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La Tunisie dans l’imaginaire politique de Flaubert

Seginger, Gisele.

Nineteenth-Century French Studies, Volume 32, Number 1&2,


Fall-Winter 2003-2004, pp. 41-57 (Article)

Published by University of Nebraska Press


DOI: 10.1353/ncf.2003.0062

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La Tunisie dans l’imaginaire politique de Flaubert

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En , Salammbô connaît un succès public immense. Pourtant la critique


littéraire se montre réticente ou même hostile. Parmi les reproches, retenons
celui de Sainte-Beuve qui publie trois longs articles sur le roman1: il estime
qu’il ne peut intéresser ses contemporains car il traite une époque qui n’a
aucun rapport avec le présent des lecteurs.2 Le genre du roman historique, dont
Walter Scott a donné le modèle, selon Sainte-Beuve, implique le choix d’un
passé à mi-distance qui rende intelligible le présent. Le lecteur doit aisément
percevoir un rapport entre le passé recomposé3 par la fiction et son histoire
nationale. Le roman scottien suggère une continuité entre le passé et le présent
du lecteur. Par contre le roman historique sur l’Antiquité – trop éloignée du
lecteur – est impossible, selon Sainte-Beuve, d’autant plus que Flaubert déc-
entre l’objectif en choisissant non le conflit entre Rome et Carthage mais une
guerre oubliée (la révolte des mercenaires). Cette critique révèle une
conception philosophique de l’histoire, de sa continuité rassurante ainsi qu’un
refus de s’interroger vraiment sur la possibilité (ou l’impossibilité) de donner
un sens à des événements très lointains dans le cas où, comme le constate
Sainte-Beuve, ils n’ont plus rien à voir avec l’histoire moderne. Si on ne peut
plus percevoir de continuité dans une très longue durée comment penser alors
l’histoire? Comment l’écrire sans réduire l’historiographie à une curiosité?
Comment l’inscrire dans la fiction telle que l’élabore le roman du e siècle,
dans un récit continu qui fait de la causalité un a priori de la représentation
romanesque? Le roman de Flaubert aurait dû susciter un débat qui est éludé en
définitive au nom du respect de la tradition du roman historique (récente mais
fondée sur le succès de Scott), du respect aussi du lecteur – qui selon Sainte-
Beuve est égaré dans le roman de Flaubert où il ne trouve aucun personnage qui
pense comme lui et qui pourrait lui servir de médiateur –, enfin au nom de la

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mesure et du bon goût car Sainte-Beuve est gêné par l’orient “molochiste” de
Salammbô, par une représentation barbare de l’humanité aussi bien du côté des
mercenaires que des Carthaginois. Au e siècle, Lukacs, défenseur de la
rationalité de l’histoire, pour des raisons politiques – il adhère à un matér-
ialisme dialectique, à une conception marxiste –, reprochera encore à Flaubert
une perspective qui met au premier plan non la raison de l’histoire mais sa
déraison: “avec Flaubert commence une évolution ou l’inhumanité du sujet et
sa présentation, l’atrocité et la brutalité deviennent des fins en soi.4 Salammbô
est l’exemple d’une dégradation du genre historique, qui, pour Lukacs, suppose
au contraire la rationalité de l’histoire.
Or, en choisissant Carthage, une cité perdue, Flaubert choisit une altérité qui
met en question la pensée moderne dont il veut montrer les fondements
idéologiques et l’illégitimité. Le monde punique est alors bien méconnu –
Carthage a été détruite par les Romains à l’issue de la troisième guerre punique,
et les recherches archéologiques débutent à peine au e siècle. De plus, les
historiens anciens – si l’on excepte Appien et Strabon – n’ont guère laissé de
précisions topographiques, ce que déplorait Chateaubriand, au début du siècle,
lors de son voyage de Tunis.5 A l’époque de Flaubert on n’a guère progressé et on
en est encore à faire des hypothèses. En , est fondée la Société pour
l’exploration de Carthage. Mais les fouilles archéologiques sérieuses ne
débutent vraiment que sous la direction d’ Ernest Beulé6 dans les années où
Flaubert rédige Salammbô7 et il ne rencontre l’archéologue qu’après son voyage
à Carthage,8 où à son tour il se livre au jeu des hypothèses: “c’était sans doute là
Mégara les Mappales étaient aux terrains rouges.”9
La Tunisie antique est donc disponible pour les projections imaginaires d’un
romancier, qui veut renvoyer à son époque – contre laquelle il ne cesse de
clamer sa haine – une image terrifiante de l’humanité et de l’histoire, alors que
les systèmes politiques se multiplient – républicains, socialistes, libéraux ou
conservateurs – qui défendent la rationalité de l’histoire et légitiment leur
positionnement politique en montrant qu’elle va bien dans leur sens.10 La
Tunisie (et plus largement l’Afrique du Nord) est pour Flaubert l’espace d’une
autre histoire. Sa représentation ne se dissocie donc pas d’une réflexion
politique, qui accompagne d’ailleurs la genèse de Salammbô dans la
Correspondance.
La Tunisie antique est peu connue, pourtant l’histoire de sa fondation par
Didon, le destin héroïque et tragique d’Hannibal ou la fin de Carthage ont
souvent inspiré la littérature et la peinture. Mais Flaubert évite ces sujets déjà
souvent représentés et trop aisément récupérables dans la perspective d’une
histoire rationnelle de l’Occident.11 Pendant qu’il prépare son roman, il insiste
d’abord sur le choix d’une différence radicale: “Le livre que j’écris maintenant

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sera tellement loin des mœurs modernes qu’aucune ressemblance entre mes
héros et les lecteurs n’étant possible, il intéressera fort peu” (à Mlle Leroyer de
Chantepie, , janvier ).12 Pourtant son roman n’est pas aussi coupé du
présent qu’il le dit ou que le dira Sainte-Beuve. Certes Flaubert a choisi une
civilisation moins connue d’un point de vue archéologique que la Grèce et
l’Egypte.13 Cependant, chez certains auteurs du e siècle, elle est parfois au
centre de réflexions politiques et philosophiques. Il existe déjà, à l’époque de
Flaubert, un imaginaire politique de Carthage, bien construit, et Salammbô en
sera en partie tributaire. Quoi qu’il en ait dit, il fallait d’ailleurs que son roman
parlât tout de même un peu à ses contemporains pour que sa critique de la
modernité fût audible sinon acceptée.
Dans Salammbô il tient donc un équilibre entre la nécessaire lisibilité du
roman et l’étrangeté critique qu’il veut lui donner. Il met en cause les
conceptions de l’histoire et de la politique de son époque mais il utilise
certaines de leurs représentations pour donner forme aux événements et
organiser le récit. Il nuance d’ailleurs lui-même ses premières déclarations
lorsqu’il écrit, en octobre , à propos de sa Carthage: “il faudra que ça
réponde à une certaine idée vague que l’on s’en fait” (à E. Feydeau). En , il
soulignera encore le rapport de l’œuvre aux représentations de son époque:
“Me croyez-vous assez godiche pour être convaincu que j’ai fait dans Salammbô
une vraie reproduction de Carthage […]? Ah! non! mais je suis sûr d’avoir
exprimé l’idéal qu’on en a aujourd’hui” (à Léon Hennique, février ).
Cet idéal – ou idée de Carthage – s’est formé à partir du e siècle.14 Dans
Considérations sur les causes de la grandeur des Romains et de leur décadence ()
Montesquieu met au point une méthode d’interprétation de l’histoire qu’il
utilisera ensuite à grande échelle dans l’Esprit des lois (). Dans un parallèle
entre Carthage et Rome, il s’efforce de définir les deux principes différents de
leur gouvernement: “Les Romains étaient ambitieux par orgueil, et les
Carthaginois, par avarice; les uns voulaient commander, les autres voulaient
acquérir; et ces derniers, calculant sans cesse la recette et la dépense, firent
toujours la guerre sans l’aimer.”15 Montesquieu fustige l’injustice d’un
gouvernement trop dur avec les peuples qu’il domine, incapable d’imposer son
autorité à des mercenaires, infidèles ou rebelles parce qu’ils n’étaient tenus que
par l’intérêt, alors que les Romains combattaient avec leurs propres soldats et
sans leur promettre de récompense. Leurs échecs pendant les guerres puniques
s’expliquent par un mauvais gouvernement et la jalousie des partis. Dans l’Essai
sur les révolutions () Chateaubriand fait un rapprochement entre l’antiquité
et l’Europe de son époque: par son activité commerciale, Carthage est de toutes
les civilisations de l’antiquité celle qui présente les plus grands rapports avec les
nations modernes. Il compare la cité punique avec l’Angleterre qui a aussi le

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génie du commerce et de la guerre, et la phénicienne Tyr avec la Hollande:
“l’avarice, plus puissante que les inventions humaines, leur avait servi de
boussole sur les déserts de l’Océan.”16
Après son voyage en Tunisie et en Algérie, au printemps , Flaubert rédige
un chapitre explicatif – “pour la plus grande commodité du lecteur,” dit-il (à
Mlle Leroyer de Chantepie,  septembre ) – qu’il prévoit de placer au début
du roman ou entre le deuxième et le troisième chapitre.17 Il présente la
topographie de la ville et surtout – ce qui permettra au lecteur de comprendre
les événements – son fonctionnement politique et religieux. Sans doute se
souvient-il alors de Montesquieu et de Chateaubriand, lorsqu’il écrit à propos
des Carthaginois: “Tous, du reste, étaient à la fois négociants et navigateurs
comme on était à Rome juriste et soldat” (Salammbô ). Et à la manière du
philosophe, il montre que le principe de ce gouvernement, qui fait d’abord sa
force puis sa faiblesse, c’est l’argent:
[…] cette habitude des voyages et du trafic les rendait plus âpres que l’éperon de
leurs galères, inflexibles comme la barre des ergastules; et les bénéfices de la
piraterie se centuplant par l’usure, on aspirait continuellement à l’opulence moins
pour ses délices que pour elle-même, et que pour l’autorité car la Richesse
conduisait dans Carthage à toutes les magistratures. C’en était la condition légale,
et l’unique différence qu’il y eût entre les citoyens. Mais comme ces emplois tous
gratuits procuraient d’énormes avantages l’argent et la puissance demeuraient
dans les mêmes familles – et elles composaient une oligarchie monstrueuse, qui
était tolérée parce qu’on avait l’espoir d’y atteindre. ()

Montesquieu insistait sur la nature conquérante des Romains qui imposent


leur autorité aux peuples ce qui fait la puissance et la durée de leur empire,
Flaubert montre que Carthage “ne cherchait point à conquérir des peuples,
mais à faire partout des établissements” (). Le joug est économique et les
gouverneurs qui sont envoyés dans les colonies de Carthage sont “seulement
estimés comme des pressoirs d’après la quantité qu’ils faisaient rendre” ().
Ces territoires servent aussi à accueillir le surplus de population qui pourrait
devenir dangereux à Carthage. Le chapitre explicatif dénonce donc ouver-
tement une civilisation où l’économie domine tout, l’emporte sur l’art –
Carthage est une cité sans art, sans théâtre – et qui fonde la colonisation sur un
intérêt strictement économique, et non sur une volonté de pouvoir et sur
l’ambition. Le triomphe de l’économique sur toutes les autres préoccupations a
aussi des conséquences politiques: “des lois atroces protégeaient son égoïsme et
sa cupidité (). La présentation de Carthage dans ce chapitre, qui restera
inédit, s’inspire donc des représentations d’époque: Chateaubriand, après
Montesquieu, considérait que l’avarice était le principe dominant chez les

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Carthaginois ou les Phéniciens. Or, bien que les représentations antiques des
Carthaginois soient assez souvent négatives – les sources conservées provenant
la plupart du temps d’auteurs favorables aux Romains – elles rendent parfois
davantage justice aux Carthaginois que les contemporains de Flaubert. Aristote,
lu par Flaubert, admire la sagesse de la constitution de cité punique, et il crédite
donc ce peuple d’un véritable génie politique.18 A l’inverse Flaubert ne lui
accorde une ingéniosité politique que lorsqu’il s’agit de défendre des intérêts
économiques et tout est soumis à ce but unique: s’enrichir. Sa représentation de
Carthage rejoint alors ce qu’il dit de la société du e siècle dans la
Correspondance – le progrès économique tue l’art – ou ce qu’il montrera quel-
ques années plus tard dans L’Education sentimentale lorsque les bourgeois
encouragent une répression atroce par égoïsme, parce qu’ils ont peur pour
leurs biens, comme les Riches de Carthage.
Pour autant il ne faudrait pas penser qu’en écrivant Salammbô Flaubert ait
eu l’intention de se faire le défenseur des opprimés19 ou que le roman pourrait
être une dénonciation indirecte de la colonisation20 à une époque où la France
se lance dans celle de l’Afrique du Nord et occupe l’Algérie à partir de .21
Lorsqu’il critique l’emprise de l’Europe sur l’Orient, il déplore d’ailleurs plutôt
une influence insidieuse, sans conquête militaire, qu’il voit avec regret en
Turquie pendant son grand voyage en Orient (-) ou en Tunisie en :
les mœurs européennes, les costumes et le mobilier y introduisent une
modernité qu’il déteste, la laideur et l’uniformité ou le ridicule.22 Il redoute
alors plutôt la fin de l’Orient, de cette dernière réserve du Beau. Il ne s’agit donc
pas du droit des peuples et d’une mise en cause de l’impérialisme européen
mais d’une réaction d’artiste. Flaubert n’est d’ailleurs pas de ceux qui pensent
que la morale et le droit des peuples un rôle en politique. Son roman Salammbô
et toute la Correspondance montrent d’ailleurs l’amoralité de la politique et de
l’histoire. L’emprise d’un peuple sur un autre n’a pas une signification
différente au e siècle qu’auparavant et elle relève, pour Flaubert, d’une
logique naturaliste de l’histoire qu’il exposera ainsi lors de la guerre de :
“Les Latins sont finis! Maintenant c’est au tour des Saxons, qui seront dévorés
par les Slaves. Ainsi de suite” (à sa nièce Caroline,  octobre ). La dom-
ination et la conquête font partie du dynamisme de l’histoire, et celle-ci ne se
fait pas avec de bons sentiments. Dans un plan partiel pour la fin de Salammbô,
il note: “Impassibilité de la nature: pas une protestation pour la liberté et la
justice, ce qui peut être la Moralité du livre.23 Salammbô prend donc le contre-
pied de l’Histoire romaine – livre lu et relu par Flaubert depuis ses années de
collège – où Michelet a donné une version de la guerre des mercenaires dans la
perspective d’une histoire dialectique: il annonce le triomphe du Droit, auquel
Rome travaille; la révolte des mercenaires peut alors être interprétée comme

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l’effet d’une justice immanente, un châtiment de Carthage, punie par les
troupes qu’elle voulait pousser sur Rome. La politique d’un tel texte est
évidente: l’idéologie républicaine élabore, même dans ses représentations de
l’histoire des siècles passés, une nouvelle légitimité politique qui se fonde sur la
concordance de la justice et du sens historique.
Flaubert, à l’inverse, montre dans son roman – et en cela il s’éloigne à la fois
de Michelet et de Montesquieu – que les Romains ne valent pas mieux que les
Carthaginois: ils profitent d’abord des troubles pour enlever la Sardaigne à
Carthage avant de lui porter secours car ils ont peur, comme les bourgeois de
 dans L’Education sentimentale, d’une révolution sociale! Dans Salammbô
l’intérêt triomphe, et Narr’havas cherche à tirer profit de la situation, change de
parti au gré des événements, comme plus tard Deslauriers. Le roman carth-
aginois de Flaubert fait donc pendant au roman politique moderne. Dans ce
siècle, qui est le siècle de Hegel et de la dialectique, le siècle de Michelet et
Marx24 – qui représentent l’un et l’autre, bien que de façon différente, des forces
collectives et un devenir cohérent –, Flaubert, par un détour à Carthage, loin de
l’histoire de son temps, montre, quant à lui, l’éternité de forces trans-
historiques, justifiant ainsi son propre apolitisme: l’intérêt et l’instinct de
meurtre, la volupté du sang sont les ressorts de l’histoire dans Salammbô.
Pour que la politique soit possible il faut que l’histoire ait un sens. Or, dès les
années , Flaubert mettait en cause cette idée dominante de toute une
époque, cette idée qui, par delà la Révolution de , liait le e siècle au
rationalisme et à la philosophie du e siècle: “Pourquoi l’Océan remue-t-il?
Quel est le but de la nature? Eh bien! je crois que le but de l’humanité est
exactement le même. Cela est parce que cela est, et vous n’y ferez rien, braves
gens. Nous tournons toujours dans le même cercle, nous roulons toujours le
même rocher! – N’était-on pas plus libre et plus intelligent du temps de Périclès
que du temps de Napoléon ” (à L. Colet,  avril ). L’action politique est
donc inutile – et plus tard dans les années , Flaubert rêvera d’ailleurs d’une
fin de la politique, sous l’égide d’un gouvernement des mandarins qui établirait
le règne sans croyance de la science et gèrerait sans idéal politique la chose
publique.25 Cet apolitisme n’échappe sûrement pas à l’idéologie et révèle un
positionnement dans la sphère du politique, une hostilité à la démocratie, qui,
paradoxalement, caractérise même son adhésion désenchantée à la Troisième
République après la guerre de : opposé à toute politique car elle doit
conquérir une adhésion, tenir compte par conséquent du peuple ou d’une
partie du public, Flaubert accepte un gouvernement qui lui semble prag-
matique et sans idées.
En , tandis qu’il commence à préparer son roman carthaginois, il affirme
déjà son mépris pour la politique: “je n’ai de sympathie pour aucun parti

 Gisèle Séginger
politique ou pour mieux dire je les exècre tous, parce qu’ils me semblent
également bornés, faux, puérils, s’attaquant à l’éphémère, sans vues d’ensemble
et ne s’élevant jamais au-dessus de l’utile. J’ai en haine tout despotisme. Je suis
un libéral enragé” (à Mlle Leroyer de Chantepie,  mars ). Or il y a aussi
pour Flaubert un despotisme des idées. Hostile aux pensées qui veulent
imposer leur sens à l’histoire, il s’en prend, quelques mois plus tard, à la religion
et à la philosophie:
[…] ce sont des verres de couleur qui empêchent de voir clair parce que: ° on a
d’avance un parti pris; ° parce qu’on s’inquiète du pourquoi avant de connaître le
comment; et ° parce que l’homme rapporte tout à soi. “Le soleil est fait pour
éclairer la terre.” On en est encore là (à Mlle Leroyer de Chantepie,  décembre
).

Il récuse cet anthropocentrisme qui conduit les historiens et philosophes de


son époque à faire de l’homme la mesure de l’histoire, et à penser que
l’humanité peut maîtriser son devenir. Carthage en donne un démenti: avec
ironie, le récit ébauche de belles interprétations politiques du conflit pour
montrer ensuite qu’elles ne tiennent pas, et que la politique avorte piteusement
dans le triomphe des intérêts. Spendius n’est pas un Spartacus, il rêve d’acheter
des esclaves. Narr’havas, le Numide, trahit et la révolte des populations
d’Afrique du Nord contre la colonisatrice phénicienne tourne court. Les
pauvres de Carthage ou les exclus comme les Mangeurs-de-choses immondes
finissent par se rallier à la Cité et trouvent leur compte dans le supplice des
mercenaires. Hamilcar utilise le peuple avec démagogie pour asseoir son
pouvoir contre les Riches qui lui sont hostiles, mais il n’hésite pas à sacrifier les
quartiers défavorisés lors de l’attaque des Barbares parce qu’il s’avère trop
difficile de les défendre. Le grand homme, en cela, ne diffère pas, de son double
bouffon, Spendius, l’esclave qui admire son ancien maître, le singe, et, comme
lui ruse et manipule à son profit l’armée des Barbares, prêt d’ailleurs à livrer ses
compagnons pour échapper à la mort dans le défilé de la Hache. Alliant l’Orient
et l’Antiquité, Flaubert fait de l’Afrique du Nord à l’époque punique un espace
critique où les croyances progressistes, humanistes de son temps, marqué par
un ethnocentrisme occidental, se défont infailliblement
La Correspondance nous montre qu’en rédigeant Salammbô Flaubert pensait
souvent à Sade. Il voit donc dominer dans les actions des hommes et dans
l’histoire la force brutale de la nature qui se régénère par la mort et les crimes.
Ce dynamisme noir, qui le fascine, décentre la vision de l’histoire. Son véritable
sujet apparaît: non l’homme, non les héros, mais la nature avec ses pulsions de
vie et de meurtre. Avant même de partir pour Carthage, Flaubert décide donc de
donner à la cité punique un “dessin farouche et extravagant” (à Feydeau, fin

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novembre ). Puis pendant la rédaction, il cherche dans l’œuvre de Sade la
force violente qu’il veut insuffler aux événements: “Je finis maintenant le siège
de Carthage, et je vais arriver à la grillade des moutards. O Bandole, toi qui les
noyais dans l’étang, inspire-moi” (à J. Duplan,  septembre ).26 Il écrit les
événements à la manière de Sade, en centrant sa représentation sur les
massacres et les supplices: “Je suis à la moitié à peu près de mon dernier
chapitre. Je me livre à des farces qui soulèveront de dégoût le cœur des honnêtes
gens. J’accumule horreurs sur horreurs. Vingt mille de mes bonshommes
viennent de crever de faim et de s’entre-manger; le reste finira sous la patte des
éléphants et dans la gueule des lions” (aux Goncourt,  janvier ). Il admire
dans les terrifiantes imaginations du Marquis une forme de “grotesque,”27 qu’il
veut aussi atteindre dans Salammbô par l’outrance de la violence qui donne un
démenti au culte ridicule de l’humanité et de l’homme dont il se moque
souvent dans sa Correspondance.28 La guerre de  lui inspirera encore ces
réflexions: “quelle dérision que les mots ‘humanité, progrès, civilisation!’ ” (à
Caroline,  décembre ).
Lorsque Flaubert réfléchit à l’histoire il se réfère volontiers à Sade, dans la
Correspondance ou à Héraclite dans les notes pour Salammbô, c’est-à-dire à des
conceptions non dialectiques de l’histoire mais plutôt cycliques: la vie a besoin
de la mort. Il légitime son apolitisme par une conception dynamique du temps
qui résiste à la divinisation de l’Histoire, à la recherche d’une providentialité
laïque et historique dans la succession des événements29: le meilleur
gouvernement, explique-t-il en , est “c’est celui qui agonise, parce qu’il va
faire place à un autre” (Leroyer de Chantepie,  mai 18). On peut ainsi
comprendre son goût de l’émeute,30 alors qu’il détestait les révolutions car
celles-ci veulent orienter l’histoire. On peut comprendre aussi le choix pour
Salammbô non pas de la révolte d’un Spartacus mais d’une rébellion qui
produit, pour rien, sans résultat historique, un déchaînement de la barbarie
dans les deux camps. La révolte correspond à un moment de passage, de
destruction, c’est le temps intermédiaire entre deux formes de pouvoir ou la
contestation d’un despotisme. Mais, on a vu qu’elle n’a pas pour autant une
légitimité politique et que Salammbô montre toujours l’intérêt personnel
derrière les interprétations politiques qui pourraient s’ébaucher.
La Tunisie antique, telle qu’il l’imagine alors, lui fournit, comme l’œuvre de
Sade un autre point de vue possible sur l’histoire et la nature humaine. Elle
permet une sorte de révolution copernicienne qui place au centre non plus
l’homme mais ce que Flaubert appelle, dans l’un des scénarios de Salammbô,
déjà cité, “l’impassibilité de la nature.”31 On a d’ailleurs souvent remarqué que
dans Salammbô, contrairement à la tendance du roman de l’époque, con-
trairement aussi à ce qu’il avait fait précédemment avec Madame Bovary, les

 Gisèle Séginger
personnages et la psychologie sont moins importants que les masses en fureur,
que les dieux cruels et que les objets – armes et machines de guerre qui
occupent souvent le devant de la scène barbare des combats.
Alors même qu’il a trouvé le titre définitif du roman, dans sa Correspondance,
il continue pendant longtemps à lui donner le nom de Carthage,32 lieu
symbolique de la révolution copernicienne qu’il veut faire subir à la pensée et à
la forme romanesque. Dans l’imaginaire de Flaubert, le nom “Carthage”
renvoie de manière extensive à toute la zone d’Afrique du Nord, autrefois sous
domination ou sous influence carthaginoise, et c’est à la fois en Algérie et en
Tunisie qu’il voyage au printemps  pour préparer son roman. L’antique
Numidie qu’il découvre est d’abord pour lui le “pays de Jugurtha,” aux abords
de Constantine: “C’est une chose formidable et qui donne le vertige. Je me suis
promené au-dessus à pied et dedans à cheval” (à Louis Bouilhet, nuit du  au 
avril ). A plusieurs reprises pendant son voyage, il pense à Jugurtha dont il
a lu l’histoire racontée par Salluste. Ce roi de Numidie, du premier siècle avant
Jésus-Christ, qui vécut donc bien après les guerres puniques, s’était rendu
célèbre par sa traîtrise, sa violence et ses massacres avant d’être lui-même trahi,
emprisonné par les Romains et lentement tué par la faim, comme les
Mercenaires de Salammbô dans le défilé de la Hache. Cette histoire sans pitié
montre que les anciens vainqueurs peuvent être broyés à leur tour, et le
mouvement historique, imperturbable et effrayant continue sans eux, comme
la nature survit aux morts, se régénère même par la mort, et par les crimes.
L’histoire de Jugurtha fascine Flaubert sans doute parce qu’elle lui rappelle la
perspective de Sade: la perspective anhistorique d’une nature qui répète ses
violences pour assurer à la vie une pérennité. Le passé peut donc se retrouver.
Dans l’espace, il tente donc de percevoir le passé lointain, présent, inscrit dans
les paysages. De l’un des premiers lieux qu’il voit en Afrique du Nord, il écrit
dans son carnet de voyage: “c’est un endroit féerique satanique. – Je pense à
Jugurtha – ça lui ressemble.33 Aux abords de Constantine, le pays de Jugurtha, il
trouve, écrit-il dans sa Correspondance, un “ravin démesuré,” une “chose
formidable et qui donne le vertige” (à L. Bouilhet, - avril ). C’est cette
sensation qu’il veut transmettre au lecteur par le dessin “farouche” d’un roman
anti-humaniste, qui s’ouvre sur les abîmes de l’histoire et d’une nature
humaine aux pulsions bien peu humaines. Certes on peut penser que le
versatile Numide, Narr’Havas ou le cruel Hamilcar doivent quelques-uns de
leurs traits à Jugurtha, mais c’est surtout “l’esprit” qu’incarne Narr’Havas,
l’esprit d’une antiquité sans lois ni foi, mais proche de la nature par son
amoralité, qu’il veut insuffler à l’ensemble de son roman, et qu’il sent dans les
lieux.34

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Lecteur de Montesquieu et de sa théorie des climats, Flaubert cherche dans
les paysages de Tunisie et d’Algérie (dans le cas cité précédemment) la vie et la
violence qu’il veut donner à ses personnages: “que toutes les [forces]
<énergies> de la nature que j’ai [humées] <aspirées>, me pénètrent qu’elles
s’exhalent dans mon livre.”35 L’œuvre de Montesquieu – la logique méton-
ymique de sa théorie36 – a un rôle dans ce que l’on peut appeler une poétique du
voyage et une poétique du passé recomposé: sa théorie sert de garant à Flaubert
qui attribue à l’espace un rôle de résistance contre un temps qui construit les
raisons de l’histoire quand on veut lui faire révéler des vérités et la transformer
en dogme. Pendant son voyage il est donc plus attentif à l’espace qui contient et
résume l’esprit d’un passé qu’au temps qui a renversé les civilisations. Le
paradoxe de ce voyage qu’il fait à Carthage pour écrire un roman sur des
événements historiques c’est qu’il est bien peu question d’histoire ou même
d’archéologie. Flaubert est surtout attentif aux paysages, aux couleurs, aux
mœurs et son “sens historique” se manifeste étrangement par la perception
d’un mouvement immobile. Il y a bien quelques ruines ou l’absence de
Carthage qui témoignent du mouvement et pourtant, contrairement à
Chateaubriand, Flaubert n’est pas déçu devant Carthage et semble trouver ce
qu’il cherchait. En Tunisie, le temps passe sans passer:37 Flaubert croit donc
retrouver le “pont d’Hamilcar” (Carnet de voyage à Carthage ) et, parfois le
présent, immobilisé dans la note de voyage,38 se transforme subitement en un
temps retrouvé: “un dromadaire sur une terrasse, tournant un puits cela devait
avoir lieu à Carthage” (Carnet de voyage à Carthage ). C’est Flaubert qui
souligne. Le “sens historique” implique chez Flaubert à la fois une conscience
de la précarité des hommes et de leurs œuvres et l’intuition d’une permanence
profonde sur ce fond de transformations – un double mouvement donc de
passage et de répétition - qui ne peut s’expliquer que par le rôle qu’il reconnaît
à la nature (au sens philosophique du terme) d’une part et à l’espace d’autre
part, dont la conception est déterminante dans la pensée flaubertienne des
rapports du temps et de l’histoire. En Tunisie, Flaubert retrouve la violence des
hommes de l’antiquité dans la brutalité du paysage, de ses couleurs, de ses
contrastes. L’importance qu’il accorde à la couleur n’est donc pas simplement
pittoresque: “Entre les bancs de sable de Qamart la mer apparaît avec une
brutalité inouïe comme une plaque d’indigo (Carnet de voyage à Carthage ).
Les notes sur la Tunisie du e siècle ne font aucune place aux événements
historiques qu’il veut raconter dans Salammbô. Pourtant elles renvoient
implicitement à l’histoire passée, à son esprit, qui est celui d’un lieu.
La nature marque les hommes, et Flaubert pense donc que ce qu’il voit peut
lui permettre de comprendre la force qui animait autrefois les habitants de cette
contrée: “On se livre ici à une bestialité enragée, écrit-il de Tunis. C’est l’effet du

 Gisèle Séginger
climat, dirait Montesquieu” (à L. Bouilhet,  mai ). Il a donc cherché en
Tunisie et en Algérie, parfois dans le paysage, parfois dans les dangers d’une
contrée peu sûre, le frisson qui lui manquait pour donner une vie féroce à ses
personnages. Satisfait à son retour, il annonce: “je vais écrire des horreurs, je
mettrai des bordels d’hommes et des matelotes de serpents” ( juin ). Le
voyage, l’espace permettent à Flaubert de recomposer le passé car il cherche
moins l’exactitude des faits que ce que Montesquieu appelle “l’esprit.” Dans
son roman, il le restitue en donnant une certaine tonalité à sa représentation
des mœurs et des événements.39
Selon le témoignage des Goncourt, il voulait écrire un “roman pour-
pre(Journal ), un roman de la violence. Bien que Carthage soit sous la
protection de Tanit, c’est souvent Moloch qui domine, et, dans ses notes,
Flaubert précise qu’il est “le principe de la vie furieuse, brûlante, destructive,
régénérante par le feu.”40 Le rouge – symbole du sang, du feu, symbole de la
régénération par la mort, dans le roman – se trouve déjà souvent dans les
paysages tunisiens qu’il décrit le plus volontiers dans son Carnet: il remarque
les “terrains rouges” des Mappales, les “terrains rouges” au pied de Sidi Bou
Saïd ( et ); près de Tunis, il traverse un ravin “très large, d’argile rouge – ça
a l’air de vagues de sang pétrifiés [sic]” (); la Mamenlif (Montagne des Eaux-
Chaudes dans le roman) “a l’air en bronze rouge” (), les reliefs font “des lignes
rousses” () et ces paysages sont traversés par des bédouins “armés jusqu’aux
dents” ( et ). Dans le carnet de voyage la lune et le soleil, les deux principes
opposés dont le conflit donne aux événements une structure signifiante et
symbolique forte, sont souvent présents. Le second sur lequel le roman
s’achèvera – le soleil se couche tandis que le cœur de Mâtho cesse de battre,
aussitôt prélevé et transformé en offrande sanglante par Schahabarim – est déjà
représenté comme l’astre de la violence guerrière et de la mort: le soleil qui se
couche ressemble à un “bouclier rougi” ().
Flaubert prend ses distances par rapport aux conceptions rationalistes de
l’histoire qui se développent à partir du e siècle puis surtout au e siècle et
que le e siècle tente encore de sauver comme on le voit chez Lukacs. Il ne veut
pas écrire un roman historique sur Carthage qui serait un discours sur la
cohérence du devenir et le bien fondé des politiques. Pour lui, le roman n’a pas
pour fonction de contribuer à l’homogénéité idéologique de son temps mais
bien plutôt de la mettre en question et de se décaler par rapport à elle: la
représentation de Carthage aura donc une force critique. L’éloignement dans le
temps est une façon de mieux attaquer son époque. Contrairement à ce que
pensait Sainte-Beuve le roman n’est donc pas coupé de son temps: la Tunisie
antique est un espace critique, un espace révélateur non parce que Flaubert y
projette le présent mais parce qu’il fait apparaître ses fondements, la réalité

Nineteenth-Century French Studies , Nos.  &  Fall–Winter - 


idéologique et l’illégitimité de ses représentations historiques et politiques. La
modernité de Salammbô n’est pas à trouver dans une concordance que les
critiques modernes ont parfois cherchée entre les événements du passé et ceux
du e siècle comme pour répondre à Sainte-Beuve en montrant que
Salammbô serait un roman à clefs.41 Flaubert a choisi de représenter une
civilisation disparue dont le présent ne provient pas, mettant ainsi au jour les
discontinuités de l’histoire, contre les pensées dialectiques qui se multiplient à
son époque. Il centre le récit non sur une révolution mais sur une révolte dont
la légitimité est d’ailleurs douteuse. Mais on connaît les principes esthétiques
de Flaubert: l’auteur doit être impersonnel et il ne peut exprimer dans l’œuvre
aucune de ses opinions. Il n’y a donc pas de message explicite dans Salammbô,
pas de discours sur la Tunisie antique: après l’avoir entièrement rédigé,
Flaubert supprime d’ailleurs le long chapitre explicatif qui devait présenter la
politique, l’économie et la religion de Carthage. Néanmoins une pensée –
pensée critique – est à l’œuvre dans le roman. De la Correspondance ou des
avant-textes (ou elle s’exprime explicitement par quelques énoncés, en
particulier dans le chapitre explicatif) au roman définitif, elle s’efface mais se
réinscrit dans l’organisation des événements. Flaubert réussit ce coup de force:
il donne à sa pensée apolitique de l’histoire – mais idéologiquement marquée42
– l’apparence – et seulement l’apparence – d’une vérité naturelle et imper-
sonnelle, l’illusion qu’on peut – si on le veut – échapper au politique. Œuvre
contre la politique, comme le sera aussi d’une autre façon L’Education sen-
timentale, Salammbô montre néanmoins la prégnance du politique non
seulement dans la pensée de Flaubert (repérable au stade de la genèse) mais
aussi dans la poétique de l’œuvre.

Université Marc Bloch-Strasbourg 


, rue René Descartes
 Strasbourg Cedex



 Le Constitutionnel, ,  et  décembre , repris dans le tome  des Nouveaux
lundis.
 Pour comprendre l’enjeu des débats autour de Salammbô, on peut lire l’article de
Jacques Neefs, “Salammbô, textes critiques.” Je ne retiens pour ma part que l’un des
points parmi les nombreuses critiques de Sainte-Beuve.
 J’emprunte cette formule au titre du livre de Claudie Bernard, Le passé recomposé. Le
roman historique français du dix-neuvième siècle.
 Le Roman historique, éd. de Claude-Edmonde Magny ().

 Gisèle Séginger
 “Il est assez difficile de bien comprendre, d’après le récit des historiens, le plan de
l’ancienne Carthage,” Itinéraire de Paris à Jérusalem ().
 Il explore Carthage au moment où Flaubert s’y rend, au printemps . Mais les
deux hommes ne s’y rencontrent pas.
 En -, il publie quelques articles dans le Journal des savants et la Revue
archéologique, sur les “Fouilles de Byrsa,” “Les ports de Carthage,” et “La Nécropole
de Carthage.”
 Une lettre conservée à la Pierpont Morgan Library de New York, dans le dossier
“Carthage,” montre qu’ils ont fait cependant connaissance en .
 Carnet de voyage à Carthage ().
 Il est significatif que bien des penseurs ou acteurs politiques de l’époque (Guizot,
Lamartine, Louis Blanc, Marx) ont aussi été des historiens soit de la Révolution de
, soit de celle de . Flaubert écrit Salammbô juste avant L’Education
sentimentale qui fera un récit ironique des croyances politiques de 1848. Sur ce point
voir de G. Séginger, Flaubert. Une poétique de l’histoire.
 Critiqué par Tite-Live (64 avant J.-C -  après J.-C), historiographe de l’Empire
romain, dans Histoire romaine, Hannibal deviendra néanmoins par la suite une
figure héroïque de la résistance, vanté comme un stratège militaire par Machiavel,
héros de plusieurs tragédies (Thomas Corneille en , Marivaux en , Firmin
Didot en ), admiré par Napoléon à l’époque de sa lutte contre l’Angleterre
(Mémorial de Sainte-Hélène). Quant à la défaite de Carthage, elle est interprétée, par
Michelet, dans son Histoire romaine – ouvrage plusieurs fois relu par Flaubert –,
dans la perspective d’une grande lutte entre la race des Sémites et la race des Indo-
germains: la victoire de Rome sur Carthage est donc le grand événement de l’histoire
occidentale.
 Pour les années -, la Correspondance est citée dans le texte établi par Jean
Bruneau.
 L’expédition en Egypte de Bonaparte (-), accompagné de savants, avait été
à l’origine de la vogue de cette antiquité orientale dont l’influence est notable jusque
dans le mobilier de style Empire. Tandis que Flaubert travaille pour Salammbô
Gautier publie Le Roman de la momie () qui témoigne encore de cet engouement
dans la seconde moitié du siècle.
 Bien sûr, on sait que dans l’Ancien Testament et chez les Anciens, les représentations
des Phéniciens, commerçants plus ou moins cupides et rusés, constituaient déjà des
stéréotypes qui pouvaient ensuite être aussi utilisés pour leurs descendants, les
Carthaginois. Mais je m’intéresse ici surtout à la représentation d’un imaginaire
politique.
 Edition de Jean Ehrard (3: ). Le passage de la royauté à la république accroît la
puissance de Rome car la République, ayant des chefs qui changeaient tous les ans, et

Nineteenth-Century French Studies , Nos.  &  Fall–Winter - 


qui cherchaient à signaler leur magistrature pour en obtenir de nouvelles, il n’y avait
pas un moment de perdu pour l’ambition” (: ).
 Essai sur les révolutions ().
 Le manuscrit de ce chapitre inédit est conservé à la Bibliothèque Bodmeriana de
Genève. Voir “Un inédit de Flaubert: le chapitre explicatif de Salammbô” dans mon
édition de l’œuvre (-). On peut aussi consulter un état antérieur de ce chapitre
reconstitué par Max Aprile avec des brouillons du manuscrit N.a.f.  (conservé à
la Bibliothèque nationale de France) dans le tome  des Œuvres complètes de
Flaubert, éditions du Club de l’honnête homme, , p. -.
 Même Tite-Live (dont l’Histoire romaine est utilisée par Flaubert bien que le livre
, consacré à la première guerre punique, ait été perdu) ne décrit pas de manière
négative l’organisation politique de Carthage, ni le rôle du peuple ni celui du Sénat.
 Voulant montrer la modernité de Salammbô, Christa Bevernis, dans une inter-
prétation marxiste du roman, considère la guerre des mercenaires comme “une
métaphore illustrant la contradiction antagoniste entre les possédants et les
déshérités” ().
 Les Carthaginois sont des Phéniciens, qui installés sur la côte de l’Afrique du Nord,
ont réussi à imposer leur domination aux autochtones. Le roman montre à plusieurs
reprises que les peuples soumis aux environs de Carthage supportent mal le joug de
la cité. Mais même s’il ébauche des rapports conflictuels qui évoquent une
colonisation il montre aussi que la guerre des mercenaires ne devient pas en définitive
une guerre des colonisés – versatiles et prêts à des alliances avec Carthage – contre la
col-onisatrice.
 Ce n’est qu’en  que la Tunisie, occupée par les Turcs, passera sous le protectorat
de la France.
 Dans le palais du bey à Tunis, “le mobilier (empire restauration pendules dorés
[sic] à sujets, - canapés fauteuils en acajou) avec des lithographies coloriés [sic]
(vieux Devéria, amour, François 1er à sa sœur) déshonore cette merveille de l’ar-
chitecture arabe” (Carnet du voyage à Carthage, ). Dans la campagne, Flaubert voit
“des femmes dans les champs labourent ou sarclent en vestes en chapeaux
d’hommes, portières de paris transplantés au pays des moresques. la crasse de la
banlieue sous le soleil d’Afrique” ().
 Manuscrit conservé à la Bibliothèque nationale de France sous la cote N.a.f. ,
f° .
 Marx, historien des événements de , ne semble pas avoir été lu par Flaubert.
 Lettre à G. Sand du 8 septembre .
 Comme l’indique Jean Bruneau, dans une note de son édition de la correspon-
dance, il s’agit de M. de Bandole, personnage de La Nouvelle Justine ou les malheurs de
la vertu, du marquis de Sade.
 Il explique que Sade lui a apporté “le plus grand élément de grotesque dans [sa]
vie,” et il ajoute: “J’ai maintes fois cuydé en crever de rire! […] Quelles créations! quels

 Gisèle Séginger
types! et quelle observation de mœurs! Comme c’est vrai!” (à Jules Duplan, 
octobre ).
 En , il écrivait déjà “L’adoration de l’humanité pour elle-même et par elle-
même (ce qui conduit à la doctrine de l’utile dans l’art, aux théories de salut public et
de raison d’Etat, à toutes les injustices et à tous les rétrécissements, à l’immolation du
droit, au nivellement du Beau), ce culte du ventre, dis-je, engendre du vent [...] (à
Louise Colet,  mai ).
 Ce que Flaubert admire le plus dans son siècle, le “sens historique,” s’oppose à une
interprétation téléologique de l’histoire qui peut passer au e siècle pour la nouvelle
divinité d’une époque sans croyances religieuses stables. Ainsi Michelet ne rêve pas
d’une eschatologie religieuse mais d’une nouvelle Révolution qui sera l’aboutissement
du mouvement historique et, en , sa Bible de l’humanité, vaste histoire des
croyances religieuses, s’achèvera sur ce dénouement prophétique qui déplace
l’eschatologie dans le domaine historique et lui donne un sens politique et républicain.
 “La foule ne m’a jamais plu que les jours d’émeute, et encore! Si l’on voyait le fond
des choses! Il y a bien des meneurs là-dedans, des chauffeurs. C’est peut-être plus
factice que l’on ne pense. N’importe, ces jours-là il y a un grand souffle dans l’air. On
se sent enivré par une poésie humaine, aussi large que celle de la nature, et plus
ardente” (lettre à L. Colet,  mars ).
 Folio , N.a.f .
 Lorsqu’il annonce qu’il a trouvé le titre définitif, Salammbô, il ajoute d’ailleurs en
sous-titre roman carthaginois (à Charles-Edmond,  novembre ).
 Carnet de voyage à Carthage (). Il écrit aussi à L. Bouilhet: “La seule chose
importante que j’aie vue jusqu’à présent, c’est Constantine, le pays de Jugurtha” (-
 avril ).
 Proche bien sûr de la nature de Sade, et non de celle de Rousseau, dont la sensiblerie
l’irritait autant que celle de Lamartine. Dans la période où il prépare L’Education
sentimentale il lui reproche aussi sa mauvaise influence sur la politique (à Amélie
Bosquet,  janvier ).
 Carnet de voyage (). Les crochets indiquent des suppressions, les soufflets des
additions.
 Tel lieu, tel climat, tels hommes.
 De façon générale, Flaubert perçoit en Orient une permanence et déjà lors de son
premier voyage il avait le sentiment – partagé avec d’autres au e siècle, avec
Delacroix par exemple qui le note aussi dans ses carnets, au Maroc – d’y retrouver
l’Antiquité. Entre ces deux voyages, celui de - et celui de , malgré les années,
et la différence des pays visités, Flaubert retrouve ses impressions passées, une odeur
d’Orient qui lui rappelle le premier voyage, les souvenirs de Palestine grâce aux oliviers
du Belveder, ceux de Haute Egypte grâce à la sécheresse qui fend la terre, les

Nineteenth-Century French Studies , Nos.  &  Fall–Winter - 


impressions de Syrie grâce aux puces de Tugga, (Carnet de voyage à Carthage, , ,
 et ).
 L’écriture de la note de voyage permet à Flaubert de donner une représentation
paradoxale du temps, entre pérennité et précarité. Sur ce point voir l’analyse d’Isabelle
Daunais (qui porte sur le voyage en Orient mais sont tout à fait applicables au voyage
à Carthage), “Les carnets de Flaubert: transitions, prolongements,” L’Art de la
mesure ou l’invention de l’espace dans les récits d’Orient (e siècle) (-).
 Malgré tout le soin qu’il porte à la documentation, et son acharnement à répondre
sur l’exactitude de son roman à l’archéologue Froehner, on sait que Flaubert utilise la
documentation comme une caution qui ne l’empêche nullement de procéder par
condensation et déplacement au moment de l’élaboration de la fiction. Ainsi, on sait
qu’il utilise plusieurs figures historiques qui ont porté le même nom pour inventer
son personnage d’Hannon et il attribue plusieurs traits ou faits d’Hannibal (le fils) à
Hamilcar le père. Pour cette querelle entre le romancier et l’archéologue voir l’article
critique donné en note par Jean Bruneau dans son édition de la Correspondance (,
-) et la réponse de Flaubert (, -).
 Manuscrit conservé à la Bibliothèque nationale de France, N.a.f , f° .
 François Laforgue retrouve dans la guerre des mercenaires la Révolution de  et
dans l’action d’Hamilcar le Coup d’état de  (-.). Voir aussi le livre d’Anne
Green, Flaubert and the historical novel, Salammbô Reasessed ().
 Désenchanté après les événements de 1848, Flaubert accepte l’Empire car Napoléon
 n’a pas d’idéal politique. Plus tard, après le renversement de l’Empire, il se
consolera de l’avènement de la Troisième République pour les mêmes raisons!

 
Aprile, Max. “Un chapitre inédit de Salammbô” (brouillons du manuscrit N.a.f. 
de la Bibliothèque nationale de France). Paris: Œuvres complètes, éditions du Club
de l’honnête homme, , , -.
Bernard, Claudie. Le Passé recomposé. Le roman historique français du dix-neuvième
siècle. Paris: Hachette, .
Beulé, Ernest. “Fouilles de Byrsa,” “Les ports de Carthage,” et “La Nécropole de
Carthage.” Journal des savants et Revue archéologique (-).
Bevernis, Christa. “Historicité et actualité dans le roman de Flaubert: Salammbô.”
Flaubert et Maupassant, écrivains normands. Paris: Presses universitaires de
France, . -.
Chateaubriand, François René de. Essai sur les révolutions (), édition établie par
M. Regard. Paris: Gallimard (Bibliothèque de la Pléiade), .
—. Itinéraire de Paris à Jérusalem (), Œuvres romanesques et voyages, édition
établie par M. Regard. Paris: Gallimard (Bibliothèque de la Pléiade), , .

 Gisèle Séginger
Daunais, Isabelle, L’Art de la mesure ou l’invention de l’espace dans les récits d’Orient
(e siècle). Vincennes: Presses universitaires de Vincennes (L’Imaginaire du
Texte), .
Flaubert, Gustave. Salammbô (), édition établie par G. Séginger. Paris: Flam-
marion (GF), .
—. L’Education sentimentale (), Ed. Pierre-Marc de Biasi. Paris: Hachette (Le
Livre de poche classique), .
—. Carnet de voyage à Carthage, texte établi par Claire-Marie Delavoye. Rouen:
Presses Universitaires de Rouen (collection “Flaubert”), .
—. Correspondance, édition établie par Jean Bruneau. Paris: Gallimard (Bibliothèque
de la Pléiade),  volumes, -.
Gautier, Théophile. Le Roman de la momie (). Paris: Garnier-Flammarion, 1966.
Goncourt, Edmond et Jules de. Journal, édition établie par Robert Ricatte. Paris:
Robert Laffont (Bouquins),  volumes, .
Green, Anne. Flaubert and the historical novel, Salammbô Reasessed. Cambridge:
Cambridge UP, .
Laforgue, François. “Salammbô: les mythes et la révolution.” Revue d’Histoire
Littéraire de la France (février ): -.
Magny, Claude-Edmonde. Le Roman historique. Paris: Payot, .
Michelet, Jules. Histoire romaine (). Paris: Flammarion, .
—. La Bible de l’humanité (). Bruxelles: éditions Complexe, .
Montesquieu, Charles de Secondat. L’Esprit des Lois (), édition établie par Jean
Ehrard. Paris: Garnier-Flammarion, .
Montesquieu, Charles de Secondat. Considérations sur les causes de la grandeur des
Romains et de leur décadence (). Paris: Flammarion (GF), .
Neefs, Jacques. “Salammbô, textes critiques.” Littérature  (oct. ): -.
Sade, marquis de. La Nouvelle Justine ou les malheurs de la vertu (), in Œuvres,
édition établie par Michel Delon. Paris: Gallimard (Bibliothèque de la Pléiade), ,
.
Séginger, Gisèle. Flaubert. Une poétique de l’histoire. Strasbourg: Presses universitaires
de Strasbourg, .

Nineteenth-Century French Studies , Nos.  &  Fall–Winter - 