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Qu'est-ce qu'un concept?

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Qu’est-ce qu’un concept ?

Benoit Hardy-Vallée
Posdoctoral Fellow
Department of Philosophy
University of Toronto
Jackman Humanities Building
170 St. George St., 4th Floor,
Toronto, ON, M5R 2M8
Phone: (416) 978-3316
Fax: (416) 978-8703
Email: benoithv@gmail.com
http://www.hardyvallee.net

Introduction
Son propre visage dans la glace, ses propres mains, le surprenaient chaque fois.
- J. L. Borges, Funès ou la mémoire

Dans « Funès ou la mémoire » (1983) J.L. Borges raconte l’histoire d‘Irénée Funès, un
homme qui souffre d’une maladie particulcyberière. Suite à un accident de cheval, Funès acquit
une mémoire et une perception infaillibles : «…d'un coup d'œil, nous percevons trois verres sur
une table; Funès, lui, percevait tous les rejets, les grappes et les fruits qui composent une treille. »
Plus rien ne lui échappe : « ...non seulement Funès se rappelait chaque feuille de chaque arbre de
chaque bois, mais chacune des fois qu'il l'avait vue et imaginée ». Il peut se remémorer tous ses
rêves ou reconstituer une journée entière.
Il y a cependant un inconvénient à posséder des facultés mnémoniques et perceptives
parfaites : Funès est incapable d’idées générales, abstraites. Ainsi,

non seulement il lui était difficile de comprendre que le symbole


générique "chien" embrassât tant d'individus dissemblables et de formes
diverses; cela le gênait que le chien de trois heures quatorze (vu de profil)
eût le même nom que le chien de trois heures un quart (vu de face).

Chaque perception est une expérience nouvelle d’une chose nouvelle. Funès est, pour
ainsi dire, enchaîné à la vivacité de ses perceptions. « Je soupçonne cependant, dit le narrateur de
l’histoire, qu'il n'était pas capable de penser ». Penser, dit-il, « c'est oublier des différences,
généraliser, abstraire. Dans le monde surchargé de Funès, il n'y avait que des détails, presque
immédiats. »
Funès est un personnage de fiction. On lui connaît au moins un analogue réel. Dans
le psychologue russe Alexandre Luria (1995) documente le
L'homme dont le monde volait en éclats,
cas de S., un homme atteint d’hypermnésie. Comme Funès, S., est incapable d’oublier, ce qui lui

1
cause plusieurs problèmes : il peut mémoriser des tableaux de chiffres, des suites de lettres, des
événements et les reconstituer à la perfection. Sa mémoire semble virtuellement sans limites. En
plus d’être hypermnésique, ce Funès russe est aussi synesthète, c’est à dire que chaque mot ou
chaque son déclenche en lui une symphonie multimédia de sensations : les mots ont un goût, une
couleur, voire une texture. Luria lui présentait des sons de différente tonalité et chaque tonalité
déterminait dans son esprit des sensations de couleurs différentes.
Dans le monde de S., comme dans celui de Funès, « il n'y avait que des détails, presque
immédiats. » Sa mémoire des visages, par exemple, était tellement parfaite qu’elle était inutile :
il mémorisait dans le détail le visage d’une personne, mais comme des détails des visages
peuvent changer avec l’humeur, la vieillesse, la barbe, etc., il n’arrivait pas à les reconnaître
d’une fois à l’autre. Il peut comprendre une idée tant qu’elle est visualisable, mais si elle est trop
abstraite, cela lui est impossible. Lire de la poésie était impossible : chaque mot déclenchait en lui
un tonnerre de sensations et dans ce chaos aucune compréhension n’était possible. « Vous avez la
voix jaune et friable, dit-il au linguiste Lev Vygotski, la même que Samuel Eisenstein, c'est
comme si une flamme avec des nervures avançait vers moi (...) Je commence à m'intéresser à
cette voix et voici que je ne comprends plus ce qu'elle dit » (Ibid.).
Funès et S. peuvent percevoir, se souvenir ou imaginer, mais leur monde est une suite de
sensations ou d’images. Une telle expérience du monde est l’opposé de la nôtre : nous savons que
Gérard Depardieu est encore Gérard Depardieu même s’il porte une barbe, nous savons qu’un
chien vu de profil à trois heures quatorze est le même que celui vu de face à trois heures un quart,
etc., parce que nous pouvons « oublier des différences, généraliser, abstraire ». Quelque chose
de fondamental leur fait défaut: des idées abstraites et générales qui leur permettrait de penser
l’unité d’une diversité de phénomènes. Plus précisément, Funès et S. sont dépourvus de ce que
les philosophes appellent des concepts, une connaissance générale qui transcende la particularité
des perceptions tout en permettant de donner sens à ces dernières.
Commençons par quelques précisions sur des termes philosophiques qui seront utilisés ici.
Un concept, règle générale, est un particulier, comme une table et une chaise, à la différence
qu’il est mental. Il revient à chaque théoricien de spécifier ce qu’il entend par mental : pour
plusieurs, les objets mentaux, à la différence des autres objets, sont des objets intentionnels ou
représentationnels : ils sont à propos de quelque chose d’autre. Si Tom pense que la lune est
belle, sa pensée est à propos de la lune, son concept de LUNE1 réfère à la lune, mais la lune, elle,
n’est pas à propos de quelque chose.
Un concept représente une catégorie d’objets, d’événements ou de situations et peut être
exprimé par un ou des mots. Pour certains cette représentation est mentale, pour d’autres elle est
linguistique et publique. Le concept est l’unité première de la pensée et de la connaissance : on ne
pense et on ne connaît pas tant qu’on ne manipule pas des concepts. Notons ici qu’on peut parler
de concepts en au moins deux sens : il y a un concept de CHIEN que je possède, un concept
relativement simple comparé au concept de CHIEN de la zoologie actuelle.
Le premier concept est, à n’en pas douter, « dans ma tête » : il fait partie de mes processus
cognitifs. L’autre concept de CHIEN, lui, n’est pas dans ma tête et peut-être que, dans son
entièreté, il n’est dans la tête de personne : toute la connaissance encyclopédique accumulée sur
les chiens n’est pas réunie, règle générale, dans un seul cerveau. Beaucoup de concepts

1
Conformément à l’usage aujourd’hui, nous utiliserons des mots en majuscules pour parler du concept d’une chose et non de la
chose elle-même

2
scientifiques (qui sont finalement des théories) ne sont plus strictement mentaux mais sont
répartis entre plusieurs personnes ou plusieurs supports matériels (livres ou autres). Pour parler
de tels concepts, nous utiliserons le terme de « notion » et réserverons le terme « concept » pour
parler des particuliers mentaux que chaque individu manipule et ce, sans égard à leur rigueur
scientifique : convenons dès maintenant qu’un sujet peut posséder un concept sans pour autant
avoir le concept exact. Le concept d’HOMME de certains de nos ancêtres leur permettait
d’inférer que l’origine de l’espèce humaine était qualitativement différente de celle des autres
formes de vie. Or, c’est aujourd’hui considéré comme faux; ils possédaient donc un concept
d’HOMME erroné, mais un concept d’HOMME quand même. Une automobile défectueuse est
encore une automobile. Pour différencier le concept, la notion, le mot, l’objet et la catégorie, nous
indiquerons le concept par des majuscules (CHIEN), la notion par des italiques (chien), le mot
par des guillemets (« chien »); quant à la catégorie ou à l’objet, nous écrirons tout simplement :
des chiens, le chien – en tant qu’espèce – ou un chien.
Les concepts sont au cœur de l’activité cognitive : l'apprentissage est une acquisition de
concepts, la croyance est une attitude cognitive à l’égard d’une proposition (où deux concepts
sont articulés) dans laquelle le sujet adhère au contenu de la proposition, l’inférence est une
application de concepts (à des objets, des perceptions), alors que le raisonnement est une mise en
relation d’inférences. Les concepts interviennent aussi dans la connaissance : lorsqu’une
croyance est vraie et justifiée, on peut la considérer comme une connaissance2. Les concepts et
les connaissances sont organisés habituellement en taxonomies plus complexes, des théories.
Cette organisation permet de systématiser des raisonnements : si vous savez 1) qu’une
automobile est un véhicule et 2) qu’il y a une automobile garée chez vous, alors vous savez 3)
qu’il y a un véhicule garé chez vous. Voilà pour les précisions linguistiques.
Les philosophes ont été les premiers à développer la notion de concept et, depuis la Grèce
Antique, ont affirmé beaucoup de choses à ce sujet. Nous ne prétendons pas ici présenter un
panorama complet des théories du concept; une telle entreprise dépasserait l’espace qui nous est
alloué ici. Plutôt, ce sont des aspects saillants des théories les plus influentes que nous étudierons.
Cette liste de caractéristiques ne constitue pas une méta-théorie des concepts qui définirait ce
qu’est un concept chez tous les philosophes; il s’agit plus simplement d’un étalon de mesure qui
permet de comparer les théories du concept sous plusieurs dimensions importantes3. Cela permet
aussi de s’assurer qu’une théorie contemporaine parle bien des concepts, c’est-à-dire que si une
nouvelle théorie se veut une théorie des concepts elle doit traiter d’un des aspects que nous
présenterons ou, si elle préfère le négliger, elle nous doit une explication.
Pour chaque dimension, nous présenterons les différents points de vue philosophiques,
afin d’avoir une vue d’ensemble sur les théories du concept, ce qui nous permettra une synthèse
du modèle intellectualiste et cartésien des concepts, celui de la psychologie des facultés.
Chaque aspect sera étudié dans une section:

• L’invariant (1.1). Le concept est un universel qui représente des particuliers :


pour représenter la catégorie des chiens, le concept doit indiquer certaines

2
Cette définition, bien que standard, n’est pas sans problème: cf. Gettier 1963.
3
Il n’est pas impossible d’utiliser cette mesure pour comparer d’autres choses, mais cela est étranger à notre propos.

3
propriétés qui ne varient pas chez les chiens, des qualités que tous les membres de
la catégorie possèdent.
• Le critère (1.2). Pour qu’on puisse juger qu’une chose appartient à la catégorie des
chiens, le concept doit spécifier une règle qui permette de statuer sur l’inclusion de
la chose dans la catégorie.
• L’acquisition et le format (1.3) Le concept est une représentation abstraite. Cette
abstraction peut être acquise par différentes voies et représenter la catégorie sous
différents formats dans l’esprit. Dans les théories du concept, les positions quant à
l’acquisition et le format vont souvent de pair.
• L’organisation (1.4): Les choses peuvent être regroupées en catégories et les
catégories aussi peuvent être à leur tour regroupées en catégories d’ordre
supérieur. Ces hiérarchies conceptuelles peuvent contraindre les conditions de
possession d’un concept.
• La fonction (1.5) : Outre la catégorisation, on peut attribuer plusieurs fonctions à
un concept.
Tentons auparavant un résumé qui rendrait assez fidèlement ce sur quoi les philosophes
s’entendent, en ayant à l’esprit toutes les tares d’un résumé :

Les concepts sont des universels abstraits, organisés systématiquement,


qui appliquent la représentation de propriétés invariantes d’une
catégorie à des objets particuliers en fonction d’un critère. Le concept
sert différentes fonctions épistémologiques (inférence, catégorisation,
gnoséologie, langage) et métaphysiques (taxonomie normative et
modalité).

1.1 L’invariant

Plato thought nature but a spume that plays


Upon a ghostly paradigm of things;
Solider Aristotle played the taws
Upon the bottom of a king of kings;
World-famous golden-thighed Pythagoras
Fingered upon a fiddle-stick or strings
What a star sang and careless Muses heard:
Old clothes upon old sticks to scare a bird.
- William Butler Yeats, Among School Children

L’histoire d’Irénée Funès met en évidence un aspect fondamental des concepts : un


concept est une connaissance plus générale appliquée à un objet ou une situation particulière. La
connaissance que nous avons du chien est une connaissance du chien en général, de cette nature
commune que partagent toutes les choses de l’univers qui s’appellent « chien ». Connaître

4
uniquement le nombre poils de chacun des chiens existants, si une telle chose était possible, ne
garantirait pas une connaissance de la nature du chien : ce ne serait qu’une énorme liste
d’informations.
Il manquerait la connaissance de ce qui, à la différence de leur nombre de poils, ne change
pas d’un chien à l’autre. On peut l’appeler le chien « en général », « en soi », l’universel, la
nature commune; nous nous en tiendrons à « invariant ». Platon et Aristote ont bien sûr débattu
de la nature de cet invariant, mais le véritable débat ce sujet commença à la suite de Porphyre,
philosophe grec de l'école d'Alexandrie et disciple de Plotin. Porphyre commentait la doctrine des
Catégories d'Aristote. Aristote avait établi une liste des différentes façons d’attribuer une
propriété à une chose : on peut définir une chose en précisant sa nature (ou substance comme
disait Aristote), sa qualité, son lieu, son action, etc. Pour analyser la nature de quelque chose, dit
Porphyre, il faut en préciser le genre et l’espèce : Socrate est du genre des hommes et de l’espèce
des animaux. Nous savons alors ce qu’est Socrate, mais nous ne savons pas que sont l’animalité
ou l’humanité :

en ce qui concerne les genres et les espèces, la question de savoir si ce


sont des réalités subsistantes en elles-mêmes, ou seulement de simples
conceptions de l'esprit, et, en admettant que ce soient des réalités
substantielles, s'ils sont corporels ou incorporels et si enfin ils sont
séparés ou s'ils ne subsistent que dans les choses sensibles et d'après elles
(…)

(Porphyre [234-v. 305] 1947)

C’est ce qu’on pourrait appeler le problème de l’invariant : quelle est sa nature, son mode
d’existence ? À la suite de ces quelques remarques, cette question allait occuper les philosophes
pour des siècles, en particulier au Moyen-Âge où on parle de la Querelle des Universaux. Les
médiévaux distinguaient cinq sortes d’universaux : le genre, l'espèce, la différence, le propre et
l'accident. Socrate, par exemple, est de l'espèce homme, de genre animal, sa différence par
rapport aux animaux est d'être doué de raison, raisonner est son propre, et par accident il vivait à
Athènes. Ce sont toutefois les deux premiers qui ont retenu l’attention.
L’invariant reçoit généralement deux acceptions : uniformité et stabilité. Selon la
première, comprendre l’invariance suppose la connaissance de propriétés qui s’appliquent à tous
les membres d’une catégorie. Le concept ARBRE permet de connaître ce qui ne varie pas d’un
arbre à l’autre (fonctions vitales, anatomie, etc.), ce qui rend possible la connaissance de l’arbre
en tant qu’arbre. Dans le second, comprendre l’invariance équivaut à connaître des propriétés qui
perdurent. Descartes, dans ses Méditations Métaphysiques, expose cette qualité des concepts par
l’expérience de pensée suivante (149-150) :

Imaginons un morceau de cire d’abeille fraîchement extirpé de la ruche.


Cet objet peut affecter tous nos sens : il goûte encore le miel, son odeur
de fleurs n’est pas dissipée, il a une forme, une couleur, une température,
une texture et peut servir à faire du bruit si on le frappe.

Si, maintenant, on chauffe ce morceau de cire, il perd son goût, son odeur, sa forme, sa
couleur, sa température, sa texture et il ne fait plus de bruit si on le frappe ; bref, il perd toutes les

5
qualités perceptives par lesquelles on le connaissait. La connaissance de la cire (ou la possession
du concept CIRE) présuppose donc une connaissance d’attributs qui ne changent pas avec la
température ou avec tout autre élément contextuel. Si quelqu’un possède un concept de CIRE et
que ce concept spécifie que la cire est une substance rouge et solide, alors cette personne ne
possède pas vraiment un concept de CIRE : la couleur de la cire n’est pas une propriété uniforme
et sa solidité n’est pas une propriété stable.
Nous définirons ici un ensemble de positions à l’égard de cet invariant. On pourrait les
classer en trois types: psychologique, métaphysique et linguistique. (Ces conceptions ne sont
toutefois pas exclusives. Il est en effet possible d’adhérer à un amalgame de deux ou trois
conceptions.)
Selon la première conception, psychologique, l’invariant est un particulier mental établi
dans l’esprit (1.1.1). Selon la conception métaphysique de l’invariant, il est une substance existant
dans un monde extra-mental, physique ou transcendantal (1.1.2). D’après la conception
linguistique, l’invariant n’est pas mental ou psychologique, mais linguistique : c’est une norme
sociale exprimée par l’ensemble des inférences autorisées par un concept (1.1.3).

1.1.1 La conception psychologique de l’invariant


Pour la première conception, l’invariance est située dans l’esprit, plus particulièrement
dans la faculté intellective. Cette conception, comme plusieurs autres, se fonde sur une
psychologie des facultés. Nous entendons par « psychologie des facultés » (cf. Rippa 1971) toute
théorie qui conçoit l’esprit comme étant scindé en différentes facultés ayant chacune une fonction
propre, distincte des autres : on peut compter, parmi ces facultés, la perception, l’émotivité, la
mémoire, l’imagination, de désir, la raison, la volonté et même la locomotion (chez Aristote)
Dans l’exemple du morceau de cire, présenté plus haut, Descartes s’aperçoit en effet que
toutes les qualités perceptives du morceau de cire peuvent induire des croyances par le
« témoignage des sens », mais ces croyances ne sont pas vraies. En effet, comme ces qualités
(couleur, odeur, etc.) changent selon la température, les croyances relatives aux qualités
perceptives ne sont plus vraies. Mais alors, comment se fait-il que, bien que les qualités
perceptives de la cire aient toutes changé, ce soit malgré tout de la cire que Descartes observe ?
Quelle est donc la nature de cette cire ?
Descartes affirme alors que la cire « ne peut être conçue que par l’entendement» (150), et
aucunement par la perception. Il pose donc une division du travail entre une faculté perceptive et
une faculté intellective; le concept est de l’ordre de la seconde. Le concept de CIRE est un « une
inspection de l’esprit » (150). Ainsi, pour Descartes, l’invariant est de nature psychologique.
Notons que la question du format de cette représentation est différente : que ce soit une
représentation sensible ou amodale, son ontologie est psychologique.
Chacune de ces facultés a porté différents noms : perception, sensation, âme sensitive,
aisthetikon, intuition, sensibilité pour la première, conception, raison, entendement, intellect,
intelligence, dianoetikón, pour la deuxième. Nous utiliserons ici uniquement les termes
« perception » et « conception » pour référer à ces deux facultés.
Ces facultés ont chacune un type d’objet mental propre : des impressions, des sensations,
des percepts, des particuliers pour la perception, des idées, des concepts, des notions, des
universaux, pour la conception. Nous emploierons ici les termes « percepts » et « concepts » pour

6
parler de ces objets. La perception permet de connaître à l’aide des sens, tandis que la conception
permet de connaître par le raisonnement. Parménide, par exemple, soulignait la distinction entre
raisonner et percevoir : lorsqu’un bâton plongé dans l’eau est perçu comme étant rompu, la
perception nous trompe, alors que cette illusion est dépassée par le pouvoir de la raison (Kirk and
Raven, 1983).
Il y a donc une certaine ressemblance entre ces facultés parce qu’elles servent toutes deux
à donner au sujet une représentation du monde, mais, selon les philosophes, la nature et la
fonction de ces représentations sont différentes. La première ne nous donnerait accès qu’aux
propriétés changeantes, alors que la seconde nous donne accès aux propriétés stables (ou
éternelles).
Comme l’imagination est souvent conçue comme une perception sans objet, ou la capacité
de recréer une perception, les critiques qui touchent la perception touchent aussi l’imagination.
Ainsi, la faculté imaginative peut entrevoir différentes qualités du morceau de cire, mais comme
celui-ci peut recevoir une infinité de formes, elle ne peut toutes les parcourir.
Nous nous intéresserons tout d’abord à la conception de l’invariant chez Aristote
(1.1.1.1). Celle-ci n’est pas que psychologique : il y des universaux dans le monde, mais l’esprit
peut aussi obtenir une forme d’universel. Cette conception est donc aussi métaphysique, mais
comporte une dimension psychologique importante que nous présenterons ici; la plupart des
conceptions de l’esprit occidentales descendent d’Aristote, il lui revient donc d’être cité en
premier. Nous mentionnerons aussi la position nominaliste (1.1.1.2) mais nous nous attarderons
plus particulièrement à la position de celui de Kant (une sorte de conceptualisme moderne), en
raison de sa complexité et sa pertinence pour les sciences cognitives (1.1.1.1). Sa notion de
schème, par exemple, a influencé plusieurs cognitivistes contemporains.

1.1.1.1 Aristote
Le sens du mot « âme », pour Aristote, est plutôt différent du sens que lui attribue la
tradition qui le suit. L’âme est le principe vital des êtres vivants. Elle comprend plusieurs
facultés : facultés nutritive, désirante, sensitive, locomotive et dianoétique (la raison ou intellect).
La perception (aisthetikon) discrimine les objets perceptuels (aisthemata), et la
conception ou intellect (dianoetikón) discrimine les objets intelligibles, les concepts (noemata).
Entre les objets intelligibles et perceptuels s’insèrent des objets mentaux d’un autre type, les
phantasmata, objets issus de la faculté imaginative (phantasia). L’imagination est une sorte de
prolongement de la perception: elle produit les phantasmata, des perceptions de l'objet en son
absence. Les phantasmata sont des représentations mentales4 sensibles, principalement imagées :
image mentale, rêve, mémoire, ou illusion. Les représentations ne sont ni des perceptions, ni des
connaissances ni leur combinaison. Elles sont distinctes des deux, mais inséparables: la
représentation ne peut survenir sans la perception alors que la pensée ne peut survenir sans elle :
« L'homme ne pense jamais sans images [phantasmata] » (De Anima, 427b 14-17).
La conception est elle-même divisée en intellect agent (noûs poietikos) et intellect patient
(noûs pathetikos), passif ou encore possible comme disait Saint-Thomas. L’intellect agent est la
partie active de l’esprit, celle qui fait en sorte que des pensées nous « viennent à l’esprit »;

4
Cf. Modrak (99) et Bodéüs (216, n.4)

7
l’intellect patient contient ces pensées en puissance qui peuvent être actualisées par l’intellect
agent. Ce dernier permet ainsi le passage de la connaissance en puissance à la connaissance en
acte.
Par exemple, il est possible de placer son pied dans son champ de vision pour faire en
sorte que le soleil apparaisse aussi grand qu'un pied (Ibid. 428b 6-7). La seule représentation
(phantasma) pourrait nous faire croire que le soleil est aussi grand qu'un pied : mais l’homme
possède quelque chose de plus que des représentations mentales imagées. Son intellect agent
(Ibid. 431b 3-4) peut effectuer un travail sur cette représentation et produire la croyance « le
soleil est aussi grand que le pied ». Ainsi les phantasmata présentent à l’intellection des objets
perceptifs (la représentation mentale du soleil aussi grand que le pied); l’intellect agent produit
alors des objets intelligibles (des croyances, des pensées conceptuelles) en actualisant des
principes qui sont en puissance dans l’intellect passif. Comme la lumière qui actualise la couleur
potentielle d’une surface pour être perçu, l’intellect agent actualise les principes potentiels des
représentations (De Anima, III, 5). Comme souvent dans l’épistémologie occidentale, la
compréhension est comparée à la vision. On pourrait reconstruire l’analogie comme suit :

Analogie perception-conception

Perception Conception
Surface Phantasmata
Couleur potentielle Principe de l’intellect passif
Lumière Travail de l’intellect actif
Perception de la couleur Compréhension des principes

Donc Aristote n’est pas un imagiste : pour les imagistes toute la pensée est une activité de
manipulation de représentations imagées.
Le concept (logoz) n’est donc pas une représentation sensible : il peut être exprimé par la
définition (orismoz), qui explicite le contenu du concept. Le concept d’HOMME est l’universel,
dans l’esprit qui permet de savoir qu'un homme est un animal bipède sans plumes, alors que la
définition du mot « homme » en est l’expression linguistique. (Topiques, 153a3).
Aristote élabore ainsi une psychologie des facultés où la connaissance passe par la
perception, l’imagination et conception. Les concepts sont situés dans la troisième, mais les trois
sont à l’œuvre dans la pensée. L’invariant est donc de nature psychologique : c’est dans l’esprit
que ces propriétés invariante sont représentées. Nous verrons cependant plus loin que la
conception d’Aristote était aussi métaphysique au sens défini pas notre taxonomie.

8
1.1.1.2 Le nominalisme médiéval
Pour les nominalistes du Moyen-Âge, le concept est un signe, au sens général de « ce qui
tient lieu de quelque chose d’autre », (aliquid stat pro aliquo). Panaccio (1996) résume cette
position, en décrivant celle de Guillaume d'Ockham:

« Cette idée du concept comme signe naturel joue un rôle central dans le
nominalisme de Guillaume d'Ockham. Les universaux pour lui — c'est-à-
dire les espèces et les genres, comme le cheval en général, l'animal en
général — sont identifiés précisément à des signes dans l'esprit plutôt qu'à
des natures communes qui existeraient hors de l'intellect (…)».

Le nominalisme nie l'existence d'universaux, comme le «chien en général ». Ainsi on


peut citer le célèbre « rasoir d'Ockham » : entia non sunt multiplicanda praeter necessitatem (il
ne faut pas multiplier les entités plus qu’il est nécessaire). Un nominalisme radical nie la
possibilité de l’universel mondain ou mental: les seules réalités linguistiques ou conceptuelles
sont des occurrences singulières et il n’y a aucune universalité en dehors de celle des mots. Il nie
par le fait même la possibilité d’un invariant psychologique.
Un nominalisme modéré, le conceptualisme, admet l’existence d’invariant psychologique
dans l'esprit. Après la Querelle des Universaux, les philosophes de l’époque moderne (Descartes,
Spinoza, Hume, Hobbes, Kant) ont généralement opté pour une forme de conceptualisme. De
tous les conceptualistes, Kant est sans doute celui qui a développé l’idée que des invariants
mentaux participent à l’activité cognitive dans sa forme la plus achevée. Nous la présenterons
dans la section qui suit.

1.1.1.3 Le conceptualisme kantien


Kant distingue aussi les facultés perceptive et conceptuelle et reprend ainsi le modèle de
la psychologie des facultés. À la différence de Descartes, par exemple, Kant distingue, dans la
faculté conceptuelle, l’entendement et la raison : le premier « pense les objets qui nous sont
donnés et c'est de lui que naissent les concepts » (CRP Esth. Transc., §1). Il applique des règles
logiques aux représentations sensibles, ce qu’il appelle les catégories de l’entendement (nous y
reviendrons bientôt). La raison, elle est ce « pouvoir qui nous fournit les principes de la
connaissance a priori ». (CRP, Introduction) ; rationnellement, par inspection de l’esprit, la
raison peut étudier les principes de l’entendement. Entre la faculté conceptuelle (entendement et
raison) et la faculté perceptive l’imagination, assure la liaison entre les deux.
On ne peut les considérer de manière isolée : prenons l’exemple de la causalité, qui a tant
fait réfléchir Kant. On expérimente quotidiennement des événements causaux, mais on
n’expérimente jamais la causalité elle-même. Celle-ci ne peut donc être dérivée de l’expérience.
Si ces événements nous apparaissent comme causaux, c’est que la causalité est dans notre esprit
et appliquée aux perceptions. Le concept de CAUSE précède l’expérience des événements
causaux.
De la sorte, le savoir provient de l'expérience (lorsque je sais que A cause B), mais il ne
commence pas uniquement avec elle: il y a certaines conditions qui rendent l'expérience possible.
Je peux voir que A cause B seulement si je possède le concept de CAUSE. La perception et la
conception se trouvent ainsi distinguées mais aussi unies: la première fournit des données

9
perceptives, alors que la seconde met en forme cette « matière première ». La perception est
aveugle sans le concept, alors que celui-ci est vide sans la première, ainsi que le veut sa célèbre
formule.
Le concept, chez Kant, est une espèce hétéroclite : il n’y a pas qu’un type de concept,
mais trois. Nous les présenterons avant de montrer les types d’invariants.

1.1.1.3.1 Les concepts empiriques


Un concept est empirique, selon Kant, s’il n’est possible de le posséder qu’au moyen de
l’expérience ; il aura donc un contenu empirique (ce type de connaissance est a posteriori). Des
concepts comme ARBRE, CHAT, PIERRE, etc. sont empiriques parce qu’ils ont un tel contenu :
des formes, des sons, des textures. Mais cela ne semble pas suffisant : pour voir un chat en tant
que chat, il faut voir qu’il y a un chat, mais aussi qu’il y en a un, et non pas quelques uns. Des
concepts comme NÉCESSAIRE, CAUSE, UNICITÉ, etc. n’ont pas de contenu empirique.

1.1.1.3.2 Les catégories de l’entendement

Kant distingue ces concepts des concepts empiriques ; il les nomme catégories ou
concepts purs a priori de l'entendement. Ces concepts sont purs en ce qu’il ne reste aucun
contenu perceptif et a priori au sens où ces connaissances sont indépendantes de toute
expérience.5 Les catégories de l’entendement sont les fonctions abstraites qui nous permettent de
juger: penser, c'est juger, et juger, c'est appliquer un concept pur à une intuition. Les catégories
sont des concepts universels et nécessaires, « les vrais concepts primitifs de l'entendement »
(CRP6, Déd. Mét., III, 93/IV, 66). Ce sont des catégories essentiellement logiques.
Kant regroupe les catégories de l’entendement en quatre classes: quantité, qualité, relation
et modalité, chaque classe regroupant trois catégories de l’entendement :

• Quantité : unité – pluralité – totalité


• Qualité : réalité – négation – limitation
• Relation : substance et accident – cause et effet – communauté (action réciproque)
• Modalité : Possibilité/impossibilité – Existence/non existence – Nécessité /contingence
Table des catégories de l'entendement

On pourrait imaginer un espace à quatre dimensions, segmentées chacune en trois


catégories de l’entendement ; toute expérience et toute pensée serait alors un point dans cet
espace, défini par quatre coordonnées (une par dimension). La pensée que « il y a un chien devant

5
Il peut toutefois y avoir des connaissances a priori non pures, mêlées de connaissances sensibles : « tout changement a une
cause » est une connaissance qui ne dépend pas d’une expérience en particulier (elle est donc a priori) mais dépend de
l’expérience empirique (elle n’est donc pas pure) (cf. CRP Introduction III, 28).
6
Nous utiliserons l’acronyme CRP pour Critique de la raison pure

10
moi » serait un point dans cet espace, défini par les coordonnées <un, réel, subsistant, existant>.
Il n’y aurait pas, selon Kant, d’expérience qui ne puisse être caractérisée et mise en forme par ces
catégories.
Bien qu’elles soient, selon Kant, des catégories primitives, ce ne sont pas les seules. Il est
« facile d’y ajouter [d]es concepts dérivés et secondaires, et de dessiner entièrement l’arbre
généalogique de l’entendement pur (CRP, III, 94/IV, 67) ». Ainsi, à la catégorie de la causalité,
on pourrait ajouter des concepts purs comme FORCE, ACTION, PASSION, etc.

1.1.1.3.3 Les idées de la raison

En plus des concepts empiriques et des catégories de l’entendement, il y aurait selon Kant
des concepts comme DIEU qui ont cette particularité de se présenter comme des connaissances
du particulier, connu par le concept et non par l’intuition. Ce sont des concepts généraux, comme
les catégories de l’entendement, mais qui porteraient sur des objets, comme les représentations
sensibles. Ce seraient des concepts purs, qui relèveraient non pas de l’entendement mais de la
raison. Cette confusion de la généralité et de l’existence constituerait une erreur, l’erreur de tous
les métaphysiciens.
Descartes, par exemple, voulait déduire l’existence de Dieu de sa définition de l’être
parfait. L’idée, selon Kant, est une pure illusion : à l’idée (ou au concept) de DIEU est attachée la
conviction absolue de son existence, mais cela ne garantit en rien son existence. L’idée, en ce
sens, est une erreur de la raison, qui s’égare hors des limites prescrites par l’entendement.
Comme l’idée, selon Kant, est impossible, nous ne nous en préoccuperons plus ici, mais cette
notion devait tout de même être mentionnée.

1.1.1.3.4 La relation entre la perception et la conception

En plus des concepts empiriques et des concepts purs, Kant postule d’autres fonctions
cognitives. Comme Kant distingue perception et conception, il crée une asymétrie entre les deux;
or, dans les faits, nos percepts et nos concepts fonctionnent très bien ensemble. Il faut donc faire
intervenir un mécanisme cognitif qui assure la relation entre les deux facultés. On peut distinguer
deux sortes de mécanismes qui relient les objets des deux facultés : l’un qui va de la perception à
la conception, l’autre en sens inverse.
Pensons à une situation relativement simple. Vous marchez sur la rue et vous croisez un
chien. À un certain moment, des rayons lumineux ont frappé votre rétine et vous avez cru, avec
raison, qu’il y avait là un chien (il se peut que vous ayez cru voir un chien sans vous dire
explicitement et consciemment « tiens, un chien !»). Il y a une double relation entre le concept et
le percept : le premier est appliqué au second, lequel est subsumé sous le premier. Or, comment
des êtres qui possèdent des concepts (universels) de CHIEN peuvent les utiliser pour les
appliquer à des représentations de chien (particuliers)?7
Le problème est encore plus grave pour les catégories de l’entendement : comment
UNITÉ ou EXISTENCE peuvent s’appliquer aux représentations sensibles de chien? S’il faut
poser un intermédiaire entre les catégories de l'entendement et les objets de l'intuition afin que

7
C’est, en termes contemporains, le problème de « l’ancrage des symboles ». cf. Harnad 1990

11
ces derniers puissent se ramener aux premières, cet intermédiaire devra avoir pour ainsi dire un
pied dans les deux camps ; pour expliquer la subsomption de l'objet sous le concept pur, il faut un
troisième terme qui soit à la fois pur et sensible.
Or, le concept pur est foncièrement hétérogène à la représentation sensible. Il est aussi
abstrait et général qu’on peut imaginer des concepts abstraits et généraux, alors que la perception
est on ne peut plus concrète et particulière. Pour expliquer cette homogénéité dont doit faire
preuve l’intermédiaire, Kant donne l’exemple du concept d’ASSIETTE : ce concept est un
concept empirique (concret et particulier). Lorsqu’on imagine une assiette, on se la représente
(généralement, du moins) comme étant ronde. De la sorte, dit Kant, ce concept empirique « a
quelque chose d’homogène avec le concept purement géométrique d’un cercle, puisque la forme
ronde qui est pensée dans le premier [le concept d’ASSIETTE] se laisse percevoir par intuition
dans le second [le concept de CERCLE] (CRP, Anal. des Princ., III, 133/IV, 98, italiques dans le
texte)». Donc, pour appliquer des catégories de l’entendement aux phénomènes, il faut quelque
chose qui soit à la fois pur (sans contenu empirique) et sensible. Un indice est apparu dans notre
exemple : « lorsqu’on imagine une assiette, on se la représente comme étant ronde ».
Nous avions parlé de deux facultés : l’entendement (ou conception) et la perception. Une
troisième faculté8, l’imagination, et son opération, le schématisme, constituent la clé du problème
de l’application des concepts. Lorsqu’on imagine une assiette, on passe de l’universel au
particulier. C’est à partir du concept ASSSIETTE que l’imagination génère une représentation
visuelle d’une assiette (une image mentale d’une assiette particulière ou une représentation
visuelle plus abstraite, comme une forme ronde légèrement incurvée).
Lorsqu’on perçoit une assiette, l’imagination intervient aussi : à partir d’une sensation
visuelle, on se figure qu’il s’agit là d’une assiette. On a passé de l’universel au particulier en
appliquant le concept au percept, mais en même temps du particulier à l’universel en subsumant
le percept sous le concept. Cette opération de l’imagination qui rend cela possible, c’est ce que
Kant appelle le schématisme, qui consiste à utiliser des schèmes. Le schème est ainsi un
mécanisme qui connecte le concept à la représentation empirique ; il est ce qui permet de
comprendre en se figurant et de se figurer pour comprendre (Eco 1999). L’imagination dont parle
Kant n’est non pas reproductive (recréer mentalement l’apparence d’une assiette) mais
productive.
Ainsi, pour pouvoir relier le concept ASSIETTE à la représentation d’une assiette (ou
plutôt subsumer la représentation sous le concept), le schème ne peut pas être une image
particulière qui reproduit une assiette en particulier. Supposons que ce soit le cas et que le
schème d’assiette soit une image mentale d’une assiette blanche à fleurs roses d’environ 15 cm de
diamètre. Si tel était le cas, compte tenu du fait que les assiettes varient (au moins ) selon leur
couleur et leur diamètre, mon schème d’assiette ne relierait mon concept d’assiette qu’à des
assiettes blanches à fleurs roses d’environ 15 cm de diamètre. Or, le concept d’assiette s’applique
aux assiettes de couleurs et diamètres divers. Il faut donc que le schème d’assiette soit assez
abstrait pour s’appliquer aux assiettes, peu importe la couleur et la dimension, tout en étant
assez concret pour s’appliquer aux assiettes et non aux tasses.

8
Bien que certains, comme Aristote, en fassent un cas particulier de la faculté perceptive et d’autres un cas particulier de la
faculté intellective, comme Kant dans la seconde édition de la CRP, nous la traiterons ici comme une autre faculté qui sert, entre
autres à relier les deux.

12
De la sorte, l’imagination, lorsqu’on perçoit une assiette comme une assiette, n’est pas
une faculté qui reproduit des images d’assiettes particulières, mais une faculté qui dispose de
méthodes de construction de représentations d’assiettes. Le schème de chien, qui relie les
percepts et les concepts de chien, par exemple, désigne

une règle d'après laquelle mon imagination peut se représenter d'une


manière générale la figure d'un quadrupède, sans être astreinte à quelque
forme particulière que m'offre l'expérience ou même à quelque image
possible que je puisse me représenter in concreto. (CRP III 3, 135/IV,
100, nous soulignons)

Le génie de Kant est d’avoir tout d’abord réalisé que le passage entre les deux ordres
d’objets mentaux nécessite non pas seulement une faculté, mais une procédure.

1.1.1.3.5 Les invariants kantiens

On peut ainsi isoler trois types d’invariants psychologiques. Tout d’abord, lorsque j’ai un
concept empirique, l’invariance est de type perceptuel:

Par exemple, je vois un pin, un saule, un tilleul. En comparant tout


d’abord ces objets entre eux, je remarque qu’ils diffèrent les uns des
autres au point du vue du tronc, des branches, des feuilles, etc. ; mais si
ensuite je réfléchis uniquement à ce qu’ils ont de commun entre eux, le
tronc, les branches et les feuilles mêmes, et si je fais abstraction de leur
taille, de leur configuration, etc., j’obtiens un concept d’arbre (Logique,
1, 6).

Ce qui ne varie pas d’un arbre à l’autre, ce sont des propriétés qui ont un contenu empirique (les
parties, les formes, etc.), mais qui font tout de même partie du concept ARBRE. Ce n’est pas une
représentation uniquement perceptuelle mais plutôt une représentation conceptuelle dont le
contenu est en partie perceptuel. Ces invariants ressemblent assez fidèlement à « l’arbre en
général » ou aux universaux des médiévaux.
Deuxièmement, l’invariant peut être uniquement conceptuel comme chez Descartes. Je
peux saisir certaines caractéristiques invariantes par des « inspections de l’esprit » sans en avoir
une représentation sensible. Les catégories de l’entendement de Kant sont des invariants
logiques, qui précisent l’invariance de la forme logique du jugement. Les pensées ou jugements
que « le chat est noir », « la table est lourde » et « cet homme est rigolo» utilisent différents
concepts empiriques. Cependant, si « on fait abstraction de tout contenu (…) et que l’on n’y
envisage que la simple forme de l’entendement » (CRP, Déd. Mét. III, 86/IV, 59), on constate
que ces jugements sont tous, d’après la table des catégories, de type catégorique, des jugements
qui font appel à la catégorie de la substance et de l’inhérence : ils lient une substance (prédicat) et
un accident (sujet). Ainsi, il y a un invariant de la forme du jugement : l’esprit peut donc saisir ce
qui ne varie pas d’un jugement à l’autre. D’une certaine façon, les catégories de l’entendement
sont des concepts de relations plutôt que d’objets. Ils se distinguent donc des universaux de la

13
tradition en ce qu’ils ne sont plus des natures communes à plusieurs choses, mais à des
jugements.
Finalement, le schème est une autre forme d’invariant : ce n’est pas une propriété
spécifique du chien, mais la capacité productive de générer des représentations des chien. Cet
invariant n’est est procédural : ce qui ne varie pas d’un objet à l’autre, c’est cette procédure qui
applique le concept au percept de l’objet. Comme les catégories de l’entendement, les schèmes ne
sont pas non plus des natures communes à plusieurs choses mais ce ne sont pas non plus des
invariants du jugement. Les schèmes sont des invariants de la subsomption : à chaque fois où le
concept de CHIEN est appliqué, la même procédure est utilisée.

1.1.1.4 La conception psychologique de l’invariant, conclusion


En résumé, la conception psychologique de l’invariant considère que ce qui ne varie pas,
dans tout ce qui tombe sous un concept, est représenté dans l’esprit. C’est dans l’esprit de Funès
qu’il manque quelque chose, cet universel, et celui peut être de triple nature : il ne peut saisir
l’invariance sensible des chiens, ni l’invariance rationnelle, ni l’invariance procédurale. Donc non
seulement Funès n’a pas de concept empirique de CHIEN, mais il lui manque des catégories de
l’entendement et des schèmes.

Types de conceptions psychologiques de l'invariant


Invariant psychologique

 Rationnel: Aristote (noemata), nominalistes modérés ou conceptualistes (signes),


Descartes (inspection de l’esprit),
 relationnel: Kant (catégorie de l’entendement)
 Procédural : Kant (schème)

1.1.2 La conception métaphysique


Selon la conception métaphysique de l’invariant, celui n’est pas un signe, mais une nature
qui existe de façon autonome. Cette conception réaliste est à l’opposé du nominalisme. Il connaît
trois genres : le réalisme des idées, qui reconnaît l’existence d’idées ou d’universaux dans un
monde non-physique et non mental (1.1.2.1); le réalisme des substances (1.1.2.2) qui reconnaît
l’existence de « natures communes qui existeraient hors de l'intellect, (…) dans les choses
individuelles extérieures » (Panaccio 1996) et le finalement le réalisme des pensées (1.1.2.3).

.
1.1.2.1 Le réalisme de idées
Dès la Grèce Antique, les Présocratiques distinguaient la connaissance que nous apportent
les sens et celle que nous apporte la raison. À l’origine, toutefois, la différence ne relevait pas
d’une théorie psychologique et épistémologique, mais d’une théorie cosmologique et
métaphysique (Maher 1910). Le problème de l’invariant, en effet, était un problème

14
cosmologique et métaphysique qui se posait chez les Grecs dans sa dimension temporelle.
Héraclite a immortalisé cette problématique par l’exemple du fleuve (Fragment 12, 49a et 91 in
Voilquin, 1964 :75-79) : on peut dire qu’on se baigne plusieurs fois dans un même fleuve, tout
comme on peut dire, étant donné l’écoulement constant de l’eau, qu’on ne se baigne pas deux fois
dans le même fleuve.
Le monde est à la fois un flux constant et une permanence. La question est donc : qu’est-
ce qui existe vraiment, qu’est-ce qui est ? Les philosophes présocratiques qui ont suivi Héraclite
ont souligné la réalité du changement, tandis que ceux qui ont suivi Parménide ont affirmé que
seulement le permanent existe (Maher 1910). Platon réalisa l’importance de trancher cette
question afin de fonder la connaissance : « il n’y a même pas de bons sens, Cratyle, à déclarer
qu’il existe une connaissance, si toutes choses se transforment et qu’aucune ne demeure »
(Platon, Cratyle, 1998). Sans invariant, pas de connaissance.
Platon établit que les invariants et les variations appartiennent en fait à deux mondes
différents en nature, le monde physique (horaton) dans lequel on retrouve, par exemple, des
chiens, et le monde idéel (noeton) dans lequel on retrouve l’essence, éternelle et immuable, du
chien9. La connaissance authentique n’est possible que si on connaît l’essence de la chose.
Ce faisant, ce parti-pris métaphysique implique qu’on accorde plus de crédit à une faculté
au dépend d’une autre : si seul le permanent existe et que la conception nous montre la
permanence, alors c’est la conception qui est fiable. Ainsi, le premier monde, auquel nous avons
accès grâce à nos sens, n’est qu’un reflet ou une pâle imitation du second monde, auquel nous
avons accès grâce à la conception. Les invariants platoniciens sont, comme les appellent
Panaccio, des « natures communes qui existeraient hors de l'intellect » (op. cit.). Platon professe
donc un réalisme des essences ou des universaux.
1.1.2.2 Le réalisme des substances
Nous avons présenté plus haut la théorie d’Aristote comme étant psychologique; c’est
vrai, mais la théorie d’Aristote est aussi, en partie, métaphysique. La perception et la conception
nous permettent conjointement de posséder des invariants mentaux qui spécifient les caractères
propres à chacun, et en cela cette théorie est psychologique. Cependant, Aristote ne conçoit pas le
processus par lequel les invariants s’établissent dans l’esprit comme une construction à partir des
sensations brutes. Pour Aristote, les objets sont composés de matière et de forme, ou encore de
substances matérielle et formelle : la matière est organisée par la forme. La substance formelle ne
subsiste pas en elle-même hors de tout support matériel, comme l’Idée pour Platon, mais dans les
choses individuelles extérieures. Aristote admet donc dans son ontologie des universaux mais ne
les situe pas dans un monde supra-sensible. L’invariant s’établit dans l’esprit parce qu’il a réussi
à extraire (et non pas reconstruire) la substance formelle de l’objet. Ainsi, cette nature ne
transcende pas le monde empirique : elle est dans le monde et l’esprit réussit à en obtenir une
copie mentale. Il y a donc un isomorphisme entre ce qu’il y a dans l’intellect et ce qu’il y a dans
le monde.
En épistémologie, une position semblable est défendue par les tenant du réalisme
scientifique : les propriétés invariantes d’une catégorie sont des réalités décrites par une science

9
Il existe, pour Platon, une première réalité, «ce qui a une forme immuable, ce qui ne naît point et ne périt point, ce qui n'admet
jamais en soi aucun élément venu d'ailleurs, ce qui ne se transforme jamais en autre chose, ce qui n'est perceptible ni par la vue ni
par un autre sens, ce qu'il est donné à l'intellect seul de contempler » (Timée, 1969).

15
empirique (Popper 1956, Smart 1963, Putnam 1981, pour ne nommer qu’eux). Il y a du
mouvement en général parce que la physique n’aurait pas de sens si elle ne parlait d’une qualité
générale réelle. C’est l’argument du « miracle de la science » : en reconnaissant le succès de la
science mais en niant qu’elles découvre et analyse des qualités générales réelles, il faudrait alors
dire que ce succès relève d’un miracle.
Les scientifiques ont été généralement réalistes, jusqu’aux questionnements profonds de
la physique quantique et théorique, au début de XXe siècle : est-ce que la physique des particules
élémentaires parlent vraiment des propriétés invariantes des atomes ou des quarks, des choses
qu’on ne peut voir à l’œil nu ? Des anti-réalistes comme ont suggéré que les invariants sont plutôt
d’ordre conventionnel (Duhem), phénoménal (Mach) ou instrumental (Poincaré)10. Ce débat
verse toutefois dans un questionnement sur la relation entre la science et le monde plutôt qu’un
questionnement entre l’esprit et le monde.
Alors que le réalisme de Platon concernait les essences, les réalismes aristotélicien et
scientifique concernent les substances, ces propriétés invariantes qui sont dans les choses: ce
n’est pas l’idée du cheval qui existe de façon autonome, mais le cheval particulier comme
substance.

1.1.2.3 Le réalisme des pensées


Les réflexions de Gottlob Frege sur la signification et la vérité, au XIXe siècle, constituent
un renouveau de la conception métaphysique de l’invariant. Plutôt que d’être réaliste à l’égard
des invariant comme des essences ou des substance, Frege est réaliste à l’égard des pensées.
Pour expliquer la théorie frégéenne, voyons ce qu’il appelle une pensée (in Écrits logiques
et philosophiques, 197111). La pensée exprime la connaissance. Pour les théories
psychologiques, la pensée est représentationnelle : avoir la pensée « il y a un chat ici » ou « le
chat est un mammifère », c’est avoir dans l’esprit une représentation de quelque chose d’autre. Or
les représentations sont internes, subjectives, imperceptibles, dépendantes d’une conscience et
variable d’une à l’autre. Si la pensée est représentation, selon Frege, alors la science serait
impossible : « si toute pensée a besoin d’un porteur dont elle est un contenu de conscience, elle
est la pensée de cet unique porteur et il n’existe aucune science commune à plusieurs individus.
(La pensée, 184) »
En effet, on ne devrait pas parler du théorème de Pythagore, mais de « mon » ou « ton »
théorème de Pythagore, auquel cas chacun aurait une version différente en raison de la différence
entre les esprits individuels. Pour Jean, le théorème est vrai, mais pour Pierre il est faux. De la
sorte, une pensée, si elle est le véhicule de la connaissance, ne peut être une représentation
mentale : elle est trop variable. Cependant, elle ne peut être non plus une réalité physique : un
arbre peut causer des impressions sensibles dans un sujet, alors qu’on ne peut percevoir la
pensée « cet arbre est petit ».
Ainsi, la connaissance passe par la pensée, mais celle-ci n’est ni une représentation
subjective, ni une chose matérielle. Or, pour fonder la connaissance, plus particulièrement la
science, Frege recherche une source d’invariance, tout comme Platon, Aristote, Descartes et

10
Le lecteur trouvera dans Craig 1998 une présentation exhaustive des réalismes et des anti-réalismes scientifiques.
11
Toutes les citations de Frege renvoient à cette édition (trad. Claude Imbert).

16
Kant. La vérité ne peut pas vivre dans le monde des représentations mentales, instables et
multiples. Qu’est-ce que la pensée, alors ?
Elle n’est pas l'acte subjectif de penser, « mais son contenu objectif, lequel peut être la
propriété commune de plusieurs sujets, (Sens et dénotation, 108, n1). » Pour trouver une place à
ce contenu ni mental ni physique, il faut, dit-il, admettre un troisième mode d’existence, distinct
du monde mental et du monde physique. Indépendant de la conscience individuelle comme le
monde extérieur, mais imperceptible par les sens comme une représentation. La pensée n’est pas
perçue ni possédée, ni même produite par le sujet, mais saisie par lui en tant qu’entité objective.
La pensée exprimée dans le théorème de Pythagore est exactement de cet ordre : ni mental
ni physique mais invariante. Cette pensée est « indépendante du temps, éternelle, inaltérable »
(La pensée, 193). Il n’est pas, cependant, impossible d’y avoir accès. Elle peut susciter dans
l’individu des impressions ou des idées mais ce n’est là qu’un épiphénomène. C’est ce que
Dummett (1991) appelle « l'expulsion des pensées hors de la conscience ».
Donc, une pensée, véhicule de la connaissance, est une entité objective. Pour qu’elle
exprime une connaissance, il faut qu’elle soit vraie, et, pour ce, il faut qu’elle prédique quelque
chose d’un sujet: la pensée « table », si il pouvait y avoir une telle pensée, ne serait ni vraie ni
fausse, mais la pensée « la table est grande » pourrait être vraie ou fausse, dépendamment des
conditions de vérité (ce qui est le cas et qui rend la proposition vraie ou fausse). À la différence
de Platon et d’Aristote, le réalisme de Frege est à propos d’entités articulées, composées et non
pas d’entités monadiques comme des essences ou des substances.
Il faut distinguer ici la pensée « la table est grande » de l’énoncé « la table est grande ».
La première, pour Frege, est objective, intangible, platonicienne pourrait-on dire. La seconde est
tout ce qu’il y a de plus concret : cette phrase est une suite de marques physiques. Ces marques
physiques ont toutefois la particularité d’être des signes12. Un signe, pour Frege et plusieurs
théoriciens du signe, tient lieu de quelque chose d’autre, sous un certain aspect. Il a donc un sens
et une référence.
Le sens d'un signe linguistique est le mode de présentation de la référence, qui nous est
donné par notre connaissance de la langue (Ibid., 103-4); c’est, comme le dit Jacob, « la manière
dont l'objet référentiel est détecté par le locuteur du langage grâce à sa compréhension du langage
(1980: 57) ». C'est ce qui varie lorsque deux signes différents ont la même référence. On peut
donc référer à une seule entité de plusieurs façons et chacune d'elles est informative et différente
des autres. De la sorte, la co-référence n’assure pas la synonymie : « Le président des États-
Unis » et « le commandant-en-chef des forces armées américaines » réfèrent à la même personne
physique ou à la même fonction administrative, mais ces deux expressions ne sont pas
synonymes. La référence (ou dénotation) est une entité individuelle extérieure, soit tout objet
(chose, personne et même objets logiques comme des « valeurs de vérité ») désigné par le signe.
Les notions de sens et référence permettent de penser la relation entre la pensée et
l’énoncé : le premier est le sens de la seconde, la façon dont la référence de l’énoncé est
présentée. La référence d’un énoncé comme « la table est grande » n’est pas la table, ni la
grandeur (peu importe ce que cela voudrait dire), mais une valeur de vérité, à savoir le vrai si

12
. Notons que ce que Frege appelle signes, ce sont des signes linguistiques : sous l’impulsion de Peirce, entre autres, la
conception du signe au XXe siècle s’ouvrira à d’autres formats sémiotiques non linguistiques (imagée par exemple).

17
l’énoncé est vrai, le faux s’il est faux. Ainsi, la référence ne porte pas sur un des éléments de
l’énoncé, mais sur la pertinence de la relation de subsomption entre les deux.
Comment qualifier alors la relation entre le sens, la référence et la représentation ? Frege
compare (fig. 1.2) la représentation à l'image rétinienne d'une personne qui observe la lune à
l'aide d'un télescope, l'objet à la lune et le sens à l'image de la lune sur la lentille du télescope.
Cette dernière image, contrairement à l’image rétinienne, est objective au sens où elle est offerte
au regard de plusieurs observateurs (Sens et dénotation, 106).
Nous avons dit auparavant que la pensée est l’articulation d’une chose et une de ses
propriétés; le signe dont la pensée est le sens, l’énoncé, l’est lui aussi. L’énoncé est un signe
complexe composé de deux signes, un sujet et un prédicat. Frege appelle nom propre le sujet et
terme conceptuel, le prédicat. Le terme conceptuel est une expression incomplète ou insaturée
comme « … est un cheval » ou « x est un homme »
.

image rétinienne image sur la lentille lune


Analogue représentation sens objet
Statut subjectif objectif objectif

L'objet, le sens et la représentation selon Frege

Chacun de ces signes a un sens et une référence (voir le tableau 1.4 pour une synthèse). Le
nom propre réfère à un objet, au sens présenté auparavant : tout chose, entité, objet, individu. Il y
réfère selon un sens, un certain mode de présentation qu’à la suite de Russell on appelle
« description définie », et qui est un critère d’identité. Pour que Funès puisse référer à la table de
bois devant lui, il doit avoir en sa possession une description qui assure la relation de référence
telle que « la table de bois». Le terme conceptuel a lui aussi un sens qui relève d’un même savoir
linguistique. Dans « la table est grande », le sens du terme conceptuel « …est grande » est la
définition de la grandeur. Sa référence, toutefois, n’est pas un objet, mais un concept.
Le concept, pour Frege, est une fonction (au sens mathématique) qui a des arguments et
des valeurs assez particuliers. Une fonction est une expression incomplète ou insaturée : il lui
manque quelque chose pour avoir une valeur, il lui faut un argument. Ainsi, la fonction « 2x +
4 » n’a pas de valeur tant qu'on ne lui attribue pas un argument. Si cet argument est 2, alors il
complète l’expression qui acquiert la valeur 8. La fonction exprime donc une loi de
correspondance entre, d'une part, les arguments, et d'autre part, les valeurs (Qu'est-ce qu'une
fonction, 165). Les arguments de ces fonctions-concepts sont des objets (la référence des noms
propre); les valeurs de ces fonctions-concepts sont des valeurs de vérité, les références des
énoncés.

18
De la sorte, le concept lie des objets et des valeurs de vérité. Cette façon de voir constitue
un changement profond pour la théorie du concept, car celui-ci passe du statut d’entité mentale à
celui de fonction logique platonicienne. Frege rompit ainsi les liens entre la logique et la
psychologie des concepts: il se contenta de « l'emploi purement logique de ce terme » (Concept et
objet, 127). Il n’est donc plus un signe naturel, mais la référence d’un signe linguistique.
Résumons la théorie de Frege ainsi :
Théorie frégéenne du sens et de la référence

Signe Sens Référence Exemple


Sens Le nom « Aristote » réfère à l’individu
(critère Aristote
Nom d’identité ou Objet au sens de « l’élève le plus célèbre de
description Platon »
définie)
Simples
Le terme conceptuel « …est un
philosophe » réfère à au concept
Terme Sens
Concept PHILOSOPHE d’après la définition de
conceptuel (définition)
ce que c’est qu’être philosophe (c.a.d. le
sens du terme conceptuel).
L’énoncé « Aristote est un philosophe »
Valeur de
Composés Énoncés Pensée réfère au vrai par la pensée Aristote est
vérité
un philosophe.

Ce ne sont donc pas uniquement les pensées qui sont dans ce troisième monde, mais les
concepts aussi. Par conséquent, ce qui ne varie pas d’un chien à l’autre, l’invariant, est d’une
nature métaphysique et non mentale : ce sont toutes les pensées qui parlent des chiens qui ont une
permanence et, qui plus est, une permanence extra-mentale. La conception frégéenne de
l’invariant n’est pas toutefois exclusivement métaphysique, comme nous le verrons dans la
prochaine section : elle appartient aussi à la prochaine conception de l’invariant, la conception
linguistique.

1.1.2.4 La conception métaphysique de l’invariant, conclusion


Pour les tenants de la conception métaphysique, l’universel et le général sont des
substances, des essences ou pensées autonomes qui ont leur propre existence. Dans sa forme la
plus radicale, comme chez Frege, les propriétés mentales, internes et subjectives ne sont que des
épiphénomènes : on peut avoir accès à cette réalité-plus-que-réelle, mais la réalité de ces
invariants est indépendante de notre appareil cognitif. L’opposition entre le variant et l’invariant
n’est donc pas (ou pas uniquement) une opposition entre deux facultés, mais une opposition entre
deux mondes. Pour le réalisme aristotélicien et scientifique, cependant, la généralité n’est pas
quelque chose qui appartient à uniquement à l’esprit mais également au monde physique. Ce qui
manque à Funès, selon la conception métaphysique, c’est la capacité d’entrer en relation avec ces
invariants.

19
Invariant métaphysique

 Réalisme des essences: Platon


 Réalisme des substances : réalisme aristotélicien et scientifique
 Réalisme des pensées : Frege

Types de conceptions métaphysiques de l'invariant

1.1.3 La conception linguistique


Aber ist das Denken nicht ein Sprechen ?
(Frege, Nachgelassene Schriften, t.I, p. 289)

Les conceptions métaphysiques de Platon et Frege postulent toutes les deux un Autre
Monde pour les invariants. Cependant, pour que l’humain puisse connaître, il lui faut quand
même avoir un accès à ce monde. Chacun définit un type de passerelle vers les Idées ou Pensées.
La solution de Platon était la dialectique : par ce processus, des êtres dotés de conception
peuvent, sous la gouverne du philosophe « accoucheur d’idées », réussir à saisir ces essences et
élever ainsi son âme jusqu’au niveau de la vraie connaissance (episteme), loin de la simple
croyance ou opinion (doxa), le « principe universel qui ne suppose plus de condition »
(République, livre 6, 511a-511e). Le pauvre Funès vit dans un monde doxastique.
Pour Frege, notre accès à ce monde passe par notre connaissance du langage et donc des
signes linguistiques : ce sont les marques sensibles qui peuvent référer aux concepts et pensées de
l’Autre Monde. « Ainsi le sensible, dit Frege en parlant des signes, ouvre-t-il le monde de ce qui
échappe au sens » (La science justifie le recours à une idéographie, 64). Cette capacité
linguistique à maîtriser les signes est un pré-requis pour la connaissance au même titre que
posséder une faculté intellective est un pré-requis pour accéder au monde platonicien.
De la sorte, ce qui manque à Funès pour avoir une connaissance générale des chiens, c’est
un accès au concept frégéen de CHIEN, ce qui présuppose une autre capacité : le langage. Or,
bien que Funès puisse parler, sa connaissance du langage et des expressions linguistiques est
limitée : il ne peut référer correctement aux chiens, car il ne possède pas cette « image sur la
lentille » que sont les critères d’identité des chiens particuliers (« le chien noir du voisin ») et la
définition du concept CHIEN (« animal domestique canidé »). L’invariant métaphysique frégéen
présuppose une autre invariance linguistique : l’utilisation du mot.
Les réflexions de Frege sur la signification et le langage sont à l’origine de la tradition
dite analytique, en vogue dans les pays anglo-saxons au XXe siècle. Elle participa entre autres à
une reconceptualisation de l’invariant. Nous nous arrêterons plus particulièrement sur une
conception des plus influentes en philosophie analytique, celle du « second » Wittgenstein, celui
des Investigations. Inspirée de Frege, mais soustraite à la métaphysique du troisième monde et au
logicisme, la conception wittgensteinienne de l’invariant constitue une nouvelle théorie de la
pensée, de l’invariant, de la signification et des concepts.

20
1.1.3.1 Wittgenstein et la philosophie du langage
Dans cette conception, notre connaissance des choses passe par une saisie de l’invariance
non pas mentale ou métaphysique, mais linguistique. Les pensées ne sont plus des entités
métaphysiques ou mentales, mais plutôt linguistiques. Elles sont ainsi publiques, comme le sont
le langage et ses productions, ce qui permet « d'expulser les pensées hors de la conscience », pour
reprendre l’expression de Dummett (1991). Ce faisant, la mythologie du troisième monde a été
troquée pour un espace non mythologique et public : le langage.
Penser, pour cette tradition, ce n’est pas avoir des représentations mentales, mais une
disposition à utiliser des mots de façon appropriée. La pensée n’est plus une activité qui applique
des représentations générales à des représentations particulières. Selon Wittgenstein, « la
caractéristique essentielle de la pensée, c’est qu’elle est une activité qui utilise des signes
(1965 :33)» et ces signes sont linguistiques.
Cela signifie que l’invariant n’est pas une chose dans l’esprit, ainsi que le soutient la
conception psychologique. C’est sur une critique de cette conception de la signification que
s’ouvrent les Investigations Philosophiques de Wittgenstein, selon laquelle « chaque mot a une
signification (…) elle est l’objet dont le mot tient lieu. (§ 1)», et cet objet est mental. Or, ce qu’il
faut posséder pour avoir une connaissance, c’est une disposition et non une chose.
Comprendre ce qu’est le rouge ou encore posséder le concept de ROUGE, c’est
comprendre et produire des phrases dans lesquelles le mot « rouge » apparaît. Si une personne
demande à une autre d’aller chercher une lampe rouge, la compréhension de la deuxième
personne se manifeste par le fait d’apporter une lampe rouge et non pas quelque chose d’autre.
Que j’aie une image mentale de rouge ou non ne change pas ma compréhension.
Cette image mentale, ou toute autre manifestation privée, correspond à ce que
Wittgenstein appelle un symptôme : le symptôme est un événement ou une propriété qui en
accompagne un(e) autre, mais qui ne constitue pas une preuve de la présence de la chose.
L’imagerie mentale de la couleur rouge est un exemple de symptôme : il ne garantit pas que je
sais ce qu’est le rouge. Le symptôme est différent du critère : un critère est une condition qui
nous permet de juger avec certitude de la présence d’une chose. Le critère de la couleur rouge
c’est, par exemple, ma disposition à distinguer une chose rouge d’une chose d’une autre couleur,
à pouvoir dire « c’est du rouge » quand il y a du rouge, etc.
Ce faisant, tous les philosophes qui ont adopté le point de vue de Wittgenstein retrouve
une forme de nominalisme radical. Pour les réalistes de toutes sortes, les mots, les concepts, mais
aussi les propriétés et les relations peuvent être généraux ; pour les conceptualistes ou
nominalistes modérés, les mots et les concepts peuvent être généraux ; pour les nominalistes
radicaux, seul les mots sont généraux.
Hilary Putnam (1975), dans une célèbre expérience de pensée, radicalise le caractère
superficiel des sensations privées13. Sur la planète Terre-Jumelle, tout terrien possède un alter
ego, un jumeau identique. Cette planète est identique à la nôtre, sauf que ce que nous appelons
« eau », dont la formule chimique est ici H2O, n’existe pas là-bas. Il y existe toutefois une matière
qui a les mêmes propriétés que notre eau : incolore, insipide, liquide à température ambiante, on

13
Voir Burge (1979) pour un point de vue semblable.

21
la retrouve dans les lacs et rivières, on la boit, etc. Qui plus est, les terre-jumelliens appellent
aussi ce produit « eau ». La seule propriété que ne partagent pas l’eau terrienne et l’eau de Terre-
jumelle, c’est la formule chimique : la formule chimique de la leur est XYZ et non H2O.
Lorsqu’un terrien boit un verre d’eau ou imagine de l’eau, il est dans un état mental identique à
celui de son alter ego. Si on leur demande ce qu’ils boivent, ils répondraient à l’unisson « de
l’eau ».
De la sorte, une analyse des contenus mentaux n’est pas suffisante pour comprendre le
contenu d’un concept : ces sensations privées ne sont que des épiphénomènes, des symptômes ; le
critère pour être de l’eau, ce n’est pas d’être liquide ou transparent mais d’être constitué d’H2O.
Ce n’est pas parce que mon alter ego et moi avons les mêmes représentations mentales que nous
possédons le même concept et que nous référons à la même chose. La référence et la signification
sont sociales. Pour posséder un concept A, il faut être disposé à comprendre des énoncés où le
mot « a » intervient de façon correcte, peu importe les représentations mentales que ce mot fait
surgir en nous.
La rectitude de ces énoncés dépend de leur adéquation à la grammaire du mot, c’est-à-dire
de l’ensemble des règles d’inférences que cette dernière permet. Le langage fonctionne pour les
wittgensteiniens comme un jeu : tout comme il y a certaines règles pour déplacer un pion dans un
jeu d’échecs, il y a certaines règles pour utiliser des mots. La signification du mot (ou du concept,
l’un et l’autre sont équivalents selon cette conception) est constituée de l’ensemble de ces règles,
ce que Wittgenstein a appelé un jeu de langage.
Il est important de préciser que les règles d’un jeu de langage ce ne sont pas des
descriptions, mais des normes. Ainsi, analyser le concept de CHIEN, ce n’est pas établir une liste
des propriétés que les chiens possèdent en fait, mais ceux qu’ils doivent posséder. Les experts
d’une discipline (ici la zoologie canine) peuvent ainsi nous renseigner sur le contenu du concept
de CHIEN en nous fournissant les normes d’utilisation du mot « chien », c’est-à-dire en
distinguant les inférences vraies des inférences fausses que l’on peut faire à partir de notre
connaissance des chiens.

1.1.3.2 La conception linguistique de l’invariant, conclusion


Si pour la conception linguistique de l’invariant, le concept n’est pas un signe mental, il
n’est pas non plus une chose : les philosophes analytiques, comme Wittgenstein, sont plutôt
nominalistes. L’invariant est une disposition à produire un ensemble d’inférences selon une
grammaire conceptuelle. Les représentations mentales de Funès ne seraient alors que des
symptômes du concept de CHIEN (des représentations ou des souvenirs imagés de chien), mais
comme il ne peut utiliser le mot chien de façon grammaticalement correcte, on ne peut lui
attribuer la possession du concept de CHIEN.

22
Invariant linguistique

 Nominalisme radical : l’invariant est linguistique: Wittgenstein, Quine, Putnam et la


philosophie analytique

La conception linguistique de l'invariant

1.1.4 L’invariant, conclusion

Résumons les trois conceptions par la figure suivante :

Trois conceptions de l’invariant

Il semble y avoir deux types de position, concernant l’invariant, qui n’ont pas été
explorées: tout d’abord, une position pourrait incorporer les trois primitives et soutenir que
l’invariant est une entité métaphysique, représentée dans le langage et l’esprit. Autre possibilité,
on pourrait soutenir que l’invariant est situé dans la tête et aussi dans le langage. Plus loin dans ce
texte, nous recommanderons cette dernière possibilité.

1.2 Le critère
Nous avons vu jusqu’ici qu’un concept nous permet de connaître en saisissant l’invariance
(peu importe sa nature) d’une catégorie. Lorsque cet invariant est saisi, il peut alors être utilisé

23
pour catégoriser, c’est-à-dire reconnaître une chose comme membre d’une catégorie, ou encore
subsumer un particulier sous un universel.
Pour effectuer cette catégorisation, il faut posséder une règle, quelque chose qui prescrit
l’inclusion d’une chose dans une catégorie ou, autrement dit, un critère (pas nécessairement au
sens où l’entend Wittgenstein). C’est en vertu d’une certaine règle que des choses tombent sous
le même concept. Nous n’analyserons pas ici la règle qui sert à juger que x est un chien, une table
ou une étoile, mais plutôt les types de règles utilisées à ces fins.
On peut définir deux critères de catégorisation, que nous appellerons critère « frégéen »
(1.2.1) et critère « analogique » (1.2.2).

1.2.1 Le critère frégéen


Selon le premier critère, on catégorise d’après une définition des conditions
(individuellement) nécessaires et (conjointement) suffisantes (CNS ci-après). Une condition A est
nécessaire à une condition B, si l'absence de A implique l'absence de B. Ainsi, (A) être un objet
à quatre cotés est une condition nécessaire pour (B) être un carré : si l'objet n'a pas quatre cotés,
il ne peut être un carré. Lorsqu’un jugement affirme une condition nécessaire pour être une chose,
selon Kant, ce jugement est analytique.

Ou le prédicat B appartient au sujet A comme quelque chose qui est


contenu (implicitement) dans ce concept A, ou B est entièrement en
dehors du concept A, quoi qu'il soit à la vérité, en connexion avec lui.
Dans le premier cas, je nomme le jugement analytique, dans l'autre
synthétique (CRP, Introduction IV).

Les philosophes du langage, en retraduisant les questions de signification et de vérité en


termes linguistiques, parlaient de proposition ou d’énoncé analytique :

a proposition is analytic when its validity depends solely on the definition


of the symbols it contains, and synthetic when its validity is determined
by the fact of the experience (Ayer 1946:78)

Ainsi, le jugement, la proposition et l’énoncé à l’effet qu’un carré comporte quatre cotés
sont analytiques car ils n’ajoutent rien qui ne soit pas déjà contenu dans le concept de CARRÉ.
(Dire que ce carré est noir, en revanche, est synthétique, car on établit une connexion entre deux
concepts, CARRÉ et NOIR).
Une condition nécessaire n'est toutefois pas suffisante pour inférer que l'objet en question
est un carré, car il se pourrait que ce soit un rectangle ou un losange ou encore une forme non
polygonale dotée de quatre cotés. Une condition A est suffisante à une condition B si l'occurrence
de A implique l'occurrence de B. Ainsi, (A) être un mammifère est une condition suffisante pour
(B) être un animal.

24
Souvent, ce sont des ensembles de conditions qui sont suffisantes. Ainsi, les conditions
suivantes:
1) avoir quatre cotés droits
2) avoir quatre cotés de même longueur
3) avoir quatre angles droits
4) être sur un plan bidimensionnel
5) être une figure fermée

sont conjointement suffisantes. Notons qu’elles sont, de plus, individuellement


nécessaires pour être un carré. Donc, les conditions 1) à 5) sont des CNS.
Les points de vue théoriques quant à la possession des CNS peuvent être divisés en deux
camps : les descriptivistes, pour qui il faut posséder une ou des description(s) des CNS de x pour
pouvoir catégoriser x en tant que x, et les non descriptivistes, pour qui ce n’est pas nécessaire.

1.2.1.1 Le critère frégéen descriptiviste


La théorie frégéenne est un exemple de critère de catégorisation descriptiviste en termes
de CNS. Pour Frege, comme le concept est une fonction, il doit apparier une seule valeur pour
tout argument. De la sorte, il faut exiger que « pour tout objet on puisse dire s’il tombe ou non
sous le concept. En d’autres termes, il faut que les concepts soient finement délimités
(…). » (Fonction et concept, 93).
Ainsi, on présuppose, concernant le concept CHIEN, que pour toute chose du monde on
puisse dire si elle est un chien ou non. Si tel est le cas, c’est qu’on connaît une définition des CNS
requises pour qu’une chose soit un chien. De la sorte, une chose correspond à un concept s’il y a
une adéquation entre celle-ci et la définition du concept.

1.2.1.2 Le critère frégéen non-descriptiviste


Présenté ainsi, le critère frégéen présuppose que l’agent connaît l’ensemble des CNS qui
régissent l’application d’un concept ; or, chaque individu n’est pas toujours compétent dans tous
les domaines de la connaissance et ne peut ainsi catégoriser toute chose avec précision. Par
exemple, pour plusieurs non biologistes, il peut être difficile de catégoriser adéquatement des
crocodiles et des alligators (qui sont, rappelons-le, caïman pareils !). Dans d’autres cas, nos
descriptions peuvent être erronées ou incomplètes. Ainsi, on a longtemps pensé que la Terre était
plate, ce qu’on considère comme faux aujourd’hui. Doit-on dire que les gens de cette époque ne
possédaient pas le concept TERRE que nous utilisons aujourd’hui ? Si la règle de catégorisation
est une description, alors ils n’ont pas un concept de TERRE comme le nôtre14.
Kripke (1972) et Putnam (1975) ont fait valoir que la référence à des espèces naturelles
(or, eau, chien, etc.) ne passe pas par une description, mais par une connexion causale et
historique entre la référence et le mot. Les termes (ou les concepts, ce qui s’équivaut en

14
Une version extrême de cet argument (Kuhn 1962) veut que d’une révolution scientifique à une autre, les concepts, parce qu’ils
sont ancrés dans des paradigmes – de vastes conceptions du monde –, soient incommensurables : on ne pourrait comprendre ce
que les gens du Moyen-Âge veulent dire par « terre », parce qu’ils vivraient dans un monde trop différent du nôtre.

25
philosophie analytique) réfèrent aux espèces naturelles en raison d’une histoire causale. Le mot
« Aristote » et le concept ARISTOTE réfèrent à Aristote non pas parce que je sais que « Aristote
est l’élève de Platon » ou « Aristote est le précepteur d’Alexandre », mais parce que « Aristote »
et ARISTOTE sont « attachés » à Aristote depuis des siècles. À partir d’un certain moment dans
l’histoire de l’humanité, un terme est associé à une référence (le baptême initial), et peu importe
ce qu’on apprend sur la chose, cette relation demeure. Il se peut que nous découvrions que tout ce
que nous connaissons à propos d’Aristote soit faux, mais nous ne cesserions pas pour autant
d’avoir le concept ARISTOTE.
De plus, il est aussi métaphysiquement possible que le monde soit autrement : il se
pourrait que, dans un autre monde possible, Aristote ne satisfasse aucune des descriptions sous
lesquelles nous le connaissons. De la sorte, rien de ce que nous connaissons d’Aristote n’est
nécessaire, mais il est nécessaire qu’Aristote soit Aristote. « Aristote » est, dans la terminologie
de Kripke, un désignateur rigide.
La principale caractéristique du critère frégéen non descriptiviste est de faire de la
capacité à référer une relation non pas individuelle, mais collective, ce qui contraste avec ce qui a
été dit jusque-là en théorie de la connaissance. L’épistémologie traditionnelle ignore ce que
Putnam (1975) a appelé « la division du travail linguistique ». Ce n’est pas chaque membre de la
communauté linguistique qui connaît le critère (et qui peut donc référer avec justesse à
l’extension), mais bien la communauté, comme organisme collectif. Elle divise le travail de
développement et de normalisation des connaissances entre experts, ce qui fait que ce n’est pas
parce que M. Dupont ne sait distinguer un crocodile d’un alligator que les concepts
CROCODILE et ALLOGATOR n’ont pas de CNS ; elles en ont, selon Putnam, Kripke et Burge,
mais M. Dupont délègue la responsabilité de leur analyse à des experts, en l’occurrence des
zoologistes.
De la sorte, les arguments de Putnam, Kripke et Burge distinguent deux fonctions des
concepts souvent confondues : la fonction métaphysique (nature de la chose) et la fonction
épistémologique (la façon dont nous nous la représentons). Cette distinction n’était pas toujours
claire chez les philosophes pré-analytiques : Descartes, par exemple, pour se demander ce qu’est
la cire, inspecte l’affect de la cire (et de ses transformations) sur sa perception et son esprit. Dans
un certain sens, il décrit son épistémologie de la cire ; dans un autre, il décrit métaphysiquement
ce qu’est la cire.
À l’inverse, Putnam et Kripke diraient qu’on peut être capable de reconnaître de la cire à
ses symptômes, sans pour autant être capable de spécifier le critère qui fait que de la cire est de la
cire. Alors que l’épistémologie concerne les processus de l’agent qui reconnaît de la cire, la
métaphysique, elle, se préoccuppe de la nature de la cire, que des chimistes pourraient spécifier
en tant qu’experts. De la sorte, la signification de « cire » ou le contenu de CIRE ne peut être
découvert par une analyse des contenus mentaux, qui révèlent de l’épistémologie de la cire et non
sa nature.

1.2.2 Le critère analogique


Le critère frégéen, par la rigueur qu’il impose aux concepts, rencontre deux problèmes qui
peuvent laisser croire que l’on ne catégorise pas les choses selon leur adéquation à des CNS, mais
par ressemblance ou analogie. Imposer aux concepts une forme comme les CNS présuppose

26
qu’ils peuvent être définis sans ambiguïté (1.2.2.1) et que certains énoncés sont analytiques
(1.2.2.2), deux présuppositions que plusieurs philosophes ont combattues.

1.2.2.1 L’ambiguïté définitionnelle


Tout d’abord, plusieurs concepts, aussi bien abstraits que concrets, sont difficilement
définissables, ce qui a été souvent souligné dans l'histoire de la philosophie.
Pensons à Socrate qui, discutant avec Euthyphron (1991, 15b-c), lui montre qu'il n'arrive
pas à définir « piété » sans contresens:

- Et en me parlant ainsi, tu t'étonnes que tes discours soient si mobiles ! et


tu oses m'accuser d'être le Dédale qui leur donne ce mouvement
continuel, toi, incomparable Euthyphron, mille fois plus adroit que
Dédale, puisque tu sais même les faire tourner en cercle ! Car ne [15c]
t'aperçois-tu pas qu'après avoir fait mille tours, ils reviennent sur eux-
mêmes ? Ne te souvient-il pas qu'être saint et être aimable aux dieux ne
nous ont pas paru tantôt la même chose? Ne t'en souvient-il pas ?

EUTHYPHRON.

- Je m'en souviens.

SOCRATE.

Eh ! ne vois-tu pas que tu dis présentement que le saint est ce qui est aimé
des dieux ? Ce qui est aimé des dieux, n’est-ce pas ce qui est aimable à
leurs yeux ?

D’autres arguments, très connus (les sorites), proviennent du logicien mégarique


Eubulide. Ils consistent à montrer que des définitions précises entraînent des non-sens. Combien
de grains de sable, par exemple, sont nécessaires pour dire qu’il y a un tas de sable ? Avancer un
nombre défini entraîne un paradoxe: s'il faut x grains de sable pour constituer un tas de sable, et
qu'enlever un grain de sable d'un tas de sable en fait encore un tas de sable, alors un tas de sable
peut contenir x-1 grains. Si x-1grains de sable est un tas de sable, et qu'enlever un grain de sable
d'un tas de sable en fait encore un tas de sable, alors un tas de sable peut contenir (x-1)-1 grains
de sable. On peut répéter l'opération jusqu'à ce qu'on doive affirmer qu'un seul grain de sable
constitue un tas de sable. Il n’y a qu’à appliquer cette procédure récursive à d’autres concepts et
on dispose alors d’un solvant à définition assez efficace : à partir de combien de cheveux un
homme est-il chauve, à partir de combien de centimètre est-il grand ?
Pour reprendre l’exemple célèbre de Wittgenstein (1961 § 66), lorsqu’on essaie de définir
ce qu’est un jeu, par exemple, on est tenté de dire qu’il s’agit d’un divertissement. Pourtant un jeu
n'est pas uniquement un divertissement: pensons aux échecs, lorsque comparés à la marelle. On
ne peut dire non plus qu'un jeu se fait à plusieurs ni qu'il y a toujours de la compétition et un
gagnant: pensons aux jeux solitaires, comme les jeux de patience.
Ainsi, le problème vient de ce qu’on présuppose, comme l’a fait remarquer Wittgenstein,
que les concepts ont des CNS. Or, il ne faudrait pas postuler que tous les membres d’une

27
catégorie possèdent une ou des qualités, mais voir si tel est le cas (« ne pensez pas, mais
voyez ! » (1961 § 66)) Et en regardant on s’aperçoit bien souvent que « nous ne connaissons pas
de limite, parce qu’il n’y en a point de tracée » (1961, § 69), comme dans le cas de JEU,
CHAUVE, TAS DE SABLE, PIÉTÉ. Cela pourrait provenir du fait que certains concepts,
comme des concepts mathématiques par exemple, puissent être définis en termes de CNS, on a
cru que tous les concepts15 pouvaient être définis comme tels.
Comme le dit Putnam, « A theory wich describes the behavior of perhaps three hundred
words has been asserted to correctly describe the behavior of the tens of thousand of general
names » (1970). Or, c’était là présumer beaucoup de choses…

1.2.2.2 Le mythe de l’analyticité


Le second problème est qu’il n’y aurait pas de façon rationnelle de justifier l’analyticité,
comme l’a montré Quine dans ses Deux dogmes de l’empirisme (1951). La notion moderne
d'analyticité, chez les philosophes du langage, repose sur la notion de synonymie. En effet, pour
pouvoir que l’énoncé « tous les célibataires sont des gens non mariés » est analytique, il faut
poser que « célibataire » est synonyme de « non marié ». Il faut alors définir ce qu'est la
synonymie.
On peut recourir au critère de l'intersubstituabilité salva veritate: deux termes F et G sont
intersubstituables salva veritate, si et seulement si on peut substituer F à G dans une phrase ou G
apparaît sans changer la vérité de la phrase. L’ intersubstituabilité salva veritate assure que F et G
sont co-extensifs (ils réfèrent aux mêmes objets). Ce critère n'est toutefois pas suffisant:
« rénifère » (créature avec des reins ) et « cordifère » (créature avec un cœur) sont
intersubstituabilité salva veritate, co-extensifs (toutes les créatures qui ont des reins ont un cœur),
mais non synonymes.
Pour éliminer ce contre-exemple, il faudrait repenser la synonymie en termes de co-
extension nécessaire. En effet, que « rénifère » et « cordifère » soient co-extensifs est tout
simplement contingent, il aurait pu en être autrement. Donc un énoncé analytique serait en fait un
énoncé qui affirme qu’il est nécessaire que F et G aient la même extension. Cependant, affirmer
une telle nécessité suppose, selon Quine, que nous ayons déjà une explication de l'analyticité16, ce
qui est pourtant recherché depuis le début. Il y a donc un cercle vicieux dans l'explication: la
notion d'analyticité demande une explication par d'autres notions, qui elles-mêmes demandent
une explication de l'analyticité.
Il n’y a donc pas de vérité analytique du genre « tous les a sont F » qui, en conjonction
avec une liste de vérités analytiques semblables (« x est un a si et seulement si x a les propriétés
F, G, H… »), nous permette de catégoriser une chose comme a. Que certaines expressions soient
analytiques s’expliquerait alors uniquement par l’habitude : nous sommes tellement habitués à
considérer « la somme des angles intérieurs d’un triangle est de 180 degrés » comme vrai que
nous avons crus que c’était nécessaire. Les géométries non euclidiennes ont pourtant démontré

15
ou tous les mots, car pour les philosophes analytiques cela s’équivaut : le concept n’est pas mental ni métaphysique mais
uniquement linguistique.
16
S'il est nécessaire que les corbeaux soient noirs, c'est que cet énoncé affirme une condition nécessaire pour être un corbeau,
donc qu’il est analytique.

28
que ce n’était pas le cas : dans un plan parfaitement sphérique, la somme des angles intérieurs
d’un triangle peut être de 270 degrés.

1.2.2.3 La ressemblance
Si ce ne sont pas des CNS, que peut il y avoir d’autre pour unir les éléments d’une
catégorie ? Reprenons l’exemple du jeu. Vous voyez deux personnes vaquer à une activité
inconnue pour vous, qui consiste à effectuer des manipulations complexes avec un jeu de cartes
standard. Chaque personne effectue une manipulation tour à tour, certaines semblent leur plaire,
d’autres moins. Vous ne savez pas ce que c’est exactement, mais vous pouvez déduire qu’il s’agit
d’un jeu. Non pas parce que vous avez appliqué une définition en termes de CNS, mais tout
simplement parce que cette activité ressemble à d’autres jeux que vous connaissez. La
catégorisation a donc été effectuée selon un critère de ressemblance.
Si on catégorise selon une ressemblance, c’est que la « carte de membre » pour faire partie
d’une catégorie n’est pas l’adéquation à une définition des CNS. Cette conception du critère est
ainsi fondée sur une conception de la catégorie. Ce qui unirait une catégorie, ce serait ce que
Wittgenstein a appelé des airs de familles, « un réseau complexe d’analogies qui s’entrecroisent
et s’enveloppent les unes les autres » (1961 § 69). Interprétons « ressemblance » au sens large : A
ressemble à B seulement si il y a au moins une propriété que A et B ont en commun et au moins
une qu’ils n’ont pas en commun. On peut catégoriser selon une ressemblance perceptuelle ou plus
abstraite. Le critère analogique, en lui même, ne détermine pas une conception du format
représentationnel des concepts.
Un tel critère n’est pas non plus sans difficulté : tout peut ressembler à tout. Ainsi, une
cuillère et une table se ressemblent : ce sont deux objets courants qu’on retrouve dans la plupart
des foyers. Cela choque pourtant l’intuition fondamentale qui nous dit qu’une table et une cuillère
appartiennent à deux catégories différentes, qu’elles tombent sous deux concepts différents.
Alors, ou bien on retourne au critère frégéen, ou bien il faut une théorie de la ressemblance. Nous
choisirons plus loin la seconde option, en montrant que l’indétermination de la ressemblance en
fait un outil cognitif efficace et adaptatif, sans pour autant nier que dans certains cas, des CNS ont
été instituées.

1.2.3 Les critères, conclusion


En bref, Funès est autant dépourvu de la capacité de reconnaître l’invariance que celle de
catégoriser: il ne saurait dire d’une chose qu’elle est un chien parce qu’il ne possède pas de
critère (frégéen ou analogique), lequel demande une connaissance de l’invariance. Chaque chien
perçu est, pour lui, une chose unique et non un membre d’une catégorie. De la sorte, on ne peut
lui reconnaître une activité catégorielle.

29
Critères de catégorisation

 critère frégéen : conditions individuellement nécessaires et conjointement


suffisantes (CNS)
 descriptiviste : CNS possédées entièrement par l’individu
 Frege, Russell, et la philosophie analytique première vague
 non-descriptiviste : CNS possédées partiellement par l’individu et
entièrement par la collectivité
 Putnam, Burge, Kripke
 critère analogique : ressemblance ou « air de famille »
 Wittgenstein

Tableau 1.5 Deux critères de catégorisation

1.3 L’acquisition et le format


I see an azalea in full bloom. No, no! I do not see that; though that is the only way I
can describe what I see. That is a proposition, a sentence, a fact; but what I perceive
is not proposition, sentence, fact, but only an image, which I make intelligible in part
by means of a statement of fact. The statement is abstract; but what I see is concrete.
- (Peirce, MS 692, 1901)

Nous avons jusqu’ici montré qu’un concept permet de saisir l’invariance d’une catégorie
et qu’il sert à catégoriser. Pour ce faire, il faut qu’un concept soit un tant soi peu abstrait : si on
veut subsumer Fido sous le concept CHIEN, ce concept doit être au moins plus abstrait que Fido
ou une représentation particulière de Fido. Il faut donc définir la nature de l’abstraction (1.3.1).
On peut le faire en répondant à deux questions, celle de son acquisition et celle de son format. On
pourra alors (1.3.2) distinguer quatre positions théoriques distinctes qui ont chacune leur
interprétation de l’acquisition et du format: empiriste, rationaliste, pluraliste et analytique-
linguistique (1.3.2.1 à 1.3.2.4)

1.3.1 L’abstraction
Étudions tout d’abord ce qu’il faut entendre par universalité et abstraction. Un concept,
pour les philosophes, représente les propriétés de tous les membres d’une catégorie, et non pas
d’un seul en particulier ; c’est en ce sens qu’il est un universel. Nous en avons traité en parlant
d’Aristote, de Descartes, de Kant : la faculté intellective opère sur des représentations générales.
Ainsi, le concept de triangle, pour reprendre l’exemple de Kant, n’est aucun des triangles
particuliers que je peux imaginer, mais la capacité de tous les penser. En effet, un triangle
dessiné, imaginé ou perçu, donc un triangle particulier, ne peut être à la fois scalène isocèle et
équilatéral. Le concept de triangle est au contraire ce avec quoi on peut imaginer ou reconnaître
ces triangles de toutes sortes. C’est en ce sens qu’il est universel : tous les triangles tombent sous
ce concept.

30
Conséquemment, si un concept est une représentation de toute la catégorie et que, pour ce
faire, ce ne peut être une représentation particulière, alors, par le fait même, cette représentation
ne peut être une représentation concrète. Les concepts sont donc des universaux abstraits.
Descartes illustre cette distinction comme suit : je ne peux distinguer un chiliogone (polygone à
1000 cotés) d’un myriogone (polygone à 10 000 cotés) par l’imagination: dans les deux cas, je ne
peux que m’imaginer de façon confuse une forme dotée de plusieurs cotés.
Ce sont donc par des propriétés abstraites qu’on peut distinguer ces deux polygones :
avoir 1000 cotés et avoir 10 000 cotés. L’argument avancé ici ne vaut pas que pour les concepts
dont on ne peut avoir d’image mentale concrète, mais est étendu, selon Descartes, à l’ensemble
des concepts. Même la connaissance du morceau de cire, qui est un objet concret, mentalement
visualisable, n’est pas, comme l’avait montré Descartes, particulière et concrète. L’idée, selon
laquelle le concept est un universel abstrait, côtoie harmonieusement la thèse de la distinction
entre les deux facultés perceptive et intellective. En effet, si le concept est un universel abstrait et
que la perception ne nous donne accès qu’à des particuliers concrets, le concept doit donc relever
d’une faculté différente.
Le caractère universel du concept est exprimée ici en termes mentaux, mais les
philosophes du langage ne nient pas cette idée ; bien plus, ils la reformulent en termes de
compétence linguistique. Le meilleur exemple est sans doute la contrainte de généralité de
Evans (1982): pour qu’une personne possède le concept nominal a (le chien) et le concept
prédicatif F (mammifère), il faut non seulement qu’elle puisse penser que a est F, mais aussi et
surtout que a est G (le chien est un animal) et que b est F (le chat est un mammifère). De façon
semblable, pour Peacoke (1992), le critère de la possession d’un concept est formulée ainsi : Un
sujet X possède le concept C si et seulement si il remplit la condition A(C), une condition dont
l’énoncé peut faire mention du concept C, sans qu’il apparaisse comme objet d’une attitude
propositionnelle (X veut que Ca ou croit que Cb, etc). Pour le concept ET, la condition de
possession sera :

X possède le concept ET, si et seulement si le sujet tient les formes


d’inférences suivantes comme évidentes ou obligées (compelling):

(A et B)  A
(A et B)  B
A, B, (A et B)

On le voit, les philosophes analytiques considèrent aussi que le concept est un universel
abstrait, à la différence qu’il est linguistique (c’est une forme de nominalisme radical, ainsi que
nous l’avons dit). Ce n’est pas une partie de l’esprit (ou pas uniquement), mais un ensemble
d’inférences linguistiques qui a une portée générale.
De la sorte, pour les philosophes en général, posséder un concept, c’est posséder une sorte
d’abstraction qui s’applique à des situations concrètes (ce que le pauvre Funès n’a pas). On voit
toutefois que cette affirmation est incomplète : sitôt qu’on dit qu’un concept est une universel
abstrait, se posent alors deux questions :
1) L’acquisition : cette connaissance, suis-je né avec ? l’ai-je appris, et si oui
comment ?

31
2) Le format : est-ce que le concept représente les choses par ressemblance ?
Sinon, sont-ce idées ou des définitions qui signifient?

1.3.2 Acquisition et format


Les concepts sont des universaux abstraits ; cependant, la façon de comprendre cette
expression dépend du sens qu’on donne à « abstrait », selon qu’on parle du participe passé (a été
abstrait) ou de l’adjectif (est abstrait), ce qui en anglais serait rendu par abstracted et abstract :
• dans le premier cas, on insiste sur le processus d’abstraction qui, à partir d’éléments
plus simples, a abstrait (ou extrait) une idée générale.
• dans le second cas, le mot renvoie plutôt à la généralité et au caractère non perceptuel
de l’idée, comme un myriogone qui est dit trop abstrait pour pouvoir être imaginé
clairement.
La position qu’on adopte face à ces questions détermine un type de position
gnoséologique : les empiristes sont plus près de la première interprétation alors que les
rationalistes sont plus près de la seconde ; à partir de ces deux positions, on peut en définir une,
pluraliste, qui accommode les affirmations des deux premières, et une autre, analytique-
linguistique, qui rejette le mentalisme des trois premières positions et pour qui tout événement
mental est un épiphénomène étranger au contenu conceptuel authentique, c’est-à-dire
linguistique.
Chaque conception postule un format et un type particuliers d’acquisition des
connaissances, en faisant d’une faculté ou du mariage de deux facultés le siège de la
connaissance : la perception pour l’empirisme, la conception pour le rationalisme, les deux
premières pour le pluralisme et le langage pour la position analytique-linguistique.

1.3.2.1 Empirisme
L’empirisme conceptuel est une théorie de l’acquisition et du format représentationnel des
concepts qui fait de la perception le siège de la connaissance. L’empiriste affirme donc que les
concepts sont essentiellement acquis par la perception et leur nature est perceptive et donc
modale.
Aristote est habituellement considéré comme le fondateur de l’empirisme conceptuel.
Toute sa pensée, en effet, semble être liée de près ou de loin à la perception. Ainsi, les universaux
ou concepts17 ont comme unique source la perception (Second Analytiques, I, 18, II, 19,
Métaphysique, I, 1). Si on ne percevait pas, dit-il, on ne pourrait pas apprendre ou comprendre
quoi que ce soit (De Anima, 432a7-9). Même des idées abstraites et générales comme les
concepts mathématiques ont une origine perceptive : ce sont des représentations abstraites de
particuliers sensibles.

17 Il semble que, pour Aristote, les universaux, principes, primitifs, indivisibles ou concepts soient indifférenciés ; cf Modrak,
1987, 163-4.

32
Donc les universaux proviennent de la perception; mais on voit bien l’asymétrie entre les
objets de la perception (particuliers et concrets) et de la conception (universels et abstraits).
Comment des êtres qui ne perçoivent que des chats particuliers peuvent avoir un concept de
CHAT ? Il faut alors un procédé qui peut, à partir de la perception du particulier, généraliser et
établir des universaux dans l'esprit. C’est par le biais de l’induction (epagoge) qu'une telle
opération est effectuée. Postuler des mécanismes inductifs permet donc de préserver l’asymétrie
entre les facultés et expliquer le passage de l’un à l’autre. Cependant, il s’agit là uniquement
d’une description de la forme logique de l’induction (le passage d’une quantification existentielle
à une quantification universelle), plutôt qu’une description des mécanismes cognitifs.
En percevant les régularités ou similitudes, l'esprit extrait les invariants et parvient
inductivement à formuler une connaissance générale en regroupant les items similaires. À la
longue, en voyant plusieurs occurrences, et grâce à la mémoire qui les «entrepose », les
universaux finissent par s'établir dans l'âme (Sec. Analytiques, 100a6-7). L'âme est ainsi faite, dit
Aristote (Seconds Analytiques, 100a13-14); c'est là sa finalité.

1.3.2.1.1 L’ imagisme

Pour Aristote, la perception répétée extrait les universaux, qui sont des analogues mentaux
des choses ; ils ne sont pas construits par l’esprit, mais transférés dans l’esprit. Il faut comprendre
que pour Aristote chaque chose, chaque substance individuelle, est un composé de forme et de
matière; lorsque nous percevons une substance, nous intériorisons la forme de la chose (et non la
matière, comme dans la nutrition par exemple). Par le travail de l’intellect, nous arrivons à
recréer ces formes dans l’esprit.
Pour les empiristes modernes comme Hume, Locke ou Berkeley, les choses ne sont pas
déjà configurées comme dans la métaphysique d’Aristote. Les substances, dira Hume, ne sont
que des « chimères inintelligibles » ([1738-40]-1967 : 22). L’esprit n’extrait pas des formes ;
plutôt, à partir des perceptions simples, il élabore et construit des idées plus complexes. C’est en
effet uniquement à des perceptions que l’esprit a accès : tout le pouvoir créatif de l’esprit réside
dans sa capacité à transformer ou assembler le matériel fourni par les sens. Ainsi, le concept de
MONTAGNE DORÉE est composé de deux concepts plus primitifs, MONTAGNE et OR. Il faut
donc avoir eu une interaction sensible avec des montagnes et de l’or (ainsi qu’un esprit qui peut
les combiner) pour avoir un concept composite (Hume, [1738-40]-1967 : 19).
Les concepts primitifs, à partir desquels les concepts plus complexes sont assemblés, sont
donc des concepts sensibles. Locke est on ne peut plus explicite à ce sujet :
How comes [the mind] to be furnished? Whence comes it by that vast store, which
the busy and boundless Fancy of Man has painted on it, with an almost endless
variety? Whence has it all the materials of Reason and Knowledge? To this I answer,
in one word, From Experience: In that, all our Knowledge is founded; and from that it
ultimately derives it self.
(Essay Concerning Human Understanding II.i.2)

L’acquisition des concepts provient donc de l'apport sensoriel (les sensations sont les
composantes atomiques de la connaissance) et de ses combinaisons. Conséquemment, le format

33
des représentations est essentiellement modal, sensible : un concept d’OR est une perception
affaiblie d’or. Les concepts ont un format représentationnel dérivé de leur mode d’acquisition.
Pour les empiristes, en particulier les empiristes anglo-saxons modernes (Berkeley [1710]
1998, Locke [1690] 1979, Hume [1738-40] 1967), tous les objets mentaux sont des perceptions :
certains sont plus vivides (les impressions ou sensations), d’autres sont plus effacés (les concepts
ou idées) : pour Hume, « all our ideas or more feeble perceptions are copies of our impressions
or more lively ones » (1777/1962: 19) ; pour Locke ce sont des « idées abstraites » dérivée de la
perception (1690/1979). La position de Berkeley est toutefois encore plus radicale. Pour lui, les
idées abstraites et les perceptions affaiblies sont aussi des chimères :

What more easy than for anyone to look a little into his own Thoughts,
and there try whether he has, or can attain to have, an Idea that shall
correspond with the description that is here given of the general Idea of a
Triangle, which is, neither Oblique nor Rectangle, Equilateral, Equicrural
nor Scalenon, but all and none of these at once?

(Berkeley 1710/1998, italiques dans l’orginal).

On peut qualifier ces positions « d’imagistes », au sens où le concept est une image
mentale; spécifions, mais si cela pourrait sembler aller de soi, que cette image mentale est
consciente.
En résumé, pour les empiristes, la connaissance intellectuelle et la connaissance sensible
diffèrent en degrés: l'idée est une sensation imparfaite. Elle conserve ainsi son caractère universel
et abstrait (la « perception affaiblie » de l’or représente l’or en général et non pas un morceau
d’or en particulier), bien qu’elle soit moins abstraite qu’une idée entièrement dépourvue de
contenu sensible.

1.3.2.2 Rationalisme
Le rationalisme conceptuel est une théorie des concepts qui fait de la conception le siège
de la connaissance. Le rationaliste affirme donc que les concepts ne sont pas acquis et que leur
nature est intellectuelle et amodale.
Ainsi, pour Platon, la perception ne montre que le caractère changeant et labile des
choses ; elle n’est pas source de connaissance. La vraie connaissance, disait Platon dans le Timée
(1969), provient de la saisie des Formes, objets imperceptibles : « ce sont les Idées que nous ne
pouvons percevoir par les sens, mais seulement par l'intellect. » (nous soulignons).
Descartes est le rationaliste moderne typique :

[À] proprement parler nous ne concevons les corps que par la faculté
d'entendre qui est en nous et non point par l'imagination ni par les sens, et
que nous les connaissons pas de ce que nous les voyons, ou que nous les
touchons, mais seulement de ce que nous les concevons par la pensée.

Médiations métaphysiques, Méditation Seconde.

34
L’exemple du chiliogone et du morceau de cire visaient ainsi à prouver que la
connaissance que nous en avons est amodale; il peut y avoir des représentations sensibles, mais
comme pour les philosophes analytiques du langage, ces représentations ne sont que des
symptômes. Les concepts ou universaux ne sont pas dérivés de l'expérience sensible, mais
proviennent de l'inspection de l'esprit, du travail de la pensée qui se prend comme objet. Dans la
Dioptrique, Descartes affirme que les empiristes, particulièrement les imagistes, se sont trompés :

en voyant que notre pensée peut facilement être excitée, par un tableau, à
concevoir l'objet qui y est peint, il leur a semblé qu'elle devait l'être, en
même façon, à concevoir ceux qui touchent nos sens, par quelques petits
tableaux qui s'en formassent en notre tête (Dioptrique, 4e discours, [1637]
1998)

Les concepts ne sont pas réellement « acquis » pour les rationalistes : comme le dit
Platon, il naissent en nous par l'action de l'enseignement scientifique (Timée 1969). Cette
naissance n’est pas une émergence ou création ex nihilo, mais une « retrouvaille » : par
l’éducation, on peut se souvenir de connaissances perdues à la naissance, alors que l’âme baignait
dans le monde des Idées. Dans le Ménon (1991 70a), Socrate montre qu’un jeune homme peu
instruit qui ne connaît rien à la géométrie peut résoudre quand même un problème de géométrie.
En lui posant certaine question et en corrigeant ces réponse, le jeune homme finit par répondre
correctement. Manifestement, cette connaissance de la géométrie ne pouvait être apprise; il fallait
donc que sa mémoire contienne quelque vérité abstraite innée, qui soit retrouvée par la
maïeutique, l’interrogation socratique.
Pour Descartes aussi les éléments de base de la connaissance ne sont pas des idées
acquises par les sens. Le concept de DIEU, comme il est impossible de le percevoir, ne peut être
dérivé de l’expérience sensible. Conséquemment, dit Descartes, il faut qu’elle soit « née et
produite avec moi dès lors que j’ai été créé » (Médiations métaphysiques, Méditation Seconde),
c’est-à-dire une idée innée.
Une des raisons qui motivent l’adoption du rationalisme est sans doute le caractère
incertain des perceptions : il se peut que ce que je crois être une personne n’est en fait qu’un
automate, que la vision d’une chose soit en fait issue d’un rêve ou d’un trouble mental; de la
sorte, le « témoignage des sens », pour reprendre l’expression de Descartes, n’est pas fiable.
Le concept, dans l’optique rationaliste, est un universel abstrait au sens fort du mot : il
s’applique à tous les membres d’une catégorie, mais n’en représente aucun de façon sensible. En
bref, les rationalistes sont d’accord avec les empiristes en un certain sens: la connaissance
intellectuelle et la connaissance sensible diffèrent en degrés. Cependant, à l’inverse des
empiristes, qui considèrent le concept comme une perception affaiblie, les rationalistes
soutiennent que la sensation est une idée imparfaite, de « l’intelligible confus » dirait Leibniz.

1.3.2.3 Pluralisme
Aristote est le premier empiriste systématique; cependant, sa position est moins restrictive
que celle des imagistes. En effet, selon Aristote, le format représentationnel n’est pas uniquement
sensible : l’exemple du pied (qui apparaît aussi gros que le soleil, mais qui ne l’est pas) tend à
montrer qu’Aristote n’est pas un imagiste. Il postule un intellect agent qui effectue un travail sur

35
des données perceptuelles et en extrait des « principes ». Il y aurait ainsi une connaissance des
choses qui n’est pas uniquement sensible. Si tel était le cas, nous devrions dire que le soleil est
grand comme un pied. La position d’Aristote, relativement au format représentationnel, est donc
pluraliste.
Kant est aussi pluraliste : la pensée manipule autant des concepts empiriques (chien,
assiette) que des concepts dépourvus de contenu sensible, soit les catégories de l’entendement. La
position de Kant, à mi-chemin entre empirisme et rationalisme, n’est pas réductible à une des
deux conceptions : nous avons besoin des deux facultés perceptive et intellective.
Kant et Aristote sont pluralistes quant au format représentationnel des concepts. Kant est
également pluraliste, contrairement à Aristote, quant à l’acquisition des concepts : les catégories
de l’entendement, à la différence des concepts empiriques, ne sont pas dérivés de l’expériences,
mais bien innées. Rappelons que, pour Kant, le savoir provient de l’expérience, mais ne
commence pas avec lui, alors que, pour Aristote, tout le savoir provient et commence avec
l’expérience.

1.3.2.4 Analytique-linguistique
Pour les philosophes analytiques, nous en avons parlé, le contenu conceptuel est
linguistique. Les représentations mentales que peuvent faire naître un concept dans l’esprit
individuel ne sont pas constitutives du concept, mais superficielles. Un concept, selon ce point de
vue, n’a donc pas de format représentationnel; tout au plus peut-on dire qu’il est représenté
linguistiquement chez l’individu, mais cette représentation n’est pas constitutive du concept.
Ainsi, au yeux du philosophe analytique, Descartes ou Hume, Kant ou Aristote, c’est du
pareil au même : tous deux proposent une théorie mentaliste (ou représentationnaliste) des
concepts ; à cet égard, ils n’ont qu’une théorie symptomatique des concepts. La question de
l’acquisition et du format représentationnel n’est qu’une question empirique, qui relève des
sciences. Le philosophe, intéressé par les normes, n’a que faire de ces données.
Bien qu’ils n’aient pas développé, pour les raisons exposées ici, de théorie du format
représentationnel, les philosophes analytiques ont toutefois une théorie de l’acquisition des
concepts, fut-elle simple et parfois implicite : on apprend un concept en apprenant un langage.
« C’est avec le langage que vous avez appris le concept "douleur" », affirme Wittgenstein dans
les Investigations (1961 § 384).

1.3.3 Acquisition et format, conclusion.


Les quatre théories diffèrent sous plusieurs aspects, principalement la conception de
l’acquisition et du format représentationnel des concepts, tel que le résume le tableau suivant :

36
Conceptions du format et de l'acquisition des concepts

Empiriste Rationaliste Pluraliste Analytique-


linguistique
Format Les composants Les composants Le contenu de Le concept est un
atomiques de la atomiques de la certains concepts entité linguistique ;
connaissance sont connaissance sont peut être empirique, toute représentation
des sensations des idées alors que celui mentale est
La connaissance générales d’autres concepts étrangère au
intellectuelle et la La connaissance peut être en partie contenu conceptuel
connaissance intellectuelle et la non-sensible. stricto sensu.
sensible diffèrent connaissance
en degrés: l'idée est sensible diffèrent
une sensation en degrés: la
imparfaite. sensation est une
idée imparfaite.
Acquisition La connaissance La connaissance Le savoir provient On apprend un
nous provient de provient de de l’expérience concept en
l'apport sensoriel et l'inspection de sensible, mais ne apprenant un
de ses l'esprit. commence pas avec langage.
combinaisons. Les concepts ou lui.
Les concepts ou universaux ne sont Les catégories de
universaux sont pas dérivés de l’entendement sont
dérivés de l'expérience innées, mais les
l'expérience sensible. concepts
sensible. empiriques sont
dérivés de
l’expérience.

Pour les uns, Funès est dépossédé d’une perception affaiblie ; pour les autres, il a perdu
cette idée amodale, sans contenu sensible ; pour d’autres encore, il n’a aucun des deux, et pour
les derniers, qu’il la possède ou non n’est pas pertinent afin de savoir si Funès possède un
concept. Ce qui manquerait à Funès, c’est une définition en termes de CNS ou, dans le pire des
cas, de savoir qu’un expert pourrait décider ce qu’est un chien.
Quant à nous, nous nous rallierons à un contingent de philosophes et de psychologues,
pour qui les concepts sont multimodaux et qu’en plus, chez l’humain, ils sont mentaux et sociaux
(ou encore, cognitifs et linguistiques). Nous ne développerons pas de thèse sur l’acquisition,
travail trop ambitieux pour ce mémoire, et partirons du fait que des individus possèdent des
concepts.

37
Conception du format et de l’acquisition

Mentaliste
 Empirisme (la perception est le siège de la connaissance)
 Imagisme : Hume (perceptions affaiblies), Locke (idées
abstraites), Berkeley (images mentales particulières)
 Rationalisme (la conception est le siège de la connaissance) : Descartes,
Spinoza, Leibniz
 Pluralisme (la connaissance est perceptuelle et conceptuelle) : Aristote,
Kant.

Non mentaliste
 Analytique-linguistique (la connaissance est linguistique) : Frege et la
philosophie analytique
Conception de l'acquisition et du format

1.4 L’organisation
He turned to the flyleaf of the geography and read what he had written there: himself,
his name and where he was.
Stephen Dedalus
Class of Elements
Clongowes Wood College
Sallins
County Kildare
Ireland
Europe
The World
The Universe
- James Joyce, A portrait of the artist as a young man

Les philosophes sont relativement d’accord sur le fait suivant : les concepts sont organisés
systématiquement en relations ensemblistes (A est une sorte de B). On peut caractériser ainsi un
concept selon un axe vertical et horizontal: le premier axe constitue le degré de généralité, le
second, la segmentation d’un niveau. Ainsi, CHAT et CHIEN sont de même généralité (axe
horizontal) et appartiennent tous deux à la catégorie MAMMIFÈRE (axe vertical). Nous
présenterons les propriétés de ces deux axes (1.4.1 et 1.4.2) et verrons que, pour certains
philosophes, posséder un concept équivaut à connaître l’ensemble des relations qu’un concept
entretient avec d’autres, tandis que pour d’autres, on peut posséder un concept sans connaître
l’ensemble de ces relations.

1.4.1 Structure verticale

38
Depuis Aristote, il est courant de comprendre les concepts comme étant structurés
hiérarchiquement en plusieurs niveaux d’inclusion, qu’on peut concevoir comme des niveaux
verticaux; c’est ce que la tradition appelait les genres et les espèces. Les concepts les plus
généraux (ARTEFACT, ANIMAL) en contiennent de moins généraux (OUTIL, MAMMIFÈRE),
qui contiennent eux-mêmes des concepts plus spécifiques (MARTEAU, CHIEN). L’extension
des plus spécifiques est incluse dans celle des plus généraux, mais la converse n’est pas vérifiée :
il est vrai que tous les marteaux sont des artefacts, mais pas que tous les artefacts sont des
marteaux. L’intension des concepts les plus généraux fait partie de celle des plus spécifiques,
mais la converse n’est pas non plus vérifiée: il est vrai que toutes les propriétés des artefacts sont
aussi des propriétés des marteaux, mais pas que toutes les propriétés des marteaux sont aussi des
propriétés des outils18.
On voit que la relation entre l’extension et l’intension d’un concept est duale : plus on
« monte » dans la hiérarchie et donc plus il y a d’objets dans l’extension, moins il y a de
propriétés relatives à la catégorie. À l’inverse, plus on « descend » dans la hiérarchie et donc
moins il y a d’objets dans l’extension, plus il y a de propriétés communes. Si, par « propriété » on
entend ce qui est propre à tous les membres de la catégorie, alors il va de soi que les concepts les
plus généraux auront moins de propriétés en commun que les plus spécifiques (et vice-versa): en
effet, comme la propriété est un dénominateur commun, et comme il y a plus d’artefacts que de
marteaux, il y a moins de propriétés que tous les artefacts partagent que de propriétés que tous les
marteaux partagent. Cette relation duale entre l’extension et l’intension est appelée par les
logiciens « loi de proportionnalité inverse ».

Relations systématiques entre les concepts

1.4.2 Structure horizontale


Les concepts ont aussi une structure horizontale. On peut déterminer, pour un niveau de
généralité, plusieurs concepts de même niveau. Ainsi, par rapport au concept CHIEN, on peut
déterminer que CANICHE, BERGER ALLEMAND et FOX-TERRIER sont des concepts de
même niveau parce qu’ils sont tous inférieurs d’un niveau. Chacun de ces concepts participe à
l’extension de CHIEN, et CHIEN participe à l’intension de chacun de ces concepts. C’est ce que
la tradition appelait le propre et le différent : certaines caractéristiques sont propres aux fox-
terriers, ce qui les différencie des caniches.

18
On peut aussi définir cette relation hiérarchique intensionnelle comme une relation d'héritage. MARTEAU hérite des propriétés
d'OUTIL, qui lui-même hérite des propriétés d'ARTEFACT.

39
Cependant, bien que CANICHE, BERGER ALLEMAND et FOX-TERRIER soient des
concepts de même niveau, ils ne sont pas pour autant identiques : ils ont une intension
partiellement identique et une extension entièrement différente. De la sorte, on peut dire que le
concept CHIEN est analysé ou divisé en plusieurs concepts. Chacun de ces concepts sera distinct
des autres, selon la règle qui guide la catégorisation (classique ou analogique).

1.4.3 Les conditions de possession


La combinaison des structures horizontales et verticales des concepts constitue une
taxonomie. De tels systèmes conceptuels peuvent aussi être pensés comme des théories, des
ensembles de connaissances organisés dans un but explicatif. Les philosophes s’accordent
généralement sur le fait qu’il y a des dimensions horizontales et verticales d’organisation des
concepts. Ils s’accordent moins, toutefois, sur l’importance de ces relations systématiques dans le
contenu d’un concept. Pour certains, le contenu d’un concept n’est rien d’autre que, ou surtout, la
somme des relations qu’il entretient avec d’autres concepts. Pour d’autres, le contenu d’un
concept est individué par des relations entre l’esprit et le monde.
Les holistes (Quine, Davidson, Peacocke, le Wittgenstein des Investigations) diront que
connaître le contenu d’un concept équivaut à connaître les relations qu’il entretient avec les
autres19 : il faut maîtriser un « jeu de langage » (Wittgenstein), posséder une « toile de croyance »
( Quine) ou un « ensemble d’inférences primitivement évidentes » (Peacoke), ce qu’on pourrait
regrouper, avec Fodor (1998), sous l’appellation sémantique des rôles inférentiels. Les relations
inter-conceptuelles sont dictées par des normes et donc vous ne possédez pas le concept CHIEN
si vous ne pouvez pas inférer, par exemple, CHIEN  ANIMAL, ou encore « x est un chien » 
« x est un animal. » Pour les holistes, le contenu d’un concept peut être constitué en partie par des
relations causales entre le concept et le monde, mais ces relations ne couvrent pas l’ensemble du
contenu du concept : il faut ajouter à cela l’ensemble des relations inférentielles que permet le
concept. Quine (1951) a immortalisé le holisme par cette formulation : « our statements about the
external world face the tribunal of sense experience not individually but only as a corporate
body ».
Kant avait, avant les philosophes analytiques, abordé la question, en termes cognitifs :
pour posséder le concept de CHIEN, il faut aussi posséder des concepts logiques, universels et
abstraits : les catégories de l’entendement. Ce n’est pas exactement du holisme linguistique, car
le contenu du concept CHIEN n’est pas constitué uniquement par sa position dans un système de
concepts ou de mots : ce concept comporte un contenu sensible propre.
Le molécularisme est une version limitée du holisme : il consiste à rejeter en partie l’idée
que la signification d’un concept dépend de celle de tous les autres concepts. Pour des
molécularistes comme Dummett, Devitt, Block et Perry, la signification d'un concept (toujours en
contexte d’énoncé ou d’attitude propositionnelle) est définie par son rôle dans un sous-ensemble
du langage.
Pour les atomistes (Hume, Russell, le Wittgenstein du Tractatus, Fodor), en revanche, le
contenu d’un concept n’est constitué que par ses relations avec le monde. On peut, dans cette
façon de voir, posséder le concept CHIEN sans avoir le concept ANIMAL: on n’a qu’à saisir un

19
Plus précisément, dans le contexte d’un énoncé ou d’une attitude propositionnelle.

40
invariant propre au chien. Autrement dit, il n’est pas nécessaire d’être disposé à inférer CHIEN
 ANIMAL, mais de pouvoir reconnaître un chien en tant que chien. Précisons que les atomistes
ne nient pas que, pour avoir le concept de CHIEN NOIR, il faut un concept de CHIEN et de
NOIR ; ils ne nient pas le caractère composite des concepts complexes, seulement le holisme des
concepts simples. Comme le formule Fodor (1999), le contenu du concept X est constitué par des
relations causales ou iconiques (de ressemblances) entre occurrences de X et de x-ité (entre le
concept et la propriété ou l’objet dont il est la représentation).
L’atomisme, à la mode au début du XXe siècle, est quasiment universellement rejeté au
profit du holisme de la signification (sémantique) et de la confirmation (épistémologique), à part
Jerry Fodor (1998).
1.4.4 L’organisation, conclusion
Notons ici qu’il faut distinguer les taxonomies épistémologiques des taxonomies
normatives : les premières se retrouvent chez les individus, les secondes, dans les collectivités ou
chez les experts. Souvent, les premières ne s’accordent pas avec les deuxièmes, parce qu’elles
sont fausses ou incomplètes, ce que l’éducation tente de corriger. Dans tous les cas, il semble
naturel pour les humains d’organiser les connaissances en relations systématiques. Nous
montrerons plus loin comment cette organisation relève adaptation cognitive à notre
environnement.

L’organisation des concepts

Conceptions de l’organisation des concepts.


 Holisme : le contenu d’un concept est constitué de la somme des
relations qu’il entretient avec tous les autres concepts
 Quine, Davidson, Peacocke, le Wittgenstein des Investigations
 Molécularisme : le contenu d’un concept est constitué de la somme des
relations qu’il entretient avec certains concepts
 Dummett, Devitt, Block et Perry
 Atomisme : le contenu d’un concept est individué par des relations entre
l’esprit et le monde
 Hume, Russell, le Wittgenstein du Tractatus
L’organisation des concepts et les positions théoriques à cet égard

1.5 La fonction
Jusqu’ici, nous avons traité essentiellement des éléments structuraux des concepts : le
concept est un universel abstrait critériel, dont l’invariant et sa représentation peuvent avoir
diverses formes ontologiques et représentationnelles. La prochaine étape consiste à poser la
question : à quoi servent-ils ? Quelle est leur fonction ?
Nous présenterons ici différentes fonctions qu’on reconnaît aux concepts. On peut les
regrouper en deux classes de fonctions, chacune dépendant d’une façon de concevoir l’analyse
conceptuelle. Ces deux types de fonctions sont celles sur lesquelles Putnam et Kripke ont attiré

41
l’attention : la métaphysique (1.5.1.) et l’épistémologie (1.5.2.) des concepts, que nous essaierons
de comparer (1.5.3.). Nous nous inspirons ici librement de Thagard 1992 et Rey 1983.

1.5.1 Métaphysique des concepts


La fonction métaphysique d’un concept est de statuer sur la vraie nature de la chose,
indépendamment de notre façon de la connaître. Le concept MAMMIFÈRE, par exemple,
détermine l’extension (l’ensemble des choses qui sont des mammifères) et l’intension
(l’ensemble des propriétés que possèdent les mammifères) réelles de ce concept, et non pas
l’extension et l’intension du concept selon individu en particulier. Ajoutons que ces propriétés
réelles sont celles qui seront déterminées par une analyse optimale (par tout expert, instrument,
ou procédure) possible à un instant de l’histoire (Rey 1983).
C’est au sens où il se veut une description exacte d’une partie de l’univers que la fonction
du concept est métaphysique. Il faut pouvoir « découper » l’univers en mammifères et non-
mammifères, et le découper, si possible, de façon naturelle ; tâche ardue, étant donné que la
nature ne se présente pas avec des pointillés le long desquels il faut découper. Le concept a donc
une fonction normative : spécifier ce qui doit être le cas, ce qui se traduit par deux fonctions
métaphysiques, la taxonomie normative et la modalité. La fonction taxonomique sert à
catégoriser les choses de façon adéquate. La fonction modale sert à justifier les affirmations de
possibilité, de nécessité, etc., soit de re (les faits) ou de dicto (les énoncés).

1.5.2 Épistémologie des concepts


La fonction épistémologique d’un concept est de déterminer la vraie nature d’une chose
selon les connaissances d’un agent. Pour ce faire, on étudie la représentation d’un concept chez
un individu ou une classe d’individus (société, culture, groupe, etc.). Analyser
épistémologiquement un concept ne vise donc pas à définir des normes, mais à décrire
correctement l’utilisation d’un concept dans un contexte, que cette utilisation soit correcte ou
non. La fonction épistémologique d’un concept pourrait être divisée en trois types de fonctions :
gnoséologiques, inférentielles et linguistiques.

1.5.2.1 Fonctions gnoséologiques


Les concepts, en étant des instances de catégorisation, d’apprentissage, de mémorisation
et d’arbitrage modal, nous permettent de connaître le monde.
La catégorisation est l’acte d’identifier une chose (objet, propriété, individu, situation)
comme un membre d’une catégorie simple ou complexe (i.e., construite par combinaison de
catégories simples). La catégorisation permet de faire des inférences. Lorsque nous possédons un
concept, nous avons acquis des connaissances par des exemples ou par des combinaisons de
concepts élémentaires. Une fois acquis, le concept s’installe dans la mémoire : il permet
d’organiser les connaissances et de les rappeler facilement. De la sorte, ces concepts nous

42
donnent la possibilité de soutenir ou de rejeter des affirmations a priori (justifiables par le
contenu conceptuel) ou a posteriori (justifiables par l’expérience). Si, dans un débat, on soutient
qu’une araignée n’est pas un insecte mais un arachnide, soit une catégorie qui ne fait pas partie
des insectes, c’est en se fondant sur le concept d’ARAIGNÉE, ou sur la signification du mot
« araignée », qu’on le fait. De même, on peut justifier le fait qu’une substance soit basique en
utilisant du papier tournesol qui changera de coloration en fonction du pH de la substance.

1.5.2.2 Fonctions inférentielles


Un concept intervient lors d’inférences, à savoir les transitions d’une idée ou d’une
représentation à une autre selon une certaine règle. On peut déterminer trois types de règles
d’inférence : la déduction, l’abduction et l’induction.
La déduction est une application de connaissances à un cas pour en tirer formellement des
conclusions, comme dans un modus ponens. Le concept de CARNIVORE est appliqué lorsque
nous voyons un lion et déduisons que c’est un carnivore parce que tous les lions en sont.
Il existe aussi des inférences non déductives : des inductions et des abductions, des
inférences par lesquelles le système ne se contente pas d’appliquer une connaissance mais
modifie ses connaissances ou en acquiert de nouvelles. C’est ce que Reichenbach (1938) appelait
le contexte de justification20, en opposition au contexte de découverte, celui où des connaissances
émergent.
Dans ce contexte, les inférences sont dites abductives (le terme provient de Peirce).
L’abduction est une inférence qui, à partir d'un cas, trouve une règle. Il y aurait, selon Peirce, une
forme logique propre au raisonnement abductif : « un fait surprenant, C, est observé ; si A était
vrai, C irait de soi, alors il y a des raisons de suspecter que A est vrai » (CP 5.189)21. Cette règle
d'inférence a aussi été appelée rétroduction (Hanson 1958), parce qu'elle est en fait l'inverse d'une
déduction : alors que dans une déduction on infère (PQ, P)Q, dans une abduction on infère
(Q, PQ)P; l’enchaînement n’est pas formellement valide, mais le sujet considère qu’il a de
bonnes raisons de conclure que P. C'est aussi, grosso modo, ce que Kant appelait un jugement
réfléchissant (en opposition à un jugement déterminé, plus proche de la déduction).
L’induction est une inférence qui, grosso modo, passe du particulier à l’universel. Pour
Aristote, l’induction (epagoge) reproduit dans l’esprit les substances. Elle est l’opération inverse
de la déduction ou démonstration : « la démonstration se fait à partir de principes universels et
l'induction de cas particuliers» (Seconds analytiques, I, 18, 81a 39-40.). Pour les empiristes
nominalistes modernes, comme Hume, l’induction est une inférence faillible, car elle ne nous
garantit rien quant au futur : comment, en voyant 999 999 corbeaux noirs peut-on généraliser et
dire que le prochain le sera aussi ? Bertrand Russell l’illustra par le célèbre exemple de la
poule qui continu à croire que l’homme qui la nourrit à chaque jour continuera encore à la
nourrir, jusqu’au jour où il en fait son repas !
On peut considérer l’induction, comme la généralisation d’une implication (si a, alors b) à
partir de quelques instances. Après avoir vu plusieurs automobiles qui ont 4 roues, il se peut que

20
Ce contexte devait être le seul à être pertinent pour lui « (…) we have to say that epistemology is only occupied in constructing
the context of justification.» (1938)
21
Nous utiliserons C.P. pour Collected Papers.

43
vous ayez généralisé cette propriété à l’ensemble des automobiles. Le concept d’AUTOMOBILE
supporte alors cette inférence.
Les formes logiques des trois inférences pourraient être comparées de la façon suivante :

Type de règle d'inférence

Inférence Exemple
Déduction :
∀(Fx ⊃Gx) Tous les lions sont des carnivores
Il y a un lion
Fx1
_____________________________
Gx1 :. Il est carnivore
Abduction Il y a un bruit suspect dehors
Gx1 Si c’était un cambrioleur, il irait de soit qu’il y ait un
bruit suspect dehors
∀(Fx ⊃Gx)
_____________________________
Fx1 :. Il y a un cambrioleur
Induction :
Fx1 ⊃Gx1 Cette automobile a 4 roues
Cette automobile a aussi 4 roues
Fx2 ⊃Gx2
…..

Fxn ⊃Gxn _____________________________
∀(Fx ⊃Gx) :. Toutes les automobiles ont 4 roues

Mentionnons que nous avons présenté ces inférences sous leurs formes booléennes, mais
rien n’interdit de les formuler en termes probabilistes.

1.5.2.3 Fonctions linguistiques


Pour des êtres linguistiques, la communication est un mode d’existence : livres, médias,
discussions, etc.. Les concepts voyagent par les livres et les paroles et ils ont des fonctions
linguistiques : la communication et la signification.
Communiquer demande la capacité de produire et de comprendre des énoncés de façon
efficace. On comprend vraiment une phrase où le mot « chien » apparaît si on possède le concept
CHIEN. Communiquer serait impossible sans la connaissance des relations sémantiques que nous
procurent les concepts : synonymie, antonymie, traduction ou implication.

44
1.5.3 Métaphysique et épistémologie : comparaison
On voit donc se profiler la distinction entre métaphysique et épistémologie, quant à la
théorie des concepts. Elle sont tout d’abord distinctes, parce qu’elles analysent deux types
différents de contenu conceptuel. La première analyse surtout le contenu sémantique des
concepts, alors que la seconde analyse le contenu psychologique. Le contenu sémantique est
constitué de l’ensemble des inférences autorisées (par des normes logiques ou sociales) par un
concept et des liens que ce concept entretient avec d’autres concepts. Le contenu psychologique,
lui, est défini par les processus cognitifs à l’œuvre dans l’utilisation des concepts. Dans la théorie
que nous élaborerons, nous remettrons en cause cette distinction entre les contenus conceptuels.
De plus, les fonctions métaphysiques des concepts se distinguent des fonctions
épistémologiques en ce qu’il est parfois difficile de spécifier l’extension réelle de certains
concepts et plus facile d’analyser l’intension. Ainsi, l’analyse du concept de CYCLOPE ou de
DRAGON, sur le plan de l’extension, est plutôt compliquée ! L’analyse métaphysique des
concepts entend généralement spécifier l’extension d’un concept.
Résumons ces différences :

Métaphysique et épistémologie des concepts

Fonction métaphysique Fonction épistémologique


Détermine la nature de la chose Détermine la façon dont des agents cognitifs,
individuellement ou collectivement, connaissent la
chose
Spécifie l’intension et l’extension réelles Spécifie l’intension et extension d’après des
(optimales) agents
Norme : ce qui doit être le cas réellement le Description : ce qui doit être le cas, selon un agent
cas pour qu’une chose tombe sous le concept ou une collectivité, pour qu’une chose tombe sous
le concept
Détermine le contenu sémantique Détermine le contenu psychologique
 inférences autorisées par un concept  les processus cognitifs à l’œuvre dans
l’utilisation du concept

45
1.5.4 La fonction des concepts, conclusion
Les différentes fonctions qu’on peut reconnaître aux concepts sont donc les suivantes :
Fonction des concepts

Épistémologique

 Gnoséologique
 Catégorisation
 Apprentissage
 Mémoire
 Modalité
 Inférentielle
 Déduction
 Abduction
 Induction

 Linguistique
 Communication
 Signification
Métaphysique

 Taxonomie normative
 Modalité
Fonctions des concepts

46
1.6 Synthèse et conclusion
Nous pouvons maintenant synthétiser les différentes dimensions des concepts et les
options possibles :
Tableau 1 Synthèse des positions théoriques à l'égard des concepts

I. Invariant III. Conception du format et de


l’acquisition
Psychologique
Mentaliste
 Rationnel:
 Empirisme
 relationnel
 Imagisme
 Procédural
 Rationalisme
 Pluralisme
Métaphysique Non mentaliste
 Analytique-linguistique
 Réalisme des essences
IV. L’organisation des concepts
 Réalisme des substances
 Réalisme des pensées
 Holisme
 Molécularisme
Linguistique
 Atomisme

 Jeu de langage
V. Fonction des concepts

Épistémologique
II. Critères de catégorisation
 Inférentielle
 critère classique : (CNS)
 Déduction
 descriptiviste : CNS possédées  Abduction
entièrement par l’individu  Induction
 non-descriptiviste : CNS  Gnoséologique
possédées partiellement par  Catégorisation
l’individu et entièrement par la
 Apprentissage
collectivité
 Mémoire
 Modalité
 critère analogique : ressemblance ou  Linguistique
« air de famille »  Communication
 Signification
Métaphysique

 Taxonomie normative
 Modalité

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