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Marcel Proust (IIe partie)

Le roman est construit autour de plusieurs grandes scènes (unités), correspondant généralement aux
réceptions auxquelles participe le narrateur (les matinées et les soirées - jalons du récit proustien) :
Combray, Swann, Gilberte, le premier Balbec, le second Balbec, Albertine, Venise, Tansonville (la
propriété de Swann), la matinée chez les Guermantes :

a) Le roman commence par l’évocation de l’enfance, liée à la petite ville de Combray (il y a un rapport
entre le temps et l’espace). Combray est la scène initiale du roman et présente 2 motifs thématiques:
l’insomnie et l’attente du baiser maternel. La mère vient dans la chambre de l’enfant pour lui lire et
l’embrasser avant de s’endormir. Lorsque la famille a des invités, la mère ne peut pas venir, ce qui
provoque une vraie névrose de l’enfant et, évidemment, l’insomnie. Ce thème annonce l’importance du
temps, de la vie nocturne et des relations affectives entre la mère et le fils.
b) L’épisode de la madeleine représente une seconde scène importante dans le roman. Le narrateur se
rappelle comment sa tante lui préparait, quand il rentrait des promenades, un thé dans lequel il
trempait ce gâteau. Il se souvient de cette scène grâce aux associations des sensations, lesquelles
produisent des courts-circuits qui déclenchent le mécanisme de la mémoire. Le narrateur aura par la
suite de nombreuses occasions de prouver cette théorie de la mémoire involontaire, qui constitue un
thème récurrent du roman proustien.
c) Le romancier introduit progressivement les personnages et les thèmes. Charles Swann, un homme
très riche, cultivé et très intelligent, tombe amoureux d’une femme qui lui est inférieure: Odette de
Crécy, une demi-mondaine. Il épouse Odette et l’histoire de cette passion est racontée dans le premier
volume dans un chapitre intitulé Un amour de Swann, qui a un statut particulier, étant raconté à la IIIe
personne du singulier. Il s’agit donc d’événements que l’auteur n’a pas connus directement. Proust
montre comment la passion est entretenue par la jalousie et ce modèle d’analyse à l’intérieur du
couple sera repris plus tard, au sujet de Marcel et de son premier amour, Gilberte, la fille de Swann et
d’Odette. L’histoire de la passion malheureuse de Swann anticipe la vie érotique du narrateur, qui
connaîtra presque les mêmes souffrances. L’impossibilité de réaliser l’harmonie du couple représente
un thème important dans le roman, qui associe fréquemment le couple à l’idée de l’échec. Un amour de
Swann est une mise en abyme, un récit qui reflète l’ensemble, un miroir placé à l’intérieur du roman où
se reflètent d’autres situations narratives.
d) La deuxième famille qui apparaît dans le roman proustien est la famille de Guermantes, une famille
très ancienne et aristocratique (le duc, la duchesse, le prince, la princesse, le baron de Charlus - frère du
duc), dont le nom même fascine le narrateur avant de la connaître. Le monde des Guermantes
représentera une aspiration pour le narrateur, qui voudra être admis dans ce milieu aristocratique,
lequel n’est plus un monde très fermé. L’auteur présentera la dégringolade qui y règne et le
renversement des valeurs.
e) Le volume suivant nous propose un nouveau lieu, Balbec (“une ville d’eau”, un espace imaginaire,
tout comme Combray), où le narrateur adolescent connaît “les jeunes filles en fleur”, avec surtout
Albertine et Andrée. Le thème des “jeunes filles en fleur” est associé au thème de l’érotisme lié à
l’élément aquatique, à la mer. Le narrateur y connaît aussi Robert de Saint-Loup (jeune homme beau et
intelligent faisant partie de la famille de Guermantes et qui a un grand succès auprès des femmes), qui
deviendra son ami. D’autres personnes font leur apparition : l’écrivain Bergotte, le musicien Vinteuil, le
peintre Elstir, personnages créés par l’imagination de Proust et ayant une importance symbolique,
puisqu’ils illustrent chacun d’entre eux une hypostase de la création et une expérience esthétique
particulière. Ces trois personnages sont liés aux différentes histoires sentimentales racontées dans le
roman : la musique de Vinteuil est associée à l’amour de Swann et Odette, les tableaux d’Elstir sont liés
aux jeunes filles en fleur, alors que Bergotte est associé à Gilberte.
f) La séquence suivante est centrée sur l’entrée du narrateur dans le monde aristocratique. Marcel
aperçoit la duchesse de Guermantes à l’opéra et tombe amoureux d’elle. Sa passion reste purement
platonique, sans conséquence. Il est finalement invité chez les Guermantes, et c’est là que commence
une série de grandes scènes où évolue une foule de personnages, occasion pour le narrateur de réaliser
une typologie humaine complexe (médecins, ducs, duchesses, princesses, bourgeois, etc.) qui forme la
comédie mondaine de Proust. Ce monde nous est offert progressivement par les yeux de Marcel.
g) Le titre Sodome et Gomorrhe annonce les révélations du narrateur quant à la raison des
comportements bizarres du baron de Charlus. Il constate l’homosexualité de celui-ci et commence à
découvrir la nature cachée des personnages et souvent leur nature double. Il s’ensuit une digression où
l’on parle de “la race des hommes-femmes”. Ce volume est consacré, d’une part, aux réceptions
mondaines et, d’autre part, aux révélations du narrateur concernant la véritable nature érotique d’un
certain nombre de personnages. Nous retrouvons un milieu qui prend plus d’importance et qui
appartient à cette comédie – la famille des Verdurin – une famille bourgeoise très riche, ayant elle aussi
un salon qui fait concurrence à celui des Guermantes et qui est, en fait, une image caricaturale de ceux-
ci.
h) L’histoire d’amour de Marcel et d’Albertine fait l’objet des volumes La Prisonnière et Albertine
disparue. La fixation érotique empêche le narrateur d’écrire, puisque, dans la vision de Proust,
l’amoureux est incapable de créer. Il y a une incompatibilité entre l’art/la création et l’amour et l’un
exclut l’autre. Marcel enferme Albertine, celle-ci s’enfuit et meurt dans un accident. On y retrouve les
thèmes de l’incommunicabilité et de la jalousie dans le couple. L’amour apparaît chez Proust comme
une passion fortement subjective. L’amoureux construit l’image de l’être aimé, il projette sur l’autre ses
rêves et ses désirs. L’amour est une fiction, une invention, un mensonge.
i) Par la suite, les événements se précipitent. Marcel fait un séjour dans une maison de santé, où il
apprend la nouvelle de la mort de Saint-Loup sur le front. Chez les Guermantes, il a une nouvelle
révélation de la mémoire involontaire, en entendant des pas dans la cour. Marcel se décide à changer
de vie et à se consacrer entièrement à la création, laquelle donne accès à la véritable éternité. Il se rend
compte que seule l’œuvre d’art échappe au temps et assure l’immortalité à son auteur.
L’œuvre proustienne représente un véritable trésor de la culture française, un point
d’aboutissement, toute une direction du roman français et un point de départ pour le roman moderne.
Proust impose une vision du monde qui, à l’époque, était non seulement nouvelle, mais parfois même
choquante (par exemple, la représentation de la sexualité est une vision audacieuse). À la recherche du
temps perdu est une somme romanesque qui réunit plusieurs romans :
1) Un roman comique. Sa dimension ironique et comique, généralement ignorée par la critique,
est une des plus importantes du roman. Proust est un très fin observateur de la comédie mondaine, des
manières de parler et des clichés employés par les différentes couches sociales.
2) Un roman tragique. Cette dimension est visible surtout dans les relations amoureuses, où
l’amour est loin d’appeler le bonheur, et dans la présentation de la mort de la mère et de la grand-mère
du narrateur.
3) Un roman d’aventures. Il y a une multitude d’événements, une action très riche en surprises,
coups de théâtre, révélations, renversements de situation, suspense qui donnent au lecteur
l’impression de la plénitude de la vie.
4) Un roman érotique. On y retrouve toutes les hypostases de la sexualité, l’analyse de la passion,
de la jalousie. Peu de personnages proustiens échappent à l’amour et au désir érotique.
5) Un roman poétique, dans les descriptions, la représentation des paysages et dans la perception
du réel. Il y a 4 espaces symboliques dans le roman : Combray (lieu de l’enfance), Balbec (lieu de
l’adolescence et des “jeunes filles en fleur”, où le narrateur fait la connaissance d’Albertine), Paris (lieu
où se passent beaucoup d’événements et qui réunit plusieurs thèmes, lieu d’érotisme, lieu de la vie
mondaine, lieu où le narrateur trouvera sa vocation d’écrivain) et Venise (lieu mythique qui provoque la
rêverie et le désir, labyrinthe ordonné symbolisant le roman proustien même, lieu qui sera associé à la
mort et à l’amour, parce que Marcel veut y aller avec Albertine avant sa fuite et sa mort, une ville-
symbole que le narrateur associe aux Mille et une nuits, ayant l’impression d’y retrouver l’atmosphère,
l’univers fabuleux des contes).
6) Un roman onirique, puisque le rêve occupe une place importante dans la vie des personnages.
À cette somme romanesque correspond une diversité de styles. À la recherche du temps perdu
utilise pratiquement tous les styles au niveau de la phrase, du lexique, de la syntaxe. Il y a des phrases
de longueur impressionnante. Le modèle de la phrase proustienne est un modèle musical en raison du
développement de la phrase, de l’harmonie intérieure, de la reprise de certains motifs ou termes. Il
existe une relation de correspondance entre la phrase et le texte dans son ensemble : le microcosme de
la phrase correspond au macrocosme du roman, puisque la phrase est à l’image du roman, comme une
sorte de miroir. Le roman proustien est une composition qui tient à la fois de l’architecture et de la
musique, étant souvent comparé à une cathédrale ou à une symphonie.
À la recherche du temps perdu est «le roman d’une existence à la recherche de son essence»
(Georges Poulet), un récit d’initiation, l’histoire de la découverte d’une vocation: celle d’écrivain. Le
personnage passe de la volonté de créer à l’impuissance d’écrire, pour arriver finalement à prendre
pleinement conscience de ses pouvoirs créateurs. L’Art est la seule voie de salut possible, voilà le
message de Proust. Si la vie est éphémère, l’œuvre d’art est éternelle, tout comme celui qui la crée.
André Gide, Les Faux-monnayeurs
(extraits)

- Et... le sujet de ce roman?


- Il n'en a pas, repartit Édouard brusquement; et c'est là ce qu'il a de plus étonnant peut-être.
Mon roman n'a pas de sujet. Oui, je sais bien; ça a l'air stupide ce que je dis là. Mettons si vous préférez
qu'il n'y aura pas un sujet... "Une tranche de vie", disait l'école naturaliste. Le grand défaut de cette
école, c'est de couper sa tranche toujours dans le même sens; dans le sens du temps, en longueur.
Pourquoi pas en largeur? ou en profondeur? Pour moi, je voudrais ne pas couper du tout. Comprenez-
moi: je voudrais tout y faire entrer, dans ce roman. Pas de coup de ciseaux pour arrêter, ici plutôt que là,
sa substance. Depuis plus d'un an que j'y travaille, il ne m'arrive rien que je n'y verse, et que je n'y veuille
faire entrer: ce que je vois, ce que je sais, tout ce que m'apprend la vie des autres et la mienne...
- Et tout cela stylisé? » dit Sophroniska, feignant l'attention la plus vive, mais sans doute avec un
peu d'ironie. Laura ne put réprimer un sourire. Édouard haussa légèrement les épaules et reprit :
- Et ce n'est même pas cela que je veux faire. Ce que je veux, c'est présenter d'une part la réalité,
présenter d'une part cet effort pourr la styliser dont je vous parlais tout à l'heure.
- Mon pauvre ami, vous ferez mourir d'ennui vos lecteurs, dit Laura; ne pouvant plus cacher son
sourire, elle avait pris le parti de rire vraiment.
– Pas du tout. Pour obtenir cet effet, suivez-moi, j’invente un personnage de romancier, que je
pose en figure centrale ; et le sujet du livre, si vous voulez, c’est précisément la lutte entre ce que lui offre
la réalité et ce que, lui, prétend en faire […].
– Et le plan de ce livre est fait ? demanda Sophroniska, en tâchant de reprendre son sérieux.
– Naturellement pas.
– Comment ! naturellement pas ?
– Vous devriez comprendre qu’un plan, pour un livre de ce genre, est essentiellement
inadmissible. Tout y serait faussé si j’y décidais rien par avance. J’attends que la réalité me le dicte.
– Mais je croyais que vous vouliez vous écarter de la réalité.
– Mon romancier voudra s’en écarter ; mais moi je l’y ramènerai sans cesse. À vrai dire, ce sera là
le sujet : la lutte entre les faits proposés par la réalité, et la réalité idéale.
L’illogisme de son propos était flagrant, sautait aux yeux d’une manière pénible. Il apparaissait
clairement que, sous son crâne, Édouard abritait deux exigences inconciliables, et qu’il s’usait à les
vouloir accorder.
– Et c’est très avancé ? demanda poliment Sophroniska.
– Cela dépend de ce que vous entendez par là. À vrai dire, du livre même, je n’ai pas encore écrit
une ligne. Mais j’y ai déjà beaucoup travaillé. J’y pense chaque jour et sans cesse. J’y travaille d’une
façon très curieuse, que je m’en vais vous dire : sur un carnet, je note au jour le jour l’état de ce roman
dans mon esprit ; oui, c’est une sorte de journal que je tiens, comme on ferait celui d’un enfant… C’est-à-
dire qu’au lieu de me contenter de résoudre, à mesure qu’elle se propose, chaque difficulté (et toute
œuvre d’art n’est que la somme ou le produit des solutions d’une quantité de menues difficultés
successives), chacune de ces difficultés, je l’expose, je l’étudie. Si vous voulez, ce carnet contient la
critique de mon roman ; ou mieux : du roman en général. Songez à l’intérêt qu’aurait pour nous un
semblable carnet tenu par Dickens, ou Balzac ; si nous avions le journal de L’Éducation sentimentale, ou
des Frères Karamazov ! l’histoire de l’œuvre, de sa gestation ! Mais ce serait passionnant… plus
intéressant que l’œuvre elle-même…[…]
La discussion se perdait en arguties. Bernard, qui jusqu’à ce moment avait gardé le silence, mais
qui commençait à s’impatienter sur sa chaise, à la fin n’y tint plus ; avec une déférence extrême,
exagérée même, comme chaque fois qu’il adressait la parole à Édouard, mais avec cette sorte
d’enjouement qui semblait faire de cette déférence un jeu :
– Pardonnez-moi, Monsieur, dit-il, de connaître le titre de votre livre, puisque c’est par une
indiscrétion, mais sur laquelle vous avez bien voulu, je crois, passer l’éponge. Ce titre pourtant semblait
annoncer une histoire… ?
– Oh ! dites-nous ce titre, dit Laura.
– Ma chère amie, si vous voulez… Mais je vous avertis qu’il est possible que j’en change. Je crains
qu’il ne soit un peu trompeur… Tenez, dites-le-leur, Bernard.
– Vous permettez ?… Les Faux-Monnayeurs, dit Bernard. Mais maintenant, à votre tour, dites-
nous : ces faux monnayeurs… qui sont-ils ?
– Eh bien ! je n’en sais rien », dit Édouard.

Lecture méthodique
 Étudiez la conception romanesque d’André Gide telle qu’elle se dégage du fragment ci-
dessus.
 Quelles sont les similitudes entre le roman de Gide et les tableaux suivants : Le portrait
des époux Arnolfini de Jan Van Eyck, Les Ménines de Diego Velasquez, Le triple
autoportrait de Norman Rockwell ?

Journal d’Edouard
Je commence à entrevoir ce que j’appellerais le “sujet profond” de mon livre. C’est, ce sera sans doute la
rivalité du monde réel et de la représentation que nous nous en faisons. La manière dont le monde des
apparences s’impose à nous et dont nous tentons d’imposer au monde extérieur notre interprétation
particulière, fait le drame de notre vie. La résistance des faits nous invite à transporter notre
construction idéale dans le rêve, l’espérance, la vie future, en laquelle notre croyance s’alimente de tous
nos déboires dans celle-ci. Les réalistes partent des faits, accommodent aux faits leurs idées. Bernard est
un réaliste. Je crains de ne pouvoir m’entendre avec lui. « Comment ai-je pu acquiescer lorsque
Sophroniska m’a dit que je n’avais rien d’un mystique ? Je suis tout prêt à reconnaître avec elle que, sans
mysticisme, l’homme ne peut réussir rien de grand. Mais n’est-ce pas précisément mon mysticisme
qu’incrimine Laura lorsque je lui parle de mon livre ?… […]
26 octobre.
Rien n’a pour moi d’existence, que poétique (et je rends à ce mot son plein sens) – à commencer
par moi-même. Il me semble parfois que je n’existe pas vraiment, mais simplement que j’imagine que je
suis. Ce à quoi je parviens le plus difficilement à croire c’est à ma propre réalité. Je m’échappe sans cesse
et ne comprends pas bien, lorsque je me regarde agir, que celui que je vois agir soit le même que celui
qui regarde, et qui s’étonne, et doute qu’il puisse être acteur et contemplateur à la fois.

L’analyse psychologique a perdu pour moi tout intérêt du jour où je me suis avisé que l’homme
éprouve ce qu’il s’imagine éprouver. De là à penser qu’il s’imagine éprouver ce qu’il éprouve… Je le vois
bien avec mon amour : entre aimer Laura et m’imaginer que je l’aime – entre m’imaginer que je l’aime
moins, et l’aimer moins, quel dieu verrait la différence ? Dans le domaine des sentiments, le réel ne se
distingue pas de l’imaginaire. Et, s’il suffit d’imaginer qu’on aime, pour aimer, ainsi suffit-il de se dire
qu’on imagine aimer, quand on aime, pour aussitôt aimer un peu moins, et même pour se détacher un
peu de ce qu’on aime – ou pour en détacher quelques cristaux. Mais pour se dire cela ne faut-il pas déjà
aimer un peu moins ?
C’est par un tel raisonnement que X, dans mon livre, s’efforcera de se détacher de Z – et surtout
s’efforcera de la détacher de lui.

Lecture méthodique
 Relevez les arguments mis en avant par Edouard afin de remettre en question la
représentation romanesque.
 Comment Edouard décrit-il le domaine des sentiments humains et sa représentation?
 L’écriture gidienne est-elle influencée par la façon dont l’auteur perçoit le réel ?
 Peut-on considérer le Journal d’Edouard comme une mise en abyme du roman les Faux
monnayeurs ? Justifiez vore réponse !