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LES GRANDS PERSONNAGES DE L’HISTOIRE EN BANDES DESSINÉES LÉNINE N ° 7 EN VENTE UNIQUEMENT
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LES GRANDS PERSONNAGES DE L’HISTOIRE EN BANDES DESSINÉES

LES GRANDS PERSONNAGES DE L’HISTOIRE EN BANDES DESSINÉES LÉNINE N ° 7 EN VENTE UNIQUEMENT EN

LÉNINE

N° 7

EN VENTE UNIQUEMENT EN FRANCE MÉTROPOLITAINE

N ° 7 EN VENTE UNIQUEMENT EN FRANCE MÉTROPOLITAINE LE PETIT NICOLAS FÊTE SES 60 BALAIS
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Levothyrox: une étude donne raison aux patients

Deux ans après les premiers signalements d’effets indésirables attri- bués à la nouvelle formule du Levothyrox, une étude scientifique fait le point

Selon ces travaux fran- co-britanniques, les deux versions du traitement commercialisé par Merck ne sont pas substituables pour chaque individu

Près de 60 % des patients pourraient ne pas réagir de la même façon aux deux formulations du médicament, estiment ainsi les chercheurs

Ces résultats, publiés jeudi dans la revue «Clini- cal Pharmacokinetics », ob- jectivent, pour la première fois, le ressenti de plu- sieurs milliers de patients

L’affaire Levothyrox repose une fois encore la question de la qualité du contrôle de la sécurité des médicaments en France

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Politique La droite libérale relève la tête

Le libéralisme économi- que, valeur traditionnelle de la droite, est de retour chez les ténors du parti Les Républicains. Bruno Retailleau milite contre les 35 heures, Valérie Pé- cresse et Xavier Bertrand pour un recul de l’âge du départ à la retraite

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«Implant Files» Des prothèses mammaires interdites

Les implants mammaires macrotexturés en silicone et en polyuréthane, qui engendrent des cancers, sont retirés du marché

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GHOSN DE NOUVEAU ARRÊTÉ, RENAULT TOURNE SÈCHEMENT LA PAGE

▶ L’ancien patron de Renault-Nissan a été interpellé, mercredi soir, à Tokyo ▶ Le conseil
▶ L’ancien patron
de Renault-Nissan
a été interpellé,
mercredi soir,
à Tokyo
▶ Le conseil
d’administration
de Renault lui
refuse une
retraite chapeau
et condamne
ses pratiques
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Le 3 avril, à Tokyo. SADAYUKI GOTO/KYODO NEWS VIA AP

Espagne Sanchez: «La radicalisation de la droite m’inquiète»

Dans un entretien au « Monde », le premier mi- nistre espagnol dénonce l’éventuelle alliance entre les conservateurs, les libé- raux et l’extrême droite avant le scrutin du 28 avril

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Etats-Unis A Chicago, une maire noire et homosexuelle

Lori Lightfoot, une démo- crate de 56 ans, a été élue maire de la troisième plus grande ville américaine, un moment historique

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Brexit Pourparlers entre May et Corbyn pour un accord de la dernière chance

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Santé Une alimentation déséquilibrée tue davantage que le tabac

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Danse William Forsythe et le Boston Ballet retrouvent des accents classiques

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LE REGARD DE PLANTU

des accents classiques PAGE 20 LE REGARD DE PLANTU ÉCONOMIE & ENTREPRISE Série Europe Les moins

ÉCONOMIE & ENTREPRISE

Série Europe

Les moins de 29ans sans emploi ni formation sont de plus en plus nombreux

Investissement

La France a attiré en2018 20% du total des projets réalisés en Europe

Télévision

Pour Gilles Pélisson, le PDG de TF1, «la télévision en clair n’est pas morte»

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1 ÉDITORIAL

LES EXCÈS DES RÉMUNÉRATIONS DES PATRONS

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VENDREDI 5 AVRIL 2019

Brexit : le coup de poker de May et Corbyn

La première ministre et le dirigeant travailliste essaient de surmonter leurs divisions pour trouver un accord

londres, correspondant - bruxelles, bureau européen

londres , correspondant - bruxelles , bureau européen Des affiches montrant la première ministre, Theresa May,

Des affiches montrant la première ministre, Theresa May, et le chef du parti travailliste, Jeremy Corbyn, près du Parlement londonien, le 3 avril. TOLGA AKMEN/AFP

cords commerciaux indépen- damment de l’UE. Pourtant, mercredi, Geoffrey Cox, lattorney général (con- seiller juridique) du gouverne- ment May, lui-même chaud par- tisan d’un Brexit dur jusqu’à pré- sent, a préparé les tories à un compromis : « Si nous ne bou- geons pas nos lignes rouges, a-t-il averti, nous pourrions ne pas sor-

tir du tout de l’UE ». Pour l’heure, le geste sans précédent de

M me May en direction de Jeremy

Corbyn n’a provoqué que des dé-

gâts limités au sein de son parti :

deux secrétaires d’Etat ont dé- missionné, et des élus ont accusé

la première ministre de confier

les clés du Brexit à « un marxiste incapable de gouverner ». « Cor- byn à la place du conducteur »,

fulmine, jeudi, à la « une » l’euro- phobe Telegraph. En acceptant de collaborer, les deux dirigeants prennent chacun

le risque de fracturer leur parti.

Que M. Corbyn paraisse faire la courte échelle à une première mi- nistre qu’il vouait jusque-là aux gémonies et le retour de bâton

pourrait être terrible. Il ne peut pas non plus donner l’impression de donner un chèque en blanc à M me May. Or, celle-ci lui propose d’amender dans un sens favora- ble au Labour la seule « déclara- tion sur les relations futures », partie non contraignante de l’ac- cord sur le Brexit conclu avec l’UE qu’un autre gouvernement con- servateur succédant à M me May pourrait aisément remettre en question. Enfin, M. Corbyn est

soumis à la pression de ses adhé- rents en faveur d’un deuxième ré- férendum que la première minis- tre a peu de chances d’accepter. Mais le risque est autrement

plus fort pour Theresa May dont la main tendue à l’opposition est perçue comme une trahison par les ultras du Brexit qu’elle a long- temps choyés. Pour eux, la pre- mière ministre est en passe de tra- hir le Brexit, cause à laquelle s’identifie désormais le Parti

conservateur. Ils comprennent que dans cette partie de poker fi- nale, M. Corbyn possède le meilleur jeu. En acceptant un ac- cord avec M me May comprenant

Ni l’un ni l’autre des protagonistes ne sont réputés pour leur flexibilité ou leur talent de négociateurs

une union douanière, « il peut fracturer en deux les tories (…). Nous assisterions alors à la fin du Parti conservateur », estime Fraser Nelson, rédacteur en chef de l’hebdomadaire conservateur The Spectator. A Bruxelles, ces discussions «constructives» entre M me May et M. Corbyn paraissent presque trop belles pour être vraies. Les di- rigeants de l’Union en rêvent de- puis des mois. Ils avaient espéré qu’elles pourraient démarrer dès fin 2018, quand il est pour la pre- mière fois apparu qu’une majo- rité pour le « deal » de M me May à

douaniers sur les marchandises prove- nant d’Irlande du Nord ne seraient donc pas nécessaires à leur entrée dans l’UE, surtout si l’Irlande du Nord maintient son alignement sur les règles du marché intérieur européen, comme c’est prévu dans le traité du divorce, au moins « mo- mentanément ». Le maintien du Royaume-Uni dans l’union douanière permettrait aussi la poursuite d’échanges commerciaux rela- tivement fluides avec l’UE et limiterait le choc économique lié à un Brexit dur. Des contrôles sanitaires et phytosanitaires pourraient cependant rester nécessaires entre les deux entités. Bien que la Tur- quie soit dans l’union douanière, les files de camions sont ainsi systématiques à sa frontière avec la Bulgarie. Pour effectuer les contrôles de migration, mais aussi parce que l’accord avec les Européens est restreint aux produits manufacturés, et pas aux biens agricoles. p

c. du. (bruxelles, bureau européen)

la Chambre des communes était

très compliquée à atteindre avec les seules voix des tories. C’est à cette époque-là que MM. Barnier, Tusk et Juncker ont commencé à répéter en boucle que si le traité du divorce propre- ment dit n’est «pas négociable»,

la « déclaration politique », elle, es-

quissant la relation future entre l’UE et le Royaume-Uni, pouvait être renégociée. Aucun des Vingt- sept ne se serait opposé à un soft Brexit. Mais les Bruxellois n’y croyaient plus. Le leader des tra- vaillistes avait rencontré M. Bar- nier le 21 mars, à Bruxelles, au ma- tin d’un conseil spécial Brexit, mais seulement pour évoquer le soutien des travaillistes à un amendement parlementaire sur l’union douanière.

Quarante-huit heures suffiront

Si le miracle se produit, enfin, et

qu’un compromis transpartisan émerge à Londres pour une rela- tion plus étroite avec l’UE, les équipes de la commission seront donc tout à fait prêtes à reprendre une partie des trente-six pages de la « déclaration politique », celles concernant la coopération écono- mique, pour y introduire le prin- cipe d’un maintien du Royaume- Uni dans l’union douanière. Qua- rante-huit heures suffiront, esti- me-t-on auprès de M. Barnier. De fait, l’essentiel du travail a déjà été abattu dans le cadre du traité du divorce. Plus précisément, dans son annexe concernant l’Irlande. Sur demande de M me May, mi- octobre 2018, Stéphanie Riso et Sabine Weyand, les deux adjoin- tes de M. Barnier, ont rédigé, en à peine trois semaines, le principe d’une union douanière « tempo- raire » entre l’UE et le Royaume- Uni, le temps de trouver un moyen autre d’éviter le retour d’une frontière physique en Ir-

lande. Un texte largement inspiré de l’accord existant entre la Tur-

quie et l’UE. Il suffirait d’en re- prendre les grandes lignes pour la déclaration politique, si jamais

M me May et M. Corbyn devaient

parvenir à un accord. p

philippe bernard et cécile ducourtieux

I mpensable, voire sacrilège, vingt-quatre heures aupara- vant, la rencontre a eu lieu mercredi 3 avril après-midi.

La première ministre, Theresa May, et Jeremy Corbyn, chef de la « très fidèle opposition de Sa Ma- jesté » – son titre officiel –, se sont assis autour d’une table dans le bureau de M me May à la Chambre des communes, entourés de leurs conseillers, pour une mission de la dernière chance : façonner, à neuf jours de l’échéance, l’accord sur le Brexit que ni le gouverne- ment conservateur ni le Parle- ment ne sont parvenus à trouver depuis près de trois ans. La partie de poker de la sortie de

l’Union européenne (UE) se joue désormais en face à face, entre deux adversaires aux stratégies antinomiques, entre lesquels le degré de confiance avoisine zéro. M me May a besoin de M. Corbyn pour se tirer du bourbier. Elle veut l’impliquer au maximum dans un compromis qui fait hurler d’avance les conservateurs, afin de rester dans l’histoire comme la première ministre qui a réussi à mettre en œuvre le Brexit. De son côté, M. Corbyn souhaite le Brexit, mais ne veut pas en être tenu pour responsable, tout en se faisant le champion du maintien des droits sociaux européens. Surtout, il veut mettre à profit le chaos pour provoquer des élections et tenter de prendre la place de M me May. Ni l’un ni l’autre des protagonis- tes ne sont réputés pour leur flexibilité ou pour leur talent de négociateurs. Pour tout simpli- fier, la première ministre est une europhile tiède à la tête d’un parti europhobe, tandis que M. Corbyn a passé sa vie à pourfendre l’UE, mais dirige un parti largement proeuropéen. C’est dire si les chances de succès apparaissent minces a priori. Très langue de bois, le communiqué de Downing Street après la rencontre se veut raisonnablement optimiste. Les pourparlers ont été «constructifs, chaque partie faisant preuve de flexibilité et de détermination pour faire cesser l’actuelle incerti-

tude sur le Brexit ». Le compte rendu fait par Jeremy Corbyn est moins engageant: «Theresa May doit accepter que son accord sur le Brexit est mort et qu’elle doit bou- ger dans la direction du Labour. Elle ne l’a pas fait autant que je l’at- tendais, mais nous continuerons nos discussions demain ». Pour lui, la réunion était « utile mais non concluante ».

Le rêve d’une « Global Britain »

Le programme du Labour pré- voit le maintien du pays dans l’union douanière européenne, ainsi que l’« accès au marché uni- que » et le respect des règles européennes en matière de droits sociaux et environne- mentaux. Or, la sortie de l’union douanière est l’une des exigen- ces posées par M me May depuis 2016 que continuent de défendre mordicus les ultras du Brexit qui composent une bonne partie de son gouvernement. Le maintien dans cette union douanière son- nerait le glas de leur rêve d’une « Global Britain » en interdisant à Londres de conclure des ac-

La main tendue de M me May à l’opposition est perçue comme une trahison par les ultras du Brexit qu’elle a longtemps choyés

L’UE recommence à croire au maintien du Royaume-Uni dans l’union douanière

l’hypothèse est dans l’air depuis des mois : et si le Royaume-Uni, au lieu de larguer toutes les amarres avec l’Union européenne (UE), finissait par divorcer mais en restant membre de son union douanière ? Et s’il choisissait ce « Brexit doux » qu’espèrent les Européens de- puis le début des négociations avec Londres, au lieu du « Brexit dur » dont Theresa May avait pris le parti en 2017, en promettant de sortir son pays à la fois de l’union douanière et du marché intérieur ? La première ministre britannique semble désormais prête à amorcer ce vi- rage déterminant en tendant la main à Jeremy Corbyn, chef de file des tra- vaillistes, et en disant vouloir renégo- cier la « relation future ». Cette dernière, un document de 36 pages agréé avec les Européens le 25 novembre 2018, es- quisse pour l’instant une relation post- divorce fondée sur un accord de libre- échange, du type de celui signé entre l’UE et le Canada.

Qu’impliquerait le maintien dans l’union douanière existante? A ses fron- tières avec le reste du monde, le Royau- me-Uni devrait appliquer les mêmes taxes aux importations de marchandi- ses que les autres membres de l’union douanière: l’UE, bien sûr, mais aussi An- dorre, Monaco, Saint-Marin et la Tur- quie. Il continuerait en contrepartie, à bénéficier de l’absence de droits de douane pour l’entrée de ses marchandi- ses dans l’UE (et vice versa) mais devrait accepter de laisser la Commission euro- péenne mener à sa place les négocia- tions commerciales avec des pays tiers, sans avoir voix au chapitre. Pour les brexiters « durs », l’union douanière « trahit » donc leur vision du Brexit, comme moyen de se libérer des pesanteurs bruxelloises pour permet- tre à nouveau à leur pays de développer une politique commerciale autonome. « Loin de reprendre le contrôle [sur le commerce], cela nous conduirait à cé- der celui dont nous disposons déjà. »,

alertait ces derniers jours le secrétaire d’Etat à l’intérieur Sajid Javid. Dans les faits, les compétences exclu- sives de la Commission n’ont pas em- pêché l’Allemagne de devenir la pre- mière puissance exportatrice d’Eu- rope. Et contrairement à ce qu’avait promis le brexiter Liam Fox, secrétaire d’Etat au commerce international, le Royaume-Uni s’est montré incapable, ces deux dernières années, d’avancer dans la duplication des 40 traités de li- bre-échange signés par l’UE.

Au moins deux avantages

L’union douanière présente néanmoins deux gros avantages pour le Royaume- Uni et l’UE. Tout d’abord, elle élimine en grande partie le risque du retour d’une frontière physique entre l’Irlande du Nord (territoire britannique) et la Répu- blique d’Irlande, un enjeu qui constitue le principal point de divergence au sein du Parlement à propos de l’accord con- clu par M me May avec l’UE. Les contrôles

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PedroSanchez:«L’Espagnedoitêtreécoutée»

A trois semaines des législatives, le dirigeant espagnol fait un parallèle entre indépendantisme catalan et Brexit

ENTRETIEN

madrid - correspondance

A vant le scrutin législatif du 28 avril, le Parti so- cialiste ouvrier espa- gnol du chef du gouver-

nement, Pedro Sanchez, est donné favori dans les sondages, avec près de 30 % des voix, mais sans être en mesure, à ce stade, de former une coalition majoritaire. Confronté à la montée de l’extrême droite et à la crise catalane, ce dernier répond aux questions de quatre journaux européens, dont Le Monde.

En quoi la montée du parti d’extrême droite Vox en Espagne vous préoccupe-t-elle ? Ce qui m’inquiète, ce n’est pas tant le nombre de sièges qu’il pourrait obtenir – puisqu’il ne ga- gnera jamais les élections – que la radicalisation du discours et du projet politique des deux autres formations conservatrices. Ciudadanos, qui se définit comme un parti libéral, est prêt, contrairement à d’autres partis li- béraux en Europe, à pactiser avec l’extrême droite. Pire, il a mis un veto à toute alliance avec la social- démocratie. Quant au PP, il pro- pose de revenir sur la loi autori- sant l’avortement. En général, tous deux ne critiquent pas les arguments de l’extrême droite, parce qu’ils ont besoin de ses voix pour former un éventuel gouver- nement. Mais j’ai confiance dans le fait que l’Espagne démontrera, lors des élections, qu’elle veut continuer à avancer.

On observe la montée d’une droite populiste un peu partout en Europe… Cela représente aussi pour la social-démocratie une grande op- portunité de revendiquer nos va- leurs historiques de liberté, d’éga- lité et de fraternité, de défendre un progrès inclusif qui ne laisse personne à la traîne et garantisse la cohésion sociale, de mener une fois pour toutes une transition écologique dans notre continent et de continuer à conquérir des droits et des libertés, tout en protégeant l’égalité entre les fem- mes et les hommes.

Les sondages vous donnent une forte avance, mais pas de majorité pour gouverner… J’aspire à gouverner en comp- tant sur nos propres forces, car il nous faut de la stabilité, mais je suis prêt à parler avec toutes les forces politiques, dans le respect de la Constitution.

Ne craignez-vous pas un blocage, comme en décembre 2015, obligeant à de nouvelles élections ? Cela est une raison pour dire à la société qu’il nous faut non seu- lement gagner, mais aussi pou- voir former un gouvernement solide. Avec 84 députés [sur 350], nous avons pu avancer dans la reconstruction de l’Etat-provi- dence, la restauration des droits sociaux et la modernisation de l’économie. Avec une majorité plus ample, notre engagement, à l’égard des gens qui en ont le plus

besoin et vis-à-vis de l’Europe, sera encore plus clair.

Votre politique de main tendue envers la Catalogne s’est soldée par le rejet de votre projet de budget par les indépendan- tistes, rejet à l’origine de ces élections anticipées… Pour faire face aux urgences po- litiques, économiques et sociales de la Catalogne, nous avons réac- tivé le dialogue avec les institu- tions catalanes. Le temps est fini où un gouvernement utilisait la Catalogne comme un élément de confrontation dans le but de ga- gner quelques voix dans d’autres parties de l’Espagne. Nous avons soumis un projet de budget qui respectait, pour la première fois depuis des années, le niveau d’in- vestissement prévu dans le statut d’autonomie de la Catalogne. Nous avons reçu le président de la Généralité comme le mérite tout président de région autonome. Nous avons tenu un conseil des ministres à Barcelone pour mon- trer notre considération envers la société catalane. Notre politique prône le dialogue, dans le respect de la Constitution. Mais le gou- vernement a dit non quand l’in- dépendantisme a voulu briser la Constitution.

L’emprisonnement et le procès de certaines figures catalanes ne complique-t-il pas une possible solution politique ? A partir du moment où on judi- ciarise la politique ou politise la justice, toute crise se compli-

Bruxelles s’en prend à la réforme de la justice roumaine

Après la Pologne et la Hongrie «illibérales», Bucarest se retrouve dans le viseur des autorités européennes en ce qui concerne l’Etat de droit

bruxelles - bureau européen

L a question du respect de l’Etat de droit dans les pays membres de l’UE est décidé-

ment inscrite pour longtemps à l’agenda européen. Alors que sept procédures sont en cours contre plusieurs capitales, Frans Timmer- mans, le premier vice-président de la Commission de Bruxelles, a an- noncé, mercredi 3 avril, l’ouver- ture d’un nouveau dossier concer- nant, cette fois, la Roumanie. Ferme envers la Hongrie ou la Pologne, le Néerlandais était, en revanche, montré du doigt par ses adversaires – il mènera la liste des socialistes européens pour les élections, fin mai – en raison de sa prétendue indulgence vis-à-vis de Bucarest, où gouvernent des so- ciaux-démocrates. La Roumanie semble pourtant de plus en plus comme une autre vitrine de l’« illi- béralisme » en Europe de l’Est. M. Timmermans s’est défendu de

toute approche partisane. La Commission, a-t-il dit, usera de « tous les moyens à sa disposi- tion» pour contester une réforme du système judiciaire envisagée par Bucarest. Celle-ci réduirait no- tamment les délais de prescrip- tion pour de nombreux délits, et s’appliquerait entre autres au chef de file des sociaux-démocrates, Li- viu Dragnea. Selon Bruxelles, la ré- forme pourrait créer, «de facto une impunité systémique pour les hauts responsables politiques condamnés pour corruption». Si la Roumanie persiste, « la Commis- sion réagira avec force, immédiate- ment, en quelques jours, avec tous les moyens à sa disposition». Les autorités répliquent en évo- quant des questions de souverai-

La Roumanie réplique en évoquant des questions de souveraineté nationale

neté nationale et évoquent la né- cessité de corriger les « abus » de magistrats accusés d’avoir orga- nisé un « Etat parallèle ». La pre- mière ministre, Viorica Dancila, avec laquelle la Commission aurait discuté de 40 points liti- gieux, s’est, déclarée «surprise» par les propos de Bruxelles tandis que des ambassades (française, al- lemande, américaine…) ont, dans une démarche inhabituelle, si- gnalé que les changements envisa- gés présentaient «un risque de vio- lation des valeurs communes».

Nouveau cas d’infraction

Bucarest est, en outre, dans le vi- seur de Bruxelles après l’inculpa- tion de Laura Codruta Kövesi, ex- responsable du parquet anticor- ruption roumain, soutenue par le Parlement de Strasbourg pour di- riger le futur parquet européen, à Luxembourg. Elle a été placée sous contrôle judiciaire en début de se- maine pour des faits présumés de corruption. M. Timmermans di- sait, mercredi, admirer le « cou- rage » de cette « juriste de très très haute qualité», jugeant important qu’elle puisse présenter sa candi- dature. Est-ce un effet de la fer- meté affichée par Bruxelles? Mer- credi soir, la Haute Cour de justice roumaine levait, le contrôle de la procureure, désormais autorisée à

voyager. La Commission a, par ailleurs, annoncé dans la foulée ouvrir un nouveau cas d’infrac- tion, contre le gouvernement po- lonais. Bruxelles cible le régime disciplinaire des juges, récem-

ment adopté, qui risque de les sou- mettre « systématiquement » à un contrôle politique.

M. Timmermans souligne que

des magistrats sont déjà visés par des enquêtes disciplinaires car ils ont participé à des débats sur les réformes impulsées par le gouver- nement ultraconservateur. Celles des tribunaux ordinaires et de la Cour suprême ont entraîné la sai- sine, par Bruxelles, de la Cour de justice de l’UE, tandis qu’une pro- cédure consécutive au déclenche-

ment de l’article 7 du traité de l’UE,

à la fin de 2017, reste en cours. La Hongrie de Viktor Orban est un autre Etat déjà visé par cette procédure exceptionnelle qui peut, en théorie, priver un pays de ses droits de vote au Conseil de l’Union. En théorie, parce qu’elle suppose une approbation à l’una-

nimité par les Vingt-Huit et que les « illibéraux » ont promis de s’ap- porter un soutien mutuel.

M. Timmermans annonce, en

tout cas, d’autres initiatives pour

protéger, dit-il, la démocratie, la

justice et la liberté des médias. Des sources soulignent la nécessité de sanctions financières, via l’affecta- tion des fonds européens. Un pro- jet belgo-allemand vise quant à lui

à instaurer une revue périodique

de l’Etat de droit dans les pays membres. «Sur une base volon- taire », histoire de piéger ceux qui refuseraient de se soumettre à l’examen et se désigneraient, du coup, comme des coupables. p

jean-pierre stroobants

que… Cela fait dix mois que je suis président du gouverne- ment. Quand j’entends les criti- ques du PP et de Ciudadanos, je leur demande un peu de respon- sabilité. C’est une crise larvée de- puis dix ans qui s’est aggravée ces sept dernières années, avec un premier référendum illégal en 2014 et un autre en 2017 qui a abouti à une déclaration d’indé- pendance illégale.

Vous avez coutume de comparer l’indépendantisme avec le Brexit. Pourquoi ? Les tactiques de l’indépendan- tisme catalan sont très similaires à celles de Nigel Farage [ex-patron du UKIP] et des leaders ultracon- servateurs au Royaume-Uni, qui ont défendu le Brexit : « l’Europe nous vole » ou « l’Espagne nous vole ». Faire campagne ou cons- truire des projets politiques fon- dés sur des mensonges conduit les sociétés à des voies sans issue, très difficiles à gérer. La démocra- tie ne consiste pas à jouer à pile ou face, ou à prendre des déci- sions binaires, en menaçant de quitter la table. Il est probable que la question qui aurait dû être posée aux Britanniques était celle de pouvoir rester dans une Eu- rope meilleure. Le plus frappant est la faille générationnelle : les jeunes sont plus favorables au maintien dans l’UE. Or, ce sont eux l’avenir du Royaume-Uni.

En juin 2018, vous disiez que l’exhumation de Franco était une question de semaine.

Nous sommes en 2019 et il repose toujours dans son mausolée… Nous avons attendu qua- rante ans, nous pouvons attendre quelques mois de plus. La déci- sion est prise. Nous avons voulu que la procédure administrative soit exemplaire. La famille du dic- tateur a eu, à trois reprises, la pos- sibilité de déposer des recours. Nous avons voté une loi et une résolution au Parlement, sans aucune voix contre. Le 10 juin, après les élections, est la date fixée par le gouvernement pour l’exhumation. Une démocratie ne peut pas avoir un mausolée avec un dictateur.

L’Espagne est-elle tentée par la création d’un nouveau forum restreint avec la France et l’Allemagne, en laissant de côté l’Italie de Salvini ? L’Europe a besoin de l’Italie, et l’Italie a besoin de l’Europe. Je re- grette de ne pas pouvoir partager ma vision politique et stratégique de l’Europe avec le gouvernement italien, alors même que nous sommes deux pays du Bassin méditerranéen affrontant une réalité commune, celle du défi migratoire. Mais nous sommes vingt-sept et je ne suis pas friand de G2, G3 ou G4. L’Espagne est une grande puis- sance dans l’UE, et sa voix doit être écoutée. Je peux être d’ac- cord sur le besoin de construire une armée européenne, mais je ne suis pas d’accord avec la re- fonte que veulent faire la France

LE PROFIL

avec la re- fonte que veulent faire la France LE PROFIL Pedro Sanchez Le premier ministre
avec la re- fonte que veulent faire la France LE PROFIL Pedro Sanchez Le premier ministre

Pedro Sanchez

Le premier ministre espagnol, 47ans, a pris la tête d’un gouver- nement socialiste minoritaire, en juin2018, après le vote d’une motion de défiance contre son prédécesseur, le conserva- teur Mariano Rajoy. Il a dû se résoudre à convoquer des législatives anticipées en raison durejet de son projet de budget 2019 par le Parlement.

et l’Allemagne de la politique de concurrence de l’UE. Je partage avec la France la nécessité d’ap- profondir la zone euro, mais pas une vision moins sociale de ce que doit être l’UE. Je suis d’accord avec l’Allemagne sur le besoin d’aborder un système européen commun d’asile, mais pas avec ses réticences sur certains as- pects de la zone euro. Je pense que l’Espagne peut jouer un rôle- clé important, surtout après la sortie du Royaume-Uni, mais en incluant tous les autres pays. p

propos recueillis par sandrine morel

«On se reconnaît souvent dans ce large “tu”, et cet effet miroir provoque une drôle
«On se reconnaît souvent dans ce large “tu”,
et cet effet miroir provoque une drôle
de joie masochiste. »
David Caviglioli, L’ Obs
« Il se passe quelque chose
autour de ce livre. »
«Car oui: Bégaudeau est malin.»
Saïd Mahrane, Le Point
Yann Moix, Paris Première
« Un livre contre la pensée
dominante. »
« François Bégaudeau ne
va pas se faire des amis. »
Pierre-Laurent Mazars,
Éric Delvaux, France Inter
Le Journal du dimanche
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VENDREDI 5 AVRIL 2019

En Ethiopie, la fin de l’état de grâce pour Abiy Ahmed

Après un an de pouvoir, le premier ministre ne parvient pas à endiguer les violences intercommunautaires

addis-abeba - correspondance

A dina Melkamu n’a plus de maison. Comme des centaines d’autres dans son village du

nord-ouest de l’Ethiopie, elle a été brûlée. Paniquée, cette mère de trois enfants a fui sans rien em- porter et trouvé refuge dans le camp d’Ayemba, à des dizaines de kilomètres, au milieu d’une di- zaine de milliers de déplacés. Là, les plus pauvres se serrent dans des maisons faites de branches. D’autres vendent les kilos de blé qui leur ont été distribués pour pouvoir dormir chez l’habitant. Ces gens sont partis en raison d’affrontements intercommu- nautaires comme il en existe un peu partout dans ce pays de 107,5 millions d’habitants. Ici, c’est entre les Amhara et les Kimant. Ailleurs, les noms d’eth- nies changent mais les histoires se ressemblent. Propriétés brû- lées, violences, meurtres… Depuis un an, pas un mois ne passe sans que des milliers d’Ethiopiens viennent remplir des camps de fortune ou s’invitent chez de mo- destes communautés hôtes. Les vivres, les matelas et les draps manquent pour assister ces populations vulnérables dont personne ne sait quand elles pourront rentrer chez elles. Si l’in- sécurité persiste, leur nombre « risque d’augmenter », déplore un travailleur humanitaire éthio- pien. Ils sont déjà près de 3 mil- lions de déplacés, soit 1 million de plus qu’il y a un an. Ce désastre humanitaire passe pourtant sous les radars puisqu’à l’étranger, ce sont plutôt les réformes du pre- mier ministre qui font la « une ».

Visionnaire et réformateur

Il y a un an, la communauté inter- nationale découvrait Abiy Ahmed, alors âgé de 41 ans, investi premier ministre le 2 avril 2018 après avoir été désigné à la tête de la coalition au pouvoir depuis plus d’un quart de siècle. Après des années d’autoritarisme et de répression de manifestations, ce dirigeant – le plus jeune d’Afrique – s’est imposé comme un joker convaincant, per- mettant à l’Ethiopie de s’extirper du gouffre dans lequel elle avait sombré. Avec son discours vision- naire et réformateur, ce pur pro- duit du système a rallié à sa cause

Mer Rouge SOUDAN ÉRYTHRÉE DJIBOUTI ÉTHIOPIE Addis-Abeba RÉGION OROMIA Gedeo SOMALIE KENYA 250 km
Mer
Rouge
SOUDAN
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DJIBOUTI
ÉTHIOPIE
Addis-Abeba
RÉGION
OROMIA
Gedeo
SOMALIE
KENYA
250 km

les pires détracteurs du régime, s’excusant et dénonçant les abus de ses prédécesseurs, dont cer- tains, accusés de corruption et de violations des droits humains, ont été jetés en prison. Grâce à des ré- formes spectaculaires, notam- ment la libération de prisonniers politiques et la paix inattendue si-

gnée avec l’Erythrée en juillet 2018,

il a séduit les plus sceptiques. La

plupart des Ethiopiens expri- maient publiquement leur admi- ration à l’égard du « messie », que certains rêvaient déjà en Prix No- bel de la paix. Un an plus tard, cet état de grâce semble bel et bien terminé, malgré tous les efforts pour l’entretenir à l’aide d’une communication bien ficelée. Le discours officiel positif sur la « nouvelle Ethiopie » inon- dant les réseaux sociaux et les chaînes de télévision publiques est jugé indécent par ceux qui repro- chent au premier ministre sa dis- crétion et son inaction face au re- gain de violences intercommu- nautaires meurtrières. Celles-ci existent depuis longtemps mais se sont intensifiées avec la mise en place d’un fédéralisme dit ethno- linguistique qui a exacerbé le sen- timent d’appartenance ethnique, inscrit sur les cartes d’identité, créant un repli communautaire. L’euphorie liée à l’«Abiymania»

a laissé place au scepticisme à l’égard d’un dirigeant souvent en voyage à l’étranger, peaufinant son image de pacificateur de la Corne de l’Afrique au lieu de res- taurer l’ordre dans son pays. Mi- mars, après une campagne de dis- crédit sur les réseaux sociaux, Abiy Ahmed a finalement visité un camp de déplacés de la zone de Gedeo, dans le sud-ouest, près d’un an après le début des violen- ces. «Des déplacements [de popu- lation] aussi importants sont révé-

[de popu- lation] aussi importants sont révé- Le premier ministre Abiy Ahmed, à Addis-Abeba, le 28

Le premier ministre Abiy Ahmed, à Addis-Abeba, le 28 mars. REUTERS/TIKSA NEGERI

lateurs de l’incapacité de l’Etat à s’acquitter de sa responsabilité pre- mière de protéger ses citoyens et de contrôler des individus illégale- ment armés », observe le consul- tant Mehari Taddele Maru sur le site d’information Addis Standard.

Anarchie et justice populaire

En rejetant la logique du tout-sé- curitaire de ses prédécesseurs, le premier ministre a relâché le con- trôle sur les forces de sécurité et

les administrations régionales et laissé certaines zones sombrer dans l’anarchie. « Dans certains endroits, les autorités locales ont été chassées du pouvoir par des mi- lices. Ailleurs, elles n’exercent plus qu’un rôle largement protocolaire. Elles ont perdu leur légitimité aux yeux de la population. Dans les en- droits où elles continuent d’admi- nistrer leur localité, elles agissent en grande partie à leur guise », peut-on lire dans une analyse si- gnée par René Lefort et Kjetil

La prolifération des armes et les difficultés de désarmement du Front de libération oromo mettent en péril la stabilité

Tronvoll, spécialistes de la Corne de l’Afrique, sur le site OpenDemo- cracy. La prolifération des armes et les difficultés de désarmement du Front de libération oromo, un groupe anciennement labellisé terroriste très populaire dans la région Oromia, mettent en péril la stabilité. L’armée a certes été dé- ployée dans plusieurs régions, mais l’Etat ne semble plus capable d’empêcher la justice populaire, à l’origine de plusieurs lynchages,

et de résoudre les conflits, confiant les tentatives de média- tion à des groupes d’anciens ou à des chefs religieux qui ne bénéfi- cient pas d’une grande légitimité auprès des jeunes sans emploi souvent impliqués dans ces vio- lences. «Nous prenons les mesures nécessaires pour maintenir l’Etat de droit, s’est défendu Abiy Ah- med en mars. La différence est que maintenant, nous ne détenons plus les gens en masse lorsqu’un in- dividu est suspecté d’un crime.» C’est dans ce contexte qu’il doit organiser des élections générales « libres et justes » en mai 2020. Signe de fébrilité, les autorités viennent de reporter sine die le re- censement de la population (le dernier datant de 2007) pour des raisons sécuritaires. « Le gouver- nement s’est probablement in- quiété du fait que le recensement lui-même pouvait être une cause supplémentaire de conflit et de ma- nipulation des chiffres de la démo-

graphie. Mais son renvoi à une date ultérieure complique grande-

ment la tâche d’organiser l’élection

à temps l’année prochaine », ana-

lyse Kjetil Tronvoll, professeur au département d’études des conflits à l’université Bjorknes d’Oslo. Le premier ministre a désormais conscience que le pouvoir peut lui échapper alors que sa coalition, toujours décriée, est profondé- ment divisée, certains dirigeants, notamment la vieille garde ciblée par les arrestations, ne digérant pas ses décisions unilatérales. L’opposition, longtemps en exil, peine à se structurer. Des partis ethno-nationalistes radicaux de- viennent très populaires. La ques- tion est de savoir si, dans ce contexte, Abiy Ahmed osera pren- dre des mesures sévères pour réta- blir l’ordre, au risque de se mettre à dos le jeune électorat qui pourrait jouer le rôle de faiseur de roi lors des prochaines élections. p

emeline wuilbercq

Orban ouvre les portes de la Hongrie à une banque proche du Kremlin

L’installation de la banque IBB, dont le directeur est l’héritier d’une lignée d’espions soviétiques, suscite l’inquiétude au-delà des frontières du pays

budapest - envoyé spécial

C’ est la banque de tous les fantasmes. Elle doit obtenir son adresse

fiscale dans le courant du mois d’avril. Créé pendant la guerre froide, l’établissement est aujour- d’hui dirigé par le fils de deux es- pions soviétiques célèbres. Le dé- marrage en juin prochain de ses opérations au pays de Viktor Or- ban, souvent considéré comme le cheval de Troie de Moscou au cœur de l’Union européenne, sus- cite des inquiétudes. Pourquoi le gouvernement hongrois a-t-il déroulé le tapis rouge à l’Inter- national Investment Bank (IIB), dont le siège était auparavant do- micilié en Russie ? Pour l’instant, les services occi- dentaux du renseignement n’ont pas trouvé de réponse. Zoltan Kovacs, le porte-parole de l’exécutif hongrois, évoque des motivations strictement écono- miques : en signant un accord de coopération, le 5 février dernier, la Hongrie ne chercherait qu’à «con- solider son rôle de centre financier»

et à réparer une injustice. Les cinq

banques internationales de déve- loppement dans l’Union euro- péenne sont toutes basées à l’Ouest. Aucune ne siège en Europe centrale et orientale. D’ailleurs, l’IIB, créée en 1970 pour renforcer les échanges économiques entre les pays communistes, n’aurait rien d’effrayant. «Elle comprend aujourd’hui neuf Etats membre, dont cinq font partie de l’OTAN : la Bulgarie, la République tchèque, la Roumanie, la Slovaquie et la Hon- grie. Ces pays possèdent plus de 50 % du capital de l’établissement, contre 47 % de parts russes. » Ces bonnes paroles n’auront pas suffi à convaincre. Car les em- ployés d’IIB jouiront d’une im- munité diplomatique qui leur permettra, à eux comme à leurs invités, de voyager librement dans l’espace Schengen. Or Cuba, la Mongolie et le Vietnam ont aussi investi dans la structure. Et dans ces trois Etats, une oli- garchie règne en maître sur l’éco- nomie nationale. Par ailleurs, Washington, Londres et Paris s’agacent de la politique de plus

en plus prorusse menée par le premier ministre hongrois, un souverainiste à la rhétorique anti-Bruxelles désormais bien connue, alors que le Kremlin est accusé d’ingérence dans l’élection présidentielle américaine, d’em- poisonnement en Grande-Breta- gne et de nombreuses attaques informatiques.

Un nain dans son secteur

«Cette banque offre évidemment une couverture excellente aux ser- vices secrets russes, observe Gabor Horvath, le rédacteur en chef du quotidien Nepszava, qui a fait ses études dans la capitale russe. Tou- tefois, il s’agit uniquement d’un soupçon, renforcé par le profil du président du conseil d’administra- tion de l’IIB, imposé par Moscou parce que la Russie est la princi- pale contributrice. J’ai fait la même école que lui: Nikolai Kosov vient d’une lignée d’espions célèbres. Son grand-père était responsable des unités militaires au ministère de l’intérieur. Sa mère a fait partie de l’équipe chargée de s’emparer des secrets nucléaires à New-York,

afin de doter l’Union soviétique de la bombe atomique. Son père a été le représentant officiel du KGB à Budapest dans les années 1970.» Jointe par Le Monde, l’IIB af- firme mener les activités ban- caires les plus classiques. Et les plus modestes : son portefeuille de prêts s’élève à 753 millions d’euros, ce qui fait d’elle un nain dans son secteur. Sa nouvelle lo- calisation va lui permettre d’obte- nir des informations sur les cré- dits de développement, les orien- tations économiques des pays membres de l’UE et les secteurs pour lesquels ils sont à la recher- che de capitaux étrangers, no- tamment concernant les infras- tructures. « Viktor Orban espère donc sans doute obtenir quelque chose de la part du Kremlin en échange, estime Peter Felcsuti, l’ancien président de l’associa- tion des banques de Hongrie. Mais je ne vois pas ce que les Rus- ses peuvent lui offrir, à part une sé- curisation des livraisons de gaz, dont la Hongrie est dépendante. C’est tout le problème avec ce gou- vernement : il fait des cadeaux dis-

Les services occidentaux du renseignement n’ont pas trouvé de réponse aux raisons de l’installation d’IBB à Budapest

proportionnés aux Russes. Il va trop loin dans la coopération. Nous risquons de perdre encore plus la confiance des Etats-Unis et de l’Europe occidentale. Le prix à payer me paraît trop élevé. » En visite à Budapest, le 11 fé- vrier, le secrétaire d’Etat améri- cain Mike Pompeo avait ser- monné M.Orban, qui a choisi d’exfiltrer vers la Russie deux trafiquants d’armes faisant l’ob- jet d’une demande d’extradition de la part des Etats-Unis. En sep- tembre 2018, la presse hongroise avait aussi révélé que le fils de Serguei Narychkine, patron du

renseignement extérieur russe, ainsi que sa femme et ses deux enfants, avaient obtenu un « visa Schengen en or » grâce à Buda- pest. Enfin, la Hongrie a signé un contrat de 12 milliards d’euros avec Moscou pour aug- menter la capacité de l’une de ses centrales nucléaires. « Il est incompréhensible que la Hongrie ait justement commencé

à approfondir ses relations politi-

ques et économiques avec Vladi- mir Poutine, alors même que ce dernier occupait une partie de l’Ukraine, à partir de 2014, en vio- lation de toutes les normes inter- nationales, relève l’historien Zol- tan Biro, spécialiste de la Russie. Cela jette un doute sur la souverai- neté du gouvernement hongrois. » Selon Gabor Horvath, la Slova- quie voisine avait refusé à l’IIB les avantages extraterritoriaux, les exemptions d’impôts, l’im- munité diplomatique pour les voitures comme pour les bâti- ments qu’elle exigeait en vue de s’installer à Bratislava. A la diffé- rence de la Hongrie. p

blaise gauquelin

0123

VENDREDI 5 AVRIL 2019

international | 5

Unemairenoire et lesbienne assumée pourChicago

Lori Lightfoot, novice en politique et mariée à une femme blanche, s’est engagée à lutter contre la corruption et l’insécurité

washington - correspondance

L a ville de Chicago s’est offert une élection historique, mardi 2 avril. Femme, noire et homo-

sexuelle, Lori Lightfoot, une dé- mocrate de 56 ans, a été élue maire de la troisième plus grande cité des Etats-Unis. La présence de son épouse, une femme blanche, et de leur fille de onze ans, lors de son discours mardi soir, a souligné la personnalité unique de la nou- velle maire. Cette élection prouve que Chicago est « une ville où peu

importe la couleur de ta peau ou la personne que tu aimes, tant que tu aimes de tout ton cœur », a-t-elle déclaré en annonçant sa victoire. M me Lightfoot rejoint ainsi le cercle très restreint des treize Afro-Américaines actuellement en fonctions à la tête de l’une des 307 municipalités de plus de 100000 habitants (Washington, Baltimore, San Francisco, La Nou-

L’élue avait marqué les esprits en 2016, lors de la publication d’un rapport au vitriol sur la police de la ville

velle-Orléans…). Depuis près de

deux siècles que Chicago élit ses maires, seuls une femme et deux Afro-Américains avaient accédé à cette fonction. Lors d’un second tour inhabi- tuel dans cette ville historique- ment démocrate et plutôt abon- née aux élections sans surprise, elle a largement battu son adver- saire, issue du même camp politi- que, l’élue locale septuagénaire, Toni Preckwinkle. Cette dernière

a reconnu sa défaite et souligné

l’aspect historique et inédit de ce scrutin : « Il y a peu, le fait que deux Afro-Américaines s’affron- tent pour cette fonction aurait été inimaginable.» Si le faible taux de participation (32 %) ne vaut pas plébiscite, le score (74 %) de la nouvelle maire souligne en revanche la volonté des électeurs de s’en remettre à une novice en politique et de rompre avec « le système » en place. Avocate et ancienne pro- cureure, impliquée à plusieurs reprises dans les instances de la

ville liées à la police, M me Light- foot n’avait jamais brigué de fonc- tion élective. Lors de sa campa- gne, elle n’a d’ailleurs levé que 1,2 million de dollars (1,07 million d’euros), une somme modeste comparé aux 5 millions de dollars de son adversaire, soutenue par plusieurs organisations syndica- les. Alors que leurs programmes mettaient tous deux l’accent sur

la justice sociale et raciale, M me Li-

l’accent sur la justice sociale et raciale, M m e Li- La nouvelle maire de Chicago,

La nouvelle maire de Chicago, Lori Lightfoot, le soir de son élection, le 2 avril. KAMIL KRZACZYNSKI/AFP

ghtfoot s’est efforcée de se démar- quer de son adversaire, présentée comme une apparatchik du parti démocrate. Quasi inconnue de la popula-

tion, l’élue avait surtout marqué les esprits en 2016, lors de la publi- cation d’un rapport au vitriol sur

la police de Chicago, dont elle dé-

nonçait « le racisme systémique et

la loi du silence ». Après le meurtre de Laquan McDonald, un adoles- cent noir tué par un policier blanc, le maire de la ville, Rahm Emanuel – qui fut le premier chef de cabinet de Barack Obama – avait été critiqué pour la gestion de ce drame. Il avait alors confié à

M me Lightfoot la supervision d’un

groupe de travail sur la police. En dépit de ses liens avec les mu- nicipalités précédentes, M me Light- foot a fait campagne contre le statu quo, dénonçant opportuné- ment les récents scandales de cor- ruption qui ont impliqué des

membres de la mairie. Et s’en est

pris à la politique scolaire et sociale du maire sortant. Au cours de ses deux mandats, les fermetures d’écoles publiques se sont multi- pliées dans les quartiers défavori- sés de cette ville ségréguée compo- sée d’un tiers de Blancs, d’un tiers de Noirs et d’un tiers d’Hispani-

ques. M me Lightfoot a promis de se consacrer à ces quartiers en déshé- rence. « Nous pouvons et nous al- lons faire de Chicago une ville où votre code postal ne détermine pas votre destin», a-t-elle martelé.

Gentrification

Une gageure alors que « Windy City », comme de nombreuses vil-

les américaines, connaît une évo- lution démographique et sociale contrastée. Déployé le long de la Chicago River, le centre-ville bé- néficie d’une dynamique écono- mique et architecturale incontes- table ; de nombreux quartiers sont en voie de gentrification, perdant au passage leur popula-

La violence endémique entre gangs fait de «Windy City» l’une des villes les plus dangereuses du pays

tion aux revenus modestes, frap- pée par la hausse des impôts lo- caux et des loyers. Aussi, depuis trois ans, le nombre d’habitants diminue : les Noirs quittent la ville par milliers, remplacés par une population blanche plus aisée. Dans les quartiers défavori- sés, l’éducation publique manque de financements et la violence endémique entre gangs fait de Chicago l’une des villes les plus dangereuses du pays. En dépit d’une légère tendance à la baisse,

plus de 500 meurtres y ont été comptabilisés en 2018. Cette situation quasi incontrô- lable, à laquelle les responsables locaux et l’Etat fédéral peinent à apporter des réponses, constitue l’un des défis de la nouvelle maire, qui s’est engagée, sans plus de pré- cisions, à « réduire la violence par armes à feu». Elle a par ailleurs promis de poursuivre un travail de formation des forces de l’ordre, dont les méthodes et la corrup- tion sont régulièrement dénon- cées. M me Lightfoot devra aussi s’atteler à l’un des chantiers amor- cés par M. Emanuel mais resté ina- chevé : trouver, en quatre ans, un milliard de dollars pour régler la crise des retraites des fonctionnai- res, un fléau partagé par d’autres villes dans le pays. Pas sûr que la manne espérée de la légalisation de la marijuana récréative et de la construction d’un casino, promi- ses par la candidate, y suffise. p

stéphanie le bars

Nicaragua: le dialogue s’enlise entre Ortega et l’opposition

La coalition, qui réclame le départ du président, appelle à une « mobilisation permanente » contre le régime

mexico - correspondance

E spoir déçu pour les oppo- sants du président nica- raguayen, Daniel Ortega,

face au manque d’avancée du dialogue avec le gouvernement. Mercredi 3 avril était pourtant la date butoir pour trouver un accord visant à sortir de la crise politique sanglante qui secoue le Nicaragua depuis presque un an.

LES DATES

qui secoue le Nicaragua depuis presque un an. LES DATES 2018 16 mai Début de la

2018

16 mai Début de la première tentative de dialogue, présidée par l’Eglise. 23 mai Face à l’impossibilité de parvenir à un accord, les négociations sont suspendues. 15 juin-9 juillet Le dialogue reprend et s’interrompt à plusieurs reprises, sans succès.

2019

27 février Début d’un nouveau dialogue, qui bute sur la composition d’une «commission vérité » sur la répression ou encore sur le refus de M. Ortega d’avancer les élections.

Aucune nouvelle échéance n’a été fixée alors que la stratégie ré- pressive des autorités menace la poursuite des négociations. « Les divergences [avec le gou- vernement] sont telles que nous ne sommes pas parvenus à un consensus », a déploré, mercredi soir, Carlos Tünnermann, négo- ciateur en chef de l’Alliance civi- que pour la justice et la démocra- tie (ACJD). L’ACJD, plate-forme de l’opposition qui regroupe les re- présentants des étudiants, des pa- trons, des organisations de la so- ciété civile et des syndicats, parti- cipe au dialogue, renoué depuis le 27 février avec les représentants du régime de Daniel Ortega. « La table des négociations est mainte- nue, mais nous prenons un temps de réflexion pour trouver les condi- tions pour reprendre le débat », a expliqué M. Tünnermann. Dans la foulée, l’ACJD a regretté dans un communiqué que « les thèmes de la justice et de la démo- cratie n’[aient] pas fait l’objet d’un accord ». Deux points essentiels pour l’opposition, qui dénonce la répression du gouvernement contre une révolte populaire, dé- butée le 18 avril 2018, réclamant le départ de l’ancien guérillero san- diniste de 73 ans, au pouvoir de- puis 2007 après avoir gouverné de 1979 à 1990. La révolte populaire a fait 325 morts, la plupart parmi les

La révolte populaire débutée il y a un an aurait fait 325 morts et 700 prisonniers

opposants. Sans compter des mil- liers de blessés, plus de 700 pri- sonniers et quelque 50 000 Nica- raguayens contraints à l’exil, se- lon les organismes de défense des droits de l’homme. En face, le gouvernement ne reconnaît que 199 morts et 347 détenus. Les parties s’opposent notam- ment sur la composition d’une

« commission vérité », chargée

d’éclaircir les crimes commis de- puis trois cent cinquante et un jours. Le gouvernement impose que les enquêtes soient menées par les autorités, alors que des policiers et des paramilitaires sont accusés par l’opposition d’en être les responsables. « Une position de juge et partie inaccep- table pour nous », a commenté

M. Tünnermann, qui réclame des enquêtes indépendantes. L’autre pomme de discorde porte sur le refus de M. Ortega d’avan-

cer les élections prévues en 2021

et de réformer le système électo-

ral, considéré comme « fraudu- leux » par l’opposition. Menacé par les sanctions annon- cées par les Etats-Unis et l’Union européenne, le gouvernement a néanmoins confirmé sa promesse de libérer tous les opposants déte- nus. Le Comité international de la Croix-Rouge a remis, mercredi, une première liste consensuelle de 290 noms de prisonniers. Mais le régime et l’opposition divergent toujours sur le reste des détenus concernés. Sans compter les dou- tes de l’opposition sur le respect des libertés citoyennes, sur les- quelles le gouvernement s’était engagé vendredi 29 mars.

« Crimes contre l’humanité »

Les négociations avaient pour-

tant été stoppées, le lendemain, quand le gouvernement avait violé un autre engagement, pris la veille, de rétablir le droit de mani- fester. Ce jour-là, des policiers an- tiémeutes ont réprimé une mani- festation antigouvernementale, arrêtant une dizaine de person- nes, relâchées ensuite. Trois pro- testataires ont aussi été blessés par un paramilitaire qui a ouvert le feu sur eux. Depuis, d’autres ar- restations abusives ont été dé- noncées par l’opposition. En réaction, l’ACJD exige la no- mination de garants internatio-

naux au sein de la Commission

interaméricaine des droits de l’homme (CIDH) et des Nations unies pour s’assurer du respect

des accords signés avec le gouver- nement. Mais M. Ortega refuse leur présence depuis que ces deux organismes ont accusé le régime

d’« attaques généralisées » contre

ses opposants. Un rapport de la CIDH a même accusé l’Etat d’avoir commis des «crimes contre l’hu- manité ». Un fiasco annoncé, mer- credi matin, par l’éditorial du quo- tidien La Prensa, qui souligne que « les parties n’ont pas le même ob- jectif. L’Alliance [ACJD] cherche un accord pour que le Nicaragua sorte de la dictature (…) alors que Daniel Ortega aspire à un pacte pour rester au pouvoir ». Pour l’heure, la coalition d’oppo- sition, Unidad Nacional Azul y Blanco (UNAB), qui regroupe plus de 40 groupes d’opposition, dont l’ACJD, continue d’appeler à « une mobilisation permanente ». Des habitants de Managua, la capitale, ont monté, mardi 2 avril, des «pi- quets de grève », retirés juste avant l’arrivée des forces de l’ordre. Le lendemain, un concert de klaxons a retenti aux quatre coins de la ville. En attendant une issue posi- tive à la crise, les protestataires in- novent pour déjouer la répression policière qui perdure contre les manifestations de rue. p

frédéric saliba

ALGÉRIE

Bouteflika demande pardon aux Algériens

Le président démissionnaire, Abdelaziz Bouteflika, a demandé pardon aux Algériens, mercredi 3avril, dans une lettre «d’adieu», publiée par l’agence officielle, APS, tout en assurant avoir gouverné avec «sincérité et loyauté », au lendemain de son départ du pouvoir sous la pression de la rue. « Je ne puis achever mon parcours présidentiel sans vous adresser un ultime message» et «demander pardon à ceux, parmi les enfants de ma patrie, envers lesquels j’aurais, sans le vouloir, manqué à mon devoir en dépit de mon profond attachement à être au service de tous les Algériens et Algériennes», écrit M. Bouteflika, qui se présente comme « désormais simple citoyen ». – (AFP.)

MÉDITERRANÉE

Une ONG secourt 64 migrants au large de la Libye

L’ONG allemande Sea-Eye a annoncé, mercredi 3avril, avoir secouru 64 migrants, dont des femmes et de jeunes enfants, qui avaient appelé à l’aide alors qu’ils se trouvaient sur une embarcation de fortune dans les eaux internationales au large de la Libye. L’opération sou- lève une nouvelle fois la ques- tion de savoir où ces migrants pourront débarquer. – (AFP.)

6| FRANCE

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VENDREDI 5 AVRIL 2019

A droite, le retour du libéralisme économique

Age de départ à la retraite, 35 heures : des ténors de LR réaffirment des positions traditionnelles au parti

C’ est un thème musi- cal qu’on n’entendait plus vraiment chez Les Républicains (LR).

Ces notes, pourtant familières, fi- dèles à la partition historique de la formation de droite, avaient dis- paru à la faveur de l’émergence de nouvelles personnalités et des changements intervenus dans le parti depuis la défaite de François Fillon, en 2017. Voici pourtant que le libéralisme économique fait un retour remarqué dans les prises de parole des ténors de LR. Invité dimanche 31 mars au «Grand Jury» sur RTL, Bruno Re- tailleau, président du groupe LR au Sénat, a rappelé haut et fort son hostilité à l’égard de la semaine de travail de 35 heures. Il y a bien sûr les fonctionnaires, que le sénateur de la Vendée voudrait voir occuper leurs postes 39 heures dans la se- maine, mais pas seulement. Pour lui, il devient nécessaire de se dé- faire de cette barrière dans le reste du monde économique aussi : « Il faudra faire sauter les 35 heures dans le privé, par la négociation, pas par une mesure générale. Ce sera une négociation dans chaque entreprise. En réalité, on a payé no- tre désindustrialisation avec les 35 heures. On a maintenu notre ni- veau de vie par l’endettement », a- t-il expliqué. Quelques jours plus tôt, c’était Valérie Pécresse qui, sur France In- ter cette fois, prévenait les Français qu’un recul de l’âge de départ à la retraite à 65 ans était « inélucta- ble ». La présidente de la région Ile- de-France, qui explique avoir « du mal à comprendre pourquoi le gou- vernement ne le dit pas», a insisté:

« Il ne faut pas ruser avec les Fran- çais, il ne faut pas prendre les Fran- çais pour des canards sauvages.» «Les Français savent que nous al- lons tous vivre plus vieux, plus long- temps, que la population active sera moins nombreuse face à la po- pulation des retraités et que, pour maintenir les retraites, il va falloir à terme travailler plus longtemps», a-t-elle ajouté.

Problématiques peu populaires

Un thème repris, dimanche 31 mars, par Xavier Bertrand dans les colonnes du Journal du di- manche. Si le président des Hauts-de-France n’est plus mem- bre du parti, il demeure une voix qui compte pour les élus et les sympathisants. Comme Valérie Pécresse, l’ancien ministre du tra- vail de Nicolas Sarkozy estime « qu’il n’y a pas d’autre solution » qu’un recul de l’âge de départ à la retraite. « Travailler un an de plus amènerait près de 6 milliards d’euros aux régimes de retraite ! Avec la retraite à 65 ans à terme, ce serait 15 à 18 milliards d’euros en

65 ans à terme, ce serait 15 à 18 milliards d’euros en Valérie Pécresse et Xavier

Valérie Pécresse et Xavier Bertrand, présidents Les Républicains des régions Ile-de-France et Hauts-de-France, à Crespin (Nord), le 19 février. R. MEIGNEUX/SIPA

plus », a-t-il expliqué dans Le JDD. Un tir groupé, certes non con- certé, mais qui montre que le li- béralisme économique n’est pas uniquement l’apanage d’Emma- nuel Macron, mais peut aussi être porté par des voix LR. « La droite doit se réapproprier la totalité de son territoire de pensée, confie M. Retailleau au Monde. Si nous devons nous rétablir, il faut aussi parler de ces sujets-là. L’économie n’est pas l’alpha et l’oméga de nos idées, mais ne doit pas être igno- rée. Nous ne devons pas laisser ces questions-là à La République en marche. » Une position partagée par Valérie Pécresse. Car depuis son élection, le chef de l’Etat a fait de ce thème, histori- quement chasse gardée de la droite, son cheval de bataille. Sup- pression de l’ISF, refonte du code du travail, réforme de la SNCF, ré- duction du nombre de fonction- naires… Emmanuel Macron cher- che à se présenter, depuis le début de son mandat, comme le refuge des Français pro-libre entreprise. Quand, à l’inverse, le patron de LR,

Laurent Wauquiez, délaisse ce domaine, lui préférant les ques- tions régaliennes. Si, dans le corpus programmati- que de LR, figure bien la baisse des dépenses publiques, ou encore la semaine de 39 heures pour les fonctionnaires, nulle trace en re- vanche d’un retour sur les 35 heu- res pour les salariés du privé ou d’une réforme de l’âge de départ à la retraite. Des problématiques peu populaires en ces temps de ré- volte sociale des «gilets jaunes». « Sur ces questions-là, il n’y a que des coups à prendre », affirme un élu pour qui il y a «urgence à cons- truire plutôt une droite sociale». Une opinion très répandue chez les députés LR de la nouvelle géné- ration. « Ce qu’il faut, c’est que les gens travaillent plus, mais gagnent plus aussi, comme l’affirmait Nico- las Sarkozy. On ne peut pas faire ces réformes au détriment du pouvoir d’achat», analyse Damien Abad, député de l’Ain. Pour Aurélien Pradié, député du Lot, la droite doit «tirer les conclu- sions de la défaite de François Fillon

en 2017», due selon lui aux affaires, mais aussi au « programme qui manquait de justice sociale ». Le jeune élu insiste: «Nous devons être différents de Macron qui pense que le monde tel qu’il est doit être subi. Le courage politique, c’est d’in- jecter de la justice sociale. On pour- rait certes reculer l’âge de la re- traite, mais en le conditionnant à des questions de pénibilité. » Com- prendre : ne pas se laisser piéger dans la logique comptable.

Caractère explosif

Cette position de certains élus LR, mais aussi le caractère explosif du sujet, Laurent Wauquiez sem- ble les avoir bien en tête, lui qui ne s’est pas encore exprimé sur la dé- licate réforme des retraites. « Laurent Wauquiez considère qu’il y a un préalable pour rendre acceptable une réforme par les Français : il faut d’abord remettre de la justice sociale dans le sys- tème. La question de l’âge ne doit pas arriver avant celle de l’égalité entre le public et le privé, par exem- ple », rapporte un de ses lieute-

« Il faut que les gens travaillent plus mais gagnent plus aussi, comme l’affirmait Nicolas Sarkozy »

DAMIEN ABAD

député de l’Ain

nants, pour qui « il ne s’agit pas du bon moment» pour faire une sor- tie sur cette question. « Ne tom- bons pas dans le piège de participer à des discussions sur 125 sujets à la fois, il faut d’abord sortir du grand débat sans se laisser distraire par les contre-feux. » En somme, pour- quoi s’aventurer sur un terrain miné moins de deux mois avant le scrutin européen, premier vrai test pour le leader de LR ? Pourtant, pour Xavier Bertrand, qui l’a maintes fois répété, comme pour Bruno Retailleau, réforme

économique et justice sociale ne sont pas incompatibles : « Pour garantir aux retraités leur pouvoir d’achat, il faut pouvoir financer le système et donc sur les retraites reculer l’âge. Il ne s’agit pas de sang et de larmes, mais au contraire de sauver notre modèle social », explique ce dernier.

« Créer de la richesse »

« Pour augmenter le pouvoir d’achat des Français, il faut créer de la richesse, c’est ça aussi une li- gne sociale », abonde le député de l’Oise Eric Woerth, lui aussi fa- vorable à un recul de l’âge de la fin de la vie active. Le député de l’Aveyron Arnaud Viala regrette pour sa part qu’une partie de la droite ne pense pas « comme ça » et « refuse ces réformes ». Don- nant corps à la réflexion d’un parlementaire : « Finalement, sur les questions régaliennes, nous sommes tous d’accord, c’est sur l’économie que sont les véritables fractures. » La musique peut par- fois être dissonante chez LR. p

sarah belouezzane

Chez LR, «un électorat plus âgé et plus conservateur que les autres»

Depuis 2007, le périmètre de la droite s’est sans cesse rétréci. Selon les sondeurs, LR séduit les plus de 65 ans, mais a perdu « la France du travail »

L e RPF, c’est le métro à 6 heu- res du soir », disait André Malraux, à propos du Ras-

semblement du peuple français, le parti fondé par le général de Gaulle en 1947. Ils sont aujourd’hui encore nombreux, à droite, à invo- quer cette mémoire pour décrire ce que devrait être l’électorat du parti Les Républicains. Après tout, estiment-ils, ils sont les héritiers directs du Général. Une France diverse, multiple, où se côtoient des ouvriers, des cadres comme des chefs d’entreprise ou des re- traités, voilà à qui les élus et les cadres de LR voudraient aujour- d’hui encore s’adresser. Pourtant, en quelques années, l’électorat de droite a bien changé.

Sur un plan purement numéri- que d’abord. De 31 % à avoir porté Nicolas Sarkozy au premier tour en 2007, ils sont passés à 27 % en 2012. En 2017, François Fillon n’est choisi que par 20 % des élec- teurs au premier tour. Un camou- flet pour un parti qui a largement dominé la V e République. En mau- vaise posture depuis la défaite présidentielle, vécue comme un traumatisme par les élus, la for- mation ne réunit aujourd’hui que 13 % ou 14 % des voix selon les en- quêtes réalisées en vue des élec- tions européennes à venir. Le « noyau dur » de LR, ces élec- teurs qui demeurent fidèles en- vers et contre tout, est composé, selon le directeur général adjoint

« Les cadres supérieurs ont trouvé un produit de substitution chez Macron »

JÉRÔME SAINTE-MARIE

président de Pollingvox

de l’institut de sondages IFOP, Fré- deric Dabi, d’une tranche d’âge en particulier : celle des 65 ans et plus. La liste LR pour le scrutin européen « dépasse son étiage moyen de 13 % sur cette catégorie d’âge avec un score de 23 % ». « Il y a aujourd’hui une surreprésenta-

tion des retraités dans l’électorat LR, avec une petite avance pour les femmes », précise M. Dabi.

Le « repoussoir » Wauquiez

Une catégorie d’âge qui a massive- ment voté pour François Fillon au premier tour de l’élection prési- dentielle en 2017, comme le rap- pelle le spécialiste des sondages Jé- rôme Sainte-Marie, président de la société d’études Pollingvox. « 62 % des électeurs de François Fillon étaient des gens inactifs de plus de 65 ans », précise-t-il. Et d’ajouter :

« C’est globalement un électorat plus âgé, plus conservateur, plus catholique et plus propriétaire que les autres.» Des électeurs qui peu- vent toutefois être séduits par La

République en marche, car pou- vant être sensibles au discours pro-européen et libéral sur le plan économique du parti présidentiel. En quelques années, expliquent les deux spécialistes, et plus préci- sément depuis 2012, la droite a perdu « la France du travail ». Celle des salariés du privé, mais aussi une partie des artisans et des commerçants qui avaient voté pour Nicolas Sarkozy, le menant à la victoire en 2007. « La droite de Nicolas Sarkozy était une droite active, qui croyait à la valeur tra- vail et au mérite », analyse Fré- deric Dabi. Mais l’ancien prési- dent a, faute de résultats immé- diats, perdu ces électeurs qui de- mandaient des améliorations de

leur condition. Par dépit, certains d’entre eux se sont tournés vers le Rassemblement national (ex-FN). Douze ans plus tard, les plus aisés, les cadres et les patrons, soit l’électorat naturel de la droite, ont déserté LR, trouvant chez Emma- nuel Macron une réponse à certai- nes de leurs aspirations. « Les ca- dres supérieurs qui gagnaient de l’argent et votaient historiquement à droite ont trouvé un produit de substitution chez Macron », expli- que M. Sainte-Marie. Laurent Wau- quiez serait même, selon un cadre de LR, « un véritable repoussoir pour ces catégories-là». L’héritier du RPF est désormais loin du « mé- tro à 6 heures du soir ». p

s. b.

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Le stratège Jean-Yves Le Drian pousse ses pions

Le ministre, qui veut structurer l’aile gauche de la majorité, lance un think tank, dimanche, en Bretagne

tripoli (libye) - envoyé spécial

L undi 18 mars, à Tripoli, en Libye. Le personnel de l’ambassade de France n’a pas beaucoup dormi

la nuit précédente. Il y a d’abord eu le son des clameurs d’un ma- riage aux abords de l’hôtel qui ac- cueille la représentation fran-

çaise. Puis ces échanges de tirs, au clair de lune, entre milices rivales

qui se partagent le contrôle de la

capitale libyenne. « Un règlement de comptes », sourit un diplo- mate, qui joue les habitués. Jean- Yves Le Drian sert une boutade :

« On va arriver casqués. Il faut vi- vre dangereusement ! » Il a pres-

que l’air sérieux.

Le ministre des affaires étrangè-

res connaît tout cela par cœur.

L’avion qui rase l’écume de la Mé- diterranée pour échapper aux ra- dars. Les militaires à moustache

qui l’accueillent à son arrivée sur

le tarmac, avec leurs airs de géné- ral Tapioca dans Tintin. Les entre- tiens à huis clos dans des bureaux au carrelage récuré à la javel et placés sous la surveillance de gar-

des du corps suspicieux… En ce

lundi hivernal, Jean-Yves Le Drian promène sa tranquillité bon- homme en Libye pour la qua- trième fois depuis 2012, en tant que ministre de la défense de François Hollande ou ministre

des affaires étrangères d’Emma-

nuel Macron. Son implication dans la jungle de la guerre civile libyenne, dès l’été 2017, a permis, entre autres dossiers, au « Breton madré », comme on dit à l’Elysée, de se rendre incontournable auprès d’Emmanuel Macron. Retenu par une réunion de l’OTAN à Washington, mercredi 3 avril, le ministre des affaires étrangères a

laissé le chef de l’Etat se rendre en Bretagne, région qu’il a présidée

dix ans, s’y rendre pour la pre-

mière fois sans lui depuis le dé-

but du quinquennat.

« Quarante-quatre ans au PS ! »

Ministre le plus populaire du gouvernement, Jean-Yves Le Drian est parvenu, à 71 ans, à glisser son nom dans la courte liste des potentiels successeurs d’Edouard Philippe à Matignon – ambition dont il se défend. « Je suis très heureux dans la mission que m’a confiée le président de la République, et je ne vois pas pourquoi il changerait Edouard Philippe, qui a fait preuve d’une loyauté et d’un sang-froid remar- quables dans la crise », dit-il au Monde.

« Dans la période, le nouveau monde s’est remis à écouter l’ancien »

GWENDAL ROUILLARD

député LRM

Cela n’empêche pas le ministre de réfléchir à demain au sein de cette Macronie qui penche de plus en plus à droite et s’interroge sur le contenu de l’acte II du quin- quennat. « Je me considère tou- jours de gauche : j’ai été quarante- quatre ans au PS !, rappelle-t-il. Cette sensibilité, je la partage avec beaucoup d’autres au gouverne- ment et parmi les parlementaires. Je pense qu’il faut œuvrer pour re- construire une culture politique de gauche, le PS n’est plus en me- sure de le faire. Ce travail de fond est indispensable. Je souhaite y contribuer. » L’homme ne veut plus se résu- mer à une simple caution sociale- démocrate couleur sépia. L’an- cien représentant des «transcou- rants » au Parti socialiste lance, ce dimanche dans le Finistère, le Breizh lab, un « think tank » des «progressistes bretons» qui a vo- cation à rassembler macronistes, socialistes et au-delà. Au commencement, pourtant, était un spleen. Exalté par l’ivresse de sa victoire en mai 2017, Emma- nuel Macron a commencé son mandat en courant les sommets internationaux et les entretiens de haut vol, semblant ignorer son partenaire de jeu du Quai d’Orsay. Une vexation pour Jean-Yves Le Drian qui avait déjà dû renoncer à rester au ministère de la défense.

Il avait été contraint aussi à se sé-

parer de son trop puissant et bien introduit directeur de cabinet Cé- dric Lewandowski sur ordre du Château – version des faits dé- mentie au Quai d’Orsay, où l’on évoque un choix personnel. « Il s’est passé ce qu’il se passe dans toute conquête du pouvoir : un Ely- sée qui pense qu’il va tout diriger et oublie qu’il y a d’autres acteurs. A la rentrée, c’était fini », grince un proche du ministre. En juillet 2017, une réussite de

Le Drian a été de contribuer à réunir, à La Celle-Saint-Cloud (Yvelines), les frères ennemis li- byens, Fayez el-Sarraj, chef du gouvernement d’union natio- nale, et le maréchal Haftar, qui lui dispute le pouvoir. Il tente de- puis d’assurer le service après-

le pouvoir. Il tente de- puis d’assurer le service après- Jean-Yves Le Drian, ministre des affaires

Jean-Yves Le Drian, ministre des affaires étrangères, le 25 mars, à l’Elysée. JULIEN MUGUET

vente en priant pour que des élections soient organisées avant la fin de l’année. Cet épisode, comme celui de l’exfiltration d’Arabie saoudite du premier ministre libanais, Saad Hariri, fin 2017, a contribué à ren- dre le dialogue « très fluent (“fa- cile”) » avec le locataire de l’Elysée, assure-t-on au Quai d’Orsay. « Nos relations sont devenues franches

et confiantes, après avoir été res- pectueuses et un peu improbables, car sans doute étions-nous dans une forme d’inconnu », souligne Jean-Yves Le Drian. Il faut dire qu’un homme, aussi, se trouvait entre eux. « Retourne dans ta Bretagne qui ne t’a jamais fait défaut », avait conseillé François Hollande à son ami de trente ans, dans les der- nières semaines de la campagne présidentielle de 2017. Le prési- dent socialiste voyait luire dans l’œil de son ministre de la défense la tentation de rejoindre Emma- nuel Macron, cet ancien con- seiller élyséen considéré comme un traître. « Je n’avais pas d’autori- sation particulière à demander à François Hollande. A partir du moment où il n’était pas candidat,

j’étais libre de mes mouvements », estime aujourd’hui Jean-Yves Le Drian. Les deux hommes ne se croi- sent plus guère depuis lors. En s’installant au Quai d’Orsay, au moins, le transfuge n’a pas eu à se prononcer outre mesure sur la politique économique et so- ciale de ce jeune successeur à la fougue libérale assumée. « Le fait de ne pas se mêler de politi- que intérieure était pour Jean- Yves un lâche soulagement par rapport à ses engagements pas- sés », veut croire François Rebsa- men, son ancien camarade du Parti socialiste.

« Une matrice, des valeurs »

Par petites touches, le Breton s’en est quand même mêlé. Un jour, en réclamant, au plus fort de la crise des « gilets jaunes », un « nouveau contrat social ». Un autre, encore, quelques semaines plus tard, en avertissant du ris- que de braquer les fonctionnaires avec la réforme de l’Etat. Il n’en fallait pas plus pour discerner dans son regard une autre lueur, celle de l’ambition de devenir premier ministre.

Elle se serait éteinte, jure-t-on maintenant dans le cénacle du pouvoir : « Il n’a pas envie. » Quelques supporteurs conti- nuent néanmoins d’entretenir la flamme. « Le Drian a toujours un ton calme, il a une très grande expérience. Des gens comme ça, il

y en a peu, il faut l’écouter », sou-

ligne un ministre. « Je vivrais bien avec un Jean-Yves Le Drian à Matignon, ajoute un député. Même si c’est un peu un Edouard Philippe à l’envers : lui non plus n’a jamais adhéré à La Républi- que en marche (LRM), c’est un so- cial-démocrate à l’ancienne. » Il a d’ailleurs été approché pour prendre la tête de liste de la ma- jorité aux européennes, mais a décliné l’offre, ce qui ne l’a pas empêché de peser sur le choix des noms sélectionnés. Avec sa gueule burinée de film à la Michel Audiard, ses petites ha- bitudes – une bière à 17 heures, un whisky à 20 heures, une clope en fin de journée –, et cet art d’adres- ser à ses interlocuteurs une œil- lade malicieuse et trois tapes dans le dos, Jean-Yves Le Drian dé- tonne dans un monde politique rajeuni, renouvelé et adepte du

Coca zéro. « Dans la période, le nouveau monde s’est remis à écou- ter l’ancien, se félicite le député LRM (ex-PS) Gwendal Rouillard, qui lui a succédé dans sa circons- cription du Morbihan. Jean-Yves Le Drian ne vient pas de nulle part :

il a un parcours, une matrice, des

valeurs. Quand on est de nulle part, on finit nulle part. » « Sous tous les premiers minis- tres, il y a eu des premiers ministra- bles », se rassure-t-on dans le camp d’Edouard Philippe, qui se veut serein. L’âge du capitaine – il est le plus vieux ministre du gou- vernement – est aussi pointé du doigt par certains. « On ne mesure pas la violence de Matignon en ter- mes de rythme. Edouard prend cher et il n’a que 48 ans », souligne un proche d’Emmanuel Macron. De toute façon, l’ancien secrétaire d’Etat à la mer d’Edith Cresson (1991-1992) colle-t-il à l’air du temps ? « Le Drian à Matignon, ça ne correspond pas à l’orientation actuelle, à droite, avec Nicolas Sarkozy comme conseiller princi- pal de Macron », a récemment raillé François Hollande devant un visiteur. Sortez les casques. p

olivier faye

A Saint-Brieuc, Emmanuel Macron esquisse la sortie de crise

Mercredi, le chef de l’Etat a exclu une « liste de réponses » catégorielles et évoqué une redéfinition du « projet national et européen »

saint-brieuc - envoyée spéciale

e suis en train de clôturer ce cheminement qui a été celui du grand débat. » C’est par

ces mots qu’Emmanuel Ma- cron a commencé son interven- tion devant les maires bretons,

mercredi 3 avril, à Saint-Brieuc. Le président de la République,

qui sillonne les régions françai-

ses depuis le 15 janvier et doit ter- miner son tour de France des

élus en Corse, jeudi 4 avril, a dé- sormais les yeux rivés sur la fin du grand débat. « C’est une im- mense responsabilité maintenant que d’y répondre », a-t-il concédé. Sans attendre la restitution qui

doit en être faite le 8 avril devant

J

le premier ministre Edouard Phi- lippe, Emmanuel Macron a livré à ses hôtes ses premières ré- flexions sur cette consultation d’un genre inédit, qu’il avait ima- ginée pour apaiser la colère des

« gilets jaunes » et qui s’est ache- vée le 15 mars. Le président a d’abord rappelé que plus de 1,5 million de Français

y avaient participé. Il a ensuite

évoqué les « absents » du grand débat, ces thèmes que les Français n’ont que peu abordés et dont il entend se saisir. Au premier rang desquels le chômage, qui est lar- gement supplanté dans les reven- dications des Français par une de- mande de plus de pouvoir d’achat, alors qu’il reste à un ni- veau très élevé et concerne plus de 9 % de la population active.

La politique migratoire éludée

Sans doute Emmanuel Macron pensait-il que le plan de 10 mil- liards d’euros, annoncé le 10 dé- cembre, permettrait de parer à l’urgence et de remettre la ques- tion du travail au cœur des dé- bats. Car, pour le président, la po- litique de l’offre qu’il défend, et

Emmanuel Macron doit présenter mi-avril les premières décisions qu’il entend prendre

qui est violemment contestée depuis cet automne, doit d’abord permettre de redonner un em- ploi à ceux qui n’y ont plus accès. Les Français ont également lar- gement évité de parler « insé- curité et terrorisme » durant ces deux mois de consultation, a-t-il relevé. Tout comme ils ont éludé « le monde » et les sujets de « poli- tique migratoire », qui « montent partout dans les régions » et auquel « nous devons répondre »,

a-t-il souligné. En s’emparant de ce thème, Emmanuel Macron sait qu’il fera des mécontents dans son camp. Il avait d’ailleurs initialement prévu de l’inscrire à l’agenda du grand débat, avant de reculer face à la pression de l’aile gauche de sa majorité. A moins de deux mois des élec- tions européennes, pour lesquel- les les sondages donnent La Ré- publique en marche et le Rassem- blement national de Marine Le Pen au coude-à-coude, le chef de l’Etat cherche à séduire les élec- teurs du parti Les Républicains auprès desquels il est moins po- pulaire depuis la crise des « gilets jaunes ». D’où une multiplication de signes d’ouverture vers la droite. Comme il l’a fait par exemple, dimanche 31 mars, en mettant en scène sa proximité avec Nicolas Sarkozy, lors de l’hommage aux résistants du pla- teau des Glières, en Haute-Savoie.

Devant les maires bretons, le président de la République a poursuivi son autopsie très poli- tique du grand débat, y voyant

« un risque » : « L’individualisme.

Vous trouverez des gens qui di- ront : “Moi, on n’a pas répondu à mon sujet.” Il ne faut pas oublier que les solutions répondront à un sens du collectif. »

Prêt à des aménagements

En clair, a-t-il prévenu, il n’est pas question que cet exercice se ter- mine par un ensemble de mesu- res destinées à répondre à « une liste de demandes catégorielles », même s’il « ne faut pas oublier les morsures du quotidien que cer- tains subissent », comme les mè- res célibataires, les travailleurs pauvres, les retraités modestes ou encore les agriculteurs. Tou- jours le « en même temps »… Emmanuel Macron doit présen- ter mi-avril les premières déci-

sions qu’il entend prendre après le grand débat. Au fil de ses dépla- cements en France, le chef de l’Etat s’est dit prêt à des aménage-

ments, sur les 80 km/h, la loi NO- TRe ou encore l’élection de con- seillers territoriaux. Mercredi, il a longuement parlé déconcentra- tion et décentralisation avec les maires bretons, qui ont été nom- breux à l’interpeller sur les rela- tions entre l’Etat et les collectivi- tés territoriales. Mais, pour le reste, le président est resté flou. Il s’agit, ni plus ni moins, de « redéfinir le projet national et européen », a répété Emmanuel Macron, sans « reniement » de ce qui a été fait depuis le début du quinquennat, sans non plus d’« entêtements » dans ce qui a conduit à la crise de la fin 2018. Une ligne de crête dont on a du mal, pour l’instant, à imaginer les contours. p

virginie malingre

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A l’Assemblée, le grand débat accouche d’unesouris

Les députés ont détaillé leurs propositions, sans réponse du gouvernement. Un exercice frustrant

Q u’ont pu faire nos mi- nistres aujourd’hui pour être punis au banc (…) tant vous sa-

vez que ce débat ne sert pas à grand-chose!» Sur les fauteuils du gouvernement, cer- tains des quatre ministres pré- sents dans l’Hémicycle de l’Assem- blée nationale ont souri à l’inter- pellation du député communiste Sébastien Jumel, mercredi 3 avril, dans l’après-midi. Drôle de débat que ces plus de quatorze heures d’échanges qui se sont écoulées sur deux jours au Palais-Bourbon. Ce devait être le « grand débat » des députés. Un exercice appelé de leurs vœux par certains groupes parlementaires. «Il était bien nor- mal que l’Assemblée nationale y participe après les enfants, après les collégiens… », a ironisé le dé- puté du parti Les Républicains (LR)

Eric Diard, faisant référence aux échanges du président de la Répu- blique avec de très jeunes citoyens.

A la sortie, l’exercice n’a

convaincu personne. «C’est de l’oc- cupationnel ! », persifle le député socialiste Guillaume Garot. «C’est beaucoup de temps passé à parler de thèmes dont on a déjà parlé, re- parlé», s’agace l’élue UDI Sophie Auconie. « Une mascarade ! », dé- nonce même le patron des dépu-

tés LR, Christian Jacob. L’affluence sur les bancs pendant ces deux jours traduit le peu d’intérêt gé- néré par l’exercice. Au mieux, les discussions se sont déroulées de- vant une grosse centaine de dépu- tés, au pire moins d’une cinquan- taine. « Ce qui est important c’est que chaque groupe est représenté par ceux qui, sur cette thématique, travaillent toute l’année », a dé- fendu Richard Ferrand, président (La République en marche) de l’As- semblée, mardi soir sur LCP.

« Position un peu spéciale »

Chaque groupe bénéficiait de quinze minutes pour s’exprimer sur chacun des thèmes du grand débat, avant une réponse du gou- vernement. Suivaient des ques- tions-réponses avec les nombreux ministres présents. « Ce n’est pas un débat, c’est un monologue où chacun ânonne ses proposi- tions », regrette Charles de Cour- son, député centriste du groupe Li-

berté et territoires. En outre, le rendez-vous tom- bait au pire moment pour l’exécu- tif, à une semaine de la restitution du débat par le premier ministre, lundi 8 avril, et alors que les déci- sions pour répondre à la crise des « gilets jaunes » ne sont pas atten- dues avant encore quinze jours.

jaunes » ne sont pas atten- dues avant encore quinze jours. Le ministre de l’écologie, François

Le ministre de l’écologie, François de Rugy, lors du grand débat à l’Assemblée nationale, le 2 avril. JULIEN MUGUET

« Comme on n’est pas censé faire des annonces, on tourne autour du contexte, du diagnostic. Ça nous met dans une position un peu spé- ciale », reconnaît la députée LRM de Paris Elise Fajgeles. L’exercice pour les ministres s’est donc mué en un jeu de con- torsion entre de grands dévelop- pements sur les origines de la crise et les engagements déjà pris par le président de la République. En la matière, François de Rugy, ministre de la transition énergéti- que, a réussi mardi après-midi le tour de force d’énoncer pendant près d’un quart d’heure un pro- pos très général, saluant les ver- tus du grand débat, renvoyant les raisons de la colère des Français non pas à la taxe sur les carbu- rants mais à un ras-le-bol fiscal hérité des hausses d’impôts «sur

dix ans, sous deux majorités »… Avant de finalement répondre sur l’écologie. D’autres assumaient. « Je ne fais aucune proposition ce soir puisque le grand débat n’est pas achevé », a lancé Bruno Le Maire, ministre de l’économie et des finances, mardi soir, lors du débat sur la fiscalité. Il a toutefois entrouvert des portes. Dans une interview aux Echos donnée avec Gérald Darmanin, il annonçait le même jour que la hausse de la taxe carbone était pour l’heure écartée de la trajec- toire des finances publiques. Devant les députés, ensuite, il a émis des pistes, encore vagues, de baisse de fiscalité « en priorité » pour les classes moyennes. Mais « les impôts ne doivent baisser qu’à proportion de la réduction de la dé- pense publique », a-t-il prévenu.

D’autres ministres ont fermé des portes évidentes. Mercredi après- midi, interrogée sur les questions de démocratie, Nicole Belloubet a rejeté l’introduction de mandats révocatoires et émis les plus gran- des réserves sur le référendum d’initiative citoyenne (RIC) ré- clamé par les « gilets jaunes », les députés de La France insoumise et les communistes. La garde des sceaux a par ailleurs avancé très prudemment sur la reconnais- sance du vote blanc, réclamée par plusieurs groupes, y compris par de nombreux députés LRM. De leur côté, les oppositions ont navigué entre des constats généri- ques, des propositions de mesures très concrètes et d’autres recyclées de débats passés à l’Assemblée. « Le gouvernement avait annoncé un débat qui s’arrêterait en mars, nous

sommes en droit de demander aujourd’hui des propositions pour pouvoir en débattre », s’insurge Christian Jacob. Même les députés LRM qui avaient préparé de nombreuses contributions ravalaient leur dé- ception. «Entre l’opposition qui cri- tique le grand débat et le gouverne- ment qui ne peut encore rien dire, on reste sur sa faim », reconnaît la députée LRM Christine Hennion. Mercredi soir, lors des discussions sur l’organisation de l’Etat et les services publics, Gérald Darmanin a reconnu le côté « un peu frus- trant » de ces discussions, tout en mettant en avant leur caractère « symbolique ». Il aurait voulu convaincre les députés du funeste destin de leur débat, il ne s’y serait pas pris autrement. p

manon rescan

Les propositions de Terra Nova pour réformer l’assurance-chômage

Alors que le gouvernement prévoit d’installer un bonus-malus pour limiter les contrats courts, le think tank progressiste plaide pour une cotisation forfaitaire sur tous les contrats

S i le gouvernement cherche encore des idées pour sa ré- forme de l’assurance-chô-

mage, en cours de finalisation, il peut se tourner vers le think tank Terra Nova. Ce cercle de réflexion a publié, jeudi 4 avril, une note qui contient « des éléments de fond et de méthode » dans le but d’« as- surer la réussite » de ce chantier ultrasensible. La transformation du dispositif, géré par l’association paritaire Unédic, doit reposer sur « quel- ques mesures fortes, lisibles », équilibrées, afin de « les rendre aussi consensuelles que possible». Deux objectifs, qui rejoignent ceux avancés par l’exécutif,

sont énoncés : combattre la « pré-

carisation » sur le marché du tra- vail et participer « à la maîtrise de la dépense publique ».

Au sein des pays développés,

l’économie française se distingue par sa très forte appétence pour les contrats à durée déterminée (CDD) courts : 35 % des salariés en CDD ont des contrats de moins de trois mois « contre 19 % en Italie, 13 % au Danemark, 4 % en Allema- gne », relève Terra Nova, en ajou- tant : « La moitié des CDD de moins d’un mois conclus dans l’Union européenne le sont en France ! » Pour réduire le recours à cette forme d’emploi, le think tank préconise un mécanisme de «modulation des cotisations em- ployeurs ». Plusieurs schémas

sont possibles, dont le bonus-ma- lus imaginé par l’exécutif. Mais celui qui a la préférence de Terra Nova consiste à instaurer un pré- lèvement « forfaitaire uniforme pour l’ensemble des ruptures de contrats de travail ». Ainsi, il re- présenterait « un coût négligeable pour un CDD de plusieurs mois », mais pèserait beaucoup plus lourd s’il s’appliquait à un contrat d’un jour.

« Soutien au revenu »

Estimées à « plusieurs centaines de millions d’euros », les recettes tirées de cette nouvelle contribu- tion pourraient être utilisées de deux manières : soit en accor- dant des « aides ciblées » – par exemple – aux entreprises qui embauchent en CDI des chô- meurs, soit en créant un « fonds de lutte contre la précarité de l’em- ploi » (dont la vocation serait de financer des actions en faveur des travailleurs abonnés aux CDD). Précision importante : une telle « surcotisation » concerne- rait toutes les entreprises, quelle que soit leur taille, sauf celles du secteur de l’intérim, pour les- quelles « une réflexion spécifique doit (…) être menée ». Autre solution pour juguler l’in- flation des CDD : modifier le sys- tème dit de « l’activité réduite ». Celui-ci avait été mis en place pour encourager la reprise d’un poste, en permettant de cumuler,

« La moitié des CDD de moins d’un mois conclus dans l’UE le sont en France », relève Terra Nova

durant un laps de temps limité, une allocation avec le revenu en- gendré par un emploi. Mais combiné avec d’autres règles, un tel dispositif débouche, selon les auteurs de la note, sur deux phé- nomènes : d’une part, des allers- retours incessants entre chô- mage et petit boulot ; de l’autre, des situations d’« emploi pé- renne » ou presque, accompa- gnées du versement d’une in- demnisation, constante ou quasi constante. On est là face à un « dé- voiement » du régime, qui contri- bue « au morcellement des con- trats de travail ». Pour éviter ces effets pervers, Terra Nova recommande de res- treindre « la durée de bénéfice des activités réduites» – par exemple à un an – tout en améliorant les conditions financières du cumul allocation-salaire, «dans les pre- miers mois ». De tels changements sont susceptibles d’avoir des con- séquences préjudiciables sur les

ressources de publics vulnérables. Dès lors, il convient d’envisager des mesures « de soutien au re- venu » pour les plus fragiles (par le biais, notamment, d’une hausse « ciblée de la prime d’activité »). Enfin, pour ramener à l’équili- bre les comptes de l’Unédic, une piste mériterait d’être étudiée :

relever le plafond des cotisations (celles-ci continuant d’être per- çues à des niveaux de rémunéra- tion plus élevés qu’actuellement) et accroître l’allocation maxi- male. Cette formule permettrait certes « aux hauts salaires d’at- teindre » des indemnisations su- périeures à aujourd’hui – ce qui va à rebours des intentions du gouvernement. « Mais elle ferait entrer dans les caisses de l’assu- rance-chômage un volume bien supérieur encore de cotisations », souligne le think tank. Cette manne serait bienvenue :

le régime est, en effet, dans le rouge, avec une dette qui va cul- miner à un peu plus de 37 mil- liards d’euros en 2020, selon les dernières prévisions financières. L’option défendue par Terra Nova aurait également le mérite de ré- pondre à « une demande sociale forte », exprimée en particulier par le mouvement des « gilets jaunes », « de faire contribuer plus largement » les plus privilégiés et leurs employeurs à la protection sociale des autres. p

bertrand bissuel

Pris au piège, Benoît Hamon cherche la clé pour s’en sortir

L’ endroit est bien trouvé. Pour la présentation de sa liste « citoyenne » et de son projet pour les élections euro- péennes du 26 mai, Benoît Hamon avait choisi un « es-

cape game », l’Epsilon, en plein cœur de Paris. « Avec votre équipe

dans une pièce pleine de mystères et de secrets, vous devrez coopé- rer, faire appel à votre logique et à votre réflexion pour vous échap- per », peut-on lire sur la plaquette de présentation du lieu. L’ancien candidat à la présidentielle en sait quelque chose : il lui faut sortir d’urgence du guêpier. Parvenir d’abord à se présen- ter, puis obtenir des élus au Parlement européen, ce qui signifie atteindre la barre des 5 % de suffrages le soir du vote. Une première victoire a été obtenue : M. Hamon est parvenu, après une action devant le tribunal administratif, à se faire invi- ter au débat entre les têtes de liste, organisé jeudi 4 avril par France 2.

« On est un peu à la bourre, on pré- pare le débat de demain », concède, dans un sourire, l’ancien ministre de l’éducation. Sauf que ce grand oral est essentiel pour lui s’il veut passer cette étape et faire connaître sa candidature au grand public alors que les sondages restent bas.

La liste «Vive l’Europe libre» qu’il conduira en binôme avec Sarah Soilihi – transfuge de La France insoumise − se veut représentative de « la vraie société civile » et promet d’être « diverse, cohérente, stable ». Elle se fait dans le ca- dre du Printemps européen, mouvement transnational, et est une alliance avec DiEM25, le mouvement lancé par Yanis Varou- fakis, l’ancien ministre des finances grec. L’un des défis que devra relever la liste sera de se différencier de ses concurrentes, notamment celle d’EELV. Dans leur pro- gramme en 21 points, Génération.s et DiEM25 défendent, comme les Verts, un « Green New Deal européen », même si les sommes dévolues à ce plan sont plus importantes chez M. Ha- mon. Ce dernier a repris certaines mesures de sa campagne pré- sidentielle, comme l’interdiction des perturbateurs endocri- niens, la taxe robot ou le revenu universel, étendus cette fois à l’UE. La lutte contre les traités de libre-échange et contre le poids des lobbies en Europe figure en bonne place, tout comme la création d’un impôt sur la fortune européen et une taxe sur les transactions financières. A deux mois du scrutin, ces idées se- ront-elles suffisantes pour le sortir de la nasse ? Benoît Hamon le sait : dans une élection comme dans un escape game, ce qui compte, c’est de trouver la clé qui débloque tout. p

abel mestre

de trouver la clé qui débloque tout. p abel mestre L’UN DES DÉFIS QUE DEVRA RELEVER

L’UN DES DÉFIS

QUE DEVRA RELEVER LA LISTE DE HAMON SERA

DE SE DIFFÉRENCIER DE SES CONCURRENTES

0123

VENDREDI 5 AVRIL 2019

france | 9

La France interdit certaines prothèses mammaires

Les implants macrotexturés en silicone et les implants en polyuréthane sont liés à un cancer

L a décision est historique. D’après les informations du Monde et du Consor- tium international des

journalistes d’investigation (ICIJ), l’Agence nationale de sécurité du médicament et des produits de santé (ANSM) devait annoncer, jeudi 4 avril, l’interdiction des im- plants mammaires macrotextu- rés en silicone et des implants en polyuréthane. Dans une lettre adressée aux fa- bricants le 2 avril, l’agence expli- que que cette décision de police sanitaire a été prise « au vu du danger rare mais grave » que po- sent ces implants, soit « l’aug- mentation significative » des cas de lymphome anaplasique à grandes cellules (LAGC) depuis 2011. Le LAGC, écrit l’ANSM, « est une pathologie cancéreuse rare, mais susceptible de conduire au décès des patientes ». Si les mécanismes biologiques de la maladie sont encore incon- nus, il est désormais établi que le port de ces implants dits « macro- texturés » en est la cause. Ces im- plants pourraient créer une in- flammation chronique qui dé- clencherait la maladie, du fait de leur conception permettant à la prothèse de mieux adhérer aux tissus. A ce jour, 688 cas de LAGC ont été répertoriés dans le monde. On en comptait 58 en France, en février ; trois de ces personnes sont mortes.

95 références

L’ANSM a ainsi décidé «d’interdire la fabrication, la mise sur le mar- ché, la distribution, l’importation, l’exportation, la publicité et l’utili- sation» des macrotexturés, à da- ter du vendredi 5 avril. Elle de- mande donc aux fabricants de s’y conformer sous peine de sanc- tions et de « procéder au retrait des dispositifs » – dont la liste en annexe répertorie 95 références proposées par six industriels. Dif- ficile de dire, sur les 500 000 fem-

mes porteuses de prothèses mammaires en France, combien sont précisément concernées. Se- lon l’ANSM, ces implants repré- sentent, en 2018, 27 % des prothè- ses posées, soit plusieurs dizaines de milliers de femmes au total. Les prothèses à enveloppe en po- lyuréthane, également interdites, pour les mêmes raisons, ne repré- senteraient qu’une petite mino- rité du marché (3 %). Fin novembre 2018, Le Monde et ses partenaires de l’ICIJ publiaient les « Implant Files ». Cette enquête réalisée par plus de 250 journalis- tes dans trente-six pays avait montré les insuffisances criantes dans le contrôle et la surveillance des implants médicaux à travers le monde, et en particulier pour les prothèses mammaires. Cette interdiction de l’ANSM, qui pour- rait inspirer d’autres pays en Eu- rope et ailleurs, représente la plus importante mesure prise par une agence réglementaire à la suite de l’enquête. En novembre déjà, l’Agence avait recommandé aux chirurgiens de suspendre l’utili- sation de tous les implants textu- rés, qui représentent, selon elle, 83 % du marché français. Une re- commandation qui avait sonné comme un avertissement pour le leader du marché, l’américain Al- lergan. Le mois suivant, le fabri- cant avait dû retirer ses modèles macrotexturés (Biocell) et micro- texturés (Microcell) de l’ensemble du marché européen après la perte de son marquage CE (con- formité européenne), qui l’autori- sait à les commercialiser. En février, à l’issue de deux jours d’auditions publiques à l’ANSM, durant lesquels chirurgiens, pa- tientes, mais aussi autorités sani- taires étrangères, étaient interve- nus, un comité d’expertes indé- pendantes avait recommandé l’interdiction d’un modèle d’Aller- gan, la Biocell, et « la plus grande prudence » à l’égard des autres « texturés ». Si l’interdiction déci-

Aux Etats-Unis, des incidents longtemps passés sous silence

Plus de 350 000 incidents liés aux implants mammaires, aux Etats-Unis, sont passés sous le radar pendant près de dix ans. Jusqu’en 2016, en effet, les industriels pouvaient déclarer des anomalies – comme des ruptures de l’enveloppe de silicone – sous la forme de « rapports résumés », mais ils n’étaient pas pu- blics. Cette procédure mise en place par l’Agence américaine pour l’alimentation et les médicaments (FDA) a été repérée par le Consortium international des journalistes d’investigation (ICIJ) au cours de l’enquête des « Implant Files », publiée en novem- bre 2018. Il a cependant fallu attendre fin mars pour que la FDA confirme et dévoile ces chiffres impressionnants.

Une

prothèse

macro-

texturée, en

novembre

2018.

YVES SAMUEL POUR « LE MONDE »

texturée, en novembre 2018. YVES SAMUEL POUR « LE MONDE » dée par l’agence ne concerne

dée par l’agence ne concerne que les macrotexturés, les frontières sont ténues entre les différents types d’implants en silicone. Des analyses, réalisées à la demande de l’ANSM, en 2018, avaient mon- tré que des prothèses présentées comme « micro » étaient en fait des « macro ». Aucune réglemen- tation ne permet de différencier les implants lisses, macrotextu- rés, microtexturés et nanotextu- rés. C’est pourquoi l’ANSM recom- mande de « maintenir, à titre con- servatoire, une surveillance ren- forcée des autres implants mammaires à enveloppe texturée, ainsi que des autres implants mammaires en polyuréthane ».

« Protection des patientes »

Le verdict sanitaire de l’ANSM in- tervient dans un contexte de ter- giversations internationales face à l’accumulation des données scientifiques sur le sujet. Au cours des deux dernières années, des études menées en Australie, en Nouvelle-Zélande et au Pays-Bas, ainsi que les données issues d’un registre français spécialisé, ont documenté le lien entre implants texturés et LAGC. En novem- bre 2018, une task force, compo- sée de responsables des agences

sanitaires européennes, s’était réunie à Amsterdam. Pour l’ANSM, les données internationa- les présentées lors de cette réu- nion « confirm[aient] la représen- tation des implants mammaires texturés dans les cas de LAGC ». Quelques semaines après avoir demandé aux professionnels de santé de lui signaler tout cas de LAGC, l’agence américaine orga- nisait, elle aussi, des auditions, les 25 et 26 mars. De longue date op- posés à une interdiction des «tex- turés », les chirurgiens esthéti- ques déplorent une décision «re- grettable ». « On ne veut évidem- ment pas faire courir de risques inconsidérés à nos patientes », s’explique Sébastien Garson, pré- sident de la Société française de chirurgie plastique reconstruc- trice et esthétique (Sofcep), mais « il y a peut-être un peu trop de pas- sion et d’émotion sur ce sujet, au détriment du scientifique ». Le président de l’autre société savante regroupant les chirur- giens spécialisés en reconstruc- tion après cancer, la Sofcpre, se dit, quant à lui, peu surpris de cette « décision qui va dans le sens de la protection des patientes ». « L’ANSM ne demande pas l’explan- tation de toutes les prothèses, sou-

Ces implants macrotexturés représenteraient, en 2018, 27 % des prothèses posées, soit plusieurs dizaines de milliers de femmes au total

ligne Jacques Saboye. Il s’agit donc de poursuivre la surveillance des patientes. Mais en diminuant la présence des implants macrotex- turés, on diminue l’exposition au risque. » Ce suivi serait grande- ment facilité par la création d’un registre national des porteuses d’implants mammaires. En dis- cussion depuis… 2013, il devrait, selon lui, enfin voir le jour en juin. Joëlle Manighetti, elle, est «ra- vie » de cette interdiction. Anima- trice d’un blog sur les implants mammaires et membre du co- mité d’expertes de l’ANSM, elle réagit en tant que patiente. « Il va maintenant vraiment falloir faire preuve de pédagogie et accompa-

gner les femmes pour qu’il n’y ait pas un vent de panique. Car les por- teuses de ces prothèses se disent que si ces prothèses sont interdites, c’est qu’elles sont dangereuses. Et qui alors nous prend en charge ? » Depuis la publication de l’en- quête des « Implant Files » et la médiatisation du risque de LAGC, cette ancienne cadre de santé à la retraite a été très sollicitée par des femmes porteuses de prothèses mammaires. Elles sont «très an- goissées. Certaines veulent se faire retirer leurs implants. Les chirur- giens essaient de les rassurer, mais parfois elles ne passent pas le filtre de la secrétaire qui leur dit que tout cela n’est qu’un buzz des jour- nalistes ». L’ANSM a mis en place un numéro vert. Contactés par Le Monde, les fa- bricants et l’organisation qui re- présente leurs intérêts, le Syndi- cat national de l’industrie des technologies médicales, n’ont pas donné suite à nos sollicitations. Ils ont quatre mois pour contes- ter cette décision devant la justice administrative. p

émeline cazi et stéphane horel, avec cataldo ciccolella, simona peluso et giulio valesini (rai)

Dans certains lycées, des 20/20 pour contester la réforme

Cette méthode inquiète les parents. Le ministère de l’éducation nationale renvoie les enseignants à leur obligation de mener les évaluations

D ans l’éducation natio-

nale, si on ne touche pas

aux notes, il ne se passe

jamais rien », lâche une ensei- gnante du collectif des lycées des Deux-Sèvres, un regroupement d’enseignants contre la réforme du lycée. Alors qu’avait lieu, jeudi 4 avril, une journée de mobilisa- tion contre la loi Blanquer, parti- culièrement suivie dans les éco- les primaires, les enseignants du second degré s’organisent égale- ment pour mener des actions perlées contre les réformes du ly- cée et du bac. Plutôt que d’organi- ser une grève « qui coûte cher » et « ne fait réagir personne », ils sont de plus en plus nombreux à choi- sir le biais des notes pour alerter les parents d’élèves et l’opinion. Au lycée Corot de Savigny-sur- Orge (Essonne), Emilie (la plupart des enseignants interrogés ont requis l’anonymat) raconte avoir mis 19/20 de moyenne à ses

élèves de seconde et de première sur les bulletins du deuxième tri- mestre. « Nous avons mis la vraie moyenne dans les appréciations, pour que les élèves et leurs parents puissent apprécier leur progres- sion », explique-t-elle cependant. Sylvain Lagarde, responsable syndical du SNES dans l’académie de Toulouse, rapporte que le même principe a été appliqué « par une majorité de professeurs » au lycée Bourdelle de Montauban et, dans une moindre mesure, au lycée Clémence-Royer de Fonsor- bes (Haute-Garonne) ou encore au lycée Saint-Exupéry de Blagnac (Haute-Garonne). Dans ces trois cas, « la direction de l’établisse- ment a repris la main sur le logiciel et rétabli les notes justes », que les enseignants prennent soin de conserver. Dans certains établissements, les notes ont été « faussées », y compris pour les terminales. Les

Le recours aux «fausses notes» reste minoritaire, de même que le boycottage d’épreuves blanches

lycéens, qui devaient finaliser leur dossier sur la plate-forme Parcoursup avant le 3 avril à 23 h 59, s’inquiètent des consé- quences de cette manipulation sur la sélection. Le ministère de l’enseignement supérieur assure cependant avoir « sensibilisé les recteurs sur les rappels à faire aux enseignants », de sorte que « le processus de remontée des notes des fiches Avenir dans Parcoursup s’est déroulé comme convenu ».

« Ces rectifications par la hiérar- chie rendent très difficile la quanti- fication du phénomène », souli- gne Sylvain Lagarde. De l’avis gé- néral, dans les rangs syndicaux comme du côté de l’institution, le recours aux «fausses notes» reste minoritaire, de même que le boy- cottage d’épreuves blanches ou d’épreuves anticipées, autre moyen de contestation.

« Faire réagir »

Au lycée Prévert de Longjumeau (Essonne), on a choisi le « boycot- tage du bac blanc », une méthode à la fois fortement symbolique et peu risquée, puisque les ensei- gnants ne sont pas tenus de l’or- ganiser. Au lycée du Haut Val de Sèvre, à Saint-Maixent-l’Ecole (Deux-Sèvres), le bac blanc a été « partiellement boycotté », cer- tains enseignants ayant organisé des devoirs type bac malgré tout. Au lycée Maupassant de Colom-

bes (Hauts-de-Seine), une ensei- gnante raconte que des oraux de TPE ont été reportés pour cause de grève, et des épreuves antici- pées de langue du baccalauréat notées 20/20. Mais les véritables notes ont été conservées. Les professeurs affirment en chœur leur volonté de « faire réa- gir » sans pénaliser leurs élèves. Quitte à abandonner, si leur ac- tion porte ses fruits. « Une fois passés les premiers conseils de classe où l’on mettait 20/20 de moyenne à tous, les parents ont réalisé qu’il se passait quelque chose d’important et sont venus échanger avec nous sur la ré- forme », raconte un enseignant du lycée Prévert de Longjumeau. « L’action ayant été suivie d’effet, nous avons préféré abandonner la méthode. Il reste difficile de ne pas mettre sa véritable moyenne à un élève qui s’est investi. » Du côté des parents, les réactions sont en

effet mitigées, entre crainte d’être pénalisés par les nouvelles mé- thodes de contestation et soutien aux enseignants en lutte. « Les no- tes faussées sont difficiles à vivre pour les élèves et leurs parents », souligne Samuel Cywie, porte-pa- role de la PEEP. « Pour ceux qui sont concernés par Parcoursup, cela génère beaucoup d’inquié- tude, les enseignants doivent pren- dre leurs responsabilités.» « En un sens, c’est irresponsable de traiter les enseignants d’irres- ponsables, s’amuse pour sa part Rodrigo Arenas, président de la FCPE. Les parents s’inquiètent du boycottage des notes, peut-être, mais ils s’inquiètent encore plus de la réforme elle-même. » Quant au ministère de l’éducation natio- nale, il renvoie aux obligations ré- glementaires des enseignants, qui sont tenus de mener à bien les évaluations. p

violaine morin

10 | france

Au dernier jour de son procès, prison fermerequisecontreDieudonné

Le polémiste comparaissait avec sa compagne, Noémie Montagne, pour fraude fiscale, blanchiment et abus de biens sociaux

L e cinquième et dernier jour du procès de Dieu- donné M’Bala M’Bala et de sa compagne, Noémie

Montagne, pour fraude fiscale, blanchiment et abus de biens so- ciaux, s’est terminé, mercredi 3 avril, à 22 heures : un petit mira- cle obtenu par la présidente de la 11 e chambre correctionnelle du tribunal de Paris, compte tenu des nombreuses suspensions de séance et des sept heures de plai- doirie de la défense. Le matin, en trois heures, le par- quet a requis dix-huit mois de pri- son ferme et dix-huit mois avec sursis contre le polémiste, une amende de 285 000 euros, une in- terdiction de gestion pendant cinq ans et la confiscation des sommes saisies, en liquide, à son domicile : 657 000 euros et 15 210 dollars (13 500 euros). Le réquisitoire des deux magis-

trats, un homme et une femme, s’est conclu par la même inter- diction de gestion pour Noémie Montagne, assortie de dix- huit mois de prison avec sursis et de 400 000 euros d’amende pour la SARL Les Productions de la plume, dont elle est la gérante de droit. Pour eux, la culpabilité des pré- venus « ne fait aucun doute ».

« ll en a fallu, des sacs ! » pour transporter autant de liquide, s’exclame la procureure

Mais les procureurs soulignent d’abord avec force qu’il ne s’agit pas d’un procès «politique», face au polémiste plusieurs fois con- damné pour antisémitisme, in- jure et provocation à la haine ra- ciale. Ils fustigent le « positionne- ment victimaire » de ce contribua- ble, « en délicatesse constante avec le fisc depuis 1997 ». « Malgré tou- tes les invectives, les attaques, les provocations, nous sommes restés sur le terrain technique, tient à rappeler la représentante du par- quet, à juste titre. Nous requérons sans crainte et n’avons reçu aucune consigne.»

200 000 euros en espèces

Son collègue affirme, lui, que «les faits sont têtus ». Il est incontesta- ble à ses yeux que M. M’Bala M’Bala est un gérant de fait des Productions de la plume, que son retrait n’est qu’apparent afin de moins exposer son patrimoine, tandis que la société a « érigé en principe le détournement des re- cettes en espèces ». Aucune caisse enregistreuse ne fonctionnait au Théâtre de la main d’or, où il se produisait, aucun journal de re- cettes n’était tenu. Pour les spec- tateurs qui n’étaient pas passés par une billetterie extérieure, il était impossible d’y payer leur place avec une carte bancaire. « Il en a fallu, des sacs ! », pour transporter autant de liquide, s’exclame la procureure – un agent du CIC refusera d’ailleurs que M me Montagne paye un bien immobilier avec 200 000 euros en espèces. Elle pointe le délai de cinq ans intervenu entre les trans- ferts d’argent France-Cameroun et retour, portant sur des centai- nes de milliers d’euros, et leur « révélation spontanée » au fisc.

L’essentiel, pour l’avocat, est de montrer que Dieudonné est harcelé et qu’il est une victime

« C’est la définition même du blan- chiment.» Elle s’étonne que 1 mil- lion d’euros ait transité en trois mois sur un compte luxembour- geois ouvert sous un autre nom pour acquérir une maison. Souli- gne qu’aucun des comptes à l’étranger du polémiste ou de ses proches, puisqu’il revendique de fonctionner en clan familial, n’a été déclaré. Remarque enfin que « pour quelqu’un qui se dit impécu- nieux, il a beaucoup acheté… » La défense ne peut que consta- ter « un désaccord énorme sur le fond », ce qui est encore un euphé- misme, à écouter M e David de Ste- fano. C’est un bon orateur, qui ra- bat d’un geste sûr le micro dont il n’a pas besoin. Grosse barbe, grosse voix, gros effets, voulus après la stratégie de « droit au si- lence » jusqu’alors décidée avec et pour ses clients. Devant le tableau délétère brossé par les magistrats, il indique que ces 850000 euros de « dons » familiaux qui ont transité de la France vers le Came- roun et vice versa ont été « signa- lés et soumis à l’impôt ». Les 657 000 euros saisis au do- micile ? Ce sont les recettes des spectacles, « déclarées et impo- sées », affirme-t-il. Qu’importe que cette régularisation n’inter- vienne qu’après plusieurs signa-

lements de Tracfin, la cellule d’in- vestigation financière du minis- tère de l’économie, et le démar- rage d’une enquête. Une déclaration fiscale faite « à con-

trecœur », selon le ministère pu- blic. En retour, l’avocat qualifie la magistrate de « cartomancienne »

et plus tard d’« esthéticienne ».

La signature de Dieudonné M’Bala M’Bala sur un contrat passé en Iran est-elle bien la

sienne ? « Nous n’en savons rien. Nous ne savons même pas si ce contrat a été exécuté », estime

M e de Stefano. A la présidente, Ca-

roline Viguier, il lance, tour à tour provocant et prudent : « Vous êtes allée chercher dans les poubelles. Et vous avez eu raison. »

Inventaire absurde

L’avocat fait allusion à des enve- loppes retrouvées dans la cor- beille à papier de son client lors de l’enquête. L’essentiel, pour l’avo- cat, est de montrer que Dieu- donné est harcelé – « Imaginez ! 110 procédures ! » – et qu’il est une victime. Tout peut se justifier :

tant d’argent au domicile, c’est en raison de la faillite de Goldman Sachs, les banques sont si peu fiables. On en vient à un inventaire absurde où se mêlent un revête- ment mural de salle de bains, la présence d’une mini-pelle de chantier, une caisse de bar de 410 euros et une interminable re- vue de presse dont l’utilité est sans doute indiscutable. S’ils voulaient jouer la montre, les avocats du polémiste et de sa compagne ont perdu. Pour savoir s’ils ont gagné sur le fond, il fau- dra attendre le jugement, rendu le 5 juillet. p

béatrice gurrey

Eric de Moulins-Beaufort sera le prochain président de la Conférence épiscopale

L’archevêque de Reims, âgé de 57 ans, a récemment travaillé sur les abus sexuels dans l’Eglise. Elu par ses pairs, mercredi 3 avril, il incarne une nouvelle génération

Q ue nous est-il arrivé ? De la sidération à l’action devant les abus sexuels

dans l’Eglise. » Auteur d’un article travaillé et informé portant ce titre dans la livraison de janvier-mars 2018 de la Nou- velle revue de théologie, Eric de Moulins-Beaufort va mainte- nant pouvoir joindre plus large- ment le geste à la parole. Le nouvel archevêque de Reims

a en effet été élu, par ses pairs évê- ques, prochain président de la Conférence des évêques de France (CEF), mercredi 3 avril, à Lourdes, au cours de leur assemblée de printemps. Il succédera le

1 er juillet à Georges Pontier, 75 ans, archevêque de Marseille, qui achèvera alors son second man- dat de trois ans à la tête de la CEF. Pas plus que son prédécesseur, il n’aura la tâche facile, tant l’Eglise catholique apparaît aujourd’hui fragilisée par l’accu- mulation de scandales sexuels. Mais c’est sans doute pour son implication de ces dossiers qu’il

a été choisi. A 57 ans, Eric de Moulins-Beau- fort incarne une nouvelle géné- ration de l’épiscopat. C’est un fils de l’Eglise parisienne et un intel- lectuel. Ordonné prêtre en 1991 par Jean-Marie Lustiger, il a d’em- blée enseigné aux futurs prêtres

A 57 ans, Eric de Moulins-Beaufort incarne une nouvelle génération de l’épiscopat

au séminaire de Paris. Curé de

Saint-Paul Saint-Louis, dans le Marais, à partir de 2000, il fut en- suite, pendant trois ans (2005- 2008), le secrétaire particulier d’André Vingt-Trois, qui succé- dait alors au cardinal Jean-Marie Lustiger comme archevêque de la capitale. Ordonné évêque en 2008, il a ensuite, pendant près de dix ans, été évêque auxi- liaire de Paris. Il présidait aussi jusqu’à présent la commission doctrinale de la CEF. C’est dans ses fonctions d’évê- que auxiliaire qu’il a « reçu en pleine figure » la question des violences sexuelles dans l’Eglise,

à laquelle il a été directement confronté. « Découvrir que des prêtres que nous connaissons, que nous estimons, sont abîmés intérieurement au point de faire du mal… Depuis 2016, ça a été ex- trêmement douloureux à vivre », avait-il déclaré à la chaîne KTO,

lors de sa nomination comme archevêque de Reims, en août 2018. « Rien ne m’avait laissé même pressentir que j’aurai à constater tant de faits graves et inadmissi- bles commis par des prêtres à l’en- contre de ceux et de celles qui leur étaient confiés ; rien ne me permettait d’imaginer que les autorités de l’Eglise pouvaient s’être montrées si peu attentives, si peu responsables, si peu sou- cieuses de tout tirer au clair face à de tels faits », a-t-il écrit aux ca- tholiques de son diocèse de Reims, en février.

Archives « très parcellaires »

C’est en se chargeant des dossiers parisiens qu’il plonge dans les histoires particulières, rencon- trant victimes et prêtres accusés. Cela lui permet de constater que les archives diocésaines sont souvent « très parcellaires ». « J’aspire à ce qu’un jour nous puissions faire un vrai rapport complet, en se faisant aider pour cela par des personnes extérieu- res, pour (…) avoir une sorte d’étude épidémiologique », indi- quait-il au Monde en septem- bre 2018. Quelques jours avant cette assemblée des évêques, des victimes d’abus, reçues il y a six mois par les évêques, se sont in-

dignées que rien n’ait bougé de- puis le mois de novembre. Il y avait deux absents remar-

quables à cette réunion bisan- nuelle de l’épiscopat français. Le premier est le cardinal Philippe Barbarin, archevêque de Lyon. Condamné à six mois d’empri- sonnement avec sursis par le tri- bunal correctionnel de Lyon pour non-dénonciation d’agres- sions sexuelles par l’un de ses prêtres, il est aujourd’hui « en re- trait » de son diocèse. Le pape François, à qui il a offert sa dé- mission au soir du jugement de première instance, l’a refusée, au motif que le cardinal a fait appel de sa condamnation. Cette déci- sion du pontife a été mal reçue en France, y compris par de nom- breux catholiques. Le vicaire gé- néral de Lyon, Yves Baumgarten, chargé de « gérer » le diocèse dans l’intervalle, s’est rendu au Vatican, lundi, pour demander « une solution plus pérenne » pour le diocèse. Le second absent est le nonce

– le représentant du pape. Luigi Ventura, qui est protégé par l’im- munité liée au statut diplomati- que, fait l’objet de plaintes pour attouchements sexuels de la part de plusieurs hommes, en France

et au Canada. p

cécile chambraud

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VENDREDI 5 AVRIL 2019

Un projet d’attentat déjoué contre une école et un policier

Deux hommes ont été interpellés en Ile-de-France et mis en examen

D eux hommes âgés de 20 ans et originaires de la région parisienne ont été

interpellés le 25 mars, alors qu’ils projetaient un attentat contre une école ou un fonctionnaire de po- lice, a appris Le Monde mercredi 3 avril, confirmant une informa- tion de BFM-TV. C’est l’un des pre-

miers attentats officiellement « déjoués » depuis le début de l’an- née, après l’attaque ratée contre des surveillants de la prison de Condé-sur-Sarthe (Orne). Ces deux interpellations sont in- tervenues à la suite de l’ouverture,

le 22 mars, d’une enquête prélimi-

naire par le parquet de Paris, après

la découverte de ce projet d’action

violente. L’enquête a été confiée à

la direction générale de la sécurité

intérieure (DGSI). Selon nos infor- mations, une école en particulier était visée, mais le nom de l’éta- blissement n’a pas été divulgué. Il ne s’agissait pas d’une école con- fessionnelle. Le policier ciblé était quant à lui connu d’un des sus- pects : il l’avait arrêté par le passé dans une affaire de droit commun.

Admirateur de Merah

Le projet était relativement pré- cis, mais seulement « à l’oral », « il n’y a pas eu d’acte de préparation, pas de repérage », a précisé une source proche de l’enquête à l’AFP.

A l’issue de leur garde à vue, les

deux jeunes hommes ont néan- moins été déférés et présentés à un juge d’instruction dans le ca- dre d’une information judiciaire ouverte le 29 mars. Ils ont été mis en examen du chef d’« associa- tion de malfaiteurs terroriste criminelle » et placés en détention provisoire, conformément aux réquisitions du parquet.

Le principal suspect, interpellé en Seine-et-Marne, présentait de

Le principal suspect présente de fortes fragilités, voire une tendance suicidaire

fortes fragilités psychologiques, voire une tendance suicidaire, se- lon une autre source proche du dossier. Cet admirateur de Mo- hammed Merah, auteur en 2012

des tueries de Toulouse et de Mon- tauban, était connu des services de

renseignement, sans pour autant avoir de lien avec la mouvance de

l’islam radical. A l’époque, Mo- hammed Merah s’en était pris à une école juive et des militaires. Il avait tué sept personnes au cours de son périple meurtrier. Le deuxième suspect, un ami du premier, arrêté à Paris, est considéré à ce stade plutôt comme un « suiveur ». Il aurait pu vouloir aider son camarade sans vraiment connaître ses des- seins macabres. C’est, en tout cas, lorsque le principal suspect a commencé à vouloir se procurer des armes que la justice a été sai- sie et que le parquet a décidé de leur interpellation.

Ce n’est pas la première fois que des individus ayant de grandes fragilités psychologiques sont mis cause dans des projets d’at- tentats en France. Depuis plu- sieurs années, l’organisme gou- vernemental chargé de la préven- tion de la radicalisation en France – le CIPDR – mène tout un travail pour améliorer la prise en charge médicale et psychiatrique de ce type de profil. p

élise vincent

SOCIAL

« Gilets jaunes » :

Eric Drouet interrogé par la police

Eric Drouet, une des figures du mouvement des « gilets jaunes », a été entendu, mer- credi 3 avril, par des policiers après des signalements du ministère de l’intérieur auprès du parquet pour « provocation publique à la commission de violences ». Selon son avocat, M e Kheops Lara, M. Drouet est ressorti libre, «sans suite». Autre per- sonnage très en vue parmi les « gilets jaunes », Maxime Ni-

colle, alias « Fly Rider », devait, pour sa part, être interrogé, jeudi, par les policiers, au su- jet de propos tenus courant mars, a annoncé son avocat,

M e Juan Branco. – (AFP.)

SANTÉ

Nouveau record de violences contre les médecins en 2018

Quelque 1126 incidents ont été signalés par les médecins en 2018, soit un nouveau re- cord, selon un rapport de

l’Ordre des médecins publié jeudi 4 avril. En hausse de 9 % par rapport à 2017, les faits re- censés concernent majoritai- rement des agressions verba- les et des menaces (66 %), les agressions physiques, elles, comptant pour 7 %. Les géné- ralistes, les plus touchés, sont

à l’origine de 70 % des décla-

rations; alors qu’ils représen- tent moins de la moitié de la profession (44 %). – (AFP.)

JUSTICE

Un adolescent mis en examen pour violences

sexuelles envers trois filles de 3 ans

Un adolescent a été mis en examen pour des violences sexuelles à l’encontre de

trois fillettes âgées de 3 ans, a-t-on appris, mercredi

3 avril, auprès du parquet de

Toulouse. Le mineur, inter- pellé en début de semaine, a été placé sous contrôle judi- ciaire après avoir été déféré devant un juge d’instruc- tion. Les faits se seraient produits en mars, au cours d’un stage effectué par l’ado- lescent dans une école ma- ternelle à Gragnague (Haute- Garonne). – (AFP.)

DÉFENSE

Un médecin militaire tué au Mali

Un médecin militaire français a été tué, mardi

2 avril, au Mali, à la suite

« du déclenchement d’un engin explosif improvisé» au passage de son véhicule blindé, lors d’une opération de lutte « contre les groupes armés terroristes », selon un communiqué de l’Elysée. Le lieu de l’opération n’a pas été précisé. Mercredi, l’Assemblée nationale a observé une mi- nute de silence en hommage à la victime. – (AFP.)

RECTIFICATIF C’est le conseil de prud’hommes d’Agen, et non

celui de Pau (comme indiqué par erreur dans Le Monde du 2 avril), qui a écarté le barème sur les dommages- intérêts, dans le cadre d’une formation de jugement pré- sidée par un magistrat pro- fessionnel.

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VENDREDI 5 AVRIL 2019

france | 11

Attentat de Nice: le chef de cabinet de Macron entendu

François-Xavier Lauch a été convoqué sous statut de témoin assisté dans l’enquête sur les failles de la sécurité

E mmanuel Macron risque- t-il d’avoir de nouveau un collaborateur inquiété par la justice ? Selon les

informations du Monde, le chef de

cabinet de l’Elysée, François-Xa- vier Lauch, a été entendu par deux juges d’instruction, vendredi

22 mars, dans le cadre de l’enquête

pour mise en danger de la vie

d’autrui concernant le dispositif de sécurité du 14 juillet 2016 à Nice. L’attentat au camion-bélier commis ce soir-là par Mohamed Lahouaiej Bouhlel avait fait

86 morts et 458 blessés.

M. Lauch, qui était, à l’époque des faits, directeur de cabinet du préfet des Alpes-Maritimes, a ré- pondu toute la journée aux ques- tions d’Alain Chemama et Chantal Russo, en tant que témoin assisté. Ce statut indique que ce haut fonc- tionnaire de 37 ans est directe- ment mis en cause dans le dossier, même si les éléments ne justifient pas pour le moment sa mise en

examen. Les charges qui pour- raient peser sur celui qui était à la fois aux commandes des prépa- ratifs de sécurité de l’événement et d’« astreinte préfectorale » le

14 juillet, sont lourdes : si l’infor-

mation a été ouverte pour mise en danger de la vie d’autrui, les ma- gistrats ont signifié à M. Lauch qu’ils entendent « examiner les faits sous l’angle de l’homicide et des blessures involontaires». La justice s’intéresse particuliè- rement aux deux réunions pen- dant lesquelles a été déterminé le dispositif de sécurité autour de la Prom’Party, le nom de l’événe-

ment englobant le feu d’artifice du 14-Juillet et les concerts sur la promenade des Anglais. Lors de la première réunion, le

28 juin 2016, à laquelle le directeur

de cabinet du préfet s’était fait re- présenter, la pose de barrières de sécurité avait été recommandée

par un commandant de police, avec la mise en place d’une « zone fermée ». Mais cette hypothèse avait été écartée au profit d’un dis- positif dit « ouvert » lors de la réu- nion suivante, le 7 juillet, dirigée cette fois-ci personnellement par M. Lauch. « J’ai eu connaissance du débat sur la mise en place ou pas de barriérage», reconnaît-il devant les juges, évoquant également des « dispositifs en plastique remplis- sables » qui ne seront pas non plus utilisés. Interrogé par la police en septembre 2016, le directeur de ca- binet avait pourtant assuré que « le positionnement d’obstacles sur les accès amenant à la Prom’Party n’a été envisagé à aucun moment des réunions préparatoires».

Malentendu

Pour sa défense, il répète plusieurs fois que «jamais personne n’a ima-

giné ce type d’attaque avec un ca- mion de 19 tonnes » : « Le scénario principal était celui d’un individu fortement armé arrivant à proxi- mité d’un groupe avec prise d’ota- ges ou tirant dans la foule. » Une explication qui ne semble pas con- vaincre les juges. En effet, ceux-ci notent que ce mode opératoire fai- sait partie des menaces proférées par l’organisation Etat islamique et que l’hypothèse d’« un véhicule

L’ex-directeur de cabinet du

préfet des Alpes- Maritimes est mis en cause dans le dossier, même si les éléments ne justifient pas sa mise en examen

fonçant dans la foule » avait été évoquée lors d’une réunion sur la sécurisation de l’Euro de football, le 13 mai 2016, en présence de M. Lauch. « Comment peut-il être soutenu par tant d’acteurs que ce scénario de la voiture-bélier n’a ja- mais pu être ne serait-ce qu’ima- giné pour le 14-Juillet lorsqu’on lit le compte rendu du 13 mai 2016 ? », s’interrogent les juges. Pour M. Lauch, il s’agit d’un ma- lentendu. L’ex-directeur de cabi- net assure que les autorités s’étaient penchées sur l’hypothèse d’un « véhicule fou », mais pas un camion. « Cela peut être la vieille dame désorientée ou l’individu ivre, cela arrive régulièrement. Mais cela peut être aussi les frères Kouachi qui arrivent en Clio et qui sortent leurs armes.» Il assure également que la pose de barrières Vauban en fer n’aurait pas suffi à stopper la course d’un engin de 19 tonnes. La mise en place de jardinières pour bloquer ces éventuelles attaques avait pourtant été envisagée à l’oc-

La lutte antiterrorisme au menu du G7 des ministres de l’intérieur

La réunion, qui se tient à Paris les 4 et 5 avril, doit aussi aborder l’immigration illégale et la criminalité environnementale

P our Christophe Castaner, la réunion ressemblerait presque à un bol d’air au

milieu d’une actualité nationale qui est de semaine en semaine in- variablement teintée de jaune. Le ministre de l’intérieur accueille, à partir du jeudi 4 avril, pour un sé- minaire de deux jours Place Beau- vau, ses homologues des pays du G7 (Etats-Unis, Royaume-Uni, Italie, Allemagne, Canada, Japon, ainsi qu’un représentant de l’Union européenne). La France as- sure en effet pour un an la prési- dence de ce groupe de discussion habituellement davantage consa- cré aux questions économiques. Après deux premières sessions, en Italie en 2017 et au Canada en 2018, Paris accueille donc la troisième grand-messe de ce genre. Aucune décision majeure n’est attendue, même si les partici- pants devraient aboutir à une dé- claration de principe sur les sujets évoqués : la lutte contre le terro- risme international, l’immigra- tion avec l’accent mis sur le dé- mantèlement des réseaux de pas- seurs, et la criminalité environne- mentale (la déforestation illégale, les trafics de déchets, l’exploita- tion de la faune et de la flore…). Les tables rondes seront entre- coupées de rencontres bilatérales, parmi lesquelles la plus attendue est certainement celle entre Chris- tophe Castaner et Matteo Salvini, dans un contexte de tension entre les deux pays, qui avait abouti en février au rappel par la France de son ambassadeur à Rome, pour protester contre l’ingérence des di- rigeants italiens dans la crise des « gilets jaunes ». Le ministre de l’intérieur devrait également ren- contrer son homologue britanni-

que, Sajid Javid, alors que la date du Brexit vient d’être repoussée et que ce dernier fait partie des noms qui circulent pour prendre la suite de Theresa May au poste de pre- mier ministre. Les discussions s’ouvriront, jeudi, sur un tour d’horizon de « l’état de la menace » terroriste. Alors que l’organisation Etat isla- mique (EI) a officiellement perdu son dernier bastion, à Baghouz, le

23 mars, le djihadisme est toujours

considéré, dans les pays du G7 (à l’exception peut-être du Japon) comme un risque élevé. La me- nace «endogène» est jugée préoc- cupante. Mais l’éparpillement des ex-combattants de l’EI, vers la Tur- quie et le Maghreb, demeure un autre sujet d’inquiétude. Rien ne dit que cette dernière menace, dite « exogène », ne soit en effet capa- ble, à court ou moyen terme, de fo- menter à nouveau des attentats depuis l’étranger, comme ce fut le cas ces dernières années, redou- tent les spécialistes.

Pas de consensus

Les ministres de l’intérieur de- vraient également évoquer la question du retour des combat- tants étrangers, qui fait moins consensus au sein du G7. Dans le cadre de la baisse de leurs effectifs militaires sur zone, les Etats-Unis plaident officiellement pour un retour rapide des djihadistes. Le nombre de citoyens américains partis dans la zone irako-syrienne étant très peu nombreux, ils ont d’ailleurs, à ce titre, symbolique- ment rapatrié quelques-uns de leurs ex-combattants. Du côté des pays européens, à l’inverse, il existe plutôt une en- tente pour gagner du temps sur

ces retours et judiciariser autant que faire se peut les combattants – hommes ou femmes – en Syrie ou en Irak, quitte à jouer avec les li- mites de la situation humanitaire sur place. En raison de leur législa- tion nationale, qui ne permet pas de judiciariser systématiquement les « revenants », le Royaume-Uni et l’Espagne plaident même pour la solution très hypothétique d’un tribunal pénal international.

La lutte contre les contenus ter- roristes ou haineux en ligne de- vrait également être au menu de ce G7, alors que l’attentat de Christ- church, en Nouvelle-Zélande, qui a fait 50 morts dans la communauté musulmane du pays, a été retrans- mis en direct sur plusieurs sites pendant de longues minutes. Mais, là encore, il n’existe pas de consensus évident sur ce sujet de- venu un serpent de mer de ces grandes réunions internationales. Les Etats-Unis, où sont domici- liées la plupart des grandes plates- formes, plaident pour une appro- che « coopérative ». L’Europe, de son côté, tente péniblement de- puis plusieurs mois de faire adop- ter au Parlement européen une proposition de règlement plus coercitive. Le retrait de ces conte- nus bute en réalité sur des ques- tions techniques (la capacité des algorithmes à les reconnaître rapi- dement), des dimensions juridi- ques (le statut des plates-formes), et des questions plus philosophi- ques, liées à la liberté d’expression. Au ministère de l’intérieur, on juge cependant « intéressante » la pro- position faite par le patron de Fa- cebook, Mark Zuckerberg, le 31 mars, de créer un « organisme indépendant » de régulation. p

n. c. et élise vincent

casion de l’Euro. Les investigations ont aussi montré que la ville de Nice disposait de plots en béton, « non demandés ni utilisés », selon une responsable de la mairie. Les juges tentent, eux, de com- prendre ce qui a conduit les autori- tés à renoncer à un dispositif « fermé » s’appuyant sur plu- sieurs déclarations de témoins. « Peut-on parler in fine d’un pro- blème d’argent parce que l’accès à la Prom’Party était gratuit et qu’il aurait donc fallu faire appel à des agents privés? S’agissait-il d’un manque de moyens en effectifs ? S’agissait-il d’un manque de moyens en matériels (plots ou her- ses) ? S’agissait-il d’un manque de temps ? » Une salve de questions à laquelle M. Lauch oppose de nou- veau l’argument de la « première occurrence » : « Je ne crois pas avoir évoqué ces raisons. (…) Nous n’avons jamais imaginé un camion de 19 tonnes. » Si leurs investigations se concentrent sur M. Lauch, les ju- ges cherchent également à savoir comment le terroriste a pu effec- tuer de nombreux repérages au volant de son camion sans être re- péré par les opérateurs des camé- ras de surveillance, dont la forma- tion apparaît insuffisante. A tra- vers les interventions des juges ap- paraissent leurs difficultés à retracer la chaîne des responsabi- lités, alors que la préfecture, la ville de Nice, les polices nationale et municipale semblent toutes se dé- charger les unes sur les autres. «Fi- nalement, ne peut-on considérer qu’une certaine confusion est pré-

sente, pour savoir qui était compé- tent, qui a dit quoi, quand, qui a pris la ou les décisions en connaissance des moyens disponibles?», s’inter- rogent les magistrats, dans une sorte de question rhétorique.

150 parties civiles constituées

En creux, les deux juges d’instruc- tion formulent aussi des critiques voilées à l’égard du parquet de Nice en soulignant des incohérences et des oublis dans le dossier trans- mis. Le procureur de Nice avait classé sans suite les premières plaintes déposées par les familles des victimes. Mais l’entêtement des parents de Yanis, mort à 4 ans sur la promenade des Anglais, a porté ses fruits. Leur plainte avec constitution de partie civile, dépo- sée par leur avocat, M e Yassine Bouzrou, avait forcé le parquet à confier l’enquête à un juge d’ins- truction au début de l’année 2017. Les deux parents avaient même dû verser 2 000 euros de consigna- tion. Deux ans plus tard, aucune

mise en examen n’a encore été prononcée, mais plus de 150 par- ties civiles se sont constituées et des dizaines de fonctionnaires de police, de la mairie de Nice et de la préfecture, ont été entendus, contre l’avis du parquet. M. Lauch est le plus récent, mais certainement pas le dernier. Dès le début de sa déposition, il prend bien la peine de préciser que la per- sonne «juridiquement responsa- ble» était son supérieur direct, Adolphe Colrat, quand bien même il n’avait pas piloté le dispositif. Dans une interview datant du 17 juillet 2016, le préfet des Alpes- Maritimes, qui n’avait pas encore été entendu par les juges, avait as- suré que « le risque d’un véhicule fou avait été pris en compte, avec la mise en place d’obstacles sur la chaussée, obstacles qui ont mal- heureusement été contournés, comme on le sait». Une version ra- dicalement différente de celle de son directeur de cabinet. p

nicolas chapuis

M. Lauch aussi entendu dans l’affaire Benalla, avec MM. Kohler et Strzoda

Trois membres du cabinet d’Emmanuel Macron vont être enten- dus par la justice dans l’affaire Benalla, sur le volet concernant l’utilisation indue de passeports diplomatiques. Alexis Kohler, le secrétaire général, Patrick Strzoda, le directeur du cabinet, et Fran- çois-Xavier Lauch, le chef de cabinet, répondront aux questions des juges sous le statut de simple témoin, a annoncé l’Elysée au Monde, confirmant une information de RTL. Les enquêteurs cher- chent à déterminer dans quelles conditions Alexandre Benalla, ex-chargé de mission de la présidence, a pu utiliser ces documents officiels d’août à décembre 2018 pour de nombreux déplacements à l’étranger, alors qu’ il n’était plus en poste au Château.

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12 | ÉCONOMIE & ENTREPRISE

1 2 | ÉCONOMIE & ENTREPRISE 0123 VENDREDI 5 AVRIL 2019 La part des moins de

0123

VENDREDI 5 AVRIL 2019

La part des moins de 29 ans sans emploi ni formation a explosé pendant la crise

TAUX DES 15-29 ANS SANS EMPLOI, NI EN ÉTUDE, NI EN FORMATION (NEET*), EN 2017
TAUX DES 15-29 ANS
SANS EMPLOI, NI EN ÉTUDE,
NI EN FORMATION (NEET*),
EN 2017
De 5 à 10 %
De 10 à 15 %
De 15 à 20 %
Suède
Plus de 20 %
Finlande
UE 28
Estonie
Lettonie
Royaume-Uni
Danemark
Lituanie
Pays-Bas
Irlande
Pologne
Allemagne
Belgique
R. tchèque
Lux.
Slovaquie
Autriche
France
Hongrie
Slovénie
Roumanie
Italie
Croatie
Bulgarie
Portugal
Espagne
Turquie
Grèce
Malte
Chypre
Chypre
Canaries
(Esp.)
* Acronyme de l’anglais
« not in education, employment
or training ».

ALORS QUE L’EUROPE DU NORD A QUASIMENT RENOUÉ AVEC LE PLEIN-EMPLOI, LES SÉQUELLES DE LA RÉCESSION SONT ENCORE PRÉGNANTES EN EUROPE DU SUD

ESN). Il faut dire qu’ils ont été les premières victimes de l’effondrement de l’emploi du- rant la récession, et des politiques d’austé- rité qui ont suivi. Le taux de chômage des moins de 25 ans a ainsi culminé à près de

25 % dans l’union monétaire début 2013, se-

lon Eurostat, contre 10,8 % pour les plus de

25 ans. Aujourd’hui encore, l’écart est de

neuf points. Alors que l’Europe du Nord a quasiment re- noué avec le plein-emploi, les séquelles de la récession sont encore prégnantes en Europe du Sud. En Grèce, en Italie, en Espagne, près d’un jeune actif sur trois est encore au chô- mage. Plus des deux tiers des jeunes Espa- gnols, Portugais et Italiens occupent des jobs temporaires. « Ceux arrivés sur le marché du travail pendant la crise en payeront le prix tout au long de leur carrière, souligne Zsolt Darvas, économiste au centre de réflexion Bruegel, à Bruxelles. La période de chômage à la sortie des études pèsera longtemps sur leur progres- sion de salaire et de poste. » C’est encore plus vrai pour ceux quittant l’école sans diplôme. Ainsi, la part des jeunes sans emploi, ni en formation, ni en études (les NEET, pour not in education, employment or training) est plus élevée au sud, où le sys- tème scolaire échoue à offrir une alternative aux élèves en difficulté: elle dépasse les 20 % en Grèce et en Italie pour les 15-29ans, contre 13,9 % en France et 13,4% dans l’UE.

UNE FUITE DES CERVEAUX QUI INQUIÈTE

En dépit de ces difficultés, 57 % des jeunes Grecs se déclarent toujours profondément at- tachés à l’UE, d’après l’Eurobaromètre de mars 2018. C’est plus que les Français du même âge (52 %). «Nous ne pouvons pas tou- jours rejeter la faute sur l’Europe, la Grèce a pâti de gouvernements incompétents qui ont mené le pays à la faillite », reconnaît Vassilis Karydas, 24 ans, parti à Berlin pour suivre un master en finance. Yannis Lappas, lui, se montre plus dur à l’égard de l’Union et de l’austérité imposée à la Grèce pendant la crise. «Des mesures inhu- maines, et contre-productives, n’encourageant aucunement la croissance durable ont été pri- ses», estime cet étudiant en physique à l’Ecole polytechnique d’Athènes. Lui compte voter aux élections de mai. Il aimerait rester en Grèce. Mais confie : « Je ne suis pas sûr de trou- ver un emploi correct ici : les salaires restent très bas. Alors, je me fais de plus en plus à l’idée d’aller dans un autre pays.» Selon les estima- tions, de 300 000 à 400 000 jeunes ont déjà fait leurs valises depuis 2010. Partir pour une vie meilleure. A l’est aussi, les jeunes sont nombreux à quitter leur pays pour rejoindre les métropoles allemandes ou

britanniques, dans l’espoir de décrocher un emploi mieux rémunéré. Le phénomène s’est accéléré lorsque les pays de l’ex-bloc so- viétique ont rejoint l’UE, permettant la libre circulation des personnes. Aujourd’hui, les étudiants partent de plus en plus tôt. «Une grande proportion des élèves ayant dé- croché leur bac dans des lycées d’excellence quittent désormais le pays pour entamer leurs études, s’alarme Gabor Zoltan Szücs, politiste du Centre de recherche en sciences sociales de Budapest, en Hongrie. Dans certaines éco- les, plus de la moitié d’entre eux choisissent de s’exiler, et de plus en plus de sociétés sont mon- tées pour aider les jeunes à intégrer des facul- tés étrangères.» Cette fuite des cerveaux in- quiète les pouvoirs dans la partie orientale de l’Union, quelle que soit leur couleur politi- que, car elle accentue dangereusement le dé- clin démographique de la région. La fragilité des jeunes face à l’emploi, leurs aspirations à des salaires corrects ou à un meilleur cadre de vie sont pourtant peu pri- ses en compte par la classe politique, esti- ment beaucoup d’entre eux. «Nos voix et nos besoins sont trop peu entendus par les partis, et c’est un problème pour la démocratie », re- grette l’Autrichienne Carina Autengruber, présidente du Forum européen de la jeu- nesse, une plate-forme regroupant une cen- taine d’organisations de jeunesse du conti- nent. « Ils ne prennent pas notre expertise au sérieux», ajoute Julia Reda, 32 ans. A 16 ans, cette Allemande a rejoint le Parti social-démocrate (SPD) dans son pays. Con- vaincue de l’importance à venir de la révolu- tion numérique pour l’emploi et la démocra- tie, elle désirait y faire avancer ses idées. En vain. «Rien ne bougeait: le SPD est prisonnier de son électorat vieillissant », regrette-t-elle. En 2009, elle intègre le Parti des pirates alle- mand, créé trois ans plus tôt: «Là, ma voix a tout de suite compté. » En 2014, à 28 ans, elle est entrée au Parlement européen, où elle s’est attaquée à l’épineux dossier des droits d’auteurs. Aujourd’hui, elle espère que son exemple aura inspiré des vocations. Et contri- buera à rajeunir le prochain Parlement euro- péen, afin qu’il représente mieux la société. « Ce n’est pas uniquement une question de symbole, explique-t-elle. Au-delà de la poussée populiste, c’est aussi l’un des grands enjeux de ces élections. » Tout comme, conclut-elle, la prise en compte de l’urgence climatique. p

marie charrel, blaise gauquelin (à vienne), anne-françoise hivert (à malmö, suède) et marina rafenberg (à athènes)

Prochain volet Face à la Chine et aux Etats-Unis, l’industrie européenne vacille

En Europe, les jeunes entre espoir et réalisme

FRACTURES EUROPÉENNES 3|5 Touchés de plein

fouet par la crise de 2008, les jeunes ont le sentiment que leurs aspirations ne sont pas assez prises en compte par le monde politique

E n cet après-midi ensoleillé de fé- vrier, la foule se fait dense sur la place de l’Opéra, à Paris. Des cen- taines de lycéens se sont réunis pour défiler en faveur du climat. «Où est-elle, où est-elle?» Les ba-

dauds se pressent, des étudiants jouent des coudes pour l’apercevoir. Visage poupin en- cadré de longues nattes brunes, Greta Thun- berg prend la parole: «Nous, les jeunes, ne de- vrions pas avoir à faire cela. Mais comme les adultes ne prennent pas leurs responsabilités, nous agissons. » En quelques semaines, la Suédoise de 16 ans est devenue le symbole d’une jeunesse européenne qui, comme dans 120 pays dans le monde, bat le pavé pour sommer les dirigeants d’agir enfin pour l’en- vironnement. Cette mobilisation en dit long sur le fossé entre les moins de 25 ans et la classe politi- que. «Le climat est un sujet majeur pour beau- coup de jeunes », note Vincent Cocquebert, auteur de Millennial burn-out (Arkhê, 216 pa- ges, 17,90 euros), un essai sur la génération née entre 1980 et 2000. Avant de nuancer :

« Mais il serait problématique d’oublier que ceux-ci constituent un groupe hétérogène et éclaté, aux aspirations très différentes.» Comment cerner, malgré tout, ce à quoi rê- vent les jeunes des 28 pays membres ? Les idéaux des pères fondateurs de l’Europe les inspirent-ils encore? Quel regard portent-ils sur l’Union européenne (UE)? Les résultats des élections européennes de 2014, et les en- quêtes menées par la Commission depuis, apportent des éléments de réponse : dans l’ensemble, ils se sentent plus européens que leurs aînés mais croient moins à la politique. Il y a cinq ans, seulement 28 % des électeurs de moins des 25 ans sont allés voter, contre 42,5 % pour l’ensemble de la population. Malgré tout, les moins de 25 ans tiennent à l’Europe : d’après l’Eurobaromètre de

mars 2018, 61 % se disent attachés à l’Union européenne, contre 56 % pour l’ensemble de la population, et ils sont plus nombreux à penser que l’UE est une bonne chose pour leur pays. « La rejoindre a transformé la Slo- vénie : désormais, nous sommes libres de tra- verser les frontières et d’étudier à l’étranger », témoigne ainsi Patrik Bole, 22 ans, étudiant en sciences sociales à Ljubljana. Mais les ins- titutions ne sont pas assez démocratiques, et cela alimente la défiance des citoyens. »

« DES MESURES INHUMAINES »

Comme lui, ils sont nombreux à Paris, Buca- rest et Lisbonne à regretter le manque de transparence de la Commission, du Parle- ment ou du Conseil. A vrai dire, leur fonction- nement ne les passionne guère. Ce que dé- plore Rosaline Marbinah, présidente du Con- seil national des organisations de la jeunesse suédoise. « On manque d’information et d’éducation sur l’Europe. A l’école, on passe très vite sur le sujet et souvent ce n’est que pour aborder les questions institutionnelles, ce qui est loin d’être suffisant.» Les politiques, ajou- te-t-elle, sont également responsables:

«Quand ils parlent de l’UE, c’est de Bruxelles et non de l’Europe présente dans notre vie de tous les jours. Il y a une mise à distance.» Pourtant, les jeunes Suédois, largement an- glophones, sont tournés vers l’international. Ils voyagent, étudient à l’étranger. «Mais nous sommes plus américanisés que concentrés sur l’Europe», remarque Rosaline Marbinah. Après le Royaume-Uni, les Etats-Unis et l’Aus- tralie sont les destinations préférées des étu- diants pour les programmes d’échanges. Dans la zone euro, la distance à l’égard de l’Europe s’est creusée lors de la crise de 2008. «Elle a rendu les jeunes bien plus critiques sur le projet européen », analyse Joao Pinto, Por- tugais et président du Réseau des étudiants en Erasmus (Erasmus Student Network,

Hormis Erasmus, des avancées bien timides

qui ne connaît pas erasmus, le plus populaire des programmes européens ? Adopté à la fin des an- nées 1980, conçu pour faciliter et ac- croître la mobilité des étudiants en- tre pays membres, il constitue tou- jours le principal soutien de l’UE aux jeunes. Ouvert aux apprentis en 1995, le programme a été doté d’une enveloppe de presque 15 mil- liards d’euros sur la période 2014- 2020, bénéficiant à plus de 4 mil- lions de jeunes. Le 28 mars, le Parlement européen a voté, à une très large majorité, le triplement de ce budget pour la pé- riode budgétaire 2021-2027 avec comme objectif d’en faire bénéficier au moins 12 millions de jeunes ci- toyens. Et surtout d’atteindre ceux des classes les moins favorisées. Une partie des montants devrait ainsi être consacrée à l’aide aux dé- marches administratives, au sou- tien linguistique, etc. « Notre but est de rendre le nou- veau programme Erasmus+ plus simple à activer, plus accessible et juste pour les jeunes, quelle que soit

leur situation économique », affirme le rapporteur du projet au Parle- ment de Strasbourg, le conserva- teur slovène Milan Zver. Il faut en- core que les capitales des Vingt-Sept valident ces montants, ce qui n’a rien d’évident, tant la négociation budgétaire du cadre 2021-2027 ris- que d’être tendue. L’effort budgé- taire visé est considérable, d’autant plus que l’UE devra, à partir de 2021, se passer d’une contribution britan- nique de 10 à 12 milliards d’euros par an – si le Brexit a lieu.

Garantie européenne

Moins connue car décidée en ur- gence pendant la crise financière, la Garantie européenne pour la jeu- nesse, est le seul instrument com- munautaire à viser spécifiquement le chômage des jeunes. A son ori- gine, en 2012, une initiative franco- allemande pour les moins de 25 ans, alors que leurs difficultés à décro- cher un premier emploi avaient at- teint des proportions dramatiques en Grèce ou en Espagne. Chaque jeune de moins de 25 ans au chô-

mage doit pouvoir se voir garantir l’accès à « un emploi de qualité, une formation, un contrat d’alternance ou un stage dans les quatre mois sui- vant le début de sa période de chô- mage ou de sortie de l’enseignement formel ». Ce programme est d’abord doté d’une enveloppe de 6,4 mil- liards d’euros pour 2014-2020, avant de passer à 8,4 milliards en 2016. Depuis 2013, à en croire la Com- mission, 11 millions de jeunes euro- péens ont pu, grâce à cette garantie jeunesse, recevoir une offre d’em- ploi, continuer leurs études ou bé- néficier d’un contrat d’apprentis- sage. L’institution a recommandé qu’elle soit reconduite dans le bud- get 2021-2027, mais aucun montant n’a encore été arrêté. La Commis- sion a juste réclamé que les pays connaissant les taux de chômage les plus élevés consacrent aux jeunes au moins 10 % de leurs aides au titre du Fonds social européen (qui pour- rait dépasser les 120 milliards dans le prochain cadre budgétaire). p

cécile ducourtieux (bruxelles, bureau européen)

0123

VENDREDI 5 AVRIL 2019

Les jeunes ont plus souffert du chômage

TAUX DE CHOMÂGE* POUR L’UE 28, EN % DE LA POPULATION ACTIVE 2007 2010 2013
TAUX DE CHOMÂGE* POUR L’UE 28, EN % DE LA POPULATION ACTIVE
2007
2010
2013
2016
2018
EN % DE LA POPULATION ACTIVE 2007 2010 2013 2016 2018 Ils sont plus nombreux à
EN % DE LA POPULATION ACTIVE 2007 2010 2013 2016 2018 Ils sont plus nombreux à

Ils sont plus nombreux à être sans emploi dans le Sud

TAUX DE CHÔMAGE* DES MOINS DE 25 ANS, EN DÉCEMBRE 2018, EN % DES JEUNES ACTIFS

MOINS DE 25 ANS, EN DÉCEMBRE 2018, EN % DES JEUNES ACTIFS Sans le bac, il

Sans le bac, il est plus difficile de trouver un emploi

TAUX DE CHÔMAGE* DES 15-24 ANS, EN 2017, EN % DES JEUNES ACTIFS

* Au sens du Bureau international du travail
* Au sens du Bureau
international du travail

SOURCE : EUROSTAT - INFOGRAPHIE LE MONDE

économie & entreprise | 13

«Je me suis résolu à partir»:

les Italiens émigrent en masse

Aujourd’hui, ce sont surtout les jeunes diplômés qui quittent le pays

I l aurait préféré ne jamais par- tir. Il n’a guère eu le choix. Après avoir décroché son di-

plôme d’administration compta- ble à l’université de Pérouse, en 2009, Francesco Amaranto a tenté de gagner sa vie dans le vil- lage où il a grandi, Cavallino, au sud de l’Italie. Dans cette région, les Pouilles, le taux de chômage culmine à 19 %. Et l’économie sou- terraine pèse près de 20 % du pro- duit intérieur brut (PIB). «Pendant six ans, j’ai enchaîné les boulots:

comptable, serveur, secouriste, le

plus souvent au noir, raconte-t-il.

Je travaillais douze heures par jour

pour toucher guère plus de 500 euros par mois. Je devais de- mander de l’aide à mes parents. Alors, je me suis résolu à partir. » Il y a deux ans, il s’est installé à Lanzarote, en Espagne, pour re- joindre un ami. En quelques mois, il a décroché un poste de compta- ble. Avec un contrat permanent.

« J’ai enfin un salaire correct, ma vie

a changé », confie-t-il. Désormais,

il gagne assez d’argent pour se payer un appartement, voyager et profiter de son temps libre. « Cela ne m’était jamais arrivé en Italie, constate-t-il. Je crois que je ne ren- trerai pas. Pour ceux restés, la situa- tion est très difficile. Mon pays est au bord de l’effondrement. » Depuis 2008, 2 millions de jeu- nes Italiens ont, comme lui, choisi la voie de l’émigration. « Ce phénomène est préoccupant, les forces vives du pays s’échappent », s’inquiète Nicola Nobile, écono- miste chez Oxford Economics, à Milan. La timide reprise enregis- trée depuis 2017 n’a guère inversé la tendance. En 2018, la popula- tion a diminué durant quatre an- nées consécutives, perdant 90 000 personnes (sur 60,4 mil- lions d’habitants), selon l’Institut statistique italien (Istat). L’an der- nier, 160 000 Italiens ont fait

leurs valises pour partir à l’étran- ger, soit 3 % de plus qu’en 2017. Du jamais-vu depuis 1981. Bien sûr, la péninsule a déjà connu de grands épisodes d’émi- gration. De 1900 à 1915, 8 millions d’Italiens sont partis pour tra- vailler dans les mines et usines de France et d’Allemagne, ou encore

« JE CROIS QUE JE NE RENTRERAI PAS. MON PAYS EST AU BORD DE L’EFFONDREMENT »

FRANCESCO AMARANTO

comptable italien émigré à Lanzarotte (Espagne)

pour les Etats-Unis. Au sortir de la seconde guerre mondiale, l’Etat

lui-même encourageait les tra- vailleurs à plier bagage. Mais la vague d’émigration observée de- puis dix ans est de nature diffé- rente. Cette fois, ce ne sont pas les ouvriers peu qualifiés ou les agri- culteurs qui partent. Ce sont sur- tout les jeunes diplômés. « Ils le font car les possibilités sont limitées ici, beaucoup estime qu’il n’y a plus d’espoir», déplore

Salvatore Alessandro Giannino. Après plusieurs années en France, ce nutritionniste est finalement rentré à Turin, où il organise, tous les ans, un festival de cuisine mé- diterranéenne. Il confie son in- quiétude pour son pays : « Je vois la situation se dégrader douce- ment depuis vingt ans.»

La population vieillit vite

Le manque d’opportunités, c’est aussi ce qui a poussé Roberta Gut- tadauro à changer de vie. Après cinq ans d’études en sociologie à Palerme, puis à Pise, cette jeune trentenaire a réalisé que son mé- tier, assistante sociale, ne lui con- venait pas. «Changer d’orientation était difficilement envisageable dans le système italien, alors je suis partie tenter ma chance à Paris », raconte-t-elle. Un temps jeune fille au pair pour perfectionner son français, elle a ensuite repris des études de communication à la Sorbonne. Puis a décroché un poste dans une grande banque. « Je suis très attachée à ma région, la Sicile, et elle me manque, confie- t-elle. Mais là-bas, il est dur de trou- ver un poste sans piston. Ici, on m’a laissé ma chance, et les compéten- ces comptent avant tout.»

A 33 %, le taux de chômage ita- lien des moins de 25 ans a baissé de dix points depuis 2014. Mais il reste deux fois supérieur à celui de la zone euro (16,5 %), incitant de nombreux diplômés à envisa- ger leur avenir ailleurs. Car les perspectives sont moroses : la pé- ninsule devrait replonger en ré- cession cette année. Au troisième et quatrième trimestre 2018, son PIB a reculé de 0,1 %. Certes, les mesures annoncées par la coalition populiste au pou- voir depuis juin 2018, comme l’instauration d’un revenu de ci- toyenneté, devraient soutenir un peu la consommation des ména- ges les plus modestes. Mais elles ne permettront guère de résou- dre les faiblesses structurelles de l’économie italienne, telles que le fonctionnement trop lent de l’ad- ministration. Ou encore le niveau élevé du travail au noir, qui a ex- plosé pendant la crise – 3,3 mil- lions de personnes sont concer- nées, selon une récente étude de l’institut italien de recherche so- cio-économique Censis. S’ajoute à cela la forte division entre le Nord industriel, où se con- centrent les grosses entreprises, et le Mezzogiorno, le sud de la Botte, plus pauvre et agricole. « Le Sud s’enfonce dans les difficultés depuis des décennies : les jeunes ne peu- vent pas y exprimer le meilleur d’eux-mêmes», regrette Ivan Scu- deri, 30 ans. Il y a quelques années, lui aussi a quitté la Sicile pour s’installer à Bruxelles, désireux d’apprendre d’autres langues. «L’Italie a besoin d’un électrochoc culturel pour se réveiller», croit-il. Pas sûr que cela suffise. Car le pays vieillit vite : 22,3 % de la po- pulation a déjà plus de 65 ans, se- lon Eurostat, soit le plus haut ni- veau de l’Union. Et l’émigration aggrave encore le phénomène. En 2018, le nombre de naissances est tombé à 449000, selon l’Istat. Pire : le nombre des actifs de 20 à 64 ans diminue depuis 2009, af- faiblissant d’autant le potentiel de croissance à long terme du pays. Selon les économistes de Natixis, celle-ci est désormais proche de zéro. p

m. c.

La France mise sur l’apprentissage comme arme antichômage

La loi « pour la liberté de choisir son avenir professionnel », adoptée en septembre 2018, vise à développer ce type de formation

C’ est l’un des dispositifs sur lesquels le gouver- nement mise le plus

pour réduire le chômage des jeunes. Longtemps considéré comme une voie de garage, l’ap- prentissage concerne un peu plus de 430 000 personnes en France aujourd’hui. Un niveau près de trois fois inférieur à celui de l’Alle- magne, alors que le taux d’inser- tion dans l’emploi de ceux qui sortent de ces formations avoi- sine les 70 %. Les effectifs vont-ils décoller, avec la montée en puissance de la loi « pour la liberté de choisir son avenir professionnel », qui a été adoptée le 5 septembre 2018 ? Rue de Grenelle, on y croit dur comme fer. D’autant qu’il y a ur- gence à mieux faire coïncider les formations avec les besoins des entreprises. Entre 2017 et 2018, alors que la réforme était encore en discus-

sion, le nombre d’apprentis a crû de 7,7 %. Un rebond dû, en partie, à l’allongement de l’âge maximum, passé de 25 à 30 ans, dans sept, puis neuf régions, avant d’être étendu à tout le territoire. « Il y a également eu la campagne “Dé- marre ta story” sur les réseaux so- ciaux, et certains conseils régio- naux comme les Hauts-de-France, le Grand Est, les Pays-de-la-Loire et la Nouvelle Aquitaine, se sont mis à jouer le jeu », précise-t-on dans l’entourage de la ministre du travail, Muriel Pénicaud. Mais ce que ces chiffres ne di- sent pas, c’est que l’apprentissage connaît surtout un succès dans le supérieur, chez les bac +2, et beau- coup moins dans le secondaire, en CAP. Certes, les contrats de ces derniers restent plus nombreux (60 %), et « certaines entreprises s’efforcent d’intégrer des apprentis aux premiers niveaux de qualifica- tion, observe Bertrand Martinot,

ENTRE 2017 ET 2018, LE NOMBRE D’APPRENTIS A CRÛ DE 7,7 % DANS L’HEXAGONE

économiste et ancien conseiller social de Nicolas Sarkozy. Mais, globalement, les grands groupes ne font pas le job ». Etudiant en master 2 à la Mont- pellier Business School, Benjamin Gachet, 24 ans, fait partie de ces « alternants » du supérieur. « L’école de commerce nous pousse vers l’apprentissage, car cela per- met d’être exonéré d’une année de frais de scolarité, et ça la rend plus accessible », explique-t-il. Au ser- vice des ressources humaines des assurances du Crédit mutuel, à Strasbourg, il touche environ 1 440 euros par mois et peut dé-

sormais profiter de l’aide au fi- nancement du permis de con- duire destinée aux apprentis de- puis le 1 er janvier. Mais la réforme vise davantage les élèves du secondaire. Alors que 150000 jeunes quittent cha- que année le système scolaire sans aucun diplôme, « ce serait une victoire culturelle très forte, celle d’une vraie pédagogie alter- native, explique un proche de Mu- riel Pénicaud. On a appuyé sur le bouton “reset”. Le système a été re- fondu en s’inspirant de la Suisse, de l’Allemagne et du Danemark, mais sans faire de copier-coller. » Deux grands axes ont été privi- légiés, juridique et financier. Côté régulation, les législateurs ont supprimé le passage obligatoire devant les prud’hommes en cas de rupture de contrat. Le temps de travail des apprentis mineurs a été porté de trente-cinq à qua- rante heures par semaine pour

certaines activités, et les embau- ches sont désormais possibles tout au long de l’année scolaire. Toutefois, le vrai big bang con- cerne les centres de formation (CFA). A partir de 2021, ils seront entièrement financés au contrat, c’est-à-dire, selon le nombre d’ap- prentis qu’ils accueillent. Ils n’auront plus besoin d’une auto- risation des régions pour ouvrir. Il reviendra aux branches profes- sionnelles de définir le coût de prise en charge des contrats.

« Course à la rentabilité »

France Compétences, l’agence na- tionale responsable de la collecte de la taxe d’apprentissage, a pu- blié, jeudi 28 mars, une liste d’un peu plus de 3 000 « valeurs », re- présentant les niveaux de prise en charge des différentes forma- tions : un CFA toucherait ainsi 6 175 euros pour un apprenti en joaillerie et 15 000 euros pour un

conducteur d’appareils de l’in- dustrie chimique. Aurélie Martin, enseignante depuis cinq ans dans un CFA, craint que cette réforme entraîne une « course à la rentabilité ». « Les classes risquent d’être surchar- gées, alors que nos élèves sont souvent déjà en difficultés, avec de gros problèmes de concentration. D’ailleurs, ajoute-t-elle, il faudrait mettre en avant les métiers plutôt que le parcours. L’apprentissage n’est pas un objectif en soi, c’est le chemin.» Les entreprises, elles, sont ma- nifestement séduites. Une ving- taine d’entre elles se préparent à lancer leur propre centre de for- mation. Les groupes Adecco, Ac- cor, Sodexo et Korian ont an- noncé l’ouverture prochaine d’un CFA commun. Schneider Electric, Safran, Arc International et Nicol- lin devraient suivre. p

élise barthet

14 | économie & entreprise

0123

VENDREDI 5 AVRIL 2019

Carlos Ghosn de nouveau arrêté au Japon

L’ex-PDG de l’Alliance Renault-Nissan-Mitsubishi a été placé en garde à vue pour abus de confiance aggravé

tokyo - correspondance

C arlos Ghosn a été arrêté pour la quatrième fois. Les procureurs l’ont placé en garde à vue,

jeudi 4 avril, pour abus de con- fiance aggravé. M. Ghosn aurait détourné à son profit personnel une partie des 3,5 milliards de yens (28 millions d’euros) versés à Suhail Bahwan Automobiles, con- cessionnaire exclusif, depuis 2004, de Renault et Nissan à Oman, officiellement pour cou- vrir des « primes de performance ». En conférence de presse, dans l’après-midi de jeudi, Junichiro Hironaka, l’avocat de l’ex-PDG, vi- siblement furieux – et qui redou- tait, dès mardi 2 avril, de voir le parquet arrêter une nouvelle fois son client –, a expliqué que les procureurs avaient confisqué les téléphones et passeports de M me Ghosn, ainsi que l’ensemble des documents en la possession de M. Ghosn. M e Hironaka pense que le par- quet va demander la prolonga- tion de dix jours de la garde à vue de son client. Il prévoit de faire appel. « Pour mener à bien l’en- quête, il n’y a pas besoin de l’arrê- ter de nouveau, et il n’y a aucun risque de destruction de preuve ou de fuite, donc cette nouvelle arres- tation a pour objectif de faire pression sur l’accusé. Je pense que c’est la justice de l’otage », a souli- gné M e Hironaka, en référence aux critiques récurrentes formu- lées contre le système judiciaire japonais.

Dans un communiqué, Carlos Ghosn avait, auparavant, qualifié cette nouvelle arrestation de « ré- voltante et arbitraire ». Il y voit « une nouvelle manœuvre de cer- tains individus chez Nissan, qui vise à [l]’empêcher de [s]e défendre en manipulant les procureurs ». « Je suis innocent de toutes les accusa- tions infondées portées contre moi et des faits qui me sont reprochés. Je reste persuadé que si ma de- mande d’être jugé équitablement est respectée, je serai innocenté. » « Je suis combatif, je suis inno- cent, c’est dur, il faut le savoir, et je fais appel au gouvernement fran- çais pour me défendre, pour préser- ver mes droits en tant que citoyen pris dans un engrenage incroya- ble », a-t-il déclaré dans un entre- tien diffusé jeudi par TF1 et LCI.

Nouveaux éléments

Au même moment, sur RMC et BFM-TV, le ministre de l’écono- mie, Bruno Le Maire, a assuré avoir transmis à la justice de « nouveaux » et « importants élé- ments » apparus dans l’enquête interne de Renault sur la gouver- nance de M. Ghosn, sans en révé- ler le contenu. Cette quatrième garde à vue sur- vient alors que l’ex-patron avait annoncé, mercredi 3 avril, sur un compte Twitter nouvellement créé, la tenue d’une conférence de presse le 11 avril, pour « dire la vé- rité sur ce qui se passe ». Une ini- tiative qui a pu surprendre, Carlos Ghosn n’ayant pas le droit d’accé- der à Internet, selon les termes de sa libération sous caution. Son

selon les termes de sa libération sous caution. Son PERTES & PROFITS | GOUVERNANCE par philippe

PERTES & PROFITS | GOUVERNANCE

par philippe escande

Chanceux de la finance

S’interrogeant sur la chute des hommes, ceux qu’il appelle les « malchanceux de l’histoire », le philosophe et économiste écos- sais Adam Smith estimait que «l’essentiel de leurs malheurs naît de leur incapacité à savoir quand tout va bien et quand il leur faut s’asseoir tranquillement et s’en sa- tisfaire». Manifestement, Carlos Ghosn n’a pas saisi ce moment. Etrange chassé-croisé entre deux Carlos qui se sont côtoyés de près. Quand l’ancien patron de Renault-Nissan retourne dans les geôles de Tokyo, son collègue Carlos Tavares, président du direc- toire de PSA et ancien numéro deux de Ghosn, se retrouve, lui, au sommet de sa gloire, partout loué pour sa performance excep- tionnelle et la hauteur de ses am- bitions. Il a redressé Peugeot, sauvé Opel et joue les modestes en expliquant qu’il n’a pour l’ins- tant pas l’intention de racheter son concurrent Fiat Chrysler. Autant dire que la progression spectaculaire de sa rémunération, 14 % de mieux en 2018 à 7,6 mil- lions d’euros, n’a pas fait débat. Qu’en sera-t-il demain? Per- sonne ne lui souhaite le destin de son ancien mentor, mais le risque est toujours présent, quand l’hu- bris guette les généraux victo- rieux. Dans ce domaine, deux éléments entrent en jeu : le carac- tère individuel et la situation collective. Fana de courses de voitures, le patron de PSA ne partage peut- être pas le goût du faste et de l’ar- gent de Carlos Ghosn. Affaire d’in- clination, mais aussi de morale, d’éthique personnelle, qui fait dis- tinguer le bien individuel et le collectif et trouver au fond de soi la sagesse nécessaire pour «s’asseoir tranquillement», comme le préconise Adam Smith.

La situation est celle de la rému- nération extravagante des pa- trons des grandes entreprises. Un mouvement parti des Etats-Unis au début des années 1980 dans le sillage de la libéralisation des marchés financiers. A cette épo- que est née l’idée, poussée par de grands économistes, de lier les in- térêts de l’actionnaire et du chef d’entreprise, afin de le motiver à améliorer la valorisation bour- sière de la société. Le PDG est de- venu « l’agent » du propriétaire au sein de l’entreprise et non plus un simple salarié. On a donc progres- sivement attaché à la rémunéra- tion fixe des émoluments pro- portionnels au cours de Bourse et des attributions d’actions en grand nombre.

Gonflé démesurément

La méthode a fonctionné au-delà de toute espérance grâce au sti- mulant puissant de la mondiali- sation des marchés. La sphère fi- nancière a gonflé démesurément. En quarante ans, la capitalisation boursière mondiale des entrepri- ses a progressé trois fois plus vite que l’économie réelle mesurée par le PIB. Le grand patron a pro- fité à plein de cette envolée. Mi- métisme aidant, ce comporte- ment s’est diffusé des Etats-Unis vers l’Europe et ailleurs, sans que personne ne sache expliquer pourquoi un directeur général de l’automobile en Amérique de- vrait être payé dix fois plus qu’un président de la République, un chirurgien, un prix Nobel de phy- sique et même que son homolo- gue de Toyota qui fait le même métier avec autant de succès. Juste la chance d’être là au bon moment. Chanceux de la finance, mais, quand la raison s’efface, malchanceux de l’histoire. p

« Je suis innocent de toutes les accusations (…) portées contre moi et des faits qui me sont reprochés »

CARLOS GHOSN

avocat a annoncé qu’il allait diffu- ser la vidéo, qui devait être pré- sentée à cette occasion. Cette nouvelle arrestation s’est déroulée peu avant 6 heures du matin, jeudi 4. Les procureurs se sont présentés à l’appartement occupé, depuis sa libération sous caution, le 6 mars, par l’ex-diri- geant dans l’arrondissement de Shibuya, à Tokyo. Ils sont repartis avec M. Ghosn à bord d’un véhi- cule Nissan. Il est extrêmement rare que la justice japonaise ar-

rête une personne libérée sous caution, le parquet étant généra- lement considéré comme ayant tous les éléments nécessaires. Sur le fond du dossier, l’affaire omanaise a déjà été évoquée en France, Renault ayant alerté le 1 er avril la justice française, après avoir découvert des paiements suspects vers Oman, lors d’un audit interne lancé après l’arres- tation de son ancien PDG, en no- vembre 2018, à Tokyo.

La « réserve du PDG »

Certains documents laissent pen- ser que Carlos Ghosn aurait béné- ficié d’un prêt de 3 milliards de yens de Suhail Bahwan Automo- biles. Il apparaît également que l’argent versé au concessionnaire ne viendrait pas des comptes de Nissan, mais d’une enveloppe mise à la disposition de M. Ghosn par le constructeur nippon et baptisée la « réserve du PDG ». Dans un entretien accordé au quotidien économique Nihon

Keizai, le 30 janvier, depuis la pri- son de Tokyo, où il était alors dé- tenu, Carlos Ghosn avait expliqué que cette réserve n’était pas «une boîte noire » et que les versements étaient contresignés par des ca- dres de l’entreprise. Selon des sources proches de l’enquête, une partie des mon- tants envoyés à Oman aurait tran- sité par le biais d’un fonds d’in- vestissement libanais, Good Faith Investments, dont l’un des ac- tionnaires serait un ami d’en- fance de M. Ghosn, et qui serait géré par un dirigeant du conces- sionnaire omanais. L’argent dé- tourné aurait alimenté le compte d’une société dont Carole Ghosn, l’épouse de l’ex-dirigeant de l’Al- liance Renault-Nissan-Mitsu- bishi, était représentante. Il aurait servi, entre autres, à l’acquisition d’un yacht de luxe utilisé par la famille Ghosn, et au financement de Shogun, une start-up installée à San Francisco et créée par Anthony Ghosn, le

fils de l’ex-PDG. Shogun a nié ces allégations. Carlos Ghosn a été arrêté une première fois le 19 novem- bre 2018, pour avoir minoré ses déclarations de revenus aux auto- rités financières japonaises entre 2010 et 2015. Il l’a été une deuxième fois, le 10 décem- bre 2018, pour des faits similaires entre 2015 et 2018, puis une troi- sième, le 21 décembre 2018, pour abus de confiance aggravé, en fai- sant couvrir des pertes réalisées à titre personnel par Nissan. Le parquet l’a mis en examen pour l’ensemble de ces charges. Après cent huit jours de garde à vue et de détention provisoire au centre de Kosuge, à Tokyo, il a bé- néficié d’une libération, contre le versement d’une caution de 1 milliard de yens, dans l’attente d’un procès qui ne devrait pas in- tervenir avant plusieurs mois et pourrait, selon son avocat, durer plus de deux ans. p

philippe mesmer

ne devrait pas in- tervenir avant plusieurs mois et pourrait, selon son avocat, durer plus de
ne devrait pas in- tervenir avant plusieurs mois et pourrait, selon son avocat, durer plus de
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VENDREDI 5 AVRIL 2019

économie & entreprise | 15

Renault tourne sèchement la page de l’ex-PDG

Le conseil d’administration du constructeur a décidé de ne pas verser de retraite chapeau à Carlos Ghosn

RÉCIT

L es mots sont sévères, les gestes forts, les décisions sans appel… Mercredi 3 avril, le conseil d’admi-

nistration (CA) du groupe Renault

a soldé sans fioritures les années

Carlos Ghosn. D’abord, le conseil

a refusé définitivement au pa-

tron déchu le versement de toute rémunération à partir de 2019, y compris la très confortable re- traite chapeau de 774 000 euros par an qui lui était promise ; en- suite, il a condamné explicite- ment certaines pratiques de celui qui non seulement a tenu ferme- ment les rênes du groupe français depuis 2005, mais a aussi bâti un empire automobile franco-japo- nais à 10 millions de voitures unissant au sein d’une alliance jusque-là inédite les puissants groupes automobiles Renault, Nissan et Mitsubishi. Accusé, depuis le 19 novem- bre 2018, de malversations finan-

cières graves au Japon en tant que président de Nissan, M. Ghosn est désormais sur la sellette en France également. Deux audits en cours – l’un au sein de Renault, l’autre concernant RNBV, la so- ciété représentant l’Alliance Re-

nault-Nissan – commencent à distiller leurs révélations.

Des versements suspects

Les conclusions définitives de la mission Renault et un point d’étape provisoire de l’audit RNBV (lancé conjointement avec Nissan) ont été présentés mer- credi aux administrateurs du groupe au losange. Et l’apprécia- tion du conseil est pour le moins rude, contrastant avec la pru- dence de Renault lors des pre- miers jours de l’affaire, lorsque le constructeur français refusait de condamner a priori son PDG et éconduisait les représentants de Nissan venus apporter des élé- ments à charge contre M. Ghosn. « Chez Renault, dit le communi-

qué de presse diffusé à l’issue du CA, des dépenses engagées par l’ancien président-directeur géné- ral sont source de questionne- ments, en raison des pratiques contestables et dissimulées (…) et des atteintes aux principes éthi- ques du groupe qu’elles impli- quent, notamment dans la gestion

des conflits d’intérêts et la protec- tion des actifs.» Les administrateurs n’ont pas manqué de rappeler que Renault a signalé à la justice l’affaire de la fête organisée par Carlos Ghosn à Versailles, en2016 (lorsque l’entre- prise a pris à son compte les

50 000 euros de location du Grand

Trianon), mais aussi qu’elle a transmis au parquet vendredi

29 mars des informations concer-

nant des versements suspects ef- fectués au profit d’un des distribu- teurs de Renault au Moyen-Orient. Côté RNVB, le CA fustige « de gra- ves déficiences au plan de la trans- parence financière et des procédu- res de contrôle des dépenses » et

Le conseil souligne que des décaissements « soulèvent de sérieux questionnements quant à leur conformité à l’intérêt social de RNBV »

souligne que certains décaisse- ments «soulèvent de sérieux ques- tionnements quant à leur confor- mité à l’intérêt social de RNBV». Le CA n’indique pas quelles sont pré- cisément ces dépenses suspectes. Quelques-unes, pas forcément il- légales, ont été révélées par voie de presse : versements effectués au profit du criminologue Alain Bauer, de l’agence de communica-

du criminologue Alain Bauer, de l’agence de communica- tion Les Rois Mages ou de Mouna Sepehri,
du criminologue Alain Bauer, de l’agence de communica- tion Les Rois Mages ou de Mouna Sepehri,
du criminologue Alain Bauer, de l’agence de communica- tion Les Rois Mages ou de Mouna Sepehri,

tion Les Rois Mages ou de Mouna Sepehri, l’ex-directrice exécutive fidèle de M. Ghosn. Quoi qu’il en soit, le conseil presse les auditeurs « d’achever leur travail et de livrer leurs conclusions finales dans les meilleurs délais », et « se réserve le droit (…) de saisir la justice fran- çaise.»

Contraste violent

Face à cette avalanche de révéla-

tions, le conseil d’administration du groupe Renault, présidé par Jean-Dominique Senard depuis le

24 janvier et la démission de

M. Ghosn de son poste de PDG, a choisi de sanctionner son ancien

président par là où il avait péché. Carlos Ghosn, qui avait défrayé la chronique avec son double salaire

de PDG de Renault et Nissan qui lui

permettait de toucher 15 millions d’euros par an lors des années fas-

tes, ne recevra presque plus rien de Renault à partir de 2019. Ni clause de non-concurrence de 4 millions d’euros, ni actions de performance d’aucune sorte, conformément à

ce que le conseil d’administration

avait déjà annoncé en février. M. Ghosn a été ainsi été privé de di- zaines de millions dont les paie- ments auraient pu s’étaler jus- qu’en 2022. Ce mercredi, le CA en a rajouté dans la sanction symbolique et décidé de proposer aux action- naires de Renault de priver l’ex- patron tout-puissant de sa part variable 2018 payée en cash, soit

224 000 euros, dans la mesure où

les administrateurs ont souhaité « prendre en compte, dans l’appré- ciation de la performance de M. Carlos Ghosn, les nombreux questionnements qui se sont fait jour (…) au sujet d’opérations en- gagées par l’intéressé en sa qualité de président-directeur général de

la société, et ce du fait de pratiques contestables et dissimulées. » Sa part fixe de 1 million d’euros, déjà versée en 2018, demeure en sa possession. Il serait de toute fa- çon quasiment impossible de la lui reprendre. Mais ce n’est pas tout, le conseil

a décidé de ne laisser à Carlos Ghosn que 14 000 euros par an (1 166 euros par mois) sur les

788 000 euros de rente annuelle à

vie qui auraient pu constituer sa retraite de PDG. Les administra- teurs estiment en effet que « les conditions de départ de M. Carlos

Ghosn » lui interdisent de toucher

la part la plus lucrative de sa re-

traite, celle à prestations définies (dite retraite chapeau), soit 774000 euros. Dans son élan, le conseil d’ad- ministration de Renault en a pro- fité pour fixer les rémunérations 2019 des nouveaux patrons du groupe: Jean-Dominique Senard,

le président, et Thierry Bolloré, le

directeur général. Et là encore le contraste est violent avec l’ère Ghosn. M. Senard touchera

450 000 euros par an, soit la moi-

tié du fixe 2018 de Carlos Ghosn. S’il dispose de deux voitures,

LE CONTEXTE

Carlos Ghosn. S’il dispose de deux voitures, LE CONTEXTE Le gouvernement va plafonner les retraites chapeaux

Le gouvernement va plafonner les retraites chapeaux Les retraites chapeaux versées aux dirigeants d’entreprise se- ront limitées par la loi à 30 % du salaire du dirigeant et ne pour- ront pas être cumulées avec une clause de non-concurrence, a annoncé jeudi 4 avril le ministre de l’économie, Bruno Le Maire, au micro de BFMTV et de RMC, en précisant qu’une ordonnance en ce sens allait être introduite dans le projet de loi Pacte. Cette mesure, dévoilée par Les Echos de jeudi, fait suite aux révéla- tions du Monde du mardi 2 avril sur les conditions de départ à la retraite de Tom Enders. Lorsqu’il quittera son poste de président exécutif d’Airbus, le 10 avril, le patron de l’avionneur touchera jusqu’à 36,8 millions d’euros. Sur ce montant, d’après les cal-

culs de Proxinvest, M.Enders, 60 ans, bénéficiera d’une retraite chapeau valorisée à 26,3 mil- lions d’euros sur vingt ans, soit une rente annuelle de 1,3 million par an. Il dispose aussi d’une clause de non- concurrence de 3,2 millions d’euros durant un an.

dont une avec chauffeur, et d’une mutuelle santé, il ne recevra en revanche aucune rémunération variable ni aucune action de per- formance. Quant à Thierry Bolloré, son sa- laire fixe s’élève à 900000 euros, auxquels s’ajoute une rémunéra- tion variable de 125 % du fixe (1,125 million d’euros au maxi- mum), assortie de conditions de performances. « C’est un peu en dessous de la norme, explique un bon connaisseur du dossier. Les autres membres du comité exé- cutif ont un variable à 150 %. Mais Thierry Bolloré n’a pas dix ans d’ex- périence à ce poste. Le conseil a

considéré que le nouveau directeur général doit faire ses preuves.» Dernier point de différence avec la période Ghosn : le conseil d’ad- ministration sera, avec dix-huit membres, resserré. En effet, Car- los Ghosn, qui démissionne de son mandat d’administrateur, ne sera pas remplacé, pas plus que

Philippe Lagayette, l’administra- teur référent dont le mandat ar- rive à échéance. Une femme fait son entrée au conseil de Renault, en remplacement de Cherie Blair dont le mandat arrive à échéance. Il s’agit de l’Allemande Annette Winkler, patronne de Smart entre 2010 et 2018, et première femme à

diriger une marque automobile. « Cela ne fera pas de mal d’avoir une professionnelle du secteur au sein du CA », se réjouit un admi-

nistrateur. p

éric béziat et philippe jacqué

Avec Citroën, PSA se lance à la reconquête des émergents

Carlos Tavares, le président de PSA, a lancé officiellement la mar- que Citroën en Inde mercredi 3 avril, lors d’une conférence de presse à Chennai (Tamil Nadu, sud). Quatre modèles seront lan- cés entre 2020 et 2023, soit un par an. La marque aux chevrons commencera l’an prochain avec son nouveau SUV (4 × 4 de loisir), le C5 Aircross, qui sera assemblé localement à partir de pièces im- portées. Puis viendront trois nouveaux modèles, entièrement fa- briqués sur place, issus d’une nouvelle famille de produits bapti- sée « C Cubed ». Ces derniers ont vocation à ne pas rester cantonnés en Inde, même si le marché indien (3,6 millions de vé- hicules) a un très fort potentiel de croissance que PSA estime à 8 % par an. A la peine en Chine et parti d’Iran pour raisons géopo- litiques, PSA tente donc de se relancer dans le monde émergent et de réduire ainsi sa dépendance à l’Europe où le groupe réalise 84 % de ses ventes. Le constructeur s’appuie en Inde sur un parte- nariat signé en 2016 avec l’Indien CK Birla. PSA et son partenaire possèdent déjà une usine de moteurs à Hosur (Tamil Nadu) et sont en train d’agrandir et de moderniser un site d’assemblage à Chennai. « Nos futurs produits de la gamme “C Cubed” seront l ocalisés à plus de 90 %. Cela nous permettra d’être au bon niveau de coût et de compétitivité », a expliqué Carlos Tavares.

16 | économie & entreprise

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VENDREDI 5 AVRIL 2019

M.Pélisson: «La télévision en clair n’est pas morte»

Le PDG de TF1 considère que l’arrivée de Netflix a « stimulé le marché sur les usages » des téléspectateurs

ENTRETIEN

A près trois ans de

mandat, le PDG de TF1,

Gilles Pélisson, défend

le modèle économi-

que de son groupe, remis en ques- tion par le numérique : en 2018, TF1 a réalisé un chiffre d’affaires et un résultat opérationnel en hausse, à respectivement 2,3 mil- liards et 196 millions d’euros, notamment grâce à ses activités en ligne et ses diversifications. M. Pélisson demande aux pou- voirs publics des assouplisse- ments des règles sur la publicité et le financement du cinéma.

Une étude de Morgan Stanley a prédit la fin du modèle des chaînes gratuites, en raison du succès de Netflix. Que répondez-vous ? La télévision en clair n’est pas morte, au contraire. Vouloir trans- poser la situation américaine a ses limites. L’Europe résiste mieux. 2018 a été un excellent cru, avec plus de 22 % d’audience pour TF1 et 32,6 % pour le groupe, en hausse, grâce à notre politique multichaîne. Nous disposons d’un vaisseau amiral, TF1, et d’un portefeuille de chaînes TNT renforcées et person- nalisées: TMC a trouvé son style, différent de son image historique, grâce à « Quotidien » de Yann Barthès ou « Burger Quizz » d’Alain Chabat. TFX s’adresse désormais aux millennials, avec de la télé-réalité et des feuilletons. TF1 Série films propose le meilleur des films et des séries du groupe et LCI, notre chaîne d’info, est dans une excellente dynami- que. Nos prises de risque ont payé.

Quelles sont vos réserves de croissance ? Le groupe TF1 évolue aujourd’hui comme un trimaran. Son pilier central est la télévision, avec sa régie publicitaire et désor- mais le replay et le digital, multi- écrans. Puis, d’un côté, la produc- tion, via le rachat de Newen, car les programmes locaux feront la dif- férence et alimenteront les chaî- nes européennes et les plates-for-

« Nous sommes le seul pays d’Europe à ne pas avoir le droit de diffuser de publicité pour le cinéma »

mes. Notre filiale se développe aux Pays-Bas, en Belgique et au Dane- mark. Et de l’autre côté, il y a le nu- mérique, avec le pôle Unify – Aufe- minin, Marmiton, Doctissimo ou My Little Paris. Si nous y ajoutons les 24 millions d’utilisateurs enre- gistrés dans l’écosystème en ligne MYTF1, nous pouvons proposer un environnement premium aux annonceurs, soucieux de leur «brand safety» [la «sûreté autour de la marque »]. Les recettes de la télévision s’élargissent: antenne, replay, data, et aussi revenus issus des opérateurs télécoms, et de- main d’abonnements, avec Salto [le service de vidéo créé par TF1, France Télévisions et M6] si la plate- forme est autorisée…

Mais considérez-vous Netflix comme un concurrent ? J’éprouve des sentiments parta- gés. C’est un concurrent qui a sti- mulé le marché sur les usages :

cela nous a amenés à permettre au public de regarder nos séries en une seule fois. De plus, Newen a produit pour Netflix la série Os- mosis, pour Amazon Deutsch-les- Landes et est candidat pour pro- duire une série destinée à Apple TV +. Netflix a aussi financé une partie de la série Le Bazar de la charité, qui sera diffusée sur TF1 puis dans une centaine de pays grâce à leur plate-forme. Cela ouvre la voie d’un meilleur par- tage du risque et de la valeur. Cependant, ces services ne sont pas soumis aux mêmes règles, pas taxés, sans obligations de fi- nancement de programmes… Et ils ne nous donnent pas accès aux audiences sur leurs plates-for- mes. Cela doit changer.

Gilles Pélisson, PDG de TF1, à Boulogne-Billancourt (Hauts-de-Seine), mardi 2 avril. ANTOINE DOYEN POUR «
Gilles Pélisson, PDG de TF1,
à Boulogne-Billancourt
(Hauts-de-Seine),
mardi 2 avril.
ANTOINE DOYEN POUR « LE MONDE »

Travailler avec Netflix ne met-il pas en péril Salto ? Non. Il était essentiel de s’asso- cier entre acteurs nationaux, en s’inspirant de Hulu aux Etats Unis. Salto – qui est soumis à l’approba- tion de l’autorité de la concurrence en France – proposera le meilleur du contenu français, avec des prix très accessibles. Et je ne crois pas que l’hyperchoix, proposé par Netflix, soit un si grand plus pour le consommateur, qui regarde aussi des productions locales.

Votre activité de fiction française est-elle rentable ? La fiction française est un art majeur pour nous. En effet, la qualité moyenne des séries hol- lywoodiennes a baissé, car leur nombre est passé de 250 à 500 par an. Nous avons lancé un feuille- ton quotidien à une heure de grande écoute, Demain nous ap- partient, produit par Newen. Nous traitons aussi de sujets so- ciétaux, avec Les Bracelets rouges, sur les enfants malades, ou Men-

tion particulière, sur une jeune femme trisomique qui passe son bac. Si la fiction n’est pas encore rentable, ses multiples exposi- tions, à l’antenne et en ligne, amé- liorent sa rentabilité.

Quel bilan tirez-vous de votre combat pour faire davantage payer les opérateurs télécoms ? Il est positif : en 2019, l’impact se situera environ à 60 millions d’euros. Ramené aux milliards de résultat des opérateurs télécoms,

ce ne sont que dix à vingt centi- mes par abonné et par mois. C’était une grosse tempête dans un petit verre d’eau.

Dans le sport, comment faire face à l’inflation des droits de diffusion ? On a vu la limite du payant avec la formule 1. Après l’avoir rache- tée, John Malone [homme d’affai- res américain] a souhaité retrou- ver des audiences grâce au clair. Depuis que TF1 diffuse quatre grands prix, les spectateurs sont de retour. Et en sport, les Etats ont la possibilité de désigner des « évé- nements protégés » qui doivent être diffusés en clair. La finale de la Ligue des champions de football en est un, pourquoi pas demain une demi-finale si un club fran- çais est qualifié?

Demandez-vous un allégement de vos contraintes de finance- ment de programmes ? Dans un monde idéal oui, mais nous sommes surtout attentifs à l’allocation de ces ressources. Le financement du cinéma français, qui a permis de préserver notre industrie, est extrêmement géné- reux. Or, 40 % des films français font moins de 50 000 entrées ! Pourquoi ne pas globaliser les sommes que nous versons au ci- néma et à la télévision au sein d’une obligation unique?

Qu’attendez-vous de la pro- chaine loi sur l’audiovisuel ? Il y a urgence à agir, comme l’a rappelé l’Autorité de la concur- rence dans un avis récent. Nous sommes le seul pays d’Europe à ne pas avoir le droit de diffuser de pu- blicité pour le cinéma. Ou de pro- motions pour la grande distribu- tion. Se pose également la ques- tion de la publicité télé « adres- sée », pour diffuser des spots à un public ciblé. Nous apprécions que le ministre de la culture, Franck Riester, ait annoncé le projet de la réforme avant l’été. Mais certains dossiers pourraient avancer par décret, sans attendre la loi. p

propos recueillis par françois bougon et alexandre piquard

La France attire toujours autant les investissements étrangers

En 2018, l’Hexagone a attiré 20 % des projets réalisés en Europe

L’ effet Emmanuel Macron n’est toujours pas épuisé et, pour l’instant, les «gi-

lets jaunes » et les violences de certaines manifestations n’ont pas eu d’importants effets sur les investissements internationaux. En 2018, ils ont poursuivi leur croissance, selon les données de l’agence nationale Business France présentées jeudi 4 avril. Avec 1 323 projets d’investisse- ment étrangers enregistrés, contre 1 298 en 2017, l’Hexagone attire toujours autant. « La crois- sance de 2 % en 2018 est moins forte qu’en 2017 (15 %), mais le site France a réussi à faire venir 420 nouvelles entreprises», salue Christophe Lecourtier, le direc- teur général de Business France. L’an dernier, l’élection de M. Ma- cron avait entraîné un véritable emballement du nombre de pro- jets. «C’était une année extraordi- naire, qui avait vu le dégel de nom- breux projets d’investissement », rappelle M. Lecourtier. Malgré un climat économique mondial morose en 2018, avec la guerre commerciale sino-améri- caine, le Brexit ou le yo-yo des prix de l’énergie, la France a su ti- rer son épingle du jeu, en attirant

20 % des projets d’investissement

étrangers sur le Vieux Continent, contre 16 % pour le Royaume-Uni

ou 14 % pour l’Allemagne.

Du côté de l’emploi, les décisions d’investissement ont permis la création ou le maintien de

30 302 postes en 2018, soit 3 000 de

moins que l’année précédente. Le nombre de postes sauvegardés s’est effondré (– 4 000) « à la suite du recul du nombre de reprises de sites en difficulté (– 25 %) », souli- gne l’agence.

Dynamisme de la French Tech

Restent d’autres motifs de satis- faction pour le gouvernement et sa politique en faveur de l’indus- trie. Près du quart des investisse- ments sont consacrés à ce sec- teur, avec, à la clé, la sauvegarde ou la création de 11 300 emplois, preuve que la désindustrialisa- tion de la France n’est pas une fa- talité. « On dénombre d’impor- tants investissements américains et allemands, et notamment d’en- treprises de taille intermédiaire, note M. Lecourtier. Cela s’expli- que, le Mittelstand allemand a du mal à recruter à la fois en Allema- gne et dans les pays d’Europe cen- trale, donc il se tourne vers nous. »

Business France cite l’investisse- ment de 110 millions d’euros du groupe d’outre-Rhin Knauf Insula- tion, qui crée une usine en Mo- selle, avec, à la clé, quelque 120 CDI. Ou l’entreprise américaine spécia- lisée dans la production 3D, Post- Process Technologies, qui s’ins- talle à Sophia Antipolis (Alpes-Ma- ritimes). De même, les premiers effets du Brexit se ressentent déjà en France, avec un bond de 33 % des investissements dans le sec- teur financier. Autres forces du « site France », la qualité de ses ingénieurs, le dyna- misme de la French Tech, et son cadre fiscal ultra-avantageux, grâce au crédit d’impôt recherche pour les centres de R&D. En 2018, pas moins de 129 projets d’inves- tissement dans ce domaine ont été engagés, dont l’installation d’un centre de R&D d’Uber, la créa- tion d’un incubateur de la société informatique SAP. C’est une pro- gression de 10 % sur un an. «[Pour 2019], les premiers signes sont positifs, assure M. Lecourtier. Malgré les “gilets jaunes”, on note un très bon dynamisme des inves- tissements étrangers sur les trois premiers mois.» p

philippe jacqué

300MILLIARDS

C’est le montant, en yuans (soit environ 40 milliards d’euros), des nouvelles baisses de charges que la Chine va accorder aux particuliers et aux entreprises, pour soutenir l’économie, a annoncé le gouvernement chinois, mercredi 3 avril. Le prix de l’électricité pour les entreprises va être abaissé de 10 % et le coût des connexions à Internet sera réduit de 15 % pour les PME. Plusieurs tarifs adminis- tratifs seront revus à la baisse pour les particuliers, tels que les droits imposés aux importations postales, aux transactions immobilières ou sur les passeports. En mars, le premier ministre, Li Keqiang, avait déjà annoncé une baisse de 2 000 milliards de yuans de la pression fiscale sur les entreprises.

CONJONCTURE

Allemagne : plongeon de 4,2 % en février des commandes industrielles

Les commandes passées à l’industrie allemande ont encore plongé sur un mois, en février, reculant de 4,2 % après – 2,1 % en janvier, selon les chiffres publiés jeudi 4avril. Cet indicateur con- firme le trou d’air traversé par l’économie allemande, affec- tée par le ralentissement du commerce mondiale. – (AFP.)

La banque centrale indienne abaisse son principal taux directeur

La banque centrale indienne a abaissé, jeudi 4 avril, son principal taux directeur, qui passe de 6,25 % à 6 %, sur fond de ralentissement de la croissance, à quelques jours du début des élections légis-

latives, du 11 avril au 19 mai. Cette décision intervient après une baisse équivalente en février. – (AFP.)

TÉLÉCOMS

La Corée du Sud lance la 5G en avance pour assurer une première mondiale

Mercredi 3 avril, la Corée du Sud a lancé la première cou- verture 5G nationale avec deux jours d’avance, a-t-on appris, jeudi 4avril, des princi- paux opérateurs nationaux, KT, SK Telecom et LG Uplus. Cette activation précipitée leur a permis de s’assurer une première mondiale et de prendre de court l’américain Verizon, qui a également com- mencé à dérouler la 5G pour mobiles à Chicago et à Min- neapolis, mercredi, là aussi plus tôt que prévu. – (AFP.)

INFORMATIQUE

L’allemand Bayer a été victime d’une attaque informatique

Le géant allemand de la chi- mie Bayer a été victime d’une attaque informatique pen- dant plus d’un an, jusqu’à fin mars, mais aucune preuve d’une fuite de données n’a, pour l’instant, été constatée, ont rapporté deux médias allemands, jeudi 4 avril. Le groupe de hackeurs du nom de « Winnti » a utilisé un logi- ciel malveillant pour pouvoir espionner la société qui a reconnu l’attaque. – (AFP.)

INTERNET

L’Australie adopte une législation controversée sur les réseaux sociaux

Le Parlement australien a adopté, jeudi 4avril, une nou- velle législation controversée, qui prévoit d’instaurer des peines de prison (jusqu’à trois ans) pour les cadres dirigeants de réseaux sociaux qui ne re- tireraient pas rapidement les contenus extrémistes de leurs plates-formes. Ces lois font suite à l’attentat de Christ- church, en Nouvelle-Zélande, le 19 mars, diffusé en direct sur le Net par un supréma- ciste blanc. Les plates-formes comme Facebook et YouTube, qui contestent le texte, encou- rent aussi des milliards de dollars d’amende si elles ne procèdent pas « au retrait ra- pide » de tels contenus. – (AFP.)

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VENDREDI 5 AVRIL 2019

PLANÈTE | 17

Levothyrox : la nouvelle formule incriminée

Une nouvelle analyse des données du laboratoire Merck explique les plaintes de dizaines de milliers de patients

N i hystérie collective, ni complotisme des pa- tients, ni « effet no- cebo» géant. Deux ans

après les premiers signalements d’effets indésirables attribués à la nouvelle formule du Levothyrox, des travaux franco-britanniques, publiés jeudi 4 avril dans la revue Clinical Pharmacokinetics, objecti- vent pour la première fois les plaintes déclarées par plusieurs dizaines de milliers de malades de la thyroïde. Ils indiquent que les deux formulations du médica- ment commercialisé par Merck ne sont pas substituables pour chaque individu : près de 60 % des patients pourraient ne pas réagir de la même manière aux deux versions du médicament. Ces travaux sont susceptibles de remettre en cause le plan de déve- loppement prévu par la firme pour sa nouvelle version du Levo- thyrox, qui doit être déployée dans 21 pays européens au cours des prochains mois. Ces résultats seront difficile- ment réfutables par le laboratoire et les autorités de santé, puisqu’ils sont fondés sur une réanalyse des données fournies par le labora- toire lui-même à l’Agence natio- nale de sécurité du médicament (ANSM). Au passage, la crédibilité de l’agence en sort écornée : en creux, les travaux conduits par le biostatisticien Didier Concordet (université de Toulouse, INRA, Ecole nationale vétérinaire de Tou- louse) et ses coauteurs de l’Institut national de la santé et de la recher- che médicale (Inserm) et de l’Uni- versité de Londres, montrent que l’ANSM n’a pas procédé à une ana- lyse indépendante des données fournies par Merck à l’appui du changement de formule : elle s’est entièrement reposée sur l’inter- prétation qu’en a faite la firme. Sollicitée, l’agence n’était pas en mesure de réagir jeudi matin. Aucun problème en apparence :

Merck a procédé à un essai dit de «bioéquivalence moyenne» vi- sant à s’assurer que les deux for- mules avaient un effet identique. Plus de 200 individus sains ont été enrôlés dans le test et ont reçu l’ancienne, puis la nouvelle for- mule du Levothyrox. A chaque fois, des contrôles sanguins régu- liers ont permis de suivre, dans les

La solution du problème était sous les yeux, trop évidente pour être découverte

deux cas, l’évolution de la concen- tration d’hormone thyroïdienne ciblée (dite L-T4). L’intervalle de confiance de la réponse moyenne des sujets traités par la nouvelle formule se situe bel et bien dans la « bande de bioéquivalence » : le changement de concentration de L-T4 est similaire, en moyenne, à plus ou moins 10 %, à ce qui est ob- tenu avec l’ancienne formulation. Alors ? L’histoire est un peu celle de la lettre volée d’Edgar Poe. La solution du problème était sous les yeux, apparem- ment trop évidente pour être dé- couverte. En septembre 2017, pour répondre à l’inquiétude, l’ANSM a mis sur son site Web l’ensemble des données de bio- équivalence produites par Merck. Mais ces données ont été four- nies par la firme au format image, et non dans un format numéri- que susceptible d’être utilisable à des fins de réanalyse statistique. Sous cette forme, ces informa- tions étaient inexploitables.

« Milliers de lignes de chiffres »

Les chercheurs ont donc télé- chargé cet épais dossier et ont pro- cédé à un travail de fourmi. Ils ont ressaisi, à la main, des centaines de pages. «Nous y avons passé plu- sieurs jours, raconte le pharmaco- logue Pierre-Louis Toutain (uni- versité de Londres), coauteur de ces travaux. Certains ont recopié les milliers de lignes de chiffres et d’autres sont repassés pour vérifier, case par case, qu’aucune erreur n’avait été introduite lors de la sai- sie.» Ainsi rendue possible, la réa- nalyse statistique des données leur réservait une surprise de taille : la moyenne effectuée mas- quait une grande dispersion des réactions individuelles. Un peu comme si deux classes étaient ju- gées équivalentes parce que la moyenne des notes obtenues par les élèves dans chacune est identi-

Des patients réunis à Villeurbanne, près de Lyon, en décembre 2018, lors d’un procès intenté
Des patients réunis
à Villeurbanne, près de Lyon,
en décembre 2018, lors d’un
procès intenté au laboratoire
Merck. JEAN-PHILIPPE KSIAZEK/AFP

que, alors que les écarts de notes sont plus importants dans une classe que dans l’autre. Selon les chercheurs, la réponse à la nouvelle formule se situe hors de la bande de bioéquivalence pour près de 60 % des individus enrôlés dans l’essai. A peu près

autant se situent au-dessus et au- dessous : le simple fait d’avoir ef- fectué la moyenne a donc fait dis- paraître cette dispersion, tradui- sant des réponses individuelles différentes. L’analyse des cher- cheurs est cohérente avec la diver- sité des signalements enregistrés

au cours des derniers mois : cer-

tains patients se plaignaient de si- gnes d’hyperthyroïdie, tandis que

d’autres, au contraire, signalaient

l’inverse. Ces disparités des effets indésirables rapportés a été un ar- gument fort des autorités de santé

et

de nombreux médecins, pour

ne

pas attribuer à la nouvelle for-

mule du médicament les maux si- gnalés par les patients. «Les lancements dans les autres pays de la nouvelle formule de Le-

vothyrox se sont très bien déroulés, répond-on chez Merck, où l’on souligne que la nouvelle formule satisfait plus de 2,5 millions de pa- tients en France. Des associations de malades avaient cependant, très tôt, ex- primé des doutes sur la pertinence des tests conduits par Merck. Dans une tribune au Monde, la prési- dente de l’association Vivre sans thyroïde, Beate Bartès, soulignait dès l’automne 2017, les lacunes po- tentielles des études de bioéquiva- lence fournies aux autorités. Comment expliquer de telles di- vergences de réaction selon les malades traités? Les chercheurs forment l’hypothèse que le chan- gement d’excipient, dans la nou- velle formule du Levothyrox, puisse expliquer la situation. Le lactose de l’ancienne formule a en

effet été remplacé par du mannitol et de l’acide citrique. Or, notent les auteurs, la biodisponibilité (la fraction d’une substance à attein- dre la circulation sanguine) des substances à faible perméabilité,

comme la lévothyroxine, «dépend de la durée du transit dans le sys- tème gastro-intestinal, qui peut être influencée par le mannitol ». En outre, la marge thérapeutique de la lévothyroxine est très étroite : de petites variations peu- vent avoir des effets importants sur le patient.

« Bioéquivalence moyenne »

«Nous tenons à rappeler que l’ap- proche retenue par cette étude est basée sur l’analyse de la variabilité individuelle, ce qui n’est pas con- forme aux méthodes de référence demandées par les autorités de Santé, et validées par 23 autorités sanitaires », répond-on chez Merck. Ce dont les chercheurs ne disconviennent pas. « Il faut préci- ser qu’il ne s’agit pas d’un manque- ment de la part du laboratoire qui a respecté la réglementation euro- péenne, car celle-ci ne propose qu’un test de bioéquivalence moyenne, dit ainsi Pierre-Louis Toutain. En fait, ce test a été conçu pour permettre la mise sur le mar-

ché de nouveaux médicaments gé- nériques, et non pour garantir, pour chaque individu, le caractère substituable d’une formule par une autre.» Cette subtilité avait été anticipée de longue date. Ainsi, en 2010, lors de l’adoption de la « ligne direc- trice » réglementaire en matière de bioéquivalence, l’Agence euro- péenne du médicament (EMA) – gardienne des « bonnes prati- ques » imposées à l’industrie pharmaceutique en Europe – avait reçu un commentaire de protestation de l’une des parties engagées dans le processus régle- mentaire. « La version actuelle de la “ligne directrice” ne traite que de bioéquivalence moyenne, notait ce dernier, cité par les chercheurs dans leur étude. Le caractère ac- ceptable de cette situation n’est pas évident. » L’EMA avait rejeté le commentaire sans argumenter et maintenu en l’état la « ligne direc- trice ». Le ver était dans le fruit. p

pascale santi et stéphane foucart

Des effets indésirables minimisés par les autorités et les experts

Plus de 31000 malades de la thyroïde ont critiqué la nouvelle formule du Levothyrox, évoquant une grande fatigue ou des douleurs

G rande fatigue, douleurs, troubles de la concentra- tion, pertes de cheveux…

Des milliers de patients ont rap- porté ces symptômes après avoir pris la nouvelle formule du Levo- thyrox. Ce médicament est pris par près de 2,6 millions de person- nes, principalement des femmes, afin de soigner une hypothyroïdie ou après une opération de cancer de la thyroïde. Une étude franco- britannique publiée jeudi 4 avril dans la revue Clinical Pharmacoki- netics objective, pour la première fois, une partie de ces effets indési- rables, dont la réalité est contestée depuis deux ans par des médecins, des sociétés savantes, les autorités de santé et le laboratoire Merck… Paradoxalement, c’est pour que le médicament soit plus stable que l’Agence nationale de sécurité du médicament (ANSM) avait de- mandé à Merck de changer la for- mule, en 2012. Lors de contrôles, l’Agence avait constaté des diffé- rences de teneur en thyroxine d’un lot à l’autre et au cours du temps. Le changement n’a pas porté sur le principe actif, la lévo-

thyroxine, mais sur les excipients. Le lactose a été remplacé par du mannitol et de l’acide citrique. Quelques mois plus tard, des pa- tients se sont plaints de nom- breux effets secondaires. Même si la couleur des boîtes avait été mo- difiée, nombre de patients n’étaient pas au courant de ce changement. Une pétition «contre

le nouveau Levothyrox» est lancée

par une patiente le 24 juin 2017 (plus de 340 000 signatures à ce jour). L’Association française des malades de la thyroïde (AFMT) sai- sit en août l’ANSM afin d’arrêter cette nouvelle formule.

« Mieux informer les patients »

Agnès Buzyn, ministre de la santé, reconnaît le 6 septembre 2017 « un défaut d’information et un défaut d’accompagnement ». Elle an- nonce le lancement prochain d’une mission «pour mieux infor- mer les patients sur les médica- ments ». En septembre 2017, la co- médienne Annie Duperey adresse une lettre ouverte à la ministre de

la santé. «Il n’y a pas de fraude, il n’y

a pas de complot, il n’y a pas d’er-

reur, il y a eu un problème d’infor- mation des malades», reconnaît Agnès Buzyn trois jours plus tard.

L’affaire prend une tournure po- litique et judiciaire. Le 15 septem- bre 2017, le parquet de Marseille ouvre une enquête préliminaire après le dépôt de dizaines de plain-

tes de malades. D’autres suivront.

Une information judiciaire contre

X est ouverte à Marseille le

2 mars 2018 pour «tromperie ag- gravée», «blessures involontaires» et «mise en danger d’autrui». L’ancienne formule du Levothy- rox fait son retour dans les phar- macies en octobre 2017, sous le nom d’Euthyrox, et l’ANSM an- nonce la mise à disposition d’un autre médicament, le L-Thyroxin Henning (laboratoire Sanofi). Au même moment, un rapport de l’agence recense près 14633 signa- lements d’effets indésirables mais exonère la nouvelle formule. Comment donc expliquer ces ef- fets secondaires décrits par les ma- lades ? Une partie de la commu- nauté médicale évoque l’effet no- cebo – inverse du placebo – selon

lequel le fait de suspecter des effets

secondaires du médicament ac- croît le risque d’en être victime. C’est ce que suggère un communi- qué commun, diffusé à l’automne 2017, de la Société française d’en- docrinologie, du Groupe de re- cherche sur la thyroïde, de la So- ciété française d’endocrinologie pédiatrique et du Conseil national professionnel d’endocrinologie.

Hypothèse réitérée dans une tri- bune parue dans Le Monde le 28 décembre 2017, où cinq profes- seurs d’endocrinologie – Philippe Bouchard, André Grimaldi, Jean- Louis Wémeau, Jacques Young et Xavier Bertagna – expliquent: «Le sentiment d’être mis devant le fait accompli, l’amplification médiati- que, un certain silence médical con- trastant avec l’activisme des asso- ciations, tout était réuni pour créer suspicion et angoisse.» Parallèlement, le TGI de Tou- louse condamne Merck à «fournir sans délai le produit ancienne for- mule » du Levothyrox à des pa- tients qui lui ont réclamé. En dé- cembre 2017, Dominique Martin, directeur général de l’ANSM, re- connaît à son tour un problème

d’information, un défaut d’antici- pation de l’agence – malgré les 400000 lettres envoyées aux pro- fessionnels de santé pour les pré- venir du changement de formule. Parmi les signalements, quatorze décès ont été déclarés, leurs fa- milles les imputant au Levothy- rox. Mais « aucun lien ne peut être établi (…). Si on avait le moindre doute, on aurait pris des mesures», insiste Dominique Martin.

Communication « artisanale »

Le 30 janvier 2018, l’ANSM rend public un deuxième rapport de pharmacovigilance. Au total, 17 310 des personnes sous traite- ment (0,75 %) avaient déclaré des effets indésirables sur la base na- tionale de pharmacovigilance (si- gnalement.gouv.fr), fin novem- bre 2017. Il ne mentionne aucun élément nouveau et exonère la nouvelle formule. L’Association française des mala- des de la thyroïde dénonce quant à elle la présence de nanoparticules de métal dans la nouvelle formule et des anomalies de composition en mars 2018. Le rapport demandé

par la ministre de la santé « pour une meilleure information sur le médicament », rendu public en septembre 2018, est sévère. Il pointe « l’absence de réaction aux nombreux signaux venant des ré- seaux sociaux, d’associations… », une communication de crise « ar- tisanale, insuffisamment coordon- née », « une minimisation du res- senti des patients et de la légitimité de leurs signalements ». L’ANSM confirme pourtant une nouvelle fois, en juillet 2018, la bonne qualité de la nouvelle for- mule, au vu de nouveaux contrô- les. Le 20 décembre 2018, le mi- nistère de la santé note l’absence d’augmentation de « problèmes de santé graves ». Selon l’ANSM, 31 000 patients ont été touchés par des effets invalidants. D’après le ministère, 500 000 malades ne prennent pas la nouvelle formule du Levothyrox. Le 5 mars, près de 4 000 plai- gnants ont été déboutés par le tri- bunal d’instance de Lyon. Ils pour- suivaient Merck pour «défaut d’in- formation». Ils ont fait appel. p

s. fo. et p. sa.

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VENDREDI 5 AVRIL 2019

Malmanger tuedavantage que le tabac

Un décès sur cinq dans le monde est dû à une alimentation déséquilibrée, selon une vaste étude internationale

M al manger tue. En 2017, un total de 11 millions de dé- cès dans le monde,

soit un sur cinq, étaient attribua- bles à un mauvais régime ali- mentaire. C’est plus que le tabac (8 millions de morts chaque an- née). Aux premiers rangs des fac- teurs de risque figurent le sel, un apport insuffisant en céréales complètes et une ration quoti- dienne trop basse en fruits. Ce sont les conclusions d’une étude menée par 130 chercheurs réu- nis au sein du Global Burden of Disease (GBD, charge mondiale des maladies) par l’Institute of Health Metrics and Evaluation (IHME, Seattle) et que publie, mercredi 3 avril, l’hebdomadaire médical The Lancet. Alors que les Nations unies ont lancé en 2016 une « décennie d’ac- tion pour la nutrition », ce vaste travail confirme la nécessité d’amplifier les efforts en matière de santé publique. « Cette étude est un signal d’alarme : à défaut d’adopter un régime sain, pour notre santé et pour l’environne- ment, nous n’irons pas très loin », avertit Francesco Branca, direc- teur du département de nutri- tion de l’Organisation mondiale de la santé (OMS). L’étude du GBD vient appuyer la prise en compte croissante des problématiques d’alimentation au niveau mondial. « Il y a une prise de conscience de plus en plus forte de l’impact de la nutrition sur les maladies chroniques, note Mathilde Touvier, directrice de recherche à l’Inserm, qui a parti- cipé aux travaux pour la France. La nutrition n’est plus une affaire de second rang, comme on pou- vait l’entendre il y a une vingtaine

d’années. »

Consommation de sel

Pour mener à bien cet imposant travail, les chercheurs avaient une triple tâche : constituer une base de données fiable et la plus large possible sur l’alimentation dans 195 pays ; distinguer les différentes consommations (sel, sucres, acides gras trans, fibres…), par excès ou par défaut, associées à un risque accru de maladie chronique et de décès ; enfin, éva- luer pour chacune de ces maniè- res de mal s’alimenter la part de maladies et de mortalité qui lui est attribuable, indépendam- ment des autres causes. Le réseau du GBD a travaillé à partir de l’ensemble des études de qualité satisfaisante disponibles sur les consommations alimen- taires, malgré les difficultés d’har- moniser les données émanant des 195 pays. Il a « également uti- lisé les enquêtes sur les dépenses des ménages, les chiffres de vente des denrées alimentaires et eu ac- cès à des données non publiques de l’Organisation des Nations

« Il y a une prise de conscience de plus en plus forte de l’impact de la nutrition sur les maladies chroniques »

MATHILDE TOUVIER

directrice de recherche à l’Inserm

unies pour l’alimentation et l’agri- culture », comme l’explique au Monde Ashkan Afshin, de l’IHME et premier auteur de l’article. La sélection des facteurs de ris- que s’est appuyée sur les relations de cause à effet établies entre le niveau de consommation d’un aliment ou d’un nutriment (so- dium, calcium…) et une maladie donnée. « Pour chacun de ces com- posants alimentaires, nous avons retenu un seuil d’exposition à ris- que», précise Ashkan Afshin. Ainsi un régime est considéré comme pauvre en fruit pour une ration de moins de 250 grammes par jour, pauvre en céréales com- plètes avec moins de 125 grammes quotidiens. Pour le niveau opti- mal de consommation de sel, la littérature scientifique fournit des valeurs variables. Les cher- cheurs ont retenu le seuil de 3 g/j, avec une marge d’incertitude :

peu de pays disposent de données fiables sur ce paramètre. Ils ont ensuite évalué l’impact spécifique de quinze composants alimentaires sur la survenue de maladies et de décès. L’analyse globale fait apparaître le poids particulièrement élevé de cer- tains facteurs de risque en termes de mortalité et de morbidité : une consommation de sel excessive (près de 3,2 millions de décès), un apport insuffisant en céréales complètes, en fruits ou en noix et graines (respectivement 3 mil- lions, 2,4 millions et 2 millions de morts). L’étude, financée par la fonda- tion Bill and Melinda Gates, mon- tre qu’aucun pays dans le monde n’échappe à l’impact d’une mau- vaise alimentation. Pas une seule des 21 grandes régions géogra- phiques observées ne présentait en 2017 une consommation opti- male de l’ensemble des quinze composants alimentaires étudiés, bien que certaines d’entre elles y parvenaient partiellement : l’Asie centrale pour les légumes, les pays riches de la zone Asie-Pacifique (Japon, Corée du Sud) pour les oméga 3, ou encore les Caraïbes, l’Asie du Sud et l’Afrique subsaha- rienne pour les légumineuses. Si les carences alimentaires ne sont pas l’apanage des pays pau- vres, ces derniers restent les plus durement touchés. L’impact des

La France bien classée

La France se classe au deuxième rang des pays pour lesquels le taux de mortalité attribuable à l’alimentation est le plus faible. « Alors que de nombreuses populations n’ont pas les moyens de payer des fruits et légumes frais ou consomment trop de produits gras, salés et sucrés, la situation relative de la France est plutôt favorable, note Mathilde Touvier, chercheuse à l’Inserm. Mais on a de grandes marges de progression. » 60 % des Français mangent moins de cinq portions de fruits et légumes par jour et 38 % moins d’un produit laitier. A l’inverse, 30 % consomment plus de 500 grammes de viande rouge par semaine et 40 % plus de 150 grammes hebdomadaires de charcuteries, au-delà des recommandations officielles.

De nombreux décès seraient évitables avec l’amélioration du régime alimentaire

RÉPARTITION DU NOMBRE DE MORTS ATTRIBUABLES AU RÉGIME ALIMENTAIRE, PAR FACTEUR DE RISQUE, EN 2017

Régime alimentaire Nombre de morts attribuables aux différentes composantes du régime à risque, selon la
Régime alimentaire
Nombre de morts attribuables aux différentes composantes
du régime à risque, selon la cause du décès
Composants
Seuil de risque
par jour
Maladie cardio-vasculaire
Diabète de type 2
Cancer
Autres
Riche en viande rouge
plus de 22,5 g
24 834
Faible en lait
moins de 435 g
126
069
Riche en viande transformée
plus de 2 g
130
349
Riche en boissons sucrées
plus de 2,5 g
137
354
Pauvre en calcium
moins de 1,25 g
184 760
Riche en acides gras trans plus de 0,5 % de l'apport calorique 257 629 Faible