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BULLETIN PAULINIEN

Jean-Noël Aletti

© Centre Sèvres BULLETIN PAULINIEN Jean-Noël Aletti Centre Sèvres | Recherches de Science Religieuse 2005/3 -

Centre Sèvres | Recherches de Science Religieuse

2005/3 - Tome 93 pages 381 à 405

ISSN 0034-1258

Article disponible en ligne à l'adresse:

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http://www.cairn.info/revue-recherches-de-science-religieuse-2005-3-page-381.htm

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Pour citer cet article :

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Aletti Jean-Noël, « Bulletin paulinien »,

Recherches de Science Religieuse, 2005/3 Tome 93, p. 381-405.

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B ULLETIN

BULLETIN PAULINIEN

par Jean-Noël ALETTI Institut Biblique, Rome

I. Milieu de vie de l’apôtre et de ses communautés (1-10)

II. Commentaires et études sur une épître (11-17)

III. Théologie et herméneutique (18-21)

IV. Divers — Paul et ses interprètes (22-26)

V. Autres écrits du NT (27-29)

Avant propos Ces dernières années, les biographies de Paul se multiplient. Il ne s’agit pas d’un hasard. Les données nouvelles (archéologie, numismatique, ins- criptions, etc.) et le changement des problématiques (sur les mondes juif et grec de l’époque, sur l’empire romain, etc.) favorisaient une reprise, non sans corrections, des hypothèses en cours. En plus des biographies recensées dans le présent bulletin, mentionnons-en deux autres, parues en Allemagne, celles de E. Biser, Paulus. Zeugnis, Begegnung, Wirkung, Darmstadt — Stuttgart 2003, et E. Reinmuth, Paulus. Gott neu denken, Leipzig 2004.

I. Milieu de vie de l’apôtre et de ses communautés (1-10)

1. F.C. BAUR, Paul the Apostle of Jesus Christ. His Life and Works, His Epistles and Teachings, Hendrickson, Peabody, Mass. 2003, 348 p.

2. T.R. GLOVER, Paul of Tarsus, Hendrickson, Peabody, Mass. 2002 ( 1 1925),

256 p.

3. M.D. GOULDER, Paul and the Competing Mission in Corinth, Hendrickson, Peabody, Mass. 2001, 303 p.

4. B.W. WINTER, Philo and Paul among the Sophists. Alexandrina and Corinthian Responses to a Julio-Claudian Movement, Eerdmans, Grand Rapids, MI 2002 ( 1 1997), 302 p.

5. A.A. DAS, Paul and the Jews, Hendrickson, Peabody, Mass. 2003, 238 p.

6. J. MURPHY-O’CONNOR, Histoire de Paul de Tarse, Le Cerf, Paris 2004, 315 p.

7. R. SCHÄFER, Paulus bis zum Apostelkonzil. Ein Beitrag zur Einleitung in der Galaterbrief, zur Geschichte der Jesusbewegung und zur Pauluschronologie (WUNT II/179) Mohr Siebeck, Tübingen 2004, 639 p.

8. B. CHILTON, Rabbi Paul. An Intellectual Biography, Doubleday, New York 2004,

335 p.

RSR 93/3 (2005) 381-405

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J.-N. ALETTI

9.

M.J. GORMAN, Apostle of the Crucified Lord. A Theological Introduction to Paul

& His Letters, Eerdmans, Grand Rapids, MI 2004, 610 p. 10. P. T REBILCO , The Early Christians in Ephesus from Paul to Ignatius. Mohr Siebeck, Tübingen 2004, 826 p.

1. La traduction anglaise de l’étude de BAUR SUR PAUL (l’original allemand

est de 1845) faite en 1873-1875 a été tout simplement réimprimée. On saura

gré aux éditeurs d’avoir remis sur le marché ce classique de l’exégèse qui manque cruellement dans la plupart des bibliothèques de théologie. Si la perspective de Baur a vieilli, elle témoigne néanmoins de l’intérêt que l’exégèse allemande du XIX e a eu pour Paul et ses lettres.

2. Le Paul de Tarse de T.R. GLOVER, paru en 1925, vient d’être réédité tel

quel en 2002. Cette présentation de la vie de l’apôtre et de son message, sans notes ou presque, s’adresse à un large public. Les secousses fortes qui ont agité les études pauliniennes des dernières décennies sont évidemment absentes de cet essai. On pourrait le regretter, à tort, tant ce livre aidera les débutants à entrer dans ce qu’on pourrait appeler la mystique de l’apôtre. Livre écrit avec ferveur et fait pour la susciter.

3. Dans sa monographie sur les lettres aux Corinthiens, M. GOULDER

entend vérifier une idée qu’il a déjà défendue (reprenant d’ailleurs la position de Baur en 1845 ! Cf. supra), à savoir que derrière les textes, on peut deviner une forte rivalité entre deux groupes, celui de Jacques, Pierre et Jean d’un côté, chargé d’annoncer l’Évangile aux Juifs, celui de Paul et ses collabora- teurs de l’autre, ayant charge de l’Évangile aux Gentils (cf. Ga 2,7). Goulder choisit 1-2 C comme test case, car en ces deux lettres Paul ne parle ni de Loi ni de circoncision ni de règles de séparation, ni de tout ce qui pourrait renvoyer à l’Évangile prêché par l’autre groupe (cf. Ga 2,7-8). L’enquête consiste à voir quels indices pourraient favoriser l’hypothèse d’une rivalité entre Pierre et Paul, entre deux Évangiles, etc. Les indices relevés par Goulder ne s’imposent jamais, surtout ceux basés sur le silence : le fait même que Pierre ne soit pas mentionné en 1 C 3,4-10 pourrait certes signifier que les deux n’étaient pas en bons termes (p. 23), mais des hypothèses plus plausibles peuvent être proposées, car à la différence de Paul et Apollos, Pierre n’est pas allé visiter et instruire les chrétiens de Corinthe. Au demeurant, comme je l’ai plusieurs fois répété dans mes bulletins précé- dents, comme Paul tait tout ce qui pourrait renvoyer à des situations particulières, il est difficile de se prononcer sur ses silences, et l’on ne peut les interpréter correctement qu’en prêtant attention au type d’argumentation et donc aux pisteis qu’il utilise. Ainsi, la périautologie avait ses règles (les exégètes feraient bien de lire l’article de L. Pernot sur le sujet dans la Revue des Études Grecques de 1998), et il vaut mieux les connaître pour analyser tous les passages où Paul se donne en exemple (1 C 9 ; 2 C 11-12 ; Ga 1-2 ; Ph 3 ; etc.). Rien ne permet de parler de rivalité en 1 C. Elle existe en revanche en 2 C, car les super apôtres, qui sont juifs, ont abaissé Paul devant les Corinthiens, disant être plus qualifiés et avoir plus d’autorité que lui. Sont-ils envoyés, comme le pense Goulder, par ceux qui étaient chargés de « l’Évangile de la circoncision » (Ga 2,7) ? Le scénario proposé est

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possible, mais le texte de Paul reste trop laconique pour fournir des éléments décisifs, parce que Paul ne dit pas d’où viennent ces missionnaires rivaux (pour G. ils viennent de Jérusalem, p. 89), qui les a envoyés, à quelle fin, etc. : le flou artistique fait partie intégrante de la rhétorique paulinienne, et il est très difficile, pour ne pas dire impossible, de retrouver les faits tels qu’ils se déroulèrent, car l’apôtre ne veut retenir que les enjeux ultimes des situations vécues par les communautés fondées par lui. Goulder veut aussi montrer que même si la Torah n’est pas mentionnée, elle reste en arrière-fond de 1-2 C. Pour ce faire, il examine l’usage des mots sophia, logos, suzètètès, kaukhaomai, et en vient à conclure que leur milieu de vie est juif (p. 47-74) et que le but des missionnaires venus à Corinthe, en deux vagues (52 et 54 ap. J.C.) pour contrer l’enseignement de Paul, était d’inculquer à l’Église locale que la Torah, « parole de Dieu, est la base essentielle du salut » et qu’il faut lui obéir (p. 89s). Bref, « l’opposition à Corinthe est substantiellement la même qu’en Galatie » (p. 91). Suivant 1-2 C, l’auteur examine plusieurs autres problèmes (connaissance et vision, p. 92-110 ; sexe et continence, p. 111-151 ; idolâtrie (p. 153-176) et résurrec- tion finale (p. 177-196), où il lui semble discerner la même problématique, typique d’un judaïsme contre lequel Paul polémique, et dont il reste à décrire la christologie sous-jacente (Jésus, prophète eschatologique), moins haute que celle de Paul (p. 197-221). Si les conclusions de Goulder vont bien au-delà des textes de Paul, qui, redisons-le avec force, fait tout pour éviter qu’on puisse identifier un courant plutôt qu’un autre, reconnaissons néanmoins une réelle cohérence au scénario qu’il propose. Il nous force à regarder les textes de toujours plus près et à n’accepter aucune opinion, fût-elle admise par la plupart des exégètes. Il nous rappelle ainsi qu’en exégèse rien n’est jamais vraiment acquis, et qu’il importe de rester quelque peu « non-conformiste » (maverick) — qualificatif dont Goulder s’affuble lui-même !

4. En son Paul parmi les Sophistes, B.W. WINTER se propose de recons- truire l’arrière-fond aux problèmes évoqués et discutés par Paul en 1 Co 1-4 ; 1 Co 9 et 2 Co 10-13. L’auteur est bien connu pour sa connaissance des mondes grec et romain du I er siècle. Une recension de son monumental ouvrage sur les problèmes affrontés par la communauté de Corinthe a d’ailleurs été faite dans un précédent bulletin (RSR 91 [2003] 288-291). Ce volume en constitue un excellent complément. Tels sont les points que Winter se propose montrer : (1) les querelles et jalousies dénoncées en 1 Co 1-4 ont quelque chose à voir avec le mouve- ment sophiste ; (2) la manière dont Paul dit avoir procédé à Corinthe (1Co 2,1-5) rappelle celle des Sophistes arrivant et travaillant dans les villes d’alors ; (3) Paul critique substantiellement le mouvement sophiste en 1Co 1-4 ; (4) son ministère a été critiqué par des orateurs formés par les sophistes et utilisant leurs canons rhétoriques (2 Co 10-13) ; (5) sa réponse vise des orateurs ou sophistes, membres de la communauté de Corinthe. Avant d’affronter ces questions, Winter, dans une première partie (p. 15- 108) passe en revue des témoignages (lettre de Nelius [P.Oxy. 2190],

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reproduite et traduite aux p. 256-260 ; Dion Chrysostome ; Philon) sur les sophistes de ce temps là : qui étaient-ils (orateurs, enseignants), que

disait-on d’eux, que leur reprochait-on (tromper, s’enrichir, ne pas vivre en conformité avec leurs dires) ? Le détour par Alexandrie est nécessaire à la démonstration, car il montre l’existence et l’influence des sophistes dans les grandes cités de l’oikouménè d’alors, et permet de les distinguer d’autres catégories voisines (philosophes et autres lettrés). Winter peut alors passer

à Corinthe et montrer qu’il devait aussi y avoir des sophistes, en s’appuyant

surtout sur les écrits de leurs adversaires (Épictète, Dion Chrysostome, Plutarque). Il met ensuite en évidence, grâce au vocabulaire, l’attitude de Paul en tout contraire à celle des sophistes (1Co 2,1-5 et 1Co 9), signale quelques reprises de formules des sophistes (1Co 1,12 et 3,4), expose la critique faite par l’apôtre à la tradition des sophistes corinthiens, entourés de fans, soucieux d’égards, de renommée, de gloriole, (1,4-31), examine enfin comment Paul situe sa rhétorique et sa manière de débattre en se démar- quant de celle des sophistes (2 Co 10-12). L’ensemble permet de réaliser combien Paul a dû connaître assez bien la rhétorique de son temps : s’il l’utilise avec originalité, ses réflexions et argumentations ne se comprennent en tout cas vraiment que sur ce fond commun à tous les débatteurs de l’époque.

5. À la différence de son Paul, the Law, and the Covenant, qui sera recensé plus loin, ce Paul and the Jews de A. Das, sur la manière dont l’apôtre parle des Juifs en ses lettres, est manifestement fait pour les non spécialistes : les analyses sont plus légères, et l’effort pédagogique est constamment perceptible. Le point de vue est néanmoins le même, puisque c’est à partir de la new perspective, inaugurée par E.P. SANDERS, que le sujet est abordé. Le judaïsme est bien un Covenant nomism (accord avec la nouvelle perspective), mais il ne peut mener au salut. Selon les mots de l’auteur, d’une conception de la grâce, celle qu’il avait comme pharisien de stricte observance, Paul est passé à une autre, entièrement christologisée. Mais si la Loi n’a pas de fonction salvifique, pourquoi fut-elle promulguée ?

L’auteur se voit ainsi obligé de suivre l’argumentation de la lettre aux Galates, de passer ensuite par celle aux Romains, etc., reprenant nombre d’observa- tions déjà faites dans son Paul, the Law. Si l’ouvrage entendait présenter les passages où l’apôtre parle directement des Juifs ayant refusé l’Évangile, 1T 2,14-16 et Rm 9-11 auraient dû alors être privilégiés, ainsi que ceux du Saul pharisien zélé (Ga 1 ; Ph 3). Quant aux analyses de Rm 14 (sur les forts et les faibles) et des passages où l’apôtre s’en prend aux judaïsants, elles vont bien au-delà de ce que le titre laisse entendre. À cet égard, la présentation de 1T 2,14-16 reste sommaire ; je profite de cette recension pour répéter, après tant d’autres, que la traduction que les Bibles font de ces versets n’aide pas

à comprendre la visée de l’apôtre, car, si les juifs sont pour lui ennemis de

tous les hommes, c’est parce qu’en continuant à s’opposer à l’annonce de l’Évangile, ils les empêchent de connaître leur sauveur et donc le bonheur ; sans juger leurs intentions et leurs raisons (leur conviction que l’Évangile édulcore et menace gravement la pureté de la foi juive), Paul s’appuie sur les

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faits seuls. Eu égard à la situation des Juifs en Rm 9-11, le Paul, the Law, and the Covenant, du même auteur, fournit des analyses plus fouillées et plus intéressantes. L’argumentation de ce deuxième ouvrage étant néanmoins facile à suivre, le lecteur moyen y trouvera beaucoup d’indications précieuses pour comprendre les réflexions difficiles de Paul sur les juifs et leur rapport à la Loi.

6. La vie de Paul par J. MURPHY-O’CONNOR a déjà été recensée en ce

bulletin (RSR 87 [1999] 79-80). L’histoire qu’il propose maintenant reprend fidèlement les données fournies par la précédente biographie, sans en être pourtant une pure et simple vulgarisation. Car une biographie se doit de peser la valeur des sources, pour tenter de reconstituer les événements, alors que le présent volume s’apparente à une histoire, au sens ancien du terme : Paul devient le héros d’un récit, où les sentiments, les attentes, les difficultés de l’existence prennent toute leur importance. Il ne s’agit pourtant pas d’un roman, mais d’une prise en considération des conditions dans lesquelles l’apôtre a vécu, prêché et écrit. L’auteur insiste à juste titre sur les distances, la longueur et les périls des voyages, par terre ou par mer, et c’est toute une vie, avec son poids de chair et de sang, qui nous est ainsi offerte, joliment écrite et traduite. À conseiller à tous ceux pour qui Paul serait un théologien en chambre

7. En une étude longue et minutieuse, Ruth SCHÄFER se propose de

commenter à nouveaux frais Ga 1-2, de mieux cerner les premières décen- nies du mouvement Jésus, et de mieux baliser la chronologie paulinienne. On ne dira pas qu’à vouloir trop embrasser, elle a mal étreint, car les trois questions sont très liées entre elles : toucher à l’une équivalait à affronter les autres.

L’affirmation la plus importante du livre concerne la doctrine de la justifica- tion : contrairement à ceux, assez nombreux, qui voient les idées de Paul sur la justification comme une conséquence directe et immédiate de sa rencontre avec le Christ sur le chemin de Damas, Schäfer pense que ces idées ont fait l’objet d’une progressive élaboration et qu’elles sont arrivées à maturité seulement avec Ga et Rm. Ga aurait été ainsi été rédigée assez tardivement, après 1-2 Co et juste avant Rm. Un schéma chronologique donnera une bonne idée des choix faits par Schäfer :

— 30 (le 7 avril) — Mort de Jésus.

En route vers de Damas, Saul rencontre le

Ressuscité. — 31-33 — Paul commence à évangéliser en Arabie (mission auprès des païens, avec obligation de circoncision ?). Retour près de Damas, où il est baptisé et introduit dans la communauté locale par Ananie ? ; Fuite de Damas. — 33 — Premier voyage à Jérusalem (Ga 1,18). Rencontre avec Pierre, vision dans le Temple (Ac 22,17) et confirmation de son envoi aux païens ? Voyage en Cilicie.

— 31

(fin

de

l’été) —

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— 33-46 — Séjour en Syrie et Cilicie. Plusieurs années à Tarse (et

alentours) ; à Antioche première acceptation de disciples non circoncis et début des communautés mixtes — il a donc fallu quelques années à Paul et aux responsables de l’Église d’Antioche pour réaliser que la circoncision (et le devenir juif) n’était pas nécessaire pour l’obtention du salut. Travail à Antioche en collaboration avec Barnabé, début de la mission aux païens (39/40). En 40 environ, voyage à Jérusalem avec Barnabé et Tite (Ga 2,1-10), puis retour à Antioche. Après 41, l’incident d’Antioche relaté en Ga

2,11ss.

— 46-47 — Premier voyage missionnaire à Chypre et dans les provinces de Galatie, puis retour à Antioche.

— 47 (automne), troisième voyage à Jérusalem (le concile relaté en Ac 15, à ne pas confondre avec l’épisode relaté en Ga 2,1-10), puis retour à Antioche (Ac 15,30-35).

— 48 (printemps) — 51 (été), deuxième voyage missionnaire. Séparation

d’avec Silas, nouvelle visite en Syrie et Cilicie, dans les provinces de Galatie (remise du décret de Jérusalem). Fondation d’autres communautés mixtes en Macédoine et en Achaïe. Arrivée de Paul à Corinthe (hiver 50), compa- rution devant Gallion (été 51).

Cette chronologie ne diffère pas énormément des précédentes, en parti- culier de celles offertes par M. Goulder et B. Chilton, recensées en ce même bulletin — la seule exception serait J. Murphy-O’Connor (voir RSR 87 [1999] 79-80) —, et ce n’est pas ce qui fait son intérêt. Le point méritant discussion est en effet celui de l’évolution de la pensée de Paul sur la doctrine de la justification (comparer par ex. avec la biographie de Paul par B. Chilton présentée ci-dessous), avec les conséquences que cela peut avoir pour la question d’un centre (ou d’un point de référence absolu) de la théologie paulinienne. Mais pareille discussion était hors de l’horizon, strictement historiographique, de Schäfer. Je reviendrai sur le moment où Paul aurait pu commencer à élaborer sa doctrine de la justification à propos du Rabbi Paul de Chilton.

8. Le Rabbi Paul de B. CHILTON se propose, comme l’indique ce titre, de décrire l’itinéraire intellectuel de l’apôtre — mais les biographies de Paul le font toutes à leur manière, voilà pourquoi le sous-titre, semblant indiquer qu’on trouvera ici un aspect de la vie de Paul manquant ailleurs, me semble inutile. Car j’ai été étonné de voir que si la formation pharisienne de Paul à Jérusalem est bien décrite (ainsi que les nombreux courants juifs de l’époque, p. 28-47), il est peu question de sa culture grecque : qu’a-t-il pu en connaître ? Suivit-il les progymnasmata, reçut-il même une formation supé- rieure ? Devint-il au contraire artisan dès son adolescence, renonçant par là-même à posséder l’instruction fournie par les écoles d’alors ? En effet, si, comme on le dit, ses parents étaient plutôt aisés, pourquoi n’auraient-ils pas donné à leur fils la possibilité d’avoir au moins une formation moyenne ? Hypothèse d’autant plus probable que ses lettres témoignent d’une initiation plus que minimale à la rhétorique grecque. Cela dit, Chilton montre bien comment, dans les premiers temps de l’Église, Paul fut une figure contestée,

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aux positions ecclésiales fortes (sur la non circoncision des ethnico- chrétiens), qui ont marqué de manière durable et décisive la physionomie de l’Église. La chronologie de Chilton diffère peu de celle de Schäfer : rencontre du Ressuscité en 32, premier voyage à Jérusalem en 35, deuxième voyage à Jérusalem en 46 (date du concile relaté en Ac 15) ; la différence chronologi- que majeure est celle de l’incident d’Antioche (Ga 2,11ss) qui est ici placé après le concile de Jérusalem (mais par Schäfer en 40, c’est-à-dire bien avant), et précède le troisième voyage missionnaire des Actes (18,22-23 ; p. 167-170). Mais cela est de peu de conséquence pour les propos de l’un et l’autre auteur. Comme je l’ai signalé à propos de la thèse d’ensemble de Schäfer, la différence la plus importante concerne la fixation des grandes lignes de la théologie de l’apôtre, surtout sa doctrine de la justification par la foi seule sans les œuvres de la Torah, très précoce selon Chilton, pour qui, trois ans après sa rencontre avec le Ressuscité, Paul développe déjà les thèmes majeurs qu’on retrouvera ensuite dans ses lettres (p. 87), beaucoup plus tardive chez Schäfer, comme on l’a vu plus haut. Pour étayer sa thèse, cette dernière s’appuie sur la place tardive de la thématique de la justification dans les lettres de l’apôtre et sur une exégèse minutieuse de Ga 1-2. Faut-il ou non minimiser les déclarations de Paul en Ga 1-2 ? L’exégèse de Schäfer peut sur ce point être prise en défaut, car elle tient peu compte de la progression des pisteis : le contenu de l’Évangile paulinien de la justification sans les œuvres de la Loi, que le début de l’argumentation (Ga 1,13ss) ne livre pas, se trouve en Ga 2,15-21 (en particulier 2,16) ; après avoir montré qu’il ne dépendait en rien des hommes (ni de Paul — car, comme juif, il y était contraire au point de persécuter les disciples de Jésus — ni des Apôtres de Jérusalem), mais qu’il avait été reconnu par tous les leaders ecclésiaux, il en donne finalement les grandes lignes en 2,16 et en signale les effets majeurs en 2,19-20. Bref, en Ga 1-2, Paul donne à entendre que si son Évangile n’a pas été déterminé par les circonstances ecclésiales postérieures, c’est que son élaboration a presque immédiatement suivi la rencontre avec le Ressus- cité sur le chemin de Damas. Qui n’est pas d’accord doit montrer que l’apôtre exagère, qu’il a déformé les faits et que la rhétorique de Ga 1-2 est celle de l’auxèsis, voire de l’hyperbole. Or, Schäfer ne le montre pas, et l’on est ainsi porté à suivre l’interprétation de Chilton (et d’autres), même si lui-même, sans doute pour ne pas alourdir son récit biographique, ne s’attarde pas à montrer qu’on doit faire confiance à toutes les données de Ga 1-2. Si l’on ne peut être d’accord avec l’une ou l’autre affirmation de Chilton — par ex. que Paul aurait très tôt défini le groupe chrétien comme l’Israël de Dieu (cf. Ga 6,16) —, il faut néanmoins reconnaître que sa biographie est documentée, très bien menée, vivante, et accessible au plus grand nombre, qualités essentielles, on en conviendra.

9. L’introduction de M. GORMAN à Paul et à ses lettres vaut vraiment la peine d’être dans la bibliothèque de tout étudiant en théologie, par l’ampleur de ses informations, par sa pédagogie, mais aussi par sa pénétration théologique (et spirituelle).

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Les six premiers chapitres (p. 1-145), sont une introduction au monde dans lequel Paul a vécu (l’empire romain d’alors, avec ses classes sociales, sa civilisation, sa culture, sa religion et son culte, le judaïsme de la Palestine et de la Diaspora), à la vie et à la mission de Paul, au genre épistolaire (types de lettres, composition, fonction, etc.), aux traits saillants de l’Évangile de Paul et de sa théologie, aux grandes lignes de sa spiritualité et de ses convictions. Le reste du volume (p. 131-592) est fait d’une suite d’introduc- tions aux différentes lettres de l’apôtre, de 1 Thessaloniciens à Tite. Pour chaque lettre, le déroulement est uniforme : l’histoire qui sous-tend la lettre (avec des photos, des cartes de la région ou du pays, etc.), puis la lettre, avec sa composition d’ensemble, reprise en un commentaire où les points forts des diverses sections sont mis en valeur (chaque section étant même bouclée par un sommaire) ; sont ensuite fournies quelques lectures ancien- nes (Pères de l’Église, théologiens médiévaux ou modernes) et contempo- raines (exégètes) de la lettre. Chaque chapitre se clôt avec une série de questions pour aujourd’hui et une brève liste de commentaires contempo- rains de divers niveaux. Je me permets d’insister sur les qualités pédagogi- ques de cette introduction.

10. Dans un monument d’historiographie, P. T REBILCO est parti à la recherche de l’Église d’Éphèse des années 50 à 110. Jusqu’à présent l’historiographie des origines chrétiennes s’est peu intéressée aux premiers chrétiens d’Éphèse (à la différence de ceux de Corinthe, de Rome ou de Jérusalem). Cela vient sans doute des rares données néotestamentaires sur la vie des chrétiens à Éphèse — 1Co 15,32 ; 16,8 ; Ac 18-19 ; 1Tm 1,3 ; 2 Tm 1,18 ; 4,12 ; Ap 1,11 ; 2,1. Ces données (et quelques autres) sont minutieu- sement passées au crible par l’auteur. Méthodologiquement, sa manière de présenter est exemplaire, car il sait qu’on ne peut faire de bonne historiogra- phie sans tenir compte des techniques littéraires de l’époque, de la rhétorique des différents auteurs, etc. On admirera donc sa prudence et ses conclusions nuancées, en particulier dans son interprétation des silences. Voici quelques résultats, cueillis au cours des pages. L’Artémis d’Éphèse n’est pas une déesse de la fertilité (p. 23). À Éphèse, la mission de Paul a eu un réel succès et le groupe chrétien a crû rapidement ; en 55, date du départ de Paul, il était composé de juifs et de non juifs (p. 104-154). Dans son ministère à Éphèse, Paul fut épaulé par de nombreux collaborateurs. Le rôle des Églises domestiques (house churches) y fut également significatif. À la fin du séjour de Paul les communautés juive et non juive se perçurent comme groupes distincts (p. 154-196). Les Pastorales montrent que la tradition paulinienne reste très vivante à Éphèse jusqu’à la fin du I er siècle, mais qu’il faut la protéger contre des opposants (dont l’enseignement a ses racines dans la théologie de Paul, mais témoigne d’une orientation nouvelle) (p. 197-236). Les lettres de Jean (1-3Jn) sont très probablement adressées à des chrétiens vivant à Éphèse ; on ne peut pratiquement rien savoir de l’identité de ceux qui se sont séparés, sinon qu’ils forment un groupe distinct de la communauté johannique, et que leur christologie a des tendances docètes (p. 237-292). Ap 2 témoigne de l’existence de divers groupes chrétiens à Éphèse (au temps de

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Domitien) ; outre les communautés pauliniennes et johanniques auxquelles s’adresse Ap, il y a le groupe des Nicolaïtes (à distinguer des opposants mentionnés dans les Pastorales), dont l’auteur d’Ap cherche à contrer l’influence (p. 297-350). Eu égard à ces données, la thèse de l’auteur reste à distance de celles ayant eu cours ces dernières décennies, et selon lesquelles il n’y avait qu’un groupe chrétien à Éphèse, évangélisé successi- vement par des missionnaires de différentes traditions (d’abord Paul, puis Jean et d’autres), celles en arrière-fond d’Ap, d’origine palestinienne, étant devenues influentes après que le temps de la mission paulinienne fut passé et sa théologie pratiquement oubliée. Pour Trebilco, la situation ecclésiale au temps où Ap paraît est plutôt celle de plusieurs groupes chrétiens de traditions différentes ; autrement dit, si les destinataires des Pastorales et de 1-3 Jn sont d’Éphèse, ils appartiennent à différentes communautés ; Trebilco le montre en examinant attentivement les degrés d’acculturation, d’assimila- tion et d’accommodation reflétés par les Pastorales, 1-3 Jn et Ap, degrés qui sont différents et renvoient pour cela à différents groupes (p. 351-627). L’ouvrage de Trebilco montre à l’envi que, malgré tous les obstacles (rareté des témoignages, distance dans le temps, etc.), une historiographie sérieuse est possible. Sans doute de tels ouvrages, méthodologiquement très sophis- tiqués, vont pouvoir désormais se multiplier et nous donner une vue de moins en moins erronée des origines chrétiennes. L’effort en vaut la peine.

II. Commentaires et études sur une épître (11-17)

11. M. ORSATTI, Il capolavoro di Paolo. Lettura pastorale della Lettera ai Romani (Bibbia e spiritualità 16) EDB, Bologna 2002, 208 p.

12. M.D. NANOS (éd.), The Galatians Debate. Contemporary Issues in Rhetorical and Historical Interpretation, Hendrickson, Peabody, Mass. 2002, 517 p.

13. J.-B. ÉDART. L’épître aux Philippiens. Rhétorique et composition stylistique (Études Bibliques NS 45), Gabalda, Paris 2002, 384 p.

14. S. LÉGASSE, L’épître de Paul aux Romains, Le Cerf, Paris 2002, 992 p.

15. B.O. UKWUEGBU, The Emergence of Christian Identity in Paul’s Letter to the Galatians. A Social-Scientific Investigation into the Root Causes for the Parting of the Way between Christianity and Judaism, Borengässer, Bonn 2003, 480 p.

16. I. GARGANO, Lectio Divina sulla Lettera ai Romani, vol. 3 et 4, Edizioni Dehoniane, Bologne 2003 et 2004, 166 et 150 p.

17. R. SCHWINDT, Das Weltbild des Epherbrief. Eine religionsgeschichtlich- exegetische Studie (WUNT 148), Mohr Siebeck, Tübingen, 649 p.

11. Le commentaire de M. ORSATTI sur Romains n’a aucune prétention érudite, et on lui saura gré de mettre à portée de tous le texte difficile de l’apôtre ; en outre, il fournit à la fin de chaque section (Rm 1-4 ; 5-8 ; 9-11 et 12-15) des questions très pertinentes, qui invitent le lecteur à s’approprier le texte (il y a matière et réflexion pour de possibles homélies) ; on trouvera également des excursus sur les thèmes porteurs de la lettre (justice de Dieu,

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justification par la foi, le « Moi » de Rm 7, les antithèses pauliniennes, Israël et les chrétiens). Le commentaire est effectivement simple, sans pourtant tomber dans le simplisme ; les positions de l’auteur font souvent montre de discernement, même si l’on peut toutes les discuter (déjà dans le choix des auteurs servant de référence). Bons connaisseurs, s’abstenir !

12. Suivant l’exemple de K. DONFRIED pour Rm (The Romans Debate,

mentionné dans mon article sur l’état des études pauliniennes, RSR 90 [2002] 330 note 4) et 1Th (The Thessalonians Debate, recensé en RSR 91 [2003] 275-276), M.D. Nanos a eu raison de faire état des diverses orientations récentes de l’exégèse de Galates, aux plans méthodologique et herméneutique. Les différents articles qui composent l’ouvrage sont écrits par des auteurs différents et avaient déjà été publiés en des revues diverses, mais en les mettant ensemble, l’éditeur les fait en quelque sorte dialoguer : il s’agit vraiment d’un débat qui a agité l’exégèse paulinienne depuis 1970 environ. La physionomie de l’ouvrage est fortement déterminée par la question de l’utilité des analyses rhétorique et épistolographique, et c’est avec raison que la parole a d’abord été donnée à H.D. Betz, car c’est avec son article sur la composition de Ga (1975) que tout commença. Son hypothèse fut que la composition de la lettre suit celle des discours judiciaires du temps. Sans nier l’existence d’un cadre épistolaire, bien marqué par des saluts initial et final, il montra que le corps de la lettre se développait selon les règles des argumentations, et devait être étudiée comme tel, car Paul y affirmait une thèse, appelée prothesis ou propositio par les anciens (la justification ne peut être obtenue en devenant juif, il est donc inutile de se faire circoncire) et la défendait par une probatio, autrement dit par une série de preuves (en grec, pisteis) nettement repérables. Que cette approche ait convaincu et séduit nombre d’exégètes, qu’elle ait également suscité de vifs débats méthodologiques, c’est peu dire : son hypothèse invitait à revisiter toutes les lettres du NT, les anciens traités de rhétorique, mais aussi les écrits juifs de la période inter- et néotestamentaire. Il importait en effet de savoir jusqu’à quel point ces écrits avaient été influencés par l’hellénisme dans leur manière de composer les lettres, les argumentations et les récits. Plus de la moitié du volume publié par Nanos résonne de ces échanges (à fleuret moucheté) méthodologiques. La dernière partie, moins longue, revient sur la question toujours discutée de la situation de l’Église de Ga (qui étaient les opposants de Paul, quels étaient les problèmes affrontés, etc.). Répétons-le, ce type de publication est des plus utiles, car on peut y trouver en un seul volume des contributions importantes auparavant dispersées, et surtout un état (presque) complet des questions exégétiques (secondairement théolo- giques) qui se posent aujourd’hui, et de la manière dont elles se posent.

13. Dans une thèse soutenue à l’École Biblique de Jérusalem, sous la

direction de P. G ARUTI , J.-B. É DART étudie les techniques rhétoriques à l’œuvre dans la lettre aux Philippiens, en montrant comment la formulation du

discours (elocutio), sa construction (dispositio) et le choix des arguments (inventio) sont fondamentalement liés. Comme il suit le texte pas à pas,

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l’ouvrage s’apparente à un commentaire, très limité quant aux analyses sémantiques et théologiques, mais commentaire tout de même. Passant en revue les différentes compositions, de type épistolaire ou rhétorique, proposées pour Ph à partir des modèles présentés par les manuels didactiques de l’époque, l’auteur prend ses distances, pour respec- ter l’originalité de Ph, qui ne correspond exactement à aucun des modèles proposés (p. 15-41). Voici comment il décrit lui-même, en fin de parcours, l’état de la recherche : « Les auteurs essaient d’identifier la structure du discours sans tenir compte de l’extrême souplesse des canons rhétoriques, caractère accentué par le genre délibératif de cette épître, et motif supplé- mentaire de divergence d’avec les critères des manuels de rhétorique élaborés essentiellement en vue du genre judiciaire » (p. 321). Cela justifie l’originalité de son propre parcours, qui l’a « conduit à définir une nouvelle méthode. Le rapport établi par les manuels de rhétorique entre le style et les étapes de l’argumentation suggère la nécessité de commencer la lecture du texte par son analyse stylistique. Celle-ci nous dévoile des indices importants pour estimer à leur juste valeur les différentes unités conceptuelles identifia- bles. La conjonction des résultats de cette première étude et d’une analyse sémantique permet de définir la dispositio. L’analyse de l’inventio trouve alors toute sa place et permet de préciser la logique conceptuelle du discours » (ibid.). En d’autres termes, il faut partir des unités sémantiques minimales (souvent équivalentes à des syntagmes), qu’à la suite des anciens (Deme- trios) l’auteur appelle kôla (p. 39-40), regrouper ensuite les kôla en péricopes et tenter, à l’aide des traits stylistiques relevés, de déterminer la fonction de chaque péricope eu égard à la composition (dispositio) de la lettre. Voici à quels résultats le travail arrive pour la dispositio de Ph, à la fois composite et unifiée. L’actuelle lettre serait formée de deux textes, A et B :

le texte A, écrit par Paul : 1,1-2 (incipit) ; 1,3-11 (exordium) ; 1,12-26 (narratio) ; 1,27-30 (v.27s = propositio ; v.29s = ratio et egressio) ; 2,1-4 début de la probatio ; 2,5-11 exemplum ; 2,12-18 = peroratio ; 2,19-30 = exempla (reprenant les topoi suivants : annonce de voyage et recommandation d’un envoyé) ; 3,1a = transition et conclusion. Ph 3,17-21 constitue une deuxième peroratio qui doit faire partie du texte A (voir par ex. p. 274) ; sont également rattachées à ce texte les différentes péricopes de Ph 4, qui constituent grosso modo la deuxième partie de la peroratio commencée en 3,17 : 4,1-3 ; 4, 4-7 ; 4,8-9 et 4,10-23, qui ressemble plus à un post-scriptum rédigé par Paul lui-même qu’à un nouveau billet artificiellement accolé au précédent (ce dernier passage comporte deux étapes :10-13 et 14-19 ; les v.11 et 17 = propositiones ; 10 et 14 = exordia ; v.15-16 = narratio ; v.12-13 et 18-19 = probationes. — le texte B, qui serait une interpolation probablement faite par le rédacteur des Ac : 3,1b-4a = exordium (v.1b serait une insertion ; les v.2-4a auraient les caractéristiques d’un exorde judiciaire) ; 3,4b-6 = narratio ; 3,7 = propositio ; 3,8-14 = probatio (en deux vagues : 8-11 et 12-14 séparées par une subpropositio 3,12a) 3,15-16 formant la peroratio de B. Cet ensemble

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viserait à renforcer la logique de l’imitation (l’exemple étant cette fois Paul lui-même). On saura gré à l’auteur d’avoir montré, contre des dénominations trop hâtives, que si par certains de ses traits, Ph 2,19-30 reprend le thème épistolaire de la visite, sa fonction est bien de proposer Timothée et Épaphrodite comme des exemples pour la communauté : en d’autres termes, un même thème peut avoir un rôle différent d’une argumentation à une autre. Quant à l’étude de l’inventio, elle montre que Paul connaît et a pu utiliser des topoi ayant leur source dans la philosophie stoïcienne (p. 92-96), par ex. celui de la joie en Ph 1, de la mort de Socrate en 1,12-26, repris en contraste :

Paul aurait pu choisir la mort, pour fuir la souffrance et être dans un état meilleur, surtout être avec le Christ, il préfère rester en cette vie pour aider les croyants à progresser (p. 97-102) ; le topos de la militia spiritualis en 1,27-28 (p.106-110) ; en 2,1-4 (cf. v.3), la tapeinophrosynè, à résonance négative, est ici choisie pour marquer fortement le renversement des valeurs auquel les croyants sont conviés : rapports basés non plus sur le statut social, mais sur l’attitude intérieure (p. 127) ; ou encore le topos de l’autarkeia (p. 309-312). Édart ne se contente pas de relever les topoi, il essaie de déterminer leur rôle et leur importance pour le message de la lettre. Signalons en passant la présentation de Ph 2,6-11, très réussie à tous égards (p. 127-188). Comme l’ouvrage analyse minutieusement toutes les figures de chaque péricope, un lexique final donne une brève définition des techniques et figures de rhétorique répertoriées en Ph (p. 329-345). Le lecteur français non spécialisé et désireux de se familiariser avec ce vocabulaire très abscons trouvera un secours indispensable en G. Molinié, Dictionnaire de rhétorique, livre de poche 1992. Cette analyse des figures est sans aucun doute le point le plus utile et solide de la thèse. Mais comme le propos de l’auteur est de montrer que l’analyse stylistique est la plus fiable pour déterminer la dispositio des écrits pauliniens, ma recension examinera principalement ce point. Cette thèse revendiquant par ailleurs une réelle filiation à l’égard de celle du directeur, P. Garuti, sur Heb, c’est la configuration méthodologique de l’une et l’autre qui est ici discutée. Disons dès l’abord que la révolution méthodologique proposée soulève de nombreuses questions. Garuti et Édart ont certes raison de refuser les schémas et modèles trop rigides qui ne respectent pas la souplesse du tissu paulinien. Mais c’est précisément le texte paulinien qui interdit de procéder comme ils le font. En effet, la dispositio d’une lettre, d’un discours ou d’un texte est conceptuelle et suit une logique conceptuelle, et ce n’est pas d’abord par le style qu’on reconnaît une composante de la dispositio (prae- ou postscriptum, exordium, propositio, narratio, probatio, etc.), mais par le déroulé des pisteis et leur agencement, bref, par leur logique. Car il serait facile de montrer que les mêmes figures se rencontrent dans les différentes parties de la dispositio de Ph. En outre, si le style de Paul est original, et si l’on doit en conséquence exclure toute comparaison précipitée avec les canons de son temps, selon quels critères repérer par ex. une captatio benevolentiae (déclarée pourtant, p. 63) typique des exordes anciens ? Les

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figures ne suffisent pas à elles seules à déterminer ce qui revient à telle ou telle partie de la dispositio : même et surtout si le style de Paul ne suit pas servilement celui des canons d’alors, la fonction discursive ou épistolaire d’une unité sémantique ne peut être déterminée à partir de la stylistique. Et puisque les traités anciens, d’Aristote à Quintilien et à l’ad Herrenium ont été mentionnés, rappelons qu’ils ne sont pas des manuels et ne prétendent pas l’être. La distinction entre traité et manuel, importante, est bien utile pour éviter les erreurs d’interprétation. Les traités, typiques de la mentalité grecque, ont une perspective descriptive, taxinomique, voire herméneutique, mais n’imposent pas apodictiquement des règles fixes aux rhéteurs, ensei- gnants et étudiants, et ce serait un signe d’ignorance que de les prendre comme des manuels faits à l’usage des apprentis rhéteurs (à ma connais- sance, parmi les manuels utilisés dans les écoles de ce temps-là, très peu sont passés à la postérité — les progymnasmata du rhéteur Théon, et peut-être l’un ou l’autre que je ne connais pas). Ainsi, que pour décrire la dispositio des discours, Quintilien prenne celle du genre judiciaire, n’implique pas que ce dernier ait servi de canon universel inviolable pour l’élaboration d’un discours ou d’une argumentation. À ces critiques de principe s’ajoutent des constatations. Édart propose des divisions rhétoriques (salutation, exordium, narratio, etc.), mais souvent ne les justifie pas. Prenons pour seul exemple Ph 1,27-28, qui serait la propositio de la lettre (entendez : de ce qu’il appelle le texte A). À la p. 102 l’auteur déclare : « Nous avons pu mettre en évidence la proposition principale de l’épître » (voir également p. 119). Mais où donc cela a-t-il été montré ? À la p. 89, la seule raison invoquée est la suivante : « La reprise dans la suite de l’épître des termes (et du thème) de ces versets nous autorise à voir en 27a une propositio ». Mais une reprise de thème ne suffit pas à mettre en évidence une propositio : pour cela il faut montrer que (et surtout comment, par quelles pisteis) ces versets sont précisés, expliqués (dans leur contenu et leur fonction), explicités voire justifiés, et jusqu’où va l’unité argumentative (probatio ou confirmatio, peu importe les dénominations) qu’ils engendrent. Il ne suffit pas de dire que plusieurs termes sont repris dans le reste de la lettre pour que le passage en question soit une propositio, d’autant plus qu’une probatio peut justifier une propositio sans nécessairement en reprendre les termes (ainsi en est-il de plusieurs probationes pauliniennes) ; le rapport entre propositio et probatio se détermine logiquement et pas d’abord (ou seulement) par les reprises lexicales, sinon Ph 1,9-10, qui est repris par 2,5-16 au niveau de la construction et du vocabulaire (cf. p. 192), pourrait tout aussi bien être une propositio. Et puisque nous parlons de dispositio, celle que l’auteur présente pour le texte qu’il appelle B (postérieur) est on ne peut plus discutable, forcée même : il ne montre pas vraiment que 3,8 est une propositio, et 3,12a (qui est d’ailleurs la première partie d’une correctio) une sub-propositio. Si l’on prend comme point de référence la dispositio épistolaire ou discursive, il est clair que le principe d’organisation de Ph est linéaire. Mais, comme je l’ai montré dans mes études sur Rm (ainsi que celles sur Col et

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Ep), il y a dans les lettres pauliniennes d’autres modes de disposition plus apparentés à l’oralité, comme les reversiones ou les compositions concen- triques, qui se marient avec celui retenu par Édart. Or, si ce dernier avait pris en considération ce type d’organisation, il aurait repéré, à la suite d’autres exégètes, que des unités entières se correspondent en Ph, comme, par ex. :

A

exhortations

2,1-5

3,2-3

b

exemple

2,6-11

3,4-14

 

(Christ)

(Paul)

A

exhortations

2,12-18

3,15-16

qu’il fallait en conséquence essayer de voir si et comment s’organisaient plusieurs parallélismes de péricopes, et éviter de parler trop vite d’interpola- tion pour 3,2-16. Au demeurant, les raisons invoquées pour l’interpolation de ce passage ne sont pas contraignantes, et si l’on appliquait les critères de l’auteur à d’autres lettres, il faudrait en conclure que de nombreux passages

de Rm ne sont pas de la main de Paul

rédactionnelles, signalons que pour l’auteur, qui s’inspire encore de Garuti, l’analyse rhétorique, en particulier stylistique, permet aussi de se prononcer sur l’histoire de la rédaction. Ainsi, p. 220 (repris 322) par ex., la fonction argumentative de 3,1b (exorde) « exclut que la phrase appartienne à la même épître que Ph 1,1-3,1a ». Il aurait mieux valu mettre de très gros bémols devant de telles conclusions. Cela dit, les analyses d’Édart, minu- tieuses et riches, feront de cet ouvrage un livre de consultation utile pour exégètes de métier.

14. Le commentaire de S. LÉGASSE sur la lettre aux Romains vient combler

un manque énorme, car depuis celui de Lagrange (Gabalda, Paris 1931),

aucun commentaire scientifique de langue française n’avait vu le jour

suite à ceux sur Ga et 1T, du même auteur, qui, la retraite venue, a le temps de nous faire bénéficier de son aide. J’ai déjà dit, dans l’un ou l’autre bulletin

précédent, qu’un commentaire ne devait jamais être consulté seul, mais qu’il fallait toujours en avoir deux ou trois devant soi, de langue et d’orientation différentes. L’observation vaut pour celui-ci, qui essaie de combiner, sans toujours y parvenir, différentes approches (diachroniques et synchroniques), car si le commentateur est très honnête avec le texte de Paul, tous les passages déclarés obscurs le sont moins parce que Paul est confus que parce que sa rhétorique n’a pas été saisie. J’ai de plus été étonné qu’en un commentaire scientifique, bien des choix exégétiques (sur la composition, la sémantique, etc.), souvent corrects, ne soient pas (ou très peu) justifiés. On a sans doute dû demander au commentateur d’abréger ici et là pour des raisons éditoriales (autrement, il aurait fallu deux volumes). Ces réserves faites, disons immédiatement que l’ensemble se lit bien, et cela vient de ce que L. a séparé les notes techniques et la présentation du texte en sa progression : cette dernière y gagne en clarté ; elle permet en outre au lecteur de saisir la dynamique d’une unité et sa raison d’être dans la section où elle se trouve ; il est ensuite aisé de reprendre le texte en lisant les notes

Il fait

Puisque nous parlons de couches

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techniques, qui informent très bien sur les problèmes de toutes sortes qu’un commentaire doit soulever et affronter. Je ne ferai que quelques remarques sur l’un ou l’autre point particulier. (1) Nonobstant un titre (« L’humanité en perdition sans l’Évangile ») qui pourrait faire croire que le rôle de Rm 1,18-3,20 dans l’argumentation n’a pas été saisi, cette sous-section est bien traitée. Les commentaires se contentent en général de dire qu’avant de décrire le contenu de son Évangile (celui de la justification gracieuse pour tous et par la foi seule), l’apôtre doit rappeler la situation pécheresse de l’humanité (Rm 1,18-3,21). Mais cela pose des questions sur la manière d’annoncer l’Évangile. Pourquoi en effet Paul commence-t-il par mettre l’humanité entière sous le jugement ? Certainement pas pour provoquer la peur, encore moins pour condamner, mais pour écarter l’exception juive (laquelle consisterait à dire que les sujets de la Loi juive n’ont pas besoin de Jésus Christ pour être justifiés), autrement dit pour répondre aux objections qui pourraient être faites à la situation égale du juif et du grec concernant la rétribution finale. Il faut donc expliquer le choix des catégories juridiques (celles de la justice punitive) au début d’une lettre dont le but premier est de dire ce que la foi en l’Évangile ouvre comme trésors de gloire et de consolation, et, redisons-le, Légasse le fait mieux que la plupart des commentaires. Nonobstant la justesse de ses propos, je me permets de rappeler mon article, « Le jugement de Dieu en Rm 1-3 », C. Coulot (éd.), Le jugement dans l’un et l’autre Testament. Vol. II, Le Cerf, Paris 2004, 311-334. (2) La partie du commentaire que je trouve la moins heureuse concerne Rm 9-11. Si les tensions du texte sont bien relevées, les techniques de Paul le sont beaucoup moins, et c’est ici que l’on voit les limites de l’approche historico-critique : la manière dont Paul fait son chemin à travers l’AT suit des règles précises qu’il importe de repérer sous peine d’errer soi-même. Cela dit, l’information fournie au lecteur reste toujours honnête, et l’on saura gré au commentateur d’avouer ses incompréhensions.

15. Dans sa monographie sur Galates, B.O. UKWUEGBU se propose de montrer que l’émergence d’une auto-définition chrétienne au I er siècle impli- que l’évolution du mouvement Jésus, qui de groupe intérieur au judaïsme, en est progressivement sorti. Il voit en Ga le premier témoin d’une telle prise de distance. Son approche est principalement sociologique ; sans être assujetti à une école, il utilise trois types d’approches, qui l’aident plus à poser les questions qu’à formuler les réponses : (a) le modèle des sectes, (b) la sociologie de la connaissance, grâce à laquelle on peut voir comment une institution cherche à expliquer et justifier ses valeurs, (c) la théorie de l’identité sociale, qui étudie le symbolisme exprimant les choix identitaires d’un groupe, mais aussi l’évolution des frontières et de l’identité. Quant au texte choisi, Ga, il montre idéalement comment dès les premières décennies est fournie une autodéfinition de l’être chrétien en rapport à la théologie et à l’identité juives. Outre les modèles sociologiques, l’auteur va au texte à partir de son contexte de communication, autrement dit à partir de ce qu’était le judaïsme de l’époque et de la manière dont il se voyait, se définissait. Ces étapes préparatoires étant parcourues (p. 1-174), l’auteur peut alors suivre

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Ga pas à pas et montrer comment progressivement Paul légitime le nouvel univers symbolique qu’il propose, en réorganisant les catégories (juives) et en relativisant les marques d’identité (du judaïsme) : Ga 3,26-29 est exem- plaire à cet égard, qui propose une définition de l’identité qu’on peut appeler chrétienne, puisqu’elle est en rapport au Christ et qu’elle tire les conséquen- ces fondamentales de cet être-en-Christ. Le dernier chapitre montre aussi comment la définition du nouvel univers symbolique (chrétien) implique un comportement qui lui corresponde et l’exprime (Ga 5-6). Sans forcer le texte de Ga, l’auteur peut aussi voir dans la croix du Christ et le baptême les symboles de la nouvelle identité chrétienne (p. 387ss), et finir en signalant quelques-uns des enjeux contemporains de Ga, car on n’a pas encore vraiment vu, même dans l’Église, ce qu’impliquait un verset comme Ga 3,28, où il est clairement affirmé que l’identité chrétienne ne signifie pas l’unifor- misation des cultures et des peuples. L’intérêt de cette étude est d’obliger le lecteur à raisonner en termes de modèles de représentations, d’univers, voire de structures symboliques. S’il n’y a rien de bien nouveau exégétiquement, l’information est impression- nante : plus que dans la nouveauté, c’est dans la manière de traiter des résultats exégétiques déjà connus que l’ouvrage trouve sa valeur. Le souci pédagogique de l’auteur rend aussi l’ouvrage accessible aux étudiants en théologie.

16. En un style simple, sans notes, I. GARGANO offre au grand public

italophone deux séries de méditations sur la fin de la lettre aux Romains (Rm 9-11 dans le vol. 3 ; Rm 12-15 dans le vol. 4). Sans être lui-même spécialiste de la lettre (ce qui le fait dépendre de ses sources, Dunn, Fitzmyer, Barbaglio), l’auteur offre des points de réflexion intéressants, parfois péné- trants, sur les différents thèmes égrenés par Paul en cette lettre. Mais si le lecteur est introduit à un certain nombre de thèmes pauliniens, il ne trouvera rien sur la dynamique de l’argumentation de Rm ni sur les difficultés théologiques fortes qu’elle soulève. Bref, plus de poids est donné aux unités sémantiques minimales qu’à la force et à l’ampleur de l’argumentation paulinienne.

17. La lettre aux Éphésiens est peuplée d’êtres célestes, l’Église elle-

même y est décrite à l’aide d’expressions cosmologiques, et, après tant d’autres, R. SCHWINDT s’est justement interrogé sur l’origine, la fonction et la portée de ces images en Ep. La monographie commence par une histoire de l’exégèse sur la question (p. 7-62), il continue en voyant comment le NT (en particulier les Ac) et les témoignages de l’époque (écrivains, inscriptions, monnaies) peuvent nous aider à mieux comprendre le paganisme (le panthéon des divinités locales et étrangères, le culte — surtout celui d’Artemis —, la magie, la divination, etc.) en Asie, avec ses représentations diverses, entre autres cosmologiques, celles des premiers lecteurs d’Ep (p. 63-134). Le ch. suivant (p. 135-350) examine de plus près les représen- tations cosmologiques anciennes (en Mésopotamie, dans l’Israël de l’AT, en Grèce, en Égypte, dans le Judaïsme intertestamentaire), accompagnées ou non d’angélologie, de démonologie. L’auteur passe ensuite à la cosmologie

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d’Ep (p. 351-508), et reprend en partie les nombreuses études faites avant lui sur le sujet, pour arriver à la conclusion que l’origine des représentations de la lettre reste des plus discutées. Le lecteur ne peut qu’admirer la montagne d’érudition que constitue cette monographie, mais s’interroger sur son utilité. Car, comme les autres lettres proto- et deutéropauliniennes (Col), Ep n’essaie pas de décrire systématiquement le monde des représentations de ses destinataires — nous ne savons pas qui ils sont, le en Ephesôi de Ep 1,1 n’étant pas sûr — ni le sien, et comme je l’ai montré dans mon commentaire sur Ep (éd. Gabalda, Paris, 2001), il s’agit d’une technique rhétorique et épistolaire des plus importantes pour comprendre sa manière de procéder théologiquement. Il aurait aussi fallu étudier plus à fond la fonction exacte de la cosmologie dans les différents champs de la théologie d’Ep : à cet égard le dernier ch. de synthèse théologique (p. 509-523) reste inchoatif. Cela dit, la foultitude de renseignements sur les cosmologies des anciennes religions et philosophies constitue l’apport majeur de cette monographie minutieuse.

III. Théologie et herméneutique (18-21)

18. A.A. DAS, Paul, the Law, and the Covenant, Hendrickson, Peabody, Mass. 2001, 342 p.

19. G.H. Van KOOTEN, Cosmic Christology in Paul and the Pauline School (WUNT 2. Reihe 171), Mohr Siebeck, Tübingen 2003, 340 p.

20. E. BORGHI, Giustizia e amore nelle lettere de Paolo. Dall’esegesi alla cultura contemporanea, Edizioni Dehoniane, Bologne 2004, 221 p.

21. A. DETTWILER et J. ZUMSTEIN (éd.), Kreuzestheologie im Neuen Testament (WUNT 151). Mohr Siebeck, Tübingen 2002, 367 p.

18. Le Paul and Palestinian Judaism de E.P. SANDERS a eu pour effet de forcer l’exégèse du NT à faire table rase des idées qu’elle avait sur le judaïsme du temps de Paul. L’étude de A. Das, sur le rapport Loi (avec une majuscule, le terme désigne la loi mosaïque) et Alliance chez Paul relève le défi, après tant d’autres. Elle se déploie sur deux fronts, le judaïsme et les lettres pauliniennes, pour examiner de très près les propos de Sanders sur l’un et l’autre champ, et arriver à la conclusion qu’il faut abandonner « the new perspective » (celle inaugurée par Sanders) et lui préférer « a newer perspective » (la sienne). En effet, si l’auteur admet avec Sanders que le judaïsme est un covenantal nomism, il ajoute que le même Sanders a indûment minimisé deux points essentiels : pour le judaïsme la Loi (a) doit être obéie entièrement et parfaitement, et (b) elle est un instrument de salut offert à Israël. Concernant maintenant la façon dont Paul se situe par rapport à la Loi juive, Das pense que la nouvelle perspective reste encore à la superficie des choses : de la Loi, Paul ne considère pas seulement ou principalement les identity markers, autrement dit les règles de purification et de séparation, il insiste bien plutôt sur le fait qu’elle ne peut être obéie pleinement et entièrement, comme le montre une analyse de passages clés (Ga 3-4 ; 2 Co 3,1-18 ; Rm 1,18-3,9 ; Rm 3,24-25 ; Rm 9-11 ; ch. 6-10,

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p. 145-267). En cet ouvrage minutieusement argumenté, on trouvera maintes ressemblances avec les réflexions de S. Westerholm, présentées plus loin en ce bulletin : on les lira donc ensemble et l’on y trouvera grand profit.

19. Dans son étude sur la christologie cosmique de Col et Ep (qu’il considère comme pseudépigraphiques), VAN KOOTEN commence par mon- trer que le terme grec sôma (corps) est central dans l’argumentation allant de Col 2,8 à 3,4, où est critiquée la doctrine concernant les éléments du monde (stoicheia tou cosmou ; Col 2,8.20), et qu’il désigne chaque fois le cosmos (en particulier en Col 2,19 dont la formulation pourrait venir — directement voire indirectement — de Platon, Timée 32b-c et 34b-36d, qui parle de la manière dont sont liées [syndein] les éléments et les parties du cosmos), voir aussi le rerum div. heres 23, de Philon, où Dieu, (voire le logos divin), est le lien [desmos] de toutes choses. Passant en effet en revue plusieurs textes où sont résumées les idées cosmologiques du stoïcisme et du moyen plato- nisme, l’auteur montre, à partir des ressemblances de vocabulaire entre ces cosmologies et Col, que cette dernière s’inspire du stoïcisme (voir Diogène Laerce, vitae philosophorum 7.132, 1-5 où il est dit que la physique des stoïciens est composée d’une étude des corps [sômata], puis des principes [archai], des éléments [stoicheia], des dieux [theoi] et enfin des limites, du lieu et du vide ; également Chrysippe, Fragmenta logica et physica 413.7 et 22, en une formulation qu’on retrouvera dans la Physique [21.5 et 18] d’Arius Didyme) : comme la Stoa, Col s’intéresse à la cohérence et à la stabilité du cosmos, mais il la reporte en Christ (et non plus dans les archai). Bref, pour Col, les archai, les exousiai, etc., formeraient le corps cosmique du Christ. Comment situer cette christologie cosm[olog]ique par rapport à celle des homologoumena (Ga 4,3-10 et 1Co 15,23-28 ; p. 59-109) ? L’auteur admet que dans le judaïsme (Dn 7,27 LXX ; Philon ; TestAbr 13,10 ; TestLévi 3,8 ; etc.) ou chez les grecs (ex. Plutarque), les archai, exousiai, thronoi ne désignent pas uniformément des êtres cosmiques, mais aussi des êtres angéliques ou politiques. C’est Paul qui les a cosmologisés et a vu la résurrection du Christ comme nous libérant de leur influence (p. 95-103). Mais si Col reprend la cosmologisation opérée par Paul, elle ne lui donne pas le même sens : l’apôtre annonçait la destruction prochaine des puissances cosmiques, alors que Col, prenant en compte le retard de la parousie, parle de leur reconstitution, mais sous l’autorité du Christ (p. 129). En désaccord avec la christologie cosmique de Col, l’auteur de la lettre aux Éphésiens fera de la seule Église le corps du Christ (p. 147-203). L’intérêt de la thèse de Van Kooten est de montrer que l’arrière-fond de Col n’est pas d’abord ou uniquement juif (kashrut, etc.). Ayant moi-même montré ailleurs que si l’arrière-fond des lettres pauliniennes reste souvent très difficile à déterminer, c’est parce que l’apôtre veut voir ses réflexions s’appliquer à tous les arrière-fonds, à toutes les situations possibles, je ne puis qu’appré- cier le travail de Van Kooten. Cela dit, son interprétation de Col n’est pas sans soulever des difficultés. (1) À la p. 122, il est dit qu’en Col 1,16, les mots thronoi et kuriotètes sont les métaphores de forces cosmiques. S’il en est ainsi, comment se fait-il que la liste commence par elles ? Car si ces mots ne

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sont pas utilisés pour désigner des êtres cosmiques dans la philosophie d’alors, il aurait mieux valu commencer la liste par le mot archai ! J’ai même montré dans mon commentaire sur Col 1,15-20 que les deux premiers termes de la liste de Col 1,16 ne peuvent renvoyer aux êtres cosmiques, et que, procédant par accumulation, Col montre que cette liste renvoie à toutes les espèces d’êtres exerçant un pouvoir céleste, cosmique ou humain :

vouloir restreindre l’extension des allusions équivaut à ignorer la manière de procéder du passage. (2) Le principe du reader response criticism joue en Col comme ailleurs. Or, en Col 1,18, l’énoncé désignatif insiste sur le fait que l’Église seule est le corps du Christ (comme elle est formulée, la désignation implique l’unicité). Si l’on admet donc que Col 1,18 est de l’auteur (et non une glose postérieure), alors les propos sur les liens existant entre les membres du corps et leur tête (en 2,19) doivent être entendus de l’Église, dans la mesure ou` aucune spécification contraire n’est apportée, sinon Col ferait errer le lecteur. Car bien mis en exergue au début de Col, le rapport unique tête-corps = Christ-Église vaut jusqu’à la fin de la lettre, et comme Col ne dit nulle part que le cosmos est sôma du Christ, on n’a donc aucune raison de le penser. (3) Col 2,20 empêche aussi de voir dans les éléments du monde (et les puissances, etc.) le corps du Christ, puisque, par sa mort, ce dernier en a été séparé : qu’il en soit le chef (kephalè, Col 2,10) ne signifie pas qu’ils forment son corps. (4) Manque aussi une étude précise de l’argumentation de Col et de sa dynamique : la rhétorique est ici utile pour voir quelle extension et quelle fonction donner aux diverses expressions étudiées par Van Kooten. Mais, répétons-le, cet ouvrage montre que la terminologie de Col renvoie délibérément à plusieurs mondes conceptuels, rendant de la sorte encore plus universelles et utiles ses réflexions.

20. L’essai d’E. BORGHI sur la justice et l’amour dans les lettres paulinien-

nes, se présente moins comme une exégèse fouillée que comme une série de réflexions plus ou moins basées sur les lettres de l’apôtre, mais visant surtout à montrer comment la manière dont Paul articule les deux thèmes est de la plus haute importance pour le monde d’aujourd’hui. Si le sujet est intéressant, la manière de le traiter chez Paul reste inchoative.

21. Dans un ouvrage collectif, Kreuzestheologie im Neuen Testament, des

exégètes et théologiens suisses protestants se sont reposé la question encore débattue de la théologie de la croix comme message central du NT. L’ouvrage est divisé comme suit : Paul (p. 1-105), Marc et Jean (p. 107-168 + 169-264), débat théologique (p.265-339). Pour les proto-pauliniennes, les articles (K. HALDMANN, J. ZUMSTEIN, S. VOLLENWEIDER, P. RONDEZ), après avoir distingué l’événement de la croix, son annonce (ho logos tou staurou) et son interprétation, essaient de montrer pourquoi l’annonce de la croix peut constituer le centre de la théologie paulinienne. A. Dettwiler indique pour sa part comment, n’étant pas un représentant fort de la theologia crucis, Col marque une évolution. Les études sur Mc et Jn s’interrogent sur la présence d’une theologia crucis, comme critère de discernement christologique et théologique, et arrivent à la conclusion que les données semblent appuyer l’hypothèse. Quant au débat théologique, entre P. Bühler et F. Vouga, il est

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plus qu’intéressant. Si F. Vouga est peu coutumier des positions nuancées, ses propos sont en revanche très stimulants pour la réflexion actuelle sur la theologia crucis comme centre herméneutique du NT (autre manière de parler de Canon dans le Canon). On ne saurait trop souligner la qualité des diverses interventions. J’ai lu l’ensemble d’une seule traite, tant le parcours m’a intéressé. Tout en acceptant globalement les conclusions des articles, je dois néanmoins ajouter que la problématique d’un centre de la théologie paulinienne (ou NT) ne me paraît plus tellement pertinente : il vaut mieux réfléchir en termes de structures, autrement dit d’articulation d’éléments ou de composantes, et voir par exemple si en tous les champs théologiques (théo-logie, sotériologie, christologie, pneumatologie, ecclésiologie, etc.) on ne retrouve pas des relations analogues. Je pense que c’est en étudiant les paradoxes pauliniens qu’on peut le mieux repérer la structuration de la théologie paulinienne, car ils sont présents en tous les champs que je viens de mentionner, et permettent de mieux indiquer pourquoi Paul a utilisé le logos tou staurou comme il l’a fait.

IV. Divers — Paul et ses interprètes (22-26)

22. R. BURNET, Épîtres et lettres I er — II e siècle. de Paul de Tarse à Polycarpe de Smyrne (LD 192) Le Cerf, Paris 2003, 458 p.

23. K. BERDING, Polycarp and Paul. An Analysis of their Literary and Theological Relationship in Light of Polycarp’s Use of Biblical and Extra-Biblical Literature (Suppl. to Vigiliae Christianae 62) Brill, Leiden 2002, 230 p.

24. S. WESTERHOLM, Perspectives Old and New on Paul. The ‘Lutheran’ Paul and His Critics, Eerdmans, Grand Rapids, Michigan 2004, 488 p.

25. R. TREVIJANO, Estudios Paulinos, Universidad Pontificia, Salamanca 2002, 642 p.

26. J. LAMBRECHT, Understanding What One Reads. New Testament Essays, Peeters, Leuven 2003, 303 p.

22. L’essai de R. BURNET sur les lettres du NT et des premiers Pères (Polycarpe inclus) se propose de répondre à une question à la fois simple et difficile : « Pourquoi les premiers auteurs chrétiens ont-ils choisi le genre épistolaire pour transmettre leurs synthèses théologiques ? » (p. 11) ou encore : « Quelles transformations les premiers chrétiens ont-ils fait subir au genre épistolaire pour le rendre propre à transmettre leurs synthèses théologiques ? » (p. 12). Pour répondre pertinemment, B. se doit de déter- miner le statut des lettres (elles supposent la distance, sont un substitut de communication orale ; p. 21-41, repris p. 66), de passer en revue la pratique épistolaire de l’Antiquité (où la lettre est un substitut de la présence ; p. 43-70), avec cette observation : « Force est simplement de constater que, littérairement, les premières lettres chrétiennes empruntent de nombreux traits à la pratique épistolaire gréco-romaine » (p. 50). Il note aussi, après tant d’autres (en particulier Bultmann) que le langage des lettres pauliniennes contient de fortes traces d’oralité et forme plus un point de départ pour la

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prédication qu’un point d’arrivée, car les lettres de l’apôtre sont faites pour être commentées, elles sont même une forme privilégiée d’apostolat : elles sont conçues comme l’expression de la communion entre les Églises et, dictées par l’envoyé du Christ qu’est Paul, leurs paroles viennent du Christ lui-même (p. 71-191). En ce sens, la lettre paulinienne est mémoriale, car elle « consiste à ‘rejouer’ la confrontation primitive avec la Parole et à remémorer les conditions de ce rappel en créant une manière de représentation de cette communication par le médium épistolaire, dans laquelle se suscite une présence de l’apôtre et des communautés » (p. 381). Vient ensuite la présentation des deutéro- et tritopauliniennes, accompagnée d’une réflexion sur la pseudépigraphie, qui, loin d’être une tromperie, manifeste plutôt la fidélité aux origines en cultivant le souvenir apostolique (p. 193-276). L’auteur poursuit avec « les épîtres non épistolaires » (Hb, Jc, 1Jn, Jude, Barnabé, 1-2 Clem), dont les caractéristiques sont plus communes qu’il n’y paraît :

assez éloignées de la pratique épistolaire paulinienne, elles témoignent d’une foi déjà bien définie et d’une Église plus institutionnalisée. Il examine ensuite les pratiques plus diverses de 1P et 2-3 Jn et finit avec Ignace et Polycarpe (p. 327-375). La conclusion reprend l’ensemble du parcours en montrant les glissements qui vont de Paul à Polycarpe et en insistant sur le lien entre lettre et mémoire (p. 377-384). Sans pouvoir relever toutes les découvertes de cet ouvrage intéressant, où le spécialiste de Paul trouvera matière à réflexion sur la pratique épistolaire des premières générations chrétiennes, rappelons seulement que l’étude dépasse la perspective canonique, ce qui élargit et enrichit notablement la perspective. Si l’auteur n’ignore pas la rhétorique, il la cantonne dans un annexe (« Épistolaire paulinien et rhétorique », p. 177-191), où il fait état des discussions sur l’usage que Paul ferait (ou ne ferait pas) de la rhétorique en ses lettres, partageant les réserves de R.D. Anderson (recensé en RSR 89 [2001] 128-130) et de P.H. Kern (Rhetoric and Galatians, Cambridge 1998) sur le sujet, car « manifestement, l’apôtre ne respecte ni les règles de composition formelle, ni le style de la rhétorique » et surtout « il choisit un genre littéraire — le genre épistolaire — qui ne saurait entrer sans précau- tions dans le domaine de la rhétorique » (p. 190). Cet énoncé n’est pas exact. S’il est vrai que l’on a trop rigidement appliqué à Paul les exemples de dispositio signalés dans les traités anciens — qui ne sont en rien des manuels, répétons-le —, une étude détaillée des compositions de Rm, Ga et de plusieurs autres lettres de Paul, montre que les techniques rhétoriques (pour la dispositio et l’elocutio) sont bel et bien présentes et qu’à les ignorer on raconte n’importe quoi sur les argumentations de l’apôtre. Je l’ai montré dans mes essais sur Rm, mais aussi dans plusieurs articles dont R.B. ne semble pas avoir eu connaissance. Cela dit, tel quel, comme étude du caractère épistolaire des écrits chrétiens anciens, l’ouvrage est une mine et un instrument de travail des plus utiles.

23. L’ouvrage de K. BERDING sur les relations littéraires et théologiques existant entre Polycarpe et Paul intéressera au premier chef les spécialistes de critique textuelle et du canon néotestamentaire, surtout eu égard aux

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deutéro- et aux trito-pauliniennes. Il sera aussi utile aux spécialistes de rhétorique, car Polycarpe sait imiter le style et reprendre les motifs pauliniens dans sa lettre aux Philippiens. Il aide enfin l’historien des origines chrétiennes à voir comment s’est fait le passage de la génération apostolique aux suivantes (la question de la réception des écrits NT). Concernant la lettre de Polycarpe aux Philippiens (= Phil), voici quelques unes des thèses défendues par Berding : (1) pour l’intégrité de Phil, il suit Harrison (Polycarp’s Two Epistles of the Philippians, Cambridge 1936), selon qui la lettre actuelle serait composée de deux précédents écrits (un premier, correspondant au ch.13 de l’actuel Phil, et un deuxième, formé des actuels ch. 1-12 ; le ch. 14 pouvant appartenir à l’un ou l’autre des écrits antérieurs) ; (2) les ch. 1-12 auraient été écrits vers 120 (plutôt que vers 135 comme l’affirmait Harrison) ; (3) la raison pour laquelle Polycarpe écrit est énoncée en Phil 3,1 (à la demande des Philippiens, il traite le problème de la justice) ; (4) Polycarpe cite explicite- ment Paul, mais fait aussi beaucoup d’allusions à l’ensemble de ses lettres ; il respecte en général le contexte du passage qu’il cite, de manière concise, en ajoutant au besoin un bref commentaire ; (5) suivant les modèles rhétoriques de l’époque, Polycarpe imite Paul dans le style, mais aussi dans la manière de reprendre les motifs parénétiques de l’apôtre, et si l’on considère les standards rhétoriques de son temps, où l’imitation était un signe de valeur littéraire et intellectuelle, Polycarpe n’a rien de l’ignorant que certains exégètes ont fait de lui (p. 141). (6) Polycarpe est le premier témoin patristique d’une attribution des Pastorales à Paul (p. 142-155). Le livre de Berding étant d’une écriture très abordable, on ne peut que le recommander à tous et pas seulement aux spécialistes.

24. La dernière monographie de S. WESTERHOLM sur les récentes prises de position relatives à la lecture luthérienne de Paul, est une vaste et impressionnante mise à jour de son Israel’s Law and the Church’s Faith, paru en 1988 et recensé dans un précédent bulletin (RSR 79 [1991] 52). La première partie du nouvel ouvrage (p. 1-97) présente la lecture qu’Augustin, Luther, Calvin et Wesley ont faite de Paul, lecture luthérienne car, nonobstant quelques différences, elle fait de la justification par la foi seule, sans les œuvres, le centre du message de l’apôtre. La deuxième partie (p. 99-258) suit le débat suscité au XX e , en particulier depuis le Paul and Palestinian Judaism de E.P. Sanders, par cette lecture luthérienne : ceux qui la défendent encore, ceux qui la critiquent (sa manière de voir le chrétien, simul justus et peccator, basée sur une exégèse fausse de Ga 5,13-17 et Rm 7,7-25 ; sa vision erronée du judaïsme et de la loi mosaïque ; etc.). Westerholm insiste avec raison sur le fait qu’un consensus est encore loin d’être trouvé, aussi bien chez ceux défendant que chez ceux critiquant la lecture luthérienne des lettres pauliniennes. Sa présentation des positions est à la fois simple et très pertinente : je conseille vivement à ceux qui ne connaissent pas bien le monde de l’exégèse paulinienne de lire ces pages, où sont passées en revue les interprétations les plus représentatives des dernières décennies (W.G. Kümmel, K. Stendahl, E.P. Sanders, U. Wilckens, H. Hübner, H. Räisänen, J.D.G. Dunn, T. Wright, J.-N. Aletti, J.L. Martyn, J. Becker). La

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troisième partie (p. 261-445) reprend le dossier de manière exégétique, car, nous dit l’auteur, la façon dont Paul utilise les vocabulaires de la justice (justification, etc., ch. 15, p. 261-296) et de la Loi (ch. 16, p. 297-340) doit être examinée à nouveaux frais. Ces deux chapitres sont les plus importants, car d’eux dépendent les conclusions tirées aux ch. 18-19 (p. 352-407 et 408-445) sur la compréhension de la justification par la foi seule et sur le rôle assigné à la loi mosaïque chez Paul. L’auteur montre excellemment les limites et les erreurs de la nouvelle perspective promue par E.P. Sanders — sur cette nouvelle perspective, voir le dossier spécial sur Paul des RSR, fascicule 3 de 2002. Au terme de ses analyses, Westerholm admet que la position luthérienne concernant la justification par la foi seule, a de très solides points d’ancrage dans les lettres pauliniennes, et que la nouvelle perspective ne pourra la chasser de l’horizon interprétatif. Ajoutons seulement ici que le statut du chrétien simul peccator et justus ne trouve aucun appui en Rm 7,7-25 et Ga 5,13-17, et que cette expression peut être tenue que si (et seulement si) le vocable pécheur reçoit une extension et une compréhension différentes de celles qu’il a dans les lettres pauliniennes (Westerholm lui-même le recon- naît). Relevons seulement un contresens à propos de Ph 3,9 (p. 285) : Paul n’y oppose nullement la justice divine à la nôtre ; le syntagme emèn dikaiosynèn étant un attribut doit être précédé d’un comme, et l’on doit comprendre ainsi : « n’ayant pas comme justice mienne celle qui vient de la

». Paul ne dit pas qu’il (ou que le chrétien) n’a pas de justice propre, mais

loi

seulement que sa justice (car elle est bien sienne) ne vient pas de la Loi. Ce passage ayant souvent été sollicité pour corroborer la lecture luthérienne (le croyant n’a pas de justice propre), il est important de revenir à une lecture grammaticalement correcte. Ces réserves faites, reconnaissons que les analyses de W. (tout comme celles de A. Das, recensé ci-dessus), toujours pointues et ad rem, constituent une excellente mise au point sur l’état d’un thème porteur de l’exégèse paulinienne au XX e , celui de la justification par la foi seule.

25. R. TREVIJANO a eu l’excellente idée de regrouper en un seul volume 17 articles parus en divers périodiques de 1969 à 2002. Il les a ainsi classés :

(1) six études sur l’apôtre et sa mission (p. 29-229), (2) sept sur sa théologie et sa morale (p. 231-448), (3) et quatre sur les échos qu’il a trouvés par la suite (surtout chez Origène, p. 449-557). Nombre de passages pauliniens sont analysés (en particulier 1Co 1-4 et 5-7 ; 2 Co 2,14-4,6 ; Ga 2,1-10 ; Ph 2,5-11 ; 1T 1-2). L’information sur l’histoire de l’exégèse est chaque fois complète ou presque ; quant aux positions de l’auteur, elles sont présentées avec maîtrise et discernement. Plus de place est donnée à la question des sources et du milieu des premières communautés, qu’à celles concernant l’élaboration proprement dite de la théologie de l’apôtre. Il est évidemment impossible de recenser dans le détail des articles écrits sur une période de trente ans et traitant de sujets divers. Disons seulement que l’utilité du volume vient surtout de son écriture abordable (même par les étudiants en théologie).

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J.-N. ALETTI

26. V. K OPERSKI a réuni des articles de J. Lambrecht parus depuis 1992 en

diverses revues, et, pour la plupart, en flamand, sur les évangiles, le livre des

Actes, quelques lettres pauliniennes (Rm, 1-2Co, Ph) et le livre de l’apoca- lypse. Ils sont tous assez courts, clairs, bien menés, et intéresseront même les non spécialistes. Ceux consacrés à Paul abordent des questions impor- tantes : justification et foi, justification et salut, connaissance et amour, la résurrection finale, l’anthropologie paulinienne, l’itinéraire de Jésus selon Ph

2,6-11.

V. Autres écrits du NT (27-29)

27. P. G RELOT , Une lecture de l’épître aux Hébreux (Lire la Bible) Le Cerf, Paris 2003, 212 p.

28. R. FABRIS, Lettera di Giacomo. Introduzione, versione, commento, Edizioni Dehoniane, Bologna 2004, 375 p.

29. F. H AHN , Theologie des Neuen Testaments , Mohr Siebeck, Tübingen 2002, 2 vol. 858 + 969 p.

27. Le commentaire de P. G RELOT sur Hébreux est de la même veine que

celui déjà recensé sur Romains dans un précédent bulletin (RSR 2003, p. 281-82). Très bien informé sur les difficultés du texte, au fait des commen- taires anciens et récents, ses développements n’ont rien d’une paraphrase, mais fournissent des clefs de lecture, nécessaires pour le lecteur contempo- rain, peu au fait des rites et problèmes sacrificiels anciens. Bref, un excellent compagnon de lecture et un instrument de travail des plus utiles pour les commençants.

28. Le commentaire de R. FABRIS sur la lettre de Jacques est très au fait

des changements actuels de l’exégèse. En effet, on insiste désormais beaucoup moins sur le contentieux Jacques-Paul à propos de la justification avec ou sans les œuvres, car d’autres questions ont émergé, provoquées par de nouvelles approches (littéraire, rhétorique, sociologique, etc.). Eu égard aux rapports de Jc avec les autres écrits du NT, Fabris note très justement que (1) la lettre ne dépend pas littérairement des Synoptiques, même si elle connaît et utilise une tradition qu’elle partage avec eux, (2) les ressemblan- ces et différences existant entre Jc et les lettres de Paul s’expliquent au mieux par une commune influence du milieu judéo-chrétien, et non par une dépendance de Jc par rapport à Paul (et inversement). Les rapports existant entre Jc et 1P sont en revanche plus nets, car ils ont en commun plus de dix

passages (et dans le même ordre), mais j’ai eu du mal à voir à quelles conclusions Fabris arrive (Jc dépendant de 1P ou l’inverse — il cite Ph. Rolland dans sa bibliographie, mais il ne discute pas ses positions). En bref, ce commentaire voit très justement en Jc un écrit très représentatif des premières communautés judéo-chrétiennes d’alors.

29. La Theologie des Neuen Testaments de F. H AHN est une véritable

somme, qui mérite plus d’un détour, par l’ampleur et la qualité des dévelop- pements. La difficulté première est de savoir si et comment des ensembles

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BULLETIN PAULINIEN

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divers (par les traditions et par la manière de les reprendre) peuvent être unifiés ; aussi, avant de s’interroger sur la possible unification des théologies (vol. 2), Hahn a raison de commencer (vol. 1) par mettre en évidence la diversité (voire les divergences) de théologies reprenant elles-mêmes les traditions déjà diversifiées d’un même événement. Le vol. 1 suit diachroniquement l’évolution des interprétations, de la tradition orale aux formulations dernières (celles de Jude et 2 P — Hahn va même jusqu’aux Pères Apostoliques). Pour chaque tradition — Paul et la soi-disant école paulinienne (2 T, Col, Ep et les Pastorales), les écrits du christianisme judéo-hellénistique (Hb, Jc, 1P, Apo), les Synoptiques et les Actes, la littérature johannique —, Hahn fournit une bibliographie choisie et donne les idées maîtresses. L’ensemble est équilibré. La question des points fondamentaux sur lesquels les différentes traditions néotestamentaires convergent et/ou divergent n’est pas traitée à la fin du vol. 1 mais au début du vol. 2 (p. 1-36). Elle est d’ailleurs du ressort de la théologie fondamentale, car l’exégèse seule ne suffit pas pour la résoudre (vol. 2, p. 2). Mais, où sont les divergences irréductibles existant entre les écrits du NT et en quoi consistent- elles, Hahn ne le dit ni clairement ni ne le traite longuement, et c’est à mon avis le seul manque important de ce travail monumental. Cela dit, la manière dont il passe en revue les raisons pour lesquelles certains renoncent à l’unité théologique du NT ou proposent un centre (Mitte) — autrement dit un canon dans le Canon —, aide le lecteur à percevoir l’enjeu du débat. Il montre aussi comment le Canon néotestamentaire s’est constitué et a été reçu comme le témoignage unifié des Apôtres à l’agir eschatologique de Dieu en Jésus Christ. Le vol. 2 peut alors s’articuler comme mise en évidence d’un témoignage convergent : à partir de l’AT (relu par le Nouveau en son orientation téléologique), de la révélation de Dieu et de l’homme faite par Jésus Christ, avec ses implications pour l’être-disciple (baptême, Cène, prière, charismes et ministères, Juifs et non Juifs, vie en Église, éthique, etc.). Excellent et très utile livre de consultation pour quiconque veut travailler l’un ou l’autre des domaines théologiques néotestamentaires.