’a paru bizarre, comme cepter ou refuser. Je voulais absolument
grands mouvements de caméra, notam- procédé, mais, bon, non, faites ce que vous que Jean Echenoz nous rejoigne. Il a ac-
ment à certains films de Renoir. voulez ! Mais, chez Grasset, ils étaient gê- cepté, puis refusé. Je regrette qu’il ne soit
nés car j’avais neuf voix au Goncourt et pas parmi nous, mais c’est son choix.
Vous avez évoqué votre passion pour le ils me demandaient plus ou moins de re-
septième art. Le cinéma vous a-t-il beau- fuser d’être honoré par l’Académie – mais Y a-t-il des lauréats dont vous êtes parti-
coup aidé ? c’était un peu impoli et ça ne voulait pas culièrement fier ?
AKG-IMAGES

> L’un de mes maîtres, c’est Fritz Lang. dire que j’aurais le Goncourt. On pensait > Ce sont rarement ceux que je choisis
J’aime tout, y compris sa période améri- plutôt que c’était Marc Lambron qui était qui gagnent [rires]. J’avais bien aimé lll

LIRE MARS 2017•99


L’ENTRETIEN
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de sottises, chipotaient sur des détails – ils


avaient tort, en plus… A côté de moi,
j’avais un auteur spécialiste des cathares,
qui se faisait engueuler par tous les gens
qui s’approchaient de lui. Lors d’un
moment d’accalmie, il vient vers moi et
me balance : « Vous avez de la chance,
les vôtres, ils sont gentils… » Dans les
salons, qu’est-ce qu’on entend comme
bêtises! Je plains le pauvre Alain Baraton,
à qui l’on demande à chaque signature
comment replanter des roses et autres.
Comment fait-il pour tenir ?

Ecoutez-vous de la musique lorsque vous


écrivez ?
> Non, plus rien. Mais j’ai un grand nom-
bre de vinyles, y compris des 45 tours des
années 1950. Je suis très « vinyle ». Le
premier disque que j’ai eu, c’était Carlos
Montoya. L’hidalgo de la guitare ! Du fla-
menco classique, tout à fait remarquable.
J’adore quand on entend le bruit des
doigts sur les cordes… Sinon, il y a tout
Brassens, tout Ferré, tous ceux que j’écou-
tais autrefois. Brel, sur scène, c’est ce qu’il
y avait de mieux ! J’adorais car il enchaî-
nait les chansons et ne laissait pas les gens
applaudir – ce qui, à la fin, provoquait évi-
demment des ovations de vingt minutes.
Il avait tout compris…


‘ titresJe prends des
à la Dumas
pour chaque
« Vous croyez que, dans les goûts, il faut aussi la parité? Ça me fatigue, ça… »
chapitre, au début,
avec plein


lll L’Art français de la guerre d’Alexis et qu’il a du talent, je m’en fous… Cette
d’éléments

Jenni, qui avait quand même fini par parité, ça me fait chier. J’en ai marre de
l’emporter. Sinon, les autres, bof… Il y la dictature des minorités. On se croirait
a des gens que j’ai envie de pousser. dans Fahrenheit 451 de Bradbury !
Tiens, Eric Vuillard avec sa Tristesse de
la terre, sur la société de consommation La Bataille a été le premier volet d’une tri- Dans Le Journalisme sans peine – coécrit
à ses débuts, je l’adore. Quelqu’un que logie napoléonienne, suivi d’Il neigeait et avec Michel-Antoine Burnier –, vous vous
je suis également beaucoup, c’est Thomas de L’Absent. Il existe une très large biblio- moquiez des tics journalistiques, mais
B. Reverdy. Il y a aussi Romain graphie sur Napoléon – aussi bien en fic- plus généralement vous décriviez une
Slocombe, dont les sujets me plaisent tions qu’en essais – et les services des langue en train de s’appauvrir…
beaucoup, mais j’ai du mal à lui faire dé- manuscrits croulent sous les textes évo- > C’est le cas. Je n’en peux plus d’entendre
passer la première liste. quant l’empereur. Comment expliquez- des verbes comme « acter » ou « impac-
vous cet attrait ? ter » utilisés à tort et à travers! Une phrase
Pas de femme parmi tous ces noms ? > Que voulez-vous, Napoléon est resté bien conne est à l’origine du Journalisme
> Qu’est-ce que vous voulez que j’y fasse? dans la tête des gens. Est-ce effrayant ? sans peine : « La balle est dans le camp
Vous savez, moi, à part Marguerite Ce qu’on vend le plus, à la boutique du des slalomeurs ! » Réfléchissez un peu,
[rires]… Vous croyez que, dans les goûts, Palais-Royal, ce sont les soldats de plomb les gars… « La plus belle avenue du
il faut aussi la parité ? Ça me fatigue, ça… napoléoniens. Je signais un jour dans un monde » pour désigner les Champs-
Ce qui m’intéresse, c’est le bouquin. Point festival au Mans. Des vieux colonels Elysées, j’en ai ras le cul… « L’île de
barre. Après, si c’est un singe qui l’a écrit venaient me voir et me racontaient plein Beauté » pour évoquer la Corse, pareil.

100•LIRE MARS 2017


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Patrick RAMBAUD

Je sais bien qu’il vaut mieux éviter les Justement, comment sélectionnez-vous A quel genre littéraire les rattacheriez-
répétitions, mais quand même… Oh, et les événements, dans l’actualité, pour les vous ?
des mots comme le « mal-logement », traiter de manière ironique ? > Pour moi, comme façon de faire, ce sont
Dieu que c’est laid, avec cette utilisation > C’est une question d’évidence. Dans mes des romans, mais sinon il vaudrait mieux
systématique du « bien » et du « mal ». romans napoléoniens, je me voyais mal ne parler de satires. A cause de Horace. Je
On va vers Orwell ! pas parler de la sortie de Moscou. C’était suis resté très latin.
inévitable. Pour les Chroniques, c’est pareil.
Puisque vous défendez la langue, pourquoi Franchement, quand vous avez l’histoire Nicolas Sarkozy est-il un meilleur person-
ne pas tenter votre chance à l’Académie de Leonarda, on sait naturellement qu’on nage romanesque que François Hollande?
française ? ne peut pas s’en passer. Les parents, la télé, > Hollande, l’intérêt s’arrête assez vite car
> J’ai horreur des uniformes. Ils sont en tout ça, c’est ridicule. Du pain bénit pour il ne dit rien. Quant à l’autre, il n’a jamais
plus, là-bas, très réactionnaires. Ils ont moi. Donc, on garde l’inévitable, et on voit cessé de faire le clown. Evidemment, il y
signé il y a peu un très gros livre sur les ce qui se passe entre deux épisodes. avait du cirque tout le temps. Il est donc ri-
cent ans du grand prix du roman – je suis golo à suivre. C’est un peu le coyote du des-
dedans, forcément, et ils ont choisi d’en- Et comment imaginez-vous les noms de sin animé. Parmi les politiques que j’ai dé-
lever tous les volumes des Chroniques, vos protagonistes ? crits, j’aime bien le duc d’Evry. Son modèle,
considérant qu’il s’agissait de livres poli- > Ils viennent tout seuls… Voyez François Manuel Valls, n’est pas antipathique. Je
tiques et non de littérature… Si les faits le Petit, c’est logique. Dans le tas, certains n’ai d’ailleurs pas l’impression de trop lui
sont vrais, on est quand même très proche noms sont ratés, mais bon… taper dessus. J’ai dû le croiser une fois chez
du roman. Les académiciens sont des gens Ruquier. Il vient me serrer la main et me
bornés et limités. Votre style diffère-t-il consciemment entre, dit : « Je suis le duc d’Evry. » Je sais, je vous
mettons, vos romans traditionnels et vos ai reconnu! Ça va, il n’est pas totalement
Justement, comment définiriez-vous les Chroniques ? inculte, contrairement à beaucoup d’autres.
Chroniques du règne de Nicolas Ier, puis > Dans les Chroniques, je mets un peu
celles de François ? plus d’adjectifs que je n’en utilise natu- Quelqu’un comme Bruno Le Maire, par
> C’est un peu l’histoire de France du rellement. Il faut que ça soit un peu ron- exemple, a toutefois été distingué pour
XXIe siècle. Quoi qu’on pense de ces ou- flant. C’est le décalage qui peut faire rire, ses talents littéraires…
vrages, on a au moins le panorama com- même si ça ne me fait pas rigoler… Mais > Lui, il m’épuise… Même si j’exagère
plet de ces années ! Je ne voulais signer je suis mauvais juge, sans doute ! avec tous les hommes politiques que je
qu’un volume, au départ. J’étais exaspéré décris, il faut bien dire qu’ils le méritent.
par l’accession de Sarkozy à la présidence. Si ça m’est venu comme ça, ça n’est pas
Le lendemain, chez Grasset, j’ai dit qu’il Bio- un hasard. Et je n’ai pas le moindre regret.
fallait faire quelque chose. J’ai pensé à un bibliographie
truc comme La Cour de Ribaud au Né à Paris Donald Trump pourrait-il vous inspirer ?
Canard enchaîné. On m’a répondu, sans le 21 avril 1946, > Non, parce que je ne parle pas un mot
trop y croire : « Bon, pourquoi pas. » Et Patrick Rambaud d’anglais. Même si son sale tempérament
ce premier tome atteint les 100 000 exem- grandit dans le de gosse de riche est éminemment roma-
plaires. Au moment de la parution, les huitième arrondissement. Après de nesque.
gens m’arrêtaient dans la rue en me brèves études de lettres et son
reprochant de ne pas avoir évoqué tel ou Etes-vous du genre à réécrire ou vous
service militaire, il publie un premier
tel fait, comme la venue de Kadhafi. J’ai contentez-vous d’un premier jet définitif ?
ouvrage et intègre la rédaction du
donc écrit la suite, et croqué tout le règne > Emmanuel Berl disait : « Ecrire, c’est
magazine Actuel. Connu pour ses
de Sarkozy. J’ai fini à quatre pattes. Et il recopier. » Et il avait tout à fait raison. Je
parodies d’écrivains coécrites avec
y a eu la passation de pouvoir avec travaille sur une Olivetti Lettera 32 depuis
son comparse (et cousin) Michel-
Hollande. J’ai attendu un an ou deux et, les années 1960 – c’est increvable, comme
au vu des événements, j’ai recommencé. Antoine Burnier et pour le pamphlet les 2 CV ! J’en ai une en Normandie et
C’était tellement consternant… Et voilà Le Journalisme sans peine, il officie une à Paris. Car je ne vois rien sur les
comment est né François le Petit. en tant que « nègre » pour une écrans. Mon éditeur, Christophe Bataille,
cinquantaine d’ouvrages. Lauréat du m’a trouvé sur Internet une caisse de
Quels étaient vos modèles littéraires pour prix Goncourt en 1997 pour La rubans en Ecosse. Donc je suis sauvé…
cette entreprise ? Bataille (qui obtient aussi le grand Je tape, et on retravaille dessus, longtemps,
> La Bruyère. Mais j’ai repris dans chaque prix de l’Académie française), avec des crayons de couleur pour les dif-
ouvrage un passage de Saint-Simon, certes Rambaud rejoint le jury en 2008. férentes corrections.
habillé avec le reste, comme clin d’œil ! Cette même année, cet amateur
d’histoire napoléonienne et des Travaillez-vous déjà sur un nouveau roman?
Comment composez-vous chacun des cultures asiatiques signe la satire > Oui. Ça sera un truc un peu à la manière
volumes ? Chronique du règne de Nicolas Ier, des Faux-monnayeurs de Gide. Mais sans
> Je prends des titres à la Dumas pour qui connaît un grand succès en les moulures de celui-ci !
chaque chapitre, au début, avec plein librairie, incitant l’auteur à rédiger
d’éléments. Cela constitue mon plan. sept autres volets. Dont le dernier en Propos recueillis par Baptiste Liger
Après, je n’ai plus qu’à le suivre. date, Chronique d’une fin de règne. Photos: Alexandre Isard/Pasco pour Lire

LIRE MARS 2017•101


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JEUX
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LES MOTSCROISÉS
1 PAR JEAN-PIERRE COLIGNON
2 Horizontalement
1. Coups de gueules. 2. Homme à fables. Jeu de société. 3. Aurait
3
inspiré Charles Perrault. Petit rond. 4. Chaussée de petite taille.
4 5. En un certain sens, quelques vers. 6. Pas toujours gagnant, à
Roland-Garros. 7. Article étranger. Eroda. 8. Bout d’escalier. Vue
5 de l’est, une grande voie nord-sud. 9. Agent de la circulation.
Etablissement d’enseignement. 10. Paresseux. Nie de façon
6 désordonnée. 11. Effet courant. Grande, du côté d’El Paso.
7 12. Grecque. Préposition. 13. Passe-temps.

8 Verticalement
1. Bleus. 2. Bien charpenté. Se déplaça dans une embarcation.
9 3. Insigne de certains ordres. Personnage opulent. 4. Homme
10 des cavernes et des grottes. 5. Au bout de l’avenue, mais pas du
boulevard. Evangéliste perturbé. Mesure d’efficience intellectuelle.
11 6. Homme de pêne. 7. Meneur de je. Son existence ne manque
pas de sel. 8. Sont l’objet de déductions.
12
13

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Livres oubliés ou méconnus


CHRONIQUE DE
GÉRARD
OBERLÉ

UNE SECTE DE BARBUS


EN 1799

J
« e me suis toujours rasé, cependant j’ai eu autre- comme les plus primitifs, « car pour eux, Périclès était
fois et j’ai encore aujourd’hui des amis qui ont un autre Louis XIV et son siècle sentait déjà la déca-
eu et ont la manie de porter leur barbe, de s’ha- dence ». Ils se laissaient pousser les cheveux et
biller d’une manière étrange et bizarre ; portaient la barbe. « Il y a sans doute encore
de se donner beaucoup de à Paris des personnes qui doivent se sou-
peine, en un mot, pour ne pas avoir venir d’avoir vu, vers 1799, se prome-
l’air d’être de leur pays, de leur siè- ner dans les rues deux jeunes gens
cle, de leur temps. » Ainsi parlait le portant leur barbe, dont l’un était
peintre et critique Etienne-Jean vêtu en Agamemnon et l’autre en
Delécluze, un disciple de David. Pâris, avec l’habit phrygien. J’étais
Aujourd’hui, le port de la barbe lié d’amitié avec tous deux,
fait à nouveau fureur, une fan- mais plus particulièrement avec
taisie qui n’épargne ni mon Agamemnon, qui venait assez
entourage ni la salle de rédac- souvent chez moi, au grand
tion de ce magazine. Résolu- étonnement du portier de la
ment réfractaire au néopilosisme maison et de mes voisins. »
ambiant, je m’obstine à raser Agamemnon, le fondateur
tous les matins les deux hémi- de la secte des barbus, s’appe-
sphères de ma caboche. Et dire lait Maurice Quay. Quelques
que ma mère s’appelait Barbara! années après son expulsion de
Les Barbus d’à présent et les l’atelier de David, il meurt à l’âge
Barbus de 1800 de E.-J. Delécluze de 24 ans. Le Louvre conserve son
a paru dans le tome VII du recueil portrait peint par Riesener. « Sa
romantique collectif Cent et Une fin a coïncidé avec celle des satur-
Nouvelles des cent et un, publié en nales ouvertes par le Directoire »,
1832. C’est un témoignage autobio- dit Delécluze, qui ajoute qu’après sa
graphique très vivant et bien tourné sur mort les sectateurs se sont rasés, ont
un épisode anecdotique du milieu artistique remis des bas et endossé le vil frac. Le 5 octo-
du Directoire. « J’ai donc eu deux générations d’amis bre 1832, Charles Nodier fit paraître dans le journal
barbus. Les uns, de 1799 à 1803 ; les autres, depuis 1827, Le Temps un article titré « Les barbus », en réponse au
à ce que je crois, jusqu’à l’année présente 1832. » La texte de Delécluze. Vers 1797, Nodier avait rejoint la
première génération de barbus est née dans l’atelier de secte des barbus. Dans Essais d’un jeune barde (1804),
David au moment où celui-ci venait d’exposer son il évoquait déjà Maurice Quay, « cet homme qui, sous
tableau Les Sabines. Quelques disciples du maître, des les formes d’Antinoüs et d’Hercule combinées, recelait
intégristes des formes et ornements grecs, estimèrent l’âme de Moïse, d’Homère et de Pythagore… » Vingt
qu’on ne trouvait là « rien de simple, de grandiose, de ans plus tard, il peaufine son portrait : « Maurice Quay
primitif enfin, comme dans les peintures des vases grecs était le plus beau des hommes. La nature avait voulu
antiques ». Séance tenante, David fut déclaré, par ces qu’il fût aussi imposant par ses formes sensibles que par
élèves hérétiques, Van Loo, Pompadour et Rococo, des son génie et, comme elle n’arrive à ce point de perfec-
sobriquets d’atelier pour ridiculiser un peintre passé de tionnement qu’en expiant son chef-d’œuvre par de
STÉPHANE HUMBERT-BASSET

mode. Renvoyés de l’atelier, ces jeunes gens – ils grandes compensations, elle ne fit que le montrer. Il
n’étaient que cinq ou six – formèrent la secte des barbus, disparut avant d’avoir atteint les années viriles… »
aussi appelés penseurs ou primitifs. Pour se démarquer J’allais oublier un détail : les membres de la secte des
des rapins ordinaires, ils se firent tailler des vêtements barbus étaient tous végétariens. Jeunes, beaux, barbus
copiés sur ceux des figures de vases siciliens, réputés et végétariens… des précurseurs !

104•LIRE MARS 2017


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OFFRE RÉSERVÉE À NOS LECTEURS

UNE RELIGION
DE TÉMOINS
Voilà quelque deux mille ans, un Galiléen mort sur une
croix a changé l’histoire du monde. De son sacrifice
jaillit le christianisme, une religion « de témoins »,
qu’oppose Pascal aux autres confessions, incapables
à son sens d’en produire. Après les prophètes qui
peuplent la Bible, tous rapporteurs de l’existence
de Dieu, il en est d’autres, plus près de nous, qui se
passent depuis le relais pour témoigner du message
universel du Christ à travers leur action, leur pensée,
leur martyre... L’Express présente dans ces pages une
cinquantaine de ces messagers de la Bonne nouvelle.
Dans cette galerie de portraits apparaissent aussi de
nombreuses femmes, qui sont parvenues à trouver leur
place dans une Eglise intrinsèquement masculine.
Elles comptent parmi ces belles âmes que « le Seigneur
alluma, illumina », comme le dit Teilhard de Chardin.
Voyage au cœur des lumières de la civilisation
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INDEX
DES PRINCIPAUX OUVRAGES CITÉS
Lire a aimé : H un peu HH beaucoup HHH passionnément HHHH génial I pas du tout
Víctor del Arbol La Veille de presque tout Actes Sud/Actes noirs 28 HHHH
Víctor del Arbol Toutes les vagues de l’océan Babel noir 28 HHH
Kate Atkinson L’homme est un dieu en ruine JC Lattès 67 HHH
Olivier Beaumont Dans l’enfer de Montretout Flammarion 92 HH
Philippe Buc Guerre sainte, martyre et terreur : les formes Gallimard 80 HHH
chrétiennes de la violence en Occident
Kamel Daoud Mes indépendances : Chroniques 2010-2016 Actes Sud 82 HHH
Didier Decoin Le Bureau des jardins et des étangs Stock 59 HHH
Patrick deWitt Heurs et malheurs du sous-majordome Minor Actes Sud 69 HH
A. Duraffour et P.-A. Taguieff Céline, la race, le Juif Fayard 82 HH
Olivia Elkaim (dir.) Sur le divan : Les écrivains racontent Stilus 83 HHH
les mystères du corps parlant
Dominique Fabre Les Soirées chez Mathilde Editions de l’Olivier 56 HHH
Anneli Furmark Un soleil entre des planètes mortes Çà et là 90 HHH
Matthieu Galey Journal intégral 1953-1986 Bouquins 54 HHH
Alex Gino George L’Ecole des loisirs 91 HHH
Maurice Godelier La Pratique de l’anthropologie : PUL 84 HH
Du décentrement à l’engagement
Vivian Gornick Attachement féroce Rivages 67 HHH
M. Greger et G. Stone Comment ne pas mourir Belfond 79 HH
Olivier Grenouilleau Quand les Européens découvraient Tallandier 81 HHH
l’Afrique intérieure
Lauren Groff Les Furies Editions de l’Olivier 68 HHH
Michel Guérard Mots et mets Seuil 21 HHH
Mathieu Guidère La Guerre des islamismes Gallimard 80 HHH
Franz Hessel Berlin secret Albin Michel 65 HH
Victor Hugo Le Dernier Jour d’un condamné Folio classique 31 HHH
Victor Hugo Claude Gueux Folio classique 31 HHH
E. Iaroslavskaïa-Markon Révoltée Seuil 69 HHH
Vea Kaiser L’Ile des Bienheureux Presses de la Cité 69 HHH
Paul Kalanithi Quand le souffle rejoint le ciel JC Lattès 79 HH
Stéphanie Kalfon Les Parapluies d’Erik Satie Joëlle Losfeld Editions 59 HHH
Marie-Eve Lacasse Peggy dans les phares Flammarion 56 HHH
André Laks et Glenn W. Most Les Débuts de la philosophie : Fayard 84 HHH
Des premiers penseurs grecs à Socrate
Jacques Lecomte Le monde va beaucoup mieux Les Arènes 84 HH
que vous ne le croyez!
William Ledeuil Pâtes autrement La Martinière 21 HH
A. de Lestrade et C. Delacroix Son Chat-chat à sa Chouchoute Sarbacane 91 HH
Sonny Liew Charlie Chan Hock Chye : Une vie dessinée Urban Comics 90 HHH
Rebecca Lighieri Les Garçons de l’été P.O.L 57 HHH
Anne Loyer Car Boy Editions Thierry Magnier 91 HHH
Olivier Marchon Le 30 février : Et autres curiosités Seuil 81 HH
de la mesure du temps
Eric Metzger Adolphe a disparu L’Arpenteur 58 HH
Aquilino Morelle L’Abdication Grasset 92 H
Lars Mytting L’Homme et le Bois Gaïa 21 HH
Lionel Naccache Le Chant du signe Odile Jacob 83 HH
Patrik Ourednik La fin du monde n’aurait pas eu lieu Allia 58 HHH
Patrizia Paterlini-Bréchot Tuer le cancer Stock 79 HH
Judith Perrignon Victor Hugo vient de mourir Pocket 31 HH
Vincent Pianina Le Chat le plus mignon du monde Editions Thierry Magnier 91 HH
Bernard Pivot La mémoire n’en fait qu’à sa tête Albin Michel 54 HHH
Miguelanxo Prado Proies faciles Rue de Sèvres 90 HH
Patrick Rambaud Chronique d’une fin de règne Grasset 94 HHH
Erich Maria Remarque Cette terre promise Stock 65 HHH
Victor Remizov Volia Volnaïa Belfond 68 HH
Véronique Robert-Chovin Lucette Destouches, épouse Céline Grasset 82 HH
Donal Ryan Une année dans la vie de Johnsey Cunliffe Albin Michel 66 HHH
Jean-Marc Savoye Et toujours elle m’écrivait Albin Michel 83 HH
Zeruya Shalev Douleur Gallimard 64 HHH
Magda Szabó La Porte Le Livre de Poche 31 HHHH
Najat Vallaud-Belkacem La vie a plus d’imagination que toi Grasset 92 HHH
Frédéric Viguier Aveu de faiblesses Albin Michel 57 HHH
Carole Zalberg Je dansais Grasset 59 HH

106•LIRE MARS 2017


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LA CROISIÈRE LITTÉRAIRE
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LES INVITÉS D’HONNEUR Saguenay


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Denise Bombardier, journaliste et écrivain, a publié en ÉTATS-UNIS Lunenbourg
France de nombreux romans et essais dont sa dernière Boston
parution a été unanimement accueilli par la critique
québécoise et française. Québec (Canada) - Boston (USA)
Du 20 au 28 septembre 2017
Philippe Delaroche 9 jours / 8 nuits
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Ancien éditeur, auteur, journaliste, Philippe Delaroche
a été rédacteur-en-