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Individu, classe, parti : politique et subjectivation chez Marx


Isabelle Garo

(Paru dans : Isabelle Garo, Marx et l’invention historique, Syllepse, 2012)

Selon une idée communément admise, Marx serait le penseur de la classe en tant qu'individu
collectif et le théoricien du prolétariat comme sujet de l’histoire, cette dernière se dirigeant
inéluctablement vers le communisme comme étant sa vérité cachée et son but immanent. A cette
conception s'est ajoutée au cours du 20e siècle l'idée que la forme parti, en particulier telle que
les différents partis communistes qui l'ont incarnée, est une machine à broyer les individus, les
transformant en exécuteurs dociles de directives venues d'en haut. L'histoire du communisme et
du socialisme, en réalité bien plus complexe et contradictoire, s'est trouvée retournée contre le
marxisme en général, sous la forme d'une accusation déjà ancienne mais sans cesse réactualisée,
dénonçant dans le collectivisme la négation de l'individu et dans l'engagement politique une
forme de servitude volontaire.
Si on laisse de côté la dimension historique de la question et que l'on s'en tient à l'analyse de
la conception marxienne, il faut admettre qu'on ne rencontre pas dans son œuvre de définition de
la classe -et encore moins du parti- comme super-individu, destiné à devenir le véritable sujet de
l'histoire universelle. En revanche, on trouve sous sa plume une analyse riche et suivie de
l'individualité humaine d'un côté, et de l'autre une analyse plus diffuse du mode de subjectivation
que les luttes sociales et politiques permettent de développer chez ceux qui y participent. Il
s'agira ici de montrer que la mobilisation sociale et les formes d'organisation collective dont elle
se dote sont pour Marx à évaluer selon deux axes, jamais séparés.
D'une part, c'est bien évidemment leur puissance historique, leur capacité à intervenir au sein
des luttes de classes et à renverser le rapport des forces qui importe. D'autre part, c'est la volonté
d'émancipation individuelle qui, constituant leur condition et leur résultat, est pensée par Marx à
la fois comme l'aliment de leur puissance critique effective et comme facteur alternatif de
subjectivation qui en retour libère, au moins partiellement et tendanciellement, mais d'entrée de
jeu, les individus de l'aliénation qu'ils subissent. La construction du collectif est ici une
médiation, plastique mais durable comme invention instituée, qui reste soumise à la logique des
pôles qu'elle relie aussi longtemps qu'ils existent séparément, libération des capacités
individuelles et réalisation de soi d'un côté, émancipation historique et abolition du capitalisme
et de toute domination de classe de l'autre. Le problème est alors surtout de penser la possibilité
d'émergence d'un tel processus ainsi que la nature son insertion au sein même de rapports
sociaux dont elle vise l'abolition et dont elle ne saurait cependant se détacher.
Marx ne théorise pas une classe-parti qui, via la coïncidence entre classe en-soi et classe pour-
soi, placerait au niveau de l'organisation le processus de subjectivation. C’est la formation de la
conscience politique de l'individu et l'élargissement de son pouvoir social d'action qui doit selon
lui conduire à la formation d’un dispositif collectif de décision qui n’est rien moins, à terme, que
l’humanité elle-même, démocratiquement organisée. De ce point de vue, Marx s'inscrit bien dans
la filiation d’une réflexion philosophico-politique d'inspiration cosmopolitique, dont Kant est un
2

jalon majeur.
Mais, de façon radicalement inédite, la formation de structures collectives non-étatiques est
pensée par Marx comme facteur central dans un procès historique de subjectivation élargie qui
repose toujours, en dernière instance, sur celui des individus en tant que tels. Cette analyse est
profondément incompatible avec scénario d'une fusion par étape : classe, parti puis humanité
réconciliée. C'est la libération individuelle qui demeure le but véritable, et qui ponctue tous les
moments du dépassement du capitalisme et elle inclut bien sûr une conscience accrue, à la
hauteur des fins visées. Il est frappant que Marx définisse alors une prise conscience qui va de
paire avec un rapport enrichi au monde, qu'il présente comme jouissance, réconciliant l'activité
intellectuelle et la libération pratique, loin de tout ascétisme et dans une veine matérialiste
assumée mais aussi rénovée :

La libération de chaque individu en particulier se réalisera exactement dans la mesure


où l'histoire se transformera complètement en histoire mondiale. D'après ce qui
précède, il est clair que la véritable richesse intellectuelle de l'individu dépend
entièrement de ses rapports réels. C'est de cette seule manière que chaque individu en
particulier sera délivré de ses diverses limites nationales et locales, mais en rapport
pratique avec la production du monde entier (y compris la production intellectuelle) et
mis en état d'acquérir la capacité de jouir de la production du monde entier dans tous les
domaines (créations des hommes)1.

La conscience de classe et ses formes organisationnelles sont alors, il faut y insister, les
moyens termes qui s'installent, au sein même de l'étape capitaliste, entre ce devenir-sujet et
l’accès à une histoire enfin débarrassée de toute domination et de tout rapport de classe. Aux
antipodes d'un collectivisme théorique sommaire, fondé sur l’hypothèse d’êtres collectifs se
comportant en sujets historiques conscients et rationnels, le marxisme se présente ici comme
analyse de la mise en cohérence tendancielle, jamais achevée, de la pensée et de l’agir, comme
praxis savante, toujours en même temps sociale et individuée : "les individus sont toujours partis
d'eux-mêmes"2 écrivent Marx et Engels dans l'Idéologie allemande.
Il s'agit bien de penser ensemble les individus et les collectifs qu’ils constituent, sans
qu’aucun de ses deux pôles ne disparaissent jamais au profit de l’autre, leur préservation et
surtout leur mise en relation dialectique-émancipatrice, toujours reversée au compte d'une
individuation plus complète, étant un des buts de l'organisation économique et sociale à venir.
Dans une formule demeurée célèbre, mais dont la mention reste souvent isolée de toute analyse
des médiations politiques, le Manifeste du parti communiste définit le communisme comme "une
association dans laquelle le libre développement de chacun est la condition du libre
développement de tous"3. On peut affirmer que ce "libre développement de chacun" est partie
prenante de tous les moments du processus d'émancipation historique et n'est pas réservé à son
étape ultime, qui est subjectivement nécessairement tout en demeurant historiquement
hypothétique.

1
Karl Marx, Friedrich Engels, L'idéologie allemande, trad. G. Badia et alii, Paris, Editions sociales, 1976, p. 36.
2
Ibid., p. 76.
3
Karl Marx, Friedrich Engels, Le manifeste du parti communiste, trad. G. Cornillet, Paris, Messidor-Editions sociales, 1986, p.
88.
3

La première question à aborder est donc celle de la formation des individus, et d'individus
aspirant à un monde vraiment humain, au sein des rapports sociaux inhumains qui sont ceux du
capitalisme. C’est, en effet, au cœur même des rapports de production que s’exprime, à son plus
haut degré d’intensité, la contradiction entre l'aspiration à la réalisation de soi et l’aliénation
sociale, contradiction qui traverse par excellence les travailleurs, ceux que Marx nomme les
prolétaires parce qu’ils appartiennent à la longue lignée -proles dans le droit romain- de ceux qui
ne possèdent que leur force de travail, leur propre corps, donc, et sont dépourvus de tout pouvoir
social. Aux antipodes de la définition d’une classe monolithique dotée d’une volonté inflexible
et d’une conscience unitaire, marchant d’un même pas vers le communisme, c’est une tout autre
conception qu’on rencontre dans l’œuvre marxienne : c’est par la réalisation d’une unité
tendancielle, jamais achevée, toujours entravée par des contre-tendances puissantes, que la classe
ouvrière se construit comme force politique et sociale consciente d’elle-même, visant à la fois
l’émancipation humaine et la constitution de formes collectives d’action et de décision, par-delà
les limites de cette seule classe ouvrière mobilisée dans les parties du monde où, à l'époque où
écrit Marx, elle existe.
En effet, à partir des années 1850, Marx va modifier sa conception initiale trop linéaire de la
succession des modes de production successifs, qu'on rencontre encore dans l'Idéologie
allemande, et va intégrer par la suite à son analyse le rôle des peuples en lutte pour leur
indépendance, la révolution agraire se présentant parfois comme un préalable, et les sociétés non
capitalistes pouvant prendre appui sur leurs propres traditions sociales et notamment sur des
formes de propriété communale qui permettent leur résistance à la colonisation capitaliste. Ce
processus historique multiforme doit déboucher sur l'instauration d'une « vraie démocratie »,
passant assurément par la prise de pouvoir politique et sociale de la part de dominés, confédérés
par la domination qu'ils subissent et surtout par le projet partagé de la renverser, mais non par la
construction d’un sujet prolétaire identitaire, perspective d'autant plus absurde que c'est bien
l'abolition des classes qu'il s'agit de réaliser. En revanche, les classes dominées devront
nécessairement passer par le moment de l'inversion de la domination qu'elles subissent, avant et
afin d'en venir à son abolition. La question de la classe et de sa définition se révèle ici être
intégralement politique, puisque la formation de sa conscience présuppose que soit conçue
comme telle cette perspective révolutionnaire, qui excède sa définition sociologique et déborde
ses contours premiers.
De ce point de vue encore, la classe et le parti (au sens où Marx emploie ce terme, à l'aube de
la formations des partis modernes, comme classe pour-soi, consciente d'elle-même et en cours de
structuration), doivent nécessairement s'affronter à la question de l'Etat et de l'exercice du
pouvoir, d'emblée conçu comme exercice visant son auto-abolition. C'est précisément pourquoi
la classe autant que le parti ne peuvent être considérés comme des buts en soi, mais comme des
moyens et des étapes, qui doivent commencer d'emblée à faire exister ici et maintenant d'autres
rapports sociaux, ne s'appuyant en dernière instance que sur les aspirations individuelles de ceux
qui les composent. Contre toute attente, le moment collectif est donc bien chez Marx ce qui
permet non l’individualisation de sujets collectifs mais l’individuation des individus, le seul type
d’individuation qui soit pensable et qui puisse être visée comme but, en accord avec la définition
du communisme comme abolition de tous les rapports de domination.
4

Cette individuation des individus peut seule coïncider avec la libération les potentialités
humaines étouffées par la domination. De ce fait, c’est à l’élaboration d’un type très singulier de
collectif que conduit ce projet d’émancipation, n’ayant pas le sujet individuel pour paradigme,
mais pour visée, ce qui est bien différent. Pour le dire autrement, le dessein d’une vraie société
devient ici le contrepoint de la « vraie démocratie » et cette vraie société est celle qui permet le
développement de chacun, de ses potentialités à la fois crées et niées par les rapports sociaux
capitalistes. Il faut donc partir, ici comme ailleurs, des « présuppositions réelles ». Et ce que
Marx entend par « présuppositions réelles », en mode capitaliste de production, ce sont les
conditions historiques concrètes, qui se rencontrent au niveau même de la production et de
l’organisation du travail :

Etant donné qu'à chaque stade, ces conditions correspondent au développement


simultané des forces productives qui se développent et sont reprises par chaque
génération nouvelle et elle est de ce fait l'histoire du développement des forces des
individus eux-mêmes4.

N’étant pas le produit de décisions individuelles, ces conditions n’en décident pas moins des
trajectoires individuelles auxquelles elles fournissent le cadre de leurs déploiements autant que
leurs limites historiques : en mode capitaliste de production, ces conditions aboutissent bien à la
négation déterminée de la personnalité du travailleur, négation à son tour agissante, contribuant à
la reproduction des rapports sociaux tels qu'ils sont.
Au cours de son étude du capitalisme industriel anglais, Marx a pu mesurer à quel point la
« discipline d’usine » tout à la fois suscite et bride l’individuation, et cela alors même que les
rapports juridiques individualisent des propriétaires, qu’ils soient propriétaires de leur force de
travail ou propriétaires des moyens de production, la propriété semblant illusoirement rendre
symétrique leur statut respectif mais appariant, en revanche, réellement les formes différentes
d'appauvrissement de soi qu'elle implique. En ce sens l'individualité bourgeoise est elle aussi
mutilante, même si cette mutilation est infiniment moins violente. Dans le cas du prolétariat, le
Capital, dans les chapitres du Livre 1 que Marx consacre au passage de la manufacture à la
fabrique (chapitres XII et XIII), expose cette dialectique complexe, qui noue ses contradictions
au cœur même de l’individualité humaine. En effet, si l’on aborde d’abord la question sous
l’angle de l’organisation de la production, c’est la division croissante et hiérarchisée du travail
qui se présente comme la logique essentielle de formation de l’individualité : la recherche de
productivité accrue du travail, visée que le capitalisme détermine comme condition même de la
valorisation du capital, entraîne à la fois une simplification des opérations de production confiées
à chaque travailleur et une accélération du procès de production, sans égard pour le
développement des capacités individuelles ni même pour la simple réparation de l'usure
physique et nerveuse engendrée par cette accélération.
Cette quête capitaliste obsessionnelle de la productivité et la réorganisation profonde du temps
de travail et de vie qu’elle implique, a pour conséquence immédiate un appauvrissement du
contenu individuel de ce travail et la perte de sa dimension formatrice pour l’individu. Surtout,

4
Karl Marx, Friedrich Engels, L'idéologie allemande, éd. cit., p. 67.
5

elle entraîne un transfert des capacités individuelles en direction du « travailleur global


combiné »5, être collectif non subjectivé, véritable individu mécanique et monstre industriel,
selon l’imagerie récurrente qu’on rencontre dans le Capital. C'est ici et ici seulement qu'on
trouve chez Marx la figure d'êtres collectifs. Mais de tels « individus »-automates ne se forme
justement qu’à travers la négation de l’individualité humaine. C'est le capitalisme et lui seul qui
enfante des monstres machiniques, des pseudo-sujets sans conscience mais non sans puissance :

L'unité collective réside dans la coopération, le caractère combiné de la division du


travail, l'application des forces naturelles et de la science, le produit du travail en tant
que machinerie -tout cela s'oppose au travailleur individuel comme étranger, factuel,
donné d'avance, sans sa contribution et souvent contre elle, autonome par rapport à lui,
en tant que simples formes d'existence de moyens de travail qui en sont indépendants et
les dominent, au point que ce soit affaire de choses, dessein et volonté de l'atelier global
incarnés dans le capitalisme ou ses sous-ordres (représentants), au point que ce soit
l'effet de leur propre combinaison, en tant que fonction du capital, qui vit dans le
capitaliste6.

Derrière cette individuation pathologique, pour la description de laquelle Marx mobilise tout
l'imaginaire horrifique du roman gothique, vampires et Moloch, c'est la dépossession des
producteurs individuels qui se jouent, dépossession qui concerne fondamentalement leur
personnalité elle-même.

Dans la manufacture c'est l'appauvrissement du travailleur en tant que forces


productives individuelles qui est la cause et la condition de l'enrichissement du
travailleur global, donc du capital, en force productive sociale7.

L'appauvrissement du travailleur, à tous les sens du terme d'"appauvrissement", devient à son


tour condition d'existence de la machinerie industrielle dont il n'est plus qu'un rouage. Ainsi,
Marx analyse-t-il longuement ce qui se présente comme un lent processus de perfectionnement
de la productivité associée à la dépossession radicale des producteurs : dès le stade artisanal, la
« virtuosité du travailleur de détail »8 permet à la fois l’acquisition et la transmission de « tours
de main » spécifiques, mais elle conduit aussi à la redéfinition étroite des activités de production,
préparant le terrain à leur mécanisation et à leur standardisation. Dans le Capital Marx
mentionne, parmi bien d'autres, un exemple déjà étudié par William Petty, celui de la fabrique de
montres, pour illustrer l’apparition de cette virtuosité de détail qui s’incarne dans ces
personnages étranges et minutieux que sont l’ « acheveur de pignon », le « finisseur de barillet »
ou encore le « faiseur de secret », spécialisé dans la fabrication du ressort qui déclenche
l’ouverture du couvercle9. L'artisan qualifié se transforme ici en spécialiste performant dont
l'intervention simple et répétitive accompagne la déqualification et la perte de son statut social
antérieur : le travail abstrait est une réalité, avant même d'être une catégorie de l'économie

5 Karl Marx, le Capital, Livre 1, trad. J.-P. Lefebvre, PUF, 1993, p. 381.
6
Karl Marx, Le chapitre VI, Manuscrits de 1863-1867, trad. G. Cornillet, L. Prost et L. Sève, Paris, GEME-Editions sociales,
2010, pp. 236-237.
7
Karl Marx, le Capital, Livre 1, éd. cit., p. 407.
8 Ibid., p. 382.
9
Ibid., p. 385.
6

politique ou, plus exactement, de sa critique.


L’exemple de l’horlogerie est d’autant plus parlant que la mesure du temps, et l’élaboration
des instruments de cette mesure, sont au cœur de l’organisation capitaliste de la production
industrielle. On peut dire que, de la division manufacturière dans la branche horlogère à
l’utilisation des mêmes montres pour chronométrer les différentes opérations de production,
ainsi que Taylor s’y emploiera peu après, c’est finalement la même logique d’économie du
temps et de division des tâches, puis de première mécanisation des opérations, qui prévaut. Mais
cette logique, en apparence homogène et continue, du 17e au 19e siècles, recouvre des étapes
distinctes et des transformations profondes : c’est en effet le procès social de production dans
son ensemble qui se trouve ainsi décomposé, passant de la répartition des tâches entre divers
travailleurs indépendants et isolés, à leur rassemblement au sein de grandes unités de production
qui en organisent la coopération en même temps qu'elles les asservissent à la logique
d'appropriation privée de la richesse sociale.
C’est l’exigence de coordination fine, combinée à celle du profit, qui va déposséder
radicalement le travailleur individuel du contrôle de ses opérations et, fondamentalement, du
sens même de son travail : c'est ce que Marx analyse à travers la catégorie de "subsomption
réelle", prenant la suite et radicalisant une subsomption d'abord seulement formelle du travail par
le mode de production capitaliste. Toute maîtrise, et la conception même du procès technique de
production, se trouvent transférées à des salariés spécialisés et à une direction d’entreprise, elle-
même anonyme et relayant implacablement les impératifs de la rentabilité capitaliste, imposant à
l’ouvrier, sous la forme d'une discipline de fer, ses rythmes, ses horaires, ses gestes. Marx parle
alors de « désautonomisation »10 des travailleurs. Cette perte d'autonomie, à l'instant même où se
déploie sa possibilité concrète, est un transfert de puissance et une dépossession, dont la violence
est quotidienne :

Ce que les travailleurs partiels perdent se concentre face à eux, dans le capital. L’un des
produits de la division manufacturière du travail est de leur opposer les potentialités
spirituelles du procès matériel de production comme une propriété d’autrui, et un
pouvoir qui les domine 11.

Ces potentialités spirituelles consistent dans le savoir et les capacités intellectuelles jusque-là
imbriquées dans les opérations de production : au terme de ce processus, Marx signale que la
science se sépare du travail puis se trouve mise de force au service du capital. Il va de soi que
cette désintellectualisation du travail est d’abord celle des individus eux-mêmes, face au Moloch
industriel, qui s'accapare leur savoir et leur force vitale. Marx cite Smith, qui décrit les effets
mortifères de la division du travail du côté des individus :

Un homme qui dépense toute sa vie à exécuter un nombre restreint d’opérations


simples n’a pas l’occasion d’exercer sa raison… En général, il devient aussi stupide et
ignorant qu’il est possible de l’être pour une créature humaine12.

10 Ibid., p. 396.
11 Ibid., p. 406.
12 Ibid., p. 407.
7

« Mutilation spirituelle et corporelle », la division du travail est bien ce qui entrave la


formation des individus, elle est, dit David Urquhart que cite souvent Marx dans le Capital,
« l’assassinat d’un peuple »13.
Dans la production moderne, la production des marchandises à une échelle jusque-là inconnue
résulte de la coopération d’un grand nombre d’ouvriers, qui dépendent les uns des autres et de
l’organisation globale du procès de production. La division technique du travail est la condition
d'une productivité sans cesse croissante. Les conséquences au niveau de la formation de
l’individu, de l’individuation du travailleur donc, sont doubles. D’une part, il est dépossédé de
son autonomie professionnelle, puis de son savoir-faire lui-même à partir du moment où la
machine-outil va en capter et en réifier les caractéristiques. D’autre part, il est désormais
dépourvu de toute maîtrise sociale de ses activités et de tout pouvoir de choix concernant les
conditions et les finalités de la production à laquelle il collabore : si cette situation n’est pas
nouvelle, ses conditions capitalistes en accroissent considérablement les ravages, soumettant les
travailleurs eux-mêmes, jusque dans leur corps et leur individualité psychique, aux exigences et
aux secousses du marché, aux crises périodiques qui jettent une partie des travailleurs du côté de
« l’armée de réserve » des hommes superflus, les chômeurs.
Le capitalisme est traversé de contradictions qui situent non à sa marge mais en son cœur
même. Despotisme d’usine d’un côté, guerre commerciale et sociale de l’autre : « l’anarchie de
la division sociale et le despotisme de la division manufacturière du travail sont la condition l’un
de l’autre dans la société du mode de production capitaliste »14. C’est bien pourquoi il faut
toujours en même temps aborder ce procès historique sous l’angle économique et sous l'angle de
la subjectivité humaine. La formation sociale capitaliste fonctionne comme matrice
d’individuation : les "formes d’individualité"15, conditionnent en retour la personnalité concrète
des individus qui y déploient plus ou moins, et de façon à la fois toujours déterminée et
relativement plastique, leurs capacités humaines singulières.
Voilà pourquoi, si Marx affirme, dans une tradition d’ascendance rousseauiste et hégélienne,
la vertu formatrice du travail, il est loin d’une affirmation unilatérale en la matière, soulignant
tout aussitôt les ravages humains de sa version capitaliste industrielle, comme l’Angleterre de la
seconde moitié du 19e siècle lui en fournit l’exemple. Surtout, on l’a dit, on assiste à la
formation d’entités collectives qui, en mode capitaliste, relaient la domination et annihilent le
rôle de la conscience et le pouvoir de décision. C’est face à ces entités capitalistes à la fois
désubjectivées et désubjectivantes, que les travailleurs devront inventer leur propre unité, se
constituer en puissance politique antagoniste, qui vise la réappropriation sociale et individuelle,
non seulement des résultats de la production mais de son processus lui-même et de la vie sociale
tout entière.
Ainsi, et compte tenu de l'aliénation subie et des effets profonds qu'elle induit, cette
unification ouvrière est une tâche qui ne va pas de soi. Dans le Capital, l'analyse détaillée du
processus de production amplifie ce que notait déjà le Manifeste : la difficulté pour le prolétariat

13Ibid., p. 409.
14Ibid., p. 401.
15
On reprend l'expression de Lucien Sève, sans entrer pour autant dans le détail de son analyse (Marxisme et théorie de la
personnalité, Paris, Editions sociales, 1974, pp. 318 et suivantes).
8

de se constituer en classe et en parti est une difficulté inhérente à l'organisation même du


capitalisme, et par suite l'un des atouts de sa reproduction. "Cette organisation des prolétaires en
classe, et par suite en parti politique, est à tout moment de nouveau détruite par la concurrence
que se font les ouvriers entre eux"16. Le Capital va amplifier ce constat et tempérer l'optimisme
qu'on rencontre dans certains passages du Manifeste, ce texte d'un statut si particulier qu'on peut
affirmer qu'il cherche avant tout à faire exister de façon militante ce qu'il énonce, dans les
conditions politiques révolutionnaires qui précèdent l'explosion de 1848.
Dans le chapitre VI du Capital, finalement écarté de l'édition de 1867 et qui s'attache à
comprendre la subsomption réelle du travail sous le capital, Marx décrit le type d'enrôlement
nouveau et approfondi que le capitalisme parvient à instaurer, mobilisant et développant à son
profit le sentiment même de liberté du travailleur :

La conscience (ou bien plutôt la représentation) qu'il se détermine librement lui-même,


qu'il est libre, fait de lui un bien meilleur travailleur que l'autre <l'esclave>, et ce avec
le sentiment (la conscience) de la responsabilité qui s'y attache17.

Ainsi la conscience ouvrière peut-elle aussi, et précisément en tant que conscience dominée,
faire obstacle à la constitution du prolétariat comme classe. Le Capital développe pour sa part
une analyse en termes de tendances et de contre-tendances, localisées au niveau même de
l'organisation de la production, antérieurement au développement de la conscience de classe elle-
même. Au cours de son analyse des différents types de salaires, Marx écrit :

le champ d'action plus vaste que le salaire aux pièces offre au jeu de l'individualité tend
à développer d'une part l'individualité, et par là le sentiment de liberté, l'autonomie et le
contrôle de soi chez l'ouvrier, et, d'autre part, la concurrence des ouvriers les uns avec
les autres et les uns contre les autres.18

Forme de salaire qui finalement "correspond le mieux au mode de production capitaliste"19, le


salaire aux pièces en tant, qu'il promeut une forme paradoxale de libération asservie, permet de
tirer deux conclusions essentielles. D'une part, la constitution de la classe est un moment
politique, qui s'appuie sur les contradictions mêmes de la production capitaliste mais qui requiert
une élaboration spécifique, hors du seul cadre du travail. D'autre part, et par voie de
conséquence, cette constitution d'un prolétariat révolutionnaire, et plus encore sa victoire finale,
ne présentent aucune nécessité, car s'inscrivant au registre de l'action et des perspectives qu'elle
invente à mesure, et non des lois préécrites de l'histoire. Ceux qui accusent Marx de téléologie
laissent de côté cette analyse fine du mode de production et de ses effets, lui préférant la mention
des formulations les plus euphoriques qu'on rencontre aussi sous sa plume. Pourtant, à mesure
que Marx progresse dans sa critique de l'économie politique, la prise de conscience de la classe
par elle-même se présente comme moment social mais aussi spécifiquement politique, moment
nécessaire sans doute, tant le dépassement du capitalisme serait une avancée, mais qui n'est

16
Karl Marx, Friedrich Engels, Le manifeste du parti communiste, éd. cit., p. 68.
17
Karl Marx, Chapitre VI, éd. cit., pp. 198-199.
18
Karl Marx, le Capital, Livre 1, éd. cit., p. 622.
19
Ibid., p. 623.
9

jamais décrite comme une fatalité ou comme relevant d'une conception philosophique du progrès
historique étrangère à Marx. Si, contemporain d'une mobilisation montante de la classe ouvrière,
il tend esquisser et parfois à anticiper sur des conséquences qu'il espère rapides, son optimisme,
en tant que forme militante de la critique de l'économie politique, n'est jamais constitué en thèse
théorique à part entière.
C'est pourquoi il importe d'insister sur la complexité croissante de la définition du prolétariat,
mettant en relation individus exploités et construction volontariste de collectifs ouvriers, aptes à
en relayer mais plus fondamentalement à en construire les aspirations en projet authentique. Il
faut revenir un instant au chapitre XIII du Livre I, pour souligner cette fois la dimension
dialectique de l'analyse qu'on y rencontre : Marx y étudie de façon développée les effets de la
« machinerie et la grande industrie » sur l’ouvrier. Tandis que la période manufacturière connaît
des formes de résistance et d’indiscipline, héritées des traditions antérieures, la mécanisation de
la production et l’utilisation des machines-outils conduisent à un appauvrissement drastique des
tâches et à une inversion de certains traits des étapes historiques antérieures : c’est maintenant le
« matériau humain <qui> est incorporé à cet organisme objectif »20. Le travail des enfants, rendu
possible par cette déqualification aboutie, en vient à parachever le processus d’aliénation en
empêchant, à sa source même, le développement des individus humains. Les longues citations
des inspecteurs anglais des fabriques et des médecins décrivent ces ravages, qui semblent sans
retour ni remède : « tout en agressant à l’extrême le système nerveux, le travail sur les machines
bloque le jeu complexe des muscles et confisque toute liberté d’action du corps et de l’esprit »21.
C’est aussi dans ce texte qu’on rencontre une fois encore l’analyse du vampirisme du capital, le
travail mort aspirant sans cesse la force vivante du travail pour se valoriser, sous les injonctions
d’une discipline militaire qui ne laisse rien au hasard22.
Et pourtant, l’analyse de Marx aurait perdu tout son ressort dialectique si elle conduisait à la
compassion et au misérabilisme, même si le sentiment d’injustice et de colère fait assurément
partie des réactions de l’auteur face aux situations qu’il décrit et en partie partage, lors de son
misérable exil londonien. C’est précisément dans le paragraphe consacré à l’intensification du
travail que Marx note la « révolte grandissante de la classe ouvrière <qui> a forcé l’Etat à
raccourcir autoritairement la durée du temps de travail »23. Il est frappant que la mention d’une
réaction de classe vienne faire pendant à la description d’une aliénation des individus. Autant la
perte de soi est ce qui isole l’individu et ce qui, en retour, le laisse démuni et mutilé, autant la
réaction collective est l’occasion de reconquérir des droits mais plus encore celle du
rétablissement d’une identité d’entrée de jeu positive, la reconquête d’une subjectivité qui ouvre
à la dimension créatrice de l’individuation ouvrière, que risquerait de masquer la seule
dénonciation des supplices subit, ce long « martyrologue du producteur ».
En refusant sa complète marchandisation, la force de travail se révèle pour ce qu’elle est,
individuée et subjectivée à travers et par delà l’aliénation subie, jamais réduite au rang de simple
appendice de la machine en dépit de tous les raffinements de l’organisation industrielle

20 Ibid., p. 443.
21 Ibid., p. 474.
22 Ibid., p. 475.
23 Ibid., p. 459.
10

capitaliste de la production et de ses supplices. Car il serait absurde de penser que la classe lutte
et conteste tandis que l’individu se soumet et souffre. La reconquête subjective de soi qui passe
par la ressaisie intellectuelle et politique, à la fois individuelle et socialisée, des conditions
d’ensemble dans lesquelles se trouve pris le producteur individuel. Cette ressaisie, cette
compréhension sociale n’est pas un accroc à la logique capitaliste, elle en est l’une des faces : la
socialisation de la production produit des individus qui sont en mesure de se penser comme
membres d’un collectif de travail voire d’une classe dominée. Porteurs de la mise en cause d'un
ordre social tout entier, les travailleurs peuvent seuls se mettre à la hauteur de l'histoire humaine
en tant que telle, et cela en raison même des nouvelles procédures d’exploitation qui rassemblent
des dizaines et des centaines d’individus dans un même lieu, soumis aux mêmes contraintes et au
mêmes diktats d’un despotisme d'usine, dont la face technique s’associe à la face sociale, voire
politique, ainsi que le suggère le terme de « despotisme ». Marx le redit dans le chapitre VI :
"Le rapport de production engendre lui-même un nouveau rapport de domination-subordination
(qui en produit aussi des expressions politiques)"24.
De ce point de vue, et contrairement à la lecture proposée par Paolo Virno et Toni Negri, la
perspective d’un « intellect collectif » se constituant par contrecoup de cette dépossession n’offre
pas de piste aux yeux de Marx, apte à conduire une autre individuation au sein même du mode
capitaliste, précisément parce qu'elle est dépourvue de toute dimension politique. Nulle
perspective ici d’une contre-individuation collective immédiate du prolétariat, s’opérant par
l’intermédiaire du développement d’ensemble du procès de production et faisant naître
spontanément une instance collective de compréhension et de décision, sans médiation politique.
Il faut revenir sur la nature de l' "atelier général" automate. Dans les Manuscrits de 1857-1858,
désignés comme les Grundrisse, Marx décrit la façon dont la machinerie perfectionnée
fonctionne comme automate géant, organisant la domination réelle du travail et cristallisant la
connaissance scientifique sous forme technologique, qui en dépossède aussi ses propres
producteurs. Le texte décrit la genèse de ce monstre machinique évoqué plus haut : tandis que les
ouvriers sont des individus séparés par leur rassemblement même, tel qu'il s'effectue sous la loi
de la valeur, leur activité n'est unifiée que par le système mécanique dans lequel ils s’insèrent :

(…) système dont l’unité existe non dans les ouvriers vivants, mais dans la machinerie
vivante (active) qui apparaît face à l’activité isolée insignifiante de cet ouvrier comme
un organisme lui imposant sa violence. Dans la machinerie, le travail objectivé se
présente face au travail vivant dans le procès de travail lui-même comme ce pouvoir qui
le domine, que le capital est par sa forme, en tant qu’appropriation du travail vivant.25

Aliénation accomplie, la domination réelle du travail désindividualise le travailleur et


fragmente la classe ouvrière que pourtant elle rassemble, tout en achevant le procès de division
du travail. Pour autant, elle n’individualise pas le pôle opposé, celui du « cerveau social » ou «
intellect général »26, puisque c’est une science de la seule production capitaliste que matérialise
la machinerie, organisant localement le procès de travail, sans jamais ouvrir la perspective d’une

24
Karl Marx, Chapitre VI, éd. cit., p. 191.
25 Karl Marx, Grundrisse, t. II, trad. J.-P. Lefebvre et alii, 1980, Paris, Editions sociales, p. 185.
26 Ibid., p. 186 et p. 194.
11

gestion d’ensemble de la production sociale, interdisant toute véritable socialisation de


l’intelligence et de l'activité au sens large, apte à piloter rationnellement et démocratiquement en
retour l’appareil de production.
L’automate industriel est décidément un monstre sans âme, incapable de penser mais
capturant le travail vivant, qu’il soit manuel ou intellectuel, pour l’intégrer à son unique
perspective obsessionnelle, la hausse du taux de profit. En ce sens, le capitalisme fonctionne tout
seul, sans direction consciente, sans projet délibéré, même du côté des dominants eux-mêmes, et
cela alors même qu’il met en jeu d’immenses forces productives et un savoir collectif
considérable. Ce sont, par excellence, les périodes de crise qui rappellent périodiquement à quel
point le capital est un rapport social, non un homme ni un groupe, pas plus qu’un esprit ou une
intelligence, aptes à définir des finalités et à les choisir en toute conscience parmi d'autres. Dans
ces conditions, la formation d’un « intellect général » est la pure annexion de la science -enrôlée
comme simple force productive et associée au capital fixe- aux visées capitalistes, non
l’émergence d’un sujet collectif d’un genre nouveau.
Il est fécond de rapprocher cette analyse de la constitution d’un sujet factice, résultat en vérité
inerte d’une machinerie sophistiquée, de celle que produit Marx au sujet l’Etat, postérieurement
à 1848 là encore. En effet, il est frappant de constater que Marx, dans le 18 Brumaire, qualifie
l’Etat français de « machine gouvernementale vaste et compliquée »27. Militairement structurée
elle aussi, incarnée dans une « armée de fonctionnaires », la machinerie étatique moderne se dote
d’une surveillance omniprésente et également monstrueuse, celle d’un « corps parasite » qui
« enserre, contrôle, réglemente, surveille et tient en tutelle la société civile ». Cette structure
parasitaire n’est rien d’autre que le relais de « l’intérêt matériel » de la bourgeoisie française, une
médiation fonctionnelle donc, et non pas un individu pourvu d’autonomie. Les monstres
machiniques de l’usine ou de l’Etat ne sont que des appareils semi-automatisés, qui intègrent le
savoir et la vie à leurs rouages mais les formatent à leur guise et surtout les soumettent à leur
visée. Dans les deux cas, c’est bien l’absence de concertation démocratique qui interdit à ces
entités collectives de se doter d’intelligence véritable, n'étant que le relais d'intérêts sociaux
partiels, qui exercent leur domination par la violence et l'enrôlement associés.
C’est donc ailleurs qu’il faut chercher le procès vrai d’individuation-subjectivation qui,
naissant au sein du mode de production capitaliste serait en retour apte à en développer la mise
en cause radicale. En effet, la lutte qui « commence avec l’existence du rapport capitaliste
proprement dit » connaît plusieurs étapes, qu’on ne peut penser comme les moments d’une
subjectivation spécifique puisqu’elle déconnecte la subjectivation de l’individuation ou, plus
exactement confère à la subjectivation sociale et politique le primat sur les processus individuels
de formation de soi. C’est ce qu'il est possible de montrer, en suivant cette fois le fil de la
question de l’émancipation, qui redouble et complexifie celui de l’aliénation. Redisons-le : la
classe en lutte n’est jamais pour Marx un super-individu, amené à se substituer à une
subjectivation individuelle. Si l’individu se forge toujours dans une matrice sociale qui définit
ses possibles, c’est bien comme individu qu’il est et demeure l’auteur de ses actions et de ses
choix. Nul individu collectif, en ce sens, chez Marx. Et il faut prendre au pied de la lettre

27 Marx, Le Dix-Huit Brumaire de Louis Bonaparte, trad. G. Cornillet, 1984, Paris, Editions sociales, p. 121.
12

l’affirmation de l’Idéologie allemande que « les individus sont toujours partis d’eux-mêmes »,
cité plus haut. Mais leur décision d’action est médiatisée par le cadre collectif qui seul permet
l’élaboration et la manifestation de leur volonté comme choix social et politique et le texte de
l'Idéologie allemande se poursuit ainsi :

Leurs rapports sont des rapports du procès réel de leur vie. D'où vient-il que leurs
rapports sociaux accèdent à l'autonomie contre eux ? Que les puissances de leur propre
vie deviennent toutes-puissantes contre eux ?28

Dans le cas des dominés, le cadre social porteur d’autonomie et d’émancipation n’est pas le
tout de la formation capitaliste, telle qu'elle serait d'emblée orientée vers le communisme, mais le
lieu précis où ses contradictions ouvrent la perspective de la prise de conscience quant à la
nécessité d’une alternative historique, ce lieu où, disait le jeune Marx, « s’allume la décision de
la lutte »29 : le travail se présente comme le site par excellence de la contradiction historique,
mais à la condition que cette contradiction soit vécue et pensée comme telle. Par suite, si
l’occasion d’une subjectivation rebelle et révolutionnaire est située au cœur même des rapports
de production capitalistes, c’est bien son élaboration politique comme groupe contestataire
organisé et comme projet de société émancipatrice qui, seule, confère en retour à la classe
ouvrière mobilisée son caractère concret, incarné, vivant, reversant par la même occasion aux
individus qui la composent les bénéfices d'une individuation plus haute. Dès les Manuscrits de
1844, Marx écrit :

Lorsque les ouvriers communistes se réunissent, c'est d'abord la doctrine, la


propagande, etc., qui est leur but. Mais en même temps ils s'approprient par là un
besoin nouveau, le besoin de la société, et ce qui semble être le moyen est devenu le
but. On peut observer les plus brillants résultats de ce mouvement pratique, lorsque l'on
voit réunis des ouvriers socialistes. Fumer, boire, manger, etc., ne sont plus là comme
des prétextes à réunion ou des moyens d'union. L'assemblée, l'association, la
conversation qui à son tour a la société pour but leur suffisent, la fraternité humaine
n'est pas chez eux une phrase vide, mais une vérité, et la noblesse de l'humanité brille
sur ces figures endurcies par le travail.30

Marx ne renoncera jamais à l'idée que la lutte sociale et politique est d'emblée émancipatrice,
sur le terrain même de l'individualité, mobilisant les besoins et surtout développant les désirs,
désirs qu'il est devenu classique d'objecter à Marx comme ce qui serait incompatible avec ses
thèses et une conception supposée étroite et ascétique des besoins.
Suivons les étapes de cette contre-aliénation subjectivante qui se présente comme
phénoménologie non de l’esprit mais de la conscience de classe historiquement déterminée. Le
premier moment est bien situé au cœur des rapports de production capitaliste : elle commence
par une étrange lutte, déviée et centrale, inaugurale et essentielle, « la lutte entre l’ouvrier et la
machine » (titre du § 5 du chapitre XIII). Combattant ses moyens de travail, l’ouvrier semble se
leurrer sur les causes de son exploitation et prouver le degré d’aliénation intellectuel qui est le

28
Karl Marx, Friedrich Engels, L'idéologie allemande, éd. cit., p. 76.
29
Karl Marx, Critique du droit politique hégélien, trad. A. Baraquin, Paris, Editions sociales, 1975, p. 146.
30
Karl Marx, Manuscrits de 1844, trad. E. Bottigelli, Paris, Editions sociales, 1968, pp. 107-108.
13

sien. Pourtant, à la différence de Smith cité quelques pages plus haut, Marx n’a jamais pris les
ouvriers pour des êtres « stupides et bornés ». Le luddisme vise, à travers la destruction des
machines, « le mode d’existence matériel du capital », « une forme déterminée de moyen de
production, en tant qu’elle est le fondement matériel du mode de production capitaliste »31. Cette
première réaction vise juste, tout en définissant une cible trop étroite et en se situant à un niveau
infra-politique.
Dès le 17e siècle on rencontre de telles destructions collectives. L’éviction d’une grande
masse de travailleurs, « population superflue » condamnée au chômage et à la misère par les
transformations techniques et sociales combinées, correspond aux premiers temps de
l’accumulation primitive du capital, transformant avec violence les rapports sociaux antérieurs.
Mais cette violence ne disparaît pas par la suite, elle change de forme. Marx signale aussitôt que
les progrès constants de la machinerie produisent le même effet : l’éviction des bras devenus
inutiles et la condamnation des individus à la misère. Dans ces conditions, la lutte contre les
machines est le premier acte fondateur d’une mobilisation collective contre une condition sociale
déshumanisante, la révolte de la force de travail devant sa transformation en marchandise et en
simple appendice de la machinerie capitaliste. Cette lutte encore immature est le prélude
nécessaire à une critique à la fois plus complète et plus active du mode de production capitaliste
dans son ensemble. Tous ceux qui prétendent que les luttes de classes sont absentes du Capital
ont dû sauter ces pages.
C’est ensuite la lutte pour une législation du travail protectrice qui prend le relais de ce vain
combat. Cette lutte prend une dimension principalement syndicale, sur le modèle du chartisme
anglais :

Pour se « protéger » du serpent de leur tourment, les ouvriers doivent se rassembler en


une seule troupe et conquérir en tant que classe une loi d’Etat, un obstacle social plus
fort que tout, qui les empêche de se vendre eux-mêmes au capital en négociant un libre
contrat, et de se promettre, eux et leur espèce, à la mort et à l’esclavage. Le pompeux
catalogue des « inaliénables droits de l’homme » sera ainsi remplacé par la modeste
Magna Charta d’une journée de travail limitée par la loi qui « dira enfin clairement
quand s’achève le temps que vend le travailleur et quand commence celui qui lui
appartient ». Quantum mutatus ab illo ! »32

Ce texte concentre des points essentiels de la pensée marxienne et, très logiquement, il
concerne au premier chef la question de l’individuation et de la subjectivation. Si, pour Marx, il
est bien évidemment qu’une lutte, même syndicale, est par définition collective et qu’elle
contribue au développement de la conscience de la classe ouvrière, classe en-soi en passe de
devenir classe pour-soi, cette dimension collective ne se substitue en rien à la dimension
individuelle. Bien à l’inverse, c’est cette dernière que se trouve au point de départ et au point
d’arrivée du processus de conscientisation qui est aussi un processus d’intervention sociale et
politique, au moins tendanciellement révolutionnaire. La conquête du temps libre est tout
spécialement au centre de cette subjectivation, dont les conditions sont sociales et les effets

31Karl Marx, Le Capital, Livre I, éd. cit., p. 479.


32Ibid., p. 338. Le « serpent de leur tourment » est emprunté à un poème de Heine. La citation latine –« quel changement ! »- est
empruntée à Virgile.
14

individuels. En somme, l’individuation requiert une lutte collective qui n’est pas seulement une
médiation destinée à s’effacer derrière son résultat, mais une médiation constitutive du procès
même de subjectivation, sa condition, inventant, dès le stade capitaliste, des relations sociales
réhumanisantes. C’est à partir de l’individu, membre d’un collectif et co-auteur de ce collectif, le
produisant autant qu’il est produit par lui, que Marx pense le développement humain, de la
fameuse formule du Manifeste qui fait du développement de chacun la condition du
développement de tous, au chapitre du Capital précédemment mentionné, qui développe la thèse
de l’individu intégral.
On comprend, à la lecture de ce chapitre, pourquoi l’identification de la classe ouvrière
comme classe aux chaînes universelles et vouée à une libération universelle, affirmée en 1844
dans l’introduction à la Critique du droit politique hégélien, ne relève pas d’un messianisme
quelconque, ni d’un ouvriérisme compassionnel, mais inaugure l'étude de cette dialectique
subjectivante en même temps qu'une intervention sur son terrain : c’est au cœur même de
l’exploitation et de l’oppression que surgissent les conditions de l’émancipation, et cela de deux
façons qui sont corrélées. D’abord, comme vœu intime d’échapper à la domination, révolte
induite par l’écrasement et la violence subis, proprement insupportables. D’autre part, comme
effet même des formes de cette domination, qui suscitent à la fois développement et aliénation,
confrontant directement la promesse à sa trahison, la potentialité à son annihilation injustifiable,
cette fois, le pur et simple vol de temps libre. Ce second point est en réalité celui qui éclaire le
premier. Car comment comprendre que la soumission vécue soit source d’autre chose que de
« servitude volontaire » dans sa version salariée ? Or Marx ne pense jamais le capitalisme sous
l'angle de la seule soumission.
Pour préciser ce point, il faut revenir une fois encore au chapitre XIII du Capital. Dans le
passage qui traite du caractère révolutionnaire de la base technique qui est celle du mode de
production capitaliste, Marx ajoute que ce sont aussi les fonctions des ouvriers, les combinaisons
sociales du procès de travail, la division sociale du travail, qui se trouvent en permanence
bouleversées. De là naît un « travailleur polyvalent », qui recèle dans son individualité le ressort
de la suppression de son aliénation. Il faut y insister, ce ne sont pas deux dimensions
contradictoires mais extérieures l’une à l’autre que décrit Marx, aliénation d’un côté,
émancipation ou aspiration à l’émancipation de l’autre : ces deux aspects d’un même processus
de formation sociale de l’individu loge, dans l'essence individuelle même où elle se réfracte,
dans la personnalité même du travailleur, une contradiction dynamique qui demeure en même
temps sociale, et politique, la politique étant ici la prise de conscience qui articule le social sur
l’intime, et les aspirations de l’individu sur l'exigence d’une sortie du capitalisme.
Dans le chapitre XIII, Marx commence par opposer les « ravages de l’anarchie sociale »,
l’ « immolation orgiaque ininterrompue de la classe ouvrière »33. Mais il ajoute aussitôt que le
capitalisme crée ainsi la nécessité de la polyvalence ouvrière pour permettre cet ajustement
constant des forces de travail à l’évolution technique et sociale de la production. Le
« remplacement de l’individu partiel, simple support d’une fonction sociale de détail, par un
individu totalement développé, pour qui diverses fonctions sociales sont autant de modes

33 Ibid., p. 548.
15

d’activité qui prennent le relais les uns des autres »34. Le développement est ici celui de
l’individu, de ses capacités, autant que celui de la société qui rend possible et nécessaire cette
transformation des individus. « Question de vie ou de mort », dit Marx, et c’est bien de la vie ou
de la mort de l'humanité en proie au capitalisme qu’il parle, contrainte de recomposer ce que ce
dernier a démembré, de requalifier l'activité sociale de production au terme de sa décomposition
technique, de guérir l’aveuglement social parvenu à son comble par exemple par la mise sur pied
de formations polytechniques, développant les capacités multiformes des travailleurs. Il est clair
que, pour Marx, ce possible renversement immanent d’une des logiques majeures du capitalisme
fonde et rend pensable son renversement global. Cette analyse permet de mieux comprendre la
façon dont Marx pense les processus d’individuation. Car son refus est net de penser le collectif,
quel qu’il soit, comme primordial et autonome par rapport à l'individu : nulle solidarité
organique ici, qui puisse donner prise à la critique classique dont on trouve déjà chez Durkheim
une formulation typique, dénonçant dans le communisme cette vie grégaire propre aux formes
animales inférieures35.
C'est pourquoi il reste à préciser davantage la nature de ces entités collectives que sont la
classe et le parti, au sens singulier que Marx donne à ce dernier terme. On rencontre une
première théorisation précisée de la question des classes dans le Manifeste du parti communiste,
peu avant le déclenchement de la révolution du 1848. Dès cette époque, Marx définit les classes,
non comme des entités homogènes, dotées comme telles de volonté et de projet, mais comme
des groupes sociaux, distingués par leurs intérêts spécifiques et par la lutte qui les oppose au sein
d'un mode de production donné. Contre toute substantification, la notion de classe se définit
toujours dans une conjoncture économique, mais aussi sociale et politique, précise, son rapport à
toutes les classes ou fractions de classes en présence fixant pour un temps ses contours : si les
intérêts fondamentaux des grands groupes sociaux sont relativement stables dans le cadre d’un
mode de production défini, leur conscience de soi détermine à la fois leur degré de fragmentation
interne, leurs stratégies politiques d’alliance et leurs projets de long terme. De ce point de vue,
aucun déterminisme strict ne peut valoir : la conscience intervient comme élément constitutif de
la classe et cette conscience politique a toujours une dimension individuelle, précisément dans la
mesure où l’individu est le lieu de la rencontre et de la coagulation des intérêts sociaux et des
formes de conscience qui les accompagnent, non pas seulement leur produit donc, mais aussi
leur source. Le parti n'est rien d'autre que la structuration, au sens large et sans modèle prédéfini,
de la classe ouvrière mobilisée, comme autant d'individus réfractaires unissant leurs colères.
On peut partir de ce point, on peut souligner qu'il existe une nature de classe distincte, une
consistance sociale et politique différenciée si l’on veut, de la bourgeoisie et du prolétariat. Ces
deux classes sont en effet des entités distinctes, en tant qu’elles résultent de processus de
construction singuliers, conformément à une dissymétrie sociale qui reflète leur position
dominante vs dominée : tandis que le membre de la classe bourgeoise fait spontanément corps
avec des intérêts sociaux qui sont aussi les intérêts dominants, au plan collectif, le membre des

34Ibid., p. 548.
35
Durkheim ne craint pas d'écrire : "le communisme, nous en trouvons le modèle dans ces sociétés inorganisées de méduses, où
un individu ne peut manger sans que les autres mangent en même temps" (Emile Durkheim, La science sociale et l'action, Paris,
PUF, 2010, p. 235).
16

classes dominées est confronté à la nécessité, plus haute et plus exigeante, de se défaire des
représentations dominantes et de construire une identité qui ne peut être que politique, incluant
le savoir de sa domination et forgeant celui des perspectives concrètes de son émancipation
possible.
Commençons par la bourgeoisie : classe dominante, elle traverse, au cours de l’histoire de
l'émergence du mode de production capitaliste, l’étape de son essor puis celle, bien différente, de
sa conservation et du maintien de sa domination. Politiquement révolutionnaire dans un premier
temps, elle se présente et se conçoit comme incarnant l’intérêt général, s'instituant en
représentante de l’ensemble des dominés en quête d’émancipation. De ce point de vue, la
Révolution française est l’épisode majeur de cette construction hégémonique, pour employer une
terminologie gramscienne, qui donne naissance au discours juridico-éthique de l’émancipation
humaine. Pourtant ce discours et cette pratique émancipatrice entrent directement en
contradiction avec la face marchande et sociale de cette construction, avec les célèbres « eaux
glacées du calcul égoïste » dont les vertus dissolvantes et en un sens rafraîchissantes, défaisant
des liens féodaux étouffants, sont aussi synonymes d’ « exploitation ouverte, éhontée, directe,
brutale »36. Afin de minorer ces contradictions devenues plus visibles et de masquer la
domination brutale qu'elle exerce, la bourgeoisie se voit contrainte d’élaborer des formes de
conscience complexes, qui sont à la fois multiples et changeantes. L’apologie la plus hypocrite
des valeurs universelles coexiste avec leur défense « sincère » de la part de certains de ses
membres ou en certaines circonstances. A l'époque de son apogée, cette apologie entre en
contradiction relative avec l’économie politique classique, soucieuse de science rigoureuse de la
formation économique et sociale. La connaissance minimale d’une position sociale et des
conditions d’une domination, conquise puis maintenue, voisine avec la méconnaissance
nécessaire d’une captation indue de la richesse sociale et de l’historicité foncière d’une
domination passagère.
Mieux armée que le prolétariat du fait de la coïncidence obtenue entre la domination exercée
et les formes de conscience qui à la fois la légitiment et la gèrent, la bourgeoisie est une classe
sans cesse traversée par les contradictions historiques sur lesquelles elle est contrainte de
s’appuyer et qu’elle ne cesse de développer et d’élargir. Le cas français offre à Marx le terrain
d’enquête idéal pour comprendre les relations difficiles entre une bourgeoisie industrielle, une
classe foncière et une bourgeoisie financière dont les intérêts sont spécifiques. Toujours solidaire
en cas de danger, les classes dominantes aussi le lieu d’une concurrence acharnée entre
capitalistes, pour autant qu’ils sont les représentants de capitaux distincts cherchant les
conditions de leur valorisation optimale. Dans la préface à la première édition allemande du
Capital, Marx écrit :

Je ne peins pas en rose, loin s’en faut, le personnage du capitaliste et du propriétaire


foncier. Mais ces personnes n’interviennent ici que comme personnification de
catégories économiques, comme porteurs de rapports de classe et d’intérêts
déterminés37.

36 Karl Marx, le Manifeste du parti communiste, trad. G. Cornillet, Messidor/éditions sociales, 1986, p. 57.
37 Karl Marx, le Capital, éd. cit., p. 6.
17

Il n'en demeure pas moins que, sous l’angle politique, la bourgeoisie doit être analysée selon
la dynamique toujours mouvante des fractions, industrielles et financières, qui la composent ou
la décomposent, des alliances qui consolident son pouvoir mais hybrident et parfois fragmentent
son identité. Au total, c’est bien à la dimension politique de l’analyse que doit toujours
s’associer la compréhension sociale des groupes en présence et l’analyse économique des
intérêts qui naissent au niveau même de la production et de l’échange.
Du côté de la classe ouvrière, les choses se présentent de façon superficiellement analogue
mais en réalité profondément distincte. Contrairement à des idées reçues et largement diffusées,
Marx ne conçoit pas le prolétariat comme classe rédemptrice, dans le cadre de ce qui serait un
messianisme d’un nouveau genre. Dans le texte de jeunesse où il en affirme pour la première
fois le rôle historique majeur, l’introduction de 1844 à la Critique du droit politique hégélien,
Marx analyse avant tout un statut social, une domination subie jusqu’au plus profond de
l'individualité, et la corèle à une perspective historique révolutionnaire, passant de l'optimisme
antérieur à 1848 à une vision plus contrastée, intégrant la concurrence ouvrière. L’analyse plus
précise, entreprise par la suite, des luttes de classe notamment en France, le conduit à souligner
là aussi la complexité d’un processus de subjectivation-individuation qui n’a rien d’univoque ni
de linéaire. A la différence de la bourgeoisie, le prolétariat n’est pas spontanément conscient de
sa situation historique collective et moins encore des perspectives historiques de leur possible
transformation radicale. La construction de son unité comme sujet historique actif est ici
clairement conçue comme un phénomène politique, permettant le passage de la classe en-soi à la
classe pour-soi, la conscience étant inséparable des formes spécifiques d’organisation qui
rendent ce passage possible et effectif.
Ainsi la classe ouvrière mobilisée se construit-elle dans un rapport de classe qui est de nature
conflictuelle, une lutte de classes, qui co-définit les parties en présence sans en symétriser la
structuration. Tandis que la bourgeoisie cherche à maintenir sa domination et à extorquer la plus-
value, la classe ouvrière vise à renverser cette domination mais plus encore à supprimer toute
lutte de classe, à abolir les classes et leur hiérarchie. Cette auto-suppression est le cœur de son
processus complexe d’individuation-subjectivation, une invention qui vise non son abolition
immédiate mais son dépassement, dans la figure plus large d’une humanité réconciliée, reprenant
certains de ses traits constitutifs, solidarité et aspiration à la réalisation de soi notamment.
Véritable saut historique autant que théorique, cette métamorphose n’a cependant rien d’une
transfiguration et toute la difficulté est de concevoir la fin de la lutte par les moyens de la lutte,
la constitution d’une identité émancipée par la ressaisie d’une identité exploitée et aliénée.
En ce sens, la thèse de 1844 affirmant que le prolétariat concentre en lui l’essence humaine,
du fait même de la négation radicale de ses droits et de son humanité, ne sera jamais abandonnée
par Marx. Elle est le principe d’une individuation qui ne circonscrit pas une essence donnée mais
l’ouvre sur son propre dépassement, sur l’essor de ses potentialités, par-delà la thèse classique de
leur simple actualisation. La clé de ce processus est double. Elle se situe d’un côté sur le terrain
de l’individu et de ses aspirations, on l'a dit : il s’agit de restituer à tous les êtres humains la
maîtrise de leur histoire singulière, le développement spécifique de leurs potentialités et de leurs
capacités humaines. Il s’agit, de l’autre côté, de concevoir un mode d’association, à la fois fondé
18

sur des déterminations sociales mais respectueux de ces individualités, ne les gommant pas dans
un super-individu fusionnel mais organisant le pôle collectif de la volonté et de la décision
communes, esquissant ce qu’on pourrait nommer une socialisation heureuse. La solution de
l’équation qui relie l'individu au collectif est la démocratie, au vrai sens du terme, c'est-à-dire
entendue comme concertation politique élargie et radicalisée, mais aussi comme réorganisation
concertée de la production et du travail, comme planification non autoritaire et non
technocratique de la vie sociale tout entière.
Les conditions de cette transformation sont données par la production capitaliste, sous la
forme de la contradiction potentiellement explosive entre l’organisation collective du travail et
l’absence de tout choix démocratique quant à cette même organisation :

Avec l’abolition du caractère immédiat du travail vivant, comme pure singularité, ou


comme universalité uniquement intérieure ou extérieure, en posant l’activité des
individus comme immédiatement universelle ou sociale, les moments objectifs de la
production sont dépouillés de cette forme d’aliénation ; ils sont alors posés comme
propriété, comme corps social organique, dans lequel les individus se reproduisent en
tant qu’individus singuliers, mais individus singuliers sociaux38.

C’est bien le capitalisme lui-même qui appelle, contre ses vœux mais selon sa logique, une
gestion sociale de la production, précisément parce qu’il est incapable de donner naissance à sa
version rationnelle tout en rendant urgente l’émergence. Et Marx conclut ce texte par la nécessité
d’une appropriation collective des machines par les « ouvriers associés », inventant une structure
collective vivante apte à piloter la production sociale. Cette étape est proprement politique et elle
a pour nom le communisme.
Si Marx précise peu les contours de ce projet, c’est tout simplement parce que l’histoire n’est
pas à ses yeux réalisation mais invention, déblocage de possibilités non seulement entravées
mais encore ineffectuées en tant que telles. De ce point de vue, le texte le plus prospectif est
aussi le plus descriptif : il s’agit de La guerre civile en France, qui présente la Commune de
Paris et insiste sur l’invention institutionnelle et politique qui caractérise cet épisode
révolutionnaire. Le « gouvernement des producteurs eux-mêmes »39 organise cette démocratie
qui associe les dimensions politiques, sociales et économiques aux antipodes de tout despotisme,
qu’il soit d’usine ou étatique. Solution collective, elle est aussitôt réindividualisante ou plutôt
individualisante tout court, restituant à l’individu la maîtrise de son existence sociale au sein de
collectifs qui organisent la décision, via des procédures de contrôle permanent des mandataires
et de refonte de la représentation politique. C’est bien en s’incluant dans des collectifs multiples
où il ne cesse de compter pour un, que l’individu social se forme et déploie ses potentialités
singulières sans se penser comme séparé des autres, ou opposé à eux. En aucun cas, il ne s’agit
d’une fusion dans une entité nouvelle, mais de l’émergence de formes de coopérations multiples,
permettant à une direction politique collective d’exister tout en demeurant liée en permanence
aux aspirations et aux choix concertés des individus qui y participent.

38 Marx, Grundrisse, t. II, éd. cit., p. 325.


39 Marx, La guerre civile en France, Editions sociales, 1975, p. 64.