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ASPECTS PSYCHOSOMATIQUES DE LA FATIGUE (1967)

Pierre Marty

Presses Universitaires de France | « Revue française de psychosomatique »

2003/2 no 24 | pages 9 à 32
ISSN 1164-4796

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Pour citer cet article :


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Pierre Marty, « Aspects psychosomatiques de la fatigue (1967) », Revue française
de psychosomatique 2003/2 (no 24), p. 9-32.
DOI 10.3917/rfps.024.0009
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Dossier

PIERRE MARTY

Aspects psychosomatiques de la fatigue (1967)*

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Sans doute conviendrait-il d’abord de nous entendre sur une signifi-


cation globale de la fatigue.
Nous intéressant seulement à la sphère biologique, et plus particuliè-
rement ici à l’homme, nous pourrions convenir que la fatigue consiste en
une sensation ou en un sentiment du sujet, ou qu’elle constitue encore
une donnée de l’observation d’un examinateur. La fatigue paraît être
l’expression d’une dépense énergétique excessive, voire même d’un épui-
sement.
Chez l’homme, la fatigue peut être générale ou plus particulièrement
localisée à certains appareils, à certaines fonctions. Elle constitue de
toute manière le témoin d’une diminution du potentiel productif de
l’ensemble considéré.
La fatigue, qu’elle soit générale ou localisée, peut résulter d’une
dépense énergétique exercée par l’individu vers l’extérieur, fatigue du
travail, par exemple, que la dominante du travail soit sensorio-muscu-
laire ou mentale. Elle peut aussi résulter d’une dépense énergétique exer-
cée par l’individu au-dedans de lui-même, dépense résultant de l’action
de deux forces antagonistes internes. Cela, quel que soit le champ de
rencontre de ces forces, sensorio-musculaire ou mental, pour reprendre
notre exemple antérieur.
Nous verrons tout à l’heure justement l’observation d’une malade
chez laquelle la fatigue est générale et provient essentiellement de l’an-
tagonisme de deux forces dont la lutte s’exprime sur le plan musculaire.

* Cet article a été publié pour la première fois in Revue actualités psychosomatiques, vol. 2,
« Mouvements d’organisation et de désorganisation pendant l’enfance », Georg Editeur, Genève,
p. 153-178.

Rev. franç. Psychosom., 24/2003


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En dehors de la notion d’un champ de rencontre intérieur, privilégié


mais cependant jamais exclusif, il est souvent difficile de faire la part
entre la dépense qui s’effectue au-dehors et celle qui s’effectue au-
dedans. Les deux systèmes coexistent la plupart du temps.
On comprendra facilement, par exemple, qu’un sujet tracassé par des
problèmes affectifs intérieurs s’épuise plus rapidement dans son travail
extérieur.
Je ne vais pas aborder l’ensemble des problèmes de la fatigue chez
l’homme. Cette tâche dépasserait ma compétence et mon projet.

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Une étude psychosomatique quelconque met toujours au premier
plan le point de vue économique, c’est-à-dire le système de distribution
énergétique, qualitatif et quantitatif, de l’individu, à la fois sur le plan
intérieur et dans ses relations extérieures. Cette position est particuliè-
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rement concevable en ce qui concerne la fatigue.


Cependant l’économie de l’homme s’avère compliquée et laisse sub-
sister de nombreuses inconnues.
Grâce à la psychanalyse, la psychosomatique peut se permettre
d’aborder les problèmes biologiques sous un angle nouveau, partant de
la connaissance du plus évolué, à savoir la dynamique mentale, pour
aborder l’étude du moins évolué, qui inclut la dynamique somatique.
L’utilisation d’une telle méthode, qui part de l’ensemble pour abou-
tir au particulier, bien que souvent difficile, présente cependant de nom-
breux avantages et donne des garanties appréciables à la recherche
scientifique.
Il paraît en effet que l’analyse des ensembles dynamiques complexes,
ne serait-ce qu’en dégageant l’intervention permanente de certains fac-
teurs réguliers, permet au moins la reconnaissance de ces facteurs. Il
aurait été souvent plus difficile de circonscrire les éléments de base dans
une étude classique effectuée en sens inverse s’intéressant d’abord à ce
qu’on croit le plus simple. Nous savons tous que notre attention ne se
porte pas forcément, en premier lieu, sur ce qui nous crève les yeux.
Un fait humain quelconque, pour devenir justement apprécié de
façon scientifique, doit être replacé dans son cadre économique propre.
Il n’est pas question pour nous psychosomaticiens, par exemple, d’envi-
sager la mobilisation thérapeutique d’un symptôme quelconque avant
d’en avoir évalué le mieux possible la valeur économique.
Je crois que rien ne vous fera mieux comprendre notre point de vue
psychosomatique que de vous présenter l’observation de la malade dont
je vous parlais tout à l’heure, malade atteinte d’un état caractéristique
et classique de fatigue générale d’expression essentiellement musculaire.
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Mathilde, jeune femme de 32 ans, m’est adressée à mon domicile par


une assistante sociale de ses amies, qui me connaît.
Mathilde est de taille moyenne, blonde, correctement mais simple-
ment vêtue, sans coquetterie. Elle me donne l’impression de ne pas se
laisser aller à se montrer jolie.
Elle parle facilement d’emblée. Elle décrit l’essentiel de ses symp-
tômes, puis aborde, de front, les nombreux problèmes affectifs qui
l’occupent. Mathilde répond exactement ainsi à ce que je lui demande,
sans qu’il m’ait fallu formuler ma demande.

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La malade apprécie donc très justement la situation dans laquelle
elle se trouve avec moi, et je ne manque pas de remarquer cette qua-
lité. Cependant l’absence apparente de réticences, de fuites devant
moi, que ces fuites aient lieu dans sa pensée, dans le contenu de son
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discours ou dans son comportement, me donne à réfléchir. Cette façon


de procéder tend, en effet, à me faire croire que Mathilde ne sait pas
reculer devant les situations pénibles. Elle les reçoit de plein fouet.
Elle manque donc, sans doute, de mécanismes de défense que chacun
d’entre nous possède dans une certaine mesure, et qu’on rencontre,
développés au maximum, chez les névrosés classiques et chez certains
psychotiques. Mais, en dehors de leur gigantisme pathologique, lesdits
mécanismes de défense nous permettent d’aménager habituellement les
situations difficiles dans lesquelles nous nous trouvons placés, de les
éloigner en les contournant et de nous permettre ainsi de ne pas trop
en souffrir.
Rien de tout cela chez Mathilde, qui voit juste et se livre directement.
Notre malade raconte donc son histoire.
Je me rends compte alors que, si Mathilde parle facilement, elle parle
aussi interminablement – à la manière d’une machine.
Elle débite ses phrases, sans précipitation ni lenteur, de façon régu-
lière et monotone, avec un timbre de voix légèrement éraillé.
Nous remarquons ainsi la parfaite adaptation de Mathilde à l’inves-
tigation psychosomatique dans laquelle elle se trouve pour la première
fois. Nous notons la cohérence de sa participation, la liberté apparente
de sa relation et l’absence de digressions.
Le discours de Mathilde ne présente aucun aspect de bavardage, tout
est riche et direct. Tout me renseigne sur la forme et le contenu de sa vie.
Je trouve même relativement inhabituel, je vous l’ai dit, le manque
d’aménagement de la patiente dans son contact avec moi. Or voici un
symptôme flagrant qui ne peut m’échapper, à savoir la monotonie du
timbre et du débit de son discours.
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Un contraste frappant entre l’adaptation apparemment simple de la


malade à la situation de l’examen et l’inadaptation de sa voix, entre la
liberté affective de la relation et la retenue motrice de l’expression ver-
bale, s’impose donc là.
Je vous signale tout de suite, entre parenthèses, que l’expression ver-
bale ne constitue pas toujours le fruit d’une réflexion intérieure, mais
correspond seulement quelquefois à une manière de comportement,
c’est-à-dire au court-circuit qui élimine toute élaboration mentale et qui
traduit seulement une impulsion. Ceci ne sépare pas la parole de la pen-

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sée mais souligne cependant que la parole peut correspondre à des
niveaux de pensée très différents les uns des autres.
Quoi qu’il en soit, le récit de Mathilde demeure fatalement très inégal
dans son intérêt. Or la difficulté de ses relations anciennes et actuelles
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avec sa mère, la description de sa fatigue, de ses rachialgies, de ses trem-


blements, de ses crises de tachycardie, de ses insomnies, ses angoisses au
sujet de sa fille, la mort dramatique de son mari, la disparition de son
frère, les ennuis de son travail, le plaisir de ses amitiés, l’intérêt consi-
dérable qu’elle porte aux activités musculaires, ses distractions et ses
jeux préférés, tout cela est raconté par Mathilde avec la même voix, avec
le même timbre, avec le même débit.
Je vous fais donc part tout de suite du sentiment qui s’imposa, dès ce
moment, à moi : la discordance étant marquée entre la puissance des sen-
timents de Mathilde et la retenue de son expression, il devenait évident
qu’une partie de son énergie instinctuelle ne se dégageait pas au-dehors.
Cette énergie était sans doute utilisée au-dedans, dans le frein qui réglait
la retenue. Je commençais à concevoir une origine à la fatigue de
Mathilde.
En même temps qu’à l’expression verbale, je m’étais intéressé, bien
entendu, à la tenue corporelle de Mathilde, à ses postures et à leurs ava-
tars. La retenue musculaire s’avérait, sur ce plan, tout aussi évidente.
Mathilde se tenait en face de moi, assise sans beaucoup me regarder,
seulement de façon furtive de temps à autre. Elle portait intérêt à mes
interventions et je sentais surtout chez elle une grande tension davantage
qu’une réflexion. Ses jambes, non croisées, demeuraient serrées l’une
contre l’autre dans une posture tonique. Le tronc était légèrement pen-
ché en avant, les bras plaqués au corps, les poignets reposaient sur les
genoux dans une situation générale statufiée. Sa mimique était plus cris-
pée que figée, avec comme une mollesse cependant dans quelques vagues
sourires. Mais la mimique, dans son ensemble, s’avérait parfaitement
congruente à la qualité sempiternelle du débit que je vous ai signalée.
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Deux choses cependant m’étonnent relativement parce qu’elles


détonnent dans la tenue générale de Mathilde.
D’abord, elle a quelquefois les larmes aux yeux et pleure même plus
abondamment de temps à autre. Je m’en réjouis pour elle, car il s’agit là
d’une issue psychosomatique des conflits, habituellement sans danger et
relativement efficace.
Ensuite, vision extravagante, une partie de son corps remue sans
arrêt : les doigts. Dans le tableau de rigidité générale de Mathilde, ce
tapotement, ce pianotement continu n’est pas en effet sans surprendre.

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Je fais ici le naïf car ces mouvements localisés et répétitifs ne surpren-
nent guère ceux qui ont l’habitude de fréquenter les patients en état per-
manent d’hypertonie musculaire. Une zone limitée à la motricité
échappe ainsi souvent au contrôle.
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Mais n’exagérons pas l’importance des mouvements qui échappent au


contrôle de Mathilde, car je ne retrouvais ici ni les gestes subreptices ni
les mouvements de position souvent fréquents dans les cas analogues.
Chez Mathilde le frein était bien serré sur toute la ligne motrice, hors les
doigts et peut-être les mains.
De mon côté, je n’étais pas, non plus, complètement à mon aise.
Vous savez que, dans un examen psychosomatique de cet ordre, l’in-
vestigateur ne peut comprendre la dynamique de son vis-à-vis, le malade,
qu’à la condition de s’identifier à lui dans un premier temps, puis de se
dégager de cette identification dans un second temps, cela de nombreuses
fois de suite.
M’identifier à Mathilde – je vous en ai donné un aperçu – consistait
donc par exemple, pour moi, à revivre avec elle son enfance, avec les frères
et sœurs, le père étant parti, en face d’une mère intraitable et rigide, abso-
lument possessive, exigeante, n’acceptant pas que les enfants profitent
d’autre chose que d’elle-même, ou de ce qui venait d’elle-même. Il fallait
être à l’heure. Il ne fallait pas jouer dehors. Les distractions étaient dictées.
Me dégager de cette identification consistait alors, à ce moment, à
reprendre mes fonctions de psychanalyste, à mieux apprécier, cette fois
avec ma conscience et mon expérience, les implications obligatoires d’une
telle enfance. Il demeurait impossible que le nombre considérable des frus-
trations ne provoquent pas une grande révolte intérieure, une large pous-
sée instinctuelle, une exacerbation des pulsions agressives de Mathilde.
Parmi les frustrations, je retenais au moins la rigidité de la mère et le
fait qu’à travers la privation de liberté, elle imposait son modèle de
femme à Mathilde, modèle unique, rigide et difficile à accepter. Je rete-
nais aussi l’absence de l’amour si naturellement souhaitable et si effecti-
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vement marquant d’un père. Je retenais encore la présence obligatoire-


ment frustrante de frères et sœurs plus petits. Tout cela m’était
d’ailleurs, directement ou indirectement, confirmé par Mathilde.
Or la révolte de Mathilde restait intérieure et les pulsions agressives
ne s’exprimaient pas, du moins à l’extérieur.
La portée de mes constatations premières s’élargissait ainsi progres-
sivement et le doute n’existait plus en moi, ou presque plus. Les pulsions
agressives qui ne s’exprimaient pas constituaient sans doute l’essentiel de
l’énergie intérieure investie dans le fameux freinage de la motricité. De

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nombreux éléments, je le pressentais, avaient forcé Mathilde à se domi-
ner, davantage qu’à s’exprimer. Et le système s’avérait maintenant
automatique, inconscient, inévitable.
Il restait cependant à vérifier, à partir de mon observation première,
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l’exactitude de mon intuition, laquelle, je dois le dire, était déjà pour moi
largement étayée.
Je voudrais m’arrêter un peu pour retenir votre attention sur la tech-
nique de l’examen de Mathilde jusqu’ici. J’ai laissé, vous l’avez remar-
qué, peu de place au contenu du discours de la malade. J’ai accordé par
contre une grande importance à la forme de ce discours, à la tenue de la
patiente, et surtout au système de relation qu’elle adoptait avec moi.
Je vous ai donné l’exemple de mouvements d’identification à Mathilde,
puis de mouvements seconds de prise de distance, raisonnables si l’on peut
dire, en tout cas enrichis de mon expérience. Ce procédé constitue le fond
même de la dynamique qui se déroule, je vous l’ai dit, dans les investiga-
tions psychanalytiques et psychosomatiques. L’investigateur se fatigue
assez vite dans ce double mouvement, quelquefois très éprouvant, d’autant
que les approximations cliniques successives qui en résultent déterminent,
au fur et à mesure du déroulement de l’investigation, la conduite à tenir
devant le malade, conduite qui évolue souvent de façon progressive.
Devant Mathilde, mon travail s’avérait particulièrement fatigant. La
fatigue inhabituelle que je ressentais ne représentait sans doute pas autre
chose que le résultat, en miroir, de mon impossibilité d’exprimer d’au-
cune manière musculaire la violence des affects que j’éprouvais aussi en
m’identifiant à Mathilde. Naturellement, j’avais cependant des avantages
sur Mathilde, et particulièrement celui de pouvoir manipuler intérieu-
rement, dans ma pensée, les divers éléments qui constituaient son pro-
blème. Or cette activité mentale me dégageait de mes propres hypertonies
motrices issues de mon identification épisodique à la malade.
Autrement dit, je suis en train de vous signaler ici un mécanisme
d’adaptation, ou de défense, que je possédais devant la malade, et
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qu’elle ne possédait sans doute pas. Mathilde, de son côté, demeurait


bien incarcérée dans son système musculaire d’hypertonie, sans pouvoir
se dégager et s’évader dans une quelconque activité mentale intérieure.
Vous comprendrez que les mécanismes d’adaptation, ou de défense,
d’une personnalité ne consistent pas seulement à écarter les difficultés
qui peuvent se présenter dans la vie de chacun de nous, mais consistent
également à nous permettre de supporter intérieurement les difficultés
inévitables de notre vie.
Ces mécanismes ont, de ce fait, le pouvoir d’adapter l’individu aux

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diverses circonstances qu’il traverse, et de le défendre en même temps
contre les blessures auxquelles il est exposé.
Les mécanismes de défense dont je vous parle peuvent naturellement
s’exagérer et même prendre le pas sur la réalité. Vous savez, par
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exemple, que dans la névrose obsessionnelle une réalité extérieure trou-


blante passe par le canal d’une interminable manipulation mentale. Le
mécanisme de défense a pris le large pour devenir alors en lui-même un
symptôme.
Mais Mathilde n’avait justement rien à voir avec la névrose obses-
sionnelle et gardait sa symptomatologie motrice.
Je vais surtout maintenant la laisser parler d’elle-même et de ses
problèmes.
« Je suis sténo-comptable. Je suis extrêmement fatiguée. Je suis
vidée. Je me traîne comme une lavette. Je suis incapable d’aller et de
venir comme tous les gens. Dès que je veux aller un peu vite, c’est fini
j’ai des battements de cœur et je me sens épuisée comme si j’avais énor-
mément travaillé. Et de me dorloter n’arrange rien. Je ne m’occupe que
de ma maison, et encore pas complètement. J’ai tout de même repris ma
fille.
Par moments, je tremble, tout entière. Oui, ça tremble. J’ai des dou-
leurs aussi dans la colonne vertébrale, ici et là (elle montre son cou, puis
sa région lombaire).
J’ai souvent mal à la tête, et j’ai des angoisses, beaucoup. Je fais des
crises d’angoisse, avec mon cœur qui bat très vite. J’ai de la tachycardie.
Mon sang alors se retire de mes jambes, de ma tête. Je deviens pâle.
Quand je suis très angoissée quelquefois même je perds connaissance.
Ces crises me prennent surtout au bureau, ou chez le coiffeur quand
je suis isolée ou quand je suis seule avec ma fille, dehors, dans l’autobus
ou dans le métro. J’ai peur de disparaître et qu’elle reste seule. J’ai des
crises aussi quand on me fait des prises de sang. Je ne risque rien avec
vous, je ne suis pas angoissée parce que je n’ai pas ici le souci de penser
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à tout un tas de choses. Mes crises, c’est toujours quand j’ai des soucis,
ou quand je suis contrariée, quand je suis coincée ou que je me sens
seule.
Avant, quand j’avais des soucis, ça marchait bien quand même.
Maintenant un rien, et je ne dors pas la nuit. Je me réveille complète-
ment épuisée. La nuit, je ne dors pas, je suis préoccupée. Je m’agite et
je me retourne sans cesse mais il y a quelque chose, je ne défais pas mon
lit.
Ça me fait aussi souvent mal dans les yeux, ça me pique. C’est le tra-

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vail de contre-jour, la lecture. J’ai souvent besoin de fermer les yeux.
J’en ai assez de me bagarrer ; fermer les yeux, ça me repose. La lumière
me fatigue. Je ne peux pas fixer mon attention pour lire. Avant, j’étais
vraiment dans mon bouquin. Maintenant, je n’y suis que pour la moitié.
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Je pense à autre chose. Je ne sais pas ce que je viens de lire. Je suis tou-
jours obligée de reprendre. Je lisais beaucoup autrefois. Maintenant je
lis avec les yeux, mais ça ne s’enregistre pas.
Je ne rêve pas, sauf quelquefois quand je m’endors : je tombe en des-
cendant un escalier. Je crois que c’est la seule chose que je rêve.
Dans la journée, je ne pense pas beaucoup. Je pense à des choses qui
ne bougent pas. Pour moi, je ne pense pas puisque, ce que je pense, c’est
toujours pareil.
Par exemple, l’autre jour avec ma copine. Elle m’a demandé ma
taille. Je lui ai dit : 1 mètre 67. Elle ne voulait pas me croire. J’y ai pensé
toute la journée. Je n’y comprenais rien. Je me disais : “Quelle chipie,
elle ne m’aime pas. Si seulement je pouvais ne pas la revoir.”
Une autre fois encore une grand-mère, une voisine, m’a demandé de
lui faire une course. J’étais énervée. Je lui ai répondu un peu brusque-
ment. Toute la journée j’ai regretté de l’avoir peinée.
Il y a quelques jours, en revenant de la gymnastique où le professeur
avait compté à contretemps pendant les exercices, je ne faisais que pen-
ser au professeur qui comptait à contretemps par rapport à la musique
que j’entendais. Je sais que je me restreins toujours dans mes attitudes
et dans mes mouvements. J’aimerais courir et m’amuser. Mais c’est ridi-
cule à mon âge.
J’aimerais que ça fonce, que ça aille. J’aime qu’en vitesse tout soit
bien fait. Un médecin déjà me l’avait bien dit : “Il faut vous extérioriser
davantage, il faut bondir, il faut crier.”
Tous mes troubles ont commencé surtout il y a deux ans. Ça n’est
donc pas à la mort de mon mari. Alors, plus qu’avant encore, j’ai eu le
souci de ne pas laisser percevoir ce qu’il y avait et de me dominer davan-
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tage. Je restais prostrée des heures entières – c’est l’histoire de mon frère
qui a tout fait : Je l’aime beaucoup trop ce gars-là. »
Mathilde parle maintenant de sa famille et de son évolution : « Je suis
la quatrième de six enfants. Les cinq premiers sont de mon père. Ma
mère, depuis le départ de mon père, a eu une petite fille. Après moi, il y
a mon frère, celui qui me donne tant de soucis, qui a trois ans de moins
que moi. Puis cette petite fille, qui a six ans de moins.
J’ai très peu connu mon père. Avec Maman, ça ne devait pas aller
tous les jours. C’est Maman qui est partie en 1938. En 1939, j’avais

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quatre ans, c’était la guerre. Mon père a été mobilisé peu de temps. Il ne
s’est sans doute pas chargé tellement de notre éducation. Il n’a jamais
donné d’argent. Après la guerre, il a fait de la résistance. Il occupait une
situation supérieure à la nôtre. Il était maire d’un arrondissement de
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Paris. Ça nous gênait. On n’y allait pas. Il a demandé à divorcer.


Maman, ça lui était égal. Ils ont divorcé. Il n’a jamais cherché à nous
revoir. Nous non plus.
Je n’ai jamais voulu interroger ma mère au sujet de mon père, ni au
sujet du père de ma demi-sœur. Elle est très distante sur ces choses-là,
elle dit : “Je ne vous ai jamais imposé la présence d’un beau-père, je n’ai
pas à me justifier.” Elle est rigide. C’est encore un mot trop doux. Je n’ai
peur de personne, sauf de Maman. Petite, elle m’aurait fait faire n’im-
porte quoi. Elle n’avait qu’à me regarder, tellement elle a des yeux mau-
vais. On prend la porte. On la craint terriblement. Elle est très
autoritaire. Elle crie : “7 h 05, c’est un scandale quand on doit rentrer à
7 h.” Elle nous fait des reproches pour rien. Les gens aussi la craignent
terriblement.
Elle est très rigide aussi dans la vie. Elle nous a élevés toute seule tous
les cinq. Elle a travaillé très dur. Elle est très orgueilleuse sur la question
de ses enfants. Ma mère voulait qu’on soit son œuvre. Maman a dû tri-
mer dur, mais elle voulait qu’on soit à elle. Maintenant aussi. Être le
bien, la possession de quelqu’un, ça me met les nerfs à fleur de peau.
Bien sûr, elle ne sait pas quoi inventer pour me faire plaisir. Même main-
tenant, elle ne supporterait pas que quelqu’un d’autre qu’elle m’aide
financièrement.
Elle ne se rend pas compte de la pression qu’elle nous fait sentir. Si
maman est là, aussitôt ça transforme tout en bagarre. Elle retourne les
choses. Elle les présente sous un autre angle. Les gens, mes frères par
exemple, ça les fait se disputer entre eux.
Ma mère m’a toujours tenue. Elle me disait : non. Elle m’empêchait
de sortir pour jouer. Même quand j’ai été fiancée. C’était affreux. Je ne
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pouvais sortir que de 2 heures à 7 heures le dimanche. J’étais quelque-


fois obligée d’interrompre le cinéma avec mon fiancé pour rentrer.
Après, je me suis mariée.
Au sujet de mon mari, je ne peux pas en dire tellement. Il est mort
après trois ans de mariage. Ma fille avait sept mois. On a dit que c’était
d’une rupture de l’aorte. Mon mari est mort pendant que nous avions
des rapports sexuels. Mais les rapports sexuels, ça m’a toujours laissée
indifférente. J’ai toujours trouvé ça désagréable.
Mon frère, vous savez, je l’aime bien. Mais j’ai eu beaucoup de sou-

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cis avec lui. La vie l’a rendu bizarre. Il a toujours été très bourru,
tendu. Il passait son temps à se battre. Il se battait avec les professeurs
au lycée. Il a eu une grosse histoire, il y a deux ans. Jusque-là, il avait
beaucoup travaillé, il était honnête. Et puis là, il a été arrêté. Il avait
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connu des amis et il a sans doute été entraîné. Il faisait travailler les filles
pour lui. J’ai été le voir en prison, vous ne pouvez pas savoir ce que ça
a été pour moi. Ma mère, on a essayé de le lui cacher mais elle le sait
quand même maintenant.
Il a eu toujours la vie difficile depuis qu’il était jeune. S’il voulait
bien se décider à mener une vie normale : moi, je m’étais bien rendu
compte de ce qu’il devait faire. Moi, je plie toujours pour avoir l’har-
monie dans la famille. Il rencontrerait quelqu’un qui l’aimerait bien, une
affection masculine surtout, il changerait. Je crois que je perçois bien
mon frère – c’est un homme. Avec moi, il ne veut pas toujours se laisser
aller. Je comprends. Il me donnerait bien de l’argent, mais il sait que je
le refuserais sachant d’où vient l’argent.
C’est l’histoire de mon frère qui a déclenché tout de mon état de
maladie.
Ma fille – avant sa naissance, j’avais déjà peur qu’elle naisse dif-
forme. Dès sa naissance, elle pleurait et criait toute la journée. Les
pédiatres ne savaient pas pourquoi. Il fallait toujours que je me domine.
Je la secouais. Je la promenais. On me disait : “Il faut vous en occuper”
– ça m’énervait. Je m’en occupais – mais, quoi que je fasse, elle pleurait.
Elle a eu la diarrhée à trois mois.
Elle a commencé à danser sur ses jambes vers 5 mois. Elle faisait ça
toute la journée. Moi, je la tenais avec une couche pour qu’elle le fasse
– ça la calmait. Il fallait s’occuper d’elle tout le temps.
Je lui parlais un peu, mais pas trop peut-être. Elle n’était pas câline.
Elle a maintenant 8 ans. Je lui fais faire de la danse. J’avais peur. Elle
est raide et très godiche, mais elle est gracieuse – ça lui plaît beaucoup la
danse. Elle est enchantée, ravie, ça lui fait plaisir.
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J’ai quand même des gros soucis avec ma fille. J’ai toujours peur
qu’elle s’ennuie avec moi. Elle est toute seule, elle tourne. Elle dit : “Ici,
c’est pas drôle, il n’y a jamais de dispute, c’est toujours pareil.”
J’ai peur pour elle qu’il m’arrive quelque chose. Qu’est-ce qu’elle
ferait ?
Quand j’étais petite, ma mère m’a dit que je dormais toute la journée.
Gosse, je n’avais pas de souci – je ne prenais pas garde de savoir si
j’étais distinguée ou non.
À ce moment-là, je jouais, je chantais toute la journée. Le seul endroit

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où je pouvais jouer, c’était en classe. Je n’aimais pas rester tranquille.
À la maison, la situation était bizarre – c’était moi que ma mère char-
geait, déjà, par exemple, de s’occuper de toutes les situations adminis-
tratives et de régler ce qu’il fallait. J’avais 12 ans alors. J’ai été en
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pension de 7 ans à 15 ans, je rentrais tous les quinze jours. C’était une
pension religieuse. Là, on m’a montré comment il fallait se tenir, com-
ment il fallait être, ça a dû bien pénétrer en moi. À 15 ans, je suis ren-
trée à la maison ; on m’avait renvoyée parce que j’étais trop chahuteuse.
À partir de 18 ans, j’ai été professeur d’éducation ménagère. C’est
mon ancienne directrice d’école qui m’avait trouvé ce travail. J’ai fait un
apprentissage avant. À l’école de couture, on me faisait tenir tranquille
en me promettant une partie de ballon. Quand je lisais, en classe, les
autres filles aimaient bien. Les camarades me choisissaient toujours pour
lire pendant les classes de couture, parce que je mimais en même temps
que je lisais. Ça leur plaisait.
Enfin, je me suis mariée à 21 ans. Je l’aimais bien mon mari, c’est
sûr. Mais j’étais trop enfant. J’aimais trop jouer et faire du sport. J’étais
le désespoir de la maison. Je ne demandais qu’à partir avec un ballon.
Quand je me suis mariée, automatiquement ça été fini.
Je n’avais aucune idée sexuelle. Je savais bien ce qui m’attendait. Le
soir de mon mariage, j’ai dit : “À la grâce de Dieu !” J’avais peur.
J’ai toujours été frigide. Il y a quelque chose qui me déplaît, là. C’est
écœurant, abject, désagréable.
Peut-être que c’est à cause de ce qui m’avait entouré avant. Quand
nous vivions tous à l’hôtel, que j’étais petite, je voyais des scènes obs-
cènes et lamentables. »
Enfin, quelques aperçus de Mathilde sur son organisation actuelle :

« De me tenir comme je me tiens et de parler comme je parle, c’est une sorte


d’autodéfense.
On croit que j’ai une personnalité, alors que je n’ai qu’une attitude.
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Il n’y a que depuis que j’en parle à d’autres que je retrouve à peu près
l’équilibre. »

Mathilde a ainsi trouvé cependant un système, lequel, bien que fra-


gile, lui permet, dans une certaine mesure, de se comprendre elle-même :

« J’explique aux autres leurs difficultés, pour moi-même y voir plus clair. »

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À cet effet – mais le système n’était pas très conscient pour Mathilde
avant son entrevue avec moi –, elle s’occupe d’adolescents en difficulté,
« moins cependant depuis que je suis malade ».
Les adolescents – presque uniquement des adolescentes d’ailleurs –
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lui sont signalés par un groupement religieux de son quartier.

« Ces filles-là ne demandent qu’une chose : qu’on les aime. Elles ne savent
pas que faire. Elles vont avec n’importe qui. C’est pas parce que le gars va
être amoureux quinze jours-trois semaines que ça va durer. La fille, si elle se
trouve enceinte après, qu’est-ce qu’elle fera ?
Moi, je leur parle, je leur explique. Elles viennent chez moi. Je leur apprends
aussi des tas de choses de l’enseignement ménager.
J’essaye de pousser les filles et les gars à se distraire ensemble. Je leur dis :
“Si quelqu’un vous manque un jour, un copain que vous aimeriez, par
exemple, vous ne seriez pas seule pour autant.”
Quand on est seule, on en cherche toujours un. Et c’est là qu’on peut man-
quer. »

Je dois ajouter que Mathilde suit ses propres conseils. Elle a quitté
une fois une bonne place de bureau qu’elle occupait, sous le simple pré-
texte que son chef de bureau lui plaisait.
J’en ai fini maintenant de l’observation directe de la malade. Cette
observation n’est pas complète mais nous en savons assez pour préciser
encore la fatigue de Mathilde et pour commencer à en élucider la genèse.
La fatigue de Mathilde, nous l’avons vu, est essentiellement une
fatigue générale, musculaire, surtout en rapport avec une restriction per-
manente de son activité motrice. Comme classiquement, il en résulte chez
Mathilde une hypertonie épuisante. Le cortège habituel de l’hypertonie
pathologique se retrouve ici avec les tremblements d’une part, les rachi-
algies d’autre part.
Comme nous l’avons montré, il y a plus de dix ans, avec Michel Fain,
les rachialgies témoignent de zones de contractures motrices à partir, le
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plus souvent, d’épines irritatives vertébrales, d’importance variable


mais qui restent muettes chez les individus dont le tonus musculaire est
normal.
Les céphalalgies représentent l’autre volet du diptyque pathologique
le plus banal, rachialgies-céphalalgies. Elles correspondent à une inhi-
bition de l’activité mentale fantasmatique comme les rachialgies corres-
pondent à une inhibition musculaire. C’est dire que toute l’énergie de
Mathilde ne s’investit pas dans la voix musculaire puisque l’on constate
des barrages à la liberté intérieure de penser.

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Vous avez d’ailleurs vu que Mathilde ne rêvait pratiquement pas. On
pourrait penser qu’elle ne se souvient seulement pas de ses rêves. Je
crois cependant que la censure que Mathilde exerce sur elle-même est
une censure profonde qui même la nuit ne laisse pas aller librement sa
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pensée.
Le jour, nous l’avons vu aussi, la pensée est stagnante, immobile à
l’image du corps. À partir d’un fait troublant, traumatisant, nous ne
voyons aucun des mécanismes de défense mentale dont je vous ai parlé.
Plus encore, nous ne voyons même pas apparaître les signes d’une acti-
vité mentale normale, d’une simple manipulation de pensées. Il n’y a pas
d’associations d’idées, par exemple il n’y a pas de tentatives de com-
prendre ce qui vient de se passer, de le réduire à sa juste proportion. Il n’y
a pas non plus de représentation agressive sur le plan de l’activité mentale.
Rien ne vient ici éponger la tension interne. Celle-ci subsiste, intacte et
permanente, sans élaboration de l’inconscient, sans évocation du passé ni
de l’avenir. La rumination simple de l’événement traumatisant récent n’a,
bien entendu, aucun effet de résolution du conflit interne, aucun effet de
détente. Je suis obligé d’insister sur ce point. L’absence d’ouverture men-
tale telle que nous la constatons chez Mathilde – c’est-à-dire l’impossibilité
d’utiliser les voies normales, physiologiques de l’activité mentale – consti-
tue un symptôme toujours d’une grande importance.
Normalement, en effet, la pression de l’inconscient, des pulsions ins-
tinctives, le processus primaire (il s’agit d’un bloc à la fois affectif, sen-
soriel, moteur, viscéral et représentatif aussi, qui s’établit dans les
premiers mois de la vie et prolonge ensuite une certaine activité), nor-
malement donc, la pression de cet ensemble doit se dégager en grande
partie par voie mentale. Autrement dit, pour résumer, l’inconscient doit,
dans une certaine mesure, évoluer plus ou moins en permanence à tra-
vers le préconscient, jusqu’à la conscience.
Lorsque cette évolution ne peut pas se faire régulièrement, on constate
d’abord pendant un certain temps des céphalalgies, ensuite on voit éclore
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des troubles somatiques. Dans cette éclosion des troubles somatiques,


c’est la motricité et la sensorialité qui sont en général les premières fonc-
tions atteintes. Cela parce que évolutivement, avant l’activité psychique,
la sensorialité et la motricité ont constitué l’essentiel des fonctions de rela-
tion du petit enfant avec sa mère, puis avec les autres objets extérieurs.
Dans le cas de Mathilde, nous ne serons donc pas étonnés de voir la
surcharge musculaire coexister avec une inhibition mentale.
Je voudrais que vous accordiez à l’inhibition de l’activité mentale telle
que je vous l’ai décrite, c’est-à-dire à l’absence du dégagement de l’incons-

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cient par la voie mentale, l’importance précise que je viens de lui donner.
Il ne faut voir ici, d’aucune façon, une maladie mentale au sens clas-
sique du terme. Du reste, vous avez pu apprécier à la fois les qualités
d’intelligence, d’adaptation, de justesse, de compréhension et de pré-
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sence de Mathilde dans son contact avec moi. Vous avez également
apprécié sa conscience de ses limitations actuelles, tant sur le plan men-
tal que sur le plan musculaire.
Dans la symptomatologie de Mathilde, nous trouvons encore les
insomnies et les crises d’angoisse.
L’agitation nocturne est un fait courant chez les hypertoniques
moteurs. Le phénomène est facilement compréhensible. Deux facteurs
essentiels entrent en jeu en effet :
– D’une part la cessation des stimuli sensoriels et visuels en particu-
lier en raison de la nuit et du repos général humain et matériel qui
l’accompagne. Tout le système des relations extérieures de l’indi-
vidu s’arrête de ce fait. Une certaine dépense énergétique de cap-
tation sensorielle ne s’exerce plus. Parallèlement, la dépense
musculaire habituelle, celle de l’expression motrice dans les rela-
tions ou dans l’activité banale, cesse également. Cependant les ten-
sions internes demeurent. Il y a donc à ce moment une surcharge
énergétique interne. Celle-ci devrait s’écouler normalement, par le
canal du rêve. Dans les cas identiques à celui de Mathilde où la cen-
sure limite considérablement l’activité onirique, c’est tout naturel-
lement la voie de décharge musculaire qui est utilisée.
– D’autre part, les tensions internes sont considérablement réanimées
la nuit dans la plupart des cas en raison de souvenirs nocturnes de
la première enfance qui donnent un regain d’activité à ce bloc révo-
lutionnaire que j’ai appelé tout à l’heure le processus primaire.
On comprendra facilement ainsi dans le cas de Mathilde à la fois l’in-
somnie et l’agitation nocturne. Nous devons remarquer cependant que
Mathilde, tout en se retournant sans cesse, ne défait pas, ne déborde pas
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Aspects psychosomatiques de la fatigue (1967) 23

son lit. Je crois qu’il s’agit là d’un nouvel effet de sa vigilance musculaire
à ne pas se laisser aller. Cependant cette vigilance nocturne nous montre
encore une fois la profondeur du niveau d’exercice de la censure. Les
crises d’angoisse surviennent dans la journée, lors de situations relative-
ment précises. Elles répondent à ce titre à la loi de la distance névrotique,
telle que Maurice Bouvet l’a décrite. Cette loi est relativement facile à com-
prendre : tout individu cherche à travers ses mécanismes de défense, qu’ils
soient névrotiques, psychotiques, ou même dans certains cas psychoso-
matiques, à se tenir à une distance convenable de ses objets privilégiés,

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c’est-à-dire à une distance convenable des personnages, des objets maté-
riels ou des situations qui affectivement ont un intérêt brûlant pour lui. La
distance convenable se situe ni trop près ni trop loin de ces objets. Elle
évite à la fois les risques d’agression – disons les risques de se brûler – et
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les risques d’abandon – disons les risques d’avoir froid. Lorsque la dis-
tance opportune est rompue, du fait des circonstances, l’angoisse apparaît.
L’angoisse de Mathilde apparaît ainsi lorsqu’elle se trouve seule, iso-
lée, c’est-à-dire à trop grande distance de ses objets privilégiés (on peut
compter sûrement sa mère et sa fille parmi ces objets). Au bureau, chez
le coiffeur par exemple. Surtout lorsqu’elle a des soucis qui surchargent
sa tension habituelle pourtant déjà assez marquée. Parce que bien
entendu, du fait des circonstances, chez le coiffeur, au bureau, ses pos-
sibilités de dépense sensorielle et musculaire courantes sont encore plus
limitées qu’à l’habitude, la voie de décharge mentale demeurant toujours
close. L’angoisse apparaît aussi lorsque Mathilde se trouve isolée avec sa
fille, c’est-à-dire à trop courte distance d’un de ses objets privilégiés. Je
n’insisterai pas ici sur la tachycardie qui se manifeste alors – retenons
seulement qu’il s’agit d’un symptôme d’accompagnement banal de l’an-
goisse chez les individus ayant une structure de personnalité du type de
celui de Mathilde. Je n’insisterai pas non plus sur les tendances lypo-
thymiques dont l’analyse nous entraînerait trop loin.
J’ai gardé pour la fin la symptomatologie oculaire.
Mathilde nous donne trois facteurs essentiels de sa fatigue oculaire,
de ses picotements aussi : le travail, la lumière, la lecture. On est en droit
de penser qu’au niveau de la musculature striée de l’appareil oculaire
l’hypertonie règne autant que sur le plan général. Je vous ai signalé que
pendant l’examen Mathilde ne me regardait pas régulièrement – que ses
yeux étaient surtout braqués vers ses mains –, qu’elle me jetait seulement
quelques regards furtifs. Et ceci confirme l’absence du laisser-aller de ses
yeux. On comprendra donc, ici comme ailleurs, que le travail qui doit
attirer et retenir obligatoirement la vue constitue, dans le climat de
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l’hypertonie musculaire, un facteur non négligeable d’une fatigue ocu-


laire générale. Dans la lecture d’ailleurs le même système doit jouer, mais
il n’est pas le seul.
En dehors des phénomènes propres de la fatigue directe résultant de
la lumière, la lumière joue dans un autre sens. Nous le touchons lorsque
Mathilde nous dit : « J’en ai assez de me bagarrer, ça me repose de fermer
les yeux. » Il s’agit là, sans doute, chez Mathilde, d’une tentative d’échap-
per aux sollicitations des objets extérieurs, qu’elle accuse d’être persécu-
tants, pour se réfugier en elle-même et sans doute pour essayer de

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résoudre ses conflits dans l’apaisement éventuel d’une activité mentale de
représentations visuelles comme je vous l’ai indiqué tout à l’heure. Mais
nous savons que justement la bagarre est en elle-même et que cela ne lui
sert sans doute pas à grand-chose de fermer les yeux et de penser tant que
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sa pensée restera stagnante, comme les représentations sensorielles qui


l’accompagnent et seulement répétitive des difficultés extérieures.
Les représentations visuelles intérieures, les fantasmes visuels mobilisent
au moins autant que les rêves une certaine activité de l’appareil oculaire.
On peut concevoir à ce sujet que, lorsque la physiologie mentale est en
libre exercice, cette activité de l’appareil oculaire se montre relativement
variée. Ce n’est pas le cas de Mathilde. Elle rumine sa situation conflictuelle
la plus récente. Elle ne peut se dégager des scènes visuelles ou auditives qui
l’ont frappée. On est donc en droit de penser que chez Mathilde l’activité de
son appareil oculaire durant ses ruminations est intense mais stagnante,
répétitive, sans évolution, sans issue donc éminemment fatigante.
Le même phénomène, plus complexe encore, se produit au moment de
la lecture. Mathilde abandonne, à ce moment, la diversité des objets
extérieurs pour se consacrer à l’un seul d’entre eux : le livre et son
contenu. Les yeux demeurent ouverts.
Mathilde nous a fort bien dit sa difficulté à ce sujet : « Je ne suis [à la
lecture] que pour la moitié. La seconde moitié pense en même temps à
autre chose. C’est-à-dire que nous nous trouvons en même temps devant
trois activités oculaires qui se chevauchent et s’entremêlent : l’une est
celle de la captation sensorielle des lettres, des mots, des phrases ; l’autre
consiste dans la représentation visuelle du contenu de la lecture. Il s’agit
en quelque sorte de la projection sur des lettres, les mots, les phrases,
des fantasmes visuels que ceux-ci suggèrent.
Jusqu’à présent, tout est cependant habituel et normal à cette
remarque près que la lecture, dès l’enfance, était accompagnée d’une
activité motrice. « Quand je lisais, je mimais » ; activité de décharge
aujourd’hui bloquée.
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Mais chez Mathilde nous avons en même temps une troisième activité
oculaire, celle de la fameuse seconde moitié qui pense en même temps à
autre chose. C’est-à-dire qu’aux projections des fantasmes visuels que
suggère la lecture se mêlent d’autres projections : celles de la reviviscence
– sans doute – des scènes conflictuelles que Mathilde a traversées et qui
n’ont pas été élaborées mentalement.
Le livre de Mathilde constitue donc à la fois un triple écran :
– celui de l’écriture qui crée la stimulation sensorielle ;
– celui de la projection des fantasmes visuels issus du contenu de la

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lecture ;
– celui enfin des projections stagnantes des conflits effectifs et récents
de Mathilde.
Je pense bien dans ces conditions que les yeux de Mathilde, braqués
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sur son livre, participent largement, pour leur part, à l’ensemble de la


prostration.
Je ne m’étends pas ici, faute de temps, et je vous prie de m’en excu-
ser, sur les rapports qui existent entre l’activité mentale des représenta-
tions fantasmatiques visuelles, d’une part, et la qualité de l’écran de leur
projection d’autre part. Nous en avons donné un assez large aperçu déjà
dans l’ouvrage intitulé L’Investigation psychosomatique que j’ai publié
avec Michel de M’Uzan et Christian David.
J’en aurai fini avec la symptomatologie oculaire de la fatigue dont je
parle ici seulement à propos du cas de Mathilde et d’une façon partielle
et limitée sans prétention exhaustive, même concernant ce seul cas cli-
nique, lorsque je vous aurai fait une remarque plus générale.
Je suis resté dans le cas de Mathilde au niveau global de l’appareil
oculaire. Je ne me suis engagé, en partie faute de connaissances, dans
aucune analyse précise des fonctions mises en cause dans la fatigue de cet
appareil. Mais vous pouvez constater aussi que je n’ai pas rejeté mes
inconnues sur le compte du système nerveux central. Mon expérience
m’a appris à considérer souvent le système nerveux central comme un
simple gérant – je n’ai pas dit qu’il n’était que cela – et à donner toute
l’importance qu’ils méritent aux appareils périphériques dans les
charges qu’ils supportent, à la condition bien entendu de ne jamais
perdre de vue leur place dans l’économie générale de l’individu.
J’en ai donc fini pour les symptômes de Mathilde mais je dois main-
tenant justement vous donner quelques explications sur son économie
générale.
Le problème se pose de savoir maintenant pourquoi Mathilde vit avec
sa grande fatigue, avec son hypertonie musculaire.
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26 Pierre Marty

Je crois que, sur le plan de la distribution économique générale et


première, une répartition était faite, un secteur de la personnalité limité,
alors que Mathilde n’avait pas atteint l’âge d’un an.
Je crois qu’il était, en effet, déterminé chez Mathilde avant l’âge d’un
an.
1. Qu’une partie de ses investissements énergétiques serait obligatoi-
rement placée dans la sensorio-motricité, c’est-à-dire :
– d’une part qu’elle ne pourrait jamais investir exclusivement son
activité mentale – par exemple, qu’elle ne présenterait jamais une

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névrose obsessionnelle – et qu’elle aurait dans ces conditions toute
sa vie une activité sensorio-motrice importante ;
– d’autre part, que lors des difficultés qu’elle rencontrerait son
système sensorio-moteur servirait facilement de zone de repli en
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présentant une ouverture béante à la régression, sans pour


autant constituer cependant un système valable de défense orga-
nisée.
2. Que les événements que Mathilde traverserait après l’âge d’un an
modifieraient sans doute, plus ou moins et selon le système déjà mis en
place, les contenus de ce système, sans pouvoir en modifier cependant la
forme essentielle.
Certes et vous allez le voir, je ne minimise ni la petite enfance,
disons de un à trois ans, ni l’enfance, disons de trois à six ans, ni la
période de latence, ni la puberté, ni l’adolescence. Mais cependant
j’accorde avec les miens une place primordiale à la toute petite enfance
dans l’établissement d’un schéma de personnalité d’une structure indé-
racinable. Le seul problème dont nous discutons entre nous dans l’éta-
blissement de cette structure demeure de savoir si les éléments
essentiels qui la composent proviennent de l’hérédité au sens génétique
du mot ou des premières relations du nouveau-né avec sa mère.
Vous pouvez, de toute façon, constater que nous donnons régulière-
ment une valeur plus grande à ce qui est antérieur par rapport à ce qui
est postérieur dans le temps de la vie humaine.
Je vais donc résumer d’abord ma pensée sur un plan théorique :
1. Il existe des éléments d’ordre héréditaire, dans le sens génétique du
mot, qui demeurent essentiels dans le cadre de la personnalité qu’ils
déterminent.
2. La toute petite enfance qui s’étale jusqu’à l’âge d’un an s’avère
sans doute, en raison du rôle primordial de la mère, aussi importante
que l’hérédité génétique.
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3. La petite enfance, et l’enfance, jusqu’à l’âge de sept ans restent les


seules périodes de création, de mise en place des difficultés majeures, des
conflits que l’on retrouvera plus ou moins par la suite.
4. Après l’âge de sept ans, l’individu rencontrera encore des événe-
ments traumatiques de grande importance qui animeront sans cesse sa
vie, mais qui ne constitueront, en fait, que des écrans sur lesquels les dif-
ficultés antérieures à l’âge de sept ans pourront se projeter.
Je vous fais remarquer à ce sujet que le « stress » dont il est tellement
question aujourd’hui, et souvent sous une forme simpliste d’ailleurs, n’a

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pour nous de valeur que dans la mesure où il répond à un système anté-
rieur d’organisation spécifique, que dans la mesure où il répond à des
références antérieures précises.
Au milieu de ces propositions, je vais donc situer Mathilde.
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Notre malade s’est montrée, dès ses premières années, une person-
nalité d’expansion motrice, une enfant qui devait se dépenser musculai-
rement pour vivre avec bonheur.
Nous ne pouvons pas discuter rétrospectivement du rôle de l’hérédité
génétique, ni du rôle des premières relations avec sa mère dans l’éta-
blissement de cette nécessité des dépenses musculaires.
En faveur de l’hérédité, nous avons l’argument d’une identique
conformation de la fille de Mathilde par rapport à sa mère. Mais cela
demeure aléatoire.
Quant aux relations précoces de Mathilde avec sa propre mère, nous
sommes en droit de supposer que la rigidité et la possessivité de cette der-
nière mettaient déjà sans doute un frein prématuré à l’expansivité mus-
culaire du petit enfant qu’était notre malade. Il s’agit seulement encore
là d’une hypothèse.
Je vous ai quand même donné mon opinion que le cadre général de la
vie de Mathilde était déjà globalement limité dans une primauté sensorio-
motrice. Plus tard, nous savons, cette fois-ci de façon certaine, que la
mère empêchait Mathilde de se livrer à son expansion physique. Il nous
faut remarquer à ce sujet toute l’importance que la patiente accorde à la
puissance du regard de sa mère. Il s’agit là d’un élément que Michel Fain
a bien mis autrefois en relief lorsque les mères anxieuses et possessives ne
tolèrent pas que les enfants disparaissent pour jouer de leur champ
visuel. D’où l’importance paralysante du regard de la mère.
Mais, pour comprendre notre malade, nous devons envisager
l’ensemble de sa situation familiale.
Mathilde n’avait pas près d’elle son père qui aurait sans doute rela-
tivement équilibré la situation. Elle était aux mains de sa mère.
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28 Pierre Marty

Les deux directions essentielles et normales de sa croissance, à savoir


d’une part la recherche d’un objet féminin d’identification et d’autre
part la recherche de son indépendance par à-coups successifs d’agres-
sion, comme il est normal, s’adressaient donc, dans le climat que nous
connaissons, à peu près exclusivement à sa mère.
J’ai toutes les raisons de supposer que les désirs oraux de Mathilde
n’avaient pas été satisfaits et que ce fait avait installé un lien puissant de
type agressif oral entre la jeune enfant et sa mère.
J’ai autant de raisons de penser que la période classique de l’agres-

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sivité anale dont nous connaissons l’importance dans sa relation avec
toute la motricité avait été fortement bridée.
L’activité anale avait été, nous ne pouvons en douter, sévèrement édu-
quée. Nous tenons sans doute là le premier élément de valeur venant
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imposer un freinage précoce sur la liberté motrice.


Par contre, le deuxième temps du stade anal, celui de la temporisa-
tion, de la modération, du dosage dans la répartition, temps essentiel de
la formation du moi, devrait théoriquement s’être développé de façon
convenable. Or il s’est mal développé et, en particulier, Mathilde
manque de possibilités profondes de manipulation mentale de ses fan-
tasmes. Cela me confirme que la distribution économique à ce moment
antérieur à l’âge de trois ans se trouvait donc déjà d’un ordre particu-
lier. Je veux dire qu’elle était perturbée par des événements antérieurs.
Sur le plan œdipien, l’absence du père pesait largement et ce qui
aurait pu dans une grande mesure sauver Mathilde de sa charge conflic-
tuelle existante s’avérait carentiel. L’agressivité envers la mère ne pou-
vait pas s’exprimer, une fois de plus. Peut-être un peu parce que
Mathilde manquait d’un allié éventuel mais surtout parce qu’elle ne pou-
vait envisager sereinement l’ouverture affective que donne à chaque
enfant la présence du parent de l’autre sexe. Elle devait donc résoudre
ses problèmes dans le système à deux d’une obligatoire homosexualité
agressive – homosexualité inconsciente qui pour être latente n’en
demeurait sûrement pas moins puissante. Ce système à deux prolongeait
et renforçait les agressivités prégénitales orale et anale, sur lesquelles j’ai
mis l’accent.
Je ne saurais mieux illustrer ce point de vue, concernant le manque
du père et l’augmentation des tensions agressives, que par la phrase de
la fille de Mathilde lorsqu’elle dit : « Ici ce n’est pas drôle [sous-entendu
il n’y a pas de père], il n’y a jamais de disputes, c’est toujours pareil. »
L’agression de Mathilde, bloquée dans ses voies essentielles mentales
et musculaires d’expression, restait encore le désir et la nécessité d’une
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Aspects psychosomatiques de la fatigue (1967) 29

identification féminine. Nous avons vu les réticences de la patiente pour


s’identifier ouvertement à sa mère. Nous avons vu ses efforts pour ne
pas lui ressembler (il s’agit là évidemment d’une contre-identification
ayant cependant une valeur économique certaine). Mathilde a peur que
sa fille ne s’ennuie. Elle la faisait gigoter. Elle lui faisait faire de la
danse.
Mais à travers tout cela, chose capitale, l’identification de Mathilde à
sa mère, sur le plan de l’inconscient, reste considérable. Il s’agit essen-
tiellement d’une identification partielle au surmoi de sa mère, c’est-à-

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dire d’une acceptation intérieure, d’une surprise à son compte du désir
de sa mère de ne pas la voir remuer.
Et ceci constitue sans doute, bien davantage que l’éducation reli-
gieuse, le second élément de valeur expliquant le freinage musculaire,
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l’inhibition de Mathilde devant sa propre demande d’activité motrice.


Remarquons à ce sujet que jamais la mère de la malade, effective-
ment, n’a pu imposer à Mathilde l’inhibition qu’elle s’impose maintenant
elle-même par identification à sa mère.
L’organisation générale de la personnalité de Mathilde et tous les élé-
ments que nous avons soulignés nous font comprendre sans mal la frigi-
dité de la patiente.
Elle était ainsi installée avant les événements récents, dans une
névrose hystéro-phobique de comportement, sans défenses organisées
sur le plan mental.
Reste le déclenchement de la maladie actuelle.
Je vais revenir, à ce sujet, sur l’identification de Mathilde à sa mère
dans la relation qu’elle avait avec son petit frère.
Bien que teintée d’éléments œdipiens, cette relation me paraît essen-
tiellement maternelle. Sous ces angles, Mathilde a dû s’intéresser consi-
dérablement, et depuis longtemps à son petit frère : « Je l’aime trop ce
gars-là », avec la note très riche qu’elle donne et qui témoigne aussi
d’une identification facile et profonde avec le garçon : « Il aurait besoin
d’une affection masculine. »
Nous savons que la prise d’un rôle maternel, à condition d’aménage-
ments, demeure affectivement très investie par Mathilde. Nous en voyons
un exemple dans son intérêt pour les adolescents.
Alors nous comprenons le mécanisme de déclenchement du syndrome
actuel à propos des difficultés majeures avec le frère lorsque celui-ci fut
emprisonné, il y a deux ans.
Il s’est agi, une fois de plus, pour Mathilde, d’un échec dans sa ten-
tative de personnalisation, d’indépendance. La position qu’elle avait
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30 Pierre Marty

prise vis-à-vis de son frère s’avérait inefficace et même mauvaise puisque


la délinquance apparaissait chez lui aux yeux de tous.
Ce processus d’indépendance échouant, Mathilde se retrouvait une
fois encore aux mains de sa mère. Tout au moins dans sa conception per-
sonnelle profonde.
Un autre événement parallèle apparaissait alors – la blessure narcis-
sique – avec des conséquences importantes : le refoulement affectif global et
l’isolement de l’inconscient sur le plan mental comme nous l’avons constaté
cliniquement – c’est-à-dire l’inhibition quasi totale des possibilités, pour-

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tant maigres antérieurement, de manipulation mentale des fantasmes.
La névrose de comportement de Mathilde, qui, vaille que vaille, orga-
nisait antérieurement sa vie, laissait alors toute la place économique à la
maladie actuelle.
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Je résume le plan thérapeutique :


Vous comprendrez qu’il faut aborder le problème sous deux angles :
1. Il faut ouvrir la voie de l’activité mentale. Il convient de réinstaller
au moins Mathilde dans sa névrose de comportement antérieure, lui per-
mettre de reprendre ses activités diverses, quelles qu’elles soient, et
manipuler aussi ses fantasmes. Cela pour deux raisons :
– d’abord parce qu’on rétablira une activité normale qui déchargera
d’autant la pression des pulsions instinctives issues des conflits qui
surinvestissent actuellement la motricité. Cette visée est directement
économique ;
– ensuite parce que tant que certains problèmes essentiels, comme celui
de son identification à sa mère, ne seront pas conscients pour
Mathilde, elle restera sur ces positions d’hypertonie musculaire aiguë.
Cette visée présente un double intérêt :
– d’une part, elle est directement curatrice, par la psychothérapie
même. Je ne crois pas cependant, étant donné ce que nous savons
de la personnalité de Mathilde, qu’on puisse résoudre de très pro-
fonds problèmes ;
– d’autre part, elle est directement curatrice car elle permettra un accès
plus facile au second angle thérapeutique agissant sur la motricité.
2. Il faut en effet ouvrir la voie de l’activité motrice.
Cette ouverture se fera, à plusieurs titres, dans la psychothérapie,
mais à titre direct dans un traitement de relaxation.
À cet effet, j’ai adressé Mathilde à notre relaxatrice. Elle m’a fait par-
venir un compte rendu de son examen de la patiente, lequel recouvre
– point pour point – mon observation première. Je vous donne cependant
quelques extraits plus spécialisés tels que :
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Aspects psychosomatiques de la fatigue (1967) 31

« Il semble que la tension au niveau de la musculature volontaire


s’étende à la musculature lisse » et plus loin : « Du point de vue typolo-
gique, elle se présente comme une ectomorphe cérébrotonique » (Sheldon).
La réaction tonico-psycho-affective prend la forme tonico-caractérielle
dont parle de Ajuriaguerra en l’opposant à la forme tonico-émotionnelle.
L’agressivité semble se manifester sur le mode hypertonique.
Notre but, dit la relaxatrice pour conclure, va être, dans un premier
temps, de faire prendre conscience à la patiente de son corps, de son
mode relationnel manquant de souplesse, puis de lui permettre, grâce au

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vécu transférentiel et à l’effet physiologique direct, de parvenir à modi-
fier ses réponses toniques habituelles.
Je vais, maintenant, conclure à mon tour.
J’espère que vous n’attendiez pas de moi un traité de la fatigue, ni
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l’énumération des états et des syndromes où la fatigue se rencontrait en


médecine. Cela se trouve décrit dans bien des recueils. J’ai largement
insisté, par contre, à propos d’un exemple de fatigue sensorio-musculaire
générale, sur les points de vue clinique et théorique spécifiques que j’ai
développés selon mes connaissances. Cela d’une manière évidemment
partielle et limitée, réduite à la perspective des aspects psychosomatiques
qui m’était réservée.
Ce n’est pas dire que la fatigue sensorielle et musculaire recouvre
entièrement l’éventail clinique de la fatigue.
Elle en constitue cependant, selon mon expérience, la forme majeure.
Son importance et sa fréquence ont dicté la place que je lui ai faite dans
mon exposé.
J’ai relu récemment les comptes rendus du dernier Congrès interna-
tional de médecine psychosomatique, qui se tenait à Paris l’été dernier et
qui traitait justement du problème de la fatigue.
Je crois avoir répondu, directement ou indirectement, ce soir, à un
certain nombre de questions qui ont été posées au cours de ce Congrès.
Je me suis limité aujourd’hui à l’étude d’un aspect essentiel de la
fatigue, celui qui concerne en premier lieu l’individu lui-même.
Bien entendu, d’autres études sont ouvertes, qui concernent les rela-
tions de l’individu avec l’extérieur, et en particulier avec le monde de son
travail. Le problème, je l’ai souligné et montré, je l’espère, demeure
presque toujours dans ces cas un problème mixte, celui de la rencontre
d’un individu donné avec son travail.
À ce propos, je le crois, les « conditions de travail » devraient être
plus souvent étudiées en fonction de la personnalité des travailleurs en
cause. La double dimension de départ, ainsi proposée, pourrait-elle sans
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doute apporter des résultats rentables sur le plan de l’organisation du


travail comme sur le plan de l’assistance médicale et sociale.
Chaque fois, les travaux doivent être entrepris en même temps sous
plusieurs angles. Les rapports et les interventions du Congrès sur la
fatigue soulignent l’insuffisance des études analytiques de l’individu et
montrent l’impasse à laquelle aboutit cette carence.
Je ne crois pas avoir échappé, aujourd’hui, aux critiques inverses.
J’ai sans doute trop développé le point de vue de l’individu par rapport
à l’organisation de la société.

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Mais cela constituait ce soir, avec les réserves de ma conclusion, le but
que je m’étais fixé.
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