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A

u départ, c’est un canot parmi


d’autres, secouru au petit matin
du 1er août 2016 en Méditerranée
centrale par le bateau de l’ONG
allemande Jugend Rettet. A bord,
118 hommes anonymes comme
la « crise migratoire » en charrie des dizaines de
milliers, rescapés de l’enfer libyen et entrant en
Europe par la route maritime la plus empruntée
mais aussi la plus meurtrière en cet été 2016.
Le plus jeune d’entre eux a 12 ans. Le photogra­
phe espagnol César Dezfuli les immortalise à
bord du navire humanitaire Iuventa avant qu’ils
ne soient débarqués, le lendemain, par les gardes­
côtes italiens dans le port sicilien de Pozzalo.
Deux ans plus tard, il entreprend de retrouver
la trace de ces « Passengers », du nom de sa série
photographique. Un contact Facebook avec l’un
d’eux et, peu à peu, la toile des réseaux sociaux
s’anime et permet de localiser la plupart. Elle
révèle le parcours erratique de leur vie en
Europe. Si plus d’un tiers de ces hommes se trou­
vent en Italie, près de trente se sont établis en
France et une vingtaine vivent en Allemagne.
Un, au moins, est mort, de maladie.
A nouveau, les rescapés posent devant l’objec­
tif de César Dezfuli. Ils sont souvent mécon­
naissables. Leur peau, leur regard, leur corps se
sont transformés, comme si une vie s’était
écoulée, comme s’ils étaient devenus d’autres
qu’eux­mêmes.
Le Monde a accompagné ce travail d’enquête
et rencontré de février à avril 2019 douze de ces

DESTINS
hommes dans quatre pays. Leurs témoignages
racontent l’Europe des migrants et les profon­
des distorsions entre les politiques d’accueil de
ses Etats membres, entre la faiblesse de la prise
en charge italienne qui pousse à la fuite et le
système directif allemand.
Ces fragments de vie montrent aussi la pesan­
teur des administrations nationales qui, face à
l’afflux de migrants, n’ont que très lentement
traité les situations individuelles. Dès 2018, le
rythme des arrivées sur le continent a retrouvé
son niveau d’avant la « crise » de 2014, mais près
de 900 000 migrants attendent toujours l’issue
de leur demande d’asile.
Cette inertie retarde d’autant les possibilités
d’intégration des personnes au sein des sociétés,
en les contraignant à une attente passive qui
souvent s’étale sur plusieurs années. Elle ali­
mente aussi les mouvements de rebond, parfois
tardifs, au sein du continent.

Loterie géante
Les destinations que « choisissent » les person­
nes sont avant tout le résultat d’une quête
d’opportunités de vie, que laissent entrevoir la
maîtrise d’une langue, l’existence de réseaux de
connaissance, ou un bouche­à­oreille souvent
déformant sur les chances d’être formé ou de
travailler. Une part non négligeable est aussi
dévolue au hasard : celui d’une rencontre amou­
reuse, d’une discussion dans un hall de gare ou
de la destination d’un camion.
Majoritairement originaires d’Afrique de
l’Ouest, en particulier de Guinée, du Sénégal et
de Gambie, les 118 « passengers » ont presque
tous échoué à obtenir l’asile en Europe. Presque
aucun n’envisage pourtant de retourner dans
son pays d’origine. Parce qu’ils fuient la persé­
cution, la maltraitance ou l’impasse d’une vie de
misère, parce que la survie d’une famille entière
dépend d’eux ou, compte tenu de ce qu’ils ont
enduré sur la route migratoire, ils ne peuvent
imaginer un instant rebrousser chemin.

D’EXILÉS
Après bientôt trois ans sur le continent, ils
continuent, pour la plupart, de se déplacer. Ils
bifurquent, reviennent parfois sur leurs pas,
tâtonnent… Ils cherchent encore leur « chance »,
disent­ils. Certains, aussi, s’essoufflent dans leur
quête. Et marquent le pas, découragés, abîmés
par leur fuite, éprouvés physiquement autant
que moralement, happés par la dépression. Ils
rejoignent les contingents de sans­papiers pris
dans une impasse. L’Europe devra tôt ou tard
se poser la question du statut de ces person­
nes, qu’elle est incapable, dans leur grande ma­
jorité, de renvoyer, pour des raisons juridiques
autant que pratiques.
Il est impossible de déterminer ce qui donne un
En août 2016, le photographe espagnol César Dezfuli réalise tour favorable à la vie de certains. Face aux caren­
ces des politiques d’accueil, cela semble souvent
les portraits de 118 migrants – rien que des hommes – secourus tenir à la force d’un tempérament ou à une forme
en Méditerranée à bord d’un même canot. Il en tire une série de « providence ». Dans cette loterie géante, les
acteurs associatifs et citoyens se révèlent être de
intitulée « Passengers » et récidive deux ans plus tard formidables accélérateurs d’intégration.
Au­delà de la question d’hospitalité que po­
avec ceux qu’il parvient à retrouver à travers l’Europe. sent ces personnes à nos sociétés, elles interro­
gent aussi sur la façon d’appréhender les exac­
« Le Monde » a rencontré certains d’entre eux tions commises de façon systématique à l’en­
contre des migrants en Libye. La Cour pénale
internationale a promis de se pencher sur ces
crimes. Mais elle a jusque­là négligé les récits de
ces hommes et les preuves des horreurs perpé­
trées de l’autre côté de la Méditerranée qu’ils
peuvent constituer. 
julia pascual

Six des migrants photographiés par César Dezfuli. Sur chaque dyptique, la photo du haut a été prise sur le bateau en 2016, celle du bas en 2018
ou 2019 : Ahmad T., 20 ans, malien, Acri (Italie). Alpha O., 20 ans, guinéen, Potenza (Italie). Bhoye D., 20 ans, guinéen, Madrid.
Abdoullah D., 21 ans, guinéen, Lille. Surah C., 20 ans, gambien, Florence (Italie). Oumar D., 23 ans, sénégalais, Ponte Benevento (Italie).

Cahier du « Monde » No 23144 daté Dimanche 9 ­ Lundi 10 ­ Mardi 11 juin 2019 ­ Ne peut être vendu séparément
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2 | destins d’exilés DIMANCHE 9 ­ LUNDI 10 ­ MARDI 11 JUIN 2019

Des existences en suspens
Peu de demandes d’asile des 118 migrants secourus par le « Iuventa »
en 2016 ont abouti. Leurs vies oscillent entre oisiveté contrainte
et travail, solitude et projets de famille, espoir et abattement.
Près de trois ans après leur arrivée en Italie, beaucoup continuent
de chercher leur « chance » et de se déplacer à l’intérieur du continent
Par Julia Pascual ­ Photos : César Dezfuli

Amadou D., 28 ans,


sénégalais
Pineda de Mar (Espagne)

A
Pineda de Mar,
petite station bal­
néaire de la côte
méditerranéenne,
le soir, les terrasses s’ani­
ment et, entre deux tournées
de montaditos (« canapés »),
les Espagnols bavardent
bruyamment jusqu’à s’égo­
siller. Amadou ne fréquente
pas ces ambiances festives. Le
jeune homme, plutôt taiseux
et renfermé, quitte peu l’ap­
partement du centre­ville où
il loge depuis six mois, avec
cinq autres migrants. Dans le Sadio D., 20 ans,
salon, les colocataires pas­ sénégalais
sent le temps les yeux rivés San Severino Lucano (Italie)
sur leur téléphone portable.
Ils prennent des nouvelles de
la famille restée au pays ou
des amis essaimés aux qua­
tre coins de l’Europe. Ama­
dou est arrivé dans cette
commune au nord de Barce­

I
lone, à l’automne 2018, mais tuer », rapporte Amadou. La l est à tu et à toi avec les portraitistes Thierno D., 24 ans,
il aurait pu atterrir n’importe police finit par relâcher le de la place du Tertre, à Montmartre, guinéen
où ailleurs. « Je suis seul, je ne groupe, qui se scinde en près de laquelle il travaille. Dans la Paris
savais pas où aller, je m’en suis deux. « Avec le Gambien, on a crêperie qui l’a embauché, avec sa
remis à Dieu », dit­il. Il souhai­ pris un taxi pour Figueras. Je toque et son tablier, son humour et toute gements citoyens. « C’est là que ma
tait avant tout quitter l’Italie. l’ai laissé là­bas et j’ai pris le l’assurance qui le caractérise, il amuse et chance a commencé, résume­t­il. Je n’ai
Le pays ne lui ayant donné ni train pour Gérone. J’ai dormi séduit les chalands. Ce charme et cette croisé que des bonnes personnes. » Il va de
travail ni asile, « je n’avais rien deux jours dans la gare. vivacité d’esprit sont sa clé d’entrée dans chambres étudiantes en appartements,
à y faire », confie­t­il. Quand je voyais un Africain, la vie. Thierno n’a jamais pensé rester en en passant par des loges d’immeuble.
En se cachant à l’arrière j’essayais de causer avec lui. Italie. Ce qui l’attirait, c’était l’Allemagne. « J’ai connu tous les quartiers, sauf peut­
d’un camion à Vintimille, en Un Sénégalais m’a trouvé « ON ÉTAIT AMOUREUX.  Comme l’Italie, la France n’est d’abord être le 16e et le 15e arrondissements »,
avril 2018, il croyait partir en là­bas. Il m’a envoyé chez ses ON A DÉCIDÉ DE SORTIR ENSEMBLE.  qu’un lieu d’escale où il ne s’attarde pas. s’amuse Thierno.
France. Mais, lorsque la po­ parents, à Blanes, pour que « Je suis venu chercher ma vie en Europe, Au gré des rencontres, le jeune Guinéen
lice aux frontières française j’y reste quelques jours. » ON A À PEU PRÈS LES MÊMES IDÉES.  dit­il, pour justifier son empressement. s’amourache d’une étudiante en histoire
a ouvert la remorque de l’en­ Grâce à l’entraide commu­ Trouver mon propre milieu, travailler, me de l’art qui enseigne le français. « On était
gin, lui et ses six compa­ nautaire, Amadou commence ELLE AIME VENIR EN AIDE  marier, vivre en paix. » amoureux. On a décidé de sortir ensemble.
gnons de route – du Sénégal, à trouver des petits boulots. A Berlin, où il arrive au cours de l’hiver On a à peu près les mêmes idées. Elle aime
de Gambie et du Nigeria – A l’été 2018, il est embauché
À CEUX QUI SONT FAIBLES  2016, il se déclare mineur. « C’était une pé­ venir en aide à ceux qui sont faibles et moi
sont en train de passer les pour travailler dans les serres ET MOI AUSSI » riode heureuse, j’étudiais », raconte­t­il. aussi. Et puis elle aime étudier. Moi, je n’ai
Pyrénées catalanes. « La po­ agricoles. A l’automne, un Mais il est baladé de centre en centre, en­ jamais aimé étudier. Mais j’adore voir ça.
lice nous a fouillés, interrogés collègue lui propose de venir THIERNO D., 24 ANS voyé à Wuppertal, à Duisbourg, puis Ça veut dire que tu aimes vraiment ton
et a pris nos empreintes, se loger à Pineda de Mar. Düsseldorf. La greffe ne prend finale­ avenir, que tu as un objectif. »
souvient­il. Ils nous ont fait « Aujourd’hui, je ne dépends ment pas. Dans un des établissements où Lui manie l’art des relations humaines.
peur en nous disant qu’on ne de personne », se félicite Ama­ il est scolarisé, « [il] étai[t] le seul Black, « Je parle, je suis curieux et audacieux, ça
pouvait pas entrer en France dou. Dans quelques années, assis dans [son] coin », se souvient­il. m’a aidé », reconnaît­il. Alors qu’il vit
ou alors on serait renvoyés il espère être régularisé. « Apprendre une nouvelle langue, repartir désormais avec sa petite amie, il retourne
au pays. » Il revoit un Séné­ « Quand j’aurai des papiers, de zéro, j’ai senti que c’était pas mon truc. » régulièrement chez une dame qui l’a
galais se cogner la tête con­ je vivrai tranquille. Si je ne Il part à l’été 2017 et échoue dans les beaucoup hébergé, dans le quartier du
tre les murs du poste de po­ réussis pas, je partirai ailleurs campements de la porte de la Chapelle, Sentier. « C’est devenu une amie », affir­
lice à cette idée. « Il a failli se chercher ma chance. » dans le nord de Paris. Il reste deux semai­ me­t­il. S’il parvient à obtenir des
nes à la rue jusqu’à ce qu’il prenne atta­ papiers, il voudrait se former dans le
che avec Paris d’exil, une association qui commerce. Dans cinq ans, il s’imagine
aide notamment les mineurs isolés avoir « fondé sa famille » et mener une
étrangers en les orientant vers des héber­ vie « normale ».
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DIMANCHE 9 ­ LUNDI 10 ­ MARDI 11 JUIN 2019 destins d’exilés | 3

Ismaël B., 21 ans,


guinéen
Meschenich (Allemagne)

A
l’origine, les concepteurs du
grand ensemble de Cologne­Mes­
chenich avaient imaginé une
sorte de cité idéale pour ménages
aisés, avec des tours de 26 étages et des tas
de services intégrés. En fait, Meschenich est
devenue une cité­dortoir où 60 nationalités
cohabitent et où l’habitat illégal prospère.
L’ensemble est cerclé de champs de bette­
raves et, au pied des barres, les habitants
vont remplir leur chariot dans un grand
supermarché Aldi, temple du discount.
Au 4e étage de l’une des tours, Ismaël par­
tage un vétuste T1 avec deux Maghrébins.
Cela fait presque sept ans qu’il a quitté son
pays. Et, dans le récit approximatif qu’il
fait des années passées sur le chemin vers
l’Europe, il reconnaît qu’il « avale les da­
tes ». Les événements se mélangent les uns
aux autres. Combien de fois a­t­il essayé de
prendre la mer ? Quelles sommes a­t­il
payées ? Combien de fois a­t­il été re­
vendu ? Tout se confond dans le sentiment
de « souffrance » des journées passées en
Libye sans sortir, parfois sans boire ni
manger. L’objectif du jeune homme était
d’« aller partout où ça réussirait ». Et par­
Babacar T., 29 ans, Momodou B., 20 ans, tout les portes se sont révélées fermées ou
sénégalais guinéen ont débouché sur des impasses.
Comiso (Italie) Bologne (Italie). En Allemagne, sa demande d’asile a été
rejetée. Le pays cherche désormais à le ren­
voyer en Guinée mais n’y parvient pas, en
l’absence de documents d’identité permet­
tant d’organiser son expulsion. En atten­
dant, Ismaël est détenteur d’un titre de sé­
jour de tolérance (duldung). Pour conjurer le
sort qui lui est promis, il a entrepris de sui­
vre des cours de langue trois fois par se­
maine pour améliorer sa maîtrise, toute re­
lative encore, de l’allemand. Mais il dit que
la professeure ne l’« aime pas », parce qu’il
« oublie tout ». Le jeune homme semble
s’être installé dans un état de latence et
d’abattement. Comment faire demi­tour
après tant de route ? Comment avancer
quand tout paraît bloqué ?

Abdoulaye D., 21 ans,


guinéen
Herne (Allemagne)

A
bdoulaye n’avait pas de destina­
tion en tête lorsqu’il a rejoint
l’Europe, à l’été 2016, mais il se
souvient que « tout le monde
parlait de l’Allemagne » comme d’un eldo­
rado. Il a suivi le mouvement et quitté
l’Italie. Après deux ans et demi passés
dans le pays, il tire sa propre conclusion :
« En Allemagne, les Guinéens n’ont pas
Baillo C., 20 ans, Blaise S., 26 ans, l’asile, mais ils ont du travail. »
guinéen sénégalais En décembre 2017, le patron d’une société
Borken (Allemagne) Lyon d’intérim est venu recruter directement
dans le centre pour demandeurs d’asile qui
l’hébergeait, à Herne (Rhénanie­du­Nord­
Wesphalie). Depuis, le jeune homme est
manutentionnaire à temps plein pour le
groupe de distribution alimentaire alle­
mand Metro. Dans l’entrepôt de stockage
d’emballages où il travaille, tout est auto­
matisé. Abdoulaye porte un casque à com­
mande vocale qui lui dicte les allées dans
lesquelles il doit se rendre et les tâches
qu’il doit accomplir. Avec son salaire, il a
tôt eu les moyens de se loger de façon
autonome, mais il lui a fallu toquer aux
portes des agences immobilières pendant
un an avant qu’un propriétaire accepte de
lui louer un appartement.
Il a emménagé dans un T3 à Herne, avec
un ami et collègue guinéen, Mamadou. Le
loyer s’élève à 550 euros, charges compri­
ses. Les deux hommes auraient voulu se
rapprocher de leur lieu de travail mais
l’administration leur interdit de résider
en dehors de Herne. Ils font donc deux
heures de trajet à l’aller et au retour. Dans
l’appartement, les deux colocataires ont
aménagé un lieu propret, posé du lino au
sol, installé un grand canapé dans le salon.
Ils goûtent à leur liberté nouvelle, qu’ils
redoutent de voir bientôt révoquée. La
demande d’asile d’Abdoulaye a été rejetée.
« Quand ils me donneront l’ordre de quitter
le pays, j’irai en Belgique ou en France pour
redemander l’asile. »

Aliou S., 21 ans, Ablaye N., 20 ans,


guinéen sénégalais
Marseille Hal Far (Malte)
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« J’AVAIS ÉCRIT LE NUMÉRO 
DE TÉLÉPHONE DE MA MÈRE 
SUR MON PANTALON. 
TOUT LE MONDE FAIT ÇA. 
COMME ÇA, SI TU MEURS 
EN MER, ON PEUT PRÉVENIR 
TA FAMILLE » 
MOHAMED D., 15 ANS

Abdul D., 21 ans, Alidou, 22 ans,


sierra­léonais béninois
Ferrara (Italie) Bologne (Italie)

Amadou S., 25 ans, flux ascendants et descen­


malien dants de migrants, certains
Barcelone (Espagne) sont tout juste arrivés de
Gibraltar, d’autres fuient la

I
l se meut comme s’il menace d’une expulsion
était là depuis tou­ en Allemagne ou ailleurs, leur retour, ils se réunissent
jours, connaît le plan errant au hasard du bouche­ autour d’un grand plat de riz en
du métro par cœur, à­oreille et des espoirs nais­ sauce préparé par la femme de
ponctue ses phrases de sants. « A Barcelone, on com­ Mamadou. Parfois, les matchs
joyeux et tonitruants « estu­ mence à voir des gens arriver de foot viennent égayer les
pendo ! » (« formidable »). après plusieurs années de soirées passées devant la télé.
Amadou est à Barcelone séjour en Europe », constate A l’automne, Insa est reparti
depuis quelques mois à l’avocate d’Amadou, Yolanda en Italie pour travailler dans des
peine, mais il s’est em­ Bassas, qui l’assiste dans ses champs d’oliviers à Palerme
pressé de se fondre dans la démarches en cours de de­ « payé 3,50 euros ou 4 euros par
ville. Comme si les deux an­ mande d’asile. cagette ». Il a ensuite quitté la
nées qu’il avait passées à se S’appuyant sur la richesse Sicile pour travailler dans les
morfondre en Italie avaient du tissu associatif local, champs de mandariniers de
décuplé l’urgence qu’il Amadou saisit la moindre Calabre. Sur place, il logeait dans
éprouve à vivre. Là­bas, « je opportunité : il apprend le le bidonville de la ville de Ro­
ne me suis pas fait d’amis », castillan trois jours par sarno, fait de cabanes en carton
reconnaît­il. Et les petits semaine, a suivi des forma­ et en tôle, sans eau potable, et
boulots qu’il dégotait par­ tions en plomberie et en qui a accueilli jusqu’à 5 000 mi­
fois dans les serres agricoles électricité, fait des essais grants. En mars, le ministre de
ou sur des chantiers lui ont dans des clubs de foot, l’intérieur d’extrême droite,
tout juste permis de se « li­ fréquente assidûment une Matteo Salvini, l’a fait raser,
bérer l’esprit », étouffé par salle de gym, participe à un après la mort d’un jeune Sénéga­
l’ennui, et d’envoyer un peu atelier hebdomadaire de lais, victime d’un incendie. « En
d’argent à sa mère, restée discussion… « Je veux être ce moment, ce n’est pas facile en
au pays. Amadou a vu les occupé, toujours », dit­il. Italie », admet Insa. Le titre de
camarades avec qui il vivait Alors que le squat de Poble­ séjour humanitaire a été sup­
dans le centre d’accueil nou risquait d’être évacué, primé par M. Salvini, dans le
pour demandeurs d’asile le jeune Malien a été ac­ cadre de son décret­loi sur l’im­
partir de Sicile, les uns cueilli dans l’appartement migration et la sécurité. Celui
après les autres, avant que d’un couple de Barcelonais, d’Insa expire en janvier 2020.
son tour ne vienne lorsque, Laura et Cristian. « Le fait A Majorque, pour trouver du
au bout de deux ans et que d’avoir pu trouver un réseau travail, le jeune homme se
comme pour eux, sa de­ d’entraide sociale, c’est très poste le matin tôt sur une place
mande d’asile a été rejetée. important, croit Laura. Sur­ de village où les agriculteurs
Il croyait venir en France tout dans les premiers mois, locaux passent recruter leur
mais sa route a bifurqué ça ouvre des possibilités. » Insa D., 19 ans, mille originaire comme lui du main­d’œuvre journalière qu’ils
vers l’Espagne, un peu par « Si je gagne les papiers, ce sénégalais village de Manconomba, en Ca­ emploient pour les récoltes
hasard. A Barcelone, avec sera bon », se dit Amadou. Inca (Espagne) samance (Sénégal). Il est établi d’oranges ou d’amandes, de ca­
d’autres migrants, il a in­ Son objectif : « aider les en Espagne depuis près de vingt roubes ou de pommes de terre.

S
vesti un squat dans le quar­ autres », assure­t­il. Et avant on parcours, erratique, ans et travaille sur des chantiers « Je fais trois jours par­ci, une se­
tier de Poblenou. Dans la bâ­ tout, sa mère. « C’est ça qui opère des va­et­vient au de construction de l’île. maine par­là… payé 5 ou 6 euros
tisse décrépie se croisent des me donne le plus de force. » sein du continent euro­ Dans l’exigu deux­pièces que de l’heure selon le patron. »
péen, selon les aubaines. Mamadou occupe, au dernier Quand il ne travaille pas, le
« Si j’avais du travail en Italie, je étage d’un petit immeuble de la jeune homme passe ses jour­
ne serais pas ici. » Insa vit sur l’île localité d’Inca, dans les terres, nées sur son téléphone et sur Mohamed D., 15 ans,
espagnole de Majorque, mais il a sept personnes cohabitent. Il y a les réseaux sociaux. Souvent, il sénégalais
un titre de séjour humanitaire là la femme de Mamadou, un de discute avec une jeune Gam­ Favara (Italie)
italien, obtenu en janvier 2018 ses fils de 19 ans et sa benjamine, bienne restée en Afrique, qu’il
après avoir été ballotté entre dif­ qui a 2 ans. Ses autres enfants ambitionne d’épouser. Mais il
férents centres d’accueil, dans vivent au Sénégal. La famille hé­ prévient : « Rester en Europe
des villages de Basilicate, de Ca­ berge aussi des hommes de pas­ sans papiers, c’est non. Je re­
labre et des Pouilles. Dans son sage, en quête de perspectives, tournerai au Sénégal. » Il avait
récit, des mots d’italien se mê­ comme Insa. Le logement est économisé un an avant d’en­
lent au français. En mars 2018, meublé sommairement, comme treprendre son voyage vers
ne trouvant pas de travail en Ita­ si tous avaient emménagé la l’Europe. Deux de ses frères
lie, Insa a contacté la seule per­ veille. Insa dort sur le canapé du ont, avant lui, tenté l’aventure.
sonne qu’il connaissait en Eu­ salon mansardé. Au petit matin, Ils sont morts noyés dans le
rope, Mamadou, un père de fa­ les hommes partent travailler. A détroit de Gibraltar.
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DIMANCHE 9 ­ LUNDI 10 ­ MARDI 11 JUIN 2019 destins d’exilés | 5

Bubacarr J., 20 ans, Adama D., 21 ans, Abdou F., 22 ans,


gambien guinéen gambien
San Severino Lucano (Italie) Nonantola (Italie) Naples (Italie)

E
n Sicile, la majorité des mi­
grants disparaissent peu de
temps après leur arrivée. Ils Saifoulaye S., 18 ans,
rêvent souvent d’Allemagne guinéen
ou de France. Mohamed, lui, est resté. Créteil (Val­de­Marne)
L’adolescent sénégalais avait 12 ans

O
lorsqu’il a débarqué en Italie. C’était le uaich, mec. Chui occupé là, j’ai pas de
plus jeune du bateau. L’une des pre­ temps ouaich, je te rappelle. » Il a tout pris
mières choses qu’il a faites en arri­ de l’adolescent parisien. Les gimmicks, le
vant fut d’appeler sa mère. « J’avais jogging, l’impertinence. En quelques
écrit son numéro de téléphone sur mois, il semble avoir tout absorbé, par mimétisme.
mon pantalon, se souvient­il. Tout le Mais derrière la désinvolture un peu forcée, Saifou­
monde fait ça. Comme ça, si tu meurs laye a un seul objectif en tête : travailler. « J’ai
en mer, on peut prévenir ta famille. » comme projet de construire une usine de briques
Lorsqu’il était parti de son village de chez moi », en Guinée. Il s’est renseigné auprès d’un
Sirmang, à la frontière avec la fabricant chinois, « ça coûte 600 000 euros », dit­il.
Gambie, Mohamed avait expliqué à Il pense que ça peut marcher. L’idée lui est venue en
sa mère qu’il chercherait du travail à Antidépresseurs, anxioly­ Algérie, lorsque son frère travaillait dans une usine
Dakar. En réalité, il avait vendu un tiques, antipsychotiques, similaire. Ce dernier est mort en Libye, tué à bout
mouton 300 000 francs CFA pour antiépileptiques… portant parce qu’il s’était interposé entre un
financer une partie de sa route Babacar vit là depuis l’été passeur et Saifoulaye, alors que les deux frères
jusqu’en Libye. Il voulait rejoindre 2018. « Moi, je n’ai pas de pro­ venaient d’entrer dans le pays. Saifoulaye s’est
l’Europe dans le but d’« aider [sa] ma­ blème », assure­il. L’employé retrouvé seul et a continué le voyage. « Venir en
man ». Il arrive aujourd’hui à lui réser­ de la coopérative acquiesce Europe, c’était son idée, assure­t­il. Moi, je n’avais
ver une partie des 17,50 euros qu’il du menton. Le jeune Séné­ rien en tête. Là­bas me manque beaucoup. »
reçoit chaque semaine. galais a obtenu il y a peu un Saifoulaye n’est resté que quelques mois en Italie,
En Sicile, Mohamed a vécu dans plu­ titre de séjour humanitaire parce que, « si un jour [il] rentre en Guinée, ça ne
sieurs centres pour mineurs. Celui de deux ans, mais, il ne s’en [lui] sert à rien de parler italien ». A Paris, où il se
dans lequel il est installé depuis un an, cache pas, il quittera le pays rend ensuite, le jeune homme n’est pas reconnu
à Favara, est géré par une coopérative dès qu’il aura pu réunir comme mineur. Il passe alors huit mois sous les
catholique. Dans la petite chambre 200 euros pour se payer le ponts, à Créteil (Val­de­Marne), avant que l’associa­
qu’il partage avec Fati, un Egyptien, les voyage. « Ici, il n’y a pas de tion Paris d’exil le prenne en charge. Des citoyens
murs sont nus et l’air est froid. travail », justifie­t­il. Babacar se relaient pour l’héberger, deux jours ici, une se­
Comme d’autres, Mohamed est un n’est allé à l’école que trois maine ailleurs. C’est Guy, un retraité chez qui il a pu
peu désœuvré. Les journées passent ans au Sénégal. Il ne sait pas rester un an, qui lui met le pied à l’étrier en l’inscri­
entre les tours de corvée de cuisine ou écrire mais il coud et il peut vant dans une classe d’accueil pour élèves allopho­
de ménage, les quelques heures de travailler comme tailleur. nes. Il n’était jamais allé à l’école. Depuis, il a parti­
cours du soir et les parties de Play­ « Ça fait deux ans que je suis cipé à la création d’un collectif, Ecole pour tous, qui
Station dans la salle commune. en Italie, et je ne fais que promeut le droit à la scolarisation pour les publics
Sa grande joie, depuis quelques manger et dormir. » fragilisés, mineurs isolés, enfants des bidonvilles,
mois, c’est le club de foot qu’il a re­ Dans le couloir aux murs gens du voyage. Saifoulaye a fait partie d’une déléga­
joint comme attaquant. « Il est bon, dit jaunis, un homme passe en tion reçue par le cabinet du premier ministre,
de lui le directeur du club Favara Babacar S., 21 ans, bergés une dizaine de mi­ tirant la langue de façon Edouard Philippe, fin avril. Ce jour­là, il avait troqué
Academy, Tonino Cusumano. Il a la sénégalais grants présentant des trou­ compulsive. Dans la cui­ le jogging pour un costume. A la sortie du rendez­
tête dure et il est surtout très rapide. Caccamo (Italie) bles mentaux. Ce dimanche sine, un autre essaye de se vous, il réagissait dans une vidéo sur Twitter : « Elle a
Mais il doit encore apprendre à jouer d’hiver, l’employé de la coo­ préparer à manger en jetant découvert beaucoup de choses qu’elle ne connaissait

C
en équipe. » Footballeur, mécanicien accamo est connu pérative qui nous reçoit des morceaux de viande à pas, elle n’était pas contente elle non plus, disait­il à
ou éleveur de moutons, Mohamed pour son château fume goulûment un joint même le fond du four. propos de la conseillère éducation du premier mi­
« attend [sa] chance ». Sa mère lui du XIIe siècle. Per­ d’herbe tout en suivant un Quelqu’un a oublié de refer­ nistre. On espère pouvoir travailler avec elle. Pas sûr,
conseille d’être vulcanisateur. « Elle dit ché sur un rocher à match de foot sur sa ta­ mer le gaz à la cuisinière. A mais on espère quand même. »
que c’est un bon métier, et je l’ai déjà pic, il attire les touristes de blette. Il est de permanence Caccamo, les hommes sont A l’automne 2018, Saifoulaye a finalement été
exercé au Sénégal. » Il avait 10 ans. Le passage. C’est à la sortie de pour surveiller le logement oubliés. L’employé referme reconnu mineur après un test osseux. Il est
jeune garçon n’est pas certain de vou­ ce village sicilien, auquel on dont il détient les clés et la porte­fenêtre du balcon : désormais hébergé dans un hôtel de Créteil par
loir rester en Italie. Il a vu sur YouTube accède par des petites routes gère les entrées et sorties. Il « Un résident a sauté il y a l’aide sociale à l’enfance, « en attendant un foyer ».
que, depuis l’arrivée de Matteo Salvini qui serpentent, que la coo­ ouvre une armoire et dési­ deux mois… », s’excuse­t­il. Dans le même temps, il a entamé un CAP chau­
au gouvernement, les conditions de pérative catholique Azione gne une étagère : « Ce sont Au printemps 2019, Babacar dronnerie, en Seine­Saint­Denis. Pour s’y rendre,
vie pour les migrants sont devenues Sociale gère un apparte­ les traitements que je dois a quitté la Sicile et est entré il passe deux heures et demie dans les transports,
« difficiles ». Où pourrait­il aller ? « Je ment dans lequel sont hé­ leur donner à heure fixe. » en France. à l’aller comme au retour. Ses bons résultats
ne connais personne en Europe, mais scolaires lui ont permis de passer directement en
j’ai gardé contact avec un jeune qui est dernière année au bout de six mois. L’an pro­
aujourd’hui à Nice. Il m’a dit que la chain, il préparera un bac professionnel chez les
France, c’est mieux, que les gens ne Compagnons du devoir.
sont pas racistes. »
0123
6 | destins d’exilés DIMANCHE 9 ­ LUNDI 10 ­ MARDI 11 JUIN 2019

couple se forme. « Il m’a ra­


conté son histoire, je me suis
attachée », confie Sofia.
En janvier 2018, alors qu’Al­
pha a atteint la majorité et
doit changer de centre, il a le
sentiment que son avenir est
compromis. « J’avais demandé
à faire une formation, ça
m’avait été refusé. Je n’avais
pas non plus obtenu d’aide
pour passer le permis de
conduire. Qu’est­ce que j’allais
faire ? » Le jeune homme ob­
tient un titre de séjour huma­
nitaire de deux ans, mais, sans
le dire à Sofia – pour ne pas
qu’elle le retienne –, il quitte la
Sicile et rejoint la Belgique, où
il pense obtenir le soutien
d’une tante installée à Bruxel­ avait repéré sur Facebook que des
les. Il déchante rapidement. Et gens du pays y vivaient, et parce
prolonge alors sa route vers qu’il avait entendu dire que des
Cologne, en Allemagne. « Des associations pourraient l’aider.
amis s’étaient installés là­bas Les difficultés, pourtant, s’accu­
et m’avaient dit qu’ils faisaient mulent. Talibé rejoint le campe­
des formations, qu’ils tra­ ment de migrants de Stalingrad, à
vaillaient. Je voulais voir s’ils Paris, et, lors de son évacuation, il
pouvaient m’aider. » atterrit quelques jours dans un
L’hiver 2018 est rude. Alpha gymnase à Issy­les­Moulineaux,
est transbahuté de centre en puis six mois dans un hôtel de
centre avant d’atterrir à Man­ Clamart, dans les Hauts­de­Seine.
heim (Land du Bade­Wurtem­ Alors qu’il a enfin rejoint un cen­
berg). On lui dit de rentrer en tre d’accueil pour demandeurs
Italie, où il détient un titre de d’asile, à Nanterre, il en est exclu
séjour. Entre­temps, Sofia l’a au bout de quelques jours parce
rejoint. Ne supportant plus la qu’il a hébergé un ami dans sa
séparation, elle a payé les ser­ chambre. Il se retrouve à la rue.
vices d’une agence qui a or­ Talibé explique qu’il passe des
ganisé sa venue, en lui pro­ mois à dormir sous les ponts, à
mettant un travail de cais­ Créteil, Pantin ou Bobigny, en
sière. Mais le filon se révèle Seine­Saint­Denis).
être une arnaque. L’épreuve Il lui arrive de se poster devant
scelle leur relation. « A ce un magasin de construction pour
moment­là, j’ai compris qu’elle essayer de décrocher une journée
Alpha B., 19 ans, Le couple vit dans l’immeuble m’aimait vraiment », dit Al­ Talibé D., 21 ans, souvenirs le rongent. Il évoque la de travail comme manœuvre sur
guinéen familial, au­dessus de l’appar­ pha. Le couple choisit de ren­ guinéen mort de son père et la situation des chantiers, de quoi glaner
Ramacca (Italie) tement des grands­parents de trer en Italie. Ils se marient, le Aubervilliers (Seine­Saint­Denis) politique en Guinée, qu’il suit 30 euros pour dix heures passées
Sofia, Maria et Salvatore, 2 août 2018, « le même jour frénétiquement sur les réseaux à « casser des toilettes, casser un

I I
l est « immortel », affirme connus de tous à Ramacca. que l’arrivée d’Alpha en Sicile », l ne touche pas son assiette. Il sociaux. Il montre une vidéo du sol au marteau piqueur, ramasser
Sofia, quand elle parle Les deux jeunes se sont ren­ deux années auparavant, sou­ dit qu’il a perdu le sommeil. quartier peul de Kaporo­Rails, en des gravats ». Il s’achète alors une
d’Alpha, sauvé des eaux contrés au cours d’un stage ligne Sofia. Comme une « J’ai trop de soucis en tête. banlieue de Conakry, récemment carte de crédit téléphonique. « Ça
de la Méditerranée cen­ de théâtre en décembre 2016. deuxième naissance. « Main­ Parce que je n’ai pas de pa­ détruit lors d’une opération de me fait honte quand les agents
trale. Elle l’enveloppe de son Alpha avait été choisi, avec tenant je suis là, je suis bien », piers ni de travail. » Dans une im­ « déguerpissement » musclée, or­ de la RATP m’arrêtent sans titre de
regard amoureux, à la fois ma­ d’autres mineurs isolés du assure le jeune Guinéen. Il mense tour d’Aubervilliers (Seine­ donnée par le président Alpha transport », confie­t­il. Le jeune
ternel et adolescent. La jeune centre pour migrants de la suit des cours du soir pour Saint­Denis), dévolue par le passé Condé. Il y a aussi l’« enfer » li­ homme a accumulé près de
femme est enceinte. Dans commune voisine de Mineo, atteindre le niveau de fin de au logement de gendarmes et de byen, dont on devine qu’il a mar­ 1 000 euros d’amendes. Débouté
quelques semaines, naîtra pour monter une représenta­ collège et espère décrocher leur famille, Talibé est hébergé qué son esprit. Là­bas, on l’a forcé de sa demande d’asile, il a « peur
Mattia, leur premier enfant. Le tion avec des élèves italiens. une formation pour travailler par les services du 115, le numéro à ramasser des cadavres de mi­ que la police [l]’attrape ». Hors de
Guinéen et l’Italienne de Elle aidait pour la musique et comme interprète dans les d’urgence du SAMU social. C’est le grants échoués sur la plage. Il les a question de rentrer en Guinée.
19 ans font leur vie à Ramacca, les photos. « Je l’ai vu, se sou­ tribunaux. Malgré l’arrivée de deuxième hiver qu’il passe à enterrés dans une grande fosse. « Je suis un homme mort dans
une petite commune sici­ vient­elle. Il était beau, et on l’extrême droite au gouverne­ l’abri, entre deux périodes de vie Quatorze le premier jour. Dix le mon pays, jure­t­il. Je me tuerai
lienne à 100 km au nord du aurait dit qu’il était différent ment, Alpha se dit désormais sous les ponts. Le jeune Guinéen deuxième. Et encore six. « Je n’y avant, ici, s’ils veulent me ren­
port de Pozzalo, où Alpha a dé­ des autres. Il ne parlait pas serein. « Salvini [le ministre n’a pas obtenu le statut de réfu­ arrivais plus », confie­t­il. Talibé voyer chez moi. » De toute façon,
barqué en août 2016. « Ici, tout beaucoup, mais il dégageait de l’intérieur italien], ça ne gié, et semble peu à peu se laisser avait choisi de venir en France croit­il, « mourir ou vivre, c’est à la
le monde me respecte », dit­il. quelque chose de sérieux. » Le me fait pas peur. » gagner par le découragement. Les parce qu’il parle la langue, qu’il volonté de Dieu ».

parvient à faire renouveler tous les mois une duldung, un


titre de séjour de tolérance que l’Allemagne lui accorde en
attendant d’avoir levé les obstacles à son éloignement. Le
renvoi du jeune homme est empêché par l’absence de do­
cument d’identité. Ce fragile sursis interdit à Walid de rési­
der en dehors de Schermbeck, mais l’autorise à travailler.
« J’avais choisi ce pays pour me former en ingénierie de la
construction », confie le jeune homme, qui avait com­
mencé en Guinée des études universitaires. En Algérie, où
il a vécu pendant deux ans et travaillé comme chef de
chantier, il parvenait à payer le loyer de sa mère restée au
pays. Mais il rêvait d’aller à l’université. En Europe, il a très
vite rejoint l’Allemagne, où l’administration l’a ballotté
dans plusieurs centres de demandeurs d’asile avant de
l’installer à Schermbeck. Durant huit mois, il suit des cours
de langue le matin et se rend dans un centre de formation
professionnelle spécialisé dans le bâtiment, l’après­midi.
Ses deux mois de stage dans une société de construction, à
Dorsten, débouchent sur une embauche.
Tous les jours, il se lève à 4 heures pour pouvoir commen­
Walid D., 24 ans, odeur de putréfaction laisse deviner la présence d’un ron­ cer le travail à 6 heures. « Les bons mois, je peux gagner
guinéen geur en état de décomposition avancée. Dans sa chambre, jusqu’à 1 600 euros », calcule­t­il. Il est fier d’avoir appris à
Schermbeck (Allemagne) le symbole de l’Albanie a été peint en grand sur un mur, conduire une grue de chantier. Son patron voudrait le gar­
témoin du passage d’anciens résidents. Les radiateurs ont der. Il lui avait même trouvé un logement pour le rappro­
cessé de fonctionner depuis des mois, sans que personne cher du travail, mais l’administration lui interdit de quitter

I
l y a des tulipes savamment alignées sur le bord de la intervienne, comme si la négligence des lieux avait quel­ Schermbeck. Walid redoute que l’insistance des autorités
route et devant les Abribus, des écriteaux invitent les que chose d’organisé. C’est en tout cas le sentiment qu’a auprès de son employeur le dissuade de renouveler son
propriétaires à faire déféquer leur chien plus loin. fini par acquérir Walid. Le Guinéen partage sa chambre contrat, qui arrive à terme fin juin. Il retourne le problème
Dans ce cadre bucolique et soigné, Walid parcourt tous avec un autre homme, absent la plupart du temps, « de dans tous les sens, sans parvenir à trouver d’échappatoire. Il
les jours, dans un sens puis l’autre, les 3,5 km qui séparent peur d’être surpris par la police ». La poignée de porte rafis­ passe des heures au téléphone avec sa compagne. « On était
son arrêt de bus de l’ancien lycée agricole de Schermbeck tolée atteste les visites nocturnes des autorités, au cours à l’école ensemble en Guinée, et j’ai découvert par hasard
(Rhénanie­du­Nord­Westphalie), où il est hébergé. La desquelles les migrants expulsables sont délogés. qu’elle était en Europe, avec sa petite sœur de 6 ans. » Elle vit
grande bâtisse, froide et sale, loge des migrants en rase Walid n’entre pas encore dans cette catégorie. Sa de­ en Belgique, où elle suit une formation d’aide­soignante.
campagne. Dans la partie qu’habite Walid, une légère mande d’asile a été rejetée en octobre 2017, mais, depuis, il Elle voudrait qu’il la rejoigne.
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DIMANCHE 9 ­ LUNDI 10 ­ MARDI 11 JUIN 2019 destins d’exilés | 7

Les fils croisés des routes de l’exil


D’Afrique de l’Ouest à l’Europe, 33 parcours de migrants
du « Iuventa » se rejoignent en Méditerranée centrale

Un long voyage...
Ville de départ et durée du voyage jusqu’au sauvetage
en Méditerranée par le « Iuventa », le 1er août 2016

0 1 ans 2 ans 3 ans 4 5 6 ans

Abidjan - CÔTE D’IVOIRE Alpha O.


Labé - GUINÉE Abdoul
Kolda - SÉNÉGAL Bacarr
Conakry - GUINÉE Abdoullah ALLEMAGNE
Berlin
Barra - GAMBIE Abdou
Koulé - GUINÉE Baillo BELGIQUE Erfurt
Bruxelles
Labé - GUINÉE Momodou
Cologne
Lille
Conakry - GUINÉE Walid
Heidelberg
Djougou - BÉNIN Alidou Karlsruhe
Paris Stuttgart
Gao - MALI Amadou S. Quelque part
FRANCE en Autriche
Zurich
Dakar - SÉNÉGAL Blaise SUISSE
Basse Santa Su - GAMBIE Mohamadou Lyon
Rochefort Côme Milan
Conakry - GUINÉE Ismaël
Grenoble Bologne
Kedougou - SÉNÉGAL Bordeaux
Sadio
Nîmes Gênes
Nice
Basse Santa Su - GAMBIE Suleyman Ventimille
Marseille Cannes
Basse Santa Su - GAMBIE Surah
Figueras ITALIE
Conakry - GUINÉE Momodou B.
Barcelone Pineda de Mar Naples
Conakry - GUINÉE Saifoulaye
Labé - GUINÉE Abdoulaye ESPAGNE Inca
Conakry -GUINÉE Talibé Palerme
Catane
Sirmang - SÉNÉGAL Mohamed Favara
Souarekh
Mali - GUINÉE Adama Alger Pozzallo
Une prison
Dakar - SÉNÉGAL Insa en Tunisie Traversée de la Méditerranée et
Tanger Ceuta Oran sauvetage par le bateau «Iuventa»
Dubréka - GUINÉE Alpha B.
Oujda Maghina
Sédhiou - SÉNÉGAL Oumar Rabat Zaouïa
Casablanca Fès Tripoli
Conakry - GUINÉE Thierno Sabratah
Kindia - GUINÉE Amadou B. Ghardaïa Ouargla Zinten Beni Oualid
Tambacounda - SÉNÉGAL Amadou D. MAROC
Freetown - SIERRA LEONE Abdul
Ghadamès
Conakry - GUINÉE Aliou Deb Deb LIBYE
Dakar - SÉNÉGAL Babacar
Birak
Kambia - SIERRA LEONE Sheku Fin des Sebha
Adrar déplacements
Serrekunda - GAMBIE Bubacarr par transport
en commun
ALGÉRIE
Djanet
Al Qatrun

Reprise des transports en


commun après la frontière
Tamanrasset Madama
Nouadhibou

Timiaouine
Tessalit
MAURITANIE In Guezzam
MALI
Nouakchott
Arlit
Rosso
Saint-Louis Fin des déplacements NIGER
Richard Toll par transport en commun Kidal
Dakar Agadez
Kissane Gao
Fin des déplacements
Barra SÉNÉGAL par transport en commun
Serrekunda Sirmang Tambacounda Sévaré
GAMBIE Kolda Basse Santa Su
Sédhiou
Kedougou
GUINÉE- Niamey
Mali Bamako
BISSAU Labé
GUINÉE Siguiri Ouagadougou
... à travers les déserts,
les montagnes et la mer... Dubréka Kindia
BÉNIN
Conakry Kankan
Région du Sahara Kambia
Djougou
Important désert de dunes Freetown NIGERIA
Kara
(erg) ou rocailleux
SIERRA LEONE
Région montagneuse Koulé TOGO
Mer Mediterranée GHANA
Daloa Lagos
CÔTE
... et des zones de violence D'IVOIRE Cotonou A la frontière entre
Lomé
(torture, esclavage...) Nigeria et Cameroun
Abidjan Accra

Ville ou lieu mentionnés dans


les itinéraires des 33 migrants
Présence de groupes armés irréguliers

Ville
Ville de passage ou un ou plus parmi les 33 migrants ont subi
tortures, travail en condition d’esclavage, enlèvement ou autres
épisodes de violence. Chaque barre représente un migrant.
Sur les 118 migrants secourus le 1er août 2016, nous avons pu reconstituer la route migratoire de 33 d’entre eux 0 200 400 Km

Carte réalisée avec l’aide de César Dezfuli, photographe idéateur du projet «Passengers», et de Julia Pascual

CARTOGRAPHIE : Riccardo Pravettoni


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8 | destins d’exilés DIMANCHE 9 ­ LUNDI 10 ­ MARDI 11 JUIN 2019

Des migrants sortis


de l’enfer libyen
Torture, viol, travail forcé… Des hommes
secourus par le « Iuventa », le 1er août 2016,
racontent les sévices qu’ils ont subis
en Libye, dans l’attente de leur traversée
de la Méditerranée

J
e me suis vu mourir. » « Des gens
sont devenus fous. » « C’est l’enfer
sur terre. » « Ils ont tué mon
frère »… Pour évoquer leur passage
en Libye, les migrants, qui ont été
secourus par l’ONG allemande CHIFFRES
Jugend Rettet à bord du navire
humanitaire Iuventa, le 1er août 2016, en
Méditerranée, empruntent tous au lexi­
que de l’horreur. 820 000
Pour ces hommes, pour la plupart origi­ C’est, en Libye, le nombre de
naires d’Afrique de l’Ouest, la Libye est la personnes qui ont besoin d’une
première voie d’accès à l’Europe. Le pays aide humanitaire, selon le Haut-
est en proie aux violences et à la plus Commissariat pour les réfugiés
grande confusion politique depuis la des Nations unies (HCR). Près
révolte débutée en février 2011, qui mena de 60 000 de ces hommes et
à la chute du dictateur Mouammar femmes sont enregistrés comme
Kadhafi. Pour s’y rendre, ils ont emprunté demandeurs d’asile ou réfugiés.
deux routes principales. L’une passe par
le nord du Mali, puis par l’Algérie. L’autre,
qui traverse le Niger, est la plus fréquen­ 650 000
tée, au point qu’Agadez s’est transformée C’est le nombre de migrants
en véritable « hub migratoire ». Depuis arrivés en Italie depuis 2014
cette cité du Sahel, les « coxeurs » – des par la route de la Méditerranée
rabatteurs chargés d’organiser le voyage – centrale – avec un pic à 180 000
forment des convois de pick­up qui fon­ en 2016. La majorité d’entre eux
cent dans le désert. Les migrants s’y ont pris la mer depuis les côtes
entassent par dizaines, à l’intérieur des libyennes. Depuis le début
bennes, armés de quelques bidons d’eau, de l’année, 1 864 migrants ont
de biscuits et d’un peu de semoule. Ils été débarqués dans le pays.
s’élancent alors sur une route chaque fois
plus coûteuse et dangereuse.
Dernière étape nigérienne avant la Li­ 15 405
bye, Madama est déjà un lieu d’extor­ C’est le nombre de migrants
sions. « A la frontière, les militaires nigé­ morts noyés en Méditerranée
riens m’ont frappé et exigé 5 000 francs centrale depuis 2014, alors qu’ils
CFA [7,60 euros] », raconte Insa, un Séné­ tentaient de rejoindre l’Europe,
galais. « Ils te fouillent, ils te prennent ton selon les estimations de l’Orga-
argent et ton téléphone, renchérit Baba­ nisation internationale pour
car, un compatriote aujourd’hui installé les migrations (OIM).
en France. Il y a encore un autre check­
point quand tu entres en Libye. Les soldats
libyens se font graisser la patte pour lais­ De nombreux migrants portent les traces de coups et de brûlures infligés en Libye. CÉSAR DEZFULI POUR « LE MONDE »
ser passer le convoi. Ils travaillent main
dans la main avec les coxeurs. »

« Dans un autre monde » avait 12 ans à l’époque. « Si tu n’as rien, tu es rich, un quartier tripolitain sous la coupe pour la première fois. La vie y est rude. Les
La traversée du désert dure plusieurs vendu aux militaires libyens et amené en d’un chef libyen surnommé « Gangster ». migrants attendent dans un campement
jours et, pour beaucoup, inaugure un cy­ prison », affirme Talibé, un Guinéen. « Il a vécu aux Etats­Unis, c’est là­bas qu’il de fortune niché entre les dunes. « Tu ne te
cle de violences. « Les conducteurs nous Pour se reconstituer un pécule, quel­ s’est initié aux armes, croit savoir Talibé. Il laves pas. Certains jours, tu ne manges
frappaient quand la voiture s’embourbait ques­uns se risquent à sortir pour trouver est revenu en Libye après la mort de pas », dit Amadou. Ils subissent aussi la
dans le sable, se souvient Alpha, un jeune du travail. « A Qatroun, il y a des places Kadhafi [le 20 octobre 2011] et il a formé brutalité d’Ali, qui organise les convois.
Guinéen. Ça a duré quatre jours, mais ça connues où des Libyens viennent te pren­ des gangs. » De rares photos de lui circu­ « Un jour, il est rentré saoul, se souvient
m’a semblé quatre ans. J’ai senti que je bas­ dre, rapporte Insa, un Sénégalais qui vit lent sur les téléphones des migrants le Amadou. Il a pris une arme et a tiré sur un
culais dans un autre monde. » « En Libye, aujourd’hui en Espagne. J’ai fait ça pen­ montrant avec son fusil automatique et petit Malien. Il l’a tué. » « Si quelqu’un se ser­
j’ai commencé à voir de vrais bandits, dant trois mois. Je travaillais dans des son berger allemand. Il arrive que, sur un vait d’eau, la nuit, sans autorisation, il se
abonde Amadou, Malien. Des hommes champs de tomates ou de salades. » coup de sang, « Gangster » « détache son retrouvait attaché, les jambes en l’air, et il
armés nous forçaient à changer de véhicule Certains sont soumis aux travaux for­ chien pour attaquer les gens », assure était frappé sur la plante des pieds avec un
pendant la nuit et nous allongeaient dans cés, comme Amadou, qui a été envoyé Talibé. Tous décrivent un homme vio­ gourdin de bois », décrit Babacar.
le pick­up, sous une bâche. Si un sac est trop cultiver des champs et élever des mou­ lent, impliqué dans divers trafics – alcool, « À SABRATAH, Parfois, le courant marin ramène sur le
lourd, ils le jettent. » tons, à Zentan, « sous la menace d’une armes, drogues et femmes. SI QUELQU’UN SE SERVAIT  rivage des corps sans vie de migrants : il
Pour atteindre le littoral d’où partiront arme ». « On te casse des briques sur le dos, Le jeune Mohammed a vécu une expé­ faut alors ramasser les cadavres. A Sabra­
les embarcations de migrants, la route est on te frappe avec des barres de fer, on t’at­ rience à part. A la suite d’une descente de D’EAU, LA NUIT, SANS  tah, l’attente avant le départ dure plu­
longue de plus d’un millier de kilomètres. tache par les pieds, énumère­t­il. On ne police dans un foyer, il est emmené dans sieurs semaines, voire des mois. Ceux qui
Elle peut durer plusieurs mois, avec des prend pas le risque de fuir, parce qu’on a la prison de Zaouïa, à cinquante kilomè­ AUTORISATION, IL enfin vont pouvoir s’élancer dans la tra­
arrêts dans des villes comme Qatroun, peur d’être attrapé dehors et envoyé en tres à l’ouest de Tripoli. Là, alors qu’il s’af­ versée de la Méditerranée reçoivent l’or­
Sabha, Brak, Bani Walid ou encore Zentan : prison. » C’est le sort qu’a subi Alpha. faiblit de jour en jour, un Libyen pré­
SE RETROUVAIT ATTACHÉ,  dre de s’asseoir sur le sable, en bord de
autant d’endroits où les migrants sont Détenu dans une maison de Tripoli et nommé Salah se prend de pitié pour lui. LES JAMBES EN L’AIR, mer. « Ils nous ont appelés un par un, selon
ballottés d’un groupe de trafiquants à un incapable de payer pour sa libération, ce « C’était un policier qui travaillait dans la une liste, décrit Amadou. Le capitaine, qui
autre. Des haltes sont organisées dans des jeune Guinéen a été « acheté » par un prison », dit Mohammed. Le jeune garçon ET IL ÉTAIT FRAPPÉ SUR dispose d’une boussole, d’une torche et
« foyers » qui, souvent, se résument à des Libyen au bout d’une semaine. « J’ai tra­ est soigné et installé chez Salah, sa femme d’un peu d’essence, monte en dernier. »
parcelles de terrain ou à des maisons vi­ vaillé pour lui pendant trois mois dans des et leurs trois enfants. Il n’a le droit de sor­ LA PLANTE DES PIEDS AVEC  En cet été 2016, les 118 migrants – tous
des d’où il est interdit de sortir. Les mi­ plantations, confie­t­il. Je dormais par tir de sa chambre que lorsque l’épouse est UN GOURDIN DE BOIS » des hommes – doivent s’y prendre à plu­
grants doivent payer leur hébergement, terre. Il m’insultait, me giflait et me frap­ absente. Dans cette maison, il découvre le sieurs reprises pour embarquer. La pre­
leur nourriture et la suite de leur périple. pait. Il m’a traité comme un esclave. » fonctionnement des réseaux de trafi­ BABACAR mière fois, le bateau est en trop mauvais
Les mauvais traitements sont courants. quants. Régulièrement, Ali, le frère de un migrant sénégalais état. La deuxième fois, le pneumatique
Babacar se souvient d’un foyer à Bani Fusil et berger allemand Salah, ramène des embarcations pneuma­ est percé. Enfin, ils réussissent. Mais, au
Walid, où il a dû rester près de deux semai­ La capitale libyenne, Tripoli, est en gé­ tiques. Mohammed l’aide à décharger son bout de quelques minutes, l’embarcation
nes. Des Libyens « tiraient en l’air » avec néral la dernière étape pour les migrants pick­up et à entreposer les moteurs et les est stoppée par un bateau conduit par
leurs armes pour faire régner l’ordre. Le avant la côte. C’est là qu’ils planifient et bateaux dans la maison. « Ali est un trafi­ des hommes armés, dont personne ne
matin, affirme­t­il, « des femmes étaient payent plusieurs centaines de dinars li­ quant, croit­il. Il m’a expliqué qu’il confis­ sait s’il s’agissait de militaires ou de trafi­
emmenées pour être violées ». byens (quelques centaines d’euros) pour quait les bateaux et ramenait les gens qu’il quants. « Ils nous ont demandé qui nous
« Ils disaient : “Donne de l’argent ou tu la future traversée. Les « maisons de tran­ trouvait en mer – sauf s’ils le payaient. » avait embarqués », se souvient Abdou­
vas mourir !” », témoigne Mohammed, un sit » où ils vivent sont tenues par des in­ Au bout de cinq mois, Salah rend à laye. Les migrants sont finalement lais­
Sénégalais qui vit aujourd’hui en Sicile, à termédiaires africains. Dans le récit des Mohammed sa liberté et l’envoie à Sabra­ sés libres de poursuivre leur traversée.
propos de son séjour dans un foyer, à migrants secourus par le Iuventa, des tah prendre la mer. C’est dans cette ville « De toute façon, résume Abdoulaye,
Sabha. Lui avait réussi à conserver l’équi­ noms de coxeurs sénégalais et gambiens côtière que les 118 migrants, secourus le c’était l’Europe ou la mort. » 
valent de 150 euros en dinars libyens. Il reviennent. Tous sont installés à Qerqa­ 1er août 2016 par le Iuventa, ont été réunis julia pascual

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