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MARSEILLE – Marius, la partie de Carte

Quand le rideau se lève, Escartefigue regarde son jeu intensément et perplexe, se


gratte la tête. Tous attendent sa décision.
PANISSE, impatient : Eh bien, quoi ? C'est à toi !
ESCARTEFIGUE : Je le sais bien. Mais J'hésite...
CESAR, à Escartefigue : Tu ne vas pas hésiter jusqu'à demain !
M. BRUN : Allons, capitaine, nous vous attendons !
Escartefigue se décide soudain. Il prend une carte, lève le bras pour la jeter sur le tapis,
puis, brusquement, il la remet dans son jeu.
ESCARTEFIGUE : Ah ! mon ami, c'est que la chose est importante ! ( À César ) Ils ont trente-deux
et nous, combien nous avons ?
César jette un coup d'œil sur les jetons en os qui sont près de lui, sur le tapis.
CESAR : Trente.
M. BRUN, sarcastique : Nous allons en trente-quatre.
PANISSE : C'est ce coup-ci que la partie se gagne ou se perd.
ESCARTEFIGUE : C'est pour ça que je me demande si Panisse coupe à cœur.
CESAR : Mais si tu avais surveillé le Jeu, tu le saurais.
PANISSE, outré : Eh bien, dis donc, ne vous gênez plus ! Montre-lui ton jeu puisque tu y es !
CESAR : Je ne lui montre pas mon jeu. Je ne lui ai donné aucun renseignement.
M. BRUN : En tout cas, nous jouons à la muette, il est défendu de parler.
PANISSE : Et si c'était une partie de championnat, tu serais déjà disqualifié.
CESAR, froid : Eh bien, écoute , Panisse, moi j’en ai fait plus de dix, des parties de
championnats… je n'y ai jamais vu une figure comme la tienne dans les championnats.
ESCARTEFIGUE, pensif : Évidemment, et je me demande toujours s'il coupe à cœur.
PANISSE : Et je te répète que quand on joue on ne doit pas parler, même pour dire bonjour à
un ami.
ESCARTEFIGUE Je dis bonjour à personne. Je réfléchis.
PANISSE : Eh bien ! réfléchis en silence...
CESAR, tout en faisant des signes (se passe le tranchant de la main sur le cœur) : Il a raison tu
n’a pas besoin de parler.
PANISSE, furieux car il l’a vu : Ah non, je te prie de ne pas lui faire de signes. Tu ne dois
regarder qu'une seule chose : ton Jeu. (À Escartefigue, qui regarde Panisse) Et toi aussi.
Escartefigue baisse les yeux vers ses cartes, puis regarde à nouveau Panisse en faisant
des grimaces interrogatives.
PANISSE, à Escartefigue : Si tu continues à faire des grimaces, je fous les cartes en l'air et je
rentre chez moi.
M. BRUN : Ne vous fâchez pas, Panisse. Ils sont cuits.
ESCARTEFIGUE : Moi, Je connais très bien le jeu de la manille et je n'hésiterais pas une seconde
si j'avais la certitude que Panisse coupe à cœur.
César, discrètement, se passe encore le tranchant de la main sur le cœur. Escartefigue
fait des clins d’œil.
PANISSE : Eh, vous avez vu ! Ils continuent à se faire des grimaces ! Tenez, tenez, monsieur
Brun, surveillez Escartefigue. Moi, je surveille César.
CESAR, à Panisse : Comment ? Tu me surveilles comme un tricheur ? Tu me fais ça à moi, un
camarade d’enfance à toi ?! Merci !
Panisse, presque ému : Allons, César, je t'ai fait de la peine ?
CESAR : Non, tu me fais plaisir ! Tu me surveilles comme si j’étais un scélérat, un bandit de
grand chemin, je te remercie ! (Puis, le montrant du doigt.) Tu me fends le cœur.
PANISSE : Allons, César...
CESAR : Y a pas César ! Tu me fends le cœur. (Il regarde Escartefigue, qui scrute ses cartes. Il
répète plus fort.) Tu me fends le cœur ! Tu-me-fends-le-cœur ! (S’emportant car
Escartefigue, perdu dans se pensées, ne réagit pas.) Ohé ! Alors, nous ne jouons plus, non ?
Qu’est-ce qu’on fait ? À moi, il me fend le cœur ; à toi, il ne te fait rien, à toi il ne te fait rien
alors ?!
ESCARTEFIGUE, ravi : Très bien ! Cœur !
Il jette une carte sur le tapis. Panisse la regarde, regarde César, puis se lève brusquement,
plein de fureur.
PANISSE : Est-ce que tu me prends pour un imbécile ? Tu as dit : « II me fend le cœur » pour lui
faire comprendre que je coupe à cœur. Et alors il joue cœur, parbleu !
CESAR : ...
PANISSE, il lui jette les cartes au visage : Eh bien, tiens, les voilà tes cartes, hypocrite, tricheur !
Je ne joue pas avec un Grec ; siou pas plus fade qué tu, sas ! Foou pas mi prendre per un
aoutre ! ( Il se frappe la poitrine ) Siou mestre Panisse, et siès pas proun finn per m'aganta !
[= Je ne suis pas plus idiot que toi, tu sais ? Faut pas me prendre pour un autre ! Je suis maître
Panisse, et tu n’es pas assez finaud pour m’avoir !]
Il sort violemment en criant : « Tu me fends le cœur ! »
MARSEILLE – Marius, la partie de Carte
Quand le rideau se lève, Escartefigue regarde son jeu intensément et perplexe, se
gratte la tête. Tous attendent sa décision.
PANISSE, impatient : Eh bien, quoi ? C'est à toi !
ESCARTEFIGUE : Je le sais bien. Mais J'hésite...
CESAR, à Escartefigue : Tu ne vas pas hésiter jusqu'à demain !
M. BRUN : Allons, capitaine, nous vous attendons !
Escartefigue se décide soudain. Il prend une carte, lève le bras pour la jeter sur le tapis,
puis, brusquement, il la remet dans son jeu.
ESCARTEFIGUE : Ah ! mon ami, c'est que la chose est importante ! ( À César ) Ils ont trente-deux
et nous, combien nous avons ?
César jette un coup d'œil sur les jetons en os qui sont près de lui, sur le tapis.
CESAR : Trente.
M. BRUN, sarcastique : Nous allons en trente-quatre.
PANISSE : C'est ce coup-ci que la partie se gagne ou se perd.
ESCARTEFIGUE : C'est pour ça que je me demande si Panisse coupe à cœur.
CESAR : Mais si tu avais surveillé le Jeu, tu le saurais.
PANISSE, outré : Eh bien, dis donc, ne vous gênez plus ! Montre-lui ton jeu puisque tu y es !
CESAR : Je ne lui montre pas mon jeu. Je ne lui ai donné aucun renseignement.
M. BRUN : En tout cas, nous jouons à la muette, il est défendu de parler.
PANISSE : Et si c'était une partie de championnat, tu serais déjà disqualifié.
CESAR, froid : Eh bien, écoute , Panisse, moi j’en ai fait plus de dix, des parties de
championnats… je n'y ai jamais vu une figure comme la tienne dans les championnats.
ESCARTEFIGUE, pensif : Évidemment, et je me demande toujours s'il coupe à cœur.
PANISSE : Et je te répète que quand on joue on ne doit pas parler, même pour dire bonjour à
un ami.
ESCARTEFIGUE Je dis bonjour à personne. Je réfléchis.
PANISSE : Eh bien ! réfléchis en silence...
CESAR, tout en faisant des signes (se passe le tranchant de la main sur le cœur) : Il a raison tu
n’a pas besoin de parler.
PANISSE, furieux car il l’a vu : Ah non, je te prie de ne pas lui faire de signes. Tu ne dois
regarder qu'une seule chose : ton Jeu. (À Escartefigue, qui regarde Panisse) Et toi aussi.
Escartefigue baisse les yeux vers ses cartes, puis regarde à nouveau Panisse en faisant
des grimaces interrogatives.
PANISSE, à Escartefigue : Si tu continues à faire des grimaces, je fous les cartes en l'air et je
rentre chez moi.
M. BRUN : Ne vous fâchez pas, Panisse. Ils sont cuits.
ESCARTEFIGUE : Moi, Je connais très bien le jeu de la manille et je n'hésiterais pas une seconde
si j'avais la certitude que Panisse coupe à cœur.
César, discrètement, se passe encore le tranchant de la main sur le cœur. Escartefigue
fait des clins d’œil.
PANISSE : Eh, vous avez vu ! Ils continuent à se faire des grimaces ! Tenez, tenez, monsieur
Brun, surveillez Escartefigue. Moi, je surveille César.
CESAR, à Panisse : Comment ? Tu me surveilles comme un tricheur ? Tu me fais ça à moi, un
camarade d’enfance à toi ?! Merci !
PANISSE, presque ému : Allons, César, je t'ai fait de la peine ?
CESAR : Non, tu me fais plaisir ! Tu me surveilles comme si j’étais un scélérat, un bandit de
grand chemin, je te remercie ! (Puis, le montrant du doigt.) Tu me fends le cœur.
PANISSE : Allons, César...
CESAR : Y a pas César ! Tu me fends le cœur. (Il regarde Escartefigue, qui scrute ses cartes. Il
répète plus fort.) Tu me fends le cœur ! Tu-me-fends-le-cœur ! (S’emportant car
Escartefigue, perdu dans se pensées, ne réagit pas.) Ohé ! Alors, nous ne jouons plus, non ?
Qu’est-ce qu’on fait ? À moi, il me fend le cœur ; à toi, il ne te fait rien, à toi il ne te fait rien
alors ?!
ESCARTEFIGUE, ravi : Très bien ! Cœur !
Il jette une carte sur le tapis. Panisse la regarde, regarde César, puis se lève brusquement,
plein de fureur.
PANISSE : Est-ce que tu me prends pour un imbécile ? Tu as dit : « II me fend le cœur » pour lui
faire comprendre que je coupe à cœur. Et alors il joue cœur, parbleu !
CESAR : ...
PANISSE, il lui jette les cartes au visage : Eh bien, tiens, les voilà tes cartes, hypocrite, tricheur !
Je ne joue pas avec un Grec ; siou pas plus fade qué tu, sas ! Foou pas mi prendre per un
aoutre ! ( Il se frappe la poitrine ) Siou mestre Panisse, et siès pas proun finn per m'aganta !
[= Je ne suis pas plus idiot que toi, tu sais ? Faut pas me prendre pour un autre ! Je suis maître
Panisse, et tu n’es pas assez finaud pour m’avoir !]
Panisse sort violemment en criant : « Tu me fends le cœur ! »
MARSEILLE – Marius, la partie de Carte
Quand le rideau se lève, Escartefigue regarde son jeu intensément et perplexe, se
gratte la tête. Tous attendent sa décision.
PANISSE, impatient : Eh bien, quoi ? C'est à toi !
ESCARTEFIGUE : Je le sais bien. Mais J'hésite...
CESAR, à Escartefigue : Tu ne vas pas hésiter jusqu'à demain !
M. BRUN : Allons, capitaine, nous vous attendons !
Escartefigue se décide soudain. Il prend une carte, lève le bras pour la jeter sur le tapis,
puis, brusquement, il la remet dans son jeu.
ESCARTEFIGUE : Ah ! mon ami, c'est que la chose est importante ! ( À César ) Ils ont trente-deux
et nous, combien nous avons ?
César jette un coup d'œil sur les jetons en os qui sont près de lui, sur le tapis.
CESAR : Trente.
M. BRUN, sarcastique : Nous allons en trente-quatre.
PANISSE : C'est ce coup-ci que la partie se gagne ou se perd.
ESCARTEFIGUE : C'est pour ça que je me demande si Panisse coupe à cœur.
CESAR : Mais si tu avais surveillé le Jeu, tu le saurais.
PANISSE, outré : Eh bien, dis donc, ne vous gênez plus ! Montre-lui ton jeu puisque tu y es !
CESAR : Je ne lui montre pas mon jeu. Je ne lui ai donné aucun renseignement.
M. BRUN : En tout cas, nous jouons à la muette, il est défendu de parler.
PANISSE : Et si c'était une partie de championnat, tu serais déjà disqualifié.
CESAR, froid : Eh bien, écoute , Panisse, moi j’en ai fait plus de dix, des parties de
championnats… je n'y ai jamais vu une figure comme la tienne dans les championnats.
ESCARTEFIGUE, pensif : Évidemment, et je me demande toujours s'il coupe à cœur.
PANISSE : Et je te répète que quand on joue on ne doit pas parler, même pour dire bonjour à
un ami.
ESCARTEFIGUE Je dis bonjour à personne. Je réfléchis.
PANISSE : Eh bien ! réfléchis en silence...
CESAR, tout en faisant des signes (se passe le tranchant de la main sur le cœur) : Il a raison tu
n’a pas besoin de parler.
PANISSE, furieux car il l’a vu : Ah non, je te prie de ne pas lui faire de signes. Tu ne dois
regarder qu'une seule chose : ton Jeu. (À Escartefigue, qui regarde Panisse) Et toi aussi.
Escartefigue baisse les yeux vers ses cartes, puis regarde à nouveau Panisse en faisant
des grimaces interrogatives.
PANISSE, à Escartefigue : Si tu continues à faire des grimaces, je fous les cartes en l'air et je
rentre chez moi.
M. BRUN : Ne vous fâchez pas, Panisse. Ils sont cuits.
ESCARTEFIGUE : Moi, Je connais très bien le jeu de la manille et je n'hésiterais pas une seconde
si j'avais la certitude que Panisse coupe à cœur.
César, discrètement, se passe encore le tranchant de la main sur le cœur. Escartefigue
fait des clins d’œil.
PANISSE : Eh, vous avez vu ! Ils continuent à se faire des grimaces ! Tenez, tenez, monsieur
Brun, surveillez Escartefigue. Moi, je surveille César.
CESAR, à Panisse : Comment ? Tu me surveilles comme un tricheur ? Tu me fais ça à moi, un
camarade d’enfance à toi ?! Merci !
Panisse, presque ému : Allons, César, je t'ai fait de la peine ?
CESAR : Non, tu me fais plaisir ! Tu me surveilles comme si j’étais un scélérat, un bandit de
grand chemin, je te remercie ! (Puis, le montrant du doigt.) Tu me fends le cœur.
PANISSE : Allons, César...
CESAR : Y a pas César ! Tu me fends le cœur. (Il regarde Escartefigue, qui scrute ses cartes. Il
répète plus fort.) Tu me fends le cœur ! Tu-me-fends-le-cœur ! (S’emportant car
Escartefigue, perdu dans se pensées, ne réagit pas.) Ohé ! Alors, nous ne jouons plus, non ?
Qu’est-ce qu’on fait ? À moi, il me fend le cœur ; à toi, il ne te fait rien, à toi il ne te fait rien
alors ?!
ESCARTEFIGUE, ravi : Très bien ! Cœur !
Il jette une carte sur le tapis. Panisse la regarde, regarde César, puis se lève brusquement,
plein de fureur.
PANISSE : Est-ce que tu me prends pour un imbécile ? Tu as dit : « II me fend le cœur » pour lui
faire comprendre que je coupe à cœur. Et alors il joue cœur, parbleu !
CESAR : ...
PANISSE, il lui jette les cartes au visage : Eh bien, tiens, les voilà tes cartes, hypocrite, tricheur !
Je ne joue pas avec un Grec ; siou pas plus fade qué tu, sas ! Foou pas mi prendre per un
aoutre ! ( Il se frappe la poitrine ) Siou mestre Panisse, et siès pas proun finn per m'aganta !
[= Je ne suis pas plus idiot que toi, tu sais ? Faut pas me prendre pour un autre ! Je suis maître
Panisse, et tu n’es pas assez finaud pour m’avoir !]
Il sort violemment en criant : « Tu me fends le cœur ! »
MARSEILLE – Marius, la partie de Carte
Quand le rideau se lève, Escartefigue regarde son jeu intensément et perplexe, se
gratte la tête. Tous attendent sa décision.
PANISSE, impatient : Eh bien, quoi ? C'est à toi !
ESCARTEFIGUE : Je le sais bien. Mais J'hésite...
CESAR, à Escartefigue : Tu ne vas pas hésiter jusqu'à demain !
M. BRUN : Allons, capitaine, nous vous attendons !
Escartefigue se décide soudain. Il prend une carte, lève le bras pour la jeter sur le tapis,
puis, brusquement, il la remet dans son jeu.
ESCARTEFIGUE : Ah ! mon ami, c'est que la chose est importante ! ( À César ) Ils ont trente-deux
et nous, combien nous avons ?
César jette un coup d'œil sur les jetons en os qui sont près de lui, sur le tapis.
CESAR : Trente.
M. BRUN, sarcastique : Nous allons en trente-quatre.
PANISSE : C'est ce coup-ci que la partie se gagne ou se perd.
ESCARTEFIGUE : C'est pour ça que je me demande si Panisse coupe à cœur.
CESAR : Mais si tu avais surveillé le Jeu, tu le saurais.
PANISSE, outré : Eh bien, dis donc, ne vous gênez plus ! Montre-lui ton jeu puisque tu y es !
CESAR : Je ne lui montre pas mon jeu. Je ne lui ai donné aucun renseignement.
M. BRUN : En tout cas, nous jouons à la muette, il est défendu de parler.
PANISSE : Et si c'était une partie de championnat, tu serais déjà disqualifié.
CESAR, froid : Eh bien, écoute , Panisse, moi j’en ai fait plus de dix, des parties de
championnats… je n'y ai jamais vu une figure comme la tienne dans les championnats.
ESCARTEFIGUE, pensif : Évidemment, et je me demande toujours s'il coupe à cœur.
PANISSE : Et je te répète que quand on joue on ne doit pas parler, même pour dire bonjour à
un ami.
ESCARTEFIGUE Je dis bonjour à personne. Je réfléchis.
PANISSE : Eh bien ! réfléchis en silence...
CESAR, tout en faisant des signes (se passe le tranchant de la main sur le cœur) : Il a raison tu
n’a pas besoin de parler.
PANISSE, furieux car il l’a vu : Ah non, je te prie de ne pas lui faire de signes. Tu ne dois
regarder qu'une seule chose : ton Jeu. (À Escartefigue, qui regarde Panisse) Et toi aussi.
Escartefigue baisse les yeux vers ses cartes, puis regarde à nouveau Panisse en faisant
des grimaces interrogatives.
PANISSE, à Escartefigue : Si tu continues à faire des grimaces, je fous les cartes en l'air et je
rentre chez moi.
M. BRUN : Ne vous fâchez pas, Panisse. Ils sont cuits.
ESCARTEFIGUE : Moi, Je connais très bien le jeu de la manille et je n'hésiterais pas une seconde
si j'avais la certitude que Panisse coupe à cœur.
César, discrètement, se passe encore le tranchant de la main sur le cœur. Escartefigue
fait des clins d’œil.
PANISSE : Eh, vous avez vu ! Ils continuent à se faire des grimaces ! Tenez, tenez, monsieur
Brun, surveillez Escartefigue. Moi, je surveille César.
CESAR, à Panisse : Comment ? Tu me surveilles comme un tricheur ? Tu me fais ça à moi, un
camarade d’enfance à toi ?! Merci !
Panisse, presque ému : Allons, César, je t'ai fait de la peine ?
CESAR : Non, tu me fais plaisir ! Tu me surveilles comme si j’étais un scélérat, un bandit de
grand chemin, je te remercie ! (Puis, le montrant du doigt.) Tu me fends le cœur.
PANISSE : Allons, César...
CESAR : Y a pas César ! Tu me fends le cœur. (Il regarde Escartefigue, qui scrute ses cartes. Il
répète plus fort.) Tu me fends le cœur ! Tu-me-fends-le-cœur ! (S’emportant car
Escartefigue, perdu dans se pensées, ne réagit pas.) Ohé ! Alors, nous ne jouons plus, non ?
Qu’est-ce qu’on fait ? À moi, il me fend le cœur ; à toi, il ne te fait rien, à toi il ne te fait rien
alors ?!
ESCARTEFIGUE, ravi : Très bien ! Cœur !
Il jette une carte sur le tapis. Panisse la regarde, regarde César, puis se lève brusquement,
plein de fureur.
PANISSE : Est-ce que tu me prends pour un imbécile ? Tu as dit : « II me fend le cœur » pour lui
faire comprendre que je coupe à cœur. Et alors il joue cœur, parbleu !
CESAR : ...
PANISSE, il lui jette les cartes au visage : Eh bien, tiens, les voilà tes cartes, hypocrite, tricheur !
Je ne joue pas avec un Grec ; siou pas plus fade qué tu, sas ! Foou pas mi prendre per un
aoutre ! ( Il se frappe la poitrine ) Siou mestre Panisse, et siès pas proun finn per m'aganta !
[= Je ne suis pas plus idiot que toi, tu sais ? Faut pas me prendre pour un autre ! Je suis maître
Panisse, et tu n’es pas assez finaud pour m’avoir !]
Il sort violemment en criant : « Tu me fends le cœur ! »
Pont du Gard – de Frédéric Mistral, extrait du Trésor du félibrige (1876)

Le Pont du Gard, avec son triple rang d’arcades qui le chevauchent, là-haut, les unes sur les
autres, est un des plus beaux ouvrages qu’il y ait au monde. Et pourtant on dit que le diable
le bâtit en une seule nuit.

Voici l’histoire :

« Il y a …Qui sait combien de temps…la rivière le Gardon, qui est une des plus traîtres et
rapides qu’il y ait, ne se passait qu’à gué. Les riverains décidèrent un jour d’y bâtir un pont.
Mais le maître-maçon qui s’était chargé de l’entreprise n’en pouvait point venir à bout.
Aussitôt qu’il avait posé ses arcades sur le fleuve, venait une gardonnade, et patatras !...le
pont était par terre. Un soir, sur tous les autres, que morne et tout seul, il regardait de la rive
son travail effondré par la rage du Gardon, il cria désespéré :

– Cela fait trois fois que je recommence, maudite soit ma vie ! Il y aurait de quoi se donner
au diable !

Et aussitôt, pan ! le diable en sa présence parut…

– Si tu veux, lui dit Satan, moi je bâtirai ton pont, et je te réponds que, tant que le monde
sera monde, jamais Gardon ne l’emportera…

– Je veux bien dit le maçon. Et combien me feras-tu payer ?

– Oh ! peu de choses : le premier qui passera sur le pont sera pour moi.

– Soit dit l’homme.

Et le diable tout aussitôt, à griffes et à cornes, arracha à la montagne des blocs de roche
prodigieux et bâtit un colosse de pont comme on n’en avait jamais vu.

Cependant le maçon était allé chez sa femme pour lui conter le pacte qu’il avait fait avec
Satanas.

– Le pont, dit-il, sera fini à la prime aube. Mais ce n’est pas tout, il faut qu’un pauvre
malheureux se damne pour les autres…Qui voudra être celui-là ?

– Eh ! badaud, lui vint sa femme, tout à l’heure une chienne a chassé un levraut tout vivant.
Prends ce levraut et, demain à pointe d’aube, lâche-le sur le pont.

– Tu as raison, répliqua l’homme.

Et il prend le levraut, retourne à l’endroit où le diable venait de bâtir son œuvre, et, comme
l’angélus oscillait pour sonner, il lance la bête sur le pont. Le diable, qui était à l’affût à
l’autre bout, reçoit vivement le lièvre dans son sac…Mais voyant que c’était un lièvre, il le
saisit avec fureur, et l’emplâtra contre le pont ; et, comme l’angélus sonnait à ce moment, le
mauvais esprit, en jetant mille imprécations, s’engloutit au fond du gouffre. Le lièvre depuis,
se voit encore sur le pont. Et voilà pourquoi l’on dit que les femmes ont trompé le diable. »
Eyguières (au nord de Salon-de-Provence, au sud de Cavaillon)

J'arrivai à Eyguières vers deux heures. Le village était désert, tout le monde aux champs.
Dans les ormes du cours, blancs de poussière, les cigales chantaient comme en pleine Crau. Il
y avait bien sur la place de la mairie un âne qui prenait le soleil, un vol de pigeons sur la
fontaine de l'église, mais personne pour m'indiquer l'orphelinat. Par bonheur une vieille fée
m'apparut tout à coup, accroupie et filant dans l'encoignure de sa porte; je lui dis ce que je
cherchais; et comme cette fée était très puissante, elle n'eut qu'à lever sa quenouille:
aussitôt le couvent des Orphelines se dressa devant moi comme par magie... C'était une
grande maison maussade et noire, toute fière de montrer au-dessus de son portail en ogive
une vieille croix de grès rouge avec un peu de latin autour. A côté de cette maison, j'en
aperçus une autre plus petite. Des volets gris, le jardin derrière... Je la reconnus tout de
suite, et j'entrai sans frapper.

Je reverrai toute ma vie ce long corridor frais et calme, la muraille peinte en rose, le jardinet
qui tremblait au fond à travers un store de couleur claire, et sur tous les panneaux des fleurs
et des violons fanés. Il me semblait que j'arrivais chez quelque vieux bailli du temps de
Sedaine... Au bout du couloir, sur la gauche, par une porte entr'ouverte on entendait le tic
tac d'une grosse horloge et une voix d'enfant, mais d'enfant à l'école, qui lisait en s'arrêtant
à chaque syllabe: A... LORS... SAINT... I... RÉ... NÉE... S'É... CRI... A... JE... SUIS... LE... FRO...
MENT... DU... SEIGNEUR... IL... FAUT... QUE... JE... SOIS... MOU... LU... PAR... LA... DENT...
DE... CES... A... NI... MAUX... Je m'approchai doucement de cette porte et je regardai...

Dans le calme et le demi-jour d'une petite chambre, un bon vieux à pommettes roses, ridé
jusqu'au bout des doigts, dormait au fond d'un fauteuil, la bouche ouverte, les mains sur ses
genoux. A ses pieds, une fillette habillée de bleu,—grande pèlerine et petit béguin, le
costume des orphelines,—lisait la Vie de saint Irénée dans un livre plus gros qu'elle... Cette
lecture miraculeuse avait opéré sur toute la maison. Le vieux dormait dans son fauteuil, les
mouches au plafond, les canaris dans leur cage, là-bas sur la fenêtre. La grosse horloge
ronflait, tic tac, tic tac. Il n'y avait d'éveillé dans toute la chambre qu'une grande bande de
lumière qui tombait droite et blanche entre les volets clos, pleine d'étincelles vivantes et de
valses microscopiques... Au milieu de l'assoupissement général, l'enfant continuait sa lecture
d'un air grave: AUS... SI... TÔT... DEUX... LIONS... SE... PRÉ... CI... PI... TÈ... RENT... SUR... LUI...
ET... LE... DÉ... VO... RÈ... RENT...

C'est à ce moment que j'entrai... Les lions de saint Irénée se précipitant dans la chambre n'y
auraient pas produit plus de stupeur que moi. Un vrai coup de théâtre! La petite pousse un
cri, le gros livre tombe, les canaris, les mouches se réveillent, la pendule sonne, le vieux se
dresse en sursaut, tout effaré, et moi-même, un peu troublé, je m'arrête sur le seuil en
criant bien fort:

—Bonjour, braves gens! je suis l'ami de Maurice.

Alphonse Daudet. Lettres de mon moulin.


Manosque

Ce beau sein rond est une colline; sa vieille terre ne porte que des vergers sombres. Au
printemps, un amandier solitaire s'éclaire soudain d'un feu blanc, puis s'éteint. Du haut du
ciel, le vent plonge; la flèche de ses mains jointes fend les nuages. D'un coup de talon, il
écrase les arbres et il remonte. Parfois, un aigle roux descend des Alpes, mais l'air des
plaines proches ne le porte plus; il nage à grands coups d'aile et il crie comme un oiseau
naufragé.

Si on quitte le chemin, il y a des olivaies envahies par les roses. C'est comme une peau de
bélier qu'on a jetée sur les arbres. C'est épais et ça saigne. On a chaud là-dessous d'une
lourde chaleur de laine; l'herbe sue. Pour sortir de cette ombre, il faut s'écorcher les mains.
Un mois après, on trouve une rose séchée dans sa poche.

De grands talus se chauffent au midi, fleuris de serpents immobiles. Les lézards sont épais
comme le bras. Ils dorment au soleil puis sautent, happent, et mâchent longuement des
abeilles à goût de miel. Ils en pleurent des larmes d'or qui grésillent sur la pierre brûlante. La
lagremuse [lézard gris] est toute grise, avec des pattes comme un fil, une queue qui semble
une ombre; mais elle a un cœur énorme, un cœur déchaîné dans elle comme un orage et
elle en est là, palpitante. Un mariage de gros frelons assomme les scabieuses [fleurs mauves
ou blanches] de son vol aveugle. Les sauterelles se déclenchent et passent tout éperdues
dans un saut puis elles ouvrent leurs ailes rouges. Une caravane de fourmis, large comme
une route d'homme, coule sous les feuilles. Une procession de chenilles adore lentement un
pin dans ses spirales. Une maison aux murs en coque de noix, bombés et ocre, craque
doucement, écrasée sous sa charge de tuiles, de poutres et de soleil. L'ombre transparente
des oliviers tient dans sa toile d'araignée la sieste d'une toute petite fille. Elle dort dans
l'herbe chaude. Elle a remonté toutes ses robettes et, sans ouvrir les yeux, elle gratte à
pleine griffe son ventre sucé par les mouches. Un chevreau lutte avec une guêpe. L'odeur du
thym fume jusqu'à la lune. Un beau nuage s'est envasé dans un bras mort du vent; il ne peut
plus arracher sa proue de l'azur immobile et, à bout de forces, il ondule lentement de la
poupe.

Jean Giono. Manosque des plateaux.


Le massif du Garlaban, surplombant la ville et la plaine d'Aubagne (à l’est de Marseille)

C'est un massif calcaire. Il comporte des sommets comme Tête Rouge (dénommée ainsi à
cause de sa forme et sa couleur ocre donnée par la bauxite), ou le Taoumé (là où se trouve la
grotte du Grosibou, célèbre grotte des romans La Gloire de mon père et Le Château de ma
mère de Pagnol). C'est aussi le nom d'un de ses plus hauts sommets, le Garlaban, d’une
altitude de 714 m.

Nous sortîmes du village : alors commença la féérie et je sentis naître un amour qui devait
durer toute ma vie.

Un immense paysage en demi cercle montait devant moi jusqu’au ciel : de noires pinèdes,
séparées par des vallons, allaient mourir comme des vagues au pied de trois sommets
rocheux.

Autour de nous des croupes de collines plus basses accompagnaient notre chemin, qui
serpentait sur une crête entre deux vallons.[…]

Le paysan nous montra les sommets qui soutenaient le ciel au fond du paysage.

A gauche, sous le soleil couchant, un gros piton blanc étincelait au bout d’un énorme cône
rougeâtre.

« Çui-là, dit-il, c’est tête rouge »

A sa droite brillait un pic bleuté, un peu plus haut que le premier. Il était fait de trois
terrasses concentriques, qui s’élargissaient en descendant, comme les trois volants de la
pèlerine de fourrure de Mlle Guémard.

« Çui-là, dit le paysan, c’est le Taoumé » […]

Au fond à droite, mais beaucoup plus loin, une pente finissait dans le ciel, portant sur son
épaule le troisième piton de roches, penché en arrière, qui dominait tout le paysage.

« Ça, c’est Garlaban. Aubagne est de l’autre côté, juste au pied. » […]

Sur la pente qui plongeait à droite, de beaux pins dominaient une épaisse broussaille de
chênes kermès, qui ne sont pas plus hauts qu’une table, mais qui portent de vrais glands de
chênes, comme ces nains qui ont une tête d’homme [...]

Mon père se tourna vers nous :

« Mes enfants, au fond du vallon, il y a un ruisseau ! »

Le paysan se tourna à son tour, et ajouta :

« Quand il pleut, bien entendu ... »

Marcel Pagnol, La gloire de mon père


Chanson des cigales.
Poète : Jean Aicard (1848-1921)

Cigales, mes sœurs,


Qu'importe à nos cœurs
La richesse des granges pleines ?
Pourvu que nos voix
Sonnent par les bois
Quand midi flambe sur les plaines ?

Laissons la fourmi
Se glisser parmi
L'amas gisant des blondes gerbes,
Et les noirs grillons,
Hôtes des sillons,
Sautiller dans l'ombre des herbes.

Heureuses de peu,
Pourvu qu'un ciel bleu
Resplendisse à travers les branches,
Nous, nous comptons sur
La manne d'azur
Dont se nourrissent les pervenches.

Par les froids hivers


Nous n'allons pas vers
Ceux qui n'ont pas la voix ou l'aile ;
Dès qu'a fui l'été,
Nous avons été...
Mais notre gloire est immortelle.
Sisteron - Albert Robida

Sisteron, rude cité dans une rugueuse nature, mériterait d'être célèbre.

Ah ! si ces rochers et ces toits avaient à évoquer le souvenir de quelques grands événements
de l'histoire, comme Sisteron s'imposerait farouchement aux imaginations ! Mais la bonne
ville, en ses annales, n'a que le confus souvenir de grandeurs ou d’infortunes locales très
lointaines, d’assauts donnés par les armées sarrasines ou franques, comme toutes les cités
d’alentour en ont subi, d’escalades et de mises à sac au temps des guerres religieuses,
également tout autant que les autres bourgs et cités.

Mais son prestige pittoresque est de premier ordre. Est-il d'ailleurs, n'importe où, une ville
plus étrangement assise, dans une gorge plus sauvage, sur des rocs plus tourmentés, plus
hérissés de pointes ? Ici la Durance n'a pas la place de s’étendre comme plus bas dans les
monts de Vaucluse, elle est obligée de passer par un étranglement des montagnes qui se
sont soudain rapprochées, montagnes sérieuses dont les sommets, à quelques kilomètres en
arrière, à droite et à gauche, pointent à douze ou quinze cents mètres.

Ce qui donne au défilé de Sisteron son caractère d'étrangeté, c'est la forme particulière de
ses rochers. Il semble que, pour ouvrir passage à la Durance, le Dieu qui fit les Alpes ait, dans
un moment d'impatience, déchiré de ses mains et rompu violemment la montagne, tiré et
pétri les rochers pour les redresser sur chaque rive en pitons fantastiques.